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N°216 OCTOBRE / NOVEMBRE 2017

ENTRETIEN

XAVIER BETTEL

Queen of Luxembourg

PIERRE BERGE LE BIENFAITEUR

Line Renaud Ségolène Royal Abdellah Taïa Thomas Doustaly Bruno Julliard...

par

SPÉCIAL 12 PAGES

OSCAR & THE WOLF

L’enfant chéri de la pop belge

PIERRE PALMADE

S’AIMER AU GRAND JOUR Le couple à l’épreuve de la rue

« Ma dernière interview sincère »


N°216 OCTOBRE / NOVEMBRE 2017

ENTRETIEN

XAVIER BETTEL

Queen of Luxembourg

S’AIMER AU GRAND JOUR

Le couple à l’épreuve de la rue

OSCAR & THE WOLF

L’enfant chéri de la pop belge

MERCI PIERRE BERGÉ Line Renaud, Ségolène Royal, Abdellah Taïa, Thomas Doustaly, Bruno Julliard...

par

SPÉCIAL 12 PAGES


CONTRIBUTEURS NOEL QUINTELA.

ALINE MAYARD.

JULIEN PRIVAT.

SÉBASTIEN THÈME.

SASHA MARRO.

RÉMY ARTIGES.

Né à Mexico, il rencontre la photographie pendant ses études de kinésithérapie. Photographe de mode à Madrid, il shoote dorénavant à Paris où il a préparé avec un soin chirurgical la séance photo de notre couverture sur les démonstrations d’affection en public. Noel choie ses modèles comme personne.

Né en 1988 en région parisienne, il suit de près la culture sur les ondes et à la télévision pour France Culture et désormais pour France 5 et franceinfo TV avec notre maman à tous, Claire Chazal. A deux, c’est l’éclate et l’éclat… En solo, il défriche la littérature, regarde des séries, va au spectacle et ça lui va bien.

OURS DIRECTION DE LA PUBLICITÉ ET DES PARTENARIATS Yannick LE MARRE – ylemarre@tetu.com

PUBLICITÉ publicite@tetu.com

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Féministe et spécialiste des startups, elle travaille sur la diversité dans la tech et tient un blog sous le pseudonyme de La Funny Feminist. C’est ce qui l’a conduite à se lancer sur la trace de ces LGBT qui ont envahi les bureaux de Google, Facebook, Twitter et consorts dans le but de prendre le contrôle du globe.

Elle se forme au montage vidéo avant d’intégrer l’école des Gobelins. En 2014, agnès b. la repère et expose sa série Les Intemporels. En 2016, elle est la troisième lauréate du prix Picto de la jeune photographie de mode. Pour TÊTU, elle relance la série mode avec l’instagrameur Romain Costa qu’elle a passé à la moulinette de ses « mouvements lents ».

DIRECTEUR

Christophe VIALLE – cvialle@tetu.com

RÉDACTEUR EN CHEF

Adrien NASELLI – anaselli@tetu.com

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO Julie Baquet, Julie Baret, Romain Burrel, Aurore Gayte, Jérémie Lacroix, Cy Lecerf-Maulpoix, Aline Mayard, Jérémy Patinier, Philippe Peyre, Ambre Philouze-Rousseau, Thibaut Sardier, Chris Sengthong, Sébastien Thème, Elie Villette PHOTOGRAPHES ET ILLUSTRATEURS Soufiane Ababri, Rémy Artiges, Gregory Balsamo, Felipe Barbosa, Fanny Challier, Écoute Chérie, Pierre-Elie Ferran, Emile Kirsch, Pascal Mannaerts, Sasha Marro, Yannick Mittelette, Agoston Palinko, Julien Polomé, Noel Quintela

Il a fait ses armes chez WAD et Numéro magazine, apportant dans ses bagages la nonchalance et la classe qui manquaient cruellement à l’équipe rédactionnelle plongée dans les ordonnances et les livres de grammaire. TÊTU souhaite la bienvenue à son nouveau directeur artistique.

« Rémy Artiges est né, il vit et il travaille. Ses photographies sont publiées et exposées. Il est diplômé de la deuxième étoile de ski ». Mis à part ça, il a profité d’un jour de pause à Libération pour faire une petite escapade au Luxembourg à la rencontre du premier Premier ministre gay.

DIRECTEUR ARTISTIQUE

Julien PRIVAT – julienprivat@gmail.com

TÊTU est édité par S.A.S iDyls Média (TÊTU EDITIONS) 21, place de la République 75003 Paris SIREN : 823 122 320 Commission paritaire n°1017K82644 Imprimé en France par ASSISTANCE PRINTING Distribué par PRESSTALIS Réglé par MERCURI

–Pour joindre TÊTU par voie postale TÊTU EDITIONS 48, rue Voltaire 93100 Montreuil –Par email tetu.com/nous-contacter Têtu décline toute responsabilité pour les documents remis. Les documents soumis à la rédaction ne sont pas rendus.


édito

Le couple, avenue Marceau, en 1977. Photo : Patrice Habans

Adrien NASELLI rédacteur en chef 6

Le TÊTU que vous tenez entre les mains est fabriqué par une petite équipe qui n’a pas connu Pierre Bergé. Au fil des années, l’homme d’affaires s’était de plus en plus impliqué dans le magazine qu’il finançait à grands frais avant de le céder en 2013. Héritiers indirects, nous lui sommes intimement redevables. Pour lui rendre un hommage juste et comprendre son engagement au long cours, nous avons eu besoin de nos aînés. C’est le mot «!liberté"» qui revient le plus souvent dans la bouche de ses proches. Liberté de s’exprimer, d’être en colère, de s’aimer. Quel vertige de penser que Pierre Bergé le bienfaiteur est aussi le Pierre Bergé d’Yves Saint Laurent. Ils formaient sans doute le couple gay le plus connu du XXe siècle. Leur histoire, Pierre Bergé l’a même vue sur grand écran dans les films de Jalil Lespert et Bertrand Bonello, tous deux sortis en 2014. L’histoire d’un couple qui ne s’est jamais caché. C’est justement le thème de notre dossier sur les «"démonstrations d’affection en public"». Si les temps ont changé – il n’est pas de bon ton de s’embrasser dans la rue en 1958, hétéros compris – les homos, eux, surveillent encore leurs gestes de tendresse. «"Nous n’étions pas exhibitionnistes, disait récemment Pierre Bergé sur le Divan de Marc-Olivier Fogiel. Mais nous n’avons jamais menti, nous n’avons jamais rien voulu dissimuler!». Et comment ! Alors que nous sortons ce numéro de rentrée un peu en retard, nous sommes déterminés à faire perdurer son grand œuvre : les services rendus à la communauté. Merci Pierre.


SOMMAIRE

—@tetumag tetu.com

N°216

6 éDITO.

“Merci Pierre”. Amis, collègues et politiques dressent le portrait d’un véritable mécène de la communauté LGBT et disent qui était Bergé. Le directeur de TÊTU jusqu’en 2013 est mort le 8 septembre dernier.

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ENTRETIEN. Xavier Bettel. Il est homo et Premier ministre du Luxembourg. Être gay, ça ne lui fait ni chaud ni froid. Il le répète sans cesse : “Je suis né comme ça !”

SOCIÉTÉ 18

DOSSIER. Le couple à l’épreuve de la rue . Agressés pour s’être embrassés. Bisou russe, accolade indienne... À chaque pays sa tendresse et sa drague.

18 DOSSIER. Le couple

à l’épreuve de la rue. Les hétéros s’embrassent sans se poser de question. Les homos réfléchissent à deux fois. On appelle ça les “démonstrations d’affection en public”

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Cinquante nuances de gris. L’association Grey Pride prend de l’ampleur. “Vieillir, c’est pas pour les tapettes ! ” (Bette Davies)

36 LGBTech. Le monde de la tech constitue-t-il notre nouvel eldorado ? Entretien d’embauche.

VERS UN MONDE SANS SIDA 42 Chemsex : Face au danger, quelle réponse des associations ? 46 L’amour sans sida en 2030 ? Le compte à rebours est lancé.

72 Expos. Barbara à la Philharmonie

48 “Viens voir le docteur” : la chaîne YouTube qui parle cul et

52 Culture. Au

lit avec la rentrée littéraire

prévention avec les jeunes.

CULTURE 52 Dossier. Au lit avec la rentrée littéraire. 60 Interview. Pierre Palmade : secret, sexe et scène. L’acteur se confie pour la dernière fois.

64 Cinéma . Diane a les épaules. André Téchiné. 68 Séries. The Deuce : Porno, Franco, HBO. 70 Musique. Oscar & the Wolf. 72 Expos . Barbara. 74 Images. Le crayon politico-érotique de Soufiane Ababri.

94 Mode.

Romain Costa par Sasha Marro

TENDANCES 84 Design . Arthur Hoffner. 90 Tech. Masque for masc : bienvenue dans la quatrième dimension du cul.

1.

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2.

1—Photo : Charles Platiau / Reuters. 2—Photo : Noel Quintela. Stylisme : Margaux Dague assistée par Kim AXL. Modèles : Luc Bruyère et Félix Maritaud. Luc porte un pull AMI et Felix porte une chemise JW ANDERSON X UNIQLO. Maquillage : Julia Wretzky. Casting : Jackie H. Merci à Cristina Menendez.

94 Mode. Un architecte en balade. 104 Beauté. Bonne mine, barbiche et fragrances. 110 Destinations. Hong-Kong derrière les buildings. L’archipel finlandais et ses surprises. À Cologne, la nuit gay est plus folle.

SEXO/PSYCHO 126 Dossier . Ce qu’être drag queen a changé dans ma vie. 130 Témoignages. La transphobie au quotidien, c’est quoi ? 133 Courrier du coeur. Des applis à la “double péné”.


Photo Claude Buffet, 1957 2


NOTRE HOMMAGE

PIERRE le bienfaiteur BERGE PAR ADRIEN NASELLI

«!Pierre Bergé a soutenu avec une constance sans faille le magazine TÊTU. Pour lui, il s’agissait de souder une communauté, de parler du sida et de conquérir des droits. C’était un but politique au sens noble du terme », admire Jean-Jacques Augier. Pour l’homme d’affaires, propriétaire du magazine entre 2013 et 2015, «!Bergé voulait juste mettre de l’ordre dans ses affaires et il m’a vendu TÊTU!». Les complotistes disent autre chose : pour Bergé, le mensuel aurait d’abord été un organe militant au service des politiques. Une fois la lune de miel du mariage pour tous consommée, plus besoin de se ruiner… Or TÊTU n’était pas le projet de Pierre Bergé, mais celui de Didier Lestrade et Pascal Loubet, par ailleurs fondateurs d’Act Up-Paris. Ils vont le voir après la mort de Gai pied, en 1992 : «!Les premiers rendez-vous chez Pierre Bergé, dans ses bureaux de l’avenue Marceau, étaient intimidants, écrivait Didier Lestrade en 2005 dans le numéro 100 de TÊTU. Comme s’il fallait convaincre la communauté qui nous entourait et ceux qui avaient le pouvoir de réaliser les rêves!». Pari gagné. Pierre Bergé va rester directeur de TÊTU pendant dix-huit ans. Son travail quotidien aux côtés de Thomas Doustaly, qu’il nomme rédacteur en chef en 1997, prouve son attachement au média. Son combat enragé contre la Manif pour tous, à coups de tweets incisifs et de déclarations

publiques tonitruantes, illustre sa haine des conservatismes. Ses millions d’euros versés à Act Up, au Sidaction, aux Gay Games 2018 ou à la chaîne Pink TV font de lui un véritable mécène de la communauté LGBT. Sans Pierre Bergé, les choses auraient été plus compliquées. GÉNÉROSITÉ

«!S’il avait voulu un magazine uniquement militant, cela n’aurait nécessité que peu d’argent, calcule Jean-Jacques Augier. Non, Pierre Bergé voulait aussi un beau magazine, qui donne une image positive des gays, créatifs et heureux. Durant la période faste, les shootings avaient lieu aux quatre coins du globe…!» Thomas Doustaly a été le témoin privilégié des débats à la rédaction, Pierre Bergé se limitant à livrer des avis parfois sévères : «!Je trouve que tu as tort, mais c’est comme ça, me disait-il. Pierre gardait un œil attentif sur les résultats. Quand ça marchait, il était content!». Le magazine se vend de mieux en mieux, jusqu’à 55 000 exemplaires par mois comparés aux 9 000 des débuts. Peu de gens savent d’ailleurs que TÊTU était financé moitié par Bergé, moitié par Saint Laurent. Le couple a toujours gardé des comptes en banque séparés mais partageait toutes les dépenses.#

II


NOTRE HOMMAGE À PIERRE BERGÉ

fondation. «"Je ne peux pas dire que j’aimais Pierre Bergé. Mais j’aimais encore moins ceux qui le détestaient, nuance Philippe Mangeot, président de l’association entre 1997 et 1999 et coscénariste du film 120 Battements par minute. Il faut reconnaitre qu’il est le millionnaire qui a le plus donné aux minorités"». «"C’est Pierre qui a financé notre première photocopieuse après le décès de Cleews Vellay en 1994, se souvient Emmanuelle Cosse. A l’époque, c’était énorme pour nous, ça valait très cher ! Nos principaux dons venaient de lui, d’agnès b. et de Barbara"». En 2013, il cesse de donner à l’association et revend TÊTU. Pour autant, Pierre Bergé aura soutenu des initiatives LGBT jusqu’à la fin de sa vie. Il avait accepté d’être le président d’honneur des Gay Games alors que le sport était loin d’être sa tasse de thé. «"Pierre Bergé a financé le film de candidature que l’on a présenté à la fédération et qui a été déterminant pour obtenir le droit d’orga-

Quelques mois avant la naissance du magazine que vous tenez entre les mains, Pierre Bergé crée Ensemble contre le sida avec Act Up, Aides et les artistes contre le sida menés par Line Renaud. Le 7 avril 1994, ils organisent le premier Sidaction à la télévision, un coup de maître qui regroupe toutes les chaines et oblige le téléspectateur à regarder l’émission. C’est un immense succès : 300 millions de francs sont récoltés. «"Il a porté Sidaction à une époque où un homme d’affaires de ce niveau-là ne parle pas du sida"», salue Emmanuelle Cosse, présidente d’Act Up-Paris entre 1999 et 2001 puis journaliste à TÊTU pendant cinq ans. Pour Thomas Doustaly, devenu un ami intime, «"le Sidaction était l’engagement dont il était le plus fier. Il a laissé travailler les scientifiques et les associations. Lui jouait le rôle de vitrine et de rouage pour les télés"». Ce statut d’ambassadeur ne l’a pas dispensé d’assurer une présence quotidienne, comme en témoigne Florence Thune, nommée directrice générale de Sidaction par Pierre Bergé en mai lors du dernier conseil d’administration auquel il a assisté : «"Il a toujours été très impliqué dans les décisions. Son avis avait un poids important, il pouvait trancher sans appel"». A la mort d’Yves Saint Laurent, en 2008, Pierre Bergé crée un fonds de dotation de 10 millions d’euros qui seront versés à Sidaction à raison de 2 millions par an. «"Nous l’avions vu souffrant au conseil, se rappelle Florence Thune. Il nous avait dit un jour qu’il serait président à vie de Sidaction. Il est venu jusqu’au bout, il a respecté sa parole"». L’homme donnait volontiers à ceux qui se battent contre le sida. Act Up-Paris a obtenu près d’un million d’euros entre 2005 et 2012. Ce soutien, précise le rapport financier 2007, est effectué à titre personnel par Pierre Bergé et non par le biais d’une

« Il nous avait dit un jour qu’il serait le président à vie de Sidaction. Il est venu jusqu’au bout, il a respecté sa parole »! FLORENCE THUNE, DIRECTRICE GÉNÉRALE DE SIDACTION

III


niser ces jeux!», se félicite Manuel Picaud, président de Paris 2018. Le jour de la victoire, Bergé écrit : «!Paris a gagné les Gay Games. Je suis fou de joie. Ils étaient si sûrs d’eux ceux qui m’ont demandé d’être président ! Bravo!». Exemple parmi tant d’autres de sa fougue et de sa bienveillance.

si une bombe explose le 24 mars sur les Champs à cause de #laManifpourTous, c’est pas moi qui vais pleurer.#» Pierre Bergé est alors président du Conseil de surveillance du Monde et il est suivi par plus de 11 000 abonnés sur Twitter. Il se rebelle même contre le journal dont il est actionnaire : dans l’édition du 11 avril 2013, on trouvait une publicité de la Manif pour tous. «!Cette pub est une honte et ceux qui l’ont acceptée ne sont pas dignes de travailler dans ce journal. A suivre!», menace-t-il sur les réseaux sociaux. Le 1er juin de la même année, alors qu’il dévoile une plaque commémorative pour la mort d’Yves Saint Laurent en compagnie de plusieurs personnalités (Hidalgo, Delanoë, Dati, etc.), l’hommage est perturbé par des militants de la Manif pour tous. Pierre Bergé est placé sous protection policière par le Service de protection des hautes personnalités après avoir reçu plusieurs menaces de mort.

CHAUSSURES CIRÉES

Quand on cherche à comprendre le caractère de Pierre Bergé, ceux qui l’ont connu évoquent pourtant en souriant un «!persiflage un peu méchant!». Gilles Wullus a été nommé rédacteur en chef après Thomas Doustaly, en 2008 : «!Bergé était cash, il ne s’embarrassait pas de précautions, mais c’est quelqu’un avec qui on pouvait discuter même quand il était en colère. Au début, il tenait à valider tout le magazine. Mais il ne m’a refusé qu’une couverture. Pour montrer que c’est lui qui avait le pouvoir!». Cette stature transparaît dans plusieurs récits. Pierre Bergé recevait ceux qui venaient lui présenter des projets dans son bureau de la fondation Bergé – Saint Laurent, au 5 avenue Marceau à Paris, qui hébergea la maison de couture Yves Saint Laurent. «!On était tous sur notre 31, se souvient Philippe Mangeot. J’affectais une certaine désinvolture mais on pouvait se voir dans mes chaussures. C’est ce qu’il regardait en premier !!» Une fois dans le bureau, on s’assoit sur une banquette face au bureau surmonté d’un imposant portrait d’Yves Saint Laurent par Andy Warhol. «!Chacun devait connaître sa marge de manœuvre, glisse le militant. Moi, j’avais trouvé un meuble sur lequel m’adosser, et qui me permettait de rester à sa hauteur. Comme je venais d’Act Up, il m’octroyait certains droits que d’autres n’avaient pas ! Comme dire du mal de Mitterrand, par exemple…!» A partir du moment où ils franchissaient la porte du bureau, les requérants ne repartaient pas bredouille. A l’image de l’écrivain Abdellah Taïa, encore surpris de son chèque à l’ordre du Seuil pour l’édition de 50 000 exemplaires de ses Lettres à un jeune Marocain. Parce qu’il avait de l’argent, «!les gens étaient souvent obséquieux avec lui, se souvient Gilles Wullus. Il était saoulé des gens qui n’étaient que dans l’apparence!». D’où son amitié pour celles et ceux qui n’essayaient pas de le ménager. «!Il ne cherchait pas à être aimé. Il faisait ce qu’il avait à faire!», résume Jean-Jacques Augier.

SUR TOUS LES FRONTS

La vie de Pierre Bergé ne se résume pas au militantisme LGBT. «!Être sur tous les fronts, Pierre adorait ça, confirme l’ami Doustaly. Il était fier d’avoir été le dernier ami de François Mitterrand, et qu’après 1995 les portes de l’Elysée ne soient jamais refermées pour lui, sauf durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy!». Jusqu’à Emmanuel Macron qu’il a soutenu pendant sa campagne. «!Ils s’étaient vus en tête à tête et à partir du moment où il est entré dans la course, je crois qu’ils ne se sont pas revus. De toute façon, Pierre était trop vieux pour courir après un candidat !!» Bergé était plus investi en 2002 : «!Quand j’avais fait les interviews de Chirac et de Jospin dans TÊTU, il était épaté qu’ils aient accepté, se souvient l’ancien rédacteur en chef. En 2007, il m’avait demandé de faire certaines interviews de candidats avec moi. Déontologiquement, c’était bizarre. Je lui ai dit : soit vous les faites toutes, soit vous n’en faites aucune ! Finalement, il n’a fait que les interviews de Royal et de Bayrou. Pierre avait un côté journaliste raté. Il aurait adoré faire ce métier#». Pierre Bergé n’a en revanche jamais profité de sa proximité avec les politiques pour des conciliabules personnels. Il préférait attendre l’occasion d’un discours public pour les interpeler. Lors d’un Diner de la mode, qu’il organisait depuis 2003, et auquel le président Sarkozy avait accompagné Carla Bruni, Bergé a eu cette phrase : «!Le sida, c’est politique!». Interpellation courtoise mais très nette de Sarkozy sous le regard de tout le gratin. «!Pierre a évolué, constate Thomas Doustaly. Alors qu’il parlait d’un droit à l’indifférence pour les gays, le relent d’homophobie des dernières années l’a déplacé vers une position plus militante!». Il annonce qu’il épouse son compagnon Madison Cox le 3 mai dernier, quatre mois avant sa mort : «!J’ai milité pour le mariage gay. C’est une chose que François Hollande a rendue possible. Je suis viscéralement contre la Manif pour tous et Sens commun qui refusent le mariage aux gays!». Cette manière d’assumer tout et de soigner la mise en scène était la marque de fabrique de Pierre Bergé. Quand il avait loué le Grand Palais pour la vente de sa collection d’art à la mort de Saint Laurent, un gigantesque portrait du couple trônait dans le hall. Les musées Yves Saint Laurent, qui ouvrent successivement à Paris et à Marrakech et qu’il devait inaugurer, apportent l’ultime pierre à l’édifice d’une existence romanesque.2

TROLL DE LA MANIF POUR TOUS

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Pierre Bergé n’a pas cherché à se faire aimer des partisans de la Manif pour tous. Il s’est déchaîné contre celle qu’il appelait «!l’horrible!» ou «!l’immonde Barjot!», selon les jours et les tweets. «!À gens violents, il faut répondre par la violence#», préconisait-il encore récemment sur le Divan de Marc-Olivier Fogiel. En janvier 2013, lors des plus grandes manifestations, Pierre Bergé répond à Ruth Elkrief sur BFM TV : «!Évidemment qu’ils sont homophobes, en tout cas pour la plupart d’entre eux. Chacun a son bon pédé comme chacun avait son bon juif [...] Cet humus antisémite, anti-gay et anti-tellement de choses est là et il existe!». La relation s’envenime en mars quand la Manif pour tous porte plainte auprès du TGI de Paris contre Pierre Bergé pour «!incitation à commettre un acte terroriste!». Pierre Bergé avait retweeté, puis rapidement supprimé, un message contre la manifestation du 24 mars : «!Vous me direz,

IV


Leur BERGÉ

NOTRE HOMMAGE À PIERRE BERGÉ

Par LINE RENAUD, vice-présidente de Sidaction

I

l est des rencontres qui changent le cours d’une vie, des personnes dont on n’imagine pas qu’elles auraient pu ne jamais croiser notre chemin. Pierre est de ces êtres-là, un indispensable. Et, au fil du temps, il est devenu mon frère d’armes dans la lutte contre le sida. N’est-ce pas au combat que naissent les plus grandes amitiés ? Au commencement, il m’avait semblé que nous venions de deux mondes différents. Pourtant, la vie, des années plus tard, se chargerait de nous réunir. Et nous ne nous sommes jamais lâché la main. Malgré toute la bonne volonté du monde, rien n’aura été simple. Le sida, en cela qu’il touche à la sexualité, donc à l’intime, parce qu’il frappait, surtout au début, une population homosexuelle ou marginale, était un sujet tabou. Je n’étais évidemment pas la seule à mener la fronde. D’autres associations s’étaient constituées dont notamment Arcat-sida que présidait déjà Pierre Bergé depuis 1985. Pierre a eu l’idée lumineuse de fédérer les associations, mais aussi de créer des passerelles entre les chercheurs, les associations et les malades, de faire que ces entités distinctes forment un tout uni. C’est ainsi que Pierre et moi avons entrepris de faire route commune en créant, en 1994, Ensemble contre le sida. Je n’aurais pas pu rêver meilleur allié que Pierre. Nous avons été immédiatement complémentaires. Notre première victoire fut le premier Sidaction multichaînes, en 1994 ! Plus personne en France ne pouvait désormais ignorer la réalité du sida !

V

Depuis, nous avons gagné des batailles, mais pas la guerre. Combien de temps encore avant un vaccin ? Nul ne le sait. Non, nous n’avons pas gagné la guerre, mais nous avons, ensemble, Pierre et moi, avec l’aide de tant de bénévoles, de chercheurs, de soignants, avec les associations et les medias, éveillé les consciences et, peu à peu, fait reculer la mort.

