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El viento

EN UN violĂ?n


Côté public Rencontres • Théâtre en pensées avec Claudio Tolcachir, rencontre animée par Isabelle Reck et Carole Egger-Nabet (Institut d’Études romanes Université de Strasbourg) Lundi 21 novembre à 20h TNS - Entrée libre - réservation recommandée au 03 88 24 88 00 2

• Colloque « L’ironie et la mort » Avec la participation de Claudio Tolcachir. Colloque organisé par l’unité de recherche « Approches Contemporaines de la Création et de la Réflexion Artistiques » (ACCRA), sous la direction de Germain Roesz. Entrée libre dans la limite des places disponibles. Vendredi 24 novembre à 11h30 - Université de Strasbourg - arts@unistra.fr Cycle de projections • « Traversées argentines » au cinéma Star 6 road-movies qui marquent l’histoire du cinéma argentin Du 30 novembre au 6 décembre www.cinema-star.com


Deux spectacles de Claudio Tolcachir La OmisiÓn de la familia coleman (Le Cas de la famille Coleman) Du mardi 29 novembre au dimanche 4 décembre 2011

El viento en un violÍn (Le Vent dans un violon) Texte et mise en scène Claudio Tolcachir • Cie Timbre 4 > Spectacle en espagnol (Argentine) surtitré en français Scénographie Gonzalo Cordoba • Assistanat à la mise en scène Melissa Hermida • Lumières Omar Possemato Avec Araceli Dvoskin Dora Tamara Kiper Celeste Inda Lavalle Lena Miriam Odorico Mecha Lautaro Perotti Dario Gonzalo Ruiz Santiago Équipe technique du TNS Régie générale Stéphane Descombes • Régie plateau Denis Schlotter • Régie lumière Patrick Descac • Régie son David Schweitzer • Lingère Charlotte Pinard-Bertelletto

Du mardi 15 au samedi 26 novembre 2011 Horaires : du lundi au samedi à 20h Relâche : dimanche 20 novembre Salle Hubert Gignoux Durée : 1h30 Production Maxime Seugé et Jonathan Zak, Compagnie Timbre 4 – Buenos Aires, Argentine www.timbre4.com Production déléguée de la tournée française Théâtre Garonne, Toulouse Représentant en France Ligne Directe – Judith Martin – www.lignedirecte.net En coproduction avec le Festival d’Automne à Paris, la Maison des Arts et de la Culture de Créteil, le Festival International Santiago a mil-Chili, TEMPO_FESTIVAL das Artes-Brésil Avec le soutien du fonds Iberescena pour la création, Teatro Solis-Uruguay et Produciones Teatrales Contemporaneas-Espagne > Spectacle créé à la Maison des Arts de Créteil le 16 novembre 2010. > Le Vent dans un violon traduit par Ana Karina Lombardi, est publié par Voix navigables, automne 2011.

