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pri nt e mps 2013

Arts et Culture de Corée

Rubrique spéciale pri tem 2013vo vo l. 14 sumnm er ps 2012 l. 26 n o .N2° 1

Séoul Origines et avenir de Séoul ; Séoul, ma seconde ville natale ; Le Gangnam où je suis née et où j’ai grandi ; Mon Séoul à moi

ISSN 1225-9101

v ol . 1 4 N° 1

Dans l’intimité de Séoul, capitale coréenne depuis 1394


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Kim Woosang Zeon Nam-jin

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Arts et Culture de Corée PRINTEMPS 2013 Publication trimestrielle de la Fondation de Corée 2558 Nambusunhwanno, Seocho-gu, Séoul 137-863 Corée du Sud www.kf.or.kr

En page de couverture, tableau de Park Nung-saeng intitulé Saut à l’élastique (2010, encre et acrylique sur toile, 90 cm x 72,7 cm). Le sauteur embrasse du regard cette ville de Séoul, capitale de la Corée depuis 1394, qui se classe aujourd’hui parmi les plus grandes métropoles du monde.

Le Mont Nam, à Séoul. À son sommet se dresse la Tour de Séoul, une tour de télécommunications avec terrasse panoramique. La ceinture verte qui s’accroche aux versants de cette montagne offre aux citadins un lieu de repos et de détente sur plus de mille kilomètres carrés. © Suh Heun-gang

Histoires de Séoul Les auteurs des articles qui composent la rubrique spéciale Dans l’intimité de Séoul proposée par ce numéro représentent autant de milieux et vécus différents. Chacun à sa manière, ils se font les témoins de l’histoire de cette capitale plus de six fois centenaire. Leurs textes fournissent ainsi une image de ce qu’est ou a été la ville dans ces strates de temps successives en ajoutant à sa longue histoire la touche de leurs souvenirs personnels. Pour l’équipe éditoriale comme pour les rédacteurs, le choix de ce thème déjà maintes fois abordé représentait un pari, car il permettait aussi, en revenant sur l’histoire de cette ville, d’envisager son essor sous l’angle de la modernisation nationale rapide dont elle est le reflet, avec les pertes dommageables et les progrès fulgurants que celle-ci lui a occa-

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sionnés. On pourra regretter que l’étude n’ait pas été poussée plus loin ou plus en profondeur, mais nous osons espérer que le lecteur trouvera dans ces différents articles autant de nouvelles occasions de découvrir les trésors que recèle Séoul aussi bien dans son patrimoine ancien que dans ses lieux de vie actuels pleins d’animation. Cette rubrique spéciale aura atteint son principal objectif si elle parvient à mettre en lumière les bons et mauvais aspects des constantes mutations qui ont transformé la capitale de jadis en une mégalopole moderne, ainsi que les enseignements à retenir dans la perspective de son évolution future. Choi Jung-wha Rédactrice en chef


Rubrique spéciale Dans l’intimité de Séoul

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Rubrique spéciale 1

Origines et avenir de Séoul

Choi Jong-hyun

Rubrique spéciale 2

Séoul, ma seconde ville natale

Kim Hwa-young

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Rubrique spéciale 3

Le Gangnam où je suis née et où j’ai grandi

Baek Yeong-ok

Rubrique spéciale 4

Mon Séoul à moi

Daniel Tudor

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CHRONIQUE ARTISTIQUE Délicate beauté du céladon de Goryeo Soyoung Lee

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Un bonheur fortuit de Dominic Pangborn

sUR LA SCÈNE INTERNATIONALE

Maya West

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ARTISAN

Kim Deok-hwan Maître doreur à la feuille d’or et héritier de plusieurs générations d’artisans

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Park Hyun-sook

AMOUREUX DE LA CORÉE

La Corée à travers sa poésie

Charles La Shure

ESCAPADE

Joies de la théiculture

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Park Nam-joon

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Livres et CD Une première anthologie de nouvelles coréennes en coréen et en anglais Jeon Seung-hee

La Littérature coréenne moderne en édition bilingue Un charmant duo de gayageum et de buk Jeon Ji-young

Le Gayageum Sanjo , de Kim Hae-sook, ancienne élève de Choi Ok-sam

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Regard extÉrieur

« Impossible n’est pas coréen. »

François PROVOST

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60 62 66 K o r e a n a ı P r i n t e mp s 2013

Divertissements

Quand une radio publique ose la promotion de la lecture

Lim Jong-uhp

Délices culinaires

Un crabe dont la femelle est chargée d’œufs au printemps et le mâle, charnu en automne Ye Jong-suk Aperçu de la littérature coréenne

Critique : Une lucide et troublante incursion dans la vie La maison du garçon Park Wan-suh

Uh Soo-woong

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>> Rubrique spéciale 1 Dans l’intimité de Séoul

Origines et avenir de

Séoul

La bonne connaissance d’une ville exige de retracer son évolution au fil du temps et pour ce faire, dans le cas de Séoul, il faut remonter à l’an 1394, où la dynastie Joseon la prit pour capitale jusqu’à sa chute cinq siècles plus tard, comme elle l’est encore aujourd’hui. Choi Jong-hyun Directeur de l’Institut de recherche urbaine Tongui | Suh Heun-gang Photographe

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uand et comment Séoul a-t-il vu le jour ? Sur les quelque dix millions d’habitants qui peuplent cette grande métropole, très peu sont capables de situer son origine dans le temps et l’espace. Le cœur historique de la ville, qui est vieux de six siècles, se trouve bien évidemment à Gangbuk, sur la rive droite du fleuve Han, tandis que sur l’autre s’étend le Gangnam de la chanson Gangnam Style célèbre dans le monde entier. En revanche, la ville peine à donner à l’ensemble une identité homogène. Des interrogations demeurent sur son passé, mais aussi sur un devenir promis à de rapides évolutions, comme c’est le cas aujourd’hui de toutes les villes du monde. En conséquence, il est bon de faire un retour sur l’histoire de cette capitale en remontant jusqu’à son apparition. Une évocation de Séoul et de ses environs à l’époque de leur essor fournira matière à réflexion à ceux qui les visitent ou les habitent actuellement, et à d’autres qui seront amenés à le faire. Ainsi commence notre périple dans le temps et l’espace, sur les traces du Séoul des origines.

Naissance de Séoul On fait le plus souvent remonter l’histoire de Séoul à six siècles. Cette origine correspondrait à l’an 1394, où Yi Seong-gye, deux ans après avoir fondé la Dynastie Joseon, quitta la ville de Gaegyeong, l’actuelle Gaeseong ou Kaesong nord-coréenne, pour faire de Hanyang sa nouvelle capitale. Celle-ci prit alors le nom de Hanseong, auquel succéda celui de Séoul en 1945, peu après la décolonisation. Dès lors, elle demeura la capitale du pays sans discontinuer, survivant à tous les règnes et gouvernements que connut celui-ci, de sorte qu’elle est aujourd’hui l’une des plus vieilles capitales au monde. Cette datation ne tient toutefois pas compte du fait que l’emplacement auquel Yi Seonggye fit bâtir Hanseong n’était pas jusqu’alors inhabité. La rive droite du Cheonggye, sur laquelle se trouvait l’actuel centre-ville, présentait de nombreuses constructions dès la fin du royaume de Goryeo, lequel avait d’ailleurs projeté de se donner pour nouvelle capitale méridionale une zone située dans le nord-ouest de la ville et dénommée Namgyeong. Sa capitale occidentale n’était autre que Pyeongyang, aussi dite Seogyeong, Gaeseong étant celle de la nation et se trouvant en son centre. Hanyang venait donc s’ajouter aux deux villes citées plus haut pour permettre à l’État de mieux exercer son pouvoir. Quand une ville de province accédait à un tel statut, elle était aussitôt dotée d’un palais destiné à accueillir le roi lors de son passage. Outre que le souverain et sa suite y faisaient de nombreux séjours lors de voyages, un tel lieu était le point de mire de toute la région. Dans la capitale méridionale, celui dont le chantier prit fin en 1104 se situait dans la partie nord-ouest de ce qui est aujourd’hui le Palais de Gyeongbok, sur une petite hauteur qui s’élevait en deçà de la porte du nord. Dans l’ouvrage Goryeo sa (Histoire de Goryeo) qui date des premiers temps de la dynastie Joseon, il est dit que le roi Sukjong se rendit en août de cette même année dans la capitale méridionale, dont la population fut unanime à le remercier de la construction du grand pavillon du palais, dénommé Yeonheungjeon. Cette époque représenta une étape décisive, sur le plan temporel comme spatial. C’est en effet à l’emplacement de ce Yeonheungjeon, où le roi Sukjong donnait audience à ses hauts fonctionnaires, que vit le jour le Séoul d’aujourd’hui, et la vue qu’il avait en direction du sud est la même que l’on a aujourd’hui de ce point. Par la suite, Yi Seong-gye fit édifier le Geunjeongjeon, c’est-à-dire le pavillon du trône de Gyeongbok, quatre cents mètres à peine au sud-est du lieu où s’élevait le Yeonheungjeon. En englobant dans son enceinte l’ensemble du site de l’ancien palais méridional de Goryeo, le grand palais de Joseon en recevait en quelque sorte l’héritage.

Tronçon de la partie occidentale des anciens remparts de Séoul, sur le Mont Inwang, au bas duquel s’étendent de nombreux grands ensembles résidentiels. La Tour de Séoul est visible à l’extrême gauche, au-delà de la forêt des immeubles.

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que la division du pays, en coupant les deux villes l’une de l’autre, Quoi de plus normal que l’une des bases-arrière du pouvoir de ne permet plus de les traverser de part en part. Ainsi, la partition Goryeo ait différé par ses dimensions de la capitale de Joseon ? née des bouleversements du monde déchire encore le pays. L’augDe même que le nouveau palais prenait de l’ampleur, Hanseong mentation minime de la circulation consécutive aux délocalisas’étendait peu à peu, par-delà l’ancienne capitale méridionale, tions récentes d’industries sud-coréennes à la faveur du Complexe à l’ensemble qui portait le nom de Hanyang-bu, c’est-à-dire le industriel de Gaeseong n’est qu’une goutte d’eau dans la mer. département de Hanyang. C’est de là que vient l’expression « entre La consultation des documents anciens encore disponibles, les quatre portes » que les Coréens emploient aujourd’hui encore. complétée de recherches sur le terrain, permet de se faire une Les murailles de Séoul, dont la restauration vient d’être réalisée idée assez claire de l’itinéraire que suivaient les Coréens, voilà neuf dans l’espoir d’obtenir leur inscription sur la Liste du Patrimoine siècles, pour aller de Gaegyeong à la capitale méridionale. Deux mondial de l’UNESCO, remontent à cette même époque. grandes routes existaient alors. Quand un fonctionnaire de Goryeo Séoul est né voilà donc trois cents ans, et ce, pour la raison partait en mission dans la capitale méridionale, il effectuait une fort simple que c’est alors que ses confins géographiques furent halte au relais de Cheonggyo, comme on avait alors coutume de définis en les bornant par deux montagnes qui semblaient monle faire dans ce type d’établissement pour changer de chevaux ou ter la  garde au nord et au sud, à savoir respectivement le Mont laisser ceux-ci se reposer. Il contournait ensuite Gaegyeong par Bugak et le Mont Nam. Au temps de Joseon, les terrains occupés l’est, traversait le fleuve Imjin au niveau du par Hanseong, fermé par ces deux reliefs relais de Tongpa, l’actuel Dongpa, qui se se dressant l’un en face de l’autre et flansituait à Jangdan, et continuait en direction quée des Monts Nak, à l’est, et Inwang, à de Paju. Jusque là, le trajet était le même l’ouest, correspondaient à la quasi-totalité Gaegyeong Jangdan sur les deux routes. de ceux de Namgyeong et du département Si le fonctionnaire était pressé, il évitait de Hangyang sous Goryeo. C’est l’aspect Cheonggyo Station Tongpa Station Paju pour continuer vers le sud et franque conserva la ville tout au long des cinq chissait le col de Hye-eum, puis passait le siècles dynastiques, avant de s’étendre Paju Yangju relais de Byeokji, le Byeokje d’aujourd’hui, hors les murs, à l’est et à l’ouest, sous le Hye-eum Pass Byeokji et de Goyang, ainsi que celui de Yeongrégime colonial japonais, et il faudra attenStation seo, qui se trouve à Séoul, dans le quardre les années soixante-dix pour la voir Goyang Nogyang Station tier de Nokbeon-dong. Arrivé au carrefour franchir les eaux de son fleuve, le Han. Nowon Station de l’actuel centre commercial de Yujin, à Yeongseo Station Namgyeong Station Hongje-dong, il pouvait soit bifurquer vers Les routes qui mènent à Séoul Gaegyeong Namgyeong l’est pour gagner Segeomjeong en suivant En réfléchissant un peu, on se dit que Namgyeong la voie navigable, soit s’accorder quelque si Goryeo s’était doté d’une capitale de Namtae Pass Gwacheon repos sur la hauteur qui s’élève près de la province située dans le département de Porte de Jaha, du nom de l’actuel quartier Hanyang, dans le sud du royaume, il devait de Cheongun-dong, avant d’entrer dans avoir aménagé des routes pour la relier la capitale méridionale. Le marcheur qui à sa capitale nationale de Gaegyeong, empruntait ce raccourci devait passer de nombreux cols escarpés, à moins qu’il n’ait fait agrandir de petites routes déjà existantes. ce qui nécessitait une journée à cheval. Dans un cas ou dans l’autre, ces voies auraient dû être à l’origine Il était plus commun de voyager par la route, sur un terrain plus de celles qui desservent aujourd’hui Séoul et ses environs. plat, ce qui prenait trois ou quatre jours à pied. À partir de Paju, le Des routes créées au cours des siècles de manière naturelle, voyageur se dirigeait vers l’est et rencontrait sur son chemin deux par le passage constant des hommes, n’auraient pu disparaître relais, le premier, dit de Nogyang, étant situé à Yangju et le second du jour au lendemain et auraient résisté au temps. Il arrive certes, à Nowon, un arrondissement de l’actuel Séoul, puis parvenait à en fonction de la topographie, que de nouveaux tracés plus rectilicelui de Namgyeong après avoir franchi les murs par l’est et pargnes viennent s’ajouter à des voies sinueuses anciennes, plus mais couru une région peu accidentée ne comportant que quelques colcela signifie-t-il pour autant que ces dernières n’existent plus ? De lines. Il s’arrêtait pour la nuit au relais de Namgyeong et avant de minuscules échoppes à l’aspect défraîchi et pas très propre y sont s’endormir, faisait sa toilette, s’assurait que son habit était impecencore refugiées, faute d’avoir leur place sur les grands axes roucable et jetait un dernier coup d’œil sur ses documents. Le lendetiers, et si nous ne savons plus les voir, ces routes d’autrefois n’ont main, il se remettait en route de bon matin et allait droit devant en pas pour autant disparu. direction de la capitale méridionale, en suivant le lit du CheongS’il est difficile de retrouver le tracé des routes qui reliaient Gaegye. Il va sans dire que la rue de Jongno, c’est-à-dire de la cloche, gyeong à l’ancienne capitale du sud, c’est aussi et surtout parce

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Arts e t cu l tu re d e Co ré e


Le Mont Bukhan, vu de Paju, une ville située au nord de Séoul, dans la province de Gyeonggi. © Hwang Heun-man

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S’il est difficile de retrouver le tracé des routes qui reliaient Gaegyeong à l’ancienne capitale du sud, c’est aussi et surtout parce que la division du pays, en coupant les deux villes l’une de l’autre, ne permet plus de les traverser de part en part. Ainsi, la partition née des bouleversements du monde déchire encore le pays.

n’existait pas encore sous le royaume de Goryeo. Sachant que par la plus ancienne de ces deux routes, on entrait aussitôt dans Séoul par le nord, et par l’autre, à l’est, quel itinéraire les voyageurs venant du sud devaient-ils prendre pour aller dans la capitale ? Si on ne connaît pas avec précision l’époque à laquelle fut construite la première, on sait en revanche qu’à partir de la seconde moitié de la dynastie, un chemin avait été aménagé pour permettre de franchir le col de Namtae, qui se situe à Gwacheon, puis le Han, au niveau de Sapyeongwon, qui était l’actuel quartier de Hangangjin. Soulignons au passage que sous le royaume de Goryeo comme sous la dynastie Joseon, le voyageur qui se rendait à Séoul pouvait déjà en admirer le panorama du haut des cols de Hye-eum, au nord, et de Namtae, au sud, ainsi que depuis le relais de Namgyeong, à l’est. Le premier de ces cols se situait aux confins des Paju et Goyang d’aujourd’hui et le second, entre Gwacheon

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et le quartier de Sadang-dong situé à Séoul. Quant au relais de Namgyeong, il s’élevait sur une colline, à l’emplacement de l’actuel Lycée Daegwang, qui se trouve à Séoul dans le quartier de Sinseol-dong. De nos jours, on peut encore apercevoir le Mont Bukhan à partir du sommet des cols de Hye-eum et Namtae. Parvenu en ce point oú la capitale était enfin en vue, le voyageur poussait un soupir de soulagement. Le relais de Namgyeong, sur lequel il débouchait en franchissant la Porte de l’Est, représentait donc une frontière entre la capitale et la province, tant matériellement que psychologiquement.

De l’essor à la coexistence Ainsi débuta l’histoire de Séoul, de même que son expansion géographique. Pour la plupart des Coréens, son essor eut pour point de départ le choix que fit le fondateur de la dynastie Joseon, Arts e t cu l tu re d e Co ré e


Le Palais royal de Gyeongbok situé en plein centre de Séoul, au bout de l’avenue de Sejongno. À l’arrière du pavillon du trône dit Geunjeongjeon, on aperçoit le Mont Bugak, et sur sa gauche, à l’ouest, le Mont Inwang.

en 1394, de prendre Hanseong pour capitale. Pour ce qui est de son apparition, nous avons vu qu’elle remontait à plus de trois siècles avant cette époque, et quant à sa situation dans l’espace, nous en avons redécouvert les frontières matérielles et psychologiques en repartant sur les vieilles routes qu’a fait oublier la partition. Sans vouloir laisser entendre que ce qui est ancien est forcément meilleur, on pourrait, en extrapolant un peu, chercher à remonter à des origines encore plus anciennes qui se situeraient au cœur de la forteresse de Wirye, laquelle abritait la capitale du royaume de Baekje en l’an 18 avant J.-C.. Cet ouvrage défensif, qui se dressait sur la rive gauche du Han, était tout à fait extérieur à Namgyeong et au département de Hanyang du royaume de Goryeo, de même qu’à Hanseong, sous la dynastie Joseon, bien qu’il fasse aujourd’hui partie de la grande agglomération de Séoul. C’est en l’an 475 que le souverain de Baekje, poussé au nord par l’avancée K o r e a n a ı P r i n t e mp s 2013

de celui de Goguryeo, partit s’établir dans la ville d’Ungjin, qui est l’actuelle Gongju. Délaissée pendant près de mille cinq cents ans, la région était tombée dans le déclin, hormis là où elle était mise en cultures, quand elle fut rattachée à Séoul en 1963. En conséquence, on ne peut y situer les origines géographiques de Séoul. Il en va de même de son évolution dans l’espace. Il ne s’agit pas ici de dire que Séoul devrait s’étendre plus au nord, jusqu’au col de Hye-eum situé à Goyang, mais d’affirmer au contraire que des villes qui se trouvent au nord de Séoul, telles Goyang, Paju ou Yangju, devraient trouver moyen de coexister en parallèle avec la capitale. Pour que cela soit, il faut réaliser une remise en état complète des deux routes qui reliaient jadis Gaegyeong à la capitale méridionale et qui existent encore depuis neuf siècles. C’est l’un des enseignements que l’on peut tirer de l’histoire de Séoul pour préparer son avenir.

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>> Rubrique spéciale 2 Dans l’intimité de Séoul

Séoul, ma seconde ville natale De même que la Terre garde le souvenir des mouvements de sa croûte dans les couches géologiques sous-jacentes à celle-ci, l’histoire des changements passés inaperçus dans une ville demeure dans l’esprit de ceux pour qui cette dernière est devenue une seconde origine. Pour mieux appréhender l’espace de vie urbain, il peut être utile de décrypter les expériences et souvenirs archéologiques que renferme la cité sous des dehors modernes. Kim Hwa-young Critique littéraire et membre de l’Académie nationale des arts de Corée

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Ko re a n Cu l tu re & A rts


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n février 1955, je suis parti à pied de ce village de montagne du sud-est de la Corée où je venais de finir l’école primaire et j’ai parcouru les dix-huit kilomètres qui le séparent de la ville de Yeongju en cheminant sur une route non revêtue. J’ai ensuite sauté dans un train qui m’a emmené pour la première fois à Séoul, deux cent cinquante kilomètres plus loin. Il y avait alors à peine un an et demi qu’un armistice avait fait cesser plus de trois années de combats en Corée et je n’avais que treize ans. Dans le train, j’ai fait la rencontre d’un marchand de piment rouge en poudre qui m’a demandé ce que faisait là un petit garçon comme moi. J’ai répliqué fièrement, exactement comme grand-mère me l’avait dit, que j’allais me présenter aux examens d’entrée du Collège de Kyunggi, à Séoul, et que mon père, le vice-président de l’entreprise Papiers Donggwang S.A. située en face du cinéma Jungang, viendrait me chercher à la gare de Cheongnyangni.