«!Il me disait que j’étais aussi libre que lui!» Par SÉGOLÈNE ROYAL, candidate aux élections présidentielles 2007

P

ierre Bergé a été un compagnon au long cours de ma vie politique. Il m’apportait son soutien de manière discrète mais inconditionnelle. La créativité, la démocratie participative, l’intelligence collective : son adhésion aux idées de Désirs d’avenir était totale. Je pense aussi que la discrimination des femmes dans le champ politique le touchait, et qu’il me soutenait dans les attaques que je subissais. Pour les femmes, l’époque n’était pas facile. Peut-être Pierre établissait-il un lien avec la situation des homosexuels ? En tant que ministre de la Famille, j’avais été la première à reconnaitre l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens [APGL, ndlr] comme interlocuteur. Pierre et moi en avions discuté ensemble. Surtout, il a été là pendant les périodes de creux. Il avait mis à la disposition de Désirs !

Getty Images

«!Il est devenu mon frère d’armes!»


VI


NOTRE HOMMAGE À PIERRE BERGÉ d’avenir un local, boulevard Raspail. Après une défaite électorale, la plupart des gens vous tournent le dos, essayent de vous faire disparaitre de l’histoire. Il voyait que je n’étais pas soutenue. Un jour il me dit : «!J’ai quelque chose pour toi!». Je n’avais rien demandé. Il a ajouté : «!Il faut que tu continues à travailler!». Jusqu’aux Universités populaires, il était présent. Cette fidélité incroyable m’a portée. Il me disait que j’étais aussi libre que lui.

«!Quand Pierre se souvenait de TÊTU, c’est aux lecteurs du journal qu’il pensait!» Par THOMAS DOUSTALY, ancien directeur de la rédaction de TÊTU et journaliste au Monde

D

ans les dernières années de sa vie, quand Pierre se souvenait de TÊTU, c’est toujours aux lecteurs du journal qu’il pensait avec émotion. A vous qui me lisez aujourd’hui, à ceux d’hier et encore avant eux aux lecteurs des journaux, des revues ou des livres homosexuels qu’il fallait lire en se cachant. S’il aimait la presse depuis toujours, Pierre n’avait pas participé activement au mouvement homosexuel de la fin des années 1960. Sa façon de militer, dans les années 1970, c’était simplement de ne pas cacher son homosexualité et sa relation avec Yves Saint Laurent dans des milieux – la mode et les affaires – où le secret était encore la règle. Militant, il l’était devenu au début des années 1980, fatalement, contre le sida. A partir de 1995, Pierre considérait son militantisme en faveur des droits des lesbiennes, des trans et des gays à la fois comme une urgence permanente et un travail de longue haleine. C’était aussi la mise en harmonie du personnage public qu’il était devenu et d’une vie privée qui ne l’était plus guère. Pierre n’a pas eu l’idée de TÊTU, on la lui a proposée. TÊTU – qui avant son premier numéro s’appelait Pride – est un magazine imaginé par Pascal Loubet et Didier Lestrade. En France, le magazine homo de référence, Gai Pied Hebdo, avait cessé de paraître en 1992. Il restait une presse d’information gratuite distribuée dans les bars et des journaux pornographiques vendus en

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kiosques, mais rien de semblable à Attitude, le magazine gay lifestyle qui venait d’être lancé en Angleterre. Loubet et Lestrade savaient deux choses : le patron de la maison Yves Saint Laurent aimait Act Up et il avait des moyens. En juin 1995, le numéro 1 était l’événement de la Gay Pride. A la Une, des noms plus ou moins célèbres : Boy George, Elula Perrin, Greg Louganis, Jimmy Somerville et même Lola, une créature parisienne. Leur point commun ? Pierre n’avait aucune idée de qui elles et ils étaient. Je suis arrivé à TÊTU en 1996, invité à écrire par Didier Lestrade. J’avais rencontré Pierre une première fois, en tant que journaliste au Journal du Sida, pour l’interroger sur les dix ans de l’association Arcat, qu’il présidait et qui publiait cette lettre d’information très lue à l’époque. Le rédacteur en chef Laurent de Villepin m’avait demandé de l’accompagner, car il avait besoin d’un bouclier contre la colère redoutée du « président », comme il disait. Mauvais calcul. Non seulement Pierre lui avait dit très violemment son fait en ma présence ( j’ai oublié le motif du conflit), mais surtout il refusa ensuite de répondre à ses questions pendant l’interview, se tournant ostensiblement vers moi avec une amabilité symétrique à la mauvaise humeur qu’il réservait à mon camarade. En sortant de son bureau, nous avions ri Villepin et moi de cette scène hallucinante, mais il était évident qu’il était humilié. J’avais aimé cette colère parce qu’elle était aussi théâtrale qu’inoffensive et qu’elle montrait un Bergé fragile finalement, incapable de contrôler un sentiment violent devant l’inconnu que j’étais. L’épisode me servit de leçon quand Pierre me confia la direction du magazine à l’automne 1997. J’ai rapidement compris que je ne pourrais pas conduire le journal vers le succès qu’il méritait en traitant Pierre comme une vache à lait juste bonne à combler les pertes que nous ne manquerions pas de creuser. Il fallait trouver mieux. wbord en comprenant à qui nous avions affaire. Car Pierre n’était pas dépourvu d’ambiguïtés. TÊTU le confrontait sans cesse à ses propres contradictions. Alors que le magazine était la définition même d’un média communautaire, fait par des journalistes LGBT pour des lecteurs LGBT, Pierre ne voulait pas croire à l’existence d’une communauté homosexuelle. L’idée même de communauté lui paraissait séparatiste et choquante. Il fallait donc être communautaire sans le dire, et c’est ce que nous avons fait. Un autre tiraillement


personnel qui pouvait avoir des conséquences sur la ligne éditoriale était le rapport de Pierre à la célébrité. Pierre pensait qu’il fallait vivre son homosexualité au grand jour, comme il l’avait fait toute sa vie. Il pouvait porter un jugement sévère sur tel couturier homosexuel marié à une femme par conformisme ou sur tel comédien « au placard ». Mais il ne voulait pas faire de son rapport personnel à son homosexualité une règle pour tous les gens célèbres. Il mesurait la part d’intimité de la vie privée de chacun. Il faut se souvenir du contexte des débuts de TÊTU. Qui se rappelle que jusqu’en 1998, Bertrand Delanoë – éminence socialiste et futur maire de Paris – n’assumait pas son homosexualité dans les médias ? Nous en étions là et Pierre voulait avoir les personnalités avec nous, pas contre nous. Une fois Pierre mieux cerné, il fallait trouver le moyen de faire qu’il soit fier du journal et qu’il s’y retrouve suffisamment en tant que lecteur pour avoir envie de continuer l’aventure. Qu’estce qu’il pouvait aimer dans TÊTU ? Qu’est-ce qu’il aimait dans sa vie, qu’il avait en commun avec nos lecteurs et qui n’était pas ou peu traité dans le journal jusque-là ? Les réponses légères, nombreuses, furent vite trouvées, de l’opéra aux jardins, en passant par les beaux garçons en couverture. Tout cela n’était que des réglages, et ce fut facile. Mais l’essentiel pour Pierre, comme pour nous, était ailleurs. Lionel Jospin venait d’être nommé premier ministre, le combat pour le PaCS était engagé, et c’est là que TÊTU devait donner le meilleur de lui-même. La politique était une passion pour Pierre, celles des palais et des assemblées mais aussi celle qu’un journal produisait simplement en jouant son rôle et en existant. Au fond, à partir de ce combat-là, face à la confusion des partis politiques et à une haine homophobe ravivée, c’est avant tout la promesse de visibilité que TÊTU offrait à ses lecteurs qui plut à Pierre. L’important pour lui, c’était que le magazine soit aux côtés des personnes LGBT dans la bataille des idées, dans les manifs et dans les campagnes électorales. Tout ce qui comptait à ses yeux, c’est ce que TÊTU pouvait changer concrètement dans la vie des jeunes gays et des jeunes lesbiennes pour qu’ils et elles se sentent plus libres de leurs choix et moins seuls dans les combats communs. Avec tous ceux qui y contribuèrent, je crois qu’il réussit à faire jouer ce rôle-là à TÊTU. Aujourd’hui, grâce à de nouvelles énergies, le magazine continue à vivre, et s’il était encore là pour le lire je suis certain qu’il en serait très heureux.

«!Ses excès, son humour étaient sa contribution au combat!» Par BRUNO JULLIARD, Premier adjoint à la maire de Paris e rencontre Pierre Bergé en mai 2011, à l’occasion des 30 ans de l’élection de François Mitterrand. J’ose à peine me présenter à lui. Je ne sais pourquoi, mais je suis alors persuadé que rien ne le conduira à s’intéresser à un jeune élu parisien de moins de 30 ans. Quelle erreur ! Après quelques échanges courtois, dans la cour du siège du PS rue de Solférino, il s’adresse à moi suffisamment fort pour être entendu du plus grand nombre : «#Il faudra dépoussiérer tout ça si un jour vous voulez que la gauche réussisse !!», dit-il en balayant ostensiblement du regard l’aéropage de leaders du PS ayant connu le Président Mitterrand… Tout me séduit dans cette transgression. Pierre aimait provoquer dans un monde médiatique policé et aseptisé. Mais toujours son goût de la caricature et de l’excès servait des convictions chevillées à son esprit si vif. La défense d’une laïcité qui ne se négocie pas, en partant en guerre contre toutes les bigoteries qui l’insupportent. La lutte contre le sida, avec ténacité et immense générosité. La haine du racisme et du rejet de l’autre, si étrangère à lui. Et bien sûr, l’égalité des droits et la lutte contre l’homophobie. J’ai écouté Pierre des heures durant raconter sa vie d’homosexuel jeune, adulte puis âgé. C’était un voyage exceptionnel, romanesque, courageux, exaltant, parfois douloureux. Comment une vie peut-elle être aussi remplie ? Pierre, qui aimait se définir comme anarchiste, détestait les barrières et les contraintes autant qu’il chérissait la liberté la plus accomplie. Pour lui, l’existence de chacun est d’abord ce que nous décidons d’en faire. Suivre son fil Twitter pendant les Manifs pour tous était un vrai délice. Son intransigeance, ses excès, son humour, son ironie acerbe étaient sa contribution au combat pour l’égalité. Et quand il s’imposait à lui même une limite dans le verbe agressif, alors il retweetait des comptes qui ne s’embarrassaient pas de cette autocensure… Soyons certains que si des soldats de l’égalité, courageux et patients, ne s’étaient pas engagés avec une force et une détermination sans faille, la vie !

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NOTRE HOMMAGE À PIERRE BERGÉ

Thomas Doustaly et Pierre Bergé

Pierre Bergé et Abdellah Taïa Photo Bertrand Rindoff Petroff

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des homosexuels dans notre pays ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. Pierre était de ces soldats là, au premier rang. Au delà de ses engagements politiques, c’est bien sûr la culture qui animait l’essentiel de la vie de Pierre, et des discussions avec ses amis. Avec ses avis souvent bien arrêtés. Combien de fois m’a-t-il demandé de ne pas installer cette œuvre de Jeff Koons prévue devant le Musée d’Art Moderne ? J’ai bien tenté de lui expliquer qu’il s’agissait d’un don des Etats-Unis après les attentats de novembre 2015 et qu’il nous était diplomatiquement difficile de le refuser : «#Paris a suffisamment souffert pour qu’on ne la défigure pas avec des horreurs pareilles !#» La culture était pour lui l’aboutissement de toute vie, la finalité de toute humanité. La création d’une œuvre et la recherche exigeante de la beauté lui faisaient croire en l’Homme. Il aimait se définir comme un vrai mécène, et non comme un sponsor qui attend un retour sur son investissement. Pour que les artistes créent, pour que les musées exposent, pour que les festivals innovent, pour que le patrimoine rayonne, Pierre donnait, et donnait beaucoup. En effet, sans rien attendre en retour que la satisfaction d’une culture qui vit. Paris et sa vie culturelle lui doivent beaucoup. Ses conseils, ses indignations, ses colères, sa générosité, son affection, sa classe infinie nous manqueront beaucoup. Si son corps âgé et malade n’a pas su résister plus longtemps, je sais que la force de son esprit, si jeune et solaire, restera avec nous.

«!J’avais besoin de l’aide de Pierre Bergé!» Par ABDELLAH TAÏA, écrivain in janvier 2009, j’ai appelé la Fondation Pierre Bergé-YSL pour prendre rendez-vous avec Pierre Bergé. Deux semaines plus tard, j’étais devant lui, dans son grand bureau. Il ne me connaissait pas du tout. Je me suis présenté en quelques secondes. Et j’ai expliqué le projet pour lequel je sollicitais son aide : mon livre collectif Lettres à un jeune Marocain. Pendant à peu près 15 minutes, il m’a écouté sans presque m’interrompre. Très très attentivement. Il était totalement avec moi et je me souviens que cela

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m’avait beaucoup impressionné. Je ne m’attendais pas à ce que le lien avec lui se fasse aussi rapidement et avec autant de générosité de sa part. Ce livre était destiné à la jeunesse marocaine. L’aider à mieux s’assumer, à se libérer. S’élever. Un livre littéraire et politique qui tend une main très fraternelle aux jeunes de ce pays très souvent désorientés, abandonnés par le pouvoir. Dans l’attente. Le renoncement. J’avais demandé à plusieurs artistes marocains d’écrire chacun une lettre à un jeune Marocain qu’il connaissait très bien. Initier un mouvement. Le cœur qui parle. Sortir des discours qui tuent dans l’œuf les rêves et les volontés. Quelque chose de beau, de grand, de libre, de révolutionnaire est possible. Comme les jeunes Marocains n’avaient pas les moyens d’acheter les livres, j’avais pensé que cet ouvrage devait être distribué gratuitement au Maroc. Leur amener ce livre jusqu’à leurs mains. Et pour cela j’avais besoin de l’aide de Pierre Bergé. Il a dit : «#Ce livre me paraît très important. Il doit exister au Maroc. Je suis avec vous. Vous pouvez compter sur moi#». Il a même ajouté, à ma grande surprise : «#Merci d’avoir pensé à moi pour ce projet#». Je lui ai alors montré les deux devis que les Editions du Seuil et moi avions préparés. Le premier pour l’impression de 30 000 exemplaires de ce livre. Et le deuxième pour la fabrication de 50 000 exemplaires. «#On fera 50#000... Et vous me montrez la version finale du livre avant l’impression#». Cette première rencontre a été courte, à peine 30 minutes, mais cela avait suffi pour faire naître une amitié très tendre entre lui et moi. Je dois avouer que je ne m’y attendais pas du tout. Avant de le connaître, Pierre Bergé me paraissait loin de moi et de mon monde. J’ai découvert qu’il était très curieux des autres. De moi. Et qu’il aimait très profondément les écrivains. Les 50 000 exemplaires de Lettres à un jeune Marocain ont été distribués au Maroc en août 2009, avec la collaboration du magazine TelQuel. En septembre, Pierre Bergé m’a dit qu’il fallait traduire le livre en arabe et le distribuer de la même manière. Et il nous a donné les moyens pour réaliser vite ce deuxième projet. 40 000 exemplaires en arabe ont été distribués, avec l’hebdomadaire Nichane, quatre mois plus tard. Pierre Bergé aidait aussi l’Association contre le sida au Maroc. Et il a sauvé la librairie tangéroise Les Colonnes en la rachetant en 2010 et en la transformant en un espace culturel magnifique. Il a fondé aussi, dans la foulée, les Editions de la Librairie des Colonnes qui traduisent beaucoup de livres en arabe. !

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NOTRE HOMMAGE À PIERRE BERGÉ

«!Un charme puissant et affectueux!» Par PASCAL HOUZELOT, directeur de Pink Tv

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’est par la lutte contre le sida que j’ai d’abord connu Pierre Bergé, quand j’occupais des fonctions auprès d’Etienne Mougeotte à TF1 et que Pierre, Line Renaud, Dominique Besnehard et Christophe Girard sont venus me demander l’aide de la première télévision française dans cette bataille déterminante. Ensemble, nous avons réussi à trancher l’éternel conflit entre la Recherche et l’Aide aux malades, et nous avons décidé que le résultat des appels aux dons serait partagé à égalité entre ces deux armées au combat. Cette orientation majeure était due à un accord « politique » de fond entre Pierre, Line et la première chaine commerciale d’Europe, que beaucoup étaient surpris de trouver là. Ainsi est né en 1994 le Sidaction à la télévision, qui permettait de lancer de manière moderne et efficace des appels au don, et qui a été diffusé sur l’ensemble des chaines. Ce combat nous avait rapprochés et c’est tout naturellement que je lui ai parlé dix ans plus tard d’une chaine destinée en particulier à la population LGBT au moment où j’envisageais la création de Pink Tv. Pierre m’a immédiatement donné son accord de principe et c’est ainsi que quelques mois plus tard il devint un actionnaire, certes modeste en pourcentage mais extrêmement symbolique, de la chaine Pink Tv. Durant une vingtaine d’années, je n’ai cessé de voir régulièrement Pierre à Paris ou Marrakech, sa deuxième ville de prédilection. En 2010, nous nous sommes retrouvés dans l’aventure du sauvetage du journal Le Monde ; lui ayant présenté à cet effet Matthieu Pigasse qui en avait eu l’idée puis Xavier Niel qui rendit cette victoire possible, je les ai accompagnés au Conseil de surveillance du Monde, que Pierre présida jusqu’à sa mort. Je me souviens avec émotion de son indescriptible rage dans ce cénacle pourtant généralement

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feutré après qu’il eut déniché dans une filiale du groupe un article peu favorable à l’égalité des droits. Pierre était ainsi, éruptif, mais quand il s’agissait de défendre des convictions et des valeurs, ce trait de caractère ne manquait pas d’avantage. Et comme il convient, concernant un grand homme, d’être tout à fait honnête, il faudra aussi admettre que Pierre était parfois colérique et d’une mauvaise foi assumée, aspects de sa personnalité que son charme puissant et souvent affectueux savait faire oublier presque aussi vite qu’ils étaient apparus. Pour moi, Pierre faisait partie de la catégorie des soldats, des grands généraux efficaces, toujours présent dans les guerres que nous ne devons pas perdre.

«!Cher TÊTU, si Pierre Bergé n’avait pas existé, toi non plus!»

Par JEAN-JACQUES AUGIER, successeur de Pierre Bergé à la direction de TÊTU (2013-2015)

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ourquoi s’est-il engagé dans l’aventure TÊTU ? Cela, lui seul aurait pu te le dire... Et peut-être quelques-uns de ses proches, dont je n’ai jamais fait partie. Que puis-je t’apprendre alors, cher TÊTU ? Que lorsque Pierre Bergé a mis ton avenir entre mes mains, j’ai ressenti deux choses : tout d’abord, que c’était un gentleman que j’avais en face de moi. Jamais médiocre ni mesquin dans la négociation, il a tout fait pour faciliter la transition. Ensuite, qu’il me confiait ton avenir parce qu’au fond il pensait avoir fini son travail : TÊTU avait accompagné, défendu notre communauté LGBT dans ses heures les plus sombres. Et tout cela TÊTU l’avait fait avec élégance. Avec une exigence de qualité et un souci esthétique qui me semblent être la signature du créateur Pierre Bergé. Quelle histoire nouvelle pouvait-on écrire ? Ce n’était plus son aventure. Il laissait d’autres l’imaginer... Et nous avons bien vu toi et moi que ce ne fut pas simple, que cela ne l’est toujours pas, mais l’essentiel est que TÊTU soit toujours là. Avoir rempli la mission pour laquelle tu fus créé n’est pas déshonorant, bien au contraire. Tu existes... à toi de trouver, avec tes lecteurs, le but que tu donnes à cette existence.

FélicienDelorme

Pierre Bergé était un homme grand, droit, qui vous donnait l’impression que vous avez raison d’être un rêveur fou, un rêveur libre. De plus en plus libre. Il me manque. Fort.


Pierre Boulat / Cosmos

«!Un jour, j’irai retrouver Yves sous les palmiers marocains et la boucle sera bouclée.!» Cette histoire par Pierre Bergé, TÊTU n°135

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XAVIER BETTEL

Premier ministre du Luxembourg

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Depuis que son mari Gauthier Destenay s’est retrouvé sur la photo des « premières dames » à l’Otan, tout le monde veut rencontrer Xavier Bettel. « J’ai refusé les Américains [les magazines OUT et The Advocate, ndlr], j’ai refusé les Anglais [Attitude, ndlr], mais à TÊTU j’ai dit oui parce que j’étais abonné ! » Lui, être gay, ça ne lui fait ni chaud ni froid. Premier ministre du Luxembourg depuis 2013, il a épousé Gauthier Destenay tout juste deux mois après le passage de la loi. PAR ADRIEN NASELLI, PHOTOS RÉMY ARTIGES

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l débarque un cornet de glace à la main dans son petit hôtel particulier du centre du Luxembourg qui ressemble au village dans La Belle et la Bête. Ses deux gardes du corps aussi finissent leur deux-boules. La responsable presse est tout sourire. C’est un chef d’Etat qui ouvre la porte et pourtant on se croirait dans la mairie – certes cossue – d’une bourgade française. Xavier Bettel prend place devant son bureau vitré où trône une photo de lui et de son mari, Gauthier Destenay, encadrée avec kitsch. «!Oh ! C’est votre Premier ministre qui m’écrit une carte postale"». La semaine précédente, Xavier Bettel s’était rendu à Paris pour des séances de travail avec Edouard Philippe et Emmanuel Macron. Eclats de rire à la lecture. Si on a voulu le rencontrer, comme ça au beau milieu de l’été, c’est parce que la présence de son mari sur la photo des «!premières dames"» lors du sommet de l’Otan, à Bruxelles en mai dernier, a beaucoup fait jaser. Pourtant Xavier et Gauthier, ils ne cessent de le répéter, sont un couple «!comme les autres"».

A l’âge de 26 ans, vous êtes élu pour la première fois. Saviez-vous alors que la politique occuperait la majeure partie de votre temps ? Quand j’ai été élu, j’étais encore étudiant. Je ne savais pas quoi faire. Mon papa venait de mourir. J’étais député, je liquidais la société de mon père. J’ai passé le concours pour devenir avocat et j’ai travaillé au Barreau. Donc j’ai eu un autre métier pendant plus de dix ans, ce que je trouve bien ! Je n’ai pas été que politicien. D’une manière générale, vous avez souvent été «"le plus jeune"», jusqu’à devenir «"le plus jeune maire d’une capitale européenne"» en 2011, à l’âge de 38 ans. Vous sentez-vous faire partie d’une avant-garde européenne ? Quand je vois les collègues, je fais plutôt partie de la moyenne d’âge ! Il y a un renouvellement, que ce soit Emmanuel Macron en France, Charles Michel en Belgique, au Canada avec Justin Trudeau, avec Leo Varadkar en Irlande, ou même avec Alexis Tsipras en Grèce, une nouvelle génération prend les têtes de gouvernement. Nous partageons tous des valeurs au niveau européen. Ce sont des collègues mais aussi pour certains des amis.

“ ON N’A QU’UNE VIE, VOUS SAVEZ. C’EST PAS MOI QUI AI CHOISI D’ÊTRE PÉDÉ, HEIN ! ”

UNE CARRIÈRE PRÉCOCE

Vous vous êtes engagé en politique très tôt. A l’âge de 20 ans, vous étiez déjà le Président de l’organisation de jeunesse du Parti démocratique. Savezvous d’où vous vient cette vocation ? Ça a commencé à l’école primaire, j’avais 8 ou 9 ans. Il n’y avait pas de place de jeu dans mon école, le maire était venu la visiter, et on a fait une manif. Ça avait marché ! Mais mon engagement n’était pas du tout prédestiné, car ma famille n’est absolument pas militante.

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PRAGMATISME LUXEMBOURGEOIS

Votre mariage en mai 2015 a été sobrement commenté au Luxembourg. Avez-vous le sentiment que les questions de société sont plus tendues en France ? Non, je pense que ce n’est pas à moi de dire aux Français ce qu’ils ont à faire. J’ai constaté qu’au Luxembourg les gens m’élisaient pour mes choix #

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politiques et non pour mes choix privés. Le Luxembourgeois est pragmatique. Le Luxembourgeois dit : «"Il fait son boulot et je le juge là-dessus"». Cela montre l’ouverture et la tolérance de notre pays. Comment aviez-vous suivi l’épisode de la Manif pour tous pendant les débats sur l’adoption du mariage pour tous en France ? Ça m’a choqué de voir qu’un pays s’est divisé en deux. On reconnaissait juste une situation sans priver personne de droit. J’ai été surpris par la violence de certains propos, et par l’opportunisme politique de certains. En Italie, Matteo Renzi m’avait dit : «"Ecoute Xavier, le mariage va capoter!». Il m’explique que dans son parti de coalition, certains sont contre l’adoption. Je lui ai répondu : «"Mais retire l’adoption ! Fais step by step et tu verras que ça va passer !"» Il rentre à Rome, il raconte que le Premier ministre luxembourgeois lui a conseillé d’enlever l’adoption. Je me retrouve avec la presse italienne qui m’appelle en me disant : «"Il parait que vous avez sauvé le mariage gay en Italie!», je leur réponds : «!Mais moi j’ai rien fait ! C’est naturel pour moi !!» Quand on a fait le Pacs au Luxembourg, j’étais un participant du débat. Mais moi aussi à l’époque je trouvais qu’on n’était pas prêt pour le mariage. Finalement, c’est passé comme une lettre à la Poste au Parlement !

nomiquement plus à droite, c’est-à-dire qu’il faut gagner de l’argent avant de le dépenser, il fallait automatiquement être conservateur et donc être contre le Pacs, contre l’avortement, contre l’euthanasie. Et si on est pour tout cela, on était obligé d’être socialiste, et donc économiquement de gauche. Il était temps en France que vous ayez un parti où on peut être économiquement de centredroit, et de centre-gauche sur les questions de société. C’est ce que représente Emmanuel Macron. Le Luxembourg n’est classé qu’à la 20e place européenne pour les « travailleurs LGBT"» selon le cabinet Expert Market ; il manque notamment la mention du genre dans la politique publique. Est-ce possible d’aller dans le sens de plus d’inclusion ? Je n’ai vraiment pas envie qu’un jour, dans mon CV, je doive écrire si je suis gay ou pas. Mon gouvernement est en train de faire de grands efforts pour favoriser le travail des femmes. J’essaye de faire des efforts, mais les entreprises privées restent des entreprises privées. Ce n’est pas à moi d’imposer. Il faut que les gens ne se posent même plus la question « est-ce que c’est un homme, est-ce que c’est une femme ?!» Mais me dire que je suis 20e ou 22e… Je n’ai pas envie de cocher des cases de bonne conduite pour finalement faire rentrer tout le monde dans des cases.

