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le monde à l’écran

ni le ciel ni la terre du 9 sept. au 6 oct. 2015

Rencontre avec le cinéaste Clément Cogitore

catherine frot

L’actrice raconte Marguerite de Xavier Giannoli

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et aussi

Elisabeth Moss, Nabil Ayouch, Ice Cube, la rentrée littéraire…

no 134 – gratuit


l’e ntreti e n du mois

Nabil Ayouch

© alin prod

Rencontre avec le réalisateur du culotté Much Loved

« la seule chose choquante dans le film, c’est la condition de ces femmes. » 2

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l’e ntreti e n du mois

Parce qu’il aborde de front le tabou de la prostitution au Maroc, Much Loved, présenté à la Quinzaine des réalisateurs en mai dernier, a été frappé d’interdiction dans le royaume chérifien. S’il montre sans détour les réalités du métier, le film fait surtout la part belle à l’incroyable énergie de ses héroïnes, quatre colocataires complices et soudées qui vivent du sexe tarifé à Marrakech. D’un ton tranquille, le Franco-Marocain Nabil Ayouch (Ali Zaoua. Prince de la rue, Les Chevaux de Dieu) nous a détaillé sa démarche. PROPOS RECUEILLIS PAR TIMÉ ZOPPÉ

uel a été le point de départ de much loved ? Depuis longtemps, j’ai un intérêt profond pour les femmes qui se prostituent, et pour le rôle qu’elles jouent dans la société marocaine. Des personnages de prostituées ont hanté quasiment tous mes films, mais je voulais les approcher davantage. Quatre femmes que j’avais contactées ont accepté de se livrer. J’ai passé deux jours bouleversants à Marrakech avec elles, pendant lesquels elles m’ont raconté leur vie. Ça a été le début d’un long travail d’enquête qui a duré environ un an et demi. pourquoi aviez-vous ce désir de faire entendre leurs voix ? Pour que ça provoque un débat sur la prostitution, sur la condition de ces femmes, sur le rôle de la famille, sur le fait que personne ne les voit et ne les reconnaît, et qu’elles ont besoin d’être écoutées. C’est d’ailleurs la première chose que j’ai constatée quand je les ai rencontrées. Elles m’ont dit : « Si on pouvait juste parler une heure par semaine avec quelqu’un, peut-être qu’on serait moins nombreuses à se suicider. » Ensuite, c’est aux associations et au gouvernement de prendre le relais ; je ne suis pas l’État, je suis cinéaste.   n’avez-vous pas été tenté de tourner un documentaire plutôt qu’une fiction ? Si. L’envie du documentaire, puis du docu-­f iction, a duré pendant toute la période de recherche. J’ai décidé d’écrire une fiction quand j’ai compris que j’avais aussi un regard sur ce que ces femmes vivent. Leur rapport aux hommes, au pouvoir, à la société, à leurs familles, cette hypocrisie terrible ; je voulais les montrer tel que moi je les comprenais.   noha, le personnage principal interprété par loubna abidar, évalue la concurrence en discutant avec sa coiffeuse et se renseigne sur des clients potentiels auprès d’un barman. elle donne vraiment l’impression de diriger une entreprise. À Marrakech, il n’y a pas, comme en Europe ou aux États-Unis, de systèmes de maquereaux. Ces femmes sont véritablement maîtresses de leur

propre commerce. Ce sont elles qui décident. Ça me plaît, parce que ce sont des femmes arabes, musulmanes, et qu’il n’y en a pas beaucoup qui assument ce sentiment de liberté. le film contient plusieurs scènes de sexe plutôt crues. comment les avez-vous abordées ? Elles ont été assumées comme quelque chose d’incontournable. On ne pouvait pas, d’un côté, aller dans le naturalisme que j’avais choisi d’adopter, et, de l’autre, jouer l’ellipse au moment de filmer les corps qui s’expriment. Parmi ce que j’ai tourné, j’ai enlevé les choses qui m’ont paru un peu gratuites, déplacées ou inutiles. Au final, il n’y a qu’une scène qui montre véritablement les corps s’exprimer et où ça a un sens pour moi ; c’est entre le vieux Français et Noha. Dans les autres scènes de sexe, les hommes ne regardent jamais les femmes, elles sont toujours prises par-derrière. Les amants se font face dans la seule scène d’amour.   à travers les personnages qui gravitent autour des héroïnes, vous abordez un grand nombre de sujets (prostitution infantile, homosexualité, travestissement…), sans forcément mener chaque piste à son terme. Pendant mes recherches, j’ai rencontré des centaines de personnes, surtout des femmes, mais quelques hommes aussi. Au Maroc, la prostitution est essentiellement liée à la misère sociale. Mais il en existe aussi une plus assumée, choisie. Je voulais toucher du doigt des sujets qui font le quotidien de mes personnages, qui sont des marginaux. Mon but n’est pas d’adopter quelques formes de jugement ou de morale, mais de dire, d’ouvrir. Je n’ai rien voulu résoudre.   certaines longues séquences, comme celle qui retrace une nuit d’orgie dans une villa, rappellent le cinéma d’abdellatif kechiche dans sa façon d’épuiser le spectateur et, semble-t-il, les acteurs. C’est vrai. Je crois que j’ai installé une tension sur le plateau pour oublier la fatigue, ou ce qui pouvait être des freins, des tabous, et essayer de tirer le maximum de ces scènes que je voulais les plus réalistes possibles. Ça nécessitait d’aller au bord de l’épuisement. Je pense que toute l’équipe en était consciente, du début à la fin, et qu’elle m’a

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© virginie surdej

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accompagné. Mais il y a eu des moments très difficiles, notamment cette nuit dont vous parlez, dans la villa, ça a été pénible à tourner. Même pour moi. pourquoi ? Surtout parce que les images véhiculaient quelque chose de très violent. Ce que je trouve de plus brutal dans le film, ce ne sont pas les scènes de cul, c’est l’humiliation. Les filles qui font les chattes par terre, ou que l’on force à plonger dans une piscine, c’est à la limite du supportable. Mais, à chaque fois, je savais pourquoi je les tournais, à quel point ça me semblait essentiel.   est-ce que vous destiniez le film à un public en particulier ? En tout cas, je n’ai pas fait ce film pour un public occidental, mais en étant convaincu qu’il allait être vu au Maroc par un public arabe, et même qu’il devait l’être, en priorité, par ce public, parce que c’est un film qui parle de sa réalité, de son environnement. C’est pour ça que j’ai été blessé par ce qui s’est passé ensuite.   pourquoi le film a t-il été interdit au maroc ? Quatre extraits demandés par la Quinzaine des réalisateurs pour Cannes ont été piratés et mis en ligne sur YouTube. On y voit notamment trois prostituées qui parlent dans un taxi, ça a généré des millions de vues… Un truc de dingue. Les gens se sont déchaînés sur les réseaux sociaux, le Maroc n’a parlé que de ça pendant un mois. Après Cannes, le ministre de la Communication marocain, sur la base de ces extraits, a décidé d’interdire le film. Ni lui ni les membres de la commission qui statue pour délivrer un visa d’exploitation ne l’avaient visionné en entier. C’est du jamais vu, c’est complètement illégal. Ensuite, des rushes ont été volés, je ne sais pas par qui ni comment, et mis bout à bout. Presque quatre heures, qui ont été balancées sur Internet, en faisant croire que c’était le film.

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«  le maroc n’a parlé que de ça pendant un mois. » qu’est-ce que le ministère de la communication a reproché à votre film ? « Atteinte aux valeurs morales », « atteinte à l’image du pays »… Dans les extraits qui ont suscité l’interdiction, il n’y avait pas de scène de sexe. Je crois que c’est le fait de montrer des femmes qui se prostituaient, et, surtout, de ne pas avoir choisi un angle misérabiliste qui a provoqué tout ça. Si je les avais fait parler comme des pauvres filles, ça n’aurait sûrement dérangé personne. Dans le cinéma marocain, les femmes sont rarement présentées comme des personnes qui prennent en main leur destin. Or là, ce sont des combattantes, des guerrières, elles ont pris le pouvoir. Mais la seule chose choquante dans le film, c’est leur condition. après ces événements, que sont devenues les quatre actrices ? Je les ai mises en sécurité dans un appartement pendant longtemps. Maintenant, trois d’entre elles ont rejoint leur famille. Loubna est à l’étranger, parce qu’elle a été la plus visible ; la pression était trop forte. Mais elles vont revenir en France pour la sortie du film. Je pense que ça va leur faire du bien de constater qu’il y a des gens, y compris des Marocains de France [des avant-premières du film ont été organisées, le 11 juin, dans plusieurs villes françaises, suite à la polémique au Maroc, ndlr], qui voient ce qu’il y a de beau dans ce film.   Much Loved de Nabil Ayouch avec Loubna Abidar, Asmaa Lazrak… Distribution : Pyramide Durée : 1h44 Sortie le 16 septembre

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Sommaire

Du 9 septembre au 6 octobre 2015

entretien

À la une… 46

en ouverture

Elisabeth Moss

À l’affiche de Queen of Earth d’Alex Ross Perry, la comédienne américaine, qui a incarné la sémillante Peggy durant sept saisons dans la série Mad Men, change de registre en interprétant Catherine, jeune femme en crise qui trouve refuge dans la maison de campagne d’une amie, et sombre dans la folie.

© grant lamos iv slash getty images ; antoine doyen ; alin prod ; philippe quaisse ; flavien prioreau ; universal pictures ; yiorgos kordakis

en couverture

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Nabil Ayouch Le réalisateur franco-marocain de Much Loved, film, interdit au Maroc, qui aborde de front le tabou de la prostitution dans le royaume chérifien, nous a détaillé sa démarche.

entretien

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Catherine Frot Dans Marguerite de Xavier Giannoli, la comédienne fait rayonner son personnage grotesque et bouleversant de richissime baronne qui chante terriblement faux.

Louis Garrel

Mes copains (2008), Petit tailleur (2010), La Règle de trois (2011)… En deux courts et un moyen métrage, Louis Garrel a prouvé qu’il n’était pas seulement l’acteur le plus romantique du cinéma français, mais aussi un réalisateur hyper sensible. Avec Les Deux Amis, il passe brillamment l’étape du premier long métrage en contant l’histoire d’Abel (Garrel lui-même) et Clément (Vincent Macaigne), qui tombent tous deux amoureux de la mystérieuse Mona (Golshifteh Farahani). Comme dans ses précédents films, le jeune cinéaste s’y penche sur l’amitié vraie, tumultueuse et passionnée.

entretien

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livres

Ni le ciel ni la terre En mission dans les montagnes afghanes, des soldats français disparaissent mystérieusement… Le jeune plasticien et vidéaste Clément Cogitore signe un premier film fascinant qui ose toutes les audaces formelles.

entretien

36 Ice Cube et son fils, O’Shea Jackson, Jr. Il y a près de trente ans, cinq jeunes Noirs formaient N.W.A et révolutionnaient le gangsta-rap. Parmi eux, le futur milliardaire Dr. Dre et le MC aux rimes incendiaires Ice Cube, qui produisent aujourd’hui le biopic du groupe.

portfolio

50 Yiorgos Kordakis Pendant près de cinq ans, le photographe grec a arpenté le pays de l’Oncle Sam pour confronter ses souvenirs des films de son enfance à la réalité. Ses pérégrinations ont abouti à la série 10.000 American Movies.

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Rentrée littéraire Découvertes, valeurs sûres, voici les dix choix de Trois Couleurs pour s’orienter dans le tourbillon des 589 parutions de la rentrée littéraire.


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… et aussi Du 9 septembre au 6 octobre 2015

Édito Bons sentiments Les actualités Sofilm Summercamp, Quentin Tarantino, Sam Peckinpah… À suivre Aurélien Gabrielli dans Quand je ne dors pas l’agenda Les sorties de films du 9 au 30 septembre 2015 histoires du cinéma Irma la Douce de Billy Wilder p. 30

les films

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Vers l’autre rive de Kiyoshi Kurosawa p. 57 // Youth de Paolo Sorrentino p. 58 // The Lesson de Kristina Grozeva et Petar Valchanov p. 60 // Life d’Anton Corbijn p. 60 // Au plus près du soleil d’Yves Angelo p. 62 // Les Chansons que mes frères m’ont apprises de Chloé Zhao p. 62 // L’Oracle de Marcus Vetter et Karin Steinberger p. 65 // Fou d’amour de Philippe Ramos p. 66 // La Vie en grand de Mathieu Vadepied p. 66 // Nous venons en amis de Hubert Sauper p. 67 // The Look of Silence de Joshua Oppenheimer p. 68 // Les Rois du monde de Laurent Laffargue p. 70 // Knock Knock d’Eli Roth p. 72 // Maryland d’Alice Winocour p. 74 // Lamb de Yared Zeleke p. 76 // Vierge sous serment de Laura Bispuri p. 76 Les DVD 78 La Ligne de mire de Jean-Daniel Pollet et la sélection du mois

cultures 80 L’actualité de toutes les cultures et le city guide de Paris

trois couleurs présente 102 Here Now de Gregg Araki

l’actualité des salles mk2 Histoire de l’art, rentrée philo, Mobile Camera Club

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ÉDITEUR MK2 Agency 55, rue Traversière – Paris XIIe Tél. : 01 44 67 30 00 DIRECTEUR DE LA PUBLICATION  Elisha Karmitz (elisha.karmitz@mk2.com)   RÉDACTRICE EN CHEF  Juliette Reitzer (juliette.reitzer@mk2.com)   RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Raphaëlle Simon (raphaelle.simon@mk2.com)   RÉDACTEURS Quentin Grosset (quentin.grosset@mk2.com) Timé Zoppé (time.zoppe@gmail.com)   DIRECTRICE ARTISTIQUE Sarah Kahn (hello@sarahkahn.fr)   GRAPHISTE-MAQUETTISTE Jérémie Leroy   SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Vincent Tarrière (vincent.tarriere@orange.fr)   STAGIAIRE Sirine Madani   ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO Stéphane Beaujean, Ève Beauvallet, Hendy Bicaise, Léa Chauvel-Lévy, Adrien Dénouette, Julien Dupuy, Yann François, Claude Garcia, Stéphane Méjanès, Mehdi Omaïs, Wilfried Paris, Michaël Patin, Bernard Quiriny, Guillaume Regourd, Éric Vernay, Anne-Lou Vicente, Etaïnn Zwer   PHOTOGRAPHES Antoine Doyen, Flavien Prioreau, Philippe Quaisse   PUBLICITÉ DIRECTRICE COMMERCIALE Emmanuelle Fortunato (emmanuelle.fortunato@mk2.com)   RESPONSABLE DE LA RÉGIE PUBLICITAIRE Stéphanie Laroque (stephanie.laroque@mk2.com)   ASSISTANTE RÉGIE PUBLICITAIRE Caroline Desroches (caroline.desroches@mk2.com)   CHEF DE PROJET COMMUNICATION Estelle Savariaux (estelle.savariaux@mk2.com)   Assistant partenariats culture Florent Ott   CHEF DE PROJET OPÉRATIONS SPÉCIALES Clémence van Raay (clemence.van-raay@mk2.com)

© d. r.

Illustration de couverture © Vasya Kolotusha pour Trois Couleurs © 2013 TROIS COULEURS issn 1633-2083 / dépôt légal quatrième trimestre 2006. Toute reproduction, même partielle, de textes, photos et illustrations publiés par MK2 Agency est interdite sans l’accord de l’auteur et de l’éditeur. Magazine gratuit. Ne pas jeter sur la voie publique.

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é dito

BONS SENTIMENTS PAR JULIETTE REITZER

C

lément, garçon inquiet campé par Vincent Macaigne, est éperdument épris de Mona, jeune femme fiévreuse et mystérieuse. Pour la séduire, il demande de l’aide à son cher ami, le charmeur et taciturne Abel (Louis Garrel)… Le premier long métrage réalisé par Louis Garrel porte indéniablement la trace des films qui ont marqué sa carrière en tant qu’acteur, d’Innocents. The Dreamers de Bernardo Bertolucci (2003) à La Jalousie (2013) de Philippe Garrel, son père, en passant par Les Chansons d’amour (2007) ou La Belle Personne (2008) de Christophe Honoré. Comme eux, au-delà du motif très classique du triangle amoureux, Les Deux Amis considère en effet les sentiments avec le plus grand sérieux – qu’il s’agisse de l’amour ou, plus encore, de l’amitié. Formé au théâtre classique (il a intégré le Conservatoire national supérieur d’art

dramatique en présentant une scène des Caprices de Marianne de Musset, pièce à laquelle il a emprunté la trame de ses Deux Amis), grand admirateur de François Truffaut, Louis Garrel assume son héritage : « Le cinéma français doit composer avec un répertoire qui englobe Marivaux, Musset et Racine et qui ne propose que des études du sentiment et de ses mouvements », nous a-t-il confié dans ce numéro. Dans Les Deux Amis, comme dans les courts métrages qu’il a réalisés auparavant, ce romantisme revendiqué n’est toutefois jamais mièvre ni plombant. Porté par des personnages pleins de modernité et de fantaisie, il résonne plutôt comme une promesse de joie et de vitalité. Loin de son image de jeune homme mélancolique et ténébreux (voir l’hilarant Tumblr, « L’humeur de Louis Garrel »), il nous avait d’ailleurs confié en 2010, au moment de la sortie de son moyen métrage Petit tailleur : « Fuir le cynisme, c’est mon grand projet. » Beau programme pour la rentrée.

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e n bre f

Les actualités PAR JULIEN DUPUY, QUENTIN GROSSET ET TIMÉ ZOPPÉ

> l’info graphique

Biopics de rap : le battle Avec déjà 134 millions de dollars deux semaines et demie après sa sortie, N.W.A. Straight Outta Compton est désormais le film biographique musical qui a engrangé le plus de recettes aux États-Unis (devant Walk the Line, sur Johnny Cash). Mais qu’en est-il des autres biopics de rappeurs ? Au vu des chiffres,

seul 8 Mile, sur et avec Eminem, a véritablement réussi à s’imposer au box-office américain. Les autres biopics du genre, même sur des stars aussi renommées que 50 Cent et The Notorious B.I.G., ont eu plus de mal à rencontrer le succès. Q. G.

Recettes

Krush Groove

8 Mile

de Michael Schultz

de Curtis Hanson

(1985)

sur les débuts du label Def Jam, avec RUN-D.M.C

Réussir ou mourir

(2002)

Notorious B.I.G. (2009)

(2005)

de Jim Sheridan

sur et avec Eminem

sur et avec 50 Cent

de George Tillman, Jr.,

sur The Notorious B.I.G., mort en 1997

N.W.A

Straight Outta Compton (2015)

de F. Gary Gray sur le groupe N.W.A

Sources : IMDB et Box Office Mojo

> COMPTE RENDU

Sofilm Summercamp

© d. r.

Début juillet, à Nantes, lors de la première édition du festival Sofilm Summercamp organisé par le magazine Sofilm, on a assisté à un déjeuner improbable. En bout de table, le légendaire Jean-Pierre Léaud s’adresse en ces termes à Jean-Marc Rouillan, ex-militant du groupe armé Action Directe : « Vous avez fait de la prison ? Moi aussi… sauf que dix ans après, ils m’ont refilé la Légion d’honneur. C’est à ça que vous devriez aspirer. » Puis arrive Noël Godin, l’entarteur belge, qui salue Léaud. Il nous confie : « On se serre la main, mais quand j’avais entarté Jean-Luc Godard, en 1985, Jean-Pierre Léaud m’avait couru après pour me casser la gueule… » C’était ça, le Sofilm Summercamp : pas de compétition, mais des rencontres, des cartes blanches données à des invités hauts en couleur, chacun venus présenter un film de son choix – Jean-Charles Hue avait choisi Requiem pour un massacre, Chantal Goya, Les Aventures de Rabbi Jacob… Au programme également, des avant-premières (dont beaucoup de films vus à Cannes), des séances en plein air, et une master class animée par le producteur Vincent Maraval. Tout ça dans un joyeux esprit de colonie de vacances. Q. G.

Jean-Pierre Léaud

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e n bre f

> LE CHIFFRE C’est, en millions d’euros, le budget de Mahomet, film le plus cher de l’histoire du cinéma iranien, qui conte l’enfance du prophète. Selon l’AFP, des manifestants se sont insurgés avant la projection du film – en partie financé par l’État iranien – de Majid Majidi au festival des films du monde de Montréal fin août, accusant les organisateurs « d’aider la propagande » iranienne. T. Z. 

> DÉPÊCHES

L’excellente série Top of the Lake va connaître une deuxième saison. Sa créatrice Jane Campion en assurera toujours la coécriture et la réalisation. Elle retrouvera Elisabeth Moss dans le rôle de l’enquêtrice Robin Griffin. La date de diffusion n’a pas encore été annoncée.

> LA TECHNIQUE

© universal pictures

Complètement givré Une large partie d’Everest a été filmée en studio. Pour recréer les méfaits du froid sur le visage des comédiens, la chef maquilleuse Jane Sewell a eu recours à plusieurs subterfuges. Pour simuler qu’une fine couche de glace recouvrait l’épiderme des personnages, un gel silicone était appliqué directement sur la peau des acteurs ; ensuite, l’emploi d’un polymère acrylique, se présentant sous la forme d’une pâte translucide, donnait l’impression que les poils et les cheveux étaient agglomérés par la glace : modelée au coton-tige, la pâte séchait à l’air libre en quelques minutes. L’illusion était parfaite, mais, si l’on en croit le comédien Jake Gyllenhaal, ce maquillage rendait le tournage en studio bien plus déplaisant que les prises de vues en extérieur. J. D.

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La cinéaste française d’origine islandaise Sólveig Anspach, à qui l’on doit notamment Haut les cœurs ! et Lulu femme nue, s’est éteinte le 7 août à l’âge de 54 ans. Le 27 août, c’est le réalisateur Pascal Chaumeil (L’Arnacœur) qui disparaissait, au même âge.

> LA PHRASE

Quentin Tarantino En pleine postproduction de son western The Hateful Eight, le réalisateur s’est confié dans un long entretien au New York Magazine. Il s’est notamment emporté contre la série True Detective.

« TOUS CES ACTEURS SUBLIMES QUI ESSAIENT DE NE PAS L’ÊTRE ET QUI DÉAMBULENT EN AYANT L’AIR DE PORTER TOUT LE POIDS DU MONDE SUR LEURS ÉPAULES… »

© chelsea lauren / wireimage

Le maître de l’horreur américain Wes Craven nous a quittés le 30 août, à 76 ans. Il laisse derrière lui une riche filmographie, de La colline a des yeux (1979) à Scream 4, son dernier film, sorti en 2011, en passant par Les Griffes de la nuit (1985) ou Scream (1997).

© rda / everett ; picture alliance / rda ; d. r.

PAR T. Z.


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> POLÉMIQUE

©tony barson / filmmagic

Crimée et châtiments Arrêté le 10 mai 2014 par les services secrets de la Fédération de Russie, le réalisateur ukrainien Oleg Sentsov (Gámer, 2011) a été condamné en août dernier à vingt ans de réclusion pour « organisation d’un groupe terroriste ». Il avait déclaré ne pas reconnaître l’invasion puis l’annexion par la Russie en mars 2014 de sa région d’origine, la Crimée. L’Union européenne et le gouvernement américain, qui ne reconnaissent pas non plus cette annexion, ont contesté sa condamnation. De son côté, l’Ukraine a établi, le 8 août, une liste noire d’une dizaine d’artistes accusés d’avoir soutenu les rebelles prorusses et l’annexion de la Crimée. Les personnalités visées, en majorité des acteurs et des chanteurs, ne pourront plus apparaître dans les médias du pays. Parmi elles se trouve… Gérard Depardieu, déjà interdit d’entrée en Ukraine depuis juillet. T. Z. 

EN TOURNAGE Steve Carell a remplacé Bruce Willis sur le tournage du prochain long métrage de Woody Allen • Kim Basinger a, quant à elle, rejoint Amy Adams et Jake Gyllenhaal à l’affiche de Nocturnal Animals, deuxième film de Tom Ford, dont le tournage se déroule cet automne • L’actrice américaine Anne Hathaway va produire The Shower, une comédie de science-fiction qui racontera le combat des femmes pour préserver le monde des hommes… transformés en extraterrestres par une pluie de météorites. T. Z. 

FESTIVAL

> LIVRE

Sam Peckinpah À l’occasion de la rétrospective que lui a consacrée le festival international du film de Locarno en août, et parallèlement à celle organisée par la Cinémathèque française jusqu’au 11 octobre, les éditions Capricci éditent un ouvrage richement illustré sur le réalisateur de La Horde sauvage (1969) et des Chiens de paille (1972). Travaillée par le motif de la violence et une réflexion sur les instincts des hommes, sa filmographie est décortiquée par de fines analyses de critiques de cinéma (Chris Fujiwara, Emmanuel Burdeau, Christoph Huber). Des récits de tournage narrent les frasques de cet homme colérique qui est parvenu, malgré ses fortes addictions à la drogue et à l’alcool, à élaborer une œuvre qui a marqué durablement l’histoire du cinéma. T. Z.  Sam Peckinpah, sous la direction de Fernando Ganzo (Capricci) 

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Du 3 au 13 septembre, au Forum des images, L’Étrange Festival sonde les cinématographies les plus marginales. En plus de la compétition internationale, qui compte vingt films parmi lesquels NH10 de l’Indien Navdeep Singh ou Ghost Theatre du Japonais Hideo Nakata, trois cartes blanches ont été données au Français Benoît Delépine, au Canadien Guy Maddin et au Britannique Ben Wheatley, qui ont concocté un programme bizarre et savoureux. Q. G.