Un écolier de treize ans à Séoul Quand je suis descendu du train, il faisait déjà nuit car le voyage avait duré plusieurs heures, et pour une raison ou une autre, papa ne m’attendait pas à la gare. Attendri, le marchand de piment rouge m’a dit de venir chez lui pour qu’il m’accompagne le lendemain matin à l’entreprise de papa, après une bonne nuit de sommeil. Je l’ai suivi sans peur. C’est là que j’ai pris le tramway pour la première fois. Je trouvais cela merveilleux, malgré les ruines de ce Séoul de l’après-guerre que je découvrais par la fenêtre. Le marchand m’a conduit jusqu’à une baraque qui servait de dortoir aux marchands de caramel, dans un bidonville qui s’étendait au pied de la colline de Yeongcheon, à la périphérie nord-ouest de la ville. La cour était encombrée de chariots de marchands et ceux-ci se trouvaient dans une vaste pièce où certains dormaient à même le sol, sans rien pour se couvrir, tête sur un oreiller en bois, tandis que d’autres enrobaient de caramel des baguettes de bois fixées sur les murs tout en se racontant leur journée. Tout cela me semblait bien étrange. Heureusement, le fourneau sur lequel on faisait sans cesse fondre le caramel gardait bien au chaud les conduites d’eau qui passaient sous le plancher et il faisait bon dans la pièce. Le marchand m’a ainsi généreusement hébergé. Le lendemain matin, il n’a pas eu de mal à trouver le fameux cinéma Jungang. Sur l’autre trottoir, se trouvait un café en rez-de-chaussée appelé Dal Nara, c’est-à-dire le pays de la lune, et à l’étage audessus, était accrochée une enseigne marquée du nom des Papiers Donggwang S.A. À l’intérieur, il n’y avait qu’une table et deux chaises en fer et sur la première, une boîte de conserve vide tenant lieu de cendrier. J’en ai été aussi surpris que déçu. Papa a remercié le marchand. Plus tard, j’ai appris que la papeterie avait été complètement détruite par les bombardements, qu’il n’en restait plus que le nom et que papa était ruiné. Pendant plus de cinquante ans, ce petit bâtiment d’un étage s’est tenu fièrement en face du cinéma Jungang, épargné par les rapides transformations de la capitale. L’été dernier, il a tout de même fini par céder la place à une tour de verre ultramoderne, et le dernier témoin de mon arrivée à Séoul a disparu à jamais. Un changement de repères Papa m’a emmené au Collège Kyunggi, le « meilleur de Corée », pour y déposer mon dossier d’inscription. Cet établissement, qui venait à peine de rouvrir, après avoir fermé à Busan pour cause d’évacuation, se composait en tout et pour tout de quelques constructions de fortune situées sur un terrain vague, non loin de l’école primaire de Deoksoo, dans le quartier de Jeong-dong. À cet emplacement, se trouvent aujourd’hui les locaux des services éditoriaux du Chosun Ilbo, qui est le quotidien le plus lu de Corée, ainsi qu’une galerie d’art lui appartenant. Le bâtiment du Collège de Kyunggi ayant été réquisitionné par l’armée américaine, cet établissement s’abritait temporairement sous des tentes plantées sur un terrain vague de Sejongno, à un endroit que l’on indiquait par les mots « là où le bureau de poste a brûlé ». C’est à son emplacement qu’allait plus tard être construit un immeuble moderne abritant les

Le Pont de Supyo, construit en 1420 sur le Cheonggyecheon, a été démonté et reconstruit à l’entrée du Parc de Jangchungdan en 1959, où une voie rapide a été superposée au ruisseau. K o r e a n a ı W i n t e r 2 0 12

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Sur boussole de mon cœur, l’aiguille s’oriente toujours vers le vieux Séoul, vers cette rive droite qui m’a accueilli à mon arrivée, où j’ai fréquenté collège, lycée et université en m’y faisant des amis et où j’ai occupé une chaire à l’université pendant plus de trente ans.

services municipaux, lequel allait être détruit par un incendie en 1972 ; le célèbre Centre Sejong des arts du spectacle s’y trouve aujourd’hui. Six mois plus tard, le collège a emménagé dans de nouveaux locaux bâtis sur des terrains jusqu’alors inutilisés et situés derrière l’ancien établissement, dans le quartier de Hwa-dong. Deux ans plus tard, j’ai enfin pu entrer au lycée et faire mes études dans les locaux d’origine, que l’armée américaine avait libérés. En ce temps-là, l’Hôpital des armées de la capitale s’étendait de cet établissement à la résidence présidentielle de Gyeongmudae, l’actuelle Cheong Wa Dae, et au Palais de Gyeongbok. Le Musée national d’art contemporain est aujourd’hui en construction à l’emplacement de cet établissement de soins où le président Park Chung-hee rendit le dernier soupir en octobre 1979, après avoir été atteint par plusieurs balles. Le Lycée de Kyunggi, qui fut le premier à entrer dans le secteur public en Corée, se situe depuis les années soixante-dix sur la rive gauche du Han et c’est la Bibliothèque publique de Jeongdok qui occupe aujourd’hui ses anciens locaux. À l’annonce de mon entrée au collège, un ami de papa m’a emmené acheter ma première paire de chaussures en cuir au grand magasin Hwasin, qui se trouve à l’angle de la rue Jongno 1-ga. Au quatrième étage du magasin, nous avons aussi fait l’acquisition d’un uniforme scolaire et de sa casquette, ainsi que d’un cartable. Après la classe, j’allais avec mes camarades y jouer à monter et descendre dans l’ascenseur ou en regarder les magnifiques vitrines. Ce grand magasin, qu’avait fondé Park Heungsik, alors l’homme le plus riche de Corée, figurait parmi les rares repères connus de tous à Séoul, aux côtés du bâtiment japonais jouxtant le Palais de Gyeongbok, de l’Hôtel de Ville, de la gare de Séoul, de l’Hôtel Bando et des grands magasins Midopa et Donghwa, ce dernier s’appelant aujourd’hui Shinsegae. Il fut un temps où pour trouver son chemin à Séoul, on se repérait soit sur le grand magasin Hwasin, soit sur le bâtiment où siégeait le gouvernement japonais à l’époque coloniale et dont la démolition, en 1995, allait permettre de dégager la vue jusqu’au Mont Bukhan avant d’entreprendre la restauration

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1. Le Grand Magasin Hwasin, situé à Jongno 1-ga, était un repère important du Séoul moderne. 2. Agriculteur labourant son champ près de nouveaux immeubles d’appartements construits par Hyundai. (Photographie de Jeon Min-jo)

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du palais. C’est dans ce grand magasin que papa m’a acheté une serviette en cuir quand je suis entré à l’Université, au printemps 1961. La société Samsung, dont le président se trouve aujourd’hui à la tête de la plus grosse fortune de Corée, y possède la Tour de Jongno, où je n’ai jamais été. Quand j’allais au collège, je logeais chez mes grands-parents maternels, qui occupaient une maison de style japonais située à Chungmuro 4-ga, au sud du cœur historique de la ville. Les Japonais étaient nombreux à habiter ce quartier à l’époque coloniale et il arrivait souvent de croiser l’un d’eux. Il me fallait marcher jusqu’à Euljuro 4-ga pour prendre l’un des tramways qui s’arrêtaient devant le grand magasin Hwasin, d’où je devais encore marcher un certain temps jusqu’au collège. L’argent de poche que l’on me donnait chaque mois me permettant à peine de payer ma place, je préférais souvent marcher pour m’acheter des patates douces rôties ou de petits pains bien chauds fourrés de pâte de haricot rouge sucrée qui se vendaient sur les étals des ruelles. Pendant la journée, les rues étaient arpentées par les marchands de tofu agitant leur cloche et les vendeurs de caramel qui faisaient bruyamment résonner leurs grands ciseaux, puis de nuit, c’était au tour des marchands de gâteaux de riz gluant et de gelée de sarrasin d’interpeller le chaland. Le Cheonggye, qui traversait le centre de Séoul d’ouest en est, charriait quantité d’eaux usées que l’on y déversait et qui faisaient tout empester alentour. Les masures des plus pauvres s’alignaient donc sur ses berges traversées de ponts de pierre tels que ceux de Gwang et et Supyo, que l’on empruntait pour aller à l’école. En avril 1960, alors que j’étais en troisième année, les lycéens ont fait une manifestation monstre pour dénoncer la dictature de Syngman Rhee (Yi Seung-man), entachée de fraudes électorales, et nombre d’entre eux ont été abattus par la police. C’est ainsi que j’ai perdu mon meilleur ami, dont je venais de me séparer à la sortie de l’école, cet après-midi-là. Au mois d’avril suivant, en cette année 1962 où a été proclamée la deuxième République, je suis entré à l’Université nationale de Séoul. Situé

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dans le quartier de Dongsung-dong, à quelques pâtés de maisons vers l’est de mon lycée, cet établissement avait hérité des locaux d’origine de l’Université impériale de Keijo (Gyeongseong) qu’avaient créée les colonisateurs japonais. Devant la porte de ce bâtiment, il y avait un petit ruisseau et dans sa cour, le premier châtaigner du pays, que les Coréens appelaient affectueusement « marronnier » en français et qu’un professeur japonais de littérature française avait rapporté de Provence. Un mois plus tard, le président Park Chung-hee allait prendre le pouvoir à la faveur d’un coup d’État militaire, et l’année suivante, il allait lancer le premier plan quinquennal de développement économique. Quant à moi, j’ai obtenu une licence, suivie d’une maîtrise de la même université et à l’automne 1967, pendant l’année de ce second diplôme, j’ai trouvé mon premier emploi à la Banque Hanil. Située dans la rue d’Euljiro, le bâtiment d’un étage où je traitais des documents relatifs à l’importation et l’exportation, ainsi que celui de l’Hôtel Bando voisin, où se trouvait le siège du gouvernement militaire américain dirigé par le lieutenant-général Hodge, se tenaient à l’emplacement actuel du grand magasin Lotte et de l’hôtel du même nom. Après m’être vu décerner ma maîtrise en 1969, je suis parti pour la France afin d’y poursuivre mes études.

Des lycéennes en uniforme entretenant bénévolement les pelouses du Palais de Deoksu dans le cadre de travaux d’intérêt général.

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La transformation en une mégalopole Quand je suis rentré à Séoul muni d’un doctorat, à l’été 1974, c’est une ville en pleine mutation que j’ai retrouvé. Le jour même de mon arrivée, un 15 août, l’épouse du président Park Chung-hee, qui se nommait Yuk Young-soo, a été abattue d’une balle pendant la cérémonie qui commémorait l’accession du pays à l’indépendance et que diffusaient en direct les chaînes de télévision. Sa fille Park Geun-hye, qui faisait alors ses études en France et dut immédiatement en revenir, allait plus tard se lancer à son tour dans la politique et au mois de décembre dernier, être élue présidente de la République. En raison de ce tragique événement, le président n’allait pas assister à la cérémonie d’inauguration de la ligne numéro un du métro, mais ce jour restera à jamais gravé dans ma mémoire. Avec la mise en service de ce moyen de transport, Séoul a amorcé une transformation qui allait faire d’elle cette mégalopole de treize millions d’habitants s’étendant sur les deux rives du Han. À l’automne 1975, l’Université nationale de Séoul a quitté le quartier de Dongsung-dong pour s’installer sur un nouveau campus plus spacieux situé au pied du Mont Gwanak, dans le sud-ouest de Séoul. Les salles de cours et laboratoires peuplés de souvenirs de ma jeunesse ont fait place à un théâtre et le terrain de sport, à un quartier de divertissement. Le bâtiment administratif a quant à lui accueilli la Fondation coréenne pour la culture et les arts, rebaptisée depuis Conseil des arts de Corée, mais cet organisme devrait lui-même être délocalisé en province. De l’ancienne université, seul subsiste ce « Parc des marronniers » qui évoque le vieux jardin d’autrefois et me rappelle des souvenirs. Le 21 août 1976, les zones d’aménagement urbain numéro un et deux, qui se situaient sur la rive gauche du Han et correspondaient aux quartiers actuels de Banpo, Apgujeong, Cheongdam et Dogok, ont fait l’objet d’un arrêté d’urbanisme prévoyant la construction de grands ensembles sur 7,79 hectares et a donné le coup d’envoi de ce chantier géant sur ce qui n’était autrefois que collines et champs où, étudiant, j’allais souvent à mes moments perdus. Mes anciens camarades s’étaient fait embaucher dans des sociétés d’import-export où le travail accaparait tout leur temps et les plus fortunés d’entre eux se flattaient d’habiter ces nouveaux immeubles qui poussaient comme des champignons à Banpo, l’un des quartiers de Gangnam. Ces grands ensembles ont été les premiers à se construire sur la rive gauche. L’automne qui a suivi mon retour en Corée, j’ai commencé à enseigner la littérature française à Arts e t cu l tu re d e Co ré e


l’Université Koryo, un prestigieux établissement privé qui se trouvait, comme c’est aujourd’hui encore le cas, dans le quartier d’Anam-dong situé dans le nord-est de Séoul. En 1976, pour desservir la ville d’est en ouest, une route suspendue longue de 5,6 kilomètres, dite de Cheonggye, a été réalisée à partir du quartier de Majang-dong, plus précisément à hauteur de l’Université Koryo, et jusqu’au premier tunnel de Namsan, en la superposant à la voie sous laquelle avaient été enterrés le Cheonggye, ses taudis et ses égouts. Après le travail, il me suffisait de l’emprunter pour retrouver en dix minutes des amis avec qui passer une soirée bien arrosée au centre-ville. Cette artère pratique mais peu esthétique, qui avait créé des bas quartiers en plein centre-ville et ressortait comme une verrue dans le paysage urbain, allait être supprimée en 2006 et à sa place, le charmant cours du Cheonggye allait refaire son apparition. Il y coule aujourd’hui une eau claire et j’aime à flâner sur ses berges.

Rive droite, rive gauche Au début des années quatre-vingts, j’ai acheté un appartement dans l’un de ces grands ensembles bâtis dans les plaines jusqu’alors inexploitées de Gangnam. Si j’ai fait ce choix, c’ést pour pouvoir me rendre rapidement à l’Université Koryo en traversant le nouveau pont de Seongsu, puis en continuant tout droit. C’est ce même pont qui allait un jour s’effondrer et faire de nombreuses victimes, quinze ans après sa construction, sous le poids de la circulation toujours plus dense de cette métropole en plein essor. Un nouvel ourvage plus solide lui succédera en juillet 1997. Au lendemain de la Guerre de Corée, les habitations de fortune se sont multipliés sur la rive droite, y compris dans les quartiers qui s’étendent en plein centre, au pied du Mont Nam. À la fin des années quatre-vingts, ces bidonvilles allaient être rasés pour entreprendre la construction de tours destinées à abriter des logements. En 1986, je suis parti vivre dans le quartier d’Oksu-dong, lequel tire son nom de la source à l’eau claire qui aurait arrosé les pentes boisées du Mont Nam, et c’est d’ailleurs là que j’habite encore. Cinquante-sept années ont passé depuis ce jour de 1955 où, à l’âge de treize ans, j’ai débarqué à Séoul en descendant à la gare de Cheongnyangni, et six, depuis que j’ai pris ma retraite de professeur à l’université. La population de la capitale s’est entretemps accrue de 1 570 000 âmes et dépasse aujourd’hui les dix millions d’habitants. Dans mon village de montagne, l’école primaire où j’allais a fermé pour cause d’exode rural, tandis que dans mon ancien collège, se trouve maintenant une bibliothèque municipale et qu’ à l’ancien emplacement de mon université, s’étend aujourd’hui un quartier de divertissement avec en son centre le Parc des marronniers. Ces établissements ont tous emménagé dans les nouveaux quartiers de la rive gauche. Le pays s’est doté d’un nouveau centre administratif en construisant la ville de Sejong, qui se situe loin, au sud de Séoul, suite peut-être au traumatisme qu’a subi la population en se trouvant dans l’impossibilité de se réfugier plus au sud pendant la Guerre de Corée, puisque l’unique pont qui enjambait le fleuve Han avait été détruit. Les habitants de la capitale apprirent alors à vivre dans l’ombre, le regard fixé sur cette rive gauche qu’ils convoitaient. Sur la boussole de mon cœur, l’aiguille s’oriente toujours vers le vieux Séoul, vers cette rive droite qui m’a accueilli à mon arrivée, où j’ai fréquenté le collège, le lycée et l’université en m’y faisant des amis et où j’ai occupé une chaire à l’université pendant plus de trente ans. Aujourd’hui encore, je flâne tranquillement sur ces berges en posant un instant mon regard sur les grands ensembles d’Apgujeong-dong qui s’étendent sur la rive gauche, puis je l’en détourne aussitôt pour le porter sur le Han où il se perd dans les reflets des flots. La vie passe et s’en va, telles les eaux de ce fleuve. J’ai compris que Séoul était fait de tous les sédiments qu’entraînent inexorablement par le courant de nos vies. K o r e a n a ı P r i n t e mp s 2013

La route suspendue de Cheonggye, qui reliait le centre-ville d’est en ouest, a été démontée en 2006, lors de la réhabilitation du Cheonggye.

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>> Rubrique spéciale 3 Dans l’intimité de Séoul

Le Gangnam

où je suis née et où j’ai grandi

Qu’est-ce que Gangnam ? Il est certain que la réponse ne se trouve pas dans le Gangnam Style de Psy, mais alors, comment définir ce lieu et à quoi ressemble-t-il ? Baek Yeong-ok Romancière | Ahn Hong-beom, Suh Heun-gang Photographes

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Le Han partage Séoul en deux grandes zones : Gangbuk au nord et le célèbre Gangnam, au sud. Ko re a n Cu l tu re & A rts


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uand je me trouvais à Brooklyn, l’automne dernier, Gangnam Style se classait deuxième au Billboard Chart. Là comme à Manhattan, j’ai constaté l’ampleur de son succès non pas en lisant la presse, mais en regardant autour de moi, et j’en ai conclu qu’il tenait du phénomène de société. J’en veux pour preuve ce jour où je l’ai entendu en faisant mes courses au supermarché C-Town de mon quartier, puis en rentrant chez moi, chargée de sacs à provisions, sur l’autoradio d’une décapotable conduite par un jeune homme. Il y a aussi eu cette fois, en octobre, où les rugissements de son refrain me sont parvenus d’une voiture au moment où j’ouvrais grand ma fenêtre pour mettre mon linge à sécher. Enfin et surtout, je n’oublierai jamais cette veille de Halloween dans un magasin M&M de Times Square où affluait la clientèle. Dans l’effervescence ambiante, la chanson de Michael Jackson que l’on passait a soudain été interrompue pour diffuser celle de Psy et dès que cet air a retenti, j’ai assisté à l’incroyable scène de plusieurs clients se mettant à danser à son rythme. Ils étaient bien une demi-douzaine à exécuter la fameuse « danse du che-

val », blancs, noirs et Asiatiques confondus. Il y en avait aussi sur les escaliers mécaniques qui descendaient au rez-de-chaussée, devant la Statue de la Liberté en chocolat et près de la statue de Spider-Man, et il suffisait d’un coup d’œil pour se rendre compte combien ils s’amusaient en agitant la main droite et en balançant des hanches.

Qu’entend-on par Gangnam ? Ce jour-là, à Times Square, j’ai regardé danser Psy pendant plus de dix minutes sur le panneau publicitaire de LG U+. Comme moi, Carlos, Pedro et les autres, ces jeunes Espagnols qui faisaient la queue pour avoir un autographe de Ricky Martin à la sortie du spectacle Evita, l’observaient et le connaissaient bien. Alma, l’amie d’Istamboul qui m’accompagnait, m’a alors demandé : « Mais au fait, le Gangnam Style, qu’est-ce que c’est ? Il y a beaucoup de types drôles comme lui, là-bas ? » Je lui ai donc parlé de ces lieux où j’ai passé mon enfance, mais qui ne sont plus les mêmes aujourd’hui, comme je m’en suis rendu compte.

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Voilà la présentation qu’en fait la version coréenne de Wikipedia : « Le nom de Gangnam désigne des quartiers situés au sud du Han, le fleuve de Séoul, qui se trouve en Corée du Sud. Une étude réalisée en 2007 a révélé que les loyers y étaient les plus chers du monde. On y trouve aussi de nombreux instituts privés et lycées prestigieux dont les taux de réussite aux examens d’entrée des universités sont particulièrement élevés, ces établissements étant donc très cotés. Au sens large, le nom de Gangnam englobe donc tout ce qui se trouve au sud du Han, comme son nom l’indique, mais on l’emploie souvent en pensant plus particulièrement aux arrondissements de Gangnam-gu, Songpa-gu, à l’est, et Seochogu au centre. Avant qu’il ne se répande, celui de Yeongdong, qui signifie « à l’est de Yeongdeungpo », était d’usage courant. Au sens strict, Gangnam se compose donc des arrondissements administratifs de Gangnam-gu, Seocho-gu et Songpa-gu, auxquels vient parfois s’ajouter celui de Gangdong-gu. On s’en sert aussi, de manière plus générale, pour parler de la station Gangnam située sur la ligne n°2 du métro, du carrefour de Gangnam et du quartier de boutiques qui s’étend près de cette station et fait partie des plus animés de Séoul ». Pour ma part, le nom de Gangnam évoque plusieurs quartiers situés près de stations de métro. La maison où je suis née se situait près de la gare routière express que dessert la ligne n°3 du métro, le collège que j’ai fréquenté, non loin de la station Seolleung de la ligne n°2 et les lieux où je sortais avec mon petit ami quand j’étais étudiante, aux environs des stations Gangnam et Apgujeong. En ce qui me concerne, Gangnam se limitait aux quartiers de ces sta-

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Sur la ligne numéro deux du métro, la station Gangnam est la plus fréquentée de Séoul.

tions et plus précisément encore, aux repères que constituaient pour moi la Boulangerie de New York, qui a aujourd’hui disparu et se trouvait près de la station de Gangnam, ainsi que le restaurant McDonald’s d’Apgujeong-dong.

