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H I VE R 2013

Arts et Culture de Corée

Le soju, alcool fin et tout en nuances

vo l. 14 N ° 4

Rubrique spéciale H I V ER 2013

Le soju , alcool fin et tout en nuances La culture de l’alcool en Corée Méditations d’un poète à propos du soju ; L’alcool distillé le plus vendu au monde

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vo l . 14 N° 4

ISSN 1225-9101


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Arts et Culture de Corée Hiver 2013

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Fleurs d’abricotier contemplées d’un bateau, Kim Hong-do (1745-circa 1806, royaume de Joseon), encre et couleurs sur papier, 164 x 76 cm, fin du XVIIIe siècle-début du XIXe.

Lettre de la rédactrice en chef

Soju d’Andong et abstinence

En ce jour de l’été 1992, à Andong, ville de la province du Gyeongsang du

manquera pas de s’arrêter dans la salle où a été reconstitué le menu du

Nord, il y avait affluence devant la maison de Cho Ok-hwa et la file d’at-

festin offert à la reine d’Angleterre Elizabeth II lors de sa visite à Andong en

tente s’allongeait jusque dans la rue. Malgré la chaleur accablante, on

avril 1999, année de son soixante-treizième anniversaire.

prenait son mal en patience pour acheter le soju tout juste sorti du bon

Célèbre pour son respect des traditions du confucianisme, Andong est

vieil alambic en céramique de madame Cho.

aussi connue pour une production de spiritueux ayant pour origine l’inva-

En octobre dernier, soit un peu plus de vingt ans plus tard, je suis retour-

sion mongole du XIIIe siècle. Les occupants s’établirent dans la région et y

née sur les lieux avec l’équipe de la Rubrique spéciale de Koreana, mais

introduisirent les alcools très forts qu’ils avaient rapportés de leurs incur-

la petite distillerie artisanale avait cédé la place à une entreprise pros-

sions au Moyen-Orient.

père dirigée par le fils et la bru de cette dame. Celle-ci est aujourd’hui une

Paradoxalement, la rubrique spéciale de ce numéro de Koreana ne pour-

frêle nonagénaire, mais elle dégage encore l’aura de la maîtresse femme

ra figurer dans sa version en langue arabe pour éviter d’aller à l’encontre

qui menait de front son travail et l’engagement dans la cause du féminis-

du principe d’abstinence préconisé par la religion musulmane en matière

me ou de l’action sociale au niveau local.

d’alcool. La consommation de cette boisson faisant partie intégrante du

Elle s’est vu octroyer le titre de « trésor humain » par les pouvoirs publics,

mode de vie coréen, la couverture se devait de refléter la réalité. Nous

mais veille avec toujours autant de rigueur au bon déroulement de la pro-

avons donc l’espoir que nos lecteurs sauront comprendre et accepter ce

duction pour que sa marque très appréciée conserve la qualité éprouvée

choix au nom de la diversité culturelle et indépendamment des différen-

qui fait sa réputation. À la distillerie, est maintenant annexé un musée où

ces qui peuvent exister dans les façons de penser.

sont présentés différents procédés traditionnels dans ce domaine, ainsi que dans la préparation de spécialités gastronomiques. Le visiteur ne

Choi Jung-hwa Rédactrice en chef


Rubrique spéciale Le soju, alcool fin et tout en nuances

04 08 14 18 22

Rubrique spéciale 1

Méditations d’un poète à propos du soju

Lee Chang-guy

Rubrique spéciale 2

L’alcool distillé le plus vendu au monde

Ye Jong-suk

Rubrique spéciale 3

Le soju et moi

4

Ben Jackson

Rubrique spéciale 4

La consommation d’alcool en Corée : ses causes et son ampleur

Cho Surng-gie

Rubrique spéciale 5

Les délicieux petits plats servis avec le soju

Ye Jong-suk

8 38

26 34

Chronique artistique

Silla, royaume d’or coréen

Soyoung Lee

Architecture moderne

L’Ambassade de France à Séoul : une élégante toiture alliant les styles oriental et occidental

Kim Chung-dong

29

38

34

Livres et CD Charles La Shure

Ma Corée : 40 ans sans chapeau en crin de cheval Toute une vie au contact de la littérature coréenne

Le Festival du film de 29 secondes Une fête du cinéma encourageant à la participation, à l’ouverture et au partage tout au long de l’année

La croissance d’une ombre

Des détails anodins qui plongent dans la vérité

42 44 44 52

50 54 60

Koreana ı Hiver 2013

Regard extÉrieur

Diplomatie d’influence et années culturelles croisées 2015-2016

Véra ANTONOFF

Divertissement

Avec Snowpiercer, Le Transperceneige , Bong Joon-ho fait ses premiers pas à Hollywood

Kim Young-jin

Délices culinaires

Le hwangtae , un aliment aussi délicieux que riche en protéines grâce au vent, à la neige et au soleil Ye Jong-suk Mode de vie

L’économie de partage, une nouvelle conception de la propriété

Lee Jin-joo

Aperçu de la littérature coréenne

Un rappel au mystère de la vie Kang Ji-hee Un vaisselier en bois de rose Lee Hyun-su

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Rubrique spéciale 1 Le soju , alcool fin et tout en nuances

Méditations d’un poète à propos du soju Dans la Corée d’aujourd’hui, l’alcool semble gommer les différences sociales car le soju y

est unanimement apprécié. Dans l’inconscient collectif, cette boisson est associée à des

images d’ouvriers construisant avec entrain la Corée moderne. Elle se consomme maintenant lors de dîners entre collègues.

Lee Chang-guy Poète et critique littéraire

Les lumières vives des gargotes ambulantes attirent les passants.

P

ar une belle journée de l’été 1976 où les feux du soleil cédaient la place à une douce lumière automnale tandis que je lisais le roman-feuilleton d’un journal, allongé sur le sol, l’idée m’est soudain venue que l’homme vit peut-être sans se poser de questions. J’avais toujours pensé qu’à l’âge adulte, on se doit de conna tre la vie et de savoir comment la mener au mieux. Cette soudaine prise de conscience m’a tellement bouleversé que je me suis senti en même temps épuisé et assoiffé. J’étais alors en classe de première. À cette oppressante angoisse existentielle allait succéder peu de temps après l’enthousiasme salutaire que j’allais éprouver lors d’un cours de composition littéraire. Ce jour-là, le professeur a écrit au tableau

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le texte d’un poème qui ne se trouvait pas dans notre manuel : « Jeune poète, toussons / Toussons sur la neige ; / La neige pour témoin / Soyons à l’aise, à l’aise / et toussons ». C’est ce poème de Kim Su-yeong intitulé « Neige » qui, le premier, a mis mon cœur en émoi à cette sombre époque où je ne savais plus à quel saint me vouer. Puis il y a eu ce poème que j’ai entendu à la radio, une nuit où je ne trouvais pas le sommeil, et qui a ravivé le souvenir d’un romantisme cru un temps oublié. C’était « Le cheval de bois et la dame » de Park In-hwan, qui commence par ces mots : « Je bois un verre d’alcool », puis dit : « De la bouteille tombe une étoile. / L’étoile au cœur brisé vole en éclats dans mon cœur ». Dès lors, en suivant la voie tracée par ce poète, Arts e t cu l tu re d e Co ré e


j’ai cherché éperdument l’évasion dans l’alcool et la poésie.   Mon soju L’alcool me fait un peu penser aux battements puissants d’un tambour annonçant l’arrivée d’un guerrier qui vient à son tour combattre ce vieux monde fatigué, à une déclaration de guerre ouverte à tout ce qui menace l’humanité mais que celle-ci n’a jamais affronté et à la lutte menée par le pur adolescent que j’étais pour se libérer. Dans ce rituel, le « vin de l’autel » était un soju à vingt-cinq degrés dont la bouteille verte avait une étiquette représentant un crapaud. Il est entré en moi avec un visage sensuel, comique, bizarre, fantastique, dérangeant, asocial et révolutionnaire. Puis un jour, j’ai osé en engloutir une bouteille de 360 ml d’un seul trait. Pour être un homme digne de ce nom. En m’exprimant dans un langage poétique abscons, je me suis fait peu à peu des adeptes. Notre rituel commençait au lever du jour pour s’achever à la nuit tombée. Nos rencontres se faisant plus fréquentes, on s’y est joint en plus grand nombre. Elles portaient désormais le nom de « Symposiums de Platon ». Les mécréants n’allaient pas tarder à contre-attaquer. Nous avons tous été exclus du lycée pour avoir commis l’acte honteux de boire dans ses locaux, après quoi, il nous a fallu subir le châtiment corporel infligé par ceux qui nous «aimaient bien». Cela ne nous a pas empêchés, l’hiver suivant, de réunir le peu d’argent que nous avions pour organiser dans une salle municipale une grande exposition de poèmes illustrés clamant notre volonté résolue d’embrasser le monde. Quand elle a pris fin, j’ai pourtant déclaré que j’y renonçais et me suis enfui, abandonnant ma bien-aimée gantée de moufles à la gare routière. Le 26 octobre 1979, jour de l’assassinat du président Park Chung-hee, je me trouvais dans la chambre minable d’un ami, le corps et l’esprit en pleine confusion. J’ai eu bien du mal à sortir de cet état par moimême, cet hiver-là, pour partir sous les drapeaux, et c’est une part de rêve qui a disparu à jamais de mon être.   Le soju de mon père Mon père est né dans la province aujourd’hui nordcoréenne de Hwanghae où il a laissé sa famille pour passer au Sud. Maintenant âgé de quatre-vingt-neuf ans, il aime toujours autant le soju et exige qu’on lui en serve au repas quand il se sent d’attaque. Est-ce parce qu’on ne lui a jamais appris à boire petit à petit qu’il a Koreana ı Hiver 2013

pour habitude de vider son verre d’un trait et à grand bruit, ce qui ne manque pas de m’agacer quand nous trinquons ensemble, les jours de fête. Dès que je pose mon verre demi-plein, il me tance vertement : « Un verre de soju ne fait même pas une gorgée, alors pourquoi ne pas le finir ? ». Papa a beau être gros buveur et ancien réfugié, on aurait tort de croire qu’il a coutume de noyer son chagrin dans l’alcool au souvenir de sa famille restée au Nord. Sans affirmer qu’il ne lui est jamais arrivé de le faire, ce n’est que dans les années soixante-dix qu’il a pris goût au soju. Il tenait un garage où travaillaient quelques mécaniciens et quand son affaire a commencé à péricliter, il s’est mis à boire toujours plus. Aujourd’hui encore, il reste convaincu qu’il n’a pas eu de chance, mais pour ma part, je pense qu’avec les progrès techniques, l’automobile était devenue un secteur de pointe faisant appel à des spécialistes de haut niveau ayant fait des études dans chacun des domaines concernés. L’époque de l’homme de métier habile et patient était révolue et cédait la place à celle de l’ingénieur formé aux technologies ultra-modernes. Quand il était pris de boisson, papa nous faisait tous venir pour nous faire entendre ses litanies sur l’avenir du pays et les règles du savoir-vivre.   Les soldats-ouvriers qui marchaient au soju C’est dans les années soixante-dix que s’est véritablement amorcé l’essor industriel qui allait faire d’un pays comptant parmi les plus pauvres de la planète, au lendemain de la Guerre de Corée, la huitième puissance commerciale mondiale qu’il est aujourd’hui. Les rôles principaux y étaient tenus par la jeune élite, qui dans les temps difficiles de l’après-guerre, était animée d’un véritable amour des études qui lui a permis de les poursuivre avec succès à l’université, alors qu’en réalité, le pays tirait sa vraie force des jeunes gens modestes qui s’en allaient en grand nombre se faire embaucher dans les grandes villes. La productivité de leur travail, soit dit en passant mal rémunéré, a constitué le plus grand facteur de compétitivité de la Corée dans son industrialisation réussie.  En rentrant du travail, le verre d’alcool qu’ils buvaient leur faisait oublier fatigue et mal du pays. Tout comme les ouvriers anglais qui firent la Révolution industrielle préféraient l’eau-de-vie au vin ou à la bière, ceux de Corée appréciaient beaucoup plus le soju que le makgeolli, tant pour ses vertus apéritives que pour l’ivresse rapide que leur procuraient trois verres. Cette boisson plutôt amère, mais à l’arrière-goût sucré,

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suffisait amplement à chasser le dégoût de la vie et à apporter le réconfort par une légère griserie, ce qui répondait donc parfaitement aux besoins d’alors.

Une source d’optimisme et de solidarité La manière dont quelqu’un se comporte lorsqu’il a bu ne varie guère d’un pays ou d’une époque à l’autre, mais s’il fallait résumer ce qui fait la particularité de la consommation d’alcool en Corée, je dirais que c’est la primauté qui est donnée à l’ivresse plutôt qu’à la tempérance. Quand on boit, c’est « jusqu’au bout » et pas « avec modération », un parti pris qui, curieusement, ne procède pas d’une volonté d’évasion ou d’un esprit défaitiste, mais au contraire d’un optimisme empreint de dignité. Les piliers de bar d’autrefois devaient avoir pour devise le dicton selon lequel « Certains jours, il fait soleil jusque dans un trou de souris » ou la chanson qui dit qu’ « Un jour, dans la vie, le soleil brillera ». Poussés à boire par la misère, ils ne mettaient pas le genou en terre car ils se disaient que cela ne durerait pas et que leur tour viendrait d’être riches. Pour ces hommes qui passaient pour des ratés, le soju avait quelque chose de réconfortant, comme s’il leur donnait une petite tape amicale sur l’épaule. Rares sont les buveurs solitaires en Corée car on se livre avec passion à cette activité, comme pour se prouver à soi-même que l’alcool favorise l’esprit collectif et la solidarité, d’où la tradition des d ners entre collègues après le travail. Alors, celui ou celle qui fuirait ces occasions de rencontre, lesquelles ne sont à vrai dire que des beuveries, s’exposerait à être soupçonné de se désolidariser des autres. D’autant qu’après ces réjouissances bruyantes, on a tout oublié dès le lendemain matin. Si on peut souligner le côté peu fructueux, voire dispendieux de telles pratiques, qui voient les gens consommer dans deux, voire trois débits de boisson différents dans une même soirée sans se soucier de l’heure tardive, il n’en reste pas moins qu’elles participent du maintien d’une sorte de culture d’entreprise favorisant l’effort de productivité nécessaire à la poursuite de l’industrialisation.  

À travailleur différent, soju différent L’expression « métamorphose du soju » est apparue dans la presse en 1995, quand le PIB coréen a atteint la barre des dix mille dollars par habitant. Cette transformation portait principalement sur le degré d’alcool. En 1998, celui du soju est passé à 23°, en termes de titre alcoométrique volumique (TAV), et par la suite n’a fait que poursuivre sa baisse pour atteindre 22° en 2001 et 21° en 2004, le chiffre actuel étant le plus souvent de 19°. Ce contenu moins fort a aussi pour conséquence de supprimer la mauvaise haleine caractéristique des buveurs. On a coutume de dire que l’adoption de ce « soju doux » répond aux préoccupations actuelles en matière de santé et aux goûts d’une clientèle plus jeune et féminine, comme en témoigne la création à leur intention de nombreuses boissons prémélangées qui associent le soju à différents jus de fruits. Pour ma part, je pense que ce changement réside surtout dans l’évolution de la nature du travail et de certains de ses aspects. Le dépassement du cap des dix mille dollars de PIB a sonné l’heure de la fin du travail manuel tel qu’il se concevait dans les industries traditionnelles, à savoir l’exécution rapide et consciencieuse de tâches visant à atteindre un objectif donné. À l’aube de l’ère de l’information qui y a succédé, celle-ci a été perçue comme un moyen de s’affranchir de travaux pénibles rémunérés par le salariat. Désormais, on croit pouvoir choisir soi-même son métier en fonction de ses aptitudes et être récompensé de ses talents par un certain statut social qui procurera le bonheur. Pour ce faire, il faut s’attendre à devoir constamment faire ses preuves en concurrence avec les autres, sous peine d’être remplacé en cas d’échec. Il va de soi que le plaisir avant tout et la liberté de ne rien faire n’ont plus leur place dans une telle perspective, le temps qui n’est pas consacré au travail cessant d’être libre, car devant être consacré au perfectionnement de ses compétences. Dans ce contexte, le soju a pris une valeur d’emblème. Peu à peu, il s’est éloigné de la fonction première de l’alcool, qui est de s’enivrer, pour représen-

Rares sont les buveurs solitaires en Corée, car on se livre avec passion à cette activité, comme pour se prouver à soi-même que l’alcool favorise l’esprit collectif et la solidarité, d’où la tradition des dîners entre collègues après le travail. 6

Arts e t cu l tu re d e Co ré e


Des buveurs trinquent en se souhaitant tout ce qu’il y a de mieux et s’encouragent peut-être ainsi à consommer davantage.

ter par synecdoque les boissons censées faciliter les relations en libérant le langage, outre qu’elles stimulent l’appétit. C’est un peu comme dans l’automobile, où les véhicules sont toujours plus dépourvus de leur caractéristique fondamentale de vitesse pour mettre l’accent sur la sécurité et sur les signes extérieurs de richesse. Pour sacrifier à la coutume de trinquer entre choquant les verres, point n’est besoin de boissons fortes, d’autant que celles-ci peuvent rendre plus difficile la compétition du lendemain. En fin de compte, le message de cette génération est : « Si l’on ne peut pas éviter de le faire, il faut le faire de bonne grâce ! » À cet égard, le soju conditionné en petits paquets n’est pas, à mes yeux, un produit fort destiné à être consommé lors de déplacements, mais une sorte de souvenir qui nous ramène à un lointain passé. Dans son poème intitulé « L’aube du travail », le poète d’extrême-gauche Park No-hae écrivait ainsi : « Après un travail nocturne pareil à une guerre… on verse du soju froid sur notre torse cuisant, à l’aube / Pour notre amour, notre Koreana ı Hiver 2013

fureur / notre espoir et notre solidarité qui respirent et grandissent / dans notre sang, notre sueur et nos larmes  solides ».  « La fête est finie. / L’alcool est bu et, l’un après l’autre, on sort son portefeuille, et lui aussi est parti. / Chacun paie sa facture et met ses chaussures / mais je sais vaguement. / Que quelqu’un restera, seul jusqu’à la fin, / rangera la table à la place de l’hôte, / et versera de chaudes larmes, en se souvenant de tout » – Choe Yeong-mi, « Trente ans, la fête est terminée ».  C’est ainsi que j’ai passé mes plus belles années à verser du soju sur ma soif inextinguible et sur mon cœur meurtri, cherchant un exutoire aux passions de ma jeunesse. Sur la scène où le décor est planté, résonnent les étranges slogans de la mondialisation. Un jour, les jeunes d’aujourd’hui se souviendront eux aussi avec nostalgie des jours où, loin de la maison, ils travaillaient, aimaient, rêvaient et faisaient agréablement tinter leurs verres de soju les uns contre les autres.

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3 1-3 Kim Yeun-bak a été initié à la fabrication du soju par sa mère, Cho Ok-hwa, dont la production a reçu l’appellation Andong octroyée par l’État. En compagnie de son épouse Bae Kyung-hwa, qui la perpétuera à son tour, il prépare le nuruk , ce malt responsable de la fermentation de l’alcool. Après avoir mouillé d’eau les grains de blé secs concassés, on brasse le tout à la main. On place ensuite ce mélange sur une pièce de ramie fixée à un support circulaire (2), on le recouvre de deux épaisseurs de tissu et on le comprime en y marchant dessus (3). 4 Après avoir retiré le riz de l’autocuiseur, on le laisse refroidir à l’abri de la lumière sur une couche de paille, on l’additionne de malt broyé et d’eau et on fait fermenter l’ensemble dans un pot pour obtenir la « pâte » destinée à être distillée (cidessous). 5 Cette pâte fermentée cuit alors dans un chaudron surmonté d’un alambic et d’un refroidisseur, et lorsqu’elle arrive à ébullition, le soju distillé s’écoule par le tuyau placé au-dessous (à droite).