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à su ivre

Aurélien Gabrielli Dans Quand je ne dors pas de Tommy Weber, il déploie un jeu sensible pour camper Antoine, un loser romantique qui s’improvise dealer d’une nuit afin de gagner de quoi partir à la mer. PAR TIMÉ ZOPPÉ

Q

uand il se prend un râteau lors d’une soirée, Antoine s’entête et demande à la fille de ses rêves si elle le trouve beau. « Non, rétorque-t-elle, hilare. Tu n’es pas très gracieux. » Alors qu’on avance qu’il faut du courage pour débuter au cinéma en incarnant un personnage aussi solitaire et raillé, le jeune homme confie : « Je jouais tout au premier degré. C’est à la première vision du film que je me suis rendu compte de plein de choses… » Il s’est senti proche de son personnage dès la lecture du scénario. « Je pense que c’est au niveau de la maladresse. Antoine a beaucoup de mal à s’exprimer, il est dans sa bulle. » Né en Corse il y a vingt-quatre ans, Aurélien Gabrielli a

délaissé son B.E.P. électrotechnique pour mon­ ter à Paris à 18 ans et devenir comédien. « Au départ, j’adorais Al Pacino. Beaucoup plus tard, j’ai découvert le cinéma français, j’ai été fan d’à peu près tous les grands acteurs : Depardieu, Serrault, Galabru, Dewaere… » À l’évidence, son charisme tient davantage de ses idoles nationales que d’un Pacino à la virilité franche. Dans le film, son physique évoque un croisement entre le chanteur Damien Saez et l’acteur JeanPierre Léaud. « Je pense qu’il y a également une ressemblance avec Léaud dans le code de jeu. Il avait aussi ce truc un peu faux. » Après avoir mis en scène certains de ses anciens camarades du cours Florent dans la pièce Derniers remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce en août dernier au festival l’Ortu d’arte en Corse, Aurélien Gabrielli écrit en ce moment un film. « Ça raconte le cauchemar d’un jeune garçon, dans la veine de Buffet froid de Bertrand Blier. » Les grands classiques du cinéma français n’ont visiblement pas fini de l’inspirer. Quand je ne dors pas de Tommy Weber avec Aurélien Gabrielli, Élise Lhomeau… Distribution : Aramis Films Durée : 1h22 Sortie le 30 septembre

© les films de l’espace

« Je jouais tout au premier degré. C’est à la première vision du film que je me suis rendu compte de plein de choses… » 18

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ag e n da

Sorties du 9 au 30 septembre Jamais entre amis de Leslye Headland avec Jason Sudeikis, Alison Brie… Distribution : La Belle Company Durée : 1h41 Page 64

L’Oracle de Marcus Vetter et Karin Steinberger Documentaire Distribution : Jupiter Communications Durée : 1h33 Page 65

Queen of Earth d’Alex Ross Perry avec Elisabeth Moss, Katherine Waterston… Distribution : Potemkine Films Durée : 1h30 Page 46

Natür Therapy d’Ole Giæver avec Ole Giæver, Marte Magnusdotter Solem… Distribution : Épicentre Films Durée : 1h20 Page 64

Agents très spéciaux. Code U.N.C.L.E. de Guy Ritchie avec Henry Cavill, Armie Hammer… Distribution : Warner Bros. Durée : 1h57 Page 65

Youth de Paolo Sorrentino avec Michael Caine, Harvey Keitel… Distribution : Pathé Durée : 1h58 Page 58

Red Rose de Sepideh Farsi avec Mina Kavani, Vassilis Koukalani… Distribution : Urban Durée : 1h27 Page 64

The Program de Stephen Frears avec Ben Foster, Lee Pace… Distribution : StudioCanal Durée : 1h44 Page 65

9 sept.

Prémonitions d’Afonso Poyart avec Anthony Hopkins, Colin Farrell… Distribution : SND Durée : 1h41 Page 58

16 sept.

Fou d’amour de Philippe Ramos avec Melvil Poupaud, Dominique Blanc… Distribution : Alfama Films Durée : 1h47 Page 66

Le Transporteur. Héritage de Camille Delamarre avec Ed Skrein, Ray Stevenson… Distribution : EuropaCorp Durée : 1h35 Page 58

Much Loved de Nabil Ayouch avec Loubna Abidar, Asmaa Lazrak… Distribution : Pyramide Durée : 1h44 Page 2

La Vie en grand de Mathieu Vadepied avec Balamine Guirassy, Ali Bidanessy… Distribution : Gaumont Durée : 1h33 Page 66

The Lesson de Kristina Grozeva et Petar Valchanov avec Margita Gosheva, Ivan Barnev… Distribution : Zed Durée : 1h45 Page 60

Marguerite de Xavier Giannoli avec Catherine Frot, André Marcon… Distribution : Memento Films Durée : 2h07 Page 25

Nous venons en amis de Hubert Sauper Documentaire Distribution : Le Pacte Durée : 1h46 Page 67

Life d’Anton Corbijn avec Robert Pattinson, Dane DeHaan… Distribution : ARP Sélection Durée : 1h52 Page 60

N.W.A. Straight Outta Compton de F. Gary Gray avec O’Shea Jackson, Jr., Corey Hawkins… Distribution : Universal Pictures Durée : 2h27 Page 36

Les Fables de Monsieur Renard Collectif Animation Distribution : KMBO Durée : 39min Page 91

Au plus près du soleil d’Yves Angelo avec Sylvie Testud, Grégory Gadebois… Distribution : Bac Films Durée : 1h43 Page 62

Le Prodige d’Edward Zwick avec Tobey Maguire, Liev Schreiber… Distribution : Metropolitan FilmExport Durée : 1h54 Page 64

Les Chansons que mes frères m’ont apprises de Chloé Zhao avec John Reddy, Jashaun St. John… Distribution : Diaphana Durée : 1h34 Page 62

True Story de Rupert Goold avec Jonah Hill, James Franco… Distribution : 20 th Century Fox Durée : 1h40 Page 64

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23 sept. Les Deux Amis de Louis Garrel avec Vincent Macaigne, Golshifteh Farahani… Distribution : Ad Vitam Durée : 1h40 Page 40


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ag e n da

Sorties du 9 au 30 septembre Boomerang de François Favrat avec Laurent Lafitte, Mélanie Laurent… Distribution : UGC Durée : 1h41 Page 67

Mémoires de jeunesse de James Kent avec Alicia Vikander, Kit Harington… Distribution : Mars Durée : 2h09 Page 72

Lamb de Yared Zeleke avec Rediat Amare, Kidist Siyum… Distribution : Haut et Court Durée : 1h34 Page 76

Le Grand Jour de Pascal Plisson Documentaire Distribution : Pathé Durée : 1h26 Page 67

Queen de Vikas Bahl avec Kangana Ranaut, Rajkummar Rao… Distribution : Aanna Films Durée : 2h26 Page 74

Vierge sous serment de Laura Bispuri avec Alba Rohrwacher, Flonja Kodheli… Distribution : Pretty Pictures Durée : 1h27 Page 76

Premiers crus de Jérôme Le Maire avec Gérard Lanvin, Jalil Lespert… Distribution : SND Durée : 1h37 Page 67

Une enfance de Philippe Claudel avec Alexi Mathieu, Angelica Sarre… Distribution : Les Films du Losange Durée : 1h40 Page 74

Sous-sols d’Ulrich Seidl Documentaire Distribution : Damned Durée : 1h22 Page 77

The Look of Silence de Joshua Oppenheimer Documentaire Distribution : Why Not Productions Durée : 1h43 Page 68

30 sept.

Un début prometteur d’Emma Luchini avec Manu Payet, Veerle Baetens… Distribution : Gaumont Durée : 1h30 Page 77

Les Rois du monde de Laurent Laffargue avec Sergi López, Éric Cantona… Distribution : Jour2fête Durée : 1h40 Page 70

Quand je ne dors pas de Tommy Weber avec Aurélien Gabrielli, Élise Lhomeau… Distribution : Aramis Films Durée : 1h22 Page 18

Amours, larcins et autres complications de Muayad Alayan avec Sami Metwasi, Riyad Sliman… Distribution : ASC Durée : 1h33 Page 77

Brooklyn de Pascal Tessaud avec KT Gorique, Rafal Uchiwa… Distribution : UFO Durée : 1h23 Page 70

Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore avec Jérémie Renier, Kévin Azaïs… Distribution : Diaphana Durée : 1h40 Page 32

Je suis à vous tout de suite de Baya Kasmi avec Vimala Pons, Mehdi Djaadi… Distribution : Le Pacte Durée : 1h40 Page 77

Classe à part d’Ivan I. Tverdovsky avec Nikita Kukushkin, Philipp Avdeev… Distribution : Arizona Films Durée : 1h25 Page 70

Vers l’autre rive de Kiyoshi Kurosawa avec Eri Fukatsu, Tadanobu Asano… Distribution : Version Originale / Condor Durée : 2h07 Page 57

L’Odeur de la mandarine de Gilles Legrand avec Olivier Gourmet, Georgia Scalliet… Distribution : Metropolitan FilmExport Durée : 1h50 Page 77

Knock Knock d’Eli Roth avec Keanu Reeves, Lorenza Izzo… Distribution : Synergy Cinéma Durée : 1h39 Page 72

Maryland d’Alice Winocour avec Matthias Schoenaerts, Diane Kruger… Distribution : Mars Durée : 1h40 Page 74

Anina d’Alfredo Soderguit Animation Distribution : Septième Factory Durée : 1h20 Page 90

Everest de Baltasar Kormákur avec Jason Clarke, Jake Gyllenhaal… Distribution : Universal Pictures Durée : 2h02 Page 72

Enragés d’Éric Hannezo avec Lambert Wilson, Virginie Ledoyen… Distribution : Wild Bunch Durée : 1h40 Page 74

Le Salsifis du Bengale et autres poèmes de Robert Desnos Collectif Animation Distribution : Gebeka Films Durée : 42min Page 91

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histoires du

CINéMA

NI LE CIEL NI LA TERRE

Rencontre avec le réalisateur de ce premier long métrage fascinant p. 32

ICE CUBE

Le rappeur et son fils nous parlent de N.W.A. Straight Outta Compton p. 36

ELISABETH MOSS

L’actrice de Queen of Earth nous raconte l’après-Mad Men p. 46

« Marguerite est une grande héroïne tragique et dérisoire. »

© antoine doyen

Catherine Frot

Depuis sa prestation mythique dans Un air de famille de Cédric Klapisch en 1996, elle s’est imposée comme la figure de l’ingénue loufoque et pétulante du cinéma français. Dans Marguerite de Xavier Giannoli, Catherine Frot campe une richissime baronne qui donne des récitals privés dans le Paris des années 1920. Sauf que la diva chante terriblement faux, et que personne n’ose le lui dire. Avec une grande justesse, la comédienne fait rayonner ce personnage grotesque et bouleversant, inspiré d’une histoire vraie. Elle trouve ici sa plus belle partition. PROPOS RECUEILLIS PAR RAPHAËLLE SIMON

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h istoi re s du ci n é ma

M

arguerite marque votre retour au cinéma après trois ans d’absence. Com­ ment êtes-vous arrivée sur le projet ? J’ai confié à quelqu’un qui travaillait sur le dernier film de Xavier Giannoli, Superstar, qu’il était l’un des metteurs en scène avec qui j’aimerais vraiment travailler. Ça lui a été répété et, trois semaines plus tard, j’ai reçu le scénario de Marguerite. J’ai appris par la suite qu’il avait cette histoire dans ses tiroirs depuis une dizaine d’années. Le scénario m’a plu tout de suite, mais le film a mis un certain temps à se financer, presque deux ans et demi, donc je me suis préparée pendant tout ce temps, j’ai attendu le rôle. Un personnage comme ça, c’est de la grande dimension, c’est rare. Qu’est ce qui vous plaisait dans le travail de Xavier Giannoli ? Il y a une grande profondeur dans ses films, un vrai travail autour de la justesse et de la vérité, ce qui fait que l’émotion nous déborde, sans qu’on sache toujours d’où elle vient. Ses personnages sont extrêmement attachants, et profondément seuls, que ce soit François Cluzet dans À l’Origine, Gérard Depardieu dans Quand j’étais chanteur, ou Marguerite.   Qu’est-ce qui vous a séduit chez Marguerite ? D’abord l’absurdité de sa situation : chanter faux et ne pas s’en rendre compte. Et puis son inconscience, son innocence, sa fraîcheur d’esprit, et en même temps je trouve que c’est elle qui a raison sur le monde, même si elle est dingue. Elle a à la fois une force et une fragilité immenses. D’ailleurs, dans la dernière partie du film, elle touche à la folie.   Marguerite est librement inspiré de la vie de Florence Foster Jenkins, une chanteuse d’opéra américaine, morte en 1944, qui chantait terriblement faux. Connaissiez-vous son histoire ? Non, pas du tout. Je ne suis pas très férue d’opéra. J’ai été très impressionnée quand j’ai entendu pour la première fois son enregistrement de l’« Air de la reine de la nuit » de Mozart sur Internet. Comment se fait-il qu’une telle poésie se dégage d’une chose si inécoutable ? Parce qu’elle a eu l’audace d’aller au bout. C’est un acte quasi artistique, un acte merveilleux. Quelle grandeur d’âme ! Et en même temps c’est navrant, c’est d’une tristesse épouvantable. Ce paradoxe est vraiment troublant. Pour me mettre dans le rôle, j’ai écouté cet enregistrement

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des centaines de fois, en boucle, pendant des semaines, en même temps que j’écoutais la Callas, « Casta Diva » notamment, qui à l’inverse est la perfection incarnée. Comment avez-vous trouvé l’inimitable voix de Marguerite, qui chante « divinement faux » comme le disent cyniquement les critiques ? Il y a eu tout un travail très technique pour obtenir cette voix : je chantais en play-back, une octave en dessous, car je ne pouvais pas chanter si haut, puis on enregistrait ma voix par-dessus, mais j’étais aussi en partie doublée par une jeune femme, amatrice d’opéra. Xavier a mélangé toutes ces voix au mixage, du coup on ne sait plus trop qui est qui. J’ai énormément travaillé les chansons avec une prof de chant, car il fallait que mon playback soit impeccable : je les connaissais toutes par

« Comment se fait-il qu’une telle poésie se dégage d’une chose si inécoutable ? » cœur, de « Voi che sapete » de Mozart à « Casta Diva » de Bellini… Pour trouver la juste voix du faux, nous avons organisé un casting très important. Ce n’était pas évident à trouver, certains faux étaient trop caricaturaux, d’autres trop ridicules… La chanteuse que nous avons choisie, qui chante très bien, avait un chanter-faux poétique, j’y ai cru, je l’ai reconnu. C’était important, pour moi, de le ressentir de l’intérieur, pour pouvoir le restituer en play-back. Marguerite fait tout pour attirer l’attention de son mari, qui la fuit et en a honte… En ce sens, Marguerite est aussi l’histoire d’un amour manqué, c’est une terrible tragédie. Dans la première partie du film, avant qu’il ne commence à la regarder, son mari dit à sa maîtresse : « Ma femme est un monstre. » Parfois, dans la vie, on croise des gens incongrus comme ça, des dingos, qui peuvent avoir un côté monstrueux. Ce genre de personnes hyper enthousiasmantes, qui ont une générosité merveilleuse, qui laissent des traces, qui donnent des ailes. On en a dans le monde du cinéma : regardez Arletty, Michel Simon ; c’est fantastique, l’empreinte qu’ils laissent, ce sont des gens qui peuvent surdimensionner les choses. Marguerite, c’est pareil, elle surdimensionne les choses : elle est petite, elle est minable, elle chante

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© larry horricks

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comme une casserole, et pourtant elle y va, elle passe de rien-du-tout à héroïne. Pour moi, c’est une grande héroïne tragique et dérisoire, elle a la puissance d’une Phèdre, d’une Antigone. C’est une femme en quête d’une grande liberté, qui mourrait pour vivre comme elle le désire. On peut la voir comme une des premières féministes… Xavier Giannoli est-il très directif sur le tournage ? Quelles indications vous a-t-il données pour le rôle de Marguerite ? Il a été très présent, oui. Je me suis parfois sentie plus un modèle qu’une actrice entre ses mains, comme si j’étais une matière brute qu’il sculptait. Il savait très bien ce qu’il voulait, et j’ai eu envie de me laisser attraper par lui. Il me poussait vers des choses paradoxales. Vers ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est beau et ce qui est laid, ce qui est triste et ce qui est gai. Les contradictions des sentiments dans ce film sont exploitées de manière magistrale. Selon vous, pourquoi vous a-t-il choisie pour incarner Marguerite ? Je pense que certains des personnages que j’ai interprétés par le passé et qui m’ont rendue populaire ont à voir avec Marguerite : cette fragilité, cette solitude, cette innocence, qu’on peut retrouver chez Odette Toulemonde, chez la Yolande d’Un air de famille, chez Winnie dans Oh les beaux jours de Samuel Beckett, que j’ai joué pendant deux ans au théâtre. Qu’est-ce qui vous plaît chez ces personnages de grandes naïves ? Ça fait un peu partie de moi, je me suis fait remarquer en partie par ça. Ce sont des personnages qui

se font piétiner mais qu’on aime, des personnages à la fois poétiques et un peu effrayants, en ce qu’ils renvoient à quelque chose de tragique. Vous avez obtenu le César du meilleur second rôle féminin en 1997 pour votre prestation mythique dans Un air de famille. Avez-vous le sentiment que ce personnage, qui vous a révélée au grand public, vous a enfermée dans cette case de « grande candide » ? Non, car j’ai justement fait en sorte, derrière, de refuser les personnages très naïfs et drôles à leur insu. Presque deux ans se sont écoulés avant La Dilettante de Pascal Thomas. C’est un film qui a mis longtemps à se monter, mais je l’ai attendu, ce rôle, car il allait ailleurs. C’était un film drôle aussi, mais assez audacieux, différent de ce que j’avais pu faire auparavant. Mais j’ai adoré faire Un air de famille. Avant le film, on l’a joué au théâtre pendant un an. Il y avait de tels fous rires qu’on était obligés d’arrêter de jouer ! L’effet de Yolande sur le public, en direct, je ne peux pas l’oublier. Mais finalement j’ai joué des personnages assez différents : des personnages de pur foklore, comme dans les adaptations des romans d’Agatha Christie par Pascal Thomas, mais aussi des personnages beaucoup plus durs, comme dans Vipère au poing, le dernier film de Philippe de Broca, des rôles plus sombres, comme dans La Tourneuse de pages de Denis Dercourt ; maintenant je m’apprête à jouer dans une comédie farcesque au théâtre, Fleur de cactus… J’aime passer d’un univers à l’autre, je ne pourrais pas jouer le même personnage ad vitam aeternam. Ce que j’aime, ce sont les personnages forts, empreints d’une certaine dureté, ou au contraire d’une grande innocence. J’aime ce qui est expressif.

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© larry horricks

« J’aime les personnages forts, empreints d’une certaine dureté, ou au contraire d’une grande innocence. »

Quel souvenir gardez-vous de votre premier tournage pour le cinéma ? C’était pour Mon oncle d’Amérique d’Alain Resnais [sorti en 1980, ndlr]. Je devais avoir 20 ans, j’avais les cheveux très longs… Je me souviens que Resnais avait énormément de temps pour tourner, on filmait une toute petite chose par jour. C’était mon tout premier rôle de cinéma, et après j’ai attendu longtemps avant d’y revenir, à 39 ans. J’ai fait du théâtre et de la télévision entre-temps. J’ai commencé le théâtre jeune, j’avais fondé une compagnie, on jouait au Off d’Avignon, c’était formidable. On était très peu payés, mais je gagnais ma vie à la télévision, c’était plus facile pour les jeunes comédiens à l’époque.   L’un des cruels enseignements du film est que la passion et le travail ne font pas le talent. Oui, malheureusement, il arrive que certaines personnes se donnent à corps perdu pour un résultat lamentable. C’est toute l’histoire du clown triste dans Le Cirque de Charlie Chaplin [réalisé en 1928, ndlr]. Dans ce film, Charlot, poursuivi par un âne, entre sans le vouloir dans un cirque, fait dix fois le tour de la piste, et le public est mort de rire. Le lendemain, la salle est pleine, et on lance l’âne à ses trousses, à son insu. Mais au bout d’un moment, il comprend le système, et il devient nul. Plus tard, il passe des auditions comme clown, il se donne à fond, mais il est déplorable, parce qu’il se sait regardé. C’est à mourir de rire. 

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Vous avez pour le coup un vrai talent comique. Est-ce ce qui vous a poussé à vouloir devenir comédienne ? Oui, je pense. Chez Peter Brook, à 24 ans, je faisais la servante avec Michel Piccoli dans La Cerisaie de Tchekhov. C’était déjà un personnage de fille complètement illuminée… Je voyais bien que je faisais rire, sans toujours le faire exprès – comme aujourd’hui d’ailleurs : parfois je pense que je vais faire rire et ça ne marche pas, et inversement… En ce sens, je pense que je suis un bon choix pour Marguerite.   On vous verra dans Fleur de cactus à partir du 25 septembre au Théâtre Antoine, aux côtés de Michel Fau, qui interprète votre professeur de chant dans Marguerite. Que vous apporte le théâtre que ne vous apporte pas le cinéma ? La scène, la maîtrise et la responsabilité de son corps en entier, sans que personne n’aille en couper des bouts comme au cinéma.   Et à l’inverse, quel est pour vous le plus du cinéma ? Le mythe de l’image, cette drôle de chose qui reste.  Marguerite de Xavier Giannoli avec Catherine Frot, André Marcon… Distribution : Memento Films Durée : 2h07 Sortie le 16 septembre

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h istoi re s du ci n é ma – scè n e cu lte

La réplique :

« Comment se fait-il qu’une gentille fille comme toi fasse ce métier-là ? »

Irma la Douce À Paris, un flic idéaliste (Jack Lemmon) est muté dans un quartier où exercent des prostituées. Il tombe amoureux de la douce Irma (Shirley MacLaine). Dans ce film inégal et extravagant sorti en 1963, Billy Wilder dispense quelques-unes de ses plus belles étincelles comiques.

© rda

PAR MICHAËL PATIN

L

e dix-neuvième long métrage de Billy Wilder s’ouvre sur une vue d’une rue populaire d’un Paris de studio repeint en Technicolor. La caméra avance jusqu’à la plus jolie môme du quartier, cette Irma la Douce qui fait le pied de grue, cigarette dans une main et petit chien dans l’autre. Un monsieur apparaît, comparant les avantages des dames sans se décider, avant de dépasser la brindille qui fait mine de l’ignorer. Caresse au chien, mot à l’oreille, elle éjecte sa cibiche et l’entraîne dans l’hôtel en roulant des hanches. La caméra s’élève par l’extérieur jusqu’à l’étage. Ellipse : dans la chambre, les amants se rhabillent. « Dis-moi, comment se fait-il qu’une gentille fille comme toi fasse ce métier-là ? »

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Irma conte une histoire de rêve brisé et le monsieur, ému, replonge la main dans son portefeuille. Presque tout l’art de Billy Wilder est contenu dans cette séquence d’ouverture : observation mordante des mœurs, farce de la séduction, mensonge des apparences et génie du comique de répétition – la scène est déclinée jusqu’à la fin du générique d’ouverture. Avant même l’apparition de son acteur fétiche, Jack Lemmon, on sait que le réalisateur de Certains l’aiment chaud (1959) va nous régaler.  Irma la Douce de Billy Wilder avec Jack Lemmon, Shirley MacLaine… Distribution : Ciné Sorbonne Durée : 2h27 Ressortie le 16 septembre

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NI LE CIEL NI LA TERRE

« L’enjeu de tous les récits originels, c’est de relier des points – le ciel et la terre, le visible et l’invisible. » 32

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© flavien prioreau

CLÉMENT COGITORE


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En mission de surveillance dans les montagnes afghanes, des soldats français disparaissent mystérieusement. Face à ce phénomène inexplicable, et au contact des populations locales, le capitaine Bonnassieu (Jérémie Renier) abandonne peu à peu ses certitudes pour se laisser gagner par un certain mysticisme. Le film délaisse alors son ancrage documentaire pour glisser sur des pentes plus fantastiques et poétiques, osant toutes les audaces formelles. Rencontre avec le jeune plasticien et vidéaste Clément Cogitore, qui signe un premier long métrage fascinant. PROPOS RECUEILLIS PAR JULIETTE REITZER

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e film entrelace plusieurs genres et thèmes. Quel a été son point de départ ? Un jour, dans une gare, devant un avis de recherche de personnes disparues, je m’étais dit qu’en fait personne ne disparaît vraiment – ces gens-là ont soit refait leur vie, soit ont été assassinés… Qu’est-ce qui se passerait si des personnes pouvaient réellement disparaître, purement et simplement, de la surface de la Terre ? Il s’agissait de traiter du non-sens de la mort, du deuil impossible, en y injectant du surnaturel. Il y avait aussi l’idée d’un polar métaphysique, qui jouerait avec le fantastique.   Comment est venue l’idée de faire se dérouler le récit dans le contexte d’une guerre ? Comment fait-on la guerre aujourd’hui ? Quels outils utilise-t-on ? Ce sont des questions qui m’intéressent beaucoup. La guerre passe par l’image. Les uniformes ne sont plus destinés à se rendre invisible de l’œil, mais des capteurs numériques – le motif du camouflage reprend la forme d’un pixel. Le principe même de la guerre, c’est de contrôler le plus possible son adversaire. J’avais envie de raconter ce dispositif de contrôle, et de le confronter au thème de la disparition, qui est central dans la guerre : on sait qu’on part avec un certain nombre d’hommes et qu’on ne va pas tous les ramener.   Si le cinéma hollywoodien s’empare régulièrement des conflits actuels, c’est en revanche plus rare dans le cinéma français. Ce que j’aime dans le cinéma américain, c’est leur manière de déceler le mythe dans des événements qui sont en train de se produire. Ça manque dans le cinéma français et européen d’aujourd’hui, mais ça n’a pas toujours été le cas, par exemple avec Rome ville ouverte ou Allemagne année zéro de Roberto Rossellini. Cette contemporanéité me paraît essentielle ; ne pas avoir l’histoire derrière soi, mais la traiter dans une espèce d’urgence, quitte à faire des

erreurs. Cela dit, mon film n’est pas sur le conflit afghan, il ne donne aucune leçon de géopolitique. Dans sa première partie, le film reprend les codes du documentaire, il est très précis sur le quotidien du régiment et les techniques militaires. Quelles recherches as-tu faites ? Je me suis beaucoup documenté, j’ai rencontré des soldats, j’ai regardé des vidéos d’opérations… Souvent les choses pleines de bon sens viennent du réel ; par exemple la manière dont les talibans se cachent dans les rochers dans le film, qui est une technique de camouflage ultra rudimentaire et très ancienne. Ensuite, j’aime confronter ces éléments documentaires à des choses qui n’appartiennent qu’à moi, qui sont mes obsessions, mes peurs, ma vision du monde.   À l’image, comment as-tu travaillé cet ancrage documentaire ? Soit on s’appelle Kathryn Bigelow, on a beaucoup d’argent et on reconstruit tout en studio, soit on fait un film indépendant à petit budget et il faut utiliser d’autres astuces. Pour moi, c’était donc lumière naturelle, caméra épaule, et un dispositif de reportage – c’est-à-dire que la valise image tenait dans un sac à dos. Ensuite, je n’arrive pas avec un découpage en tête. On expérimente, on recherche en même temps qu’on fait le film. C’est ce qui donne les accidents du cadre, quelque chose de plus libre, de plus souple.   Les paysages montagneux jouent un rôle important dans la perte de repères progressive des soldats. Comment les as-tu choisis et filmés ? J’ai cherché le bon endroit dans toutes les montagnes du Maroc, où on a tourné. Je cherchais un paysage très minéral, escarpé, avec beaucoup de profondeur. Il fallait qu’il dégage quelque chose d’assez mélancolique, mais aussi de rugueux, d’austère. J’avais aussi en tête des éléments du western médiéval, avec un fort, des chevaliers… L’homme et la montagne. Dans le film, on est soit très proche, caméra épaule, dans l’énergie