“ MON MARI QUI FAIT PARTIE DES FIRST LADIES, C’EST VRAI, C’EST ASSEZ SPÉCIAL. ”

Pourtant, la séparation des Eglises et de l’Etat n’a eu lieu qu’en 2015. Comment cela se fait-il, plus de cent ans après la France ? C’est un travail en cours. Les curés étaient tous des fonctionnaires, le cours de religion faisait partie du programme de l’éducation, j’étais consulté pour la nomination de l’archevêque… Tout ça, on l’a changé ! Je trouve qu’en 2017 il est important que les religions fassent leur chemin, et surtout qu’on arrête de séparer les enfants dès leur plus jeune âge. Ce n’est pas une révolution mais une évolution. Pendant l’été, vous rencontriez notre Premier ministre, Edouard Philippe, pour discuter de vos orientations communes avec la France. Prenez-vous la victoire d’Emmanuel Macron comme une victoire de l’Europe ? Oui, avec un ouf de soulagement. J’avais le choix entre quelqu’un qui voulait détricoter l’Europe et quelqu’un qui voulait plus d’Europe. Marine Le Pen pense que les murs sont la solution, donc je suis content que ce soit un candidat de ma mouvance qui ait gagné ! En France, si on veut être éco-

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« NÉ COMME ÇA »

En 2010, la Première ministre islandaise s’était mariée avec sa compagne ; ensuite, vous vous mariez avec Gauthier Destenay ; aujourd’hui, le Premier ministre d’Irlande, Leo Varadkar, et la Première ministre de Serbie, Ana Brnabic, sont ouvertement homos. Pensez-vous que les temps ont changé ? Je ne suis pas le Premier ministre gay. Je suis le Premier ministre qui est aussi gay. On arrivera à faire changer les choses en faisant de ça une normalité ! Mon mari qui fait partie des first ladies, c’est vrai, c’est assez spécial. Ils n’ont pas l’habitude d’avoir des first husbands. Mais la photo avec Madame Macron, Madame Erdogan et Madame Trump, c’est un souvenir génial ! Lors de la première réunion à laquelle il a assisté à l’ONU, on demandait à Gauthier": «"Alors, vous êtes le mari de quelle présidente ? – Je suis le mari du Premier ministre du Luxembourg. – Et elle s’appelle comment ? – Mais non c’est un monsieur"». Un pays m’a conseillé de venir avec Gauthier en disant qu’il était mon assistant. J’ai refusé. Je leur ai dit : « Je préfère avoir la réputation d’être gay plutôt que celle de coucher avec tout mon staff ». La personne à l’autre bout du $

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fil était scotchée. Les politiques qui le cachent, je ne comprends pas. Quand vous faites de la politique, on vous demande de représenter les gens, si déjà vous n’êtes pas prêt à vous assumer vous-même, c’est un problème de crédibilité ! Je n’aurais pas pu avoir une double-vie, c’est-à-dire jouer l’hétéro et avoir des enfants, en prônant l’honnêteté dans ma carrière politique. Vous avez fait votre coming out public en 2008, quand vous étiez conseiller de la ville du Luxembourg, dans un talk-show radio. Est-ce que cela veut dire que vous avez dû cacher votre sexualité auparavant ? J’ai simplement dit que ce n’était pas facile d’être politique, et d’être gay encore moins. On n’a qu’une vie, vous savez. C’est pas moi qui ai choisi d’être pédé, hein ! Je suis né comme ça ! L’homosexualité n’est pas un choix mais l’homophobie en est un. Je suis très heureux, je ne regrette rien. Ce qui m’a fait très plaisir, et en même temps de la peine, ce sont ces mères qui m’ont écrit quand je suis devenu Premier ministre en me disant : «"C’est fantastique de voir qu’on peut réussir en étant homosexuel, mon fils est homosexuel…"» Je me dis que si j’ai pu donner une ouverture d’esprit à certains parents qui auparavant se posaient des questions, alors tant mieux.

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C’est votre marraine en politique, Lydie Polfer, qui vous a marié. Pouvez-vous revenir sur l’émotion d’une journée comme celle-ci ? C’est justement elle qui a construit ma place de jeu quand j’avais 8 ou 9 ans ! Le jour de mon mariage était un moment très important. J’ai travaillé le matin parce que je n’arrive pas à ne pas travailler... Puis je suis rentré à la maison, on s’est préparés, on s’est garés ici au ministère d’Etat, avant de rejoindre à pied l’Hôtel de ville. Il y avait des gens tellement gentils qui attendaient devant la porte, qui nous applaudissaient, c’était tellement touchant. Lorsque vous avez fêté vos deux ans de mariage, vous avez insisté sur Twitter sur les 70 pays où il existe des lois anti-homosexualité. Comment faire pour aller dans le bon sens ? Quels leviers politiques utiliser ? Prendre les tribunes qu’on a pour en parler. Quand je suis invité dans certains pays africains, je dis que Gauthier n’est pas là car on risque des peines de prison. C’est un message qu’ils comprennent. Lors de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, j’ai dit que la francophonie reposait aussi sur des valeurs et pas que sur une langue ! J’ai eu beaucoup d’applaudissements.2

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DOSSIER

Dans le bus, en terrasse ou dans un parc, aussi bien en ville qu’à la campagne, rares sont les couples de gays et de lesbiennes qui osent des gestes d’affection. « On sait que cela peut avoir un coût », avance un sociologue. Les récents exemples d’agressions violentes en témoignent. Un « coût » qui conduit certains homos à dissimuler qu’ils sont ensemble. Pourtant, l’expression des sentiments amoureux dépasse largement le 18


La rue

LE COUPLE À L'ÉPREUVE DE LA RUE cadre privé et les « démonstrations d’affection en public » sont un vrai sujet de débat aux Etats-Unis, chez les homos comme chez les hétéros. Quand un couple de gays installé en banlieue parisienne raconte marcher main dans la main sans problème, un autre s’interdit le moindre geste pour passer incognito dans les rues de Paris. Symptôme d’une société toujours hostile ou vestige des grandes heures de l’homophobie ? Réponses. PAR PHILIPPE PEYRE, PHOTOS NOEL QUINTELA 19


DOSSIER

À

GESTION DES RISQUES

42 ans, Vincent n’épargne pas la société parisienne pour expliquer pourquoi il n’a aucun geste d’affection envers Xavier, son compagnon avec qui il vit depuis bientôt 20 ans, dans les rues de la capitale. «!La ville est déjà assez agressive, ce serait tendre le bâton pour se faire battre. Qu’il s’agisse de s’embrasser ou de se tenir la main, on se sent encore très loin de pouvoir faire quoi que ce soit!!», assure-t-il, lui l’assistant metteur en scène qui vit à deux pas de la place de la République, dans un quartier proche du Marais. « Ça a toujours été comme ça, on s’est connus vers le milieu des années 90, c’était encore très difficile d’assumer son homosexualité à l’époque, poursuit Xavier, 44 ans, post-producteur dans les effets spéciaux. Certes, les choses ont évolué mais pas nous. On s’est construit comme ça, avec la peur du malaise qu’on pourrait avoir en se prenant des réflexions. Et avec le regain d’homophobie des dernières années, ça ne donne pas envie ».

Ce «!conditionnement!» que décrivent Vincent et Xavier est un phénomène bien identifié. Un premier facteur générationnel entre en ligne de compte, comme l’avance le sociologue Colin Giraud, auteur d’une enquête sur les modes de vie de gays qui habitent dans la Drôme parue en 2016 : «!Pour les générations d’avant, même s’ils en ont la possibilité, deux hommes ne vont pas forcément se tenir la main car ils n’ont pas été socialisés comme cela. Alors que plus on avance, plus la contrainte de l’hétéronormativité semble s’affaiblir!». S’il est sans doute plus simple d’assumer son homosexualité aujourd’hui qu’il y a vingt ans, les agressions, injures et regards qui persistent imposent encore à beaucoup de couples de jeunes homos d’opérer une autocensure. «!C’est une sorte d’épée de Damoclès que relatent beaucoup de LGBT, illustre le sociologue Arnaud Alessandrin, coauteur de l’ouvrage Géographie des homophobies (Armand Colin, 2013). Il y a des coups et des blessures donc on sait que cela peut avoir un coût réel de montrer son affection dans la rue, encore aujourd’hui. Il ne faut pas que ce soit arrivé pour avoir peur mais tout simplement que ce soit une potentialité. On est dans la gestion du risque!». Une peur perpétuelle, en toile de fond, plus ou moins présente en fonction des individus concernés. «!On est clairement dans une construction sociale et médiatique de la peur. Elle induit des contrôles que nos communautés n’ont que très partiellement contrariés!», poursuit le sociologue. Si cette «!potentialité!» traîne dans un coin de la tête, certains refusent qu’elle ait une conséquence sur leur façon de se comporter en public. C’est le cas de Jimmy et Kévin, tous les deux 23 ans et en couple depuis plus de deux ans à Brétignysur-Orge, en banlieue parisienne. Pour eux, hors de question de prêter attention aux autres : «!Il n’y a pas de sujet, on se montre nos sentiments quand ça nous chante, où que l’on soit, lance Jimmy, technico-commercial dans la radio. On est vraiment très à l’aise avec ça et si ça déplaît à certains, qu’ils fassent leur regard en l’air, qu’ils nous fassent une réflexion, on n’en a rien à faire!».

Au regard des statistiques, l’homophobie occupe encore une place importante dans notre société et les lieux publics sont l’un des principaux théâtres de son expression. «!Même si pour de plus en plus de gens c’est un non-sujet, il y a une homophobie qui persiste, confirme Joël Deumier, président de SOS homophobie. C’est la vision d’un couple de femmes ou d’hommes qui suscite chez les Vivre son couple dans la rue comme agresseurs des réactions de rejet, d’insulte ou deux hétéros (ou presque), c’est aussi d’agression physique, au vu des témoignages!». l’expérience qu’a fait Ambre, 25 ans, Dans les lieux publics, l’association a relevé une recrudescence des agressions phylorsqu’elle était en couple dans la camsiques ces deux dernières années. Elles ont pagne de Tours : «!On n’a jamais vraiment concerné 45% des cas de LGBTphobie en connu la discrimination là-bas, c’est quand 2016, contre 37% en 2015. «!Il faut dire que on est arrivées à Paris en 2012 qu’on s’est fait les victimes témoignent de plus en plus parce traiter de «sales gouines» dans la rue parce que des lois comme le mariage pour tous qu’on se donnait la main. À partir de ce - VINCENT, EN COUPLE AVEC XAVIER ont été votées, ce qui rend l’acte homophobe moment-là, on s’est mises à faire attention de plus en plus intolérable!», complète Joël et maintenant, tout est histoire de calculs!», Deumier. Pour autant, Xavier et Vincent regrette-t-elle. La lesbophobie, Kelly, qui n’ont jamais été pris pour cibles, à Paris ou vit à Montréal, en a aussi fait les frais dans ailleurs, mais la simple idée d’essuyer un les rues de la capitale à la fin du mois de regard ou une réflexion les pousse à contenir toute démonstration juin dernier. Bon nombre de Parisiens se sont retournés sur son d’affection : «!On le supporterait vraiment très difficilement!», admet look masculin, ses tatouages et ses cheveux courts. «!Je sentais Vincent. «!C’est un conditionnement, constate Xavier. Même dans le que les gens étaient intrigués par mon allure, ils maintenaient le Marais, jamais on ne marchera main dans la main, c’est dire combien regard sur moi, raconte cette photographe free-lance de 26 ans. c’est profondément ancré en nous!». Ils ne doivent pas avoir l’habitude de voir ça alors qu’à Montréal, il $

“ LA VILLE EST DÉJÀ ASSEZ AGRESSIVE, CE SERAIT TENDRE LE BÂTON POUR SE FAIRE BATTRE ”

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y en a plein des filles comme moi, personne ne trouve ça choquant!». Si ces regards n’étaient pas forcément «!malveillants!», comme le précise Kelly, elle a eu sacrément peur lorsqu’un groupe de jeunes hommes l’a encerclée. «!Ils rigolaient et m’ont demandé si j’étais un garçon ou une fille. J’ai clairement ressenti une mauvaise intention de leur part!», confie-t-elle. MONTRÉAL COMME ELDORADO ?

ville. Le sociologue Colin Giraud, qui a comparé dans Quartiers gays (PUF, 2014) Paris et Montréal, atteste d’une certaine facilité propre à la ville canadienne : «!Le village gay de Montréal est nettement plus institutionnalisé que le Marais. Il y a beaucoup plus de drapeaux arc-en-ciel et d’images visibles de l’homosexualité. Je dirais qu’a priori, les marques d’affection en public y sont plus faciles qu’à Paris!».

RAPPEL À L’ORDRE La différence que Kelly constate entre Paris et la métropole québécoise a de quoi interroger. «!Avec ma copine à Montréal, on peut Au-delà de cette opposition métropolesque, en France, l’homophobie trouve ses sujets un peu partout sur le territoire. «!Elle se faire des gestes d’affection sans aucun problème, assure-t-elle. s’exprime différemment selon que Jamais je ne me suis posé la question, vous êtes en ville, à la campagne, peu importe où l’on est. Même en banlieue : il y a parfois quelques regards dans les banlieues, en centre-ville, mais jamais je n’ai eu peur d’une mais c’est surtout selon les individus"!», nuance Joël Deumier, qui agression physique à Paris!». se garde bien d’opérer la moindre Cette image d’un Québec ultragénéralité. Pourtant, cette idée sefriendly a le vent en poupe. Si Xavier et Vincent songent à aller s’y lon laquelle il serait plus simple de établir dans les années à venir, l’afvivre son couple dans une grande faire est déjà pliée pour Morgane ville plutôt qu’à la campagne trotte - VINCENT, EN COUPLE AVEC XAVIER et Laura, deux Montpelliéraines dans les esprits. «!C’est beaucoup qui, mariées au mois de juin, se plus compliqué que ça. Si cette théorie sont envolées pour Montréal pendant l’été. «!Maintenant qu’on se vérifie pour un certain nombre de personnes, elle rend invisibles est mariées, on veut pouvoir assumer notre couple dans l’espace plein d’autres situations"!», explique la géographe Marianne Blidon public et être dans un contexte où c’est possible, ce qui n’était pas dans La Casuistique du baiser (EchoGéo, 2008). «!L’homosexualité le cas à Montpellier!», explique Morgane, bluffée de voir autant est tolérée en ville, mais sous contrôle, tant qu’elle reste dans des modèles moralement et socialement acceptables, moins lorsqu’elle est plus de couples homos se tenir la main dans les rues de sa nouvelle

“ SI TOUS LES COUPLES HOMOS SE TENAIENT LA MAIN DANS LA RUE, IL N’Y AURAIT PLUS DE MECS QUI EN RIGOLENT ”

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MAJORITÉ SILENCIEUSE

Parler de l’homosexualité apparaît comme l’étape indispensable pour gagner en visibilité et se sentir libre dans l’espace public. «!Par le simple fait de connaître, tout change, avance Ambre. On n’arrivera pas à zéro agression, je n’y crois pas une seconde. Mais pour les réduire au maximum, battons-nous sur la majorité silencieuse ! Les gens ont plein de fantasmes d’une facilité inouïe à déconstruire!». «!C’est de l’ignorance, corrobore Joël Deumier. Les gens ne sont pas habitués ni sensibilisés et ignorent que ces couples peuvent exister. Ça peut paraître incroyable mais c’est bien le cas dans certains milieux. Et ça a une répercussion sur les personnes concernées : regards, commentaires, insultes…!».

subversive!», ajoute Colin Giraud. Dans ce cas, où placer le curseur ? Au regard des témoignages, la question du genre est primordiale, souligne Arnaud Alessandrin : «!D eux garçons virils qui se tiennent la main, cela dérange moins que si l’un des deux dans le couple transgresse le genre. C’est une double police, à la fois sexuelle et de genre!».

Habituer les gens, cela passe aussi par plus de visibilité. La simple idée du kiss-in, un événement circonscrit dans l’espace et dans le temps, est le symptôme d’une difficulté persistante à pouvoir montrer l’amour entre personnes de même sexe. Les réactions de haine et de rejet observées lors des débats sur le mariage, la polémique en 2013 autour de l’affiche du film L’Inconnu du lac qui montrait deux hommes s’embrassant ou, plus récemment, lors de la diffusion de la campagne de prévention publique contre le VIH et les IST ont de quoi en refroidir certains. «!Je ne sais pas si c’est la société qui est hostile ou la représentation que l’on en a!», se demande Xavier, qui reconnaît être «!marqué au fer rouge!» par l’homophobie des années 90. «!Il faut que les couples homos se sentent libres. En se cachant, on conforte cette idée de différence. Ne pas le faire et avoir peur, c’est entretenir le risque!», tranche Jimmy. Mais cette idée selon laquelle il appartient aux couples homos de s’approprier l’espace public par eux-mêmes et d’oser ces gestes d’affection divise. «!Si tous les homos se tenaient la main dans la rue, il n’y aurait plus de mecs qui en rigolent, qui se moquent ou insultent parce que c’est la première fois qu’ils voient ça, reconnaît Vincent. Mon cœur me dit que c’est la solution, mais de là à avoir le courage de le faire… non. Je n’ai pas envie de transformer mon couple en objet militant!».

Entre les villes et les campagnes, il y a aussi les banlieues. Dans Ce débat divise autant qu’il y a de sensibilités, d’expériences et certains quartiers, la question des gestes d’affection est brûlante. de formes d’engagement différentes. «!Qui dit visibilité dit augmentation des sanctions à court terme!», prévient Arnaud Alessandrin. Louis Millimouno, mobilisé à AIDES Bobigny en Seine-Saint-Denis depuis près de neuf ans, en atteste : «!Vous avez des villes comme Et par «!sanctions!», le sociologue définit la volonté des agresseurs Montreuil où ça se passe hyper bien, d’infliger une punition aux homos. mais dans certaines autres communes, Dès lors, choisir de ne pas cacher Sevran ou Bobigny par exemple, c’est son couple expose à un risque potentiel. «!On est dans des expériences très compliqué. Les couples homosexuels n’existent pas aux yeux de extrêmement singulières parce que le beaucoup!». Avec son équipe, ils corps qui est regardé, le corps qui est ont cette année encore organisé frappé, c’est le nôtre. Les capacités de un kiss-in à la gare de Bobigny-Pacontrôle ne peuvent donc être qu’indiblo-Picasso, au Nord de Paris, pour viduelles!». Et pour cause : en juin la Journée internationale de lutte 2017, SOS homophobie a enregis- ARNAUD ALESSANDRIN, SOCIOLOGUE tré une hausse des témoignages contre les LGBTphobies (le 17 mai). d’actes homophobes pendant le Un moyen de crier haut et fort que mois des Fiertés. «!C’est à double tranchant, résume Joël Deumier. les homos peuvent s’aimer aux yeux de tous dans la rue, où qu’ils/ À court terme, montrer qu’on est en couple provoque des réactions elles soient. Seulement, l’événement n’a pas attiré les foules. «!Il épidermiques très homophobes mais à long terme, on s’aperçoit que ça y a eu peu de monde mais nous avons affiché des photos de baisers avec fait baisser l’homophobie parce que ça normalise la vie des personnes des messages dans ce lieu où il y a énormément de passage. On invitait LGBT!». À vous de voir.2 les gens à en parler!».

“ CE SONT DES EXPÉRIENCES TRÈS SINGULIÈRES CAR LE CORPS QUI EST REGARDÉ, QUI EST FRAPPÉ, C’EST LE NÔTRE ”

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« L’agression a marqué le coup d’arrêt »

WILFRED

Boris et Alfredo marchaient main dans la main à Lyon, Clément et Aaron sortaient de boîte tout près de Montpellier, Wilfred et Olivier rentraient bras dessus bras dessous d’une soirée dans Paris. Trois couples agressés, sanctionnés d’avoir représenté l’amour entre deux hommes en dehors du foyer. Des visages tuméfiés, des esprits marqués par l’irrationnelle violence homophobe. Et une question : se tiendront-ils encore la main demain ? TÊTU leur donne la parole. PAR PHILIPPE PEYRE 26

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La rue que plus tard des conséquences de l’événement. Rangers aux pieds, jeans déchirés et bombers sur le dos, le tout en noir, il a troqué ses habits «!colorés!» et son style «!apprêté!» pour un look «!plus agressif : sans m’en rendre compte, pendant des mois, je me suis demandé si j’avais l’air assez hétéro », explique-t-il, désormais agacé par ce qu’il définit comme une injonction hétéronormative de notre société. «!On doit se fondre dans la masse si on ne veut pas être exclu!», déplore-t-il. Mais Clément porte ses espoirs sur les jeunes générations et pour lui, «!l’homophobie n’a plus beaucoup de chemin devant elle!».

« L ’ESPACE PUBLIC NOUS APPARTIENT AUTANT QU’AUX HÉTÉROS »

«!C’était à quelques mètres de chez nous, dans un quartier dans lequel je me sentais très à l’aise. Imaginez comment je peux me sentir dans des quartiers que je ne connais pas!». Depuis l’agression, Alfredo, 28 ans, l’assure : son sentiment d’insécurité s’est renforcé. Le 21 juin dernier, avec Boris, ils rentraient de la Fête de la musique à Lyon en se tenant par la main. Ils ont été insultés puis tabassés à coups de bouteille en verre par trois personnes, sous les yeux d’un ami qu’ils venaient de croiser. «!Je me ferai encore plus discret sur les signes d’affection après tout ça!», regrette Alfredo. Boris, même âge, dont le tibia a été fracturé, est encore en convalescence à l’heure où nous écrivons ces lignes. Il tempère et espère qu’une fois remis, ils ne s’empêcheront de rien. «"J’ai eu très peu d’occasions de ressortir en public mais j’espère qu’on ne se mettra pas plus de barrières!». Il faut dire que le couple ne nageait pas non plus dans l’insouciance avant les faits. «!Je me sentais plus à l’aise depuis que j’avais rencontré Alfredo, se souvient Boris. Mais nous avons clairement dû apprendre à réfréner des expressions spontanées de tendresse juste pour éviter les problèmes. Parfois, on refuse de le faire et on se dit que l’espace public nous appartient autant qu’aux autres. C’est là qu’on baisse la garde… et qu’on se fait agresser!». Pour autant, pas un seul instant le couple n’a regretté de s’être pris la main.

