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A UT OMNE 2012

Arts et Culture de Corée Rubrique spéciale

Le patrimoine culturel immatériel au XXIe siècle

Asum U TOMNE 2012 vo vol.l.2613 n No °. 23 m er 2012

ISSN 1225-9101

v ol . 1 3 N° 3

Le patrimoine culturel immatériel au XXIe siècle


ÉITEUR DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

Kim Woosang Zeon Nam-jin

REDACTRICE EN CHEF Choi Jung-wha RÉVISEUR

Suzanne Salinas

COMITÉ DE RÉDACTION Bae Bien-u

DIRECTEUR ARTISTIQUE

Lee Duk-lim

DESIGNER

Kim Ji-hyun

CONCEPTION ET MISE EN PAGE Kim’s Communication Associates

Elisabeth Chabanol

Abonnements

Han Kyung-koo

Prix d’abonnement annuel : Corée 18 000 wons

Kim Hwa-young

Asie (par avion) 33 USD, autres régions

Kim Moon-hwan

(par avion) 37 USD Prix du numéro en

Kim Young-na

Corée 4 500 wons

Koh Mi-seok

Song Hye-jin

Song Young-man

Werner Sasse

RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT

Lim Sun-kun

DIRECTEUR PHOTOGRAPHIQUE

Kim Sam

Abonnement et correspondance : Fondation de Corée Diplomatic Center Building,

CONCEPTION ET MISE EN PAGE

© Fondation de Corée 2012

Kim’s Communication Associates

Tous droits réservés. Toute reproduction

384-13 Seogyo-dong, Mapo-gu,

intégrale, ou partielle, faite par quelque

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Tél : 82-2-335-4741

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Fax : 82-2-335-4743 www.gegd.co.kr

Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement

IMPRIMÉ EN Automne 2012 PAR

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la Fondation de Corée.

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Koreana sur Internet

Tél : 82-2-2046-8583 Fax : 82-2-3463-6086

http://www.koreana.or.kr

Koreana, revue trimestrielle enregistrée auprès du Ministère de la Culture et du Tourisme (Autorisation n° Ba-1033 du 8 août 1987), est aussi publiée en chinois, anglais, espagnol, arabe, russe, japonais et allemand.

Koreana Internet Website http://www.koreana.or.kr

Arts et Culture de Corée Automne 2012 Publication trimestrielle de la Fondation de Corée 2558 Nambusunhwanno, Seocho-gu, Séoul 137-863 Corée du Sud www.kf.or.kr

Devant le grand pavillon du Temple de Jogye, dans le centre de Séoul, des lanternes ont été accrochées aux arbres pour fêter l’anniversaire de Bouddha. Le Yeondeunghoe, c’est-à-dire le festival des lanternes en forme de fleur de lotus, est vieux d’un millénaire, puisqu’il remonte à l’époque Silla. Il est depuis peu classé Bien culturel immatériel n°122.

©Choi Hang-young

Le patrimoine culturel immatériel de Corée Trop souvent, on range les cultures dans les catégories d’occidentale ou non occidentale,

tif de classement dit des « Trésors humains vivants ». Ce procédé allait s’avérer efficace,

masculine ou féminine, élitaire ou populaire, matérielle ou immatérielle, en impliquant

comme en attestent les conclusions officielles rendues en 1993 par le Conseil exécutif de

toujours la supériorité de la première des deux.

l’UNESCO, qui préconisait même son adoption par l’ensemble des États membres.

Cette hiérarchisation a longtemps relégué le patrimoine culturel immatériel au second

C’est cet héritage précieux sur les plans de l’art comme de l’histoire que nous vous

plan et l’UNESCO, dans la Convention pour la protection du patrimoine mondial culturel et

convions à découvrir au fil des pages qui suivent, dans toute sa richesse et sa diversité,

naturel qu’elle a adoptée en 1972, considérait que la notion de « patrimoine culturel » ne

puisqu’il englobe musique, danse, théâtre, jeux et sports, cérémonies, arts martiaux et

s’appliquait qu’aux réalisations matérielles. Il a fallu attendre trente et un ans pour que la

d’autres formes connexes d’art ou d’artisanat. Les articles présentent également les

Convention sur le patrimoine culturel immatériel voie enfin le jour, en 2003, et encore cel-

dispositifs et politiques qui ont été mis en oeuvre pour la défense et la transmission de

le-ci est-elle toujours en attente de ratification par plusieurs pays membres. 

ce patrimoine et sans lesquels ce dernier aurait été condamné à disparaître dans notre

De son côté, la Corée a entrepris d’agir avec détermination pour défendre et conserver son

monde moderne.

patrimoine culturel immatériel en adoptant notamment, dès les années 1960, un disposi-

Choi Jung-wha Rédactrice en chef


Rubrique spéciale Le patrimoine culturel immatériel au XXIe siècle

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Rubrique spéciale 1

Un retour sur les maîtres artisans

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Park Hyun-sook

Rubrique spéciale 2

L’action pour le maintien de la diversité culturelle : un changement de paradigme Rubrique spéciale 3

Les défenseurs discrets des trésors humains vivants

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20

26 34 40 46 52

Han Kyung-koo

Soul Ho-jeong

Rubrique spéciale 4

En passant du local à l’international, le patrimoine culturel coréen se fait connaître du monde Song Hye-jin Rubrique spéciale 5 Des trésors humains ont reconstruit le premier trésor national, la Porte de Sungnyemun Lee Kwang-pyo Rubrique spéciale 6

Quelles traditions culinaires perpétuer et comment ?

DossierS

Les défis de l’Exposition Yeosu 2012

Ye Jong-suk

40

Yang Sun-hee

chronique artistique

L’évolution pleine de créativité du hanok

Song In-ho

Amoureux de la Corée

Une « passerelle vivante » entre la Corée et le monde

46

56 64

Charles La Shure

Sur la scène internationale

Yang Haegue ou l’art visuel au-delà des genres et limitations

Koh Mi-seok

Livres et CD Yoon Bit-na, Kim Sung-chul, Ki Hey-kyung Une bande dessinée pour lecteurs de tous âges

O kurze, która opus´ciła podwórze

Connaissance de la cuisine familiale et de la langue coréennes

La cuisine familiale coréenne

L’avenir des catalogues d’expositions à l’ère numérique

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Vingt-trois artistes des années 1995 à 2010

66 68 70 K o r e a n a ı A u t o mn e 2012

Regard extÉrieur

Mes premières impressions de Séoul

Gilles Ouvrard

Divertissements

Jjak , une émission de rencontre aux heures de grande audience

Hwang Jin-mee

Aperçu de la littérature coréenne

Critique : Un romancier fils de boulanger de province La boulangerie-pâtisserie de New York Kim Yeon-su

Uh Soo-woong

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Rubrique spéciale 1

Un retour sur les maîtres artisans

Ici, les gens ne transmettent pas seulement un savoir-faire artisanal, mais aussi le mode de vie que leurs maîtres leur ont appris.

Park Hyun-sook Rédactrice occasionnelle | Suh Heun-gang Photographe

Noh Jin-nam Le tissage, encore et toujours, depuis son mariage à l’âge de vingt ans

D

ans le canton de Naju, qui fait partie de la province du Jeolla du Sud, le village de Saetgol est de longue date célèbre pour ses cotons de haute qualité tissés à la main. Comme toutes les femmes à qui revenait autrefois cette tâche, Noh Jin-nam s’y consacre depuis toujours, ce qui lui a valu d’être nommée détentrice de l’Important bien culturel immatériel n°28. Elle s’y est initiée à l’âge de vingt ans avec l’aide de sa belle-mère, auprès de qui elle vivait au village depuis son mariage et qui lui a laissé ce métier à tisser sur lequel elle travaille depuis maintenant soixante ans. Noh Jin-nam est pleine de respect pour cette femme qui se nommait Kim Man-ae et se vit décerner le titre de Trésor humain vivant, en récompense de son exceptionnel savoir-faire, mais aussi, selon sa belle-fille, de sa générosité et de son caractère chaleureux. Alors que les textiles synthétiques issus de l’industrie avaient presque fait dispara tre les fabrications d’autrefois, trois femmes du village s’y adonnaient encore en 1965. Cette annéelà, une spécialiste du costume traditionnel, Seok Ju-seon, fait son arrivée pour effectuer des recherches. Elle commence sa visite par la maison de Kim Man-ae et se dit désireuse de lui acheter des échantillons de tissus, mais la tisseuse se fait un plaisir de les lui offrir à titre de contribution. Noh Jin-nam se souvient que Seok Ju-seon se refusait à emporter gratuitement la précieuse étoffe, mais que sa belle-mère ne voulait pas entendre parler d’argent. Les nombreuses rencontres qui allaient s’ensuivre entre Seok Ju-seon et Kim Man-ae allaient déboucher sur la publication d’écrits par la première et sur l’attribution du titre de Trésor humain vivant à la seconde, en 1969.

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Arts e t cu l tu re d e Co ré e


Seol Seok-cheol Un menuisier qui pose ses fondations pour demain

À

quatre-vingt-sept ans, le ma tre menuisier Seol Seok-cheol fabrique toujours des meubles, comme il l’a fait pendant plus de soixante-dix ans, ce qui fait de lui le détenteur de l’Important bien culturel immatériel n°55. À Yeongcheon-ri, un village du canton de Jangseong qui se situe dans la province du Jeolla du Sud, il habite une maison pas comme les autres. Au rez-dechaussée, la salle de séjour jouxte le magasin où il vend ses meubles, tandis qu’au premier étage, se trouve l’atelier, où ses trois fils travaillent à parfaire toujours plus l’art de leur père et au second, la réserve de bois, qui est pour le ma tre sa « maison au trésor ». Le visiteur qui y pénètre découvre des pièces de bois en tout genre, puis assiste à leur travail et à leur assemblage, pour enfin pouvoir admirer les meubles traditionnels finis, et ce, en un seul et même lieu. Seol Seok-cheol chérit cette réserve car il y entrepose les bois de qualité supérieure qu’il a lui-même recherchés en sillonnant tout le pays. Cette précieuse provision, dont il laisse sécher certaines pièces depuis plusieurs dizaines d’années, comprend différentes essences dont du zelkova millénaire, du ginkgo plusieurs fois centenaire, du paulownia et du plaqueminier. Le ma tre menuisier explique qu’il faut faire reposer très longtemps le bois d’un vieil arbre pour obtenir de belles veines et empêcher le gauchissement. En complément de sa réserve, il possède depuis dix ans, dans sa ville natale, une plantation comportant environ huit cents paulownias. Seol Seok-cheol déclare : « J’espère que les arbres que j’ai plantés rena tront entre les mains des menuisiers qui viendront après moi. Si le bois passe entre de bonnes mains pour donner des meubles qui se transmettront de génération en génération, comme un héritage, que souhaiter de plus ? » K o r e a n a ı A u t o mn e 2012

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Kim Jong-dae La fabrication de boussoles guidées par les lois de l’univers

«P

ersonne ne peut aller à l’encontre des lois de l’univers », affirme Kim Jong-dae, que soixante ans de fabrication traditionnelle de boussoles ont fait nommer détenteur de l’Important bien culturel immatériel n°110. Un doux sourire éclaire son visage tandis qu’il contemple la boussole qu’il a réalisée avec minutie. Il explique que chacun de ses cercles concentriques correspond non seulement aux points cardinaux, mais aussi aux différents âges qu’a connus la Terre en quatre milliards et demi d’existence et aux principes de la circulation de l’eau. Kim Jong-dae a exaucé le souhait de sa famille qu’il assure la fabrication de boussoles pour la troisième génération, puisque son oncle lui avait dit : « C’est un métier qui vaut la peine d’y passer sa vie. Il ne te rendra pas riche, mais j’espère que tu le perpétueras ». Aujourd’hui, c’est son fils qui a repris le flambeau. Le sentiment de tenir tout l’univers dans ses mains remplit Kim Jong-dae d’exaltation quand il achève une boussole, après une série d’opérations complexes qui consistent notamment à tracer avec une haute précision les cercles concentriques qui constituent les graduations, puis à graver les quatre mille idéogrammes chinois du cadran conformément aux principes du yin et du yang, des Cinq Éléments, des Huit trigrammes, des Dix tiges célestes et des Cycles de soixante années. « Je ne cesse de m’étonner que les lois et les éléments naturels de l’univers se trouvent concentrés dans cette boussole », confie l’artisan. « Je n’ai pas la prétention de percer des mystères ou d’expliquer des miracles. Je ne fais que suivre le cours normal de la vie. On ne peut pas aller plus vite ; on doit faire ce qu’il faut. Si quelque chose n’est pas bien, il faut l’éviter »

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Arts e t cu l tu re d e Co ré e


Chung Bong-sup Des parures faites de fils de soie noués et torsadés

«J

’ai une vie laborieuse et cela me pla t. Si je n’avais pas de problèmes, j’aurais l’impression de ne pas vivre », affirme Chung Bong-sup, une ma tresse artisane de plus de soixante-dix ans que la détention de l’Important bien culturel immatériel n°22 récompense pour la fabrication de nœuds ornementaux traditionnels qu’elle a reprise après ses parents, puis transmise à ses trois filles. L’art de la confection des nœuds traditionnels, qui s’agrémentent le plus souvent de pompons, consiste à tresser et nouer de fins fils de soie de différentes couleurs. Il a aussi ceci de particulier qu’une fois entrepris, il est impossible de l’interrompre jusqu’à son achèvement complet, et les artisanes ont souvent à travailler toute la nuit, bras gourds et doigts ab més ou même en sang. La fabrication des pompons est d’un procédé tout aussi complexe. Après voir replié un morceau de fil sur la longueur correspondant au futur pompon, on en noue l’une à l’autre les deux moitiés et on les torsade ensemble pour obtenir un seul élément, puis on recommence cette opération sur la longueur de fil suivante sans jamais la couper, et ainsi de suite jusqu’à la dernière. Pendant ces opérations délicates, l’artisane ne peut pas se permettre la moindre erreur en torsadant le fil des centaines de fois sans cesser d’en conserver la longueur exacte. La confection d’un petit pompon de deux centimètres de diamètre n’exige pas moins de deux cent soixante pliages et torsions. Quant à la pendeloque à pompon que l’on appelle norigae, elle représente dix jours de travail pleins. Voilà plus de cinquante ans que Chung Bong-sup exerce son métier. K o r e a n a ı A u t o mn e 2012

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Kim Il-mahn Les rythmes trépidants d’un « quintette de percussions »

D

e très bon matin, d’étranges résonances s’échappent de l’atelier de potier que possède Kim Il-mahn à Ipo, un village du canton de Yeoju situé dans la province de Gyeonggi. En poussant la porte, on découvre le spectacle de cinq potiers actionnant vigoureusement du pied le tour sur lequel trônent d’énormes jarres de cent litres. L’usage du tour électrique étant toujours plus répandu, il est rare de voir des potiers travailler à la main, et encore plus par groupe de cinq. Tout en appuyant sur la pédale, ils tapotent à l’aide d’un petit maillet en bois la paroi d’argile composée de rouleaux superposés en couches. Par les sonorités trépidantes qu’ils tirent de leur tour, comme en cadence et en harmonie, les artisans tiendraient presque d’un quintette de percussions. Aux sons graves que fait longuement résonner celui du père, répondent le battement régulier de celui du fils et le rythme rapide de celui du petitfils. Kim Il-mahn est un ma tre artisan potier septuagénaire, détenteur de l’Important Bien culturel immatériel n°96. À ses côtés, ses trois fils d’âge moyen et son premier petit-fils, un jeune homme d’une vingtaine d’années, tournent des jarres de grande dimension faites de la meilleure argile qu’ils ont pu trouver dans tout le pays, puis ils mettront ces récipients à cuire pendant cinq jours dans leur four traditionnel où brûle du bois de pin rouge provenant de Gangneung, une ville de la côte est. Malgré la faible productivité de ce procédé et les fêlures ou bris qui se produisent sur près de la moitié des jarres pendant la cuisson, les Kim exercent leur métier dans le plus grand respect des traditions, depuis huit générations.

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Arts e t cu l tu re d e Co ré e


Song Ju-an Un maître artisan nacreur dont le fils veut perpétuer le souvenir

«T

ongyeong, ma ville natale, a de tout temps été réputée pour la beauté de ses laques nacrés. Du temps de mon père, les meilleurs artisans de la ville finissaient souvent par se mettre à leur compte et embaucher des ouvriers. Mon père, lui, avait toujours son couteau bien aiguisé à la main et ne voulait être rien d’autre qu’artisan, alors cela ne le gênait pas de travailler pour un patron. Un jour, j’ai lu dans le journal qu’un confrère plus jeune que lui avait été nommé détenteur d’un Important bien culturel immatériel et cela m’a mis en colère. Je lui ai dit : « Papa, tu devrais montrer ce que tu sais faire ! Tu auras beau travailler toujours plus, jusqu’à t’entailler les doigts, personne ne le saura si tu restes caché dans ton minuscule atelier ». Mais mon père s’est contenté de répondre : « Un artisan ne sait pas vendre ; il ne sait que fabriquer ». En ce temps-là, je ne le comprenais pas, car j’étais jeune et ambitieux. Mais quand j’y repense maintenant, à 73 ans, je hoche la tête en me rappelant ses mots, parce qu’il avait raison. On ne peut pas travailler comme il faut si on commence à penser au prix de toutes les matières : le cadre en bois, le revêtement en laque, les pièces de nacre, les accessoires métalliques. On perdra de sa motivation si on veut quantifier l’effort nécessaire à un travail pour des raisons pécuniaires ». Néanmoins, ce fils-là n’a jamais renoncé à ce que son père ait une vie meilliure et à faire conna tre ses fabrications. Ses efforts allaient s’avérer utiles en permettant qu’il soit nommé détenteur de l’Important bien culturel immatériel n°54. Dans sa jeunesse, Song Bang-ung voulait être poète et organisait même des expositions qui montraient ses poèmes illustrés de dessins. Depuis, il s’est lancé sur les traces de son père, dont il perpétue le métier traditionnel de nacreur.

K o r e a n a ı A u t o mn e 2012

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© Joo Byoung-soo

Kim Dae-gyun Un funambule qui ne craint pas le vent

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n retenant leur souffle, les spectateurs regardent l’homme marcher à trois mètres du sol, sur la corde que le vent fait se balancer de temps à autre. Il n’en garde pas moins adroitement l’équilibre en tenant son éventail à la main. À chaque bourrasque, il lance avec facétie : « Ah ! Fichu vent ! Flirte encore avec moi et caresse-moi, comme si tu avais des yeux pour me voir ! » Cet artiste n’est autre que le détenteur de l’Important bien culturel immatériel n°58, Kim Dae-gyun, qui s’est initié au métier à l’âge de neuf ans, et à quarante-cinq, continue toujours de marcher et sauter dans les airs. Le funambulisme traditionnel coréen ne compte pas moins de quarante-trois tours de force et figures exécutés sur la corde raide. Ceux-ci sont accompagnés des commentaires désopilants d’un clown se tenant au sol et de musique interprétée par une formation composée d’une petite flûte en roseau (piri), d’une grande flûte en bambou (daegeum), d’une cithare à deux cordes (haegeum), d’un tambour en forme de sablier (janggu) et d’un autre tambour (buk). Les échanges qui ont lieu entre artiste et spectateurs participent pour une large part de l’émotion du spectacle. Kim Dae-gyun se déclare enchanté des réactions des spectateurs devant les prouesses et farces acrobatiques auxquelles il s’adonne sur la corde. « Le vent n’empêchera jamais un funambule d’exercer ses talents. Le fait de remonter encore et toujours sur la corde malgré les éléments est une façon de dire : « Regardez-moi. Je marche sur une corde malgré le vent. Dans la vie, il arrive toujours qu’il y ait du vent. Alors ça ne sert à rien de se décourager ! ». C’est le message que veut transmettre l’équilibriste », en conclut Kim Dae-gyun. Et tandis que le public se rassemble dans la cour, il reprend sa place sur la corde raide.

