Issuu on Google+


> Coproduction du TNS

Hannibal

Texte original Christian Dietrich Grabbe Texte français Bernard Pautrat Mise en scène Bernard Sobel en collaboration avec Michèle Raoul-Davis Décor Lucio Fanti Costumes, coiffures, maquillage Mina Ly Son Bernard Valléry Lumière Dominique Borrini Assistanat à la mise en scène Mirabelle Rousseau Assistanat aux costumes Isabel Fortin Assistanat au maquillage Émilie Vuez Couturières Marie-Pierre Monnier, Marie-Noëlle Peters Assistanat au décor Clémence Kazémi Avec Sarah Amrous un gamin, la fiancée celtibère, un esclave, une jeune fille, Pantisaalbaderthilphichidis Jacques Bonnaffé Hannibal Romain Brosseau une marchande, un passant, Scipion l'aîné, un citoyen de Capoue, le faune, un prêtre carthaginois, le protovestiaire, Flaminius Éric Castex Tournou, le cheik, un aveugle Pierre-Alain Chapuis un marchand d'esclave, Caton, le despote de Capoue, un prêtre carthaginois, le roi Prusias Laurent Charpentier un gandin, Scipion le jeune, un esclave, un jeune homme, un courtisan de Prusias Simon Gauchet Brasidas, une marchande, un messager, un douanier, le préteur, un édile curule, un licteur, un émissaire, le majordome, le peintre Claude Guyonnet Hannon, un citoyen de Capoue, Fabius Maximus, premier émissaire carthaginois, le portier Jean-Claude Jay Melkir, un vieillard, deuxième émissaire carthaginois, Barca Yann Lefeivre une marchande, premier consul, Allochline, un citoyen de Capoue, un flamine, la nymphe, un officier de Scipion, un guerrier carthaginois, un esclave Vincent Minne une marchande, un gandin, deuxième consul, Térence, un esclave, un jeune homme, un courtisan de Prusias Anaïs Muller Alitta, une jeune fille François-Xavier Phan Hanna, un négociant, un vieillard, un sénateur, un messager carthaginois, un soldat, un esclave, l'officier de cavalerie romain, un atellan, un serviteur de Melkir, un vélite, un émissaire romain Tristan Rothhut un carthaginois, un douanier, un tribun, un messager, un citoyen de Capoue, un cavalier numide, un soldat, l'officier, un émissaire romain Gaëtan Vassart Gisgon, le barde celtibère, un romain déguisé en carthaginois

2


Équipes techniques De la compagnie Régie générale Clémence Kazémi Régie plateau Julot Gillet Régie lumière Milos Torbica Régie son Théo Jonval Habilleuse Marie-Noëlle Peters Du TNS Régie générale Thierry Cadin Régie lumière Olivier Merlin Régie son Sébastien Lefèvre Régie plateau Charles Ganzer Machinistes Pascal Lose, Daniel Masson, Karim Rochdi, Lionel Roumegous, Vincent Rousselle Régie accessoires Olivier Tinsel Habilleuse Angèle Gaspar Lingère Angèle Maillard Du jeudi 10 au samedi 19 octobre 2013 Horaires : du mardi au samedi à 20h, dimanche 13 à 16h Relâche : lundi 14 Salle Koltès Durée : 2h30 Production Compagnie Bernard Sobel (compagnie aidée par le Ministère de la Culture et de la Communication/DGCA) En coproduction avec Théâtre de Gennevilliers-centre dramatique national de création contemporaine, Théâtre Liberté-Toulon, Centre dramatique national Orléans/Loiret/Centre, Théâtre National de Strasbourg. Avec la participation du Théâtre National de Bretagne et le soutien de la Ville de Gennevilliers. La compagnie Bernard Sobel bénéficie du soutien de la Ville de Paris. Remerciements à François Devineau et Odile Blanchard (Les ateliers Devineau), Éric Argis responsable du département lumière au Théâtre national de l'Odéon, Isabelle Imbert du service accessoire de La Collinethéâtre national, Michel-Ange Crozon du service accessoire du Théâtre national de Chaillot, Elisabeth Honoré-Sauerteig régisseur costumes à la MC93 de Bobigny > Le décor est réalisé par les ateliers du Théâtre National de Strasbourg et par les ateliers Devineau. > Spectacle créé le 13 septembre 2013 Théâtre2Gennevilliers. > Le théâtre de C. D. Grabbe est édité aux Editions de L’Âge d’Homme. > Tournée 13-14 : Toulon, Théâtre Liberté : 22, 23 novembre, Orléans, CDN : 4, 5, 6 décembre (Production-Diffusion : Rémi Jullien et Rose Boursier-Mougenot – www.scenarts.fr)

