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cinéma culture techno septembre 2012 n°104 by Rencontre avec William Friedkin Et aussi…

Exposition Krzysztof Kieślowski • Ken Boothe Rentrée littéraire • Michel Gondry • Bloc Party • Oliver Stone • Alain Resnais • Yousry Nasrallah Djinn Carrénard • Sophie Calle • Jason Bourne •

La revanche

Matthew McConaughey

d’un blond


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SOMMAIRE Éditeur MK2 Agency 55 rue Traversière, 75012 Paris Tél. : 01 44 67 30 00  Directeur de la publication  Elisha Karmitz (elisha.karmitz@mk2.com) Rédacteur en chef  Étienne Rouillon (etienne.rouillon@mk2.com) Rédactrice en chef adjointe Juliette Reitzer (juliette.reitzer@mk2.com) Chef de rubrique « cinéma » Clémentine Gallot (clementine.gallot@mk2.com) Rédactrice Laura Tuillier (laura.tuillier@mk2.com) Directrices artistiques Marion Dorel (marion.dorel@mk2.com) Sarah Kahn (hello@sarahkahn.fr) Secrétaire de rédaction Jérémy Davis (jeremy.davis@mk2.com) Iconographe Juliette Reitzer Stagiaires Frédéric de Vençay, Sophia Collet Ont collaboré à ce numéro Stéphane Beaujean, Ève Beauvallet, Léa Chauvel-Lévy, Hugues Derolez, Julien Dupuy, David Elbaz, Sylvain Fesson, Yann François, Benoit Gautier, Jacky Goldberg, Quentin Grosset, Donald James, Yves Le Corre, Gladys Marivat, Jérôme Momcilovic, Laura Pertuy, Bernard Quiriny, Guillaume Regourd, Yal Sadat, Louis Séguin, Leo Soesanto, Bruno Verjus, Éric Vernay Illustrateurs Dupuy et Berberian, Stéphane Manel, Charlie Poppins Illustration de couverture ©Evgeny Parfenov Publicité Directrice commerciale Emmanuelle Fortunato Tél. 01 44 67 32 60 (emmanuelle.fortunato@mk2.com) Responsable clientèle cinéma Stéphanie Laroque  Tél. 01 44 67 30 13 (stephanie.laroque@mk2.com) Directrice de clientèle hors captifs Laura Jais Tél. 01 44 67 30 04 (laura.jais@mk2.com) © 2012 TROIS COULEURS issn 1633-2083 / dépôt légal quatrième trimestre 2006. Toute reproduction, même partielle, de textes, photos et illustrations publiés par MK2 est interdite sans l’accord de l’auteur et de l’éditeur. Magazine gratuit. Ne pas jeter sur la voie publique.

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7 … ÉDITO 8 … PREVIEW > Tabou de Miguel Gomes 10 … SCÈNE CULTE > L’Exorciste de William Friedkin

13 LES NEWS 13 … CLOSE-UP > Paul Dano pour For Ellen 14 … BE KIND, REWIND > Jason Bourne – L’Héritage de Tony Gilroy 16 … EN TOURNAGE > Faire l’amour de Djinn Carrénard 18 … FESTIVALS > 65e Festival du film de Locarno 20 … MOTS CROISÉS > HPG pour Les Mouvements du bassin 22 … SÉRIES > Nouveautés, retours, confirmations et bonnes surprises de la rentrée 24 … ŒIL POUR ŒIL > Peggy Sue s’est mariée vs. Camille redouble 26 … FAIRE-PART > Hommage à Chris Marker 28 … PÔLE EMPLOI > Kele Okereke, chanteur de Bloc Party 30 … ÉTUDE DE CAS > Captive de Brillante Mendoza 32 … TOUT-TERRAIN > Animal Collective, A$AP Rocky 34 … AUDI TALENT AWARDS > Jennifer Flay 36 … SEX TAPE > Would You Have Sex with An Arab? de Yolande Zauberman

38 DOSSIERS 38 … K ILLER JOE > Portrait de Matthew McConaughey et rencontre avec William Friedkin 48 … APRÈS LA BATAILLE > Rencontre avec Yousry Nasrallah 52 … K  RZYSZTOF KIEŚLOWSKI > Une exposition événement et une rétrospective rendent hommage au cinéaste 56 … R ENTRÉE LITTÉRAIRE > Le retour au réel du roman français ; les dix jeunes écrivains qui font l’actualité ; le jeu de l’oie de la rentrée littéraire

63 LE STORE 63 … OUVERTURE > L’amplificateur à induction Boost 64 … EN VITRINE > Six films de la RKO 66 … RUSH HOUR > « L’intégrale Marvel / Avengers », Un monde sans femmes, la bande originale de Wrong 68 … KIDS > Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau 70 … VINTAGE > The Swimmer de Frank Perry 72 … DVD-THÈQUE > Passe ton bac d’abord de Maurice Pialat 74 … CD-THÈQUE > Mourning in America and Dreaming in Color de Brother Ali 76 … BIBLIOTHÈQUE > L’Ombre en soi de Jean Grégor 78 … BD-THÈQUE > La Grande Odalisque de Bastien Vivès et Ruppert & Mulot 80 … LUDOTHÈQUE> Joe Madureira pour Darksiders II

83 LE GUIDE 84 … SORTIES EN VILLE > Ken Boothe ; Uffie et Feadz ; Sophie Calle ; « Cheveux chéris – Frivolités et trophées » ; Bruno Bayen ; Vivant Table 96 … SORTIES CINÉ > Wrong de Quentin Dupieux ; The We and the I de Michel Gondry ; Boy de Taika Waititi ; Le Sommeil d’or de Davy Chou ; Le Magasin des suicides de Patrice Leconte ; Vous n’avez encore rien vu d’Alain Resnais ; Gebo et l’ombre de Manoel de Oliveira ; Compliance de Craig Zobel ; Savages d’Oliver Stone 116 … LES ÉVÉNEMENTS MK2 > Opéras et ballets s’invitent dans les salles MK2 ; l’artiste Mambo au MK2 Bibliothèque 120 … « TOUT OU RIEN » PAR DUPUY ET BERBERIAN 122 … LE CARNET DE CHARLIE POPPINS

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ÉDITO

Spécial K Avignon, le 30 août

Cher patron, Ici tout va bien, la colo est vraiment chouette, je me suis fait plein de copains, et la graille est franchement pas dégueu. Hier pendant la veillée, les correspondants de Varsovie nous ont montré la trilogie Trois Couleurs de Krzysztof Kieślowski et c’était super. Maintenant, plus personne ne me demande d’où ça sort, ce nom de magazine. Ça fait sens. On place chaque mois nos pages sous le plus haut des patronages. Celui d’un réalisateur qui se plaisait à dire : « Plutôt que des explications, je donne des mystères. » On aime bien cette citation. On l’a gravée au couteau suisse sur les montants des lits superposés du dortoir. Promis, dès qu’on rentre à Paris je les emmène au MK2 Bibliothèque pour voir la formidable exposition consacrée à sa vie et son œuvre. En attendant, on potasse sa filmographie pour notre dossier « Un K à part. » L’autre soir, on foutait un peu le boxon pendant la corvée de vaisselle parce que j’avais reçu la couverture de ce numéro sur mon téléphone, et elle tournait de mains en mains. Une monitrice a débarqué en pétard. Elle m’a confisqué l’iPhone avant de pousser des soupirs langoureux : « Oh mais c’est Matthew, j’ai vu tous ses films : Un mariage trop parfait, Comment se faire larguer en 10 leçons, Hanté par ses ex… » Alors moi, tu sais, je gueule que non, pas du tout, que Matthew McConaughey, c’est la nouvelle valeur sûre du cinéma indépendant ricain avec Magic Mike, The Paperboy, Mud et surtout ce mois-ci Killer Joe par William Friedkin, le réalisateur de French Connection et de L’Exorciste. Les potes, eux, me parlent de ses prestations grosse batterie dans Amistad ou U-571. Du coup, c’est la foire d’empoigne, personne n’est d’accord. Sauf à dire que cette année, c’est celle de la revanche de ce blond à la conquête d’un cinéma brillant. Pour ceux qui n’y croient pas, McConaughey et Friedkin, on les a rencontrés. En plein milieu du mag. Sinon, on a fait une razzia chez le libraire du camping, bien conseillés par notre dossier sur la rentrée littéraire où se bousculent des jeunes plumes bien peignées. On a aussi lu en cachette sous la couette, avec la lampe torche entre les dents, l’interview de l’ex-acteur de films pornos HPG qui sort en septembre Les Mouvements du bassin avec Éric Cantona. La semaine dernière, on s’est tirés en douce pour tailler le bout de gras avec Kele Okereke, le chanteur de Bloc Party, dans les coulisses du festival Rock en Seine. Le lendemain, on s’est fait houspiller, du coup on n’a pas cherché à faire la révolution, même si on était portés par le souffle d’Après la bataille, le grand film de l’Égyptien Yousry Nasrallah, qu’on a aussi croisé. On rentre demain pour boucler ce numéro 104, on sait pas trop à quoi ça va ressembler, mais on a deux-trois idées soufflées cette rentrée par Michel Gondry, Alain Resnais, Ken Boothe, Sophie Calle, Oliver Stone ou Djinn Carrénard. Bon, j’éteins, c’est blindé de moustiques dans la piaule. À vite. _Étienne Rouillon

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PREVIEW

Jungle bells Tabou de Miguel Gomes Avec : Ana Moreira, Carloto Cot ta… Distribution : Shellac Durée : 2h0 0 Sor tie : 5 décembre

Diptyque magnétique en noir et blanc, Tabou s’ouvre à Lisbonne sur le déclin d’Aurora, flamboyante retraitée. Une seconde partie, racontée par son ancien amant, illumine leur jeunesse en Afrique. Ce fascinant conte de Noël ressuscite la mémoire d’un cinéma d’aventure exotique, déployant en farandole surannée une savane habitée par les rythmes yéyé et les escapades des amants dans les fourrés. Miguel Gomes (Ce cher mois d’août) y développe une écriture d’une rare poésie, sans dialogue, mais où la voix off restitue la matière, entremêlant souvenirs amoureux et fantômes colonialistes du Portugal. Vieillesse et jeunesse se mirent dans la pupille d’un croco larmoyant : il n’y a pas que chez Carax que l’on peut « revivre ».

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© Shellac

_Clémentine Gallot

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scène culte

En 1973, WILLIAM FRIEDKIN terrorisait son époque en faisant apparaître le visage du démon Pazuzu à tout bout de champ et en jouant sur le dégoût de la matière – peau boursouflée et meurtrie, sang, vomissures… Alors que le cinéaste nous réserve d’autres frissons avec Killer Joe (lire p. 38), retour sur une scène, visible dans la version longue du film sortie en 2000, qui confirme au spectateur que la jeune Regan (Linda Blair) est bien possédée et non pas atteinte de troubles mentaux. Sa mère, Chris (Ellen Burstyn), découvre, en rentrant chez elle, que la fenêtre de la chambre de sa fille est grande ouverte… _Par Sophia Collet

DR

L’Exorciste (Sharon, la babysitter, entre. Une sonnerie retentit.)

Chris : Sharon ! Qu’est-ce que c’est que cette façon de partir et de laisser la petite seule ? Tu n’es pas folle ? Sa fenêtre est grande ouverte ! Sharon : Il ne vous a rien dit ? Chris : Qui aurait dû me dire… Sharon : Burke. Chris : Qu’est-ce que Burke a à voir là-dedans ? Sharon : Il n’y avait que moi ici quand je suis allée chercher la Thorazine, j’ai dû lui demander de monter… Je n’aurais pas dû, excusez-moi. Chris : Non, tu n’aurais pas dû, en effet. Sharon : Que disent les analyses ? Chris : Nous en sommes à chercher un psychiatre. (Elle ouvre la porte, la sonnerie s’arrête.) Salut Chuck. Entre, je t’en prie. Chuck : Je suppose que vous êtes au courant. Chris : Au courant de quoi ? Chuck, ôtant son bonnet : Vous n’êtes pas au courant. Burke est mort. Il avait dû picoler, il est tombé du haut des escaliers dehors, devant chez toi. En arrivant en bas, il s’est fracassé le crâne.

Chris, pleurant : Oh non ! Oh non !! Chuck, la consolant : Je sais, je sais… Chris, se retournant, tremblante : Sharon ? (Elle lève la tête.) Oh mon Dieu !

(Regan dévale les escaliers à quatre pattes et à l’envers, puis s’arrête. Sa bouche rugissante déverse du sang.) L’Exorciste de William Friedkin, scénario de William Peter Blat t y (1973) Disponible en DVD et Blu-ray ( Warner Bros.)

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Close-up

© Jeff Vespa/Coutour By Getty Images

NEWS

Paul Dano

Hasard du calendrier ou frénésie professionnelle, les films avec Paul Dano se bousculent en cette rentrée : outre Monsieur Flynn avec Robert de Niro (en salles le 5 septembre), le grand échalas chiffonné présente à Deauville For Ellen (en salles le 19 septembre) de So Yong Kim, petite production familiale où il arbore une mine chagrin et du vernis noir aux ongles, en jeune père rockeur. Caution languissante du cinéma indé, le New-Yorkais a déjà déployé à 28 ans une impressionnante palette : faciès cabossé repéré dans Les Soprano, ado mutique dans Little Miss Sunshine, double rôle schizo d’illuminé dans There Will Be Blood, présence feutrée dans La Dernière Piste. En plus du tournage du nouveau Steve McQueen (Twelve Years a Slave), la Dano-mania se prolonge le mois prochain avec le thriller de SF Looper et Elle s’appelle Ruby, écrit par sa petite amie, Zoe Kazan. _Clémentine Gallot

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NEWS BE KIND, REWIND

BOURNE AGAIN

©Universal Pictures

Renaissance ou excroissance ? Amputée de Matt Damon, héros de la trilogie Jason Bourne, la saga respire encore avec ce quatrième épisode, Jason Bourne – L’Héritage. L’acteur Jeremy Renner se charge de faire prendre la greffe, sous le scalpel du réalisateur TONY GILROY, qui réinvestit efficacement tous les morceaux de bravoure des volets précédents. _Par Étienne Rouillon

Jason Bourne – L’Héritage de Tony Gilroy Avec : Jeremy Renner, Rachel Weisz… Distribution : Universal Pictures France Durée : 2h16 Sor tie : 19 septembre

©Universal Pictures

©RDA/BCA

©Universal Pictures

3 motifs de la saga Jason Bourne

La Mémoire dans la peau

La Mort dans la peau

La Vengeance dans la peau

Assis sur un banc, celui qu’on finira par appeler Jason Bourne n’est encore qu’un gros nigaud empêtré dans son amnésie. Lorsque deux agents de police interviennent, il se révèle combattant hors pair. Le spectateur, lui, découvre une nouvelle représentation de la castagne, basée sur les armes improvisées (crayons, tables basses…), loin des chorégraphies martiales qui homogénéisent les films d’action depuis les premières pirouettes de Neo dans Matrix (1999). Aaron Cross (Jeremy Renner) lui emboîte aujourd’hui le poing en transposant cette technique de la ville à la forêt. ♦

Le rythme impulsé par Greengrass dans l’enchaînement des séquences perd le spectateur dans un tourbillon d’informations (noms de code, acronymes, localisations, bureaucratie des services de renseignement). Et c’est exprès, pour mieux figurer le vertige d’un Jason Bourne qui peine à anticiper les rouages d’une machination. L’Héritage s’inscrit dans le même univers, on est donc déjà en terrain connu alors qu’Aaron Cross joue les nouveaux explorateurs, lui aussi victime d’un astucieux désordre psychique. Un temps d’avance assez jouissif du spectateur sur le personnage. ♦

Après avoir réinventé les scènes de combat et tourné les pages d’un thriller ingénieusement erratique, le duo Greengrass-Damon atteint l’apogée dans leur dernier Bourne avec une succession de scènes musclées (dont celle, monumentale, de la gare de Waterloo) où l’agent secret doit à la fois débusquer les ennemis et protéger son allié. Cette fois, c’est la bien trouvée Rachel Weisz qui compte sur la sagacité de son protecteur dans une maison en bois vermoulu : l’héritage est bien transmis – mieux, la nouvelle génération nous fait oublier la figure tutélaire. Jason qui ? ♦

de Doug Liman (2002)

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de Paul Greengrass (2004)

de Paul Greengrass (2007)

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©Leelop

NEWS EN TOURNAGE

Djinn Carrénard, réalisateur et Salomé Blechmans, directrice artistique de Faire l’amour, pendant le casting

PRISON BREAK E Faire l’amour de Djinn Carrénard Avec : non communiqué Distribution : non communiquée Sor tie prévue : 2013

Un an après Donoma, le film réalisé avec 150 euros, DJINN CARRÉNARD promet de grandes échappées romantiques pour son deuxième long métrage, Faire l’amour. La liberté de son cinéma croisera les parcours de deux amants face à l’univers carcéral. _Par Quentin Grosset

n 2011, Djinn Carrénard avait scié les barreaux du cinéma indépendant et libéré les réseaux de production et de distribution de leur cellule dorée. Donoma avait ainsi convaincu les professionnels avec un récit choral à la fraîcheur débrouillarde et maîtrisée. Pour son deuxième film, le cinéaste veut conserver cette liberté au sein de cadres plus institutionnels, avec la création de sa société de production, Donoma Guerilla : « Je tiens à rester producteur car je veux garder cet œil réf lexif sur mon travail pour prolonger la spontanéité de ma méthode », explique-t-il. Variation sur l’isolement, Faire l’amour contera la rencontre d’un musicien qui devient sourd et d’une jeune détenue en

Clap !

_Par C.G.

1 Riad Satouff Le dessinateur tourne entre la France et la Géorgie Jacky au royaume des filles où, dans une société matriarcale, Charlotte Gainsbourg règne en dictatrice. Vincent Lacoste devra sortir voilé pour se frotter au casting féminin (Anémone, Noémie Lvovsky…).

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semaine de permission. « Dans les consciences, la prison est un monde d’hommes. On prête un certain panache à leur comportement antisocial, alors qu’une femme incarcérée fait paniquer : je veux poser un autre regard là-dessus. » Avec deux rappeurs inconnus dans les rôles principaux, le tournage débutera à la mi-octobre entre Paris et Perpignan, l’objectif étant d’ouvrir le spectre urbain : « Perpignan me permettra d’introduire un flou géographique entre Paris, la banlieue et la province. Les carcans sont légion dans le cinéma d’auteur : on a des films parisiens, et le cinéma de banlieue est un genre en soi. » En somme, Carrénard reste fidèle à son idée d’un cinéma de l’affranchissement. ♦

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2 Terry Gilliam Tandis que son Don Quichotte piétine, The Zero Theorem, l’étrange projet SF de Terry Gilliam, réquisitionne Christoph Waltz dans le rôle de Qohen Leth, génie de l’informatique prisonnier d’un monde orwellien. Tournage prévu en octobre en Roumanie.

3 Rebecca Zlotowski Post-Fukushima, Rebecca Zlotowski (Belle épine) filme depuis le mois d’août les ébats de deux ouvriers d’une centrale nucléaire dans Grand central. Léa Seydoux et Tahar Rahim, atomiques, sont entourés d’Olivier Gourmet, Johan Libéreau et Denis Ménochet.

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NEWS FESTIVALS 3 coups de cœur _Par J.R.

©Festival del film Locarno 2012

Spécial Locarno

© Festival del film Locarno2012

Leviathan de Lucien CastaingTaylor et Verena Paravel Ce documentaire sans parole est une expérience extrême : sur un cargo de pêche pris dans un déluge apocalyptique, hurlement des engins, violence des éléments et loups de mer en ciré qui piétinent des poissons morts aux yeux exorbités. Gore et terrifiant.

La Fille de nulle part de Jean-Jacques Brisseau

_Par Juliette Reitzer

U

ne question flottait sur toutes les lèvres : quel film taperait dans l’œil du président du jury Apichatpong Weerasethakul, Palme d’or en 2010 pour son ovni fantomatique Oncle Boonmee ? Serait-ce l’expérimental Leviathan (lire ci-contre) ? Somebody Up There Likes Me de l’Américain Bob Byington, histoire d’un sale type qui passe sa vie à la rater, dans la veine désabusée d’un Todd Solondz ? Ou l’angoissant Berberian Sound Studio, sur un bruiteur de films d’horreur italiens ? Bonne surprise : c’est finalement La Fille de nulle part de Jean-Jacques Brisseau qui a remporté le Léopard d’or. Tourné avec trois fois rien dans l’appartement du réalisateur, donc avec une

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liberté presque juvénile, le film narre la rencontre entre un vieux professeur (Brisseau himself ) et une jeune fille qui communique avec l’au-delà, entre autres phénomènes paranormaux : superbe et déroutant. Dans les sélections parallèles, on retient pêle-mêle Saul Williams dans le Sénégal d’Aujourd’ hui d’Alain Gomis ; le troublant Ape de Joel Potrykus, sur les errances d’un humoriste pyromane ; et surtout l’improbable Orléans du talentueux Virgil Vernier, qui mêle le destin d’une stripteaseuse à celui de Jeanne d’Arc (lire ci-contre). Avec un changement de directeur artistique à venir suite au départ d’Olivier Père, parions sur de nouvelles surprises pour l’an prochain. ♦

Orléans de Virgil Vernier Coréalisateur de Commissariat en 2010, Virgil Vernier brouille les pistes entre docu et fiction. À Orléans, deux stripteaseuses se racontent alors que la ville se prépare à commémorer Jeanne d’Arc. Barre de lap dance ou bûcher, deux tableaux de l’innocence piétinée ?

©Festival del film Locarno 2012

Nous étions cet été sur les rives du lac Majeur pour souffler les soixante-cinq bougies du Festival du film de Locarno. Également à la fête, une sélection internationale dynamique et exigeante.

©Festival del film Locarno 2012

SURPRISE !

The Black Balloon de Joshua et Ben Safdie Dans ce court métrage des frères Safdie (Lenny and the Kids), les errances d’un ballon de baudruche échappé d’un goûter d’anniversaire servent de prétexte à une savoureuse galerie de portraits new-yorkais, admirablement esquissés. Léger et virevoltant.


NEWS MOTS CROISÉS La réplique

« Parfois, je suis en symbiose avec une partie non vivante. Attention, je ne suis pas non plus un abruti qui parle aux arbres. »

Les muscles ankylosés, le hardeur HPG épuise les ressorts de l’autofiction dans Les Mouvements du bassin, son deuxième long métrage, avec Éric Cantona, Rachida Brakni et Joana Preiss. Un portrait âpre et masochiste où son corps burlesque, pourtant habitué aux va-et-vient, éprouve la difficulté de se déplacer au milieu des autres. Échauffement en cinq mouvements.

« Ne jamais confondre mouvement et action. » (Ernest Hemingway cité dans Papa Hemingway de A. E. Hotchner)

Mes personnages sont mus par leurs instincts, ils tentent de sortir d’eux-mêmes. Dans une séquence du film, je me défoule en tapant sur un mannequin : il bouge avec une grande facilité, et je découvre que cette aisance provient de son mouvement de bassin ; c’est à ce moment-là que je trouve ma propre force pour avancer. Parfois, je confère une humanité aux objets, je suis en symbiose avec une partie non vivante et je la serre comme si c’était un ami. Attention, je ne suis pas non plus un abruti qui parle aux arbres ou à sa caméra.

_Propos recueillis par Quentin Grosset _Illustration : Stéphane Manel

« Nous sommes des singes qui avons renoncé à nos jolies gambades. » (Voltaire, extrait d’une lettre à Madame du Boccage)

Corps impatient « Quand j’étais petit, je voulais qu’on me suive à vélo. J’étais toujours derrière ou devant, jamais parmi le groupe. » (Hervé dans Les Mouvements du bassin)

Dans mes films X, je me flatte constamment à force de turgescence, alors maintenant je travaille mes faiblesses. Je voulais m’écarter de l’autofiction en regardant des personnages qui ne vivaient pas comme moi, pour devenir moins con. En écrivant sur le désir d’avoir un enfant, je ne savais pas que j’allais moi-même être confronté à ces événements. Le film en devient plus fragile : les coups de pied d’un bébé seront toujours plus forts qu’un gros coup de latte de Jérôme Le Banner (qui joue dans le film –  ndlr).

« Le cinéma, c’est un sport de riches. » (HPG dans la revue Capricci, juin 2012)

Dans le traditionnel, on voue un culte aux acteurs alors qu’ils ont appris la souffrance à côté d’un radiateur au cours Florent : ils se contentent d’imiter au lieu d’être. Gwenaëlle Baïd, la directrice de casting, m’a aidé à trouver des comédiens sans fierté mal placée, 20

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« Dans les festivals, tout le monde croit que je suis videur ou garde du corps. » avec beaucoup de technique. Mais l’ambiance était exécrable sur le tournage : aucune histoire de sexe (trente jours d’abstinence pour un acteur porno, c’est long !), et je me suis aussi fâché avec le premier assistant, un petit bourge quasiment vierge qui ne comprenait pas mon humour. Vider les poubelles sur un plateau de cinquante personnes, ça ne me fait pas peur, je me sens plus proche du type qui récure les toilettes que du chef opérateur. Quoique j’adore plastronner en smoking dans les festivals, tout le monde croit que je suis videur ou garde du corps. Disons que je crache dans la soupe et que je la bouffe après.

L’un des meilleurs acteurs du film, c’est l’orang-outan. Je me sens parfois pataud dans la vie et j’ai retrouvé ce caractère animal dans les yeux d’un singe. J’ai dirigé certains comédiens pour qu’ils se déplacent lourdement, comme des primates. Les singes exercent sur moi une sorte de fascination, les scènes avec eux sont des plages de détente, de respiration. Quand je les fixe, ils paraissent aussi bas de plafond que moi.

« Vous croisez au moins cinquante machines à baiser dès que vous posez le pied sur n’importe quel trottoir d’Amérique – seule différence : dans la rue, elles se prennent pour des êtres humains. » (Charles Bukowski, extrait de Contes de la Folie Ordinaire)

Je ne fais aucune distinction entre ma vie privée et ma vie publique, encore moins entre le traditionnel et le porno. Que je dirige Cantona ou une actrice de hard, c’est le même principe, et je les respecte autant. Dans le milieu du X, on trouve une grande quantité de réalisateurs médiocres, comme dans le cinéma d’auteur, d’ailleurs. Je ne suis pas un artiste obsédé par son art : ce que je veux, c’est coucher avec toute la planète art et essai, cet aspect ludique est fondamental. Mais tant qu’il y aura des banquettes et des physiques ingrats, je resterai fidèle à mon premier métier. ♦

« Freiner, c’est fatal. » Wilee, le coursier à vélo casse-cou interprété par Joseph Gordon-Levitt dans Premium Rush (en salles le 5 septembre)

La phrase « Ça reste Batman qui s’agite avec sa cape ridicule. (…) Le meilleur film de Christopher Nolan, c’est Memento (…). Les gens qui disent que The Dark Knight Rises est un ‘sommet de l’art cinématographique’, je pense qu’ils ne savent pas du tout de quoi ils parlent. » David Cronenberg en août dans une interview pour MTV, à propos de The Dark Knight Rises et de Christopher Nolan.

Status quotes Notre sélection des meilleurs statuts du mois sur les réseaux sociaux.

Julien : Benjamin Gates et le Trésor des Oréos Thomas : Tajine tonique Christophe : Mathieu-Demy-Roussos Orlando : Le nouveau Yeasayer : Yeasaye encore. Thomas : RIP Torn Pekpekpek : J’attends avec impatience la mode des polos froissés. Je suis prêt. Nora : Gérard Juninho Christophe : À ce niveau de la compétition, on n’est même plus sûrs que Tony Scott est mort. Antoine : Si Brave = Rebelle alors 21 Jump Street = Faubourg Saint-Honoré ? Eric : The Dark Knight falls Thomas : Les 7 boules de crystal meth

Les Mouvements du bassin de HPG Avec : Éric Cantona, Rachida Brakni… Distribution : Capricci Durée : 1h30 Sor tie : 26 septembre

Tonton : Trop vieux pour Sean Connery.

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NEWS SÉRIES le caméo

©RDA/BCA

Dame Diana Rigg dans Game of Thrones La légendaire interprète d’Emma Peel dans Chapeau melon et bottes de cuir est l’une des innombrables recrues appelées à venir grossir en saison 3 les rangs du déjà pléthorique casting de la saga de HBO. À ses côtés, on retrouvera, entre autres, le jeune Iwan Rheon de Misfits. Rigg, 74 ans, prêtera ses traits à la retorse et fielleuse Lady Olenna, dite Reine des Épines. Une année chargée pour la comédienne, longtemps absente des écrans, puisqu’elle apparaîtra aussi dans un épisode de Doctor Who écrit spécialement pour elle et sa fille, Rachael Stirling. _G.R.