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Arts e t cu l tu re d e Co ré e


© Lee Kyu-chel

Yi Jong-sun Tous les soucis s’en vont sur les bateaux en paille

A

ux premiers jours du mois de février dernier, il a neigé abondamment sur Wido, une le du canton de Buan située dans la province du Jeolla du Nord. Sans se laisser décourager par les appréhensions de ses collègues plus jeunes, un vieux danseur s’est lancé en sautillant sur les pistes glissantes de la montagne, à la tête du groupe qu’il devait emmener jusqu’au sanctuaire du village perché au sommet. Ce danseur presque octogénaire s’appelle Yi Jong-sun et il détient l’Important bien culturel immatériel n°82-3. « Nous confectionnons un petit bateau avec de la paille ramassée sur la plage, nous y mettons dessus un épouvantail et nous faisons voguer le tout sur la mer. Comme cela, le bateau emporte tous nos malheurs au loin. Ce n’est pas une excellente idée ? » s’exclame-t-il. « Nous accomplissons aussi une cérémonie vouée aux Dieux du Ciel et de la Terre, qui nous purifient l’âme et nous rendent heureux! » Tous les ans, se tient une cérémonie propitiatoire dite du bateau en paille pour demander que les gens du village soient heureux et la pêche abondante. Une fois par an, tous les villageois se rassemblent pour s’amuser, régler leurs différends et faire régner la paix dans la communauté ». Ce jour-là, Yi Jong-sun semblait d’humeur très joyeuse et on avait du mal à croire que cet homme qui dansait en semblant presque défier les lois de la gravité venait d’avoir plusieurs côtes cassées lors d’une chute et qu’une opération du genou l’avait privé de son cartilage. Il n’en a pas moins dirigé la cérémonie sans s’accorder la moindre pause, dès le petit matin et jusqu’en fin d’après-midi. À quelqu’un qui le questionnait sur les secrets d’une telle énergie, il a rétorqué : « J’oublie tous les soucis de la vie dans l’extase de ce rituel et mon corps ne ressent même plus la douleur ! »

K o r e a n a ı A u t o mn e 2012

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Rubrique spéciale 2

L’action pour le maintien de la diversité culturelle : un changement de paradigme Dans le monde d’aujourd’hui, toujours plus de pays s’entraident par-delà les frontières pour défendre leur patrimoine culturel immatériel. En réalisant une modernisation rapide, la Corée a assez vite pris conscience des menaces que celle-ci faisait peser sur la transmission de cet héritage et elle a dès lors mis en œuvre une stratégie visant à en assurer la sauvegarde. Forte de cette expérience, elle occupe donc une place privilégiée pour faire un apport précieux à l’action entreprise par la communauté internationale dans ce domaine. Han Kyung-koo Anthropologue culturel et professeur à la Faculté d’études libérales de l’Université nationale de Séoul | Suh Heun-gang Photographe

Le patrimoine culturel immatériel au XXIe siècle

L

a Corée tire fierté des efforts qu’elle consent pour la défense de son patrimoine culturel immatériel. Ayant successivement eu à subir les ravages et bouleversements que l’on sait sous la domination coloniale japonaise, pendant la Guerre de Corée et lors des violents affrontements entre un pouvoir fort et ses opposants, elle allait se doter, en janvier 1962, d’une Loi sur la défense du patrimoine culturel qui allait faire d’elle le deuxième pays du monde à entreprendre une action systématique dans ce domaine. Si cette loi avait certes ses faiblesses, elle avait le mérite d’imposer un cadre institutionnel sans lequel des déperditions beaucoup plus importantes auraient été à déplorer en ces temps de croissance économique et d’urbanisme débridés. Forte de cette expérience, la Corée allait en 1993 être à l’origine de la création par le Conseil exécutif de l’UNESCO de son programme dit des « Trésors humains vivants » et par cette initiative, contribuer grandement à l’action de cette organisation en faveur du patrimoine culturel immatériel.

Un rôle de premier plan dans la défense du patrimoine culturel immatériel En 2003, la Corée a été le onzième état membre de l’UNESCO à ratifier la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel promulguée par cette institution. Huit ans plus tard, après avoir obtenu l’accord de celle-ci en 2009, la Corée allait mettre sur pied le Centre international d’information et de travail en réseau sur le patrimoine culturel immatériel de la région Asie-Pacifique (ICHCAP). À ce jour, l’UNESCO a donné un accueil favorable à quatorze demandes d’inscription sur sa Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, y compris à un dossier soumis en commun par plusieurs pays. La possibilité que plusieurs nations puissent solliciter ensemble l’inscription de leur patrimoine culturel constitue l’un des points clefs des Recommandations de Gangneung adoptées au terme du Forum international sur le Patrimoine culturel immatériel commun de l’Asie de l’Est, qui s’est déroulé en novembre 2009 sous l’égide de la Commission nationale coréenne de l’UNESCO et de la Ville de Gangneung. La Corée s’est alors engagée à faire appel au soutien de la communauté internationale et à mettre en œuvre des coopérations dans le domaine de la défense du patrimoine et s’est résolument engagée sur la voie d’une limitation des candidatures uniques au profit des candidatures groupées. Elle s’est aussi fixé pour mission de porter à l’attention de l’UNESCO les éléments inscrits sur sa liste qui se trouvent le plus en péril. Le dispositif de défense du patrimoine immatériel de l’UNESCO En matière de protection du patrimoine culturel immatériel, l’UNESCO a un rôle fondamental à jouer pour faire évoluer les façons de penser et mentalités à l’échelle internationale. Son intervention est décisive en vue de promouvoir et maintenir cette diversité culturelle qui peut être un facteur de paix dans le monde. Certaines idées préconçues et une méconnaissance de ce qu’est authentiquement la diversité culturelle, ainsi qu’un nationalisme étriqué et une concurrence exacerbée entre pays soucieux de leurs seuls intérêts ont malheureusement entra né d’inutiles polémiques et malentendus, tout en créant des tensions suscep-

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Arts e t cu l tu re d e Co ré e


© Kim Young-gwang

La fauconnerie a été la première activité au monde à entrer au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. En 2010, cette organisation l’a inscrite sur sa Liste représentative en tant que bien commun à onze pays dont la Corée, les Émirats arabes unis, la Belgique, la France et la Mongolie. Ci-dessus : le « Trésor humain vivant » coréen Park Yong-sun faisant une démonstration de son art ; ci-dessous : le Salon de la Fauconnerie de Locarno, qui a eu lieu le 3 septembre 2011 en Suisse.

tibles de déclencher de graves conflits. La notion de patrimoine culturel immatériel, telle que la conçoit l’UNESCO, repose sur un point de vue éminemment anthropologique de la culture qui a fait prendre conscience de la richesse du patrimoine culturel des sociétés situées hors du monde occidental, alors que ce patrimoine n’avait jusqu’alors pas été estimé à sa juste valeur. Cette conception de la culture, sur laquelle se fonde l’UNESCO dans sa mission, part du postulat qu’une culture se définit moins par sa production que par les activités et formes d’expressions symboliques que mettent en œuvre les peuples dans ce domaine. Elle repose aussi sur l’idée que le patrimoine culturel immatériel n’appartient pas aux États mais aux individus, groupes et communautés qui l’ont créé et en font usage. Cette nouvelle vision s’est traduite par une revalorisation des sociétés concernées hors de cet Occident dont la culture passait depuis longtemps pour plus valable que les autres, quand elle ne leur était pas jugée supérieure. Et ce, au sein même de l’UNESCO, dont les critères de classement au Patrimoine mondial, qui constitue l’une de ses grandes réalisations, furent parfois qualifiés d’éliK o r e a n a ı A u t o mn e 2012

tistes et accusés de favoriser la culture occidentale. Une telle démarche semble d’ailleurs avoir inspiré la Convention sur le patrimoine mondial de 1972, qui met en relief, au nombre de ses conditions de choix, celle d’une « valeur universelle exceptionnelle ». Ce mode de sélection a eu pour effet de classer un grand nombre de « grands » monuments historiques et architecturaux dont plus de la moitié se trouvent dans des pays d’Europe et en conséquence, de considérer toujours plus ceux-ci comme de « grandes » civilisations, auprès desquelles celles des nations dépourvues de ces « grands » monuments passaient pour inférieures, voire déficientes sur le plan culturel. Il est paradoxal que l’UNESCO, par le biais de son classement au patrimoine mondial, ait contribué à perpétuer une telle forme de discrimination culturelle. À l’heure où s’accélérait le rythme de l’industrialisation et de l’urbanisation, les cultures qui n’étaient pas issues de l’Occident n’étaient pas les seules à être menacées de déclin, voire de disparition. Des discriminations s’exerçaient aussi à l’encontre des traditions par opposition à la modernité, de la création culturelle féminine, par rapport à celle des hommes, et popu-

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Joueur de « yanggeum ». Cet instrument à cordes composé d’un plateau en bois carré et de cordes métalliques que l’on frappe avec une baguette, a été créé en Europe au Moyen-Âge et introduit dans plusieurs pays du monde. Adopté par la Corée au cours de la deuxième moitié de la dynastie Joseon, il s’est aussitôt intégré à des ensembles instrumentaux traditionnels.

laire, au profit de la culture classique, mais aussi du patrimoine immatériel, auquel était préféré l’héritage matériel. C’est pour remédier à ce fâcheux état de faits qu’en 1989, la Conférence générale de l’UNESCO allait adopter sa Recommandation sur la sauvegarde de la culture traditionnelle et populaire en mettant l’accent sur la conservation de celle-ci. Quatre ans plus tard, le directeur général de l’UNESCO, suite à une proposition soumise par la Corée au Conseil exécutif, allait inviter les États membres à mettre sur pied des mesures en vue de la protection systématique des Trésors humains vivants. Cette initiative représentait un important progrès et mettait en valeur l’action entreprise par la Corée pour la défense du patrimoine culturel immatériel. S’il est vrai que les lois et dispositifs de protection du patrimoine culturel coréen se sont largement inspirés de ceux du Japon, le terme « Trésor humain vivant » par lequel la Corée proposait d’étendre ce patrimoine aux minorités, ainsi qu’à toute croyance ou religion, l’a emporté sur celui de « Trésor national vivant » que préconisait le Japon. Par la suite, une réglementation portant sur les chefs-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité allait être adoptée en 1998 et cinq ans plus tard, ce fut au tour de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, dans le cadre de la

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trente-deuxième Conférence générale de l’UNESCO que marquèrent de vifs débats entre les États membres. Avec l’adoption de ce dernier texte, une importante étape a été franchie en vue de fournir un cadre institutionnel à l’action pour la défense du patrimoine culturel immatériel. Il reste encore à lutter contre l’idée reçue selon laquelle à un certain patrimoine correspond toujours un peuple donné, ce qui revient à dévaloriser le patrimoine commun et peut être source de conflits entre pays.

Un patrimoine authentique et vivant Parmi les idées fausses que l’on se fait du patrimoine culturel immatériel, la plus répandue est qu’il ne concerne que des choses anciennes sans grand intérêt. Nombreux sont ceux qui le jugent sans valeur ni utilité, car appartenant à un passé révolu. En outre, beaucoup estiment aussi à tort que le patrimoine culturel immatériel a ses archétypes qu’il importe de garder intacts pour leur conserver toute leur valeur. En réalité, le patrimoine culturel immatériel est l’émanation d’une culture certes traditionnelle, mais bien vivante et prospère. Il regroupe l’ensemble des connaissances, techniques, spectacles et formes d’expression culturelle qui sont propres à une communauté ou à un groupe et se renouvellent constamment sous l’influence de l’environnement, de la nature et de l’histoire. À l’heure où industrialisation et urbanisation sont menées tambour battant, nombre de pratiques culturelles traditionnelles sont sacrifiées sur l’autel du capitalisme et du mercantilisme. Il n’en reste pas moins qu’une création culturelle variée est indispensable à notre quotidien et que les éléments du patrimoine qu’une modernisation effrénée avait laissés de côté ou dévaloriArts e t cu l tu re d e Co ré e


sés suscitent un regain d’intérêt. La synergie qui s’est créée entre technologie moderne, accumulation du savoir et mode de vie nouveau entra ne aussi l’évolution des traditions en les faisant rena tre sous d’autres formes. Le patrimoine culturel immatériel change constamment au gré des circonstances et ce que nous croyons être l’archétype de ce patrimoine culturel immatériel correspond en fait au plus haut degré de perfection atteint à une époque donnée dans un procédé ou une forme d’expression. Si l’on ne saurait a priori empêcher un pays quel qu’il soit d’exploiter son patrimoine culturel immatériel à des fins touristiques ou commerciales, il convient de tout mettre en œuvre pour éviter une commercialisation à outrance qui pourrait l’endommager ou le dénaturer. En mettant trop l’accent sur la conservation d’éléments archétypaux, on risque en outre de décourager création et actualisation, d’où un appauvrissement culturel. À cet égard, la défense du patrimoine culturel immatériel exige un débat issu d’une réflexion approfondie et la détermination exacte des éléments à conserver. Outre la recherche exhaustive et détaillée qu’il convient d’effectuer sur les formes d’expression et pratiques actuelles, ainsi que sur la reconstitution de leurs caractéristiques antérieures, il faut aussi réfléchir aux modalités de leur actualisation selon les facteurs contextuels liés à l’évolution démographique et aux ressources disponibles.

l’animosité et la tension. Pour éviter que se reproduise cette fâcheuse situation, il faut apprendre à reconna tre la valeur du patrimoine culturel immatériel en s’affranchissant des limites territoriales, c’est-à-dire la valeur de l’héritage commun, tout en faisant mieux conna tre le patrimoine culturel dans son ensemble par le biais de la formation. La notion de patrimoine culturel immatériel commun nous invite à réfléchir en profondeur sur la place que doit occuper la culture dans la société moderne internationale et à débattre sur le fond des aspects universels et spécifiques de la culture. Pour ce faire, il convient d’envisager sous un jour nouveau les relations entre individu, communauté et État dans le cadre de l’État-nation et leur influence réciproque. Si l’UNESCO a défini les notions de patrimoine culturel immatériel et de classement mondial dans sa convention de 2003, l’idée de patrimoine commun correspond encore à des cas exceptionnels dans l’esprit du public, ce qui résulte d’une croyance très répandue et profondément enracinée selon laquelle le patrimoine culturel appartient exclusivement à une nation ou à un peuple donnés. En conséquence, il est indispensable que la Corée, dont le Festival du Dano a provoqué de fâcheux différends lors de son classement, soutienne mieux la promotion du patrimoine et participe à la définition de critères d’évaluation au niveau mondial. Avant tout, les Recommandations de Gangneung mettent l’accent sur le fait que le patrimoine culturel immatériel a pour caracPar-delà les frontières nationales téristique propre d’être commun et que son appartenance à pluPar le biais de son dispositif de classement au Patrimoine cultusieurs communautés et peuples est loin d’être une exception. Elles rel immatériel, l’UNESCO a fortement contribué à réduire la préréaffirment en outre que le classement international est un prodominance occidentale, à favoriser la diversité culturelle et à facicédé fondamental qui continuera d’être employé à l’avenir pour liter les échanges entre les cultures. Dans le cas de certains pays, établir la liste des biens culturels immatériels. Enfin, elles rappellent le rôle qu’a joué la Corée dans Parmi les idées fausses que l’on se fait du patrimoine culturel immatériel, la recherche de tels biens, notamla plus répandue est qu’il ne concerne que des choses anciennes sans ment lorsqu’ils dépassent les limites frontalières des États-nations, grand intérêt. Nombreux sont ceux qui le jugent sans valeur ni utilité, et dans l’élaboration de critères et procédures destinés au classecar appartenant à un passé révolu, alors qu’il est l’émanation d’une ment international. Tout au long de son histoire, culture certes traditionnelle, mais bien vivante et prospère. la Corée s’est livrée avec dynamisme à des échanges culturels avec d’autres pays, tout en sachant conserver son identité, et la construction d’une nation moderne lui ce classement a aussi créé quelques problèmes car l’ampleur du a fait conna tre les affres de la colonisation et d’un violent conflit patrimoine culturel immatériel d’un pays donne aussi la mesure de l’importance de celui-ci. Nombre de nations « qualifiées » ont pu armé. Sa modernisation rapide l’a aussi amenée à s’interroger et faire inscrire comme leurs sur la liste de l’UNESCO la création et à débattre en toute honnêteté sur l’urgence qu’il y avait à défenla propriété d’un élément donné, comme cela s’est produit pour le dre, protéger et exploiter son patrimoine culturel immatériel. En Festival du Dano de Gangneung, ce qui a été source de mésentence sens, elle occupe une place privilégiée pour faire un apport préte. Dans ce cas particulier, le classement par l’UNESCO n’a donc cieux à l’action entreprise par la communauté internationale dans pas entra né l’appréciation culturelle et le respect mutuel, mais ce domaine. K o r e a n a ı A u t o mn e 2012

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Rubrique spéciale 3

Les défenseurs discrets des trésors humains vivants Au temps où le patrimoine culturel ne se concevait que par les palais royaux et pagodes en pierre, il s’en trouvait pour affirmer avec constance que les chamans n’avaient pas moins de valeur que les biens culturels matériels. Leur engagement pour cette cause a permis de garder en vie nombre d’aspects du patrimoine culturel immatériel qu’une industrialisation effrénée menaçait de faire disparaître à jamais.

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Le patrimoine culturel immatériel au XXIe siècle

e 10 juin 1960, le grand quotidien national Hankook Ilbo réservait pour la première fois une partie de sa rubrique culturelle à ces « Trésors humains vivants » qui perpétuent l’artisanat traditionnel coréen. Alors âgé de 31 ans, Ye Yong-hae, le journaliste qui en était responsable, avait effectué des recherches très poussées dans ce domaine. Il était né dans une famille ancienne et illustre de la ville de Cheongdo, dans cette province du Gyeongsang du Nord si attachée au respect des traditions et dès son enfance, il avait donc appris à apprécier le patrimoine culturel traditionnel. Pour recueillir la documentation destinée à ses articles, il allait parcourir le pays dans ses moindres recoins à la recherche d’artisans.

Art et artisanat des temps anciens Pour la plupart, ceux qu’il allait rencontrer vivaient dans la pauvreté, tout aussi marginalisés et méprisés que l’avaient été leurs ancêtres. Qui plus est, le régime militaire de Park Chunghee, qui s’était juré après son coup d’état de « chasser les vieux démons », avait entrepris une élimination systématique des « modes de vie d’autrefois », y compris des coutumes villageoises consacrées par une tradition ancestrale, comme dans le cas des artisans, qui furent dépossédés de tout. Dans l’introduction du dernier article qu’il consacrait au « joaillier Kim Seok-chang » au sein de cette rubrique, le 30 novembre 1962, Ye Yong-hae exprimait ainsi la compassion qu’il avait ressentie devant leurs épreuves : « Je recherche des « Trésors humains vivants » depuis trois ans et j’en ai découvert cinquante. Je sillonne le pays de long en large, par la terre, la mer et les airs... Ils ont entre quarante et quatre-vingt-dix ans, ce qui fait au total trois mille deux cents ans, pour un âge moyen de soixante ans... Je crois que je n’oublierai jamais leur regard, celui de gens qui vivent et meurent dans l’indifférence... Quelles épreuves ont-ils traversées pour avoir dans les yeux à la fois une

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Soul Ho-jeong Journaliste | Suh Heun-gang Photographe

telle candeur grave et une si grande tristesse ? » Il se désolait aussi dans cet autre article : « Quand les générations futures nous demanderont pourquoi des formes d’arts plus que millénaires ont soudain disparu à notre époque, que trouverons-nous à leur répondre ? » Trésors humains vivants , un ouvrage édité le 25 septembre 1963 chez Eomungak, rassemble les articles de Ye Yonghae. Ils évoquent tous des personnes qui se sont consacrées à la conservation de formes traditionnelles d’art et d’artisanat coréens, tels le gagok et le pansori qui sont respectivement du chant lyrique et du chant narratif épique, ainsi que le gayageum, un instrument à cordes, et le daegeum, piri et danso, des instruments à vent, ou encore la danse des masques traditionnelle des deux Corées, la cuisine de cour, les laques incrustés de nacre, le céladon et la porcelaine blanche, les charpentes des maisons traditionnelles, la fabrication du papier traditionnel et des pinceaux, la peinture sur rouleau de parchemin pratiquée dans les temples bouddhiques, la confection des gat , ces chapeaux en crin de cheval, et celle des arcs et flèches.

Quand un journaliste prend la défense des « trésors humains vivants» Dans la préface de son livre, Ye Yong-hae estimait que l’expression « trésors humains vivants » de sa création correspondait à celle des « biens culturels immatériels » définis par la Loi sur la protection des biens culturels qui venait alors d’être promulguée. « Un trésor humain vivant est avant tout un bien culturel immatériel, et sans suivre la moindre procédure officielle, j’ai recherché ce qu’il y avait de mieux dans les différents domaines... Plus tard, j’ai décidé de rassembler dans un ouvrage cette suite décousue de textes qu’étaient mes articles, car j’étais à la fois révolté et découragé de voir délaisser de façon aussi absurde ce que nous sommes en droit de considérer comme notre culture originale ». Ce livre possède une reliure en chanvre, ce même tissu dont se composaient autrefois les vêtements de deuil et qui avait ici valeur Arts e t cu l tu re d e Co ré e


de symbole, puisqu’il s’agissait de dénoncer vigoureusement le risque de disparition totale qui menaçait alors les traditions culturelles et d’en prendre la défense par anticipation. L’auteur y lançait aussi une mise en garde : « Dépêchons-nous, avant qu’il ne soit trop tard ! » Fort heureusement, les cinquante formes d’art et d’artisanat traditionnels qu’évoquait Ye Yong-hae dans ses articles ont bénéficié d’un classement par l’État au patrimoine culturel immatériel. Alarmé par la situation qu’il avait découverte en effectuant ses recherches, le journaliste allait mettre à profit l’espace d’expression dont il disposait pour sensibiliser l’opinion publique dans de passionnants articles au style élégant. Par la suite, il poursuivra son œuvre au sein du Comité du patrimoine culturel où il s’attachera à présenter des arts et techniques méconnus. Cette action inlassable permettra ainsi que soit classé Important bien culturel immatériel l’art martial du taekkyeon qui était presque tombé dans l’oubli et allait désormais être connu dans le monde entier. Quand Ye Yong-hae faisait l’acquisition de productions de ses « trésors humains vivants », il agissait en « véritable gentleman » ne daignant pas marchander et allant jusqu’à trouver aux artisans qui vendaient peu des acheteurs prêts à payer un prix convenable. Quand il dispara tra, en 1995, sa famille fera don au Musée national folklorique de Corée d’environ deux cent quatre-vingts objets d’art populaire que comportait sa collection.

Pour l’amateur d’art populaire, le saltimbanque revêt ses titres de noblesse En Corée, les premiers classements d’« Importants biens culturels immatériels » datent du 7 décembre 1964. Une première série portait sur la musique rituelle appelée Jongmyo Jeryeak et interprétée au sanctuaire royal de la dynastie Joseon, sur le Yang­ ju byeolsandae Nori, qui est la danse des masques de la ville de Yangju et sur le spectacle de clowns ambulants dits namsadang (Namsadang Nori). Pas plus tard que le 24 décembre, elle allait se compléter de l’art du gat, qui est la chapellerie au crin de cheval, du pansori, un genre de chant narratif, et des danses masquées de Artisans apparaissant dans. Trésors humains vivants , un ouvrage de Ye Yong-hae. A partir de la gauche : Yi Im-jun, ma tre potier de la porcelaine blanche, No Deuk-pil, marionnettiste de namsadang et Kim Jin-ok, interprète de la danse aux masques de Bongsan.