« IL Y AURA TOUJOURS L’AGRESSION EN TÊTE »

« AARON N’EST PLUS SORTI PENDANT HUIT MOIS »

«!Vous pourrez frapper et encore frapper, vous n’enlèverez jamais ce sourire sur mon visage!». Au lendemain de l’agression, dans la nuit du 10 au 11 novembre 2015, Clément a opté pour la pensée positive. «!Je ne voulais pas me laisser atteindre!». Mais elle aura malgré tout sonné la fin d’une période de légèreté pour lui et Aaron. «!À Montpellier, on marchait main dans la main dans la rue, on s’embrassait, c’était naturel, assure Clément, 23 ans. Après, il a fallu quelques mois avant d’y arriver!». Aaron, avec qui il n’est plus en couple aujourd’hui et qui n’a pu prendre part à l’interview, a été très affaibli psychologiquement. «!Il n’est plus sorti pendant huit mois, il se faisait bouffer par ça"». Clément, lui, n’a pris conscience

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“ LA SOCIÉTÉ NOUS EST TOUJOURS HOSTILE. SAUF SI TU TE FONDS DANS LES CODES EN FAISANT SEMBLANT D’ÊTRE DEUX AMIS ” - WILFRED, LE COMPAGNON D’OLIVIER -

En moins de 24 heures, la photo du visage tuméfié de Wilfred a CLÉMENT déjà fait le tour du globe, portée en symbole de la dérive homophobe en France à quelques jours de la légalisation du mariage. Dans la nuit du 6 au 7 avril 2013, lui et son copain rentraient d’une soirée entre amis. «!O n marchait bras dessus bras dessous, ce n’était pas vraiment à notre habitude mais on avait baissé la garde!», se souvient Olivier. «!On était très reconnaissables, ajoute Wilfred. On se disait "chéri", je portais un pantalon rose…!» Le couple a été passé à tabac par deux jeunes hommes. Pour eux, cela a marqué une rupture. «!Avant je n’avais pas peur, assure Olivier. Maintenant, je regarde partout autour de nous, c’est l’agression qui a marqué le coup d’arrêt"». «!O n ne se balade plus bras dessus bras dessous, ni en se donnant la main, regrette Wilfred. J’ai une vraie inquiétude quand on est ensemble dans le métro, dans la rue, sur BORIS les terrasses. Je ne suis pas à l’aise"». C’était il y a quatre ans mais la violence des faits résonne encore dans le discours des deux compagnons. «!La société nous est toujours hostile, tranche Wilfred. Sauf si tu te fonds dans les codes : faire comme si on était deux amis, contrôler la façon dont on parle, dont on s’habille… Tout pour ne pas se faire remarquer!». Olivier, lui, se veut plus optimiste mais n’en demeure pas moins certain que l’agression restera gravée : «!O n va peut-être avoir plus de gestes d’affection dans les années à venir mais il y aura toujours l’agression en tête, les images qui reviennent et qui

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Un tour du monde de l’affection Se laisser surprendre par des habitudes inconnues : c’est le petit plaisir du voyageur, quand il mange, fait la fête… mais aussi quand il drague ou dit bonjour. Oubliez la bise à la française : voici quelques curiosités glanées au gré des voyages et des rencontres. Tantôt locales, tantôt propres à un groupe spécifique, elles sont rarement caractéristiques de toute une nation. Mais si vous êtes observateur, vous saurez les trouver ! PAR THIBAUT SARDIER, ILLUSTRATIONS AGOSTON PALINKO

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N INDONÉSIE, la discrétion prime : pas de baiser en couple, ni de bise entre amis. Pour se montrer en toute discrétion, mari et femme portent des vêtements assortis, se tiennent la main ou osent un bisou sur le front. La drague publique est proscrite. Les célibataires détournent des applis de karaoké pour se donner rendez-vous dans de vrais karaokés avec des salles sans vidéosurveillance.

AU VIETNAM ET AU CAMBODGE, avec les enfants, on fait la bise en collant délicatement son nez contre la joue, puis on prend une inspiration, comme pour sentir l’odeur du bambin. EN INDE, des hommes se baladent bras dessus bras dessous ou en se tenant la main… en toute amitié : personne n’imaginera qu’il s’agisse d’un couple gay. Des hétéros main dans la main s’attireront des regards suspicieux. Les passants vérifieront que les tourtereaux sont mariés : les hindous chercheront les signes distinctifs de la femme mariée comme le sindoor, un pigment rouge sur les cheveux, ou un collier appelé mangalsutra. Avis aux vacanciers : les occidentaux étant connus pour leurs mœurs légères, la proximité physique ne surprendra pas, mais gare aux excès !

“ LA RUSSIE ÉTAIT LE PAYS DU BAISER SUR LA BOUCHE COMME SIGNE DE POLITESSE ” 28

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La rue AU MAROC, les amis du même sexe peuvent se tenir la main, et les couples mariés peuvent s’embrasser sans trop de problèmes. Pour les autres amoureux, il faudra éviter de tomber sur des policiers qui chercheraient la petite bête.

“ AU MAROC, QUAND ON N’EST PAS MARIÉ, IL FAUT ÉVITER DE TOMBER SUR DES POLICIERS QUI CHERCHERAIENT LA PETITE BÊTE ”

CÔTÉ RUSSIE, on est moins pudique qu’en France, mais la discrétion s’impose aux couples. Impossible pour deux hommes de se tenir la main. En 2015, deux blogueurs l’ont tenté en vidéo à Moscou : insultes et provocations homophobes ont ponctué leur parcours. Pourtant, le pays est aussi celui du baiser sur la bouche comme signe de politesse. Le plus célèbre est celui échangé en pleine guerre froide par le dirigeant soviétique Leonid Brejnev et son homologue estallemand Erich Honecker. Depuis, le baiser n’a plus la cote dans un pays qui bannit l’homosexualité et qui en réprime la «"propagande"» auprès des mineurs depuis 2013.

“ EN INDE, DES HOMMES SE BALADENT BRAS DESSUS BRAS DESSOUS OU EN SE TENANT LA MAIN... EN TOUTE AMITIÉ ”

AU CAMEROUN, la bise entre hommes consiste à se cogner front contre front. Les hommes qui draguent «"à l’occidentale"» en offrant un bouquet à leur amoureuse pourraient se faire mal recevoir : «"Je les mange, les roses ?"». Mieux vaut offrir un cadeau utile comme un repas ou des vêtements. Si la magie opère, insultes et regards désapprobateurs peuvent fuser avec les couples tactiles. EN AMÉRIQUE LATINE, il faudra dire bonjour dans un long échange de formules de politesse dont on n’écoutera pas les réponses : « Comment ça va ? Vous allez bien ? Et vous ? » Si vous cherchez votre chemin au Mexique, on vous enverra dans la mauvaise direction plutôt que de vous laisser sans réponse, politesse oblige. En Argentine, après les premiers bonjours formels, on en vient vite à une bise unique, avec les filles comme avec les garçons. Les Mexicains font de même, avec ajout d’une accolade après la bise. Entre hommes, on garde une préférence pour la poignée de mains. 2

“ EN ARGENTINE, ON EN VIENT VITE À UNE BISE UNIQUE, AVEC LES FILLES COMME AVEC LES GARÇONS ” Octobre / novembre 2017

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Jean-Michel, dans son appartement


SOCIÉTÉ

CINQUANTE NUANCES DE GRIS VERS UNE RÉVOLUTION ARGENTÉE ?

« Old age ain’t no place for sissies » (Vieillir, c’est pas pour les tapettes) aurait maugréé l’icône gay Bette Davies entre deux bouffées de cigarettes. Vieillir n’est pas chose aisée et pourtant... Un papi-boom et beaucoup de « sissies » plus tard, les LGBT nés entre les années 40 et 60 qui ont survécu à la fin de la Seconde Guerre mondiale, à la guerre d’Algérie, à la dépénalisation de l’homosexualité et à l’épidémie de sida ont finalement atteint le monde des « seniors ». Aujourd’hui, alors qu’ils seraient à peu près 300 000 retraités dans la seule région parisienne, leur place marginale dans la communauté reflète le peu d’intérêt que notre société accorde à ses aînés. Entre urgence et émergence d’un nouveau militantisme, une Grey Pride serait-elle en train de faire sa révolution ? PAR CY LECERF-MAULPOIX, PHOTO FELIPE BARBOSA

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Cette question en tête, je retrouve Francis Carrier à la table d’un café du Marais. Cet ancien militant de AIDES, désormais pierre angulaire du nouveau mouvement Grey Pride aperçu à la dernière Pride de Nuit parisienne, a l’éloquence du militant passionné. La soixantaine et des poussières, il travaille sur le sujet du vieillir LGBT depuis plus de trois ans bien que l’association ne soit apparue que fin 2016. Forte pour le moment d’une cinquantaine de membres actifs et d’une dizaine de personnes qui font partie du collectif, son projet est ambitieux : rompre l’isolement des personnes âgées par la mise en place d’une ligne REY IS THE NEW GAY ?

d’appel, favoriser la sociabilité au sein d’activités communes, développer un projet d’habitat collectif, se mobiliser pour un meilleur accompagnement médico-social, lutter contre la stigmatisation et les tabous qui recouvrent les réalités de la vieillesse. «!Aujourd’hui, en France, on n’a quasiment rien, déplore t-il. Le sujet seniors LGBT n’est même pas une question. Il faut aller dans d’autres pays européens pour voir ce qui est fait!». D’autant plus que les données sont minces : quelques études et rapports américains, des articles dans des magazines spécialisés. De rares associations comme les Gays Retraités, DiverSeniors à Toulouse ou le groupe lesbien Senioritas àParis ont fait leur apparition il y a quelques années. Les projets de maisons de retraite gay-friendly en France ont quant à eux tous avorté."

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SOCIÉTÉ

Le portrait que dessine Francis de la situation est loin d’être rose : isolement, retour au placard en raison de leur sexualité, leur orientation de genre ou leur statut sérologique en EHPAD (Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes), précarité et dépendance, les problèmes sont multiples. «!En général, on est loin du cliché du vieux gay friqué. Les indices de pauvreté sont plus importants chez les gays, les lesbiennes et les trans que chez les hétéros. Ce sont des personnes qui ont en général un parcours professionnel plus chaotique, en partie à cause du sida mais pas seulement!». Le fait d’être découvert dans ses orientations de genre ou sexuelle «!provoque souvent des ruptures à différents niveaux!». Quelques jours plus tard, j’ai rendez-vous avec Maurice, qui fête ses 80 ans cette année, dans son appartement près de Versailles. Quelques photos sont accrochées au mur, des photos de famille, un portrait d’homme également. Seul depuis le placement de sa femme atteinte d’Alzheimer en EHPAD, Maurice est relativement isolé en raison de ses difficultés à marcher et d’une anxiété chronique, notamment dans les endroits surpeuplés. Il fait partie de ceux qui n’ont connu la dépénalisation de l’homosexualité et la crise du sida que dans la seconde moitié de leur vie. Marié en rentrant d’Algérie, trois enfants, son homosexualité n’aura bourgeonné qu’après son mariage et par intermittence. En 1969, Maurice tombe sur un témoignage dans la revue Panorama Chrétien intitulé «!Né comme ça!» où un anonyme raconte son homosexualité. Il retrouve sa trace par le journal. Il s’appelle Maurice également et vit à Lyon. S’engage alors une relation principalement épistolaire qui durera presque vingt ans. C’est ce même Maurice qui lui conseille de se rendre dans la première association homosexuelle française, Arcadie, «!un lieu où aller sans crainte!», mais également aux réunions de l’association David & Jonathan qui se définit comme un «!mouvement homosexuel chrétien!». Pour rompre l’isolement, l’écriture reste son medium privilégié. Malentendant, la ligne d’écoute mise en place par Grey Pride ne lui est pas immédiatement utile, mais il a pu développer au sein de l’association une liste d’échange par mails depuis qu’un étudiant se rend régulièrement chez lui pour l’aider avec l’informatique. Une relation amicale dont il parle le sourire aux lèvres et le regard pétillant.

“ ON EST LOIN DU CLICHÉ DU VIEUX GAY FRIQUÉ. LES INDICES DE PAUVRETÉ SONT PLUS IMPORTANTS CHEZ LES GAYS, LES LESBIENNES ET LES TRANS ” - FRANCIS CARRIER, COORDINATEUR DE GREY PRIDE de retraite, la photo de l’amant ou de la compagne disparue devient officiellement celle du cousin ou de la meilleur amie. Un réflexe qui témoigne d’un problème plus général dans notre société selon Sandrine Fournier, 47 ans, salariée à Sidaction qui a intégré Grey Pride après l’internement de sa grand-mère en

Maurice, dans son appartement

CACHEZ CES VIEUX QUE JE NE SAURAIS VOIR

Bien que beaucoup de personnes LGBT comme Maurice préfèrent rester chez elles, certaines se voient, lorsque la nécessité ou la possibilité de financer une telle institution se présentent, placées par leurs proches en maison de retraite ou en maison médicalisée. Souvent contre leur gré. Un changement qui n’est pas sans conséquence : «!Tu te retrouves avec des gens que tu ne connais pas. C’est pas là que tu vas commencer à raconter ta vie. La stratégie en général, c’est de disparaître!» explique Francis. Des dires malheureusement confirmés par Stéphane Sauvé, 46 ans, jeune membre de Grey Pride et ancien directeur d’EHPAD qui reconnaît que les questions liées à la sexualité sont un tabou de manière générale. Sa start-up orientée sur le bien-vieillir des gays est née de ses constats en tant que professionnel. Les différents récits qu’il recueille obéissent pour les plus âgés à la rengaine «!pour vivre heureux, vivons cachés!». Dans les maisons

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Grey Pride

“ AVEC UN COPAIN PÉDÉ, ON IMAGINE FAIRE UN HABITAT PARTAGÉ OÙ ON MUTUALISERAIT LES SERVICES D’UNE INFIRMIÈRE ” - SANDRINE FOURNIER, MEMBRE DE GREY PRIDE -

GÉNÉRATIONS

Mais qu’en est-il du rapport de notre propre communauté à ses aînés ? Dans les rues du Marais, une fois passés les quelques institutions et bars qui ont survécu aux boutiques de luxe et de sport, la rencontre des générations se fait peu. «!Dans la culture gay, le culte du corps et de l’apparence évacue tout le reste. Très vite, on te fait comprendre que tu n’as plus ta place!», résume Francis. Un problème d’âgisme donc, c’est-à-dire de discrimination envers les personnes âgées ou plus âgées. Sandrine souligne aussi un manque d’espaces de rencontres : «!Il reste quelques bars qui accueillent une population plus mûre. Mais là où tu sors toi, tu ne vas pas croiser tellement de gays âgés. Sur les réseaux sociaux, ce sera la même chose!». Habituée des maraudes de prévention, elle insiste sur l’attachement des gays âgés aux lieux de drague extérieurs, lieux encore fonctionnels pour les rencontres. «!D u petit bois en passant par l’aire d’autoroute par exemple, ces lieux sont encore fréquentés par des gens qui ne sentent plus acceptés sur le marché des rencontres!». Stephane évoque quant à lui l’exemple de la sociabilité à l’espagnole. «Beaucoup de personnes âgées que je rencontre m’en parlent. A Madrid, jeunes et vieux se mélangent. Si on regarde le Marais, le microcosme parisien est assez sectaire!».

Sandrine, dans son appartement EHPAD. «!En France, quand tu es vieux, tu n’es juste plus productif, une personne à charge. Quand tu arrives en institution, tu deviens une sorte d’objet qu’on lave, qu’on déplace, qu’on habille. La question de l’identité ou de l’orientation, notamment sexuelle, s’étiole!». Dans ces conditions, lutter contre le mal-être des seniors LGBT est un enjeu de taille. Les tabous qui planent autour de la sexualité ou de l’orientation de genre, mais aussi autour du statut sérologique, augmentent les risques de maltraitance de la part des personnels soignants. Soumis à des horaires à rallonge et à la prise en charge d’un nombre de personnes de plus en plus important («!jusqu’à 16 personnes parfois!» selon Stéphane), ils évoluent dans un contexte de travail au bord de l’implosion. Une situation à laquelle cette nouvelle génération de seniors ou de futurs seniors espère remédier progressivement. «!Avec la génération autour de 60 ans, on est à la bascule de quelque chose, prédit Francis. Pour moi, cacher mon orientation sexuelle serait une violence!». La formation des directeurs, aides soignantes ou aides à domicile par la création de modules pédagogiques spécifiques sur ces enjeux fait partie des ambitions de Grey Pride et de la start-up créée par Stéphane.

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Jean-Michel, fringant danseur de 62 ans et ancien chroniqueur danse au début du magazine Gai-Pied, nuance un peu le tableau. Il a quitté une première fois la communauté après sa rencontre avec une femme et la naissance de leur fille en 1993. Habitué des soirées parisiennes dans les années 80, il confesse avoir toujours «!un peu étouffé dans les modes de représentation déjà présents à l’époque!». Mais son retour dans la vie gay il y a quatre ans, soit une petite trentaine d’années plus tard, s’est opéré plutôt facilement. Le retour au Duplex, un bar du Marais où se retrouve une clientèle d’âge mûr («!le lieu avait à peine changé alors que j’avais assisté à son lancement!»), a rapidement ouvert la voie à de nouvelles amitiés et l’ont poussé à découvrir d’autres lieux. Du Cox en passant par les soirées Beardrop ou les Menergy, il ajoute malicieusement : «!J’adore danser!». Rompu à l’esprit de troupe, ayant repris une licence à l’école du Louvre il y a quelques années, son contact avec les plus jeunes se fait facilement. Ils entretiennent selon lui un rapport aux vieux qui est très paradoxal : «!J’ai parfois des petits jeunes de vingt ans intéressés qui viennent vers moi, et évidemment de temps en temps je me prends des remarques méchantes sur mon âge!». En Ardèche, Jacques et François, respectivement 57 et 63 ans, disent aussi ne pas rencontrer trop de problèmes. Pour ce couple, ensemble depuis 1993 et marié «!notamment par militantisme!»#

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SOCIÉTÉ

“ ON N’A PAS D’ENFANT POUR S’OCCUPER DE NOUS PLUS TARD MAIS ON EST PRESQUE CONTENT. AU MOINS ON N’EMBÊTERA PERSONNE ” - JACQUES ET FRANÇOIS, QUI TIENNENT UNE MAISON D’HÔTE EN ARDÈCHE -

en 2013, la sociabilité n’a jamais été un enjeu prépondérant. Leur maison d’hôte, la maison Jaffran, ouverte l’année de leur mariage, accueille différentes générations. Hétéros et homos se côtoient sans leur faire regretter le lien avec la communauté gay urbaine. Référencés sur le site gayprovence, ils reçoivent de nombreux gays mais pas uniquement. Le lien avec les habitants des alentours leur est également essentiel : «"Avant on était les pédés qui avaient acheté une maison, maintenant on est Jacques et François. C’était important!».

Un jeudi à l’atelier des Epinettes. Des peintures et sculptures de toute taille recouvrent les murs. Cet atelier d’arts plastiques monté avec l’association Basiliade a lieu plusieurs fois par semaine dans le 19ème arrondissement de Paris. Depuis une vingtaine d’années, il fait se croiser les générations. Hétéros et homos, majoritairement séropositifs, s’y retrouvent. J’y rencontre un autre senior, Paul-Emmanuel, l’un des organisateurs, ancien de AIDES également. «"Différents publics se croisent, certains qui vivent correctement et d’autres qui n’ont pas de logement et qui vivent dans des situations très difficiles. On les accompagne également dans la mesure du possible». En Ardèche, Jacques et François, eux, restent confiants. Si l’urgence d’un hébergement ou de soins est moindre, ils reconnaissent néanmoins les difficultés articulées à la prise en charge de leurs propres parents très âgés. Sans enfant, le problème de la dépendance fait partie d’un futur qu’ils ne rejettent pas totalement. «"On sait qu’on n’a pas d’enfant pour s’occuper de nous plus tard mais on en est presque content. Au moins, on n’embêtera personne. Et puis tu ne sais jamais ce que la vie va te réserver niveau santé!», me dit François, confronté à un grave cancer il y a une dizaine d’années. «"O n peut toujours trouver une force dans les épreuves. Ce qui est important, c’est qu’on s’aime et qu’on se soutient!», ajoute-t-il. Le couple, comme l’évoque Sandrine, est souvent un facteur déterminant dans l’autonomie des personnes. «!Si les gays sont moins souvent en couple lorsqu’ils vieillissent, on sait bien qu’être en couple est bon pour la santé. Les études nous disent que les personnes âgées sont en moins bonne santé quand elles vivent seules!».

VIENS, DONNE-MOI LA MAIN

Au-delà des variables liées aux parcours personnels, la vulnérabilité des personnes fréquemment mise en avant par les rapports disponibles est renforcée par le manque de soutien médicosocial. Si Jean-Michel, qui a appris sa séropositivité au moment de la naissance de sa fille, se considère comme «"chanceux!» de ne pas avoir besoin d’un suivi trop pesant suite à sa prise de médicaments pendant des années, cela n’est évidemment pas le cas pour tout le monde. «"Nous sommes dans une situation plus globale où les LGBT sont susceptibles d’avoir des problèmes de santé, des problèmes d’addiction dans la durée!», considère Sandrine. Le besoin d’accompagnement et de sociabilisation des personnes qui s’isolent en est de fait accru.

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Le vivre-ensemble, à l’origine de projets comme celui de Regnbagen, une maison de retraite arc-en-ciel en Suède, est également l’une des directions portées par la commission habitat de Grey Pride. Des habitats collectifs ou affinitaires sont ainsi en préparation. Un mode de vie qui résonne avec les envies de Sandrine : «"Avec un de mes copains pédé, on imagine faire un habitat partagé avec des proches dans lequel on mutualiserait les services d’une infirmière quand cela sera nécessaire. Ca paraît plus réaliste d’envisager cette perspective plutôt que de penser que tous les EHPAD deviendront immédiatement gay-friendly!». «!Il y a une vraie urgence"», insiste Francis. Et de conclure : «"Grey Pride a de toute façon beaucoup d’avenir car vous finirez tous par y arriver!».2

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Jacqueline, un membre rÊgulier de l’a telier, et Paul-Emmanuel


SOCIÉTÉ

À LA CONQUÊTE DE LA TECH Et puis, vers la fin du cortège de la Marche des fiertés parisienne, un char surprend. Un char de dernière génération, grand et beau, avec une kisscam géante et du bon son, un char qui a clairement du budget. Sur la bannière, on peut lire « LGBTech ». Mais qui est ce groupe que personne ne semble connaître et qui s’est fait sponsoriser par Facebook, Google, Hornet et JVweb ? Dans la foule, on repère quelques femmes avec des t-shirts « Lesbians Who Tech ». Pourquoi « la tech » s’immisce-t-elle à la Pride ? PAR ALINE MAYARD, PHOTOS YANNICK MITTELETTE

Damien, Antoine-Benjamin, Marine, Alix et Marc devant le siège de Google France.

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out est parti de l’envie de quelques employé·e·s d’entreprises gay-friendly de créer des espaces pour les personnes LGBT de la tech en France, pour se rencontrer, échanger, s’inspirer et apprendre. Après un voyage dans la Silicon Valley, Marine Rome décide d’importer le groupe Lesbians Who Tech (LWT) en France. En septembre 2015, elle réserve une table pour douze dans un bar, en parle dans la presse LGBT et poste quelques statuts Facebook. Le jour J, 120 personnes débarquent. «!C’était la validation qu’il y avait un besoin!» explique-t-elle. Depuis, cinq fois par an, c’est la même chose : la soirée commence dans un bar par une conférence d’une heure pendant laquelle trois femmes partagent leur expertise, et continue autour de bières. Tout cela se fait de façon très spontanée. LWT France n’a ni structure juridique ni équipe clairement définie, seulement un groupe Facebook qui compte plus de 160 femmes. Damien Traclet, lui, s’est inspiré de groupes existant en Irlande et en Angleterre pour créer LGBTech. Au printemps 2016, le commercial et porte-parole LGBT de Google demande, par email, aux grandes entreprises parisiennes du web si elles ont des employé·e·s out. Trente personnes LGBT le rejoignent pour un verre et trois décident de créer LGBTech France avec lui. Néophytes de l’associatif, ils apprennent des conseils de Marine Rome. Ils ont organisé cinq rencontres, une par trimestre, hébergées dans les bureaux des uns et des autres. Le groupe Facebook compte plus de 250 membres.

«!Ça marche très bien, il y a des personnes qui ont monté des projets ensemble, qui ont commencé des formations!» explique Marine. Damien abonde, certaines personnes ont même trouvé un emploi grâce à LGBTech, «!comme dans n’importe quel groupe d’intérêt!». Sauf que ce ne sont pas n’importe quels groupes d’intérêt. Derrière les verres réside un vrai projet militant. «!J’ai la chance de travailler dans une entreprise et une industrie plutôt libérales et plutôt progressistes sur ces enjeux, estime Antoine-Benjamin Lequertier, directeur marketing Europe du Sud chez Facebook et cofondateur de LGBTech France. «!Quelque part, je trouve que c’est notre rôle de porter cette parole LGBT-friendly dans

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“ IL NE FAUT PAS SE LEURRER, LE MILIEU DE LA TECH EST HYPER MACHO ” - ALIX MOUGENOT, COFONDATEUR DE LGBTECH -

le monde de l’entreprise!». À commencer par le monde de la tech. «!La tech!» est un secteur aux frontières floues qui englobe startups, géants du web, mais aussi agences web, SSII et départements tech d’entreprises non tech. Si les employé·e·s LGBT de Facebook se disent épanoui·e·s, ce n’est pas le cas de tout le monde dans la tech. «!J’ai eu des expériences extrêmement mauvaises dans des boites de dév, vraiment terribles!» se souvient Alix Mougenot, développeur web et cofondateur de LGBTech France. «!Il ne faut pas se leurrer, le milieu de la tech, c’est un milieu hyper macho!». Pour lui, le problème, c’est la surconcentration d’hommes. Dans certaines entreprises et selon les fonctions, cela créé une ambiance toxique. «!Ce n’est pas facile d’être out quand 98% des employés sont des gars!». Et puis il y a aussi «!l’injonction au placard!» qui reste très forte dans la vie professionnelle française, estime Marine Rome. «!On a fait une séance sur le coming out en entreprise, se rappelle-t-elle. Le micro a tourné. Moi j’ai expliqué que j’avais mis mes activités militantes sur mon CV. J’ai le souvenir de personnes, dans des grands groupes français, qui étaient dans une véritable détresse psychologique et morale. Et puis entre ces deux extrêmes, il y a toute une palette de gens!». Cacher sa vie personnelle au travail a des conséquences sur le moral, la confiance en soi mais aussi l’intégration professionnelle. «!Q uand tu es dans le placard, continue-t-elle, tu t’exclus de toutes les conversations. Une personne hétéro va raconter ses vacances et toi

tu vas sourire poliment sans parler. Et les personnes hétéros vont se dire que tu n’es pas sympa. S’il y a un séminaire d’équipe, tu vas éviter d’y aller parce que tu sais que tu ne vas pas t’y sentir à l’aise. Dans la progression de carrière, le fait d’être dans le placard, ça peut avoir des conséquences très lourdes!». OÙ SONT LES FEMMES ?