Série, je suis rentrée Moment décisif de changement des grilles, la rentrée se prête à la prospective autant qu’aux bilans. Entre nouveautés intriguantes, retours attendus, déceptions avérées et confirmations, petit point route à l’heure de rallumer ses écrans. _Par Guillaume Regourd

© NBC

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urera, durera pas plus de trois épisodes ? Les nouveau­ tés de rentrée sur les grands networks américains ont la fâcheuse habitude de se dégonfler comme de vulgaires baudruches. Prudence de mise, donc, pour la production J. J. Abrams de l’année, Revolution (NBC) et son black-out renvoyant la planète à l’âge de la pierre. Moins risquée, la comédie The Mindy Project (Fox), de et avec la douée Mindy Kaling, ex-Kelly de The Office. En revanche, rien à espérer d’Elementary (CBS), resucée du Sherlock de la BBC avec, surprise, Lucy Liu en Watson. La télé américaine, heureusement, c’est aussi le câble. Breaking Bad (AMC) s’est engouffrée pied au plancher dans sa dernière saison. Girls (HBO, saison  1 dès le 18 septembre sur Orange) et Louie (FX) ont confirmé respectivement Lena Dunham en future grande et Louis C. K. en sauveur de la comédie. On attend fébrilement le retour de Board­walk Empire (saison 3 dès le 17 septembre sur Orange) et surtout celui, en fanfare, de la lumineuse Treme (HBO). En deuxième saison,

Revolution

devraient ­t ransformer l’essai : le passionnant thriller Homeland (Showtime, saison 1 dès le 13 septembre sur Canal+) et le glacial portrait de politicien ripou Boss (Starz, saison 1 dès le 15 septembre sur Orange). Enfin, la française Engre­ nages (saison 4 en cours sur Canal+), polar toujours aussi juste porté par le plus beau casting du PAF.

Zapping

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Jerry Seinfeld Deux humoristes qui discutent en se baladant en bagnole, le dispositif (et le titre) de la websérie Comedians in Cars Getting Coffee n’est pas des plus inventifs. Mais comme c’est le grand Seinfeld qui produit et tient le volant, le trajet devient tout de suite plus séduisant.

©Taylor Hill/WireImage

The Killing Salué pour son atmosphère, critiqué pour ses coups de théâtre grotesques, le remake américain de la série danoise n’ira pas au-delà de deux saisons : AMC a décidé d’arrêter les frais, d’autant que le mystère Rosie Larsen a eu le temps d’être démêlé. Encore heureux.

© AMC

© HBO

_Par G.R.

Kenny Powers Le bouffon qu’interprète Danny McBride depuis 2009 dans Kenny Powers (Eastbound & Down en V.O.) est un miraculé. La série, officiellement terminée, a finalement obtenu une quatrième saison. La saison 3 est à découvrir sur Orange Ciné Max en septembre.

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Ont de leur côté déçu cet été  : Political Animals (USA Network), minisérie convenue à la Maison Blanche avec Sigourney Weaver ; True Blood (HBO), autrefois impertinente et désormais toujours plus fade ; The Newsroom (HBO), commentaire un peu daté de l’immense Aaron Sorkin sur la fabrique de l’info. Rageant. ♦

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©RDA/DILTZ

©2011 Photo : Arnaud Borrel /F comme film

NEWS ŒIL POUR ŒIL

Camille redouble de Noémie Lvovsk y Avec : Noémie Lvovsk y, Samir Guesmi… Distribution : Gaumont Durée : 1h55 Sor tie : 12 septembre

Peggy Sue s’est mariée de Francis Ford Coppola Avec : Kathleen Turner, Nicolas Cage… Disponible en DVD (Sony Pictures)

Passé recomposé

Pour son sixième film en tant que réalisatrice, NOÉMIE LVOVSKY s’inspire de Peggy Sue s’est mariée, la comédie romantique et fantastique de Francis Ford Coppola. Et s’offre le rôle-titre, celui d’une quarantenaire en crise r­ envoyée sur les bancs du lycée. Voyage dans le temps. _Par Laura Tuillier

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U

ne fête de retrouvailles entre anciens élèves dans Peggy Sue s’est mariée, un réveillon nostalgique dans Camille redouble : deux soirées trop arrosées qui transportent une héroïne en crise maritale vingtcinq ans plus tôt, à l’époque regrettée de son adolescence. Dans Camille redouble, Noémie Lvovsky reprend l’obsession de Coppola pour la fuite du temps et la marie à son goût pour les comédies adolescentes délurées (Petites, La vie ne me fait pas peur). Voilà Camille de retour dans les années 1980, look de punkette et début de la saison des amours. Autour d’elle, de son corps de femme et de son expérience,

se pressent ses meilleures potesses et son futur mari, Éric (Samir Guesmi), qui a lui aussi conservé son apparence d’adulte. Tandis que Peggy Sue en découd avec son boyfriend rocker (Nicolas Cage péroxydé), symbole des sixties insouciantes, Camille hésite à renouer avec Éric, théâtreux romantique. Peggy Sue et Camille, dont la première aurait pu être la mère de la seconde, font face à une question grave, que Coppola et Lvovsky traitent avec légèreté : peut-on vivre sans regrets ? Preuve de sa liberté, Camille ne choisira finalement pas d’accéder à la sagesse par la même voie que son aînée Peggy Sue. ♦

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DR

NEWS FAIRE-PART

La Jetée de Chris Marker (1962)

Décès

MARKER INDÉLÉBILE CHRIS MARKER (1921-2012), disparu cet été, était « le plus célèbre des cinéastes inconnus », d’après une formule de l’universitaire Philippe Dubois. Secret au point de n’apparaître que sur le jeu Second Life, le réalisateur de La Jetée avait fait de cette disparition le motif d’une œuvre documentaire précieuse. Un territoire hanté par les souvenirs, intimes comme politiques, mais qui n’oubliait jamais notre monde. _Par Leo Soesanto

C

hris Marker n’est plus. Mais a-t-il été jamais là ? Le cinéaste était légendaire pour son invisibilité et sa répugnance au jeu des médias. Effacé, il n’était pas hors du monde mais au contraire d’une curiosité inlassable. Mieux, il était devenu une idée, une sorte d’intelligence artificielle. Marker tournait des documentaires comme on écrit des essais, loin de la captation servile. C’était un ami d’Agnès Varda et d’Alain Resnais, avec qui

il réalisa un court métrage anticolonialiste, Les statues meurent aussi (1953). Le signe d’une fascination pour d’autres cultures (entretenue en filmant en Sibérie ou au Japon), ainsi que d’un engagement politique visible au travers de longs documentaires comme Le fond de l’air est rouge (1977), bilan épique de la gauche mondiale des années 1960-70. Mais le chef d’œuvre de Marker est une fiction  : La Jetée (1962) est d’autant plus sublime

qu’il ne s’agit « que » d’un diaporama de photos. Une romance SF à travers le temps qui établit le vrai pays de Marker : pas le réel mais son souvenir. Il continuera de l’arpenter (Sans soleil, 1983) avec un art personnel et distancié du montage et de la voix off. L’œuvre de Marker ne faisait pas de la mémoire un mausolée mais une contrée ­l abyrinthique, aux portes multiples, perméable à l’imaginaire. Et donc à la vie. ♦

Le carnet

_Par C.G. et J.R.

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Naissance

Hommages

Le Festival international du film indépendant de Bordeaux, parrainé par Olivier Assayas, avec Jonathan Caouette pour invité d’honneur et Adèle Haenel comme égérie, fêtera sa première édition cette année et devrait faire le tour de la question du 2 au 7 octobre. Longue vie aux indés.

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Jusqu’au 8 octobre, la Cinémathèque accueille une rétrospective Otto Preminger, projetant plus de trente de ses films, dont Laura et Rivière sans retour : immanquable. La revue Positif fête quant à elle ses 60 ans au Forum des images du 18 au 30 septembre, avec plus de quarante films (Polanski, Resnais, Franju…). DR

Tony Scott, le prolifique cinéaste de Top Gun et de True Romance, frangin de Ridley, a mis fin à ses jours en Californie le 19 août à l’âge de 68 ans. On déplore aussi la disparition en août de la photographe belge Martine Franck, veuve d’Henri Cartier-Bresson, à l’âge de 74 ans.

©RDA/BCA

Décès

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NEWS PÔLE EMPLOI

© Javier Bernal

Brève de projo

Ça va pas être possible Se pointer devant un physionomiste de boîte de nuit est toujours un moment de latence et de tension où l’on essaye de masquer la moindre tache sur une veste ou d’adopter la moue la plus neutre possible en vue de passer la porte. À la soirée de clôture du festival Paris cinéma au Wanderlust, j’ai ravalé ma salive en fermant les yeux avant que le verdict ne tombe : je ne rentrerais pas. Après d’intenses négociations, un signe du ciel m’est envoyé – Charlotte Rampling, présidente classieuse du festival, me désigne d’un geste droit et élancé : « Il est avec moi. » Seulement, mes Converse boueuses, avec leurs semelles trouées, portent toute la loose du monde. Le videur me souffle que je peux continuer à sourire, c’est mort. O.K., mais Charlotte est ma copine. _Q.G.

D’un bloc Nom : Kele Okereke Profession : chanteur de groupe de rock Dernier projet : Four de Bloc Par t y (Cooperative Music) Sor tie : disponible

Alors que son avenir semblait plié, le groupe anglais Bloc Party revient cet automne avec un album féroce et inespéré, Four, toujours tenu par la voix hors norme de KELE OKEREKE. On a demandé au chanteur, croisé dans les coulisses peu avant son concert à Rock en Seine, comment faire un bon album de rock.

La technique

Atmosphère electro Okereke est pourtant l’un des plus grand frontmen (meneur de groupe) 28

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©Twentieth Century Fox 2012

E

t voilà, c’était sûr. À chaque fois que Trois Couleurs part couvrir le festival Rock en Seine, il nous suffit de traverser le pont de Sèvres pour que la flotte s’abatte sur nos tronches. « Si ça te dérange pas, on peut faire l’interview debout ? » Bah bien sûr, mais si tu veux on peut trouver du Sopalin pour sécher les chaises. « Non, non, c’est pas ça. C’est que j’ai passé ma journée à répondre à des questions assis. On monte sur scène dans pas longtemps et on est un peu ramollis. » Kele Okereke a la trentaine timide, il te dépasse d’une bonne tête et pourtant te regarde trente centimètres audessus du crâne, les yeux en vadrouille inquiète et permanente, sauf à se fixer dans ceux de Russel Lissack, le guitariste et vieux copain, pas moins farouche mais venu épauler son chanteur pour la promo de Four, l’album le plus couillu de leur carrière. Bref, ils passent un super moment, là.

DR

_Par Étienne Rouillon

Bloc Party au complet : Gordon Moakes, Kele Okereke, Russel Lissack et Matt Tong

« La musique électronique, c’est affaire d’atmosphère, de ressenti. C’est quelque chose qui a infusé dans notre manière de composer. » de sa génération. On le découvre en 2004 avec le single Banquet, missile furibond qui assoit le style Bloc Party en trois  minutes et vingtquatre secondes : guitares percussives et cinglées, batterie à deux cents à l’heure et souvent hors des clous, et surtout la fureur tendre des suppliques du chanteur. Sa voix a le grain de Robert Smith (The Cure), les étranglements de gorge de Joe Strummer (The Clash période Know Your Rights). Les climats élaborés et les structures éclectiques du premier album Silent Alarm (2005) offrent une voie de traverse à l’autoroute du revival garage – The Hives, The Vines, The Strokes… – qui fige le rock à l’époque. Un parti pris

CV 1981 Naissance de Kelechukwu Rowland Okereke à Liverpool 2005 Sortie du premier album de son groupe Bloc Party, Silent Alarm. La presse se prend de passion pour ce chanteur noir à la voix semblable à celle de Robert Smith de The Cure. 2009 Après deux autres albums, A Weekend in the City puis Intimacy, Bloc Party se met en pause pour une durée indéterminée. On dit le groupe fini. 2010 Kele fait son coming out et réalise son premier album solo, The Boxer, virage complet vers la musique électronique. L’année suivante, il collabore avec le DJ Martin Solveig sur la chanson Ready 2 Go. 2012 Au début de l’année, Bloc Party confirme son retour. C’est chose faite avec un quatrième album, le bien nommé Four, aux sonorités metal.

que Kele explique : « Russel et moi sommes depuis toujours des fans de musique électronique. On a commencé à aller dans les clubs vers nos 18 ans, on a découvert un nouveau monde musical loin du rock traditionnel, tu vois, coupletrefrain-couplet. La musique électronique, c’est affaire d’atmosphère, de ressenti, de rythmique. C’est quelque chose qui a infusé dans notre manière de composer. Voilà peut-être pourquoi la plupart de nos premières chansons étaient très éclatées. Non, attends, “éclaté”, c’est pas le mot. “Étendu”, c’est mieux. On cherchait à écrire des chansons qui soient en progression constante. » Il mime un moulinet avec ses mains, Russel approuve. Le geste qui résume et définit Bloc Party sur ses quatre albums. Sample ou compliqué ? Chaque sortie prend une direction assumée  : pop martiale pour A Weekend in the City (2007), electro indé pour Intimacy (2008) et metal à gros amplis sur Four.

Mais  partout, ces moulinets de boucles très courtes – voix, guitares ou cloches – qui entraînent une section rythmique toujours un poil en avance. « Pour être franc, j’aimerais en glisser encore plus. Il y a quelque chose d’hypnotique dans la répétition de petites phrases, dans le sample. Ça t’emmène quelque part. Ailleurs. (Il figure un echo entre l’oreille droite et la gauche – ndlr) C’est peut-être une drôle de tendance chez un musicien de vouloir toujours embellir les choses en les complexifiant. Faire simple peut parfois te transporter tout autant. » C’est la dernière corde à la gratte de Bloc Party : composer des ballades superbement simples, comme Real Talk sur Four. « L’étincelle qui nous a convaincus que nous devions faire Four, c’était Real Talk. » Et quand on lui demande si l’étincelle suffira à allumer le feu d’un cinquième  album dans la foulée, Kele Okereke te cherche du regard quatre-vingts  centimètres au-dessus de ta tête avec un grand sourire ­songeur. « Allez, on va jouer. » ♦

Effet bœuf C’est à croire que la société d’effets spéciaux Digital Domain a quelque chose contre les ovidés ! Après avoir permis à George Clooney d’écraser une pauvre vache dans O’Brother, les voilà qui donnent à Ben Stiller les moyens d’exploser une paisible génisse dans Voisins du troisième type. Que les amis des bêtes se rassurent : dans les deux cas, les herbivores sont virtuels. Néanmoins, la vache numérique laisse ici place, via un rapide morphing, à une réplique en plexiglas remplie d’explosifs, d’intestins en silicone et de poches de faux sang. En postproduction, Digital Domain dut augmenter la quantité de débris et donner aux flammes une lueur bleutée raccord avec l’arme alien qui permet ce joli feu d’artifice. _J.D.

Voisins du troisième type d’Akiva Schaf fer // Sor tie le 12 septembre Lire également p. 9 6

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NEWS ÉTUDE DE CAS

dimensions : la compagnie sud-coréenne CJ Group a annoncé son projet d’équiper les États-Unis de deux cents salles 4D d’ici 2017. Au programme : secousses sous sièges, fumée, flashs stroboscopiques et odeurs diverses pour un supplément théorique de 8 $ par séance.

œuvres figurent au classement décennal des meilleurs films de tous les temps du magazine britannique Sight And Sound. En tête, Sueurs froides d’Hitchcock remplace Citizen Kane de Welles. Suivent les respectables Voyage à Tokyo (Ozu) et La Règle du jeu (Renoir).

salariés de Cinecittà en péril : les grandioses studios italiens fondés à Rome en 1937 pourraient voir leur dernière heure sonner, menacés par des projets immobiliers et des suppressions de postes. Une mobilisation des syndicats et cinéastes est lancée.

Mendoza s’est-il perdu dans la jungle ? OUI D’ordinaire percutante, la mise en scène de Brillante Mendoza, tout entière absorbée par son épineux sujet (l’enlèvement de touristes et de travailleurs humanitaires par le groupe islamiste Abu Sayyaf), en ressort cette fois affaiblie, épuisée dans ses méandres. En deux heures, le cinéaste s’égare dans une errance terne et pesante faisant de sa fiction historique un objet curieux tant il est peu politique. La remarquable absence de point de vue sur les motivations des ravisseurs signale ainsi un défaut criant d’écriture, et l’élision à outrance de toute psychologie des personnages laisse une impression d’esquisses inachevées. Captive impose une interprétation littérale : prise en otage du spectateur et narration en ­perdition dans la jungle. _Clémentine Gallot

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Après Rapt de Lucas Belvaux, L’Ordre et la Morale de Mathieu Kassovitz ou son propre Kinatay, BRILLANTE MENDOZA revient au film d’enlèvement avec Captive, qui pose un regard dépassionné sur une tragédie philippine. Route sûre ou sortie de piste ?

Captive de Brillante Mendoza Avec : Isabelle Huppert, Katherine Mulville… Distribution : Equation Durée : 2h00 Sortie : 19 septembre

NON Trois ans après Kinatay, film claustrophobe et ultraviolent récompensé par le prix de la Mise en scène à Cannes, Captive prolonge la démarche d’un cinéaste qui n’a jamais cessé de se confronter à la représentation du corps, de la sauvagerie et de ses limites. Ce nouveau long métrage apparaît comme une charge contre le pouvoir philippin, resté quasi inactif pendant et après la prise d’otages survenue sur l’île sauvage de Palawan en mai  2001, qui avait fortement marqué les consciences. Loin de s’enliser dans la jungle politique ou psychologique, Mendoza questionne le fondement de l’humanité et de la foi. Qu’est-ce qui justifie le meurtre ? Qu’est-ce qui nous maintient en vie ? Dieu, rien ou presque rien. Haletant, féroce, décapant et métaphysique, Captive captive. _Donald James

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NEWS TOUT-TERRAIN COVER boy +

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SBTRKT avance son dubstep masqué façon super méchant à la Madvillain, le Iron Man du hip-hop sorti d’un comic book poisseux. Membre du crew crypté OFWGKTA, Domo Genesis prolonge le doigt d’honneur aux moteurs de recherche avec No Idols, sorti le 1er août. _Q.G.

UNDERGROUND

CALÉ

Aubrey Plaza : repérée dans Funny People de Judd Apatow en 2009, en actrice de stand up pince-sans-rire, Aubrey (c’est bien une femme) sera l’an prochain chez Roman Coppola, dans A Glimpse Inside the Mind of Charles Swan III. Vous avez dit swag ?

DÉCALÉ

Aubrey Plaza : Formée au sein de l’excellent groupe d’improvisation new-yorkais Upright Citizens Brigade, Plaza joue surtout l’employée fourbue, au regard fixe, témoin circonspect des frasques d’Amy Poelher dans la série Parks & Recreations.

_Par C.G.

RECALÉ

Aubrey Plaza : bientôt dans le teenmovie The To Do List avec Christopher Mintz-Plasse, Plaza a vécu des débuts mouvementés pour son premier grand rôle au cinéma, dans une comédie rétrofuturiste avec Mark Duplass, Safety Not Guaranteed. La qualité non plus.

OVERGROUND Slow motion Adoubé par les plus grands, A$AP ROCKY, 23 ans à peine, incarne le retour de Harlem et du cool sur la carte mondiale du rap. _Par Éric Vernay

LongLiveA$AP d’A$AP Rock y Label : RCA Records Sor tie : 11 septembre

Ondes de choc Sur Centipede Hz, leur neuvième album, la pop psyché expérimentale des quatre New-Yorkais d’ANIMAL COLLECTIVE casse encore des briques. Et la tête ? _Par Sylvain Fesson

Centipede Hz d’Animal Collective Label : Domino Sor tie : disponible

Ces gars, c’est plus fort que toi. Ces gars, Avey Tare, Panda Bear, Deakin et Geologist, ont émergé en 2003 grâce au soutien nerd plus ultra de la blogosphère, comme Arcade Fire. Ils en sont l’antithèse. Comme eux, ils ont renouvelé l’approche du « groupe de rock », mais sans le cuisiner à sept  gorges déployées, avec accordéons et violons. Partant 32

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dans un trip où chacun s’attribue les différentes fréquences (basses, médiums, aiguës), ils ont simplement explosé l’idée de songwriting. Et les fans d’indie rock ont illico crié au génie. Ce qui nous amène à Centipede Hz. Là, plus encore que sur le précédent –  le plutôt doux et rond Merriweather Post Pavilion, succès indé  –, les partisans de la ligne claire en seront pour leurs frais. « On n’a pas débuté l’écriture au casque comme sur Merriweather… », avertit Avey Tare. Forts du retour de leur quatrième larron (Deakin), ils ont « jammé ensemble ». En résulte une matière sonore foisonnante, dure à capter. Un message extraterre-hertz ? On a parfois l’impression de se faire marcher dessus, démembrer. Un casse-tête. Port du casque obligatoire. ♦

Hier Entre 2000 et 2003, Avey Tare, Panda Bear et Geologist sortent trois disques sous leurs pseudos respectifs, et Campfire Songs, à quatre, sous le nom Campfire Songs. Suivent cinq albums en tant qu’Animal Collective.

Aujourd’hui Évoquant les notions de monstre, de membres multiples et de fréquences, Centipede Hz apparaît comme un miroir d’Animal Collective, le nouveau baptême d’une entité qui reste intrinsèquement fidèle à elle-même dans ses perpétuelles mutations.

Demain En novembre, le groupe présentera tout ou partie de ces onze nouveaux morceaux en France. Il sera le 2 à la Grande Halle de la Villette dans le cadre du Pitchfork Music Festival à Paris, le 3 à la Laiterie (Strasbourg) et le 9 au Grand Mix (Tourcoing).

« Je suis le pretty motherfucker, Harlem est ce que je représente » : voilà comment s’est introduit le jeune loup A$AP Rocky dans le rap game en août 2011, sur son premier hit Peso. Pourtant, à l’écoute de son flow nonchalant et de son accent traînant, difficile de croire que le MC vient du quartier newyorkais de Big L et des Diplomats. On pense plutôt à Bone Thugs-N-Harmony, aux Geto Boys et au son de Houston inventé par DJ Screw au début des années 1990 avec sa technique dite du « chopped and screwed ». Soit un rap au ralenti qui évoque l’ef­ fet du « purple drank », une drogue à base de sirop pour la toux. Déphasé, le style d’A$AP Rocky est laid back mais cinglant. Son univers sonore forme une bulle cotonneuse sous codéine dans laquelle se love son bagou protéiforme, lévitant au-dessus de la violence du ghetto. Rakim « Rocky » Mayers aurait très bien pu finir en prison comme son père ou assassiné comme son frère. Mais, sauvé par le hip-hop, il fraye désormais avec Usher et Lana Del Rey, obtient des caméos de Mos Def et de Dave Chappelle dans ses clips et compte Pharrell Williams parmi les V.I.P. de son premier album. ♦

© Brock Fetch

©Domino Record

LA TIMELINE D’ANIMAL COLLECTIVE

La timeline d’A$AP Rocky Hier Né en 1988 à Harlem, Rakim Mayers doit son prénom au MC de Eric B. & Rakim. L’incarcération de son père pour trafic de drogue et l’assassinat de son grand frère le détournent de la rue : il se met à rapper sérieusement et devient A$AP Rocky en 2007.

Aujourd’hui Diffusée gratuitement sur le web en octobre 2011, la mixtape LiveLoveA$AP met A$AP Rocky au centre d’une énorme hype. Très fan, la star Drake l’invite pour sa tournée Club Paradise. Sony/RCA signe le jeune rappeur pour la somme de 3 millions de dollars.

Demain Entre la mixtape de son crew A$AP Mob, Lord$ Never Worry, parue à la fin de l’été, et son premier album officiel, LongLiveA$AP, cinq mois de tournée et soixante dates ne seront pas de trop pour défendre la production du rappeur sur les scènes américaines.

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©Andre Wolff

NEWS AUDI TALENTS AWARDS

HORS LES MURS Depuis qu’elle dirige la FIAC, JENNIFER FLAY, membre du jury des Audi Talent Awards dans la catégorie art contemporain, a permis à la manifestation de retrouver une certaine stabilité quand d’autres foires internationales fermaient leurs portes. Un redémarrage réussi dû à une programmation élargie, qui s’inscrit dans l’infrastructure du Grand Paris. _Par Claude Garcia

Qualité, sélectivité, rigueur, renouvellement. » Jennifer Flay énumère les paramètres qui ont signé le retour de la FIAC dans le rang des foires d’art contemporain prestigieuses depuis son arrivée comme directrice artistique en 2003. La manifestation fêtait alors ses trente ans, et Beaux Arts Magazine arborait une manchette 34

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alarmiste : « FIAC – anniversaire ou enterrement ? » Depuis, sa réputation n’a fait que croître, notamment en accueillant des galeries étrangères : « Cette année, j’ai le plaisir d’inviter de jeunes découvertes, comme la galerie Rodeo à Istanbul ou Mary Mary à Glasgow, explique Flay. Quand je voyage, je tiens à les rencontrer de visu, ça me permet de comprendre la façon dont ils travaillent. » Le retour de la foire au Grand Palais a permis d’en faire le centre névralgique d’un événement tourné vers l’ouverture  : « Nous créons une synergie avec les grands musées : le centre Pompidou, le musée d’Orsay… Il fallait prendre en main les différentes ramifications du Grand Paris. » Pour Flay, il s’agit d’étendre le champ de diffusion pour consolider la communauté, des grands collectionneurs aux simples amateurs, et « toucher de nouveaux publics. » « FIAC 2012 », au Grand Palais, au jardin des Tuileries et au jardin des Plantes, du 18 au 21 octobre, w w w.fiac.com

whATA’s up ? Partenaire de la FIAC pour la troisième année consécutive, le concours Audi Talents Awards participera à cette 39e édition à travers une exposition rétrospective sur un espace dédié, mais aussi en présentant une installation vidéo de son lauréat 2011, Neïl Beloufa, 27 ans, conçue autour de l’icône américaine du « bandana rouge ». Le 18 octobre prochain, Benoît Tiers, directeur général d’Audi France, et Jennifer Flay, commissaire générale de la FIAC et membre du jury Art contemporain depuis 2010, remettront le prix au lauréat 2012. _C.Ga. Plus d’informations sur w w w.myaudi.fr

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NEWS SEX TAPE

Tel à vif Would You Have Sex with an Arab? de Yolande Zauberman Documentaire Distribution : Urban Durée : 1h25 Sor tie : 12 septembre

Yolande Zauberman promène sa caméra curieuse sous la sk yline embrasée de Tel  Aviv, pôle festif d’Israël. La cinéaste française y questionne la jeunesse sur le pendant sexuel de la fracture politique qui gangrène la Terre Promise. La gêne crispe les visages pourtant détendus par l’alcool, et l’on façonne une réponse en deux temps. Le refus catégorique d’une alliance des corps, justifié par les douleurs du conflit, laisse progressivement place à l’espoir d’une valse pacifiste. Quid de l’arabe israélien ? Un seul corps pour deux danses. Un pas insouciant sur l’avenue Rothschild, artère bourgeoise occidentalisée, puis un demi-tour face au mur des interdits. Chorégraphie libre pour ce docu en territoires occupés.

© Urban

_Laura Pertuy

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© RDA/BCA

Comment Matthew McConaughey est-il passé du statut de belle gueule pour comédies romantiques à figure de proue du ciné indé ? Réponses avec l’intéressé et le réalisateur de Killer Joe, William Friedkin.  38

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HANTÉ PAR SES EX Il est la nouvelle coqueluche, et à raison, du cinéma indépendant américain avec, rien que pour 2012, les salués ou très attendus Killer Joe, Magic Mike, Mud et Paperboy. MATTHEW McCONAUGHEY remonte la pente d’une surprenante filmographie protéiforme : vingt ans de menton caréné comme un capot de Jeep ayant roulé dans des sillons prometteurs (Contact, ­Amistad) avant de s’embourber dans des comédies romantiques mal pavées (Un mariage trop parfait, L’Amour de l’or, Hanté par ses ex). Coup d’œil dans le rétroviseur de McConaughey, en route pour la consécration. _Par Jacky Goldberg

M

atthew McConaughey, avant toute chose, c’est un nom imprononçable pour les non-anglophones. « Matiou Maconogué » ? Presque. Soyons honnêtes : longtemps, la question nous importa peu. L’acteur n’était pas exactement dans nos tablettes, et nous ne nous sommes pas rués dans les salles pour voir Le Règne du feu, Two for the Money, We Are Marshall ni Comment se faire larguer en 10 leçons. Au cours de la décennie passée, il aura essentiellement été pour nous l’homme des comédies romantiques niaiseuses et des polars douteux. Il y avait certes quelques perles, comme le teen movie Dazed and Confused de Richard Linklater, où il se fit 40

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remarquer en 1993 ; ou Contact de Robert Zemeckis, où il donnait la réplique à Jodie Foster en 1997 ; sans parler d’Amistad la même année, l’un des plus mauvais Spielberg, où il excellait néanmoins en avocat défenseur d’esclaves… Mais pour l’essentiel, le cas McCo nous semblait classé  : à l’intercalaire « clampin ». Avions-nous tort ? Peut-être. Car en revoyant plusieurs de ses (plus ou moins) mauvais films, nous réalisions qu’il y avait toujours quelque chose à y sauver  : le grand blond bouclé et bronzé, là, sur le devant de l’affiche, cet espèce d’Apollon au sourire trop bright pour être honnête et à l’accent trop texan pour être franc, ce type agaçant qui a

toujours l’air d’en savoir plus que vous. Regardez-le bien et comparez-le à quelques étalons de sa génération, tous ces affamés à qui l’on a dû proposer les mêmes scénarios au même moment, les Patrick ­D empsey, Dane Cook, Gerard ­B utler ou même Ben Affleck… Le constat s’impose  : tous s’inclinent devant la superbe du king Matthew.