Côté public Séances spéciales Surtitrage français Vendredi 11 octobre Surtitrage allemand Samedi 12 octobre Théâtre en pensées Rencontre avec Bernard Sobel animée par Emmanuel Behague (UdS) Lundi 14 octobre à 20h au TNS Réservation recommandée au 03 88 24 88 00 c

> Vidéo sur www.tns.fr

3


Nous, dans l'Histoire J'aime chez Grabbe que l'Histoire, lointaine ou proche, soit sa matière poétique, non comme un refuge contre le présent, mais pour mieux le comprendre. J'aime qu'il prenne la matière historique à bras le corps, à l'échelle de l'Europe ou à celle de son équivalent pour le monde antique, le bassin méditerranéen. Mais c'est une pensée qui vient d'en bas et du fond d'une prison, celle dont son père était gardien et où il a grandi, dans une petite ville de province dont il n'a pu s'échapper ; et l'histoire des hommes est autant pour lui celles des petits que des grands, celle du marchand de poisson et celle du stratège génial, à égalité. Son œuvre abonde en personnages aussi inoubliables que les fossoyeurs d'Hamlet. J'aime, dans nos époques faites de tsunamis successifs, politiques, économiques, philosophiques, écologiques, quand la survie même de l’espèce et celle de la planète sont en question, son refus de l'espérance comme celui du désespoir, puisque de toute façon, au présent, l'avenir est indécidable. Le théâtre, toujours, en commençant par les Grecs, frappe à cette porte mystérieuse du sens et du non-sens. Grabbe a inventé un outil qui sans mise en œuvre de moyens extraordinaires nous permet de « voir » de grands événements de l'histoire des hommes qui ont moins besoin d'être montrés que donnés à réfléchir et à comprendre. Grabbe prend l'Histoire, et même la très grande Histoire, pour matière, il n'écrit pas de pièces historiques, à la différence d'un Hugo ou même d'un Schiller. Et je n'hésiterai pas à dire de Grabbe qu'il est mon contemporain, « absolument moderne » comme Rimbaud, ayant forgé un théâtre qui dans son texte et sa méthode nous permet d'affronter l'aléatoire de notre univers et de notre condition. Face à la mondialisation, au retour du religieux, à la recherche de refuges « hors du monde », Grabbe est aussi nécessaire qu'Eschyle, toujours aussi « moderne » que lui. En 1929, Freud, réfléchissant sur ce qu'il qualifie de Malaise dans la civilisation, cite « ... ce poète original qui, en guise de consolation, en face d'une mort librement choisie, fait dire à son héros : "Nous ne pouvons choir de ce monde." » C'est une citation de l'Hannibal de Grabbe (« Nous ne tomberons pas hors du monde, puisque nous sommes dedans. ») et ce n'est certes pas un hasard. Ces paroles pour moi font écho à cette phrase de Marx dans La Critique de la philosophie du droit de Hegel : « L'exigence de se débarrasser des illusions sur le sort qui nous est dévolu n'est rien d'autre que l'exigence de se débarrasser d'un état des choses qui fait qu'on a besoin d'illusion. » Oui, dit Grabbe, nous sommes dans ce monde et il n'y en a pas d'autre. Il est impitoyable, sans nostalgie comme sans illusions. Son théâtre rompt avec la métaphysique, la morale et la psychologie. Il le fait brutalement et va dans ce sens bien plus loin que Büchner. Cela explique sans doute son moindre succès. 4