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Vous travaillez actuellement sur une nouvelle pièce : El Viento en un violín. Est-ce que vous pouvez nous parler de cette création ? Je dirais que c’est un enfant qui est en train de naître, une personne que je commence tout juste à connaître... Je suis en train de développer l’histoire de chacun des personnages – la structure, la manière dont ils évoluent. Et les acteurs, par leurs improvisations, les enrichissent progressivement. Je peux déjà vous dire que le final de cette histoire sera la formation d’une nouvelle famille. Au départ, il s’agit d’un groupe, traversé par le désespoir, l’impuissance, le manque de temps – mais dont émergera une famille, construite de manière non conventionnelle. L’idée serait de représenter une famille soutenue par l’amour. Une famille dont le lien commun serait l’amour me paraît beaucoup plus forte que la convention familiale traditionnelle. Est-ce que le destin de cette famille sera, comme pour La Omisión de la familia Coleman, uniquement fait de conflits, d’impasses ? Les personnages de la pièce viennent tous de mondes différents, ils ont des personnalités et sont issus de classes sociales très diverses. Il n’y a pas entre eux de liens familiaux traditionnels – le père, la mère – mais ils vont chercher à avoir un enfant : c’est l’existence de cet enfant qui permettra la construction d’une famille. Ce désir d’enfant va générer de l’amour entre des gens qui n’ont rien à voir entre eux. Au cœur de leurs problèmes, de leur désespoir, cet enfant va faire émerger un équilibre. Mais par ailleurs, le conflit est un moteur pour moi  ; c’est ce qui m’intéresse le plus dans mes recherches sur les personnages. Avec cette pièce, j’ai envie de proposer un fil d’espoir. Dans un monde social séparé par les distances économiques, culturelles – cet espoir sera engendré par l’amour. Est-ce que vous diriez que la famille qui émerge dans la création représente une forme d’utopie ? Les personnages se retrouvent dans une réalité absolument différente de celle dont ils avaient rêvé. Par ailleurs, toutes leurs actions sont répréhensibles d’un point de vue moral, pour toute société civilisée. La construction finale de cette famille va être le résultat d’erreurs sans fin – conscientes et inconscientes. Peut-être que la somme de ces erreurs les rapprochera du bonheur. Peut-être alors qu’il s’agit effectivement d’une utopie – construite sur la difficulté de vivre sans règles.

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Vos mises en scène se font toujours en deux temps : un premier temps, qui est celui de la construction de l’espace, des personnages, chez vous, à Timbre 4. Et un deuxième, où vous essayez d’aménager le théâtre à l’espace de ces personnages. Oui, le théâtre que j’essaie de faire s’appuie principalement sur les acteurs. Pour moi, c’est cela la magie du théâtre  : chaque acteur invente un espace singulier. J’essaie donc d’abord d’extraire la vérité de ces personnages. Ensuite, il faut créer l’espace dans lequel ils vont vivre, afin que le spectateur puisse à son tour comprendre, approfondir, augmenter cette réalité. Ce qui m’intéresse, c’est que le spectateur puisse compléter cet espace, se projeter à l’intérieur. Je ne veux pas lui donner un produit fini, mais lui laisser une place pour inscrire sa propre histoire. Cette création adopte donc le même mode de recherche, mais tout en essayant d’inventer un univers totalement différent ? Oui, c’est très important pour l’évolution du groupe : il nous faut chercher quelque chose de complètement différent à chaque fois. Que les acteurs remettent tout en jeu. C’est un des défis que nous nous posons pour chaque pièce.

Entretien avec Claudio Tolcachir

Propos recueillis par Gilles Amalvi, 2010 pour le Festival d'Automne à Paris. Trad. Maxime Seugé


Les enfants de cette famille, chaque jour, ils allaient. Ils regardaient. Ils marchaient. Ils couraient dans les rues, sur les routes, dans les sentiers de la colline, dans le centre commercial, les jardins, les maisons vides. Ils couraient beaucoup. Bien sûr ils couraient moins vite que les grands. Et les grands avaient toujours peur de les perdre. Alors ils commençaient par courir avec eux et puis ils revenaient vers eux en les contournant. Alors les petits croyaient qu’ils avaient déjà dépassés leurs aînés et ils jubilaient. Les petits brothers and sisters avaient toujours empoisonné la vie d’Ernesto et de Jeanne, leurs aînés, mais ceux-ci ne le savaient pas. Dès qu’ils ne voyaient plus les aînés les brothers et sisters tombaient dans l’épouvante. Ils ne pouvaient pas les voir s’éloigner ou disparaître au coin d’une rue sans hurler de terreur comme si eux, les petits, étaient les seuls à savoir encore ce qui leur arriverait si un jour leurs aînés venaient à leur manquer et que ces aînés, déjà, l’ignoraient. Pour les brothers et les sisters, les aînés étaient la barrière entre eux et le danger. Mais jamais ils ne parlaient de ça, ni les grands ni les petits. C’est pourquoi les aînés ne savaient pas à quel point ils aimaient leur brothers et sisters. Parce que si eux, les aînés, commençaient à bien moins les supporter c’est qu’ils cessaient eux-mêmes d’être inséparables des brothers et des sisters et qu’ils ne formaient plus à eux tous un corps unique, une grande machine à manger et à dormir, à crier, à courir, à pleurer, à aimer, et qu’ils étaient moins sûrs de se garder hors de la mort. Le secret qui leur était commun c’était que pour eux, les choses n’allaient pas de soi comme pour les autres enfants. Ainsi, eux, ils savaient qu’ils étaient chacun à part et tous ensemble, la calamité de leurs parents. Les aînés ne leur parlaient jamais plus de ça, jamais, ni les parents d’ailleurs, mais ils le savaient tous, les tous petits comme les plus grands. Jamais les aînés ne laissaient les petits brothers and sisters avec les parents lorsque ceux-ci les envoyaient faire les courses. Surtout les tout-derniers, jamais. Ils préféraient les trimbaler avec eux dans les vieilles poussettes ou leur faire faire des siestes dans les fourrés. Ce qu’ils craignaient le plus au monde c’était ça, de les laisser à la mère et qu’elle, elle les emmène à l’Assistance Publique, et qu’elle signe ce fameux papier de la Vente des Enfants. Après, pour les reprendre c’était fini. Impossible, même elle, personne pouvait.