Les grands ensembles résidentiels et le Pont de Jamsu Mon premier souvenir de Gangnam est celui de l’immeuble de cinq étages où j’habitais dans mon enfance et quand il a disparu par la suite pour céder la place à une tour de près de trente étages, j’ai eu l’impression qu’on m’avait enlevé mon village natal. L’« enfant du béton » que j’étais, comme tous ceux nés à Séoul dans les années soixante-dix et quatre-vingts, n’avait pour toute ville natale dont se souvenir que les immeubles s’élevant sur cinq à douze étages entre les cerisiers et ginkgos qui bordaient généreusement les rues jusqu’au Parc du Han, les terrains de jeu s’abritant sous les arbres toujours plus nombreux au fil des ans, les autocollants publicitaires placardant les poteaux électriques et l’odeur âcre des pots d’échappement des mobylettes de livreurs qui sillonnaient les rues à toute allure pour apporter les plats de restaurants chinois... Nombreux sont ceux qui voient dans le béton le symbole d’une industrialisation déshumanisée et qualifient de « sèche » la génération de ceux qui, comme moi, ont passé leur enfance dans ces immeubles de Gangnam sans jamais pouvoir toucher la terre et Arts e t cu l tu re d e Co ré e


jouer avec. Pourtant, le béton ne provient-il pas à l’origine de la pierre, qui est elle-même une sorte de terre ? Les souvenirs qu’ils ont de leurs logements de béton ne sont donc pas moins précieux. En évoquant ces années quatre-vingts, je me revois toujours montant et descendant constamment les cinq étages par l’escalier ou prenant l’ascenseur jusqu’au douzième avec d’autres enfants. Ou encore observant les peintres de dos, suspendus à leurs cordes incroyablement longues, quand ils repeignaient de nouvelles couleurs des noms d’appartements tels que Hansin ou Jugong, lors du ravalement qui avait lieu tous les trois ou quatre ans. L’un des souvenirs les plus chers à mon cœur est celui des promenades que nous faisions sur les chemins qui longent les rives du Han et que la Ville avait bien aménagés à l’époque du président Chun Doo-hwan. Si de nombreux ponts enjambent ce fleuve du nord au sud, mon préféré était celui de Jamsu, auquel se superpose un autre, dit de Banpo, pour relier les quartiers de Banpo-dong et Seobinggo-dong respectivement situés dans les arrondissements de Seocho-gu et Yongsan-gu. J’étais convaincue qu’il n’avait pas son pareil dans le monde entier. Il faut s’imaginer ce curieux ouvrage, que l’eau engloutissait toujours dès qu’il y avait de fortes pluies, comme l’indiquait son nom qui signifiait « pont submersible » ! Dans le cadre d’un cours d’écriture littéraire que je suivais à l’université quand j’avais vingt ans, j’ai même composé une nouvelle sur ce pont si plein de poésie qui disparaissait quand il pleuvait beaucoup pour reparaître, bas et lourd, dès que cessait le déluge, comme si tout n’avait été qu’en rêve. Je l’aimais plus que tout au monde au moment où interdiction était faite d’y circuler, juste avant qu’il ne soit inondé, parce qu’alors, il me semblait que je me trouvais à la frontière du réel et de l’irréel. Aujourd’hui, le projet de réhabilitation du Han a donné

il y avait dans mon quartier de Banpo quantité de boulangeries, librairies, boutiques de vêtements et restaurants. À cette époque, on n’aurait jamais imaginé qu’un même établissement puisse exister dans différents quartiers, comme ce restaurant chinois Daraeseong dont la spécialité de jajangmyeon, des nouilles à la sauce de soja noire, ne se trouvait nulle part ailleurs, de même que le poulet à l’ail du Banpo Chicken. La jeune fille que j’étais ignorait que l’on servait de la bière, la nuit, dans cet établissement que fréquentaient de grandes figures du monde littéraire comme le critique Kim Hyeon ou le poète Hwang Ji-u, qui s’y entretenaient de poèmes et romans jusqu’au petit matin. Je me souviens y être allée dans l’après-midi, accompagnée de mon père, et d’y avoir bavardé avec lui. L’idée de ce « département d’écriture littéraire » où sa fille de seize ans disait vouloir étudier pour devenir romancière lui était si étrangère qu’il m’avait conseillé de choisir plutôt celui de littérature coréenne ou anglaise. Puis nous nous sommes assis dans le restaurant et je me suis crue à l’Hôtel Algonquin de New York, où les écrivains américains de l’après-guerre venaient parler littérature, dans les années vingt, et où la chatte Matilda allait et venait dans le hall. Était-ce sous l’influence des quelques souvenirs que j’avais des nombreux magasins qui vendaient des chats pour attraper les souris ? Quand j’étais petite, je trouvais très curieux que les chats doivent toujours s’appeler « Nabi », c’est-à-dire papillon. Pourquoi leur donnait-on ce nom et pourquoi appelait-on tous les chiens « Merry » ?

Gangnam aux mille facettes Au temps où j’étais lycéenne, l’expression « plouc de Banpo » était curieusement très courante. C’est pourtant à cette époque que le poète Yu Ha écrivait à propos du quartier d’Apgujeongdong : « Par jour de grand vent, il faut aller à Apgujeong-dong ». Y étant né, il se remémorait ce Dans les années quatre-vingt-dix, Apgujeong attirait en foule les jeunes «  lieu d’enfance rempli de poibranchés, ceux qui faisaient la mode comme les « hipsters » à New York. riers en fleurs », alors que dans son poème, il y voyait les braises Reebok ou Nike blanches aux pieds, portant jeans trop grands de rappeurs, ardentes du désir. L’année 1993, qui est celle de ils arpentaient les rues en fredonnant les derniers tubes de « Deux » ou de mon entrée à l’université, a vu la sortie d’un film dû à ce même « Seo Taiji et les Garçons » qu’ils écoutaient sur leur casque Sony. auteur et portant le même titre. Un résumé de l’intrigue permet de lieu à d’énormes réalisations telles que l’Île flottante de Séoul qui se faire une bonne idée de l’atmosphère qui régnait à Apgujeonga surgi hors de l’eau, alors que celle-ci ne rencontrait autrefois nul dong en ce début de décennie. Young-hoon, qui rêve de devenir le obstacle sur son cours à l’exception de quelques débris de bois et Woody Allen coréen, emménage dans ce quartier qui est le royauplantes aquatiques emportés en aval. Le fleuve offrait un spectacle me des voitures d’importation, des boutiques de luxe et des avenchangeant avec les saisons et le niveau de l’eau, au gré des capritures sentimentales. Avec une caméra 8 mm pour seul outil de traces de la nature. Si les appareils photo numériques avaient existé vail, il filme la jeune Hye-jin au volant d’une décapotable rouge et en ce temps-là, j’en aurais pris des centaines de vues. s’éprend aussitôt d’elle. Il souhaiterait qu’elle interprète l’unique En 1980, où le mot « franchise » était encore inconnu en Corée, rôle de son film, tandis qu’elle ne songe qu’à faire partie de cette K o r e a n a ı P r i n t e mp s 2013

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élégante société. À cette époque, les immeubles Hyundai étaient un signe extérieur de richesse et on commençait à employer l’expression d’« orange d’Apgujeong », qui désignait une nouvelle catégorie de jeunes consommateurs ayant fait leurs études aux États-Unis. Aussi ridicule que cela puisse paraître, elle allait être reprise peu après, dans un sens ironique, par celle, parodique, de « kkingkkang de Banpo », le premier de ces mots signifiant «kumquat ». Dans les années quatre-vingt-dix, Apgujeong attirait en foule les jeunes branchés, ceux qui faisaient la mode comme les « hipsters » à New York. Reebok ou Nike blanches aux pieds, portant jeans trop grands de rappeurs, ils arpentaient les rues en fredonnant les derniers tubes de « Deux » ou de « Seo Taiji et les Garçons » qu’ils écoutaient sur leur casque Sony. Ils avaient horreur des ballades larmoyantes et s’écriaient « Cool ! » dès qu’ils étaient impressionnés. C’étaient les gens libérés de la fameuse « Génération X ». Dans la seconde moitié des années quatre-vingt-dix, le centre de Gangnam s’est déplacé vers Cheongdam-dong, qui était à l’origine un quartier résidentiel habité par une population aisée. L’ouverture du Café de Flore va alors y déclencher une réaction en chaîne qui fera se multiplier les boutiques et restaurants dont les propriétaires ont fait des études de mode ou de cuisine à l’étranger, notamment à Paris ou New York. Quelques galeries d’art ouvriront aussi leurs portes, suivies de restaurants de fusion tels que Xian, ou de cuisine française, comme le Palais de Gaumont. L’absence de station de métro en dit long sur le niveau social de cet lot dans la ville auquel on n’avait accès que si on était motorisé et où, en pleine journée, on ne pouvait manquer de remarquer les voituriers aux tenues plus élégantes que celles des passants. Au milieu des années deux mille, où j’ai commencé à travailler chez Harper’s Bazaar, Gangnam s’est trouvé un nouveau centre dans la rue de Garosu-gil, qui s’étend dans le quartier de Sinsadong. Cette tranquille « rue bordée d’arbres » aux petites boutiques insolites faisait alors beaucoup parler d’elle. Des créateurs s’y sont installés. La station de métro Sinsa se trouvant non loin de là, les lieux étaient plus faciles d’accès qu’à Cheongdam-dong. Dernièrement, les boutiques qui existaient depuis un certain temps ont été chassées vers les ruelles adjacentes par la flambée

des loyers sur l’artère principale et moins de 10 % de celles qui s’y trouvaient en 2007 étaient encore là fin 2012. J’allais apprendre plus tard que leurs propriétaires appelaient péjorativement ces petites rues « Serosu-gil », une expression composée du vocable sero, qui signifie « vertical », par opposition à garo, homonyme de « horizontal » en coréen. De grandes enseignes comme Zara ou Forever 21 ont pris leur place, ce qui se produit certes ailleurs dans le monde, mais laisse un peu un goût de cendres. Ces géants mondiaux de la « mode rapide » doivent aussi envahir les grands quartiers commerçants du centre de Paris ou de New York. Parmi ceux qui déplorent cette évolution dans les milieux artistiques, il s’en trouve pour éditer des magazines faisant la défense et l’illustration du vieux Garosu-gil, comme le font aussi à leur manière certains propriétaires de bars en continuant de proposer des spectacles de musique indépendante. Sinsa-dong conserve encore tout son charme dans les petites ruelles dont le réseau tisse sa toile, bordé de cafés agréables, de restaurants, de boutiques et d’autres petits magasins.

Le Gangnam authentique à ne pas manquer Il n’est pas aisé d’expliquer ce qu’est vraiment le style de Gang­ nam. Il évoque à la fois les nombreux instituts privés qui peuplent le quartier de Daechi-dong à l’intention de ces « mamans hélicoptères » acharnées à faire entrer leurs enfants à l’université, la rue commerçante de Garosu-gil et sa mode très tendance, ou encore les prix exorbitants des appartements des Tower Palace ou Hyundai IPark de Samseong-dong. Quoi qu’il en soit, il est certain qu’il ne se trouve pas dans le Gangnam Style de Psy, car le quartier dont il parle ne correspond pas à l’idée que l’on s’en fait habituellement. Tout ce qu’il y a dans la chanson, c’est un jeune homme coquin qui ne fait que rêver de soirées torrides en compagnie de charmantes jeunes femmes et de danser sa grotesque « danse du cheval ». Il a beau répéter qu’il a le style de Gangnam, ce qu’il en dit ne représente en rien ce qui fait ce lieu. Toutefois, cette chanson se distingue par sa teneur nettement subversive et quand Psy se met à danser avec une intention ironique, on ne peut s’empêcher de s’en réjouir consciemment ou inconsciemment. Quant à moi, si j’ai vécu à Gangnam dans mon enfance, j’ai renoncé à y rester en raison du prix prohibitif de l’immobilier et des embouteillages constants. Gangnam offre certes un concentré de ce qu’il y a de meilleur, mais je n’y vais que rarement pour retrou-

1. La rue de Garosu-gil, à Sinsa-dong, un quartier de Gangnam qu’embellissent les ginkgos au feuillage doré en automne et qui est aussi très apprécié pour ses cafés, galeries d’art et boutiques. 2. Face à la station Gangnam, la fameuse Boulangerie de New York a longtemps été un lieu de rencontre privilégié. Chassée par les loyers devenus exorbitants, elle a dû fermer ses portes l’année dernière et c’est l’enseigne de mode rapide coréenne « 8 Seconds » qui lui a succédé.

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ver des gens. Le Gangnam des années quatre-vingt-dix, celui où j’attendais mes amis devant la Boulangerie de New York, n’existe plus que dans ma mémoire. Au début de ces années, quand j’allais au collège, l’institut privé Hanguk Hagwon était le seul du quartier de Daechi-dong et je me sens complètement dépaysée en voyant ces établissements se multiplier près de la station Seolleung. Il est indéniable que Gangnam a toujours été à la pointe de la mode, mais pour voir le vrai Séoul, c’est au nord du Han qu’il faut aller. C’est un peu comme à New York où les restaurants, magasins et galeries les plus prestigieux se trouvent à Manhattan, alors que les quartiers périphériques de Brooklyn, où se logent les artistes désargentés, connaissent une nouvelle vie qui leur est propre. Je ne nie pas cependant que, quand des amis étrangers viennent me voir, je les emmène toujours à Garosu-gil. Ce passage du texte intitulé J’aime pourtant Séoul, qui est dû à l’architecte Oh Yeonguk, reflète assez bien ce que j’éprouve : « Quand des amis viennent de l’étranger, je veux leur faire voir la ville dans tout son « quotidien »… Je veux leur offrir des souvenirs de Séoul tel qu’il est, où sont inscrites des traces de la vie de tous les jours, de celles que le Palais de Changdeok ou le Village de Hanok ne peuvent leur montrer. Parmi tous les visiteurs étrangers avec qui j’ai passé du temps à Séoul, c’est un de mes confrères espagnols qui m’a fait le commentaire le plus marquant : « Le plus amusant en Corée, ce sont les morceaux d’éponge bleue fixés aux portières des voitures. Je ne comprends vraiment pas pourquoi les K o r e a n a ı P r i n t e mp s 2013

gens qui ont de si belles voitures peuvent y mettre un objet aussi laid ». En voyageant dans le monde, il racontera aux gens qu’il a vu des éponges bleues sur les portières des voitures, en Corée. Voilà ce que je voudrais montrer. L’éponge bleue collée aux voitures, les masques à la Darth Vader que portent les femmes pour se promener, les émissions de radio que l’on entend dans les bus, en particulier les concours de chansons, les taxis qui refusent de prendre des clients tard le soir, les établissements de divertissement pour adultes et leurs colonnes lumineuses de coiffeurs, les croix au néon rouge des églises, les filles lasses dansant sur une musique tonitruante annonçant l’ouverture d’un magasin ». C’est un peu dans le même esprit que j’aimerais faire voir Gangnam à mes amis, ses agences immobilières pleines à craquer qui s’alignent dans les immeubles commerciaux des grands ensembles résidentiels, les rues de Daechi-dong, la nuit, que parcourent les bus jaunes des instituts privés, les hordes d’employés de bureau franchissant les passages piétons, le jour, au carrefour de la station Gangnam, comme dans un ballet bien réglé, le spectacle des petites rues de Sinsa-dong au sortir d’une soirée bien arrosée entre amis, la chaussée tapissée d’affichettes publicitaires lancées par leurs distributeurs, les boutiques clinquantes des créateurs et les mannequins que l’on voit seuls en vitrine lors d’une promenade solitaire dans le quartier de Cheongdam-dong, quand toutes les lumières se sont éteintes... Si l’on veut découvrir ce qu’est vraiment Gangnam, ce sont ces choses-là qu’il faut savoir regarder.

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Gupabal

Seokpajeong Villa Mt. Bugak

Incheon International Airport

Bukchon Hanok Village

Seochon

Mt. Inwang

Digital Media City

Dongnimmun (Arch of Independence)

Gwanghwamun Postal Bureau Sejong Center for the Performing Arts

Bosingak Belfry

Sungnyemun (South Gate)

Hongik University

Myeongdong Cathedral Seoul Station

National Assembly Building

Han River Gimpo International Airport

Boramae Park

Seoul National University

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Mt. Bukhan

Taereung Training Center

Jeongneung Cheongnyangni Station

Mt. Nak

Seonggyungwan Confucian Academy Insa-dong

Dongdaemun (East Gate)

Namsan Hanok Village

Sheraton Walker Hill Hotel

Mt.Nam

Children´s Grand Park

N Seoul Tower

Garosu-gil

Express Bus Terminal

Gangnam Station

COEX

Yangjae Citizen's Forest

Seoul Arts Center

23 Illustration de Jeong Ji-ho


>> Rubrique spéciale 4 Dans l’intimité de Séoul

Mon Séoul à moi Il est vrai qu’il n’y a pas à Séoul de lieu aussi emblématique que la Tour Eiffel l’est de Paris ou Central Park, de New York, car cette capitale est plus moderne et fonctionnelle que belle, et pourtant elle a ce quelque chose qui m’attire depuis que j’y suis venu en 2002 pour la première fois. Daniel Tudor Correspondant de The Economist à Séoul | Ahn Hong-beom, Suh Heun-gang Photographes

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ans cette métropole de dix millions d’habitants où les uns s’enrichissent tandis que les autres s’épuisent au travail, font de l’art, des études ou la fête, ce débordement d’activité permet à chacun d’en trouver une à son goût, à moins d’être vraiment à bout de forces. Comme on y trouve tout et n’importe quoi, on hésite à la définir d’un mot. Un architecte m’a un jour expliqué qu’elle était divisée en deux parties délimitées par le fleuve et appelées Gangbuk et Gangnam, ce qui signifie respectivement au nord et au sud du Han. La seconde attire une population de nouveaux riches que le chanteur Psy a fait connaître à l’étranger par sa chanson à succès. Elle se distingue aussi de la première par son architecture aux larges artères et gratte-ciel comme il en existe partout ailleurs dans le monde. Pour ma part, je ne dirais pas que la capitale se divise en deux parties, mais en dix, voire plus. Ce sont autant de villages dans la ville, qui possèdent chacun leur vocation et leur fonctionnement propres. Partons à la découverte de quelques-uns d’entre eux, qui sont mes lieux de prédilection.

Dans les rues situées près de l’Université Hongik, l’animation règne grâce aux étudiants de la Faculté des beauxarts et des autres établissements des environs.

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Hongdae Situé dans le nord-ouest de la ville, ce quartier évoque à tous une atmosphère festive et je m’y suis moi-même beaucoup amusé lors de mon premier séjour à Séoul. Il ne se résume pourtant pas à ses boîtes de nuit et à leurs deux tequilas pour le prix d’une, car la culture y est omniprésente grâce aux nombreux étudiants des beaux-arts qui fréquentent l’Université Hongik, ainsi que celles toutes proches de Yonsei, Sogang et Ewha. D’autres viennent y suivre des cours dans des instituts privés, après quoi ils restent sur place pour profiter de la vie nocturne. Ils peuvent aussi faire des achats dans des magasins de vêtements d’occasion, regarder passer les gens de la table d’un café à l’atmosphère particulière, plutôt que dans l’un de ceux de quelque grande chaîne, ou encore écouter des amis musiciens se produire avec un groupe indépendant dans un bar d’ambiance. Dans ces formations, tous les genres musicaux sont représentés, mais le répertoire se situe d’abord et surtout aux antipodes de cette K-pop produite en série pour faire connaître la Corée. Certaines d’entre elles livrent des prestations pour ainsi dire parfaites, comme la Third Line Butterfly, l’une de mes préférées, qui se produit dans le quartier depuis 1999 et vient d’enregistrer un quatrième album intitulé Dreamtalk. Dans un bar funky, on croise souvent son leader, le guitariste et poète Sung Ki-wan, qui possède une solide formation musicale. En ce qui me concerne, Hongdae est avant tout un lieu de travail que mes velléités littéraires me poussent à préférer à tout autre pour aller m’asseoir et choisir mes mots en me grattant le menton Arts e t cu l tu re d e Co ré e


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ou en regardant en l’air, au lieu de me contenter d’exercer ma profession de journaliste. Je ne suis d’ailleurs pas le seul dans ce cas, car je vois souvent des jeunes branchés qui restent à longueur de journée devant leur MacBook pour rédiger un scénario. Malheureusement, l’ambiance propre à ce quartier ne survivra certainement pas à sa commercialisation rapide mettant les locations hors de portée de ces mêmes étudiants qui ont fait de Hongdae ce qu’il est aujourd’hui. L’année dernière, la population s’est émue de la fermeture de la célèbre boulangerie Richemont et de son remplacement par l’un des cafés Angel-in-Us du groupe Lotte. Les milieux artistiques commencent aussi à quitter Hongdae au profit d’autres lieux tels que Mullae-dong, un ancien quartier d’usines désaffectées situé à quelques stations de là, sur la ligne n°2 du métro. Au fur et à mesure que des groupes d’artistes y investissent des locaux à l’abandon, il se crée une tendance qui, j’en suis persuadé, aboutira à l’apparition d’un « nouveau Hongdae ». Celui d’aujourd’hui procède du même phénomène, puisque voilà vingt ans de cela, les jeunes artistes désargentés s’y étaient réfugiés, chassés par les loyers exorbitants du quartier voisin de Sinchon !

Hyehwa-dong Plus élégant que le précédent, cet autre quartier étudiant est le berceau du théâtre indépendant de Séoul, où des jeunes pleins d’enthousiasme courent en tous sens pour vendre les places de leurs dernières productions. Il accueille aussi quantité d’artistes et musiciens des rues qui pour quelques pièces enchantent les passants avec un étonnant savoir-faire. Le quartier a surtout pour attrait de se prêter à une très agréable promenade, notamment sur le campus de l’Université Sungkyunkwan et plus particulièrement autour de son ancienne école confucéenne appelée Myeongnyundang, qui méritent à eux seuls la visite. En vis-à-vis direct de la sortie arrière du campus, s’élève une colline d’une hauteur respectable. En la gravissant, on parvient à l’un des sentiers du Mont Bugak, qui est le point culminant de Séoul

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et dont le sommet était autrefois interdit d’accès à cause de la vue dégagée qu’il donne sur la résidence présidentielle de Cheong Wa Dae. Des commandos infiltrés nord-coréens s’avanceront d’ailleurs jusque là en 1969 pour perpétrer un attentat sur la personne du président Park Chung-hee, mais ils seront mis en échec. Un arbre porte encore les traces de balles qu’ont laissées leurs échanges de tirs avec les troupes sud-coréennes. Si le panorama qui s’offre au regard du haut de cette colline est plus impressionnant qu’on ne l’imaginerait, la surprise est plus agréable encore quand on en redescend. Au pied de la hauteur s’étend Buam-dong, un quartier à la beauté discrète encore épargnée par les promoteurs, qui offre le cadre idéal d’une halte où se désaltérer d’un délicieux vin de riz paysan appelé makgeolli pour se remettre d’une dure randonnée.

1. Scène de la comédie musicale Late Night Restaurant , au Centre d’art de DongSung qui propose aux amateurs de théâtre des spectacles interprétés par de jeunes comédiens amoureux d’art dramatique qu’attirent particulièrement les quartiers de Hyehwa-dong et de Dongsung-dong. 2. Brocante de Dongmyo. Les rues plus ou moins grandes qui entourent ce sanctuaire confucéen du XVIIe siècle sont bordées de nombreux magasins de curiosités proposant leur fatras pittoresque.

Dongmyo C’est la Chine qui, au XVIIe siècle, fit édifier le sanctuaire confucéen de Dongmyo en l’honneur de son commandant militaire Guan Yu. L’intérêt d’une visite ne réside pas tant dans le lieu lui-même que dans ses rues adjacentes plus ou moins étroites où des personnes âgées proposent les marchandises les plus invraisemblables sur des étals tout aussi vieux. Si vous voulez trouver un quad d’occasion, un saxophone rouillé, un portrait de dictateur militaire coréen ou une antique machine à écrire, ne cherchez pas plus loin. Dans ce lieu où acheteurs et marchands ont pour la plupart la soixantaine et plus, on peut se faire une idée de ce à quoi ressemblait la Corée avant son fameux « miracle du fleuve Han ». Certes, l’endroit n’est guère raffiné car on y parle à tue-tête et on se bouscule pour se frayer un chemin, mais l’atmosphère y est dynamique et bon enfant. Le long des rues, des échoppes proposent un ragoût au concentré de soja appelé doenjang jjigae et des bols de nouilles à des prix qu’un habitant de Gangnam trouverait dérisoires. K o r e a n a ı P r i n t e mp s 2013

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Séoul est une ville faite de villages qui possèdent chacun leur vocation et leur fonctionnement propres, sans autre dénominateur commun que la proximité géographique et le métro qui les dessert. Je ne l’en aime pas moins pour ce qu’elle est. En marchant un peu, on parvient à la Porte de Dongdaemun, c’est-à-dire de l’est, où se trouvent de célèbres marchés de nuit pratiquant le commerce de la mode rapide. Ce lieu a aussi la particularité d’être celui où élisent domicile les immigrés venant de Russie, d’Asie centrale et du sous-continent indien, de sorte que la cuisine de nombreux pays y est représentée à des prix tout à fait raisonnables.