Tongyeong (Tongyeong Ogwangdae ) et Goseong (Goseng Ogwangdae), ces différentes spécialités se classant de la quatrième à la septième place. Le folkloriste Im Seok-jae, qui siège aux côtés de trois autres membres à la Commission du patrimoine culturel immatériel rattachée au Comité du patrimoine culturel, a joué un rôle décisif dans le classement des danses masquées de Yangju, Tongyeong et Goseong. Ce scientifique qui fut l’un des premiers à se spécialiser dans l’art populaire coréen est considéré avoir été le « dernier chroniqueur de la culture des gens du commun ». Toute sa vie durant, il n’a eu de cesse de recueillir et classer des contes folkloriques, chansons et narrations accompagnant la danse masquée, ainsi que des chants de chamans appartenant à la tradition orale. « En 1963, quand j’étais à l’université, mon père a réussi à convaincre des danseurs de Yangju de donner une représentation dont il a enregistré la narration et les chants », se souvient Im Donhui, la fille de Im Seok-jae. « Mon père a commencé à fumer à l’âge de soixante ans, dans le seul but d’être plus proche de ces gens, qu’il appelait « ma tre », ce qui les touchait beaucoup venant d’un professeur de l’Université nationale de Séoul. Ils reconnaissaient qu’ils devaient dès que possible transmettre leur art à la nouvelle génération mais il arrivait souvent qu’ils ne soient pas au rendez-vous les jours d’enregistrement, ce qui angoissait beaucoup mon père. Ils craignaient la notoriété, surtout parce que leurs enfants auraient pu avoir à souffrir de leur lien familial avec un pauvre saltimbanque. Au contraire, à partir du moment où ils ont été classés au Patrimoine culturel immatériel et donc officiellement reconnus par l’État, on les a appelés « nouveaux nobles ». Ces trésors humains vivants ont ainsi été encouragés à perpétuer leur art et leurs techniques ». L’anthropologue Im Don-hui a suivi la voie de son père. Professeur à l’Université Dongguk, elle fait aussi partie du jury de l’UNESCO qui examine les candidatures asiatiques au classement sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Un magnétoscope à bande magnétique Aka Le professeur Im se rappelle aussi que, dans les premiers temps, son père transcrivait toutes les informations de façon manuscrite et qu’il n’utilisa son premier magnétoscope que dans


au patrimoine culturel immat��riel de la danse dite Ganggangsullae en provenance de Haenam, qui est une ville de la province du Jeolla du Sud. La réaction des autres membres ne fut guère enthousiaste. Des danses exécutées à la pleine lune par des femmes se tenant par la main : comment appeler cela une partie du patrimoine culturel ? Pendant les six mois qui suivirent, Im Dong-gwon eut à réitérer plusieurs fois sa demande en arguant que cette danse représentait une importante manifestation dans la vie des femmes de cette communauté rurale, mais il finit par obtenir gain de cause : « Est-ce que les gens du peuple écoutaient de la musique de cour à l’occasion de fêtes ? Non. Ils jouaient de la musique populaire, car elle est l’émanation authentique de leur sensibilité musicale ! » Im Dong-gwon reconna t s’être aussi heurté à de grands obstacles pour faire inscrire sur la liste du Patrimoine culturel les rites communaux du Festival d’Eunsan (Eunsan Byeolsinje), qui se situe près de Buyeo, cette ville de la province du Chungcheong du Sud, et du Festival du cinquième jour du cinquième mois lunaire de Gangneung (Gangneung Danoje), la principale agglomération de la province de Gangwon. Lors de l’examen de ces candidatures, de vives oppositions s’y sont manifestées au motif que les chamanes « bernaient les gens » et n’étaient donc pas digne de figurer au patrimoine culturel et de recevoir une quelconque aide de l’État. « J’y ai toutefois réagi en soulignant que si l’on enlevait à notre patrimoine la culture matérielle, ainsi que le christianisme, le tao sme et le confucianisme, qui sont toutes des religions étrangères, il ne nous resterait plus que le chamanisme. En conséquence, celui-ci participe bel et bien d’un mode de vie traditionnel des plus anciens et unique en son genre. Il ne saurait donc être d’emblée exclu de la sélection. Nous sommes finalement parvenus à un accord. » se souvient Im Dong-gwon. Dans un autre entretien, il faisait part en ces termes de ses

les années soixante. C’était un appareil à bande magnétique de marque Aka qu’avait acheté le département de psychologie de l’Université nationale de Séoul pour ses projets de recherche et il était si lourd et volumineux qu’il était d’un transport difficile pour une seule personne. Le professeur Im se souvient aussi : « Mon père faisait presque toutes ses transcriptions à la main, mais dès qu’il a eu un magnétoscope, il lui a été possible d’enregistrer aussi chansons folkloriques, mélopées chamanes et narrations de danses des masques. Quand il enregistrait les gens de la campagne qui racontaient leurs histoires et qu’il les leur faisait écouter, ils étaient si contents d’entendre leur voix sortir de cette machine qu’ils cessaient aussitôt leur conversation et se mettaient à chanter. Ils aimaient surtout écouter des chansons et allaient trouver le meilleur chanteur du village pour qu’il se fasse enregistrer. L’enregistrement des chansons populaires se déroulait ainsi le plus naturellement du monde. Et le répertoire était le meilleur qui soit. Mon père s’est alors mis à graver des mélopées chamanes. Ces enregistrements servaient à la recherche en vue du classement des chanteurs au patrimoine culturel immatériel. Mon père avait l’oreille très musicale et quand les chamans chantaient, il savait immédiatement dire qui était le meilleur ». La revalorisation de pratiques dont les représentants faisaient partie des populations les plus modestes au siècle dernier n’était pas sans se heurter à certaines résistances. Ceux qui pensaient qu’il ne pouvait être de bien culturel que sous forme d’objet étaient les plus critiques à cet égard et se refusaient à reconna tre que des danses et chants, ainsi que le savoir-faire des gisaeng, clowns et chamans appartenaient aussi au patrimoine culturel et bénéficiaient à ce titre de la protection de l’État. L’état d’esprit qui régnait à l’époque était tel que d’aucuns étaient même partisans de renoncer à ces « coutumes indésirables » dans l’intérêt de la modernisation du pays.

1. Chercheurs enregistrant la Ganggangsullae, la danse des villageoises d’Usuyeong, qui appartient à la commune de Haenam située dans la province du Jeolla du Sud, en août 1966. La deuxième personne à partir de la gauche est le folkloriste Im Seok-jae. Son magnétoscope Aka est sur la table (photo fournie par le Musée national folklorique de Corée). 2. Une scène de l’Eunsan Byeolsinje, terme qui désigne un rituel communautaire et le festival correspondant dans la région de Buyeo, une ville de la province du Chungcheong du Sud.

Un chaman peut-il être bien culturel ? Le folkloriste Im Dong-gwon, qui à partir de 1966 siégea pendant trente-cinq ans au Comité du patrimoine culturel, nous conte une autre anecdote de l’époque. Bien qu’étant le plus jeune membre du comité, il fut le premier à proposer la candidature au classement

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« Ils reconnaissaient qu’ils devaient dès que possible transmettre leur art à la nouvelle génération mais il arrivait souvent qu’ils ne soient pas au rendez-vous les jours d’enregistrement, ce qui angoissait beaucoup mon père. Ils craignaient la notoriété, surtout parce que leurs enfants auraient pu avoir à souffrir de leur lien familial avec un pauvre saltimbanque. » réflexions sur le patrimoine culturel : « Nos chanteurs et danseurs professionnels étaient à leur manière des chamans. Les chamans prient pour que se réalisent les souhaits les plus chers des gens. À cet égard, ils accomplissent une tâche plus noble que les danseurs qui se produisent aujourd’hui sur scène. C’est dramatique, mais il en est ainsi dans notre pays à cette époque ». Kim Geum-hwa, une chamane qui a été nommée détentrice de l’Important bien culturel immatériel n°82 en 1985 pour l’exécution de rituels propitiatoires à l’intention des pêcheurs de la côte ouest (Seohaean Baeyeonsingut ), se souvient d’épisodes particulièrement désagréables : « À l’époque du Mouvement pour la Nouvelle Communauté, on s’acharnait à faire dispara tre les superstitions. Avec toute ma famille, j’ai été tra née au commissariat de police et nous y sommes restés enfermés toute la nuit, puis nous avons dû signer des papiers où nous nous engagions à ne plus recommencer et on nous a libérés. La même scène s’est produite à plusieurs reprises, puis en 1976, on nous a un peu laissés en paix ». Cette même Kim Geum-hwa est aujourd’hui considérée l’une des plus grandes interprètes de l’art traditionnel.

tées pour la dernière fois à la veille même de la Guerre de Corée, avant de dispara tre toutes complètement. S’il est vrai que leur réhabilitation est intervenue peu de temps après, leur classement au patrimoine culturel n’en demeurait pas moins indispensable pour assurer la conservation qu’elles méritent. Voilà déjà cinquante ans, le gouvernement coréen mettait sur pied un dispositif de protection du patrimoine culturel immatériel qui allait faire ses preuves dans la défense et la transmission des traditions culturelles coréennes. Cette initiative péchait cependant par certains côtés. En l’an 2000, devant le comité de l’UNESCO qui se réunissait à Paris pour examiner les candidatures au patrimoine culturel immatériel, Im Don-hui a tenu les propos suivants : « Le dispositif de classement au patrimoine culturel immatériel est parvenu à d’importants résultats en matière de défense des traditions et cultures en évitant leur disparition, mais il a en même temps fait na tre la problématique de la hiérarchie entre les biens culturels. La culture immatérielle peut prendre des formes très différentes selon les régions. Or, si ceux de ses détenteurs qui ont été classés biens culturels bénéficient d’un traitement adéquat, ce n’est pas le cas des autres. Je renvoie donc l’UNESCO à l’expérience qu’a acquise la Corée dans l’adoption de sa politique du patrimoine immatériel, pour adopter à son tour la sienne ». Il est d’ailleurs grand temps de s’atteler à cette tâche.

La défense de la danse des masques nord-coréenne Le folkloriste Lee Du-hyeon a consenti de considérables efforts pour le classement des spectacles de danse des masques nordcoréens. Pour ce faire, il a fait revivre ceux qui étaient représentés à Bongsan et Gangnyeong, ces villes de la province de Hwanghae, ainsi que la danse des lions de Bukcheong, une agglomération de la province du Hamgyeong du Nord, et d’autres danses des masques, à partir des commentaires personnels que lui ont fait des artistes ayant fui au Sud après la Guerre de Corée (1950-53). En Corée du Nord, des danses de ce type auraient été interpré-

3. Une scène du Chilmeoridang Yeongdeunggut de Jeju, un rituel chamanique voué à la déesse du vent de l’ le de Jeju. L’UNESCO l’a inscrit sur sa liste du Patrimoine culturel immatériel de l’Humanité. 4. Le folkloriste Im Dong-gwon (à l’extrême droite) lors d’une sortie éducative sur l’ ­le de Ganghwa, en 1961 (Photo fournie par le Musée national folklorique de Corée)

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Rubrique spéciale 4

En passant du local à l’international, le patrimoine culturel coréen se fait connaître du monde Par le biais de son programme de classement au patrimoine culturel immatériel, l’UNESCO apporte une aide d’urgence à la conservation de cultures traditionnelles aujourd’hui en péril dans le monde entier et il convient d’en examiner les effets concrets dans le cas de la Corée. Song Hye-jin professeur à l’Université féminine de Sookmyung | Ahn Hong-beom, Suh Heun-gang Photographes

Le patrimoine culturel immatériel au XXIe siècle

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l y a encore dix ans, j’étais loin de penser que je jouerais aussi souvent de cette musique. Autrefois, les interventions se limitaient à une ou deux par an, dans le cadre des rituels d’usage, et tout au plus à cinq ou six quand avaient lieu de grandes cérémonies d’État en l’honneur de personnalités ou des représentations exceptionnelles données au Centre national de Gugak. Aujourd’hui, mon emploi du temps est beaucoup plus chargé que je ne l’aurais imaginé ». Cette musique évoquée avec tant de modestie, mais qui est classée au premier rang des biens culturels immatériels coréens les plus importants, se nomme Jongmyo Jeryeak et est jouée lors des cérémonies accomplies en mémoire des ancêtres royaux. Quant à celui qui l’évoque, qui se nomme Choe Chung-ung et a soixante-dix ans, il en est aujourd’hui l’un des plus vieux interprètes. L’instrument à percussion dont il joue s’appelle pyeonjong en coréen et figure parmi les plus importants au sein de sa formation musicale spécifiquement coréenne. Après des études de musique rituelle royale qu’il poursuit jusqu’en 1977 et la nomination au titre de détenteur du Bien culturel immatériel en 1984, il n’a cessé d’œuvrer à la conservation et à la transmission de son art pendant près de trente ans. En outre, il préside aux activités de la société qui s’est fixé pour tâche de conserver cette forme d’art après avoir assuré la relève de son prédécessur décédé à la fin des années quatre-vingt-dix. Ainsi s’éteignait celui qui était le dernier Trésor humain vivant de sa discipline, en faisant de son successeur le premier par son ancienneté et sa connaissance de l’ensemble de la musique rituelle royale. Choe Chung-ung évoque non sans enthousiasme les changements qui se sont produits depuis le classement de la cérémonie aux ancêtres royaux au Registre des chefs-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité de l’UNESCO, lequel allait par la suite être intégré à la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. L’inscription par l’UNESCO sur ce répertoire a fait souffler un vent de nouveauté sur l’art du spectacle traditionnel coréen en révélant au public étranger le savoir-faire de ses interprètes, mais aussi leur constant souci d’adaptation au monde moderne. Il y a fort longtemps que la Corée sait apprécier son patrimoine culturel immatériel à sa juste valeur, comme en atteste la mise en place, dès 1964, d’un cadre juridique destiné à sa protection. Le choix par l’UNESCO de la cérémonie aux ancêtres royaux de Jongmyo et son classement au patrimoine culturel mondial, en 2001, ont cependant conduit à envisager dans une toute nouvelle perspective les traditions culturelles vivantes du pays, ainsi que l’ensemble de sa culture. Six ans auparavant, cette même organisation internationale avait aussi inscrit le Sanctuaire de Jongmyo sur sa Liste du patrimoine mondial. Par la suite, de nombreux arts du spectacle coréens allaient accéder à une notoriété « mondiale » qui allait encourager toujours plus à leur pratique.

Faire conna tre les traditions à un plus large public Le répertoire du Jongmyo Jeryeak rassemble des compositions de musi-

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Choe Chung-ung, joueur de pyeonjong et interprète du Jongmyo Jeryeak, a contribué dans une large mesure à la conservation et à la transmission de la musique des cérémonies royales.


Si les détenteurs de savoir-faire traditionnels jugeaient que le devoir de perpétuter et transmettre ceux-ci faisaient peser sur eux une responsabilité individuelle trop lourde, ils considèrent aujourd’hui, dans une optique plus ouverte sur le monde, qu’ils méritent d’être portés à l’attention du public étranger pour lui révéler leur caractère distinctif, ainsi que les valeurs sur lesquelles ils se fondent.

1. An Suk-seon, virtuose du pansori , interprétant ce chant. 2. Exécution du Yeongsanjae, un rituel bouddhique dit du « Pic au vautour », au Temple de Bongwon, à Séoul.

que instrumentale ancienne, chants et danses appartenant au cérémonial exécuté en l’honneur des ancêtres au sanctuaire royal de Jongmyo, qui abrite les tablettes votives des rois et reines de la dynastie Joseon. Contrairement aux autres formes de musique traditionnelle, il est d’un accès beaucoup moins aisé pour le grand public, qui n’a ainsi guère l’occasion d’y goûter. Si l’importance en est depuis longtemps reconnue sur les plans historique et artistique, comme en a témoigné son classement en tant qu’Important bien culturel immatériel n°1, en 1964, il n’était guère destiné, de par sa nature rituelle et sa composition à l’intention des familles royales de Joseon, à être apprécié ou même entendu par les gens du commun. Il représente donc une forme musicale méconnue du plus grand nombre, malgré ses beautés insoupçonnées. Son inscription sur la liste de l’UNESCO allait entra ner un changement radical à cet égard, en premier lieu, en rendant possible ce qui était impossible, à savoir de faire interpréter sur scène une musique jusqu’alors réservée au cadre privé. Les conservateurs de cet art s’étaient longtemps montrés réticents à de telles représentations, mais la consécration apportée par l’inscription au patrimoine culturel mondial de l’UNESCO allait emporter leur décision. Intitulé «Sons éternels de Jongmyo Jeryeak », cette manifestation grandiose associant pour la première fois des dimensions rituelles et publiques allait se dérouler en 2003, dans la salle de concert du Centre national de Gugak. Elle allait être doublement couronnée de succès pour sa présentation authentique des arts du spectacle traditionnels coréens et pour la création d’une catégorie de spectacle dédiée au genre de la musique rituelle. Les représentations allaient se multiplier par la suite dans d’autres domaines artistiques et donner toujours plus d’activité aux trésors humains vivants qui en sont les interprètes. C’est dans cette optique particulière que la Fondation de Corée pour les Arts du spectacle traditionnel allait apporter son soutien à un ensemble de concerts visant à faire conna tre les arts traditionnels sur le thème de la « Redécouverte de la musique coréenne ». Ils reposaient sur une interprétation novatrice des chefs-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité en les présentant sous forme de « spectacles découvertes » accompagnés d’explications faciles à comprendre pour les mettre à la portée du grand public. Quand leurs organisateurs avaient exprimé le souhait de faire présenter l’ensemble du répertoire traditionnel, ainsi que des morceaux choisis mettant en évidence les sonorités propres aux différents instruments, mais aussi que des chants soient appris aux spectateurs afin qu’ils les reprennent en chœur, les musiciens avaient réagi très vivement, estimant que leur rôle se limitait à jouer et refusant de se prêter à ces simagrées. Néanmoins, ils allaient bien vite apporter leur concours actif à cette entreprise de vulgarisation des arts traditionnels. Dès lors, le répertoire de Jongmyo Jeryeak allait élargir son audience, notamment par le biais de spectacles qui se déroulent régulièrement au Sanctuaire de Jongmyo, alors qu’auparavant, il ne s’y tenait jamais de représentations publiques et qu’il était réservé aux rituels. Il constitue aujourd’hui l’une des curiosités touristiques à ne pas manquer en Corée. De même, toujours plus de manifestations ou fêtes religieuses attirent le public coréen, à l’instar du Yeongsanjae, ce « rituel au Pic du vautour », et des cérémonies 1

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chamaniques du Festival du Dano de Gangneung, entre autres manifestations populaires ou religieuses traditionnelles qui connaissent un regain d’intérêt. Pour les trésors humains vivants auxquels incombe la conservation de la culture traditionnelle coréenne, ce sont autant d’occasions d’exercer leur art.

Quand la nouveauté fait revivre la tradition On ne saurait pour autant en conclure que toutes les formes d’art répertoriées par l’UNESCO retrouvent leurs heures de gloire. La transmission de certaines d’entre elles se heurte parfois à des obstacles, comme c’est le cas des cycles de chant lyrique dits gagok. Kim Yeong-gi, qui possède le titre de trésor humain dans cette discipline, mène un dur combat pour y intéresser le public à l’égal du Jongmyo Jeryeak, de l’opéra traditionnel pansori, du funambulisme jultagi et du Festival du Dano de Gangneung. « Je voudrais savoir si d’autres formes de musique vocale, tout en étant inscrites au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, se trouvent dans une situation analogue à celle du gagok. Il doit exister des traditions de chant dans d’autres pays, alors en regardant comment elles s’y transmettent, nous pourrions peut-être nous en inspirer pour mieux perpétuer et léguer les nôtres. » Ces propos illustrent bien l’important changement qui s’est opéré dans l’état d’esprit des artistes. Si les détenteurs de savoir-faire traditionnels jugeaient que le devoir de conserver et transmettre ceux-ci faisait peser sur eux une responsabilité individuelle trop lourde, ils considèrent aujourd’hui, dans une optique plus ouverte sur le monde, qu’ils méritent d’être portés à l’attention du public étranger pour lui révéler leur caractère distinctif, ainsi que les valeurs sur lesquelles ils se fondent. Il sera intéressant de voir dans quelle mesure ces nouveaux points de vue influeront sur la transmission du gagok. Grâce à l’entrée des biens culturels immatériels coréens au patrimoine mondial, ceux qui travaillaient en silence à la défense de ces traditions n’en ont éprouvé que plus de fierté et de courage. Ces ma tres n’hésitent pas à faire état de leur titre mondial sur leurs cartes de visite et curriculum vitae, ainsi que sur les brochures publicitaires consacrées à leurs spectacles. Ils s’efforcent aussi de mieux sensibiliser le public à la nécessaire transmission de leur art aux générations à venir. Le 15 mars 2012 au soir, à l’occasion du deuxième Sommet sur la sécurité nucléaire qui se déroulait à Séoul, les dirigeants étrangers et les fonctionnaires concernés ont été conviés à la représentation culturelle exceptionnelle qu’accueillait le Palais royal de Gyeongbok dans son Pavillon de Gyeonghoeru, K o r e a n a ı A u t o mn e 2012

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© Park Bo-ha

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© Joo Byoung-soo

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1. Funambulisme au pavillon de Gyeonghoeru du Palais de Gyeongbok. 2. La chanteuse de pansori Yi Ja-ram fait preuve d’une grande créativité et se produit sur de nombreuses scènes coréennes et internationales.

le plus grand en son genre des édifices d’époque Joseon. Après avoir exécuté des acrobaties sur une corde raide, un funambule s’est adressé aux invités en ces termes : « Comme vous avez de la chance de vous trouver ici pour assister à mon spectacle, qui fait partie du patrimoine culturel coréen, mais aussi mondial ! ». L’assistance a accueilli ce témoignage plein de fierté par de vifs applaudissements.