Chez Lesbians Who Tech, il y a aussi l’enjeu de la double invisibilisation des lesbiennes, en tant que queers mais aussi en tant que femmes, d’où l’importance d’un groupe à part. «!Ce n’est pas parce que tu es gay que tu n’es pas sexiste. Dans les structures LGBT en France, tu verras une grande domination du G, surtout quand il s’agit des postes décisionnaires!», explique-t-elle. Ce sexisme y est bien souvent inconscient : les hommes ont plus confiance en eux que les femmes et prennent le pouvoir, oubliant souvent de les écouter et de leur donner la parole. «!En créant un espace pour les femmes queers, tu es sûre qu’elles vont venir!». Elles s’y sentent en effet en sécurité, écoutées, et expriment une culture lesbienne, différente de la culture gay. «!Dans les sphères tech, c’est toujours les mêmes personnes qui parlent, souvent des hommes. On est clairement sous-représentées dans les interventions!» convient Marine. En organisant des mini-conférences, elle souhaite offrir aux femmes et aux trans la possibilité d'une première prise de parole publique dans un endroit safe. En juin, Lesbians Who Tech est allée plus loin. La veille de la Marche des fiertés, Marine Rome et des bénévoles ont organisé une conférence d’une journée, le Lesbians Who Tech Summit, qui a réuni 150 personnes et attiré des speakers internationales de haut niveau. «!L’enjeu c’était de montrer qu’il y a des leaders de la tech qui sont aussi des femmes homosexuelles out. On n’en a pas en France, donc j’ai dû les faire venir des Etats-Unis. J’espère donner l’idée à d’autres en France de prendre ce lead!». LA DIFFÉRENCE AMÉRICAINE

Les entreprises américaines sont souvent bien en avance sur leurs équivalents français. «!Il est important pour Google de refléter la diversité de ses utilisateurs au sein de l’entreprise!», analyse Damien Traclet. Ainsi, ce sont ses employé·e·s qui testent les produits et signalent si l’un d’eux ne fonctionne pas pour un groupe d’utilisa-

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signal super fort!» estime Antoine-Benjamin. Cela se ressent aussi dans la vie de tous les jours. En formation, on leur parlera tantôt de John et Jane, tantôt de John et John. «!Ce sont plein de petits trucs comme ça qui vont faire que la diversité est mise en avant!». Facebook travaille aussi avec les associations LGBT, comme l’Inter-LGBT, avec qui la boîte a publié un guide autour du harcèlement homophobe en ligne. Chez Google, les employé·e·s sont invité·e·s à créer et rejoindre des groupes pour les représenter. Il y en a pour les femmes, les seniors et… les LGBT. Le groupe parisien fondé par Damien compte une trentaine de membres sur 700 employé·e·s. Ce groupe est un safe space qui permet aux LGBT de Google de se retrouver, de s’entraider et de networker. Il a aussi pour objectif d’aider les entreprises LGBT à se digitaliser. En juin, pendant la Pride Week de Google, elles étaient invitées dans les bureaux parisiens pour obtenir de l’accompagnement. Une étape essentielle pour rendre le web plus gay. Pour Marine, ce n’est pas qu’une question de valeurs d’entreprise mais aussi de recrutement. «!Dans la Silicon Valley, il y a une telle compétition pour recruter les meilleurs ingénieurs que [ces groupes] ne peuvent pas se permettre de dire non aux personnes racisées et aux personnes queers!». D’autant plus que cela pourrait poser des problèmes culturels. «!Aux Etats-Unis, les communautés, c est quelque chose qui est mis en avant, qui est important, qui est montré, qui est visible!», explique Alix Mougenot. PRISE DE CONSCIENCE FRANCAISE

teurs. Car chez Google comme Facebook, les employé·e·s sont la force instigatrice. «!Dans beaucoup d’entreprises plus traditionnelles, il y a des directions de la diversité qui ont des plans, explique Antoine-Benjamin Lequartier de Facebook. On est dans une approche quasi inverse!». Chez Facebook, il n’y a que trois personnes qui s’occupent de la diversité dans le monde, les autres initiatives viennent de groupes d’employé·e·s qui s’organisent de façon organique. Si les gens s’investissent autant, c’est avant tout parce que la culture d’entreprise y est favorable. «!Quand Mark Zuckerberg se met sur le char lors de la Marche des fiertés de San Francisco en 2013, c’est un

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“ LE FAIT D’ÊTRE DANS LE PLACARD PEUT AVOIR DES CONSÉQUENCES TRÈS LOURDES DANS LA PROGRESSION DE CARRIÈRE ” - MARINE ROME, FONDATRICE DE LESBIANS WHO TECH -

«!En France, la République universelle a tendance à masquer les différences pour que tout le monde soit égal!», analyse Alix qui a travaillé chez Criteo, une entreprise française également implantée dans plusieurs pays étrangers. «!Globalement en France, je pense qu’on n’a pas encore compris l’utilité de travailler ces thématiques-là, avance Marine Rome. Les gens me disent : !"Je ne comprends pas l’utilité de ton truc, c’est encore du communautarisme!"!». Les gens ne veulent pas parler de diversité, constate-t-elle. «!Il faut rendre les différences visibles, se montrer!», encourage Alix Mougenot. Chez Google, cela a fonctionné. «!Les gens viennent nous voir pour nous poser des questions, nous parlent d’articles qu’ils ont lus. On devient #

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un point de contact!», explique Damien Traclet. Quand les employé·e·s LGBT décident de faire changer les choses, les lignes bougent. Alors qu’elle travaillait pour la startup Squids Solutions, Marine Rome a convaincu sans problème ses employeurs de l’utilité de favoriser la diversité. Elle a changé la façon de présenter les offres d’emploi, aidé ses chefs à prendre position publiquement sur des sujets LGBT et les candidatures de haut niveau sont alors arrivées. Dans les grosses entreprises, il faut avoir des arguments bien préparés pour être écouté, d’où l’utilité de LGBTech. «!Chez Criteo à l’époque, il y avait une réaction très française de ni-ni, se rappelle Alix Mougenot. Comme c’est une boîte de tech internationale, tu peux être ouvertement gay mais il n’y a pas de budget dédié ou d’action particulière!!». Fort des discussions tenues chez LGBTech, Alix a montré à son DRH, à l’aide de témoignages et de chiffres, que les autres entreprises faisaient déjà des choses... jouant ainsi sur l’esprit de concurrence. LA « GAY PENALTY » DANS LE BUSINESS

Que se passe-t-il quand une entreprise de la tech se revendique LGBT ? Matthieu Jost et Marc Dedonder ont lancé en 2013 Misterbnb, un Airbnb gay-friendly. Au moment de lever des fonds, ils se sont heurtés à une réalité qu’ils n’avaient envisagée : les investisseurs français ne font pas confiance aux entreprises gays. «!On était automatiquement labélisé porno, sexe, problèmes!», raconte Marc Dedonder. Ils s’entendaient dire que le service n’existait pas aux Etats-Unis, preuve qu’il n’y avait pas de besoin. Marc et Matthieu trouvent un partenaire américain et se lancent. « Là-bas on nous faisait d’énormes sourires, on voyait les dollars dans les yeux!». Ils rejoignent un des accélérateurs de startups les plus réputés, 500 Startups, et lèvent deux millions de dollars. En France, les entrepreneur·euse·s et les cadres gays restent dans le placard, constate Marc. Il estime avoir souffert de la «!gay penalty!» : ils ont obtenu moins de soutiens que d’autres qui levaient des millions avec des chiffres moins bons. «!O n a perdu beaucoup de temps et beau-

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“ LES FONDS D’INVESTISSEMENT SE SONT PRESQUE BATTUS POUR VENIR NOUS DÉMARCHER ” - MARC DEDONDER, COFONDATEUR DE MISTERBNB -

coup d’énergie!». Mais Marc reste positif. En juin dernier, Misterbnb a levé 8,5 millions d’euros auprès de fonds allemands et français. «!Les fonds d’investissement se sont presque battus pour venir nous démarcher. Ça veut dire qu’il y a des gens qui ont l’oreille plus attentive!». Persuadé de l’intérêt d’un groupe comme LGBTech, Marc a volontiers accepté de partager son expérience lors d’un événement. «!Je crois que ça peut ouvrir beaucoup d’esprits, je crois vraiment que la visibilité permet de faire reculer l’homophobie!».2

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Être gay-friendly, ça rapporte Si les gens boycottaient les entreprises homophobes, changeraient-elles ? C’est ce que croit Benoît Suquet. En 2013, il a lancé Rainbow Fund, un fonds d’investissement qui permet à ses clients de placer leur argent dans des entreprises respectueuses des personnes LGBT. PUBLI RÉDACTIONNEL «!Lorsqu’une personne LGBT ouvre un compte d’assurance-vie, elle investit parfois dans des entreprises qui sont complètement contre la population homosexuelle, explique Benoît Suquet. On doit pouvoir investir dans des entreprises qui considèrent notre situation comme étant banale!!». A cette considération purement éthique s’ajoute un intérêt économique. L’investisseur a en effet remarqué que les entreprises gay-friendly performent mieux que les autres. Simple question de bonheur au travail et de fidélité

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des employé·e·s. Avec son Global Diversity & Inclusion Index, Thomson Reuters a prouvé que les entreprises ayant le mieux favorisé la diversité ont mieux performé que les autres sur la période 2011-2016. Chez Rainbow Fund, les résultats sont là aussi : les client·e·s qui ont investi 100€ dans le fonds en février 2014 ont aujourd’hui 143€, soit une hausse de 43%. Être gay-friendly, ça rapporte. Rainbow Capital, la société de promotion du fonds, a dressé une liste d’entreprises friendly avec l’aide de l’Autre Cercle, une association de professionnels LGBT, et de Turgot Assets Management, la société de gestion en charge du fonds. Les entreprises sont notées en fonction de différents critères comme l’existence d’une association LGBT en leur sein, leur soutien à des manifestations LGBT, le caractère inclusif de leur communication publicitaire, la signature d’une charte et surtout l’application de ses engagements. Si l’entreprise ne respecte plus ces conditions, Rainbow Capital annonce publiquement qu’elle n’investira plus. Le fonds attire autant des jeunes qui veulent se constituer une assurance vie que des retraité·e·s fortuné·e·s. Leur point commun : ils sont hétéros à 90%. «$Le lancement officiel du fonds, en 2013, a été vu comme de la récupération du débat sur le mariage pour tous par la communauté LGBT$», s’attriste Benoît Suquet. Maintenant que le bien fondé économique a été prouvé, sa priorité est de grossir le fonds. Fin septembre, il est passé de 3 à 6 millions d’encours, mais Benoît Suquet vise les 20 millions. «$Lorsque nous communiquerons sur des désordres dans une entreprise, plus le fonds sera conséquent, plus cela aura un impact!».

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VERS UN MONDE SANS SIDA

CHEMSEX NE PAS JUGER POUR MIEUX AIDER

Le chemsex est une spirale. De la recherche effrénée du plaisir à l’accumulation des prises de risque, il n’y a souvent qu’une bonne occasion. Sauf que depuis plus d’un an, les cas d’overdose dans la communauté gay s’additionnent. Les associations de lutte contre le sida et de santé gay s’organisent pour éviter que ce phénomène ne détruise une partie d’entre nous. PAR JÉRÉMY PATINIER 42

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a commercialisation à bas coût sur Internet de nouvelles drogues de synthèse a ouvert pour certains gays une ère de consommation où tout est plus facile. Souvent dans le cadre de marathons sexuels, à deux ou en groupe, facilités par les applis de drague : c’est le chemsex (pour chemical  sex), l’alliance du sexe et des « produits ». GHB, méthamphétamines ou cathinones, qu’on sniffe, avale ou prend en intraveineuse (on appelle ça le slam), procurent un plaisir sexuel plus important et plus intense. Mais aident aussi à régler un problème d’estime de soi et l’angoisse de la performance… «"Ne nous résignons pas à regarder les hommes tomber"». C’est un appel de détresse que lançait Aurélien Beaucamp, le président de l’association AIDES, à la mi-juin dans Libération. «"Les situations de décrochage social et d’overdoses liées à cet usage de drogues se sont accrues ces dernières années, illustrées par les annonces fréquentes de perte de travail ou de décès aussi soudains que prématurés. Il s’agit bel et bien d’une crise sanitaire#». Sur les 24 morts par overdose toutes drogues confondues recensées par la brigade des stupéfiants en 2016, au moins un quart l’ont été en contexte sexuel. La culture de l’injection se répand, les drogues sont plus addictives… Ce qui inquiète aussi, c’est que le chemsex participe au maintien de la dynamique de l’épidémie de VIH et à l’augmentation des infections au VHC (hépatite C), notamment dans la population homosexuelle.

L’usage de produits, qu’il soit en contexte sexuel ou festif, n’est pas une nouveauté. Il est représenté dans la culture gay comme dans la littérature scientifique depuis les années 70. Dans une tribune parue en janvier dernier, un groupe informel, composé de militants associatifs, de journalistes et d’activistes (Erik Kaktus, Tim Joanny Madesclaire, Fred Bladou) appelait d’abord à ne pas juger les usagers : «"Le clubbing gay, l’Xta, la pilule de l’amour, la MDMA, les afters sex, les after parties d’after party ont toujours fait partie intégrante d’une expression de liberté qui échappe aux diktats hétéro-normatifs (…) Le sida, vos lois, votre morale, ne peuvent nous priver de ce qui nous appartient réellement : le cul et la fête et l’amour et l’amitié qui en sont le produit, aussi (….) Notre liberté sexuelle est une arme contre l’oppression, la drogue est son carburant. Il ne s’agit pas pour autant de faire de l’angélisme et du prosélytisme en réaction à la stigmatisation faite à l’usage de produits. Les pédales de la morale qui condamnent les usagers, les consommations, les pratiques ont probablement leur part de responsabilité à porter dans l’émergence de l’isolement de certains d’entre nous.

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Ces nouvelles pratiques, ces nouveaux usages combinés à de nouvelles substances doivent interpeller la communauté et la prévention globale (...) doit devenir un objectif communautaire"». DES GROUPES DE SOUTIEN

Suite à de nombreux signaux d’alarme, tant personnels sur les réseaux qu’associatifs sur le terrain, des actions se sont mises en place pour essayer d’aider ceux qui se débattent avec le double tabou de la sexualité et de la consommation de drogues à usage récréatif. Au Spot à Paris (un accueil spécialisé dans la santé et le sexe gay), le groupe «#Chillout Chemsex#» réunit tous les mardis une douzaine de garçons pour échanger librement sur la sexualité, les produits, les descentes, le plaisir, la réduction des risques, etc. Stephan Vernhes, ex-chemsexeur de 44 ans, responsable du centre de santé sexuelle Le Spot Beaumarchais à Paris, a organisé 29 soirées depuis un an et reçu plus de 100 personnes. Il nous explique ce qui a changé récemment  : «#Les cathinones et le GHB sont très addictifs, et aussi très facilement accessibles par  les plus jeunes ou ceux qui ont moins de moyens car ils sont moins chers que la cocaïne ou le crystal. Mais beaucoup de personnes ont du mal à consommer "correctement", ce qui entraîne des situations compliquées. Les soirées se transforment en marathons de 12 à 24h, et il est très difficile de s’en remettre le lundi sans que ça ait de conséquences sur la vie sociale. Dans nos

A NÎMES AUSSI, ON RÉAGIT Cyril Martin dirige l’antenne nîmoise de AIDES : « D’habitude on rencontre des gays dans les saunas ou les lieux de rencontre. Mais une personne qui organise aussi des partouzes nous a contactés. On lui a proposé d’intervenir sur ces soirées-là. Tous les 15 jours, entre 30 et 90 personnes y participent. Les gens viennent de Lyon, de Marseille… On s’installe en début de soirée dans un coin et on laisse les personnes venir à nous, mais on n’arrête pas, entre le dépistage, la discussion, la distribution des outils (« Roule ta paille », kits d’injection…). On fait aussi de l’accompagnement à l’injection

pour réduire les risques et éviter que les personnes se charcutent. Nous avons eu une discussion intéressante avec une personne qui venait trouver des partenaires dans la soirée pour avoir une pratique plus « safe » du chemsex à la maison. Mais dans la plupart des cas, la difficulté est de prendre conscience de son addiction, d’où l’importance de la présence communautaire qui fait le lien vers les professionnels de santé en addictologie ou sexothérapie si besoin. Car parfois on est dans une addiction à la drogue autant qu’au sexe... »

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“ ON FAIT VENIR DES SPÉCIALISTES POUR RÉGLER DES MOMENTS DIFFICILES ET RETROUVER DU PLAISIR DANS UNE SEXUALITÉ SANS DROGUE ” - STEPHAN VERNHES, RESPONSABLE DU CENTRE DE SANTÉ SEXUELLE « LE SPOT BEAUMARCHAIS » -

soirées, les profils sont très différents : des garçons en recherche de trucs pour réduire les risques, certains en manque de soutien. Beaucoup témoignent d’un engrenage très rapide dans l’addiction  : on passe du festif à une bulle pour s’échapper d’une vie de solitude, on fuit le stress et la dureté des applis excluantes… En confiance, ils retrouvent un espace sécurisé d’échange avec des garçons comme eux, de 22 à 61 ans. On fait venir des spécialistes avec qui ils échangent sur le VIH, comment mieux s’injecter, une sophrologue pour apprendre à régler des moments difficiles… Mais aussi retrouver du plaisir dans une sexualité sans drogue!». A Paris, le Chekpoint propose des kits de réduction des risques et des consultations psy et addicto. La permanence de AIDES située aux Halles, chaque jeudi à partir de 19h, tient un groupe d’auto-support à destination des gays usagers de drogues. Toutes les associations envisagent d’accélérer l’accompagnement, à travers de nouveaux rendez-vous et modes d’information, avec l’espoir de toucher les jeunes qui échappent aux circuits de prévention habituels (bars, saunas, bordels…). Pour Aurélien Beaucamp, «!il ne s’agit ni d’être manichéen ni de faire preuve d’angélisme. Il  faut une vision pragmatique sans exclusion, appels alarmistes ni jugements. Considérer nos pairs comme irresponsables

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est délétère. Cette crise sanitaire nous impose de revoir le traitement de ces consommations par la communauté, les autorités de santé, le  législateur. L’importance de l’usage de produits psychoactifs en France illustre l’échec de la politique répressive mise en place depuis les années 70. Les possibilités de prise en charge sont cruellement insuffisantes. Les addictologues, comme les acteurs de la réduction de risques, sont trop peu nombreux et relativement désarmés$», conclut-il. En attendant, AIDES a mis en place une hotline sur le web et par téléphone. Cette plateforme d’urgence doublée d’une ligne d’appel 7  jours sur  7, 24  heures sur  24, est gérée par trois militants formés au dépistage et à la prévention. Si vous ou l’un de vos proches êtes concernés, il existe :

Un numéro d’appel d’urgence : 01 77 93 97 77 Une offre anonyme via l’application WhatsApp : 07 62 93 22 29 Un groupe fermé sur Facebook dédié au Chemsex : Info Chemsex (tenu par AIDES) N°216


VERS UN MONDE SANS SIDA

L’amour sans sida en 2030 ? Zéro contamination par le VIH à partir de 2030. Le compte-à-rebours a été lancé par l’ONUSIDA, et les pays (surtout les capitales, où se situent les pics de contaminations) s’en sont emparés. Paris et son département voisin, la Seine-Saint-Denis, se mobilisent pour atteindre l’objectif des 90/90/90 dès 2020 (90% des personnes séropositives dépistées, 90% de celles-là sous traitement, 90% de ces-dernières en charge virale indétectable). On vise même 95/95/95 en 2030 afin d’enrayer l’épidémie. Au-delà des moyens, c’est la mise en œuvre des stratégies qui peut tout changer. «!Paris sans sida!», un objectif atteignable ? PAR JÉRÉMY PATINIER

L

a campagne «!Faisons de Paris la ville de l’amour sans sida!» s’affiche depuis le début de l’été pour dire tous les moyens qui existent contre la transmission du VIH. Et il y a urgence : les contaminations au VIH ne baissent pas et augmentent même chez les plus jeunes. L’augmentation des IST depuis 2012 (syphilis, hépatite A, gonorrhée…) facilitent son acquisition. A Paris, le risque est 200 fois plus grand qu’ailleurs. Et si aujourd’hui on vit bien avec son traitement, qu’on est indétectable, les conséquences sociales et médicales ne sont en revanche pas toujours idylliques… Paris a pris le virus par les cornes. Elle

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consacre chaque année 1,8 millions d’euros à la lutte contre le VIH. Sur l’année 2017, 16 associations mènent des activités de prévention et de dépistage (avec pour objectif de doubler la capacité auprès des migrants et des populations afro-caribéennes dans les quartiers prioritaires); l’offre de consultations PrEP – le traitement préventif – est étendue à 1 000 patients supplémentaires; le déploiement des autotests est renforcé (la Région présidée par Valérie Pécresse a également annoncé le financement de 10 000 exemplaires); et enfin des consultations de dépistage à des horaires aménagés dans des centres dédiés à la santé sexuelle gay sont créées. Objectif : prise en charge médicale de 50!!000 personnes et actions de prévention et de dépistage pour au moins 500!!000. En mode : action. AUTOUR DE PARIS

En Seine-Saint-Denis, le taux de VIH est de 2,5 à 3 fois la moyenne nationale et de 4 à 5 fois le taux régional (hors Paris). En 2014, 71% des nouvelles découvertes concernent des personnes nées à l’étranger, parmi lesquelles des personnes d’Afrique subsaharienne et d’Haïti principalement. Ces personnes vivent souvent leur homosexualité de façon très discrète, à cause d’une homophobie plus prégnante dans leur pays d’origine. L’étude ANRS-Parcours avait montré que la moitié de ces hommes étaient infectés en France, l’exposition étant très forte à leur arrivée, accentuée par la précarité. Ils se font dépister en général dans les deux ans, grâce aux associations humanitaires, mais n’observent pas une régularité suffisante pour enrayer l’épidémie. Pour France Lert (INSERM), rédactrice d’une feuille de route pour une «!Seine Saint Denis sans sida!» : «!Le dépistage est la clé, mais les actions de lutte contre les discriminations doivent davantage inclure l’homophobie. Autour du 17 mai, il faut donner des locaux à des associations. Et aussi développer le côté gay-friendly des centres de dépistage : ça peut passer par des affiches, un accueil non-jugeant, des dépistages complets!»… A côté des services officiels, les associations (principalement AIDES et Afrique Arc-en-ciel) interviennent sur les quelques lieux de drague et lors de leurs accueils, utiles à l’appropriation par chacun des outils de santé sexuelle. La clé est surtout dans la régularité des dépistages des publics les plus exposés, afin d’accélérer la prise en charge du VIH. ET LE MONDE DANS TOUT ÇA ?

Au-delà de ces initiatives dans les épicentres de l’épidémie, c’est la stratégie globale qui est interrogée. Alors qu’on développe la «!santé sexuelle pour tous!», on risque de détourner les forces des populations chez qui l’urgence se fait criante. C’est aussi le lien avec les autres capitales européennes qui se pose. «!Entre Berlin, Paris et Madrid, on peut imaginer à terme des campagnes collectives pour faire des économies d’échelle, dans les aéroports, de travailler avec les compagnies aériennes selon le calendrier des événements gays sur le continent!» propose France Lert. Le 4 juillet dernier, Michel Sidibé, directeur de l’ONUSIDA et la maire de Paris Anne Hidalgo ont souligné l’importance «!d’atteindre les populations les plus exclues en brisant la conspiration du silence!». Ils ont rappelé leur engagement pour des villes sans sida : «!De New York à Abidjan, de Paris à Yaoundé, toutes les villes sont engagées. Si l’on peut contrôler l’épidémie dans les grandes villes, on peut la contrôler à grande échelle!». Et si on n’attendait pas 2030 ?2

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VERS UN MONDE SANS SIDA

Viens voir le docteur Un rapport avec la chanson de Doc Gynéco ? Assurément ! Avec «"Viens voir le docteur"», leur chaîne YouTube, trois Lilloises présentent depuis le mois d’avril des vidéos de prévention : PMA, homosexualité et suicide… autant de sujets décryptés pour les jeunes. PAR JULIE BAQUET, PHOTO GREGORY BALSAMO

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arielle, Elisa et Pierrine, trois drôles de dames sur un canapé et des thématiques de santé publique expliquées de façon simple en vidéo : voici le credo de «!Viens voir le Docteur!», une chaîne YouTube lancée en avril 2017. Développés dans un format court de 5 à 10 minutes, les sujets généraux, d’actualité et historiques donnent des clés de compréhension du système de santé en France «!qui n’est pas toujours très lisible!». A l’image de Doc & Difool qui avaient contribué à libérer les «!maux!» sur Fun Radio dans les années 90, ces deux médecins de santé publique et cette cheffe de projet en santé, utilisent YouTube comme un média libre.