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« J’essaie de me battre contre cet ethnocentrisme occidental qui veut que le croyant c’est toujours l’autre. » des comédiens, soit très loin, sur pied, et ils sont minuscules dans cette montagne immense. C’était une manière de construire le film, de le chapitrer. Jérémie Renier nous a raconté qu’il se faisait appeler « capitaine » par les autres acteurs, y compris en dehors du tournage. Qu’est-ce que cela a apporté au film ? Le tournage a été un vrai calvaire, on a eu tous les problèmes techniques imaginables. Il faisait 40 °C la journée et très froid la nuit, il y a eu des orages, des tempêtes de sable, des scorpions, des incendies… Chaque matin, je me demandais comment on allait arriver au bout de la journée. Du coup, le fait que les comédiens entre eux créent cette section, avec Jérémie qui en était le capitaine et qui me faisait des retours sur comment se sentaient les hommes, ça a été un vrai soulagement.   À mesure que les soldats disparaissent mystérieusement, ceux qui restent commencent à envisager des explications irrationnelles. À l’image, ce glissement prend corps notamment dans des plans à travers les visées nocturnes des fusils. Ces images sont étranges, presque irréelles. Pour avoir ce genre d’effet, généralement, on filme avec une caméra normale, puis on met un filtre sur l’image. Nous, on a directement mis une petite caméra dans l’appareil qu’utilisent les soldats. Ça

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coûte beaucoup moins cher, c’est beaucoup plus léger, et ça crée une matière, une sorte de déformation optique, de danger, car on sent que le capteur cherche un signal. Ça raconte aussi des choses par rapport aux images en général, dans lesquelles on cherche des informations à tout prix. Et ça joue aussi sur le registre du cinéma fantastique : le monstre rôde quelque part, l’image le cherche et ne le trouve jamais. D’où vient le titre, Ni le ciel ni la terre ? Ni le ciel ni la terre, pour moi, c’est l’espace de disparition de ces soldats. L’expression, comme pas mal d’autres choses dans le film, est un élément qui appartient à la fois au Coran et à la Bible. Dans le Coran, c’est un verset qui dit : « Ni le ciel ni la terre ne les pleurèrent et ils n’eurent aucun délai. » Et dans la Bible, c’est : « Je vous dis de ne pas jurer du tout, ni par le ciel, car c’est le trône de Dieu, ni par la terre, car elle est son marchepied. » Ces textes sont complexes, ambigus, contradictoires ; en ce sens-là ils sont entièrement nous. Ils contiennent tous les dangers possibles de nos communautés, et toute leur lumière aussi. Ce sont des textes que je lis beaucoup.   Qu’est-ce qui t’intéresse tant dans la question de la croyance ? La croyance, c’est la base des récits que les hommes se racontent depuis la nuit des temps, c’est leur

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manière, pour utiliser de grands mots, de résister au chaos et à la brutalité du monde. L’enjeu de tous les récits originels, c’est de relier des points – le ciel et la terre, la mort et le vivant, le visible et l’invisible. C’est aussi ce qui construit les communautés ; c’est à partir de ces récits, de ces croyances, que les hommes se rassemblent. C’est donc l’origine de mon métier : raconter des histoires. Qu’est-ce qui fait qu’on a envie d’entrer dans une salle de cinéma, de payer dix euros pour s’asseoir devant un écran, pour croire à quelque chose qui n’a jamais eu lieu, qui n’existera jamais ? Qu’est-ce qui manque au réel pour qu’on ait besoin de ça ? C’est une question qui, pour moi, est essentielle.   Dans le film, les croyances des militaires entrent en collision avec celles des autochtones, notamment dans la scène-clé au cours de laquelle le capitaine Bonnassieu interroge un enfant afghan. Le capitaine demande à l’enfant : « Comment tu peux croire à quelque chose que tu ne vois pas et que tu n’as jamais vu ? » L’enfant lui répond : « Il y a des talibans pas très loin, mais il fait nuit, donc tu ne les vois pas. Mais ce n’est pas pour ça qu’ils ne sont pas là. » C’est d’une logique enfantine. Ce n’est la preuve d’absolument rien, mais c’est en tout cas l’attestation des limites de ce en quoi le capitaine croit comme à une vérité absolue – son œil, le capteur infrarouge et la visée thermique de son fusil. Pour lui, le monde s’arrête là. Cet enfant, avec ses mots d’enfant, remet toutes ces certitudes en

« Chaque matin, sur le tournage, je me demandais comment on allait arriver au bout de la journée. » question. J’essaie aussi de me battre contre cette espèce d’ethnocentrisme occidental qui veut que le croyant c’est toujours l’autre. La République française, la démocratie, les droits de l’homme, ce sont aussi des croyances. Si on cesse d’y croire, elles n’existent plus. Je pense qu’il faut les penser et les défendre en tant que croyances, et non en tant que vérités absolues et universelles qui devraient s’imposer à tous. Tu es en ce moment en écriture. Quel est le sujet de ce prochain film ? Ça se passe dans le xviiie arrondissement de Paris. C’est l’histoire d’un voyant qui fait parler les morts. C’est un escroc, mais il sait cerner les gens. Son entreprise prospère jusqu’au jour où il a une vraie vision, et ce qu’il arrive à prédire va lui causer de gros problèmes… Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore avec Jérémie Renier, Kévin Azaïs… Distribution : Diaphana Durée : 1h40 Sortie le 30 septembre

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STRAIGHT OUTTA COMPTON RENCONTRE AVEC ICE CUBE ET SON FILS De gauche à droite et de haut en bas : Ice Cube, F. Gary Gray, Dr. Dre, O’Shea Jackson, Jr., Jason Mitchell et Corey Hawkins

Il y a près de trente ans, dans un quartier dangereux de Los Angeles, cinq jeunes Noirs formaient N.W.A (Niggaz wit’ Attitude) et révolutionnaient le gangsta-rap. Parmi eux, le futur milliardaire Dr. Dre et le MC aux rimes incendiaires Ice Cube, qui produisent aujourd’hui le biopic du groupe. Avec dans le rôle d’Ice Cube, son propre fils. Une histoire d’héritage hip-hop et de transmission.

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PROPOS RECUEILLIS PAR ÉRIC VERNAY

’est chose rare que de pouvoir tourner son propre biopic de son vivant, comme l’ont fait Ice Cube et Dr. Dre avec N.W.A. Straight Outta Compton. C’est aussi chose périlleuse. Car forcément, chacun a sa version de l’histoire : des ex de Dr. Dre l’ont accusé de taire ses violences conjugales à l’écran ; le premier manager de N.W.A a réfuté la personnalité (peu flatteuse) qu’on lui prête ; et MC Ren (un autre des membres de N.W.A) s’est plaint de ne pas figurer dans la bande-annonce du film. Quant à Suge

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Knight, il s’est carrément rendu sur le tournage et a écrasé deux personnes avec sa voiture. Désormais en prison pour meurtre, le cofondateur de Death Row, le label créé par Dr. Dre après avoir quitté N.W.A, donne ainsi raison à son effrayant double cinématographique… Impossible de contenter tout le monde : c’est aussi ce que raconte le réalisateur F. Gary Gray via le parcours émaillé de zones d’ombre (trahisons, jalousie, avidité) des pionniers du gangsta-rap. Pourquoi leurs explicit lyrics eighties sonnent-ils si justes en 2015 ? Un passage de témoin commenté par Ice Cube (O’Shea Jackson dans le civil) et son fils, O’Shea Jackson, Jr.

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© universal pictures

N.W.A


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Ice Cube, votre fils vous incarne dans le film. C’était votre idée ? Ice Cube : Oui. En tant que producteur, tu es censé protéger le film. Pour jouer mon rôle, j’ai cherché quelqu’un de parfait pour le job. Mon fils a fait les tournées avec nous quand il était petit, il a commencé à rapper à 18 ans avec moi. C’était impossible de trouver quelqu’un qui me connaisse mieux, qui me ressemble plus, physiquement et musicalement. O’Shea Jackson, Jr. : Je n’avais aucune expérience d’acteur avant ce film. C’était beaucoup de pression, pour un début, de jouer mon père dans un film sur N.W.A… Mais je disposais de tous les outils dont j’avais besoin. Pendant deux ans, j’ai passé des auditions, je me suis entraîné avec les coaches de Will Smith et de Tom Cruise, et, peu à peu, j’ai pris confiance en moi.

« Pendant qu’on filmait les scènes d’émeutes, les gens descendaient dans la rue à Ferguson. »  O’Shea Jackson, Jr.

O’Shea Jackson, Jr., avez-vous appris des choses sur votre père en vous replongeant dans son histoire ? Jr. : Ce qui m’a frappé, c’est le degré de courage que mon père avait à l’époque, alors qu’il était très jeune. Quand il a quitté N.W.A pour entamer une carrière solo, il n’avait pas de plan précis. C’est étonnant, parce que d’habitude il aime tout programmer. Il faut des tripes pour quitter ses amis et son groupe, alors au sommet, et repartir de zéro. Il faut aussi de l’intégrité pour dire : « Je ne suis pas d’accord, quelque chose cloche dans ce groupe, et je refuse d’en faire partie, car je ne me reconnais plus là-dedans. » Pour vous transformer en Ice Cube jeune, vous avez perdu six kilos… I. C. : Pas six, sept ! Jr. : Sept kilos, oui, en vingt-quatre jours. J’ai fait de la musculation, j’ai bu de l’eau – de l’eau spécial régime, sans matière grasse ! (rires) Je n’ai jamais été aussi bien foutu de toute ma vie, OK, mais ça n’a pas été de tout repos.   Et la perruque à 15 000 dollars que vous portez sous la casquette noire des Raiders, ce n’est pas une légende ? Jr. : (rires) Non ! On ne peut pas se permettre de perdre le public à cause d’une perruque mal foutue. On a un message à faire passer, tout doit paraître authentique. On ne pouvait pas se contenter de choper une perruque un peu cheap dans un magasin d’accessoires pour Halloween. Il fallait qu’on se retrouve plongés dans les années 1980, avec les looks hip-hop de l’époque. Si tu t’écartes de l’image originale, tu perds direct le public.

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Dans cette situation, en tant que père, faut-il surveiller le travail de son fils de près ? I. C. : J’étais sur le tournage de N.W.A. Straight Outta Compton pendant les trois ou quatre premières semaines, puis j’ai dû rejoindre celui de Mise à l’épreuve 2 [qu’il produit et dans lequel il joue, ndlr]. Du coup, j’ai suivi un peu tout ça à distance. C’était bizarre de ne pas être là en personne. Mais non, je n’ai pas eu à surveiller O’Shea. Il était dur avec lui-même. Il avait les coaches qui l’encadraient. F. Gary Gray a fait le reste ; c’est lui, le réalisateur, pas moi ! Le seul truc en mon pouvoir, en tant qu’artiste portraituré, c’était d’« immuniser »

mon fils pour qu’il se sente à l’aise en m’incarnant, qu’il n’ait pas l’impression d’être un robot. Surtout, je voulais éviter de lui coller une pression supplémentaire – et inutile.

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Ice Cube, quel effet ça procure de se voir représenté à l’écran, de son vivant ? I. C. : J’ai eu l’impression de me dédoubler. C’est marrant, parce que je n’ai jamais pensé que ma vie prendrait cette tournure. Loin de là. Donc tout est nouveau, excitant et fascinant. Quand j’étais gamin, j’allais au cinéma voir les films de Bruce Lee, puis je sortais de la salle en me prenant pour lui, en donnant des coups de pied… Maintenant, je suis sur l’écran, et les gamins m’imitent. Ils reprennent l’attitude, veulent le même pouvoir. C’est génial d’inspirer les gens avec une histoire comme la nôtre. Vu là d’où l’on vient, ça peut inspirer les jeunes des ghettos : est-ce qu’ils peuvent eux aussi y arriver ? Le film dit que oui. Parce que, bien sûr, ils le peuvent. Le tournage a eu lieu à Compton, la ville dans laquelle vous avez grandi… I. C. : J’ai grandi à Compton, oui, mais pas mon fils. Lui a grandi ailleurs, dans une grande maison ! Jr. : On a toujours de la famille là-bas. Donc, au final, j’étais entouré par les miens. Tous les gens du coin, tous ceux qui passaient sur le plateau faisaient en sorte de nous soutenir. Les habitants de Compton voulaient faire partie de l’aventure, ils voulaient que ce projet représente de la meilleure manière la ville et ses icônes. Il y avait des familles entières sur leur toit, en train de nous regarder tourner. Ils nous apportaient de la nourriture et des boissons… On pouvait sentir la positivité dans l’air.   Ice Cube, vous produisez le film avec Dr. Dre. N’était-il pas tentant de vous mettre en valeur ? I. C. : Tout ce qu’on voit dans le film a eu lieu. Bien sûr, on a dû résumer certaines choses, car c’est impossible de raconter une histoire de dix ans en

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deux heures. On savait qu’on ne tournait pas un documentaire, avec la caméra ballottée n’importe comment. On devait établir un décor, des personnages, et en faire de l’art. C’est le boulot du réalisateur. Comment faire ça et rester authentique ? Tu prends des choses qui ont réellement eu lieu sur plusieurs années et tu les condenses en quelques scènes, sinon tu perds le spectateur. Tous les biopics font ça. Il faut juste que ça paraisse réel. On n’a pas menti. On raconte l’histoire de N.W.A, mais aussi celle du Los Angeles de l’époque. Ça dépasse N.W.A. Ce n’est pas uniquement un film sur du rap, des sessions studios et des concerts. Le film se demande pourquoi on écrivait cette musique. Car elle ne venait pas de nulle part. La totalité du disque Straight Outta Compton a été réenregistrée pour ce biopic, et notamment le titre « Fuck the Police ». Ce morceau controversé date de 1988, mais ses paroles ont des échos contemporains : on pense notamment aux récentes émeutes de Ferguson et de Baltimore, en réaction aux violences policières… Jr. : Le film évoque le passé mais parle du présent. Toutes les personnes en position de pouvoir abusent de ce pouvoir. Il y a des oppresseurs partout. C’est universel, c’est pourquoi tout le monde peut se retrouver dans ces textes. On filmait les scènes d’émeutes, alors qu’au même moment, les gens descendaient dans la rue à Ferguson. Dès le départ, on avait une sacrée pression pour représenter ces icônes du rap. Avec ces événements, elle a encore augmenté. N.W.A. Straight Outta Compton de F. Gary Gray avec O’Shea Jackson, Jr., Corey Hawkins… Distribution : Universal Pictures Durée : 2h27 Sortie le 16 septembre

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Mes copains (2008), Petit tailleur (2010), La Règle de trois (2011)… En deux courts et un moyen métrage, Louis Garrel a prouvé qu’il n’était pas seulement l’acteur le plus romantique du cinéma français, mais aussi un réalisateur hyper sensible. Avec Les Deux Amis, il passe brillamment l’étape du premier long métrage en contant l’histoire d’Abel (Garrel lui-même) et de Clément (Vincent Macaigne), qui tombent tous deux amoureux de la mystérieuse Mona (Golshifteh Farahani). Comme dans ses précédents films, le jeune cinéaste s’y penche sur l’amitié vraie, tumultueuse et passionnée. Rencontre, dans la fumée de ses cigarettes.

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PROPOS RECUEILLIS PAR QUENTIN GROSSET

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« Mes amis, je sais où ils dorment ; pas mes copains. » 

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u’est-ce qui lie Clément, Abel et Mona, les trois héros des Deux Amis ? Mon idée, c’était qu’ils n’aient pas vraiment de plan de carrière, qu’ils soient un peu en marge. Leur ambition, ce n’est pas de décrocher un job, mais d’être aimés. Généralement, quand on a une trentaine d’années, on est dans le devenir. Eux, ils sont dans une préoccupation sentimentale constante, ils n’ont que ça pour se raccrocher au monde, ce qui les rend un peu adolescents. C’est pour ça que je pense que les jeunes gens qui verront le film pourront s’identifier. Les personnages changent d’état d’âme de façon très brutale. Par exemple, au moment de la rupture entre les deux amis, quand Clément décide de « quitter » Abel. Avec Christophe Honoré [qui cosigne le scénario, ndlr], on s’est dit que, puisque c’est un film sentimental, il faut qu’il y ait de l’action. Quand on touchait à un sentiment, il fallait tout de suite virer à droite, à gauche, de peur de le laisser s’étioler.   D’ailleurs, on reconnaît bien la patte de Christophe Honoré, notamment dans les dialogues qui, dits avec la plus grande dérision ou avec une certaine nonchalance, sont parfois porteurs d’une intense cruauté. Christophe est tendre, sentimental, mais aussi très pudique. Ses personnages sont parfois donneurs de leçons, mais, quand ils font cela, c’est toujours avec légèreté. À l’écriture, on essayait de faire une

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comédie sur les sentiments ; mais pendant le tournage je me suis dit que j’allais prendre tous les sentiments avec le plus grand sérieux. C’est peut-être ce mélange qui donne l’impression que les dialogues sont durs mais pas si désagréables à entendre. À un moment, les trois héros se retrouvent sur le tournage d’une séquence qui se passe pendant les émeutes de Mai 68. Est-ce un clin d’œil à ta propre filmographie ? On pense aux Amants réguliers de Philippe Garrel, à Innocents. The Dreamers de Bernardo Bertolucci… Au départ, c’était un gag : le personnage de Vincent vient figurer dans un film qui cherche à recréer un grand mouvement collectif. Mais lui fait la chose la plus individualiste au monde : une tentative de suicide. Après, c’est vrai que j’ai joué dans deux films qui parlent de ce mouvement insurrectionnel, un pur moment de génération. Philippe [Garrel, son père, ndlr] essayait de faire des images à partir de ses propres souvenirs ; Bertolucci, lui, était plus dans le fantasme, car il n’était pas à Paris à cette période. Donc cette séquence fonctionne un peu comme les poupées russes : je refais ce que j’ai connu sur des tournages qui eux-mêmes apparaissent comme différentes manières de se rappeler un moment. Comme un souvenir de souvenirs…   D’où est venue l’idée du secret de Mona qui, détenue sous le coup d’une mesure de semi-­ liberté, doit chaque soir regagner sa cellule ? L’intrigue s’inspire des Caprices de Marianne d’Alfred de Musset. Un homme demande de l’aide à un autre pour conquérir le cœur d’une femme, mais celle-ci tombe amoureuse du second. Dans la pièce,

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« Mon père regarde les choses et essaye de les peindre ; moi, je pars du mouvement des acteurs. »  je suis toujours ému par le rapport entre Antoine Doinel et son ami René. Quand celui-ci vient lui rendre visite en maison de redressement, ils sont séparés par une vitre, et René ne peut pas rentrer pour le voir. Ils se regardent, et c’est le truc le plus beau du monde. Il sait que ce que vit Doinel est très dur, et pourtant son regard n’a pas de souffrance, il dédramatise. Il n’y a que les grands amis qui peuvent faire ça. Même quand j’en parle, là, ça me fait chialer… Dans ton court métrage Mes copains, le groupe d’amis apparaît comme une soupape par rapport à la sphère familiale, sujette à des divorces, des affrontements.  Quand j’avais 20 ans, une des choses qui m’effrayaient le plus, c’étaient les séparations. Mes copains a un petit côté sitcom à la Hélène et les Garçons dans sa représentation du groupe. On se demande qui a couché avec qui, mais, en même temps, pour eux, tout est un jeu. Je voulais raconter qu’à l’extérieur de ce cocon, tout n’était que séparation, règlements de compte adultes. Tandis qu’à l’intérieur du groupe, quand il y a trahison, tout est organisé pour que celle-ci soit résolue de manière tendre.   Au début de Mes copains, Arthur révèle que l’un de ses meilleurs amis, Damien, a dormi avec sa propre fiancée. Plutôt que de penser à la trahison dont il est victime, il se soucie d’abord de

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elle est mariée à un homme. Comme il fallait qu’on arrache le personnage de Mona à quelque chose, on a choisi de la mettre en situation de semi-liberté plutôt que dans les bras d’un époux. Dans Les Deux Amis et dans certains de tes courts métrages, tu filmes l’amitié de manière ultra romantique, et tu la représentes avec une grande sensualité. Sur le tournage des Deux Amis, un machiniste m’a dit que le film est une bromance. Ça me va très bien : je préfère raconter la fraternité entre deux hommes plutôt que le côté « potes ». Je ne veux pas de potes, moi, je veux des amis. Dans La Règle de trois, les deux personnages joués par Vincent Macaigne et moi entretenaient plus un rapport de camaraderie. Là, quand on voit Abel et Clément marcher côte à côte, on sent qu’ils ont le même horizon. La différence, c’est la manière de remettre sa vie à l’autre, de placer son cœur entre ses mains. Je pense à un proverbe africain très beau qui dit : « Un ami, on sait où il dort. » Mes amis, je sais où ils dorment ; pas mes copains.   Le point d’orgue de ta vision de l’amitié, c’est une séquence de ton court métrage Petit tailleur : le rapport entre les deux amis y est si fort que ceux-ci vont jusqu’à s’embrasser. Que représente ce baiser ? Il y avait un truc un peu transgressif à voir deux amis s’embrasser. Et j’ai toujours pensé qu’une présence amie, c’était un peu comme un filet pour les trapézistes au cirque : elle est là pour te secourir dans les plus grandes peines. Là, c’est un baiser à la russe, une manière de lui donner du courage.   Du coup, l’amitié devient peu à peu le thème phare de ta filmographie en tant que cinéaste… C’est vrai que ça me touche, oui… Par exemple, dans Les Quatre Cents Coups de François Truffaut,

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son copain et veut tout faire pour qu’il ne soit pas gêné par la situation. C’est plutôt altruiste de sa part, non ? J’avais lu un livre de Cicéron, L’Amitié, dans lequel il y avait l’idée qu’il faut être vertueux avec l’autre. C’est l’intention un peu folle d’être le plus civilisé possible. Dans Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) d’Arnaud Desplechin, le personnage de Paul Dédalus tombe amoureux de la fiancée de son ami Nathan. Et, dans Mes copains, il y a ce même rêve que les problèmes se règlent entre aristocrates, entre personnes bien élevées, qu’il y a une sorte de noblesse dans le dépassement d’une trahison. Je m’étais dit que j’allais parler de possessivité amoureuse, mais que mes personnages réagiraient en Romains. Il y a une fille au milieu de trois garçons, et un idéal : le grand partage, le kibboutz. C’est comme un manifeste : ce groupe-là essaye de rester uni et il le restera. Dans ton adolescence, est-ce que tu réalisais des films, des courts métrages étudiants avec tes copains ? Quand j’étais au Conservatoire, je devais avoir 18 ans, j’avais réalisé une captation d’une mise en scène d’un texte de Jon Fosse par un élève qui avait monté ça dans les toilettes de l’établissement. Je n’ai jamais réussi à en faire quelque chose, mais j’ai encore les cassettes. Sinon, quand j’étais petit, en colonie de vacances, on avait fait un film avec les monos qui s’appelait Le Père Noël est encore une ordure. Ça parlait d’un Père Noël vraiment méchant qui tuait les élèves de la colo. Je ne me rappelle plus quel personnage je jouais, juste que j’avais un tout petit rôle et que j’étais hyper vexé.   Dans tes films en tant que réalisateur, beaucoup de personnages sont pressés, ils vivent vite. Oui, j’ai l’impression qu’il n’y a pas de temps mort dans Les Deux Amis. C’est un plaisir narratif, les accélérations. Je crois que c’est Claude Sautet qui racontait que, lorsqu’il écoutait de la musique et que celle-ci s’accélérait, il entendait de la pluie. Dans ses films, quand les personnages se mettent

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à courir pour se protéger de la pluie, ça correspond à leur cœur qui bat un peu plus vite tout à coup. C’est probablement parce que je fais de la tachycardie que mes personnages sont comme ça. Justement, que penses-tu des films de Claude Sautet ? J’aime beaucoup Un cœur en hiver, dans lequel joue d’ailleurs mon grand-père [l’acteur Maurice Garrel, ndlr], pour plein de raisons. La première, c’est que je regardais toujours ce film quand j’étais en province. Il y avait le plaisir de regarder Paris de l’extérieur. Je ne reconnaissais pas les rues dans lesquelles ils avaient tourné, et ça me donnait envie de revoir la ville. Après, je suis assez séduit par le canevas narratif du film : deux amis qui se séparent à cause d’une femme. C’est aussi l’argument sur lequel repose mon film. D’ailleurs, les gens relient toujours ce schéma à la Nouvelle Vague parce qu’ils pensent à Jules et Jim, mais au fond c’est un thème classique.