THE VOICE Cette superbe, le Texan vous la fait ressentir instantanément quand vous lui serrez la main (qu’il a immense) : œil charmeur, voix de velours, costume gris clair impeccable, et puis ce phrasé, ­irrésistible,

qui s’enroule dans chaque pli de sa bouche avant de venir vous chatouiller l’oreille. « Hi, I’m ­Matthew McConaughey », nous dit-il en souriant, comme si on l’ignorait… Plus qu’un acteur physique (même s’il peut parfois l’être), il est un grand vocaliste. À l’instar de son compatriote texan Owen Wilson, il bouge assez peu son corps, marque bien chaque mouvement pour lui donner plus de poids, mais module en revanche sa voix avec une infinie délicatesse. « J’aime bien ma voix, oui. Elle a un certain rythme, un certain ton, grâce auxquels les spectateurs m’identifient. La première chose que je cherche quand je travaille un personnage, c’est la façon dont les mots vont s’ordonner dans sa bouche, dont les syllabes vont sonner. Je cherche la musicalité – la musique a une grande importance pour moi. Ensuite, je cherche le mouvement. J’adore observer comment les femmes bougent, par exemple, ça en dit beaucoup. Je peux changer d’accent, je peux prendre du poids, en perdre, mais le son de la voix et la nature du mouvement, c’est ­l’essence. »

Comment se faire larguer en 10 leçons de Donald Petrie ( 2001)

ÂME TEXANE Si on le connaît si bien, ce flow, c’est aussi que McConaughey n’en a (presque) jamais changé. Un fait inhabituel aux États-Unis, où un acteur se doit d’avoir un accent néo-zélandais si le rôle l’exige. Or, le natif d’Uvalde, Texas, semble s’être fixé une règle  : ne tourner que dans le sud du pays, chez lui ou non loin. Cherchez dans sa filmographie, vous ne trouverez pratiquement aucun film tourné au nord du Mississippi. Pourquoi donc ? « Au début, c’était un heureux hasard, et puis c’est vrai que j’ai commencé à faire attention à cet élément géographique dans les scénarios. Que voulez-vous, je suis du Sud, ma sensibilité est sudiste. Le Mississippi m’inspire. La campagne, les marais. Le film Mud raconte pratiquement mon enfance, à jouer à Huckleberry Finn, à passer mes journées sur une île. En outre, je maîtrise plusieurs dialectes du Sud, ce que les réalisateurs apprécient (il se met à imiter l’accent de l’Arkansas, différent du sien – ndlr). Rien qu’au Texas, il y a quatre accents différents. Mes deux frères, si vous les ­écoutiez

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© RDA/BCA

Magic Mike de Steven Soderbergh (2012)

© ARP selection

© 2011 Killer Joe Nevada LLC. Tous Droits Réserves

Killer Joe de William Fiedkin (2012)

La Défense Lincoln de Brad Furman (2011)

parler, vous ne comprendriez rien de ce qu’ils racontent, tant leur accent est fort. » Et c’est toujours là qu’il habite, avec sa femme et ses deux  enfants, à Austin précisément, oasis libérale au milieu du Texas conservateur.

LE DÉCLIC AUTEURISTE Longtemps, McConaughey nous importa peu, disions-nous. Et puis il y eut un déclic, incontestable, dans sa filmographie : soudain, il se mit à faire de bon films, et plus seulement à sauver, autant que faire se pouvait, les mauvais. Le tournant est facile à dater : mai 2011, La Défense Lincoln. Un film de Brad Furman qui ne payait pas de mine, thriller juridique adapté d’un roman de Michael Connelly et qu’il éclaboussait de toute sa classe. Il paraissait là tel qu’on l’avait toujours connu : ambigu, roublard, charmeur, et cependant, quelque chose avait imperceptiblement changé. Étaitce ces rides nouvelles ? Cette terrifiante démarche de reptile ? Cette absence totale de vergogne ? Difficile à dire dans un premier temps. www.mk2.com

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© Evgeny Parfenov

MATTHEW MCCONAUGHEY EN HUIT FILMS

© 2011 Killer Joe Nevada LLC. Tous Droits Réserves

_Par J.G

Killer Joe de William Fiedkin (2012)

Il aura fallu la confirmation (et la consécration) des mois qui suivirent pour y voir plus clair. Un virage spectaculaire, jugez plutôt : cette année, il a été ou sera à l’affiche d’un film du légendaire William Friedkin (Killer Joe), d’un des tout meilleurs Soderbergh (Magic Mike), d’un fascinant docufiction parodique de Richard Linklater (Bernie, hélas pas sorti en France) et de rien moins que deux  films sélectionnés à Cannes (Paperboy de Lee Daniels et surtout Mud de Jeff Nichols) ; pour couronner le tout, il est au casting du prochain Scorsese, The Wolf of Wall Street. D’un seul coup d’un seul, il est ainsi passé de la cage vidéoclub à la case prestige movies. Que s’estil passé ? « Ma carrière était sur de bons rails, mais les scénarios que je recevais commençaient à se répéter, avoue-t-il. C’était toujours les mêmes histoires, avec les mêmes personnages, juste un nom différent sur la page de garde… Alors j’ai pris une année sabbatique en 2009, je me suis posé, j’ai réfléchi à ce que je voulais vraiment faire – j’avais gagné assez d’argent pour me le permettre. Et je me suis dit que j’avais envie de jouer

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dans des films que j’irais voir en salles, de jouer des personnages plus ambigus, plus singuliers. Surtout, j’ai eu la chance de recevoir des propositions de la part de très bons réalisateurs, qui m’ont permis de prendre ce tournant. »

MAIS POURQUOI EST-IL (SOUDAIN) SI MÉCHANT ? En quoi consiste ce McCo nouveau ? Tout d’abord, il se contente quasi exclusivement, alors qu’il est une star pas tout à fait bankable mais presque, de seconds rôles ou d’affiches à partager. Un sacrifice sans doute nécessaire à ce recentrage radical. C’est par exemple le cas dans Killer Joe, où son personnage de tueur à gages donne son titre au film mais n’en occupe pas, loin s’en faut, tout l’espace. Ceci dit, lorsqu’il apparaît, on ne voit plus que lui  : le bad guy le plus flippant depuis Javier Bardem dans No Country for Old Men des frères Coen, l’homme qui changera à jamais votre point de vue sur les pilons de poulet (lire p. 95). Ne plus craindre de jouer les méchants : le voilà, le principal trait distinctif

du McCo 2.0. Avocat véreux dans La Défense Lincoln, reporter sadomaso dans Paperboy, fugitif au charme vénéneux dans Mud, procureur impitoyable dans Bernie, stripteaseur de peu de vertu dans Magic Mike et apparemment trader corrompu chez Scorsese : rien ne l’arrête… « J’ai joué quelques méchants récemment, oui, et j’y ai pris beaucoup de plaisir. On n’est pas enchaîné par la loi, par le gouvernement, par la religion, on n’a pas à respecter une quelconque morale. On est libre », se justifie-t-il. Il avoue néanmoins qu’il a dû se faire violence pour affirmer cet aspect de son jeu : « Quand ­William Friedkin m’a envoyé le scénario de Killer Joe, je l’ai lu et je l’ai détesté. Je trouvais ça insupportablement violent. J’en ai parlé avec lui, et il m’a expliqué qu’entre les lignes cette histoire était pleine d’humour. Et en effet, à la seconde lecture, j’ai saisi cet aspect, et j’ai accepté le rôle. Et je ne le regrette pas. » Nous non plus ne le regrettons pas. Et pour ceux qui se demandent encore comment se prononce son nom, c’est « ­Massiou Mac Cono’hey », en aspirant le « h ». Hey hey hey. ♦

1 - Dazed and Confused

5 - L’Amour de l’or d’Andy Tennant (2008) À l’apogée de sa gloriole FHM, McConaughey cabotine dans cette rom-com inepte, dilapidant son charme dans les bras de la fade Kate ­Hudson. Avec ses pecs et ses abdos, ainsi qu’une poignée de punchlines pas très drôles comme seuls arguments, McCo cachetonne ici un peu tristement, à l’automne d’une décennie de toute façon très terne.

2 - Contact de Robert Zemeckis (1997) McCo partage l’affiche avec Jodie Foster dans ce beau film sous-estimé sur les extraterrestres et l’humanité, l’au-delà et l’en-deçà, les yeux et les oreilles, bref, le cinéma. Malheureusement,il est encore un tout petit peu fade en prêcheurséducteur, cherchant toujours son style, ne sachant exactement quelle dose de vice ­t remper dans son bol de vertu.

6 - Tonnerre sous les tropiques

3 - Amistad  de Steven Spielberg (1997) Même si c’est l’un des films les plus faibles du cinéaste, un Spielberg dans sa filmographie, c’est toujours du plus bel effet. Dans ce réquisitoire un peu trop édifiant contre l’esclavagisme, il est impeccable en avocat de la bonne cause. Contrairement à Contact, il trouve ici le ton parfait, apportant un peu d’ambiguïté et de ­roublardise dans cet océan de bonne conscience.

7 - La Défense Lincoln  de Brad Furman (2011) Le tournant. Mai 2011, en pleine affaire DSK sort ce petit film sans prétention, où McConaughey joue un avocat sans scrupules chargé de défendre un homme accusé de viol et niant les faits. Toute ressemblance… Endossant pour la troisième fois la robe (après Le Droit de tuer et Amistad), McCo est ici plus retors que jamais. Un grand acteur est né.

4 - Un mariage trop parfait d’Adam Shankman (2001) Première comédie romantique d’une longue série, Un mariage trop parfait est aussi la meilleure – disons la moins mauvaise. Il s’accorde merveilleusement à sa partenaire Jennifer Lopez, qu’il séduit en la sauvant d’un accident de la route. Il pourrait être agaçant à souhait, mais il a cette légère distance sur toute chose qui le rend irrésistible – et puis cet accent…

8 - Mud de Jeff Nichols (2012) Après The Paperboy, seconde  montée des marches cannoises en 2012. Mud exploite à merveille l’ambiguïté nouvelle de McCo dans ce très beau rôle de fugitif souverain sur son île déserte, monstre de sensualité brute – il faut le voir, chemise ouverte et torse en avant, apparaître dans le champ – qui exerce son charisme sur deux gamins frondeurs. Burt Lancaster s’est trouvé un successeur.

de Richard Linklater (1993) Cheveux courts, jean pattes d’ef et moustache, c’est ainsi accoutré que Matthew McConaughey crève l’écran pour la première  fois dans ce splendide teen movie – qui est aussi son premier long métrage. Dans la peau d’un loulou, il a cette réplique inoubliable : « Ce que j’aime avec les lycéennes, c’est que moi je vieillis mais qu’elles restent identiques. »

de Ben Stiller (2008) Owen Wilson devait tenir le rôle de Rick Peck, agent de stars, dans cette comédie over the top. Mais à cause d’une tentative de suicide du comédien, c’est McCo, l’autre Texan blond, qu’on appela à la rescousse. Bonne pioche, car entre deux navets, Tonnerre sous les tropiques fait office d’oasis pour l’acteur en lui offrant le premier d’une série de grands seconds rôles.

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Adulé au début des années 1970 pour French Connection et L’Exorciste, admiré ensuite pour Le Convoi de la peur et Police fédérale Los Angeles, WILLIAM FRIEDKIN a connu des flops (La Chasse, La Nurse) et un retour convaincant en 2006 avec Bug. Killer Joe, son nouveau film, est une vision sombre de l’Amérique white trash, qui concentre son action dans un mobile home crasseux et nous entraîne dans un engrenage pervers, au sein d’une famille tordue : un jeune Texan paumé (Emile Hirsch) marchande sa sœur (angélique Juno Temple) auprès d’un tueur à gages (Matthew McConaughey) pour éliminer sa mère et toucher l’assurance vie. Le petit génie des années 1970 a aujourd’hui 77 ans, les mêmes lunettes en cul de bouteille sur le nez et un talent intact, direct et abrasif. _Propos recueillis par Clémentine Gallot et Juliette Reitzer

C

inéphile obsessionnel, William Friedkin infiltre Hollywood à la fin des années 1960 après avoir fait ses armes dans le genre documentaire et la télé. Rodé sur une comédie musicale avec Sonny et Cher (Good Times), c’est son goût pour la controverse (Les Garçons de la bande) et sa maîtrise technique (French Connection) qui lui servent de rampe de lancement pour L’Exorciste (1973), cauchemar sur la puberté et l’un des films les plus rentables de l’histoire. Présenté comme un réalisateur tyrannique dans le livre de Peter Biskind Le Nouvel Hollywood, Friedkin s’est montré charmant en entretien et disposé à toutes les digressions. Sans oublier de nous reprocher d’avoir choisi son acteur pour la couv, plutôt que lui. Rencontre avec un cinéaste qui n’a rien perdu de sa hargne.

© Nicolas Guérin

Qu’est-ce qui vous a séduit dans l’histoire d e K i l l e r J o e , v i s i o n d ’ u n e A m é ri q u e désenchantée ?

Le scénariste Tracy Letts et moi-même partageons la même vision du monde : les gens ont une part de bien et de mal, il n’y a pas de gentils ou de méchants – ça, c’est pour les adaptations de comics et de jeux vidéo. Quand j’étais plus jeune, j’aimais ce genre de films (et je croyais au père Noël !), mais ce sont des visions sentimentales et infantiles du monde, que la plupart des films américains glorifie aujourd’hui.

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Après Bug en 2006, c’est votre deuxième collaboration avec le dramaturge Tracy Letts, qui signe le scénario de Killer Joe d’après sa pièce homonyme…

Il fait partie des meilleurs dramaturges américains, au même titre que Tennessee Williams ou Arthur Miller. Il a une grande perspicacité sur la nature humaine, en tout cas sur la nature humaine américaine. Par contre, je ne pourrais pas faire un film français. Les séquences marseillaises de French Connection, c’est vraiment une vision de touriste. Franchement, quelle idée j’ai eue de tourner au château d’If ! Une forme de violence archaïque (tuer sa mère, marchander sa sœur), voire freudienne, est-elle à l’œuvre dans Killer Joe ?

Le film n’a rien de métaphorique ni de philosophique, cette histoire est tirée d’un fait divers qui a eu lieu en Floride. Je pensais davantage aux écrivains de mélodrames criminels comme James M. Cain (auteur notamment de Mildred Pierce – ndlr). Le film épouse la structure d’un conte de fées noir, avec des personnages archétypaux, comme la belle-mère manipulatrice…

On pense à Cendrillon  : Dottie est une jeune fille dans un foyer très dur, négligée par ses parents et qui cherche le prince charmant. Elle le trouve, mais c’est www.mk2.com

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« Le 35 mm, c’est fini, On ne fait plus que des films en numérique. Si vous n’êtes pas d’accord, faites un autre métier. » WILLIAM FRIEDKIN

un tueur à gages. Les contes de fées sont intéressants pour toutes les générations, ils parlent de nos rêves et de nos cauchemars. Les personnages de Killer Joe sont prisonniers de leurs rêves et font des choses idiotes. La psyché humaine est fragile, et aux États-Unis, quand elle se brise, on sort un flingue, parce que c’est un pays où tout le monde peut légalement posséder un revolver. Dottie est moins naïve qu’elle n’en a l’air. Comment décririez-vous ce personnage ?

© 2011 Killer Joe Nevada LLC. Tous Droits Réserves

Elle semble manipulée par tout le monde : sa propre famille, Joe… Mais à la fin du film, on se rend compte que c’est elle qui a le contrôle. Pour Tracy Letts, Dottie est « la gardienne de la rage » des femmes. Les femmes ont de bonnes raisons d’être en colère, elles doivent se protéger. Dottie finit par juger sa famille, et par agir. En utilisant la violence dans vos films, quel effet souhaitez-vous provoquer chez le spectateur ?

Je n’en ai aucune idée ! Je ne dis pas au public quoi penser ni quoi ressentir. Parfois, ils rient, parce que les comportements que je montre sont absurdes – et pourtant, ils existent. Je regarde très peu de films contemporains, mais quand je vois une comédie, en général, je ne ris pas. En revanche, la représentation du sexe à l’écran me parait toujours plus drôle que sensuelle.

Killer Joe de William Friedkin

Je n’ai vu aucun de ses films, je l’ai vu en interview et l’ai trouvé intéressant. Il est Texan, il a le bon accent et il a grandi dans ce genre de milieux, dans une caravane. J’ai d’abord pensé à Billy Bob Thorton ou à Kurt Russel, des vieux gorilles, puis j’ai changé d’avis en le voyant : il est intense, romantique, mielleux. Il a haï le script et m’a dit avoir voulu se laver avec un grattoir en fer après l’avoir lu. Et puis des gens lui ont conseillé de le relire, et il a changé d’avis.

© Nicolas Guérin

Pourquoi avoir choisi pour le rôle -titre Matthew McConaughey, acteur de comédie qui s’est récemment réinventé ?

C’est le boulot d’un réalisateur, choisir le matériau qui le suivra pendant plus d’un an et créer une atmosphère propice à la créativité sur le tournage. Ne pas juger les acteurs, ne pas les brimer. Pour ce genre de scènes où il est question d’humiliation, de brutalité, je veux qu’ils puissent faire appel à leur intuition, sinon le film sera idiot et ennuyeux.

remplace Scorsese, il voulait le virer. Pourquoi ? Parce que les types des studios ne comprenaient rien. Ils n’avaient aucune idée de ce qu’on foutait – et parfois, nous non plus. En 1969, Easy Rider a déboulé, un film fait par des jeunes hippies, sans la supervision d’un studio, sans scénario, et il a rempli les salles. Les studios se sont dit : « Ok, on va embaucher des jeunes pour faire des films. » Quand ces types ont essayé de me dire comment faire French Connection ou L’Exorciste, je leur ai répondu d’aller se faire foutre. Dans les années 1970, on s’est emparé de la liberté, personne ne nous l’a donnée.

Vous êtes l’un des piliers du Nouvel Hollywood des années 1970, aujourd’hui considéré comme une période de liberté absolue des cinéastes face aux studios. Qu’en était-il au juste ?

L’année dernière, Drive de Nicolas Winding Refn rendait hommage à votre Police fédérale Los Angeles. Vous sentez-vous proche de certains jeunes cinéastes ?

Comment avez-vous dirigé vos acteurs , notamment pour la scène finale, violente et éprouvante ?

La vérité, c’est qu’on était virés tous les jours ! Un jour, le producteur de Raging Bull m’a appelé pour que je

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J’ai vu Drive et je connais ce jeune homme. Des films sur des types qui conduisent, il y en a eu des tas : Vanishing

Point par exemple, ou The Driver. Celui-ci n’est pas original, mais je l’ai trouvé très bien fait. Les films que je vois avec plaisir aujourd’hui sont ceux des frères Coen et de Paul Thomas Anderson. Ses films me semblent intéressants et surtout très originaux.

les infos. Le vrai crime commis contre l’humanité aujourd’hui, c’est la désinformation, par le gouvernement et par la télé. Parfois, des gens très compétents sont élus, puis ils veulent juste garder leur place et sont prêts à tous les compromis.

Vous êtes un grand lecteur. Quels sont vos auteurs de prédilection ?

Vous parlez d’Obama en particulier ?

Quel rapport entretenez-vous avec les nouvelles technologies ?

Vous écrivez vos mémoires…

Je lis Proust et le Nouveau Testament tous les jours. Je lis Madame Bovary de Flaubert, Gatsby le Magnifique de Scott Fitzgerald et les nouvelles ­de ­Hemingway au moins une fois par an. Et Simenon est une grande influence pour moi, j’aime sa manière simple de raconter les histoires. C’est ce que je préfère, la ­simplicité. C’est pour ça que je n’aime pas les films faits sur ordinateur.

Le 35 mm, c’est fini. On ne fait plus que des films en numérique. Si vous n’êtes pas d’accord, faites un autre métier. Avez-vous déjà écouté un disque 33 tours ? Nous, on entendait les craquements des vinyles, maintenant vous avez le son pur. C’est un progrès, et je me demande ce qu’il y aura ensuite. Dans ma chambre d’hôtel, il n’y a pas de poste de télévision : vous appuyez sur un bouton, et une télé apparaît dans le miroir. Bon, je ne regarde pas la télé de toute façon, donc je m’en tape. Il n’y a rien à regarder, pas même

Évidemment ! J’avais beaucoup d’espoirs en lui, je n’en ai plus. Je ne voterai pas aux prochaines élections. Comment choisir entre un serpent et un tigre mangeur d’hommes ? Depuis la Seconde Guerre mondiale, aucune guerre dans laquelle l’Amérique s’est impliquée n’a été justifiée. Ce qu’on a fait en Corée était horrible ; au Viêtnam, horrible ; en Irak, horrible… J’ai vécu trois mois en Irak pour le tournage de L’Exorciste et je ne me suis jamais senti aussi proche d’un peuple. Oui, c’est le récit honnête des choses dont je me souviens sur mes tournages. J’ai interrogé beaucoup de gens avec qui j’ai travaillé et j’ai compris que chacun avait une lecture différente d’un même événement. Chacun de nous gardera un souvenir différent de cette interview, car notre sensibilité agit comme un filtre sur la réalité. ♦ Killer Joe de William Friedkin Avec : Mat thew McConaughey, Emile Hirsch… Ditstribution : Pyramide Dif fusion Durée : 1h42 Sor tie : 5 septembre

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APRÈS LA BATAILLE

APRÈS LA BATAILLE

Peut-on déjà tourner un film sur la révolution égyptienne de 2011 ? Question absurde pour le réalisateur cairote YOUSRY NASRALLAH, qui préfère à la reconstitution historique le portrait de ceux qui ont vécu ces événements. Autour de la place Tahrir, ce sera donc l’histoire de la rencontre entre Mahmoud (Bassem Samra), cavalier honni qui a chargé les manifestants, et Reem (Menna Chalaby), jeune bourgeoise portée par l’euphorie révolutionnaire. Après la bataille est un film de fiction ardent, une approche singulière qui révèle la complexité d’une  année de révoltes aux visages multiples. Entretien. _Propos recueillis par Juliette Reitzer et Étienne Rouillon

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ous avez participé au film collectif 18 jours, qui traitait déjà de la révolution égyptienne de janvier 2011… 18 jours a été fait dans la foulée, avec l’aspect euphorique de la révolution. Après ça, je devais tourner un film dont j’avais signé le contrat avant ces événements. Un très beau scénario, mais je sentais que je ne pourrais pas entraîner une équipe de 80 personnes dans ce projet alors que nos têtes étaient ailleurs, préoccupées par la situation en Égypte. Au lieu de vivre cela comme un handicap, j’ai préféré voir ça comme un atout pour faire Après la bataille.

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© Ahmed Rahal

Il était une fois la révolution

Comment avez-vous construit le scénario ? On a écrit plusieurs séquences pour bâtir une histoire. Rien de très fixe, mais des personnages et un point de départ bien définis : une fille de la grande bourgeoisie égyptienne – engagée politiquement dans la révolution et les revendications démocratiques – rencontre un ennemi de la révolution, un de ceux qui ont participé à la charge des cavaliers de la place Tahrir. Ce choix n’est pas un hasard. Dans les années 1990, j’avais tourné dans le village des cavaliers, près des pyramides, le documentaire À propos des garçons, des filles et du voile. Ça m’étonnait que des gens assez sympas soient impliqués dans cette histoire sordide. Ce n’était en fait pas très compliqué de comprendre pourquoi ils avaient pris part à cette charge contre les manifestants. Ce sont des gens qui vivent du tourisme, et une révolution entraîne l’arrêt du tourisme. La question n’était pas non plus le « pourquoi », mais plutôt de montrer que ce sont aussi des gens du peuple. Le film s’est articulé autour de ce conflit humain. Sur la place Tahrir nous clamions : « Dignité, dignité ! ». Le personnage de Mahmoud, un cavalier, est du mauvais côté de la révolution et de la société. Il a perdu sa dignité. Comment peut-il la retrouver ? Comment assumer cette situation face à ses enfants ? Au fil de l’année, je voyais que l’armée et les intégristes se rapprochaient, les libéraux étaient constamment obligés de faire des concessions pour avoir le soutien des Frères musulmans sur la place Tahrir, et ça a très mal fini le 9 octobre quand des Coptes ont manifesté www.mk2.com

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APRÈS LA BATAILLE

APRÈS LA BATAILLE

Menna Chalaby

« Moubarak représentait le père dans une société hiérarchique assez tribale, qui infantilisait le peuple. Je crois que ça, c’est fini. » devant les locaux de la Maison de la télé. La répression de l’armée a été extrêmement brutale. J’ai su que c’était là que devait se terminer le film. Il n’y avait plus grandchose à comprendre dans le déroulement de la révolution après cette coalition entre l’armée et les islamistes. Les médias français ont hésité entre les termes « révolution », « soulèvement », « émeute ». Quel est le plus adéquat ? Je parle dans mon film d’un sentiment révolutionnaire, d’une envie d’un grand changement. Que les forces contre-révolutionnaires deviennent plus fortes que les forces révolutionnaires, eh bien cela arrive partout. Mais je crois que quelque chose de fondamental a changé dans l’esprit des Égyptiens. C’est ce dont parle le film : Moubarak représentait le père dans une société hiérarchique assez tribale, qui infantilisait le peuple. Je crois que ça, c’est fini. Les Frères musulmans essaient de rétablir cette mentalité, mais je crois que cela ne peut plus marcher. Lorsque l’on a fait les repérages dans le village des cavaliers, on a compris que ces gens ne croient plus dans cette forme d’autorité paternaliste. Dans le film, quand une association vient leur donner du grain, Mahmoud dit : « C’est pour nourrir les bêtes ou pour nous humilier ? »

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Le personnage de Reem favorise et protège Mahmoud, en contradiction avec ses idéaux révolutionnaires. C’est une manière de voir les choses, mais je crois que c’est la passion plus que ses idéaux qui la fait agir. Il y a un coup de foudre. Plus elle tente de prendre ces distances avec une situation perçue comme une grave erreur par son entourage, plus elle se retrouve embourbée dedans. Elle essaie de trouver une ­justification autre que l’amour, mais c’est hypocrite. Le film sera-t-il projeté en Égypte ? Il sort en Égypte le même jour qu’en France. Il n’a pas été censuré, mais j’imagine qu’il va se faire beaucoup attaquer. Ce n’est pas un film sur l’euphorie de la révolution. Le simple fait de voir une femme qui se réclame de la révolution embrasser un cavalier qui a attaqué la place Tahrir, c’est très choquant. Je l’ai montré à quelques personnes qui ont participé aux manifestations, et ils étaient assez gênés par l’idée de vouloir parler de ces cavaliers, de vouloir aller vers eux. Pour eux, c’est impensable. Comment s’est passé le tournage avec les actrices sur la place Tahrir ? Assez mal. C’était pendant la manifestation du 8 juillet. Quand on arrive, j’ai une assurance totale. J’avais déjà tourné sur la place pour 18 jours sans aucun problème. L’actrice Menna Chalaby se fait alors agresser par un groupe de jeunes qui la traite de pute et nous de maquereaux parce qu’on utilise la révolution pour gagner de l’argent. On a dû faire partir les comédiennes. Souvent, sur la place, il y a eu des attaques

Considérez-vous Après la bataille comme un film historique ? Depuis mon premier film, Vols d’été (1988), puis avec Marcides (1993), j’évoque des points précis de l’histoire égyptienne. Pour autant, je n’ai jamais fait de film pour raconter une situation politique ou historique. Je fait toujours des films pour raconter des gens, des individus qui ne veulent pas être les victimes de l’histoire, être écrasés par la grande histoire. C’est un sujet qui m’a toujours préoccupé. Dans la mentalité créée par les dictatures arabes, il y a cette idée qu’on est toujours la victime de quelqu’un. Victime d’un dictateur, des Américains, d’Israël, de son père, de sa mère… Et du coup, personne ne peut vous blâmer. On ne peut pas raconter une histoire à partir de ça. Un personnage doit avoir un minimum de volonté pour être intéressant. Si je suis attaché à la question de la démocratie, alors je suis attaché à celle de la responsabilité individuelle. C’est donc toujours l’histoire d’individus dans un grand contexte. La différence avec Après la bataille, c’est qu’ici le contexte est actuel. Vous avez participé à la reformation d’un CNC égyptien… Je n’en fais plus partie. Il y avait l’idée pendant la révolution de créer quelque chose qui permette de limiter les ingérences de l’État dans la culture. Qu’il subventionne des activités culturelles, oui, mais qu’il ne soit pas un producteur omniprésent. Je voyais que les islamistes allaient arriver, et un ministère de la Culture géré par des islamistes, ce n’est pas très attirant. Après les massacres de novembre devant le parlement avec la complicité du gouvernement, nous avons tous démissionné. Comment le cinéma égyptien peut-il être aussi vivant dans ces conditions ? Le financement est privé, il vient des chaînes de télévision câblées arabes. Mais c’est de plus en plus compliqué aujourd’hui, non seulement à cause de la crise financière mais aussi à cause des crises politiques dans le monde arabe. La particularité du cinéma égyptien, c’est qu’il marche bien, il s’exporte bien dans le monde arabe, du moins à l’époque qui précédait les récents bouleversements. Ce qui m’inquiète aujourd’hui, c’est moins de trouver de l’argent que de trouver un moyen d’échapper aux contraintes de sources de financement qui vont devenir de plus en plus conservatrices. Par exemple, un financement venu de l’Arabie saoudite vous oblige à respecter certaines règles. Si vous voulez des scènes d’amour, vous ne les tournez pas parce que vous savez d’avance que ce sera coupé. C’est pour cela que des réalisateurs comme moi cherchent d’autres sources de financement.