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Rubrique spéciale 2 Le soju , alcool fin et tout en nuances

L’alcool distillé le plus vendu au monde Qu’a donc de particulier cette petite bouteille verte que les Coréens aiment tant pour être de tous les repas, pique-niques et rencontres en tout genre ou presque, et que l’on emporte même en voyage ? Ye Jong-suk Journaliste culinaire et professeur de marketing à l’Université Hanyang | Ahn Hong-beom Photographe

L’

an passé, ce sont 3,4 milliards de bouteilles de soju de 360 millilitres que les Coréens ont ingurgitées, soit une quantité moyenne par adulte de 88,4 bouteilles par an et 7,4 bouteilles par mois. Sachant que cette population de référence comportait des non-buveurs et des buveurs occasionnels, le volume effectivement absorbé est tout à fait considérable. Lors d’une enquête récente, 65% des personnes interrogées ont déclaré penser tout de suite au soju lorsqu’elles entendaient le mot « alcool » et de fait, on peut affirmer que le succès de cette boisson n’a pas son pareil dans le pays.   Rappel historique L’histoire du soju abonde en turbulences et rebondissements. Ce n’est pas en Corée qu’elle commence, mais lors d’invasions où cette boisson venue d’ailleurs y fut introduite. Les Mongols qui, au début du XIIIe siècle, se lancèrent à la conquête de la péninsule, alors royaume de Goryeo, y apportèrent en effet cette boisson. Ces guerriers buvaient un alcool distillé particulièrement fort et inconnu de la population, mais appelé à devenir plus tard sa boisson nationale. Dans le pays, on préférait des boissons fermentées telles que le cheongju, un vin de riz raffiné, le beopju qui l’est aussi, mais subit en outre un rigoureux processus de brassage pour servir lors des libations rituelles, et le vin dit makgeolli qui est à base de riz non raffiné. Au soju coréen équivaut en Mongolie l’araki, mot qui provient lui-même de l’arabe araq désignant un alcool distillé. Ses racines se trouvent donc en Arabie, d’où il fut introduit en Mongolie et en Mandchourie, puis finalement en Corée. Selon des documents anciens, Gengis Khan en personne, à son retour des guerres de conquête de l’Empire Khwarezmien, rapporta cet araq que son petit-fils Kublai Khan, premier empereur de la dynastie des Yuan, allait emporter en Corée quand il se lancerait à l’assaut du Japon. En quelque sorte, c’est donc par les armes que le soju s’est imposé sur le sol coréen. Cette hypothèse est corroborée par la présence d’anciens campements mongols près des villes de Kaesong [Gaeseong] et d’Andong, ainsi que sur l’ le de Jeju, toutes trois réputées pour leur production traditionnelle. Les Mongols partirent, mais leur boisson resta et fut même très prisée des nobles de l’époque. Les céréales qui la composaient en faisaient une denrée rare et donc réservée à la haute société. Sa consommation atteignit de tels sommets que dans le Goryeosa, un ouvrage consacré à l’histoire de Goryeo, il est dit ce qui suit à propos d’un décret proclamé par le roi U en l’an 1375 : « La population ignore la rigueur et dilapide ses biens en soju, soie, or, jade et aliments, de sorte que ces choses seront désormais strictement prohibées ». Ces dispositions ne durent pas être d’un grand effet, Koreana ı Hiver 2013

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à en juger par le passage suivant de l’ouvrage intitulé Goryeosa jeoryo (Fondements historiques de Goryeo) : « Le général Kim Jin, ayant sombré dans le soju, a failli à son devoir en conviant tous les courtisans et officiers placés sous son commandement à des beuveries qui duraient nuit et jour, au point que ses troupes sont surnommées « bandes d’ivrognes ». » Il semble que ce goût un peu trop prononcé pour le soju se soit manifesté jusque sous le royaume de Joseon. Les Annales du roi Seongjong (r. 1469-1494) font mention du conseil que prodigua au souverain le censeur-général Jo Hyo-dong : « Sous le règne du roi Sejong, les nobles ne consommaient que rarement du soju, tandis qu’aujourd’hui tout le monde en boit, même lors des fêtes ordinaires, et il en résulte un gaspillage énorme. Je prie donc Sa Majesté de mettre fin à de tels excès ». Cette même boisson était aussi employée en médecine, comme en témoignent Les Annales du roi Danjong (r. 1452-1455) en rapportant qu’elle fut administrée à titre curatif à un jeune roi souffrant. Quant au Jibong yuseol (Considérations sur l’époque), il indiquait au XVIIe siècle, sous la plume de Yi Su-gwang : « Le soju se prêtant à un usage médicinal, il ne se boit pas en grande quantité mais dans de petits verres, de sorte que l’expression « verre à soju » en est venue à désigner de manière générale tout verre de petites dimensions. »   Un soju traditionnel durement éprouvé  Sous la monarchie de Joseon, il était courant de fabriquer chez soi l’alcool destiné à sa consommation propre et à cet effet, nombre d’ouvrages expliquaient comment procéder à sa distillation. Les recettes variant d’une région à l’autre, ce soju du peuple se déclinait en d’innombrables variantes comme le gamhongno , le jungnyeokgo ou le iganggo, qui se différenciaient respectivement par leur goût de grémil, de bambou grillé, et de poire et gingembre, tandis que le samhaesoju avait la particularité d’être à base de riz gluant. Quand la première des lois relatives aux taxes sur les al­cools fut votée en 1909, la Corée était déjà de facto un protectorat du Japon et sept ans plus tard, le Gouvernement général japonais promulgua un décret qui taxait plus lourdement encore la consommation d’alcool, avec pour double objectif de mettre fin à la distillation familiale et de réduire à néant une production industrielle faisant surtout appel à des capitaux locaux. En mettant en place tout un dispositif pour exploiter sa colonie autant que faire se pouvait, le Japon étrangla la production traditionnelle des régions pour en prendre le contrôle financier.  Entre 1916 et 1933, le nombre de producteurs passa de plus de vingt-huit mille à quatre cent trente. Puis ce fut au tour de la production familiale de dispara tre, suite à l’abolition du permis de brassage et distillation à usage domestique en 1934. Pour le Gouvernement général, les recettes issues du prélèvement de la taxe sur les alcools allaient s’accro tre sensiblement et en 1918, être multipliées par douze par rapport au montant engrangé neuf ans auparavant. Pour l’exercice 1933, ces prélèvements représentaient 33% de tous les impôts perçus sur le territoire. Dans ce contexte, la distillation traditionnelle du soju au malt à l’aide d’alambics de conception spécifiquement coréenne allait peu à peu céder la place à des procédés japonais faisant usage de cuves autoclaves et de levure noire. Durement éprouvé mais survivant tant bien que mal, le soju distillé de type traditionnel allait être confronté à la pire crise de son histoire en 1965. Cette année-là, l’État coréen, soucieux de disposer de réserves suffisantes, allait adopter une loi sur la gestion des céréales qui interdisait leur utilisation pour la fabrication d’alcool et allait sonner le glas de la distillation traditionnelle du soju à base de riz. Celui-ci allait se voir supplanté, dans les verres des buveurs coréens, par une boisson d’un genre nouveau issue de la production de série par dilution avec un alcool distillé plus fort à base de

Après avoir connu bien des péripéties, le soju distillé que l’on produisait à partir de riz appartient aujourd’hui au passé. Sous la forme diluée qui lui a succédé, il ne jouit certes pas d’une image de qualité, mais son bas prix et sa saveur particulière ont tôt fait de séduire les consommateurs. 10

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1 1 Contrôle final à l’unité de production Jinro d’Icheon, dans la province de Gyeonggi. Quatre millions et demi de bouteilles sortent chaque jour de cette seule usine, ce qui représente environ 60 % de la production totale de cette entreprise. 2 Dans cette salle de la distillerie d’Icheon, Jinro expose des spécimens de toute la gamme de soju qu’elle propose depuis quatre-vingts ans. Sur le support en bois situé à l’avant, se trouve la bouteille marron du produit d’origine, qui date de 1924. 2

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1-5 Le leegangju est un spiritueux distillé dans le respect des traditions. Après avoir fait tremper poires, gingembre, cannelle et curcuma, on laisse reposer ce mélange trois mois, puis on le passe au tamis recouvert de papier de mûrier traditionnel. On voit ici Cho Jeonghyeong, reconnu par l’État en tant que producteur de cette boisson d’appellation Jeonju, du nom d’une ville de la province du Jeolla du Nord.

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pommes de terre, mélasse, tapioca et autres denrées alimentaires. Les années suivantes allaient voir se multiplier rapidement les entreprises produisant du soju dilué et en 1973, l’État allait imposer un moratoire limitant celles-ci à une seule par province, de sorte qu’il n’en reste plus aujourd’hui que dix sur l’ensemble du territoire. Cette mesure a aussi eu pour conséquence d’inciter chaque région à se doter d’appellations d’origine. Sous sa forme diluée, le soju ne jouit certes pas d’une image de qualité, mais son bas prix et sa saveur particulière ont tôt fait de séduire les consommateurs.

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Le numéro un des ventes mondiales  L’histoire du soju dilué a été marquée par plusieurs baisses successives de son degré d’alcool. Dans les années soixante, où il commençait à se populariser, son titre alcoométrique volumique (TAV) ou degré alcoolique était de 30°, mais il est passé à 25° en 1973, après quoi il s’est maintenu à ce niveau constant pendant un quart de siècle. À la fin des années quatre-vingt-dix, sous l’influence de nouvelles tendances mondiales privilégiant les impératifs de santé et les boissons faiblement alcoolisées, un soju de 23° a fait son apparition et poussé les producteurs régionaux à proposer des boissons toujours moins fortes. Les nouvelles baisses qui se sont ensuivies ont fait passer le TAV à 22°, puis à 21°, et enfin en-dessous du seuil fatidique des 20°, des produits à 15,5° apparaissant même sur les rayons des magasins. Ce nouveau soju a tant perdu de sa force que ses ancêtres ne reconna traient pas l’un des leurs en ce breuvage. Par la suite, un produit légèrement plus fort a été commercialisé à l’intention des amateurs de boissons contenant plus d’alcool, mais celles qui en ont moins devraient continuer à dominer le marché. Avec leur essor, on assiste en outre à l’apparition d’une clientèle féminine et de marques commerciales aux noms plus raffinés qui lui sont destinées. Ils s’opposent à ceux des produits d’origine, plus obscurs et vieillots par leur sens et leur inscription en caractères chinois, à l’instar des Jinro («  Véritable rosée »), Gyeongwol (« Clair de lune ») et Muhak (« Grue qui danse »). En 1998, le premier a d’ailleurs disparu au profit de « Chamisul », qui n’est autre que sa traduction en coréen. Devant cette conversion réussie, la concurrence a suivi la même voie en adoptant des noms tels que Cheoeum Cheoreom (« Comme la première fois ») et Joeunday (« Quel beau jour ! »). Dans la mesure où le soju est la boisson nationale, sa composition fait débat parmi les consommateurs. Ses inconditionnels apprécient souvent en lui une saveur qu’ils qualifient de « sucrée » pour des raisons évidentes, puisqu’il contient des édulcorants artificiels. D’aucuns soulignent par contre l’existence d’effets secondaires produits par ces substances, notamment la saccharine, l’aspartame et le stévioside, ce à quoi les distillateurs répondent qu’elles ne nuisent pas à la santé et sont présentes dans beaucoup d’autres produits. Certains consommateurs ne voulant rien entendre, l’industrie agro-alimentaire sera amenée à apporter un jour ou l’autre une solution à ce problème. Après bien des déboires, le soju a enfin retrouvé la place qui est la sienne dans le mode de vie coréen. Comme autrefois, il peut à nouveau être fait de riz et distillé, ce qui redore le blason de boissons traditionnelles mythiques, sans pouvoir toutefois inverser les tendances en matière de goûts, les consommateurs étant par trop habitués à un produit dilué aussi bon marché que savoureux. Selon les chiffres publiés par la revue professionnelle Drinks International pour l’année 2011, Chamisul se classait au premier rang mondial dans la catégorie des spiritueux par son chiffre d’affaires, Cheoeum Cheoreom arrivant en troisième position. Aujourd’hui, le soju est donc non seulement un élément à part entière du quotidien des Coréens, mais aussi une boisson connue dans le monde entier.

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Rubrique spéciale 3 Le soju , alcool fin et tout en nuances

Le soju et moi Pas plus que je me rappelle le jour de ma naissance et le premier cri que j’ai poussé, je n’ai pas le moindre souvenir de mon premier verre de soju . J’ai oublié où et avec qui je me trouvais, si j’ai bu peu à peu, avec hésitation, ou d’un seul coup, de quoi je parlais et ce que je mangeais avec les autres. Je ne sais même plus comment je suis rentré chez moi, comme d’ailleurs toutes les autres fois qui ont suivi.

Ben Jackson Rédacteur indépendant | Ahn Hong-beom Photographe

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e dois avoir découvert le soju en voyageant pour la première fois en Corée, sac au dos et plein d’enthousiasme, mais ignorant tout du pays. C’était certainement autour d’un samgyeopsal, cette spécialité à base de lard qu’adorent les Coréens, et tandis qu’on nous servait, la viande devait grésiller sur la plaque brûlante. C’était une boisson incolore, sans saveur ni odeur particulières, un rien plus forte que le vin occidental, avec ses dix-neuf degrés d’alcool, mais bien moins que le whisky ou le baijiu chinois. Au fur et à mesure que je vidais mon petit verre, je sentais le liquide me passer sans brûler dans la gorge, puis descendre tout en douceur dans mon estomac vide.

Premiers contacts Par la suite, j’allais avoir l’occasion de goûter à bien des variantes de cette boisson, que ce soit sous sa forme la plus à la mode, prémélangée à des jus de fruits tels que la poire ou le raisin, ou sous d’autres plus inquiétantes, en association avec des alcools a priori peu adaptés, mais destinés à rendre le cocktail plus fort à défaut d’agrémenter son goût. Par contre, j’ai retrouvé toujours et partout cette même petite bouteille vert émeraude et le petit verre transparent qui va avec, car ils n’ont, eux, rien d’une mode passagère. Le soju est indiscutablement très apprécié des Coréens comme des Coréennes, des jeunes comme des moins jeunes, car tous en font une importante consommation, de sorte qu’il constitue bel et bien la boisson nationale.  L’existence de règles de bienséance en matière de boisson n’échappe pas à l’étranger que je suis, comme aux autres. Il est exclu de se servir soi-même et l’on doit au contraire remplir le verre de son voisin dès qu’il est vide, en tenant la bouteille à deux mains s’il s’agit d’une personne plus âgée, tout comme on le fait quand on est soi-même servi par autrui. Le langage du corps a aussi son importance et quand on commence ou termine un verre, par exemple, il convient de se dissimuler au regard d’un voisin plus âgé en tournant le haut du corps du côté opposé à ce convive. L’étranger qui met en application ces principes suscite pourtant une surprise amusée, alors certains affirment qu’il ne faut pas forcément s’y plier et j’agis moi-même selon les circonstances. Les règles de base Il m’a fallu plusieurs années pour conna tre l’usage en matière de consommation de soju, notamment le fait qu’il faut porter son verre à ses lèvres dès qu’il a été servi par autrui, même si l’on n’a pas envie de boire tout de suite, ou que l’on doit le tenir légèrement incliné pendant qu’une personne plus âgée le remplit, alors qu’on pourrait croire qu’il faut au contraire le relever. Si j’ai mis aussi longtemps à découvrir ces règles de bienséance, c’est tout bonnement que les Coréens ne tiennent pas à leur respect au point de rappeler à l’ordre ceux qui ne s’y conforment pas. En un mot, celui qui les observe est certes bien considéré, mais dans le cas contraire, personne ne se formalise. Avec le temps, j’ai fini par m’habituer aux sensations visuelles, auditives et gustatives associées à la présence de la petite bouteille et du verre de soju, mais aussi à l’effet nauséeux bien particulier qu’a cette boisson si on en abuse, à l’impression que tout tournoie en position allongée, comme si on se trouvait sur les

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À ceux qui recherchent une boisson plus forte que celle des célèbres petites bouteilles vertes, on conseillera de goûter au Hwayo, qui est conditionné en bouteille transparente (25 TAV) ou noire et fait selon le cas 25 ou 41 degrés.

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pales d’un hélicoptère. Je connais bien aussi ces lendemains de beuverie où on se sent tout le temps en lévitation à quelques centimètres du sol, même après avoir surmonté le besoin de continuer à boire.

Stupeur éthylique et « trou noir » Bien peu nieraient que le soju est avant tout une boisson fonctionnelle, non l’une de celles qui se savourent à petites gorgées, car il a surtout le pouvoir de permettre de se laisser aller, voire de s’affranchir complètement de tout le maillage serré des contraintes, censures et obligations sociales dont est prisonnier l’individu lorsqu’il est lucide et qui a permis à la collectivité de réaliser le développement économique. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si c’est dans les fameux chaebol que l’on boit le plus et le plus souvent, alors que la discipline et le respect de la hiérarchie y sont plus forts qu’ailleurs, hormis dans l’armée.  N’ayant jamais travaillé dans ces conglomérats où on s’amuse tous ensemble comme des petits fous après avoir travaillé dur, je ne prétends pas conna tre la réalité de ces célèbres grandes beuveries entre collègues. En revanche, il m’est souvent arrivé d’abuser du soju pour me défouler sans la moindre inhibition, ce qui ne s’est pas fait à sens unique car cette boisson a aussi abusé de moi. Sans crier gare, nous sommes tous deux passés par des phases transitoires de détente progressive, de grande exaltation, de manque de discernement, d’insomnie et d’amnésie.  Dans une soirée bien arrosée, un certain cap est franchi quand tous les présents en sont à deux ou trois verres de soju. Une fois disparus timidité et mines compassées, tout le monde y va de son bon mot et s’esclaffe en entendant ceux des autres. Quelques verres de plus, et voilà que l’on a le visage rougi. Cette sensation de chaleur est des plus appréciées en hiver, mais dans l’humidité oppressante de l’été, chaque gorgée de soju promet de difficiles lendemains où l’on se sentira la gorge sèche. 

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Un verre succédant à l’autre, les petites bouteilles vertes dont ils sont issus encombrent la table et les buveurs prennent leurs aises en s’adossant au mur ou en allongeant les jambes sous la table basse à laquelle on s’assied en tailleur. Plus le soju fait sentir ses effets, plus on se met à dire des bêtises. Encore quelques verres et on écrit des SMS sans queue ni tête que l’on regrettera le lendemain en se sentant gêné, tant il est vrai que soju et smartphone ne font pas bon ménage ! Je suis aussi passé par là et il m’a fallu m’en expliquer et implorer le pardon pour me tirer de situations épineuses.  Je conterais bien quelques anecdotes me concernant à ce sujet, mais le problème est que je bois au point de perdre tout sens de la mesure et que j’oublie par la suite tout ce qui s’est passé. J’en suis moi-même effaré, à l’idée de ne plus savoir ce que j’ai bien pu faire entre une heure et six heures du matin ou de onze heures du soir à huit heures le lendemain. En médecine légale, tout un ensemble de techniques permettent de le retrouver dans les grandes lignes, les enregistrements téléphoniques et lieux de réveil apportant aussi des repères, mais de grandes zones d’ombre subsistent et cela vaut peut-être mieux ainsi !  Un tel comportement est à rattacher à mon rapport particulier à la consommation de soju. De prime abord, celle-ci peut sembler une pratique spécifiquement coréenne, mais elle produit les mêmes effets que celle de tous les alcools du monde, pour le meilleur et pour le pire. Enfin, il convient de signaler l’existence de rumeurs sans fondement et idées fausses concernant cette boisson. Il se dit notamment que l’État a délibérément maintenu de bas prix pendant les années de dictature militaire, que les fabricants ont utilisé des épluchures de pommes de terre de récupération quand la rareté du riz interdisait la production d’alcool et qu’ils ont abaissé le degré d’alcool d’année en année pour attirer une clientèle de femmes. Certaines de ces affirmations ne sont qu’une déformation des faits, mais d’autres semblent purement et simplement absurdes. 

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Alcool à bon marché, le soju est de toutes les soirées bien arrosées.