Un pansori de fusion qui a séduit le monde De jeunes créateurs s’attachent aussi à donner une vision nouvelle des arts traditionnels en les réinventant. Après les avoir pratiqués conformément à la tradition, ils se sont engagés dans la voie de l’innovation, comme on peut le constater dans l’art du pansori. La chanteuse Yi Ja-ram s’est initiée à ce genre vocal ancien dès l’âge de cinq ans et y a excellé au point de devenir célèbre. Alors qu’elle étudiait encore la musique traditionnelle à l’Université nationale de Séoul, elle est entrée au Livre Guinness des records mondiaux pour avoir été la plus jeune chanteuse à interpréter la composition de pansori la plus longue qui soit, puisque celle-ci est d’une durée de huit heures. Elle ne s’est pourtant pas arrêtée en si bon chemin et a entrepris d’adapter le pansori aux goûts du public international. Celle qui affirme que « le pansori est d’une telle beauté qu’il serait dommage de le cantonner à son répertoire du siècle dernier, voire d’avant » a interprété intégralement Der gute Mensch von Sezuan (La bonne âme de Sichuan) du dramaturge allemand Bertolt Brecht en l’adaptant au pansori. Pour ce faire, elle a fait appel à une formation musicale traditionnelle, composée d’un soliste et d’un joueur de tambour, mais complétée de plusieurs autres chanteurs et musiciens pour parvenir à un spectacle qui séduise le spectateur par son originalité. C’était bel et bien Der gute Mensch von Sezuan qu’elle interprétait, et pourtant c’étaient les sons du pansori que le public entendait et ce faisant, elle a fait entrevoir cet art selon une nouvelle perspective en le chantant avec la passion qui est la sienne, mais aussi une profonde compréhension de son esthétique spécifique alliant avec subtilité satire, métaphore et humour. Après sa première représentation de 2007, s’est ensuivie une tournée internationale à l’invitation de grandes salles désireuses d’accueillir cette œuvre fusionnelle et débordante d’imagination. Les organisateurs de festivals européens ont aussi cédé à son charme et en 2009, l’artiste a également été invitée à se produire en ouverture du PAMS (Performing Arts Market in Seoul). En 2011, elle a entrepris d’adapter une deuxième œuvre de Brecht, Mère Courage et ses enfants, dont le succès aller dépasser celui de Der gute Menschen von sezuan. Pendant l’année en cours, elle en a donné de nombreuses représentations, en Corée comme à l’étranger. Les organisateurs de spectacles ne peuvent qu’espérer que lui embo tent le pas toujours plus d’artistes talenteux, ouverts sur le monde et pleins d’inventivité dans leur traitement des œuvres du répertoire traditionnel. K o r e a n a ı A u t o mn e 2012

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© LG Art Center

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Rubrique spéciale 5

Des trésors humains ont reconstruit le premier trésor national, la Porte de Sungnyemun La reconstruction de la Porte de Sungnyemun a représenté un énorme chantier qui a fait appel aux plus grands artisans appartenant à différents corps de métier et classés au patrimoine culturel immatériel coréen. Elle a exigé la mise en œuvre de procédés et savoir-faire correspondant à des traditions ancestrales. Lee Kwang-pyo Journaliste et chef du Service gestion et stratégie de Channel A | Suh Heun-gang Photographe

Le patrimoine culturel immatériel au XXIe siècle

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ne fois le fer chauffé à blanc et rendu malléable par les flammes du fourneau, un ouvrier le martèle sur son enclume, puis un autre le trempe dans l’eau froide. Les lieux résonnent des chocs d’objets métalliques entre eux. Ici et là, des ouvriers s’arrêtent un instant et se redressent en épongeant leur visage en sueur. Ces forgerons qui accomplissent leur dur labeur en plein centre d’une capitale moderne y font revivre un passé ancien. À l’aide du marteau et du ciseau, le maçon travaille inlassablement les blocs de granit brut, en projetant des éclats de pierre et en faisant voler de la poussière blanche tout autour de lui. Plus tard, il les empilera et en aplanira les bords. D’une cabane de chantier à l’autre, retentit le bruit sec et aigu des coups qui s’abattent en cadence sur la pierre. Ces blocs permettront d’élever les murailles, dont les élégants toit et avant-toit de bois se pareront des tuiles que fabriquent d’autres ouvriers. Sur les murs en bois du pavillon, les peintres font appara tre des motifs variés aux riches couleurs. Ce chantier n’est autre que celui du Premier Trésor national coréen, la Porte de Sungnyemun, qui s’ajoute aux trois autres que conserve la capitale en son centre depuis la dynastie Joseon (1392-1910). Il a été entrepris suite à l’incendie criminel qui a ravagé ce monument historique le 10 février 2008, dernier des trois jours fériés dont s’accompagnait le Nouvel An lunaire. Lors de ce tragique événement, les deux étages du pavillon en bois qui reposait sur l’arche en pierre allaient être réduits en cendres, mais la reconstruction de l’ensemble permettra bientôt de reconstituer à l’identique cet imposant édifice plusieurs fois centenaire. À la suite de l’incendie, deux années de préparatifs ont été nécessaires avant d’entreprendre le chantier en février 2010, notamment pour le déblaiement du terrain, l’évaluation des dégâts, la récupération des éléments à conserver et le projet architectural. Prévu pour s’achever en décembre 2012, il allait consister à procéder par étapes au démontage de la charpente du pavillon, à la récupération des matériaux réutilisables, à la restauration des murailles, à la construction du pavillon en bois, à la pose de la couverture en tuiles, à la peinture des décors et à l’accrochage du panneau à idéogrammes. Les procédés correspondant à ces différentes opérations ont été mis en œuvre dans le plus grand respect des traditions. Pour ce faire, l’Office du patrimoine culturel a fait aménager une forge sur les lieux même et commandé à POSCO la fourniture de lingots métalliques reproduisant avec précision la teneur en fer en usage sous la dynastie Joseon. C’est à partir de ceux-ci qu’allaient être forgés sur place les pièces et outils indispensables à la restauration. Les ouvriers qui travaillent sur le chantier sont pour la plupart des ma tres artisans représentant différents corps de métier et classés Importants biens culturels immatériels, tels le charpentier de soixante-dix ans Shin Eung-soo, le peintre décorateur de cinquante-sept ans Hong Chang-won, le sculpteur sur pierre de cinquan-

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Le ma tre charpentier Shin Eung-soo dirigeant la restauration de la Porte de Sungnyemun.


1. Le ma tre charpentier Shin Eung-soo contrôle rigoureusement l’exécution du travail. La découpe et la gravure du bois ne sont pas mécanisées, mais réalisées à l’aide d’outils à main traditionnels. 2. C’est le ma tre maçon Yi Jae-sun qui est responsable de la restauration des murailles.

te-six ans Yi Jae-sun et le maçon de soixante-dix ans Yi Eui-sang, ainsi que le couvreur de soixante-deux ans Yi Geun-bok et le tuilier de quatrevingt-trois ans Han Hyeong-jun. Ils sont respectivement détenteurs des Importants biens culturels immatériels n˚ 74, 48, 120, pour les troisième et quatrième, 121 et 91.

Les approvisionnements de bois Dans l’architecture traditionnelle coréenne, le ma tre charpentier assume la responsabilité de toutes les étapes de la construction de l’ossature, à commencer par la sélection sur pièce d’arbres adéquats, le séchage nécessaire de leur bois, le débit en colonnes et poutres et le montage de ces dernières pour réaliser la charpente. Dans ce corps de métier, Shin Eung-soo est un artisan hors pair qui exerce son activité avec une égale passion depuis 1962, année où il a déjà participé à un chantier de restauration de la Porte de Sungnyemun. Dans celui qui va s’achever, le ma tre charpentier a dû opérer le choix 1 décisif des arbres qui fourniraient un bois adapté à la réalisation d’un bâti traditionnel de grande envergure. « Quand je travaille le bois, je pense aux événements historiques », confie l’homme. Pour le bois, il n’y a pas mieux que des pins robustes, bien droits et gros, c’est-à-dire d’un mètre ou plus de diamètre. Toutefois, il n’est pas facile d’en trouver. En architecture traditionnelle, les meilleurs sont les pins rouges de deux ou trois siècles d’âge, comme on en trouve sur les Monts Taebaek entre Yangyang, dans la province de Gangwon, et Uljin dans celle du Gyeongsang du Nord. Celui qui a servi pour le pavillon de Sungnyemun vient des forêts de Samcheok, dans la province de Gangwon, ou d’arbres offerts par des particuliers désireux d’apporter leur contribution à ce chantier historique. La restauration des murailles La restauration des murailles s’est déroulée en parallèle avec la reconstruction de la charpente. L’enceinte d’origine dont était pourvue la capitale de la dynastie Joseon fut rasée en 1907 par l’envahisseur japonais. Dans le cadre du récent chantier de restauration, ont également été reconstruits les tronçons s’étendant à gauche et à droite de part et d’autre de la porte, à savoir sur seize mètres à l’ouest et cinquante-trois à l’est. C’est flanquée de ses murs d’enceinte d’origine que la grande Porte de Sungnyemun retrouve tout son sens en tant qu’ouvrage fortifié et cesse ainsi d’être une construction isolée qui ne mène nulle part. C’est le ma tre maçon Yi Eui-sang qui a dirigé l’élévation des murailles de la forteresse et pour ce faire, il lui a fallu en premier lieu se procurer un granit analogue à celui d’origine par son aspect et sa composition. C’est près de Pocheon, une ville de la province de Gyeonggi, qu’il a trouvé ce matériau. Suite à son extraction, celui-ci a été scindé et taillé à dimension. Plutôt que de les découper en blocs réguliers à la scie mécanique, le ma tre maçon a procédé de manière traditionnelle en y perçant un trou où il a inséré un coin avec lequel diviser la pierre. Il a ensuite aplani la surface des blocs ainsi obtenus en lissant leurs aspérités et en égalisant leurs bords au moyen d’un ciseau issu de la forge du chantier. Suite à ces opérations, les ouvriers ont monté les murs selon le procédé traditionnel d’empilement. Si depuis la fin de la première moitié des années soixante-dix, les maçons coréens font usage d’outils

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La destruction par le feu de la Porte de Sungnyemun est la pire catastrophe qui ait frappé le patrimoine coréen, mais grâce à la passion d’une équipe d’artisans, elle a aussi été l’occasion d’une restauration qui permettra d’autant mieux de le faire passer à la postérité.


1. Les outils traditionnels sont régulièrement affûtés à la forge qui a été aménagée sur le chantier. 2. 3. Le ma tre tuilier Yi Geun-bok est chargé de la couverture, qui se compose ici de 22 000 tuiles. 4. Toutes les tuiles ont été façonnées à la main et cuites au four traditionnel.

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et d’équipements modernes, y compris pour la coupe et la taille des pierres destinées à des constructions traditionnelles, ils ne l’ont pas fait dans le cas présent. À la scie moderne et à son diamant fort et tranchant, souvent de fabrication industrielle, s’oppose la lame moins acérée, et beaucoup plus sujette à l’usure, de celle de type traditionnel. Son affûtage fréquent exige donc la présence permanente en forge de deux ou trois ouvriers. Ceci explique que le travail de la pierre ait représenté, aussi bien en temps qu’en effort, deux fois plus que ceux qu’il a exigés sur tous les autres chantiers réalisés à ce jour, en dépit de quoi les maçons se sont bien volontiers prêtés à ces manières de faire traditionnelles. « Les outils d’aujourd’hui étant durs et tranchants, la pierre finit par être très coupante en surface, par endroits. En revanche, les outils traditionnels donnent une surface plus lisse, légèrement bombée, qui procure un aspect plus humain. Même si le travail est plus long et plus difficile, on s’y fait », en conclut Yi Euisang.

La fabrication et la pose des tuiles À la réalisation de la charpente a succédé celle de la toiture, qu’a entreprise en premier lieu le ma tre tuilier Han Hyeong-jun. Au mois d’octobre 2011, dans le but de produire les tuiles destinées à la Porte de Sungnyemun selon le procédé de cuisson en usage sous la dynastie Joseon, cet artisan a construit trois fours de type traditionnel sur le campus de l’Université nationale du patrimoine culturel coréen qui se trouve à Buyeo, une ville de la province du Chungcheong du Sud. Han Hyeong-jun a beau s’être consacré à la fabrication des tuiles traditionnelles pendant plus de soixante-dix ans, il affirme que ce chantier a beaucoup représenté pour lui à titre personnel. Et de confier, tout en alimentant son four avant la cuisson : « Je pensais que l’État choisirait des tuiles fabriquées en série, alors vous n’imaginez pas mon bonheur de faire des tuiles traditionnelles pour ce chantier ». Tandis qu’il parle, de joie, il a les larmes aux yeux. La première moitié du XXe siècle a vu la disparition progressive du four à tuiles de type traditionnel. À l’époque où elle a brûlé, la Porte de Sungnyemun avait une couverture de tuiles industrielles. Or, celles qui proviennent de l’artisanat s’avèrent plus solides en pareil cas, en raison d’une plus faible densité en micropores de surface qui leur confère une meilleure résistance aux variations de température. Par leur poids inférieur de vingt à trente pour cent à celui des tuiles produites en série comme à tous autres égards, elles sont mieux adaptées à l’usage sur des constructions traditionnelles en bois. Après les avoir façonnées une à une à la main, le tuilier les fait cuire trois jours au four. Tandis que dans l’industrie, les pièces issues de la cuisson à gaz présentent un aspect noirci qui produit un effet peu naturel, celles qui sortent du four à bois ont une légère teinte argentée qu’elles acquièrent tout naturellement en en cuisant. À la fin du mois de juin dernier, le ma tre couvreur Yi Geun-bok a dirigé les travaux de pose des vingtdeux mille tuiles du toit de la Porte de Sungnyemun. Cette opération a d’abord consisté à placer à intervalles réguliers des pièces de bois creusées d’une fine encoche et dites jeoksim en coréen, puis à recouvrir celles-ci d’une couche d’argile avant d’y incruster les tuiles. En vue d’accro tre la solidité de la construction, 3

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1. Hong Chang-won, un ma tre de la peinture dite dancheong , réalise l’ornementation des parties en bois. 2. La Porte de Sungnyemun avant l’incendie de 2008. 3. Le nouveau panneau de la Porte de Sungnyemun.

cette couche sous-jacente avait été mêlée à de la chaux vive, laquelle imperméabilise le bois et assure une protection contre les termites. Yi Geun-bok souligne à ce propos que la durée de vie de la chaux vive dépasse le millénaire, alors que celle du béton n’est que d’un siècle. Pour poser soigneusement les tuiles sur la couche d’argile, les ouvriers doivent sans cesse se déplacer entre l’avant-toit et le fa te. Par ailleurs, comme l’explique Yi Geun-bok, pour prendre en compte les risques sismiques et éviter toute chute de tuiles dans cette éventualité, ils doivent fixer celles-ci aux poutres de la charpente à l’aide de clous en fer forgé et de fil de cuivre. Après avoir couvert l’ensemble du toit à l’aide des tuiles concaves, ils ont colmaté à l’argile les intervalles qui séparent leurs bords et y ont intercalé les tuiles convexes.

Des décors peints aux couleurs et motifs délicats Ultime étape des travaux, la peinture sur bois, qui concerne surtout les plafonds, colonnes et murs, met en œuvre des couleurs vives et des décors complexes. Outre sa contribution à l’aspect grandiose du bâtiment, cette peinture ornementale dite dancheong et caractérisée par les couleurs primaires bleue, rouge et jaune associées au blanc et au noir, a pour objectif fonctionnel de protéger le bois des intempéries. Sous la direction du ma tre artisan Hong Chang-won, une équipe de spécialistes de cet art réalise actuellement la décoration de l’intérieur du pavillon et il est prévu que ces travaux, comme l’ensemble de la peinture, y compris sur la face extérieure des murs, prennent fin au mois d’octobre et l’exécution de cette étape indique que le chantier est près de s’achever. Hong Chang-won possède à son actif une carrière de quarante-trois années qui lui a permis d’intervenir sur de nombreux chantiers de restauration de grands temples bouddhiques disséminés dans tout le pays et d’importants édifices de Séoul, tels Geun­jeongjeon, Myeongjeongjeon et Junghwajeon, qui sont respectivement les grands pavillons des palais de Gyeongbok, Changgyeong et Deoksu. Dénominateur commun des architectures traditionnelles coréenne, chinoise et japonaise, l’art du dancheong est, aux yeux de Hong Chang-won, plus gracieux en Corée qu’en Chine ou au Japon, où il prend les noms respectifs de danqing et dansei, par ses couleurs plus vives et légères, ainsi que par ses motifs plus variés et complexes. Sur le chantier de la Porte de Sungnyemun, les artisans doivent donc aussi s’attacher à restituer les teintes et nuances les plus en vogue à l’époque de sa construction, dans les premiers temps de la dynastie Joseon. Le chromatisme de cette peinture ornementale est le fruit des évolutions qu’a connues le pays. Aux somptueuses couleurs éclatantes, à dominante rouge, des royaumes de Goguryeo et Goryeo, le vert, décliné en différentes nuances, a pris le pas sur le rouge à l’époque Joseon, qui renonçait aux splendeurs passées pour sacrifier aux impératifs de la modernité et au rigorisme confucéen d’alors. À la fin de la première moitié de cette dynastie, le rouge allait toutefois faire son retour, et dans ses derniers temps, l’éclat des couleurs fut à nouveau privilégié. Sur la Porte de Sungnyemun, les peintures réalisées en 1988, qui furent les dernières avant l’incendie, présentaient des motifs caractéristiques des premiers temps de Joseon, mais des couleurs correspondant à la dernière époque de cette dynastie. Pour le présent chantier, Hong Chang-won a opté pour un usage modéré du rouge, au profit de nuances de vert qui donnent à l’édifice un aspect général à l’élégance discrète. La destruction par le feu de la Porte de Sungnyemun est la pire catastrophe qui ait frappé le patrimoine coréen, mais grâce à la passion d’une équipe d’artisans, elle a aussi été l’occasion d’une restauration qui permettra d’autant mieux de le faire passer à la postérité. C’est là que réside toute l’importance de cette grande œuvre de restauration. K o r e a n a ı A u t o mn e 2012

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Rubrique spéciale 6

Quelles traditions culinaires perpétuer et comment ? Que faut-il conserver de la culture traditionnelle pour la transmettre en héritage ? Par quels moyens est-ce possible ? S’agissant de cuisine, cela relève encore plus d’une gageure. Ye Jong-suk Chroniqueuse culinaire et professeur de marketing à l’Université Hanyang

Le patrimoine culturel immatériel au XXIe siècle © Institute of Korean Royal Cuisine

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oute tradition est vouée au changement, particulièrement dans l’art culinaire, qui est des plus sensibles aux évolutions que conna t un pays dans le domaine économique et à l’essor des réseaux d’approvisionnement alimentaire. De par sa situation à l’extrémité ouest du continent asiatique, la péninsule coréenne a connu de multiples guerres et invasions qui ont contraint son peuple à faire preuve d’imagination pour manger à sa faim en bousculant les traditions culinaires préexistantes pour en faire appara tre d’autres.

Fluctuations de la consommation de viande en Corée En Corée, la place de la viande dans l’alimentation montre bien comment est née et a évolué la tradition. La population y descendrait de groupes de nomades qui parcouraient les grandes plaines eurasiatiques. Il s’agissait notamment des Tungus Mongols, qui se déplacèrent toujours plus vers l’est et pratiquèrent certaines formes d’agriculture dans la province du Hubei, en Chine du Nord. Ils poursuivirent ensuite leur périple jusqu’à la Mandchourie du Sud qu’ils peuplèrent sous le nom de Dongyi, c’est-à-dire les Barbares de l’Est, aussi connus sous le nom de Maek, dont descendent directement les Coréens d’aujourd’hui. Par comparaison avec les premières sociétés agricoles de la Chine du Nord, ils vivaient davantage de l’élevage et acquérirent ainsi des habitudes alimentaires basées sur la viande. Leurs maekjeok, ces brochettes de viande de l’ancien temps, auraient ainsi donné naissance à l’actuel bulgogi, une grillade de bœuf très appréciée des Coréens. L’augmentation des rendements agricoles et l’introduction du bouddhisme allaient conduire à l’abandon progressif de cette alimentation d’origine nomade et au recul correspondant de l’importance qu’y avait la viande. La consommation de celle-ci sera même proscrite quand le bouddhisme deviendra religion d’État, à la fin du quatrième siècle, sans pour autant dispara tre tout à fait, mais en figeant les pratiques culinaires qui lui étaient liées. Dans les derniers temps du royaume de Goryeo (918-1392), les invasions mongoles allaient la faire revenir sur les tables coréennes. Comme l’envahisseur avait coutume de prélever son tribut de bétail mais que l’élevage n’était plus pratiqué en Corée, il entreprit à cette fin de créer des pâturages sur l’ le de Jeju et relança ainsi la consommation de viande, dont la reprise s’amorça à la fin du royaume de Goryeo, après des siècles d’interdiction. Celle de bœuf allait plus tard occuper une place de choix dans l’alimentation coréenne. Sous la dynastie Joseon (1392-1910), le gouvernement décréta l’abattage des bovins illégal à plusieurs reprises et il créa un office chargé d’en contrôler la conformité aux règlements, mais ces interventions ne furent pas suivies d’effet et le bœuf s’imposa toujours dans les goûts alimentaires. En devenant un mets de prédilection, cette viande évinça celle de porc, que des traités du XIXe siècle jugèrent mauvais pour la santé et dont les praticiens de la médecine traditionnelle déconseillèrent la consommation. Les Coréens se gardèrent donc longtemps d’en manger, jusqu’à ce que la modernisation entra ne un changement radical de leurs habitudes. Dans les années soixante-dix, l’État allait mener une politique dynamique de soutien à la production porcine, dont l’offre allait dès lors exploser, au point que la consommation en est aujourd’hui dix fois supérieure au niveau qui était le sien il y a trente ans. Pour s’en persuader, il n’est que de voir le succès que remporte aujourd’hui une nouvelle préparation de tranches de lard grillées.