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Marielle et Elisa, en couple depuis six ans, avaient envie de faire de la prévention. C’est la rencontre avec Pierrine, friande du web, qui va permettre au projet de voir le jour. Car concernant l’éducation à la santé, le constat est sans équivoque pour les trois complices : «!Il existe les forums tels que Doctissimo où il y a de l’échange mais pas d’informations scientifiques, des sites institutionnels qui ne sont pas attractifs avec la barrière d’un langage trop compliqué pour les jeunes et des émissions télé comme Allô docteurs qui ne sont pas adaptées à la génération connectée!», constate Marielle. Enfin une solution à la désertification sur le web de la médecine préventive ?

“ LA POPULATION EST HERMÉTIQUE AUX VIDÉOS OFFICIELLES OU À L’AFFICHAGE PRÉVENTIF CLASSIQUE ”

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CULTURE

par

IMAGES

SOUFIANE ABABRI p. 74

Le dessinateur qui monte qui monte DOSSIER

AS-TU DÉJÀ AIMÉ ? p. 52

Au lit avec la rentrée littéraire INTERVIEW

PIERRE PALMADE p. 60

«!Être moi, ça m’a pris du temps!»

CINÉMA

SÉRIES

MUSIQUE

EXPOS

p. 64

p. 68

p. 70

p. 72

N°123 Septembre / octobre 2017

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CULTURE

AS-TU DÉJÀ AIMÉ ?


Rentrée littéraire

Comme les héros du cinéma de Christophe Honoré, qui a d’ailleurs sorti son cinquième roman Ton Père (éd. Mercure de France), nos auteurs de la rentrée ont la trentaine, sont mignons et sentent la pluie, l’océan et les crêpes au citron. L’amour est le sujet qui les lie. L’amour filial ou naissant sur les réseaux sociaux, l’amour qui blesse, celui qui guérit et même l’amour de la littérature. Ils ne sont pas tous homos, personne n’est parfait, mais ont accepté de nous livrer leur conseil littéraire gay. Un air de printemps souffle sur la rentrée littéraire… PAR SÉBASTIEN THÈME, PHOTOS ÉCOUTE CHÉRIE


CULTURE

— CAMILLE GENTON,

LE GARÇON FORMIDABLE Il a de beaux yeux bleus, Camille Genton. On voudrait y lire une petite mélancolie mais son sourire finit par nous dire qu’il est heureux… Quand on plonge dans Positif, le court mais intense récit où il raconte sa jeunesse dorée, la découverte de sa séropositivité et la rencontre avec son MarcAntoine chéri, on comprend que son sourire cache peut-être quelque chose de plus grave.

À 32 ans, Camille est un garçon prospère, propriétaire des bars et restos branchés de la capitale (le Perchoir, Pavillon Puebla). Si bien qu’on lui demande si cette première expérience littéraire est le début d’une reconversion professionnelle. «!Absolument pas ! répond-t-il. Je suis un vendeur de steak-hachés moi, au mieux un aubergiste. Mais c’est tout!». Raconter cette expérience douloureuse — et pourtant si tragiquement banale —, d’autant plus qu’elle arrive au moment où il tombe enfin amoureux, est extrêmement courageux : «!Ce que je voulais soulever, c’est mon incompréhension face à la honte que cette maladie continue de générer!». Cette honte, Camille la décrit. Comme le moment où l’infirmière du cabinet d’analyses s'époumone devant une salle d’attente médusée : «!J’ai un positif pour toi !!» en agitant ses résultats. Son incompréhension aussi : positif, ça veut dire quoi ? Que tout va bien ? Ou que je suis séropositif ? Et être séropositif, ça veut dire que tout va mal ? Autant de questions auxquelles il faudra répondre en interrogeant ses proches. Mais la peur la plus grande, c’est celle d’avoir peut-être contaminé Marc-Antoine. Son soutien est pourtant indéfectible. Mais jusqu’à quand ? Camille Genton se défend de tout activisme («!Je ne suis pas très militant et encore moins communautariste!»), bien qu’il soit engagé à AIDES. Pourtant son

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DE GAUCHE À DROITE : MARTIN DIWO, CAMILLE GENTON ET CLÉMENT BÉNECH

témoignage, intime et courageux, l’est indéniablement tant il se confond avec l’histoire et les défis de la communauté homosexuelle. Quand il apprend en juillet dernier qu’un décret autorise enfin les soins funéraires aux personnes décédées atteintes du VIH et d’hépatites, il envoie immédiatement un sms à son éditrice pour lui dire : «!Ça y est. On peut enfin crever en paix!».

POSITIF de Camille Genton, éditions JC Lattès

SON LIVRE GAY DE CHEVET : Le Banquet de Platon

« Sans hésiter une seconde ! Platon nous livre, en 380 avant JC, une série de discours sur l’amour d’une vitalité déconcertante. On y croise l’Eros vulgaire et l’Eros céleste, l’amour est à la fois physique et superficiel. Pur et unique. Effrayant et attirant. Homo ou hétéro »

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Rentrée littéraire

« APRÈS LE BAC, J'AI EU L'IDÉE SAUGRENUE D'ÉCRIRE UN ROMAN. UN, PUIS DEUX, PUIS TROIS... » — CLÉMENT BÉNECH —

— CLEMENT BÉNECH,

AMOUREUX 2.0 Quand on lit sur une qua-

trième de couverture que l’auteur né en 1991 en est déjà à son troisième roman, on se dit qu’il y a de quoi développer des complexes. Pourtant le très humble Clément Bénech, grande tige dégingandée, n’a rien du littéraire prétentieux : «!Après le bac, j'ai eu l'idée saugrenue d'écrire un roman (L’Eté Slovène, sorti en 2013, ndlr). Un, puis deux, puis trois…!» Un Amour d’espion est une histoire moderne à tous les points de vue : on communique via Facebook, on se drague sur Tinder, on se demande si son nouveau mec ne serait pas un dangereux psychopathe quand on découvre qu’un anonyme lui laisse des commentaires assassins… C’est ce qui pousse le héros, un géographe apparement pas débordé, à partir pour New-York rejoindre sa meilleure amie, Augusta, un peu flippée par son boyfriend roumain Dragan.

Octobre / novembre 2017

A travers les nouvelles technologies va s’opérer la filature : «!Pour moi la littérature doit s'emparer des sujets qu'on a sous les yeux. Cela permet de prendre du recul et de voir ce que ces technologies engendrent comme péripéties et formes de vie!». Mais ce roman est aussi formellement moderne. Clément Bénech y glisse des photos à l’iPhone, des conversations Messenger, des photos de profil («!t’as pic hot ?!») ou de petits dessins transformant son roman en livre augmenté : «!Je suis à un âge où j'ai vécu l'arrivée du MMS. Maintenant l'image fait partie d'un naturel de l’expression. J'aurais du mal à y renoncer!». C'est d’ailleurs ce qu’il a initié sur son blog, journal de bord en ligne titré Comme son nom l’indique! : « Sur mon blog, j'ai tendance à donner mon avis sur les choses, à manier des idées, ce qui est moins le cas dans mes romans où j'essaie de me cantonner à un récit d’événements!».

UN AMOUR D’ESPION de Clément Bénech, éditions Flammarion

SON LIVRE GAY DE CHEVET:

Le Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde « Je l'ai découvert à 16 ans et je l’ai souvent relu depuis. J'aime le sens du fantastique, l'esprit mordant, l'art de la formule, et cette intuition fondamentale : la primauté des apparences — laquelle court tout le long de son œuvre. Wilde est une magnifique réponse à la question : comment vivre ? »

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CULTURE

— MARTIN DIWO,

L’AMOUR ÇA FAIT MÂLE ! À la question :

«"Qu’est-ce qu’on met dans un premier roman ?"», Martin Diwo répond : «"Ses tripes"» ! Et c’est sûrement ce que l’on met aussi dans une première histoire d’amour. À plus forte raison dans une rupture. Vous savez, ce moment qui dure entre un mois et toute la vie, où l’on se retrouve seul, dévasté, avec pour compagnie le souvenir de l’être aimé, une certaine obsession et beaucoup de ressentiment.

Vindicatif, obsédé, blessé, le personnage de Martin Diwo se refait le film de son histoire d’amour en dépliant tous les détails, décortiquant jusqu’aux plus brefs moments de bonheur : «"Je parle d’amour, bien sûr, c’est le fil rouge, mais parler d’amour c’est parler de ce qui nous anime tous, c’est parler de nos peurs, de nos désirs, de nos combats et du sens qu’on essaye de donner à nos vies"». Martin Diwo le confie volontiers, il y a certainement un peu de lui dans son personnage, en fait il y a un peu de nous tous. Enfin, à la question : «"Qu’est-ce qu’une belle histoire d’amour ?"», il nous répond : «"Celle qui fait oublier qu’il y en a eu d’autres avant"».

POUR TE PERDRE UN PEU MOINS de Martin Diwo, éditions Plon

SON LIVRE GAY DE CHEVET :

Howl d’Allen Ginsberg « Quelle claque ! Quel génie, quel courage ! L’homme et son œuvre sont indissociables, il chantait la liberté, la paix, la différence, et ses poèmes en sont autant d’échos. Howl est un hurlement, un manifeste, mais aussi un miroir dans lequel il est bon de se regarder de temps à autre, comme ça, juste pour s’assurer que, comme lui, nous n’avons pas cédé au conformisme »

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DE GAUCHE À DROITE : CAMILLE GENTON, MARTIN DIWO ET CLÉMENT BÉNECH

« — QU'EST-CE QU'UNE BELLE HISTOIRE D'AMOUR ? — CELLE QUI FAIT OUBLIER QU'IL Y EN A EU D'AUTRES AVANT » — MARTIN DIWO — N°216


Rentrée littéraire

— THOMAS FLAHAUT,

Thomas Flahaut est dans l’air du temps ! Son premier roman Ostwald parle de tout ce qui anime la jeunesse française et européenne. Un peu géographe, il écrit sur cette France périphérique (qu’on oppose à la France des grandes villes), sur l’usine Alstom dont le site de Belfort fut fermé en 2016 par notre président de la République en laissant 400 ouvriers sur le carreau. Mais il imagine également l’explosion de la centrale nucléaire de Fessenheim (actuellement à l’arrêt) et l’exode des habitants du GrandEst qui en découle… En bref, tous les sujets de la dernière campagne présidentielle vus par deux frères, Noël et Felix. Un style poétique, politique, écologique, tout cela dans un roman de 160 pages. Une véritable Zone A Défendre ! LE ZADISTE

SON LIVRE GAY DE CHEVET : Harlem Quartet de James Baldwin

« J’aime ce livre pour sa violence, qui a pour contrepoint la tendresse qu’il noue avec son « quartet » d’amis. Cette idée d’une communauté d’êtres, à travers la description de laquelle l’écriture peut saisir quelque chose des enjeux d’une époque : la lutte contre la ségrégation, la marginalisation des homosexuels, le portrait d’une classe américaine noire et pauvre. Je trouve ça brillant et captivant »

OSTWALD de Thomas Flahaut, éditions de l’Olivier

— FRANÇOIS-HENRI,

François-Henri est une sorte de mix improbable entre Stéphane Bern (pour la culture) et Robert Pattinson (pour le reste). Un pro de la biographie romancée. Par le passé, il a écrit sur Marie-Antoinette (Tu Montreras ma tête au peuple) et sur Evariste Galois, génie des mathématiques du XIXe siècle mort à l'âge de 20 ans (Evariste). À 30 ans, cet ancien joueur de hockey sur glace en a sous le capot, comme le prouve son troisième roman édité dans la collection Blanche de Gallimard. Un Certain M. Piekielny est une biographie fantasmée de Romain Gary mais qui commence par un enterrement de vie de garçon à Vilnius en Lituanie. Exotique. LE DÉSIRABLE

UN CERTAIN M. PIEKIELNY de François-Henri Désérable, éditions Gallimard

Octobre / novembre 2017

SON LIVRE GAY DE CHEVET :

Une Education libertine de Jean-Baptiste Del Amo « Je me souviens avoir été très impressionné par son ambition romanesque. Il débarquait sur la scène littéraire avec ce roman de 450 pages baroques et charnelles. Del Amo, c'est le fils littéraire d'un plan à trois entre Gabrielle Wittkop, Patrick Süskind et le divin marquis de Sade »

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CULTURE

focus

Une rentrée littéraire transgenre Quatre auteurs mettent en scène des personnages trans ou s’emparent de la question du trouble dans le genre pour en donner une relecture sensible. Le sujet, omniprésent en séries télé et au cinéma, devient donc un aussi un motif inévitable de cette rentrée littéraire. Pour le meilleur. Et parfois le pire… PAR S.T

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ette année, pas moins de quatre nouveaux romans se penchent sur la question trans ou intersexe, faisant de ce thème un motif récurrent de la rentrée littéraire. C’est sous la simple forme du carnet de bord, du journal intime que Léonor de Récondo aborde la transition de Laurent, marié et deux enfants, en Mathilda, blonde élégante qui se démaquille et enlève ses bas dans sa voiture à quelques encablures du pavillon familial. Le corps de Laurent le fait souffrir et quand sa collègue Estelle lui dit «!ton corps te dit quelque chose!», il entrevoit le chemin à parcourir et sa liberté à conquérir… La conquête du corps est également au coeur du roman futuriste de Pierre Ducrozet. D’abord par la conquête d’Alvaro : rescapé d’un massacre au Mexique, il traverse la frontière pour se rendre en Californie, la Mecque du World Wide Web, où le dernier espace à conquérir est notre propre corps… Une masse charnelle à assujettir. Avec ses nouveaux potes geeks dont Lin, une pro du coding hong-kongaise qui a fait sa transition, Alvaro deviendra lui aussi un corps transgenre, un corps mutant. L’univers dystopique de Jenni Fagan rappelle celui de Ducrozet. Nous sommes en 2020 dans les hautes terres écossaises, la température sur Terre a chuté à 6 degrés, monde post-apocalyptique façon La Route de Cormac McCarthy. Dylan rejoint une communauté de marginaux alors que la fin des temps est proche. Il tombe amoureux de Constance, mère d’une petite fille transgenre. Vous serez très émus de faire

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la connaissance de la courageuse petite Stella qui cherche, en pleine ère glaciaire, à se faire prescrire des hormones par son médecin traitant... Peut-être serez vous moins émus, en revanche, par le personnage androgyne et «!lesbien!» de Jean-Michel Guenassia. Dans De l'Influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles, Paul a deux mamans : l’une est douce, belle et aimante, l’autre piercée, tatouée et roule en Harley. Paul n’est pas «!pédé!» comme il le répète sans cesse à son pauvre meilleur ami éperdument amoureux de lui… Comme si faire l’expérience de cette double différence —son androgynie et ses mères lesbiennes— devait forcément faire de lui un homosexuel. En se contentant de renverser les miroirs des clichés les plus beaufs, l’auteur en reproduit les erreurs les plus blessantes. On espérait trouver en ce jeune Paul un David Bowie, on y aura plutôt vu un Patrick Juvet…

POINT CARDINAL de Leonor de Récondo, éd. Sabine Wespieser L'INVENTION DES CORPS de Pierre Ducrozet, éd. Actes Sud LES BUVEURS DE LUMIÈRE de Jenni Fagan, éd. Métailié DE L'INFLUENCE DE DAVID BOWIE SUR LA DESTINÉE DES JEUNES FILLES de Jean-Michel Guenassia, éd. Albin Michel

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CULTURE


L’interview définitive

PIERRE PALMADE Photo Eddy Brière

« être moi, ça m’a pris du temps »

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PROPOS RECUEILLIS PAR ROMAIN BURREL

on numéro commence dès qu’il nous ouvre sa porte : «!On s’est déjà vus non ? Le jour ? La nuit ?!» En fait, non. Jamais. Pierre Palmade n’a jamais accordé d’interview à TÊTU. Entre lui et nous, il y a eu pendant des années comme un malaise. Une incompréhension nourrie par un coming out douloureux, des sorties malheureuses dans la presse et une détestation (le mot n’est pas trop fort) de sa propre homosexualité. Et pourtant, il y a ces sketches d’anthologie et ces spectacles qui nous ont fait mourir de rire. D’Alex Lutz à Vincent Dedienne en passant par Jarry, Pierre Palmade est célébré comme le père de toute une génération d’humoristes. Un enfer pour celui qui ne supporte pas de se voir vieillir. À 49 ans, après plusieurs pièces de théâtre, le comédien renoue avec ses premières amours : le one-man-show. L’occasion de recevoir TÊTU, histoire de dissiper quelques malentendus. Avant de commencer, il prévient : «!C’est la dernière interview sincère que je donne!». Profitons-en !"


CULTURE

Votre nouveau spectacle, Aimez-moi!, signe votre retour au One Man Show. Le genre vous manquait ? Oui, c’est un retour aux sources ! Récemment, j’ai regardé mes anciens spectacles et je me suis dit «!Mais c’était vachement bien !!» Je sors d’une période où je me mettais beaucoup en scène. Je suis un peu à sec sur le côté autofiction comique. J’ai à nouveau envie d’incarner des personnages. De faire rire avec des sketches mais avec des moments un peu absurdes, un peu poétiques… Attention je ne déclame pas des alexandrins non plus ! Mais ma copine Mireille Dumas m’a dit : «!Pierre, tu as aussi une part de poésie. Tu offres des choses que tout le monde n’offre pas!». Alors je me suis dit qu’il fallait peut-être aller chercher un public de théâtre qui ne s’attend pas qu’à rire. C’est pour ça que je vais au Rond-Point. J’ai même passé une audition de débutant devant Jean-Michel Ribes (directeur du Théâtre du Rond-Point à Paris, ndlr) ! Vous vous sentiez limité en tant que comédien quand vous étiez plus jeune ? Enormément ! Quand j’ai commencé à 20 ans, je n’avais que des aînés : Muriel Robin, Jean-Marie Bigard, Valérie Lemercier… Je me sentais toujours comme le cadet un peu fragile en comédie. J’avais une jeunesse un peu insolente mais eux étaient plus prêts que moi. Quand je me revois, je me dis que j’aurais dû prendre trois-quatre cours de comédie. J’imitais mes idoles : la façon de parler rapidement de Sylvie Joly, la diction saccadée de Jacqueline Maillan… Être moi, ça m’a pris du temps. Bref, je ne savais pas si j’avais envie d’être Claude François ou Guy Bedos !

je croisais dans la rue, l’une me regardait en souriant, l’autre qui peut-être savait que j’avais des soirées parisiennes arrosées, me jugeait comme un dépravé. J’avais l’impression d’être tour à tour un premier de la classe et un cancre. Alors je me suis dit, je vais faire une pièce où je vais brillamment parler de ma part d’ombre : l’alcool, la drogue, la différence d’âge quand on a 40 ans et qu’on drague des petits jeunes de 20 ans… C’était ma façon de dire : «!J’assume tout!».

On vous a parfois reproché de ne pas assumer cette vie ? Dans les années 90, il y avait une cloison énorme entre le Paris gay où on faisait ce qu’on voulait et le «!bon peuple!», qui lui n’était au courant de rien. Puis la paroi entre ces deux mondes est “ DANS LES ANNÉES 90, ON S’EST RECONNUS AVEC MURIEL ROBIN devenue poreuse DANS LE FAIT QU’ON VIVAIT TRÈS MAL NOTRE ORIENTATON SEXUELLE ” et je l’ai mal vécu. À cette époque, j’avais besoin de du : «!Ben oui Pierrot mais toi aussi tu as piqué des trucs, boire pour vivre mon homosexualité. En étant gay, nan ?!» C’est inévitable. Comme il y a beaucoup de j’avais l’impression de décevoir des gens qui comptaient pour moi. Muriel Robin chez Florence Foresti. Quand les gens le reconnaissent, ça se passe bien. Moi il n’y a pas une N’est-ce pas un parcours commun à beaucoup seule interview où je ne cite pas mes idoles ! d’homosexuels ? Peut-être. D’où ça vient ? Je ne sais pas. Après le déL’homosexualité était au centre de vos dernières cès de mon père, il n’y avait que des femmes dans pièces de théâtre, Le Comique, Le Fils Du Comique, ma famille. Je suis devenu protecteur. Très vite ce c’était une façon de mettre les choses au point ? sentiment s’est confondu avec l’hétérosexualité. Je En 2007, j’en ai eu marre d’affronter le double-regard qu’on posait sur moi. Sur deux personnes que plaisais aux filles, je faisais rire les copains… Mais Vous retrouvez des choses de vous chez certains comiques d’aujourd’hui? Oh oui ! Parfois, ça peut même bêtement m’agacer. Par exemple, chez Alex Lutz. Un jour, je lui ai dit : «!Écoute quand même cette réplique…!» Alex m’a répon-

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Pierre Palmade

mon corps, lui, bandait plus pour les copains que pour les femmes. Pourtant je ne vivais bien le rapport de séduction et le romantisme qu’avec des femmes. Ça commence à me lâcher un peu mais je me trouvais romantiquemet hétéro et sexuellement homo. J’ai eu des histoires d’amour avec des femmes, dont une très connue, avec Véronique Sanson. Personne n’y croit mais je m’en fous.

Photo Eddy Brière

Ça vous a blessé qu’on ne croie pas à votre mariage avec Véronique Sanson ? Ça m’a blessé pour Véronique. J’ai l’habitude de susciter la jalousie depuis la maternelle. Mais j’ai eu mal pour Véronique car elle avait une jolie vie privée. J’ai l’impression d’avoir abîmé son image. Mais j’ai été heureux avec elle. J’avais 27 ans, c’était une époque où je ne me reconnaissais pas dans le milieu gay. En 1995, je me mets avec Véronique Sanson. Et en 1996, je monte sur scène avec Michèle Laroque. Je verrouille tout. À la vie et à la scène, je me mets avec deux très belles femmes qui vont faire baver les hétéros. Si on me traitait de pédé, je pouvais dire : «!Montre-moi ta femme. C’est la grosse derrière ?!»

Comment avez-vous vécu la violence des débats sur le mariage pour tous ? J’étais soulagé que cette homophobie éclate enfin au grand jour. Je savais qu’en France, une personne sur deux était homophobe. Je n’en pouvais plus d’entendre des gens à Paris dire : «"Mais non ça n’est plus un problème !"» L’homosexualité reste tolérée mais pas acceptée. Même de la part des femmes ! J’ai une théorie : je pense qu’il y a des femmes qui ont très peur que, si on est trop tolérant avec l’homosexualité, leur mari va se barrer. Déjà qu’elles craignent les autres femmes mais si en plus leur mari leur balance : «!Tu me fais chier, je me barre avec Jean-Jacques!», c’est trop ! Ceci étant, je pense qu’il y a plein d’homophobes guérissables. Si un camp hurle «!à mort les homophobes"» et que les autres crient «!à mort les pédés!», on n’y arrivera pas. Même moi au départ, je n’étais pas très favorable au mariage pour tous. Je me disais : pourquoi aller faire chier les hétéros réacs sur leur terrain ? Puis j’ai assisté à deux mariages de garçons et j’ai trouvé ça très touchant. Je suis comme ça : je commence toujours par réagir comme le camp Fillon puis je finis par penser comme Hollande !