Grabbe a vécu une vie douloureuse et brève, dans une époque de gueule de bois historique. Il aurait eu les meilleures raisons du monde d'être désespéré. Il y a de la fureur, de l'extravagance, du grotesque, dans sa vie et dans son théâtre, mais jamais de tragédie, ou alors c'est du « théâtre », le mauvais théâtre qu'il désigne comme tel du lâche Prusias couvrant de son manteau rouge le cadavre d'Hannibal, l'hôte qu'il a trahi. Hannibal nous raconte la défaite d'un homme, la fin, la destruction par le fer et le feu d'un monde, tout comme Napoléon nous racontait l'apparente retombée des peuples d'Europe dans les vieux esclavages à l'issue de Waterloo. Familier de Shakespeare, auteur de la Shakespearomania, l'histoire des hommes est pour lui aussi « une histoire pleine de bruit et de fureur, ne signifiant rien », et il affirme furieusement contre toute la philosophie de l'Histoire de Hegel – qu'il exècre – qu'elle n'a ni sens ni signification. Ce qui ne signifie pourtant jamais qu'il faille renoncer à agir, baisser les bras devant l'absurde. Il n'y a pas d'absurde chez Grabbe, il y a des intérêts, de la lâcheté, de la bêtise, de l'énergie, de la fatigue, de l'ambition, du grotesque, des erreurs, de mauvais choix, mais ni absurde ni tragique. Grabbe nous raconte des histoires dont nous connaissons l'issue. Il n'y a aucun suspense. Comme les Tragiques grecs, il s'attache à montrer comment les choses adviennent, le plus souvent en raison de mauvais choix, d'erreur de jugement. Mais sans fatalité : si les dirigeants de Carthage avaient compris plus tôt la nécessité de soutenir Hannibal, s'ils avaient envoyé plus tôt des renforts, si Hasdrubal n'avait pas commis l'erreur de suivre le même chemin qu'Hannibal à travers les Alpes, le cours de l'histoire eût été réellement différent... Même le suicide d'Hannibal n'a rien de tragique en soi. C'est Prusias qui fait d'Hannibal mort un personnage de tragédie classique. Hannibal, lui, envisage son suicide, dès le début de la pièce, comme une issue ultime et raisonnable. Et je pense à cette réflexion de Jean-Pierre Vernant, dont je ne sais plus d'où elle vient mais qui m'avait frappé et que j'avais notée: « Voici donc une solution à la condition humaine : trouver par la mort le moyen de dépasser cette condition humaine, vaincre la mort par la mort elle-même, en lui donnant un sens qu'elle n'a pas, dont elle est absolument dénuée. » En quelques mots un peu trop longs, voilà pourquoi vouloir aujourd'hui monter Grabbe, auteur allemand toujours quasi inconnu du début du XIXe siècle, contemporain sans succès de Büchner, un raté, un furieux alcoolique mort à trente-cinq ans, auteur de sept pièces dont quatre inachevées et toutes réputées injouables. Et monter qui plus est Hannibal, une pièce dont l'action se déplace d'Italie en Espagne, de Carthage jusqu'en Asie mineure entre le second et le premier siècle avant J.-C., qui met en scène, outre les sacrifices humains à Moloch, la chute de Numance et l'incendie de Carthage. Et puis « merdre » comme disait notre bon Jarry qui lui au moins a pris la peine de traduire Plaisanterie, satire, ironie et signification plus profonde de notre original. Bernard Sobel, mars 2012 5