«  Je préfère raconter la fraternité entre deux hommes plutôt que le côté “potes”. »  Sur les tournages des films dans lesquels tu as joués, tu as forcément observé les metteurs en scène. As-tu piqué certains « trucs » à des réalisateurs ? Je ne sais pas trop, parce que je viens vraiment du théâtre. Au théâtre, quand on répète et qu’il n’y a pas encore de metteur en scène, on fait appel à un « troisième œil ». On demande à quelqu’un d’extérieur de venir regarder la scène et de donner son avis. Sur le tournage, je voulais être un peu le troisième œil de tout le monde. Après, la difficulté, c’était de l’être aussi pour moi-même, donc, quand j’étais dans le plan, je déléguais parfois cette tâche à l’opératrice. Mais c’est vrai que, depuis tout petit, je regarde mon père travailler. Lui, il regarde les choses et essaye de les peindre ; tandis que moi, je pars vraiment du mouvement des acteurs. À l’avenir, te verrais-tu réaliser autre chose que des films sentimentaux ? Je pense que le cinéma français doit composer avec un répertoire qui englobe Marivaux, Musset et Racine et qui ne propose que des études du sentiment et de ses mouvements. Pourquoi les Américains arrivent-il à faire Le Parrain ? Parce qu’ils ont Shakespeare. C’est dans les racines du récit, des acteurs, de leur apprentissage. Quand un rapport intime se crée avec un film, dans mon cas, c’est beaucoup lié aux sentiments.

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CRITIQUE

Les Deux Amis Dans Les Deux Amis, le premier long métrage de Louis Garrel, l’acteur-réalisateur teste la capacité de résistance du lien d’amitié entre deux garçons qui tombent amoureux d’une même fugitive. Avec élégance, et une folle légèreté, il filme une escapade aux nombreuses secousses sentimentales.

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PAR QUENTIN GROSSET

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e duo formé par Louis Garrel et Vincent Macaigne dans Les Deux Amis s’inscrit dans la tradition du buddy movie à la française façon Les Valseuses de Bertrand Blier ou Marche à l’ombre de Michel Blanc. De ces deux films, il garde la truculence des dialogues, et lui adjoint une sentimentalité à fleur de peau. On a ici affaire au motif classique de l’amitié dépareillée, bienveillante et chipoteuse. D’un côté, Abel (Louis Garrel), un bourreau des cœurs, qui se prétend écrivain mais travaille surtout dans un parking ; de l’autre, Clément (Vincent Macaigne), un amoureux transi, pataud et fragile, qui fait de la figuration sur les plateaux de tournage. Leur rencontre avec un troisième personnage, Mona (Golshifteh Farahani), va secouer les deux acolytes et faire bifurquer le film dans une direction inattendue. Si Les Deux Amis fait la chronique de la relation mouvementée entre ces deux garçons qui entretiennent un lien profond (il n’y a qu’à voir la manière dont Garrel filme la caresse que donne Abel à Clément lors qu’il vient à son chevet à l’hôpital), c’est également un film d’évasion frénétique ; car Mona, qui

vend des pâtisseries à la gare du Nord, est en fait en semi-liberté : chaque fin de journée, elle doit prendre le train pour regagner sa cellule. Épaulé par Abel, Clément, follement épris de la jeune fille, l’empêche un soir de rentrer. D’abord catastrophée, celle-ci s’autorise une parenthèse d’exaltation sans réfléchir aux graves conséquences que sa cavale pourrait entraîner. Mona est un personnage vibrant parce qu’elle embrasse le moment présent sans se projeter ; elle n’hésitera pas à mettre à mal le lien entre Abel et Clément en succombant au charme du premier. Figure tragique en ce qu’elle est soumise à une forme de fatalité, elle vit presque dans un autre film que nos deux fantaisistes, qui ne sont pas dans la même urgence. Ainsi, dans cette ronde endiablée, la comédie s’imprègne du drame, et inversement, comme en témoigne le dernier plan du film, qui réunit les deux amis en même temps qu’il les sépare, un peu. de Louis Garrel avec Vincent Macaigne, Golshifteh Farahani… Distribution : Ad Vitam Durée : 1h40 Sortie le 23 septembre

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Queen of Earth

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Elisabeth Moss

« J’ai piqué à Répulsion l’idée de la petite robe blanche, que porte Catherine Deneuve, et qui lui donne un air très vulnérable. »  46

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Pendant les sept saisons qu’a duré la série, elle fut la sémillante Peggy de Mad Men, secrétaire discrète devenue, au fil de sa formidable ascension professionnelle, symbole de l’émancipation des femmes dans les années 1960. À l’affiche de Queen of Earth d’Alex Ross Perry, Elisabeth Moss change de registre en interprétant Catherine, jeune femme en crise qui trouve refuge dans la maison de campagne d’une amie et sombre dans la folie. Un rôle à mi-chemin entre la farce et l’épouvante, dont elle nous a parlé par téléphone, depuis son appartement new-yorkais. Propos recueillis par Juliette Reitzer

A

près Ashley dans Listen Up Philip, Alex Ross Perry vous offre à nouveau le rôle d’une femme prise dans la tourmente d’une rupture amoureuse. De laquelle de ces deux héroïnes vous sentez-vous la

plus proche ? Ashley, définitivement. J’avais mis beaucoup de ma propre expérience des ruptures dans ce rôle… Ashley et Catherine sont totalement différentes, mais les films le sont aussi. L’enjeu de Listen Up Philip était d’être très réaliste, alors que Queen of Earth est très polarisé, il explore un genre plus spécifique. Le tournage de ce film indépendant à petit budget a été particulièrement rapide.  Le tournage a duré onze ou douze jours seulement. Mais quand vous n’avez qu’un seul décor, vous gagnez beaucoup de temps. Il n’y avait qu’une dizaine de personnes dans l’équipe, c’était très intime. Quand vous réduisez la taille du tournage, vous réduisez aussi les contraintes et le temps nécessaire à lancer la machine. Honnêtement, on ne travaillait pas du tout dans l’urgence. On a même fini en avance, chose qui ne m’était jamais arrivée.   Alex Ross Perry vous laissait-il de la place pour improviser ? Je ne sais pas si on peut vraiment parler d’improvisation, parce que ça renvoie à l’idée d’inventer des dialogues sur le vif, ce qu’on ne faisait pas, mais il est très partant pour essayer des choses dans la manière de jouer, dans l’émotion. Et j’ai suffisamment confiance en lui pour tenter des trucs, en sachant que si ça ne va pas il n’aura aucun problème à me le dire.   Avez-vous mis des mots sur le trouble men­tal de Catherine ? Avez-vous fait des recher­ches sur certaines pathologies psy­chiatriques ? Pas vraiment, non. Je crois que je ne l’ai jamais envisagée comme une vraie malade mentale. On a tous par moments le sentiment d’être fou ou de le devenir, mais en général on sait comment ne pas

basculer dans le délire. Je pense que Catherine est arrivée à un stade où elle accepte de se laisser aller à sa folie, et même qu’elle veut y aller. Elle s’y complaît, d’une façon un peu tordue. Cette femme qui sombre dans la démence rappelle le personnage joué par Gena Rowlands dans Une femme sous influence de John Cassavetes, ou celui interprété par Catherine Deneuve dans Répulsion de Roman Polanski. Aviez-vous des références en tête au moment de tourner ? J’aime énormément Une femme sous influence. Mais le film que j’ai en effet regardé pour me préparer, avant le tournage, c’est Répulsion. C’était une inf luence énorme pour moi, tout comme Rosemary’s Baby d’ailleurs [également de Roman Polanski, ndlr]. J’ai piqué à Répulsion l’idée de la petite robe blanche, que porte Catherine Deneuve dans le film, et qui lui donne un air très vulnérable. Bon, par contre, Deneuve est belle à tomber dans le film. Ses cheveux sont tout le temps impeccables, elle est sublime. Je voulais que mon personnage dans Queen of Earth soit un peu plus réaliste, en ce sens qu’elle n’est pas aussi soignée. Elle peut ne pas être jolie, ou avoir les cheveux sales.   Catherine est définie par sa dépendance émotionnelle à deux hommes, son père et son compagnon, qui viennent tous les deux de disparaître –  le premier est mort, le second l’a quittée. L’épisode d’instabilité qu’elle traverse ne peut-il pas être vu comme une lutte intérieure pour s’émanciper ? Si. Pour moi, c’est même le grand enjeu du film. Catherine a tout construit sur ses rapports avec les hommes. Si elle n’a pas un homme dans sa vie, elle ne sait pas qui elle est, ni qui elle veut être. D’ailleurs, dans beaucoup de films et de séries, les femmes sont définies uniquement en fonction des problèmes qu’elles rencontrent dans leurs relations avec les hommes. Alors que bon, ça semble évident, mais rappelons-le tout de même : en tant que femme, nous avons tout un tas d’autres choses à gérer dans notre vie que nos relations avec les hommes… En tout cas, ce qui m’a plu dans ce film,

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« À mesure que Catherine s’enfonce dans la folie, elle trouve de plus en plus de force. »  c’est qu’à mesure que Catherine s’enfonce dans la folie, elle trouve de plus en plus de force. Au début du film, elle est brisée, totalement vulnérable, pitoyable. Et plus on avance, plus elle prend confiance en elle, plus elle affirme son caractère et ses opinions, jusqu’au plan final dans lequel elle rit carrément.   Jouer une aliénée semble être une sorte de Graal pour une actrice. Vous confirmez ? (rires) Oui, complètement. C’est le challenge ultime. C’est extrêmement difficile à jouer sans tomber dans la surenchère. Avec Alex, on discutait, il y a quelques jours, du fait que la folie au cinéma est souvent traitée par le biais de personnages féminins, filmés par des hommes. Sa théorie, c’est que les hommes sont terrifiés par les femmes et leur pouvoir, et par ce qu’il se passerait si elles perdaient le contrôle de ce pouvoir.   Après la superproduction Mad Men, vous vous êtes tournée vers des films d’auteur indépendants comme ceux d’Alex Ross Perry, ou comme The One I Love de Charlie McDowell (pour l’instant inédit en France). Aviez-vous besoin de prendre des risques, d’avoir plus de liberté ? Je pense que oui ; prendre des risques, c’était l’idée. Quand vous jouez le même personnage pendant sept saisons, vous avez envie de changer quoi qu’il arrive. Si en tant qu’actrice je n’essaie pas de progresser, quel intérêt ? Cela dit, jouer dans Mad Men

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ne m’a jamais donné le sentiment d’être au cœur d’une grosse machine ou de manquer de liberté. J’avais le sentiment de pouvoir apporter des choses, de pouvoir faire évoluer Peggy, mon personnage, au fil des saisons. Discrète secrétaire dans la saison 1, Peggy se révèle progressivement comme l’un des personnages principaux de Mad Men. Saviez-vous dès le début qu’elle prendrait une telle importance dans la série ? Non, pas du tout. J’ai compris qu’elle pourrait devenir un symbole féministe quand elle a commencé à apporter des idées, à être promue, à écrire…   Peggy dans Mad Men, mais aussi Robin dans la série Top of the Lake de Jane Campion, ont fait de vous une sorte de nouvelle icône féministe. Est-ce une étiquette qui vous convient ? C’est un honneur. À titre personnel, ça a été passionnant : ces rôles m’ont amenée au féminisme ; grâce à eux je m’y suis intéressée bien plus que je ne l’aurais sans doute fait sinon, parce que j’ai une vie très privilégiée, en tant que femme vivant aux États-Unis, élevée par des parents qui travaillent dans la musique… Mais oui je suis très fière d’être associée à l’idée d’un nouveau féminisme. Queen of Earth d’Alex Ross Perry avec Elisabeth Moss, Katherine Waterston… Distrution : Potemkine Films Durée : 1h30 Sortie le 9 septembre

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YIORGOS KORDAKIS PAR TIMÉ ZOPPÉ

C

omme beaucoup d’enfants nés au début des années 1970, le Grec Yiorgos Kordakis a grandi avec les séries télé et les films américains. À travers les deux chaînes que diffusait, à Athènes, sa télévision familiale aux couleurs pâles, les États-Unis lui apparaissaient comme une terre lointaine et exotique. À l’âge adulte, il a décidé d’aller voir à quoi ressemblait vraiment le pays de Clint Eastwood et de Steve McQueen. À partir de 2008, pendant près de cinq ans, Kordakis a ainsi arpenté le territoire américain pour confronter ses souvenirs d’enfance à la réalité. Le procédé était toujours 50

le même : entre deux séjours à New York, où il résidait, il prenait l’avion vers un État américain, dans lequel il louait une voiture qu’il conduisait pendant des jours pour découvrir et photographier la région. « On a plein de clichés sur les États-Unis, affirme le photographe. J’ai essayé de les éviter, mais, au bout du compte, je me suis rendu compte que l’Amérique est effectivement un énorme cliché. C’est comme un décor de studio prêt à être filmé. » Ses pérégrinations aboutissent à la série 10.000 American Movies, des photos à la fois douces et mélancoliques qui confèrent un aspect suranné, voire spectral, aux paysages du pays de l’Oncle Sam. Comme dans Global Summer, sa précédente série, qui l’a fait connaître, Kordakis septembre 2015


portfolio

yiorgos kordakis, 10.000 american movies dyp # 01, 2010 « De Las Vegas, on a tous l’image de cette grande artère pleine de casinos. Mais si on regarde à gauche et à droite de cette route, la ville est complètement différente. Elle semble beaucoup plus pauvre, pas du tout glamour. Je conduisais sur ce boulevard et j’ai aperçu, en vision périphérique, cet endroit. Je me suis arrêté et j’ai passé quatre heures à le prendre en photo. Il s’agit de deux images juxtaposées, ce qui crée un effet de CinemaScope. »

a obtenu ce rendu particulier grâce au Polaroid qui permet de jouer sur le temps de développement juste après la prise de vue et ainsi de modifier directement les couleurs et les contrastes. Alors qu’il avait commencé 10.000 American Movies avec ses propres stocks de papier photo, il a subi les conséquences de l’abandon, en 2007, de la production de matériel argentique par la société Polaroid. Il a inlassablement guetté les occasions pour acheter des films neufs ou même périmés à des particuliers. Palliant tant bien que mal au problème, c’est finalement le vol de son appareil photo qui a signé l’arrêt de son projet, en 2012. Par Skype, depuis Athènes, où il est revenu s’installer depuis peu et où il travaille maintenant sur

un projet qu’il présente comme « un manifeste sur la perte de l’identité grecque », Yiorgos Kordakis a commenté pour nous ses images. En commençant par expliquer pourquoi il ne souhaite pas nous indiquer les lieux où ont été prises chaque photo, « sinon les gens pensent qu’il s’agit d’un projet de voyage. Ça n’a rien à voir avec le voyage. » « 10.000 American Movies » jusqu’au 26 septembre à la galerie Karsten Greve Crédit pour toutes les images : Yiorgos Kordakis courtesy galerie Karsten Greve, Köln, Paris, St. Moritz

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h istoi re s du ci n é ma

yiorgos kordakis, 10.000 american movies sp # 18, 2012 « Je trouvais intéressant que ce bâtiment ait l’air faux, comme un décor de film. Quelque temps après avoir pris cette photo, j’ai revu Don’t Come Knocking (2005), l’un des longs métrages que Wim Wenders, qui fait partie de mes réalisateurs favoris, a réalisés aux États-Unis. Je me suis aperçu que le film avait été tourné dans la ville où j’avais pris ce cliché. Ça atteste ce que j’avais senti se produire pendant le projet, le fait que je m’étais progressivement mis à regarder les lieux avec un œil de réalisateur plus que de photographe. »

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portfolio

yiorgos kordakis, 10.000 american movies sp # 30, 2012 « Une fois que j’avais pris un cliché, je le manipulais à la lumière. Polaroid donne des conseils pour développer les photos. Par exemple, si la température est de 35 °C, il faut la développer en trente secondes. Pour ce travail, j’ai fait varier ce temps de développement entre dix secondes et une minute, pour créer différents effets de couleur. Je n’ai donc pas du tout utilisé Photoshop. J’ai développé ces photos sur un papier de la taille d’une carte postale, puis je les ai scannées et imprimées en grand format. »

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h istoi re s du ci n é ma

yiorgos kordakis, 10.000 american movies sp # 1, 2012 « Cet endroit se trouve littéralement au milieu de nulle part. Je savais qu’il y avait des gens, mais pendant les deux heures que j’ai passées là, en début d’après-midi, je n’ai vu absolument personne. Tout était vide. Une vraie ville fantôme. Sur les bords de la photo, que je n’ai pas prise avec un Polaroid mais avec un Fujifilm, un autre appareil photo instantané que j’ai utilisé pendant le projet afin de rendre les couleurs plus chaudes, on peut voir la chimie qui a opéré sur le film. »

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portfolio

yiorgos kordakis, 10.000 american movies sp # 2, 2009 « Aux États-Unis, en particulier dans les États du Midwest, tout est resté comme dans les années 1970 : il y a des vieilles voitures, des vieux bâtiments, des vieux panneaux… exactement comme on l’imagine. J’ai eu beaucoup de chance pour cette image, parce que je voulais seulement photographier l’architecture. Je ne voulais pas d’éléments humains dans la série. Au moment de déclencher le Polaroid, cette voiture s’est arrêtée devant l’objectif. J’ai trouvé la couleur incroyable, ça m’a convaincu. »

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les F I L M S du 9 au 30 septembre FOU D’AMOUR

Le journal d’un curé de campagne diaboliquement sympathique p. 66

THE LOOK OF SILENCE

Joshua Oppenheimer documente un génocide méconnu p. 68

MARYLAND

Alice Winocour met en scène un thriller parano-romantique p. 74

Vers l’autre rive Kiyoshi Kurosawa, maître japonais de l’angoisse toujours teintée de poésie (Kaïro, Real), signe un mélodrame touchant et paisible. Mais même lorsqu’il privilégie les chaudes larmes aux sueurs froides, les revenants affluent et le surnaturel infuse.

C

PAR HENDY BICAISE

hez Kiyoshi Kurosawa, les personnages doivent apprendre à vivre avec les morts, qu’il s’agisse de spectres étonnamment tangibles, comme dans Kaïro (2001) ou dans Séance (2004), ou bien d’un garçon sorti du coma qui, de retour auprès d’une famille ayant fait son deuil, passe pour un authentique revenant (License to Live, 2000). Quelques minutes suffisent généralement aux vivants pour accepter ces présences fantomatiques, comme on s’habitue à la pénombre. Yusuke, le héros de Vers l’autre rive, est mort depuis trois ans quand il rentre chez lui. Sa femme Mizuki le reçoit avec simplicité et accepte même de partir en voyage avec lui. Le spectateur, en revanche, est moins serein. L’apparition de Yusuke est inquiétante, parce qu’elle s’accompagne d’une disparition : celle du son. À contre-courant des films visant à faire sursauter le public, Kurosawa distille une peur blanche, faisant naître l’angoisse des jeux de lumière et de son qui accompagnent les allées et venues du fantôme. Tout au long du film, le réalisateur s’appuie ainsi sur un heureux mélange d’effets artisanaux (une lampe invisible dévoile progressivement

un mur tapissé de fleurs tel un message funeste) et numériques (les ombres portées et les halos de fumée sont réalisés en postproduction, ajoutant à leur étrangeté) pour signifier la présence des autres revenants que Yusuke et Mizuki croiseront au fil de leur voyage à travers le pays. Les fantômes qu’ils rencontrent, eux, ne sont pas conscients d’en être. Ils se croient encore en vie et agissent de façon triviale, comme les jeunes suicidés qui retrouvaient leurs proches dans Kaïro. Dans ce dernier film, la réunification était illusoire et consistait à repousser l’inéluctable, ainsi énoncé : « La mort est un isolement éternel. » Vers l’autre rive est porteur de plus d’espoir, Kurosawa allant jusqu’à insérer dans son récit de magnifiques et inattendus intermèdes à caractère scientifique : Yusuke, conférencier improvisé dans un village qui l’a accueilli, rassure des habitants récemment endeuillés : « La vacuité n’est pas dénuée de sens. » Un message qui s’applique parfaitement au cinéma de Kiyoshi Kurosawa, dont le caractère évanescent n’a jamais compromis la grande richesse. de Kiyoshi Kurosawa avec Eri Fukatsu, Tadanobu Asano… Distribution : Version Originale / Condor Durée : 2h07 Sortie le 30 septembre

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Youth Après avoir sondé les contours inquiétants de la société romaine dans La grande bellezza, Paolo Sorrentino réalise avec Youth un buddy movie fellinien dans lequel Michael Caine et Harvey Keitel étincellent. PAR MEHDI OMAÏS

Pour les besoins de son nouveau long métrage, Paolo Sorrentino transforme un hôtel paisible et roboratif niché dans les paysages alpins en un laboratoire de la psyché. Le cinéaste italien y balade les silhouettes de Fred et Mick, deux potes à une encablure des 80 ans. Le premier, chef d’orchestre, a tiré un trait sur sa carrière musicale, n’en déplaise à la reine d’Angleterre qui rêve de le voir sur scène. Le second, réalisateur toujours en activité, moins résigné, s’échine à terminer le scénario de ce qu’il souhaite être son ultime merveille. Leur seul souci ? Ce maudit temps qui passe, monstrueux rouleau compresseur qui écrase tout sur son passage. Entourés d’une galerie de personnages en or massif – dont un ersatz bedonnant de Maradona ou une Miss Univers à réveiller les morts –, les deux meilleurs amis (magnifiques

> Le Transporteur. Héritage Frank Martin est engagé par un quatuor de femmes fatales pour participer au plus gros braquage du siècle. C’est le début d’une spirale infernale… Dans le rôle du héros de la franchise, Ed Skrein (qui incarne Daario Naharis dans Game of Thrones), succède à Jason Statham. de Camille Delamarre (1h37) Distribution : EuropaCorp Sortie le 9 septembre

Michael Caine et Harvey Keitel) vont graduellement comprendre qu’un ego trop lourd constitue un sérieux handicap. Et qu’ils font partie, en somme, d’un vaste film dont ils ne sont que de simples figurants, de futiles passeurs qui tracent à l’allure d’une comète. Flamboyante – parfois à l’excès –, la mise en scène de Sorrentino porte un scénario sensible, rivalisant d’humour et de tendresse. Au-delà de sa réflexion sur l’art, la création, la course au jeunisme ou le poids des regrets, Youth est surtout l’occasion de rappeler que la jeunesse n’a pas d’âge. Elle attend patiemment qu’on tape à sa porte. de Paolo Sorrentino avec Michael Caine, Harvey Keitel… Distribution : Pathé Durée : 1h58 Sortie le 9 septembre

> Prémonitions

Un tueur en série (Colin Farrell) échappe sans cesse au FBI grâce à son don divinatoire. Pour le coincer, les enquêteurs font appel à un médium retraité, John Clancy (Anthony Hopkins)… Afonso Poyart orchestre un face-à-face intense entre deux acteurs de taille. de Afonso Poyart (1h41) Distribution : SND Sortie le 9 septembre

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> Human

Après Home (2009), dans lequel il dénonçait les nombreux outrages que nous faisons subir quotidiennement à notre planète, Yann Arthus-Bertrand place cette fois les humains face à eux-mêmes. Il entrecoupe cette touchante galerie de portraits d’époustouflantes images de la nature. de Yann Arthus-Bertrand (3h11) Distribution : Paname Sortie le 12 septembre


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The Lesson PAR TIMÉ ZOPPÉ

En toute sobriété, The Lesson dresse un état des lieux de la Bulgarie contemporaine en suivant à la trace une institutrice confrontée à un dilemme éthique. Dans la classe dont elle s’occupe, Nadia doit gérer un problème de vol. Elle veut pousser l’auteur à réparer son méfait sans qu’il n’ait besoin de se dénoncer, pour lui éviter l’humiliation d’une punition. Bien plus qu’une chronique de salles de classe, The Lesson est un drame social qui met à rude épreuve la droiture morale de son héroïne, que la caméra ne lâche jamais. Le véritable enjeu du film se déroule à l’extérieur de l’école, alors qu’une menace d’expulsion pèse sur sa famille qu’elle veut tenter de sauver par des voies légales et sans se rabaisser. À mesure qu’avance

cette course contre la montre, dont l’absurdité culmine quand le sort de la famille est suspendu à l’horaire de fermeture d’une administration, la réalité d’une société bulgare gangrenée par la corruption se fait jour… Ce premier long métrage de fiction de Kristina Grozeva et Petar Valchanov donne

à voir une héroïne puissante que les épreuves font évoluer, mais qui jamais ne fuit ses responsabilités dans un environnement où règne la lâcheté. de Kristina Grozeva et Petar Valchanov avec Margita Gosheva, Ivan Barnev… Distribution : Zed Durée : 1h45 Sortie le 9 septembre

Life PAR RAPHAËLLE SIMON

Après Ian Curtis, le chanteur de Joy Division, dans Control (2007), Anton Corbijn se penche sur le destin d’une autre idole à la trajectoire fulgurante : James Dean. Tâche ardue que de se saisir du mythe, tant l’acteur, décédé accidentellement à 24 ans avec seulement trois films à son actif,

cultivait son côté sauvage et impénétrable. La bonne idée du réalisateur néerlandais est de ne pas s’attaquer trop frontalement à la bête en réalisant un biopic par procuration. C’est par l’intermédiaire de Dennis Stock (Robert Pattinson), jeune photographe sans-le-sous mais au nez creux qui immortalisa

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l’acteur encore inconnu dans une série de clichés devenus iconiques, que le film approche James Dean (Dan DeHaan, qui campe un Dean narcissique et empâté par la paresse). Life ne se veut pas un biopic exhaustif et trépidant, mais plutôt une série de moments suspendus, pas toujours glorieux, partagés par les deux hommes en pleine crise existentielle, entre deux séances photos, des rues de New York à la ferme familiale des Dean dans l’Indiana. Des moments d’attente, de doute, de beuverie aussi, qui, malgré un certain manque d’épaisseur des personnages, saisissent avec une grande volupté l’envers de l’icône. d’Anton Corbijn avec Robert Pattinson, Dane DeHaan… Distribution : ARP Sélection Durée : 1h52 Sortie le 9 septembre


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Au plus près du soleil PAR QUENTIN GROSSET

Juge d’instruction, Sophie (Sylvie Testud) est en charge d’une affaire d’abus de faiblesse présumé dans laquelle est mise en cause Juliette (Mathilde Bisson, révélation du film), une jeune femme fauchée qui aurait profité indûment de la richesse de son amant. Après que Sophie découvre que Juliette est la mère biologique de son propre fils, un enfant qu’elle a adopté avec Olivier (Grégory Gadebois), un brillant avocat, ce dernier l’encourage à abandonner le dossier car il craint un possible conflit d’intérêts. Mais la juge, qui cherche à se débarrasser de la jeune femme, tient à continuer l’instruction. En désaccord, Olivier va à la rencontre de Juliette sans lui dire qui il est… Sur un argument feuilletonesque (les trop nombreux

rebondissements qui agitent le film finissent par l’éparpiller un peu), Yves Angelo, célèbre directeur de la photographie et réalisateur des Âmes grises en 2005, parvient à ménager une tension générée par les nombreux dilemmes moraux qui agitent des personnages à la psychologie

complexe et tortueuse. Ce faisant, il réalise une étude clinique des rapports de domination entre classes en lui donnant une ampleur tragique implacable. d’Yves Angelo avec Sylvie Testud, Grégory Gadebois… Distribution : Bac Films Durée : 1h43 Sortie le 9 septembre

Les Chansons que mes frères m’ont apprises PAR H. B.