© Ahmed Rahal

© Ahmed Rahal

sur les femmes ou les photographes, par des gens à la solde d’autorités contre les manifestations, pour créer une ambiance de peur.

Yousry Nasrallah

Quel sera votre prochain film ? Il abordera un sujet présent dans beaucoup de mes films, mais cette fois de manière très frontale : le rapport avec le père. En général, je racontais cela du point du vue du fils. Cette fois, j’ai envie de prendre le point de vue du père. Pas parce que je suis vieux ! Je me suis toujours senti plus à l’aise dans la position d’un fils que dans celle d’un père, et je pense qu’il est temps de commencer à inverser un peu la chose. Le scénario de ce prochain film était écrit du point de vue du fils et il y a quelque chose de passionnant dans le ­t ravail de réécriture pour inverser l’optique. ♦ Après la bataille de Yousry Nasrallah Avec : Menna Chalaby, Bassem Samra… Distribution : MK2 Durée : 2h02 Sortie : 19 septembre

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Exposition KIESLOWSKI

En 1996, le réalisateur polonais KRZYSZTOF KIEŚLOWSKI disparaissait prématurément. Ses derniers films, la trilogie Trois couleurs  : Bleu, Blanc et Rouge, en avaient fait l’un des cinéastes les plus importants de son époque. Jusqu’au 30  septembre, une exposition au MK2  Bibliothèque –  qui présente pour la première fois en France photographies et documents inédits – et une rétrospective sondent le travail d’un cinéaste qui « plutôt que des explications, (…) donne des mystères ». L’occasion de parcourir tout le spectre des c­ ouleurs de son œuvre. © Piotr Jaxa

_Par Laura Tuillier

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Juliette Binoche dans Trois Couleurs : Bleu de Krzysztof Kieślowski

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© DR MK2

© DR MK2

© Piotr Jaxa

L’Amateur (1979)

Le Hasard (1981)

© Piotr Jaxa

' KIESLOWSKI TROUVE DANS SON EXAMEN DE LA SOCIÉTÉ POLONAISE LE PREMIER TERREAU DE SES FILMS DE FICTION À VENIR.

© Piotr Jaxa

Trois Couleurs : Blanc (1993)

Trois Couleurs : Rouge (1994)

Trois Couleurs : Bleu (1993)

CLAIR-OBSCUR En poursuivant son examen de la société polonaise communiste, Kieślowski trouve le premier terreau de ses films de fiction à venir. Il réalise L’Hôpital en 1976, soit vingt-quatre heures dans un service de chirurgie traumatique, et La Gare en 1980, instantanés de la vie quotidienne mais mouvementée de Varsovie. La même année, Les Têtes parlantes sont l’occasion de radiographier les aspirations d’une génération de Polonais, âgés de 1 à 100 ans. En parallèle, Kieślowski signe L’Amateur (1979), son premier grand film. Le héros, Filip, 54

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reçoit une caméra super-8 à la naissance de son fils. Bientôt, il met sur bobine l’intégralité de sa vie privée et professionnelle. Réflexion sur le point de vue de celui qui filme et son influence sur le réel, L’Amateur tient de l’autoportrait. En filigrane apparaît déjà l’obsession du réalisateur pour les changements de vie et d’identité. Appuyant davantage le trait dans Le Hasard (1981), Kieślowski imagine trois issues différentes à la course effrénée de Witek dans la gare de Varsovie : soit celui-ci rate son train, soit il l’attrape de justesse, soit il le rate et agresse un employé de la gare, ce qui le conduit à une condamnation. À partir de cette trame dans laquelle la liberté du héros se trouve malmenée par le destin, le réalisateur décline ses motifs  : hasard d’une rencontre décisive, tournant soudain dans l’existence, place du jeu (jonglage, jouet en forme de ressort…). Interdit de sortie pendant six ans, Le Hasard sera sélectionné à Cannes en 1987 dans la catégorie Un certain regard, ouvrant à Kieślowski les portes de l’Ouest.

ROUGE SANG L’année suivante, c’est en compétition officielle que le réalisateur présente Tu ne tueras point à Cannes. Cette version longue d’un des épisodes de son Décalogue réalisé pour la télévision polonaise lui permet d’affirmer une mise en scène singulière, du fragment – un visage, un reflet, un objet – à l’ensemble – une vie désolée dans un quartier sinistré de ­Varsovie. Tu ne tueras point, ou la rencontre tragique d’un chauffeur de taxi au destin fixé d’avance (un diable grimaçant, entrevu plusieurs fois, pend à son rétroviseur), d’un jeune homme désespéré et d’un avocat débutant. La scène de meurtre du chauffeur par le jeune homme, acte gratuit filmé en temps réel, est suivie

Le monde selon Kieślowski © DR MK2

Aujourd’hui, on peut filmer absolument tout mais, en s’approchant des gens, on rencontre des limites, celles de l’intimité, de la vie privée, au-delà desquelles les intéressés ne veulent ni ne peuvent nous laisser pénétrer. » Voici ce que retient Krzysztof Kieślowski de son expérience du documentaire. Élève dans les années 1960 de l’école de cinéma de Łódź, dont sortent également Andrzej Wajda et Roman Polanski, l’apprenti cinéaste s’attache d’abord à filmer le réel. Dans Premier amour (1974), l’un de ses premiers documentaires, il choisit de rendre compte de l’intimité d’un couple, démuni lorsque la jeune fille tombe enceinte. Il mêle ainsi le récit d’une romance à la ­chronique d’une société apeurée par un régime autoritaire. Pourtant, les jeunes protagonistes de Premier amour sont déjà filmés comme des personnages de fiction : jeux corporels, imperceptibles changements d’expression, larmes – le cinéaste est attiré par la béance qui se crée entre une réalité trop morne et des individus en proie à des passions absolues. C’est ce qui le mène, sans pour autant abandonner totalement le documentaire, à t­ remper ses pinceaux dans la fiction.

Tu ne tueras point (1988)

d’une ­condamnation à mort expéditive. « Dites-leur que je ne dirai jamais que ça y est », rétorque l’avocat à l’employé de prison venu chercher le jeune homme pour l’amener à ses bourreaux après une ultime confession. Comme lui, Kieślowski semble ne jamais se résoudre à condamner l’humanité, sur laquelle il porte pourtant un regard sans illusion. Un prix du Jury permet au réalisateur de tourner coup sur coup quatre coproductions avec la France et d’apposer ainsi les dernières touches à son ambitieux portrait de l’âme humaine.

QUADRICHROMIE Dans La Double Vie de Véronique (1991), l’héroïne (Irène Jacob) traîne son vague à l’âme dans les rues de Clermont-Ferrand après la mort de son double polonais, Weronika. Malheureuse et ne sachant pas pourquoi, amoureuse mais ne sachant pas de qui, ­Véronique est la figure du manque. Un manque absolu que Kieślowski filme tout aussi frontalement dans Trois couleurs : Bleu (1993), où Juliette Binoche perd sa fille et son mari dans un accident de voiture. Pour ces deux femmes, la vie est un espace fragmenté, lieu de sensations qu’elles ne savent pas appréhender. Après un passage par la Pologne pour Blanc (1994), film de vengeance dans lequel perte de la morale rime avec perte de l’identité, Kieślowski clôt le cycle en retrouvant Irène Jacob. Rouge (1994), son ­dernier film, est une œuvre ­apaisée, une histoire ­d’amitié filmée comme la plus douce nuance de la ­couleur de l’amour. ♦ 

Jusqu’au 30 septembre, les MK2 Hautefeuille et Bibliothèque accueillent une large rétrospective dédiée au travail du cinéaste disparu en 1996 : Le Décalogue, la trilogie Trois couleurs, mais aussi des documentaires et courts métrages à redécouvrir sur grand écran. En sortant, le spectateur ne manquera pas d’aller plonger plus avant dans la filmographie du réalisateur polonais, grâce à l’enivrante exposition « Le monde selon Krzysztof Kieślowski », au MK2 Bibliothèque. Conçue avec brio par le musée du Cinéma de Łódź, elle a été présentée au Canada ou à Singapour et arrive pour la première fois en France. Un parcours exemplaire pour la diversité comme la complémentarité des œuvres qu’il produit, à même d’offrir une vision documentaire mais aussi intime sur le travail de l’auteur. Photos et archives permettent de tutoyer le Kieślowski enfant, puis étudiant. On retiendra l’émotion dégagée par les clichés rassemblés sous le titre « Les photographies de la ville de Łódź ». Une biographie ensuite nourrie de centaines de documents qui montrent la préparation de ses films, produits sur de larges panneaux, comme autant de points d’entrée rares dans l’univers du cinéaste. Enfin on s’arrêtera longuement devant les 48 affiches de ses films signées par de grands artistes. Témoignages probants de la richesse du langage, du ton et du regard de Kieślowski. _C.Ga. « Le monde selon Krzysztof Kieślowski », exposition et rétrospective du 29 août au 30 septembre aux MK 2 Bibliothèque et Hautefeuille Plus d’informations sur w w w.mk 2 .com

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la rentrée littéraire

©Hermance Triay

©Emmanuel Trousse

la rentrée littéraire

Charly Delwart

Jakuta Alikavazovic

Pages jeunes

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C’est parti pour la rentrée littéraire. Six cent cinquantesix nouveaux romans sont à paraître, certains voués à l’oubli, d’autres au statut de classique de demain. En pleine course aux prix, décryptage des tendances de cette année marquée par l’arrivée de jeunes plumes bien taillées. _Par Bernard Quiriny

Gaëlle Bantegnie

DR

©Gerard Berreby

Mathieu Larnaudie

Aurélien Bellanger 56

PAULINE KLEIN

©Philippe MATSAS

©C. Helie Gallimard

JULIEN CAPRON

septembre 2012

Régis de Sá Moreira

C’

 est un phénomène culturel typiquement hexagonal, aussi incontournable que les festivals de Cannes ou d’Avignon, et qui se déroule tous les ans à partir du 15 août : pendant trois mois, jusqu’aux prix littéraires de novembre, on publie plus de romans que tout le reste de l’année – plus de six cent cinquante en 2012, français et étrangers confondus. Une spécificité que beaucoup de professionnels trouvent un peu absurde (pourquoi tant publier à la rentrée, une période où les gens ont peu de temps pour lire ?), mais qui a le mérite de focaliser l’attention de la presse et du public sur la littérature. Tout l’été, les journalistes se sont refilé leurs bons tuyaux, des noms ont circulé, chacun a mijoté sa sélection personnelle, les libraires ont élu leurs coups de cœur… Reste à convaincre le public, dans un contexte de crise économique qui fait passer les loisirs et la culture au second plan. Mais les romanciers ne sont-ils pas justement les meilleurs commentateurs du monde actuel, et n’estce pas dans leurs œuvres qu’il faut aller chercher des clés pour comprendre la situation où nous sommes ? Comme chaque année, la rentrée ref lète à sa manière les thèmes de notre époque, même

s’il ne faut pas oublier qu’il y a toujours un décalage entre l’écriture d’un roman et sa parution. Ainsi le Printemps arabe de 2011 forme-t-il la toile de fond du nouveau livre de Mathias Énard, Rue des voleurs, et la crise boursière celui de Branta ­Bernicla, premier  roman de Pascal Guillet, tandis que l’écho des révoltes en Occident résonne chez François ­Cusset (À l’abri du déclin du monde) et que la vie politique inspire Stéphane Zagdanski (l’affaire DSK dans Chaos brûlant) ou Mathieu Larnaudie (l’élection de Sarkozy dans Acharnement). Au jeu délicat des « tendances », outre les classiques romans familiaux ou les autobiographies déguisées, on a l’impression que le roman français opère un « retour au réel » qui bouscule sa traditionnelle image de nombrilisme. Les écrivains s’emparent ainsi de la politique ou des questions sociales (le monde du travail dans Ils désertent de Thierry Beinstingel, par exemple), méditent sur les tyrannies d’aujourd’hui (les dictateurs d’Orient dans Le Maréchal absolu de Pierre Jourde, la Corée du Nord dans Citoyen Park de Charly Delwart)… Certains, comme Aurélien Bellanger, ré­écrivent carrément l’histoire de notre société de la ­communication

depuis l’avènement du Minitel dans une fresque à la Houellebecq ! Premier roman de ce jeune homme de 32 ans, qui s’est largement inspiré de la success story du patron de Free, Xavier Niel, La Théorie de l’information a fait le buzz tout l’été et sera l’une des vedettes de cette rentrée. Logiquement, il figure en bonne place dans notre sélection : pour parier sur la nouvelle génération, mettre en lumière les grands noms de demain, nous avons retenu dix romanciers français de moins de quarante ans qui, dans des registres différents, font l’actualité de cet automne. Certains publient pour la première fois (Julia Deck), d’autres sont des auteurs confirmés (Jakuta ­Alikavazovic), tous sont à lire, ici et maintenant. Bonnes lectures. ♦ www.mk2.com

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la rentrée littéraire

TROIS pères hors du commun

Aurélien Bellanger

La Théorie de l’information, Gallimard, 496 pages, 22,50 €

Aurélien Bellanger, jeune libraire passé de l’autre côté, est la révélation de cette rentrée : son premier récit est une œuvre hors normes, à la croisée du délire geek et du roman national, inédit, jouissif, incroyablement brillant. Des années 1980 à nos jours, il raconte le destin de Pascal Ertanger, adolescent no life passionné d’informatique qui devient un franc-tireur à la Xavier Niel, milliardaire et acteur-clé des aventures techniques de son époque, du Minitel au web  2.0. ­Pascal Ertanger est-il le héros revanchard d’une épopée nationale ? Ou un Batman à la française, allégorie de la défaite de la modernité ? Malgré des digressions encyclopédiques un peu vaines, ce roman s’offre comme une manière d’ethnographie d’une civilisation disparue : celle des théories qui ont façonné la seconde  moitié du XXe siècle, parmi lesquelles la « société de l’information ». À la fin, c’est un nouveau monde bien moins lisible et contrôlable qui s’annonce, sous l’empire des machines et de quelques fortunés qui se rêvent en Dieu. _Gladys Marivat

Jakuta Alikavazovic

La Blonde et le Bunker, L’Olivier, 204 pages, 16,50 €

Révélée en 2007 avec Corps volatils (Goncourt du ­Premier Roman), Jakuta Alikavazovic, née en 1979, illumine cette rentrée avec un roman délirant et sensuel, un cabinet de curiosités où il est question de « classificateurs » de bibliothèques compulsifs, du gène du film noir et d’une phrase en guise de testament. Cette phrase, c’est le pauvre Gray qui en hérite des mains de John Volstead, célèbre écrivain et ex-mari de son amante, 58

septembre 2012

la blonde et destructrice Anna. On y fait référence à une collection d’art fabuleuse que la belle ­prétend avoir détruite… Tandis qu’Anna se fait de plus en plus aérienne, Gray mène l’enquête en ­Italie. La mention de l’accident auto-érotique (la possibilité de jouir de son reflet ou, encore plus « vertigineux », d’une idée) nous met sur une piste : tout tourne autour de l’image. Le fait que l’histoire d’amour entre Volstead et Anna repose sur une photo le confirme : ce polar bizarre pourrait aussi bien être un très beau roman sur l’amour, ses méandres et ses obsessions. _G.M.

Julien Capron

Trois fois le loyer, Flammarion, 384 pages, 20 €

Après trois  romans situés dans une contrée imaginaire nommée République, Julien Capron s’empare de la réalité à travers l’un de ses fléaux les plus répandus et médiatisés  : la crise du logement. Ou comment Cyril et Pauline, jeune couple de bobos trentenaires, free-lances pleins de rêves de bonheur mais sans argent, sont jetés à la rue par la fameuse « crise ». Leur seule solution pour s’en sortir est aussi la moins rationnelle : un tournoi de poker dont le lot unique est un luxueux F3, autant dire la lune. Car, à Paris, pour se loger, il faut gagner « trois fois le loyer » et présenter un dossier d’un poids à faire pâlir un fonctionnaire… Leur couple est menacé, la guerre est déclarée dans ce Paris devenu « un piège qui ne veut pas de ses habitants ». Grâce à une écriture tendue très proche du scénario (c’est son second métier), force rebondissements (un poil too much) et une dramatisation très efficace du tournoi de poker, Julien Capron nous prend au jeu de ce quatrième roman très divertissant. _G.M.

Mathieu Larnaudie

Acharnement, Actes Sud, 208 pages, 18 €

« La parole politique n’est jamais, sauf en de très rares exceptions, l’expression d’une singularité autonome. » L’auteur de ce diagnostic, ex-plume pour un ministre, sait de quoi il parle. Aujourd’hui retiré des affaires, il écrit « pour de faux » des discours parfaits et regarde les débats électoraux à la télé en décodant tout d’un œil de pro… Mais un événement

À chaque rentrée, papa et maman sont les héros de multiples romans. Si les mères restent en bonne position cette année (chez Nathalie Rheims ou Christian Estèbe, par exemple), les pères célèbres l’emportent avec trois romans-portraits : le psy Félix Guattari vu par sa fille Emmanuelle, l’alpiniste Maurice Herzog égratigné par sa fille Félicité et, surtout, le journaliste Pierre Péan mis en scène par son fils Jean Grégor dans un « romanquête » sur son amitié avec un barbouze initialement engagé pour l’assassiner (lire p. 76)… _B.Q. L’Ombre en soi de Jean Grégor, (Fayard, 256 pages, 19 €) La Petite Borde d’Emmanuelle Guattari (Mercure de France, 144 pages, 13,50 €) Un héros de Félicité Herzog (Grasset, 304 pages, 18 €)

curieux trouble sa solitude : des gens utilisent le viaduc au-dessus de chez lui pour se suicider. Les corps sans vie se multiplient dans son jardin, les visites des ­gendarmes aussi… Quel r­ apport entre la critique de la com et les pulsions suicidaires d’inconnus ? Mathieu Larnaudie fait avancer ces deux lignes en parallèle et dissèque avec hargne la médiocrité de la rhétorique politique, en montrant les coulisses du pouvoir et l’insincérité des images fabriquées par les spin doctors. Un roman cinglant dont les longues phrases sinueuses et élégantes agissent comme un contrepoison littéraire à la t­ yrannie médiatique des « petites phrases ». _B.Q.

Julia Deck

Viviane Élisabeth Fauville, Minuit, 160 pages, 13,50 €

Fraîchement larguée par son mari, Viviane Élisabeth Fauville ne s’est pas éternisée à pleurer chez son psy : elle l’a trucidé avec l’un des couteaux offerts pour son mariage ! Faut-il l’arrêter pour autant ? La police, après tout, la sait de bonne famille, même si elle est frappée. Le commissaire hésite. Bonne âme, l’auteur de ce premier roman superbement absurde nous met sur la piste. Entre ses mains, Viviane subit de belles métamorphoses : mère hystérique en pyjama, elle sera aussi cougar masochiste et reine de la traque en trench dans un Paris très Nouvelle Vague. Dans une intrigue où l’on devine l’influence des Gommes d’Alain Robbe-Grillet, Julia Deck détruit une à une les certitudes sur lesquelles repose son intrigue (la culpabilité de l’héroïne, l’identité de ses personnages) et distille du soupçon dans notre jugement de lecteurenquêteur. Peu à peu apparaît l’absence de maîtrise qui se joue dans le crime (son mobile et sa résolution) et dans la littérature. Virtuose. _G.M.

Régis de Sá Moreira

La Vie, Au Diable Vauvert, 120 pages, 15 €

Il y a un petit côté Perec ou Queneau dans le cinquième  livre de Régis de Sá Moreira, construit selon le même principe que Courts-circuits, le roman d’Alain Fleischer : à chaque paragraphe (trois ou quatre  lignes, pas plus), on change de narrateur, comme si la

caméra sautait d’un personnage à l’autre dans une sorte de zapping géant. Ce n’est pas un roman choral : plutôt un exercice de style basé sur le zigzag et la concaténation, qui accumule des microfictions reliées par le hasard, les probabilités et l’effet papillon. La parole circule ainsi parmi des dizaines de couples, un critique de cinéma, un chat, Scarlett Johansson, un dentiste et des centaines d’autres… Le procédé a bien sûr ses limites, mais Régis de Sá Moreira sait trouver la bonne distance (120 pages) pour faire de cette Vie un roman-concept inattendu et réussi, franchement décalé dans cette rentrée littéraire où il remplit son rôle d’ovni attachant. Le genre de petit livre qu’on aimera lire autant qu’offrir. Faites passer ! _B.Q.

Pascal Guillet

Branta Bernicla, Verticales, 208 pages, 16,90 €

Qu’est-ce qu’un premier roman écrit par un Franc-Comtois de 31 ans peut apporter à l’abondante production culturelle traitant de la crise boursière ? Ce qui a souvent manqué jusqu’alors, tout simplement : l’extrême banalité, l’absence de théâtralité. Branta ­Bernicla nous fait vivre cinq jours dans la vie de Simon, ancien élève d’une école de commerce parti tenter l’aventure de la City londonienne. Bercé par sa voix monotone, son humour gentiment cynique, on s’assoit à son bureau, on discute avec son patron qui, comme ses collègues, ne connaît rien à la géopolitique mais rivalise de certitudes quant aux conséquences du Printemps arabe sur la consommation chinoise. En une semaine, Simon gagnera des millions sur le marché du pétrole puis perdra tout, sans rien comprendre et en rêvant de tout plaquer. Guillet va-t-il nous offrir sur un plateau la rédemption d’un requin millionnaire qui vit hors du temps ? Pas sûr, car Simon est bien de notre temps. Un temps qui paye des gens comme lui. Un temps où tout va vite, sans savoir où. _G.M.

Gaëlle Bantegnie

Voyage à Bayonne, Gallimard, « L’Arbalète », 170 pages, 15,90 €

On a découvert Gaëlle Bantegnie avec France 80, premier roman qui mettait en scène la… France des années 1980 et ses mythologies. On est cette fois en 1998, année de la victoire hexagonale en Coupe du www.mk2.com

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la rentrée littéraire Après avoir remporté aux États-Unis les prix les plus prestigieux, trois romans débarquent dans nos salons. Que valent-ils ? Si l’on reste un peu dubitatif devant le récit-kaléidoscope de Jennifer Egan, Pulitzer 2011 et National Book Critic Circle Award la même année, on est davantage emballé par celui de Jesmyn Ward (National Book Award surprise en 2011) et surtout par celui de Julie Otsuka (PEN/Faulkner Award cette année), splendide évocation chorale de l’immigration japonaise aux États-Unis. _B.Q.

TROIS

blockbusters américains

Qu’avons-nous fait de nos rêves ? de Jennifer Egan (traduit de l’anglais – États-Unis – par Sylvie Schneitzer, Stock, 384 pages, 22 €) Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka (traduit de l’anglais – États-Unis – par Carine Chichereau, Phébus, 144 pages, 15 €) Bois sauvage de Jesmyn Ward (traduit de l’anglais – États-Unis – par Jean-Luc Piningre, Belfond, 352 pages, 19,50 €)

monde, et la romancière s’intéresse moins au décor qu’au personnage, Emmanuelle, prof de philo de 25 ans qui prépare ses vacances. Après la fête de fin d’année, elle passe quelques jours chez ses parents, puis part avec son copain pour le Sud-Ouest. Tout irait bien si elle avançait dans Leibniz et si elle n’avait pas l’impression d’être suivie par une énorme araignée noire, variante de La Métamorphose… Vu de l’extérieur, Voyage à Bayonne est une chronique de couple et un tableau de la France ordinaire, baigné d’une douce ironie et porté par le fabuleux sens du détail de l’auteur. Par contraste, il y a ces visions pesantes qui plongent Emmanuelle dans l’hébétude, comme si elle résistait malgré elle au programme que la société lui impose… Un roman subtil et étrange qui confirme le talent de Gaëlle Bantegnie. _B.Q.

Charly Delwart

Citoyen Park, Seuil, 492 pages, 21 €

Un pays d’Asie nommé le Kamcha du Nord, où règne une dynastie de dictateurs surnommés « Grand Meneur » ou « Révéré Cher Gouvernant », avec sa capitale Songgyun et son idéologie officielle, le Muju, ça vous rappelle quelque chose ? La Corée du Nord, bien sûr ! Parce que la réalité de là-bas dépasse allègrement la pire des fictions dystopiques, Charly Delwart en fait une sorte de « roman vrai » qui raconte la destinée paranoïaque de Park Jung-wan (décalque de Kim Jong-il), héritier du soi-disant libérateur national Park Min-hun (Kim Il-sung, bien sûr). Grandi dans le mensonge, fasciné par le cinéma, Park brouille mal-

gré lui la distinction entre fiction et vérité et gouverne en démiurge tout-puissant, comme un nabab sur un plateau de cinéma grandeur nature, avec le peuple entier pour figurants. Un peu austère à cause de son style blanc et dense qui rappelle ­volontairement la novlangue des brochures de propagande ­communiste, cet épais roman est une expérience de lecture qui joue jusqu’au bout la logique surréelle du totalitarisme. _B.Q.

Pauline Klein

Fermer l’œil de la nuit, Allia, 128 pages, 6,20 €

« Appartement composé de deux pièces, troisième étage, clair et calme, parquet, moulures, ­c heminées. » C’est là qu’emménage la narratrice du deuxième roman de Pauline Klein, en-dessous du loft d’un couple d’artistes, Diane Toth (écrivaine qui s’inspire de son expérience de conseillère à Pôle Emploi) et Claude Tissien (spécialisé dans les installations chocs à base d’animaux morts). Simultanément, elle se découvre un soi-disant demi-frère, actuellement derrière les barreaux, et entame avec lui une curieuse correspondance à sens unique… Derrière une allure anodine, ce court roman installe un brillant jeu de faux-semblants sur le thème du vrai et du faux, de l’art et de la vie. Où passe la frontière entre l’œuvre et la réalité quand la narratrice et Tissien flirtent par corrections de page Wikipédia interposées ? Un petit texte mystérieux et subtil qui creuse l’exergue de Jean Fertain, personnage tout aussi imaginaire que les autres : « La réalité est une invention de l­ ’écriture pour y é­ chapper. » _B.Q.

Effet générationnel oblige, les années 1980 font un retour en force en cette rentrée littéraire. Nouvelle tendance ? Tandis qu’Aurélien Bellanger replonge dans l’ère du Minitel et de la télématique (lire p. 58), Benoît Duteurtre et Jacques Braunstein racontent le Paris des Bains Douches et de la destruction des Halles, sur le mode de la fiction balzacienne pour l’un et de la romance post-lycéenne pour l’autre. Nostalgie, quand tu nous tiens. _B.Q. La Théorie de l’information d’Aurélien Bellanger (Gallimard, 496 pages, 22,50 €) Loin du centre de Jacques Braunstein (NiL, 182 pages, 18 €) À nous deux, Paris ! de Benoît Duteurtre (Fayard, 320 pages, 19 €)

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septembre 2012

TROIS

Mauvaise nouvelle :

DÉPART 19

vous ne figurez pas dans la première sélection du Goncourt. Heureusement, le Renaudot, lui, ne vous oublie pas, même si vos chances sont maigres. Et puis, vous avez été interviewé sur plusieurs blogs très influents. Avancez de quatre cases.

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C’est l’été,

et c’est décidé : à la prochaine rentrée, vous lâchez votre boulot pour enfin l’écrire, ce livre. Vous filez à la brocante acheter une machine Underwood pour vous donner l’assurance des grands et avancez d’une case.