Marguerite Duras

La pluie d’été, Éd. P.O.L., 1990, pp. 43-45

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Hélas, il est impossible que ma réponse à la question Qui es-tu ? et ta réponse à la question «  Qui suis-je  ? » soient identiques, tout comme il est impossible que l’une ou l’autre soit exactement et complètement vraie. Mais si elles ne sont pas identiques et si ni l’une ni l’autre n’est pas tout à fait vraie, alors mon affirmation Je T’aime ne peut pas, non plus, être tout à fait vraie.

W. H. Auden

Dis-moi la vérité sur l’amour, Trad. G.-G. Lemaire et J. Lambert, Christian Bourgois Éditeur, 1995, p.62

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Enfin, aux pessimistes qui pensent que la civilisation risque d’être envahie par des clones, des barbares bisexuels ou des délinquants de banlieue, conçus par des pères hagards et des mères en errance, on fera remarquer que ces désordres ne sont pas nouveaux – même s’il se manifestent de façon inédite –, et surtout qu’ils n’empêchent pas la famille d’être aujourd’hui revendiquée comme la seule valeur sûre à laquelle personne ne peut ni ne veut renoncer. Elle est aimée, rêvée et désirée par les hommes, les femmes et les enfants de tous âges, de toutes orientations sexuelles et de toutes conditions. Il est évident pourtant que le principe même de l’autorité – et du logos séparateur – sur lequel elle a toujours été fondée est aujourd’hui en crise au sein de la société occidentale. D’un côté, ce principe s’oppose, par l’affirmation majestueuse de sa souveraineté déchue, à la réalité d’un monde unifié qui efface les frontières et condamne l’être humain à l’horizontalité d’une économie marchande de plus en plus dévastatrice, mais de l’autre, il incite sans cesse à restaurer, dans la société, la figure perdue de Dieu le père sous la forme d’une tyrannie. Confrontée à ce double mouvement, la famille apparaît comme seule capable, pour le sujet, d’assumer ce conflit et de favoriser l’émergence d’un nouvel ordre symbolique. C’est pourquoi elle suscite un tel désir aujourd’hui, face au grand cimetière de références patriarchiques désaffectées que sont l’armée, l’Église, la nation, la patrie, le parti. Du fond de sa détresse, elle paraît en mesure de devenir un lieu de résistance à la tribalisation organique de la société mondialisée. Et elle y parviendra sans doute, à condition toutefois qu’elle sache maintenir, comme un principe fondateur, l’équilibre entre l’un et le multiple dont tout sujet a besoin pour construire son identité. La famille à venir doit être une nouvelle fois réinventée. 8