Désœuvré, Johnny songe à quitter sa ville natale du Midwest pour tenter l’aventure à Los Angeles. Seulement, à la mort de son père, ses plans sont bouleversés. Estampillé « Sundance », voici un premier film adorable, qui certes en rappelle d’autres, des premiers longs métrages de David Gordon Green (All the Real Girls,

L’Autre Rive…) à Summertime de Matthew Gordon (2010), mais qui sait aussi se distinguer du tout-venant du cinéma indépendant américain d’aujourd’hui. En marge de ses plans crépusculaires et contemplatifs, et en complément d’une intrigue reposant sur la destruction d’une cellule familiale pour mieux en recomposer

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une autre, Chloé Zhao a su développer l’idée qui donne toute sa singularité à son film : le récit du quotidien des habitants de la réserve indienne de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud. Son approche quasi documentaire la pousse notamment à décrire les conséquences de la prohibition de l’alcool sur cette communauté. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui incite Johnny à s’exiler, alors qu’une autre le retient : Jashaun, sa petite sœur, qu’il ne veut pas quitter. C’est grâce à ses deux personnages, et à leurs remarquables interprètes, que le film se révèle si touchant. de Chloé Zhao avec John Reddy, Jashaun St. John… Distribution : Diaphana Durée : 1h34 Sortie le 9 septembre


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> Red Rose

Natür Therapy PAR Q. G.

Entre son travail, sa femme et son jeune fils, Martin (incarné par le réalisateur du film, Ole Giæver) se sent coincé dans un quotidien peu excitant. Un jour, il part en randonnée dans la nature norvégienne, en quête d’aventures plus sauvages et solitaires. Souvent nu dans les verts paysages, il s’adonne à la méditation. Intérieurement, Martin maudit

sa propre vie et en fantasme une autre… Très bien écrite, la voix off, qui donne accès à ses pensées, est particulièrement drôle à force de cynisme et de mauvaise foi.

À Téhéran, en 2009, dans le tumulte des manifestations qui ont suivi la proclamation des résultats de l’élection présidentielle, un quadragénaire vit une passion avec une jeune militante… Tout en pudeur tendue, Red Rose montre deux générations confrontées au changement. de Sepideh Farsi (1h27) Distribution : Urban Sortie le 9 septembre

d’Ole Giæver avec Ole Giæver, Marte Magnusdotter Solem… Distribution : Épicentre Films Durée : 1h20 Sortie le 9 septembre

> LE PRODIGE

Tobey Maguire prête ses traits au célèbre champion d’échecs américain Bobby Fischer, alors qu’il s’apprête à défier son rival soviétique Boris Spassky. Au cœur de la guerre froide, son obsession de vaincre le Russe se fait de plus en plus dévorante… d’Edward Zwick (1h54) Distribution : Metropolitan FilmExport Sortie le 16 septembre

Jamais entre amis PAR SIRINE MADANI

Après Bachelorette (2012), Lesley Headland continue d’insuff ler un nouveau souffle à la comédie romantique. Jake et Lainey ont perdu leur virginité ensemble à l’université. Douze ans plus tard, ils se retrouvent par hasard lors d’une réunion de sex addicts. Devenus amis, ils se jurent de se soutenir dans leur quête du grand

amour… Malgré une fin attendue, le film trouve sa force dans un savant mélange des tons, jonglant entre des passages de grivoiserie subtile et des moments de douce mélancolie. de Leslye Headland avec Jason Sudeikis, Alison Brie… Distribution : La Belle Company Durée : 1h41 Sortie le 9 septembre

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> TRUE STORY

Un ancien journaliste du New York Times découvre qu’un assassin, condamné à mort, a usurpé son identité. Ce drame, produit par Brad Pitt, réunit le duo Jonah Hill/James Franco pour la deuxième fois au cinéma après le délirant C’est la fin de Seth Rogen et Evan Goldberg. de Rupert Goold (1h40) Distribution : 20th Century Fox Sortie le 16 septembre


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The Program PAR S. M.

Après The Queen (2006) sur la reine Elizabeth II, Stephen Frears signe un nouveau biopic, s’intéressant cette fois au parcours sulfureux de Lance Armstrong. Construit comme un thriller, le film sonde la personnalité ambiguë du célèbre champion cycliste (campé par Ben Foster) tout en suivant l’enquête menée par le journaliste David Walsh (Chris O’Dowd), qui a révélé le scandale du dopage du sportif américain. de Stephen Frears avec Ben Foster, Lee Pace… Distribution : StudioCanal Durée : 1h44 Sortie le 16 septembre

Agents très spéciaux

L’Oracle

PAR Q. G.

PAR TIMÉ ZOPPÉ

Documentaire à la forme classique, L’Oracle surprend pourtant par sa puissance narrative. Il retrace l’histoire de l’Américain Martin Armstrong, créateur d’un modèle informatique capable d’anticiper, au jour près, les tournants majeurs de l’économie mondiale. Martin Armstrong pourrait bien être un charlatan. C’est ce que laisse augurer l’introduction du film, qui le montre en train de se faire tirer les cartes. On peut penser de l’ancien conseiller financier comme du cartomancien qu’ils sont capables de persuader les gens de n’importe quoi parce qu’ils savent y mettre les formes. Des extraits de conférences d’Armstrong le montrent d’ailleurs exposer ses théories à

coups d’anecdotes bien tournées. Mais, au fil d’une enquête qui fouille son passé, de séquences et de témoignages voués à prouver l’efficacité de son système, la démonstration convainc. On se surprend même à être indigné par le récit de ses douze ans d’emprisonnement, après qu’il a tenté, dit-il, de dénoncer une fraude financière internationale. Si, au final, on peine à démêler le vrai du faux, L’Oracle s’apprécie comme un polar, rendu captivant par la grande maîtrise de la narration des documentaristes, qui vient doubler celle du financier.

En pleine guerre froide, un agent de la C.I.A. (Henry Cavill) et un agent du K.G.B. (Armie Hammer) doivent collaborer pour déjouer les plans d’une organisation criminelle internationale menaçant d’utiliser des armes nucléaires... Dans un écrin pop et vintage, Guy Ritchie réalise une efficace comédie d’espionnage, servie par un Henry Cavill très à l’aise dans un registre parodique.

de Marcus Vetter et Karin Steinberger Documentaire Distribution : Jupiter Communications Durée : 1h33 Sortie le 16 septembre

de Guy Ritchie avec Henry Cavill, Armie Hammer… Distribution : Warner Bros. Durée : 1h57 Sortie le 16 septembre

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Fou d’amour PAR ÉRIC VERNAY

Qu’est-il arrivé à ce prêtre si séduisant, si cultivé et tant apprécié de ses paroissiens, enfin, surtout de ses paroissiennes, pour finir ainsi décapité ? Comment, lui qui animait des ateliers théâtre et menait l’équipe de foot des jeunes avec entrain, a-t-il pu perdre la tête, sans mauvais jeu de mot, et se compromettre dans un double meurtre si sordide ?… Après ses variations sur les figures de Jeanne d’Arc et du capitaine Achab, Philippe Ramos, visiblement fasciné par les destins funestes, exaltés et solitaires, s’inspire ici d’un fait divers des années 1950. C’est le journal d’un curé de campagne diaboliquement sympathique ; tout l’intérêt du film étant qu’on suit sa descente aux enfers de l’intérieur, à même ses pensées.

Ces dernières, pleines de malice, d’esprit et d’allant, sont énoncées par l’homme de Dieu lui-même (Melvil Poupaud, divinement dépravé), avec la gourmandise communicative qui caractérise son personnage. Drôle et léger au début, puis de plus en plus inquiétant à mesure que le prêtre, à

cheval sur sa moto, s’enivre de sa toute-puissance sur les femmes, le film tient parfaitement son équilibre entre béatitude mystique et pure perversité hitchcockienne. de Philippe Ramos avec Melvil Poupaud, Dominique Blanc… Distribution : Alfama Films Durée : 1h47 Sortie le 16 septembre

La Vie en grand Par Q. G.

Adama, 14 ans, vit en banlieue parisienne avec sa mère. Celle-ci cherche un petit boulot, tandis que le jeune garçon s’accroche pour suivre à l’école. Avec son copain Mamadou, 11 ans, il va tenter d’améliorer la situation de sa famille en menant de front ses études au collège et des petits deals de shit. Ceux-ci devenant de

plus en plus gros, le duo rivalise bientôt avec les plus dangereux caïds du quartier… En adoptant le registre de la comédie, Mathieu Vadepied, le chef opérateur d’Intouchables d’Éric Tolédano et Olivier Nakache, allège un récit par moment plombé par l’accumulation des problématiques liées à l’environnement de leur jeune

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héros – drogue, précarité… Récit de l’émancipation, grâce à l’école, d’un gamin issu d’une cité défavorisée, La Vie en grand évite la démagogie grâce à un humour assez impertinent qui surprend plutôt dans le paysage souvent policé du film d’enfance. Celui-ci repose surtout sur le décalage entre l’innocence des protagonistes et leur activité interdite. C’est, par exemple, l’image d’un enfant haut comme trois pommes en train de découper d’énormes plaquettes de shit – comme une version réactualisée du jeune Antoine Doinel fumant des clopes en cachette dans Les Quatre Cents Coups de François Truffaut.  de Mathieu Vadepied avec Balamine Guirassy, Ali Bidanessy… Distribution : Gaumont Durée : 1h33 Sortie le 16 septembre


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> LE GRAND JOUR

Nous venons en amis Dix ans après le controversé Cauchemar de Darwin, qui révélait un trafic d’armes sur fond de scandale écologique en Tanzanie, Hubert Sauper revient du Soudan avec un documentaire à charge contre un néocolonialisme qui ne dit pas son nom. PAR ADRIEN DÉNOUETTE

Depuis qu’il a fait sécession de la République du Soudan en 2011, le Soudan du Sud est un pays neuf en proie à toutes les convoitises. Des séminaires d’entrepreneurs américains à l’exploitation massive du pétrole par les Chinois, Nous venons en amis démasque les faux amis et fait apparaître, sous le déluge de bonnes intentions, la mine benoîte des gros profiteurs. Si, depuis Le Cauchemar de Darwin (2003), la méthode du documentariste autrichien reste inchangée – promener sa caméra chez les étrangers prospères en parlant peu pour les laisser en dire trop  –, il gagne ici en puissance de suggestion. C’est heureux, car en écartant l’ambition du « film choc » qui contrariait un peu sa précédente enquête, Sauper met le doigt sur une réalité difficilement saisissable. En cause, la responsabilité historique et contemporaine des grandes puissances (autrefois l’Europe, aujourd’hui les États-Unis et

la Chine) dans la pauvreté humaine d’un des continents les plus riches en ressources naturelles. Un paradoxe choquant que certains expatriés n’hésitent pas à mettre sur le compte d’une pseudo-incapacité naturelle des Africains à se développer… À l’image de ce démineur américain venu pour faire de sa petite activité, peu rentable chez lui, un business juteux ; en arrièreplan, une Soudanaise squelettique, à son service, prépare le repas de ses enfants en silence. C’est dans cet écart entre les opportunistes, venus faire fortune, et les locaux, à qui sont laissées les miettes, que le film recèle sa vérité : feignant d’aider un pays neuf à se développer, les puissances étrangères le maintiennent dans une indigence matérielle qui les arrange bien. de Hubert Sauper Documentaire Distribution : Le Pacte Durée : 1h46 Sortie le 16 septembre

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Quatre enfants originaires des quatre coins du monde, passionnés et ambitieux, doivent réussir l’examen qui leur permettra d’accéder aux études dont ils rêvent… Après le succès de Sur le chemin de l’école (2013), Pascal Plisson signe un nouveau film engagé et émouvant. de Pascal Plisson (1h26) Distribution : Pathé Sortie le 23 septembre

> Boomerang

Antoine (Laurent Lafitte) tente de percer le secret familial entourant la mort de sa mère, retrouvée noyée quand lui et sa sœur (Mélanie Laurent) étaient enfants. François Favrat (Le Rôle de sa vie) adapte le roman de Tatiana de Rosnay sous l’angle du thriller. de François Favrat (1h41) Distribution : UGC Sortie le 23 septembre

> PREMIERS CRUS

Œnologue parisien renommé, Charlie retourne dans sa Bourgogne natale pour relancer l’exploitation viticole de son père, au bord de la faillite… Malgré une mise en scène bancale, Jérôme Le Maire signe un drame sur l’héritage à l’ambiance shakespearienne plaisante.  de Jérôme Le Maire (1h37) Distribution : SND Sortie le 23 septembre


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The Look of Silence En deux documentaires sidérants, Joshua Oppenheimer a levé le voile sur un génocide méconnu perpétré en Indonésie en 1965. Après l’horreur surréaliste de The Act of Killing (2013), dans lequel les auteurs du massacre rejouaient leurs crimes jusqu’à l’écœurement, The Look of Silence sonde la douleur des victimes et oppose leur silence aux rires bruyants de l’impunité. PAR ADRIEN DÉNOUETTE

Les spectateurs de The Act of Killing se souviennent d’un cauchemar éveillé dans lequel les bourreaux d’un génocide qui a fait plus d’un million de victimes n’hésitaient pas à remettre en scène leurs fantasmes mégalos dans des opéras démentiels. Les germes de The Look of Silence, tourné dans la foulée, remontent en fait au commencement du projet de Joshua Oppenheimer. En 2001, après des études d’art à Harvard et un premier documentaire, (The Entire History of the Louisiana Purchase, 1998), primé au festival de Chicago, ce Texan d’origine prend la route des plantations de palmiers à Sumatra, où il forme les ouvriers à réaliser de petits films. Surpris de la précarité de leurs conditions de travail et de leur docilité

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devant les riches propriétaires, le jeune réalisateur découvre peu à peu une société clivée par la peur. « Je réalisais que la principale raison pour laquelle les travailleurs ne s’organisaient pas en syndicats était la crainte, nous explique-t-il au téléphone. Après des mois de prudence, ils m’ont enfin confié que leurs parents et grands-parents avaient été assassinés en 1965 pour avoir appartenu à l’Union syndicale des cultivateurs d’huile. Considérés comme des opposants à la nouvelle dictature militaire, leurs proches avaient été tués sans procès. Quarante ans s’étaient écoulés depuis, mais les meurtriers étaient toujours au pouvoir, et les ouvriers craignaient de subir un sort identique. »

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et en particulier des survivants. » Les bouffonneries délirantes du premier opus laissent place, dans The Look of Silence, au calme olympien d’Adi, ophtalmologiste de son état et frère de Ramli, un opposant érigé en symbole après avoir été assassiné devant témoins. Prétextant un examen de la vue ou une visite de courtoisie, Adi conduit les interviews en tête-à-tête avec les meurtriers de son frère, avant de leur révéler son identité – et donc sa parenté. En plus d’offrir sur un plateau la métaphore de l’aveuglement, voir ces anciens meurtriers se renvoyer la balle devant un ophtalmo ajoute une culpabilité sousjacente à l’impudeur des criminels. Héros providentiel

Le film recèle un dessein d’une intelligence rare : substituer la réconciliation à la rancune. Soucieux d’exposer la monstruosité impunie pour mieux donner à ressentir la terreur des victimes, le réalisateur conçoit d’emblée deux films complémentaires. « En interviewant les assassins pour la première fois, j’avais le sentiment horrifiant d’assister à ce qu’il se serait passé si les nazis étaient encore au pouvoir et qu’ils célébraient l’Holocauste sur les lieux du crime. Le soir même, je décidai de faire deux films différents sur le sujet de l’impunité : l’un consacré aux mensonges et aux fantasmes que les meurtriers concevaient pour se protéger de leur propre sentiment de culpabilité ; l’autre traitant des conséquences de leurs actes dans toute la société indonésienne, l’angoisse quotidienne des gens ordinaires,

Pour autant, le revenge movie qui pourrait se profiler sur les pas d’un frère venu demander une réparation impossible est habilement détourné par la sérénité de ce protagoniste, à qui Joshua Oppenheimer concède une grande part du succès et de l’existence même du film. « The Act of Killing n’était pas vraiment un documentaire, je le qualifierais de rêve enfiévré non fictionnel. The Look of Silence contraste par le calme qu’il dégage, et ce malgré le danger constant. Or, c’est Adi qui a proposé de se confronter aux criminels devant la caméra. Par crainte des représailles, je ne l’aurais jamais exposé, mais il faisait preuve d’une telle dignité et d’un tel calme que j’ai compris que le film ne pourrait pas se faire sans lui. Cela en fait un héros providentiel. » La beauté secrète du film réside alors dans la rencontre entre ce second fils – dont la conception, en 1966, faisait office de consolation pour ses parents – et les meurtriers de son frère, sans qui il ne serait peut-être pas venu au monde. Dans les silences attentifs d’Adi, on imagine la figure d’un Ramli fantomatique, moins venu hanter ses assassins que leur accorder son pardon. Ainsi, guidé par la bienveillance d’Adi, le film recèle un dessein d’une intelligence rare : substituer la réconciliation à la rancune, et le courage du pardon à l’aveuglement. Malgré les tentatives de censure, les deux films ont été largement vus en Indonésie ; au point d’obliger le pouvoir à proposer une nouvelle lecture de l’histoire et à faire imprimer de nouveaux manuels scolaires. « Depuis la diffusion de The Look of Silence, l’association locale de défense des droits de l’homme milite, de concert avec des historiens et des journalistes, pour que l’épuration de 1965 soit officiellement qualifiée de crime contre l’humanité et que Adi soit élevé au rang de héros national. » Mais pour l’heure, la famille de ce dernier demeure menacée, et Joshua Oppenheimer, interdit de résidence sur le sol indonésien. de Joshua Oppenheimer Documentaire Distribution : Why Not Productions Durée : 1h43 Sortie le 23 septembre

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Brooklyn PAR S. M.

Coralie, jeune rappeuse officiant sous le pseudonyme de Brooklyn, quitte sa Suisse natale pour se faire un nom sur la scène musicale parisienne. Elle est repérée par un éducateur qui produit des artistes locaux… KT Gorique, championne du monde de freestyle, incarne avec force ce personnage féminin rarement vu au cinéma, dans un film à l’énergie communicative, rythmé par des scènes d’improvisation jouées par des acteurs non professionnels. de Pascal Tessaud avec KT Gorique, Rafal Uchiwa… Distribution : UFO Durée : 1h23 Sortie le 23 septembre

Classe à part

Les Rois du monde

PAR J. R.

PAR Q. G.

Dans le paisible bourg de Casteljaloux, le retour inattendu de Jeannot (Sergi López) vient troubler la tranquillité du couple formé par Jacky (Éric Cantona), boucher de son état, et Chantal (Céline Sallette), qui chapeaute une troupe de théâtre amateur. Trois ans plus tôt, Jeannot était avec Chantal, mais son passage en prison a décidé celle-ci à refaire sa vie. Entre les deux hommes, le duel va bientôt tourner au drame… Avec ce premier long métrage, le metteur en scène (de théâtre et d’opéra) Laurent Laffargue clôt un triptyque amorcé par les pièces Casteljaloux I (2010) et Casteljaloux II (2011), inspirées par les souvenirs de son enfance

qu’il a passée dans cette commune du Lot-et-Garonne. Partant d’une intrigue qui aurait pu être la simple chronique d’un fait divers, il orchestre la rencontre de deux comédiens massifs et sauvages, à laquelle il donne des airs de western du cru. Dans une ambiance virile irriguée au Pastis 51, Éric Cantona et Sergi López impressionnent, chacun à sa manière, en composant des personnages à la fois bourrus et vulnérables. Cette fragilité qui émane de protagonistes pourtant peu sympathiques parvient à installer le trouble chez le spectateur. 

Dans une petite ville de Russie, Lena affronte la morosité et l’agressivité ambiantes pour tenter de s’intégrer au lycée, malgré la myopathie qui la cloue dans un fauteuil roulant… En exposant son héroïne à diverses formes de violence (celle du système scolaire, celle de ses camarades de classe, celle des adultes), ce premier long métrage rugueux et désenchanté sert une franche dénonciation des conditions de scolarisation des jeunes handicapés en Russie.

de Laurent Laffargue avec Sergi López, Éric Cantona… Distribution : Jour2fête Durée : 1h40 Sortie le 23 septembre

d’Ivan I. Tverdovsky avec Nikita Kukushkin, Philipp Avdeev… Distribution : Arizona Films Durée : 1h25 Sortie le 23 septembre

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Everest PAR S. M.

Inspiré de l’épisode de la tempête de neige qui vit, en 1996, huit alpinistes perdre la vie au cours de leur ascension de l’Everest, le film parvient à créer un suspense haletant malgré un dénouement déjà connu. La mise en scène, dépouillée de tout sensationnalisme, souligne le caractère singulier de ces hommes en résistance face aux éléments déchaînés. Everest offre, en outre, de superbes images des paysages montagneux. de Baltasar Kormákur avec Jason Clarke, Jake Gyllenhaal… Distribution : Universal Pictures Durée : 2h02 Sortie le 23 septembre

Knock Knock

Mémoires de jeunesse PAR H. B.

PAR Q. G.

Entre Funny Games de Michael Haneke et Spring Breakers de Harmony Korine, le réalisateur américain Eli Roth (Cabin Fever. Fièvre noire, Hostel…) réalise un thriller méchant qui fait tomber le pauvre Keanu Reeves dans le piège tendu par deux jeunes filles survoltées. Les premières images du film dressent le portrait d’une famille parfaite : Evan, architecte, et Karen, artiste, sont les parents de deux charmantes têtes blondes. Pour le week-end de la fête des pères, Evan décide de rester dans sa luxueuse maison pour travailler, quand Karen et les enfants partent quelques jours à la plage. Alors que le père de famille s’attend à passer une soirée studieuse, les jeunes Genesis et Bel

(campées par les géniales Lorenza Izzo et Ana de Armas) frappent à sa porte, trempées par la pluie. Evan accepte de les recueillir, mais il ne s’attend pas à ce que les deux jeunes filles cherchent à le séduire… avant de devenir son pire cauchemar. Ligoté, frappé, torturé, Evan est l’otage de ces deux post-adolescentes sans pitié qui saccagent sa maison… Habitué au gore, Eli Roth propose cette fois une farce horrifique (qui s’attaque à la famille, à la virilité, à l’art contemporain…) à la violence plus psychologique que frontale. Effrayant certes, mais aussi très drôle. 

Printemps 1914. Vera Brittain est admise à Oxford. Passé un premier tiers influencé par le romantisme britannique du xix e siècle, c’est un autre film, plus haché et plus rêche, qui s’impose. La guerre éclate, et Vera dit adieu à sa carrière universitaire ainsi qu’à son fiancé, campé par l’irrésistible Kit Harington. Alors qu’elle espère son retour, Vera va faire une autre rencontre déterminante : celle de sa propre ferveur pacifiste.

d’Eli Roth avec Keanu Reeves, Lorenza Izzo… Distribution : Synergy Cinéma Durée : 1h39 Sortie le 23 septembre

de James Kent avec Alicia Vikander, Kit Harington… Distribution : Mars Durée : 2h10 Sortie le 23 septembre

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Maryland Après une jeune femme traitée pour hystérie dans Augustine, Alice Winocour met en scène, pour son deuxième long métrage, un garde du corps paranoïaque – et sentimental – dans un thriller psychologique bancal mais efficace. PAR RAPHAËLLE SIMON

De retour d’Afghanistan, Vincent est victime de troubles post-traumatiques. Pour affronter ses hallucinations et ses angoisses, l’ancien soldat est constamment aux aguets, dans un état de vigilance démesurée. Mais, alors qu’il doit assurer la sécurité de la femme et de l’enfant d’un riche Libanais impliqué dans des affaires douteuses, son cauchemar paranoïaque en vient à se réaliser… Maryland s’articule autour de deux parties distinctes : la première, que l’on pourrait nommer « figuration de la paranoïa », cherche à rendre compte du malaise du héros et de sa perception altérée de la réalité à travers des expérimentations de déformations – dérèglement de la vitesse de l’image, dissonance du son. Comme des laborantins qui observeraient indolemment un rongeur contourner des obstacles invisibles dans une boîte, nous voici les témoins du délire du personnage,

> UNE ENFANCE

L’été de Jimmy, 13 ans, entre sa mère héroïnomane (Angelica Sarre) et son beau-père violent (Pierre Deladonchamps)… Parfois un peu poussif dans la caractérisation sociologique des personnages adultes, Philippe Claudel excelle dans la direction de ses enfants acteurs.  de Philippe Claudel (1h40) Distribution : Les Films du Losange Sortie le 23 septembre

dont on perçoit les réactions sans pouvoir les décoder. Si cette première partie nous tient à distance un peu froidement, la seconde, qui pourrait s’appeler « accomplissement de la paranoïa » – ou « l’arroseur arrosé » –, nous plonge en immersion totale alors que Vincent doit faire face à des assaillants, réels cette fois, pour protéger la belle et son petit. Avec un sens du suspense maîtrisé, la réalisatrice française nous prend enfin aux tripes dans ce double jeu de cachecache – amoureux et sanguinaire –, comme des laborantins qui se délecteraient de voir leur cobaye soudain détaler dans tous les sens pour éviter une série de pièges véritablement mortels. d’Alice Winocour avec Matthias Schoenaerts, Diane Kruger… Distribution : Mars Durée : 1h40 Sortie le 30 septembre

> Queen

Quand son fiancé la quitte à la veille de leur mariage, Rani décide de partir seule en voyage de noce à Paris et Amsterdam… La star de Bollywood Kangana Ranaut interprète ce personnage proche de Bridget Jones, dans une comédie romantique haute en couleur. de Vikas Bahl (2h26) Distribution : Aanna Films Sortie le 23 septembre

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> ENRAGÉS

Après un braquage, des malfaiteurs (dont Guillaume Gouix) fuient en voiture et prennent en otage une femme (Virginie Ledoyen) puis un père (Lambert Wilson) et sa fille malade… Ce thriller, relecture des Chiens enragés de Mario Bava, tire notamment sa tension de son parti pris du huis clos. d’Éric Hannezo (1h40) Distribution : Wild Bunch Sortie le 30 septembre


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Lamb PAR É. V.