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De prime abord, la consommation de soju peut sembler une pratique spécifiquement coréenne, mais elle produit les mêmes effets que celle de tous les alcools du monde, pour le meilleur et pour le pire. Des variétés de première qualité Ce soju qui m’a ainsi fait conna tre tant de choses n’était en fait qu’un produit de qualité tout à fait ordinaire tel qu’il se consomme tous les jours par millions de bouteilles. Il en existe aussi plusieurs variantes régionales qui contiennent dix-neuf ou vingt degrés d’alcool et se différencient par une saveur particulière, mais sont invariablement conditionnées dans cette petite bouteille verte que seule distingue l’étiquette. À Séoul, le produit le plus répandu se nomme « Chamisul », c’est-à-dire « rosée veritable », et il est fabriqué par Jinro, le géant du secteur.  Lors d’une série de visites d’usines et de distilleries coréennes que j’ai effectuées il y a peu, j’ai eu l’occasion de me rendre à l’établissement d’Icheon où cette entreprise produit quatre millions et demi de bouteilles par jour. J’y ai assisté à un spectacle impressionnant d’automatisation, un ballet parfaitement réglé entre réservoirs d’acier, tuyaux et flot de bouteilles vertes. Ayant trop bu ce jour-là aussi, je n’en conserve malheureusement pas un bon souvenir.  Cette visite m’a quand même permis d’apprendre l’existence de trois soju beaucoup plus alcoolisés dont le premier, le Hwayo, est un produit de grande qualité à 17°, 25° ou 41° qui est vieilli en jarre traditionnelle pendant trois à six mois. Le deuxième, dit d’Andong et atteignant 45°, est issu de la fabrication et de la distillation réalisées par Cho Ok-hwa, la seule habilitée à perpétuer les procédés traditionnels de brassage dans la ville du même nom, qui se situe dans le sud-est du pays. Enfin, le soju artisanal Leegangju de Cho Jeong-hyeong, qui s’emploie à faire revivre les alcools distillés traditionnels, se caractérise par ses saveurs mêlées de poire, gingembre, curcuma, cannelle et miel. Ces produits régionaux présentent donc tous un degré d’alcool beaucoup plus élevé que celui du Chamisul. En outre, ils sont si agréablement conditionnés qu’ils conviennent davantage à des occasions, offerts en cadeau, qu’à la consommation quotidienne à laquelle sont adaptés les produits plus ordinaires.  Lors de mon périple dans tout le pays, j’ai fait des rencontres passionnantes parmi les dizaines de brasseurs et distillateurs de soju traditionnel que l’on trouve çà et là et qui, contre toute attente, se sont employés à renouer avec une production dont l’heure de gloire semblait révolue. Ce faisant, ils ont fait œuvre de découverte, d’invention et de création pour combler les grands hiatus de l’histoire par leur intuition et leur inspiration. Certains d’entre eux entendent maintenant se lancer à la conquête des marchés étrangers en tirant parti de la « vague » culturelle coréenne qui a déferlé sur de nombreux pays sous forme de musique pop, feuilletons télévisés et autres productions.  En assistant aux différentes opérations de la distillation et du brassage traditionnels du Soju d’Andong, j’ai pris conscience de tout le temps qu’il fallait pour approvisionner les buveurs, et ce, d’autant que ce riz et ce blé que l’on brasse sont aussi de précieuses denrées alimentaires ayant elles-mêmes exigé des mois entiers de travail. Les procédés de brassage et distillation sont d’ailleurs tout aussi longs et nécessitent tout autant de concentration, d’effort et de savoir-faire pour la seule production de quelques verres d’alcool. Si l’automatisation et la production de série de soju à bon marché de type Chamisul ont fait tomber ces procédés en désuétude, j’ai eu tout du moins le plaisir de constater que Coréens et Britanniques ont en commun d’avoir toujours été des buveurs invétérés. Ami ou ennemi…? Que l’on soit ou non coréen, le soju est garant de découvertes diverses. Ne dit-on pas d’ailleurs, en Corée : « Bois quand tu es heureux, quand tu es triste et quand tu t’ennuies » ? Dans mon esprit troublé par ses effets, il laisse une longue trace verte, et pourtant incolore, de souvenirs intacts qui disparaissent parfois des mois entiers pour me revenir subitement un beau jour. À la fois lubrifiant, solvant, stimulant et sédatif, il fait partie intégrante du mode de vie actuel des Coréens tout en assurant la continuité de leurs traditions. Koreana ı Hiver 2013

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Rubrique spéciale 4 Le soju , alcool fin et tout en nuances

Sur ce pictogramme, un buveur de profil a été représenté en stylisant les caractères alphabétiques du hangeul , l’alphabet coréen, qui composent le mot « sul » désignant l’alcool.

La consommation d’alcool en Corée : ses causes et son ampleur Joies et peines, stress ou félicité, tout peut être prétexte à boire un verre, puis un autre et de fil en aiguille, on se retrouve vite en état d’ivresse. Les statistiques de la consommation d’alcool en Corée en disent long sur le sujet. Cho Surng-gie Chercheur spécialiste de la consommation d’alcool ; Président de BACCHUS Korea (Boosting Alcohol Consciousness Concerning the Health of University Students)

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n Corée, le mode de consommation de l’alcool est à rattacher à un caractère national jovial et épris de liberté. D’un naturel exubérant et prompt à s’émouvoir, les gens savent aussi s’amuser. Le sens de l’hospitalité dont ils font preuve sans compter conformément à la tradition et l’idée que la boisson partagée renforce les liens d’amitié expliquent les cas d’ivresse qui se produisent en société dans certaines occasions. Pendant une cérémonie familiale consacrée à la mémoire des ancêtres, il n’est pas rare de voir un a eul passer à ses petits-enfants pourtant mineurs le verre d’alcool qui a servi aux libations rituelles. Dans un club de quartier, après l’entra nement matinal, les sportifs prennent souvent un petit déjeuner arrosé d’alcools en tout genre. De telles pratiques ont certes de quoi étonner les étrangers qui les découvrent, mais il faut savoir que l’alcool est considéré être propice au développement et à l’entretien de bonnes relations familiales et d’amitié. Aux États-Unis, l’État de Californie et celui de New York, respectivement en 1999 et 2002, ont voté une loi autorisant la vente de soju dans les restaurants qui n’ont pas le droit de vendre des spiritueux distillés et ont ainsi jugé cette boisson indissociable de la cuisine traditionnelle, notamment pour l’accompagnement de préparations telles que le bulgogi, une grillade de bœuf mariné, ou des tranches de lard grillé dites samgyeopsal.

Combien d’alcool consomme-t-on et pourquoi ? Les résultats de l’étude que j’ai effectuée en 2013, avec la collaboration du Syndicat professionnel de l’industrie de l’alcool et des spiritueux, révèlent que dans leur grande majorité (71,8%), les Coréens voient dans la consommation d’alcool une obligation de la vie en société, en particulier les hommes, qui sont 65,8% à le penser. On a aussi la surprise de constater que 32,5% des enseignants des lycées et collèges se montrent assez tolérants sur la consommation par les adolescents de boissons faiblement alcoolisées, environ 81,5% d’entre eux estimant que cela relève des libertés individuelles. Il y a encore cinquante ans de cela, dans un pays alors à vocation agricole, la boisson nationale coréenne était le makgeolli, ce vin de riz non raffiné. On en servait souvent pendant les travaux des champs pour encourager l’effort sans faire absorber plus de six degrés d’alcool. Plus tard, cette pratique allait aussi s’étendre à la production industrielle avec le soju qui est alors devenu la boisson préférée des Coréens. Au cours de la seule année 2012, la consommation nationale a atteint trente et un litres par habitant âgé de plus de quinze ans, soit quatre-vingts bouteilles par tête ! Si dans 80% des cas, elle était motivée par les impératifs de la vie en société et se faisait avec modération, sa progression quantitative était considérable dans la tranche des 20% restants. De l’avis général, le soju permet de communiquer plus facilement avec autrui et de se sentir moins stressé. Selon l’Étude sur la santé nationale réalisée en 2011 par le ministère de la Santé et du Bienêtre, 77,4% des hommes et 44,2% des femmes avaient consommé Koreana ı Hiver 2013

plus d’un verre d’alcool au cours du mois précédent. Il s’avérait en outre que la consommation masculine avait nettement baissé, contrairement à celle des femmes qui enregistrait une progression. Les personnes interrogées sur les raisons de cette pratique y citaient le plus souvent une volonté de se montrer sociables et de chasser le stress, seules 3% d’entre elles reconnaissant que c’était pour être ivres. Celles qui souffraient d’une dépendance à l’alcool représentaient 2,2% de l’échantillon, alors que leur proportion était de 4,3% il y a dix ans. En revanche, 4,4% des sondés étaient atteints de troubles liés à l’alcool et allant de l’alcoolisme à la violence, en passant par toute sorte d’accidents provoqués par l’état d’ivresse, ce qui constitue un chiffre important.

Cocktail explosif et « Verre du J-100 » Le soju de consommation courante vendu en petites bouteilles vertes de 360 ml contient dix-neuf degrés d’alcool et se présente comme un liquide transparent. Il est d’ordinaire servi dans de petits verres de 50 ml que l’on remplit à ras bord et que l’on vide souvent d’un trait, en particulier s’il s’agit du premier. Une nouvelle tendance consiste à le mélanger à de la bière, dont le nom est maekju en coréen, en vue d’obtenir un « cocktail explosif » appelé somaek. Dans les débits de boisson, les nouveaux venus en Corée risquent fort de subir l’effet détonant de cette incontournable spécialité des beuveries à la coréenne. Avant son invention, c’était surtout le whisky que l’on associait à la bière et ce mélange était bien sûr beaucoup plus fort. Malgré le faible degré d’alcool du somaek, le buveur qui n’y est pas habitué peut facilement se retrouver ivre mort s’il boit quelques verres d’affilée. Les statistiques indiquent qu’un buveur sur quatre abuse de la boisson au moins une fois par semaine, ceux qui le font quotidiennement représentant 5% des Coréens qui boivent. Est considérée comme abus d’alcool l’absorption, en une occasion donnée, de six ou sept verres par les hommes, et de trois ou quatre par les femmes. Tous produits confondus, la teneur d’alcool maximale est fixée à environ huit grammes par unité normalisée, ce qui correspond plus exactement dans l’organisme au taux d’alcoolémie de 0,08 généralement considéré comme un plafond. Les chercheurs attribuent l’abus de boisson au niveau de stress élevé du mode de vie en milieu urbain industrialisé. Le développement économique fulgurant qu’a connu la Corée en quelques dizaines d’années est bien évidemment à l’origine de cette tension croissante, mais l’antériorité de la consommation d’alcool est attestée par des documents historiques. Des chroniques datant du troisième siècle avant Jésus-Christ font état d’agapes et réjouissances qui accompagnaient invariablement les rites villageois. Pour les petites gens, la boisson servait-elle d’entremise pour s’adresser aux dieux tout en leur permettant de s’amuser ? Il n’en demeure pas moins que ces festivités saisonnières sont certainement à l’origine du goût pour l’alcool et de son abus. Aujourd’hui, cette consommation rythme la vie des Coréens dès

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le lycée. Une croyance veut que l’on aille boire un coup exactement cent jours avant l’examen d’entrée à l’université pour être chanceux à cette date fatidique. Rituel obligé de la dernière année du lycée et exclusivement coréen, le baegilju ou « verre du J-100 » ne dégénère que rarement en beuveries. Pas plus tôt arrivés à l’université, les étudiants auront souvent à en affronter un autre qui consiste, lors des voyages organisés en début d’année, à boire d’une seule traite le grand bol de soju que leur tendent leurs a nés, cette pratique faisant parfois des victimes, comme on peut le lire par la suite dans la presse.

Pression sociale ou camaraderie ? Dans une enquête réalisée par le Centre coréen de recherche sur la consommation d’alcool, selon le procédé de l’échantillonnage stratifié, auprès de deux mille personnes âgées de quinze à soixante-quatre et vivant dans différentes villes, 57% d’entre elles ont avoué avoir été poussées à boire par leurs collègues lors de repas d’entreprise. Les responsables convient souvent leurs collaborateurs à des repas, une fois la journée terminée, pour accro tre

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la motivation et l’adhésion à la culture d’entreprise, permettre aux gens de mieux se conna tre et favoriser l’esprit d’équipe propice à des gains de productivité. La consommation de soju est de rigueur dans de telles occasions. Au cours de ces d ners arrosés, l’usage veut aussi que l’on tende son verre à son voisin après l’avoir bu et à nouveau rempli. Dans ce dernier cas, celui-ci devra alors en absorber le contenu entier, sans en laisser une seule goutte, avant de donner un autre verre plein en retour. Nul ne saurait s’y refuser au risque de froisser l’autre et un verre succède ainsi à l’autre jusqu’à ébriété de toute la tablée. L’étude a montré que 75% des hommes étaient habitués à cette pratique, ainsi que 61,4% de femmes. Que ce soit dans le cadre du travail ou de leurs obligations sociales, plus de la moitié des actifs coréens affirment avoir bu au cours d’une même soirée dans deux à quatre établissements différents, ce chiffre s’élevant plus exactement à 55% pour les hommes et 35% pour les femmes et révélant ainsi une tendance générale à l’abus de boisson. En outre, 77% des sondés ont affirmé avoir consommé plus qu’ils ne l’auraient voulu.

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Depuis une dizaine d’années, la consommation d’alcool est en recul chez les hommes, le phénomène inverse se produisant dans la population féminine. Voilà peu, une étude sur la consommation d’alcool des adolescents a provoqué une onde de choc dans tout le pays en révélant que les jeunes filles buvaient désormais plus que leurs camarades garçons. Dans la population d’âge adulte, le nombre de buveuses a progressé de 10% ces dix dernières années, 30% de ce groupe étant porté à abuser de la boisson. Enfin, une proportion d’un dixième appartient à cette catégorie à « haut risque » de ceux et celles qui boivent plus de deux fois par semaine, à raison de plus de sept verres à chaque fois pour les hommes et de cinq pour les femmes. L’étude constate heureusement une régression de la consommation d’alcool chez les femmes enceintes, une femme adulte sur cinq se disant cependant mal informée sur le syndrome d’alcoolisme fœtal et sur les risques qu’il fait peser sur la santé dans leur état.

Un soju hybride Si certains distillateurs s’en tiennent au procédé traditionnel de

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brassage des céréales issues de la production nationale, les autres fabricants ont recours à des importations en provenance d’Amérique latine ou d’Asie du Sud-Est pour ces ingrédients de base. En ce sens, on peut affirmer à juste titre que ces boissons de consommation courante issues de la production de série constituent des « soju hybrides » par l’association de céréales étrangères à des techniques de brassage coréennes. Si l’excès de boisson provoque parfois des querelles le matin venu, on se demande gentiment pardon pour ses écarts de conduite et on se l’accorde tout aussitôt de bonne grâce. Cette tolérance vis-à-vis des comportements induits par l’alcool est une particularité coréenne très ancienne que les voisins chinois trouvaient d’ailleurs « incompréhensible », comme le rapportent des documents historiques. Ceux à qui le mode de vie coréen est étranger pourront s’étonner de cette consommation de type collectif, voire de l’indulgence dont font preuve les supérieurs à l’égard des employés qui s’absentent ou arrivent en retard les lendemains de beuveries, mais ces pratiques sont pourtant amenées à perdurer tant que le soju conservera sa place de boisson nationale.

Le chemin du retour de Lee Sang-kwon, matières diverses sur toile, 116,5 x 45 cm, 2011.

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Rubrique spéciale 5 Le soju , alcool fin et tout en nuances

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n Corée, il est rare que l’on boive un verre sans grignoter quelque anju. Au temps de Joseon, déjà, la moindre taverne offrait un en-cas au client venu y « boire un coup », une pratique particulièrement adaptée à des alcools forts comme le soju. Comme le dit un dicton, « L’alcool sans anju est gage de maux d’estomac », et c’est au soju qu’il s’applique. Un proverbe affirme aussi que : « La fille de celui qui boit sans anju fera un mauvais mariage ». Dans les deux cas, il s’agit d’inciter le buveur à éviter de boire sans manger pour ne pas s’enivrer trop vite. Le soju peut d’ailleurs se consommer à table, comme le vin dans les pays occidentaux, mais c’est avant le repas proprement dit et avec des anju que les Coréens l’apprécient le plus.

Des aliments aux vertus apéritives L’anju, version coréenne de l’amuse-bouche, n’en est cependant pas l’équivalent exact car les Occidentaux ne souhaitent pas forcément manger lorsqu’ils prennent un verre. Sans constituer un plat complet à lui seul, l’anju n’est pas pour autant léger par sa composition, contrairement à l’amuse-bouche. Pour être le plus précis possible, mieux vaudrait dire qu’il a pour fonction d’accentuer le goût de l’alcool et non de rassasier. Ceci dit, les buveurs s’en contentent souvent et ne souhaitent pas manger davantage. À son rôle d’accompagnement, se substitue alors celui de repas à part entière qui réalise un agréable mariage de saveurs avec l’alcool. En langue chinoise et japonaise, les mots jiucai ou jiuyao, d’une part, et sakana, de l’autre désignent eux aussi divers aliments servis avec de l’alcool. Cette forme de consommation représente donc une constante en Extrême-Orient, tant il est vrai, comme le dit un vieux dicton, qu’« il suffit de voir des anju pour avoir envie de boire ».   Les anju secs ou chauds Le soju convenant à presque toutes les préparations culinaires, cette qualité en fait le premier alcool du pays par sa consommation et non par son histoire, qui n’est pas très ancienne. L’anju est soit sec, auquel cas il se compose le plus souvent de poisson ou fruits de mer séchés très variés tels que seiche, merlan et monacanthidae, ainsi que de fruits secs, soit chaud et se déclinant alors sous forme de ragoûts (jjigae), plats à la vapeur (jjim), pot-au-feu à garnir soi-même à table (jeongol) et spécialités au tofu. Si certains aiment les premiers, la préférence va en général aux seconds. Ils comprennent notamment le suyuk, ce bouilli de bœuf ou de porc réservé aux repas de fête ou d’enterrement où il accompagne le soju, mais aussi d’autres alcools de toute sorte. Autre plat de viande également très prisé depuis des temps anciens, puisqu’il est apparu sous le royaume de Goguryeo, le bulgogi est fait de bœuf grillé, émincé et mis à mariner dans de la sauce de soja. Quant aux bindaetteok, qui se servent aussi

Les délicieux petits plats servis avec le soju Contrairement à la bière, le soju est souvent accompagné de petits plats appelés anju , appétissantes préparations dont la seule vue aiguise la soif du buveur. Selon les arrivages de la pêche, ils se composent de poisson frais auquel on se fait un plaisir de goûter en prenant un verre entre collègues, après une journée de travail, mais ils se déclinent aussi en de nombreux autres plats qui se marient à merveille avec le soju . Ye Jong-suk Journaliste culinaire et professeur de marketing à l’Université Hanyang | Ahn Hong-beom Photographe

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Tout aussi nourrissants que peu on矇reux, le tofu et le kimchi sont les plus servis avec le soju .

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Selon une enquête, c’est la grillade de lard appelée samgyeopsal qui est l’anju le plus consommé par les jeunes travaillant dans les entreprises, lorsqu’ils vont prendre un verre ensemble à la sortie du travail. Le succès de ce plat ne s’est pas démenti depuis la fin des années soixante-dix, où l’on découvrait que la saveur de cette viande grasse s’accordait bien avec celle d’un alcool fort tel que le soju .

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avec du soju, ce sont des galettes de pâte de haricot mungo aux légumes variés que l’on trempe dans de la sauce de soja. Elles appartenaient autrefois à la cuisine populaire, comme l’indique leur nom familier de binjaddeok, dont la traduction littérale est galette du pauvre. Sur les tables de fête familiales, figurent aussi en bonne place les ddeoksanjeok, qui sont des brochettes garnies de pâte de riz, morceaux de bœuf mariné, tranches de champignons et d’autres légumes, et qui servent également d’anju consommés avec du soju. Pour ce qui est des anju chauds, rien n’égale toutefois le sulguk, cette appellation signifiant littéralement « soupe d’alcool » et regroupant dans une même expression générique toutes les soupes qui contiennent une quantité de viande plus importante que d’habitude. Il est aussi connu sous son nom plus familier d’« ami du soju », car ceux qui en mangent n’ont aucun mal à boire plusieurs bouteilles d’affilée.   Des plats de saison La perspective de consommer des préparations composées d’ingrédients de saison est prétexte à se retrouver autour d’un verre entre amis ou collègues car les petits plats accompagnant le soju ne font pas exception à cette fra cheur qui est l’un des principes de la gastronomie coréenne. Les amateurs de poisson pourront ainsi en déguster de différentes espèces selon l’époque de l’année, conformément au vieil adage qui dit : « Flet au printemps, alose en automne ». Dans les régions ou villes réputées pour leur cuisine à base de produits de saison, se tiennent des foires gastronomiques annuelles où l’on vient des quatre coins du pays déguster ces spécialités. Si l’on habite trop loin des villages de la côte ou de l’intérieur du pays, on se contentera de les consommer dans les restaurants des environs, arrosées bien sûr de soju. Au ragoût de merlan frais de l’hiver succédera, le printemps venu, flets frais ou poulpes dits octopus membranaceus et en été, la sciène très appréciée des buveurs de soju, qui la consomment tantôt crue, tantôt en soupe très relevée ou couvertes, ou encore en beignets sautés. Au dire de fins gourmets, la peau et la vésicule de ce poisson, par leur saveur et leur texture, se marient particulièrement bien avec le soju. Enfin, l’été fait aussi leurs délices avec son bar cru et son anguille de mer grillée qui, de l’avis général, ont aussi des effets fortifiants en ces mois de forte chaleur.