JEU DE L’OIE Pour JEUNES PLUMES

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Rencontres en

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librairie aux quatre coins du pays, invitation à l’incontournable Foire de Brive : votre agenda des prochains mois est bien rempli. Et votre éditeur vous annonce un nouveau tirage pour bientôt ! Avancez de trois cases.

Le printemps

s’achève et, perfectionniste dans l’âme, vous n’avez pas encore fini votre manuscrit. Votre éditeur vous harcèle au téléphone, les journalistes s’impatientent… Il y a urgence ! Une situation embarrassante qui vous fait reculer d’une case.

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4

Vous voulez connaître les frissons d’un jeune romancier en pleine rentrée littéraire ? Un parcours semé d’embûches vous attend, avec les prix en ligne de mire. À vos dés, prêts, partez !

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Déception :

vous êtes éjecté de la deuxième liste du Renaudot, alors que l’agaçant Arthur Dulac entre dans celle du Flore… Reculez de trois cases.

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promotionnelle du romancier : la réunion avec les représentants qui sillonneront les librairies pour que votre livre soit bien visible. Épaulé par votre éditeur, vous faites une prestation appréciée. Ce bon point vous fait avancer de trois cases.

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étrangers de votre éditeur vous informe qu’une maison espagnole veut déjà vous traduire ! Certes, en raison de la crise, l’àvaloir sera ridicule, mais vous vous sentez une âme de célébrité internationale. Avancez de trois cases.

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Votre éditeur

publie deux premiers romans à la rentrée : le vôtre et celui d’Arthur Dulac, petit génie de 23 ans dont tout le monde parle. Ce blanc-bec risque de monopoliser l’attention de la presse au détriment de votre chef-d’œuvre… Reculez de deux cases.

, coup de fil de votre attaché de presse : des épreuves ont été envoyées à quelques journalistes, les premiers retours sont plutôt bons ! Vous vous sentez pousser des ailes et avancez de cinq cases.

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Mi-juin

retours aux années 1980

par François Busnel à « La grande librairie » sur France 5. Une reconnaissance précieuse et un amplificateur de notoriété incomparable, d’autant que Jean d’Ormesson est reçu le même jour. Sortez votre plus jolie chemise et avancez de neuf cases.

ARRIVÉE

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Le service des droits

Vous êtes invité

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s’achève, et vous repartez bredouille : ni Médicis, ni Décembre, ni Wepler… Mais vous avez été repéré et, de toute façon, n’écrivez-vous pas pour la postérité ? Au travail, votre deuxième opus vous attend ! Retournez à la case départ.

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_Par Bernard Quiriny

La saison des prix

Première mission

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Deuxième rite

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de passage, juste avant l’été : la présentation du livre aux libraires, lors d’un raout avec champagne et petits fours. Un peu nerveux, vous bafouillez et faites une impression mitigée. Reculez de trois cases.

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© ifrogz

LE STORE

R.I.P. JACK

C’était l’invité toujours regretté des soirées, l’abonné absent quand tout le monde avait besoin de lui : jack. Ce câble audio encore indispensable hier soir sera indésirable demain. Après l’infrarouge, la FM, le Bluetooth ou le wifi, l’amplificateur Boost du constructeur iFrogz apporte sa brique aux solutions pour connecter votre téléphone à une enceinte sans le moindre fil. Le système fonctionne par « induction » : tout engin muni d’un haut-parleur, une fois posé à plat sur le Boost, émet des vibrations amplifiées par le système. _É.R. Boost – Near Field Audio Speaker par iFrogz, en vente au Store du MK 2 Bibliothèque

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DR

en vitrine What Price Hollywood? de George Cukor (1932)

NY Confidential

La treizième fournée de DVD RKO aligne un grand classique (John Ford), des comédies (George Cukor et Gregory La Cava) et des séries B (Anthony Mann, Robert Wise et John Farrow) pour continuer à faire découvrir les trésors cachés du mythique studio new-yorkais. _Par Frédéric de Vençay et Sophia Collet

Après avoir édité des monuments comme King Kong ou Citizen Kane, Montparnasse poursuit son travail de collection en s’attachant à une histoire plus confidentielle de la Radio-Keith-Orpheum Pictures. Phare pour cinéphiles émergeant de cette nouvelle vague de six films : Le Massacre de Fort Apache (1948), soit le récit d’une « charge héroïque » menée par un officier de cavalerie avide de gloriole. Avant Liberty Valance, John Ford joue déjà l’air de « print the legend », montrant sur quels charniers se bâtissent les plus hauts faits d’armes, doublant son discours d’un tranquille va-et-vient entre intime et spectaculaire. Cette sélection atteste aussi de la capacité, très tôt acquise à Hollywood, à pratiquer 64

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un cinéma réflexif. En 1932, Gregory La Cava (The Half-Naked Truth) et George Cukor (What Price Hollywood?) se penchent sur le sort de deux anonymes devenues starlettes du jour au lendemain, contraintes de se débattre dans un milieu de requins prêts à se jeter sur le moindre carré de chair fraîche. Derrière la farce inconséquente ou la success story, le studio RKO se regarde dans un miroir pour y dessiner un ­autoportrait à l’eau forte. Le plaisir particulier des rééditions de la RKO, c’est aussi l’exhumation du plus beau fonds de séries B classiques, qui va du pittoresque anecdotique au trésor caché. Le léger Mystère à Mexico de Robert Wise fait d’une intrigue ordinaire de film noir, souverain à l’époque (1948), une trame de comédie de séduction où chacun se met au défi. Même procédé dans l’un des tout premiers films d’Anthony Mann avant ses westerns, Two O’Clock Courage, qui double le polar d’une comédie romantique enjouée où la vamp est évacuée au profit de la fille d’à côté. Le goût du jeu culmine dans le cruel Quels seront les cinq ? de John Farrow. Captivant survival dans une jungle où s’est écrasé un avion-microcosme des États-Unis, il pousse le spectateur à comparer les archétypes pour en désigner les plus forts. La réponse y est évidente mais équivoque – fidèle, en somme, à l’esprit des productions RKO. ♦ Le Massacre de Fort Apache de John Ford, The Half-Naked Truth de Gregory La Cava, What Price Hollywood? de George Cukor, Mystère à Mexico de Robert Wise, Two O’Clock Courage d’Anthony Mann et Quels seront les cinq ? de John Farrow Édition : Montparnasse Sortie : disponible


RUSH HOUR AVANT

PENDANT

APRÈS

Au printemps dernier, le film Avengers concluait en fanfare la « phase 1 » des films de superhéros Marvel. Début mai 2013, la « phase 2 » débutera avec Iron Man 3, si Robert Downey Jr. se remet à temps d’une blessure de tournage. En attendant, un coffret compile les six films du premier volet : Iron Man, Iron Man 2, L’Incroyable Hulk, Thor, Captain America: First Avenger et, donc, Avengers. Une édition idéale pour traquer les innombrables clins d’œil entre les différents épisodes de cette super série. _É.R.

Sylvain, trentenaire gauche et timide, vit seul dans un village de la côte picarde. Un été, il rencontre une mère et sa fille, en vacances pour une semaine. Patricia et Juliette sont pareillement désirables aux yeux du célibataire, et le triangle ainsi formé fait osciller le film entre instants de tristesse et d’enchantement, dominés par la grâce de l’acteur Vincent Macaigne. Et pour se préparer aux grands froids, le DVD contient aussi Le Naufragé, court métrage tourné au même endroit, mais en hiver. _J.R.

Le réalisateur Quentin Dupieux (Steak, Rubber) vous est peut-être plus familier sous son identité de compositeur de musique électronique : Mr. Oizo, indissociable de son célèbre compagnon, la peluche Flat Eric. Déjà derrière la caméra de Wrong, il est également à la baguette de l’habile bande son onirique du film, arrangée en collaboration avec Tahiti Boy. Une plongée tout en nappes précieuses, fines et pleines d’humour, dans une atmosphère au diapason d’un long métrage captivant. _É.R.

La sortie d’Iron Man 3, révisez vos Avengers avec le coffret Marvel

« L’intégrale Mar vel / Avengers » ( Walt Disney France) // Disponible au Store du MK 2 Bibliothèque

que l’automne s’installe, revivez vos amours estivales avec Un monde sans femmes

Un monde sans femmes de Guillaume Brac (Potemkine) // Disponible

avoir vu Wrong, replongez-vous dans la bande son du film

Wrong (B.O.) (Ed Banger / Because) // Disponible en vinyle au Store du MK 2 Bibliothèque

TROP APPS _Par Q.G.

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’stachetastic La moustache est redevenue hype, mais aucun poil dru et piquant ne sort de votre visage juvénile ? L’appli officielle de l’American Mustache Institute vous propose, à partir d’une photo, d’arborer la plus excentrique ou la plus classique des pilosités.

Skimm! La carte bleue, c’est trop ringard : on peut désormais payer les commerçants avec un smartphone. Cette appli permet de rentrer ses coordonnées bancaires, sécurisées par un code PIN, et de faire ses achats en scannant un code-barres dans une boutique.

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septembre 2012

L’Atlas Plus Le journal Wapiti lance un « App Livre » pour enrichir son atlas avec des photos et vidéos via un smartphone. En posant celui-ci sur le livre, les 6-10 ans découvrent plus de 500 sujets liés aux animaux et à la géographie. Interactif et pédagogique. 0,79 € // iPhone, iPod touch et iPad Livre L’Atlas plus Wapiti disponible aux éditions Milan


© UGC distribution

KIDS

la place de l’institutrice en faisant jouer sa disponibilité… Sur une question aussi complexe que le regard d’enfants face au suicide, le Québécois Philippe Falardeau s’en tire avec un aplomb qui impressionne. D’autant plus que la pièce à l’origine du film était un « simple » monologue du personnage de Lazhar, évitant ainsi de confronter de jeunes acteurs à la situation du deuil. Ici, le cinéaste filme avec intelligence et sensibilité tout ce que le théâtre ne faisait que suggérer, aidé en cela par un casting d’enfants touchants et sachant jouer avec retenue. Face à eux, le comique Fellag, en enseignant doux mais vieille école, apporte une touche amusante et très personnelle, créant de belles interactions et évitant à Monsieur Lazhar de se faire écraser par son sujet ou de finir en banale copie du Cercle des poètes disparus. ♦

Petits mais costauds Touchant et humaniste, Monsieur Lazhar confronte une classe de primaire à des sujets sensibles : le suicide, l’exil politique, l’intégration et l’autorité. Pêle-mêle mais pas fourre-tout, un film pour faire dialoguer parents et enfants. _Par Yves Le Corre

Pas commode, le sujet : à Montréal, une maîtresse d’école se pend dans sa salle de cours durant la récréation, traumatisant l’ensemble de sa classe. Un immigré clandestin, Bachir Lazhar, en profite pour prendre

Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau Avec : Fellag, Sophie Nélisse… Distribution : UGC Durée : 1h35 Sortie : 5 septembre Retrouvez l’interview de Philippe Falardeau et Fellag sur www.mk2.com/troiscouleurs

L’objet 

L’accessoire 

Pour leur première rentrée scolaire, les plus petits seront ravis de traverser la cour épaulés par les héros de leurs siestes. Les peluches à succès Déglingos se déclinent sous la forme de sacs à dos répondant aux noms de BigBos, Milkos, Lapinos, Jambonos ou Croakos. On retient leur look improbable à mi-chemin entre le dessin animé et la marionnette tricotée, avec une multitude de matières à tripatouiller, d’oreilles et de pattes à bidouiller.

On parie que les tontons branchés partis pour en acheter une à leurs neveux reviendront avec deux exemplaires de la lampe sous le bras. Fruit de l’association déjà saluée (jouets, jeux vidéo…) des licences Star Wars et Lego, ce Dark Vador tient fièrement son sabre laser lumineux composé de leds alimentées par piles ou USB. Le casque de cette figurine de 24 centimètres de haut est amovible pour révéler le sombre visage d’Anakin Skywalker.

_É.R.

En vente au Store du MK 2 Bibliothèque

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_É.R.

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_ Par Laura Tuillier

Des piscines à perte de vue, sagement rangées sur les collines du Connecticut, dans la lumière impeccable d’un jour sans nuage. Un environnement lisse et alangui duquel surgit un homme athlétique, vêtu d’un simple maillot de bain. Ned Merrill, interprété par Burt Lancaster, alors quinquagénaire au sommet de sa gloire mais dont la plastique commence à subir l’épreuve des années, décide de rejoindre sa villa en nageant de piscine en piscine. Le voilà qui entame ce que Jean-Baptiste Thoret, critique et historien du cinéma, appelle

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The Swimmer de Frank Perr y (19 68) Avec : Bur t Lancaster, Janet Landgard… Édition : Wild Side Durée : 1h34 Sor tie : 5 septembre

© Shawn Brackbill

© Wild Side

VINTAGE Échec commercial en 1968, The Swimmer de FRANK PERRY avait disparu de la circulation, jusqu’à sa ressortie en salles en 2010. L’édition DVD permet de replonger dans ce chef-d’œuvre inaugural du Nouvel Hollywood, pour lequel Burt Lancaster n’hésite pas à mouiller le maillot.

Sombre inconnu À 70 ans, le Gallois JOHN CALE sort Shifty Adventures in Nookie Wood, son seizième album studio en quarante-deux ans de carrière solo, sans compter ses disques de musique contemporaine ni ses B.O. Mais qui connaît sa musique ? Qui connaît John Cale ? _Par Sylvain Fesson

Cale, c’est le « John qui ? » du rock. On le confond souvent avec J. J. Cale et John Cage, deux autres musiciens méconnus. Rien à voir. Lui, c’est John Cale, ce type qui n’a jamais été adulé par le grand public mais qui était souvent là quand l’histoire du rock a fait tilt. Nico ? Il a produit ses disques. The Stooges ? Patti Smith ? The Modern Lovers ? Happy Mondays ? Aussi. Leurs premiers albums, les meilleurs. Ah, et il a aussi co-fondé le Velvet Underground : sans lui, pas d’album à la banane, ce premier Velvet dont on dit qu’il ne s’est vendu qu’à quelques

milliers de copies mais que chaque personne qui l’a acheté a formé un groupe. On en parle encore comme l’un des albums de rock les plus influents ; on ne parle que de ça. C’était il y a quarante-cinq ans et ça n’a duré que trois ans. On comprend qu’il se sente « gêné » d’en p­ arler. Et n’en parle pas. C’est qu’il n’a pas fait mieux depuis. Lou Reed était un songwriter rock spontané, lui apportait son bagage d’Européen formé au classique, son alto, ses claviers, sa guitare basse et ses expérimentations sur le son, la répétition. Ils se complétaient. Depuis, seul, c’est compliqué. Il s’est fait violence, mais n’ayant pas le rock dans le sang, ni le look, la voix ou la gueule de l’emploi, il n’a sorti que des disques pour les initiés, trop noirs, déstabilisants, paranos. Pas assez Velvet, trop Underground. Aujourd’hui, il est comme un vieux duc dont on ne sait plus d’où vient le titre. Et il a beau dire qu’il « respecte plus que jamais la chanson comme forme d’expression », qu’il a fait un morceau avec Danger Mouse, qu’il a usé du vocodeur, qu’il veut toujours mettre l’auditeur « en terrain hostile », la vérité, c’est que peu se préoccuperaient de ce Shifty Adventures in Nookie Wood s’il n’était signé John Cale. ♦

BACK DANS LES BACS

Toucher le fond

dans le supplément au DVD un « road movie immobile », traversée pendant laquelle il sera davantage question de temps que d’espace. The Swimmer ramène à la surface des fragments de la vie de Ned : les premières piscines visitées sont celles d’amis fêtards, ravis de croiser leur « old sport » fantaisiste, avant que ­l’horizon ne s’assombrisse. Les retrouvailles entre Ned et l’ancienne babysitteuse de ses enfants, devenue une indolente jeune fille (telle une grande sœur de Kirsten Dunst dans Virgin Suicides), donnent lieu à une superbe séquence : alors que Ned se noie dans son trouble sensuel, la caméra cesse de faire le point, laissant le couple perdu dans les feuillages d’une nature gorgée de nostalgie. La mise en scène ne cesse plus dès lors de s’emporter, plongeant avec Ned dans le gouffre d’un rêve américain à la dérive. Les piscines renvoient au héros le reflet d’une vie conformiste, entre pingrerie, adultère bourgeois et racisme ordinaire. Burt Lancaster commence à nager dans les eaux claires d’une société sûre de son pouvoir et de ses valeurs et finit sa course épuisé, claudiquant, abandonné de tous, presque fou. Comme si son corps, symbole des sixties victorieuses, n’allait pas pouvoir survivre au vague à l’âme de la décennie qui vient. ♦

Shifty Adventures in Nookie Wood de John Cale Label : Double Six /Domino Sor tie : 1 er octobre The Velvet Underground & Nico – 4 5 th Anniversar y Edition Label : Universal Sor tie : 1 er octobre

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DVDTHÈQUE

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FILMS La sélection de la rédaction

©Gaumont

de Rainer Werner Fassbinder (Carlotta Films)

NO FUTURE L’année de terminale dans un bled du Nord à la fin des années 1970 : Passe ton bac d’abord, portrait d’une adolescence « nue » vue par MAURICE PIALAT, se partage entre fous rires et désespoir. _Par Clémentine Gallot

Lens, 1979  : avoir son bachot, à quoi bon ? Enfants d’ouvriers et de mineurs, voués à intégrer les caisses des supermarchés ou à se marier trop jeunes, Élisabeth, Philippe, Bernard et leur bande de potes boutonneux zonent en mob au milieu des corons ou au café du coin, en ­attendant d’être rattrapés par un avenir incertain. Le film suit un couple de lycéens, Élisabeth (Sabine Haudepin), en décrochage scolaire, et Philippe (Philippe Marlaud), qui a déjà lâché le lycée. Ce petit monde macère dans cette ville « arriérée », où tout est bon pour échapper à l’inertie provinciale et à l’étouffant fatalisme parental. Dans les interstices de cet implacable déterminisme social vient se glisser l’échappée des grandes vacances, pendant lesquelles le film s’égare sur les plages du Nord avec ses petits campeurs à la dure. Gaumont ressort ce mois-ci en DVD cette étude sur la jeunesse négligée, sujet de prédilection de Maurice Pialat, montée hâtivement sur les décombres d’un autre projet tombé à l’eau et qui

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fut un four commercial à sa sortie. Suivant un scénario écrit au fil du tournage par Arlette Langmann, tourné avec des jeunes gens du cru (sauf les deux rôles principaux, seuls tenus par des acteurs professionnels), le film et sa structure flottante sont fidèles à la logique documentaire propre aux débuts de Pialat, la caméra enregistrant des conversations à bâtons rompus parfois inaudibles. Entre deux parties de flipper, un jeune homme déplore que les filles, de nos jours, « ne mangent que des frites ». Difficile d’inventer pareils détails croustillants. Passe ton bac d’abord s’inscrit chronologiquement entre les petits orphelins solitaires de l’assistance publique révélés par L’Enfance nue (premier long métrage de fiction du cinéaste, produit par François Truffaut et Claude Berri), tourné dans le même bassin minier, et la rébellion étudiante de Suzanne (Sandrine Bonnaire) dans À nos amours. Une façon pour Pialat, selon son habitude, de dire merde aux teen movies façon Diabolo menthe, trop bourgeois à son goût. Des « histoires de touche-pipi pour magazines sur papier glacé, avec ses jeunes gais et radieux, les parents qui préparent la sangria de la surprise-partie », estimait-il dans une interview aux Cahiers du cinéma, en 1979, se revendiquant plus proche du réalisme social anglais et des prolos gueulards de Life Is Sweet de Mike Leigh. Deux ans plus tard, les enfants ont grandi, transfigurés en blousons noirs ­p étaradants dans Loulou. ♦ Passe ton bac d’abord de Maurice Pialat Avec : Sabine Haudepin, Philippe Marlaud… Édition : Gaumont Durée : 1h26 Sor tie : disponible

La Chanson du passé

Le Grand Passage

Despair

de George Stevens (Wild Side)

de King Vidor (Wild Side)

Carlotta continue son travail de restauration de films des années 1970-1980 avec cette adaptation, invisible depuis sa présentation à Cannes en 1978, de Nabokov par Fassbinder. Le grand Dirk Bogarde y est un riche industriel russe de l’Allemagne des années 1930, schizophrène qui voit son double en un jeune vagabond rencontré par hasard et avec qui il veut échanger sa vie. Le motif du dédoublement exacerbe la théâtralité propre à Fassbinder pour inscrire Despair dans une réflexion sur l’attitude allemande face au nazisme, que traduit cette chute dans la folie. Peut-être son film le plus baroque.

Dans l’Amérique balbutiante et sauvage du XVIIIe siècle, une troupe de rangers affronte Indiens et Français à la frontière canadienne. Sorte de western primitif signé King Vidor, cinéaste qui inspira David Lean, Le Grand Passage impressionne d’autant plus que sa genèse fut contrariée (le soustitre en V.O. Book I – Rogers’ Rangers renvoie à la seconde partie d’un diptyque, jamais tournée). Si son discours colonialiste paraît très daté, cette fresque emporte par son souffle épique spectaculaire, encore gonflé par un Technicolor pimpant et par la présence d’un Spencer Tracy monstrueux de charisme.

À George Stevens, on a reproché un excès d’académisme ; avec ce beau mélo classique et naturaliste, le réalisateur de Géant prouve surtout que sobriété peut rimer avec sensibilité. Abordant un sujet rare à Hollywood – l’adoption – en le croisant avec la crise économique, La Chanson du passé dépeint le parcours d’un couple (Cary Grant et Irene Dunne) en quête d’un enfant après une fausse couche. Sous sa construction en flash-back, selon le gimmick « une chanson = un souvenir », le récit déroule en réalité une ligne droite souveraine, avec comme boussole un duo d’interprètes d’une grande justesse.

_S.C.

_F.d.V.

_F.d.V.

La Cabane dans les bois

Dharma Guns (La Succession Starkov)

Station Terminus

de Drew Goddard (Metropolitan Filmexport)

de Vittorio De Sica (Wild Side)

de F. J. Ossang (Potemkine)

Imaginé par Joss Whedon, créateur de Buffy et réalisateur d’Avengers, et Drew Goddard, qui officiait sur la série Lost, La Cabane dans les bois convie des forces démoniaques à se repaître d’adolescents décérébrés. Petit-fils d’Evil Dead biberonné à la téléréalité, jeu de massacre à la cruauté comique, le film revitalise les codes d’un genre désuet en revenant à sa plus désinvolte tradition : des ados, du sexe et de l’hémoglobine. Plaisir sadique de voir s’effondrer le surnaturel, balayé par la roublardise d’un jeune héros geek – à l’image de Whedon lui-même –, victime devenue ingénieux bourreau.

En 1953, un an avant Voyage en Italie de Rossellini, Vittorio De Sica donne à voir le délitement d’un couple adultère – Jennifer Jones en housewife passionnée et téméraire et Montgomery Clift en Italo-Américain. L’ombre de Rossellini plane sur le thème du choc des cultures, qui nourrissait déjà la dimension morale et dramatique de Stromboli. Pas d’ouverture métaphysique sur l’opacité du réel ici, mais De Sica qui confronte son regard ironique sur la société italienne aux ressorts du mélodrame hollywoodien (avec l’aide du producteur David Selznick), pour un résultat plus classique, mais pas moins fort.

Îlots de beauté dans le cinéma français, les films de F. J. Ossang subjuguent par leur photographie à l’incandescence pure. En véritable opérateur de science-fiction, le travail de la lumière sur l’argentique y a le pouvoir de faire d’un simple paysage une terre mystérieuse, gorgée de récits ouvrant sur d’étranges possibles. Dharma Guns déploie ainsi une trame de vaste conspiration de série B, entre la modernité angoissante d’Alphaville et les limbes de l’esprit de La Jetée, qui provoque des visions toujours plus lyriques et continue d’étoffer la matrice poétique du trop rare F. J. Ossang.

_Hugues Derolez

_S.C.

_S.C.

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CDTHÈQUE

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ALBUMS La sélection de la rédaction

Foule monstre

© Jonathan Mannion

d’Eiffel (Pias)

FRÈRE DE SON Au sortir d’une période difficile (suicide de son père, départ de son DJ fétiche), le rappeur BROTHER ALI a trouvé dans le Printemps arabe la sève d’une rédemption musicale, mêlant intime et politique avec une verve et une sincérité désarmantes. _Par Éric Vernay

Pas plus que l’habit ne fait le moine, la barbe ne fait le philosophe. Pourtant, en voyant la pochette de Mourning in America and Dreaming in Color, le quatrième album officiel de Brother Ali, on a envie de se fier aux apparences : portant la barbe blanche, le rappeur albinos pose à genoux, en prière, sur le drapeau américain. « Cette image montre mes deux identités. Je suis à la fois un Américain et un musulman. Ces deux identités sont habituellement opposées, je voulais donc les réunir car le changement de mentalité doit passer par là : avancer ensemble, sans se diviser. » Humaniste, pacifiste, mais aussi très pieux (« Si je n’étais pas rappeur, je serais probablement un prof ou un imam »), le « street preacher » du Minnesota est, chose de plus en plus rare dans le hiphop contemporain, un rappeur engagé. Le Printemps arabe de 2010-2012 et le mouvement Occupy contre les inégalités sociales

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générées par la crise mondiale ont beaucoup infusé cet album, écrit lors de l’été 2011. « Je crois en cet esprit révolutionnaire dans lequel la dignité humaine serait au centre de tout », plaide le MC qui, aux belles paroles, n’hésite pas à joindre les actes : l’été dernier, sa participation à une manifestation « Occupy Homes » à Minneapolis, devant une maison menacée de saisie, lui a valu un séjour en prison. « Que veut dire être Américain ? », s’interroge Brother Ali dès le premier  morceau de l’album, Letter to My Countrymen, sur lequel est invité le philosophe Cornel West, spécialiste en théologie et histoire afro-américaine. Un featuring anti-bling bling à l’image du disque. Héritier des New-Yorkais « conscients » ­K RS-One et Rakim, Brother Ali est un rappeur à l’ancienne. Ses albums sont tous produits par un beatmaker unique, comme au début des années 1990. Après s’être associé à Ant (du duo Atmosphere) pendant une décennie, il s’est adjoint les services de Jake One (Jay-Z, 50 Cent). « Commander un beat par-ci, un beat par-là, ce n’est pas mon truc, justifie le rappeur. J’aime cette impression de travailler ensemble. » Le MC des Twin Cities avoue une certaine nostalgie pour l’âge d’or du hip-hop. « Mais je suis surtout ­nostalgique de l’âge d’or des relations humaines, ajoute-t-il. L’époque où l’on passait encore du temps les uns avec les autres, avant l’essor des médias sociaux. La musique, c’est comme tout le reste dans la vie : c’est fondé sur les ­rapports humains. » ♦ Mourning in America and Dreaming in Color de Brother Ali Label : Rhymesayers Sor tie : 15 septembre

Sun

de Cat Power (Matador) Un bail qu’on n’avait pas eu de nouvelles de Chan Marshall : six ans depuis ses dernières compos, quatre depuis un album de reprises de standards soul et blues. Or, ce qu’on aimait chez l’Américaine, c’est cette manière mi-PJ Harvey, mi-Punky Brewster de nous brancher à ses propres fêlures. Elle s’y est ici raccordée, au cours d’un long et âpre processus qui l’a vue tâtonner et tout faire seule, s’en remettant au final aux mains d’argent de Philippe Zdar (Beastie Boys, Phoenix, Chromeo…) pour mixer ce neuvième album qui laisse passer la lumière, à l’image du single Ruin. Let the sun Chan. _S.F.

Malgré À tout moment la rue, gros tube de leur quatrième album, le groupe de Romain Humeau allait mal. Derrière, ça tournait un peu à vide. Dernier représentant d’un genre désuet (le rock français à la Noir Désir) auquel ils ont donné trois albums de noblesse, les Bordelais devaient réagir. Au début de l’été, ils lançaient Place de mon cœur. Rebelote : grosse rotation. Et surprise : strié de synthés, criblé de beats, le single frappait juste. Missile esseulé ? Du tout. Il y a là dix cartouches qui font mouche. Palpitantes. Addictives. Sur quatorze. Eiffel ? Peut-être en sursis, mais toujours debout. _S.F.

Just Tell Me That You Want Me: A Tribute to Fleetwood Mac

Compilation (Hear Music/Universal) Fleetwood Mac connaît son apogée en 1977 avec Rumours, passant d’un blues rock gracieux à une pop rock léchée et écopant dans la foulée de l’étiquette « rock FM ». C’est ce matériel séduisant les initiés comme le grand public que célèbre cette compil. Les meilleurs groupes de pop moderne s’y frottent, et s’y piquent souvent : le scolaire (Best Coast, Lykke Li, Antony Hegarty) y côtoie le hors sujet (The Kills, MGMT, Tame Impala). En réchappent Bonnie « Prince » Billy, Lee Ranaldo, Karen Elson et Gardens & Villa. _S.F.