Ephraïm est triste, inquiet et un peu perdu. Sans sa mère, décédée lors d’une famine, ni son père, qui l’a envoyé loin de son village natal touché par une terrible sécheresse, le petit Éthiopien de 9 ans réside désormais chez des cousins qu’il n’apprécie guère. Sa seule amie s’appelle Chuni. C’est une brebis. Manque de chance pour lui (et pour elle), dans la région, on abat justement les moutons pour les fêtes… Premier film éthiopien sélectionné au Festival de Cannes (dans la section Un certain regard en 2015), le long métrage de Yared Zeleke raconte un pays d’une exrême pauvreté où les traditions rurales ont encore cours : mariages arrangés, éducation au fouet et sexualisation des tâches – l’oncle d’Ephraïm refuse de le

laisser faire la cuisine sous prétexte que c’est une besogne réservée aux filles. Une vie à la dure, pour un récit initiatique délicat à la mise en scène classique. Modeste mais touchant, le film diffuse un sentiment contradictoire, balançant entre la fascination devant la majesté des paysages volcaniques

africains et la mélancolie précoce de ce petit incompris, qui n’est pas sans rappeler celui du cinéste italien Luigi Comencini (L’Incompris, 1966). de Yared Zeleke avec Rediat Amare, Kidist Siyum… Distribution : Haut et Court Durée : 1h34 Sortie le 30 septembre

Vierge sous serment PAR R. S.

Lila et sa sœur adoptive Hana grandissent dans les montagnes rocailleuses du nord de l’Albanie, une région reculée où les femmes sont totalement asservies par les archaïsmes patriarcaux. Si Lila finit par s’enfuir pour échapper à son triste sort, Hana choisit de se plier à

une tradition ancestrale : elle fait le serment de rester vierge à jamais pour pouvoir vivre comme un homme. À la mort de ses deux parents, Hana, devenue Mark, décide de retrouver sa sœur, qui vit en Italie avec son mari et sa fille. Il va tenter de libérer le corps de la femme capturée en lui

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depuis de nombreuses années… Pour son premier long métrage, l’Italienne Laura Bispuri s’empare avec élégance d’un sujet de société choc – il existe toujours des « vierges sous serment » dans certaines régions d’Albanie – à travers une mise en scène sobre et pudique. Jamais attendu, le récit non linéaire s’articule autour de f lash-back dans les écrasantes montagnes albanaises, empreints à la fois d’une grande poésie et d’une passionnante dimension documentaire, et de retours dans le présent où se joue, sans coups d’éclats, l’émancipation fragile et incertaine d’une femme en devenir, incarnée par la fascinante Alba Rohrwacher.  de Laura Bispuri avec Alba Rohrwacher, Flonja Kodheli… Distribution : Pretty Pictures Durée : 1h27 Sortie le 30 septembre


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> AMOURS, LARCINS ET AUTRES COMPLICATIONS

Sous-sols PAR S. M.

Le réalisateur autrichien Ulrich Seidl (la trilogie Paradis) poursuit son exploration des travers de la société occidentale. Il prend pour cadre la banlieue pavillonnaire, dans ce docu-fiction qui visite les caves d’étranges individus (un fan d’Adolf Hitler, un couple sado­ masochiste…). Cinéaste de la provocation, Seidl triture les couches

du socialement acceptable avec une crudité assumée où la gêne le dispute au rire (grinçant), grâce à une mise en scène particulièrement efficace, d’une grande rigueur et à l’esthétique froide. d’Ulrich Seidl Documentaire Distribution : Damned Durée : 1h22 Sortie le 30 septembre

Mousa, un jeune Palestinien, vend des pièces automobiles volées. Un jour, il découvre un soldat israélien dans le coffre de la voiture qu’il vient de dérober… La musique de Nathan Daems, inspirée de l’éthio-jazz du légendaire Mulatu Astatke, rythme ce premier film. de Muayad Alayan (1h33) Distribution : ASC Sortie le 30 septembre

> L’ODEUR DE LA MANDARINE

En 1918, Charles (Olivier Gourmet), un mutilé de guerre, engage comme infirmière Angèle, une jeune veuve mère d’une petite fille. Lui tombe amoureux, elle non, mais ils se marient… Le film marque les débuts à l’écran de Georgia Scalliet, sociétaire de la Comédie-Française. de Gilles Legrand (1h50) Distribution : Metropolitan FilmExport Sortie le 30 septembre

Un début prometteur PAR Q. G.

Martin (Manu Payet), écrivain cynique et alcoolique en plein divorce, retourne vivre à la campagne avec son père (Fabrice Luchini) et son petit frère Gabriel (le jeune Zacharie Chasseriaud, solaire), qui lui est rêveur et très f leur bleue. Gabriel demande à Martin de l’aider à conquérir le cœur de Mathilde, une femme plus

âgée qui accumule les dettes… Une agréable surprise que cette comédie populaire, qui s’autorise parfois à être sombre, à faire des pauses. Emma Luchini a une vraie tendresse pour ses personnages. d’Emma Luchini avec Manu Payet, Veerle Baetens… Distribution : Gaumont Durée : 1h30 Sortie le 30 septembre

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> Je suis à vous tout de suite

Par gentillesse, Hanna (Vimala Pons) accepte tout. La seule personne avec qui elle est fâchée est son frère (Mehdi Djaadi)… Baya Kasmi, coscénariste du Nom des gens, signe un premier film dense, voire un peu dispersé, sur les notions de choix et de consentement. de Baya Kasmi (1h40) Distribution : Le Pacte Sortie le 30 septembre


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La Ligne de mire On pensait ce premier long métrage de Jean-Daniel Pollet perdu à jamais, mais son négatif a récemment été retrouvé dans les collections du CNC. Resté inédit depuis son tournage en 1958, La Ligne de mire présageait déjà la singularité de son auteur. PAR QUENTIN GROSSET

Cette sortie DVD est un événement, car La Ligne de mire a été très peu vu. Le film n’a eu le droit qu’à de rares projections à la fin des années 1950 avant de tomber aux oubliettes. Pourtant, lorsqu’on le découvre aujourd’hui, on est saisi par la manière dont il annonce l’œuvre poétique de Jean-Daniel Pollet (Méditerranée, L’Acrobate…), qui a toujours flirté avec la Nouvelle Vague sans en faire partie. Pedro, un chanteur de 27 ans, est de retour dans le château de son enfance. Ceux qui peuplent l’immense bâtisse, dont son oncle, ne font pas attention à lui, mais Pedro s’intéresse à leurs mystérieuses activités et découvre un trafic d’armes… Il ne faut pas se fier à cette intrigue classique de polar, dont Pollet fait exploser toute linéarité. Le récit apparaît éclaté, aboutissant à une temporalité trouble, comme un

film d’errance parmi des souvenirs. Des plans, des voix reviennent incessamment, mis en boucles hypnotiques. Le film évoque parfois L’Année dernière à Marienbad (1961) d’Alain Resnais dans sa manière d’appréhender la chronologie, et dans la façon dont la voix off de Pedro s’approche de la narration clinique du Nouveau Roman. Mais le film n’est pas qu’un labyrinthe moderniste, il dégage aussi une douce mélancolie, notamment grâce à la présence lunaire de Claude Melki, qui s’illustrera plus tard dans plusieurs films du cinéaste. L’acteur a ici un petit rôle, mais il affirme déjà une cinégénie burlesque et rêveuse. La Ligne de mire de Jean-Daniel Pollet (POM Films) Disponible

LES SORTIES DVD

> CAPRICE

> STREETS OF FIRE

> ALL CHEERLEADERS DIE

Clément est un homme comblé : il vient de s’installer avec son plus grand fantasme, une belle et célèbre comédienne de théâtre. Mais le destin place sur sa route une jeune fille indécrottablement amoureuse de lui, Caprice… Avec cette farce romantique, Emmanuel Mouret déploie une nouvelle fois sa carte du tendre, délicieusement déboussolante. R. S.

En 1984, Walter Hill (Les Guerriers de la nuit) réalisait cette série B potache en ne misant rien sur le scénario – un ancien soldat doit sauver une chanteuse de rock des griffes d’un gang de bikers et de son leader (Willem Dafoe, drôle et flippant) –, mais tout sur le concept. Il s’agit en effet d’un flamboyant film-clip mis en musique par le grand Ry Cooder. T. Z.

Tuées dans un accident, des pom-pom girls reviennent à la vie pour se venger… Avec ce long métrage, qui sort en France directement en DVD, Lucky McKee et Chris Sivertson font le remake de leur tout premier film, tourné sans budget en 2001. Après May et The Woman, McKee persévère dans le film d’horreur féministe et farcesque. Q. G.

d’Emmanuel Mouret (Arte Éditions)

de Walter Hill (Wild Side)

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de Lucky McKee et Chris Sivertson (Wild Side)


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cultures LIVRES MUSIQUE / BD

MUSIQUE KIDS

LIVRES KIDS/ BD

SÉRIES

SPECTACLES ARTS

Tyler Cross BANDE DESSINÉE

Le gangster Tyler Cross revient pour de nouvelles aventures mais, cette fois, il n’a plus le dessus. Enfermé dans un pénitencier, il endure les épreuves, stoïque… Le texte de Fabien Nury se fait pour l’occasion plus sombre, et le trait de Brüno, d’habitude stylisé au possible, amorce un virage vers le réalisme. PAR STÉPHANE BEAUJEAN

A êt us es

ici

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vec Tyler Cross, Fabien Nury et Brüno ont donné naissance à un héros venu combler un manque dans le paysage du récit de genre et de la bande dessinée franco-belge. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Tyler est un personnage mutique et implacable, dont la silhouette anguleuse se découpe dans l’ombre. Dans le volume inaugural, paru l’an dernier, il mettait à sac une ville du sud des États-Unis. Mais dans ce nouvel album, l’icone se fissure alors qu’elle est précipitée brutalement dans l’univers carcéral. Nu, prostré en chien de fusil dans la boue, Tyler s’incarne, et ça ne se fait pas sans douleur. Les ombres lisses de l’encre de Chine qui, hier encore, sculptaient son corps, s’effritent désormais sous les coups de crayon gras. Le scénariste Fabien Nury raconte : « Le premier chapitre

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CONCERT Battles le 30 octobre à la Grande Halle de la Villette p. 88

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DANSE Dancing Grandmothers  du 25 au 27 septembre au Théâtre de la Ville p. 94


RENTRÉE LITTÉRAIRE

Notre top 10 parmi les 589 livres de la rentrée p. 82

SPECTACLES ARTS

KIDS

JEUx VIDÉO

Anina : la chronique d’Élise, 7 ans p. 90

JEUX VIDÉO

Her Story bouscule avec brio les codes du polar interactif p. 98

FOOD

MODE

présente

terminé, Brüno et moi avons compris qu’il nous fallait tout recommencer : nous avions un huis clos, dans une prison ; il n’était plus possible d’adopter la légèreté de ton du premier volume. C’est un monde millimétré, étouffant, dans lequel les rapports de force sont désincarnés. Il n’y est plus question de duels, mais d’oppression et de manipulation. » RADICALISER LES POINTS DE VUE

À nouvelle atmosphère, nouvelle mise en scène. Pour Nury, probablement le plus formaliste des scénaristes contemporains de récit de genre, il ne peut en être autrement ; d’autant que son style, précis, repose beaucoup sur la grammaire du point de vue. Chaque amorce, chaque angle est délibérément choisi et accentué – l’influence du cinéma de Sergio Leone n’est jamais loin. « Nous avons travaillé le découpage de la grille qui compose la page, pour qu’elle amplifie le sentiment d’enfermement, en passant à une représentation du monde qui reflète l’enfer psychologique des personnages. Les cadrages se sont durcis, pour être plus frontaux ; les décors ont été investis d’une charge psychologique, et nous avons radicalisé les axes des points de vue, en plaçant des objets en amorces très près du lecteur, et des points de fuite lointains. » Avec ce deuxième volume, l’ambition est surtout d’investir l’univers carcéral en respectant les grandes références du genre. « Je suis très content de cette définition de la prison d’Angola que nous donnons dans le livre : “Angola n’est pas une prison, sa vocation n’est pas d’enfermer les criminels, encore moins de les réhabiliter. Angola est une entreprise. Son unique raison d’être est de rapporter de l’argent, et, à cet égard, c’est une entreprise modèle.” Car, selon moi, cette définition

Tyler s’incarne, et ça ne se fait pas sans douleur. s’applique à tout le système carcéral américain. » Une fois encore, c’est la recherche des points de convergence entre l’enrichissement et le mal qui travaille l’écriture de Fabien Nury. Avec cette représentation capitalistique du milieu carcéral, et donc de la justice, elle atteint son paroxysme et déploie peut-être sa plus juste image : la prison – soit un enfer entrepreneurial parfaitement administré érigeant tel un slogan publicitaire sa maxime au-dessus de ses portes. Tyler Cross. Angola de Fabien Nury et Brüno (Dargaud)

le PARCOURS PARISIEN du mois

EXPOSITION « Jeff Wall. Smaller Pictures » jusqu’au 20 décembre à la Fondation Henri Cartier-Bresson p. 96

FOOD Ida 117, rue de Vaugirard Paris XVe p. 100

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EXPOSITION « Alber Elbaz / Lanvin. Manifeste » jusqu’au 31 octobre à la Maison européenne de la photographie p. 101


cultures LIVRES / BD

Rentrée littéraire Dans l’édition, c’est connu, les avalanches n’ont pas lieu l’hiver, mais à la fin de l’été, au moment de la rentrée littéraire : des centaines de romans paraissent en quelques semaines, sous l’œil surexcité des critiques et des libraires. Cette année, il y en a 589 : les poids lourds, dont vous entendrez parler partout, les coups d’essais réussis, dont les auteurs ne vont pas tarder à se faire un nom, et la multitude des recalés, perdus dans la masse. En ligne de mire, les prix littéraires, décernés en novembre. Comment s’orienter dans ce tourbillon ? En suivant le guide : découvertes, valeurs sûres, voici les dix choix de Trois Couleurs pour ne pas perdre le nord. pAR BERNARD QUIRINY

LA SEPTIÈME FONCTION DU LANGAGE de Laurent Binet (Grasset)

Voici le roman le plus fou, le plus culotté, le plus drôle et le plus inattendu de la rentrée, par l’auteur de HHhH, succès surprise de l’année 2010. Suite à la mort accidentelle de Roland Barthes, en 1980, le ministère de l’Intérieur dépêche un flic bourru pour enquêter dans l’entourage de l’écrivain. En route pour le monde de la french theory, des intellos loufoques et des campus bouillonnants, sur fond de campagne pour l’élection présidentielle et de complot mondial pour percer le secret du langage. Ce roman déjanté est conduit à cent à l’heure avec un sens du rythme, du gag et de la satire inouï. Mélangez David Lodge, Dan Brown et Umberto Eco, et vous serez encore loin du résultat. Jouissif.

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MONTECRISTO de Martin Suter

(Christian Bourgois)

Que faites-vous si vous tombez sur deux billets dotés du même numéro de série ? Jonas, le héros du nouveau roman de Martin Suter, soupçonne à raison qu’il y a un loup dans les circuits bancaires… Le romancier allemand explore le monde feutré de la finance suisse dans ce page-­turner impeccablement documenté, assaisonné d’une pointe de critique sociale. La fin surprend un peu, mais on ne vous dit rien.

L’INFINIE COMÉDIE de David Foster Wallace

(Éditions de L’Olivier)

ILLSKA

d’Eiríkur Örn Norðdahl (Métailié)

Eiríkur Örn Norðdahl a fait sensation en Islande avec ce pavé inclassable qui mélange les époques et les thèmes, l’amour et la politique, la crise bancaire de 2008 et l’Holocauste, la Lituanie et l’extrême droite. On se demande jusqu’au bout si l’auteur est fumiste ou visionnaire, génial ou simplement provocateur. Bavard, baroque, original et irritant, ce roman-monde aspire tout et ne laisse en tout cas pas indifférent.

Vingt ans qu’on attendait la traduction de ce roman, paru en 1996 aux États-Unis, et d’emblée considéré comme l’un des livres majeurs du siècle. Long de près de 1 500 pages (dont 150 pages de notes qui contiennent des pans entiers de l’histoire), ce mastodonte aspire à constituer un récit total, mélange de satire sociale, de saga familiale et de dystopie politique, avec des dizaines de sous-intrigues et une centaine de personnages, au bas mot. Héritier du roman comique à la Lawrence Sterne et du postmodernisme à la Thomas Pynchon, David Foster Wallace, suicidé en 2008 à l’âge de 46 ans, livrait là une sorte de classique du futur. Si vous devez n’en lire qu’un cet automne…

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cultures LIVRES / BD

CHARØGNARDS

& FILS

(Quidam Éditeur)

(Actes Sud)

de Stéphane Vanderhaeghe

de David Gilbert

Le narrateur vit dans un village, avec femme et enfant. Tout va bien, sauf que d’étranges corbeaux tournoient dans le ciel, hostiles, menaçants. L’ambiance s’alourdit. Bientôt, les habitants s’en vont… Raconté sous forme de journal intime, cet étonnant récit psychologique rappelle à la fois Les Oiseaux (de Daphne du Maurier, adapté au cinéma par Alfred Hitchcock) et Le Horla (de Guy de Maupassant), avec une touche d’expérimentation en prime (calligrammes, jeux typographiques, et même une couche de science-fiction en introduction). Stéphane Vanderhaeghe, dont c’est le premier roman, envoûte son lecteur en créant une atmosphère inquiétante à souhait et accomplit la prouesse de nous laisser dans l’expectative : les oiseaux sont-ils réellement là, ou seulement dans la tête du héros ? Une réussite.

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Andrew N. Dyer, vieil écrivain reclus qui ressemble à un rival survivant de J. D. Salinger, convoque ses deux grands fils, chez lui, à New York. Ses trois fils, en fait, vu que le dernier, né d’une autre femme, vit encore à la maison. Ses quatre fils, presque, puisque le narrateur, ami si proche qu’il appartient quasiment à la famille, est là aussi… Touffu, piquant, brillantissime et parfois tape-à-l’œil, le troisième livre de David Gilbert, repéré chez nous en 2007 grâce à ses nouvelles (Les Marchands de vanité), est à la fois une satire des mondanités culturelles et un grand récit sur la dynastie et la filiation (le « & » du titre peut se lire comme un astucieux clin d’œil postmoderne au Pères et Fils d’Ivan Tourgueniev), dans une veine proche de Jonathan Franzen. L’une des belles traductions de la rentrée.

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de Tristan Garcia (Gallimard)

Sept longs récits (appelés carrément « romans », plutôt que « nouvelles », sur la couverture) au cours desquels, dans des décors contemporains, Tristan Garcia réactive et actualise de vieilles figures fantastiques : le double, la fontaine de Jouvence, le précurseur inconnu… Mais il est aussi question d’extraterrestres, et même de la révolution. Les sept parties de ce roman-­kaléidoscope ne se valent pas, mais toutes témoignent d’une même euphorie narrative, d’un plaisir presque enfantin d’inventer des scénarios, ainsi que d’un appétit prononcé pour les lisières de la science-fiction et des littératures de genre. Un coup de maître, à tiroirs, qui s’ajoute à la bibliographie déjà fournie d’un trentenaire surdoué.

LA NEIGE NOIRE

LA PIRE. PERSONNE. AU MONDE.

LE RENVERSEMENT DES PÔLES

(Albin Michel)

(Au diable vauvert)

(Flammarion)

de Paul Lynch Après le succès d’Un ciel rouge, le matin, Paul Lynch continue d’explorer la vieille et rude Irlande dans ce roman sur le retour au pays, en 1945, d’un self-made-man qui a fait fortune en Amérique. Le portrait du héros est superbe, le tableau des mœurs locales, saisissant, l’ensemble a la puissance brutale d’une fable. Si bien qu’on pardonne à l’auteur ses torrents d’adjectifs et son lyrisme un peu envahissant.

de Douglas Coupland

Un cameraman misanthrope est expédié aux îles Kiribati pour tourner une télé-­réalité du style Survivor. Dès le début, tout dérape… Avec ce roman picaresque et loufoque, Douglas Coupland s’éloigne de plus en plus de sa posture intimidante de gourou sociologue (Génération X) et affirme son goût pour la comédie acide et incorrecte, avec un sens de la vanne irrésistible. Pas fin, mais décapant : rire garanti.

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de Nathalie Côte

Deux couples avec enfants passent leurs vacances dans la même résidence. On se sourit, on s’épie, on se retrouve à la plage. Chacun a ses secrets, ses rêves, ses peurs, celles de M. et M me Tout-le-Monde, avec la vie à crédit et les lendemains qui ne chantent pas… Nathalie Côte radiographie la classe moyenne dans ce premier roman, à la fois acide, empathique et mélancolique, et truffé de saynètes très justes. 


© jihanne tatanaki

cultures MUSIQUE

Vince Staples RAP

Proche de la clique Odd Future, souvent comparé à Ice Cube, le jeune Vince Staples frappe fort sur son premier (double !) album, Summertime ’06. Une virée asphyxiante sur le tarmac brûlant de Long Beach. PAR ÉRIC VERNAY

Des vagues blêmes ondulant dans l’obscurité, aussi mystérieuses que menaçantes… La pochette en noir et blanc de Summertime ’06 rappelle beaucoup celle d’un autre premier album, Unknown Pleasures de Joy Division (1979), devenue iconique avec ses courbes blanches émanant du tout premier pulsar découvert. Quel rapport entre le joyau post-punk des rues pluvieuses de Manchester et le rap californien de Vince Staples ? Aucun, si ce n’est l’atmosphère qui s’en dégage, sombre et orageuse. Car la musique du gamin de 22 ans a beau venir de la côte Ouest, elle n’a rien de l’hédonisme canaille et ensoleillé du G-funk d’un Snoop. Son truc, c’est moins les hordes de stripteaseuses en bord de piscine que la plongée dans les bas-fonds. En apnée. Ça tombe bien, les beats concoctés par le vétéran No I.D., anxiogènes au possible avec leurs basses bourdonnantes et leurs tintements métalliques, laissent peu de place aux respirations. On est en plein cauchemar urbain. Vince Staples se méfie visiblement de la séduction pop et de ses trompe-l’œil. Articulé autour du souvenir de

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l’été de ses 13 ans, qui marque pour lui la fin de l’innocence, son album concept n’a d’ailleurs pas de vrai « tube » à proposer aux radios. Le style est réaliste et âpre comme le Ice Cube du début des années 1990, quand l’ex-N.W.A dénonçait l’abandon des ghettos noirs par l’Amérique blanche. Qu’est-ce qui a changé depuis les émeutes de 1992 à Los Angeles, suite au tabassage de Rodney King ? Pas grand-chose, à voir les récents journaux télévisés (Ferguson, Baltimore, etc.). Sauf que cette misère est devenue la matière première d’un show de masse auquel le rap participe, bon gré mal gré. Constat amer, illustré par la conclusion de l’album (le son grésille et s’arrête brutalement, comme si l’on avait éteint la télévision), et par le clip de « Señorita » dans lequel des Noirs et des Latinos se font tirer dessus dans un L.A. zombifié, tandis que de riches Blancs observent la scène sur l’écran de leur poste de télévision. Lucide et cinglant. Summertime ’06 de Vince Staples (Def Jam/Universal)

septembre 2015


sélection

PAR MICHAËL PATIN ET ETAÏNN ZWER

DEABLERIES

ADRIEN

30 MINUTES WITH PERIO

d’ARLT

de Trésors

de Perio

Jusqu’à présent, le meilleur raccourci pour présenter ARLT était d’en faire la trouble réincarnation du duo Areski-Fontaine des années 1970. Mais voilà qui ne semble plus pertinent alors que paraît leur chef-d’œuvre. De la danse nuptiale à la partie à quatre, les frictions produites en studio avec le concours de Mocke et Thomas Bonvallet ont intensifié chaque particularité du couple. Rustres et séductrices, hagardes et extralucides, drôles et effrayantes, ces Deableries jettent un mauvais sort à la chanson française. M. P.

Trésors est un duo parisien qui, dans le champ saturé de la dark pop synthétique, a réussi dès ses débuts à ne sonner comme personne. Ce n’est donc pas un hasard si ce deuxième album porte le même prénom que ses deux auteurs. Enregistré et mixé sans pression, au bord de la mer, Adrien tourne le dos aux buildings électroniques pour perdre son regard dans l’horizon acoustique, jouant avec les déchets de la plage comme s’il s’agissait de perles d’ormeau. Les Trésors sont dans nos têtes. M. P.