Du lard grillé que l’on appelle samgyeopsal est ici accompagné de légumes variés. Pour les jeunes gens des entreprises, c’est le plat qui accompagne le mieux ce soju qui est leur boisson favorite. Koreana ı Hiver 2013

Le samgyeopsal , champion national des anju Selon une enquête, c’est la grillade de lard appelée samgyeopsal qui est l’anju le plus consommé par les jeunes travaillant dans les entreprises, lorsqu’ils vont prendre un verre ensemble à la sortie du travail. Si elle constitue à n’en pas douter l’anju le plus plébiscité par les Coréens, elle n’est pas d’une origine très ancienne. Sous le royaume de Goryeo, où le bouddhisme était resté religion d’État, la consommation de viande était proscrite par celle-ci, mais même après la levée de l’interdiction par les monarques confucianistes de Joseon, le goût pour le porc ne se répandit pas pour autant en raison de l’offre insuffisante de cette viande et de la prédominance traditionnelle du bœuf. Il allait falloir attendre les années soixante-dix pour voir le premier supplanter le second après que l’État eut entrepris une vaste politique de soutien à l’élevage porcin. La forte augmentation de l’offre ne pouvait que favoriser celle de la consommation et dès la fin de la décennie, la mode des grillades de lard allait faire fureur. À l’heure où le pays tentait comme il le pouvait d’échapper à la pauvreté, cette viande fournissait en même temps, et à un prix plus abordable, des qualités nutritives et un solide accompagnement à la consommation d’alcools forts. Les personnes interrogées ont également cité le poulet frit, le poisson cru en tranches fines, les grillades de bœuf, les côtelettes de porc marinées et grillées, les pieds de porc appelés jokbal en coréen, le ragoût d’os de porc aux pommes de terre et légumes, plusieurs sortes de galettes et la soupe de tripe de bœuf, pour ne citer que quelques-unes des réponses. On évoquera toutefois aussi le boeuf cru assaisonné, la gélatine de bœuf dite jokpyeon, les oeufs de poisson séchés, les galettes aux poireaux, les viscères de poulet grillées, le budaejjigae, ce « ragoût de l’armée », le duruchigi consistant en un sauté de légumes et de viande, la soupe de coques, le poulpe à la vapeur, les pâtés impériaux, la salade de gelée de gland ou de sarrasin et les fritures dites jeon : autant de préparations très prisées des buveurs de soju. Alors, que ceux qui projettent un voyage à Séoul ne manquent pas un détour par le marché de Gwangjang situé non loin de la Porte de l’Est (Dongdaemun), car dans sa ruelle des restaurants appelée Meokja golmok, ils se régaleront du spectacle des gens du peuple dégustant de bon plats en prenant un verre.

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Chronique artistique

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Bodhisattva pensif en bronze doré (Trésor national n°83). Hauteur : 93,5 cm. Musée national de Corée.

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Silla,

royaume d’or coréen Première du genre dans un pays occidental, une exposition consacrée exclusivement à l’art coréen sous le royaume ancien de Silla (57 av. J.-C.935), a très solennellement ouvert ses portes au Metropolitan Museum of Art de New York le 4 novembre 2013 et accueillera le public jusqu’au 23 février prochain. Cette manifestation est le fruit d’une coopération de cinq ans entre le Met, le Musée national de Corée et le Musée national de Gyeongju, ces deux derniers ayant prêté les œuvres exposées. Soyoung Lee Conservatrice du Metropolitan Museum of Art de New York

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ette manifestation fera époque par la richesse de ses cent trente objets, tous prêtés par la Corée et allant de somptueux habits et bijoux en or à des articles d’importation et des icônes bouddhiques délicatement exécutés. Ils attestent du rayonnement considérable de la culture coréenne par-delà les frontières nationales et du dynamisme des échanges qui liaient ce pays à ses voisins et à des contrées plus lointaines. Nombre de ces pièces ont été classées Trésors nationaux ou Trésors.

Genèse du projet C’est en 2008 qu’est née l’idée d’une telle exposition, lors de la visite qu’effectuait au Musée national de Gyeongju Denise Patry Leidy, conservatrice chargée de l’actuelle exposition et spécialiste de l’art bouddhique et de la céramique chinoise au Met. L’un des conservateurs qui l’accueillaient lui posa la question : « Et si le Met organisait une exposition sur Silla ? », mais nul n’aurait alors imaginé que cette suggestion lancée au hasard déboucherait cinq ans plus tard sur une importante manifestation à New York. Dès le retour de Denise, nous sommes convenues du grand intérêt que présenterait une exposition sur ce thème et avons décidé de l’organiser. Notre projet de départ était assez modeste, puisqu’il ne portait que sur quelques objets d’or provenant de tombes des Ve et VIe siècles. Avec le temps, il allait cependant tendre vers l’idée plus complexe d’une manifestation qui exposerait des articles aussi divers que des articles vestimentaires et icônes bouddhiques datant de quatre cents à huit cents ans avant J.-C. afin de présenter les époques communément dites du « Vieux Silla » et de « Silla Unifié », qui correspondent à l’apogée culturelle de la nation. Elle Koreana ı Hiver 2013

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retracerait l’évolution qui a fait de Silla un État cosmopolite qui étendait son influence à toute la péninsule et au-delà. Désireux de mettre en place un partenariat à trois, le Met a sollicité la participation du Musée national de Corée, qui se situe à Séoul. Après nous être entendus sur le principe de la manifestation et sur sa mise en œuvre, nous avons agi au sein du Metropolitan Museum pour qu’elle se déroule non seulement dans la Salle des arts coréens, mais aussi dans les salles d’exposition temporaire situées au rez-de-chaussée, ce qui permettrait de disposer de plus de place pour accueillir les visiteurs en plus grand nombre. La proximité des salles des antiquités grecques et romaines serait aussi à notre avantage, car l’époque historique dont nous souhaitions traiter est caractérisée par les liens qui unissent le royaume de Silla à l’ensemble culturel plus vaste que composent les peuples eurasiens et dont on peut faire remonter les origines à l’Empire romain.

Les trois volets de l’exposition À son entrée dans la première salle d’exposition, le visiteur découvre des images projetées sur toute la hauteur du mur et sur le plafond voûté. On y voit la Grande tombe de Hwangnam, qui est la première de toutes celles du Ve siècle, par sa taille comme par sa valeur. Visible depuis les salles des antiquités grecques et romaines, ce film passionnant projette le spectateur au temps de Silla. Il montre avec « réalisme » des voitures s’éloignant dans le lointain, un oiseau en vol et des arbres dont les branches garnies de feuilles se balancent pour évoquer les impressions des promeneurs dans l’atmosphère qui règne autour de cette tombe située à Gyeongju, alors capitale du royaume sous le nom de Seorabeol. Depuis leur édification, les grands tumulus qui abritent dans des salles aux murs recouverts de bois les cercueils où reposent rois et nobles de jadis, sous d’épaisses couches de pierre et de terre, demeurent l’emblème suprême du pouvoir de l’État et de l’éclat d’une civilisation. Dans le premier de ses trois volets, l’exposition présente les trésors d’importantes sépultures des Ve et VIe siècles, telles ces somptueuses couronnes et ceintures en or provenant de la Grande tombe de Hwangnam, aux côtés d’autres objets. Dans cette tombe double qui abrite un roi et son épouse et s’étend sur cent vingt mètres du nord au sud et quatre-vingts d’est en ouest, les fouilles ont mis au jour un nombre étonnant d’objets de grande valeur. Parmi ceux que présente le premier volet de l’exposition, se côtoient accessoires en or étincelants, bijoux en perles de verre ou d’argile, articles de vaisselle métalliques souvent à pied creux, épées décoratives, harnachements et autres accessoires équestres.

1 Panneau de l’exposition consacrée à Silla, à l’entrée du Metropolitan Museum of Art de New York. 2 Boucles d’oreilles en or de la Tombe double de Bomun (Trésor national n°90). Longueur : 8,6 cm, poids : 57,1g (à gauche) ; longueur : 8,8 cm, poids : 58,7 g (à droite). Musée national de Corée. 3 Ceinture en or provenant du tumulus nord de la Grande tombe de Hwangnam (Trésor national n°192). Longueur : 120 cm, longueur des pendentifs : 22,5-77,5 cm. Musée national de Gyeongju.

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Leur existence révèle de profondes convictions sur la vie après la mort et sur la façon de s’y préparer. Par leur style, ces objets funéraires sont à rattacher aux pratiques des peuples nomades qui se déplaçaient dans la grande plaine eurasienne, aux confins du royaume de Silla. Le deuxième volet de l’exposition met l’accent sur l’ouverture au monde de ce royaume de Silla, dont témoignent objets exotiques et imagerie d’origine étrangère. Ces produits très recherchés de l’artisanat de contrées lointaines situées entre la Chine et la Méditerranée sont restés en sûreté au fond des tombes de Silla. Il s’agit notamment d’articles de vaisselle en verre de style romain, d’un magnifique poignard en or au fourreau incrusté de verre taillé et grenats et d’une minuscule coupe en argent sculptée d’étranges figures humaines et animaux. Il convient aussi de mentionner des céramiques richement vernissées de type sancai, c’est-à-dire à trois couleurs, et des porcelaines datant de la dynastie chinoise des Tang. Les scientifiques cherchent à déterminer très précisément comment de telles pièces furent transportées jusqu’à la péninsule coréenne. Au demeurant, il ne fait aucun doute que Silla se trouvait sur l’immense parcours de la Route de la soie, au sortir des vastes steppes du nord du continent. Les statuettes déposées dans les tombes royales, avec leur physionomie étrangère aux grands yeux, au long nez et à l’abondante pilosité faciale témoignent à l’évidence de ces contacts avec l’Asie de l’Ouest. L’art bouddhique est le thème central du troisième et dernier volet de l’exposition car c’est sous le royaume de Silla, vers 527, que cette religion originaire du sud de l’Asie fut introduite dans ce qui est aujourd’hui la Corée. Son irruption allait bouleverser les pratiques funéraires en imposant l’incinération et l’urne funéraire en pierre. Quant à l’or, autrefois matériau de prédilection des parures élégantes, il allait désormais être réservé aux icônes et reliquaires, tel ce petit Bouddha assis en métal précieux qui est l’illustration parfaite de ce nouvel usage. Les objets d’art bouddhiques du VIe au IXe siècle, que cette manifestation présente pour mettre en lumière l’existence de liens panasiatiques, comportent notam-

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2 1 Couronne d’or provenant du tumulus nord de la Grande tombe de Hwangnam (Trésor national n° 191). Hauteur : 27,3 cm, longueur des pendentifs : 13-30,3 cm. Musée national de Gyeongju. 2 Visiteurs regardant un film d’animation en 3-D sur l’édification de la grotte de Seokguram, à Gyeongju (Trésor national n°24). 3 À l’entrée de l’exposition, une présentation numérique de la Grande tombe de Hwangnam replonge les visiteurs dans le monde antique de Silla.

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L’histoire évoquée par chacun de ces objets et par le tout qu’ils forment est aussi fascinante que variée. Leur existence révèle de profondes convictions sur la vie après la mort et sur la façon de s’y préparer. Par leur style, ces objets funéraires sont à rattacher aux pratiques des peuples nomades qui se déplaçaient dans la grande plaine eurasienne, aux confins du royaume de Silla.

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ment les statues de gardiens qui s’élèvent sur des socles d’argile au temple des Quatre gardiens. Ils sont l’émanation de la variété des styles, de l’iconographie et des doctrines en vogue à l’époque de Silla. Le spécimen le plus remarquable de l’art bouddhique ici représenté n’est autre que le célèbre Bodhisattva pensif en bronze doré, cette statue à la beauté énigmatique et sobre qui constitue le Trésor national coréen numéro 83. Pour clore la visite, l’exposition présente un impressionnant Bouddha en fonte qui, par son style, s’inscrit dans la lignée du célèbre Bouddha de la grotte de Seokguram.

Les objets prennent vie Afin de rendre l’exposition aussi accessible et attrayante que possible, nous avons fait appel à des supports numériques permettant la mise en contexte des œuvres présentées et avons choisi Samsung pour principal partenaire. Pourquoi nous serions-nous privés de la technologie, puisqu’elle a le pouvoir de mettre de la vie ? Ces productions numériques comprennent un dessin animé en 3D reconstituant l’édification de l’imposante Grande tombe de Hwangnam, des extraits de film montrant sa mise au jour dans les années soixante-dix et une découverte interactive des fabuleuses boucles d’oreilles de la Tombe double de Bomun. Le visiteur peut aussi visionner des démonstrations en vidéo de procédés d’extraction de l’or tels que la granulation, une carte numérique signalant les lieux présumés où furent produits les articles d’importation présentés et, en fin d’exposition, un dessin animé en 3D retraçant l’édification de la grotte de Seokguram, qui figure parmi les plus grands monuments bouddhiques existant encore en Extrême-Orient et a été inscrite au Patrimoine mondial. De l’avis général, ces différents supports numériques contribuent à mieux faire comprendre et apprécier cet art. Aussi abondante et riche soit-elle, l’information n’est d’aucune utilité si elle n’est pas convenablement mise en valeur. Notre concepteur de talent Michael Lapthorn a travaillé sur l’emplacement des œuvres et nous a fourni des conseils d’ordre pratique comme esthétique tout au long de l’installation. Nous souhaitions théâtraliser cette manifestation, mais avec subtilité, y créer une atmosphère intime dans un cadre grandiose et réserver une part de surprise qui soit aussi source d’information. Voici quelques exemples des procédés auxquels nous avons recouru pour mettre en relief certains objets. La couronne et la ceinture splendides qui proviennent de la Grande tombe de Hwangnam sont d’abord présentées au visiteur derrière un rideau en gaze translucide, mais dès qu’il tourne au coin de l’allée, ces magnifiques accessoires lui sont révélés sans voile. Quant aux petites dalles du bassin de Wolji (Bassin de la Lune), elles sont exposées au sol, sous une plaque de verre où les visiteurs peuvent déambuler pour les examiner à loisir et se faire une idée de leur aspect d’origine. Enfin, le Bodhisattva pensif est discrètement assis à un emplacement un peu isolé que l’on ne découvre qu’en arrivant au fond de la salle consacrée à l’art bouddhique.

1 Bouddha assis en or du temple de Hwangbok, à Gyeongju (Trésor national n° 79). Hauteur : 12,2 cm. Musée national de Corée. 2 Poignard et fourreau en or de la Tombe n°14 de Gyerimro (Trésor n°635). Musée national de Gyeongju. 3 Coupe en or provenant du tumulus nord de la Grande tombe de Hwangnam. Hauteur : 9,1cm. Musée national de Gyeongju.

Quand Silla rencontre le Met Voilà un an que j’ai eu confirmation de la réalisation de notre projet d’exposition sur l’art au royaume de Silla. Dès lors et jusqu’à son inauguration, se sont succédé diverses péripéties pour le prêt des objets, en particulier celui du Bodhisattva pensif en bronze doré. Fort heureusement, nous avons fini par obtenir l’autorisation d’expédier la précieuse statue à New York. Ce n’est qu’une fois toutes les œuvres d’art arrivées à bon port et mises en vitrine au Met que nous avons tous pu pousser un soupir de soulagement. Comme toutes les manifestations du genre, « Silla, Korea’s Golden Kingdom » (Silla, royaume d’or coréen » a exigé bien des efforts et mobilisé les bonnes volontés en Corée et aux Etats-Unis. Nous tenons à exprimer notre profonde reconnaissance aux musées nationaux de nos deux pays, ainsi qu’aux pouvoirs publics coréens qui nous ont donné la chance de faire conna tre les splendeurs de Silla aux visiteurs du monde entier.

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Architecture moderne

L’Ambassade de France à Séoul : une élégante toiture alliant les styles oriental et occidental L’association d’éléments traditionnels coréens avec des apports fonctionnels et technologiques occidentaux représente une constante de l’architecture de Kim Jung-up. Les bâtiments de de l’Ambassade l’Ambassade de France à Séoul sont l’aboutissement remarquable de cet effort. Kim Chung-dong Historien de l’architecture et directeur de l’Institut d’architecture moderne coréenne | Ahn Hong-beom Photographe

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S Résidence de l’ambassadeur de France en Corée. L’architecte avait pratiqué dans le toit une ouverture ronde créant l’illusion que le ciel entrait par ce trou. Cet effet de lucarne a disparu suite à des travaux de réfection.

i l’on demandait à des étudiants en architecture coréens de citer l’un des grands noms de leur pays dans cet art, nul doute qu’ils penseraient presque tous à Kim Swoo-geun (1931-1986) ou à Kim Jung-up (1922-1988). Leurs œuvres les plus emblématiques sont le bâtiment du cabinet d’architectes Space Group et l’Ambassade de France à Séoul, qui se trouvent tous deux dans le centre historique de la capitale, sur la rive droite du Han. De par sa situation bien en évidence sur une artère très fréquentée de Wonseo-dong, un quartier de l’arrondissement de Jongno-gu, le premier s’oppose cependant à la seconde, assez isolée entre les constructions de hauteur moyenne du paisible quartier de Hap-dong, dans l’arrondissement de Seodaemun-gu. Cet emplacement rend d’ailleurs le bâtiment moins facile d’accès pour le public, ce qui n’est pas le cas pour le personnel et les personnalités en visite. Je suis donc d’autant plus surpris qu’il soit aussi connu de la population, à moins que ce soit parce que les spécialistes des bâtiments historiques y font souvent référence. Quoi qu’il en soit, ces deux constructions constituent à n’en pas douter d’authentiques chefs-d’œuvre de l’architecture moderne coréenne.

L’influence de Le Corbusier Quand Kim Jung-up assiste à la première Conférence artistique internationale que tient l’UNESCO à Venise en 1952, il est titulaire d’une chaire d’architecture à l’Université nationale de Séoul depuis déjà cinq ans. C’est là qu’il fait la rencontre de Le Corbusier (1887-1965) et pendant les quatre années qui suivront, l’architecte suisse le dirigera, à Paris, tandis qu’il cherche sa voie dans les domaines architectural et urbanistique. À son retour en Corée, en février 1956, il enseignera au département d’architecture de l’Université Hongik. Par la suite, il créera la société Kim Jung-up et Associés à laquelle on doit les bâtiments de la bibliothèque de l’Université Konkuk réalisée en 1956, de la Faculté des arts libéraux de l’Université nationale de Pusan, des services administratifs de l’Université Sogang, en 1958, et du Centre dramaturgique, l’actuelle Université des arts de Séoul, ainsi que les locaux d’Anyang de l’usine Yuyu Pharma, Inc. en 1959 : autant de réalisations locales où Kim Jung-up s’est attaché à mettre en œuvre le concept de « modulor » cher à Le Corbusier. L’idée de doter l’Ambassade de France en Corée de nouveaux locaux voit le jour à l’initiative de Charles de Gaulle, alors président de la République, de son ministre de la Culture André Malraux et de Roger Chambard, l’ambassadeur de France en Corée. À l’issue du concours d’architecture, c’est le projet de Kim Jung-up qui sera retenu et celui-ci évoque à ce propos ses souvenirs : « Au printemps [1959], une occasion exceptionnelle m’a été offerte. L’État français a sollicité ma candidature en vue de la construction des bâtiments de l’Ambassade de France à Séoul. J’allais concourir aux côtés de sept architectes français renommés, mais je me devais de tenter ma chance. Son Excellence l’Ambassadeur Chambard m’a vivement encouragé à faire preuve d’ambition, même si mes chances de succès étaient pratiquement nulles. En outre, il m’a fait savoir que mon ma tre de Paris, Le Corbusier en personne, avait appuyé ma participation au concours... J’étais alors à New York et j’ai fait un premier croquis dans ma chambre de l’hôtel Madison, près de Broadway, puis dès mon retour en Corée, j’ai travaillé jour et nuit pour mettre sur pied mon projet. Puis on m’a notifié son acceptation : c’était un beau cadeau de Noël… J’avais cherché à y faire passer un peu de tradition coréenne tout en représentant l’élégance caractéristique de la France, et j’ai été récompensé de mes efforts par la possibilité exceptionnelle qui m’a été donnée de participer à cette réalisation... Celle-ci a été un tournant dans ma carrière d’architecte. Une toiture aux lignes originales Les locaux réalisés se composeront, sur mille six cents mètres carrés de terrain, des bâtiments de la chancellerie et de la résidence de l’ambassadeur, qui sont respectivement à deux niveaux et à un seul. Les murs porteurs étaient en béton armé de type Rahmen et d’une finition extérieure au béton qui ne laissait rien deviner du nombre d’étages de l’intérieur. Le béton nu avait été mis au goût du jour par Le Corbusier et l’architecte japonais Kenzo Tange (1913-2005), mais en Corée, c’était en fait le seul matériau de revêtement disponible à cette époque. Cette technique novatrice avait ses adeptes aussi bien en Orient qu’en Occident, et Kim Jung-up ne faisait pas exception à la règle. Koreana ı Hiver 2013

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L’esthétique du bâtiment reposait en outre sur la juxtaposition de lignes audacieusement fluides et de petits cercles créant une harmonie d’ensemble encadrée par les angles aigus des coins. Dans un poème composé en 1984, le défunt poète Kim Yeong-tae parlait, au sujet du bâtiment de la représentation diplomatique française, de « construction sous une couverture ». Cette poétique image traduit bien le but recherché par la conception d’un toit posé sur une enfilade de colonnes, ce qui relevait alors d’une véritable innovation technologique. Avec son profil inversé et ses flancs tout en courbes, le toit évoquait le dynamisme d’un objet en mouvement. La petite ouverture qu’il comportait créait l’illusion que le ciel entrait par un trou. [Plus tard, elle allait être condamnée lors de travaux de rénovation.] Entrepris au printemps 1960, le chantier de l’Ambassade de France a nécessité une année. Cette construction figure parmi les plus admirées de l’architecte, aux côtés du bâtiment des services administratifs de l’Université nationale de Jeju, élevé en 1965 près du Rocher de Yongduam (tête de dragon), mais démoli en 1996. En 1965, ces deux réalisations ont valu à son auteur de se voir nommer par l’État français au grade de Chevalier dans l’Ordre national du mérite.