12 Bit Blues

Roi sans carrosse

Membre de l’écurie anglaise Ninja Tune, label indé spécialiste des carambolages electro-ambient-jazzhip-hop depuis plus de vingt ans (Coldcut, Amon Tobin, Blockhead…), Kid Koala est à la fois DJ, turntablist, auteur de BD et membre du supergroupe Deltron 3030. Pour son cinquième album, le Canadien s’est offert un E-mu SP1200, mythique sampleur vintage utilisé par les pionniers du rap, avec l’idée d’ériger un monument au blues, mais sans l’aide d’un logiciel de séquençage, à même la platine, en taillant à coup de samples et de scratchs dans les grésillants vinyles originaux. Travail d’orfèvre. _É.V.

Voici le successeur du royal L’Arme de paix (2009), qui avait valu au « black Jacques Brel » une Victoire de la musique évidente. Sans carrosse, mais voyageant toujours sur la plume qui fait rimer rap et chanson française, tradition Nougaro comme Bashung, Oxmo Puccino trace plus avant dans cette voie où sa voix s’émancipe jusqu’au chant. Porté par des orchestrations éclectiques, de la formation jazz au synthé hip-hop, le flow devient swing avec des images qui n’appartiennent qu’à lui sur les titres Parfois ou Le mal que je n’ai pas fait. Sans carrosse, mais ça roule. _É.R.

de Kid Koala (Ninja Tune)

d’Oxmo Puccino (Cinq 7/Wagram)

With Us Until You’re Dead d’Archive (Cooperative Music)

Moins révéré que Massive Attack, Radiohead ou le collectif Unkle, Archive fut tout autant le laboratoire du trip-hop à l’anglaise de la fin des années 1990 avec l’album Londinium. La faute à des murs de son rock très frontaux et à des lignes vocales plus lyriques – voire kitsch – que chez leurs comparses. S’ouvrant avec Wiped Out, With Us Until You’re Dead balaye toute crainte de tomber sur des compositions d’un genre anachronique et désuet. Il nous rappelle avec plaisir l’époque où l’on faisait des trucs dantesques avec des pianos joués à un doigt et des boîtes à rythmes erratiques. _É.R.

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BIBLIOTHÈQUE DR

Une plongée rétrospective passionnante dans le monde interlope des réseaux d’influence et des baroudeurs sans scrupules, à mi-chemin entre les palais ministériels et les jungles africaines.

Mon père, ce héros En 1984, le journaliste Pierre Péan a un contrat sur la tête en raison de ses enquêtes sur les réseaux africains. Trente ans plus tard, son fils JEAN GRÉGOR retrouve l’homme chargé de l’assassiner. Un « romanquête » captivant. _Par Bernard Quiriny

Lorsque Pierre Péan publie Affaires africaines, en 1983, il a déjà écrit plusieurs livres retentissants sur Bokassa, les entreprises pétrolières ou l’incroyable aventure de la bombe nucléaire israélienne. Jamais, pourtant, il ne dérange tant de monde qu’avec cette enquête sur le Gabon d’Omar Bongo et les réseaux de la Françafrique, au point qu’il reçoit des intimidations et des menaces. Les appels anonymes se multiplient dans son pavillon de la banlieue parisienne, des cambrioleurs fouillent son bureau, une bombe explose devant son garage. Son fils

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Jean Grégor, adolescent à l’époque, se souvient de cette période tendue durant laquelle il fallait parfois déserter la maison le week-end afin d’éviter les mauvaises surprises. Mais ce n’est que bien plus tard qu’il apprendra, de la bouche même de Pierre Péan, qu’un tueur à gages avait été missionné pour le faire disparaître et que cet homme a surveillé les moindres faits et gestes de la famille durant plusieurs semaines… le plus incroyable étant qu’après l’échec de l’opération le journaliste rencontrera son ex-futur assassin et deviendra son ami ! Stupéfié par cette histoire hors du commun, Jean Grégor part à son tour sur les traces de ce mercenaire solitaire et loyal qui ressemble à Joe Pesci et « fume ses cigarettes comme dans les films noirs des années cinquante ». Comment devient-on homme de main pour les basses œuvres de la République ? Et pourquoi l’opération Péan a-t-elle finalement capoté ? À côté de ce personnage mystérieux, L’Ombre en soi offre un magnifique portrait biographique et familial de Pierre Péan, entre affection filiale et distance journalistique, et surtout une plongée rétrospective passionnante dans le monde interlope où Péan a si souvent mené l’enquête, celui des conseillers occultes de ­l’Élysée, des réseaux d’influence et des baroudeurs sans scrupules, à mi-chemin entre les palais ministériels et les jungles africaines. Tout un monde romanesque surgit ainsi, à base de coups d’État, de liasses de billets et de barres d’uranium, dans une ambiance de panier de crabes qui dépasse les meilleurs scénarios d’espionnage. Un monde qu’on croirait réservé au cinéma mais qui existe bel et bien, où les frontières morales se brouillent suffisamment pour qu’un ex-tueur, l’une de ses cibles et le fils de cette cible puissent déguster ensemble un poisson grillé dans une gargote de Libreville, en levant un verre aux invraisemblances de l’existence. ♦ L’Ombre en soi de Jean Grégor Édition : Fayard Genre : roman d’enquête Sor tie : disponible

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BDTHÈQUE

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bANDES DESSINÉES La sélection de la rédaction _Par S.B.

Ashita no Joe – Tome 13

© Dupuis

de Tetsuya Chiba et Asao Takamori (Glénat)

Muses et musées C’est une œuvre écrite non pas à quatre mais à six mains : RUPPERT & MULOT s’associent à BASTIEN VIVÈS pour un récit d’action en forme de double hommage à l’histoire de l’art et à la femme. _Par Stéphane Beaujean

Certains auteurs privilégient toujours le système à l’intrigue, la théorie à la dramaturgie. Ruppert & Mulot appartiennent indéniablement à cette famille-là, proche de l’art contemporain. Pour le meilleur, leurs constructions narratives impressionnent, leur ludisme enthousiasme. La limite, en contrepartie, c’est cette éternelle mise à distance qui empêche de se laisser transporter par le premier  degré de l’aventure. Avec La Grande Odalisque, les choses changent un peu, puisque le duo convie Bastien Vivès à venir enrichir leur dispositif de son imaginaire charnel et romantique. Une invitation tout sauf fortuite  : entre les références à Ingres et son Odalisque aux proportions fantasques, à la nudité scandaleuse du Déjeuner sur l’herbe de Manet ou encore au dessin animé Signé Cat’s Eyes et ses trois dangereuses vestales en justaucorps, il s’élabore au fil de l’intrigue un jeu de piste autour de l’image de la femme comme fantasme à travers 78

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l’histoire de l’art. De là à dire que Ruppert et Mulot proposent, comme étalon contemporain, les jouvencelles pensives des bandes dessinées de Vivès… il n’y a qu’un pas. Car, comme toujours, il faut tabler sur deux  niveaux de lecture avec ce trio de tricheurs. En surface, La Grande Odalisque raconte le parcours de voleuses d’œuvres d’art, mercenaires qui dévalisent les grands musées français sur commande mais également amies aux liens indéfectibles et éprises de liberté. Mélodrames et casses du siècle se succèdent dans une mise en scène qui lorgne beaucoup du côté du cinéma, parfois à raison avec des renvois graphiques à l’animation japonaise, ses décors évanescents qui amplifient la rapidité des gestes martiaux, parfois plus à tort lorsque les poncifs du montage de film d’action hollywoodien remplacent les codes narratifs propres à la bande dessinée. Le résultat touche pourtant, probablement grâce à l’apport esthétique de Vivès, au romantisme certes emphatique, mais sincère et communicatif. Ce qui distingue au final cet album de la masse de bandes dessinées d’aventure, c’est la richesse de l’imaginaire sous-tendu, cette manière de jouer au ping-pong avec le fond et la forme et peut-être aussi cette arrogance légère mais réjouissante qui autorise à tisser, sans aucun complexe, des liens entre peinture classique, dessin animé et BD. Comme si ne devait primer, par-delà l’arbitraire des échelles et des catégories, que la représentation de la femme, sujet absolu et point de ralliement autour duquel graviter. ♦

C’est fini. L’odyssée désespérée de Joe le boxeur s’achève avec ce sentiment de rage et d’euphorie mêlées qui l’habite depuis la première page. Classique monumental en prise avec les bouleversements sociaux de son époque, cette icône de papier est connue pour avoir en partie inspiré les révoltes étudiantes japonaises de la fin des années 1960. Plus de quarante ans après, le cheminement poignant de ce garçon des rues amené à entreprendre une carrière à succès dans la boxe continue de faire écho à la paupérisation de certaines classes sociales. L’un des pinacles de la culture populaire nippone.

Scalped – Tomes 1 et 2 de Jason Aaron et R. M. Guéra (Urban Comics)

Dans la famille des comics adultes de la collection Vertigo, Scalped est loin d’être le plus séduisant rejeton. Pourtant, c’est avec un plaisir coupable qu’on se laisse happer par cette intrigue de flic infiltré dans une réserve indienne. Prévu sur dix volumes, ce polar à l’atmosphère désespérée, jalonné de rebondissements parfois artificiels, sert également de prétexte à une peinture quasi documentaire des réserves indiennes, territoires autonomes car laissés à l’abandon, où l’espérance de vie est raccourcie par les problèmes d’alcool, les jeux d’argent et les gouvernements mafieux.

En silence d’Audrey Spiry (Casterman)

Difficile de statuer sur ce dessin bien balancé mais gorgé jusqu’à l’étouffement d’effets gratuits, de jeux de vibration colorée et de pauses mélancoliques. Il témoigne assurément d’un germe de personnalité artistique, laissant éclore un sentiment ténu de désespoir chez une femme affectée par l’expérience un peu sportive d’un canyoning entre amis. Les chemins escarpés ressuscitent ses angoisses larvées, la rivière irisée de bleu reflète son couple morne. Livre subtil dans sa peinture du sentiment ou emphatique par le lyrisme de sa mise en scène ? Une découverte intriguante, quoi qu’il en soit.

Soil – Tome 11 d’Atsushi Kaneko (Ankama)

En plaçant son polar dans une ville-dortoir typique du Japon des années 1970, Atsushi Kaneko s’est saisi du cadre idéal pour illustrer son thème fétiche des utopies ratées. Avec ce dernier volume, il clôture – sans décevoir – une enquête aussi surréaliste qu’angoissante et appose la touche finale à son tableau pessimiste de la nature humaine. Au passage, son encrage au feutre pinceau s’est raidi, cristallisant les fissures du masque de cette société décadente qui se rêvait parfaite. Peu de mangas adultes offrent en ce moment autant de maturité, de talent dans la mise en scène et de cohérence artistique.

L’Enfance d’Alan

d’Emmanuel Guibert (L’Association) Guibert creuse un sillon, autant dire une œuvre : celle d’un artiste avide de communiquer la parole de l’autre par des biographies d’inconnus devenus illustres illustrés. Après La Guerre d’Alan sur le front européen de la Seconde Guerre mondiale, Guibert choisit de retranscrire la jeunesse d’Alan Ingram Cope dans une Californie bucolique vouée à disparaître. L’Enfance d’Alan trace donc la cartographie, pétrie de pudeur et de nostalgie, au lavis à la fois détaillé et évanescent, d’un paradis perdu qui cède bientôt place à la Côte ouest du cinéma, de la contreculture et de l’industrie.

La Ruche

de Charles Burns (Cornelius) Charles Burns est à la bande dessinée ce que David Lynch est au cinéma : un artiste qui s’emploie à affecter le fonctionnement de l’inconscient. Son dernier cauchemar raconte la guérison d’un accidenté, halluciné par les opiacés antidouleur. Entrelaçant convalescence, souvenirs refoulés de l’accident et rêves traumatiques, Burns joue avec les possibilités du dessin pour signaler les glissements d’un récit à l’autre : couleurs et motifs servent de marqueurs, le trait change de style… Deuxième volume sur trois prévus, La Ruche est l’un des livres de l’année, à lire cinq fois pour tout décoder.

La Grande Odalisque de Bastien Vivès et Rupper t & Mulot Édition : Dupuis Sor tie : 7 septembre

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LUDOTHÈQUE

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jeux VIDÉOS La sélection de la rédaction _Par Y.F.

Sleeping Dogs

© THQ

(Square Enix/ United Front Games, sur PS3, X360 et PC)

SOMBRES DESSINS Un cavalier de l’Apocalypse esseulé et prêt à en découdre : fort du succès surprise de son prédécesseur, Darksiders II ne change pas une équipe qui gagne. Derrière le masque, JOE MADUREIRA, franc-tireur des comics devenu directeur artistique, est aussi à l’aise aux manettes qu’aux pinceaux. _Par David Elbaz

« Le premier truc quand on invente un personnage, c’est de trouver quelque chose qui le rende vraiment cool. Parfois, ce sera son visage. Dans le cas de Death (le protagoniste du jeu – ndlr), c’est de ne pas avoir de visage du tout ! » Joe Madureira s’exalte (à raison) devant sa dernière création, le frère masqué du très terrestre War, héros du premier Darksiders. Non moins musculeux mais tout en esquives et en agilité, cette mort personnifiée arpente les donjons labyrinthiques qui firent la réussite de l’épisode précédent, aussi bien à l’horizontale qu’à la verticale. Darksiders II, davantage encore que son prédécesseur (situé quelque part entre Zelda et God of War) excelle avant tout dans sa capacité à mixer les genres – du hack’n’slash au jeu de plateforme, du puzzle game au RPG – sans pour autant prétendre concurrencer leurs  tauliers 80

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respectifs. Celui qu’on surnomme « Joe Mad » s’avoue gamer boulimique : « J’ai commencé à jouer aux jeux vidéo avant même de feuilleter mon premier comic book. Atari 2600, Commodore 64, NES, Super NES, Megadrive, Neo-Geo… Tout ce qui est sorti un jour, je l’ai eu et j’y ai joué. » À l’image de ses protagonistes vidéoludiques, l’illustrateur aime faire cavalier seul. Après un passage très remarqué chez les X-Men de Marvel, il largue les amarres pour créer sa propre bande dessinée (Battle Chasers, qui recueillera son lot de fans unanimes) et bientôt sa boîte de jeux vidéo (Tri-Lunar). « Même si ça peut être très fun pendant un temps, je crois que toute personne créative finit par s’ennuyer en bossant sur les personnages des autres. » Le maverick indécrottable semble cependant s’être fixé chez Vigil Games (une aile du développement de THQ, l’éditeur du jeu), qu’il a fondé et qu’il dirige. L’œil coquin, Joe Mad ne tarde d’ailleurs pas à nous rappeler qu’il lui reste encore deux cavaliers de l’Apocalypse en réserve. Mais l’heure est à la mission de Death, qui s’annonce des plus nobles : blanchir l’honneur de son frère déchu et, pour y parvenir, rien moins que ressusciter l’humanité toute entière victime de l’Apocalypse. Avec un faciès osseux, le derme violacé et des yeux de lave, sûr que le brave Death n’a pas forcément le physique de l’emploi : « Il y a quelque chose de grisant dans le fait de jouer un bad guy, ou du moins quelque chose qui y ressemble », nous souffle Joe. La Faucheuse en personne, donc : qui dit mieux ? ♦

Avec ses déboires de flic infiltré dans la mafia, ses rixes mêlant kung-fu et armes blanches, ses courses poursuites sur les toits, Sleeping Dogs réalise un rêve de cinéphile made in Hong Kong. Ruelles crasseuses et enfumées, stands de nouilles et salons de massage, baie bordée de verdure d’où émergent d’immenses gratte-ciel de verre, Hong Kong n’a rien à envier au New York de GTA. Par la variété de ses activités, Sleeping Dogs n’est pas sans rappeler le cultissime Shenmue, dont il retient un même but expérimental : éprouver notre soif de liberté en nous offrant un terrain de jeu urbain sans limites.

DayZ

(Bohemia Interactive, sur PC) Attention, jeu méchant. À l’origine simple mod (comprendre : détournement de la matrice d’un jeu pour une expérience alternative) pour simulateur militaire, DayZ est rapidement devenu LE phénomène communautaire de l’année. Le contexte : une île postapocalyptique peuplée de zombies où le joueur est parachuté nu comme un ver. Le but : trouver de l’eau, de la nourriture, des armes, s’allier à d’autres joueurs (ou les détrousser sauvagement) et survivre dans un environnement impitoyable. Avec la loi de la jungle comme seule règle, DayZ est une cruelle leçon de vie dont on ressort chamboulé à chaque partie.

Papo & yo

(Sony/Minority, sur PS3 – PSN) Communément, le jeu vidéo n’est pas le média le plus approprié pour disserter de sujets sensibles. Heureusement, il est des exceptions qui proposent une réflexion subtile sans rien renier de leur nature récréative. C’est le cas de ce modeste jeu de plateforme et de réflexion, où l’on incarne un enfant des favelas. Derrière sa poésie légère et sa bande-son chaloupée, Papo & yo jongle avec un sujet lourd et autobiographique : l’enfance brisée de son créateur. Ni dépressif ni racoleur, il est un exemple de courage et de délicatesse, qui prouve élégamment que l’échappatoire par l’imaginaire peut sauver une vie.

Kingdom Heart 3D – Dream Drop Distance (Square Enix, sur 3DS)

Le crossover le plus improbable du jeu vidéo (les créatures de Final Fantasy rencontrent celles de Disney) fête ses dix ans et son septième épisode. D’une tenue esthétique impressionnante sur une console portable, cet opus 3DS a l’excellente idée de diviser son aventure entre deux personnages vivant les mêmes événements dans deux dimensions parallèles. Très métaphysique, le concept pourrait frôler la redondance, mais donne au contraire au RPG une seconde jeunesse et teinte sa féérie (baladée entre les mondes de Pinocchio ou du Bossu de Notre-Dame) d’une mélancolie toute contagieuse.

Dust – An Elysian Tale (Humble Hearts/ Microsoft, sur X360 – XBLA)

Chaque été, le programme Summer of Arcade sur le Xbox Live Arcade met en avant le jeu d’un studio indépendant pour la qualité et l’originalité de son travail. Cette année, les honneurs reviennent à Dean Dodrill et son Dust – An Elysian Tale, combo débridé entre beat’em all et jeu de rôle. Œuvre au trait sublime, qui évoque autant l’art d’un Don Bluth que celui de l’estampe japonaise, Dust propose un spectacle remarquable doublé d’un challenge durable, où réflexes et abnégation seront exigés à l’entrée. Proposé à un prix d’ami, ce « petit » jeu est sans conteste l’un des musts de cette fin d’été.

Sound Shapes

(Sony/Queasy Games, sur PS3 et PS Vita – PSN) Le jeu vidéo aime les hybridations bigarrées. Un mélange entre plateforme et musique électro pourrait ainsi passer pour naturel. Dans le cas de Sound Shapes, il peut même se targuer d’être une expérience artistique. Porté par une bande-son classieuse (Beck, Jim Guthrie…), ce soft fait de chaque tableau la partition improvisée de nos mouvements, où chaque surface touchée produit un son se mêlant à l’harmonie ambiante. Avec ses graphismes minimalistes et sa visée participative (chacun peut créer et envoyer ses créations au moyen d’un éditeur de niveaux), Sound Shapes réinvente le jeu pop à lui seul.

Darksiders II ( THQ) Genre : action-aventure Développeur : Vigil Games Plateformes : PS3, X360, PC Sor tie : disponible

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LE GUIDE

SORTIES EN VILLE CONCERTS EXPOS SPECTACLES RESTOS

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©Neal Barr

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r egg a e- Cl ubbing / a r t s v isuel s-e t hnol ogie / THE ÂTR E / L E CHEF

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SORTIES EN SALLES CINÉMA du mercredi 5 septembre AU mardi 2 octobre

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© Emma le Doyen

SORTIES EN VILLE CONCERTS

Electric Guest, le 16 septembre à We love green

L’AGENDA

_Par S.F., É.R. et É.V.

We love green Pour sa seconde édition, le festival écolo reçoit les plus beaux fleurons de la pop : James Blake, Kindness, Django Django (jour 1), Beirut, La Femme, Micachu (jour 2), Hermane Dune, Connan Mockasin, Electric Guest (jour 3). Plus qu’à choisir. Du 14 au 16 septembre au parc de Bagatelle, 18h, à par tir de 44 €

Le Pélican Frisé + La Souris Déglinguée Ça va dépoter. Deux groupes phares de la scène punk, celle des squats et des zincs polis par les sous-bocks, se retrouvent pour fêter les 20 ans du Pélican. Bouillonnements rock’n’roll, ska et Oi! attendus. ©Brandon/Redferns

Le 22 septembre à la Flèche d’or, 20h, 14 €

KEN LE SURVIVANT

Gonzaï n° VII Le webzine Gonzaï propose un bon coup de trique pour remettre les pendules pysché à l’heure avec le retour des cultes Silver Apples, précédés des frenchies Egyptology, Aqua Nebula Oscillator et Juan Trip. Le 22 septembre à la Maroquinerie, 19 h30, à par tir de 10 €

Oddisee & Live Band Rappeur-producteur de l’ombre inspiré par A Tribe Called Quest, le prolifique Oddisee distille son flow dans l’underground East coast depuis plus de dix ans. Il défendra son dernier LP avec un groupe live.

Regg a e Ken Boothe, le 29 septembre au Plan (Ris Orangis), 20h, à par tir de 20,9 0 €

Le 24 septembre au Nouveau Casino, 20h, 18,80 €

À 64  ans, le vétéran KEN BOOTHE, alias « Mr. Rock Steady », fait une escale en France : l’occasion d’aller admirer la voix soyeuse du plus soul des chanteurs jamaïcains.

_Par Éric Vernay

Connu pour sa version du Everything I Own (1974) de David Gates, dont l’arrangement fut ensuite copié avec succès par Boy George en 1987, Ken Boothe reste l’un des derniers pionniers du reggae en activité. Né en 1948 à Denham Town, un ghetto violent de Kingston, Ken Boothe baigne dans la soul et le R&B américains dès son plus jeune âge, notamment grâce à sa mère, amatrice de gospel, et à sa grande sœur, qui l’introduit dans le music business. Précoce, il se fait repérer à 15 ans en formant le duo de ska Stranger & Ken avec Winston Cole. Son passage par le label Treasure Isle permet à l’adolescent émerveillé d’enregistrer avec d’éminents aînés tels que les Skatalites. Mais c’est chez Studio One que Boothe trouve sa place. 84

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Sous l’impulsion de Clement « Coxsone » Dodd, le boss du mythique label, le duo Stranger &  Ken va se scinder, après une poignée de tubes ska (World’s Fair, Artibella). Pour Coxsone, c’est en effet une certitude : Ken Boothe est un soul man avant tout, et sa voix d’or mérite une carrière solo. Avec son visage aux traits presque aussi fins que sa technique vocale, le jeune crooner fait rapidement un malheur auprès du public féminin. Grâce à des hits tels que The Train Is Coming, enregistré avec les Wailers, Boothe s’engouffre dans la vague rocksteady, un courant musical éphémère (1966-1968) auquel il donne ses lettres de noblesse : cette variation du ska, binaire et moins rapide, convient parfaitement aux langoureuses love songs du chanteur influencé par Otis Redding, Marvin Gaye et Wilson Pickett. Malgré les tubes de sa période chez le label Trojan dans les seventies (Everything I Own et Crying Over You), Boothe n’accédera jamais à la célébrité d’un Bob Marley. Infatigable, le vieux séducteur fredonne aujourd’hui encore, parfois a capella, son reggae pour les amoureux. ♦

El-P Deux beaux LP, l’un avec Killer Mike, l’autre en solo, ont signé le grand retour du PDG du label culte Def Jux en 2012. Sur scène, El Producto devrait scotcher vos tympans comme au temps de Company Flow. Le 25 septembre à la Maroquinerie, 20h, 19,80 €

Foreign Beggars Orifice Vulgatron et Metropolis, les deux MCs de ce groupe issu du metal et du rap, larguent leur grime (musique urbaine londonienne) insolent sur les basses crasseuses de DJ NoNames et Dag Nabbit, pour un son éclectique et un show bouillant. Le 27 septembre à la Cigale, 19 h30, 25,30 €

Dead Can Dance Retour inespéré du duo anglo-australien formé par Brendan Perry et Lisa Gerrard. On croyait les rois de la new wave ésotérique décédés. Après sept ans de silence, DCD a ressorti un disque, Anastasis. Amen. Le 27 septembre au Grand Rex, 20h, à par tir de 39,50 €

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© Ysa Perez

SORTIES EN VILLE CONCERTS

Uffie

Quart d’heure américain CL UBBING Soirée « Je suis bonne, je suis une femme », le 7 septembre à la Bellevilloise, 19 h, 14,80 €

La soirée after work girly « Je suis bonne, je suis une femme » revient à la Bellevilloise avec UFFIE et FEADZ, deux fleurons du label ­electro français Ed Banger. _Par Éric Vernay

Derrière le blason un peu provoc des soirées « Je suis bonne, je suis une femme », un concept original : soit un after work placé sous le signe du girl power et du fun. Par « bonne », l’événement entend évidemment autre chose qu’un adjectif dégradant, le détournant avec humour sur sa page Facebook : « Bonne sœur - bonne politicienne - bonne négociatrice - bonne éducatrice - bonne gestionnaire - bonne élève - bonne chef d’entreprise - bonne au lit - bonne camionneuse - bonne joueuse - bonne comédienne - bonne mère - bonne muse - bonne cuisinière - bonne femme - bonne tout court lorsque que je me regarde dans un miroir… je suis une Femme. » De 19h à 23h, un forum gratuit pour les filles et interdit aux hommes propose des ateliers aux noms

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cool (« street manucure », « custom », « corner pour les B-Girls »…), des jeux (tarot), des fringues (tee-shirts délirants, sacs excentriques, bijoux stylés) et des performances (burlesque), histoire de se mettre en jambes. Puis, dès 23h, les mâles entrent dans l’arène pour la partie clubbing. Après le passage d’artistes tels qu’Ebony Bones, Spleen ou Scratch Massive, c’est au tour d’Uffie et Feadz de faire chauffer le dancefloor de la Bellevilloise. Bien connus des mordus du crew Ed Banger (Justice, SebastiAn, Breakbot…), l’Américaine Uffie et le Français Feadz n’en sont pas à leur première rencontre. Ils ont débuté leur fructueuse collaboration il y a sept ans avec le lancinant tube electro Pop the Glock, enchaînant ensuite sur de nombreux EP et un premier album pour la chanteuse, en 2010. L’explosion médiatique (méritée) d’Uffie a un peu éclipsé des radars son ex-boyfriend parisien, mais la talentueuse lolita synthpop de 24 ans n’oublie pas son « first love » et principal Pygmalion : sur scène, ils reformeront le duo de choc responsable des entêtants Give it Away, Our Song et Ricky. ♦

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© D.R./CNAP/ photo : Y.Chenot, Paris

SORTIES EN VILLE EXPOS

© Adagp, Paris 2012 - Photo : Florian Kleinefenn - Courtesy Galerie Perrotin, Hong Kong & Paris

« The Mystery Spot » à la Fondation d’entreprise Ricard

Vue de l’exposition : Sophie Calle « Pour la dernière et pour la première fois », Les Rencontres d’Arles, Chapelle Saint-Martin du Méjan - Sophie CALLE « Voir la mer », 2011, 14 films, couleur, son, photographies

Et la lumière fu(i)t A r t s v isuel s « Pour la dernière et pour la première fois », du 8 septembre au 27 octobre à la galerie Perrotin

La première fois. Et la dernière. SOPHIE CALLE, pour cette exposition personnelle, déploie deux bornes et rejoue dans l’intervalle le cycle de la vie. Comme d’habitude, son génie touche, l’air de rien, des matrices ­essentielles du monde, et fait du néant lumière. _Par Léa Chauvel-Lévy

Sur les murs de la galerie Perrotin, les deux séries montrées font chacune à leur façon défiler les ombres d’une réalité perdue ou retrouvée. Il y a quelque chose de platonicien dans les histoires de Sophie Calle. « La dernière image », ensemble de textes et de photographies composé en 2010, met en scène des personnes devenues aveugles. L’artiste explique que c’est lors d’un voyage à Istanbul qu’elle a rencontré ces hommes et femmes qui, pour la plupart, avaient perdu la vue. Elle leur a demandé de lui décrire ce qu’ils avaient vu pour la dernière fois. Ces témoignages forts et d’une délicatesse rare ne laissent jamais place au mélodrame, au tragique malvenu. Sans doute parce que la vision 88

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intérieure ne meurt jamais, l’imagination et la formation des images restent éternelles. « Voir la mer », quant à elle, est une très belle série de vidéos en couleur pour laquelle Sophie Calle s’est associée en 2010 à la chef opératrice de renom Caroline Champetier, collaboratrice précieuse de Jean-Luc Godard, Philippe Garrel ou Benoît Jacquot. Toujours à Istanbul, ville entourée par la mer, Calle a rencontré des gens qui ne l’avaient jamais vue, explique-t-elle. Elle a alors filmé leur première fois. Apparition d’un paysage inconnu pour les uns, disparition du monde visible pour les autres : « Pour la dernière et pour la première fois » file les thèmes de l’absence et de la cécité chers à l’artiste depuis 1986 et sa série de photographies « Les aveugles », également présente dans l’exposition. Lorsque l’on demande à Sophie Calle si elle sait pourquoi l’absence d’images la hante, elle répond qu’elle « ne sait pas », mais, de façon plus significative encore, qu’elle « ne cherche pas à savoir ». Une indication précieuse pour bien saisir ce parcours aux antipodes d’une démonstration ou d’une leçon de vie. ♦

L’AGENDA _Par L.C.-L.