Elisabeth Roudinesco

La Famille en désordre, Éd. Fayard, 2002, pp. 242-244


MATHIEU. – Je ne veux plus coucher dans la même chambre qu’Édouard, je ne veux plus me cogner à Édouard à longueur de jour et de nuit, je veux aller en Algérie parce que c’est le seul endroit où je ne risque pas de le rencontrer, puisqu’il vient de la quitter. ADRIEN. – Qui t’a dit que l’Algérie existait ? Tu n’es jamais sorti d’ici. MATHIEU. – Je ne suis jamais sorti d’ici, non ; et Édouard se moque de moi parce que je ne connais pas le monde. ADRIEN. – Le monde est ici, mon fils, tu le connais parfaitement bien, tu t’y promènes tous les jours et il n’y a rien d’autre à connaître. Regarde mes pieds, Mathieu ; voilà le centre du monde ; au-delà, c’est le bord du monde ; si tu vas trop au bord, tu tombes. MATHIEU. – Je veux voyager. ADRIEN. – Voyage de ta chambre au salon, du salon au grenier, du grenier au jardin. Mathieu, mon fils, tu as la tête dérangée ce matin. (…) MATHIEU. – Je veux aller à Paris ; je ne veux plus vivre en province : on voit toujours les mêmes têtes et il n’arrive jamais rien. ADRIEN. – Rien  ? Tu appelles cela rien  ? Ta tante et tes cousins débarquent et tu trouves que c’est rien  ? Mathieu, mon fils, la province française est le seul endroit au monde où on est bien. Le monde envie notre province, son calme et ses clochers, sa douceur, son vin, sa prospérité. On ne peut rien désirer en province, car on a tout ce qu’un homme désire. Ou alors il faut avoir la tête dérangée, préférer la misère à l’opulence, la faim et la soif plutôt que le rassasiement, le danger et la peur plutôt que la sécurité. As-tu la tête dérangée, Mathieu mon fils, et dois-je te la remettre en place ? De toute façon, que parles-tu de voyager  ? Tu ne parles aucune langue et tu n’as même pas été foutu d’apprendre le latin. MATHIEU. – J’apprendrai les langues étrangères. ADRIEN. – Un bon Français n’apprend pas les langues étrangères. Il se contente de la sienne, qui est largement suffisante, complète, équilibrée, jolie à écouter ; le monde entier envie notre langue. (…) MATHIEU. – J’aurais voulu être extraordinaire. ADRIEN. – C’est idiot. Il y a de plus en plus de gens extraordinaires. Au point que cela va devenir extraordinaire d’être une personne ordinaire. Alors, patiente un peu ; tu n’as rien à faire pour cela, rien.

Bernard-Marie Koltès

Le Retour au désert, Les Éditions de Minuit, 1988, pp. 22-25

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Vous m’avez fait perdre le fil de mon histoire avec toutes vos histoires. Vous m’interrompez sans cesse. Je suis toujours à un doigt de me taire parce que j’imagine trop bien ce que vous allez penser de ce que vais dire. Je peux me sentir agressé par ce qui n’existe pas encore, et bondir avec furie sur un bout de rien du tout à seule fin d’empêcher quelque atrocité de venir au monde. Je dis « avec furie » parce qu’il ne sied pas de prendre des gants avec un œuf de monstre : il faut l’écrabouiller d’un pied urgent. Donc, vous m’énervez ; s’il n’y a pas de raisons à ça, vous pouvez être sûre qu’il y en aura. Ce qui m’horripile le plus, chez les psys, c’est que grâce à eux se connaître n’est plus obligatoire. On a enfin le droit de ne rien comprendre à soi-même, c’est commode pour continuer ses saloperies. Personne n’a plus le temps de penser, vous en profitez pour descendre en nous à notre place, moyennant finance. Plus le temps pour tout, plus le temps partout. Le monde est trop impérieux pour laisser une place à la compréhension du monde, il n’existe plus de salles de pas perdus où se retrouver, ni de rue du temps qui dort. Aller vite ou ne plus être, telle est la question. Les choses mangent l’intelligence des choses. L’intelligence poétique des choses.