Yeouido Il s’agit du principal quartier d’affaires de Séoul et donc d’un lieu à vocation surtout professionnelle où des bourreaux de travail en costume-cravate s’affaient dans de vertigineuses tours de verre et d’acier. Quand je m’y rends de temps à autre, c’est pour participer à des réunions ou me remémorer mes dures journées de travail dans un cabinet de courtage. Son autre facette est l’île qui se trouve sur le Han et d’où l’on peut admirer les berges de ce fleuve dans une ambiance des plus romantiques, le temps d’une promenade nocturne. Les amoureux du roller pourront aussi pratiquer cette activité dans le Parc de Yeouido qui s’étend sur une faible largeur au travers de l’île. Il occupe l’emplacement du premier aérodrome que construisit le colonisateur japonais et dont l’armée américaine fit aussi usage. À l’autre bout du parc, se dresse l’imposant dôme de l’Assemblée nationale, siège des activités parlementaires depuis 1975. C’est aussi là qu’a son siège le parti Saenuri, actuellement au pouvoir, et les artères sont souvent encombrées de cortèges de manifestants dénonçant telle ou telle injustice et provoquant d’importants embouteillages. Quand je dois rédiger un article de politique, je m’assieds près de la vitrine d’un café pour mieux sentir l’atmosphère des lieux. Chungmuro et Myeong-dong À mon arrivée à Séoul, j’occupais une maisonnette à un étage située dans le quartier de Chungmuro, que certains qualifient de « Hollywood coréen » par allusion aux différents studios de cinéma qu’il abrite. À vrai dire, il ne possède aucun charme particulier, hormis celui d’un parc s’étendant jusqu’au Mont Namsan, qui se dresse en plein cœur de Séoul. Pendant l’hiver 2004, où je me suis préparé tout un mois à un examen, j’ai fait tous les matins l’ascension de ce relief pour me rafraîchir les idées et admirer la ville. Non loin de là, se trouve le célèbre quartier de boutiques de Myeong-dong, qui est le lieu de passage obligé des touristes chinois et japonais. Je ne manque pas de m’y rendre quand j’éprouve le besoin de me perdre parmi la foule des passants, dans le bruit et la lumière aveuglante des néons, en espérant pouvoir en ressortir sain et sauf, aux environs de l’Hôtel Lotte de Mugyo-dong. Myeongdong a surtout cet avantage qu’il permet de se restaurer en plein air grâce aux plats proposés aux éventaires de la rue ou dans les pojang-macha, ces bars sous tente que j’affectionne tout particulièrement l’été. Les autorités de Séoul ont fermé une rue entière à la circulation pour en faire une « zone gastronomique », mais on aurait tort de fuir Myeongdong pour cela, car ce quartier conserve toute son authenticité. La station de Gangnam Quoique ne me revendiquant pas du fameux « Gangnam Style », je ne saurais omettre d’évoquer le quartier qui s’étend près de la station de métro Gangnam, car il fait bien partie de « mon Séoul à moi». J’ai un temps travaillé dans le quartier de Samseong-dong situé à proximité du centre commercial COEX, et quand mes collègues et moi avions besoin de nous défouler, nous allions à Gangnam pour y manger un samgyeopsal, une grillade de poitrine de porc, et boire du soju, avant de nous diriger vers un

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noraebang (karaoké) de luxe où nous pouvions nous éclaircir la gorge en consommant une glace offerte par la maison. Depuis quelque temps, s’ajoute à ces attraits celui du « bam-gwa eumak-sai », une expression qui signifie mot à mot « entre la nuit et la musique » et désigne un club où l’on peut écouter de la musique pop coréenne du bon vieux temps, c’est-à-dire des années quatre-vingts et quatre-vingt-dix. Après des années de course infernale, la Corée céderait-elle donc à son tour à la nostalgie, pour que de tels lieux voient le jour ? Ceux qui les fréquentent ont une trentaine d’années et cherchent à se rappeler leurs souvenirs d’enfance en écoutant les titres sélectionnés par un animateur dans une ambiance sympathique et pleine d’humour. Etant britannique et ayant passé ma jeunesse à Manchester, je ne ressens évidemment pas les mêmes sentiments lorsque j’entends le Bingeul Bingeul de Nami, ce grand succès de l’année 1984, et pourtant je me sens bien parmi ceux qu’il touche au cœur. En brossant le tableau de ces différents lieux, je me suis rendu compte qu’ils n’ont pour dénominateur commun que leur proximité géographique et le métro qui les dessert. Séoul ne saurait donc se définir en un mot et c’est justement pour cela que je l’aime, car tout un chacun peut y trouver de quoi satisfaire ses goûts. Et pour vous, que représente-t-il ? K o r e a n a ı P r i n t e mp s 2013

Cyclistes s’accordant une pause dans le parc situé sur l’autre rive du Han, sur l’île de Yeouido qui accueille un grand quartier d’affaires de Séoul.

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CHRONIQUE ARTISTIQUE

Délicate beauté du céladon de Goryeo Du 16 octobre au 16 décembre derniers, se déroulait au Musée national de Corée l’exposition temporaire « Les céladons coréens, les plus beaux de cette Terre », qui a encore accru l’intérêt scientifique suscité par cet art depuis une vingtaine d’années. À travers ses quatre volets intitulés « Chronologie », « Fonctions », « Incrustations » et « Chefs-d’œuvre », cette manifestation proposait plusieurs démarches différentes pour mieux faire découvrir le céladon de Goryeo, une époque à laquelle l’art coréen de la porcelaine était parvenu à son apogée. Soyoung Lee Conservatrice du Metropolitan Museum of Art de New York | Photographies offertes par le Musée national de Corée

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a beauté du céladon de Goryeo peut-elle avoir une portée universelle ? La réponse à cette question pourrait bien se trouver dans ce qu’écrivait à ce sujet le célèbre scientifique G. St. G. M. Gompertz, qui fut aussi le protecteur de l’art céramique coréen et collectionna des pièces issues de cette production, dans l’ouvrage monumental Céladon de Corée et autres fabrications d’époque Koryo qu’il signa en 1963 : « Il n’est guère aisé de faire comprendre à des personnes ne connaissant pas le céladon en quoi réside son charme… Il a été dit fort justement que la céramique coréenne donnait une impression de douceur et de patience. Ce charme particulier tient peut-être à la subtilité de ses formes, lignes et couleurs et de l’impression de sérénité qui en résulte ». C’est cette esthétique toute en délicatesse qui la distingue d’autres productions à la beauté plus intense.

Premières impressions d’Occident Plus d’un demi-siècle avant que Gompertz n’ait tenu ces propos, les Occidentaux passionnés d’Extrême-Orient, notamment pour l’avoir exploré, étaient déjà au fait des particularités de l’art coréen. Hormis dans ce cas, la culture et l’histoire de Corée demeuraient méconnues de la population, rares étant ceux à s’être rendus

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dans ce pays. S’ils avaient appris l’existence du céladon de Goryeo, c’était souvent par des scientifiques, marchands et collectionneurs japonais. Entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, le commerçant Yamanaka Sadajiro (1866-1936) et ses magasins de New York et Boston jouèrent un rôle important dans la constitution de collections d’objets d’art coréens par des Américains. Ce sont les amateurs d’art japonais, ou ses protecteurs, tels Edward Sylvester Morse (1838-1925) et Charles Lang Freer (18541919) dont le legs est aujourd’hui respectivement exposé au Musée des beaux-arts de Boston, d’une part, et dans les galeries Freer et Sackler de Washington, d’autre part, qui furent par la suite amenés à « découvrir » les céladons de Goryeo. Charles Lang Freer joua ainsi un rôle de pionnier en réunissant plus d’une centaine de pièces dont il avait le plus souvent fait l’acquisition au magasin Yamanaka de New York. D’autres vinrent au céladon de Goryeo par le biais de la céramique chinoise, comme en Europe, George Eumoforpoulos (1863-1929) dont la collection est conservée au British Museum et au Victoria et Albert Museum, ou en Amérique, Charles Bain Hoyt (1889-1949), qui a légué la sienne au Musée des BeauxArts de Boston. Il s’en trouvait même pour avoir pris goût au céladon coréen alors qu’ils s’intéressaient surtout à l’art européen, Arts e t cu l tu re d e Co ré e


1. Aiguière en céladon en forme de dragoncarpe. Des points et traits d’argile blanche accentuent le contour des nageoires et du bout de la queue. Hauteur : 24,4 cm, Diamètre du corps : 13,5 cm. Collection du Musée national de Corée. 2. Compte-gouttes en céladon en forme de petite fille, dont la coiffe est le bouchon. L’eau s’écoule par le goulot de la bouteille que tient la fillette dans ses mains. Collection du Musée de céramique orientale d’Osaka. K o r e a n a ı P r i n t e mp s 2013

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certains enfin étant tombés sous son charme à l’occasion d’un voyage ou d’un séjour en Corée, ce qui était plus rare. Au siècle dernier, sous l’influence des collectionneurs d’art, commerçants et conservateurs de musées, les amateurs de céladon d’époque Goryeo allaient se faire plus nombreux en Occident.

« Les plus beaux de cette Terre » Aujourd’hui, le céladon de Goryeo est l’un des arts coréens que les Occidentaux connaissent le mieux, comme en témoigne la place qu’il occupe dans les musées européens et nord-américains. Quant au public coréen, il a été particulièrement impressionné par la variété et la qualité des pièces exposées dernièrement au Musée national de Corée à l’occasion de l’exposition « Les céladons coréens, les plus beaux de cette Terre », ce qui faisait d’elle l’une des présentations les plus exhaustives déjà proposées dans ce domaine. Cette manifestation qui puisait abondamment dans le fonds de collections du Musée national de Corée, à l’exception de quelques objets prêtés par des musées coréens et japonais, mettait en lumière les plus célèbres de ces productions. Il s’agissait notamment des bisaek provenant de la tombe du roi Injong (r. 1122-1146), qui se distinguent par la douceur exceptionnelle de leurs formes et leur chromatisme discret, mais aussi d’objets du quotidien, tel cet encensoir en forme de lion dont l’enduit vert brillant allie charme et harmonie ou encore de ce maebyeong aux motifs incrustés de nuages et grues qui figure certainement parmi les plus célèbres pièces à incrustations d’époque Goryeo. Cette vaisselle s’ornait ici de majestueux motifs de grues en vol et de fins

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nuages clairsemés qui formaient un tout sur la face et le revers de chaque médaillon, comme sur un tissu brodé. Elle comprenait une aiguière en forme de gourde munie d’un couvercle et d’un bouchon et décorée de motifs de petits garçons s’accrochant à des sarments de vigne entrelacés et rendus avec une force accentuée par des touches de couleur rouge sombre. Cet ensemble de pièces prestigieuses côtoyait des objets moins connus du public, telles cette boîte couleur cuivre au couvercle en forme de fleur d’une exécution complexe qui semblait donner vie à cette plante ou cette Statue de Lohan rappelant que le bouddhisme était religion d’État sous Goryeo et représentant à merveille les traits d’expression caractéristiques du lohan, aussi dit arhat. Enfin, il convient d’évoquer cette « Assiette » dont la facture n’était pas de qualité exceptionnelle, mais qui portait une inscription précisant la fonction qui lui était assignée dans le rite taoïste.

Les grandes expositions américaines et européennes Certaines des pièces que présentait l’exposition de Séoul l’ont également été dans des pays occidentaux, comme à ces « 5 000 ans d’art coréen », une grande manifestation conçue et soutenue par des organismes publics, dont le Musée national de Corée, et qui s’est déroulée de manière itinérante dans plusieurs musées américains de 1979 à 1981. Pour nombre de ses visiteurs, elle a été une révélation et a inscrit la Corée dans leur bagage de connaissances sur la culture de l’Asie de l’Est. Elle mettait en relief certains des céladons les plus élaborés de Goryeo, dont ceux qu’a présentés « Les céladons coréens, les plus beaux de cette Terre », Arts e t cu l tu re d e Co ré e


1. Encensoir en céladon à couvercle surmonté d’un lion. Les encensoirs étaient principalement faits de métal avant la maîtrise de techniques évoluées de fabrication du céladon. Celui-ci allait permettre la réalisation de pièces complexes ornées d’animaux en trois dimensions. XIIe siècle ; hauteur : 21,1 cm. Collection du Musée national de Corée. 2. Kundika en céladon à neuf têtes de dragon. Ce flacon rituel se distingue par la finesse de ses gravures et la subtilité de ses couleurs caractéristiques des bisaek , qui représentent l’apogée du céladon de Goryeo. Hauteur : 33,5 cm. Collection du Musée Yamato Bunkakan de Nara. K o r e a n a ı P r i n t e mp s 2013

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1. Maebyeong en céladon à motifs incrustés de grues et nuages. Ces oiseaux en vol sont représentés par une incrustation en noir et blanc à l’intérieur des médaillons, tandis que ceux qui se posent se trouvent hors de ceux-ci. XIIe siècle. Hauteur : 42,1 cm, diamètre à la base : 17 cm. Collection du Musée d’art Kansong de Séoul. 2. Aiguière en céladon en forme de figure humaine. L’eau y est versée par l’orifice situé à l’avant de la coiffe, et s’en écoule par un trou de l’une des pêches portées par la figurine. Première moitié du XIIIe siècle. Hauteur : 28,0 cm, diamètre à la base : 11,6 cm. Collection du Musée national de Corée. Arts e t cu l tu re d e Co ré e


« Les puristes apprécieront plus particulièrement le fameux céladon vert nacré des flacons aux douces lignes et des tuiles splendides, un caractère distinctif par lequel la poterie coréenne se classe parmi les plus belles d’Extrême-Orient ».

comme ce maebyeong à motifs de pivoines incrustés et décors à la peinture au cuivre. En 1979, une critique de la revue People disait ce qui suit de l’exposition américaine : « Les puristes apprécieront plus particulièrement le fameux céladon vert nacré des flacons aux douces lignes et des tuiles splendides, un caractère distinctif par lequel la poterie coréenne se classe parmi les plus belles d’Extrême-Orient ». En parallèle, allait se dérouler une autre manifestation itinérante intitulée «Trésors de Corée : un art vieux de cinq mille ans » que ses déplacements allaient conduire jusqu’à Londres en 1984. Quelques-uns des objets d’art coréens que conserve le Japon et qui étaient présentés par l’exposition « Les céladons coréens, les plus beaux de cette Terre » doivent eux aussi être connus des Occidentaux, en particulier ceux qui appartiennent à la célèbre collection Ataka du Musée de céramique orientale d’Osaka. Les célèbres compte-gouttes en forme de figurines de petit garçon et de petite fille n’ont pas leur pareil dans toute la production de Goryeo par leur beauté alliant charme et délicatesse dans la représentation des traits d’expression des visages et des minuscules impressions des vêtements, ainsi que par une sublime nuance de céladon qui atteste du haut degré de savoir-faire du potier. Cet ensemble, ainsi que d’autres pièces de toute beauté de la collection Ataka, a été exposé dans des musées américains et la dernière fois, il l’a été par le Metropolitan Museum of Art, en 2002. Toujours aux États-Unis, mais avant ces grandes expositions des années quatre-vingts, la céramique coréenne avait été présentée lors d’une manifestation intitulée « L’art des potiers coréens », qui avait été mise sur pied sous la direction de Robert P. Griffing, Jr., ainsi qu’à la Galerie Maison d’Asie de la Société d’Asie de New York. Les pièces exposées provenaient soit de collections privées, soit de vingt-sept grands musées américains, dont l’Institut d’art de Chicago, la Fondation Avery Brundage de San Francisco, le Musée de Brooklyn, le Musée d’art de Cleveland, l’Académie des arts de Honolulu, le Musée d’art de Philadelphie, le Metropolitan Museum of Art et le Musée des beaux-Arts de Boston. K o r e a n a ı P r i n t e mp s 2013

Si d’importantes collections s’étaient jusqu’alors constituées aux ÉtatsUnis, rares étaient les lieux qui se consacraient à l’art coréen, ce qui ne permettait de faire connaître leurs pièces que d’une manière très parcellaire. La grande 2 exposition de New York allait marquer un tournant en rassemblant à l’intention du grand public une quantité impressionnante de céladons de Goryeo appartenant à des collectionneurs ou administrés par des conservateurs de musées américains, mais appréciés des uns et des autres.

Un engouement qui ne se dément pas Les beautés qui enchantaient en Occident les amoureux du céladon de Goryeo exercent encore leur charme sur les amateurs d’art, à savoir leur délicate glaçure verte, la touche de fantaisie, l’humeur joyeuse qui inspire les motifs et l’innovation technique des décors incrustés. Aujourd’hui, seul le contexte diffère en raison de la connaissance plus approfondie dont dispose le public en ce qui concerne l’histoire et l’art du céladon coréen, voire l’art coréen dans son ensemble, ce qui permet d’apprécier ceux-ci d’autant mieux. Nul doute que l’exposition que proposait le Musée national de Corée aura contribué à les faire aimer encore plus. À l’étranger, la multiplication des galeries qui se consacrent à l’art coréen y atteste aussi d’une plus grande présence du céladon de Goryeo. Ce sont autant d’occasions de contacts qui ne peuvent que contribuer à une meilleure connaissance, voire susciter l’enthousiasme. L’étude approfondie des procédés de fabrication des objets et de leur mode d’utilisation permet de reconstruire l’histoire de leur vie. Paradoxalement, l’aspect « paisible » du céladon de Goryeo peut exercer plus d’attrait au XXIe siècle qu’autrefois par sa dimension de mystère qui tranche sur le bruit et la fureur de notre monde.

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sUR LA SCÈNE INTERNATIONALE

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Un bonheur fortuit

de Dominic Pangborn Dominic Pangborn exerce principalement à Détroit ses activités d’artiste, qu’il mène en parallèle avec celles de graphiste, d’entrepreneur et de philanthrope. Revue Koreana en main, il s’assied à mes côtés pour évoquer la manière d’être et de voir le monde qui ont fait du petit Coréen adopté à l’âge de dix ans et mûri par les difficultés dues à ses origines mixtes la célébrité mondiale qu’il est devenu dans plusieurs disciplines interdépendantes. Maya West Rédactrice et traductrice indépendante | Photographies offertes par Pangborn Design

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a chaîne KBS1 propose, le samedi à 19h10, un documentaire intitulé L’âge du succès mondial qui présente des Coréens ayant particulièrement bien réussi quelque part dans le monde. L’une des émissions diffusées à l’automne 2011 retraçait ainsi le parcours de Dominic Pangborn, cet artiste et créateur dont le centre d’activités se situe dans le Michigan et dont les États-Unis sont le pays d’adoption. « C’était fou ! », se souvient-il en s’asseyant à mes côtés pour m’accorder un entretien dans le décor particulièrement agréable du siège de sa société Pangborn Design, à Détroit. « Suite à cette émission, j’ai reçu en l’espace d’une nuit près de deux mille messages de gens qui voulaient être mes amis sur Facebook ». À la question de savoir s’il les a tous acceptés, il répond « Bien sûr ! » avec un sourire, en ajoutant : « J’ai aussi lu le profil de tous ces nouveaux amis ! » et à celle de savoir combien de temps cela lui a pris, il rétorque : « Comme je ne dors pas beaucoup, je n’ai mis que quelques jours, en écrivant surtout vers quatre ou cinq heures du matin ».

Une réussite admirable À plus de soixante ans, il n’en paraît que quarante-cinq malgré ses cheveux argentés et c’est le mot « dynamisme » qui semble convenir le mieux à sa personnalité. « Je fais tout très, très vite », explique-t-il. « C’est ça le plus important pour moi ». Cette rapidité allait orienter sa vie et sa carrière de manière décisive. À quinze ans et alors qu’il maîtrisait encore mal l’anglais, il était nommé responsable d’un restaurant McDonald’s de Jackson, dans le Michigan, au bout de quelques mois de travail. « J’ai beaucoup de respect pour cette entreprise », déclaret-il. « C’est vraiment une idée de génie, cette formation de quelques heures par jour qui permet à un jeune homme d’accéder à un poste à responsabilités en quatre semaines ! » Par la suite, pendant sa première année d’études à la prestigieuse Académie des Beaux-Arts de Chicago, Dominic Pangborn a effectué son apprentissage dans un petit studio de création qui le payait trois dollars de l’heure, et tout s’est précipité. « Un an après m’avoir lancé dans le métier, mon patron m’a annoncé que j’étais aux commandes », se souvient-il en riant un peu, puis il précise : « Il a bien sûr quitté l’entreprise ». Quand ses études prennent fin, trois ans plus tard, il est muni d’un diplôme en graphisme et riche de trois années d’expérience professionnelle, ce qui lui permet de se faire embaucher par une entreprise au poste de responsable de la création, qu’il cumulera avec celui de directeur des ventes. Ce qui n’avait été au départ qu’un apprentissage comme les autres du métier de créateur lui fournira un tremplin pour mettre sur pied une entreprise et la diriger. Quelques années plus tard, il se mariera et élira domicile à Détroit, mais refusera d’assurer la direction générale d’une société beaucoup plus importante, car il avait d’ores et déjà atteint son objectif en 1979, en créant la sienne dénommée Pangborn Design Ltd., alors qu’il n’avait encore qu’une vingtaine d’années. Cette entreprise mène son activité de graphisme avec succès, disposant d’une dizaine d’années d’expérience dans ce domaine, outre celui de la création d’emballages, de produits et de marketing. Depuis que Dominic Pangborn s’est fixé à Détroit, il apporte un soutien actif à des œuvres sociales au sein de pas moins de cinquante conseils et comités consultatifs, tout en restant étroitement en contact avec de nombreuses organisations philanthropiques. «Je me surprends moi-même », avoue-t-il, devant mon air médusé. « Mais c’est ce que m’a dit mon associé, après avoir fait le calcul ! Cinquante ! ». Il réalise aussi des investissements dans l’enseignement et part souvent en déplacement pour dialoguer avec les étudiants. La Chambre de commerce de Détroit lui a décerné son « Prix du leader mondial émergent ». Par ailleurs, quoique de manière moins officielle, Dominic Pangborn a pris part au renouveau culturel de la ville en bénéficiant d’une offre de loyers modérés qui attire des quatre coins du pays des artistes disposant de peu de moyens. Dès qu’il a vu ce grand immeuble blanc du district de Rivertown Warehouse qui allait devenir le siège de sa société, avec son rez-de-chaussée inondé sous un mètre d’eau stagnante et son toit effondré, il a décidé de l’acheter et d’entreprendre sa remise en état pour le convertir en ce vaste studio qu’il est aujourd’hui. Dans la salle bien en ordre et vivement éclairée où nous avons pris place, je reconnais, accrochés au mur, plusieurs cravates et foulards multicolores de sa création. Ils présentent tous ce même style audaK o r e a n a ı P r i n t e mp s 2013

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1. Le concepteur, artiste et entrepreneur Dominic Pangborn, dans son studio de Détroit. 2. C’est par ses cravates que Dominic Pangborn s’est fait un nom dans la mode internationale, au début des années quatre-vingts, ce qui lui a valu le surnom d’ « homme à la cravate ».