Sur le bâtiment de la chancellerie, un élégant toit inversé à colonnade témoigne d’une originalité certaine chez l’architecte.

Le musée commémoratif d’Anyang En 1971, Kim Jung-up fera l’objet d’une mesure d’expulsion vers la France en raison de ses constantes dénonciations des projets d’urbanisme du régime militaire coréen. Après plusieurs séjours aux États-Unis, il finira par être autorisé à rentrer sur le territoire en 1978. En mai 1988, il mourra à soixante-six ans de complications liées au diabète, laissant en héritage de splendides créations où il s’était employé à adapter les styles et techniques de l’architecture occidentale à la tradition coréenne, en dépit du climat culturel aride qui régnait dans le pays au lendemain de la décolonisation. De même que Kim Swoo-geun, cet autre géant de l’architecture coréenne moderne, c’est au Japon qu’il avait indirectement découvert l’architecture occidentale, mais contrairement à celui-ci, il allait aussi être en mesure de poursuivre ses études en France et aux États-Unis pour y acquérir des connaissances et une expérience qui allaient lui permettre d’apporter sa contribution à l’évolution de l’architecture coréenne. En 2007, la ville d’Anyang rendait public son projet de création d’un Musée d’architecture Kim Jungup qui occuperait quatre des dix-neuf bâtiments de l’usine d’Anyang de Yuyu Pharma, Inc., dont l’artiste avait lui-même dessiné les plans en 1959, juste avant de travailler à la construction de l’Ambassade de France. Cette idée avait germé un an auparavant, suite au départ de cette unité de production pour la ville de Jecheon située dans la province du Chungcheong du Nord, et à la désaffection des locaux qui en a résulté. Or, peu après le début du chantier, des ouvriers allaient découvrir, au hasard de leurs travaux, le site du temple bouddhique d’Anyangsa, qui daterait de la fin du royaume de Silla Unifié (676935) au début de celui de Goryeo (918-1392). Le projet de musée allait donc être remis à plus tard après avoir suscité bien des débats sur l’opportunité de consacrer celui-ci à un architecte moderne sur l’emplacement d’un temple ancien. Selon les responsables municipaux compétents en la matière, cet établissement, une fois achevé, aurait permis de conserver quelque cent vingt objets ayant appartenu à l’artiste, dont ses dessins, et provenant de dons faits par sa famille. Voilà cinquante ans qu’existent les locaux actuels de l’Ambassade de France et pendant tout ce temps, elle n’a pas une seule fois ouvert ses portes aux visiteurs, hormis à ceux qui s’y rendent pour des raisons professionnelles ou au personnel qui y travaille. Son importante valeur architecturale mériterait pourtant que le public soit autorisé à venir la voir de plus près, moyennant de ne pas perturber le bon déroulement du travail. En Europe, la découverte du patrimoine national est possible dans le cadre de certaines manifestations annuelles, notamment les Journées européennes du patrimoine qui se déroulent en France le troisième week-end de septembre. Les visiteurs y ont alors accès à différents lieux d’ordinaire fermés au public, en particulier des bâtiments historiques et certains ateliers privés, y compris la résidence du président de la République. Il serait bon que l’Ambassade de France en Corée s’inspire de cet exemple pour ouvrir ses portes, ne serait-ce qu’un jour l’an, à ceux qu’intéresse ce legs de l’architecture moderne coréenne.

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Dans un poème composé en 1984, le défunt poète Kim Yeong-tae parlait, au sujet du bâtiment de la représentation diplomatique française, de « construction sous une couverture ». Cette poétique image traduit bien le but recherché par la conception d’un toit posé sur une enfilade de colonnes, ce qui relevait alors d’une véritable innovation technologique.

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Livres et CD Toute une vie au contact de la littérature coréenne

Ma Corée : 40 ans sans chapeau en crin de cheval Kevin O’Rourke, 314 pages, 36 $/20 000 wons, Folkestone, Royaume-Uni, Renaissance Books (2013)

Il n’est guère facile de dire à quel genre appartient ce livre. Dans le premier paragraphe de son avant-propos, l’auteur souligne bien qu’il ne s’agit ni d’une autobiographie ni d’un roman, mais d’un « recueil ». Toutefois, c’est en même temps l’évocation « sincère des souvenirs d’un poète, lesquels relèvent de la littérature plus que de l’histoire, de la philosophie ou de la sociologie. » De par son contenu, c’est en effet une œuvre à caractère littéraire où se mêlent des poèmes et nouvelles que l’auteur a traduits du coréen ou composés lui-même. Mais par leur biais, il se situe aussi dans une perspective historique, philosophique et sociologique pour s’intéresser à l’époque qui a vu la modernisation d’une nation se relevant des ruines de la guerre, à sa philosophie spécifique dont l’auteur a fait la découverte en quarante ans de vie sur son sol et à sa sociologie qui voit les choses telles qu’elles sont et les accepte comme elles viennent. C’est en 1964 qu’est arrivé Kevin O’Rourke, en tant que missionnaire de l’ordre de Saint Columban, et le livre s’ouvre donc sur un joyeux et émouvant hommage à ses coreligionnaires pionniers en Corée, mais aussi sur un bref aperçu de ce qu’était le pays à cette époque. Dans ce qui suit, après avoir relaté ses efforts d’adaptation à son pays d’accueil, il dresse un tableau de la culture coréenne qui intéressera aussi bien les néophytes que les spécialistes de ce pays. Loin de se borner à quelques conseils sur la manière d’y vivre, l’auteur se penche aussi longuement sur les fondements philosophiques et idéologiques qui sous-tendent cette culture pour permettre sa meilleure compréhension par le lecteur. Il consacre notamment quelques pages à des considérations sur le confucianisme qu’il illustre d’exemples tirés des écrits des lettrés confucéens et bat en brèche l’idée reçue qui y voit une morale foncièrement oppressante et autoritaire. L’auteur accorde aussi au bouddhisme la part qui lui revient en évoquant, dans un autre chapitre, ses « éléments » qui participent d’une esthétique spécifiquement coréenne. Le point d’orgue de l’ouvrage se trouve dans son dernier chapitre, cette « Initiation à la vie en Corée » où l’auteur traite des « mythes d’exclusivité », une expression sous laquelle il regroupe les notions de han , h ng (heung ) et m t (meot ). Ces trois mots n’ayant pas d’équivalent en anglais, on serait tenté de croire qu’ils désignent des émotions et conceptions

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exclusivement coréennes. Néanmoins, O’Rourke argue judicieusement qu’ils montrent que « la langue coréenne est plus précise que la langue anglaise  à certains égards » pour évoquer des idées ou sentiments à l’universalité intrinsèque. Le lecteur, qu’il découvre à peine la Corée ou qu’il en ait déjà une bonne connaissance, ne pourra qu’apprécier cette analyse aussi concise que pertinente. Le voyage ne s’arrête pas là, car l’auteur entreprend ensuite d’évoquer ce que fut le pays natal du grand poète coréen S Ch ngju (Seo Jeong-ju) tel que le dépeignent ses « Chants de Chilmajae » (« Chants de Jilmajae »), avant de passer à ce qu’il considère être le « plus grand atout de la Corée », à savoir ses femmes : « Les femmes coréennes sont belles, courageuses et passionnément fidèles ; sans elles, je me demande vraiment ce que serait devenue la Corée au vingtième siècle », affirme-t-il, en précisant toutefois : « Ne croyez pas qu’elles soient dociles ou serviles, car ce n’est qu’une apparence ». Dans un style aujourd’hui très courant, ce chapitre mêle des considérations personnelles à des extraits de la littérature coréenne, en l’occurrence, de poèmes écrits sur et par des femmes, pour brosser un tableau aussi complet que possible. Dans d’autres chapitres, l’auteur s’intéresse tour à tour aux mortels et aux immortels, à des exemples d’« immersion » culturelle et d’acculturation, et pour finir, aux difficultés de la langue coréenne, dont il dresse l’inventaire avec précision. Le livre a ceci de fascinant que, quand on pense en avoir cerné le propos, il nous réserve des surprises qui nous déroutent plaisamment. Les innombrables citations de merveilleux poèmes et nouvelles dont il est émaillé témoignent du long travail de traduction en anglais qu’a réalisé l’auteur dans ce domaine et son amour de la littérature transpara t à chacune de ses pages. Quant aux poèmes et nouvelles dus à l’auteur lui-même, ils semblent transcender les frontières entre réalité et fiction. C’est notamment le cas de l’une des nouvelles, qui relate les excentricités d’un « résident de longue date », un soidisant « Gugin Way », dont le nom inversé « waygugin » (oegugin ) n’est autre que le mot coréen signifiant « étranger ». L’auteur veut-il parler de lui-même ou s’agit-il de fiction ? Sachant, comme celui-ci l’a précisé, que le livre doit se lire comme une œuvre littéraire, le lecteur en vient à penser que la distinction n’importe guère. En effet, la vérité ne reflète pas toujours la réalité et quarante ans de vie en Corée, voire bientôt cinquante, sans avoir porté de cheval ne sauraient se résumer à une froide énumération de faits. Ce périple littéraire est un gage d’émotion pour tous les amoureux de voyages, qu’ils vivent ou non eux-mêmes depuis longtemps en Corée. Arts e t cu l tu re d e Co ré e


Charles La Shure Professeur à l’École d’Interprétation et de Traduction de l’Université Hankuk des Études étrangères

Une fête du cinéma encourageant à la participation, à l’ouverture et au partage tout au long de l’année

Le Festival du film de 29 secondes http://29sfilm.com/

Comme l’explique le site internet qui lui est consacré, le Festival du film de 29 secondes a pour double objectif la présentation d’œuvres suf fisamment marquantes pour interpeller les publics de tout pays dans un laps de temps de vingt-neuf secondes et dans un nouveau langage cinématographique adapté à l’ère du numérique, tout en offrant l’occasion de découvrir de nouveaux talents. Si des festivals de cinéma avaient déjà lieu tous les mois, voire toutes les semaines, d’un bout à l’autre de l’année, il s’agit dans le cas présent d’une manifestation annuelle de plus grande envergure intitulée Festival mondial du film de 29 secondes. La phase éliminatoire qui l’a précédée s’est déroulée sur plus d’un mois, du 19 août au 23 septembre derniers, suivie de la sélection officielle, du 27 septembre au 17 octobre, et de l’annonce du nom du vainqueur le 26 octobre suivant. Manifestation authentiquement populaire, ce festival était non seulement ouvert au public, mais prenait aussi en compte le vote des internautes du début à la fin, outre bien sûr celui de la critique spécialisée. Dans cette édition récente, qui bénéficiait du soutien de la Fondation pour la gastronomie coréenne, la compétition portait sur le thème « Ma cuisine coréenne » dont s’employait à traiter en vingt-neuf secondes, comme le nom l’indique, chacun des onze films sélectionnés parmi ceux présentés sur le site internet. Tandis que certains soulignaient les qualités visuelles des spécialités culinaires, d’autres montraient des gens en train de les déguster ou cherchaient à mettre en lumière le rapport qui existe entre cuisine et liens familiaux. L’une de ces œuvres, intitulée Ce goût , faisait subtilement entrevoir toutes les implications complexes que peut avoir un simple repas sur le plan émotionnel. Parmi les productions les plus originales, figurait aussi ce film d’horreur dont le personnage principal est un acteur américain et cet autre, de zombies, où des Coréens entrent dans la composition de spécialités culinaires coréennes ! Les nombreux autres films du site portaient sur des sujets très variés, dont celui où l’intérieur d’une machine à café se transforme ingénieusement en un café miniature aux petits personnages de serKoreana ı Hiver 2013

veurs. D’autres abordaient d’importants problèmes de la Corée actuelle, comme la violence à l’école ou la dépendance aux technologies. Dans ces films courts, les réalisateurs se font les témoins du monde qui les entoure, comme d’autres le feraient par des longs métrages. À l’occasion du Festival du film de 29 secondes, tout cinéaste doué d’ambition, qu’il soit jeune ou moins jeune, a la chance exceptionnelle de pouvoir faire conna tre ses œuvres, tandis que les cinéphiles peuvent découvrir les nouvelles tendances du cinéma coréen.

Des détails anodins qui plongent dans la vérité

La croissance d’une ombre Taejoon Moon, traduit par Won-Chung Kim et Christopher Merrill, 73 pages, 8,95 $, Iowa, Autumn Hill Books, 2012

Né en 1970 à Gimcheon, dans la province du Gyeongsang du Nord, Taejoon Moon (Mun Tae-jun) appartient à la jeune génération des grands poètes coréens, comme en attestent les nombreux prix littéraires qui l’ont récompensé pour son oeuvre, dont le prestigieux Prix littéraire Midang, en 2005. Ce recueil rassemblant des textes extraits de ses quatre anthologies intitulées

Murmures du jardin de derrière (2000), Pieds nus (2004), Poisson plat (2006) et La croissance d’une ombre (2008), est éponyme du dernier de ces ouvrages. Les textes de Taejoon Moon sont émaillés de détails qui peuvent au premier abord sembler anodins, mais dont l’assemblage méticuleux incite l’auteur et le lecteur à méditer sur le monde plus grand qui les entoure. L’ombre d’un plaqueminier sur le toit d’une maison, des palourdes ouvertes et beurrées qui sortent le pied, une fine libellule posée devant le poète, des camélias rouges éclos dans la cour d’un temple sont autant de manifestations symboliques de grandes et profondes vérités. Le monde qui nous entoure prend vie dans les vers de cet auteur bouddhiste et ancien étudiant en littérature. Ce recueil de soixante-cinq poèmes est une bonne façon d’aborder l’oeuvre de Taejoon Moon, dont le lecteur découvre l’univers profond et complexe. Sa courte préface explique le choix de textes qui a été opéré et s’il est à regretter que celui-ci soit un peu trop bref, on se plonge avec délice dans la lecture de ces écrits qui en disent long à eux seuls.

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Regard extÉrieur

Diplomatie d’influence et années culturelles croisées 2015-2016 Véra ANTONOFF - Attachée de presse de l’Ambassadeur, Ambassade de France

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ui peut prétendre aujourd’hui ne pas conna tre Psy et son Gangnam Style ? Qui peut prétendre avoir échappé à la vague culturelle coréenne qui a traversé tous les océans ces dernières années, en même temps que les voitures et les « smartphones » coréens ? On sait l’impact considérable et positif du Hallyu sur l’image de la Corée bien au-delà de ses frontières, de même que son impact économique ne fait guère de doute, même s’il est difficile de le mesurer avec précision. La culture, la France le sait bien, tient une place essentielle dans la vie internationale. Le « soft power » que les Français ont pu traduire par diplomatie d’influence permet d’attirer et de persuader, non d’imposer, de suggérer que c’est vous qu’il convient tout naturellement de choisir. La France est une nation de culture. Cela vient comme une évidence. C’est grâce à sa culture que la France existe dans l’esprit et dans le coeur de millions d’êtres humains, des plus éloignés aux plus proches. Chez ses voisins européens, mais aussi en Afrique, en Amérique ou, ici, en Asie et en Corée. La culture est au coeur de l’échange entre nos sociétés. La culture peut être un levier extrêmement puissant au service des échanges entre nos deux pays. Le combat a souvent été rude, mais nous avons su imposer le principe d’exception culturelle, au nom d’une défense de la diversité culturelle. À Paris comme à Séoul, nous partageons cette conviction que les biens culturels ne sont pas des biens marchands comme les autres. Cette exception favorise la création, la production et la diffusion des oeuvres culturelles françaises et francophones, mais aussi des oeuvres de toutes les cultures qui aspirent à exister, ici, en Corée, et ailleurs. À l’heure d’Internet, la bataille contre l’uniformité, pour cette indispensable diversité culturelle, devient encore plus âpre, et plus nécessaire. L’une de mes préoccupations, en tant qu’Ambassadeur en Corée, est de valoriser l’image culturelle de la France, qui est forte et respectée. En accord avec le ministère de la Culture et de la Communication, il s’agit d’abord de développer des coopérations artistiques et la promo-

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tion des artistes français à l’étranger. Ces coopérations sont possibles ici grâce à un Institut Français dynamique qui garde à l’esprit que ce qui est important, ce n’est pas l’exportation de la culture française, mais l’échange avec la culture coréenne. Cela fait partie du respect dû aux partenaires étrangers, qui est un élément essentiel de la politique culturelle extérieure. Il ne s’agit plus d’exporter un modèle culturel mais de développer les coopérations et les opérations culturelles communes. Cet échange culturel et le mouvement qui l’accompagne sont aussi le meilleur moyen pour nous d’être au fait des évolutions du monde de l’art et de la culture, du développement des nouvelles tendances en Corée. Il nous permet aussi de nourrir un courant qui enrichit tous les secteurs, de la littérature au cinéma, du spectacle vivant et de la musique aux arts plastiques. Quel meilleur symbole de cet intérêt de croiser les cultures que le film Snowpiercer, Le Transperceneige ? Voilà un film d’un cinéaste coréen, BONG Joon ho, avec des acteurs internationaux, inspiré d’une bande dessinée française des années 80 de Jean-Marc Rochette et Jacques Lob, qui aura été vu en Corée en 2013 par près de dix millions de spectateurs avant d’entamer une brillante carrière en France et tout autour du monde. Dans deux ans, nous célébrerons le 130ème anniversaire de nos relations diplomatiques. En 2015/2016, Français et Coréens vont avoir une formidable opportunité de confronter, conforter, partager et discuter leurs expériences pendant ces « années culturelles croisées ». Je suis très heureux d’annoncer que le président du comité de pilotage de ces années croisées, du côté de la France, n’est autre que M. Henri Loyrette, ancien Directeur du musée d'Orsay (1994-2001), puis président-directeur du musée du Louvre (2001-2013). C’est dire l’importance que nous attachons, avec nos amis Coréens, à la réussite de cette opération de découverte culturelle et artistique mutuelle. Et, en prélude, dès 2014, c’est un grand artiste coréen, LEE U Fan, qu’accueillera le château de Versailles, l’ancienne résidence des rois de France, et que découvriront ainsi des millions de visiteurs français et du monde entier. Bonne Année à tous !

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Divertissement

Avec Snowpiercer, Le Transperceneige, Bong Joon-ho fait ses premiers pas Ă  Hollywood 44

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Scène de Snowpiercer, Le Transperceneige , dernier film du réalisateur Bong Joon-ho. L’anarchiste Namgoong Minsu interprété par Song Kang-ho véhicule le message de cette œuvre.

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epuis quelques années, il devient très difficile d’approcher les cinéastes coréens qui connaissent un succès international et mènent leurs activités dans plusieurs pays. Quand j’essaie de les joindre, me reviennent des messages textuels disant qu’ils sont à Los Angeles, New York ou Prague pour leur travail.