On se souvient d’une interview où vous disiez vivre votre «!homosexualité comme une malaL’humour, c’est un bon cheval de Troie ? die!». D’une autre où vous expliquiez être «!triste Oui. Quand j’écris, je n’ai pas cette distance. Mais d’être homo!». Ça va mieux ? si j’arrive à cerner un raciste, un homophobe Tout le monde m’est tombé dessus ! J’ai dit que je ou un macho alors je suis fier de moi et je me le vivais comme une maladie et on a déformé ça en dis : «"Je suis La Bruyère !"» Qu’est-ce que j’aime «!Palmade déclare que l’homosexualité est une malatuer les machos sur scène ! Dans «"Le Scrabble!», die"». Mais je n’ai jamais parlé que pour moi. J’étais «!L’Huile d’olive!»… J’ai horreur des hommes qui triste d’être homo. Je pense que ma vie aurait été parlent aux femmes en leur rappelant leur force plus simple si j’avais été hétérosexuel. Ça m’épuise physique. Mais il y a aussi des sketches que je ne d’être mal interprété. Cet entretien à TÊTU, c’est referai plus. Dans Ils s’aiment, il y a une saynète la dernière interview sincère que je donne. Après où j’incarne un homophobe fini qui dit des horreurs sur un couple homo. Tout le monde riait. je serai plus consensuel comme ça on ne parlera Même les homophobes. Je me mettais tout le que de mes spectacles. Mais finalement, ces déclarations ont été thérapeutiques. En disant : «!Je suis monde dans la poche. Aujourd’hui, je ne veux triste d’être homo!», je me suis dit : «!Pierre, faut que plus faire rire de manière ambiguë. Mais quand tu te consoles maintenant ! C’est fou de “ LA DERNIÈRE GRANDE AVENTURE POUR MOI, C’EST LE COUPLE AVEC dire un truc pareil !"» UN MEC. MAIS IL N’EST PAS TROP TARD ! ” Et depuis trois ans, ça va mieux. Votre complice Muriel Robin a eu un parcours parallèle au vôtre. Aussi long et difficile… Dans les années 90, on s’est reconnus avec Muriel dans le fait qu’on vivait très mal notre orientation sexuelle. On se serait volontiers fait reprogrammer. L’éducation de province, sans doute… Mais on est aussi très différents. Muriel a le sens du couple. Moi pas. Je n’ai jamais été plus de six mois avec un garçon. Finalement, la dernière grande aventure pour moi, c’est le couple avec un mec. Mais il n’est pas trop tard !

je regarde en arrière, j’ai l’impression d’avoir fait plus de bien que de mal. A travers mes spectacles, j’ai tenté de banaliser l’homosexualité. Peut-être maladroitement parfois, mais toujours en me mettant à nu. Je suis pas Harvey Milk mais j’ai ma carte à jouer. Faites-moi confiance.2

AIMEZ-MOI En tournée jusqu’en avril 2018 et au Théâtre du Rond Point du 5 au 31 décembre

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CULTURE

Diane a les épaules Une comédie solaire et touchante sur fond de GPA, portée par un quatuor d’acteurs aussi amusants que justes. PAR ROMAIN BURREL

T

oute Première fois, Les Garçons et Guillaume, à table !… Le mariage pour tous ou les débats sur l’homoparentalité sont une mine d’or pour les comédies françaises. Et souvent pour le pire. Sous couvert de la jouer «!moderne!» en surfant sur des questions sociétales, ces films flirtent souvent avec l’homophobie la plus crasse en multipliant les scènes de «!gay panic!» (quand un hétéro flippe sévèrement à l’idée de se faire draguer par un homo, comme dans Camping 3), de transphobie la plus violente (Pattaya), quand la sexualité entre hommes n’y est pas purement et simplement représentée comme une humiliation pire que la mort (Gangsterdam). Alors forcément, quand une comédie comme Diane a les épaules se saisit de la question de la gestation pour autrui, on appréhende. L’histoire est celle de Diane, une jeune trentenaire indomptable et légère, campée par Clotilde Hesme (Les Chansons d’Amour, Chocolat), qui a décidé de porter l’enfant d’un couple d’amis homosexuels, Thomas et Jacques. Seulement, au début de cette grossesse, Diane tombe amoureuse de Fabrizio ( joué par Fabrizio Rongione, déjà repéré dans Rosetta ou la série de France 3 Un Village français), l’électricien rénovant une maison de campagne que la jeune femme entend bien retaper, même enceinte jusqu’aux yeux. S’ensuit un combat de petits coqs entre un couple de futurs papas affolés pour un rien et un amoureux qui a du mal à trouver sa place dans le projet de ce trio soudé.

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REGARD TENDRE

Dans ce premier long métrage, le réalisateur Fabien Gorgeart désamorce habilement les clichés. Il porte un regard également tendre sur le couple homo formé par Grégory Montel (l’irrésistible agent d’acteurs Gabriel Sarda de l’excellente série Dix Pour Cent) et Thomas Suire que sur son désir d’enfant. Mais il ne l’épargne pas non plus, comme lorsqu’il pointe la tendance de Thomas à étouffer sa si généreuse amie avec ses craintes. Mais la grande force de ce film solaire mais pas insouciant, c’est d’épouser le point de vue de Diane. Jamais il ne réduit cette femme qui porte un enfant pour d’autres à son seul ventre. Ecartelée entre les désirs des hommes (d’enfants ou de couple), Diane se démène pour faire entendre sa voix et faire respecte ses choix. «!Je peux me débrouiller toute seule !!», l’entend-t-on répéter d’un bout à l’autre du film. La comédienne Clotilde Hesme apporte à ce personnage de trentenaire farouchement indépendante mais un peu paumée tout son orgueil et sa fraicheur. Des qualités qui aideront Diane à traverser cette aventure humaine éprouvante, dont elle ne sortira certes pas intacte, mais pas abîmée pour autant. « PANDAS SUCEURS DE BAMBOUS »

Le comédien Fabrizio Rongione n’est pas en reste. Touchant en amoureux maladroit, dépassé par une situation par essence complexe. Et quand il lâche une analogie lourdingue entre les difficultés des pandas à se reproduire avec les envies d’enfant du couple gay («!les

mâles préfèrent sucer des bambous que de se reproduire!»), on comprend que c’est plus par beauferie et jalousie que par véritable homophobie. Ici, personne, surtout pas le réalisateur, n’est mu par le désir de faire vivre (ou voler en éclats) une polémique. En évacuant du cadre les débats houleux — et souvent hystériques —, les arguments des pros et des antis et en prenant même certaines libertés avec la réalité (la GPA est, rappelons-le, interdite en France. Et là où elle est tolérée ou légalement encadrée, une femme qui n’a jamais eu d’enfant ne peut pas porter l’enfant d’autrui ou être à la fois «!mère porteuse!» et donneuse d’ovocyte), Fabien Gorgeart réussit le film à la fois sensible et drôle qu’on n’espérait plus sur un tel sujet. Et c’était pas gagné.

LE FILM À LA FOIS SENSIBLE ET DRÔLE QU’ON N’ESPÉRAIT PLUS SUR LA GESTATION POUR AUTRUI. ET C’ÉTAIT PAS GAGNÉ DIANE A LES ÉPAULES de Fabien Gorgeart. Avec Clotilde Hesme, Fabrizio Rongione, Thomas Suire et Grégory Montel. En salles le 15 novembre.

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CinĂŠma

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CULTURE

Nos Années folles

RENCONTRE AVEC ANDRÉ TÉCHINÉ André Téchiné est un habitué de TÊTU. La carrière du réalisateur est constellée de films qui parlent d’homosexualité – Les Roseaux sauvages en 1994, Quand on a 17 ans tout récemment – et il revient à l’âge de 74 ans avec l’adaptation de l’histoire vraie de Paul, un déserteur de la Première Guerre mondiale, que sa femme Louise travestit pour le protéger. PROPOS RECUEILLIS PAR ADRIEN NASELLI Les historiens ne possèdent que des fragments des journaux intimes de Paul et de Louise. Qu’avez-vous inventé dans ce film ? J’ai été fidèle à la chronologie. Mais j’ai voulu échapper au réalisme en faisant de l’odyssée sexuelle de Paul Grappe un spectacle de cabaret. Il est devenu une bête de foire. Les questions posées par le public dans le film sont des questions réelles de journalistes puisées dans un travail d’archives. J’avais besoin du point de vue de la société. Mais je voulais aussi montrer l’intimité de ce couple perturbé par le troisième personnage de Suzanne qu’il a fait naître. Cette histoire fait réfléchir aux liens entre genre et orientation sexuelle dans la mesure où c’est quand Paul commence à sortir en Suzanne qu’il prend conscience de sa bisexualité… A cette époque et dans ce milieu très libertaire, la bisexualité ne posait aucun problème. Que Paul soit bisexuel n’est pas une nouveauté pour moi. En revanche, la manière dont elle va se répercuter sur le couple et la manière dont lui-même va la vivre, c’est ça qui est vraiment original. Au cœur du film,

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il y a un moment de bonheur et d’émancipation où Louise et Paul, travesti en Suzanne, vivent comme deux garçonnes. Cela m’intéressait de voir comment les homosexualités étaient vécues à cette époque. Mais je n’aime pas donner des clefs de lecture. Pour les films, c’est terrible. Pierre Deladonchamps et Céline Sallette seraient-ils deux nouveaux Gérard Depardieu et Isabelle Adjani, comme dans votre film Barocco (1976)  ? Vous dites par ailleurs n’avoir jamais vécu un espace de confiance aussi intense qu’avec ces deux acteurs. Je n’y avais pas pensé ! Tout à coup la parenté avec Adjani et Depardieu me saute aux yeux. C’est marrant que vous parliez de Barocco car c’est aussi l’histoire d’une femme qui transforme physiquement l’assassin en victime. Ce sont deux films qui se ressemblent sur le thème de la mascarade. Deladonchamps et Sallette avaient une partition très casse-gueule à jouer où il n’est pas question de s’économiser, mais de sauter sans filet. Au départ, on savait que ce n’était pas bon. Ils acceptaient d’être mauvais. On s’est dit : finalement, on n’aurait dû monter que les premières prises, ainsi on aurait fait une comédie !

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EN SALLES

Cinéma PAR R.B

Happy Together.

L’un des plus beaux films sur l’homosexualité est l’oeuvre d’un réalisateur hétéro. C’est comme ça. Initialement sorti en 1997, Happy Together, le chef-d'œuvre de Wong Kar-Wai (In the Mood for Love), ressort aujourd’hui en salles en version restaurée. L’histoire d’amour déraisonnable entre deux hommes, Lai et Ho, qui quittent Hong Kong pour l’Argentine afin de repartir à zéro. Kar-Wai, bigrement aidé par la photo sublime de Christopher Doyle, filme avec une infinie justesse cette passion bouffée par la mélancolie, l’exil, l’impossibilité d’être heureux à deux quand chacun est viscéralement malheureux. Happy Together de Wong Kar-Wai. En salles le 18 octobre en version restaurée.

Avec quels acteurs voudriez-vous tourner aujourd’hui ? J’aimerais refaire un film avec Catherine Deneuve [ce serait le huitième, ndlr]. J’aimerais aussi refaire un film avec Isabelle Huppert car je ne l’ai filmée que dans Les Sœurs Brontë. J’adorerais aussi retrouver Sandrine Kiberlain [Quand on a 17 ans, ndlr] et Isabelle Adjani, que j’adore… Mais enfin, je ne vais pas toutes les énumérer… Emmanuelle Béart, formidable, j’aimerais beaucoup retravailler avec elle. La commodité pour moi est de dire que j’ai envie de découvrir de petits nouveaux et de petites nouvelles. Cette fois-ci, c’était un grand plaisir car nous sommes parvenus à oublier la loi du nombre. C’est très rare, je n’avais jamais rencontré deux acteurs aussi accordés ! Psychologiquement, je suis incapable de dire à quoi cela tient. Ils avaient une telle réactivité ! Parmi les actrices citées précédemment, on en trouve quand même un paquet qui jouent magnifiquement, mais qui jouent seules.

NOS ANNÉES FOLLES En salles. Avec Céline Sallette, Pierre Deladonchamps.

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Marvin ou la belle éducation. En adap-

tant le livre coup de poing d’Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, la réalisatrice Anne Fontaine se lançait dans une entreprise plutôt casse-gueule. Au final, son film (l’histoire de Marvin Bijou, jeune pédé vosgien persécuté à l’école et dans sa famille qui tente de s'extraire de sa condition sociale par le théâtre) souffre d’un décalage inouï entre ce qu’il entend dénoncer et ce qu’il montre vraiment. La force du livre est éventée. Pire, détournée. Ici, les pauvres sont des «#Groseille#» façon La Vie est un long fleuve tranquille; les riches parisiens, des mentors bienveillants et Isabelle Huppert, une marraine la bonne fée (roulements d’yeux). On sauve Vincent Macaigne, poignant en pygmalion homo franchement pas doué pour le bonheur. Marvin ou la belle éducation de Anne Fontaine. En salles le 22 novembre.

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CULTURE

Oscar and the Wolf le Belge et la Bête Ce chanteur flamand de 26 ans revient avec un deuxième album hanté et furieusement romantique. Quelque part entre Drake, Frank Ocean et Christine and the Queens. Rencontre avec le nouveau héros flamboyant de la pop. PAR ROMAIN BURREL

I

l a un regard d’une douceur inouïe. Un visage d’ado qu’il planque sous une épaisse barbe. Ça, c’est à la ville. Mais sur scène, Max Colombie alias Oscar and the Wolf est un démon de chanteur. Une tempête qui engloutit son public sous un torrent de beats electro, de sueur et de paillettes. En France, s’il était récemment à l’affiche du festival Lollapalooza à Paris, on le connaît encore mal. Mais chez lui, en Belgique, Oscar and the Wolf est une icône. Après trois EP et un premier album plus cotonneux (Entity), le jeune Flamand revient cette fois en défiant avec leurs armes et sur leur terrain (c’est-à-dire en anglais) les tauliers américains du rnb, de Frank Ocean à Drake : « Drake est une influence énorme pour moi », avoue le musicien. « Pendant que je bossais sur l’album, je me passais en boucle Fire & Desire. Récemment j’ai découvert qu’il s’était fait tatouer le visage de la chanteuse Sade. Maintenant je comprends pourquoi j’aime autant Drake : il y a tellement de Sade dans sa musique ! » Parmi ses autres marottes, Max cite pêle-mêle les Smiths, l’israélien Kutiman ou la diva Lana Del Rey : « Je l’adore. C‘est

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“ JE NE SUIS PAS ASSEZ ÉDUQUÉ POUR ME CONSIDÉRER COMME UN ACTIVISTE. JE SUIS UN LIBREPENSEUR ”

comme Rihanna et Beyoncé : dès qu’elles sortent un truc, j’ai l’impression que c’est parfait pour moi ! » Mais son nom de scène Oscar and the Wolf nous en rappelle un autre : celui de Christine and the Queens. Ça tombe bien, c’est l’une des rares artistes françaises qui trouve grâce à ses yeux. « Je l’ai rencontrée à un festival à Anvers. J’aime sa folie. Elle n’a pas peur d’être étrange, de proposer autre chose au public qu’une image de chanteuse sexy ». Au-delà de leurs noms de guerre similaires, les deux artistes ont tous les deux travaillé avec Noah Breakfast, producteur du disque d’Oscar qui a également planché sur l’album en anglais de Christine and the Queens. AMOURS TOXIQUES

Les chansons d’Oscar and the Wolf sont peuplées d’histoires d’amour toxiques («#Fever"»), de contes de fées étranges («#Runaway"») ou de créatures de la nuit aussi inquiétantes que sexy. Et si le garçon a baptisé ce deuxième album Infinity, ce n’est évidemment pas un hasard : «#Je rêve d’une vie éternelle. Je hais l’idée de mourir et de ne rien laisser derrière

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DISCORAMA moi. Dans mes chansons, je parle d’un désir si intense qu’on éprouve pour quelqu’un qu’il finit par vous détruire. Ce qui, avouons-le, arrive souvent en amour…!» Un goût prononcé pour le dark, donc : «!Mais je vais bien, je te rassure !!», s’empresse d’ajouter le chanteur. «!Je suis un garçon plutôt heureux. Peut-être un peu plus mélancolique que la plupart de mes amis. On passe tellement de temps à nous répéter qu’on doit être heureux… Je pense qu’il faut accepter sa part d’ombre, embrasser sa mélancolie. La douleur est un sentiment beaucoup plus profond et plus fort que la joie!». Le talent de Max est de ne jamais sombrer tout à fait. Sur son disque, l’ombre le dispute toujours à la lumière. Et ses paroles mystiques dansent sur des rythmes solaires. Après quelques années à Gand, Max vit désormais à Bruxelles. Et si depuis la France, le Plat Pays est souvent dépeint comme une nation progressiste et gay friendly (la Belgique a autorisé le mariage des couples de même sexe dès 2003), le chanteur a une toute autre vision de sa terre natale : «!C’est difficile d’être homosexuel ici!», analyse-t-il. « Beaucoup plus difficile qu’à Londres, Paris ou New York. Il y a énormément d’homophobie. Bien sûr le mariage pour tous a été voté dix avant la France, mais la loi ne traduit pas forcément une évolution des mentalités. À Bruxelles, il n’y a que quelques endroits où c’est ok d’être gay. Mais si tu embrasses ton mec dans la rue ou si tu lui donnes la main, tu risques de te faire agresser verbalement ou physiquement. Il y a quelques mois, un mec m’a craché au visage. C’est pénible de ne pas pouvoir être soi-même dans son propre pays…!» FAN DE RUPAUL

À la laideur du monde, Max répond par l’exubérance. Dans le clip de «!Breathing!», il arbore un visage constellé de diamants : «!Un ami m’a envoyé une vidéo d’un maquillage de drag queen entièrement recouverte de strass des pieds à la tête. J’ai dit au réalisateur : "Je veux ça !" Je suis un énorme fan du RuPaul's Drag Race ! Je ne rate pas une saison !!» S’il ne fait aucun secret de son homosexualité et qu’il s’amuse à jouer avec le genre, le chanteur ne se considère pas comme un artiste queer!: «!Dans l’expression "artiste queer", il y a un connotation militante. Un sens politique auquel je ne veux pas être ramené. Je ne suis pas assez éduqué pour me considérer comme un activiste. Je suis un libre-penseur. Et surtout, je hais la politique. Je ne fais partie d’aucun mouvement. Je ne veux rien avoir à faire avec eux. Je veux plus de droits pour les homosexuels et sauver les dauphins. C’est tout. (rires)!» En voilà, un bon programme. On vote pour.

INFINITY Disponible chez PIAS. En concert le 16 novembre au Yoyo, à Paris.

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Musique

Rostam—Half-Light.

L’ex-clavier et compositeur du combo new-yorkais Vampire Weekend a décidé de voler en solitaire, emportant avec lui la part immense de son talent. Si l’oiseau est discret (le monde a découvert son existence à l’occasion de son coming out lors d’une interview accordée à Rolling Stone), Rostam Batmanglij n’en demeure pas moins l’un des meilleurs songwriters de sa génération. Pas étonnant que Frank Ocean, Charli XCX ou les sœurs Haim fassent régulièrement appel à lui. Half-Light, son premier véritable album solo, est un disque d’une élégance pop inouïe. Des chansons amoureuses nourries de synthé («!Bike Dream ») de cordes glissantes ( «!Wood ») ou de rythmiques orientaux ( «!W hen »). Half-Light de Rostam Batmanglij, disponible chez Nonesuch/WEA.

Hurts—Desire.Theo

Hutchcraft et Adam Anderson, le duo de beaux gosses de Manchester, revient avec un troisième album. Au programme, la recette habituelle : ballades romantiques pas vraiment cold, pas tout à fait goth, nappées d’épaisses couches de synthés rappelant Ultravox ou Soft Cell. Dans le clip de «! Beautiful Ones » , premier extrait de ce Desire, le duo a choisi de dénoncer la violence faite aux personnes queers, en mettant en scène, façon Irréversible de Gaspar Noé, la violente agression d’une drag queen sortant d’un club. Desire de Hurts, disponible chez Sony

Hercules and Love affair—Omnion.

Andy Butler a toujours eu le don pour attirer dans sa toile disco-house des collaborations surprenantes, à l’opposé de sa galaxie électronique. Après Anohni et John Grant, c’est au tour de Faris Badwan (chanteur du groupe The Horrors), de Sharon Van Etten ou du groupe libanais Mashrou'Leila (dont le chanteur Hamed Sinno est l’une des rares figures ouvertement homosexuelles du Moyen-Orient) de venir se frotter aux beats affutés du DJ originaire de Denver. Peut-être son meilleur disque à ce jour. Omnion d’Hercules and Love affair, disponible chez Bad Boy Records

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CULTURE

The Deuce Porno. Franco. HBO.

SÉRIERAMA

La nouvelle série de HBO raconte la montée en puissance de l’industrie du porno dans les années 70 avec en guest star un James Franco moustachu. PAR R.B

Will & Grace. Près de

«!Ce n’est pas du porno, c’est HBO !!» Peut-être vous souvenez-vous de cette fausse pub qui pointait du doigt le goût immodéré de la chaine américaine pour les scène de cul bien crues. Cette fois, le network a décidé d’y aller cash!: sa nouvelle série, The Deuce, retrace la légalisation et la montée du porno du NewYork des années 70 jusqu’à l’arrivée du sida. Créée par David Simon et George Pelecanos, producteurs et showrunners de l’excellent The Wire, la série raconte comment la mafia italienne et le milieu du proxénétisme se sont alliés pour créer une industrie aujourd’hui estimée à 97 milliards de dollars par an. The Deuce est une plongée en apnée dans le monde du sexe aussi fascinante que décadente. Aussi sexy qu’immorale. DOUBLE-RATION DE JAMES FRANCO

Le show aligne un casting de haute volée, à commencer par une double-ration de James Franco. L’acteur joue les rôles de frères jumeaux, Vincent et Frankie Martino, petites frappes et proprios de bars, qui captent très vite le potentiel du marché du X. Après avoir joué dans Lovelace (2013), et King Cobra (2016) (le biopic de la pornstar gay Brent Corrigan), et coréalisé Interior. Leather Bar (2013), le

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comédien américain (qui retrouve au passage cette petite moustache qui nous faisait craquer dans Harvey Milk, en 2009) semble à son aise dans l’univers du porn. Il réalise d’ailleurs deux épisodes de cette première saison. Quant à l’actrice Maggie Gyllenhaal (The Dark Knight), elle campe Eileen Merell alias Candy, une prostituée qui va se lancer dans l’industrie du X. Plus sombre que Boogie Nights, plus ambitieux que Wonderland (2003) (autres films sur le milieu du porno à la même période), l’ambiance de la série bourrée de cocaïne et d’ultraviolence rappellerait plutôt les films de Martin Scorsese comme Mean Streets. Jolies filles et gros calibres… Sur le papier, The Deuce a tout pour exciter les machos. Mais c’est tout le contraire. La série montre que le corps des femmes est souvent réduit à un produit du capitalisme. C’est sans doute pour déminer les écueils misogynes que la chaine a confié à la réalisatrice Michelle MacLaren (Game of Thrones), le soin de diriger le pilote de la série. Sage idée.

THE DEUCE Diffusée depuis le 11 septembre à 20h40 en US+24 sur OCS City, génération HBO.

vingt ans après la diffusion de son premier épisode, Will & Grace revient avec la totalité de son casting d’origine. Petite subtilité : les scénaristes ont décidé d’ignorer l’épisode final de la dernière saison où Will et Grace mettaient fin à leur colocation pour épouser chacun son fiancé. Mais s’il nous tarde de retrouver l’égo XXL de Jack McFarland et les punchlines de Karen Walker, la série va devoir se renouveler car depuis sa déprogrammation en 2006, la télé, la société et le monde gay ont profondément changé. L’équipe en est consciente : « Quand on a commencé, c’était révolutionnaire d’avoir deux personnages gays », a expliqué Debra Messing qui interprète le rôle de Grace. « On en était à "LGB", mais on s’est arrêté au B. Mon vœu est de finir l’alphabet. » Reste à savoir si le show sera toujours aussi drôle. La chaine, elle, y croit : elle a d’ores et déjà commandé une nouvelle saison. La saison 9 de Will & Grace a débuté le 28 septembre sur NBC


Série

Star Trek : Discovery. La

mode est au reboot ! Après Twin Peaks et La fête à la maison et en attendant celui de The L Word, CBS prolonge la franchise Stark Trek déjà ressuscitée au cinéma par J.J. Abrams. Cette fois, l’héroïne principale de la série est une femme afro-américaine incarnée par l’actrice Sonequa Martin-Green. Autre nouveauté, ce nouvel équipage comptera désormais un couple gay joué par deux acteurs ouvertement homosexuels : Anthony Rapp et Wilson Cruz. Une première dans l’univers Star Trek, même si le personnage de Sulu (autrefois incarné par le comédien out George Takei) dans le Star Trek : Sans limites était lui aussi gay. Longue vie et prospérité ! Star Trek: Discovery est à découvrir sur Netflix depuis le 25 septembre

Feral. Créé par Optimale, QueerScreen.fr est la

première plateforme digitale française de contenus LGBT. Une sorte de Netflix des films et séries gays et lesbiennes, en somme. Elle compte déjà quelques 200 films ou séries (parmi lesquelles, l’excellente série Les Engagés ou le trivial Where The Bears Are) accessibles pour un abonnement de 9,99 euros par mois. En septembre, le service accueillera la web-série Feral. Cette dramédie aux allures de Looking lowcost suit un groupe de jeunes millennials homos et arty évoluant dans le quartier gay de Memphis. Au programme : amour, drogue et dépression. Bref, la vie. Feral est disponible sur QueerScreen.fr


CULTURE

2017, année Barbara Vingt ans après sa disparition, la Philharmonie de Paris consacre une exposition à la Dame en noir. PAR ROMAIN BURREL

A

près Mathieu Almaric est son «!faux biopic!», c’est au tour de la Philharmonie de Paris de rendre hommage à la Dame en noir à travers une grande exposition. Au programme : croquis, correspondances, textes manuscrits (comme celui, terriblement émouvant, de la chanson «!Nantes !»), des messages de répondeur et surtout, des clichés, rares ou iconiques, signés Robert Doisneau, Jean-Pierre Leloir ou Just Jaeckin de celle qui aimait pourtant répéter : « Ne me photographiez pas. Si vous voulez me prendre, il faut m’avoir vivante ! » Autant d’images qui figeront à jamais cette silhouette fine toute de noir vêtue, reconnaissable entre toutes. Vingt ans après sa disparition, cette rétrospective dresse un portrait vivant de l’icône. De ses débuts au cabaret L’Ecluse à ses concerts mythiques au Châtelet. De ses reprises de Brel et Brassens à ses dernières chansons. De ses incursions au théâtre (dans la pièce Madame en 1970) à ses apparitions au cinéma en passant par sa comédie-musicale avec Gerard Depardieu, Lily Passion (dont Universal s’apprête d’ailleurs à sortir un enregistrement studio inédit, que l’on pensait à jamais perdu et qui vient d’être retrouvé miraculeusement). De quoi entrevoir un peu mieux comment Monique Serf, petite fille d’origine juive sans le sou et abusée par son père, a pu devenir l’une des figures tutélaires de la chanson française. À force de travail, d’une irréprochable éthique et malgré une voix vacillante, Barbara a atteint de son vivant un statut de mythe. Et malgré l’immense notoriété qui sera la sienne à la fin de sa carrière, la chanteuse demeure, aujourd’hui encore, une énigme. C’est précisément sur ce mystère que l’exposition entend lever un coin de rideau.