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cieux par lequel Dominic Pangborn s’est fait remarquer, puis connaître dans la mode internationale du début des années quatre-vingts. Son goût assuré de la couleur et du graphisme ne tardera pas à faire mettre ses produits en vitrine dans les magasins de luxe Saks Fifth Avenue et Nordstrom. Trente ans plus tard, l’activité des accessoires représente toujours une part importante de son chiffre d’affaires. Quand je l’interroge sur son succès dans la mode et son surnom d’« homme à la cravate », il dément, avec un petit signe de la main : « Ça a vraiment été un hasard. J’ai essayé pour m’amuser et il se trouve que ça a marché », et d’ajouter, en se calant sur sa chaise : « Si j’écrivais un livre sur ma vie, je l’appellerais Un bonheur fortuit ».

D’heureux hasards « Pour commencer, ma naissance n’était pas désirée », commence-t-il, non sans un peu de tristesse. « J’espère quand même qu’elle n’a pas rendu malheureux ce soldat américain et cette femme qui se sont connus le temps d’une rencontre. Peu importe dans quelles circonstances celle-ci a eu lieu, puisqu’elle m’a permis de vivre ». Né Jeong Seong-hoon en 1952, dans la province de Chungcheong, Dominic Pangborn a passé les dix premières années de sa vie totalement coupé du monde extérieur à divers égards. Dans le hameau de son enfance, qui abritait tout au plus une dizaine de familles, il n’a pas eu à souffrir de son origine mixte. « Nous vivions cachés, comme une tribu primitive, et nous étions très proches les uns des autres », conte-t-il. « Comme dans un clan. Nous appartenions à celui des Jeong, et les gens des villages voisins, à ceux des Kim et Park ». Estil possible qu’il n’ait jamais été importuné ? « Si je me souviens bien, il y avait deux garçons du clan des Kim qui étaient constamment après moi, parce qu’ils étaient jaloux de mon audace. Ils m’appelaient miguk-nom, c’est-à-dire le bâtard américain », confie-t-il avec un haussement d’épaules. « Franchement, ça ne m’a jamais gêné, mais ça devait peiner davantage ma mère ». Ce fâcheux comportement doit avoir été pour beaucoup dans la décision que prendra celle-ci, en 1962, de le faire adopter dans un autre pays. Déjà mûr d’esprit, le petit Seong-hoon obtenait toujours de bonnes notes à l’école du village et se faisait régulièrement élire chef de classe, un honneur réservé aux élèves les plus brillants. Ses bonnes dispositions pour l’étude allaient attirer l’attention d’un missionnaire catholique américain du village qui propose alors à sa mère d’emmener l’enfant aux Etats-Unis pour le placer dans une famille convenable qui puisse l’élever dans de bonnes conditions tout en lui épargnant les brimades et les difficultés auxquelles étaient exposés les enfants métis en Corée. Lorsque la maman demande à son enfant de dix ans s’il préfère partir ou rester, il choisit le départ alors que son village représente son seul

1. Kim Ki-duk (left) poses after winning the Best Director award at the Venice Film Festival in 2004 for “3-Iron” with Alejandro Amenábar, a Spanish film director, who received the Grand Prix of the Jury for “The Sea Inside.” 2. Scene from “Spring, Summer, Fall, Winter . . . and Spring,” a film that marked a new phase in Kim’s career. 3. Poster for “The Bow” (2005) 4. Poster for “3-Iron” (2004)

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univers et qu’il ne parle pas un mot d’anglais. Alors que le couple Pangborn avait déjà onze enfants biologiques, il va en accueillir un douzième dans son foyer. Avec le temps, Dominic Pangborn est toujours plus reconnaissant envers ses parents adoptifs des efforts et soins qu’ils lui ont consacrés pour l’élever et deux ou trois fois par mois, il ne manque jamais d’aller voir sa mère adoptive qui est aujourd’hui âgée de quatrevingt-onze ans et habite encore la ville de Jackson. Plus difficile a été la transition, qu’il a vécue comme une dégringolade : « Du jour au lendemain, le garçon intelligent que j’étais est passé pour un idiot. Je ne savais ni lire, ni parler. Je ne comprenais rien. J’avais l’impression de n’être qu’un imbécile ». Il garde le souvenir cuisant de ce redoublement d’un semestre qui a été nécessaire en quatrième année. « Il me semblait que je régressais ». En y repensant aujourd’hui, il trouve qu’à quelque chose malheur est bon, car il a ainsi pu faire des progrès et obtenir de meilleures notes. C’est en classe de seconde qu’a eu lieu sa rencontre avec l’art. « J’ai appris que tout le monde sait dessiner ! Que tout le monde sait peindre ! » C’est dans cette même classe, évidemment, qu’il s’est découvert du talent. Quelques années plus tard, dans sa première année d’études à l’Académie des Beaux-Arts de Chicago, il s’apercevra 3 en outre que ses camarades américains ne ma trisent pas plus la langue anglaise que lui. « Je comprenais mieux qu’eux ce que disaient les professeurs ». Tout au long de sa carrière prodigieusement féconde, on lui a constamment demandé d’où il tirait son inspiration, ce à quoi il a toujours répondu que c’était de son pays. « Il faut savoir que dans les années cinquante, la misère régnait le plus souvent à la campagne, mais on y était heureux. Cela poussait à la création car on en est réduit là quand on n’a rien et qu’on ne peut pas aller acheter ceci ou cela dans les magasins. Quand j’étais petit, je me fabriquais des billes avec de l’argile ramassée au fond de la rivière. Je faisais aussi des lampes à pétrole pour ma mère. Je ressens plus d’émotion en me souvenant de cette époque que j’en avais en la vivant ».

Plus de cent flèches Soudain, Dominic Pangborn éteint la lumière et l’annexe de son immense studio est peu à peu plongée dans une semi-obscurité car les faibles rayons de soleil hivernaux qui s’infiltraient par les fenêtres situées tout en haut des murs disparaissent déjà, à cette heure où l’aprèsmidi cède la place au soir. Tout autour, les peintures commencent à briller. Des fleurs et papillons font leur apparition et, devant mon exclamation de surprise, mon interlocuteur part d’un éclat de rire enfantin. En découvrant ce lieu de travail, j’imagine sans peine le petit garçon fabriquant joyeusement ses billes avec l’argile de la rivière. Sur son visage, les années écoulées semblent s’être effacées, ses yeux étincellent de plus belle et une expression malicieuse éclaire ses traits. S’il est un fait certain, c’est que Dominic Pangborn est passionné par son travail. Voilà encore cinq ans, les beaux-arts représentaient pour lui un simple passe-temps, car il consacrait la plupart de son temps à la création. Cette activité allait par la suite connaître de grandes mutations avec la multiplication des maquettes de bricolage et des programmes informatiques et dès lors, Dominic Pangborn allait comprendre qu’il lui faudrait aussi évoluer. Pour ce qui est du succès de sa pein2

1. All Good Things (2010), 30 x 60 x 10 cm, Œuvre en 3D en aluminium et matériaux variés. Dominic Pangborn a réalisé lui-même, à l’aide de papier d’aluminium, les différents panneaux qui créent une illusion d’optique. 2-3. Les articles ménagers de Dominic Pangborn comprennent des services à thé modernes et traditionnels.

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1. Les sources d’inspiration graphique de Dominic Pangborn apparaissent nettement dans ses divers accessoires. 2. Le Jardin de Lisa (2005), 60 x 90 cm, huile sur toile. Huiles et acryliques contemporains qui figurent parmi les œuvres les plus récentes de Dominic Pangborn.

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ture, très présente à la Park West Gallery de Michigan, on peut affirmer sans exagération qu’il a été phénoménal et pour en comprendre la raison, il suffit de jeter un coup d’œil sur le studio de l’artiste. Ses tableaux, où sont représentés pratiquement tous les styles possibles et imaginables, ainsi que d’innombrables supports, qui vont des sculptures aux beaux tapis sur lesquels je pose les pieds, révèlent dans des proportions remarquablement équilibrées un talent artistique exceptionnel et un impressionnant sens des affaires. Ils procèdent d’une démarche artistique visant à s’engager, à plaire, et non à intimider ou à épater. Au moyen d’une série d’images en 3D, par exemple, le peintre a cherché à produire un effet de perspective qui agrandit la galerie, en jouant astucieusement sur différents angles et en créant une illusion d’optique qui donne l’impression d’être attiré vers elle. Il en a réalisé une version de douze mètres sur une commande du Marlins Ballpark de Miami, où cette œuvre est exposée. Dans le même esprit, il a peint des papillons et fleurs aux reflets étincelants et aux couleurs éclatantes sur un support obscur, comme pour adresser un clin d’œil à l’acheteur, car il en va ainsi des relations avec autrui. « Je ne fais jamais une seule chose à la fois, mais toujours plusieurs », explique-t-il comme je m’étonne du grand nombre d’objets qui nous entourent. « Si on tire cent flèches sur une cible, on est sûr que quelques-unes l’atteindront. Et qui sait, peut-être l’une d’elles mettra-t-elle dans le mille ? » Sa philosophie personnelle est faite d’un optimisme presque inébranlable et d’une inépuisable énergie. « Dans ce monde, nombreux sont les gens pleurnichards ou rouspéteurs », estime-t-il. « À ceux-là, je dis qu’il faut foncer sans trop réfléchir, même s’ils croient pouvoir toujours mieux faire ». Il défend aussi ce point de vue dans la polémique que suscite actuellement l’adoption d’enfants coréens à l’étranger, une question à laquelle il est toujours sensible. Il avance l’argument selon lequel, en limitant les possibilités de cette pratique, qu’il a personnellement vécue, dans le but de l’encourager sur le sol national, on priverait des enfants de la chance d’accomplir des choses, de progresser et d’aller de l’avant, comme lui. Cette opinion est d’autant plus intéressante qu’elle est exprimée par un enfant adopté ayant encore de la famille dans son pays d’origine et restant en contact avec ses frères et sœurs. En fin de compte, le succès qu’il a connu n’a-t-il pas été possible au prix de souffrances dans la vie ? Ainsi, au début des années quatre-vingts, quand il est revenu en Corée pour la première fois parce qu’il estimait avoir enfin gagné suffisamment d’argent pour sa famille d’origine, il s’est rendu compte qu’il aurait dû le faire cinq ans plus tôt. Il ignorait que sa mère était morte. « Je l’aimais », confie-t-il. « Par moments, je voudrais qu’elle soit toujours en vie. Eh oui, tout le monde aimerait voir se réaliser des choses pourtant impossibles. Tout de même, ceux qui m’ont élevé sont aussi mes parents, alors en étant adopté, je n’ai pas perdu une mère, mais j’en ai trouvé une autre, ainsi qu’un père ». « J’emploie souvent le mot « évolution », car c’est celui qui résume le mieux ma vie. J’aime que les choses suivent leur cours naturel et je sais faire preuve de souplesse en toutes circonstances, de sorte que lorsque s’impose un changement rapide, je suis prêt à y faire face. Quand je suis au volant et que le feu passe au rouge, je prends aussitôt une autre direction pour l’éviter. J’ai toujours eu de la chance, vous savez ! ». « Je sais toujours me montrer positif », conclut-il en souriant à nouveau et personne ne niera qu’il l’a fait tout au long de sa vie.

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« Je ne fais jamais une seule chose à la fois, mais toujours plusieurs. Si on tire cent flèches sur une cible, on est sûr que quelques-unes l’atteindront. Et qui sait, peut-être l’une d’elles mettra-t-elle dans le mille ? »

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ARTISAN

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e vieux métiers artisanaux existent encore à Séoul, notamment dans le nord de la ville, où l’on peut même regarder travailler les hommes qui les perpétuent. Les quartiers de Bukchon abritent ainsi de nombreux ateliers familiaux qui se consacrent à leur activité depuis des générations. C’est le cas de celui du maître doreur Kim Deok-hwan, qui se nomme Geumbagyeon (« le festival des feuilles d’or ») et se situe à Gahoe-dong, un quartier aux vieilles maisons à toit de tuile encore bien conservées.

Cinq grandes générations d’artisans La production d’une feuille d’or consiste à aplatir une barre d’or au marteau jusqu’à l’obtention d’une lame très mince qui servira ensuite à recouvrir certaines parties d’un article pour y réaliser un décor. Les plus anciennes traces écrites de cette activité remontent à la quatrième dynastie de l’Égypte Ancienne (2613–2494 av. J.-C.), où le Vieux Royaume parvint à son apogée. Dans le manuscrit coréen intitulé Samguk sagi (histoire des Trois royaumes), il est fait mention de l’existence, sous le règne de Heungdeok (r. 826–836), un souverain du royaume de Silla Unifié, de différents décors à la feuille d’or qui ornaient les riches atours en fonction du rang social de ceux qui les portaient. Quand on pousse la porte de l’atelier Geumbagyeon, qui occupe une modeste maison d’autrefois, on découvre les nombreux articles dorés que l’artisan expose au hasard, tantôt sur le montant d’un petit balcon, tantôt sur celui d’une porte de placard. On remarque entre autres des marque-page en soie bleue à motifs de pivoines, des étuis de téléphones portables ornés de dragons et des nœuds papillon à fleurs d’abricotier. L’éclat de ces motifs dorés semble toutefois bien terne par comparaison au regard perçant de l’artisan Kim Deok-hwan, dont l’activité est classée Important bien culturel immatériel n°119. Selon cet artisan de soixante-dix-neuf ans, s’il a toujours l’œil vif, c’est pour avoir regardé toute sa vie ses brillantes feuilles d’or. Les procédés actuels de dorure à la feuille d’or paraissent simples, car limités à la réalisation de décors sur un support textile, mais lorsqu’ils sont traditionnels, ils s’avèrent plus complexes et exigent plusieurs opérations. À la cour des rois de Joseon (1392–1910), chaque artisan se spécialisait dans la réalisation d’une seule de ces tâches qui comprenaient la fusion du minerai d’or, sa transformation en fines lames, la gravure des motifs sur des planchettes en bois, la confection de colle et la fixation des découpes de feuille d’or sur le tissu.

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1. Figure de dragon sur l’insigne de poitrine d’une robe d’apparat de reine dorée par Kim Deok-hwan. 2. Kim Deok-hwan apportant des retouches à une pièce d’étoffe décoré de feuilles d’or.

Kim Deok-hwan

Maître doreur à la feuille d’or et héritier de plusieurs générations d’artisans Dans un pittoresque quartier de Bukchon, à Séoul, l’atelier de dorure à la feuille d’or de Kim Deok-hwan est ouvert au public et permet ainsi d’assister à ce travail artisanal. Autrefois réservée à la garde-robe royale, la production s’étend aujourd’hui à toute une gamme d’articles allant des étuis de téléphones portables aux nœuds papillon, entre autres objets d’usage quotidien. Park Hyun-sook Rédactrice occasionnelle | Suh Heun-gang Photographe K o r e a n a ı P r i n t e mp s 2013

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1. Cette robe d’apparat de reine, qu’a réalisée Kim Deok-hwan, fait resplendir sur son fond rouge l’or de ses motifs somptueux inspirés de ceux d’un habit datant des derniers temps de l’empire de Corée. 2. Plaque de dorure gravée de phénix s’envolant dans les nuages (haut) et motif correspondant réalisé à la feuille d’or (bas).

« Maintenant, j’achète des feuilles d’or faites en usine et je ne réalise moi-même que la suite des opérations. La plus difficile d’entre elles était autrefois de frapper au marteau pendant plusieurs jours la barre d’or pur que l’on avait extraite de son emballage en papier de mûrier jusqu’à ce qu’elle devienne une feuille tellement fine qu’elle s’envole au premier souffle d’air, ce que je ne fais plus moi-même aujourd’hui », confie l’homme. Dans sa jeunesse, il s’intéressait beaucoup à la fabrication des machines car il voulait être ingénieur, mais il a fini par reprendre l’affaire familiale parce qu’il s’y sentait prédestiné en voyant son père toujours au métier malgré l’âge et la fatigue. Aujourd’hui, il ressent l’amour de son travail au plus profond de lui-même. « Quand je termine une pièce où j’ai mis tout mon cœur, je suis inondé de joie à un point que personne ne soupçonnerait ». Le vieil artisan est désormais secondé par son fils Kim Gi-ho qui, à quarante-cinq ans, possède déjà plus de dix ans d’expérience et auquel s’est jointe sa belle-fille Park Suyeong, également âgée de quarante-cinq ans, mais il est toujours aussi attaché à ses chères feuilles d’or. La création de son atelier familial remonte à l’année 1856, où régnait Cheoljong, l’un des monarques de la dynastie Joseon. Son arrière-grand-père, Kim Wan-hyeong, était alors un petit fonctionnaire affecté aux fournitures royales, notamment en soie qu’il faisait importer de Chine pour confectionner des tenues d’apparat brodées d’or. Comme il lui était souvent difficile de faire fabriquer ces vêtements à temps pour les cérémonies auxquelles ils étaient destinés, il eut alors l’idée de réaliser lui-même leurs décors à l’aide de fines feuilles d’or rapportées sur l’étoffe. L’or étant l’emblème de la royauté, cette production était exclusivement consacrée à la cour et c’est ainsi que son fils Kim Won-sun et à sa suite,

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son petit-fils Kim Gyeong-ryong, allaient devenir à leur tour les doreurs attitrés du palais royal.

Des vêtements royaux aux motifs chargés de symboles Sous les royaumes de Silla Unifié (676–935) et de Goryeo (918– 1392), qui favorisèrent l’expansion du bouddhisme, la peinture sacrée comme la copie des saintes écritures faisaient usage d’or ou d’argent, mais aussi les robes des moines, qui étaient dorées. La dynastie Joseon allait au contraire sévir contre cette religion au profit du confucianisme et les ors des temples bouddhiques allaient s’effacer pour ne laisser le privilège des dorures à la feuille d’or qu’à la cour du roi. Celui-ci, comme le reste de la famille royale, n’y recourait pas pour l’habillement ordinaire. Réservés aux tenues d’apparat, ces motifs dorés obéissaient à la stricte hiérarchie qui régissait la place de chaque individu. Les fleuris convenaient seulement aux princesses, ceux qui mêlaient fleurs et phénix, aux reines, l’adjonction du dragon à ces deux derniers se limitant à la seule reine douairière. Les feuilles d’or se changeaient en charmantes représentations de fleurs, fruits, oiseaux, insectes et autres animaux, mais aussi en motifs géométriques et idéogramArts e t cu l tu re d e Co ré e


« Quand je termine une pièce où j’ai mis tout mon cœur, je suis inondé de joie à un point que personne ne soupçonnerait ».

mes indiquant leur noble condition. « Je possède plus de huit cents planchettes dorées qui sont dans la famille depuis des générations. Elles sont toutes en bois de nashi (Pyrus pyrifolia) et il faut les manipuler avec beaucoup de soin pour ne pas en abîmer la surface délicatement gravée. Pendant la Guerre de Corée, mes parents n’ont pas voulu se joindre aux réfugiés tant ils avaient peur pour elles ! », se souvient Kim Deok-hwan. La dorure à la feuille d’or est réalisée en plusieurs étapes successives. L’artisan commence par tracer les motifs souhaités sur une feuille de papier qu’il fixe ensuite sur une planchette en bois destinée à la gravure. Suite à cette opération, il enduit la planchette d’une colle de sa fabrication. Il procède alors à la fixation des planchettes sur le tissu, puis, avant que la colle ne soit tout à fait sèche, à la pose des feuilles d’or elles-mêmes. Les opérations finales se composent du séchage et de la finition. Si ces différents procédés peuvent sembler dépourvus de difficulté, tous exigent en réalité une grande dextérité et une bonne connaissance de la qualité des tissus, de l’or et de la colle. Le secret de leur réussite réside dans une parfaite réalisation des gravures sur la planchette revêtue d’or et en deuxième lieu, dans la confection adéquate de la colle. Dans sa consistance et sa composition, celle-ci doit tenir compte de l’épaisseur du tissu et du type de teinture employé, mais aussi du temps qu’il fait le jour de la pose des feuilles d’or, ce qui doit influer sur la consistance. Voilà bientôt soixante ans que Kim Deok-hwan en utilise, depuis cette année 1954 où il s’est lancé dans le métier et où il se servait d’une variété traditionnelle à base de vésicule de poisson avant d’en mettre lui-même au point une autre composée d’huile végétale, après dix ans d’exercice de son travail.

habile de ses mains que doué pour la sculpture », se rappelle-t-il. « Sans la moindre ébauche, il était capable de graver par centaines des beaux motifs de toutes dimensions et aux proportions parfaites bien qu’ils soient pour ainsi dire improvisés ». Loin d’oublier cet héritage de génie, Kim Deok-hwan est résolu à le perpétuer en s’améliorant toujours plus, mais se refuse à toute comparaison : « Mon père était un artiste ; je ne suis qu’un technicien ». À l’aube du XXe siècle, qui a vu la chute de la dynastie Joseon et la colonisation de la Corée par le Japon, l’art de l’ornementation vestimentaire à la feuille d’or allait se poursuivre à l’intention de l’élite de la société, et non plus de la famille royale, mais se mettre aussi à la portée des gens du peuple pour les grandes occasions telles que les mariages. Aujourd’hui encore, certains jours de fête, on revêt parfois un habit décoré selon ce procédé. « Ceux qui portaient toujours le hanbok traditionnel dans leur enfance se souviennent encore de la beauté des motifs à la feuille d’or. Ce n’était pas seulement par élégance qu’on en voulait. Autrefois, les grandsmères réalisaient souvent elles-mêmes de tels décors sur des vêtements pour le premier anniversaire de leurs petits-enfants. Moyennant qu’elle soit appliquée comme il faut, une feuille d’or garde son éclat pour toujours », conclut-il.