2 1. Reconstitution d’un repas de cour de l’époque Joseon. 2. Le gujeolpan , plateau des neuf délices. Dans ses neuf compartiments, il renferme des légumes et morceaux de viande variés que l’on consommera après les avoir enveloppés dans les fines galettes disposées au centre.

Histoire du kimchi Avec le temps, les traditions culinaires n’ont cessé d’évoluer en Corée, notamment par les modifications qui sont intervenues dans la composition de certains plats qui se transmettaient de génération en génération. Spécialité culinaire coréenne la plus connue du monde, le kimchi illustre parfaitement ce phénomène. Il est d’une consommation très ancienne, puisque son apparition remonte à l’époque des Trois Royaumes (57 av. J.-C.-668). S’il n’en existe pas moins de deux cents variantes différentes, la plus appréciée, de nos jours, n’est vieille que d’un siècle et se compose de chou chinois et piment rouge, Sous les Trois Royaumes, le terme kimchi désignait la plupart du temps un condiment qui se compoK o r e a n a ı A u t o mn e 2012

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1. Le ragoût royal sinseollo est également appelé yeolguja tang , ce qui signifie « ragoût agréable à la bouche ». 2. Les anciens d nent ensemble, à l’occasion d’une réunion familiale consacrée à la cérémonie aux ancêtres, chez le chef du clan, à Gyeongju.

sait exclusivement de radis noir, d’aubergine ou de poireau salés. Sous le royaume de Silla Unifié (668-935), les sujets de Goryeo y ajoutèrent des légumes divers tels que concombre, ciboulette ou racine de bambou. Dès le début du dix-huitième siècle, piment et fruits de mer fermentés allaient faire leur apparition, ainsi que le chou chinois, à la fin du siècle suivant, pour donner au kimchi la forme que l’on en conna t aujourd’hui. 1

Un menu complet à la coréenne Les traditions culinaires connaissent parfois de brusques changements, comme en Corée, où on hésite à se prononcer sur leur plus ou moins grande authenticité pour décider de les conserver ou non. Il faut savoir en outre que les premiers livres de cuisine n’y datent que de la fin de la dynastie Joseon et les traités de cuisine de cour, du XVIIIe siècle, voire plus tard. Et pourtant, la cuisine coréenne n’a cessé de changer pendant cette période assez brève. Tel est le cas du yeolguja-tang, qui figure parmi les plus grands plats de la cuisine de cour et dont la composition s’est fortement modifiée en cent ans, après la parution en 1795 d’un texte qui en faisait mention. La cuisine de cour, un temps réservée à la table des rois et aujourd’hui classée au patrimoine culturel immatériel, se perpétua dans les couches populaires après la chute de la dynastie Joseon survenue au début du siècle dernier. Quant au hanjeongsik, qui est un menu complet d’origine aristocratique, il est aujourd’hui assimilé à la cuisine familiale et n’a plus grand-chose à voir avec les mets que consommaient les nobles de jadis. En Corée, on avait naguère coutume de dresser la table pour une seule personne, mais les choses allaient changer au tournant du XIXe siècle, qui vit s’amorcer le déclin de la dynastie Joseon. Dans certains restaurants de la capitale, on se mit à servir de la cuisine de cour sous forme d’une grande quantité de mets qui prenaient place sur des tables de grandes dimensions pouvant accueillir plusieurs personnes. À l’heure actuelle, bien des établissements s’occidentalisent en proposant des menus composés de plusieurs plats successifs faisant usage de nouveaux ingrédients. Nombre d’entre eux, de même que les préparations qui y font appel, sont des menus coréens, comme cela est le cas du broccoli, du céleri ou du poivron, et pour ce qui est des plats, du budae jjigae, ce ragoût de saucisses piquant qui a un grand succès, ou les côtelettes à la mode de LA, d’origine plus récente encore. Dans le secteur de la restauration, la « mondialisation de la cuisine coréenne » est un sujet d’actualité car pour être couronnée de succès, elle suppose une certaine adaptation aux goûts des autres pays, ce qui peut entra ner la perte des traditions. Un vieil adage dit en Corée que l’on ne peut créer qu’à partir de l’existant, alors que faut-il conserver de la culture traditionnelle pour la transmettre en héritage et par quels moyens est-ce possible ? S’agissant de cuisine, cela relève encore plus d’une gageure.

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La cuisine de cour, un temps réservée à la table des rois et aujourd’hui classée au patrimoine culturel immatériel, se perpétua dans les couches populaires après la chute de la dynastie Joseon survenue au début du siècle dernier. Quant au hanjeongsik , qui est un menu complet en Corée, il est aujourd’hui assimilé à la cuisine familiale et n’a plus grand-chose à voir avec les mets que consommaient les nobles de jadis.

2 © Lee Dong-chun


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July 2012 East Asia Builds Its Talent Arsenal

April 2012 Reading The Cards in Northeast Asian Debt

January 2012 Asian IT at a Crossroads: Where is it headed?

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October 2011 Aging Asia & the Silver Industry

July 2011 Building Bridges for Future Growth

April 2011 China Rising and the Future of Northeast Asia

January 2011 Tensions Rise, Unification Hopes Remain

October 2010 The Emergence of G20 and Korea’s Role


DossierS

Les défis de l’Exposition Yeosu 2012 L’Exposition internationale qui se tenait cette année en Corée était la deuxième du genre à se dérouler sur son sol, la première ayant eu lieu à Daejeon en 1993. C’est une petite agglomération côtière de la province du Jeolla du Sud, Yeosu, qui l’a cette fois accueillie du 12 mai au 12 août derniers et cent six pays sont venus y présenter leurs projets écologiques en matière d’industries de la mer. Yang Sun-hee Éditorialiste au JoongAng Ilbo

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n Corée, tout le monde ne conna t pas Yeosu, que ce soit de nom ou pour y être allé. Et pour cause, car cette petite ville côtière d’à peine trois cent mille âmes se situe sur un lointain bout de terre en forme d’ailes de papillon, à la pointe méridionale de la péninsule. Elle n’en possède pas moins de l’intérêt, notamment sur le plan historique, par les événements mémorables qui ont eu lieu au large de ses côtes. De 1592 à 1598, l’amiral Yi Sun-sin repoussa la flotte japonaise de Hideyoshi pendant les pires invasions qu’eut à subir la dynastie Joseon (1392-1910). De cette époque, on conserve aujourd’hui encore une cale de radoub où étaient remis en état les célèbres « bateaux-tortues », ces cuirassés de la flotte de l’amiral Yi, et le Jinnamgwan, un pavillon qui accueillait le poste de commandement de la garnison du Sud. En Corée, le littoral du sud est particulièrement réputé pour ses beaux paysages aux côtes échancrées et festonnées d’innombrables les qui émergent de l’eau çà et là. Sur celle de Geumo, qui abritait une réserve royale de cerfs sous la dynastie Joseon et dont l’accès était donc interdit aux riverains, la Ville de Yeosu a créé voilà peu un nouveau sentier de randonnée qui a fait parler de lui. Long de 8 km et nommé Byeoranggil, c’est-à-dire la piste des falaises, il offre un magnifique parcours sur tout le pourtour accidenté de l’ le. Sur ce circuit exceptionnel et désormais célèbre, le randonneur chemine dans le vent qui souffle en bourrasques de l’océan, le long de pans rocheux plongeant dans le vide, tout en embrassant du regard l’un des paysages les plus spectaculaires du Parc National Maritime de Dadohae (Mer des nombreuses les).

Le monde de l’eau Quand a approché l’heure de l’Exposition internationale pour Yeosu, les médias en ont fait leur une. Depuis la première des expositions universelles,

La Galerie numérique de l’Exposition deYeosu. Un écran LED de très grandes dimensions surplombant l’allée principale du Pavillon international évoquait plusieurs aspects de la vie marine.

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qui eut lieu à Londres en 1851 et permit au public de découvrir la machine à vapeur, jamais cette manifestation n’avait eu pour hôte ville aussi petite. Celle de Yeosu se singularisait aussi par le choix de son thème : « Un océan et une côte vivants ». Par rapport aux précédentes éditions, qui se voulaient la vitrine des sciences et technologies de pointe de leurs participants, la dernière en date se démarquait quelque peu par le message qu’elle véhiculait sur l’importance des océans, qui occupent 70 % de la surface du globe et dont les populations côtières tirent leur subsistance dans le respect du milieu naturel. Parce qu’ils constituent à la fois des voies de communication, des lieux de vie et de précieuses réserves de ressources pour l’humanité, il est impératif d’assurer leur conservation. Dans cet esprit, l’Exposition de Yeosu invitait les visiteurs à une réflexion approfondie sur le rôle de l’océan dans la survie de l’humanité à l’heure où des voix s’élèvent ici et là dans le monde pour nous alerter sur la gravité de la pollution marine. En outre, l’Exposition avait ceci de remarquable que ses salles et pavillons

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1. Avec ses deux orgues de béton, le Sky Tower s’est fait symbole de l’Exposition de Yeosu. 2. Le dôme du Pavillon de Corée était équipé d’un écran sur lequel étaient projetées de merveilleuses images en 3D.

se situaient tout au bord de l’eau. Leur construction par des entreprises de la région a exigé un chantier de deux ans et demi et l’assèchement de près de vingtcinq hectares de terrain situés non loin du nouveau port de Yeosu, ce qui représentait moins d’un quart du site de l’Exposition qui s’est déroulée à Shanghai en 2010. Cet emplacement aux dimensions assez réduites permettait en revanche aux visiteurs de voir à tout moment la mer, quel que soit l’endroit où ils se trouvaient. Il donnait même l’impression de s’étendre Arts e t cu l tu re d e Co ré e


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jusqu’à cette immensité bleue et ses myriades de petites ou grandes les. Le port tout proche accueillait les bateaux de plaisance et d’exploration scientifique de nombreux pays, aux côtés des ferry-boats qui reliaient le parc d’exposition aux les voisines. Si l’on ajoute à cela les installations destinées au personnel telles que logements et parkings en plein air, l’Exposition occupait une superficie totale de deux cent soixante et onze hectares, soit dix fois plus que les emplacements réservés aux exposants. Les visiteurs arrivés à la gare de Yeosu par le train à grande vitesse KTX se rendaient aussitôt à l’Exposition le temps d’une courte marche et y découvraient à l’entrée les orgues de béton de l’imposante Sky Tower construite près d’un bassin de dessalement. À heure fixe, ces instruments émettaient automatiquement leurs puissantes sonorités évoquant la sirène d’un bateau, mais dans l’intervalle, le public était aussi autorisé à en jouer. Il pouvait également déguster l’eau issue des installations de dessalement. Lorsqu’ils pénétraient sur le site, les visiteurs ne pouvaient que constater K o r e a n a ı A u t o mn e 2012

à quel point les constructions étaient intégrées à leur cadre. En levant les yeux, ils voyaient s’afficher sur un écran à cristaux liquides qui surplombaient l’allée du Pavillon international sur toute sa longueur, soit 218 mètres, des films montrant des baleines et autres espèces marines en vraie grandeur. Ils avaient ainsi l’impression d’être entourés d’eau en tous sens. Le Pavillon thématique se situait sur une le artificielle qui avait la forme d’une baleine. Plus loin, le Big-O dressait sur l’eau son podium géant destiné aux concerts de K-pop et autres spectacles variés. Ses rideaux semblaient faits de murs d’eau entourant l’écran et ses images que mettaient en valeur les effets spéciaux créés par des brumisateurs. Voie de communication et lieu de vie pour les hommes, l’océan se faisait aussi

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1. Au Pavillon des robots marins de DSME, le poisson robot Firo nageait dans un aquarium. 2. Le Pavillon de la Norvège entra nait les visiteurs dans un voyage virtuel au pays des Vikings.

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À n’en pas douter, cette manifestation aura eu pour résultat le plus important la Déclaration de Yeosu, qui se conforme fidèlement à l’esprit de l’exposition en exhortant la communauté internationale à se mobiliser contre les risques posés par la pollution marine et une pratique irresponsable de la pêche. lieu de culture, d’inspiration et de détente à Yeosu.

Cent six nations représentées L’Exposition de Yeosu a attiré la participation de cent six pays du monde. Tous les jours, le Comité d’organisation avait prévu au programme des festivités des spectacles où se produisaient des artistes de pays différents afin de favoriser le dialogue culturel entre visiteurs et exposants. Dans tous les pavillons des pays, un même message était mis en évidence : « Coexistence de l’homme avec l’océan : conna tre et protéger l’environnement. » Le Pavillon coréen comportait une première salle où des images s’affichaient sur trois des murs et une seconde à l’écran sphérique. Elles permettaient respectivement de découvrir le littoral péninsulaire coréen et ses habitants, d’une part, et d’autre part, l’industrie coréenne de la mer, notamment dans le domaine du dessalement, ainsi que l’exploitation des ressources énergétiques marines et des produits destinés à l’exportation. Quant au Pavillon américain, il était placé sous le signe du chiffre cinq, puisque ce sont moins de 5% des océans qu’ont explorés les hommes à ce jour et qu’il en va de leur avenir d’en découvrir et conna tre la totalité. Le Pavillon russe mettait l’accent sur la mise en valeur des terres arctiques, notamment par leur exploration, tandis que le Pavillon des Émirats Arabes Unis faisait l’unanimité en attirant l’attention sur la pollution par les déchets de matière plastique et les risques qui en découlent. Les pavillons avaient recouru à des moyens différents pour mettre en exergue un thème ou un message particuliers, les uns sur des écrans géants aux images numériques saisissantes, et d’autres par le biais de spectacles et mani-

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festations se déroulant sur scène. Le Pavillon du climat et de l’environnement, qui s’est taillé un franc succès, faisait circuler les visiteurs dans une zone froide représentant l’Arctique et ses températures fortement négatives. Dès qu’elles arrachaient un cri de douleur à l’un d’eux, des animateurs déguisés en ours polaires les prenaient gentiment dans leurs bras, et à leur sortie de la salle, les visiteurs avaient les cheveux recouverts de givre. Enfin, le Pavillon des technologies et industries de la mer présentait les différents procédés de fabrication de matières textiles ou plastiques au moyen d’algues en l’illustrant par des vidéos et démonstrations. L’Exposition internationale de Yeosu a suscité un grand intérêt parmi les médias étrangers. Dans son édition du 16 mai dernier, le journal Le Monde lui consacrait ainsi un article intitulé « Joyau de la Corée du Sud, Jeolla brille à nouveau », dans laquelle il évoquait en outre les beautés du littoral sud. La cha ne CNN a quant à elle classé cette manifestation parmi les plus intéressantes de l’année 2012.

Bilan et perspectives d’avenir Au terme de l’Exposition de Yeosu, il s’avère que celle-ci n’a pas eu le succès escompté. Cela est bien Arts e t cu l tu re d e Co ré e


sûr dû pour partie au choix d’une petite ville située loin de Séoul, mais aussi à la promotion insuffisante de cette manifestation par son comité organisateur, en dépit de tous les efforts consacrés à la construction d’installations. Alors que la moitié de la durée prévue s’était déjà écoulée, sa fréquentation quotidienne n’atteignait que cinquante mille visiteurs, au lieu des dix millions et plus prévus par les organisateurs. Les résultats atteints sont donc loin d’être à la hauteur des attentes, y compris par la venue des touristes chinois, qui ont été beaucoup moins nombreux que prévu à faire le voyage. Au regard d’un investissement chiffré à douze mille milliards de wons, soit environ dix milliards de dollars, le bilan de cette manifestation est donc globalement décevant. Sur cette mise de fonds, il faut toutefois souligner que près de dix mille milliards sont allés à la réalisation d’infrastructures de transport desservant cette région. Le nouveau Pont Yi Sun-sin, long de 8,5 km, met ainsi Yeosu à dix minutes à peine de Gwangyang, la ville des aciéries de POSCO, en franchissant la baie qui les sépare. En outre, la conception et la réalisation du projet d’exposition ont permis la création d’environ soixante-dix-neuf mille emplois et d’une activité économique qui devrait générer douze millliards de wons de recettes et 5,7 mille milliards de wons de valeur ajoutée. En vue d’éviter les embouteillages tout au long de l’Exposition, la municipalité a fait aménager des parcs de stationnement situés à l’écart du site en mettant à la disposition des visiteurs des navettes gratuites pour les y conduire ou

pour aller au centre-ville. L’investissement correspondant, qui s’est monté à 11,5 milliards de wons, a atteint ses objectifs puisqu’aucun bouchon n’a été à déplorer. « L’Expo nous a donné confiance en nous-mêmes en prouvant qu’une petite ville pouvait aussi accueillir une manifestation internationale d’une telle envergure, ce qui nous a donné l’exceptionnelle occasion de faire conna tre notre ville », déclarait Kim Chung-seok, le maire de Yeosu. À n’en pas douter, cette manifestation aura eu pour résultats les plus importants la Déclaration et le Projet dits de Yeosu. La première exhorte tous les pays à mobiliser leurs efforts face aux risques posés par la pollution marine et les pratiques de pêche irresponsables. Le second met quant à lui l’accent sur une indispensable coopération internationale pour promouvoir la recherche maritime dans les pays peu développés, le comité organisateur projetant à cet effet de faire don de dix milliards de wons issus des recettes engrangées lors de l’Exposition.

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chronique artistique

L’évolution pleine de créativité du hanok L’exposition intitulée « Le hanok contemporain », que proposait le Musée Clayarch de Gimhae à l’occasion du sixième anniversaire de sa création, mettait en lumière les multiples usages auxquels se prête la maison traditionnelle coréenne dite hanok dans sa version actualisée. Song In-ho Professeur au Département d’architecture et directeur de l’Institut d’études sur Séoul de l’Université municipale de Séoul I Photographie. Musée Clayarch Gimhae

1. « Dimension totale— Tour », une œuvre d’installation de Baek Seung-ho qui évoquait les toits de hanok . 2. Maquette du bâtiment principal du « Hanok de Seodaemun » de Cho Jung-goo, présentée dans l’entrée de la salle d’exposition. 1


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our apprécier plus amplement « Le hanok contemporain » qui a eu lieu du 24 mars au 26 août derniers au Musée Clayarch de Gimhae, revenons un instant sur les qualités et beautés du hanok dans cet article en quatre parties qui évoque les évolutions qu’a subies la maison traditionnelle coréenne.

Les particularités architecturales du hanok En premier lieu, le hanok réalise dans sa conception un équilibre parfait entre l’ossature et l’enveloppe extérieure. Pour réaliser la première, les artisans élèvent successivement les piliers et les poutres de la charpente, dont ils assureront la stabilité à l’aide d’équerres, de blocs porteurs et de supports, puis ils posent les pannes qui soutiendront les chevrons du comble. Le hanok doit son

exceptionnelle solidité à l’épaisseur de ces éléments structurels, ainsi qu’au grand usage de terre qui y est fait. La portée des piliers de soutènement, mesurée en kan, détermine l’aspect général de l’ossature, l’aménagement intérieur et la forme du toit. Par ailleurs, il convient de noter le caractère organique de la disposition des différents espaces constitutifs du hanok, à savoir la chambre à ondol, c’est-à-dire à chauffage par le sol, le maru, qui est une pièce avec plancher ouverte sur l’extérieur, la cuisine et la cour. La chambre à ondol et le maru créent un contraste puisque la première est un lieu fermé par des murs et des portes coulissantes en papier amidonné qui favorisent l’intimité, tandis que le maru, ouvert sur le monde extérieur de la cour, est pourvu d’une charpente à chevrons en bois laissée à nu et de murs en terre. C’est

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1. Intérieur de la salle où avait lieu l’exposition « Évolution critique du hanok ». 2. « Gongpo et chevrons métalliques », de Kim Jong-heon. Les gongpo sont des supports en bois placés au sommet des piliers pour soutenir l’ossature du toit. 3. Maquette du « Lagung », un hanok hôtelier de Cho Jung-goo

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autour de ces deux espaces que s’organise un mode de vie à même le sol où on dort, lit, mange et s’assied pour contempler la cour, adossé au rebord de la fenêtre. Quant à la cuisine, elle est dénivelée vers le bas par rapport au reste de l’édifice, repose sur des fondations en pierre et est surmontée d’un grenier. Les différents lieux de vie du hanok se répartissent de manière organique autour de la cour située en leur centre. Exclusivement composé de matériaux naturels, le hanok est aussi écologique. Outre le bois, qui y est omniprésent, la terre, la pierre, le papier et le fer y sont présents et leur emploi tire parti de leurs propriétés respectives. Sur les éléments structurels, les surfaces peuvent être laissées telles quelles ou subir une délicate finition selon les fonctions correspondantes, qui se différencient ainsi de façon bien visible. Il faut enfin savoir que la réalisation du hanok est entièrement confiée à des ma tres artisans. Si elle se conforme de manière globale aux styles en usage, elle peut autoriser une certaine souplesse à un niveau plus concret. En partant d’un certain nombre de principes de base, elle associe la mise en œuvre des différents savoirfaire artisanaux des charpentiers, maçons et couvreurs. En ce sens, elle représente une sorte de meuble de grandes dimensions.