Considération sur le cours du monde Il y a des gens qui ont une façon bien singulière d’envisager la succession des époques où s’inscrit la formation d’une nation. Ils s’imaginent qu’un peuple est d’abord la proie d’une brutalité et d’une sauvagerie animales ; au bout de quelque temps, le besoin d’une amélioration des mœurs se ferait sentir et il conviendrait alors d’établir la science de la vertu ; pour permettre l’introduction de ses préceptes, on aurait l’idée de les illustrer par de beaux exemples, et c’est ainsi qu’aurait été inventée l’esthétique ; en suivant ses principes, on fabriquerait alors de belles formes, et ce serait la naissance de l’art ; et, grâce à l’art, le peuple serait finalement amené jusqu’au plus haut niveau de la culture humaine. Il faudrait que ces gens sachent que ce fut tout le contraire, du moins chez les Grecs et les Romains. Ces peuples ont commencé avec l’époque héroïque, qui est sans doute le plus haut degré de ce que l’on peut atteindre ; quand ils n’eurent plus de héros dans aucune des vertus humaines et civiles, ils en imaginèrent ; quand ils ne furent plus capables d’en imaginer, ils inventèrent les règles pour ce faire ; quand ils commencèrent à se perdre dans ces règles, ils se lancèrent dans l’abstraction de la sagesse universelle ; et ils eurent terminé, ils devinrent mauvais. Heinrich von Kleist

Petits écrits, Œuvres complètes, tome I, trad. P. Deshusses, Éd. Le Promeneur, 1999, p. 198

6


Hannibal. Comment savoir si je serai capable de te retrouver sur le champ de la mort à Cannes, ou bien sous les neiges du mont Ararat, où tu fondas la première cité des Arméniens ? Si je te rencontrerai sur les rives de la mer de Marmara, où tu lanças ton dernier anathème contre Rome ? Si je te verrai déambuler sur les môles longeant l’Atlantique, à Cadix, où tu passas la tête aux « Portes du soir » du vaste temple d’Hercule ? Je devrai me donner beaucoup de mal. Il faudra franchir des fleuves et escalader des montagnes, me perdre le long de fausses pistes. Pour découvrir, en fait, ce que détestent les historiens : des auras, des atmosphères, des voix, des légendes, des songes. Mais qu’est-ce donc qui nous pousse à voyager, sinon le rêve ? Dehors c’est la tempête. Cela aussi veut dire quelque chose. Peut-être est-ce l’ombre damnée que nous avons évoquée. Ou peutêtre le nom phénicien de la foudre : barak, ou bien Barca, le nom d’Hannibal.

Paolo Rumiz

L’Ombre d’Hannibal, trad. B. Vierne, Éd. Gallimard, coll. Folio, 2011, p. 30

Georges Braque Nature morte au crâne

7


Otto Freundlich Hommage aux peuples de couleur

8


O fin de mon temps ! O esprit, qui nous attires, qui secrètement Règnes dans la clarté du jour et la nuée, Et toi ô lumière ! et toi, toi mère terre ! Ici je suis, calme, car elle m’attend, De longtemps préparée, l’heure neuve. Et pas dans une image ni, comme autrefois, Chez les mortels, dans un bref bonheur, je trouve Dans la mort je trouve le vivant Et aujourd’hui je viens à lui, car aujourd’hui Le maître du temps prépare, attestant La fête, un orage pour moi et pour soi. Connais-tu cette paix ? connais-tu le mutisme Du dieu sans sommeil ? Attends-le ici ! À minuit il nous l’accomplira. Et si tu es, comme tu le dis, du foudroyant Le familier et qu’avec lui ne fais qu’un Ton esprit, connaissant la voie, avec lui voyage, Alors viens avec moi, maintenant que le cœur De la terre gémit de solitude et qu’en mémoire De l’antique unité la sombre mère Étend vers l’éther ses bras de feu Et que le dominateur vienne dans sa gloire, Nous le suivrons, attestant notre Parenté jusque dans les flammes sacrées. Pourtant si tu préfères te tenir éloigné, Pourquoi ne pas me l’accorder ? si tel n’est pas Ton destin, en propre, pourquoi le ravir Et le troubler ! ô vous, les génies, Vous qui, au commencement, m’étiez proches, Amoureux des lointains ! Je vous remercie de m’avoir Donné de finir ici la longue somme De mes souffrances, libéré de tout autre devoir Par une libre mort, selon la loi divine ! C’est pour toi un fruit défendu ! laisse donc et va, Si tu ne peux me suivre, alors ne juge pas !