Le marché mondial pour cible ? Cette année a vu la sortie mondiale de plusieurs films coréens interprétés par des acteurs américains ou européens s’exprimant en langue anglaise, y compris en Corée. C’est notamment le cas de Stoker, dû au célèbre cinéaste Park Chan-wook et produit par Fox Searchlight Pictures, une filiale de Fox Entertainment Group aussi connue pour ses films d’art à moyen budget, vainqueurs potentiels des Academy Awards, que pour ses résultats souvent décevants au box-office. Citons également The Last Stand, une première œuvre de Kim Jee-woon produite à Hollywood par Lionsgate Films qui, malgré son envergure moyenne, engrange d’ordinaire de remarquables succès commerciaux. Ces deux ambitieux exemples d’incursion dans l’univers hollywoodien n’ont pourtant pas été couronnés de succès à leur sortie. Il se pourrait bien que le premier n’amortisse même pas la moitié de ses coûts de production de dix millions de dollars. Quant au second, il a fait un four malgré son budget de vingt millions de dollars. Le public américain n’y a surtout pas apprécié la participation d’Arnold Schwarzenegger dans le rôle principal, suite à la série de scandales qui a entaché sa vie privée. En revanche, la critique a fait bon accueil à ces œuvres et leurs auteurs travaillent actuellement à de nouvelles créations pour Hollywood. En outre, The Last Stand semble bénéficier de l’édition ultérieure de versions DVD et Blu-ray qui revalorise ses qualités cinématographiques aux yeux du public. Ce qui a le plus surpris les malchanceux réalisateurs est l’indifférence du public coréen, car ils ont eu l’impression de se heurter à un mur en s’efforçant de contenter ses goûts et sensibilités en même temps que ceux des spectateurs occidentaux. Stoker, où se sent l’influence d’Alfred Hitchcock, aurait pu séduire beaucoup plus en Corée si y avaient joué des acteurs du pays comme Moon Geun-young ou Lee Byung-hun. De plus, l’action se déroule aux États-Unis et, à l’autre bout du monde, ce thriller psychologique fait figure d’allégorie abstraite. À l’inverse, Kim Jee-woon, qui avait déjà démontré ses talents par des adaptations coréennes de films américains telles que The Good, The Bad, The Weird (2008), n’a pas su plaire au public étranger par cette version actualisée du western hollywoodien. Un thriller de S-F Tandis que Park Chan-wook et Kim Jee-woon réalisaient leurs œuvres à Hollywood grâce aux fonds apportés par des investisseurs du cru, Bong Joon-ho tournait Snowpiercer, Le Transperceneige en République Tchèque avec un budget conséquent de quarante millions de dollars fourni en grande partie par la firme coréenne CJ Entertainment. Si le capital était donc majoritairement

Pour le cinéma coréen, quelle est la meilleure stratégie du succès à l’international ? Si certains affirment qu’il lui faut avant tout rester coréen, d’autres estiment qu’il doit se conformer à la manière hollywoodienne pour plaire à tous les publics. Quelle a été la démarche adoptée pour la réalisation de Snowpiercer, Le Transperceneige , le dernier film du metteur en scène coréen Bong Joon-ho? Résulte-t-il d’un original compromis entre ces deux points de vue ? Les milieux du cinéma coréen hésitent à se prononcer. Koreana ı Hiver 2013

Kim Young-jin Critique de cinéma et maître de conférences au Département de cinéma et de comédie musicale de l’Université Myoungji

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coréen, il en allait autrement des interprètes et du personnel, pour la plupart étrangers. Optant pour une production et un style hollywoodiens, Snowpiercer, Le Transperceneige a aussi fait appel à des acteurs occidentaux célèbres tels que Chris Evans, Tilda Swinton, Ed Harris et John Hurt. Pratiquement tous les dialogues y sont en langue anglaise, à l’exception de ceux qui se déroulent entre les deux protagonistes coréens interprétés par Song Kang-ho et Ko Ah-sung. L’intrigue très prenante se situe en 2031, dans le train blindé Transperceneige qui sillonne inlassablement la planète avec à son bord les derniers survivants d’un cataclysme à l’origine d’une nouvelle ère glaciaire. Ceux-ci se livrent une lutte sans merci pour s’assurer le contrôle du convoi ferroviaire, la foule des miséreux occupant les derniers wagons tandis que les passagers privilégiés jouissent du plus grand confort dans les voitures de tête. Après la projection en avant-première, critiques et journalistes ont émis des doutes quant à la possibilité d’un succès commercial en Corée, en raison de la tonalité plutôt sombre de l’œuvre, mais aussi d’une absence d’affectivité coréenne et d’un dépaysement pouvant déplaire au public coréen. Ce point de vue négatif dont se faisait l’écho la presse nationale allait pourtant s’avérer tout à fait inexact. Si les premiers spectateurs ont réagi très différemment au film, cette divergence n’a

1 1 L’actrice Tilda Swinton, qui joue le rôle de Mason, parlant à des admirateurs au dernier Festival du film américain de Deauville, où Snowpiercer, Le Transperceneige était projeté en clôture. 2 Pour maintenir le système en place à bord du train, un « wagon école » inculque aux enfants son idéologie fondée sur la miséricorde, la supériorité absolue de Wilford et l’inviolabilité du moteur.

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fait qu’attiser la curiosité et le public a dès lors continué d’affluer. Une promotion particulièrement tapageuse explique aussi la flambée des recettes. D’ores et déjà, celles-ci ont largement dépassé le seuil de rentabilité de l’investissement, puisqu’au seul box-office coréen, elles atteignent à ce jour près de soixante millions de dollars grâce aux 9,3 millions d’entrées enregistrées. Arrivé en France en octobre, puis à Ta wan en novembre, le film devrait être à l’affiche au Japon en février prochain. Si le calendrier de projections n’a pas encore été arrêté aux États-Unis, la Weinstein Company a déjà acquis les droits de distribution. Créée par Harvey Weinstein, cette firme a produit des films d’art de grande qualité qui ont décroché de nombreux Oscars dans les années quatre-vingt-dix, leur distribution étant assurée par Miramax Films. Il se dit que Harvey Weinstein aurait demandé à Bong Joon-ho de raccourcir d’une vingtaine de minutes la version distribuée en Corée en vue de sa projection aux États-Unis, ce que le cinéaste coréen aurait accepté de faire. Aujourd’hui, il est trop tôt pour se prononcer sur les chances de succès sur le marché mondial.

Le style Bong Joon-ho Lors d’une conférence de presse qui avait lieu en octobre dernier à l’occasion du Festival inter-

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national du film de Busan, Bong Joon-ho a déclaré qu’il ne se lancerait plus jamais dans un film à gros budget en dépit des bons résultats commerciaux de Snowpiercer, Le Transperceneige. D’après lui, la mise en œuvre d’un projet d’aussi grande envergure crée une tension et un stress insoutenables et il préfère se cantonner désormais à des œuvres plus modestes qui lui permettront de mieux exprimer ses idées et talents de metteur en scène. Le cinéaste Park Chan-wook, qui a aussi pris part à la réalisation de Snowpiercer, Le Transperceneige, a le souvenir suivant de Bong Joon-ho, qu’il était allé voir en avril 2012, sur le tournage, à Prague : « On aurait dit un zombie ! ». Le travail touchait à sa fin et le réalisateur semblait dans un état d’épuisement physique et moral extrême. C’est en persévérant qu’il est parvenu à un équilibre entre identité coréenne et universalité, dans un esprit cosmopolite tout fait hollywoodien. Avec une exceptionnelle inventivité, il s’est approprié des genres étrangers et les a transposés dans un contexte différent qui les rend accessibles à un public coréen. Dans son film plusieurs fois récompensé Memories of Murder (2003), il met en scène des inspecteurs de police de province qui traquent sans succès un tueur en série. Le public coréen en a particulièrement apprécié la dernière scène, où la caméra s’attarde longuement sur l’expression perplexe et dépitée de l’inspecteur principal. Ce film qui « finit mal » se démarque donc radicalement des productions classiques du genre à Hollywood et traduit la complexité de la réalité coréenne. Dans The Host (2006), l’imagination créatrice du cinéaste donne une dimension irréelle au paysage banalement familier du Han, le fleuve de Séoul. Quant au film Mother (2009), il fait appel à l’excellente actrice Kim Hye-ja dans le rôle d’une femme d’âge mûr qui se lance aux trousses d’un tueur, convaincue de l’innocence de son fils handicapé que l’on accuse de meurtre. Après avoir découvert qu’il est pourtant bien l’assassin, elle tente coûte que coûte de dissimuler la vérité. Ce film a remporté un succès considérable en Corée, où la critique a également couvert d’éloges le metteur en scène et sa vedette.

L’analyse de ce qui fait un chef Sans traiter explicitement de la réalité coréenne, Snowpiercer, Le Transperceneige a beaucoup intéressé un public manifestement ému par le message qu’il veut transmettre. Son intrigue porte sur un soulèvement populaire. Tandis que Curtis tente de mobiliser les déshérités qui voyagent à l’arrière du convoi pour qu’ils prennent le pouvoir, il doit affronter Wilford, l’impitoyable représentant de l’élite qui occupe l’avant. Gilliam, le sage défenseur des opprimés, exhorte ses compagnons à ne pas s’aventurer plus loin que l’installation d’adduction d’eau, car leur révolte est vouée à l’échec et à l’oubli. Curtis s’obstine pourtant dans son combat, mais quand il parvient à la tête du train, il est en proie à un dilemme, pour une raison inexplicable. Quant à Tilda Swinton, dont la prestation dans le rôle de Mason a fait une forte impression sur la critique et le public, elle résume le propos du film par la formule « une analyse des rapports de force ». D’après elle, l’œuvre met en avant une nouvelle manière d’exercer le pouvoir personnifiée par l’anarchiste Namgoong Minsu, qu’interprète Song Kang-ho, et non par le rebelle Curtis, le sage Gilliam ou encore Wilford, qui domine un monde où l’homme est un loup pour l’homme. Namgoong Minsu est un toxicomane qu’indiffèrent tout à fait les luttes dont le train est le théâtre. Pour les critiques les plus intrépides, l’univers imaginaire de ce drogué représente la vision du monde de Bong Joon-ho, la fin heureuse du film n’étant qu’illusoire. Dans ses derniers films, Bong Joon-ho exprime un rapport affectif aux lieux confinés provoquant la claustrophobie. Le fossé de rizière de Memories of Murder, l’égout de The Host et le village lugubre de Mother sont des décors symboliques. Dans l’imaginaire du cinéaste, la spatialité du train en perpétuel mouvement crée une unité dramatique parfaite pour exposer les tragédies de la réalité en les magnifiant. À la fin du film, Bong Joon-ho s’affranchit brillamment des limitations de l’imagination ordinaire. Son conte de fées dystopique fait puissamment vibrer la fibre émotionnelle du spectateur coréen confronté à lui-même et montrant une sensibilité exacerbée à l’absurde lutte pour le pouvoir que se livrent dans son pays partis politiques et politiciens uniquement préoccupés d’eux-mêmes. C’est

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Le cinéaste Bong Joon-ho sur le tournage, à Prague. Il s’est attiré les éloges de la critique pour sa réussite dans la gestion d’un budget colossal de quarante millions de dollars et la direction des acteurs de différents pays auxquels faisait appel cette production internationale, pourtant la première dans son cas. Arts e t cu l tu re d e Co ré e


le personnage joué par Song Kang-ho qui livre la clé du film, ce Namgoong Minsu halluciné et indifférent aux conflits sociaux qui est donc le moins susceptible de tous de devenir chef. Il ne rêve que d’évasion, tandis que le pouvoir oscille d’un groupe à l’autre sans qu’il en résulte de changement important dans l’ordre social. À cet égard, cette scène finale de Snowpiercer, Le Transperceneige rappelle celle de The Host où le protagoniste, qu’interprète également Song Kang-ho, décide d’adopter un jeune sans-abri. Tout en redoutant le retour de la bête qui sommeille en ce dernier, il prend soin de lui. De même, Snowpiercer, Le Transperceneige surprend le public en laissant transpara tre une autre vision du monde par des procédés de style propres à Bong Joon-ho. Koreana ı Hiver 2013

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Délices culinaires

Le hwangtae , un aliment aussi délicieux que riche en protéines grâce au vent, à la neige et au soleil On produit le hwangtae en laissant geler du merlan au vent froid de l’hiver, puis en le faisant dégeler, et ce, plusieurs fois de suite jusqu’à ce qu’il se dessèche et jaunisse. L’effort exigé par ces opérations sera récompensé par l’obtention d’une denrée qui se prête bien à la cuisine familiale et à la conservation. Accommodé en soupe, il s’avère en outre très bienfaisant les lendemains de beuveries.

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Ye Jong-suk Journaliste culinaire et professeur de marketing à l’Université Hanyang | Ahn Hong-beom Photographe

e merlan séché ou congelé est sans conteste le poisson le plus consommé en Corée, comme en attestent les statistiques annuelles par rapport aux autres produits de la mer tels que le calmar, le maquereau ou le sabre, qu’il dépasse largement en quantité. Il est d’ailleurs révélateur que la langue coréenne ne compte autant de manières différentes d’appeler un même poisson que pour celui-ci. Les noms qui le désignent varient en effet selon les régions, les techniques de pêche et les procédés de transformation, le poisson frais pêché étant appelé saengtae et kodari s’il est demi-séché, ou encore dongtae et bugeo s’il est respectivement congelé et séché. Enfin, le séchage par congélations et décongélations successives produisant une couleur jaunâtre lui confère l’appellation de hwangtae . Le terme bugeo est usuel au-dessous d’une ligne située au sud de la province de Gyeongi. Un glossaire de la fin du XVIIIe siècle intitulé Jaemulbo précise qu’« il est appelé bugeo, car il est pêché en mer du nord (bukhae) ». Dans une population aussi dépendante de la mer pour sa subsistance et sa prospérité, il était naturel que cet important poisson soit chargé de symboles. Dans une cérémonie particulière du chamanisme, c’est lui dont on fait l’offrande pour favoriser le succès du magasin ou de l’entreprise qui viennent d’être créés, puis, en fin de rituel, que l’on suspend au-dessus de l’entrée pour qu’il y fasse fonction de totem. On l’accroche également à la tuile fa tière d’une maison, aux côtés d’un écheveau de fil, lors de la cérémonie marquant la pose du toit. Sur le

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littoral de la province de Gangwon, il est présent dans une autre cérémonie chamanique, mais sur un bateau de pêche, cette fois, à l’occasion de sa première sortie en mer, tous les membres de l’équipage devant ensuite en jeter un chacun à l’eau pour se porter chance et faire le vœu que les prises soient généreuses.

Une lyophilisation naturelle C’est sous forme de hwangtae que le merlan est le plus onéreux dans le commerce en raison du travail de séchage dont il fait l’objet. Le bugeo subit aussi cette opération, mais sous l’action du soleil, en zone côtière, tandis que le hwangtae, une fois éviscéré, est transporté quand vient l’hiver dans l’intérieur montagneux du pays pour y être inlassablement congelé, séché et décongelé à plusieurs reprises, sous l’action de l’air froid apporté par le vent. De décembre à début avril, soit pendant plus de quatre mois, il est exposé à des températures nocturnes pouvant tomber jusqu’à moins quinze degrés Celsius, après quoi on le fait légèrement dégeler au soleil pendant la journée et on recommence plusieurs fois ces étapes, ce qui en fait peu à peu du hwangtae. À l’état sec, son aspect est aussi charnu et luisant que s’il sortait de l’eau, et sa chair jaune, d’une consistance moelleuse et d’un goût fin. Le hwangtae s’obtient en mettant du merlan à sécher sur de grandes claies appelées deokjang. Ces supports constitués de barreaux en bois sont en usage dans les régions froides présentant d’importants écarts de temArts e t cu l tu re d e Co ré e


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1 Ingrédients de la soupe de hwangtae , idéale pour les lendemains de beuveries : du merlan séché déchiqueté, un œuf, du poireau, du tofu et du navet. 2 Placer le hwangtae dans une casserole chaude avec un peu d’huile de sésame et d’ail écrasé et quelques dés de navet. Arroser de bouillon aux anchois et faire mijoter. 3 Quand la soupe arrive à ébullition, ajouter l’œuf. 4 En Corée, cette soupe claire et désaltérante est très appréciée pour son efficacité contre les effets désagréables de l’abus de boisson.

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Les congélations et décongélations successives auxquelles est soumis le hwangtae doublent sa teneur en protéines par rapport au merlan frais et la rendent bien supérieure à celle du lait ou du tofu, une qualité qui se double d’une faible concentration de cholestérol.

Parc de séchage du merlan dans le canton de montagne de Pyeongchang situé dans la province de Gangwon (en bas).

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pérature entre le jour et la nuit. Ce procédé de lyophilisation est apparu au début du siècle dernier à Sinpo, dans la province du Hamgyeong du Sud, aujourd’hui nordcoréenne et autrefois première région du pays pour ce produit. Après la Guerre de Corée (1950-1953), les réfugiés venant de la province de Hamgyeong s’établirent à Sokcho, une ville de la côte est située un peu plus au sud, et dans d’autres régions bordant la ligne de démarcation. Ils y créèrent des parcs de séchage du merlan, non loin des cols de Misi et Daegwan où le climat n’était guère différent de chez eux et dès lors, la production de hwangtae allait s’y développer plus que partout ailleurs. Si cette dernière para t de prime abord assez simple, il n’en est rien car le travail est dur, exigeant un important temps de main-d’œuvre et pas moins de trente opérations successives accomplies dans les rigueurs de l’hiver avant qu’un hwangtae de bonne qualité n’arrive sur les tables.

De délicieuses préparations Une fois jauni par le séchage, le merlan peut s’accommoder de différentes façons, notamment en soupe, cuit à la vapeur, en ragoût ou grillé, la première étant particulièrement recommandée les lendemains de soirées très arrosées. Quant aux grillades et plats à la vapeur épicés, ils sont goûteux et tendres à souhait pour servir de plat principal ou d’anju accompagnant un alcool. Les congélations et décongélations successives auxquelles est soumis le hwangtae doublent sa teneur en protéines par rapport au merlan frais et la rendent bien supérieure à celle du lait ou du tofu, une qualité qui se double d’une faible concentration de cholestérol. Pour ceux qui ont bu plus que de raison, il existe un remède aux lendemains difficiles grâce à la soupe dite hwangtae haejangguk, plus connue sous le nom de bugeotguk , quoiqu’elle soit bel et bien composée de hwangtae . Elle est donc très appréciée et se prépare comme suit. Retirer les arêtes et la peau du hwangtae, déchiqueter la chair et la mettre à tremper dans l’eau pendant quelques minutes. On pourra aussi en trouver en filets au marché aux poissons. Dans une casserole, verser de l’huile de sésame et faire revenir le hwangtae avec de l’ail écrasé et quelques dés de navet. Arroser avec un peu de sauce de soja maison et de l’eau et porter à ébullition. Ajouter alors des pousses de soja et des tranches de poireau de la longueur d’un doigt, couvrir et laisser mijoter quelques instants afin que le poisson s’imprègne des sucs. Pour que le résultat soit plus nourrissant, casser un œuf ou mettre quelques dés de tofu. Assaisonner avec du sel et du poivre ou du piment rouge en poudre. Si l’on Koreana ı Hiver 2013

préfère une soupe plus claire et légère, on se contentera de saler, sans relever à la sauce de soja. Elle sera encore plus délicieuse si le poisson a mijoté dans du bouillon que l’on aura confectionné au préalable avec du varech et de l’eau additionnés de poireau et d’anchois séchés, en les retirant au moment de servir. Les vertus du hwangtae contre l’abus d’alcool s’expliquent par sa teneur élevée en acides aminés, dont la méthionine, qui agit sur le foie. Autre spécialité gastronomique coréenne, le hwangtae bopuragi se prépare soit en aplatissant le merlan séché et, après en avoir ôté les arêtes, en en déchiquetant la chair, soit en grattant celle-ci avec une cuillère pour obtenir le même résultat, avant de la frotter vivement pour l’attendrir. Assaisonner à la sauce de soja additionnée de sucre, sel de sésame et huile de sésame. Pour obtenir un aspect plus appétissant, on pourra saupoudrer de piment rouge en poudre une première portion, puis une deuxième uniquement de sel et arroser la dernière de sauce de soja, le résultat constituant ce que l’on appelle un « hwangtae moelleux tricolore ».