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Le contexte de l’exposition En ce XXIe siècle, le hanok est soumis à des évolutions et expériences dans les quatre domaines déjà évoqués de l’ossature, de l’espace, des matériaux et des techniques. Ainsi, la terre se fait moins présente, à la faveur de la technique de fa tage à sec, qui assure tout à la fois isolation thermique et étanchéité. L’intérieur allie à parts égales confort et fonctionnalité grâce au chauffage à eau chaude par le sol et à la climatisation. Tout en conservant les avantages de sa conception écologique, la maison se dote de plus en plus souvent d’éléments nouveaux tels que les pièces de bois préfabriquées, les plaques de verre ou le bois prédécoupé à la machine qui allègent le coût du chantier. L’actualisation du hanok peut procéder par création architecturale ou par reconstitution de maisons d’autrefois. Les pouvoirs publics font effectuer des études visant à réaliser des innovations techniques dans la construction et des réductions de coût, le financement de cette recherche émanant du Ministère du Territoire national, des Transports et des Affaires maritimes. Le Ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme apporte aussi un appui à différentes actions de promotion du hanok. En 2008, une première exposition de hanok a eu lieu à l’étranger avec le soutien du Cré-

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dit national de Corée, suivie en 2011 de la remise du premier prix annuel d’architecture du hanok par le Centre national du hanok et cette année, de celle du premier Concours de photo de hanok. L’exposition « Le hanok contemporain » s’inscrivait dans cette démarche évolutive. Spécialisé dans l’architecture et la céramique, le Musée Clayarch de Gimhae avait conçu cette manifestation pour rassembler les œuvres de quatre importants architectes auteurs de projets urbanistiques originaux faisant appel au hanok , d’un artiste d’installation et d’un photographe. Comme l’indiquait son titre, cette exposition mettait l’accent sur l’inventivité apportée à l’architecture du hanok dans l’optique de son adaptation à l’époque contemporaine, plutôt que sur son repli sur une forme figée appartenant au passé. Les hanok qu’elle présentait n’étaient donc pas de type traditionnel, mais résultaient d’une création. Leurs concepteurs les avaient pris pour point de départ et en interprétant le site, avaient organisé l’espace et redessiné les lignes avec créativité. Il a déjà

été dit dans cet article que dans le hanok , les plans et profils, comme l’intérieur et l’extérieur, sont plus intimement liés que dans aucun autre type de construction. Par exemple, si on agrandit une pièce de huit ja (un ja est égal à environ trente centimètres) pour qu’elle en mesure douze, il faudra aussi modifier en conséquence la section des piliers et les dimensions de la charpente, ce qui aura aussi une incidence sur les proportions en hauteur. Dans les constructions en forme de « ㄱ » ou de « ㄷ », il faudra aussi prendre en compte les dimensions des coins. À l’aide de maquettes, panneaux, photos de hanok et œuvres d’installation, le visiteur avait l’occasion d’examiner ces maisons de plus près et avec plus de précision, non plus en tant que concepts architecturaux mais sous forme de constructions réelles.

Les points forts de l’exposition Le hanok de Namsan est une maison de thé située dans une zone vallonnée. « Elle résulte de mon interprétation personnelle

En entrant dans la salle d’exposition du rez-de-chaussée, on découvre le « Hanok de Seodaemun » qu’a réalisé Cho Jung-goo et qu’il avait déjà présenté voilà deux ans, lors de la douzième exposition internationale d’architecture de la Biennale de Venise. Le visiteur pouvait y entrer et la visiter ou s’accorder un moment de détente sur l’étroit maru en regardant au mur des photos de « Hanok de la province du Gyeongsang du Sud » prises par Yoon Joon-hwan.

1. Maquette du bâtiment principal du « Hanok de Seodaemun », de Cho Jung-goo 2. Maquette du « Mumuheon », de Hwang Doo-jin

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de la dualité spatiale du hanok, qui est à la fois fermé et ouvert », explique son architecte, Kim Jong-heon. En gravissant les escaliers qui y mènent au flanc d’une hauteur, on aperçoit au loin les arbres et cimes du Mont Nam. La maison s’y adosse en s’intégrant agréablement à la topographie naturelle. Le Hanok L de Hwang Doo-jin se trouve, lui, en milieu urbain, dans un quartier du nord de Séoul appelé Bukchon qui a su conserver plusieurs groupes d’habitations traditionnelles. C’est une maison familiale classique de petites dimensions, mais qui dispose d’une cour extérieure située à l’arrière et d’un jardin intérieur fermé sur trois côtés par les murs de la maison. Les lieux de vie y sont organisés selon des considérations pratiques, mais c’est la salle d’étude du sous-sol qui fait la particularité de cette construction. La cour et la pièce principale au sol en plancher ne se situant pas au même niveau, de petites fenêtres hautes ont été percées pour créer un effet dynamique en dépit de l’implantation au sol conventionnelle. Quant à la Maquette de hanok, cette construction en vraie grandeur de Kim Yong-mi, elle permettait aux visiteurs d’apprécier l’aménagement de l’espace dans un hanok traditionnel. La hauteur, la section et la portée des piliers, la largeur des pannes du comble et des poutres, les dimensions des fenêtres, le papier des portes coulissantes sont autant d’éléments caractérisés par K o r e a n a ı A u t o mn e 2012

la modularité. Celle-ci représente en effet le premier principe de conception esthétique du hanok en même temps qu’un moyen de rendre la réalisation plus efficace. Enfin, le Lagung de la ville de Gyeongju, qui est le premier hanok hôtelier de Corée, se composait de plusieurs constructions dont un bâtiment rectangulaire à deux niveaux abritant des bureaux, un jardin intérieur, de larges couloirs et de grandes cours ouvertes, ainsi que des chambres disposant chacune de leur cour et d’un jacuzzi. Cho Jung-goo a conçu ce complexe hôtelier à l’image d’une ville aux cours et maisons de types et apparences variés. Il était présenté à l’aide de vidéos et maquettes, aux côtés du Hanok de Seodaemun et d’autres créations de cet architecte. Cette exposition a permis de constater une fois encore que l’originalité et la beauté du hanok résident dans sa section transversale. Les visiteurs ont pu s’y faire une idée concrète de la créativité et de l’innovation dont bénéficient les versions actualisées de cette habitation. Des œuvres d’art d’installation où Baek Seung-ho avait pris le toit du hanok pour thème et des photos de vieux hanok de la province du Gyeongsang du Sud dues à Yoon Joon-hwan venaient s’ajouter aux œuvres exposées. Cette exposition a invité les visiteurs à mieux apprécier ce qui fait la beauté particulière du hanok et à se demander en quoi l’habitat moderne fait perdre certaines choses.

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Amoureux de la Corée

Une « passerelle vivante » entre la Corée et le monde

Le premier séjour en Corée du Professeur Alok Kumar Roy remonte au mois de mars 1980, où il était venu étudier les relations internationales et la diplomatie à l’Université nationale de Séoul, en tant que boursier du gouvernement. Mais c’est en janvier dernier qu’il a fait parler de lui dans la presse après s’être vu accorder la nationalité coréenne, étant le cent millième ressortissant étranger à l’avoir ainsi obtenu. Charles La Shure Professeur à l’École d’interprétion et de traduction de l’Université Hankuk des études étrangères I Ahn Hong-beom Photographe

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e Professeur Alok Kumar Roy nous accueille dans son bureau de l’Université des Études Étrangères de Pusan, où depuis maintenant vingt-trois ans, il enseigne les sciences politiques et économiques, la culture et les médias de l’Inde contemporaine. Dans sa bibliothèque, les nombreux ouvrages traitant de la Corée attestent de l’intérêt qu’il lui porte également. Sa découverte du pays date de plus de trente ans, puisque c’est en ce printemps mouvementé de l’année 1980 qu’il a foulé son sol pour la première fois.

« Mes les Galapagos » Interrogé sur les raisons de sa venue, le Professeur Roy répond énigmatiquement que ce sont ses les Galapagos à lui qui l’ont attiré ici. « Elles fournissent des points de comparaison pour évaluer les progrès accomplis. Ici, l’évolution a été plus rapide que nulle part ailleurs. Je n’ai jamais eu à regretter mon choix. » En cette année 1980, la ville de Gwangju est le théâtre d’événements aujourd’hui connus sous le nom de « Mouvement démocratique de Gwangju », à savoir un soulèvement populaire contre le régime dictatorial des militaires. Le gouvernement du président Chun Doo-hwan, lui-même ancien général de l’armée de terre, fera réprimer cette insurrection par les troupes, mais son pouvoir va désormais commencer à se fissurer. Pendant toute cette décennie, la contestation ne fera que s’étendre et aboutira à la mise en place d’un nouveau gouvernement issu d’élections démocratiques. À l’époque où le jeune étudiant indien Alok Roy est venu effectuer ses études, la Corée était donc loin d’être parvenue à ce résultat . « J’ai toujours comparé cette situation des années quatre-vings aux derniers temps d’une grossesse. La femme qui attend un enfant n’a aucune idée de ce qu’il sera, mais elle ne peut pour autant repousser l’échéance de l’accouchement. Cette incertitude se double d’une certitude née de l’espoir de lendemains meilleurs. C’est de cela dont j’ai été témoin », affirme-t-il. Il met encore l’accent sur l’importance des convictions et espoirs secrets. Mais dans un pays où régnait la dictature, l’espoir, même secret, n’avait guère sa place. « Pour la première fois dans ma vie, j’ai vu des chars sur un campus », se souvient-il. En 1988, les Jeux olympiques de Séoul marqueront pour la Corée un tournant vers plus d’ouverture sur le monde. Rien ne pouvait arrêter la démocratie dans sa marche et elle allait enfin déferler sur le pays, non pas avec la violence des éléments décha nés qui s’abattent sur les rochers, mais avec la douceur de vaguelettes qui avancent toujours plus sur la plage. En 1992, la Corée élira son président, le premier dirigeant civil à accéder au pouvoir en trente ans. Alok Roy, alors étudiant en relations internationales, s’extasiera devant cette démocratisation pacifique : « Je n’aurais jamais cru qu’une transition politique puisse à ce point s’opérer en douceur ». Vingt années ont passé, et le professeur d’aujourd’hui est enfin citoyen du pays où il a vécu plus que dans aucune autre partie du monde. Il a mûrement réfléchi avant de se décider à en faire la demande, ce qui n’a pas été chose facile pour des raisons que l’on imagine sans peine. « Ce n’est pas vraiment une question de fidélité », estime-t-il, « car la fidélité ne se partage pas, mais s’accumule toujours. Il ne s’agit pas de savoir si je suis coréen à 100% et indien à 0%, ou moitié l’un, moitié l’autre. Je suis capable de rester les deux à la fois à 100%, même si j’ai changé de nationalité ». Dans ce but, il a su donner le meilleur de lui-même au profit de la Corée K o r e a n a ı A u t o mn e 2012

comme dans son intérêt propre. Pour évoquer son rapport aux deux pays qui sont les siens, il fait appel aux notions indiennes de kharmabhumi et de janmabhumi. « Le kharmabhumi , c’est le lieu où on travaille et le janmabhumi, celui où on est né. C’est vrai que je suis né et ai grandi là-bas, mais c’est ici que j’exerce mes activités ». Dans son cas, la citoyenneté coréenne était donc perçue comme un moyen de se consacrer à son travail et d’accomplir son kharma. Bien sûr, la naturalisation est une chose et l’identité en est une autre, comme le Professeur Roy en est parfaitement conscient. Il a estimé que l’acculturation lui permettrait de mieux tisser des liens avec ses concitoyens. « Est-ce que je parle comme eux ? Est-ce que nous nous comprenons bien quand nous parlons ? Il m’a fallu affronter ces difficultés. Avant d’être naturalisé, j’ai voulu me prouver que je pouvais être plus coréen que les Coréens de souche. Mais il en va toujours autrement dans la réalité. Alors même si je suis de nationalité coréenne, je reste différent. »

Les enseignements du multiculturalisme indien Pour le Professeur Roy, la frontière ténue qui sépare un Coréen de souche d’un autre d’origine étrangère s’explique par des facteurs historiques. « Ce pays a une histoire linéaire », souligne-t-il, « ce qui se traduit, comme toujours, par un fort esprit de concurrence et des considérations ethniques. Les gens qui ne me connaissent pas voient donc toujours en moi un étranger. C’est ce que j’ai découvert à ma grande surprise, car en Inde, d’où je viens, on ne dit pas à quelqu’un qu’il est différent, même s’il l’est physiquement. En tout cas, s’il arrive qu’on le lui dise, on ne considère pas pour autant qu’il a forcément tort. Mais en Corée, on est perçu non seulement comme différent, mais aussi comme ayant a priori tort, et ce, tout naturellement. Pour des raisons de linéarité historique, la fierté nationale est très importante en Corée et qui dit fierté, dit toujours préjugés, lesquels en sont parfois une manifestation plus visible ». Étant donné ce même caractère linéaire, on ne saurait s’étonner que la mise en place du multiculturalisme ne se déroule pas aussi aisément que prévu. Le Professeur Roy désapprouve d’un geste. « Ce terme n’est pas adéquat dans le cas de la Corée. On ne peut pas y parler de multiculturalisme, mais plutôt d’acculturation, pour le moment en tout cas, car des changements sont en cours. Vu les capacités d’adaptation du pays, la situation pourrait bien évoluer plus rapidement qu’ailleurs, et même qu’au Japon. »

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Mais comment définir avec exactitude ce multiculturalisme, notion clef dans la Corée d’aujourd’hui ? Après s’être longuement penché sur cette question, le Professeur Roy estime qu’on peut le faire de deux manières, dont la première est d’ordre spatial. « Comme vous avez pu le constater, je n’ai pas changé de nom », rappelle-t-il. Tandis que les noms coréens ne se composent en général que de trois syllabes, celui du professeur Roy, si on le transcrit intégralement en alphabet coréen, en comporte sept, et même neuf si l’on effectue les liaisons entre les mots. Pour des raisons de place, il ne peut donc pas décliner son identité complète sur la plupart des formulaires de l’administration. Sa fiche de paye et sa carte de sécurité sociale se contentent respectivement de mentionner Roy et Kumar. « Ne serait-ce que pour cela, on peut donc affirmer que la Corée doit accorder plus de place aux autres », affirme le professeur, en espérant qu’elle prendra l’habitude de le faire pour que personne n’ait plus à changer pour se couler dans le moule. Quant au point de vue temporel, il ne peut selon lui s’appliquer au multiculturalisme, car celui-ci repose sur l’innovation et les perspectives d’avenir. « Si je vis en Corée, comme d’autres vivent aux États-Unis, c’est que je crois que ce pays a de l’avenir, et non parce qu’il a un passé ». Le monde change, notamment dans le domaine de l’éducation, de la même manière que les étudiants étudient pour construire un avenir qui les fera aller de l’avant. « Pourquoi aller à reculons ? Quand quelqu’un a une identité multiculturelle, on se doit de l’apprécier en tant que tel et de ne pas le pousser à adopter une culture unique. On ne saurait voir avant tout dans le multiculturalisme l’assimilation de familles fondées par des couples mixtes, mais la mondialisation de la Corée, de sorte qu’il y ait de la place pour tous, quitte à aplanir les divergences qui peuvent survenir entre ces différents espaces communautaires, afin d’éviter les affrontements. » Le Professeur Roy est persuadé que son vécu multiculturel lui confère un point de vue privilégié dans ce domaine. Nous Indiens avons la diversité dans le sang, déclare-t-il. « Elle est dans notre ADN », ajoute-t-il avec un sourire. Le multiculturalisme indien remonte à des millénaires, au temps d’Ashoka le Grand, ce conquérant bâtisseur d’empire. Après avoir parcouru un champ de bataille où régnaient la mort et la désolation, qu’il avait lui-même semées, il résolut de rechercher désormais la paix plutôt que la guerre. Il se choisit alors pour symbole de paix une colonne surmontée de quatre lions, car la paix suppose aussi de détenir le pouvoir, sans le monopoliser. C’est là qu’est la clef de tout, selon le professeur Roy. « Vivons à l’image des lions,

1. Le professeur Alok Kumar Roy critiquant les exposés des étudiants, pendant un cours. 2. Lorsqu’il reçoit les étudiants dans son bureau, le professeur Roy les engage à étudier pour pouvoir partir plus tard aux quatre coins du monde.

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mais tous ensemble : voilà la conception indienne de la paix sociale. Elle est certes très ancienne, mais il me semble parfois qu’il faudrait s’en inspirer pour voir aussi en l’autre un lion et ne pas s’y attaquer. Après tout, pourquoi serait-on plus ou moins humain ? Les hommes sont fiers d’être ce qu’ils sont et il ne faut pas les blesser dans leur fierté ». Selon le Professeur Roy, la Corée d’aujourd’hui est en pleine évolution, comme dans les années quatrevingts. Il en veut pour preuve la multiplication des couples mixtes. « Il y a encore peu, les couples mixtes,


Le Professeur Roy a consacré ses efforts à l’introduction de la culture indienne en Corée, mais a aussi contribué à faire connaître cette dernière dans son pays, notamment par sa traduction d’une œuvre de Choi In-hoon intitulée La place . « C’est la première parution d’un roman coréen en Inde », précise-t-il.

c’étaient toujours chez les autres. Mais aujourd’hui mon gendre ou ma bellefille peut être d’ailleurs ». Quand une notion abstraite se change en fait concret, c’est que le changement est inévitable. « Le problème, dès lors, concerne tout le monde, et c’est ce qui se passe en ce moment en Corée ».

Une traduction de Rabindranath Tagore Loin de se contenter d’observer les changements qui se produisent autour de lui, le professeur Roy veut y être partie prenante et dans ce but, il se propose de servir de passerelle entre la Corée et l’Inde. Dans cette optique, il a réalisé, pour son mémoire de ma trise de pédagogie du coréen, une traduction dans cette langue d’une œuvre de l’illustre penseur indien Rabindranath Tagore, le premier lauréat non européen du Prix Nobel de Littérature. Il lui a également consacré des articles visant à rectifier les idées fausses que certains se faisaient de lui et projette maintenant de le traduire directement en coréen. « Les œuvres de Tagore ont le plus souvent été traduites de l’anglais, mais jamais de bengali en coréen. Étant moi-même bengalais, je suis plus apte à le faire. » Le Professeur Roy a consacré ses efforts à l’introduction de la culture indienne en Corée, mais a aussi contribué à faire conna tre cette dernière dans son pays, notamment par sa traduction d’une œuvre de Choi In-hoon intitulée La place. « C’est la première parution d’un roman coréen en Inde », précise-til. « Ce roman me pla t parce qu’il parle de la société coréenne. Tout s’y trouve, qu’il s’agisse de conflits idéologiques ou individuels. Mais ce que j’y apprécie plus particulièrement, c’est son langage très poétique ». L’Inde a fait bon accueil à ce roman. « Les Indiens l’ont aimé parce qu’ils ont eux aussi vécu le problème de la partition, mais pour des raisons religieuK o r e a n a ı A u t o mn e 2012

ses, même s’il y a plus de musulmans en Inde qu’au Pakistan. Beaucoup d’écrivains avec qui j’ai parlé de ce roman m’ont dit avoir aimé la délicatesse avec laquelle il incite à la réflexion ». Toutefois, en fin de compte, le professeur Roy pense que tout l’apport qui est le sien en Corée donnera des résultats grâce à ce qu’il est, et non à ce qu’il a fait. « Ce que je fais est important, mais ce qui l’est encore plus, c’est ce que je suis. Sur le plan professionnel, je suis tout à la fois enseignant et élève. On me demande souvent si je cherche à ce que l’Inde et la Corée aient toujours plus de relations commerciales, mais ce n’est pas de mon ressort. C’est aux hommes d’affaires qu’il revient de le faire. Y aura-t-il une coopération entre l’Inde et la Corée dans le domaine du nucléaire ? Aux politiques d’en décider, mais je peux y aider à ma façon. Je me vois plutôt comme une sorte de passerelle vivante, de pont d’autoroute ». Cet apport sera peut-être tout simplement de permettre que l’on puisse un jour inscrire un long nom de famille sur un formulaire bancaire, le jour où la Corée réservera plus de place aux autres. D’ici là, le professeur Alok Kumar Roy s’emploiera à repousser les barrières pour se faire sa place dans une société réellement multiculturelle.

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Sur la scène internationale

Yang Haegue ou l’art visuel au-delà des genres et limitations Yang Haegue (Yang Hye-gyu) s’est peu à peu fait un nom dans l’art contemporain, comme en témoigne l’œuvre d’installation tout à la fois audacieuse et pleine de sensibilité qu’elle expose à la dOCUMENTA 2012 de Kassel, une des plus grandes expositions d’art moderne et contemporain au monde.

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Koh Mi-seok Éditorialiste au quotidien Dong-a Ilbo

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L’artiste visuelle Yang Haegue et son œuvre récente Approche : chorégraphie construite au temps jamais passé installée à la Gare centrale de Kassel.

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ans cet entrepôt de fret de la gare centrale de Kassel, les persiennes de deux mètres de large qui pendent du plafond improvisé s’ouvrent et se referment régulièrement sur le paysage désert de ce local désaffecté dont ils créent l’atmosphère très particulière. Chaque ouverture automatique laisse entrevoir l’autre côté des voies de chemin de fer avant de le soustraire à nos regards aussitôt après. Les deux stores se déplacent en alternance et reproduisent inlassablement les mêmes mouvements. Tel un robot de science-fiction, cette installation longue de quarante-cinq mètres fait planer une sinistre menace et les constants va-et-vient de son mécanisme ont quelque chose d’inquiétant qui rappelle les défilés militaires et rassemblements de masse des régimes totalitaires du siècle dernier. Cette œuvre d’installation, qui est la dernière de Yang Haegue et avait pour titre Approche : chorégraphie construite au temps jamais passé, était présentée à la treizième édition de l’exposition mondiale d’art dOCUMENTA qui se déroulait du 6 juin au 16 septembre 2012 à Kassel. Sa créatrice, une Coréenne de quarante et un ans, y avait mis en œuvre pour la première fois un dispositif de commande numérique.