Friedrich Hölderlin

La Mort d’Empédocle, trad. É. Recoing, Éd. Actes Sud, coll. Babel, 2004, pp. 48-49

9


De nos jours, tout se fait en chair humaine. C’est la malédiction de notre temps. Mon corps lui aussi va maintenant être utilisé. Georg Büchner

Voilà le noyau, le sens de tout le problème, tu ne sais même pas qui, en ce moment, songe peut-être à te tuer. Pier Paolo Pasolini

Sommes-nous des enfants que l’on rôtit dans les bras des flamboyants du moloch de ce monde, et que l’on chatouille avec des rayons de lumière, afin que les dieux se divertissent de leur rire ? Georg Büchner

10


11


12


Le ciel transparent m’envoie un signe léger… Ce n’est qu’une ombre blanche un nuage. (Je reconnais cette ombre la parole indicible… la blessure… Ah, ma conscience, seule comme le ciel). La grange et les pavés reflètent dans les yeux la lumière bleutée de la lune. Qui me confronte ainsi à ma vie ? Et déjà une brise céleste a balayé les nuages au-dessus de moi : plus une ombre dans le ciel nu.

Pier Paolo Pasolini

Je suis vivant, trad. O. Apert et I. Messac, Éd. NOUS, 2001, p. 31

13


Il n’y a aucune issue à une vie qui se vit comme état de mort. Peter Szondi

DANTON : Ils ont porté la main à ma vie tout entière, qu’elle se dresse donc et les affronte, je les ensevelirai sous le poids de chacune de mes actions. Je n’en tire nulle fierté. C’est le destin qui conduit notre bras. Mais seules les natures puissantes sont ses organes. Au Champ-de-Mars, j’ai déclaré la guerre à la royauté, je l’ai abattue le 10 août, je l’ai tuée le 21 janvier et j’ai lancé à tous les rois en guise de gant la tête du roi. En parcourant cette liste d’horreurs, je sens tout mon être frémir. Qui sont-ils ceux qui eurent besoin de presser Danton pour l’engager à se montrer dans cette journée fameuse du 10 août ? Qui sont-ils les être privilégiés dont il a emprunté l’énergie ? Qu’on les fasse paraître, mes accusateurs ! J’ai toute la plénitude de ma tête lorsque je le demande. Je dévoilerai ces plats coquins et je les replongerai dans le néant, dont ils n’auraient jamais dû sortir.

Georg Büchner

La Mort de Danton, dans Œuvres complètes, trad. J.L. Besson et J. Jourdheuil, Éd. du Seuil, 1988, p. 143