Henri-Frédéric Blanc

Écran noir, Éd. Flammarion, 2001, pp. 103-104

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Tout le monde est si occupé de ses passions et de ses intérêts que l’on en veut toujours parler sans jamais entrer dans la passion et dans l’intérêt de ceux à qui on en parle, encore qu’ils aient le même besoin qu’on les écoute et qu’on les assiste. La Rochefoucauld

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Le pourrissement du modèle conjugal, ce n’est pas la fin du couple ni son remplacement par une institution meilleure, c’est l’émergence d’une multitude de formes intermédiaires, où les amants rusent avec leur propre contrat. C’est au nom de l’amour qu’ils s’unissent, mais ils refusent de plus en plus de vivre cette union dans l’horizon de la totalité. Ils ne veulent pas faire bloc, se perdre l’un dans l’autre, ni connaître la longue extase figée de l’amour fou. Le « je t’aime », ils le disent et l’appliquent, tout en inventant mille méthodes pour contrarier ses effets. Nous vivons dans l’ère des amoureux incrédules qui ne font même plus confiance au désir que leur dicte la passion. Prolifération des couples officieux : cette résistance des conjoints à passer de la situation de concubin au statut d’époux révèle que l’ancien idéal amoureux, dorénavant, fait peur. Le refus du mariage n’est peut-être qu’un changement microscopique, qu’un pur rite conjuratoire : il témoigne au moins de ce scepticisme des amants envers leur propre « je t’aime ». On a chacun son logement, même si c’est le couple qui couche alternativement dans l’un et dans l’autre ; ou bien plus audacieux, on drague ensemble, on invite un troisième partenaire : on pratique l’échangisme : couples « open » comme on dit, qui déjouent la tendance conjugale à l’autisme. On peut aussi se séparer artificiellement pour fragiliser un lien menacé de trop de consistance : car l’amour veut maintenant des garanties de solidité, mais aussi des preuves qu’il est précaire. Il demande des signes contradictoires. Ce sont là des menus déplacements d’un nouveau désir amoureux : dire « nous » certes, mais vider ce pronom de toute évidence, n’être jamais assez précautionneux et inventif pour déconjugaliser le couple ; affirmer la comptabilité de l’Autre et des autres, aspirer comme à une fin impossible, à ce surenchérissement affectueux qui permettrait de dire à la fois « je t’aime » et « je vous aime ».

Pascal Bruckner/Alain Finkielkraut

Le nouveau désordre amoureux, Éd. du Seuil, 1977, pp. 142-143

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« – Mais vous êtes donc fous aujourd’hui, vous êtes fous ! Le bon Dieu vous a donné l’amour, la seule séduction de la vie ; l’homme y a mêlé la galanterie, la seule distraction de nos heures, et voilà que vous y mettez du vitriol et du revolver, comme on mettrait de la boue dans un flacon de vin d’Espagne ! – Mais le mariage, c’est sacré, grand-mère ! L’aïeule tressaillit en son cœur de femme née encore au grand siècle galant : – C’est l’amour qui est sacré, dit-elle. Ecoute bien, fillette, une vieille qui a vécu trois générations et qui en sait long, bien long sur les hommes et sur les femmes. Le mariage et l’amour n’ont rien avoir ensemble. On se marie pour fonder une famille, et on forme une famille pour constituer la société. La société ne peut pas se passer du mariage. Si la société est une chaîne, chaque famille est un anneau. Pour souder ces anneaux-là, on cherche toujours les métaux pareils. Quand on se marie, il faut unir les convenances, combiner les fortunes, joindre les races semblables, travailler pour l’intérêt commun qui est la richesse et les enfants. On ne se marie qu’une fois, fillette, et parce que le monde l’exige ; mais on peut aimer vingt fois dans sa vie, parce que la nature nous a faits ainsi. Le mariage ! c’est une loi, vois-tu, et l’amour c’est un instinct qui nous pousse tantôt à droite, tantôt à gauche… »