Jewels from the Personal Collection of Princess Salimah Aga Khan Une exposition dans un appartement cossu haussmannien : voilà la formule séduisante que propose Rosascape depuis deux ans. En cette rentrée, l’espace contemporain choisit d’exposer Camille Henrot, jeune artiste surdouée. Son herbier installé sur des pupitres de musiciens est une partition sensible et assez mémorable. Du 7 au 22 septembre à Rosascape, w w w.rosascape.com

« The Mystery Spot » La Fondation d’entreprise Ricard et le Centre national des arts plastiques ont conçu ensemble cette exposition tournée vers Santa Cruz et le « Mystery Spot », cet endroit où les lois de la pesanteur se dérèglent dans un périmètre de 50 mètres. Une façon d’explorer les illusions dans le monde physique tout comme dans celui de l’art. Jusqu’au 22 septembre à la Fondation d’entreprise Ricard, w w w.fondation-entreprise-ricard.com

« Joana Vasconcelos Versailles » Plus que quelques jours pour se faire son avis sur le travail malicieux de l’artiste contemporaine Joana Vasconcelos, ses escarpins bigger than life posés dans la galerie des Glaces ou son Lilicoptère, hélicoptère kitsch aux plumes roses que Marie-Antoinette n’aurait pas boudé. Jusqu’au 30 septembre au château de Versailles, w w w.vasconcelos-versailles.com

« Choi – Sténopés »

On se souvient de ses Autoportraits aux enfers, délicatement exposés par la Maison européenne de la photographie en 2005. Sept ans plus tard, la MEP ouvre à nouveau ses portes à Choi, connu pour ses tirages de Helmut Newton ou de Nan Goldin, et qui montre ici ses propres œuvres partagées entre peinture et photographie. Jusqu’au 4 novembre à la Maison européenne de la photographie, w w w.mep-fr.org

« Néguentropie » En remplissant de sable et de coquilles fossiles l’abbaye de Maubuisson, Vincent Lamouroux lui donne un air de fin du monde… ou de commencement de l’humanité. Le sable, symbole du temps, évoque la vanité et la fragilité de la vie. Rassurez-vous, pas de Faucheuse à l’horizon, mais une expérience où le corps reprend sa place. Jusqu’au 19 novembre à l’abbaye de Maubuisson (Saint-Ouen-l’Aumône), w w w.valdoise.fr

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SORTIES EN VILLE EXPOS

© courtesy galerie Magda Danysz

LE CABINET DE CURIOSITÉS

Erwin Olaf, Separation, 2003

United esthètes C’est dans le noir que la galerie Magda Danysz présente les vidéos de trois artistes ; de cette pénombre émergent des paysages mentaux très forts, des univers radicaux semblant contenir leurs propres systèmes. Le Chinois Yang Yongliang anime des rues hypermodernes en reprenant le motif des calligraphies chinoises. Le Français Samuel Rousseau sort ses images de l’écran pour les intégrer dans des objets. Le Néerlandais Erwin Olaf, enfin, fait évoluer des hommes en combinaison de latex autour d’une marmite fumante, dans un intérieur rétro aux tonalités bleues. Très différentes les unes des autres, ces œuvres animées sont pourtant rattachées par une beauté formelle parfois terrassante. _L.C.-L.

©Neal Barr

« Video Show », du 8 septembre au 6 octobre à la galerie Magda Danysz, w w w.magda-galler y.com/fr

L’Équipe des Bouffant Belles lors du départ d’une course, 1964

LE KIF DU TIF e t hnol ogie « Cheveux chéris – Frivolités et trophées », du 18 septembre 2012 au 14 juillet 2013 au musée du quai Branly, w w w.quaibranly.fr

Après les sensuelles volutes déployées à la Cinémathèque pour « Brune/Blonde », le musée du quai Branly s’intéresse au cheveu matière sous toutes ses cultures et représentations. Frivolités ou trophées, les coiffures traduisent crises et revendications tout en offrant à l’artiste une cascade de possibilités. _Par Laura Pertuy

En 2002, Filles perdues, cheveux gras de Claude Duty résumait en un titre l’obsession capillaire partagée en tout territoire. Objet de convoitise, le cheveu habille une tête que l’on rêve unique ou bien conforme. Partout, il se fait marqueur d’appartenance : dans les habitudes occidentales, le chignon poli est gage de rigueur quand la tignasse qui vole au vent affirme l’audace. Ces carcans demeurent légion au fil du temps, comme en témoignent les quelque deux cent quatre-vingts peintures, sculptures, photographies et objets ethnographiques de l’exposition « Cheveux chéris ». 90

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Le cheveu est d’abord un vecteur assumé de sexualité : chez la photographe Thérèse Le Prat, une longue chevelure sublime un homme androgyne, modèle inattendu. Le moi s’affirme par la coiffure, dont la destruction touche forcément l’identité, comme le montre Robert Capa lorsqu’il documente le « carnaval moche » des femmes condamnées à être tondues à la Libération. Absence éloquente encore sur le crâne nu de William S. Burroughs capturé par Annie Leibovitz. Le cheveu se perd ou s’éclaircit, soulignant la décrépitude des retraités photographiés par Nicholas Nixon, aux têtes parsemées de tiges d’un blanc lunaire. Matière imputrescible, le cheveu s’impose enfin en témoin silencieux des rites : les cultures extra-européennes se parent de trophées mêlant structures solides et reliques capillaires, à l’image de ces colliers de Polynésie composés de cheveux et d’os ou des fameuses têtes réduites des Jivaros. Symboles d’une force certaine, on les transmet avec grand soin. Le cheveu revêt alors un caractère bien moins esthétique mais tout aussi sacré, prompt à incarner la lutte et l’individualité. Une polysémie à passer au peigne fin. ♦

©2012 Galerie Isabelle Gounod

L’ŒIL DE…

Jérémy Liron, Paysage 110, 2011

Jérémy Liron, artiste peintre « Cette exposition personnelle à la galerie Isabelle Gounod présente mes travaux récents. On peut y découvrir notamment un polyptyque auquel j’ai travaillé de manière laborieuse ces derniers mois. Il est de très grandes dimensions, 3,70 m par 2,45 m, il s’agit d’une vue frontale prise à travers des baies vitrées de la villa Noailles, à Hyères. L’ensemble donne à voir un paysage fragmenté et impose une expérience du regard, à la fois pour moi mais aussi pour le visiteur. Les autres toiles exposées évoquent également le fait que le monde se donne à nous sous la forme de morceaux disjoints, irrésolus à tisser un récit unitaire, installant alors un régime du flottant, de l’incertain et de l’inquiétant. » _Propos recueillis par L.C.-L. « L’inquiétude », du 8 septembre au 27 octobre à la galerie Isabelle Gounod, w w w.galerie-gounod.com

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© Katerina Jebb

SORTIES EN VILLE SPECTACLES

Tilda Swinton et Olivier Saillard – The Impossible Wardrobe

L’AGENDA _Par È.B.

Professor

Complètement original, Professor de Maud Le Pladec se faufile entre danse contemporaine, mime et film de genre en disséquant l’œuvre rock et hyper cinégénique du compositeur italien Fausto Romitelli. Une façon de fantasmer les B.O. de cinéma récompensée par le Prix de la révélation chorégraphique en 2010. Les 19 et 20 septembre au centre Pompidou, w w w.centrepompidou.fr

©Huma Rosentalski

The Impossible Wardrobe

Bruno Bayen et Isabelle Lafon

Du 29 septembre au 1 er octobre au palais de Tok yo – Festival d’automne à Paris, w w w.palaisdetok yo.com

BIG FISH

Memories from the Missing Room C’est une espèce encore non répertoriée de concert que proposent le groupe Moriarty, le metteur en scène Marc Lainé et l’auteur de bandes dessinées Philippe Dupuy : treize saynètes fantastiques proches de la série B pour les treize titres qui forment le deuxième album du groupe. Le tout en live.

T hé ât r e La femme qui tua les poissons, mise en scène de Bruno Bayen, du 17 septembre au 14 octobre au théâtre de la Bastille – Festival d’automne à Paris, w w w.theatre-bastille.com

Régulièrement inspiré par les grandes figures féminines, BRUNO BAYEN met en scène les chroniques de mœurs hebdomadaires publiées par l’auteur brésilienne Clarice Lispector. Un « destin géographique » en escale au théâtre de la Bastille. _Par Ève Beauvallet

C’est vrai, sa vie pourrait inspirer les faiseurs de biopics sur grand écran… Romancière la moins dispensable de la littérature brésilienne, comparée à Virginia Woolf ou à James Joyce avant même de les avoir lus, Clarice Lispector est née en Ukraine en 1920 et morte au Brésil en 1977 après avoir mesuré l’histoire dans l’Europe en guerre, été modèle pour De Chirico à Rome et épouse d’un diplomate en Suisse. Si l’on rajoute à cela son physique de bombe à la Liz Taylor et sa manière cinématographique de tenir sa cigarette entre le majeur et l’annulaire, il est clair que les ingrédients ne manquent pas pour séduire Hollywood. C’est 92

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L’actrice Tilda Swinton nous entraîne dans le monde secret des réserves des musées de la mode. En complicité avec Olivier Saillard, le très érudit directeur du musée Galliera, elle signe une performance autour des rituels de conservation des vêtements.

cependant sur un sentier bien plus aventureux que le simple récit biographique que s’engagent le metteur en scène Bruno Bayen et la comédienne (généralement excellente) Emmanuelle Lafon. La femme qui tua les poissons (du nom d’une des nouvelles de Lispector, dans laquelle elle confesse avoir oublié de nourrir les poissons de son fils) est un montage des articles hebdomadaires que l’auteur a publiés de 1967 à 1973, pendant la dictature, dans le Jornal do Brasil : des chroniques de mœurs, souvent relatives à l’univers féminin, dans lesquelles elle parle des taxis, égrène les recommandations à ses enfants et confie ses doutes à l’égard de son activité de chroniqueuse. Bref, des croquis de l’air du temps qui, tous, contournent avec une désinvolture féline la pression de l’actualité, les préoccupations politiques et cet habit trop petit pour elle d’écrivain engagé. Féminine contre les féministes, « écrivain » et certainement pas « écrivaine », comme elle tenait à le préciser, elle s’est faite l’auteur d’un véritable traité d’art de vivre qui nous pousse à chercher la beauté dans la plus infime des anecdotes. ♦

Du 10 septembre au 7 octobre au théâtre de la Bastille, w w w.theatre-bastille.com

Doris Darling

Le diable écrit-il dans Gala ? Réponse affirmative dans Doris Darling, une comédie britannique de Ben Elton sur la vanité de la presse people. Sur scène, une journaliste sexagénaire et serial killeuse, alias Marianne Sergent, et des répliques trempées dans le venin. Du 14 septembre au 14 octobre au théâtre du Petit Saint-Mar tin, w w w.petitstmar tin.com

Une faille (Saison 1, épisodes 1-4) Montreuil s’annonce comme le Wisteria Lane de la rentrée. Et ses habitants pourront s’inventer en héros de série télé grâce au metteur en scène Mathieu Bauer, qui imagine un « feuilleton théâtral » à l’échelle de la ville et dont les épisodes seront répartis sur plusieurs soirées dans l’année. Du 24 septembre au 14 octobre au Nouveau Théâtre de Montreuil, w w w.nouveau-theatre-montreuil.com

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SORTIES EN VILLE RESTOS

où manger après…

…le film Le Jour de la grenouille Alexis Blanchard, le chef de Chez Grenouille, propose une cuisine de tripes et de lettrés. Champion de France 2008 des tripes à la provençale, médaillé d’or au Concours européen de charcuterie 2009 pour sa tête pressée, Grand Prix national des pieds de porc à la cassine (et on en passe), il va puiser dans les trésors de la gastronomie française classique pour en offrir le meilleur, de la tête de veau à la cuisse de grenouille. La carte épouse les saisons et les envies charcutières : salade d’endives et gésiers aux herbes bien relevée, jambon persillé, cochon de lait aux morilles en cocotte lutée… À dévorer, la splendide andouillette, où le boyau, l’escargot et le foie gras s’encanaillent sous un aérien feuilletage. _B.V.

© Bruno Verjus

Chez Grenouille, 52 , rue Blanche, 750 09 Paris Tél. : 01 42 81 34 07 Le Jour de la grenouille de Béatrice Pollet, avec Joséphine de Meaux, Patrick Catalifo… // Sor tie le 12 septembre

Le chef Sota (à gauche) et son second Masaki

NID DOUILLET

la recette

L e chef

Chez Vivant Table, ancienne oisellerie intelligemment réinvestie par Pierre Jancou, l’on découvre des produits d’auteurs en offrande nippone. Rencontre avec le nomadisme raffiné du chef cuisinier SOTA. _Par Bruno Verjus (www.foodintelligence.blogspot.com)

Avec le restaurant Vivant Table, Pierre Jancou fête plus de quarante ans et mille vies d’une trajectoire romanesque et gourmande. Enfant, il s’entichait de produits et se formait le goût via ses parcours en Suisse, en France et en Italie. Depuis une vingtaine d’années, il régale les gastronomes en ouvrant des adresses singulières, choisies avec éclectisme et où prime l’âme des lieux, l’histoire qu’ils recèlent et le casting des chefs. Il en fut ainsi de La Bocca, « inventée » dans une ancienne boulangerie, ou des Caves Miard, près de l’Odéon, rebaptisées La Crèmerie. De Racines encore, une ancienne imprimerie du passage des Panoramas. Depuis peu, ­Sota-san, chef japonais de 26 ans, apporte 94

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son élégante astringence à Vivant Table. Ce lieu unique se niche dans une oisellerie fondée en 1903, petit écrin luxuriant aux murs ornés de panneaux de céramique Art Nouveau de l’atelier de Gilardoni. « En découvrant la finesse du travail sur les céramiques qui couvrent murs et plafond, je me suis dit que M. Gilardoni devait être secrètement amoureux de la propriétaire de l’oisellerie… et moi, je suis tombé sous le charme de cette belle histoire », explique Pierre Jancou. Le chef Sota présente un parcours idéal : Troisgros et Robuchon comme mentors, les restaurants Stella Maris et Toyo à son palmarès… rien de moins ! Aidé de son second Masaki-san, ils caressent une cuisine subtile, élégante, où les mets se mêlent de régaler : une cuisine cuisinée. L’épaisse tranche de foie gras snackée puis enrobée d’une feuille de chou se livre en un délicat bouillon de poisson. Hommage à la cuisine du début du XXe siècle, évocation d’Édouard Nignon, rêve de mangeur… Voici le pâté en croûte de ris de veau accommodé de champignons, de langoustines et de noix fraîches. De quoi rester bien Vivant. ♦

© RDA/BCA

Vivant Table, 43, rue des Petites-Écuries, 75010 Paris Tél : 01 42 46 43 55

Le poulet frit façon Killer Joe

Dans le mobile home de Killer Joe, on se bouche les artères au dîner avec un plein pot convivial de fried chicken pour toute la famille. Les mets que nous prépare Friedkin ont un goût amer : lors d’un repas familial houleux, Joe, le tueur à gages du titre, fait subir aux convives médusés des sévices à coups de pilon de poulet. Si, après cela, vous souhaitez réaliser vousmême – à vos risques et périls – cette spécialité de fast-food venue du Sud des États-Unis et popularisée par la chaîne KFC, il vous faudra paner votre gallinacé découpé en morceaux avec du lait et de la farine, le rouler dans des épices (origan, chili, paprika) et le plonger dans l’huile de la friteuse. Ça passe ou ça casse. _C.G. Killer Joe de William Friedkin  Sor tie le 5 septembre Lire également p. 38

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SORTIES EN SALLES CINÉMA

et surtout…

L’AGENDA

05/09 Killer Joe (lire p. 38) Monsieur Lazhar (lire p. 68) Wrong (lire p. 9 8)

_Par F.d.V., C.G., J.R., É.R. et L.T.

12/09 Camille redouble (lire p. 24) Would you have sex with an arab? (lire p. 36) The We and the I (lire p. 10 0) Boy (lire p. 102) 19/09 For Ellen (lire p. 13) Jason Bourne – L’Héritage (lire p. 14) Captive (lire p. 30) Après la bataille (lire p. 48) Le Sommeil d’or (lire p. 104) 26/09 Les Mouvements du bassin (lire p. 20) Le Magasin des suicides (lire p. 106) Vous n’avez encore rien vu (lire p. 108) Gebo et l’ombre (lire p. 110) Compliance (lire p. 112) Savages (lire p. 114) Voisins du troisième type d’Akiva Schaffer

Quelques heures de printemps de Stéphane Brizé

05/09

19/09 Le Guetteur

Cherchez Hortense

ALYAH

TÉODORA PÉCHERESSE

Le commissaire Mattei (Daniel Auteuil) traque un gang de braqueurs et un tireur d’élite (Mathieu Kassovitz) dans une chasse à l’homme sans merci. Un polar « à la française » par le cinéaste italien de Romanzo Criminale, Michele Placido.

Pour faire plaisir à son épouse (Kristin Scott Thomas), Damien (JeanPierre Bacri) tente de faire légaliser une Bosniaque sans-papiers, amie d’amis. Un imbroglio doux-amer par le cinéaste de Rien sur Robert, ancien collaborateur d’André Téchiné.

Alex (Pio Marmaï), jeune dealer et glandeur parisien, met de l’ordre dans sa vie avant d’émigrer en Israël, c’est-à-dire « faire son Alyah ». Le premier film prometteur d’Elie Wajeman, fraîchement sorti de la Femis en section scénario.

La jeune Téodora, élevée au monastère roumain de Vatarec, s’apprête à prononcer ses vœux avec une impatience grave et fébrile. Elle pourrait être la sœur des orphelines au couvent d’Au-delà des collines de Cristian Mungiu, en salles en novembre…

Premium Rush

The Secret

QUELQUES HEURES DE PRINTEMPS

ROBOT AND FRANK

Un coursier à vélo fou de vitesse (Joseph Gordon-Levitt) zigzague dans New York au péril de sa vie, poursuivi par un ripou (Michael Shannon). Une course poursuite par le scénariste de L’Impasse et de Spider-Man, qui signe le premier « film Google Map ».

Docteur dans une petite bourgade où les disparitions d’enfants ont été nombreuses, Julia (Jessica Biel) assiste à l’enlèvement de son jeune fils et part à la poursuite du croquemitaine : de l’épouvante made in USA par le protégé de Christophe Gans.

Brizé retrouve Lindon (après Mademoiselle Chambon en 2009), ici en ex-taulard contraint de retourner vivre chez maman. Rancunes anciennes et impossibilité à communiquer doivent trouver une issue : la vieille dame, malade, a programmé son euthanasie.

Ex-cambrioleur, Frank reprend du service quand on lui impose l’aide d’un robot domestique. La petite originalité de cette comédie gentillette : situer son pitch SF dans une bourgade de l’Amérique rurale qui lui donne une jolie patine rétro-futuriste.

de Michele Placido Avec Daniel Auteuil, Mathieu Kassovitz… Studio Canal, France, 1h29

de David Koepp Avec Joseph Gordon-Levit t, Michael Shannon… Sony Pictures, États-Unis, 1h31

de Pascal Bonitzer Avec Jean-Pierre Bacri, Kristin Scot t Thomas… Le Pacte, France, 1h40

de Pascal Laugier Avec Jessica Biel, Stephen McHat tie… SND, États-Unis, 1h45

12/09

de Stéphane Brizé Avec Vincent Lindon, Hélène Vincent… Diaphana, France, 1h48

d’Anca Hir te Documentaire Shellac, France/Roumanie, 1h26

de Jake Schreier Avec Frank Langella, Susan Sarandon… EuropaCorp, États-Unis, 1h30

26/09 DES HOMMES SANS LOI

VOISINS DU TROISIÈME TYPE

RESIDENT EVIL – RETRIBUTION

LES SEIGNEURS

Dans un petit bourg de Virginie, pendant la Prohibition, trois frères se livrent au trafic d’alcool. Leur business est menacé par un agent corrompu venu de Chicago. Ambiance gangster pour ce film écrit par Nick Cave et présenté en compétition à Cannes.

Suite à des attaques dans une bourgade tranquille de l’Ohio, un groupe de voisins décide d’organiser des rondes : Ben Stiller, Jonah Hill et Vince Vaughn en grande forme, au milieu des extraterrestres envahisseurs de l’americana.

Alice est une nouvelle fois le dernier rempart contre la horde mondiale de morts-vivants qui menace les quelques personnes ayant pu échapper au virus développé par Umbrella Corp. Un cinquième volet avec son lot de révélations pétaradantes.

Le cinéaste de La Môme réalise sa première comédie. Une ancienne gloire du foot déchue se retrouve entraîneur d’une petite équipe au fin fond de la Bretagne. Il décide de rappeler ses anciens coéquipiers, joués par Omar Sy, Gad Elmaleh, JoeyStarr…

CE QUE LE JOUR DOIT À LA NUIT

LA DETTE

SAUNA ON MOON

LE CHIEN DU TIBET

Adapté du roman de Yasmina Khadra, le nouveau Alexandre Arcady (Le Grand Pardon) est une fresque romanticohistorique dans la communauté des pieds-noirs : l’amour fou d’Émilie et Jonas se heurte aux bouleversements politiques des années 1950.

En Pologne, un homme soutient son père face à la tourmente : membre du syndicat Solidarnosc, il est soupçonné d’avoir collaboré avec le régime. Traitement naturaliste pour cette première fiction d’un réalisateur formé à la Femis, déjà auteur de documentaires.

Une maison close chinoise est en crise. Le patron se démène tant bien que mal pour remettre son commerce à flot tout en essayant de conserver la joie qui y habite. Le commerce sexuel est ici abordé sous un jour étonnant et émouvant.

Un enfant citadin est contraint de vivre dans les prairies tibétaines. Il rencontre alors un dogue du Tibet, énorme chien qui le prend sous sa protection. Quand une bête inconnue menace les hommes, le jeune Tenzin doit défendre son fidèle ami.

de John Hillcoat Avec Shia LaBeouf, Tom Hardy… Metropolitan Film Expor t, États-Unis, 1h55

d’Alexandre Arcady Avec Nora Arnezeder, Fu’ad Ait Aat tou… Wild Bunch, France, 2h39

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d’Elie Wajeman Avec Pio Marmaï, Cédric Kahn… Rezo Films, France, 1h30

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d’Akiva Schaf fer Avec Ben Stiller, Jonah Hill… Twentieth Centur y Fox, États-Unis, 1h40

de Rafael Lewandowski Avec Bor ys Szyc, Marian Dziedziel… Fondivina Films, Pologne/France, 1h48

de Paul W. S. Anderson Avec Milla Jovovich, Michelle Rodriguez… Metropolitan FilmExpor t, É.-U./All., 1h57

de Zou Peng Avec Wu Yuchi, Lei Ting… Aramis Films, Chine, 1h35

d’Olivier Dahan Avec José Garcia, Jean-Pierre Marielle… Warner Bros., France, 1h37

de Masayuki Kojima Animation Gebeka Films, Japon, 1h35

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WRONG Idée fixe

Troisième long métrage de QUENTIN DUPIEUX (alias Mr. Oizo quand il est musicien), Wrong se construit autour d’une histoire d’amitié émouvante entre un homme et son chien et confirme le terrain de jeu favori de son réalisateur : les suburbs américains, où rien ne se passe, où tout peut arriver. _Par Louis Séguin

Au jeu des ressemblances entre cinéastes et philosophes, on pourrait associer Dupieux à Diogène le Cynique. Si l’un habite Los Angeles et que l’autre vivait dans un tonneau, tous deux partagent le goût de l’aphorisme et de l’indépendance. En témoignent ici, entre autres, un budget serré et une petite

caméra numérique que le cinéaste manipule lui-même. Dupieux écrit vite, ne court pas après les interviews et diffuse sa bizarrerie léchée dans ses films plutôt que de l’exposer en public. Wrong révèle un nouveau point commun avec le penseur grec : l’attachement au chien, érigé en modèle de liberté au sein d’un monde humain prisonnier de ses codes étranges. Ici, c’est Paul (chien et meilleur ami de Dolph), qui a disparu. Son maître (Jack Plotnick) le cherche activement, mais sa quête est entravée par un entourage versant dans l’absurde (ou la norme vue par Dupieux). Que ce soit avec l’énigmatique Master Chang, la vendeuse de pizza ou son voisin paranoïaque, les discussions de Dolph n’aboutissent jamais à rien, ou ­plutôt a­ boutissent sans lui. Le film s’installe donc dans une façon de routine angoissée, mais, au lieu de s’abandonner à un nihilisme de petit malin, Dupieux ne craint pas de laisser se développer

une réelle émotion autour de la disparition du chien Paul. Le « wrong » du titre (« faux », « mal ») rappelle d’ailleurs que même dans un monde déréglé comme celui de Dolph, certaines situations ne sont pas acceptables et doivent être rectifiées. L’égard porté à la quête et à la souffrance de son personnage permet à Dupieux d’emporter le spectateur dans son imaginaire, et à Wrong de ne jamais se mordre la queue. ♦ De Quentin Dupieux Avec : Jack Plotnick, Éric Judor… Distribution : UFO Durée : 1h34 Sor tie : 5 septembre

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour Éric Judor (déjà présent dans Steak) dans le rôle du jardinier. Son jeu parfait oscillant entre l’auguste et le clown blanc tempère la volonté de contrôle de la mise en scène.

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2… Pour les délirantes scènes de bureau où Dolph fait semblant de travailler, qui prennent au pied de la lettre l’expression « chiant comme la pluie ».

3… Pour la bande-son forcément classieuse, signée Tahiti Boy et Mr. Oizo, qui soutient les images tout en traçant les contours de l’univers angoissé du film.

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THE WE AND THE I Les enfants seuls

Après avoir mis le doigt sur le blockbuster hollywoodien (The Green Hornet), le crack des effets spéciaux cousus main MICHEL GONDRY revient avec un intense huis clos : un bus peuplé d’adolescents qui cherchent à s’inventer seuls quand ils sont plusieurs. _Par Étienne Rouillon

Terminus, tout le monde embarque. La fin de l’année scolaire est l’occasion pour les lycéens d’un bahut du Bronx de monter une dernière fois dans le bus qui les ramène d’un groupe à l’autre, du cercle des potes à celui de la famille. Tout au long de la ligne, au fil des stations et des descentes de passagers, la bande feu d’artifice se désagrège, éclate, pour laisser poindre les

individualités derrière le groupe Léviathan. Michel Gondry ne les lâche pas d’une semelle, d’un texto grivois, d’une farce potache ou d’un tweet ragoteur. Ses caméras règlent la focale depuis le grand angle cruel des caïds qui font la loi dans la classe et des lolitas sans pitié pour les moches, jusqu’au plan serré sur la solitude des mêmes, une fois dépouillés de leurs têtes de Turc et souffre-douleurs. De poilante, leur verve devient poignante. Gondry prouve qu’il est un grand conteur sans même avoir besoin des trucages magiques qui firent son renom (on en vit la synthèse dans Soyez sympas, rembobinez) et montre une maîtrise funambule des lucarnes sous toutes leurs formes : téléphone, ordinateur… et grand écran. ♦

De Michel Gondr y Avec : Michael Brodie, Teresa Lynn… Distribution : Mars Durée : 1h43 Sor tie : 12 septembre

3 questions à

Michel Gondry Michel l’adolescent prenait-il le bus ? Au départ j’avais une trame de 23 pages, avec les grandes lignes du récit et des personnages, faite à partir de mes propres souvenirs d’enfance ou d’histoires que mon fils m’avait racontées. Enfant, j’étais frappé par les phénomènes de groupe, l’émergence des chefs de bande, les bizutages… Comment avez-vous rencontré vos acteurs, tous amateurs ? On a lancé un atelier cinéma dans un centre d’activités du Bronx et on a retenu les quarante premiers inscrits. On les filmait, on leur posait des questions qui nourrissaient l’écriture de l’histoire et des protagonistes. Comment les avez-vous dirigés ? Au début du tournage, je devais utiliser des artifices pour que les acteurs aient des réactions spontanées, immédiates. Par exemple, dans une scène, ils sont censés être surpris par une perruque blonde. J’ai eu la mauvaise idée de leur montrer une semaine avant le tournage. Ça ne fonctionnait pas. Je suis donc allé chercher une perruque verte avec des boucles, un truc ridicule.