14


Septième proposition À quoi bon travailler à une constitution civile légale entre individus particuliers, c’est-à-dire à l’organisation d’une communauté ? La même insociabilité, qui contraignait les hommes à travailler à cette constitution, est à son tour la cause du fait que toute communauté dans les relations extérieures, c’est-à-dire en tant qu’État en rapport avec d’autres États, jouit d’une liberté sans frein et que, par suite, un État doit s’attendre à subir de la part d’un autre exactement les mêmes maux qui pesaient sur les individus particuliers et les contraignaient à entrer dans un état civil conforme à la loi. La nature s’est donc à nouveau servie du caractère peu accommodant des hommes, et même du caractère peu accommodant des grandes sociétés et des corps politiques que forme cette espèce de créature, afin de forger, au sein de leur antagonisme inévitable, un état de calme et de sécurité. C’est dire que, par le truchement des guerres, de leur préparation excessive et incessante, par la détresse qui s’ensuit finalement à l’intérieur de chaque État, même en temps de paix, la nature pousse les États à faire des tentatives au début imparfaites, puis, finalement, après bien des désastres, bien des naufrages, après même un épuisement intérieur exhaustif de leurs forces, à faire ce que la raison aurait aussi bien pu leur dire sans qu’il leur en coûtât d’aussi tristes expériences, c’est-à-dire à sortir de l’absence de lois propres aux sauvages pour entrer dans une Société des Nations dans laquelle chaque État, même le plus petit, pourrait attendre sa sécurité et ses droits, non de sa propre force ou de sa propre appréciation du droit, uniquement de cette grande Société des Nations (Foedus Amphictyonum), c’est-à-dire d’une force unie et de la décision légale de la volonté unifiée. Si folle que puisse paraître cette idée, et bien qu’on l’ait tournée en dérision en tant que telle chez un Abbé de Saint-Pierre ou un Rousseau (peut-être parce qu’ils en croyaient la réalisation toute proche), telle est pourtant bien l’issue inévitable de la détresse en laquelle les hommes se plongent eux-mêmes, et qui doit contraindre les États (si difficile que ce soit pour eux de s’en convaincre) à prendre précisément la même décision que celle que l’homme sauvage avait été contraint de prendre tout aussi à contrecœur, à savoir : renoncer à sa liberté brutale pour chercher le calme et la sécurité dans une constitution conforme à la loi. Ainsi, toutes les guerres sont autant de tentatives (non pas bien entendu dans l’intention des hommes, mais bien dans celle de la nature) pour mettre en place de nouvelles relations entre les États, pour former par la destruction des anciens, ou tout au moins par leur morcellement, de nouveaux corps qui cependant ne peuvent à leur tour se maintenir, soit en euxmêmes, soit les uns à côté des autres – et doivent par conséquent subir de nouvelles révolutions semblables aux précédentes ; jusqu’à ce que, finalement, en partie grâce à la meilleure organisation possible de la constitution civile à l'intérieur, en partie grâce à une législation et une concertation communes à l’extérieur, un état de choses s’instaure qui, semblable à une communauté civile, pourra se maintenir de lui-même comme un automate.

Emmanuel Kant

Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, dans Œuvres complètes, tome II, trad. L. Ferry, Éd. Gallimard, coll. La pléiade, pp. 196-197

15


Gustave Moreau Cavalier

16


Repères historiques 247 avant J.-C. Naissance d'Hannibal. Issu d'une grande famille de très riches négociants carthaginois, il est le fils d'Hamilcar Barca, principal acteur de la 1ère Guerre Punique, conflit qui oppose Rome et Carthage pour l'hégémonie et le contrôle des marchés sur l'ensemble du monde connu de l'époque, essentiellement méditerranéen, entre le 1er et le 2e siècle avant Jésus-Christ. 221 av. J.-C. Hannibal devient chef des armées carthaginoises. 218 av. J.-C. Début de la 2e Guerre Punique. Hannibal, au lieu d'attaquer par la mer, où il est attendu, franchit les Pyrénées et les Alpes avec ses troupes et ses éléphants et surprend les Romains. 217 av. J.-C. Victoire d'Hannibal au lac Trasimène. Il perd un œil des suites d'une infection. 216 av. J.-C. Écrasante victoire d'Hannibal à Cannes. La stratégie mise alors en œuvre par Hannibal est encore étudiée de nos jours dans les écoles de guerre. Rome est directement menacée. 216-215 av. J.-C. Au lieu d'attaquer Rome, Hannibal et ses troupes passent l'hiver à Capoue (les « délices de Capoue »). Il lui en sera fait reproche. 211 av. J.-C. Publius Scipion (le futur Scipion l'Africain) est élu par le Sénat romain général de l'armée d'Espagne. Il attaque les possessions carthaginoises en Espagne. 205 av. J.-C. Fin de la guerre d'Espagne sur un succès romain. 204 av. J.-C. La flotte romaine débarque en Afrique du Nord. 203 av. J.-C. Menacée par les Romains, Carthage rappelle Hannibal qui doit quitter l'Italie où il poursuivait le combat. 202 av. J.-C. Rencontre entre Hannibal et Scipion avant la bataille de Zama. Victoire romaine. 201 av. J.-C. Signature d'un traité de paix entre Rome et Carthage. Fin de la 2e Guerre Punique. 195 av. J.-C. Hannibal doit prendre le chemin de l'exil. Il trouve refuge en Syrie auprès du roi Antiochus. 183 av. J.-C. Hannibal se réfugie en Bithynie, auprès du roi Prusias. Mais menacé d'être livré aux Romains, il se suicide. 149 av. J.-C. Début de la 3e (et dernière) Guerre Punique. 146 av. J.-C. Destruction de Carthage, rasée par les Romains. 135 av. J.-C. Chute de Numance.