« Mon père était un artiste; je ne suis qu’un technicien. » Son père, Kim Gyeong-ryong, était peu disert et préférait à de longues explications un apprentissage sur le tas qu’il supervisait tout en donnant un coup de main. « Mon défunt père était tout aussi K o r e a n a ı P r i n t e mp s 2013

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AMOUREUX DE LA CORÉE

La Corée à travers sa poésie C’est à la fin des années quatre-vingt-dix, où a débuté son enseignement de l’arabe aux étudiants étrangers de l’Université du Caire, que le professeur Mahmoud Ahmed Abdul Ghaffar a eu ses premiers contacts avec la Corée. De retour au pays, ses anciens étudiants coréens ont fait l’éloge de cet excellent jeune professeur et en 2006, celui-ci allait partir pour la Corée afin d’en étudier la langue et la poésie. Charles La Shure Professeur à l’École d’interprétation et de traduction de l’Université Hankuk des études étrangères I Ahn Hong-beom Photographe

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on entretien avec le Professeur Mahmoud Ahmed Abdul Ghaffar a pour cadre un restaurant de cuisine égyptienne du centre de Séoul où mon interlocuteur retrouve peut-être un peu des saveurs de son lointain pays. « Appelez-moi Mahmoud », propose-t-il d’emblée, avant d’expliquer la signification de ses nom et prénoms. Ghaffar, qui se traduit littéralement par « pardon », est aussi l’un des quatrevingt-dix-neuf noms différents par lesquels dieu est appelé, tandis qu’Abdul signifie « esclave de ». Quand ses étudiants l’appellent « professeur Ghaffar », ce qui arrive souvent, il les plaisante en disant qu’il n’est pas dieu. Le Professeur Mahmoud a étudié la poésie à l’Université du Caire, dont il est sorti major de promotion. Dans le cursus universitaire égyptien, les étudiants qui se distinguent dans les différentes disciplines sont nommés assistants dans leurs départements respectifs et peuvent y enseigner pendant leurs années d’étude en maîtrise, puis en doctorat. C’est selon ce principe que le professeur Mahmoud s’est vu confier l’enseignement de la poésie au Département de langue et littérature arabes de l’Université du Caire, ce qui allait le conduire vers la première étape de son périple coréen.

L’adaptation à une nouvelle culture En 1998, le professeur Mahmoud allait pour la première fois dispenser des cours d’arabe à des étudiants étrangers. « Je voulais renouveler les méthodes pédagogiques », se souvient-il, et d’ajouter : « Celles des manuels reposaient le plus souvent sur la lecture et la répétition. Je me suis inspiré des méthodes en usage dans l’enseignement de l’anglais en les adaptant à celui de l’arabe, ce en quoi je crois avoir réussi ». Son succès ne fait aucun doute, puisque de retour au pays, ses étudiants coréens ont fait l’éloge de leur excellent jeune professeur. Trois ans plus tard, l’Université Chosun de Gwangju allait d’ailleurs le solliciter pour un poste d’enseignant d’arabe assorti d’une bourse d’études de doctorat. C’est à l’Université Myongji de Séoul qu’il entreprendra ce cursus, en l’absence de professeur d’arabe coréen susceptible de diriger sa thèse à l’Université Chosun, après quoi il repartira pour l’Egypte au mois de juillet de cette même année. Ce séjour en Corée n’a pas toujours été facile, notamment en raison de sa religion, qui suppose certaines contraintes alimentaires et l’interdiction de consommer de l’alcool, ce qui posait quelques problèmes d’adaptation au mode de vie coréen.

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Il lui a fallu aussi quelque temps pour s’habituer aux différences culturelles qui existent entre les deux pays. Les Arabes sont d’un caractère assez expansif », explique-t-il, « alors qu’ici, les seules personnes à qui parler sont les chauffeurs de taxi ». À cela s’ajoutait un naturel casanier qu’il reconnaît lui-même : « À condition d’avoir mes livres, de la musique et de quoi manger, j’aime rester à la maison. Je sors juste de temps en temps pour acheter ce dont j’ai besoin, sans me soucier de ce qui se passe dehors ». Le professeur Mahmoud allait surmonter ces écueils et s’adapter à son nouvel environnement socioculturel sans cesser de se consacrer pleinement à ses études. Dans un premier temps, il lui a fallu bien sûr apprendre le coréen, non sans quelques difficultés, en raison de différences linguistiques elles aussi très importantes. Aujourd’hui, cet apprentissage lui donne toujours du fil à retordre et il souhaiterait avoir plus souvent l’occasion de le mettre

en pratique, en regrettant au passage que les Coréens ne tiennent pas davantage compte du niveau de langue de leurs interlocuteurs étrangers. « Quand on dit Annyeong haseyo [bonjour] à un Coréen, il se met aussitôt à parler politique ou économie et, si on ne peut pas lui donner la réplique, il interrompt la conversation au lieu de passer à un autre sujet ». Sans se décourager pour autant, le professeur Mahmoud a poursuivi ses efforts pendant près de trois ans et acquis ce faisant des connaissances suffisantes à l’étude de la poésie coréenne.

L’introduction de la poésie coréenne dans le monde arabe Avant de partir exercer en Corée, le professeur Mahmoud a lu des recueils de poèmes coréens traduits en anglais qui se trouvaient à la bibliothèque de l’Université américaine du Caire. Il a découvert avec ravissement l’œuvre du poète Ko Un, dont l’art

Le Professeur Mahmoud Ahmed Abdul Ghaffar, qui a traduit en arabe des recueils de poèmes dus à deux poètes modernes coréens, enseigne actuellement la littérature arabe à l’Université Chosun. Bien que rentrant définitivement en Egypte cet été, il entend poursuivre son étude de la littérature coréenne et la faire connaître dans le monde arabe.

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transcende à ses yeux les frontières du genre, comme il l’explique : « Ko Un n’est pas seulement un poète. C’est également un romancier qui donne un style poétique au récit ». Le poète va aussi par-delà d’autres frontières et « disait lui-même se situer aux confins des deux Corées », rappelle le professeur, qui ajoute : « Sur le plan politique, ce sont deux pays différents, mais les [Sud-] Coréens refusent cette division, estimant que les deux peuples ne font qu’un ». Quand le professeur Mahmoud a dû porter son choix sur un sujet de thèse, il a décidé de prendre pour corpus le recueil de Ko Un intitulé Le Nord et le Sud et celui de Kim Gwang-gyu, Voyage à Séoul. Il a procédé à leur analyse en les mettant en parallèle avec les textes de poètes égyptiens pour en comparer les images ayant trait aux lieux et plus particulièrement à la « terre natale », en l’occurrence la campagne, et à la « ville ». Ce faisant, il a constaté des similitudes dans l’image par laquelle la poésie égyptienne et coréenne moderne représente la terre natale. « Quand j’écrivais sur tel ou tel poète », se souvient-il, « il m’arrivait souvent de m’in-

événements que connaît aujourd’hui l’Égypte sont pratiquement les mêmes que ceux qu’a vécus la Corée il y a quarante ans », estime-t-il, en trouvant une raison d’espérer dans les progrès accomplis par la Corée ces dernières décennies. « Je suis convaincu que l’avenir sera meilleur », en conclut-il. Dans ses recherches, le professeur Mahmoud ne s’est évidemment pas contenté de lire et analyser des poèmes coréens, car il s’est aussi attelé à la traduction de ceux qu’il étudiait. La compréhension de textes poétiques pose en soi des difficultés, même en langue maternelle : « Pour cela, il faut être capable d’abolir ce qui sépare l’existant de l’inexistant. Par sa manière de lire, le lecteur est lui-même créateur de sens, car il n’en existe pas seulement un dans le poème. Plus on lit, mieux on efface cette séparation, et plus on se rapproche de l’important ». Mais alors, lors du passage à une autre langue, comment conserver en même temps ce qui est présent dans le texte ou en est absent ? Pour le professeur Mahmoud, il existe en traduction deux démarches dont l’une est de type interprétatif, au sens de l’interprétation que livre chaque traIl a constaté des similitudes dans l’image par laquelle la poésie ducteur d’une œuvre, et l’autre s’attache davantage à la fidélité au égyptienne et coréenne moderne représente la terre natale. texte de départ pour permettre au lecteur de l’interpréter à son tour. « Quand j’écrivais sur tel ou tel poète », se souvient-il, « il m’arrivait souLe professeur Mahmoud tend à privent de m’interrompre pour me demander s’il était coréen ou égyptien ». vilégier la seconde, ce qu’il justifie en recourant à une comparaison. « C’est comme quand on assaisonne ce qu’on cuisine pour lui donner un peu de saveur. Ceux qui terrompre pour me demander s’il était coréen ou égyptien ». mangent les aliments doivent être en mesure de les reconnaître, En revanche, ces images différaient nettement dans le cas de sinon la préparation n’est pas réussie ». la ville et c’est précisément le traitement de ce thème en poésie Pour veiller à bien restituer l’esprit du texte d’origine, tout en y moderne qui est à l’origine de ses travaux de recherche. Dans un ajoutant une légère adaptation à l’arabe, il s’est associé à un propays qui a longtemps vécu sous le joug de la colonisation occidenfesseur coréen qui maîtrise parfaitement cette langue et avec tale, la ville représente la destruction de l’humanité. C’est aussi lequel il a travaillé en étroite collaboration. La traduction a reprépar la poésie que l’Occident a imprimé à jamais sa marque sur le senté quatre années d’efforts au terme desquelles le professeur monde arabe en lui transmettant ses images, comme dans The Mahmoud s’estime satisfait. Il l’est à juste titre, puisqu’elle fait époWaste Land de T. S. Eliot, dont il existe plus de quinze traductions que dans l’histoire, étant la première qu’ait effectuée un locuteur différentes en arabe. « Dans la poésie occidentale, chez T. S. Eliot de langue maternelle arabe à partir d’un texte coréen et constipar exemple, et même avant lui, chez Walt Whitman, la ville ne tuant ainsi un premier pas important dans la diffusion de la littéralaisse aucune place aux croyances. De même, en Égypte, les poèture coréenne dans le monde arabe. tes qualifiaient Le Caire de « ville sans foi », et ce, alors qu’elle posD’ores et déjà, le professeur Mahmoud a entrepris d’étendre le sède des milliers de mosquées. J’ai donc cherché à savoir si l’imadomaine de ses travaux à la poésie coréenne moderne. En décemge occidentale de la ville avait exercé une influence sur la poésie bre dernier, il a fait publier un article où il compare les productions coréenne ». actuelles de femmes écrivains coréennes et égyptiennes. À ses La réponse à cette question est négative, tout au moins dans yeux, elles se distinguent avant tout par le degré de liberté dont l’œuvre de Kim Gwang-gyu, ce qui redonne espoir au professeur elles disposent pour écrire car si les secondes sont au quotidien Mahmoud quant au devenir de la poésie égyptienne. « La Corée beaucoup plus émancipées que dans d’autres nations arabes, en et l’Égypte présentent énormément de points communs ! », s’enparticulier au Moyen-Orient, cela n’est pas encore vrai de la créathousiasme-t-il. « Dans leur histoire, leur évolution récente et justion littéraire. « En Corée, les femmes sont aujourd’hui plus libres que dans leurs courants littéraires, qui sont très comparables. Les

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qu’en Égypte, y compris dans les sujets qu’elles peuvent aborder. En revanche, les femmes arabes n’osent pas toujours parler de leur sexualité ou de leurs problèmes conjugaux, de peur de mettre leur couple en péril, car leurs maris ne verraient pas une fiction dans leurs écrits, mais un jugement porté sur eux ». Ceci explique que nombre d’écrivains femmes arabes soient célibataires ou divorcées.

La vague coréenne déferle sur les côtes égyptiennes Si les ressortissants égyptiens en Corée, et même l’ensemble de ceux des pays arabes, n’y représentent pas la première communauté étrangère, les liens qui les unissent n’en sont pas moins anciens. Le professeur Mahmoud en veut pour preuve ce

Le Professeur Mahmoud reçoit des lycéens en visite à l’Université Chosun.

texte intitulé Le Livre des Routes et des Royaumes que rédigea le géographe arabe Ibn Khordadbeh au IXe siècle et qui présente le royaume de Silla comme le lieu de villégiature privilégié des Arabes d’alors. Il y a encore peu, pourtant, les Égyptiens ne savaient que très peu de choses de la Corée, et il a fallu les Jeux Olympiques de Séoul de 1988 et la Coupe du Monde de 2002 pour qu’ils en apprennent davantage. Par la suite, la Vague coréenne n’a pas manqué d’atteindre les côtes égyptiennes en apportant ses feuilletons télévisés très appréciés des jeunes. Dans l’industrie manufacturière, les produits coréens inondent aussi le marché égyptien. « Hyundai, Daewoo et Kia sont les trois premières marques de voitures qui se vendent en Egypte », signale le professeur Mahmoud, en ajoutant que l’électronique de marque Samsung ou LG est réputée pour sa qualité. K o r e a n a ı P r i n t e mp s 2013

Le professeur Mahmoud ne peut étouffer un rire en évoquant l’explosion du succès coréen. « Ces jours-ci, il y a tant de jeunes qui veulent venir en Corée ! Ils aimeraient avoir la chance d’y étudier et d’y travailler. Ils sont tellement entichés de la Corée ! » À ses dires, certaines jeunes femmes rêvent même de s’y marier après être tombées sous le charme de romantiques héros de feuilletons. Avec un sourire, il hoche la tête, puis lance : « Il faudrait les prévenir qu’il en va autrement dans la réalité, mais elles n’écouteraient pas ». Inversement, le professeur s’étonne de constater que les Coréens connaissent si bien l’Égypte. Il va de soi que tout un chacun a entendu parler de l’Antiquité et de monuments comme les Pyramides. « Il est vrai que certains ignorent que l’Egypte est un pays moderne et parlent de gens se déplaçant à dos de chameau », s’esclaffe-t-il. Dans la plupart des cas, on est toutefois bien informé et le professeur confie : « Je suis heureux d’apprendre que tant de gens connaissent mon pays et s’y intéressent. Je suis reconnaissant envers mes compatriotes d’avoir fait de notre pays une grande nation qui garde sa spécificité ». Au cours de notre conversation, le professeur Mahmoud a cité un proverbe arabe qui illustre bien l’ouverture d’esprit des hommes de cette culture. « Le repas le plus frugal se compose de pain et de sel. Les pauvres qui n’ont rien d’autre à manger se contentent de pain qu’ils trempent dans du sel avant de le manger. C’est de là que vient le célèbre proverbe : « Il y a du pain et du sel entre nous ». Quand on partage un repas avec quelqu’un, il se crée des liens forts, comme ceux du sang, et l’on fait partie de la même famille ». Dans la culture arabe, le pain est symbole de vie, alors en le partageant, on partage aussi celle-ci. Lorsqu’il tient ces propos, il est manifeste qu’ils s’appliquent aussi à ses sentiments envers la Corée. Après son retour définitif en Égypte, au mois de juillet prochain, il entend bien rester en contact avec son pays d’accueil. Pour ce faire, il poursuivra bien sûr ses travaux sur la poésie coréenne, mais il projette aussi la création d’un département de langue et littérature coréennes à l’Université du Caire. « L’Université du Caire possède quatorze départements qui se consacrent à des langues étrangères différentes, dont un département de japonais, depuis plus de cinquante ans, et un département de chinois, depuis huit ans. La création d’un département de coréen sera donc la bienvenue ». Il a espoir que par ses efforts, il apportera une contribution au développement des liens qui unissent les deux nations et leurs cultures et ne doute pas que son cœur restera fidèle à la Corée.

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ESCAPADE

Joies de la théiculture Ayant fait l’acquisition d’une parcelle de terre, j’ai décidé d’y cultiver du thé au lieu d’utiliser celui produit par d’autres et je consacre aujourd’hui tout mon temps à cette activité en me délectant d’agréables parfums. Park Nam-joon Poète | Lee Chang-su, Ahn Hong-beom, Suh Heun-gang Photographes

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1. Champs de thé sur les pentes d’une colline de Boseong. 2. Découverte d’un champ de thé sauvage au hasard d’une randonnée à Hwagae, dans le canton de Hadong.

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e suis souvent allé voir les champs de thé du sud, qui sont particulièrement nombreux et de grande taille sur l’île de Jeju, ainsi que sur le continent, dans les plaines du sud-ouest de Boseong et celles de Hadong, qui s’étendent au pied du Mont Jiri, dans le centre-sud, mais sont aussi présents dans le sudouest, sous forme de petits lopins sauvages bordant les crêtes montagneuses de Sunchang et dans le sud-est, à Gimhae ou près de paisibles temples bouddhistes. Tantôt assis dans l’une de ces plantations, tantôt en observant une de loin, je me plaisais à imaginer que je pourrais moi aussi en posséder une sur laquelle je ferais cultures et récoltes. Après avoir fait pousser ces plantes, je me voyais les faisant infuser pour servir une boisson aux gens qui me rendraient visite et goûter avec eux au plaisir simple de sa consommation. Et voilà que contre toute attente, mon rêve s’est réalisé.

Le champ de thé de mes rêves C’est par le plus grand des hasards ou à la faveur de mon karma, peutêtre, que je suis retourné vivre dans mon Agyang natal, ce village du canton de Hadong situé dans la Province du Gyeongsang du Sud, tout près du Mont Jiri. Dès lors, le printemps venu, j’en ai parcouru les ruelles en me grisant des senteurs des feuilles de thé torréfiées que l’on sentait légèrement jusqu’après les murets du village. Les paysans m’en offraient toujours de la récolte pour que je déguste un thé en leur compagnie et me prononce sur sa qualité, ce qui m’a permis non seulement de faire connaissance avec les producteurs régionaux, mais aussi, en leur donnant un coup de main à la moindre occasion, de m’initier avec eux à la culture du thé vert, à sa cueillette et à sa préparation en infusions. Pas plus de trois semaines après mon arrivée, par un beau jour de printemps, je me suis mis à mon tour à ces activités qui allaient devenir l’un de mes passe-temps favoris. De la cueillette des feuilles à la confection de la boisson, je m’imprégnais de parfums de thé avec un bonheur sans égal. N’étant pas propriétaire d’un champ, je devais toujours m’adresser à ceux qui en avaient pour cueillir les quelques feuilles nécessaires à mes infusions, ce qui a dû finir par se savoir au village, car l’un des habitants est venu un jour me demander si j’avais envie de planter son champ, comme personne ne voulait le faire chez lui. C’était un dentiste qui avait ouvert un cabinet à Agyang pour soigner les gens du canton de Hadong. Il s’était fait constuire une mai-

1. Pour préparer son thé, le Vénérable Choui se sert de l’eau du ruisseau de l’ermitage d’Iljiam, qui se situe au Temple de Daeheung, à Haenam. 2. Sur l’île de Jindo, c’est au Ullim Sanbang que le célèbre maître de thé et peintre Heo Ryeon passa les derniers jours de sa vie.

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son sur un terrain qui comprenait un petit champ de thé dont les arbustes hauts de plus de deux mètres avaient poussé jusque devant chez lui, au bord du ruisseau et en haut de la colline, à l’ombre des pruniers et entre les rochers : étant à l’abandon depuis plus de dix ans, ce champ était retourné à l’état sauvage. Pendant que j’en faisais le tour, ces mots résonnaient en moi comme le tintement d’une clochette : « C’est le champ dont j’ai toujours rêvé ! Je vais pouvoir faire ma cueillette comme je l’entends, sans forcer la main à qui que ce soit ». Je sifflotais de contentement en le parcourant sur ma trottinette jaune. Le ramassage des feuilles me plongeait dans une méditation apaisante et faisait monter dans l’air, comme la brume au petit matin, leur parfum s’échappant de mes mains, de mes vêtements qui les frôlaient et surtout des feuilles que chaque souffle de vent agitait légèrement sur les branches. K o r e a n a ı P r i n t e mp s 2013

Préparation du thé fermenté Mon initiation à toutes les étapes de cette production allait s’avérer plus problématique, car faisant appel à un savoir-faire complexe. Ne disposant pas du chaudron nécessaire à la torréfaction des feuilles, il m’a fallu effectuer cette dernière chez un ami du village voisin, en m’en tenant pour commencer à celle du thé vert. Aujourd’hui, je n’effectue plus cette opération qu’une seule fois, en début de saison, avec les premières feuilles de la récolte et me consacre le reste du temps au thé fermenté, que je trouve plus adapté à ma physiologie que le vert. Mes invités partagent d’ailleurs cette préférence et j’ai plaisir à leur en faire cadeau de petites quantités. Mon histoire a aussi donné envie à un couple d’amis de s’essayer à la cueillette et à la torréfaction sur quelques feuilles. À mon invitation, ces amis ont décidé de faire le voyage depuis la province où ils vivent et de passer la nuit à la maison. Le lendemain de leur arrivée, après un réveil matinal, nous sommes aussitôt partis pour le champ. Pour moi qui suis habitué à travailler seul, leur présence était à la fois une nouveauté et une compagnie plaisante. Ils étaient tellement absorbés par la récolte que j’ai dû les appeler à plusieurs reprises pour leur proposer de faire une pause. Ils trou-

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1. Dasan Chodang, la maison où le haut fonctionnaire, érudit et connaisseur en thé Jeong Yak-yong vécut dixhuit années en exil. 2. Torréfaction du thé frais dans un grand chaudron. La saveur obtenue dépendra de cette opération, ainsi que de la manière de frotter les feuilles.

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Dans ma maisonnette blottie au fond d’une vallée de montagne, je n’ai rien d’autre à proposer à mes visiteurs qu’une tasse de thé vert ou fermenté.

vaient si agréable l’arôme naturel des feuilles de thé fraîches qu’ils cueillaient une à une qu’ils en oubliaient la fatigue et la faim. Comme dans les pique-niques de leur enfance, ils ont grignoté avec moi quelques en-cas et bavardé avec exaltation. Contrairement au thé vert, dont la cueillette et la torréfaction ont lieu le même jour et sont aussitôt suivies du séchage, le thé fermenté exige plusieurs autres opérations, et donc beaucoup plus de temps, pour parvenir au goût particulier qui est le sien. La manière de le faire fermenter diffère selon les personnes et je procède pour ma part selon une méthode que j’ai moi-même mise au point. Après avoir cueilli les feuilles, on en fait un tas à un emplacement ombragé où on les laisse reposer toute une nuit, puis on les place le lendemain en plein soleil pour qu’elles sèchent pendant trente à quarante minutes, en fonction de l’ensoleillement, avant de les remettre à l’ombre. Quand elles sont douces au toucher sans être trop friables, on les frotte les unes contre les autres. Pendant la torréfaction, qui est effectuée dans un chaudron, on les brasse sans cesse avec les mains en les faisant tourner sur elles-mêmes, comme si on faisait la lessive, après quoi on les éparpillera à l’ombre pour les faire sécher. En ce qui me concerne, je recommence les étapes ci-dessus trois ou quatre fois dans la journée. La vue des feuilles vertes qui virent au marron et le parfum qu’elle dégagent produisent une indicible impression de bien-être. Suite à ces opérations, on remplit de feuilles de grands pots en terre cuite que l’on entrepose dans une pièce à chauffage par le sol et sur lesquels on place des couvertures pour élever encore la température. Comme la fermentation requiert une grande quantité d’oxygène, il faut ouvrir les pots toutes les heures et y retourner les feuilles. Quand celles-ci ont fermenté vingt à vingt-

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quatre heures durant, on les retire des pots et on les remet à sécher, après quoi elles reprendront place dans les pots que l’on exposera au soleil toute la journée, puis au chauffage par le sol toute la nuit, et ainsi de suite pendant une dizaine de jours. Au fur et à mesure que les feuilles se torréfient dans les pots, ceux-ci chauffent au soleil et sont parfois brûlants. Alors, j’aime à en ouvrir le couvercle et à inhaler le doux parfum du thé qui se répand dans la cour. Ce n’est qu’à la tombée de la nuit que je rentre les pots.