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour découvrir la ribambelle de jeunes acteurs qui ont construit leur rôle en associant leurs expériences personnelles aux archétypes établis par le réalisateur.

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2… Pour le dispositif du huis clos adroitement trahi par des ouvertures sur le monde extérieur via les réseaux sociaux, liens YouTube et SMS envoyés à la mitraillette.

3… Pour la bande son hip-hop à l’ancienne, période Young MC, qui rythme le trajet et qui est aussi parlante que les soupirs las des amortisseurs du bus.

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boy Grand garçon

La comédie enfantine Boy de TAIKA WAITITI nous donne des nouvelles enjouées du cinéma néo-zélandais. Son récit d’initiation, acclamé à Sundance en 2010, convoque Spielberg et Wes Anderson en terre maorie. _Par Sophia Collet

Nouvelle-Zélande, été 1984. Boy, un jeune garçon maori à la tête d’une fratrie de bambins livrés à eux-mêmes, voit revenir son père, chef de gang loser et excentrique. Sur ce canevas tout simple, Taika Waititi, collaborateur de la série The Flight of the Conchords, brode une histoire qui prend appui sur le regard singulier de l’enfance, où le moindre détail est propice à la rêverie et se charge de merveilleux : tout y est connecté, rappelant ainsi la stylisation des films

de Wes Anderson. La réussite du film tient dans le déploiement de ce regard, qui ne signifie pas pour autant que tout est édulcoré par l’innocence. Au contraire, son humour vient justement du décalage de ce point de vue, qui occulte les défauts pourtant saillants des adultes. Malicieusement, Waititi s’appuie sur la fascination des bambins et le dépit des aînés pour valoriser son comique de loufoque, puisqu’il joue lui-même le rôle du père. Le film n’occulte ainsi rien du contexte maori, société en crise où les jeunes participent aux trafics de leurs pères, qui se projettent loin de leurs racines en fallacieux hors-la-loi travaillés par la culture américaine. L’enfance permet enfin au cinéaste de mêler au film de courtes scènes, souvent animées, qui traduisent les visions saugrenues des jeunes héros. À l’image de The Flight of the Conchords, Waititi, qui pratique aussi la peinture, prêche

pour l’idée d’un cinéma qui s’hybride à d’autres formes artistiques et culturelles. La propension au rêve de l’enfance et de l’animisme maori croise ainsi E.T. de Spielberg et Michael Jackson, portés en héros, confectionnant un imaginaire idéal, nouvelle madeleine des années 1980 qui répare les petits coeurs fragiles. ♦ De Taika Waititi Avec : James Rolleston, Taika Waititi… Distribution : Les Films du Préau Durée : 1h27 Sor tie : 12 septembre

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour Taika Waititi, fantasque, sympathique et lunaire, qui s’en donne à coeur joie dans son rôle de père fumiste exaltant l’imagination débordante de son fils.

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2… Pour le réseau de motifs dans lequel s’incarne la rêverie, entre féerie de conte et imaginaire autour des héros des eighties, au premier rang desquels E. T. et Michael Jackson.

3… Pour les paysages trop rarement filmés de la Nouvelle-Zélande, qui participent du merveilleux du récit et rappellent l’île fantastique de Moonrise Kingdom de Wes Anderson.

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LE SOMMEIL D’OR Hors-champ

DAVY CHOU exhume la mémoire du cinéma cambodgien dans son premier long métrage, Le Sommeil d’or, documentaire historique autant qu’intime. Rencontre. _Par Yann François

Du cinéma cambodgien, né dans les années 1960 puis brutalement fauché par les Khmers rouges en 1975, il ne reste que des lambeaux. Heureusement, pour certains, il demeure là, enfoui sous les cicatrices de l’histoire. C’est la conviction du Sommeil d’or, enquête historique et intime sur la mémoire de cet âge d’or et de ses artisans. « Je suis né et j’ai grandi en France, je ne connaissais du Cambodge que des souvenirs transmis par mes parents », explique le cinéaste Davy Chou. « Je suis parti y vivre

pendant un an et demi, avec l’intention d’y faire un film. À force d’enquêter, je voyais le cinéma cambodgien partout, sur chaque mur ! L’idée du Sommeil d’or est née de cette croyance irrationnelle : ces films existent toujours, mais sous quelle forme ? » Parsemé de témoignages bouleversants, Le Sommeil d’or est un refuge, celui d’une parole libre rendue à une génération d’artistes bâillonnée par un régime politique. « Je voulais à tout prix sauvegarder la parole de ces témoins : leurs souvenirs sont parfois si intenses que l’on peut vivre les films sans même les voir. Cet art de la transmission orale est une arme face à l’oubli. » Imprégnée de ces discussions, la caméra de Davy Chou erre en pèlerinage à travers les anciens lieux de tournage, les anciens cinémas de quartier. De ces déambulations naît une atmosphère saisissante, comme peuplée de fantômes qui hanteraient encore les lieux  :

« Ces séquences sont le reflet de mon propre imaginaire. La plupart de ces films perdus ont laissé un vide béant : je voulais combler ce vide à ma manière, en recréant un imaginaire avec les armes du cinéma. » Quel héritage donner à une image perdue ? Lui créer un double, fantasmé dans le présent. C’est la philosophie de ce documentaire, à l’apparence modeste mais à la sagesse renversante. ♦ De Dav y Chou Documentaire Distribution : Bodega Films Durée : 1h40 Sor tie : 19 septembre

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour le courage de Davy Chou à réveiller un cinéma oublié, son acte de mémoire et son combat salvateur contre toute forme d’obscurantisme politique.

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2… Pour les témoignages chargés d’émotions de ses intervenants, leur parole libérée, leur idéalisme et leur foi intacte dans le cinéma et sa fabrication.

3… Pour la beauté poétique de ces errances à travers les lieux symboliques de l’âge d’or du cinéma cambodgien, chargés de fantômes, de romances et de rêves brisés.

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LE MAGASIN DES SUICIDES La mort vous va si bien PATRICE LECONTE réalise son premier film d’animation. En adaptant un roman de Jean Teulé, le cinéaste crée un véritable petit théâtre de marionnettes, fantaisie musicale illégitime de Tim Burton pour le funèbre et de Jacques Demy pour l’acidulé. _Par Benoit Gautier

Au cœur d’une Gotham City franchouillarde où les humains se pendent et se défenestrent à tout-va, une échoppe vend non pas des parapluies, mais… tout l’attirail pour en finir avec la vie. Dans cette entreprise qui ne connaît pas la crise, la famille Tuvache prospère à mi-chemin entre La Cuisine au beurre et La Petite Boutique des horreurs. Le père, Mishima (comme Yukio), est le VRP du harakiri ; la mère, Lucrèce

(comme Borgia), est l’experte des fragrances empoisonnées ; terne et sans peps, leur progéniture : Marilyn (comme Monroe) la boulotte gothique et Vincent (comme Van  Gogh) le geek dégingandé. Pour perturber ce sombre tableau, le nouveau-né Alan (comme Vega, du groupe Suicide) pointe, hilare, le bout de son nez : un joyeux petit canard ! Patrice Leconte se déleste des ent­ raves des tournages réels et s’offre la liberté de l’animation avec des travellings sous acide, des plongées de folie, des numéros qui s’en donnent à c(h)œur joie. Dans cette dictature du bonheur s’invitent des fantômes à la Miyazaki, les couleurs pop art des Aristochats, la flamboyance des crépuscules d’Autant en emporte le vent, l’allégresse de Brigadoon de Vincente Minnelli. Une tuerie à fondre de plaisir, à défaut d’en mourir. ♦

De Patrice Leconte Avec les voix de : Bernard Alane, Isabelle Spade… Distribution : ARP Sélection Durée : 1h25 Sor tie : 26 septembre

3 questions à

Patrice Leconte Dès son élaboration, le film a été pensé en 2D relief. Ce procédé offre aux images une profondeur de champ incroyable… Je voulais que le film soit graphique, que le trait des dessins se voie. C’est pourquoi l’équipe artistique a mis au point un logiciel qui donne l’apparence d’un livre pop-up. Lorsque le film a ouvert le festival d’Annecy, l’équipe Pixar a été subjuguée par le résultat. Cette œuvre est aussi destinée aux enfants à partir de 8-9 ans. Un préambule idéal pour aborder le thème de la mort ? Lors d’une avant-première en province, une fillette de 12 ans a saisi le micro et a déclaré : « Moi, ce film, je trouve ça drôle. On rit avec des choses sérieuses. Le Magasin des suicides, c’est marrant. » J’ai trouvé ça d’un chic ! Le film est un pied de nez au trépas. Avez-vous vécu sa réalisation comme un exorcisme ? Non, car ma mort ne me fait pas peur. Celle des autres me terrifie, mais la mienne ne me fait ni chaud ni froid. Enfin, pour être plus juste, elle me laisse froid… comme un mort !

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour Patrice Leconte, jeune réalisateur d’animation. Avant de devenir metteur en scène, il fut pendant cinq ans dessinateur et scénariste au magazine de bande dessinée Pilote.

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2… Pour les mélodies d’Étienne Perruchon, compositeur de musiques symphoniques, cinématographiques et théâtrales. Il collabore avec Leconte depuis 2004.

3… Pour la voix singulière et attachante de Vincent, interprété par Kacey Mottet Klein, déjà aperçu chez Ursula Meier et dans Gainsbourg – (Vie héroïque).

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VOUS N’AVEZ ENCORE RIEN VU La mort est un roman Avec une grâce sans égal, le dernier ALAIN RESNAIS élabore un puzzle virtuose autour du jeu d’acteur et surtout d’une vieille obsession jamais reniée : la mort, encore et toujours. _Par Jérôme Momcilovic

Ça commence avec l’annonce d’une mort par téléphone, une fois, deux fois, trois fois. Le mot n’en finit pas de résonner, dans un écho glaçant mais presque comique  : « dé-cédé. » Le décédé, c’est un metteur en scène de théâtre, et c’est pour satisfaire à sa requête posthume qu’on appelle, un à un, les acteurs qui ont un jour joué sur scène son Eurydice. Tous (Pierre Arditi, Sabine Azema,

Lambert Wilson et d’autres habitués plus ou moins récents du cinéma de Resnais, qui jouent ici sous leurs noms) sont conviés chez lui. Dans cet étrange décor de carton-pâte, il leur est demandé de visionner la bande vidéo d’une ultime adaptation de sa pièce. Laquelle va faire remonter, pour les acteurs comme pour nous, le souvenir de l’interprétation qu’ils en donnèrent chacun à leur tour. La pièce, à mesure qu’elle se joue, se déploie alors en un sidérant maillage de lieux et de décors, défilant comme les wagons d’un train fou lancé sur les rails du texte. Virtuose, le dispositif retrouve, intacte, la brillante chimie du laborantin Resnais, mais surtout son éternelle obsession : ludique mais funèbre, le film plonge avec Orphée dans l’au-delà, là où le réalisateur n’a jamais cessé

de filmer. Resnais n’est pas tant, comme on dit, un cinéaste « hanté par la mort ». C’est le contraire : la mort, c’est lui qui la hante, inventant à chaque fois un nouveau jeu pour l’aider à y trouver son chemin. On n’a encore rien vu : vivement le prochain Resnais. ♦ D’Alain Resnais Avec : Mathieu Amalric, Pierre Arditi… Distribution : StudioCanal Durée : 1h55 Sor tie : 26 septembre

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour cette tonalité indissociablement ludique et funèbre qui fait le génie de Resnais depuis toujours et culminait dans son précédent film, Les Herbes folles.

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2… Pour le goût du jeu qui anime ce film dédié aux acteurs et les fait briller dans l’entrelacs à la fois complexe et virtuose de leurs interprétations.

3… Pour l’éblouissante vitalité de sa construction, herbes folles de l’expérimentation, tour de manège cérébral au cœur de la création théâtrale et de l’angoisse de la mort.

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GEBO ET L’OMBRE Bouts de chandelle Personnages modestes, mise en scène simple et décors dépouillés : il faut bien peu de choses au cinéma du doyen MANOEL DE OLIVEIRA pour nous transporter au cœur de sa sagesse, comme le montre encore Gebo et l’ombre, petite production et grand film. _Par Donald James

À l’heure où Alain Resnais, autre grand vétéran du cinéma, adapte deux pièces de Jean Anouilh, Manoel de  Oliveira, 103  ans, délivre des méandres de l’oubli la pièce Gebo et l’ombre du romancier et dramaturge portugais Raul Brandão et lui confère une ampleur insoupçonnée, faisant de Brandão un lointain cousin d’Anton Tchekhov. Comme La Cerisaie, Gebo et l’ombre porte sur

la fin d’un monde et le début d’un autre, sur rien moins que le sens de la vie ; il interroge les chimères et la vanité. Des années durant, Gebo a travaillé comme comptable pour nourrir sa famille. Bourru et modeste, cet homme honnête à qui un bonheur simple suffit a toujours courbé l’échine. Son fils João a quitté le domicile familial, et les seules nouvelles qu’il a de lui le hantent comme un horrible cauchemar. Le retour de la mauvaise graine, devenue malhonnête, sans aucun doute voleur et peut-être meurtrier, va mettre en branle l’édifice de la vie de Gebo. Le cinéaste met ici en scène un champcontrechamp magistral entre le père et le fils : pas un simple mouvement de caméra qui oscillerait de gauche à droite, mais un véritable mouvement de pensée qui traverse une âme pour aller s’immiscer dans une autre. Un rien suffit à Oliveira pour y parvenir  : quatre  murs patinés, quatre  chaises de campagne, une lampe à huile, une corbeille à fruits,

une bougie. Pour l’auteur aux plus de cinquante films, les plans et la technique importent moins que le verbe, matière en fusion et terre féconde. Inversement proportionnel à l’humilité de sa mise en scène, le résultat se révèle vibrant, glaçant et actuel. La crise s’atomise. L’argent – invisible – circule. Et Gebo creuse. « Pauvre Gebo, pauvre misère », aurait pu chanter Brassens. « Dors sous la terre, dors sous le temps. » ♦ De Manoel de Oliveira Avec : Michael Lonsdale, Claudia Cardinale… Distribution : Épicentre Films Durée : 1h35 Sor tie : 26 septembre

3 raisons d’aller voir ce film 1… Parce qu’il réunit un casting impressionnant de grands noms du cinéma : Michael Lonsdale, Claudia Cardinale, Jeanne Moreau ou encore Leonor Silveira.

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2… Pour la liberté de ton, l’impertinence et l’inventivité dont fait encore preuve, après quatre-vingts ans de carrière, l’un des plus grands cinéastes vivants.

3… Pour découvrir une œuvre théâtrale méconnue des années 1920, dont l’adaptation a été récemment sélectionnée hors compétition à la Mostra de Venise.

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compliance SURVEILLER ET PUNIR Le temps d’un interrogatoire abusif dans l’arrière-salle d’un fast-food huileux, CRAIG ZOBEL déconstruit la rhétorique de la violence avec une rigueur extrême. Son Compliance s’impose comme un huis clos autant psychique que social, qui interroge les visages changeants de l’autorité. _Par Quentin Grosset

Inspiré par un fait divers, Compliance pose d’emblée la question de la résistance. Les personnages sontils dépourvus d’esprit critique pour suivre aveuglément les ordres d’un désaxé s’identifiant comme un policier au téléphone ? Les gestes répétés, intégrés et automatisés des employés du ChickWich, fast-food graisseux du fin fond de l’Ohio,

n’ont-ils aucune latitude ? Dans un renfoncement du restaurant, Becky, la jeune caissière accusée de vol par une voix anonyme mais s’incarnant comme la loi, subit les pires humiliations, jusqu’à l’agression sexuelle. Comme sa responsable, Sandra, ne veut pas de problème avec la justice, elle suit religieusement les instructions de son interlocuteur en maintenant une ­surveillance sans répit. L’inquiétante force de persuasion du malfaiteur tient à un travail approfondi du dialogue, où la dialectique bon flic/mauvais flic est étoffée à force de variations étourdissantes de rythmes et de tons. Avec une précision clinique, Craig Zobel épluche le discours sévère et policé de la contrainte : le langage devient une réalité physique et s’imprime insidieusement sur les corps, jusqu’à les domestiquer. Comme dans un funny game à la Haneke, le mobile du crime est gratuit, l’astuce de Zobel étant de  ne  pas

s’appesantir sur les déterminations psychologiques ou sociologiques du manipulateur. Il devient alors une entité sans visage, l’autorité en soi. Doucement, la responsabilité du sadique se déplace sur Sandra, elle qui use des mêmes techniques impératives pour mater son personnel. C’est à ce point précis, quand le régime de la domination intègre la violence de classes, que le malaise triomphe. ♦ De Craig Zobel Avec : Ann Dowd, Dreama Walker… Distribution : Pret t y Pictures Durée : 1h30 Sor tie : 26 septembre

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour le travail littéraire autour des techniques de manipulation utilisées par le malfaiteur, qui s’articulent autour de la légitimité aveugle que l’on prête aux institutions.

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2… Pour l’interprétation d’Ann Dowd, qui joue Sandra en maniant avec une aisance inquiétante l’alternance entre son rôle de bourreau et celui de victime.

3… Parce que Craig Zobel vulgarise avec brio la pensée du philosophe Michel Foucault selon laquelle les rapports de pouvoir s’exercent à tout niveau de la société.

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savages La possibilité d’une idylle Retour au cocktail explosif pour OLIVER STONE : il renoue avec ses personnages de beaux criminels fougueux dans Savages, série noire balnéaire et sexy. _Par Yal Sadat

On connaît la fascination un brin anar d’Oliver Stone pour les marginaux romantiques, sa tendresse pour les desperados fringants prêts à mourir ou à tuer pour rester libres. Ses films et ses scripts sont peuplés de sauvageons contraints de défendre un lifestyle sulfureux, fait de drogues et de crime (Tueurs nés, U-Turn, Scarface), seuls contre un monde asphyxiant (de Salvador à Midnight Express, l’enjeu est toujours de retrouver un peu d’air). Dans Savages, un ménage à trois plutôt sexy vit d’amour, d’eau fraîche et de deals juteux –  son

herbe fait fureur dans toute la Californie  – jusqu’au jour où un cartel menace la petite utopie. Parce qu’ils refusent de collaborer, la belle blonde du trio (Blake Lively) est capturée afin de faire chanter ses deux amants (Taylor Kitsch et Aaron Taylor-Johnson). Derrière ce canevas de polar ­classique se pose la question  : jusqu’où la liberté absolue et l’enivrante idylle (argent facile, libertinage et sable chaud) sont-elles possibles ? Drôle de cocktail tropical que celui-ci : Stone allie la rigueur de ses thrillers-dossiers à son énergie de vieux garnement frondeur, resté punk sur les bords. Savages se révèle à la fois espiègle et carré, sanglant et sensuel, quelque part entre un film d’action léché et une série B détonante. On flâne entre les genres (le film picore allègrement dans le western, donne ailleurs une drôle de relecture solaire du film noir), on jongle avec les archétypes –  incroyable Salma

Hayek, baronne du cannabis tarantinesque en diable. Heureuse surprise que de voir Stone renouer ainsi avec la mise en scène débridée de sa période nineties, lorsqu’il traitait encore ses stars comme des personnages de cartoon qu’on aurait autorisés à s’étriper jusqu’au bain de sang. La vraie quête de liberté, c’est d’abord la sienne. ♦ D’Oliver Stone Avec : Taylor Kitsch, Aaron Taylor-Johnson… Distribution : Pathé Durée : 2h10 Sor tie : 26 septembre

3 raisons d’aller voir ce film 1… Pour le retour en grâce de Salma Hayek, mais aussi de John Travolta et de Benicio Del Toro, vieux loups fatigués face à la fraîcheur de nos trois héros.

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2… Pour les multiples références à la filmographie d’Oliver Stone, Tueurs nés et U-Turn en tête, et à leurs délinquants aussi fougueux que sexy.

3… Pour la témérité du script : plus joueur que jamais, Stone ressort ses armes de scénariste audacieux et nous offre deux fins pour le prix d’une.

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LES ÉVÉNEMENTS DES SALLES agenda _Par J.R.

Du 5 septembre au 16 octobre

Festival MK2 Junior « Cour de récré : les filles face aux garçons ! » MK2 Bibliothèque, Parnasse, Gambetta, Nation, Quai de Seine, Quai de Loire Princesse Raiponce et affreux Megamind, sage Arrietty et cancres de La Guerre des boutons, Coraline intrépide et Rango mytho… Six semaines et six films pour rejouer (et déjouer) les antagonismes « filles contre garçons » de nos cours de récré. Tous les mercredis, samedis et dimanches en matinée. Jusqu’au 9 septembre

Cycle Jazz MK2 QUAI DE LOIRE ET QUAI DE SEINE

En partenariat avec le festival Jazz à la Villette, avec Ray de Taylor Hackford, Motown – La Véritable Histoire de Paul Justman, Abraham Inc. de David Unger et L’Opéra rêvé de Melvin Van Peebles de Samuel Thiebaut. Les samedis et dimanches en matinée. Le 10 septembre à 18h

Séminaire philosophique de Charles Pépin MK2 HAUTEFEUILLE

Sujet : « Retrouverons-nous l’astre perdu ? » Le 17 septembre à 18h

Séminaire philosophique de Charles Pépin MK2 HAUTEFEUILLE

Sujet : « Qu’est-ce qu’une bonne décision ? » ©MET

Projections spéciales Joyce DiDonato dans Marie Stuart

OPÉRA GAGNÉ Cette année, grâce au nouvel équipement de ses salles en réception satellite, MK2 fait venir jusqu’à vous et en direct les plus grandes scènes mondiales du ballet et de l’opéra. _Par Claude Garcia

À partir du 30 septembre et tout au long de la saison 2012-2013, un vent nouveau viendra exciter les écrans des salles des MK2 Bibliothèque, Quai de Seine, Odéon et Nation. Profitant d’une réception satellite, les spectateurs pourront assister à des retransmissions en direct (mais aussi en différé) de ce qui sera présenté de mieux cette année en matière de ballet et d’opéra. C’est l’occasion de découvrir les planches les plus prestigieuses de la planète. Le Metropolitan Opera de New York tout d’abord, que les initiés appellent le « Met » et qui fêtera bientôt ses 130 ans et ses 300 mises en scènes, est un pionnier de la diffusion en direct et en haute définition de ses spectacles, motivé par l’idée d’offrir un accès à ce genre d’événements à prix moindre. Le mythique théâtre Bolchoï de Moscou ensuite, et sa compagnie de ballet créée en 1776, joyau de la Russie impériale où Tchaïkovski présenta Le Lac des cygnes. Enfin, on pourra profiter des créations de danse contemporaine de la compagnie du Nederlands Dans Theater de La Haye. Les spectateurs peuvent acheter leur spectacle à l’unité ou profiter d’un pass pour la saison complète. ♦ 116

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Les premières dates à ne pas manquer : Metropolitan Opera de New York

Le 18 septembre à 20h

Avant-première d’Alyah d’Elie Wajeman MK2 QUAI DE SEINE Du 12 au 18 septembre

La Rentrée du cinéma  TOUTES LES SALLES

Informations sur www.bnpparibas.net À partir du 19 septembre

Cycle pour les tout-petits MK2 QUAI DE LOIRE

Les samedis et dimanches en matinée, projection de courts et longs métrages pour les enfants, à partir de 2/3 ans. Programmation sur www.mk2.com

Le 13 octobre L’Élixir d’amour de Gaetano Donizetti

Le 24 septembre à 18h

Le 27 octobre Otello de Giuseppe Verdi

Sujet : « La vie peut-elle se partager ? »

Ballet du Bolchoï

Le 30 septembre La Sylphide de Filippo Taglioni Le 21 octobre Le Lac des cygnes de Piotr Ilitch Tchaïkovski

Nederlands Dans Theater Le 15 novembre Soirée Kylián/Inger/Walerski

Séminaire philosophique de Charles Pépin MK2 HAUTEFEUILLE Le 24 septembre à 20h30

Rendez-vous des docs MK2 QUAI DE LOIRE

Projection de La Bête lumineuse de Pierre Perrault et de Pandore de Virgil Vernier, en présence de ce dernier. Le 1er octobre à 18h

Séminaire philosophique de Charles Pépin MK2 HAUTEFEUILLE Sujet : « Faut-il vouloir être exemplaire ? »

Le 20 décembre Soirée León and Lightfoot Retrouvez la programmation complète de la saison 2012-2013 sur w w w.mk 2 .com

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LES ÉVÉNEMENTS DES SALLES ÉCOUTE EN SALLEs

Future Vintage d’Arno Voix cassée, textes absurdes, Arno promène sa dégaine funambule entre passé et avenir. Future Vintage, pied de nez à la retromania, nous donne des nouvelles de la lune : s’il règne toujours en maître sur la complainte de vieux loup romantique, le Tom Waits belge reste joueur et balance, sur des cadences rock grattant l’oreille, quelques bonnes blagues révérencieuses et moqueuses. Ça plane pour lui. _F.d.V.

© Bill Ewing / The Standard Hollywood

Future vintage d’Arno (Naïve, sor tie le 15 septembre) En écoute dans toutes les salles MK 2

Art contemporain Une « peinture cognitive » par Mambo

UN AIR DE MAMBO Le 22 septembre, l’artiste contemporain Mambo vient peindre en direct sur les vitres du MK2 Bibliothèque. L’ancien graffeur se livre à son exercice favori : créer un univers à mesure que le public le découvre.

Mai Lan de Mai Lan Fille de l’artiste Kiki Picasso, soeur du cinéaste Kim Chapiron, la styliste Mai Lan a de qui tenir. Son style alerte, coloré, référencé, elle le conserve en passant des podiums haute couture aux studios d’enregistrement : ce premier album en forme de pelote désordonnée tisse ensemble pop festive et expérimentations vocales délurées pour un résultat surprenant à chaque fil. Du Camille sous amphètes. _F.d.V. Mai Lan de Mai Lan (3ème Bureau/ Wagram, disponible) En écoute dans toutes les salles MK 2

_Par Claude Garcia

C’

est au Chili, où il est né en 1969, que Flavien Demarigny grandit avec la ferme intention de devenir artiste. Conviction renforcée à son arrivée à Paris, où il est introduit dans le milieu du tag. Prenant le pseudonyme de Mambo, choisi pour sa résonnance afro-latine et ses échos joyeux, il développe un style et une grammaire visuelle uniques. Des années d’expérimentations et de collaborations plus tard (dessinateur dans un studio de dessin animé, graphiste pour l’émission Groland), Mambo se produit en 2007 au centre Pompidou lors de l’exposition « Peinture Fraîche ». Il peint en direct devant le public du musée durant trois mois. Cette expérience fondatrice fixe son vocabulaire visuel et cristallise ses nombreuses inf luences  : Jean Dubuffet, Piet Mondrian, Roy Linchtenstein ou Keith Haring, mais aussi l’art aborigène et l’art précolombien. Ses personnages au teint orange ou rouge fleurissent sur les murs de Paris, Genève, Tokyo et Los Angeles. Mais Mambo ne se considère pas comme un graffiti artist :

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pour lui, le graffiti est une école mais pas une fin. Un autre pan majeur de son art, appelé «peinture cognitive », prend la forme de toiles improvisées et intuitives. Mambo commence par tracer une trame de larges lignes noires qui dessinent des espaces encastrés les uns dans les autres. Tout en ayant une palette de couleurs en tête, il remplit ces ensembles par des pleins de couleur unie ou des formes géographiques qui vont du motif à pois jusqu’au quadrillage serré, en passant par tout un panel de figurés : logo, typo, œil, personnage… Mambo refuse d’avoir le contrôle sur l’histoire qui surgit sous son pinceau, s’avoue souvent surpris par le résultat, seulement guidé par une recherche de l’équilibre des couleurs, des motifs ou des contrastes. Des instantanés d’une carte mentale en constante évolution, à découvrir en live et en situation sur les murs du MK2 Bibliothèque. ♦ Mambo au MK2 Bibliothèque, le 22 septembre à partir de 15h30

RENCONTRE

Jul À l’occasion de la sortie de l’album Le néolithique, c’est pas automatique, troisième tome de sa série Silex and the City (éditions Dargaud), l’auteur satirique Jul viendra tremper sa plume acide le temps d’une séance de dédicaces, suivie de la traditionnelle carte blanche à l’invité : une projection de La Vie de Brian, la comédie biblique culte des Monty Python. _C.Ga. Ciné BD Jul, le 18 septembre au MK 2 Quai de Loire à par tir de 20h0 0

COURT

L’Effrayable Nouveau concept : célébrer une sortie littéraire par une bande-annonce de cinéma, diffusée en avant-séance dans toutes les salles MK2. C’est le pari de ce petit film angoissant réalisé par Rachel Huet pour accompagner le premier roman d’Andreas Becker, L’Effrayable, disponible depuis le 30 août. _C.Ga.

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la chronique de dupuy & berberian

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Le carnet de Charlie Poppins

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Trois Couleurs #104 - septembre 2012