Guy de Maupassant

Jadis, dans Contes et nouvelles, 1, Bibliothèque La Pléiade, Éd. Gallimard, 1974, p.183


Au début, Fernanda ne parlait jamais des siens mais, avec le temps, elle se mit à idéaliser son père. Elle parlait de lui à table comme d’un être exceptionnel qui avait renoncé à toute forme de vanité et était en train de devenir un saint. Aureliano le Second, étonné par cette glorification intempestive de son beaupère, ne résistait pas à la tentation de faire dans le dos de son épouse quelques plaisanteries bénignes à ce sujet. Le reste de la famille suivit son exemple. Ursula elle-même, qui veillait avec un soin jaloux sur l’harmonie familiale et qui souffrait en secret de toutes les frictions domestiques, se permit d’avancer quelquefois que son petit arrière-petit-fils avait son avenir de pape assuré puisqu’il était « petit-fils de saint et fils de reine et d’un voleur de bestiaux ». Malgré cette souriante conspiration, les enfants s’habituèrent à penser au grand-père comme à un être légendaire, qui leur recopiait des poèmes d’inspiration religieuse dans ses lettres et leur envoyait, chaque année de Noël, une caisse de cadeaux qu’on pouvait à peine passer par la porte de la rue.

Gabriel Garcia Marquez

Cent ans de solitude, Trad. C. et C. Durand, Éd. du Seuil, 1968, p. 204

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Aux yeux des brothers and sisters, grands et petits, que ce soit clairement ou pas, la mère fomentait en elle une œuvre de chaque jour, d’une importance inexprimable, c’était pourquoi elle avait besoin de s’entourer de silence et de paix. Qu’elle aille vers quelque chose, la mère, cela tout le monde le savait. C’était ça l’œuvre, cet avenir en marche, à la fois visible, imprévisible, et de nature inconnue. Rien n’en limitait l’étendue parce que pour eux ce n’était pas nommé ce qu’elle faisait la mère, c’était trop personnel. Pas de mot pour ça, c’était trop tôt. Rien n’en contenait le sens entier et contradictoire, même pas le mot qui l’aurait dit. Pour Ernesto c’était peut-être déjà une œuvre, la vie de sa mère. Et c’était peut-être cette œuvre qui, retenue en elle, faisait ce chaos.

Marguerite Duras

La Pluie d’été, Éd. P.O.L., 1990, pp. 49-50

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La famille est un milieu où le minimum de plaisir avec le maximum de gêne font bon ménage ensemble Paul Valéry


BiogrAphie Claudio Tolcachir Né en 1975 à Buenos Aires, Claudio Tolcachir est auteur, acteur, metteur en scène, et dirige la compagnie Timbre 4. Il s’est formé auprès d’Alejandra Boero, et, pour la mise en scène et la direction d’acteurs, avec Juan Carlos Gené et Verónica Oddó. Il a également étudié la scénographie, le mime, le chant et l’acrobatie. En tant qu’acteur, il a joué dans de nombreux spectacles depuis 1991. En 1994, il reçoit le prix Clarín de la révélation comme meilleur acteur dans Lisístrata de Aristophane, mis en scène par Eduardo Riva et Rita Armani. Il a par ailleurs interprété le rôle de Macha dans la version des Trois sœurs de Tchekhov créé par Daniel Veronese. En tant que metteur en scène, il a dirigé Arlequino de Enrique Pinti à l’Auditorio Parque Centenario (1997), Palabras para Federico sur des textes de Federico García Lorca au Píccolo Teatro (1998), Chau Misterix de Mauricio Kartun au théâtre Andamio`90 (1998), Orfeo y Eurídice de Jean Anouilh au théâtre Andamio`90 (2000 et 2001) et Jamón del Diablo Cabaré, une version de 300 millones de Roberto Arlt, au théâtre Timbre 4 (2002 à 2004). Depuis 2005, il présente dans son théâtre et en tournée La Omisión de la familia Coleman, une pièce qu’il a écrite et mise en scène. En 2008, il y a créé Tercer cuerpo (la historia de un intento absurdo). El Viento en un violÍn est créé en 2010, à la Maison des Arts de Créteil. Au cinéma, il a joué dans Buenos Aires me mata de Beda Docampo Feijoo. À la télévision, il a participé à Chiquititas, Buenos Vecinos, Mi ex, Mamitas, Desesperadas por el Aire, Las chicas de enfrente, Los machos, ¿Dónde estás amor de mi vida que no te puedo encontrar?. De 1994 à 2004, il a enseigné au Studio-théâtre d’Alejandra Boero, Andamio´90, pour des ateliers d’adolescents et d’adultes, des stages de Commedia dell’arte, de tragédie grecque, de naturalisme, de dramaturgie contemporaine argentine et d’entrainement physique.