17


BIOGRAPHIEs Christian Dietrich Grabbe (1801-1836) vu par Jean-Christophe Bailly Fils d'un gardien de prison de la petite ville de Detmold, Christian Dietrich Grabbe ne parvint jamais à se défaire de l'habit trop serré de cette enfance et de cette ville. Une seule de ses pièces fut jouée de son vivant, sans succès, et sa vie fut une tragédie brève et misérable. Il se savait l'inventeur d'une nouvelle forme de théâtre et si Heine reconnut son génie, si plus tard Jarry plaça Plaisanterie, satire, ironie et signification plus profonde dans la bibliothèque du docteur Faustroll, puis Breton un extrait de cette même pièce dans l'Anthologie de l'humour noir, il reste encore aujourd'hui méconnu.


Bernard Sobel Bernard Sobel et le collectif de travail qu’il a constitué au Théâtre de Gennevilliers ont assuré en quarante ans la réalisation de plus de soixante-dix spectacles dont un très grand nombre de créations, puisant dans des répertoires très divers et révélant souvent des auteurs peu connus en France. Plusieurs de ses spectacles ont été présentés au TNS, comme Le Mendiant ou la Mort de Zand de Iouri Olecha en 2007. À cette activité s'ajoute la création, en 1974, de la revue Théâtre/Public, qui publie en juin 2013 son 208e numéro.
Par ailleurs, Bernard Sobel, dans le cadre du théâtre musical à Avignon, a mis en scène Le Pavillon au bord de la rivière de Kuan Han Chin (musique de Betsy Jolas), Mario et le magicien d'après Thomas Mann (musique de Jean-Bernard Dartigolles), Va et vient et Pas moi (textes de Beckett, musique de Heinz Holliger – co-production IRCAM / Festival d'Avignon), et Le Cyclope d'Euripide (opéra de Betsy Jolas). Il a en outre assuré la mise en scène du Porteur d'eau de Cherubini à l'Opéra-comique en 1980 et en 1992, celle de Il Prigioniero, opéra de Luigi Dallapiccola au Théâtre Musical de Paris (Châtelet), en 1993, Les Excursions de Monsieur Broucek de L. Janacek, en 1994, L'Affaire Makropoulos de L. Janacek à l'Opéra du Rhin. En 2005, Le Couronnement de Poppée, à l'Opéra de Lyon, direction William Christie. Germaniste, il a participé à de nombreux travaux de traduction, notamment la version française de Hitler, un film d'Allemagne de Hans Jürgen Syberberg (scénario publié aux éditions Laffont-Seghers). Bernard Sobel est aussi réalisateur pour la télévision française. Il est Commandeur des arts et des lettres et Officier de la Légion d'honneur et a reçu en 2008 la médaille Goethe du Goethe-Institut. Ces dernières années, il a mis en scène La Pierre de Marius von Mayenburg (Théâtre national de la Colline, Théâtre du Nord) Cymbeline de William Shakespeare et Amphitryon de Heinrich von Kleist (MC93 Bobigny) et en 2011 L'Homme inutile ou la Conspiration des sentiments de Iouri Olecha (Théâtre national de la Colline).

18


Francisco Goya Le Colosse

Directrice de la publication Julie Brochen Réalisation du programme Magali Mougel avec la collaboration de Éric de La Cruz, Caroline Strauch, Quentin Bonnell et Michèle Lafosse Crédits Photos du spectacle : Hervé Bellamy Graphisme Tania Giemza Édité par le Théâtre National de Strasbourg Kehler Druck/Kehl – Octobre 2013

1 avenue de la Marseillaise BP 40184 67005 Strasbourg Cedex Téléphone : +33 (0)3 88 24 88 00 Fax : +33 (0)3 88 37 37 71 tns@tns.fr 19


SAison 13-14


HANNIBAL | TNS