Symptôme de l’époque : un microlabel underground édite à cent cinquante exemplaires ce qui s’impose dès la première écoute (et les mille suivantes) comme l’un des plus grands disques pop de l’année. Derrière cette galette, un bel inconnu comme on en cultive de par chez nous et sur qui l’on vous suggère de vous pencher derechef. Parce que des chansons aussi parfaites que « Seeds », « W », « Crust & Dirt » ou « Whoopadoop » cohabitent rarement sur un album, même chez les petits génies des sixties. M. P.

(Almost Musique)

GOLDEN TICKET

(Desire)

CORPO INFERNO

(Objet Disque)

RUB

de Golden Rules

de Mansfield. TYA

de Peaches

Un album qui débute par un sample du génie brésilien Tom Zé peut-il être raté ? Non. La preuve avec Golden Ticket de Golden Rules, association du producteur londonien Paul White et du chanteur floridien Eric Biddines. Soit le parangon d’un rap musical à l’érudition douce, conjuguant habilement tradition et modernité. De quoi charmer les amateurs de l’esthétique Lex Records (Danger Mouse, Jneiro Jarel…) comme ceux de Dâm-Funk ou de Kendrick Lamar. Un ticket gagnant. M. P.

Si vous aimez la pop colorée, le monde tel qu’il va et si vous n’avez pas de second degré, oubliez les entêtantes litanies du duo nantais. Depuis June (2005), la moitié de Sexy Sushi et sa complice osent une chanson française hors piste, entre poésie acide, maelström de voix et de cordes, et glitchs électroniques – omniprésents sur ce quatrième opus ludique et grinçant (« Bleu lagon »), nerveux et fragile (« Jamais jamais »), noir et cinématographique (« La nuit tombe »). Doucement fêlé, puissant, beau. E. Z.

Six ans après I Feel Cream, la reine de l’electro-punk provoc continue de tacler les clichés de genre et les tabous avec ce Rub aussi mal léché que bien gaulé. Avec Vice Cooler en cuisine et Kim Gordon et Feist en invités, Peaches rappe à la coule, alignant sexe, laser butt plug (« Light in Places »), ruptures crasses et virages politico-lubriques (« Dick in the Air ») dans une orgie d’accroches mélodiques (« Dumb Fuck »), de beats hypnotiques et de basses lascives. Une leçon d’empowerment funny, nasty et sexy. E. Z.

(Lex Records)

(Vicious Circle/L’Autre Distribution)

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(I U She Music)


© grant cornett

cultures MUSIQUE

Battles ROCK

Avec La Di Da Di, le trio américain Battles explore les nouvelles technologies pour fusionner math-rock et musiques électroniques en une belle harmonie sonique. PAR WILFRIED PARIS

Après deux albums (Mirrored en 2007 et Gloss Drop en 2011), Battles ouvre de nouveaux horizons musicaux sur La Di Da Di, combinant les motifs répétitifs de Steve Reich, la virtuosité prog de King Crimson et l’abstraction électronique de l’IDM des années 1990. Toujours sur le label fondateur du genre (Warp), le « groupe en réseau », tel qu’il se définit lui-même, utilise de complexes sets de pédales d’effets et d’effets numériques pour produire une musique hybride, entre math-rock et techno organique, développée en polyrythmies savantes, empilements de boucles, microharmonies fourmillantes, aussi dansante que cérébrale. Selon le claviériste et guitariste Ian Williams, « l’histoire de la musique de ces cinquante dernières années est liée à l’émergence de nouveaux outils, de nouvelles technologies. Un groupe comme Black Sabbath a accompagné la création d’amplis électriques plus puissants, par exemple. Les nouveaux outils électroniques sont des moyens pour développer notre créativité. » Le guitariste Dave Konopka complète : « Le but étant de trouver de nouvelles directions dans notre musique,

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des choses qu’on n’a jamais faites auparavant. » Dans ce groupe virtuose et pyramidal, chacun des trois musiciens participe autant des fondations (fréquences graves, basses, rythmes) que du développement (médiums électriques, nerveux, stratifiés) pour atteindre le zénith (aigus, climax, résolutions) d’une transe aussi maîtrisée qu’explosive. Le trio se présente ainsi sur scène en un triangle dont le sommet est cette cymbale placée en hauteur, nécessitant de spectaculaires levers de bras du batteur John Stanier. « C’est important qu’il y ait au moins un instrument qui reste 100 % acoustique, explique ce dernier. C’est plus difficile pour moi, car je dois me réinventer pour chaque album avec un outil extrêmement limité. Mais avoir ce set de batterie minimal au centre du dispositif ancre le groupe dans une culture rock qui est aussi notre base commune. » Et Dave de renchérir : « John est la constante, nous sommes les variables. » Belle alchimie. La Di Da Di de Battles (Warp/[PIAS]) En concert le 30 octobre à la Grande Halle de la Villette (Pitchfork Music Festival)

septembre 2015


agenda PAR ETAÏNN ZWER

LE 9 SEPT.

LE 20 SEPT.

BALLAKÉ SISSOKO & VINCENT SEGAL Suite au sublime Chamber Music (2009), le maître malien de la kora et le violoncelliste français poursuivent leur conversation sur Musique de Nuit, bijou habité de litanies pulsées et lumineuses, entre âme mandingue, baroque et jazz, dévoilé lors d’une envoûtante session.

Bruce Brubaker Invité de la Paris Electronic Week, le pianiste new-yorkais fraîchement signé sur le label InFiné égrènera les pépites de son Glass Piano – album revisitant (réinventant) avec une intensité et une élégance folles l’œuvre de Philip Glass – lors de cette séduisante nocturne électronique inédite.

à la Cité de la musique – Philarmonie 2

au musée de la Vie romantique

LE 15 SEPT.

LE 25 SEPT.

MAC DeMARCO Le génial Canadien viendra défendre les chansons d’amour rêveuses et solaires d’Another One, son quatrième (mini-)album sorti début août. Entre virtuosité nonchalante, pitrerie potache et sensibilité lunaire, l’animal taquine le slacker-rock en douceur et offre une sacrée leçon de coolitude indé.

KILL THE DJ L’irrésistible label parisien fête ses 10 ans et convie ses nouvelles recrues pour un plateau electro hypnotique. En trio avec Mansfield. TYA, Léonie Pernet livrera ses rêveries piano-batterie expérimentales, et Nova Materia (ex-Panico), une création originale à l’énergie sauvage avec la DJ Chloé.

LE 19 SEPT.

DU 25 AU 27 SEPT.

OSTGUT TON ZEHN Ostgut Ton et Mercredi Production s’acoquinent pour célébrer les 10 ans de la mythique écurie berlinoise. Pour ce live anniversaire, focus sur la tendance house du label avec l’élégance deep acid de Steffi, Martyn et ses ritournelles drum ’n’ bass futuristes, Head High, et un set rugueux et sexy de Tama Sumo.

MACKI MUSIC FESTIVAL Deep house jazzy, electro vaudou, pop cosmique… Excitant deuxième round pour le festival cosigné par La Mamie’s et Cracki Records. Ouverture à La Machine du Moulin Rouge, puis cap sur les Yvelines avec Tony Allen, Floating Points, GZA du Wu-Tang, Silk Rhodes, Romare, Moodoïd…

à La Cigale

à La Gaîté Lyrique

au Centre Pompidou

au parc de la mairie de Carrières-sur-Seine


cultures KIDS

CINÉMA

Anina

l’avis du grand

Élise continue d’explorer la planète cinéma en visionnant son premier film uruguayen. L’occasion, pour notre jeune critique, de découvrir le quotidien des élèves des antipodes, et de constater que les enfants du monde entier partagent les mêmes craintes et espoirs. PROPOS RECUEILLIS PAR JULIEN DUPUY

Le petit papier d’ Élise, 7 ans « C’est l’histoire d’Anina, qui a 10 ans et qui est dans de sales draps parce qu’elle s’est battue avec Gysel au sujet du sandwich qu’elle a fait s’envoler sans faire exprès. Du coup, la directrice lui donne une punition : une enveloppe qu’elle n’a pas le droit d’ouvrir avant une semaine. C’est de là que viennent les malheurs d’Anina, qui imagine des choses. D’ailleurs, ses rêves sont bizarres, parce qu’ils mélangent des morceaux d’imagination et de réalité. Je crois que ce film se passe en Espagne, parce que mon école n’est pas la même que celle d’Anina. Déjà, dans mon école, les directrices ne donnent pas des punitions comme ça ; et puis on ne porte pas

d’uniforme. Je n’aimerais pas avoir un uniforme, parce que quand il serait sale je ne pourrais pas aller à l’école. Les gens qui ont fait Anina ont mis toute la force qu’ils avaient dans les dessins et, du coup, le film est très bien fait : on dirait qu’il est dessiné comme dans la vie. En plus, à la fin tout est joyeux : il n’y a plus de mauvaise pensée. C’est même comme ça que l’on voit que c’est la fin, car tous les films pour enfants se finissent bien. » Anina d’Alfredo Soderguit Animation Distribution : Septième Factory Durée : 1h20 Sortie le 30 septembre Dès 6 ans

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septembre 2015

Le premier long métrage de l’illustrateur uruguayen Alfredo Soderguit est le récit hautement subjectif de l’existence d’une fillette de 10 ans apprenant à surmonter sa peur, à faire fi de l’opinion d’autrui et à aller au-delà de ses a priori sur les personnes qui l’entourent. Le film, qui concourait pour l’Oscar du meilleur film étranger en 2014, est une chronique édifiante qui doit beaucoup au portrait très juste du quotidien des enfants de Montevideo, ainsi qu’à une direction artistique splendide. À mi-chemin entre le caractère tangible du papier découpé – à partir duquel ont été créés les personnages – et le dynamisme des techniques numériques employées pour l’animation, le style d’Anina finit de distinguer ce remarquable petit film du tout-venant du cinéma d’animation. J. D.


Le Salsifis du Bengale et autres poèmes de Robert Desnos PAR TIMÉ ZOPPÉ

Après En sortant de l’école (2014), qui regroupait des courts métrages d’animation illustrant des poèmes de Jacques Prévert, Le Salsifis du Bengale… reprend le même concept autour de textes de Robert Desnos. Cette fois encore, la productrice Delphine Maury est allée chercher dans les écoles d’animation françaises de jeunes talents pour mettre en image l’univers surréaliste du poète français dans treize petits films aux graphismes souvent pop et colorés. Les tons et les techniques sont divers, allant du joyeux et dansant Couplet de la rue Bagnolet, coloré au feutre, au plus sombre mais non moins beau Paris, dont la technique mêle du papier découpé, du sable et des végétaux. Collectif Animation Distribution : Gebeka Films Durée : 42 min Sortie le 30 septembre À partir de 8 ans

et aussi PAR SIRINE MADANI

CINÉMA

CINÉMA

Ce programme de six courts métrages regroupe des créations originales venues des quatre coins du monde. Chaque film croque avec finesse et singularité certains traits de caractère de Monsieur Renard : rusé et voleur, gourmand et menteur, tendre et affectueux… De savoureux petits contes qui raviront à coup sûr parents et enfants. LES FABLES DE MONSIEUR RENARD Collectif Animation Distribution : KMBO Durée : 39min Sortie le 16 septembre Dès 3 ans 

Six petites histoires, drôles et attachantes, sur le thème de l’enfance : un oiseau qui doit vaincre sa peur de voler pour rejoindre ses amis sous les tropiques ; Anatole qui traîne sa petite casserole comme il traîne sa différence ; un agneau qui ne bêle pas correctement… Soit un programme idéal pour démarrer la rentrée du bon pied. PETITES CASSEROLES Collectif Animation Distribution : Les Films du Préau Durée : 41min Sortie le 23 septembre Dès 4 ans


cultures LIVRES / BD

BANDE DESSINÉE

Combats

sélection

PAR STÉPHANE BEAUJEAN

PAR S. B.

TUNGSTÈNE

de Marcello Quintanilha (Çà et là)

Dans Combats, l’humoriste Goossens, qui excelle dans la nuance, s’attaque aux grands discours de notre époque. Ayatollahs, moralistes et théoriciens de tout poil se retrouvent au centre de courtes aventures aussi drôles qu’intelligentes. La manière dont l’auteur retourne les débats contemporains pour souligner le grotesque de certaines envolées lyriques ou prises de positions est à elle-seule source de crises de rire intarissables : des voyageurs du futur atterrissent sur une planète Terre transformée en jardin de Versailles géant par des écologistes ; des publicitaires tentent de convaincre le patriarche d’une d’entreprise spécialisée dans la vente de femmes nues de doper ses résultats grâce à une campagne dans laquelle son produit serait mis en valeur par la présence de voitures de sport… Chaque nouvelle rappelle à quel point Goossens développe un humour à part, quand bien même il exerce au sein du magazine Fluide Glacial depuis des années. Son texte malicieux se reconnaît par cette emphase littéraire feinte, cette outrance absurdement romantique qui raille les bons sentiments comme les coups de sang. Quant à ses personnages, aux textures moelleuses, aux silhouettes un peu nonchalantes et pourtant tellement expressives, ils incarnent et désarment en même temps chacune des pensées qu’ils énoncent. Goossens, c’est l’art de tourner en ridicule l’humanité et ses petits travers, sans méchanceté, et surtout avec élégance. En s’attaquant à la démagogie et au prosélytisme de notre civilisation, l’écriture de Goossens libère comme jamais sa poésie comique. Une anthologie parfaite pour s’initier à l’œuvre de ce grand monsieur, ou pour faire son autocritique en douceur. Combats de Goossens (Fluide Glacial)

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Dessin photoréaliste aux expressions légèrement amplifiées, narration en montage alterné qui ménage les surprises et les suspenses, étrangeté de l’atmosphère, et, surtout, sublime portrait d’un Brésil contemporain écrasé par la lumière, Tungstène est la surprise de la rentrée. Ou comment deux braconniers qui pêchent à la grenade déclenchent une tempête d’emmerdements pour tout un tas de personnes. Génial.

KILLOFER TEL QU’EN LUI-MÊME ENFIN

de Killofer

(L’Association)

Les livres de Killofer sont rares, même si l’auteur, lui, se fait toujours très présent dans chacun d’entre eux. En compilant ces récits publiés par le magazine Le Tigre, Killofer reconstruit un journal intime qui s’ouvre sur sa mise à la porte du domicile conjugal. Le caractère anecdotique de ces événements est balayé par la puissance graphique avec laquelle ces tranches de vie sont transformée en monument d’écriture.

septembre 2015

ESPRITS DES MORTS

de Richard Corben (Delirium)

Richard Corben poursuit sa recherche artistique faite d’expériences graphiques renversantes et d’incursions dans les ténèbres du monde d’Edgar Alan Poe. S’il n’est pas de meilleur dessinateur de corps en putréfaction et de château en ruines, ici, la performance vient de l’utilisation de la couleur. Quant aux amateurs de Poe, ils pourront constater à quel point l’auteur construit une relecture aussi personnelle que finement pensée de son œuvre.

DEADLY CLASS

de Rick Remender, Wes Craig et Lee Loughridge (Urban Comics)

Après Black Science, voici la nouvelle série de Rick Remender : l’histoire d’un orphelin qui intègre une étrange école pour jeunes assassins. Son passé cache un mystère, son futur le prédestine à l’assassinat de Ronald Reagan. Narration ultra rythmée et dessin tout en ruptures portent cette frénétique plongée dans les années 1980 qui cherche à retranscrire la violence qui animait la jeunesse de l’époque.


cultures SÉRIES

polar

1992

Remontant à la source des maux qui gangrènent l’Italie depuis plus de vingt ans, la chronique polyphonique 1992, découverte au festival Séries Mania et diffusée ce mois-ci par OCS, confirme les ambitions critiques des productions transalpines.

© d. r.

PAR GUILLAUME REGOURD

Pour les Italiens, 1992 marque un tournant. Cette année-là, l’opération « Mains propres » sonne le glas de la Première République et de son système de potsde-vin généralisés. À travers un personnage de flic milanais, 1992, la série, suit de près l’enquête qui éclaboussa jusqu’à l’ancien président du Conseil Bettino Craxi. L’avènement du berlusconisme y est également esquissé. Ce premier volet, d’une trilogie qui s’étendra jusqu’en 1994, confirme les intentions du réseau Sky, déjà derrière la série Gomorra, de bousculer une télévision italienne autrefois si inoffensive. Avec en tête le modèle House of Cards, les scénaristes

de 1992 ne se gênent pas pour dénoncer le cynisme du Cavaliere qui, justement, fit des chaînes privées la clé de voûte de sa stratégie de conquête du pouvoir. Il n’y a qu’à voir Notte, chargé de faire avaler à l’opinion publique la couleuvre d’un fallacieux renouveau politique, se féliciter de ce que la crise contraigne les gens à rester chez eux devant le poste. Surprise devant une émission de variétés, sa propre fille lui rétorque, pas bien convaincante : « Je la regardais avec un point de vue critique. » En 1992, une boutade. En 2015, une réalité, en partie grâce à des séries comme celle-ci. Saison 1 sur OCS Max

© d. r. ; amc

sélection

NARCOS Les narcotrafiquants fascinent. Avant la sortie au cinéma, le 7 octobre, de Sicario, Netflix s’intéresse à l’histoire du tristement célèbre cartel de Medellín. Cette fresque violente repose largement sur la prestation de Wagner Moura (Troupe d’élite). Dans le rôle de Pablo Escobar, il est impressionnant. Saison 1 disponible sur Netflix

Livre L’UNIVERS DES SÉRIES TV

Dans la grande tradition des beaux-livres Taschen, cette somme, qui pèse près de 5 kg, pourrait sembler destinée à caler avantageusement un meuble. Mais au-delà de sa très belle et pertinente iconographie, ses textes sur quelque soixante-dix séries, toutes produites ces vingt-cinq dernières années, constituent une bonne surprise. Rédigés par une équipe de critiques et d’universitaires allemands, ils donnent envie de voir ou de revoir les incontournables The Wire, Twin Peaks ou encore Borgen, une des rares séries non anglo-saxonnes de cette sélection peut-être un peu trop tournée vers les États-Unis. G. R. L’Univers des séries TV. Le meilleur des 25 dernières années de Jürgen Müller (Taschen)

PAR G. R.

HALT AND CATCH FIRE Halt and Catch Fire revient cartographier les premiers soubresauts de l’informatique grand public en mettant cette fois l’emphase sur deux personnages féminins – et notamment Cameron Howe (Mackenzie Davis), à la tête d’une boîte de jeux en ligne. Une petite série dont on ne parle pas assez. Saison 2 sur Canal+ Séries

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MAJOR CRIMES À sa prise de poste, la nouvelle chef de la police de Los Angeles (Mary McDonnell) inaugure une politique basée sur la négociation des peines… Ce ressort juridique offre un second souffle bienvenu à une franchise certes ancienne mais pas vieillotte – Major Crimes est la suite de The Closer. Saison 1 en DVD chez Warner Home Video


Dancing Grandmothers

Ottof / Dancing Grandmothers DANSE

Loin des clichés qui animent encore le milieu de la danse (une discipline pour muscles jeunes, glorieux, aseptisés), deux chorégraphes auscultent le passage du temps sur les corps d’interprètes âgés. PAR ÈVE BEAUVALLET

« À peu de chose près, la situation faite aux vieux par notre xxe siècle ne serait pas sans rappeler celle des femmes au xixe (siècle), le droit de vote en plus […] Ces sans-voix font leurs petites affaires en marge, collectivement transparents, comme jadis les femmes au foyer. » On n’a pas pu vérifier combien d’artistes avaient lu le diagnostic établi par l’universitaire français Régis Debray dans son corrosif Plan vermeil. Modeste proposition (Gallimard, 2004), mais nombre d’entre eux semblent en tout cas avoir réagi à ce constat en multipliant et diversifiant les représentations de corps d’un âge avancé. Sur les plateaux, le phénomène est flagrant : vingt-cinq personnes âgées de 60 à 90 ans pour Le Sacre du printemps chorégraphié par Thierry Thieû Niang et Jean-Pierre Moulères en 2011 ; des personnes âgées encore, spécialement sélectionnées pour les chorégraphies de Mathilde Monnier (City Maquette, en 2009) ou du jeune collectif (LA)HORDE (Void Island, en 2014)… En ce début de saison, deux créations originales présentées dans le cadre du Festival d’automne à Paris jouent elles aussi avec les valeurs attribuées à la vieillesse, avec l’esthétique, le rythme et les

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attentes liées aux corps « âgés ». La première, Ottof (une pièce minimaliste, hypnotique, qui a troublé les spectateurs du festival Montpellier Danse cet été), est née d’un dialogue que la chorégraphe marocaine Bouchra Ouizguen nourrit depuis des années avec des chikhates à la retraite (des danseuses et chanteuses populaires) âgées de 52 à 65 ans. La seconde, Dancing Grandmothers, est le fruit d’un travail documentaire mené par la chorégraphe sud-coréenne Eun-Me Ahn et participe d’une trilogie à caractère anthropologique (les deux autres volets de cet œuvre sont intitulés Teen Teen et Middle Aged Men) : inviter des grands-mères sud-coréennes à se remémorer les tubes de leur jeunesse et les gestes qui leur sont liés. Soit deux façons d’interroger la mémoire des corps et les traces du temps, loin des représentations esthétiquement correctes généralement privilégiées par le marketing senior. Ottof de Bouchra Ouizguen, du 16 au 20 septembre (Festival d’automne à Paris) Dancing Grandmothers d’Eun-Me Ahn, du 25 au 27 septembre au Théâtre de la Ville (Festival d’automne à Paris)

septembre 2015

© youngmo choe

cultures SPECTACLES


agenda PAR È. B.

au Studio de la Comédie-Française

DU 22 SEPT. AU 11 OCT.

BORIS CHARMATZ Programmé en ouverture d’une saison riche en initiatives originales, Vingt danseurs pour le xxe siècle, conçu par le chorégraphe conceptuel Boris Charmatz, s’annonce comme une déambulation dans les espaces publics du Palais Garnier où se croisent fantômes de la danse et grands solos historiques. à l’Opéra Garnier

DU 24 AU 26 SEPT.

publique. Très attendue, En souvenir de l’Indien, la nouvelle création d’Aude Lachaise, déjà remarquée avec son one-woman-show Marlon.

à la Cartoucherie (Vincennes), à la Maison des arts de Créteil et à la Briqueterie (Vitry-sur-Seine)

DU 24 SEPT. AU 16 OCT.

© sdeliquet

DU 15 SEPT. AU 25 OCT.

MARIE RÉMOND ET SÉBASTIEN POUDEROUX Ils nous avaient tous deux charmés sur scène dans André, biopic original d’Agassi. Les jeunes Marie Rémond et Sébastien Pouderoux, copains de promotion au Théâtre national de Strasbourg, remettent ça avec Comme une pierre qui… Cette fois, ils décortiquent les écrits que Greil Marcus a produits autour du tube de Bob Dylan Like a Rolling Stone.

JULIE DELIQUET ET LE COLLECTIF IN VITRO Animés par un amour des plans-séquences (jolies scènes de tablées géantes) et une réflexion autour de l’héritage générationnel formulés dans un triptyque chaleureusement salué l’an dernier (Des années 70 à nos jours), les comédiens du collectif In Vitro poursuivent leur recherche avec Catherine et Christian (fin de partie), sorte d’épilogue, autour du deuil.

au Théâtre Gérard Philipe (Saint-Denis) (Festival d’automne à Paris)

© sarah oyserman

DU 30 SEPT. AU 3 OCT.

LES PLATEAUX DE LA BRIQUETERIE Accueillis dans trois lieux, ces plateaux rassemblent dix-sept chorégraphes internationaux émergents pour trois jours de présentation

VINCENT THOMASSET L’artiste Julien Prévieux fait son effet depuis les années 2000 avec ses mignonnes Lettres de non-motivation formulées comme un pied-de-nez aux valeurs de l’entreprise et au personal branding (le marketing personnel). La probabilité pour que le metteur en scène Vincent Thomasset (qui les adapte sur scène) en fasse une œuvre d’ampleur est élevée. au Centre Pompidou


cultures ARTS

agenda PAR ANNE-LOU VICENTE

© jeff wall

DAN GRAHAM Après le toit de la Cité radieuse de Le Corbusier à Marseille (MaMo), et avant la place Vendôme, à Paris, des œuvres de l’artiste américain sont visibles dans sa galerie parisienne, dont un nouveau « pavillon », dénommé Passage intime, composé de deux parois incurvées en acier inoxydable et en verre semi-réfléchissant formant un passage étroit que les visiteurs sont invités à emprunter.

Jeff Wall, Diagonal Composition, 1993

EXPOSITION

Jeff Wall PAR LÉA CHAUVEL-LEVY

« Smaller Pictures », jusqu’au 20 décembre à la Fondation Henri Cartier-Bresson

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chez Florence Loewy… by Artists

DU 11 SEPT. AU 6 DÉC.

à la galerie Marian Goodman

JUSQU’AU 11 OCT.

SORTIR DU LIVRE Réunissant artistes et chercheurs travaillant autour de territoires désertés ou fragilisés par des conflits, le collectif Suspended Spaces réinterprète ici les œuvres et les publications qu’il a produites autour de trois de ces espaces en suspens : la ville fantôme de Famagusta à Chypre, le chantier inachevé de la foire internationale de Tripoli au Liban, conçu par Oscar Niemeyer, et le musée d’art contemporain de Niterói, du même architecte.

à Mains d’Œuvres (Saint-Ouen)

JUSQU’AU 31 OCT.