L’arôme grisant du thé Tout au long de la saison de ces travaux, je baigne dans des parfums de thé, depuis la cueillette, où les senteurs des feuilles vert tendre me font sourire, jusqu’à la fermentation et la torréfaction qui me donnent l’impression de me trouver au beau milieu du nuage odorant qui enveloppe tout le village, et je ne peux donc échapper à ces sensations. Dans ma maisonnette blottie au fond d’une vallée de montagne, je n’ai rien d’autre à proposer à mes visiteurs qu’une tasse de thé vert ou fermenté. Après l’hiver, voici le printemps revenu et sa brise, qui fait se lever les jolies mains des feuilles vert tendre pour me faire signe qu’elles sont arrivées.

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Livres et CD

Une première anthologie de nouvelles coréennes en coréen et en anglais

La Littérature coréenne moderne en édition bilingue Les blessés , de Yi Cheong-jun, traduite par Jennifer Lee, 141 pages, 6 000 wons (7 $) et 14 autres oeuvres, Asia Publishers, Séoul, 2012

La Corée semble aujourd’hui exercer un attrait croissant, tant par l’intérêt que suscite sa littérature que par la présence plus importante d’étudiants étrangers sur son sol, ainsi que par la demande accrue de cours de langue et de civilisation dans les universités étrangères. Pour satisfaire la curiosité qui se manifeste ainsi dans de nombreux domaines, la littérature peut avoir un rôle à jouer en permettant une meilleure compréhension de la culture et de l’histoire du pays. C’est d’ailleurs le cas du roman Prends soin de maman de Shin Kyung-sook, dont la traduction en plusieurs langues a renforcé l’intérêt qu’éveille la culture coréenne dans son ensemble, tout en touchant les sensibilités étrangères. Dans cet esprit, la maison d’édition Asia Publishers (www. bookasia.org) a créé la collection La Littérature coréenne moderne en édition bilingue , dont la première livraison a paru au mois de juillet dernier et qui se propose de faire découvrir la Corée par le biais de sa production littéraire. Ce même éditeur publie aussi la revue L’Asie, qui est la première à se spécialiser dans la littérature de ce continent et la seule à para tre en version bilingue (anglais-coréen) avec une périodicité trimestrielle. C’est l’aboutissement d’un projet qui a vu le jour voilà cinq ans et qui réunit la participation d’écrivains aussi célèbres que Hyun-seok, aux côtés du critique littéraire Lee Kyung-jae. Il bénéficie également de l’importante contribution de spécialistes tels que David McCann, un professeur de littérature coréenne de l’Institut de langue et civilisation coréennes de l’Université de Harvard, et Bruce Fulton, l’un des premiers traducteurs d’œuvres coréennes qui enseigne à l’Université canadienne de British Columbia. L’éditeur a porté son choix sur une centaine de nouvelles particulièrement caractéristiques de la production littéraire actuelle. Dans le cadre de cette nouvelle collection, paraîtront quinze premiers tomes consacrés à des écrivains tels que Pak Wan-so (Park Wan-suh), Oh Jung-hee et Yi Cheong-jun, qui ont occupé une place de premier plan au lendemain de la décolonisation. Ils seront suivis, pendant cette première moitié de l’année en cours, d’un deuxième et d’un troisième ensemble d’œuvres composé chacun de trente-cinq tomes et rassemblant des auteurs expérimentés, tel Yi Mun-yol, et plus jeunes comme Kim Ae-ran, Park Min-gyu ou Kim Yeon-su. La collection a opté pour un classement thématique portant par exemple sur la partition, l’industrialisation, le rôle des femmes dans la société, la vie à

Séoul, l’amour, l’avant-garde, la tradition et la diaspora. Les prochaines parutions se centreront sur des œuvres antérieures à la Deuxième Guerre mondiale et à la décolonisation. J’ai moi-même apporté mon concours à ce projet au sein du comité éditorial, ce qui m’a offert la possibilité d’assurer une supervision rigoureuse à toutes les étapes de l’édition et de la traduction, afin que celle-ci respecte fidèlement le texte d’origine dans ses moindres nuances, en ouvrant largement le dialogue entre écrivains et traducteurs. L’année dernière, les universités de Harvard et Washington ont inscrit les ouvrages de cette collection au programme de leur cursus, et d’autres prévoient de faire de même cette année, notamment celle de Columbia. « La mise en parallèle des œuvres avec leur traduction anglaise par cette Littérature coréenne moderne en édition bilingue d’Asia Publishers devrait être particulièrement appréciée des amateurs de littérature du monde, mais aussi des étudiants désireux d’apprendre la langue et la culture coréennes », estime Theodore Hughes, maître de conférences à l’Institut de langue et civilisation coréennes de l’Université Columbia. Cette collection bilingue vise à attirer les lecteurs de différents pays et à faciliter leur compréhension des œuvres par le biais des traductions qui en sont proposées en vis-à-vis. Ailleurs en Asie ou en Afrique non-anglophone, nombre de pays ont tenté de faire leur entrée sur le marché de l’édition en proposant des traductions de leur production nationale dans les langues les plus répandues, mais la nouvelle collection a cela d’original qu’elle recherche le dialogue avec ses lecteurs étrangers en présentant en parallèle le texte d’origine et sa traduction. La création d’une anthologie bilingue étant tout à fait inédite en Corée dans le domaine de la littérature, elle n’a pas été sans poser certains problèmes aux éditeurs comme aux traducteurs, en particulier pour la transcription des noms propres en alphabet latin. Le premier ensemble d’œuvres évoqué plus haut fait appel aux trois grands types de transcription actuellement en usage et c’est pour des raisons pratiques qu’il renonce à toute uniformisation dans les quinze œuvres proposées. Dans la deuxième livraison et celles qui suivront, le comité éditorial a en revanche porté son choix sur la transcription de type McCune-Reischauer, tout en conservant celle qu’a officiellement adoptée l’État pour les toponymes. C’est donc aux pouvoirs publics, mais aussi aux scientifiques et aux éditeurs qu’il incombe de normaliser la transcription. Jeon Seung-hee Chercheuse à l’Institut coréen de l’Université de Harvard


Un charmant duo de gayageum et de buk

Le Gayageum Sanjo , de Kim Hae-sook, ancienne élève de Choi Ok-sam Le gayageum , de Kim Hae-sook; Le buk , un CD de 45 minutes et 10 secondes de Yoon Ho-se, OCORA Radio France, Paris, 24,43 $

Le Sanjo est un genre instrumental traditionnel coréen qui consiste en un solo de gayageum, une cithare à douze cordes qu’accompagnent des percussions. Né voilà une centaine d’années de la musique traditionnelle régionale du sud-ouest de la Corée, il a connu un important essor au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Par comparaison aux autres genres de musique traditionnelle, qui remontent pour la plupart aux XVIIe et XVIIIe siècles, le sanjo est donc d’une origine assez récente, comme l’explique le célèbre professeur et interprète de gayageum Kim Hae-sook dans la présentation du CD qu’elle vient d’enregistrer pour OCORA Radio France. Voici ce qu’elle en dit : « Au fur et à mesure qu’évoluait la musique traditionnelle coréenne, les musiciens avaient tendance à extérioriser leurs émotions dans leur interprétation et il en a résulté l’apparition de nouveaux genres adoptés par des musiciens à la virtuosité et au talent exceptionnels. Parmi eux, le chant narratif dit pansori s’est rapidement imposé en raison du dialogue qu’il instaure entre le chanteur-récitant et ceux qui l’écoutent entre rires et larmes. C’est ce qui se passe également dans le cas du sanjo, ce « pansori sans paroles », comme il est parfois appelé, puisque le second s’est inspiré du premier tout en y apportant des modifications de génération en génération, de sorte qu’une interprétation plutôt formelle a peu à peu succédé aux improvisations. À cet égard, le solo du sanjo représente la synthèse instrumentale d’une tradition musicale ancienne et son adaptation à l’histoire de la musique ». Le sanjo avait au départ été conçu pour le gayageum, qu’il a donc fait revivre, puis il s’est étendu à d’autres instruments, qu’ils soient à cordes, comme le geomungo et l’ajaeng, ou à vent, comme le daegeum et le piri. Dernièrement, se sont fait jour des tentatives d’adaptation du sanjo au piano et à la guitare. Sous sa forme la plus courante, il est interprété en duo par un instrument mélodique et des percussions composées le plus souvent d’un janggo, ce tambour en forme de sablier, ou d’un buk, qui est un tambour de forme cylindrique, ceux-ci ayant pour but de fournir un cadre musical formel à la mélodie.

Pour ce qui est des mélodies du sanjo, elles sont tout imprégnées de l’âme et de l’histoire coréennes, car les interprètes ne s’y contentent pas de se faire l’écho de celles que leurs maîtres leur ont apprises et qu’ils agrémentent d’interprétations ou improvisations qui leur sont propres. Au siècle dernier, nombre de musiciens traditionnels, en faisant œuvre de création, ont donné le jour à de nombreuses écoles qui propageaient cet art aux quatre coins du pays et dont chacune se revendiquait d’un illustre interprète qui lui donnait son nom. Il convient plus particulièrement de citer celles de Kim Juk-pa (1911-1989) et de Han Gapdeuk (1919-1987), qui se centraient respectivement sur la musique pour gayageum et pour geomungo, le premier de ces deux instruments étant prédominant dans les autres écoles. Quant au présent CD, il propose des morceaux de sanjo interprétés au gayageum par Kim Hae-sook selon le style de l’Ecole de Choi Ok-sam (1905-1956), lequel a connu un renouveau grâce au grand maître Ham Dongjeongwol (19171995), dont Kim Hae-sook a été l’élève. Cette dernière, qui a connu son premier grand succès alors qu’elle n’avait qu’une vingtaine d’années, y donne toute la mesure de sa maîtrise exceptionnelle de cet instrument. Elle a aussi acquis ses lettres de noblesse dans la théorie musicale. Chez OCORA Radio France, cet enregistrement fait suite à un premier CD de musique coréenne consacré en 2010 au genre du jongmyojeryeak, qui accompagne les cérémonies accomplies en l’honneur des rois de la dynastie Joseon. En quarante-cinq minutes d’un charmant duo interprété par Kim Hae-sook au gayageum et Yoon Ho-se au buk, il convie ses auditeurs à découvrir la musique traditionnelle coréenne du XXe siècle dans toute sa quintessence. Pour le faire au mieux, il importe de l’écouter du début à la fin sans interruption en raison de la dimension épique de ce genre, qui fait appel dans chaque morceau à la vie du musicien et à ses conceptions de la vie et du monde. Jeon Ji-young Critique musicale


Regard extÉrieur

« Impossible n’est pas coréen. » François PROVOST Président-Directeur Général RENAULT SAMSUNG MOTORS

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u moment où j’écris ces lignes, cela fera juste un an et demi que je suis arrivé en Corée pour rejoindre Renault Samsung Motors.

Commençons par quelques mots sur Renault Samsung Motors – « RSM ». RSM est une entreprise de construction automobile dont les voitures sont bien connues en Corée, notamment les modèles produits dans l’usine de Busan et exportés dans Soixante pays. À ce propos, j’aimerais évoquer ce qui fait à mes yeux la force de l’industrie coréenne, qui est devenue une référence au plan mondial. Au-delà des stratégies déployées dans la durée par le gouvernement coréen pour développer l’industrie, je soulignerai quatre facteurs qui jouent fortement en faveur des entreprises du pays. Le système hiérarchique qui structure encore largement la société coréenne est propice au développement des industries modernes comme l’automobile, qui sont des industries complexes avec des interactions multiples entre différents métiers très spécialisés : le respect par tous de l’objectif à atteindre et l’efficacité de l’exécution que permet une hiérarchie forte sont des facteurs clés à la base des succès remportés par de nombreuses entreprises bénéficiant de ce système. C’est le premier facteur. Le second est un aspect de psychologie collective qui tient dans la formule « Impossible n’est pas coréen ». Nous sommes une industrie très axée sur la compétition, on connaît bien la course automobile avec ses grands prix, mais ce n’est pas de cela dont je parle ici. Je veux parler de la compétition avec les autres entités du groupe. Combien de fois nos équipes m’étonnent par leurs capacités de mobilisation et leur performance ! Elles n’hésitent jamais à se confronter aux autres grandes usines à l’étranger, pour évaluer leur propre niveau, et progresser encore et toujours. Et j’insisterai sur un point très important pour moi : lorsqu’il se trouve que leur performance est moins bonne, au lieu du réflexe habituel qui est le plus souvent de tenter de se justifier, les équipes coréennes, bien au contraire, le reconnaissent avec modestie et lucidité tout en en faisant un challenge, un défi qu’elles se lancent à elles-mêmes pour s’améliorer : « Nous allons le faire plus vite et mieux. » C’est une dimension psychologique importante de la performance coréenne. Le troisième atout est l’anticipation positive permanente qui caractérise la gestion des grands groupes industriels coréens, le « déséquilibre avant » dans la terminologie des spécialistes. Il est fréquent d’entendre les dirigeants des chaebols annoncer que « les mois à venir

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seront difficiles » et que « c’est donc le moment de renforcer les investissements. » Ce volontarisme, cette capacité à prendre des risques donnent un avantage décisif en termes de lancement et de développement sur les nouveaux marchés en croissance, ou d’investissement dans les technologies les plus récentes. Ce facteur revêt une importance toute particulière dans un secteur comme l’Automobile, par nature assez prudent, compte tenu de l’importance des montants en jeu rapportée à la faiblesse des marges. Le quatrième est la réactivité. L’industrie automobile doit apprendre à réagir rapidement à des changements de plus en plus violents et fréquents tenant à des causes très diverses. C’est là encore le cas de nombreux autres secteurs. Les équipes coréennes sont très réactives et s’adaptent très vite, et ce, aussi bien chez elles en Corée que lorsqu’elles se trouvent à l’étranger. J’irai même plus loin : je le perçois même parfois comme une pulsion, un besoin d’agir face à un problème, là encore une forme de comportement collectif. Je viens de souligner quatre facteurs, qui sont en fait des caractéristiques marquantes de la société coréenne. Il y en a bien sûr d’autres. Ces quatre facteurs ne sauraient expliquer à eux seuls le formidable dynamisme de l’industrie. Mais l’engagement et la passion des équipes, la mobilisation collective sur des objectifs sont des valeurs fortes que la vie en Corée permet de découvrir progressivement. En conclusion, je dirai que travailler en Corée est une expérience unique, passionnante et exigeante. L’implication et l’ardeur des équipes coréennes requièrent en effet pour un manager un engagement personnel important. D’autant plus qu’il n’y a pas de séparation entre les sphères professionnelle et personnelle. Ainsi, un évènement dans l’entreprise rejaillit immédiatement dans le cercle familial, comme le montre le fait que nous nous adressons périodiquement aux employés par des lettres à leur domicile destinées en fait à l’ensemble de la famille. Dans ces conditions, plus qu’ailleurs peut-être, le manager ressent profondément que son attitude personnelle, et parfois à propos de ce qui pourrait a priori passer pour des détails, est en permanence très importante parce qu’elle a une influence immédiate et directe sur les hommes qui travaillent avec lui et sur la motivation des équipes, qui l’expriment par des termes comme « good mood », « loyalty », « trust ». Le « facteur humain », premier levier de performance de toute entreprise industrielle, est sans nul doute encore plus important en Corée.

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Divertissements

Quand une radio publique ose la promotion de la lecture En misant sur le goût du public pour le genre du récit, la station de radio EBS (Educational Broadcasting System) tente actuellement l’aventure du retour du livre et de la radio dans la vie culturelle. Du lundi au vendredi, onze heures sur vingt-quatre, on peut y écouter des lectures sur 104,5 MHz, en modulation de fréquences, ce qui fait d’EBS la première station à y consacrer autant de temps dans l’histoire de l’audiovisuel coréen. En outre, elle donne aussi la parole à ses auditeurs tous les samedis pour proposer une sélection condensée des parutions de la semaine. L’émission fête ce mois-ci son premier anniversaire. Lim Jong-uhp Journaliste au Hankyoreh

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ur la station FM EBS, l’apprentissage des langues occupait jusqu’alors vingt et une heures de la programmation quotidienne en proposant des cours de compréhension, lecture et conversation, notamment en anglais. Leur audience était très limitée, puisqu’elle ne dépassait pas 1,5 à 2 %, mais non moins assidue car désireuse d’apprendre. En mars 2012, EBS allait prendre la décision de prélever pas moins de onze heures sur ce temps de diffusion pour les consacrer à la lecture. Cette initiative était tout à fait inédite, puisque les émissions de radio ou de télévision qui se consacrent à la lecture de livres représentent cinquante minutes hebdomadaires ou tout au plus quinze par jour. Dans les premiers temps, les auditeurs étaient divisés entre ceux qui la trouvaient novatrice et ceux qui la jugeaient aberrante.

Ils ne lisent pas ? Eh bien, qu’ils écoutent ! Une enquête réalisée par la Société coréenne des éditeurs et le ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme a révélé que le secteur avait enregistré en 2010 une baisse de 8,5 % de ses ventes par rapport à l’année précédente. Celles-ci allaient connaître un nouveau recul de 7,8 % un an plus tard, suivi de la chute de 2012, qui est estimée à près de 10 %. Au cours des huit dernières années, pas moins de 29,3 % des librairies de quartier ont disparu, ce qui s’explique surtout par la suppression du prix fixe dans l’édition, qu’a entra née l’essor des cyberlibrairies, et le bouleversement qui en a résulté dans des pratiques existant de longue date. L’évolution de ce secteur a donné un coup d’arrêt aux politiques éditoriales visant à englober les domaines les plus variés, car les lecteurs privilégient toujours plus des publications traitant de développement personnel et d’art de vivre sur lesquelles sont souvent proposés d’importants rabais. En outre, l’éducation nationale encourageant la mémorisation des connaissances dans les examens d’entrée à l’université, les élèves du secondaire ont aujourd’hui tendance à délaisser les livres. Il semble qu’internet et le smart phone sont aussi pour beaucoup dans l’actuel déclin de la lecture. C’est pour réagir à cette baisse de la demande et du nombre de lecteurs que le projet dit « La radio qui lit » a été mis sur pied. « Devant le net déclin des indices d’écoute radiophoniques et la baisse d’influence de ce moyen audio-visuel, nous avons recherché un point fort et d’un commun accord, en avons trouvé un dans le caractère prenant du genre narratif. Mais il existe déjà beaucoup d’émissions qui ont pour matériau des histoires toutes simples fournies par les auditeurs. Nous avons donc opté pour la lecture de livres et nous avons intitulé notre émission « La radio qui lit » pour la différencier des autres. Nous avons pensé que la radio, par son côté émotionnel, se marierait bien avec le livre », explique Kim June-bum, directeur de production à EBS.

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Une lecture dans le texte Du lundi au vendredi, les lectures débutent à dix heures, avec un conte de fées pour adultes, et s’achèvent à vingt-trois heures par de la littérature anglaise et américaine. Entre-temps, de nombreuses émissions se succèdent, comme « Concert de poèmes », « Concert d’essais », « Le pavillon des nouvelles », « Une célébrité lit » (les auditeurs se substituant parfois à celle-ci), « Lecture des classiques » et « Book Café ». La fin de semaine est consacrée, de dix à vingt heures, à des interventions d’auditeurs et à un compte rendu des parutions de la semaine. Pour attirer les auditeurs et répondre à leurs attentes, les livres retenus pour être présentés sur les ondes sont choisis parmi ceux que les auditeurs ont déjà lus ou dont ils ont entendu parler. Ceux qui l’ont été jusqu’ici englobaient des romans et nouvelles de la littérature coréenne moderne et contemporaine, des succès de librairie dus à des auteurs bien connus du public et des chefsd’œuvre d’écrivains coréens et étrangers tels qu’Henrik Ibsen et O. Henry. Ils comportaient également des romans feuilletons qui ont été plus tard réunis en un livre, notamment Si les vagues appartiennent à l’océan, de Kim Yeon-su, et Le bruit des rapides , de Hwang Sok-yong. L’émission a pour principe de proposer une lecture dans le texte. Les liseurs assurent celle-ci à la manière d’acteurs réalisant un doublage. Il peut s’agir, comme dans le cas des animateurs d’émission, de présentateurs de télévision, de comédiens de théâtre, d’artistes doubleurs, de chanteurs ou d’écrivains. Dans la mesure où la sensibilité et le talent particuliers de chacun d’eux contribuent à retenir l’attention de l’auditeur, l’équipe de production est des plus rigoureuses dans leur choix. Le temps qui leur est accordé par les différentes émissions peut aller de vingt minutes à deux heures. Les spécialistes situent entre quinze et vingt minutes la durée maximale pendant laquelle un auditeur peut se concentrer dans ce type d’émission. Les responsables d’EBS ont toutefois estimé qu’il pouvait le faire pendant une à deux heures et se félicitent aujourd’hui de leur choix. Son Hee-joon, qui dirige la production de l’émission « Book Café », se souvient : « Au début, je craignais une absence de réactivité du public, mais j’ai bien compris, par la suite, que nos auditeurs s’identifiaient aux protagonistes des livres et restaient constamment à l’écoute ». Au vu des résultats obtenus par l’émission comme de l’accueil que lui a réservé le public l’année dernière, l’équipe de production a aujourd’hui la certitude que le maintien à un niveau constant de l’indice d’écoute de leurs émissions est surtout le fait de la forte K o r e a n a ı P r i n t e mp s 2013

curiosité intellectuelle et de la solitude de certains auditeurs. Ceux d’entre eux qui se manifestent lors de l’émission matinale « Le coin des auditeurs » ou sur le panneau d’affichage en ligne écoutent aussi les émissions du soir. D’un point de vue technique, l’équipe de production pense que l’audience peut encore être accrue en fournissant un résumé des lectures faites la veille, en faisant figurer les critiques d’auditeurs sur le panneau d’affichage en ligne et en proposant des jeux concours assortis de prix en cas de bonnes réponses. Au dire d’un auditeur, « La radio qui lit » favorise la « lecture par l’écoute ». Il l’explique ainsi : « Quand on lit un livre, on peut toujours revenir en arrière si on ne comprend pas un passage. Mais à la radio, c’est impossible si on en a manqué un. Alors il faut vraiment se concentrer. J’appellerais cela de la lecture active ».