Des stores aux mouvements chorégraphiés « Quand je suis arrivée à la gare centrale de Kassel, l’impression de force qu’elle dégageait m’a fascinée », se souvient l’artiste. « Cela m’a rappelé l’élan prodigieux de la modernisation, qui a galvanisé l’industrialisation en poursuivant l’ambition chimérique de progresser toujours plus en efficacité et en productivité. Cette gare désaffectée m’a paru représenter la fin de l’époque glorieuse de l’industrialisation. Par mon œuvre d’installation, je souhaite exprimer l’idée que l’industrialisation n’est pas arrivée à sa fin et que nous n’y avons pas encore assez réfléchi de manière globale ». Par le mouvement incessant des stores à commande numérique, Yang Haegue avait voulu évoquer de K o r e a n a ı A u t o mn e 2012

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manière saisissante l’expérience et la mémoire de l’humanité, indépendamment du niveau d’industrialisation d’un pays ou d’un autre. En découvrant son œuvre dans cet entrepôt de fret désaffecté, le public allemand y a trouvé une forte charge émotionnelle qui l’a séduit. La revue allemande ART l’a classée au nombre des vingt meilleures créations de cette édition de dOCUMENTA et ARD, la cha ne d’information publique consacrée à l’actualité nationale, l’a également signalée parmi les œuvres à ne pas manquer. « En vue de cette exposition, mes coéquipiers et moi avons écrit le programme qui commande les moteurs électriques montés sur les stores. Cela a certes exigé beaucoup d’efforts, mais j’estime que c’était indispensable pour ma triser l’automatisation », a expliqué Yang Haegue lors d’un entretien qui se déroulait à Kassel. Depuis 1955, cette ville du centre de l’Allemagne accueille l’exposition dOCUMENTA avec une périodicité de cinq ans et elle rassemblait cette année les œuvres de cent cinquante artistes venus de cinquante-cinq pays différents assister à cette manifestation de haut vol. En 1992, Yook Keun-byung allait être le premier Coréen à y participer, suivi vingt ans après des trois artistes coréens qui y ont été conviés par les organisateurs, à savoir Yang Haegue et son équipe composée de Moon Kyoung-won et Jeon Joon-ho. L’exposition dOCUMENTA se distingue par le contenu social et la perspective progressiste des

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1. Série d’arrangements vulnérables — Voix et vent présenté à l’exposition Condensation qui était entièrement consacrée à Yang Haegue au Pavillon de Corée, lors de la 53ème Biennale de Venise, en 2009. 2. Intitulée Robot Totem , cette série d’assemblages sculpturaux de Yang Haegue comporte des ampoules électriques et des séchoirs à linge.

œuvres qui y sont exposées. On l’oppose souvent à la Biennale de Venise, ces « Olympiades de l’art », qui présente un caractère concurrentiel et où chaque pays possède son pavillon. Quant à la dOCUMENTA, sa démarche artistique particulière peut être mise en lumière par un retour sur l’histoire de la ville qui l’accueille. Ce centre de l’industrie des armements qui fut appelé à jouer un grand rôle pendant la deuxième Guerre mondiale allait être détruit par les bombardements alliés, qui le réduisirent en cendres. C’est Arnold Bode qui allait lui donner sa nouvelle vocation de foyer d’art visuel contemporain en y organisant l’exposition quinquennale dOCUMENTA à partir de 1955. Née d’une réflexion critique sur les atrocités du nazisme, la dOCUMENTA se propose de susciter une analyse approfondie du rôle de l’art et des artistes dans la vie sociale et politique. Le succès commercial ne constituant donc pas un critère de participation à cette manifestation, celle de Yang Haegue consacre donc la valeur artistique et la teneur philosophique de son œuvre, qui y a reçu un accueil enthousiaste. Dans sa quête incessante de nouveauté et d’expérimentation, cette artiste ne s’est pas contentée de créer l’œuvre d’installation déjà évoquée, puisqu’elle a réalisé la mise en scène d’un spectacle de théâtre intitulé La maladie de la mort, dont la représentation a eu lieu le 7 juin, pendant la première semaine de l’exposition, au Staatstheater de Kassel. Ce monologue adapté de la nouvelle éponyme de Marguerite Duras était interprété par l’actrice française Jeanne Balibar, qui en faisait la lecture sur scène. Par son symbolisme, le décor évoquait l’énigme de l’amour en recourant aux effets spéciaux produits par l’éclairage, l’image et le fonctionnement de ventilateurs. En mettant en scène avec succès La maladie de la mort, Yang Haegue a démontré que l’inventivité et la liberté d’interprétation pouvaient abolir les frontières qui séparent arts littéraire et visuels. Carolyn Christov-Bakargiev, la directrice artistique de la treizième édition de dOCUMENTA, s’est aussi déclarée enchantée par ce spectacle et s’est étendue sur son contenue lors de la conférence de presse officielle de l’exposition à laquelle ont assisté plus de cinq cents journalistes et critiques d’art.

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Le mystère dans la banalité Yang Haegue est très présente à l’international. Elle s’est fait remarquer à l’édition 2009 de la Biennale de Venise par l’œuvre d’installation Condensation où elle avait employé de nombreux stores pour créer un espace où s’exprimait le dualisme de l’ouverture et de la fermeture. Des ventilateurs diffusant un parfum y créaient un effet de brise et les visiteurs étaient invités à s’approcher et entrer dans l’installation pour regarder au dehors sous les stores entrouverts dans cette ambiance odorante. La création repose sur des postulats philosophiques, même si elle peut souvent para tre abstraite et inachevée. Ses installations font un grand usage de stores, paniers à linge, chaises pliantes, ventilateurs électriques et ampoules, autant d’objets ordinaires du quotidien dont elle tire pourtant une poésie toute en abstractions et ambigu tés qui interpelle les émotions et l’imagination du public. Dans ses œuvres, elle place les paniers à linge dans plusieurs positions cocasses de sorte qu’on a l’impression de les surprendre en train de danser. Des climatiseurs soufflent de l’air chaud ou froid pour faire varier la température de la brise et évoquer ainsi la dualité de l’amour, c’est-à-dire ses joies et peines. Ces créations produisent un fort impact émotionnel et le quoditien s’en trouve transfiguré dans sa banalité. « Certains jours, les choses les plus simples paraissent tout à coup différentes. Parfois, ce qui n’était que routine crée une impression tout à fait différente et originale en nous : ce qui était banal devient alors mystérieux », explique Yang Haegue. Ses productions témoignent toutes d’une K o r e a n a ı A u t o mn e 2012

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Dans ses œuvres d’installation, Yang Haegue fait un grand usage de stores, paniers à linge, chaises pliantes, ventilateurs électriques et ampoules, autant d’objets ordinaires du quotidien dont elle tire pourtant une poésie toute en abstractions et ambiguïtés qui interpelle les émotions et l’imagination du public.


grande créativité, qu’elles procèdent par une redécouverte de la banalité, par une interprétation critique de la vie moderne ou par une analyse politique du monde contemporain, mais ses manières de voir s’y manifestent toujours.

Une nomade Quand Yang Haegue s’est présentée au Centre Artsonje pour y concourir à la finale du Prix des beaux-arts 2003 Hermes Korea Misulsang, elle portait une moustache qu’elle s’était elle-même dessiné et beaucoup s’étaient émus, dans le monde de l’art et dans la critique, de cet audacieux coup de publicité. Il faisait penser aux bouffonneries de Marcel Duchamp, qui tourna en dérision le conformisme des théories de l’art en peignant une Joconde moustachue et barbue. C’est en 2006 qu’a lieu en Corée la première exposition exclusivement consacrée à Yang Haegue, dans une maison abandonnée d’Incheon. Pour entrer dans cette habitation vide faite lieu d’exposition, les visiteurs devaient en ouvrir eux-mêmes la porte en composant le code confidentiel qui figurait sur leur carton d’invitation, et encore ne pouvaient-ils le faire qu’un par un. Dans cet intérieur à l’abandon, ils découvraient sous différentes formes des traces de vie humaine telles qu’un ventilateur dans la chambre, des pendules où les chiffres des heures étaient dans le désordre et des morceaux de miroirs épars. Yang Haegue a surtout travaillé à l’étranger au cours de ces dix-huit dernières années, qui ont suivi la fin de ses études à la Faculté des Beaux-Arts de l’Université nationale de Séoul, puis à la Städelschule de Francfort. Aujourd’hui, elle se partage entre Berlin et Séoul. Grâce aux villages d’artistes et à leurs formules de logement temporaire, elle est en mesure de se déplacer souvent et d’effectuer des séjours plus ou moins longs dans différents pays, notamment la Grande-Bretagne, le Japon, la France, les Pays-Bas et l’Allemagne. Réputée être un bourreau de travail, elle déploie une énergie qui surprend plus d’un dans le milieu de l’art. « Pour moi, l’art n’est pas un simple passe-temps, alors je m’y consace entièrement. Si je faiblis, ça en sera fini de ma vie artistique. Je m’efforce à tout moment de donner le meilleur de moi-même », confie-t-elle. Pour elle, la place du travail et de la vie privée ne semble guère définie. Le travail sans relâche qu’elle accomplit depuis des années lui a permis de voir ses œuvres exposées dans les plus grands musées et galeries d’art étrangers. Au nombre des expositions qui lui ont été consacrées à part entière, on citera L’intégrité de l’initié, Voix et vent et Arrivées qui se sont respectivement déroulées au Walker Art Center de Minneapolis en 2009, au New Museum de New York en 2010 et au Kunsthaus Bregenz autrichien en 2011. Cet automne, elle exposera au Tate Modern de Londres et réalisera une imposante œuvre d’installation dans la grande salle du Musée de Munich. Ses créations sont aussi présentes en ce moment au Musée Guggenheim, au Musée d’art moderne de New York et au Musée de Hambourg. Chantal Crousel, conservatrice de la galerie qui porte son nom à Paris, parle de Yang Haegue en ces termes : « C’est une artiste extraordinaire, qui suit une démarche philosophique dans son art. Elle crée une énergie nouvelle et unique, en combinant les éléments de la culture coréenne aux inspirations artistiques mondiales ». Au fur et à mesure qu’elle s’affirme à l’échelle internationale, Yang Haegue est toujours plus résolue à parfaire son art, se refusant à l’auto-plagiat et à la répétitivité. « Ce que les gens pensent de mon œuvre passe au second plan. C’est moi qui les juge en dernier lieu. Si je vais de l’avant ou si je me complais dans l’auto-plagiat, cela résultera uniquement de mes réflexions personnelles. Je me connais trop bien et je ne peux pas me bercer d’illusions. Tous les jours, je dois livrer un combat intérieur pour opter entre la cohérence et des perspectives plus larges. Je ne peux pas me permettre le moindre relâchement ».

Scène du projet théâtral La maladie de la mort de Yang Haegue, un monologue adapté de la nouvelle éponyme de Marguerite Duras.

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Korean Culture and Information Service


Une bande dessinée pour lecteurs de tous âges

O kurze, która opus´ciła podwórze Hwang Sun-mi, traduit par Choi Sung-eun, Varsovie, Kwiaty Orientu, 210 pages, 26,67 złotys

En Corée, l’album de bande dessinée Feuillette, poule en liberté, qui est dû à Hwang Sun-mi, est l’un des plus appréciés en son genre. Suite à sa parution en l’an 2000, il s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires et a fait l’objet d’adaptations très réussies pour le film d’animation. Ce succès a aussi entra né sa traduction en plusieurs langues pour le faire conna tre aux lecteurs étrangers, notamment en polonais où il a pris pour titre O kurze, która opus´ciła podwórze.

Il conte l’histoire de la poule Feuillette, qui s’échappe de l’élevage de poules pondeuses sans y avoir jamais donné d’œufs et c’est pour le faire en liberté qu’elle se sauve en bravant les dangers. Une fois dehors, elle trouve un œuf et le couve avec amour, mais quand il éclot, c’est un petit canard qui en sort. Peu à peu, celui-ci voit bien qu’il est différent de sa mère, mais l’affection de celle-ci lui permettra de devenir grand et d’acquérir son autonomie. L’histoire finit de façon peu commune, voire surprenante s’agissant d’une œuvre pour

Livres et

Connaissance de la cuisine familiale et de la langue coréennes

La cuisine familiale coréenne Recettes recueillies par le Groupe services communautaires de Daewoo Securities, Séoul, Bookie Publishing Co., 164 pages, 12 000 wons

« Ce qui nous intéresse, ce ne sont pas des recettes de fantaisie que personne ne fait jamais à la maison ». C’est en ces termes que des ressortissantes étrangères mariées à des Coréens ont répondu à la question de savoir quel livre de cuisine leur conviendrait le mieux. À la description de préparations culinaires d’une réalisation trop complexe au quotidien, elles ont privilégié les conseils utiles et pratiques, et l’explication de recettes de tous les jours, y compris des mesures générales de quantité comme les jum et umkeum , qui signifient respectivement une poignée et un peu, ainsi que de certains procédés tels que la tteum deurigi , c’est-à-dire la cuisson à feu doux. Ce sont donc quarante-cinq des recettes familiales coréennes les plus courantes qu’a rassemblées l’ouvrage La cuisine familiale coréenne à l’intention des étudiants et hommes ou femmes d’affaires étrangers résidant en Corée, ainsi que des conjoints de couples mixtes. Les plats qui s’y trouvent vont du plus simple, comme le riz à la vapeur, les en-cas, ragoûts et soupes, à des préparations plus élaborées convenant aux grandes occasions et à des spécialités de la gastronomie régionale. En outre, il apporte des précisions sur la cuisine traditionnelle coréenne et des conseils sur l’emploi de certains ustensiles de cuisine,

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ainsi que sur le choix d’ingrédients. Devant la forte hausse des mariages mixtes qu’a enregistrée la Corée au cours des dix dernières années, ce livre était au départ destiné à être fourni à titre gracieux aux ressortissants étrangers vivant en Corée et plus particulièrement aux familles. Dans ce but, il a été traduit dans les dix langues étrangères les plus représentées en Corée, à savoir l’anglais, le français, l’allemand, le japonais, le vietnamien, le mongol, le tha , le tagalog et l’indonésien. Suite à cette diffusion gratuite, sa réédition allait permettre de le commercialiser auprès d’un public plus large. L’explication des recettes en langue étrangère y est toujours accompagnée du texte d’origine en coréen afin que le lecteur y trouve aussi l’occasion de se familiariser avec cette langue. Grâce à cette présentation bilingue qui fait la particularité du livre, celui-ci peut servir à un couple dont chacun des conjoints parle l’une de ces langues et peut ainsi participer à la réalisation des plats. Son élaboration a bénéficié de la généreuse aide que lui ont bénévolement apportée particuliers et associations désireux de fournir des informations culinaires pratiques aux foyers issus de mariages mixtes. L’Institut de cuisine coréenne de l’Université féminine de Sookmyung et le photographe Yeo Sanghyun y ont collaboré dans une large mesure, tandis que le Centre de soutien aux travailleurs étrangers de Corée prenait en charge sa traduction en dix langues. Les recettes correspondant aux droits d’auteurs iront à des dispositifs d’aide aux foyers mixtes de Corée. Arts e t cu l tu re d e Co ré e


enfants, à savoir que Feuillette fait généreusement don de sa vie pour sauver celle d’une belette et ses petits. Cet ouvrage traite ainsi d’aventure, de courage, d’amour maternel et de sacrifice qui sont des valeurs suprêmes en Corée. Quoique destiné à un public juvénile, son dénouement est sombre, quand l’usage veut qu’il soit heureux et que le bien l’emporte toujours sur le mal . Son auteur, qui écrivait dès 1995, est issue d’un milieu défavorisé et pour satisfaire son goût pour la lecture, elle restait à l’école jusqu’à la tombée de la nuit. Pour elle, le livre pour enfants n’est pas forcément pareil à un conte de fées où tout finit toujours bien et où tout le monde vit dans le bonheur et l’insouciance. Elle préfère révéler avec une grande sensibilité les difficiles choix de la vie, la souffrance d’être séparé et même la peur de la mort.

CD

Yoon Bit-na Journaliste au Reader’s News Kim Sung-chul Directeur du Groupe services communautaires de Daewoo Securities Ki Hey-kyung Conservatrice du Musée national d’art contemporain

L’avenir des catalogues d’expositions à l’ère numérique

Vingt-trois artistes des années 1995 à 2010 Un applicatif gratuit réalisé par le Musée national d’art contemporain à l’intention des utilisateurs d’iPad

Depuis les années quatre-vingt-dix, les catalogues d’art évoluent dans le sens d’une plus grande présence des supports d’information audiovisuels et numériques, car les images fixes d’un support en papier de type classique opposent leurs limitations à une évocation dynamique de ces manifestations. Conservateurs et organisateurs de l’exposition recherchent constamment les supports les plus aptes à assurer la promotion d’images vidéo, d’œuvres d’installation et de spectacles auprès des amoureux des beaux-arts. Apparu voilà peu, le catalogue numérique représente une percée dans ce domaine. Il a recours à des clips vidéo pour présenter les œuvres d’art multimédia contemporaines des expositions aux visiteurs comme au grand public. Dans le cadre d’un projet pilote intitulé Campagne de publication numérique du Musée national d’art contemporain (NMoCA), cet établissement réalise actuellement une brochure numérique relative à l’exposition Vingt-trois artistes des années 1995 à 2010, qui s’est déroulée au NMoCA du 9 août au 30 octobre 2011. Ce catalogue numérique renferme une véritable mine d’informations sur les œuvres d’art exposées et les artistes, aux côtés de critiques et de transcriptions d’entretiens avec ceux-ci. Il fournit ainsi une rétrospective de la production artistique contemporaine en Corée, comme l’a fait avant lui cette exposition, par le biais des vingt-trois artistes qui se sont vu décerner le titre d’Artiste de l’année au cours des seize dernières K o r e a n a ı A u t o mn e 2012

Après une première traduction en langue japonaise, voilà déjà neuf ans, Feuillette, poule en liberté a bénéficié d’une large diffusion dans d’autres pays étrangers, notamment en Pologne, où il s’est classé Najlepsza ksiazka na wiosne 2012, c’est-à-dire meilleur livre du printemps 2012. Sachant qu’un très petit nombre d’œuvres coréennes ont été traduites en polonais, c’est un excellent résultat. Cet album va bientôt para tre chez l’éditeur américain Penguin Classics, à l’intention des lecteurs anglophones et plus particulièrement des adultes, en raison de la vision très lucide qu’il présente de la réalité. En Italie, c’est Bompiani qui a entrepris de faire réaliser sa traduction et d’autres maisons ont à leur tour conclu des accords sur les droits d’auteur dans des pays tels que la France, la Chine, le Vietnam, Taïwan et la Thaïlande.

années. Le projet dont il est l’aboutissement a aussi suscité l’intérêt à l’étranger, puisqu’il a reçu le prix d’argent du Quatrième concours annuel international pour l’innovation dans les médias qui a eu lieu à New York au mois d’avril dernier. Le catalogue numérique est accessible en ligne et téléchargeable gratuitement sur iPad grâce à un logiciel applicatif mis au point par le NMoCA. Contrairement aux brochures classiques sur papier, qui ne sont illustrées que de photographies, il possède des fonctions de zoom et de rotation qui permettent une visite virtuelle de l’exposition, les points forts de la numérisation étant avant tout la portabilité et la facilité d’utilisation. La création d’autres supports numériques de ce type représentera une tâche ardue pour le NmoCA. Les prestations de service sur internet sont toujours assorties de droits d’auteur et les éléments graphiques posent des problèmes techniques complexes. Il est aussi impératif d’assurer une plus grande accessibilité, les logiciels actuels n’étant disponibles que sur iPad. Enfin, il convient de développer une plateforme internet qui assure une bonne qualité de transmission des contenus vidéo. S’il faut donc surmonter certains écueils, il semble que l’on s’achemine vers une proche apparition de catalogues numériques dont les contenus audio-visuels permettront une meilleure découverte des œuvres par le public. Le NmoCA entend poursuivre la mise au point de ressources numériques destinées à l’exposition qu’elle consacre tous les ans à l’Artiste de l’année et insuffler ainsi une nouvelle vie à sa documentation de référence.