© claude closky

Dès la fin des années 1970, ses photographies grand format montées sur caissons lumineux ont acquis une reconnaissance mondiale. Mais, à presque 70 ans, c’est un autre aspect de son travail que le Canadien Jeff Wall a choisi de présenter à la Fondation Henri Cartier-Bresson. L’exposition « Smaller Pictures » dévoile ainsi trente-quatre clichés de petite taille pris de la fin des années 1960 à aujourd’hui et tous sélectionnés par ses soins. Si le format surprend d’abord, la beauté formelle s’impose. Scènes de la vie quotidienne et autres sujets très banals – comme dans Clipped Branches (1999), qui représente un simple tronc d’arbre, ou dans Diagonal Composition (1993), qui montre un évier vétuste sur lequel gît un reste de savon –, empruntent autant à la photographie documentaire qu’à la composition picturale, chaque cliché clamant haut et fort l’intérêt de Jeff Wall pour l’histoire de l’art. Il y a en effet toujours dans ses images un clin d’œil savant à la peinture d’Édouard Manet, ou à celle de Diego Velázquez que l’artiste a découvert lors d’un voyage en Europe en 1977. Comme pour ses iconiques grands formats, Jeff Wall utilise ici le procédé spectaculaire du caisson lumineux, technique qui fait vivre les images comme aucune autre en leur conférant une étonnante matière, renouant par certains égards avec la stéréo­ scopie. Dans les faits ? L’artiste tire d’abord ses photos sur papier transparent, puis les pose sur un tissu blanc et les place dans un caisson à éclairage électrique. Le résultat, éblouissant, rebaptisé « tableau photographique » par les critiques d’art, fait réfléchir au statut de la photographie, si proche ici de son aînée la peinture.

exemplaires), l’artiste conceptuel français propose de multiplier par trois l’accrochage de l’exposition. Une façon, non dénuée d’humour, d’(ab)user de la répétition pour définitivement défaire l’œuvre d’art de son caractère unique.

© courtesy blum & poe, los angeles

JUSQU’AU 8 OCT.

Claude Closky, Lelel, 2015 CLAUDE CLOSKY Claude Closky présente une sélection de ses œuvres produites entre 1995 et 2015. Tel un clin d’œil à l’essence même du « multiple » (une œuvre éditée en plusieurs

septembre 2015

Kõji Enokura, Symptom—Sea-Body (P.W. – No. 40), 1972 TOUT LE MONDE En guise de cimaises, Claire Le Restif, commissaire de l’exposition et directrice du Crédac, a opté pour des panneaux d’affichage que viennent recouvrir les œuvres de vingt-deux artistes internationaux. Poétiques, voire politiques, elles ont pour points communs une économie de moyens et une certaine forme de lenteur et de fragilité. au Crédac (Ivry-sur-Seine)

DU 24 SEPT. AU 4 JANV.

UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’AVENIR Inspirée du livre de Jacques Attali du même nom, cette exposition pluridisciplinaire réunit œuvres du passé et créations contemporaines (Camille Henrot, Ai Weiwei, Mark Manders…) autour de quatre thématiques (les grands empires, l’élargissement du monde…) dans le but de proposer un récit du passé susceptible d’éclairer notre vision du futur. au musée du Louvre


cultures JEUX VIDÉO

FICTION INTERACTIVE

Her Story

Porté par une idée géniale – l’exploration des archives vidéo d’une série d’interrogatoires de police à l’aide de mots-clés –, Her Story bouscule avec brio les codes du polar interactif. Une réussite conceptuelle doublée d’une enquête passionnante. PAR YANN FRANÇOIS

L’EXPÉRIENCE DU MOIS EVERYBODY’S GONE TO THE RAPTURE (Sony/PS4)

À l’écran, l’interface Windows vieillotte d’un petit commissariat de province. En guise d’icônes, un fichier texte, quelques instructions lapidaires et une base d’archives vidéo. À l’intérieur de celle-ci, cinq séquences filmées à des dates différentes mais liées à une même enquête – l’interrogatoire d’une jeune femme entendue comme témoin principal dans une sombre affaire de meurtre. Pour voir d’autres vidéos de l’entretien, il suffit de taper des mots-clés dans un moteur de recherche. Libre au joueur de taper le mot de son choix et d’explorer cette base de données pour reconstituer les faits. Si le personnage interrogé, campé par une excellente actrice, affiche une attitude

impassible en toutes circonstances, ses révélations deviennent, elles, de plus en plus troublantes au fur et à mesure de nos découvertes. En dépit d’une économie de moyens extrême (une interface très limitée, un cadre fixe…), Her Story nous plonge progressivement dans les méandres d’une histoire tentaculaire où la plus cruelle des vérités peut se cacher derrière le mot-clé le plus anodin. Avec son moteur de recherche comme seul outil d’investigation, Her Story invente une nouvelle forme de polar interactif dans laquelle intuition et faux-semblants mènent la danse.  Her Story (Sam Barlow/PC, Mac, iOS)

3 perles indés VICTOR VRAN

(EuroVideo Medien/PC)

Dans cette chasse aux monstres en terres gothiques, le héros campe un mercenaire badass et taiseux digne des plus grandes séries B. Ça court, ça flingue à tout va, ça ne réfléchit pas des masses, mais peu importe. Concentré d’action au rythme sauvage, Victor Vran est une excellente alternative indé à Diablo, son modèle évident.

PAR Y. F.

RONIN

(Devolver Digital/PC)

Infiltrée dans une base gardée par des hommes armés jusqu’aux dents, l’héroïne a pour seule arme son katana et pour seul atout son agilité. À chaque combat, le temps s’arrête. À nous de calculer chacun de ses mouvements pour atteindre l’ennemi tout en esquivant ses tirs… Ronin s’impose comme une nouvelle référence du combat chorégraphié et tactique.

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septembre 2015

Dans les rues d’une bourgade anglaise mystérieusement dépeuplée, le joueur fouille chaque habitation en quête d’explications. À certains endroits clés, des séquences mémorielles rejouent les derniers instants des habitants avant la tragédie. Entre surnaturel et mythologie religieuse (le ravissement chrétien), Everybody’s Gone to the Rapture est une œuvre (trop ?) hermétique qui réussit tout de même à instaurer un contraste saisissant entre son cadre pittoresque (l’Angleterre bucolique) et la mélancolie de son récit apocalyptique. Y. F.

GUILD OF DUNGEONEERING

(Gambrinous/PC, Mac)

Guild of Dungeoneering mélange jeu de rôle et cartes à collectionner d’une drôle de façon. Sur un plateau de jeu, le joueur doit tracer son itinéraire au moyen des cartes thématiques (salle, monstre, trésor) qu’il reçoit aléatoirement à chaque tour. Si le concept peut déstabiliser, il ne tarde pas à révéler un jeu hautement malin et riche en défis.


sélection par Y. F.

BATMAN. ARKHAM KNIGHT

TEMBO THE BADASS ELEPHANT

Menacée par l’Épouvantail et ses attentats au gaz, la population de Gotham fuit la ville, la laissant aux mains de ses super-vilains. Pour la première fois, on parcourt Gotham au volant de la Batmobile. Mais la force de cet Arkham Knight reste définitivement sa mise en scène. Victime du gaz délirant, Batman traverse une ville hantée par ses fantômes dans des séquences d’une exceptionnelle beauté. Un grand cru.

Surfant sur la nostalgie de sa mascotte Sonic, Sega édite un nouveau jeu de plate-forme et de course éclair dans la plus pure tradition du hérisson bleu. Sauf qu’ici, le héros est un éléphant acrobate shooté au beurre de cacahuète. Volontiers loufoque, animé et coloré comme un comics, Tembo the Badass Elephant n’en oublie pas l’essentiel : un gameplay vif et sautillant qui aligne morceaux de bravoure et défis hardcore sans temps mort.

LITTLE BATTLERS EXPERIENCE

(Nintendo/Wii U)

(Warner Interactive/ PC, PS4, One)

(Nintendo/3DS)

Dans un Japon futuriste, les enfants ne jurent plus que par les LBX, ces combats de robots téléguidés dans des arènes miniatures. Le jeune héros se retrouve embringué dans une sombre histoire de complot politique qu’il va devoir déjouer au moyen de ses jouets. Si son scénario prête souvent à sourire, cette nouvelle licence des créateurs du Professeur Layton se révèle être un excellent jeu de rôle, très bien équilibré entre combats et collectionnite de mecha.

(Sega/PC, PS4, One)

DEVIL’S THIRD

L’épopée sanglante d’un mercenaire samouraï à l’accent russe réalisée par un Japonais (le créateur de Dead or Alive et de Ninja Gaiden) ne pouvait déboucher que sur un jeu biscornu. S’il semble tout droit sorti des années 1990, avec sa testostérone et son action écervelée, Devil’s Third n’en garde pas moins un certain charme. Celui d’une œuvre tellement bas du front qu’elle en devient fascinante. D’une difficulté parfois rebutante, ses combats sauront séduire les plus maso.


cultures FOOD

TENDANCE

Ça nous botte ! Depuis quelques mois, la cuisine italienne effectue un retour en force à Paris. Colorée, généreuse et pleine de caractère, elle s’incarne dans des lieux nouveaux où l’on mange sans chercher l’effet de mode ou la prise de tête. Rafraîchissant !

SUCCESSION

© maria spera

© d. r.

PAR STÉPHANE MÉJANÈS

Denny Imbroisi, c’est d’abord un sourire. Entre sa collection personnelle quasi complète du guide Michelin et des paquets de pâtes italiennes à foison, l’accueil est chaleureux dans cette trattoria qu’il a baptisée du prénom de sa sœur. Sur une banquette ou une chaise, on s’abandonne à la créativité du Calabrais de 26 ans aperçu dans Top Chef en 2012. Mais c’est au contact de William Ledeuil (Ze Kitchen Galerie) et d’Alain Ducasse (Le Jules Verne) qu’il a appris son métier. Après un vrai Spritz, on embarque pour un joyeux voyage, accompagné notamment par le limoncello ou l’alcool de réglisse préparés avec amour par le papa de Denny. On ne

résiste pas à l’appel de la pasta. La carbonara du chef fait bruisser tout Paris de plaisir : spaghettoni, émulsion à l’oignon et au guanciale (joue de porc séchée), grana padano râpé, jaune d’œuf et pancetta. Et sans crème, malheureux, on ne badine pas avec la recette originale. On se rue aussi sur les gamberoni marinées, gaspacho de concombre, pomme verte, tarama, oseille rouge, ou sur l’addictif capucc’Ida aux spéculoos, glace noisette, crème gianduja et mousse de café. Menus : de 30 € (midi) à 89 € (menu « tout pâtes » en sept plats le soir) Ida 117, rue de Vaugirard – Paris XVe Tél. : 01 56 58 00 02

DANSONS CHEZ CAPUCINE Elles sont culottées, les sœurs Melis, Stefania et Federica, de passer derrière Fabrizio Ferrare et son Caffè dei Cioppi, restaurant de poche adulé par les esthètes. Mais le pari est déjà gagné. Car Stefania, l’aînée, jusque-là spécialiste de la salle, n’a pas voulu délivrer une copie gastronomique, mais plutôt concevoir un lieu à la coule. Elle a été épaulée en cela par son compagnon, Simone Tondo, jeune chef bourré de talent et créateur de Roseval. On s’y régale de polpettes, de lasagnes ou de carpaccio de viande et de poisson. Prix : de 15 € à 25 €. Capucine 159, rue du FaubourgSaint-Antoine – Paris XIe Tél. : 01 43 46 10 14

l’Italie dans tous ses états A MERE « Ceci n’est pas un bobun », proclame une pancarte sur la porte du lieu, qui fut un restaurant asiatique. Maurizio Zillo est italien, et il décline l’amertume comme personne. Il ose aussi des accords inédits : bœuf, mimolette, poutargue, ou chocolat, rhubarbe, estragon, anguille. Juan Arbelaez (du Plantxa, à Boulogne-Billancourt) l’accompagne, c’est un gage de qualité. 49, rue de l’Échiquier – Paris Xe Tél. : 01 73 20 24 52

OBER MAMMA Après Big Mamma en 2014 et East Mamma au printemps 2015, Victor Lugger et Tigrane Seydoux ont ouvert Ober Mamma avant l’été. Ici, c’est l’Italie dans son plus simple appareil, avec des produits achetés directement aux producteurs. Assiettes à partager (charcuterie et fromages de compète), plats (de 10 € à 18 €) ou pizzas (de 12 € à 15 €), tout est parfait. 107, boulevard Richard-Lenoir –Paris XIe Tél. : 01 43 41 32 15

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PAR S. M.

BOCCA ROSSA Sylvain Sendra revendique ses origines transalpines. Le chef étoilé du restaurant Itinéraires s’est fait un petit plaisir en ouvrant Bocca Rossa de l’autre côté du pâté de maison. Il a imaginé une vraie trattoria où tout est fait maison, à commencer par les pâtes et les raviolis (sur place ou à emporter). Bon plan : le généreux brunch du dimanche (25 €). 8, rue de Poissy – Paris Ve Tél. : 09 51 88 52 44


cultures MODE

© but sou lai

© d. r.

CAPSULE

EXPOSITION

Alber Elbaz / Lanvin Manifeste

CHRISTOPHE LEMAIRE pour UNIQLO Friand de collaborations, le géant japonais a fait appel au créateur français Christophe Lemaire, ancien D. A. du prêt-à-porter féminin d’Hermès, réputé pour ses coupes épurées et ultra élégantes, afin de concevoir des modèles homme et femme pour l’automne-hiver 2015-2016. Une collection capsule, disponible à partir du 2 octobre, qui devrait allier chic minimaliste, matières nobles (notamment la maille et le cachemire) et prix doux. R. S. LIVRE

© penguin random house

Après l’exposition « Jeanne Lanvin » au Palais Galliera, c’est au tour de la Maison européenne de la photographie de célébrer la griffe française en mettant en lumière le travail de son actuel directeur artistique, Alber Elbaz. PAR RAPHAËLLE SIMON

Une forêt de caissons lumineux gigantesques, une salle entièrement rouge dans laquelle trônent, comme des clins d’œil, des photos sur lesquelles figure au moins une silhouette rouge, des murs entiers recouverts de miniphotos comme dans une chambre d’ados, des installations vidéos qui se font échos par écrans interposés… On est loin des accrochages ultra traditionnels proposés par la MEP. Et pour cause, l’exposition « Alber Elbaz / Lanvin. Manifeste » ne vise pas à célébrer l’œuvre d’un photographe mais celle d’un créateur de mode, Alber Elbaz, D. A. de la maison Lanvin depuis 2001, à travers quelque 450 photos prises par ses collaborateurs depuis une dizaine d’années. Se distinguent d’emblée les clichés pris par les photographes officiels de la maison dans les

coulisses ou sur les podiums des défilés, notamment les magnifiques images hyper contrastées et surexposées de But Sou Lai, qui font ressortir le travail incroyable d’Elbaz sur la couleur, ou les portraits des mannequins à la mine pâle et au regard vague signés James Bort, qui font penser aux toiles des maîtres flamands. À côté de ces images officielles hyper léchées, des petites photos de vêtements en cours de construction prises à la va-vite par des modélistes pendant des essayages, ou des captures des silhouettes à la bouche en cœur croquées au feutre noir par Alber Elbaz… Autant d’images qui dévoilent en beauté les coulisses de la création du designer israélo-américain. jusqu’au 31 octobre à la Maison européenne de la photographie

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WHERE IS KARL? Directeur artistique de Chanel, de Fendi et de sa propre ligne, Karl Lagerfeld est sur tous les fronts de la mode. Rien d’étonnant à ce qu’il soit le héros de la version parodique d’Où est Charlie ? illustrée par Michelle Baron. Du Grand Palais à un gala au MET, en passant par un shooting à Dubai, on s’amuse donc à chercher l’homme au catogan aux côtés d’Anna Wintour ou de Kristen Stewart dans une dizaine de décors foisonnants. R. S. Where’s Karl? de Stacey Caldwell et Ajiri A. Aki (Penguin Random House), disponible le 15 septembre


pré se nte

© elisabeth carecchio

SPECTACLE

DARIA DEFLORIAN ET ANTONIO TAGLIARINI Avec Reality, ces deux comédiens et metteurs en scène italiens donnent vie aux écrits de Janina Turek, une Polonaise qui recensa pendant cinquante ans chaque fait de son existence dans les moindres détails. Soit une célébration du quotidien dans laquelle se croisent poésie de la routine et réflexions autour de la télé-réalité. S. M. du 30 septembre au 11 octobre au théâtre national de La Colline

© d. r.

THÉÂTRE

COURT MÉTRAGE

Pourquoi la maison Kenzo a-t-elle fait appel à Gregg Araki (Mysterious Skin) pour concevoir un court métrage, Here Now, mettant en scène sa collection automne-hiver 2015 ? Parce que ladite collection siérait parfaitement aux ados timbrés de Nowhere, l’un de ses films les plus fous. PAR CLAUDE GARCIA

Dans les années 1990, Gregg Araki a réalisé sa fameuse Teen Apocalypse Trilogy réunissant Totally Fu**ed Up (1993), Doom Generation (1995) et Nowhere (1997). Ce dernier, présenté à l’époque comme un « Beverly Hills 90210 sous acide » par son distributeur, empruntait les codes de l’esthétique MTV qu’il hystérisait par le biais d’une forte stylisation du décor et des costumes. C’est certainement l’esprit très nineties des vêtements dans ce film, tout en couleurs saturées, qui a amené Carol Lim et Humberto Leon, les directeurs artistiques de Kenzo, à confier à Araki la réalisation d’un film pour promouvoir leur nouvelle

collection. Here Now reprend les personnages de Nowhere (Dark, Cowboy, Bart…), incarnés par de nouveaux acteurs, et les fait se croiser dans une cafétéria anxiogène, sur fond de musique shoegaze. Here Now se base sur la trame scénaristique de Nowhere : Dark est toujours fou amoureux de Mel, Cowboy souffre encore du fait que son petit ami Bart est un junkie… Diffusé dans les salles MK2 du 23 septembre au 6 octobre, ce court métrage permet de vérifier que l’ambiance mystérieuse et déjantée défendue par Araki est toujours aussi juvénile et actuelle.  Here Now de Gregg Araki, du 23 septembre au 6 octobre dans les salles MK2

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© marcel hartmann

Here Now FLEUR DE CACTUS Un dentiste fait croire à son amante qu’il est marié. Ce mensonge risque d’être découvert quand celle-ci exige de rencontrer sa femme… Une comédie de Pierre Barillet et Jean-Pierre Grédy, dans la plus pure tradition du boulevard, dans laquelle Catherine Frot retrouve Michel Fau après lui avoir donné la réplique à l’écran dans Marguerite de Xavier Giannoli. S. M. à partir du 25 septembre au Théâtre Antoine

LIVRE JR De ses débuts comme graffeur à ses photographies monumentales dans les rues de Paris, Rio de Janeiro ou Jérusalem, cet ouvrage de 150 pages retrace l’ensemble de la carrière de l’artiste français JR. Il comporte notamment une biographie en bande dessinée signée Joseph Remnant, des photos de ses séries iconiques, ainsi que des images inédites de ses projets futurs, le tout magnifiquement présenté. S. M. JR. L’art peut-il changer le monde ? (Phaidon)


L’actualité DES salles COURS

Histoire de l’art PAR CLAUDE GARCIA

A

vis aux assoiffés de culture : le MK2 Grand Palais accueille cette année des cours hebdomadaires d’histoire de l’art. Regroupés en trois cycles chronologiques étalés sur l’année scolaire – « Du Moyen Âge au xii e siècle » jusqu’en décembre, « Du Baroque à l’Art nouveau » de janvier à mars, puis « L’art du xx e siècle » d’avril à juin –, ces cours, d’une durée d’une heure et demie, sont assurés par une équipe de jeunes historiens avides de transmettre leur savoir mais aussi d’échanger avec le public. Un nouveau rendez-vous initié par MK2 avec l’agence de médiation culturelle Des mots et des arts, fondée par Morgane Pfligersdorffer, diplômée d’histoire de l’art, et Laure Benacin, passée par une grande école de commerce. Leur credo ? Rendre l’art accessible à tous tout en proposant un contenu pointu – elles organisent aussi, tout au long de l’année, des visites guidées dans des musées et des balades pour découvrir le patrimoine parisien. Pour assister aux cours d’histoire de l’art au MK2 Grand Palais, on peut acheter un billet à l’unité, ou bien souscrire à un abonnement, par cycle trimestriel ou à l’année. « Quattrocento », « Nabis » et « Bauhaus » ne sonneront bientôt plus seulement comme des mots exotiques à votre oreille.

les mardis, de 20h à 21h30, à partir du 22 septembre, au MK2 Grand Palais Inscriptions et programme complet : www.desmotsetdesarts.com

Nouveau rendez-vous mensuel au MK2 Bibliothèque : toute l’année, à compter d’octobre, des cours de photographie seront dispensés par des artistes, des professionnels et des blogueurs. Organisés par la galerie Mobile Camera Club, ces ateliers, qui se dérouleront chacun sur une journée, aborderont différents aspects de la pratique photographique, de la technique de prise de vues au post-traitement (retouches à l’aide de logiciels ou d’applications) des clichés. Bon à savoir : les thèmes sont à choisir en fonction de la technique.

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septembre 2015

En effet, certains cours ne seront destinés qu’à la photographie au smartphone ; d’autres, comme « Sur les traces de Willy Ronis », le 10 octobre, seront réservés aux autres types d’appareils ; et une troisième catégorie de cours accueillera tous les supports. Il est temps de ressortir votre vieil argentique du tiroir ou de passer le cap du filtre Earlybird d’Instagram sur votre mobile. C. Ga. à partir du 10 octobre au MK2 Bibliothèque Programme complet et réservations : www.mobilecameraclub.fr


L’actualité DES salles

la rentrée philo PAR CLAUDE GARCIA

C’est la rentrée : il est temps de remettre son cerveau en marche avec ces conférences de philosophie, discipline mise à l’honneur, cette année encore, dans les cinémas MK2. Au MK2 Hautefeuille, le romancier et philosophe Charles Pépin repart pour une quatrième saison de ses Lundis Philo, tous les lundis à 18h15, dès le 7 septembre. L’occasion de méditer et de dialoguer sur des questions existentielles telles que « Qu’est-ce que l’essentiel ? », « Aimer, jusqu’où ? » ou encore « L’espoir fait-il vivre ou mourir ? ». Mais ce n’est pas tout. Après le succès des séances Rock’n Philo l’année passée, le musicien et philosophe Francis Métivier revient tous les mois au MK2 Grand Palais, à partir du 9 octobre à 20 heures, avec de nouveaux « philo-concerts » dans lesquels il alterne reprises rock et commentaires sur leur dimension philosophique. Au programme de cette deuxième

CYCLES

AVANT-PREMIÈRES

le 14/09

LES LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « La philosophie peut-elle nous sauver ? » >MK2 Hautefeuille à 18h15

le 21/09

LES LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « À quoi servent les amis ? » >MK2 Hautefeuille à 18h15

le 22/09

UNE HISTOIRE DE L’ART « L’Antiquité, berceau de l’histoire de l’art. » >MK2 Grand Palais à 20h

le 22/09

UNE HISTOIRE DE L’ART « Les prémices de l’art médiéval. » >MK2 Grand Palais à 20h  

le 22/09

CINÉ BD En partenariat avec Dargaud, à l’occasion de la parution de Tyler Cross. Angola, rencontre et séance de signature avec le scénariste Fabien Nury et le dessinateur Brüno, suivies de la projection

CONFÉRENCES

saison : « Le Rock est-il un art ? », « Peut-on créer artificiellement les émotions ? » ou « Rap ft. Philo »… De quoi électrifier nos méninges. C. Ga. Cycle Lundis Philo de Charles Pépin à partir du 7 septembre au MK2 Hautefeuille Cycle Rock’n Philo de Francis Métivier à partir du 9 octobre au MK2 Grand Palais

RENCONTRES

EXPOSITIONS

d’Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia de Sam Peckinpah. >MK2 Quai de Loire à 20h

le 24/09

VERS L’AUTRE RIVE Avant-première en présence du réalisateur Kiyoshi Kurosawa. >MK2 Odéon à 20h30

le 24/09

MARYLAND Avant-première en présence de la réalisatrice Alice Winocour et des acteurs Diane Kruger et Matthias Schoenaerts. >MK2 Bibliothèque à 20h30

le 28/09

LES LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « Et si nous vivions enfin éveillés ? » >MK2 Hautefeuille à 18h15

le 29/09

SOIRÉE PREMIERS PAS En partenariat avec le magazine Bref, projection des courts métrages De l’autre côté de Nassim Amaouche, È pericoloso sporgersi de Jaco Van Dormael,

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JEUNESSE

La Règle de trois de Louis Garrel, La Ville lumière de Pascal Tessaud et J’aime beaucoup ce que vous faites de Xavier Giannoli. >MK2 Hautefeuille à 20h

le 05/10

LES LUNDIS PHILO DE CHARLES PÉPIN « Perdre son temps : plaisir ou malheur ? » >MK2 Hautefeuille à 18h15

le 06/10

CINÉMADZ En partenariat avec le site mademoiZelle.com, projection de Inception de Christopher Nolan. >MK2 Bibliothèque à 20h

le 06/10

UNE HISTOIRE DE L’ART « L’art roman. » >MK2 Grand Palais à 20h

le 08/10

CARTE BLANCHE Carte blanche à Arthur H, avec rencontre et projection d’un film de son choix. >MK2 Quai de Seine à partir de 20h


L’actualité DES salles

L’ŒIL Du

MOBILE CAMERA CLUB La galerie parisienne, spécialisée dans les photos prises au smartphone, a sélectionné pour Trois Couleurs trois clichés d’artistes mobiles autour du thème « Jeux d’enfant ». Le Mobile Camera Club expose actuellement les œuvres de photographes mobiles dans les halls de quatre cinémas MK2.

Ci-dessus à gauche : Leny Bagshop, Pyramide, 2015 Ci-dessus à droite : Chulsu Kim, Shabondama, 2014 Ci-contre : Andrea O’Reilly, Summa Slumba, 2015

« Avatars #Autoportraits », jusqu’au 30 septembre à la galerie Mobile Camera Club (56, rue la Bruyère – Paris IXe) et dans les MK2 Bibliothèque, Bibliothèque (entrée BnF), Quai de Seine et Quai de Loire

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Trois Couleurs #134 - septembre 2015  

Directeur de publication : Elisha Karmitz / Rédactrice en chef : Juliette Reitzer / Rédactrice en chef adjointe : Raphaëlle Simon / Directri...

Trois Couleurs #134 - septembre 2015  

Directeur de publication : Elisha Karmitz / Rédactrice en chef : Juliette Reitzer / Rédactrice en chef adjointe : Raphaëlle Simon / Directri...

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