Une visite hivernale aux parcs de séchage du merlan Aménagés sur des terrains en pente dans un grand nombre de villages de montagne, les parcs à hwangtae méritent de faire le voyage jusqu’à la province de Gangwon, où l’on découvrira des paysages hivernaux bien différents de l’habituel décor des stations de ski. Après avoir vu ces poissons qui sèchent au grand air par centaines de milliers, on pourra goûter à cette production non loin de là, dans l’un des nombreux restaurants dont c’est la spécialité. Aujourd’hui, il est à déplorer que les réserves de merlan se soient dépeuplées au large du littoral coréen et que le poisson du commerce provienne le plus souvent de Russie. Le réchauffement climatique, responsable de l’élévation de la température de l’eau à proximité des côtes, les a en effet chassés vers le nord. Alors que, pour cette seule espèce, les prises annuelles coréennes pouvaient aller jusqu’à 150 000 tonnes au début des années quatre-vingts, elles n’atteignent désormais plus la tonne. Comme la plus grande partie du merlan qui se consomme aujourd’hui en Corée est un produit de la pêche en Mer de Béring, il faut rendre hommage à nos ancêtres qui eurent l’intuition de le nommer bugeo, c’est-à-dire le « poisson de la mer du nord ». On se consolera à l’idée qu’au moins ce poisson existe toujours, fût-il d’origine russe, et qu’il peut ainsi continuer à se transformer en hwangtae après avoir essuyé les assauts du vent sur le froid sol coréen.

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Mode de vie

LE FIN AN CE ME NT

IF T A P I C I T R PA

L’économie de partage, une nouvelle conception de la propriété Le financement dit participatif ou loyal, actuellement en plein essor, permet à chacun d’apporter son soutien à des activités collectives par de petits apports en argent. La pratique de l’« économie de partage », qui repose sur la mise en commun de techniques, connaissances, talents et ressources, gagne rapidement du terrain sur internet. Lee Jin-joo Rédactrice occasionnelle

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im Hong-min, qui dirige la petite maison d’édition Booksphere spécialisée dans la littérature de genre, a mené à bien l’année dernière le financement d’un projet éditorial. Il portait sur un roman de mystère intitulé Anju (Monstre dans l’obscurité) et dû à Miyuki Miyabe, une femme écrivain japonaise que ses lecteurs appellent affectueusement « Madame Mimi ». Au départ, la société ne disposait pas d’un budget de lancement suffisant, contrairement à ses concurrentes de plus grande envergure. Son président a alors eu l’idée de solliciter l’aide de ses fidèles clients en s’engageant à ce que 10 % des recettes leur revienne si le livre se vendait à plus de quinze mille exemplaires dans l’année. Cette heureuse initiative baptisée « Wongiok », c’est-à-dire la « boule d’énergie puissante », a permis à son auteur, en à peine onze jours, de recueillir cinquante millions de wons, soit environ quarante mille dollars, auprès de cent douze bailleurs dont les mises de fonds allaient de cent mille à deux millions de wons. Le nom « Wongiok » vient d’un manga japonais intitulé Dragon Ball et paru sous forme de feuilleton de 1984 à 1995. Il a pour héros le Roi des singes Sun Wukong, qui fait appara tre par magie de grosses boules aspirant peu à peu leur énergie environnante pour se lancer avec force sur l’ennemi et le neutraliser. Kim Hong-min s’en est inspiré en réunissant des fonds d’un petit montant qui, sur la durée, permettent d’investir dans d’importants projets.

Opération réussie dans le financement de projet éditorial Depuis déjà longtemps, Kim Hong-min recherchait un moyen de fédérer les lecteurs autour d’innovations et il a beaucoup dialogué avec les plus fidèles d’entre eux, avant même de lancer son projet de « Wongiok ». L’été dernier, l’éditeur allait mettre sur pied un second projet de financement pour la parution de Marche sur l’ombre , également signé par Madame Mimi. La mise de fonds s’élevait cette fois à soixante-dix millions de wons et pour ce faire, l’objectif de trente mille exemplaires vendus avait été fixé. Le dernier jour de l’appel à contributions, sa ligne téléphonique a été prise d’assaut par des lecteurs désireux de lui éviter de publier à perte. Au cours de cette seule journée, il a réuni pas moins de dix-sept millions de wons et au final, le montant total des fonds s’élevait à quatre-vingts millions de wons émanant de cent deux particuliers. Devant une telle réussite, nombreux sont ceux qui ont pris la même voie dans la profession. « Le financement de projet éditorial n’est pas tant une collecte de fonds qu’une occasion de créer du lien », estime-t-il. « Ce sera une réussite si nous parvenons à constituer une clientèle régulière et entreprenante. La littérature de genre se développe très rapidement et attire un public particulier surtout composé d’intellectuels et membres des professions libérales. Ils ont manifesté leur existence en contribuant au budget d’édition d’ouvrages. Les plus fortunés, souvent trop pris pour s’impliquer dans de tels projets, peuvent se contenter d’envoyer une somme par virement bancaire. En revanche, pour les petits éditeurs qui n’ont pas fidélisé de clientèle, Koreana ı Hiver 2013

la prudence est de mise car, en cas de manque à gagner, ils peuvent se mettre en péril », explique Kim Hong-min.

Le financement participatif de la culture et des arts Pour les entreprises de capital-risque, les créateurs de produits culturels et les artistes à court de liquidités, le financement participatif représente une possibilité de financer leur projet avec l’aide du public et d’en faire en même temps la promotion. Cette pratique est aussi connue sous le nom de financement social car elle fait appel aux réseaux sociaux. Dans le domaine culturel et artistique, c’est le cinéma qui vient en tête de cette nouvelle tendance. L’appel à contributions concerne avant tout des films à petit budget portant sur des sujets sensibles à caractère social ou politique. C’est notamment le cas de Jiseul, qui évoque le massacre perpétré sur l’ le de Jeju en 1948 et a été récompensé cette année par le Grand prix du jury au Festival du film Sundance, dans la catégorie de la fiction étrangère, ainsi que des lots, un documentaire consacré à Dokdo, objet d’un litige territorial entre la Corée et le Japon, ou encore d’Une autre famille, qui évoque les souffrances de malades atteints de leucémie et convaincus que celle-ci est due à leur travail dans une usine de semi-conducteurs de Samsung Electronics. Les réalisateurs de ces œuvres ont tous eu recours au financement participatif au stade de la promotion publicitaire et de la distribution, faute d’avoir pu se procurer les fonds nécessaires par les moyens habituels. Les organisateurs de manifestations visant à lancer des campagnes sur les réseaux sociaux ont aussi pu compter sur ce procédé alliant l’appel à contributions à la promotion commerciale. À titre d’exemple, citons le « Concert de la guérison » donné par la pianiste à quatre doigts Lee Hee-ah ou la publication du Livre de la décoration présentant vingt papiers cadeau imprimés d’images de fleurs séchées réalisées pendant leurs séances de psychothérapie par d’anciennes « femmes de réconfort » réduites en esclavage sexuel par l’armée impériale japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale. Pour éditer ce dernier ouvrage, l’entreprise de capital-risque Heeum The Classic a fait appel au financement participatif en mars dernier, en se fixant pour objectif de rassembler trois millions de wons, mais elle finira par en obtenir dix millions trois cent mille en quelques semaines, un exploit dont la presse se fera largement l’écho. L’action de consommateurs dynamiques Pour répondre à la demande croissante de produits de marque en série limitée, moins standardisés que ceux de série, fabricants et fournisseurs font une présentation préalable des futurs modèles à leurs acheteurs potentiels et anticipent leurs réactions avant de solliciter un investissement dans les articles retenus. Cette manière de procéder s’apparente à la vente avant récolte pratiquée dans l’agriculture. Elle est particulièrement bien adaptée au cinéma et à l’esthétique industrielle, qui se prêtent à une présentation visuelle des futurs produits. C’est également le cas de la mode, où le site spécialisé crack-er.com fait une promotion anticipée des créa-

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tions de stylistes à succès avant de lancer la production en quantité limitée à l’aide des fonds apportés par les consommateurs. Les concepteurs disposent ainsi d’un banc d’essai permettant de prévoir les réactions de la clientèle afin d’éviter une perte de temps et un gâchis de talents.

avantages quelconques, mais se voient symboliquement récompensés par de petits cadeaux souvenirs ou par l’inscription de leur nom au générique. « Si nous offrions une rémunération, cela pourrait dériver sur des paris », précise Yeom Jae-seung. En outre, tumblebug.com refuse tout don tant que le montant souhaité n’a pas été atteint, et ce, pour sauvegarder les donateurs des aléas de l’entreprise. L’ensemble de ces aides est perçu globalement lors de la réalisation des objectifs, un principe qui met d’autant plus en confiance la clientèle.

Les plate-formes de services Outre le financement participatif, ce qu’il est convenu d’appeler « plate-formes de services » éveille aussi l’intérêt par la possibilité de mettre en relation les créateurs de projets avec des bailleurs Un partage d’expérience et de de fonds. Une quinzaine de sites talent internet assurent aujourd’hui cette Le savoir-faire, le talent et l’exfonction. Dans le domaine de l’art, périence sont aussi des choses qui on trouve en particulier tumblebug. se partagent, alors Han Sang-yeob com, qu’a créé Yeom Jae-seung, a créé dans ce domaine le site de un ancien étudiant du Département don Wisdome qu’il gère parallède cinéma de l’Université nationale lement à sa PME d’économie de coréenne des arts. C’est grâce à ce partage, l’une des premières du 1 site que le cinéaste O Muel, réalisecteur en Corée. Tous ceux qui sateur du film Jiseul, a pu financer souhaitent faire profiter les autres de leur savoir-faire ou de leur son tournage avec les soixante-dix expérience peuvent y constituer millions de wons apportés par des une communauté en ligne dont les investisseurs férus de culture et membres peuvent obtenir un cerdes habitants de l’ le de Jeju, ainsi tain nombre d’informations. « J’ai que par les collectivités locales de créé cette affaire pour mettre à la Jeju, sous forme de subventions. portée de tout le monde ou presCe montant ayant été rapidement que des contenus en tout genre qui englouti, il a de nouveau fait appel n’étaient jusqu’alors accessibles aux internautes sur tumblebug. qu’aux catégories sociales favoricom, où il a trouvé les dix millions 2 sées  », affirme son fondateur. de wons qui lui ont permis d’ache1 L’entreprise de capital-risque Heeum The Classic présente son Livre Pourquoi prendre des cours ver la sonorisation. de la décoration, qui se compose de motifs de fleurs séchées réalisés au cours de leurs séances de psychothérapie par d’anciennes « femmes de payants en ligne si la qualité de Yeom Jae-seung, qui rêvait de réconfort » réduites en esclavage sexuel par l’armée impériale japonaise l’enseignement n’est pas garanfaire du cinéma sans jamais parvependant la Seconde Guerre mondiale. Le financement participatif sert tie ? Han Sang-yeob possède des nir à se procurer les fonds requis, aussi les objectifs charitables de ceux qui veulent agir pour venir en aide à leurs voisins dans le besoin. 2 Stand de Booksphere au Festival du Livre éléments chiffrés qui montrent a eu l’idée en 2011 de créer un site Wow qui se déroule chaque année à Séoul. Cette maison d’édition de taille qu’environ 40% des usagers de internet à cet effet. Il souligne qu’en modeste a attiré l’attention de la profession en sachant allier financement son site se fidélisent et diversifient septembre dernier, sa plate-forme par les lecteurs et réussite commerciale. leur demande de services. Sur une avait déjà permis de financer queldurée d’un an et sept mois, près de dix mille d’entre eux y ont acheque huit cent dix projets ayant enregistré un taux de réussite de té des services et n’ont demandé que deux fois à être remboursés. 75%. Ce service en ligne fourmille d’idées sur la création de films, L’homme est bon par nature, le partage est un instinct humain, jeux, spectacles, albums de musique, bandes dessinées, livres et chaque vie compte : tels sont les principes fondateurs de l’opéracalendriers. Les internautes qui y accèdent peuvent s’informer des tion Wisdome, mais aussi, selon son initiateur, les clés de sa réusdétails d’un projet et faire des dons d’un montant minimal de mille site. « On assiste au retour du partage du travail communautaire wons pour celui de leur choix, par virement bancaire ou par carte de tel qu’il était pratiqué dans la société préindustrielle, où un esprit crédit. Le nom de « tumblebug » lui a été donné parce qu’il traite des collectif existait entre voisins », ajoute-t-il. petites sommes en s’employant à les gérer au mieux pour financer Sur la page d’accueil du site, une énorme enseigne annonce un projet. Les donateurs ne sont ni remboursés ni rétribués par des

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des cours de préparation du café qui sont dispensés dans un café situé près de la station de métro Gangnam et dont les élèves peuvent s’initier à la découverte du « goût authentique du café ». Les frais d’inscription à cette formation s’élèvent à vingt mille wons par module de deux heures et comprennent le café et les boissons, ainsi que d’autres frais, soit le prix de quatre ou cinq consommations dans un café Starbucks. Quant aux formateurs, ils se nomment Jackie, médaillé d’or au Championnat du monde des ser-

Beaucoup d’autres sites sont des vecteurs d’innovation, comme ces « Étagères de la bibliothèque du peuple » qui, à l’adresse http:// bookoob.co.kr, permet à ses membres, pour une somme modique, de se prêter entre eux des livres qui dormaient auparavant sur une étagère, exactement comme dans une bibliothèque privée. Enfin, le site « Placard ouvert » (http://theopencloset.net) assure des prêts de costumes et autres vêtements habillés à porter dans des situations comme un entretien d’embauche ou une séance photo de fin d’études, où une tenue correcte est de rigueur. La Ville de Séoul, dont le maire Park Won« J’ai créé cette affaire pour mettre à la portée de tout le monde soon est un ancien militant, se situe aujourd’hui à la pointe de ces projets expérimentaux. Depuis ou presque des contenus en tout genre qui n’étaient jusqu’alors que Séoul a été élue « Ville du partage » en sepaccessibles qu’aux catégories sociales favorisées ». tembre 2012, la municipalité a apporté son appui à vingt projets de partage portant notamment sur des parcs de stationnement, pièces inoccupées, livres, voituveurs de café, Jenny, gagnante du Championnat de Corée des serres ou vêtements. Désormais, une ordonnance municipale permet veurs de café et Leo, consultant en création d’entreprise déjà solmême aux entreprises et associations de capital-risque d’obtenir licité par mille cinq cents établissements. L’effectif par cours a été un soutien financier et de voir leurs démarches administratives limité à quinze personnes, pour que chacun de ces « Wisdomers » simplifiées. Au mois d’avril dernier, la Ville a désigné vingt-sept prenne chacun en charge cinq participants appelés « Wisdomees ». associations et entreprises de partage pilotes qui, pour douze d’enParmi les exemples de partage d’expérience et de savoir-faire tre elles, bénéficieront d’une subvention de deux cent millions de au quotidien, citons encore ce projet de « bibliothèque vivante » wons. Elle a en outre créé le site internet Sharehub (http://sharelancé par les services municipaux de l’arrondissement de Nowon, hub.kr). à Séoul. Tout un chacun a la possibilité de s’y inscrire en tant que « livre vivant » que les autres pourront « emprunter » lors d’un entretien gratuit d’une heure où ils obtiendront des informations Les défis à relever pratiques sur la confection des condiments, la réparation des voiSi la confiance est l’une des conditions requises dans une écotures ou l’utilisation du smartphone, par exemple. Une place plus nomie de partage, elle constitue aussi un avantage très précieux importante y est réservée aux « livres vivants » célèbres pour qu’ils sur le plan social. Il convient donc de mettre systématiquement puissent s’adresser à un plus large public, à l’instar du député de en place des infrastructures qui permettent de mieux gagner la cet arrondissement, Ahn Cheol-soo. À ce jour, plus de mille perconfiance du public en évitant autant que faire se peut la particisonnes ont d’ores et déjà consulté cette bibliothèque vivante et plus pation d’individus peu scrupuleux. Une imposition doit aussi être de deux mille ont assisté à ses conférences. prévue pour les locations de pièces, ainsi que des formules d’assurance destinées à dédommager les propriétaires des préjudices qui peuvent leur être occasionnés. Le partage de pièces et voitures En ce qui concerne le financement participatif, où entrent en jeu Outre le partage d’investissements et de connaissances, celui de des sommes d’argent, il importe de bien délimiter ce qui relève de biens matériels prend aussi de l’ampleur. Le site internet kozaza. l’investissement et du don. En mai dernier, le gouvernement appecom sert de support à la location de pièces inoccupées chez des lait de ses voeux une législation sur le financement participatif et particuliers, tandis que socar.kr propose la location de véhicules à sur la création d’un « cycle vertueux de capital-risque et d’écosysl’heure ou à la demi-heure. tème de démarrage ». Son appel n’a pas été suivi d’effet, dans la Aujourd’hui, on s’habitue toujours plus à l’idée de prêter ses mesure où le financement participatif est plus assimilable à une biens ou d’emprunter ceux des autres et cette tendance à l’éconocollecte de fonds qu’à un financement régulier. Il s’avère de ce fait mie de partage est appelée à se confirmer dans un pays où l’on est impossible de sanctionner au pénal les abus de confiance, même si particulièrement sensible à la nouveauté, mais il va de soi que la les sommes réunies par ce biais ne sont pas consacrées à l’usage récession mondiale y est aussi pour quelque chose. En résumé, le auquel elles étaient destinées ou si les projets ne sont pas menés à principe en est que chacun, où qu’il habite, peut être fournisseur ou bien après une telle collecte. En conséquence, il convient de créer utilisateur de services, moyennant d’être raccordé à internet pour des dispositifs assurant la sauvegarde des intérêts des investisfaire appel à des réseaux sociaux comme Facebook, Kakao Talk ou seurs et empêchant les personnes malhonnêtes d’abuser de la Twitter. L’essor du smartphone de haute technologie est bien sûr confiance du public. porteur de cette nouvelle tendance en Corée. Koreana ı Hiver 2013

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Aperçu de la littérature coréenne

Critique

Un rappel au mystère de la vie Kang Ji-hee Critique littéraire

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ar leur brillant phrasé, notamment dans la description de préparations culinaires en tout genre, les textes de Lee Hyunsu (1959- ) donnent littéralement l’eau à la bouche au lecteur. L’auteure elle-même est d’ailleurs excellente cuisinière, dit-on. Mais pour revenir à ses métaphores culinaires, si elles frappent d’autant plus l’esprit du lecteur, c’est peut-être grâce à l’habileté avec laquelle elles viennent s’insérer dans les passages descriptifs. Ainsi, quand Lee Hyun-su fait mention du dodari ssukguk, ce ragoût à l’armoise et au flet qui est une spécialité des provinces méridionales, elle rappelle à cette occasion combien cette plante est utile et bienfaisante, ce que l’on a trop souvent tendance à oublier en raison de sa grande disponibilité. À cet effet, elle recourt à une insistance par la comparaison suivante : « On dirait ces maris insensibles qui ont l’air d’oublier toute la peine que se sont donnée leurs dévouées épouses ». Cette image et sa créatrice ne pourront que revenir à l’esprit du lecteur quand il mangera la préparation en question. S’agissant de Lee Hyun-su, on ne saurait omettre d’évoquer sa nouvelle intitulée Chupungnyeong (Le col de Chupung). Son personnage principal est une femme qui a dû renoncer à jamais au mariage pour assumer la charge d’une famille de plusieurs générations de veuves, dont sa vieille mère chamane qui mène une vie d’errance. En rentrant de l’une de ses escapades, elle ne manque jamais de confectionner un ragoût de pommes de terre pour les siens, qui remarquent que « tout en étant chaud et épicé au point d’engourdir la langue, [il] laisse un léger arrière-goût de poisson et de tristesse ». Quant à l’héro ne, elle se dit en le mangeant qu’il lui aura au moins permis d’évacuer tout ce qu’il y avait en elle de « tristesse et de rage, de colère à la cause inconnue, de chaleur brûlante envahissant son être ». C’est d’ailleurs ce même plat qui finira par la réconcilier avec sa mère, malgré ses côtés incompréhensibles. L’auteure souligne ainsi que de nos cinq sens, c’est le goût qui nous touche le plus et au plus profond de notre être. Comme le ragoût de pommes de terre de cette œuvre, la cuisine dans son ensemble se fait à la fois moyen d’expression des « messages du

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cœur » que le cuisinier gardait en lui, faute de pouvoir les formuler en paroles, et remède aux blessures intérieures des convives. Le rôle que jouait ici ce ragoût en permettant aux protagonistes de revenir sur des aspects douloureux de leur passé, de les comprendre et au final, de pardonner, c’est l’encombrante table fabriquée par le père de la narratrice qui le remplit dans la nouvelle Un vaisselier en bois de rose . Ce meuble énorme et robuste est le fruit de la brillante imagination paternelle car s’il est apparemment une table, il renferme aussi un coffre à riz. Il s’avérera cependant d’un usage peu pratique dans l’une et l’autre de ces fonctions. De plus en plus mal aimé par la famille qui ne sait que faire de lui et le délaisse dans un coin où il prend la poussière, c’est entre les flammes que finira ce meuble rappelant « un parent pauvre qui ne rembourse jamais ses dettes » ou « quelqu’un de la famille qu’il faut avoir à charge toute sa vie ». Or, il révélera sa véritable nature quand jailliront les étincelles. « Quel était donc cet objet, que nous appelions « table » par commodité, mais qui servait le plus souvent de coffre à riz ? Etaitce une table ? Ou bien un coffre à riz ? De quel usage, papa, de son vivant, avait-il été le plus satisfait ? Si c’était en tant que table, l’avait-il vraiment été un seul instant à part entière ? Et de même, comme coffre à riz, s’était-il vraiment agi de cela à un moment ou à un autre ? Plus j’y pense, plus cet objet m’appara t aussi futile que ce père qui était comme tous ceux du monde. » Quand meurt le chef de famille, un bon à rien qui n’a jamais pu subvenir aux besoins de sa femme et de ses enfants, la mère de la narratrice doit prendre les choses en main et pour ce faire, monter une affaire qu’elle gérera avec succès, comme si elle ouvrait grand les ailes qu’elle avait cachées. Malgré tout, quand brûlera le meuble, la narratrice comprendra que cette même mère, qui faisait si vaillamment bouillir la marmite pour les siens, y compris les deux sœurs, toutes ambitieuses qu’elles soient, comme il est normal de l’être, avait encore besoin de se reposer sur l’ombre du père, tout aussi massive qu’inutile, mais à jamais auprès d’elles et aussi solide que ce meuble omniprésent. Arts e t cu l tu re d e Co ré e


Chacun sait que par l’écriture, Lee Hyun-su se bat pour que survive un certain mode de vie menacé de disparition à brève échéance, mais on lui reconnaît aussi le talent exceptionnel avec lequel elle évoque, au moyen de métaphores corrosives, les souffrances et difficultés qui sont celles de la femme dans une société patriarcale.