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Timbre 4 Boedo 640 - Buenos Aires, Argentine.

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Au cœur de Boedo, un des quartiers typiques de Buenos Aires chanté dans des tangos célèbres, derrière une étroite porte verte, après avoir appuyé sur la sonnette 4 (Timbre 4), on pénètre dans un large couloir à ciel ouvert caractéristique d’une « casa chorizo ». Au fond : le théâtre, l’école et la compagnie. La compagnie est née en 1999, créée par un groupe d’acteurs d’origines et de formations diverses. En 2001, ce groupe a souhaité ouvrir un espace pour mener à bien leurs recherches, leur entraînement et représentations. Ces jeunes acteurs soucieux de trouver un lieu de recherche et de poursuivre leur croissance de créateurs ont ainsi commencé à réaliser un rêve. Un rêve dans lequel ils décideraient quel type de théâtre ils feraient, comment, avec qui et où. Ainsi naquit Timbre 4, la compagnie et le théâtre que dirige Claudio Tolcachir. Dès le début, comme aujourd’hui, 10 ans après, Timbre 4 est un espace de travail qui fonctionne comme salle de théâtre et qui, pendant la semaine, reçoit 300 élèves qui s’entraînent et se forment en tant qu’acteurs. De nombreux groupes et spectacles du circuit indépendant de Buenos Aires sont issus de cette école. L’école s’engage à apporter une formation personnalisée et spécifique qui vise à l’interdisciplinarité. Il n’y a pas de limites d’âge ni d’expériences préalables requises ; cependant l’engagement et la discipline sont reconnus comme marques de la maison. En 2010, Timbre 4 s’est agrandi en ouvrant un nouvel espace, mitoyen au théâtre actuel : une salle principale de 200 places, et des espaces de cours et de répétitions, qui lui permettent de s’autofinancer en présentant 6 représentations par semaine.


Directrice de la publication Julie Brochen Réalisation du programme Olivier Ortolani avec la collaboration de Lorédane Besnier, Éric de La Cruz et Tania Giemza Crédits Photos du spectacle : pp. 12-13 et 16-17 Giampaolo Samá • pp. 14-15 Cie Timbre 4 Illustrations  : p.7 Milo Lockett • p.10 Ricardo Mosner Invitation • p.21 Antonio Segui Théâtre de la ville • p.22 Fernando Cometto s/t 25x25cm • p.24 Sergio Moscona Problemas primarios • p.27 Fernando Cometto Graphisme Tania Giemza Édité par le Théâtre National de Strasbourg Kehler Druck/Kehl – Novembre 2011

Abonnements / Location 03 88 24 88 24 1, avenue de la Marseillaise BP 40184 F-67005 Strasbourg Cedex Téléphone : 03 88 24 88 00 Télécopie : 03 88 37 37 71 tns@tns.fr www.tns.fr

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SAison 11-12

El Viento en un violin @ TNS  

Programme du spectacle de l'argentin de Claudio Tolcachir et sa compagnie Timbre 4 accueilli au TNS.

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