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Regard extÉrieur

Mes premières impressions de Séoul Gilles Ouvrard Professeur à l’École d’interprétion et de traduction de l’Université Hankuk des études étrangères

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videmment il n’est pas très facile de faire a posteriori le tri dans ses souvenirs, pour démêler les plus récents des plus anciens, lorsque l’on veut retrouver ses impressions du début. J’ai commencé il y a quelques mois mon troisième séjour en Corée, le plus long : j’enseigne à l’école de traduction de Hankuk University of Foreign Studies. J’étais déjà venu à Séoul à deux reprises en 2010 et 2011, pour donner des conférences quelques semaines pendant l’été. Si je me souviens bien, une de mes premières remarques a été dans la ville la place du métal. Le rythme de mes cours était intensif, et j’ai eu peu de temps pour des escapades. Mais en me promenant dans les ruelles autour de l’hôtel, puis en recherchant un chemin pour aller à pied à l’école, ou en marchant au hasard dans les espaces du centre-ville, partout j’ai vu des portes métalliques curieusement ouvragées, colorées, avec des motifs singuliers souvent animaliers. Et au cours de quelques déplacements en voiture, des kilomètres de rambardes chromées. À l’époque j’avais outre mes cours des préoccupations très pratiques, justement en rapport avec le métal. Dans ma chambre à l’hôtel, j’étais tombé en arrêt devant la porte de la salle de bains : elle comportait non pas deux mais trois charnières en inox, la charnière médiane étant placée un peu plus que le milieu du chambranle. De superbes platines, pas très larges mais hautes, avec des perçages en arc de cercle. L’image de la solidité, renforcée par la présence du gond supplémentaire. Or j’avais vainement cherché en France des charnières de ce genre pour équiper une trappe dans ma maison à la campagne. Quelques jours plus tard, passant dans une rue non loin du centre, j’avise la vitrine d’une quincaillerie, j’entre. Après quelques gestes en guise d’explications, le patron, très aimable, me présente des gonds d’un modèle voisin de celui de ma porte à l’hôtel, mais dorés. Un peu trop voyant. Encore quelques mimiques, et voilà les gonds inox mat que je cherchais. Quelques semaines plus tard, ils étaient posés (la trappe fonctionne depuis parfaitement). Le métal donc, le métal, aussi, des baguettes fines, courtes et plates dont on se sert ici à table. Ou de ces bo tes, coupelles, bols et assiettes en laiton brossé rose doré, qui ont fait d’un banquet chic avec la classe un festin de formes, couleurs et tintements célestes. Métal encore, du patronyme Kim, qui veut dire le

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métal ou l’or dans son étymologie chinoise en forme de pagode. Le métal enfin, de cette énorme ancre de marine installée à la gloire d’un chantier naval sur une place quelque part dans Séoul. Le métal, raffiné ou brutal, mais fonctionnel toujours. J’ai eu l’impression que les Coréens sont un peuple de fondeurs, il faudra que je me renseigne. Et des gens qui ne mégotent pas, quand ils font quelque chose. C’est conçu pour ne plus avoir à y revenir. Ma seconde impression dominante, c’est le béton. Au-dessus des rivières des montagnes qui creusent la ville, le béton suspendu des routes aériennes, avec leurs piles énormes, et encore les gouttières chromées. Pour un Français habitué aux rues de Paris, ou à celles des petites villes et villages de province, c’est un choc. Mais ici la rue n’est pas faite pour être belle, elle est d’abord faite pour être utile. Les routes suspendues sont très pratiques. Dessus, et aussi dessous. On peut y circuler. Y chanter l’opéra sans déranger personne. Ombre en été. Abri contre la pluie, quand elle n’est pas trop forte. Leurs piliers en forêts sont ceux des cathédrales que les Séoulites n’ont pas construites, au lieu de la myriade d’églises qui ponctuent la ville. Séoul c’est le béton, un béton élancé. Depuis que je vis ici, bien sûr, cette impression s’est encore renforcée. Béton marié pour moi à la nature, curieusement. Lors de mes deux premiers séjours d’été j’avais observé, au long de la rivière que je suivais pour aller à l’école, les canards sur les bancs de sable ; sur les berges, des potagers ; les parcs sur les collines boisées occupées par des administrations retirées ou des universités. Il m’apparaissait que Séoul était aussi une ville verte, où la nature avait sa place. Maintenant que j’y habite, souvent je l’y retrouve. Certes, c’est une nature urbaine. Mais elle ne fait pas la différence. Elle, du moment qu’elle a un espace et de quoi se nourrir, elle s’accommode, elle se débrouille. Surtout qu’en plus, ici, visiblement, la mairie a fait un gros effort d’aménagement, sur des dizaines de kilomètres, peut-être des centaines, le long des cours d’eau jusqu’au fleuve Han. Au bord des pistes cyclables, des terrains de sport et aires de jeux, les plantations variées forment un rempart frêle mais infranchissable, indifférentes à l’autoroute qui gronde à leur côté. En juin, quand je vais à l’école en vélo, ça sent même le foin coupé.

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Divertissements

Jjak , une émission de rencontre aux heures de grande audience L’émission de télé-réalité Jjak (mon partenaire) a pour but de faciliter les rencontres en vue du mariage. Pour ce faire, elle fait vivre des célibataires hommes et femmes dans un même village dont ils ne doivent pas sortir et les observe pendant qu’ils s’efforcent de trouver l’âme sœur, puis de la séduire, en les filmant à la manière d’un documentaire.

Hwang Jin-mee Critique de cinéma

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jak (mon partenaire) est une émission télévisée destinée à favoriser les rencontres de couples en s’inspirant d’une autre, Je veux moi aussi trouver l’homme ou la femme de ma vie, qu’avait diffusée la cha ne SBS le 2 janvier dernier, en trois volets successifs dont le premier s’intitulait Je suis coréen : soyez la femme de ma vie. Proposée en fin de semaine, à une heure tardive, elle avait fait grand bruit en abordant des questions socioculturelles qui tranchaient sur l’atmosphère des fêtes. Le principe en était de faire vivre douze célibataires hommes et femmes dans un lieu isolé et de filmer le moindre de leurs mouvements, qu’ils soient en train d’effectuer des tâches quotidiennes ou de passer leur temps en compagnie. Quant à son objectif, il était que ces participants trouvent leur moitié d’orange dans le bref temps qui leur était imparti, sachant que tous leurs actes étaient filmés et accompagnés de commentaires lors de leur diffusion. Malgré cette accroche séduisante et la possibilité d’observer de jeunes gens se cherchant un partenaire, le ton très neutre et distancié des commentaires donnait l’impression d’assister à une leçon d’anthropologie ou à l’un de ces documentaires qui filment les animaux sauvages au téléobjectif. Comme si l’on voulait montrer l’homo sapiens coréen dans son approche de l’autre sexe.

Une semaine au Village de l’amour À partir du 23 mars suivant, c’est-à-dire deux mois plus tard, ce documentaire pas comme les autres allait être diffusé régulièrement, en conservant tout d’abord sa formule d’origine. Un groupe de douze hommes et femmes se répartissant à parts égales ou à raison de sept pour cinq étaient admis, au terme d’une sélection, dans un village dit de l’amour. Toute une semaine durant, ils devaient s’y faire filmer et interviewer pour confier leurs réflexions,

l’ensemble de ces prises de vue et témoignages composant deux à quatre émissions d’une durée de soixante-cinq minutes. La vie au Village de l’amour était régie par douze règles dont la principale était que toute activité devait tendre à la rencontre de l’âme sœur. Vêtus d’un uniforme marqué au dos du chiffre par lequel ils devaient s’appeler, les membres du groupe passaient leur première journée à s’évaluer mutuellement en se fiant à leur première impression. Le jour suivant, ils se présentaient de manière plus formelle en communiquant des informations personnelles, notamment l’activité professionnelle, laquelle peut jouer dans une décision ultérieure en renseignant sur le niveau social d’une personne. À plusieurs reprises, il leur était aussi proposé de sortir à deux afin d’observer la moindre de leurs émotions. Comme chacun le sait, l’amour na t parfois là où ne l’attendait pas et au lieu que deux êtres s’attirent mutuellement, il arrivait qu’une même femme soit convoitée par plusieurs hommes et inversement, d’autres participants étant au contraire délaissés et mis à l’écart. Dans sa recherche d’un partenaire, chacun s’efforçait quand même de donner la meilleure image possible de sa personne et de faire preuve de la plus grande courtoisie. Après s’être consacrés exclusivement à quelqu’un, les soupirants s’en lassaient sou-


vent au bout d’une semaine. Dans un couple, quand l’un des deux n’est pas sûr de ses sentiments pour l’autre, il le met à l’épreuve et au Village de l’amour, en cas d’échec, la personne qui essuyait un refus se voyait exclure. D’autres, au contraire, après des débuts prometteurs, finissaient par se retrouver seuls pour s’être trop dispersés au lieu de se centrer sur une seule et même personne. En outre, la coexistence permanente créait inévitablement des tensions, y compris entre gens du même sexe, et il arrivait que des hommes se disputent jusqu’au bout la même femme ou qu’ils optent pour la négociation et parviennent à un compromis. Au nombre des participants, il y avait aussi ceux qui semblaient faits l’un pour l’autre mais finissaient par rompre ou qui nouaient une idylle à l’abri du regard curieux des caméras.

Évolution des émissions de rencontres Par le passé, plusieurs émissions s’étaient fixé pour objectif de faire se rencontrer de jeunes hommes et femmes, à l’image du célèbre Studio d’amour, dont la première diffusion avait eu lieu en 1994. Elle mettait en présence des célibataires des deux sexes en leur offrant la possibilité de faire connaissance par le biais de questions et de jeux. Il s’agissait tout bonnement de transposer dans un studio de télévision ces rencontres organisées par des copains que les étudiants appelaient « meetings ». À bien y réfléchir, comment pouvait-on alors espérer rencontrer la personne adéquate par ce procédé simpliste ? À l’époque de tolérance et de liberté d’expression qui est la nôtre, les possibilités de rencontres arrangées entre jeunes prennent des formes très variées comme le sogae-ting destiné aux relatons informelles (sogae) ou le booking, qui consiste à chercher un partenaire dans un bar ou une bo te de nuit. La perspective d’une relation amoureuse débutant après deux heures de conversation dans un studio de télévision ne semble guère enthousiasmer les téléspectateurs, pas plus d’ailleurs que les éventuels participants eux-mêmes. À cet égard, l’émission Mon partenaire semble plus réaliste par son principe. L’amour loin des caméras Les plus fidèles téléspectateurs de l’émission Mon partenaire ne sont pas forcément des jeunes à la recherche du grand amour. Elle a aussi pour public des gens qui cherchent à comprendre l’état d’esprit et le comportement de ceux qui sont en mal d’affection pour en tirer des enseignements dans leur vie personnelle, grâce à cette grande saga en plusieurs épisodes de quelques heures. L’émission Mon partenaire suscite bien des débats

malgré sa diffusion les soirs de semaine et l’absence de toute personne célèbre sur son plateau. Ceux qui la regardent gardent en tête les paroles de certains participants et font parfois des recherches sur eux à l’aide de l’internet. Lorsqu’ils y trouvent leurs coordonnées, ils leur adressent parfois de très vives critiques. Ils leur reprochent de profiter de leur passage à l’antenne pour se faire valoir en vue d’une future carrière dans le spectacle ou dans un but commercial précis. D’autres se demandent pourquoi ces jeunes souhaitent faire ainsi étalage de leur personnalité et de leurs émotions au lieu de chercher l’amour avec plus de discrétion et de se donner plus de chances de succès en s’adressant à l’une des nombreuses agences de rencontres qui prospèrent en garantissant la découverte du partenaire idéal à chacun de leurs clients. Il s’en trouve aussi pour accuser de voyeurisme ceux qui prennent plaisir à voir des gens se démener pour séduire l’être aimé. L’attrait de ce type d’émission s’explique cependant, tant dans le cas du public que des participants, car nombreux sont ceux qui n’ont pas encore trouvé chaussure à leur pied bien que les mœurs aient changé et permettent aujourd’hui de se fréquenter plus librement, sans avoir à se cacher. La recherche du partenaire idéal n’en demeure pas moins difficile pour certains, même avec l’aide des agences matrimoniales de type classique, en raison de la tendance actuelle à l’individualisme et au mariage tardif. Dans leur cas, l’idée de fournir un cadre propice aux rencontres ne semble donc pas dépourvue de sens. Plus les participants à l’émission s’évertuent à trouver l’âme sœur, plus les téléspectateurs se passionnent pour cette émission qui présente un intérêt réel pour les gens de quarante ans qui n’ont jamais eu l’occasion de faire des rencontres ou souhaitent se remarier. Aujourd’hui, plus de trois cents hommes et femmes ont déjà séjourné au Village de l’amour , dont la plus belle réussite a été de déboucher il y a peu sur un mariage et une future naissance, suite à une rencontre lors d’une émission spéciale consacrée aux personnes veuves ou divorcées. Mais le couple s’est formé après l’émission, pendant laquelle chacun semblait s’intéresser à d’autres, à la faveur d’une réunion de suivi qui a eu lieu par la suite et a permis une reprise de contact. Homme et femme ont alors rompu avec le partenaire qu’ils s’étaient choisi pendant l’émission et l’amour n’a pas tardé à na tre loin des caméras et du petit écran. Il y a donc une vraie vie après cette émission, qui ne fait qu’en révéler une facette.

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Aperçu de la littérature coréenne

Critique

Un romancier fils de boulanger de province Uh Soo-woong Journaliste à la rubrique Art et culture du Chosun Ilbo

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e revois souvent en pensée des lieux de Gimcheon, cette petite ville où j’ai vécu. En ce temps-là, tout semblait aller pour le mieux. Tu te souviens du Restaurant chinois Nanking (Namgyeong Banjeom) où étaient accrochés au mur une photographie de Chiang Kai-shek et un calendrier avec un paysage de Taïwan ? Aujourd’hui, nous nous rappelons tout dans les moindres détails. Nous connaissons comme notre poche les magasins de la ville et leur histoire. À cette époque, la brutalité et la grossièreté existaient naturellement aussi, et la vie était un combat, mais au moins avait-on pour principe de ne jamais rien devoir à personne. Pour s’en sortir, on n’aurait jamais imaginé de nuire à autrui, ce qui est souvent le cas de nos jours. Il y avait plus d’humanité. Mais le temps passe inexorablement, comme les pédales d’une bicyclette que l’on fait tourner sans arrêt, alors il me semble souvent que ces souvenirs n’ont plus rien à voir avec ce que je suis aujourd’hui, comme une carapace d’insecte. Ils n’en représentent pas moins pour moi la perfection absolue ». Celui qui tenait ces propos n’était autre que Kim Yeon-su, cet écrivain coréen de premier plan qui s’adressait alors à son ami Mun Tae-jun, poète et lui aussi originaire de la ville qu’il évoquait. S’agissant de la nouvelle La boulangerie-pâtisserie de New-York, ses deux grands traits distinctifs sont une sentimentalité propre aux écrivains nés dans les années soixante-dix et l’expression d’une identité culturelle originale qui reste forte dans cette « le sur le continent » qu’est la petite ville de Gimcheon au cœur de la province du Gyeongsang du Nord. Or, il est curieux de constater que ces deux aspects semblent à la fois en harmonie et en contradiction. C’est sur ce dualisme que se fonde l’œuvre de Kim Yeon-su. La boulangerie-pâtisserie de New York a vraiment existé à Gimcheon, sur la place de la gare, et elle était tenue par les parents de Kim Yeon-su. Le poète Mun Tae-jun se souvient que quand son camarade gardait le magasin après l’école, il se plongeait invariablement dans des recueils de poèmes, plus particulièrement de Rimbaud ou de Hwang Ji-u, ou dans les revues littéraires auxquelles il s’abonnait. Une anecdote lui revient notamment en mémoire.

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Un jour qu’il lisait un recueil de poèmes, assis à côté du poêle à charbon, un vieux moine est entré. Il lui a demandé ce qu’il lisait et quand il lui a dit que c’étaient des poèmes de Rimbaud, l’homme lui a déclaré : « Jeune homme, continuez une bonne dizaine d’années et vous parviendrez à un résultat surprenant ». En entendant ces mots, Kim Yeon-su s’est dit que s’il poursuivait dans la voie de l’écriture pendant dix ans, il ne pourrait qu’être récompensé de ses efforts et il a agi en conséquence. Sur l’une des photos que j’ai vues de l’écrivain enfant, il fait du tricycle devant un magasin où on lit sur l’enseigne : Boulangerie-pâtisserie de New York. Un grand sourire éclaire son visage. L’auvent est baissé à cause du soleil et sur une feuille de papier collée sur la vitrine, sont écrits les mots « gâteaux de qualité » et « chocolat chaud » dans une écriture qui rappelle les années soixante-dix. Dans l’enfance de l’auteur, le moindre sou comptait et la maman devait vendre tous ses gâteaux. Pour le petit garçon, il était impensable d’en manger, ne serait-ce qu’un morceau. On lui donnait plutôt les rognures de gâteau éponge laissées après la découpe des portions à emballer et à vendre. On appelait girepasi ces débris impropres à la vente que l’on ne pouvait tout de même pas jeter. L’auteur écrit ainsi : « Les petits pains au haricot rouge et à la crème, gombobbang, gâteaux de riz gluant, beignets et pains de mie au lait me plaisaient toujours autant ; en revanche, les girepasi ont tôt fait de m’écœurer ». Juste avant de se gâter, ils finissent ainsi dans l’écuelle du chien, lequel s’en lasse bien vite à son tour et l’écrivain en conclut : « si l’on a trop de quelque chose, on s’en lasse bientôt ». Sur un plan plus personnel, Kim Yeon-su et moi sommes du même âge, ce qui veut dire que nous avons en commun tout un vécu et des souvenirs propres à notre génération. Les Coréens qui étaient nés dans les années soixante-dix ne se doutaient nullement qu’il pouvait y avoir des goûts différents et n’y aspiraient donc pas, se contentant d’adhérer à une même culture populaire. C’est à l’époque où ils entraient au primaire qu’est apparue la télévision Arts e t cu l tu re d e Co ré e


© Paik Da-huim

Kim Yeon-su Quand le jury du Prix littéraire Dong-in a décerné celui-ci à Kim Yeon-su, pour l’année 2003, en récompense de son recueil de nouvelles intitulé Quand j’étais encore enfant , il a motivé son choix par la remarque suivante : « C’est un pavé dans la mare du vécu personnel de l’auteur où le trouble qu’il jette s’étend partout, comme des ronds dans l’eau, en révélant d’intéressants aspects de la Corée contemporaine ». C’est de cet ouvrage que fait partie la nouvelle

La boulangerie-pâtisserie de New York .

K o r e a n a ı A u t o mn e 2012

en couleur. Les garçons admiraient le champion de lutte professionnelle Kim Il et raffolaient du dessin animé Les cinq frères aigles. Puis, au collège, ils allaient découvrir la musique pop. J’ai moi aussi fait partie de ces enfants et adolescents et si je n’ai jamais mangé de girepasi , je devine bien toutes les privations et convoitises que représentaient ces rebuts. En 1993, c’est par la poésie que Kim Yeon-su entre en littérature et, un peu plus tard, suivra un premier roman, Marcher en montrant du doigt les masques. Poèmes y compris, l’œuvre de cet auteur remonte donc à une vingtaine d’années, au cours desquelles il fera para tre des écrits très divers. Ils ont toutefois pour dénominateur commun leur style, selon les mots même de l’auteur : « En me faisant l’écho du vécu et de la situation qui furent ceux de la génération des années soixante-dix, je m’attache à rendre, dans une écriture ultrasensible et modeste, le flot sous-jacent d’angoisse existentielle et les douloureux combats intérieurs qu’ont connus ceux qui ont dû passer par ce que l’on appelle une « période de deuil ». La boulangerie-pâtisserie de New York est une œuvre autobiographique où se mêlent souvenirs et introspection en révélant le psychisme fondamental de l’auteur. Comme il est dit dans ses premières lignes, elle a été écrite au crayon, le choix de ce moyen « artisanal » révélant une volonté de découvrir son Moi. Les faits suivants m’ont été rapportés par Kim Yeon-su luimême, qui les avait lus dans un journal : « Mon fils de quatre ans est ravi quand le mot « échec » s’affiche sur l’écran de mon smartphone à la fin d’un jeu. Quand je lui ai demandé ce qu’il signifiait, il a répondu : « recommencer ». » Si l’œuvre de Kim Yeon-su pla t à divers titres, je lui trouve quant à moi pour attrait de me convaincre que l’« échec » permet de « recommencer » et je m’en réjouis, ce dont je lui suis reconnaissant.

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Image de Corée

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e blé mûrit, tel un océan doré par l’éclat du soleil. Le sentier qui coupe à travers champ se déroule interminablement, puis dispara t au loin. Sous le soleil brûlant, les coquelicots qui dressaient leur tête sanglante à la lisière des champs blêmissent et meurent. Dans les longs sillons, la lavande s’épanouit dans une débauche violette de parfums qui voilent de brume les monticules. Une ferme encadrée d’arbres se blottit dans l’ombre. Au bout du chemin, le village et sa petite place sont en vue. L’eau fra che coule à la fontaine et on paresse à table en sirotant une menthe à l’eau ou en regardant passer les nuages. Au bord de la route, les vieux sycomores obstruent le ciel et lancent leurs ombres feuillues sur la route. Pendant que je chemine, elles dansent sur moi avec légèreté et quand je m’éloigne, elles reviennent se poser en petites taches sur la route. Ainsi, je vagabondais et m’éternisais en plein été dans ce pays étranger.Tout en allant mon chemin, je contemplais fleurs et champs de blé, arbres et fontaine, fermes situées tantôt de part et d’autre, tantôt en contrebas. J’étais tout à la fois proche et partie intégrante de tout cela. J’appartenais au paysage. À mon retour au pays, déjà l’automne était arrivé. J’ai vu une photo prise d’en haut : champs nus, sans la moindre ombre, fleurs fânées et feuilles tombées. Jusqu’aux oiseaux et aux hommes qui les avaient délaissés. Dépouillés de leur parure, les champs restent seuls avec euxmêmes, comme une froide abstraction. Jour d’automne de l’univers, après-midi où les étoiles ne luisent pas encore. Le champ moissonné s’étend sous les yeux du ciel, comme les nattes d’une jeune Africaine. Paysage d’une absolue nouveauté, monde vu par un autre ; si étrange qu’on croirait le voir de derrière. Ignorant de toutes ces choses, je suis allé nonchalamment, par-ci par-là, tout un été. Une fois rentrè chez moi, je vois soudain que je me tiens hors de ce paysage. Je regarde les champs au loin, avec des yeux qui disent l’expulsion d’une âme, comme si je regardais s’éloigner mon corps. Ainsi est venu l’automne dans ce pays.

Paysage d’automne, vu de derrière et de dehors Kim Hwa-young Critique littéraire et membre de l'Académie nationale des arts de Corée

Choi Jae-young Photographe


Koreana Autumn 2012 (French)