Lee Hyun-su Depuis Oedipe, le conflit avec le père constitue l’un des grands thèmes universels de la littérature. En revanche, c’est l’absence de cette figure paternelle qui est le plus fortement ressentie dans un pays à l’histoire particulièrement complexe et mouvementée tel que la Corée, qui a connu les drames de la colonisation et de la dictature. Or, l’œuvre de Lee Hyun-su a ceci de particulier que les personnages de père n’y suscitent ni haine ni sympathie, mais y sont tout bonnement acceptés en tant que tels. La vie elle-même ne comporterait-elle pas inévitablement des aspects gênants, voire pénibles, et sans issue, à l’image de ce gros meuble dépourvu d’utilité ? Si tel est le cas, semble sous-entendre la nouvelle de Lee Hyun-su, en l’absence d’autres recours, la seule voie de salut est de s’efforcer de faire revivre par le souvenir chacun des instants passés de ce bref laps de temps qu’est la vie. Le charme de cette nouvelle tient aussi au récit des faits qui encadrent le monologue intérieur et ont trait au meuble fabriqué par le père de la narratrice. Leur protagoniste, aussi étriquée et peu économe que son archéologue de mari, se met un beau jour en tête de faire des placements immobiliers et va se faire inscrire sur la liste d’attente des futurs acquéreurs d’« officetels » en cours de construction, mais s’en désintéresse dès qu’elle visite l’appartement témoin. Cette brève incursion dans l’investissement immobilier révèle les multiples petits tracas d’un quotidien banal, comme autant de failles laissant sortir au grand jour la cupidité prosa que éclatant au grand jour, ce qui ne peut qu’arracher un sourire au lecteur. Sans céder à ces vils instincts, Lee Hyun-su ne prétend pas non plus y échapper. L’esprit solidement ancré dans la réalité, elle se borne à constater, sans pouvoir s’empêcher d’en rire, qu’il est impossible d’échapper à ces basses considérations, mais qu’il faut les chasser au plus vite pour ne pas tomber dans les pièges qu’elles tendent. Cette histoire qui plonge au tréfonds des tentations suscitées par la convoitise présente un côté si réel et immédiat qu’elle produit beaucoup plus d’effet, en mêlant drôlerie, sagesse et réconfort que les vociférations furieuses d’un moine Wen qui y résisterait depuis toujours. Koreana ı Hiver 2013

Je conclurai par une anecdote au sujet de l’auteure. Après six longues années d’hésitation à entrer en littérature, cinq autres allaient s’écouler pendant lesquelles elle allait attendre en vain des commandes d’éditeurs, faute de quoi elle allait prendre l’initiative d’envoyer ses manuscrits à plusieurs revues. Au cours des six mois suivants, un seul d’entre eux allait lui répondre, mais en précisant de surcro t qu’il ne publierait qu’une seule nouvelle moyennant que l’auteure la remanie dans un délai de trois jours. Décidée à mettre à profit le temps qui lui était imparti, comme s’il était dix fois plus long, Lee Hyun-su a fui la ville et gagné la côte, d’où elle s’est embarquée pour l’ le de Wolmido. Après avoir écumé les motels des environs, elle a jeté son dévolu sur la minuscule chambre de l’un d’entre eux et s’est mise au travail. Elle allait bien vite souffrir du total manque d’insonorisation des lieux et avoir droit à toute la gamme des gémissements possibles qu’émettaient en son stéréophonique les occupants de la chambre voisine, à raison de trois couples différents par jour. Après avoir perdu toute une journée à cause de ces bruits qui la distrayaient de son travail, elle s’est écriée en son for intérieur : « Faites donc ! Moi, j’écrirai ! », après quoi, plus rien ne l’a tirée de sa concentration pendant les deux jours restants et c’est ainsi que, du texte d’origine de la nouvelle, est né un second tout à fait différent qui, au printemps 2002, allait être édité par la revue trimestrielle Changbi sous le titre de Toran (Taro). On imagine toute la constance qu’il faut avoir pour supporter onze années d’anonymat, une constance absolue, mais aussi sensuelle, car motivée par de bruyants soupirs ! En découvrant ses nouvelles, le lecteur ne peut que tomber sous son charme, comme sous celui de cette écriture qui explore si affectueusement les moindres recoins de l’univers intérieur des individus et du monde qui les entoure, avec toutes leurs petites imperfections. Il reviendra encore et toujours à ces textes pour y puiser de nouvelles forces, chaque fois qu’il sera las de lutter, pris entre le monde matériel et le mystère de la vie.

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Image de Corée

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u haut de son trône, tout de blanc vêtu, le grand roi semble contempler les six siècles d’histoire qui ont fait suite à son règne. La création de l’alphabet hangeul par laquelle s’illustra ce quatrième souverain du royaume extrême-oriental de Joseon suivit de sept ans celle du Duomo de Florence, un fleuron de la Renaissance que réalisa le grand architecte Filippo Brunelleschi à l’extrémité méridionale du continent européen. Depuis 1443, date de cette invention, les Coréens disposent ainsi d’une écriture qui leur est propre. Hommage a été rendu à son créateur en donnant son nom à la large avenue qui parcourt du nord au sud le centre de la capitale à partir du palais royal, splendide emblème de la nation. Le monarque demeure, immuable sous la neige qui le recouvre flocon après flocon, comme ces six cents années qui se sont écoulées une à une. Levant la tête vers lui, des enfants s’inquiètent : « Vous n’avez pas froid ? », mais leur question reste sans réponse et la neige continue de tomber en silence. Voilà peu que la figure royale, aujourd’hui enneigée par l’hiver, honore de sa présence l’esplanade animée qui s’étend au cœur de la capitale. Il y a plus longtemps que son effigie sereine orne les billets verts de dix mille wons de nos portefeuilles. L’époque est à l’aménagement de places et pour en réaliser une, ici, on a élargi l’avenue en abattant les ginkgos qui la bordaient si joliment. Puis, le grand roi y a pris place sur son trône. La neige répand doucement ses flocons, comme si elle répétait en cadence « Tout... va... bien, tout... va... bien... ». Gwanghwamun, la grande porte des royaumes d’antan, dresse fièrement sa toiture en attirant le regard vers le palais et les montagnes qui s’élèvent en perspective, sous leur couverture toute blanche. Un long hiver les attend et ils dispara tront toujours plus sous la neige qui n’en finit pas de tomber. Comme le roi Sejong, ne se réveilleront-ils qu’à l’arrivée du printemps qui sonne l’heure du dégel ?

Le roi Sejong dans son manteau neigeux Kim Hwa-young Critique littéraire et membre de l’Académie nationale des arts de Corée


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THE US REBALANCING TOWARD ASIA: ESSAYS BY

Patrick M. Cronin, Michael McDevitt, Wu Xinbo, Donald K. Emmerson, Malcolm Fraser, Richard A. Bitzinger, Kang Choi & Noboru Yamaguchi

PLUS

RISKS & OPPORTUNITIES FOR ASIA’S NEW LEADERS: ESSAYS BY

Gilbert Rozman, Takashi Inoguchi, David Shambaugh, Joon Hyung Kim, Haksoon Paik, Leon V. Sigal, Jonathan Berkshire Miller & Lilia Shevtsova

By Pavin Chachavalpongpun

Georgiy Voloshin China as a Stabilizer in Central Asia Ramesh Thakur The New Great Game in Afghanistan Tridivesh Singh Maini & Manish Vaid The Emerging Role of Indo-Pakistan Border States Young-hoon Lee Economic Reform in North Korea Peter Hayes A Breakthrough Six-Party Summit in 2013? Asger Røjle Christensen Japan’s Abduction Saga Book Reviews by David C. Kang, Börje Ljunggren & John Delury

THE US REBALANCING TOWARD ASIA: ESSAYS BY

PLUS

CREATING A NEW WORLD OF SOCIAL ENTERPRISES

Reflections by Won-soon Park & Tae-won Chey DRAWING A LINE IN THE SOUTH CHINA SEA

By Nguyen Manh Hung

BURMA IN THE ASEAN CHAIR IN 2014, AT LAST

Patrick M. Cronin, Michael McDevitt, Wu Xinbo, Donald K. Emmerson, Malcolm Fraser, Richard A. Bitzinger, Kang Choi & Noboru Yamaguchi CREATING A NEW WORLD OF SOCIAL ENTERPRISES

Reflections by Won-soon Park & Tae-won Chey

Georgiy Voloshin China as a Stabilizer in Central Asia Ramesh Thakur The New Great Game in Afghanistan Tridivesh Singh Maini & Manish Vaid US$15.00 The Emerging Role of Indo-Pakistan Border States W15,000 Young-hoon Lee Economic Reform in North Korea

A JOURNAL OF THE EAST ASIA FOUNDATION | WWW.GLOBALASIA.ORG | VOLUME 7, NUMBER 4, WINTER 2012 Peter Hayes A Breakthrough Six-Party Summit in 2013? DRAWING A LINE IN THE SOUTH CHINA SEA

By Nguyen Manh Hung

The US ‘Pivot’ to Asia The US ‘Pivot’ to Asia

BURMA IN THE ASEAN CHAIR IN 2014, AT LAST

By Pavin Chachavalpongpun

THE US REBALANCING TOWARD ASIA: ESSAYS BY

Asger Røjle Christensen Japan’s Abduction Saga Book Reviews by David C. Kang, Börje Ljunggren & John Delury

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Georgiy Voloshin China as a Stabilizer in Central Asia Patrick M. Cronin, Michael McDevitt, Wu Xinbo,| A JOURNAL OF THE EAST ASIA FOUNDATION WWW.GLOBALASIA.ORG | VOLUME 7, NUMBER 4, WINTER 2012 Donald K. Emmerson, Malcolm Fraser, Richard A. Bitzinger, Ramesh Thakur The New Great Game in Afghanistan Kang Choi & Noboru Yamaguchi Tridivesh Singh Maini & Manish Vaid

Is It JustTheAbout Emerging Role of Indo-Pakistan Border States CREATING A NEW WORLD OF SOCIAL ENTERPRISES Reflections by Won-soon Park & Tae-won Chey Young-hoon Lee Economic Reform in North Korea Containing China? Peter Hayes A Breakthrough Six-Party Summit in 2013? DRAWING A LINE IN THE SOUTH CHINA SEA By Nguyen Manh Hung

BURMA IN THE ASEAN CHAIR IN 2014, AT LAST

By Pavin Chachavalpongpun

Asger Røjle Christensen Japan’s Abduction Saga Book Reviews by David C. Kang, Börje Ljunggren & John Delury

Is It Just About Containing China?

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The US ‘Pivot’ to Asia Is It Just About Containing China?

THE TPP AND THE QUEST FOR EAST ASIAN REGIONALISM

By Inkyo Cheong

THE DEBATE: IS THE TPP AIMED AT THWARTING CHINA?

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Wang Yong Squares Off Against Takashi Terada

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By Mark J. Valencia

ASSESSING A CODE OF CONDUCT FOR THE SOUTH CHINA SEA

Book Reviews by John Delury and Taehwan Kim

RISKS & OPPORTUNITIES FOR ASIA’S NEW LEADERS: ESSAYS BY

PLUS

Gilbert Rozman, Takashi Inoguchi, David Shambaugh, Joon Hyung Kim, Haksoon Paik, Leon V. Sigal, Jonathan Berkshire Miller & Lilia Shevtsova

THE TPP AND THE QUEST FOR EAST ASIAN REGIONALISM

By Inkyo Cheong

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| VOLUME A JOURNAL OF THE EAST ASIA FOUNDATION | WWW.GLOBALASIA.ORG NUMBER 1, SPRING 2013 Saroj Kumar Rath Drugs in8,India Are a Security Threat THE DEBATE: IS THE TPP AIMED AT THWARTING CHINA?

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Book Reviews by John Delury and Taehwan Kim

By Mark J. Valencia

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Gilbert Rozman, Takashi Inoguchi, David Shambaugh, Jennifer Lind Beware the Tomb of the Known Soldier | VOLUME A JOURNAL OF THE EAST ASIA FOUNDATION | WWW.GLOBALASIA.ORG 8, NUMBER 1, SPRING 2013 Joon Hyung Kim, Haksoon Paik, Leon V. Sigal, Shalendra D. Sharma From Meltdown to Bounceback: Jonathan Berkshire Miller & Lilia Shevtsova How South Korea Weathered the 2008 Financial Crisis THE TPP AND THE QUEST FOR EAST ASIAN REGIONALISM

By Inkyo Cheong

THE DEBATE: IS THE TPP AIMED AT THWARTING CHINA?

Andy Yee When Will Japan Tap Its Internet Potential? Saroj Kumar Rath Drugs in India Are a Security Threat

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Book Reviews by John Delury and Taehwan Kim

By Mark J. Valencia

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THE POLITICS OF ENGAGEMENT: ESSAYS BY

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By Gongpil Choi

THE DEBATE: IS POLITICAL RECONCILIATION POSSIBLE IN MALAYSIA?

Khairy Jamaluddin Squares Off Against Rafizi Ramli THE POLITICS OF ENGAGEMENT: ESSAYS BY

Mel Gurtov, Miroslav Nincic, Walter C. Clemens, Jr., Karin J. Lee, Andrei Lankov, Troy Stangarone, Stuart J. Thorson, Hyunjin Seo, Trita Parsi & Nicholas Farrelly JAPAN’S DANGEROUS GAMBLE ON ‘ABENOMICS’

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to Resolve the|South China8,Sea Disputes A JOURNAL OF THE EAST ASIA FOUNDATION | WWW.GLOBALASIA.ORG VOLUME NUMBER 2, SUMMER 2013 By Gongpil Choi THE DEBATE: IS POLITICAL RECONCILIATION POSSIBLE IN MALAYSIA?

Positive Engagement with North Korea, Iran and Myanmar

Khairy Jamaluddin Squares Off Against Rafizi Ramli

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THE POLITICS OF ENGAGEMENT: ESSAYS BY

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Positive Engagement with North Korea, Iran and Myanmar

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By Gongpil Choi

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Positive Engagement with North Korea, Iran and Myanmar

South Korea Leading the Way Into a New World of Social Enterprises

In This Issue: We Start a New Regular Section Profiling Asian Countries in Taiwan

South Korea Leading the Way Into a New World of Social Enterprises

In This Issue: We Start a New Regular Section Profiling Asian Countries in Taiwan

In This In Focus: Issue:How We Start to Break a New the Regular Deadlock Section in the South Profiling China Asian SeaCountries in Taiwan

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ASIA: ESSAYS BY

Yun Byung-se, Richard Ned Lebow, Tae-Seop Bahng, Charles A. Kupchan, Wang Yizhou, Yoshihide Soeya, Mansourov, Myung-bok Bae & Mohamed Alexandre Y. Jawhar Hassan

NON-WESTERN DEMOCRACIES AND ASIAN POLITICAL

By Alexei D. Voskressenshi.

SYSTEMS

THE DEBATE: TACKLING AUSTRALIA TRUST GAPS ’S INNEW EASTREFUGEE ASIA:

POLICY ESSAYS BY Andrew MarkusRichard Yun Byung-se, Squares OffLebow, Against Ned GraemeBahng, Tae-Seop McGregor Charles A. Kupchan, Wang Yizhou, Yoshihide Soeya, Mansourov, Myung-bok Bae & Mohamed Alexandre Y. Jawhar Hassan NON-WESTERN DEMOCRACIES AND ASIAN POLITICAL

By Alexei D. Voskressenshi.

THE DEBATE: AUSTRALIA’S NEW

SYSTEMS

REFUGEE POLICY

Andrew Markus Squares Off Against

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Have you triedW15,000 | VOLUME 8, NUMBER our iPad 3, FALL Andrew Billo A Way or 2013 to Peace in the South And roidChina tabletSea Jung-Sun Park Why ‘Gangnam Style’edit Isn’t Hallyu ions ? Style Chung-in Moon North Korea vs. SouthSee p.57 Korea: NON-WESTERN DEMOCRACIES AND ASIAN POLITICAL SYSTEMS What Will It Take to End 60 Years of War? By Alexei D. Voskressenshi. Haruki Wada Korea’s War, Armistice and Legacy US$15.00 Book Reviews by John Delury, Taehwan DEBATE: AUSTRALIA’S NEW REFUGEE ATHE JOURNAL Kim, W15,000 POLICY OF THE EAST ASIA FOUNDATI Nayan Chanda and David Plott ON | WWW.GLOBALASIA.O Andrew Markus Squares Off Against Graeme RG | VOLUME 8, NUMBER McGregor A TACKLING JOURNAL TRUST EASTFOUNDATI ASIA: ESSAYS BY OF THEGAPS EASTINASIA PLUS ON | WWW.GLOBALASIA.O Yun Byung-se, Richard RG Ned Lebow, Tae-Seop

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3, FALL 2013

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THE US REBALANCING TOWARD ASIA: ESSAYS BY

Patrick M. Cronin, Michael McDevitt, Wu Xinbo, Donald K. Emmerson, Malcolm Fraser, Richard A. Bitzinger, Kang Choi & Noboru Yamaguchi

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By Nguyen Manh Hung

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THE TPP AND THE QUEST FOR EAST ASIAN REGIONALISM

By Inkyo Cheong

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to Resolve the|South China8,Sea Disputes A JOURNAL OF THE EAST ASIA FOUNDATION | WWW.GLOBALASIA.ORG VOLUME NUMBER 2, SUMMER 2013 By Gongpil Choi THE DEBATE: IS POLITICAL RECONCILIATION POSSIBLE IN MALAYSIA?

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THE POLITICS OF ENGAGEMENT: ESSAYS BY

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South Korea Leading the Way Into a New World of Social Enterprises

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South Korea Leading the Way Into a New World of Social Enterprises

In This Issue: We Start a New Regular Section Profiling Asian Countries in Taiwan

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South Korea Leading the Way Into a New World of Social Enterprises

In This Issue: We Start a New Regular Section Profiling Asian Countries in Taiwan

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ASIA: ESSAYS BY

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NON-WESTERN DEMOCRACIES AND ASIAN POLITICAL

By Alexei D. Voskressenshi.

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By Alexei D. Voskressenshi.

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REFUGEE POLICY

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H I VE R 2013

Arts et Culture de Corée

Le soju, alcool fin et tout en nuances

vo l. 14 N ° 4

Rubrique spéciale H I V ER 2013

Le soju , alcool fin et tout en nuances La culture de l’alcool en Corée Méditations d’un poète à propos du soju ; L’alcool distillé le plus vendu au monde

www.koreana.or.kr

vo l . 14 N° 4

ISSN 1225-9101


KOREANA Winter 2013(French)