Des « taxis qui lisent » dans les rues de Séoul Il est possible d’écouter « La radio qui lit » sur internet ou sur son téléphone portable en téléchargeant le programme « EBS bandi » (http://home.ebs.co.kr/ bandi). Si on n’a guère le temps de le faire en direct, c’est aussi possible en différé, à partir de la page d’accueil du site (http://www.ebs. co.kr/index.jsp), qui joue en quelque sorte le rôle de livre audio gratuit. Dans un souci d’innovation, EBS prévoit d’offrir une nouvelle programmation dès ce printemps. Parmi ces nouveautés, figurera la lecture d’une sélection d’œuvres d’auditeurs qui se substituera à celle, en direct, de leur courrier. Les ouvrages retenus pourront plus tard être édités car la station entend servir de tremplin à l’entrée du grand public dans la carrière littéraire. Afin de faire découvrir les grands classiques de la littérature coréenne aux auditeurs étrangers, elle projette aussi de réaliser des adaptations radiophoniques modernes de traductions en langue étrangère d’œuvres telles que L’histoire de Hong Gil-dong, L’histoire de Chunhyang ou L’histoire de Sim Cheong. S’il est encore trop tôt pour se prononcer sur le succès de cette nouvelle initiative en l’absence d’indicateurs visibles sur la progression de l’indice d’écoute ou le classement des ouvrages lus parmi les meilleures ventes, il est encourageant de constater que certains chauffeurs de taxi restent toute la journée à l’écoute de cette station, comme en témoigne l’autocollant « Taxi qui lit » se trouvant sur leur vitre. À Séoul, ceux qui, grâce à la station EBS, peuvent désormais « lire » en conduisant, viennent de créer une association dénommée « Taxis qui lisent », qu’ils ont créée le 20 septembre dernier. Ils sillonnent les rues de Séoul sans cesser de « lire » en compagnie de leurs clients.

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Délices culinaires

Un crabe dont la femelle est chargée d’œufs au printemps et le mâle, charnu en automne

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Le kkotkyetang et le gejang , aussi appelé kejang , sont deux délicieuses spécialités de crabe très appréciées des Coréens où ce crustacé est respectivement servi en ragoût et cru, agrémenté d’un assaisonnement. Dans cette dernière préparation, la marinade et l’assaisonnement à base de sauce de soja se marient si bien avec le riz qu’on emploie l’expression « voleur de riz » pour parler du crabe ainsi accommodé et que cette propriété apéritive est très prisée. Ye Jong-suk Chroniqueur culinaire et professeur de marketing à l’Université Hanyang

| Ahn Hong-beom Photographe

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ans tous les pays du monde, le crabe est un mets de choix qui ne nécessite souvent qu’une simple cuisson à la vapeur ou dans l’eau bouillante. Les populations côtières pratiquent sa pêche et le consomment selon leurs différentes recettes. Sur les fronts de mer, il figure souvent au menu de grands restaurants tels que le Fisherman’s Wharf de San Francisco ou le Lei Yue Mun de Hong Kong. Dans ces établissements, comme dans les poissonneries des ports, ils sont disponibles en quantité après la pêche. Les Japonais, qui apprécient fortement ces crustacés, en exposent toujours de grands moulages en plastique à l’entrée des restaurants dont c’est la spécialité. Pour ce qui est d’aimer le crabe, pourtant, les Coréens n’ont pas leur pareil.

Le crabe en ragoût ou en marinade Voilà déjà plusieurs siècles, des chroniqueurs faisaient état de cette prédilection, à l’instar de Kim Jong-jik (1431–1492), ce haut fonctionnaire qui, au début de la dynastie Joseon, chantait les louanges du crabe en ces termes : « Coupez-en les pinces et vos baguettes y découvriront la chair blanche, / Ouvrez-en le ventre, et vous y trouverez de l’or en abondance ». Bien avant lui, Seo Geo-jeong (1420–1488), lui aussi haut fonctionnaire et lettré, en avait fait l’éloge suivant : « Le poète ermite Dongpo aurait eu un fort penchant pour le crabe, / Et j’en suis moi aussi extrêmement friand ». Plus que partout ailleurs, le peuple aussi savoure depuis toujours ce crustacé dans diverses préparations. Le Siui jeonseo, un traité d’art culinaire de la fin du XIXe siècle dont le titre signifie « Recueil de bonnes recettes », présente de nombreuses manières de l’accommoder, notamment séché, fariné et frit, mariné, cuit à la vapeur ou en soupe. Quant au Gyuhap chongseo, cette encyclopédie féminine consacrée aux arts domestiques et datant de 1809, on y trouve non seulement l’explication de différentes préparations, mais aussi des indications sur l’élevage et la conservation du crabe vivant, la saison propice à sa consommation et les ingrédients à éviter pour son accompagnement, la manière de reconnaître les espèces toxiques et d’obtenir la chair crue la plus délicieuse par une alimentation particulière qui favorise la formation d’organes bien développés et juteux donnant meilleur goût. Les nombreuses possibilités d’accommoder ce crustacé font dire au chroniqueur culinaire et ressortissant étranger en Corée Tim Alper : « Tandis que les Occidentaux font souvent cuire à la vapeur presque toutes les variétés de crabes, les Coréens ont inventé deux recettes très appréciées chez eux, mais aussi à l’étranger. Il s’agit du kkotkyetang et du kejang, qui avec le merveilleux poo pad pong garee tha landais sauté au curry, doivent être les trois meilleures préparations au monde ». Il dit avoir été particulièrement frappé par la saveur du kejang, qu’il qualifie d’« incroyablement succulente », et en conclut : « l’idée de conserver du crabe cru dans de la sauce de soja est des plus simples, mais [son résultat] est vraiment merveilleux. Dans quel autre pays aurait-on pu avoir une idée aussi ingénieuse ? » Le ragoût de crabe dit kkotkyetang se prépare avec la femelle qui porte des œufs. Après avoir mélangé concentré de soja et piment rouge en poudre dans une marmite, on y ajoute de l’eau, des navets émincés et les crabes frais, puis on porte l’ensemble à ébullition. On retire ensuite la carapace dure des crabes et on la découpe en morceaux de la taille d’une bouchée, puis on les fait à nouveau bouillir avec divers légumes dont du poireau, des piments rouges et verts et de l’armoise.

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1. Gejang , aussi appelé kejang . Ce plat de crabe cru assaisonné, qui est une spécialité exclusivement coréenne, est relevé de sauce de soja et agrémenté d’ingrédients tels qu’oignon, poivre et ail. L’ensemble est mis à mariner pendant une durée adéquate. 2. Au printemps et en automne, on peut acheter des crabes de la pêche du jour sur les marchés aux poissons des grandes villes.

« La fine saveur du crabe » On dénombre dans le monde plus de quatre mille cinq cents espèces de crabes, dont près de cent quatre-vingts vivent dans les mers qui baignent la Corée, tel le fameux kkotkye, ce crabe bleu si prisé dans ce pays. Les saisons les plus propices à sa consommation sont le printemps, où les femelles lourdes d’œufs s’apprêtent à frayer, et l’automne, où la chair du mâle se fait plus drue avec les premiers froids. Ils sont distincts l’un de l’autre par la carapace qui recouvre leur ventre et qui rappelle un grand tablier arrondi chez la première, tandis que le second se cache sous un bouclier plus étroit et triangulaire. Aussi connu sous le nom de « crabe nageur », le crabe bleu peut aussi être désigné en sino-coréen par les noms de yumo , baldo et sihae, qui se prononcent respectivement youmou, bozhao et shixie en chinois, ainsi que par d’autres appellations purement coréennes telles que geotchire , salgwoe et gotge . À cela s’ajoutent les régionalismes nalgae kkotke et kkotgeu. Dans le Jasan eobo, un ouvrage de 1814 répertoriant les espèces marines de l’île de Heuksan, Jeong Yak-jeon écrivait à ce propos : « Alors qu’en règle générale, le crabe se déplace avec ses pattes, mais ne nage qu’avec difficulté, celui d’ici sait assez bien le faire en mettant ses pattes en éventail ». Il précise en outre : « Si on le voit nager en mer, c’est que va souffler beaucoup de vent. Ce crabe est d’une saveur fine ». Même en saison, il arrive que les arrivages soient moins abondants, car tributaires de l’état des relations entre les deux Corées, qui sont souvent houleuses. Pour plus de la moitié, les crabes bleus coréens proviennent d’une zone de la Mer de l’Ouest située au large de cinq îles appartenant aux cantons d’Ongjin et de Ganghwa de la règion d’Incheon, mais également proche de la Corée du Nord et donc constamment sujette à des tensions militaires. À la moindre provocation nordcoréenne, toute pêche y est interdite et l’approvisionnement en crabe bleu s’interrompt alors. C’est ce qui s’est passé pendant un certain temps en 2010, suite au bombardement de l’île de Yeonpyeong par la Corée du Nord, ce qui a fait monter en flèche le prix du crabe et a privé les gourmets de sa consommation. Dans un pays divisé, les évolutions de la situation politique se ressentent jusque sur la table. La fraîcheur est capitale Pour que le crabe livre toutes ses saveurs, le mieux est de le consommer tout frais, de la pêche du jour. Il peut en effet perdre de sa fraîcheur au cours d’un long transport, voire de sa chair sous l’effet du stress, et être en conséquence moins goûteux. Il est alors d’un goût fin et ne dégage aucune odeur de poisson, la meilleure façon de l’accommoder étant en ragoût, comme sur la côte ouest, où il est particulière-

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Pour que le crabe livre toutes ses saveurs, le mieux est de le consommer tout frais, de la pêche du jour. Il est alors d’un goût fin et ne dégage aucune odeur de poisson, la meilleure façon de l’accommoder étant en ragoût, comme sur la côte ouest, où il est particulièrement réputé.

ment réputé. Une recette ancienne du Sieui jeonseo fournit le conseil suivant : « Pour une soupe, on utilise les organes jaunes et noirs. Toutefois, on doit mélanger les premiers avec des œufs et assaisonner le tout à l’huile salée. On fait ensuite bouillir cette soupe avec des poireaux et du gingembre, que l’on relève avec du poivre. Quand elle arrive à ébullition, on y ajoute l’œuf battu ». À la lecture de ce texte, on a l’impression que la soupe de crabe n’était alors composée que de ses organes, et ce, par égard pour les bonnes manières des nobles qui en étaient les consommateurs. Dans la Corée d’aujourd’hui, en revanche, on ne trouve pas du tout impoli de retirer la chair blanche de la carapace pour la manger. Dans une casserole, on mélange du concentré de soja et du piment rouge en poudre à de l’eau, puis on y plonge les crabes bleus frais et des radis émincés, et on porte l’ensemble à ébullition. Une fois le crabe bouilli, on retire la carapace dure et le bout des pinces, que l’on découpe avant de les remettre à mijoter dans la casserole, avec de l’oignon, du piment rouge et de l’armoise, ainsi que d’autres légumes. À Séoul, les deux quartiers de Sinsa-dong et Majang-dong sont particulièrement réputés pour les spécialités de crabe des restaurants qui se trouvent respectivement dans des ruelles dites du crabe cru en marinade et du crabe bleu. Il est aussi possible de se faire livrer à domicile du crabe de la pêche du jour empaqueté dans de la glace, alors deux fois par an, au printemps et à l’automne, pourquoi ne pas en faire apporter frais, pour le déguster aussitôt soit à la vapeur soit en ragoût, ou pour le faire mariner en vue de sa conservation ? En ville, on peut aussi profiter des arrivages tout frais des marchés aux poissons et l’acheter en vrac ou conditionné en cartons, ce qui permet de savourer un produit de saison où que l’on se trouve. 1

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Aperçu de la littérature coréenne

Critique

Une lucide et troublante incursion dans la vie Uh Soo-woong Journaliste à la rubrique art et culture du Chosun Ilbo

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e 22 janvier marquait le deuxième anniversaire de la mort de la romancière Park Wan-suh (1931–2011). C’est à peu près à cette date que j’ai appelé sa fille aînée, Ho Won-suk, dont ne me parvenaient pas de nouvelles depuis plusieurs mois. C’est elle qui se charge aujourd’hui d’entretenir la petite maison bien rangée que l’auteur occupait dans le quartier d’Achiul, à Guri, une ville située à l’est de Séoul. Au début de la nouvelle La maison de l’homme, qui a paru en 2007 dans le recueil intitulé Gentille Bok-hui, il en est fait mention en ces termes : « Après avoir longtemps vécu en appartement, j’habite moi aussi une maison depuis quelques années ». Le lecteur coréen voit en Park Wan-suh l’un des plus grands écrivains du pays, mais je pense que cette définition appelle plus de précision. Je dirais pour ma part, selon l’expression employée par le poète Jang Seok-ju, qu’elle figure parmi les « sources de la littérature matriarcale coréenne. » Dans un paysage littéraire dominé depuis toujours par des œuvres qui perpétuent l’ordre établi du patriarcat, Park Wan-suh s’attache au contraire à évoquer des vies de femmes souffrant de cet état de fait. Ses innombrables récits parlent de filles, mères et femmes, plutôt que de fils, pères ou maris. Si nombre d’écrivains répondent aujourd’hui à cette définition, Park Wan-suh s’en distingue plus particulièrement par la sensibilité et la fécondité de son œuvre, mais aussi par la terrifiante lucidité avec laquelle elle plonge dans les profondeurs de l’âme humaine. Sa marque de fabrique est ce regard pénétrant qu’elle porte sur le bonheur factice des petit-bourgeois, l’hypocrisie et la duplicité humaines. Dans la nouvelle La maison de l’homme, que publie ce numéro, il est tout à fait manifeste que l’auteur ne peut se départir de cette acuité d’esprit à laquelle elle n’échappe pas elle-même. La revue Munhak-gwa Sahoe a été la première à publier ce texte, dans son numéro d’été de l’année 2002, où l’auteur était âgée de soixante-dix ans. Je me souviens encore parfaitement de m’être alors réjouie qu’une femme de lettres septuagénaire propose audacieusement un tel texte aux côtés de ceux de confrères plus jeunes très nombreux à l’époque sur la scène littéraire coréenne. Dans l’esprit de ce numéro de Koreana consacré à un Séoul méconnu des Coréens, cette œuvre peut se lire comme une étude

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sociologique de la Corée contemporaine, puisqu’elle décrit les mœurs et habitudes des habitants de ce quartier de Donamdong que le Coréen moyen ne rencontre jamais. Sous ces dehors, elle évoque le désir sensuel et l’amertume d’une femme dont l’auteur dénonce impitoyablement le sentiment de culpabilité provoqué par la négation de ses désirs, tout en révélant le côté fallacieux de la bonne conscience, y compris pour ce qui est d’elle-même. Le récit se situe au début des années cinquante, dans le Séoul en ruines de l’après-guerre. Tout commence par une promenade que fait le personnage principal de la vieille dame dans le quartier de Donamdong que borde le ruisseau d’Angamnae et où a vécu « le garçon » qui fut son premier amour. Elle peut d’autant mieux affirmer qu’elle « le connaît très bien » qu’elle y a elle aussi passé une partie de sa jeunesse. En effet, elle était encore lycéenne quand de lointains parents de sa mère sont venus vivre dans une belle maison voisine en compagnie de leur fils du même âge qu’elle. Comme la séparation entre garçons et filles est alors de rigueur, les deux adolescents ne font pas plus ample connaissance, mais un an ou deux plus tard, ils se reverront par hasard. La narratrice le rencontre dans le tramway qui la ramène de la base américaine où elle doit travailler pour gagner de l’argent tout en faisant des études à l’université, et la conversation s’engage. Des sentiments amoureux naissent entre eux et ils connaissent le bonheur l’espace d’un hiver, au gré de leurs promenades dans la ville, bien que le jeune homme soit au chômage et elle-même, le chef de famille de facto dans une maison où il y a cinq bouches à nourrir. Nombre de ceux qui étaient partis au front y ayant péri, il ne restait plus que les femmes et les enfants à la fin des hostilités, mais le désir et la passion amoureuse n’en triomphaient pas moins. Dans une famille où les hommes sont morts à la guerre, cette jeune fille qui a charge de famille se sent coupable de l’amour qui est né dans son cœur, comme le suggèrent les lignes suivantes : « Au mois de mai, des fleurs de toute sorte ont éclos dans la cour. Je ne m’étais pas doutée qu’il y en aurait autant. Lilas aux fortes senteurs et iris violets, azalées d’Inde fusant comme des étincelles, lauriers roses au charme provocant, fleurs de grenadier rapArts e t cu l tu re d e Co ré e


Park Wan-suh Park Wan-suh est l’une des « sources de la littérature matriarcale coréenne », c’est-àdire d’une écriture dans laquelle s’exprime une vision spécifiquement féminine du monde. Si nombre d’écrivains répondent aujourd’hui à cette définition, Park Wan-suh s’en distingue plus particulièrement par la sensibilité et la fécondité de son œuvre, mais aussi par la terrifiante lucidité avec laquelle elle plonge dans les profondeurs de l’âme humaine. Dans la nouvelle La maison

de l’homme , que publie ce numéro, il est tout à fait manifeste que l’auteur ne peut se départir de cette acuité d’esprit à laquelle elle n’échappe pas elle-même.

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pelant les lumières des quartiers de plaisir, gardénias au parfum entêtant... Toutes avaient surgi impérieusement, comme dans une révolte des passions ou par le caprice d’un cœur volage. » La lutte entre passion et mauvaise conscience constitue la thématique centrale de l’œuvre, où même un lecteur non-coréen peu au fait de l’histoire du pays pourra comprendre de quoi procède ce sentiment de han, c’est-à-dire d’amertume et de ressentiment, qui existe à l’état latent chez tout Coréen de plus de soixante ans. Comme le sous-entend cette nouvelle, le tragique conflit fratricide qu’a été la Guerre de Corée a souvent transformé les hommes en ennemis mortels, au sein même des familles. En ce temps-là, ils vivaient dans l’angoisse au rythme des avancées et reculs successifs des deux camps, ce qui bouleversait le monde extérieur comme leur univers intérieur. À la fin du récit, la narratrice trahit son ami en dépit de la passion enflammée qu’elle éprouve, par un mécanisme dont le traitement littéraire est universel. Si, après s’être bercée d’illusions, elle a fini par quitter l’être cher, c’est en fait, à ses dires, par snobisme, bon sens et prudence, comme l’oiseau qui se construit un nid petit, mais robuste, pour y abriter ses petits. Voilà une conception de la vie des plus inattendues. Au moment du second anniversaire de la mort de l’auteur, j’ai lu les lignes suivantes dans un texte autobiographique qui lui est dû : « Après avoir élevé mon fils cadet, j’ai commencé à m’ennuyer. L’ennui s’est soudain transformé en une conscience accablante de mon malheur. Les enfants n’avaient plus besoin de toutes mes attentions. En me rendant compte qu’eux et mon mari avaient désormais plus à faire dehors qu’à la maison, et que tout ce qu’il me restait à faire était de les attendre et de m’occuper d’eux, j’ai ressenti une infinie tristesse et me suis dit que je devais maintenant entreprendre une activité et m’occuper de moi. Si une femme aussi passionnée que moi ne consacrait son enthousiasme qu’à sa famille, alors la vie de famille deviendrait un enfer ». J’aime beaucoup cet aveu à l’égoïsme sans détour. À des degrés divers selon les individus, ce type de contrainte est inhérent à la condition humaine. Que son âme repose en paix au Ciel !

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Image de Corée

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ans la métropole de plus de dix millions d’habitants qu’est Séoul, entre boulevards bruyants à la foule grouillante et labyrinthes de ruelles, il est un quartier où l’on peut encore musarder tout à loisir et laisser ses pensées absorber son esprit affranchi des contraintes du monde moderne. Voitures, autobus, feux de circulation, bousculade et passages piétons n’ont pas droit de cité sur les berges bucoliques du ruisseau nommé Cheonggyecheon, c’est-à-dire le « ruisseau de la vallée claire ». Parcourant le centre de la capitale d’ouest en est sur près de onze kilomètres, selon son cours d’origine, il permet, l’espace d’un instant, d’échapper au rythme trépidant de la vie urbaine dans un agréable cadre champêtre fait de verdure et de joyeux gargouillis d’où l’on repartira revigoré pour se replonger dans l’effervescence de la ville. C’est dès son avènement, survenu en 1392, que la dynastie Joseon se donna Séoul pour capitale. La ville fut édifiée dans un vaste bassin borné par une haute barrière montagneuse au nord et un relief plus bas au sud. Les trente cours d’eau qui y prenaient leur source confluaient vers le Cheonggyecheon pour arroser le cœur de la ville avant de bifurquer au sud pour se jeter dans le Han. Si le lit du Cheonggyecheon était la plupart du temps asséché, il entrait subitement en crue à la saison des pluies et inondait les habitations de ses berges. Au cours des soixante dernières années, le Cheonggyecheon s’est transformé comme jamais auparavant, avec une rapidité et une ampleur qui sont à l’image de l’histoire contemporaine de la capitale. En 1953, alors que la Guerre de Corée touchait à sa fin, ses rives se couvraient de bidonvilles où s’entassaient des réfugiés vivant dans la misère. Les eaux usées et détritus que l’on rejetait en quantité sans s’en soucier formaient des goulots d’étranglement où ils se décomposaient en dégageant des effluves pestilentiels. En 1958, sans grand enthousiasme et dans le seul but de faire disparaître cette hideuse verrue, les pouvoirs publics allaient entreprendre d’enterrer son lit sur toute sa longueur. Avec l’industrialisation rapide qui allait marquer les années suivantes, Séoul allait se développer à un rythme effréné et dès 1967, allait débuter le chantier de la Passerelle Cheonggye en vue de réaliser une voie express d’une largeur de seize mètres sur un peu plus de cinq kilomètres et demi de distance en suivant le tracé du cours d’eau qui dormait sous sa chape de béton. Une fois achevée, près de vingt ans après l’ensevelissement du ruisseau, cette nouvelle artère allait permettre de traverser la capitale en à peine dix minutes. Plus tard, en ce XXIe siècle, elle allait apparaître sous un jour moins avantageux en raison de son état proche de l’effondrement et de son aspect peu esthétique pour une grande capitale de pays émergent. L’État allait alors mettre en œuvre la réhabilitation du Cheonggyecheon, afin qu’il soit source de vie pour la ville. En 2003, la démolition de la passerelle et des ouvrages recouvrant le ruisseau allait être réalisée, ainsi que la construction de vingt-deux ponts destinés à relier les deux parties de l’agglomération. Deux ans après, le lit du Cheonggyecheon allait à nouveau s’emplir d’une eau limpide dont le flot chatoyant sous le soleil s’écoule depuis lors en toute liberté jusqu’au grand Han, comme s’il n’avait jamais arrêté de le faire, et dont les reflets dansent sur le visage du promeneur qui se tient sur ses berges, en faisant oublier les temps obscurs de sa disparition.

Rien n’arrête plus le ruisseau Kim Hwa-young Critique littéraire et membre de l’Académie nationale des arts de Corée

K o r e a n a ı P r i n t e mp s 2013

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