Act Up): «!Un abruti m'a dit un jour que je menais cette action parce que j'étais morbide. Mais moi, je hais la mort !, rectifia-t-elle. C'est le goût de la vie qui me fait agir. »

On y découvre une Barbara intime, dans sa maison de Précy-sur-Marne : murée dans sa solitude, se débattant avec une dépendance aux somnifères. Une femme révoltée aussi. Parmi ses nombreux combats, son engagement contre le sida, auprès des malades et des associations (la chanteuse écrira plusieurs chansons sur les ravages de la maladie, comme «!Le Couloir!» dont elle réserva les droits à

En marge de cette rétrospective, quelques projections de films (comme L’Oiseau rare avec Jean-Claude Brialy) mais aussi plusieurs concerts où Barbara Carlotti, Dominique A ou encore Camélia Jordana viendront se réapproprier le répertoire de « La Chanteuse de minuit ». Une célébration qui aurait à coup sûr fait rougir celle qui s’évertuait à fuir les honneurs…

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“ NE ME PHOTOGRAPHIEZ PAS. SI VOUS VOULEZ ME PRENDRE, IL FAUT M’AVOIR VIVANTE ! ”

EXPOSITION BARBARA du 13 octobre au 28 janvier 2018 à la Philharmonie de Paris. philharmoniedeparis.fr


SORTIES

Expos

Ça flotte à Lyon.

Bombardée commissaireinvitée de cette 14 e édition de la Biennale de Lyon, Emma Lavigne, actuelle directrice du Centre Pompidou-Metz, a réuni une soixantaine d’artistes de nationalités et de générations différentes à travailler sur la notion de « mondes flottants ». Entre danse, musique et installations, le spectateur est invité à se perdre dans une sorte de transe hypnotique tout en questionnant son rapport au monde. Les Mondes flottants, 14e édition de la Biennale de Lyon, jusqu’au 7 janvier 2018.

Amélie Giacomini et Laura Sellies, Toutes ces filles couronnées de langues

Irving Penn dans le rétro. Pour sa

première rétrospective en Europe depuis sa mort en 2009, Irving Penn aura les honneurs du Grand Palais. Cette exposition, en partenariat avec le Metropolitan Museum of Art de New York, couvre l’ensemble de l’œuvre du photographe américain virtuose du noir et blanc, de ses débuts dans les années 30 jusqu’à ses ultimes photographies. La mode évidemment, sa maîtresse la plus régulière (il shoota tout au long de sa carrière pour le magazine Vogue) mais aussi ses natures mortes, ses clichés de peuples des Andes ou de Nouvelle-Guinée… Et bien sûr, ses portraits souvent drôles et toujours saisissants de people parmi lesquels Joséphine Baker, Marlene Dietrich, Yves Saint Laurent, Truman Capote ou Audrey Hepburn. En tout, plus de 240 tirages photographiques entièrement réalisés de son vivant. Irving Penn au Grand Palais, jusqu’au 29 janvier 2018.


IMAGES

Crayola, colonie et touche-pipi au royaume de

Soufiane Ababri

O

n n’a pas pu s’empêcher de fredonner le tube d’A nnabelle, « Fuis, Lawrence d’Arabie » parce que déjà, question arabica, les dessins de Soufiane Ababri ont de l’arôme. Et l’on s’est dit que pour produire quotidiennement et à l’horizontale ses Bedwork couchés sur le papier à l’heure où d’autres ne s’astiqueraient pas que le poignet, il a dû ingurgiter des quantités de café… un café nommé désir. Et puis après tout, Soufiane a bien un petit quelque chose en lui de Lawrence d’Arabie, au service de Sa Majesté et de l’homosexualité. Ses dessins sont un mille-feuille d’histoire intime et d’histoire coloniale, de fantasme oriental et d’exonération séminale ; mais à l’opposé du colonel, frappé en son temps par la simplicité de l’entraide sexuelle entre jeunes Arabes (ce qui n’enlevait rien à la pureté mais les préservait de la souillure des prostitués...).

Soleil de poudre, vagues de lumière, Plateau de poussière et de pierres Au ciel blessé, cavalier blême Ton pur-sang dans le sable se traîne…

Ababri, ce sont des croquis, des instantanés de vies non héroïques mais bel et bien érotiques, une sexualisation de la banalité en réponse à la banalisation de la sexualité. Le tout au crayon de couleur, façon pratique mineure, à tendance plan amateur. Des dessins bruts, de l’art premier sans désir de fécondité mais toujours callipyge, comme un rite de virilité. Un art qui invite à l’onanisme et que Soufiane pratique en réaction aux odalisques, ces jeunes esclaves vouées au plaisir du sultan dans la tradition orientaliste, peintes par Ingres ou Delacroix. Or l’Orient c’est loin, si loin que Ingres n’y a jamais mis les pieds. Ababri, lui, y traîne ses savates la moitié de l’année, partagé entre Paris et Tanger, sa ville, « loin de la Kasbah et de l’exotisme que cherchent les occidentaux ». Un Tanger de tous les dangers, celui des anonymes, des bars, des cabarets qu’il situe dans le fossé « entre Mohamed Choukri – l’auteur du Pain nu, roman censuré au Maroc jusqu’en 2000 – et Jean Genet ». Parce que Tanger, c’est aussi la détresse de l’immigration, les objets de contrefaçon, la drogue et la prostitution. Paris, c’est pour lui des études et des cartes de séjour qui lui ont permis de se questionner et de se réécrire : « C’était la possibilité de s’aimer alors que je me détestais ». Un droit à l’identité et à la visibilité, notamment lorsque l’article 489 du code pénal du Maroc criminalise toujours « les actes licencieux ou contre-nature avec un individu de même sexe ». Forcément, ses icônes marginales dénoncent le poids des sociétés sur les minorités, comme lui, « pédé, immigré et arabe ». Elles offrent une révision de l’Afrique post-coloniale sous le dessin d’identités multiples qui cassent l’idée d’une identité figée. Pour autant, il ne fait jamais d’autoportrait : «!Mon physique ne dit rien de qui je suis… J’ai grandi dans un pays où j’ai appris à être bon menteur pour survivre. Je me représente par ce que je vois, ce sont autant d’indices de qui je suis ». Alors il détourne, comme l’ampoule d’Air de Paris de Marcel Duchamp en poire à lavement, et il propose une nouvelle lecture qui défie l’autorité.

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PAR ELIE VILLETTE

À partir du 21 octobre, retrouvez Soufiane Ababri dans TRAVERSÉES RENARDE au Transpalette, à Bourges, et à la 14e Biennale de Lyon.

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— BEDWORK, 2016 - 2017 Dessin aux crayons de couleurs sur papier, 24 x 39 cm


IMAGES

— BEDWORK, 2016 - 2017 Dessin aux crayons de couleurs sur papier, 24 x 39 cm


Sofiane Ababri

— BEDWORK, 2016 - 2017 Dessin aux crayons de couleurs sur papier, 24 x 39 cm


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— BEDWORK, 2016 - 2017 Dessin aux crayons de couleurs sur papier, 24 x 39 cm


Sofiane Ababri

— BEDWORK, 2016 - 2017 Dessin aux crayons de couleurs sur papier, 24 x 39 cm


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— BEDWORK, 2016 - 2017 Dessin aux crayons de couleurs sur papier, 24 x 39 cm


Sofiane Ababri

— BEDWORK, 2016 - 2017 Dessin aux crayons de couleurs sur papier, 24 x 39 cm


N°


TENDANCES

par

MODE

ARCHITECTE EN BALADE p. 94 Romain Costa par Sasha Marro DESIGN

ARTHUR HOFFNER p. 84 Et ses fontaines magiques

TECH

MASQUE FOR MASC p. 90 BEAUTÉ

Réalité virtuelle et porno

OBJECTIF : BONNE MINE p. 104 DESTINATIONS

HONG KONG, HELSINKI, COLOGNE p.110

°123 Septembre / octobre 2017

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DESIGN

Arthur Hoffner On a rencontré Arthur à Paris au début de l’été, à la terrasse d’un café, à quelques pas de la fontaine de Joyeuse, rue de Turenne, dans le Haut-Marais. Et on a retenu une chose importante. Il ne faut jamais dire : « Fontaine, je ne boirai pas de ton eau ». PAR ELIE VILLETTE, PHOTO ÉMILE KIRSCH

A

rthur est venu au design comme on fabrique, dès notre plus tendre enfance, des armures de chevaliers avec des boîtes de brownies en alu, ou des cottes de mailles en anneaux de porte-clés, passionné que l’on est par les châteaux forts, les mâchicoulis et les ponts-levis. Lui a poussé le trip « cape et épée » jusqu’à se faire fondre le fleuret dans une forge improvisée au fond du jardin familial. C’est en forgeant qu’on devient forgeron, ou tout du moins ferronnier. D’abord avec les Compagnons du Devoir, puis à l’École Boulle, et enfin à l’ENSCI – Les Ateliers à Paris. Histoire de pratiquer le design de façon moins anachronique et de livrer pour son diplôme de fin d’année un ensemble mobilier toujours aux accents médiévaux mais radicalement de notre âge : une paire de tréteaux tunée à la peinture métallisée dans la veine des boucliers de chevalier, une lampe inspirée du contrepoids des herses, ou une tirelire en impression 3D sauce Dragons et Princesses. Ça sonne un peu comme un remix de La Chanson de Roland au Berghain, et pourtant ça vous file des vertiges temporels. Au fil d’une éducation en décasyllabe, allant cueillir des fleurs de montagne en Suisse avec les artistes Gerda Steiner & Jörg Lenzlinger, s’essayant à la faïence dans une manufacture de bols bretons tricentenaire, à la céramique chez Unfold Studio à Anvers, réalisant des scénographies pour le jeune trublion de l’art contemporain et ami Théo Mercier (déjà nommé au prix Marcel Duchamp de la Fiac en 2014), imaginant la décoration intérieure de l’appartement du danseur François Chaignaud, ou se taillant une bonne tranche de marbre chez Robert Stadler, Arthur fait figure de bête à sept têtes. À seulement 27 ans, édité chez Cinna et Bibelo, le jeune Franc a déjà plus d’une corde à son arbalète.

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N°216


Portrait

“ LA FONTAINE PARLE À PLEIN DE GENS DIFFÉRENTS, DU PÊCHEUR DU COIN AUX ENFANTS, COMME À L’ESTHÈTE DE DESIGN ” - ARTHUR HOFFNER -

LA DESIGN PARADE DES GENS HEUREUX

Lauréat du Prix du Public à la Design Parade de Hyères au printemps dernier, il présentait Être ou ne paraître, une réflexion sur la fontaine d’intérieur, objet devenu kitsch et désuet dans le prisme du paysage domestique, loin des fontaines sacrées de Brocéliande. Siphons, tuyaux, tubes chromés, bagues en cuivre, bols, entonnoirs en plastique et éponges de cuisine forment un fastueux jeu d’eau en pied de nez à une esthétique du design souvent scindée entre fonctionnalisme et ornementation. Une négociation entre le solide et le liquide, un cycle de vie gratuit qui appelle à la contemplation. « La fontaine parle à plein de gens différents, du pêcheur du coin aux enfants, comme à l’esthète de design ». Pour preuve, la Cité de la Céramique de Sèvres et les Ateliers Petit h d’Hermès l’ont déjà invité à prolonger son travail dans leur ateliers… Hyptonique comme un jet d’eau !

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Fontaines du projet Être ou ne paraître, 2017

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L’objet

DESIGN

L’indispensable inabordable du messieurdame

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Sous le bureau

vec 50 nuances de blanc, la galerie qui depuis 2006 défend la génération des premiers designers français (Pierre Guariche, André Monpoix, René-Jean Caillette ou encore Pierre Paulin), fait sa rentrée en blanc séminal. Pour nous prouver que dès la deuxième moitié du siècle dernier, les piètements tubulaires laqués noir n’accaparaient pas tous les regards. Des pièces remarquables donc : six fauteuils du Paquebot France par Jacques Dumond en tôle laquée gris perle et skaï blanc d’origine, façon love boat ; une rare paire d’appliques « licorne » M11 en plexiglas moulé de Joseph-André Motte de 1959,

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Grand Prix dans la section mobilier de l’Exposition Universelle de Bruxelles en 1958 ; et le bureau AR 180 d’Alain Richard, l’un des tout premiers designers français de « la génération des jeunes loups », capable de rivaliser avec les productions américaines et scandinaves tout en conservant un style français. Une pièce unique, qui marque un revirement esthétique propre aux années 1970, avec une réinvention complète du lien entre plateau et piètement, devenant une seule et même pièce. Un modèle du genre, une porte ouverte sur l’open space, qui n’est pas sans rappeler nombre de scenarii pornos. Alors à la rentrée, travaillez. PAR E.V.

BUREAU AR 180 D’ALAIN RICHARD, 1974, Edition T.F.M./ A.R.C., Mobilier National, présenté à la Galerie Pascal Cuisinier, rue de Seine à Paris, jusqu’au 14 octobre, 6 500 €


Baise en ville

Pour changer d’écosystème Las de la gomme double-face et de l’odeur pétrolifère du protège-cahier, des néons de l’open space, de vos collègues ou des brèves de machine à café... Ça fait quel bruit de tout laisser tomber ? Une sélection drame nature pour meubler sa cabane au fond du jardin ou s’essayer à la permaculture. E.V.

Rains - Phaidon - Jonathan Middleton - JacobGossett - Pias Martone Cycling Co - Gallimard.

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Le sac : spécialiste du rainwear depuis 2011, peut-être parce qu’au Danemark il pleut la moitié de l’année, Rains vous promet des avis de tempêtes et des aventures au sec. Sac à dos bleu pacifique Utility Bag chez RAINS, 78 rue du Temple à Paris, 109€ 1—Le vélo fête cette année ses 200 ans de création, l’occasion parfaite pour se remettre en selle. Dessinées à New-York et assemblées à Taïwan, les bicyclettes de Lorenzo Martone détonnent, avec leurs deux vitesses qui adaptent automatiquement le rapport à la pente et l’allure. Vélo Pacific homme, MARTONE CYCLING CO. disponible chez The Coran Shop à Paris, 1100€ 2—« Observez la nature, aimez la nature, restez proche de la nature. Elle ne vous laissera jamais tomber », comme disait l’architecte Frank Lloyd Wright. Habiter la Nature, maisons contemporaines dans la nature, chez PHAIDON, 39€ 3—Certainement la seule musique à garder de l’ère post industrielle, celle de DAF (Deutsch Amerikanische Freundschaft), pères spirituels de la techno, pionners de l’EBM et maîtres de l’éclectropunk. Coffret Das Ist Daf de DAF, chez GROENLAND RECORDS, sortie le 29 septembre, de 30€ (CD) à 120€ (vinyles) 4—Un serre-livres en pierre et résine aux allures de doctes pythagoriciens, qui sent bon le cosmos, pour lutter contre les dérèglements et le dérangement dans l’univers de votre bibliothèque. Serre-livres ZMWSGF16 de Zuza Mengham, prix sur demande 5—Sculpteur de l’évasion, poète des horizons, depuis son studio de Brooklyn, Fernando Mastrangelo reconstitue la beauté intemporelle de la nature entre terre et ciel. Tabouret Escape en sable teint à la main au plus près des étoiles, STUDIO FM/S, prix sur demande 6—Passionné d’urbanisme, Paul-Henry Bizon s’intéresse depuis plusieurs années aux mutations des écosystèmes urbains et agricoles. Il signe un premier roman empirique et sensible sur fond d’agroforesterie et d’égarement « bistronomique » à la portée biblique. La Louve de Paul-Henry Bizon, chez GALLIMARD, 20€

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DESIGN

Fire Island Pines 1.

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ne ambiance bois naturels et cuirs tannés quand vient la fin de l’été. Au milieu des années 1970, Tom Bianchi, jeune avocat à Manhattan pour la Columbia Picture, se voit offrir un appareil photo Polaroid SX-70 lors d’un séminaire à Miami. De retour sur Fire Island Pines, une langue de sable de 48 km de long au large de New York (que l’on atteint en ferry seulement entre Labor Day et Memorial Day), il a pris l’habitude de partager une maison de plage à la saison, avec quelques amis. Il commence alors à prendre ses instantanés d’un paradis rêvé « où les garçons comme moi pouvaient jouer au soleil, marcher sur la plage en se prenant la main, et même tomber amoureux ». Terre promise pour la communauté gay new-yorkaise dès les années 60, dernier rempart de sable contre l’Amérique puritaine, Fire Island c’est « un flou impressionniste de corps bronzés, des torses nus étroitement enlacés en une commune caresse sur un dancefloor, des corps légers déhanchés sur une table à l’heure du thé, des dîners aux lanternes sur un ponton surplombant la mer ». The Pines déroule ses enfilades de modestes cabanes en cèdre et de nouvelles villas en bois, au modernisme géométrique construit dans un idéal architectural pour le moins hédoniste, définitivement érotique, par

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l’architecte Horace Gifford et d’autres. Une oasis gay, posée entre les pins sur les dunes, sans barrières, sans artifices où l’on tombe volontiers le slip. Sur les terrasses qui s’ouvrent sur les joncs, on se dore la pilule le jour et l’on se retrouve à la nuit tombée pour danser, baiser. Une liberté insolente et indolente que documente Tom jusqu’au début des années 80, où l’épidémie de sida arrache alors à jamais l’innocence de l’île et la vie de nombre de ses amis. La fête est finie. Une sélection bois brut de sciage, pour retrouver la douceur des couchers de soleil de ces étés de porcelaine. PAR E.V

FIRE ISLAND PINES Polaroids 1975-1983 de Tom Bianchi, avec introduction d’Edmund White, aux éditions Damiani, 40€


Tendancieux 4.

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Hay - Gufram - Foscarini - Colonel

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1—Secrétaire en chêne naturel et taurillon H fauve, Attelage de la collection « Équipages d’Hermès », HERMÈS, prix sur demande 2—Table basse Circus en mélaminé coloré et piètement en métal laqué, COLONEL, 359€ 3—Buffet enfilade vermillon en hêtre massif, Straw d’Isabelle Gilles et Yann Poncelet, COLONEL, 1450€ 4—Équerre en bois HAY, 19€

5—Lampe en porcelaine, câble textile, verre soufflé et métal verni Filo Teodora de Andrea Anastasio pour FOSCARINI, disponible chez Astéri à Paris, prix sur demande 6—Chaise longue en tissu et acier inoxydable Blow, d’Emanuele Magini pour GUFRAM, disponible chez Atù, prix sur demande 7—Porte-documents orange en papier et carton façon accordéon, HAY, 21€

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TECH

Bienvenue dans LA QUATRIÈME DIMENSION Lors d’une soirée de perdition sur PornHub à boulotter des Monster Munch, on est tombé sur l’onglet Virtual Reality, on a cliqué : « This future is not supported on your current browser ». Evidemment… Alors on s’est laissé rediriger vers un lien sponsorisé « The very first gay VR porn website in the world ». On a retourné la règle 34 de l’internet (« If it exists, there is porn of it ») : « S’il y a du porno à ce sujet, c’est que ça existe ». Et on a pris conscience que si l’essor de la réalité virtuelle n’avait pas échappé à l’industrie du sexe, elle nous avait un peu dépassés. Petit précis de technologie, et de pornographie. PAR ÉLIE VILLETTE

L

’ENVERS DU HARD-CORE. Au cours de la décennie 1970, les cinémas pornos prolifèrent. En 1975, un film français sur trois serait à caractère érotico-pornographique. Un an après la sortie d’Emmanuelle, la loi Giscard vient ghettoïser le marché du porno en taxant les films classés x qui logiquement se raréfient ou se spécialisent : le premier cinéma porno gay ouvre rue du Dragon, à Paris. Pourtant, les années 80 voient déferler un véritable raz-demarée d’une nouvelle vague prometteuse : le hard-core à domicile. Si les films classés x font naufrage, nul ne peut ignorer que ce sont ces mêmes films sur cassette qui ont en grande partie introduit en Europe ce prodigieux phénomène social qu’est la vidéo. Nombre de ses tout premiers adeptes la font entrer dans le foyer pour ne plus avoir à se fourvoyer dans des cinémas de seconde zone. C’est l’invasion des cassettes et des magnétoscopes… De quoi se demander s’il en sera de même aujourd’hui pour la réalité virtuelle. Christophe Soret, rédacteur en chef de Hot Vidéo (et de Garçon magazine), nous confirme combien le porno a pu être précurseur « dans la téléphonie et même, avant lui, le Minitel. Le premier porno VR chez Dorcel remonte déjà à six ou sept ans, avec une première grosse production, finalement plus de l’ordre de l’effet d’annonce, trop tôt pour titiller l’esprit des gens ». Pour lui, tant que la VR ne sera pas intégrée à l’écran et qu’elle obligera le port d’un casque

coûteux, ça ne décollera pas. « Jacquie et Michel ont déjà jeté l’éponge. Le magazine Union s’y est aussi frotté, plus de 60 000 cardboards, ces lunettes VR en carton, ont été mises en production en Chine pour accompagner le magazine. Résultat, à peine 200 téléchargements du trailer gratuit, et 200 de la version payante… » Antoine Lebel, fondateur du studio de porno gay français French Twinks, nous arrête tout de suite. Spécialiste du minet imberbe, le label s’est essayé à son premier tournage en VR il y a quelques mois : « La 3D, HD, VR 360° coûtent extrêmement cher, beaucoup de sites jouent cette carte seulement pour afficher un logo supplémentaire. C’est avant tout un argument marketing. Le X est toujours assez statique, pour le porno VR il faudrait jouer la carte de l’interactif dans des scènes de partouzes à 15 mecs, là ça deviendrait intéressant ! Comme la 3D en son temps, le X ne va pas transformer la destinée de la VR ». Pour rentrer dans l’écran, les contraintes de tournage sont nombreuses, de la nécessité du planséquence à la distance de la caméra avec les acteurs. De quoi transformer la prise de vue en séance de Twister. Même la tentative du géant du streaming porno, PornHub, visant à faire passer un service premium pour une simple catégorie en s’associant à VRPorn, a échoué. Mais il convient de s’émerveiller, comme Nietzsche face à une science qui ne cesser de monter au front. La rédaction vous propose donc sa sélection de matériel pour appréhender le virtuel.

ON A CONNU L’INVASTION DES MAGNÉTOSCOPES. EN SERA-T-IL DE MÊME POUR LA RÉALITÉ VIRTULELLE ?

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Réalité virtuelle 1.

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1— Le 3 e sexe. La réalité virtuelle immerge totalement l’utilisateur dans un environnement numérique, la réalité augmentée ajoute des éléments au réel sans tenir compte de l’environnement, la réalité mixte, elle, vient afficher des éléments numériques dans l’environnement réel d’un utilisateur, par le biais d’hologrammes 3D avec lesquels il peut interagir. C’est le cas du casque HoloLens, développé par Microsoft, encore réservé aux entreprises mais dont on nous promet une mise sur le marché grand public sous Windows 10 Fall Creators Update d‘ici à la fin de l’année en partenariat avec Acer, ASUS, Dell, Lenovo et HP pour un prix avoisinant les 300€. 2— Compatibilité amoureuse. Sorti en mars afin d’assurer la compatibilité avec sa nouvelle gamme mobile, les Galaxy S8 et

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S8+, le Samsung Gear VR, s’est doté d’un contrôleur bluetooth avec capteur de mouvement et gâchette, en sus de son tryptique de capteurs classiques et de son champ de vision à 101° et de son poids plume de 365 grammes. Bien entendu, la qualité graphique reste conditionnée au smartphone. Plus votre téléphone dispose d’un grand écran, plus le champ de vision sera bon. Mais plus l’écran est réduit, plus la résolution sera bonne, à vous de choisir. Prix, 129,99€. 3— Le trouble–fesse . Casque de VR autonome, le Pico Goblin du constructeur chinois vient jouer les trouble-fête dans le moyen de gamme. Pas de câble, facile à emporter, pas besoin de smartphone compatible VR pour fonctionner, ni de PC, et surtout plus léger. Disponible en précommande à un prix de 269€,

le Goblin ne fait pourtant pas de compromis sur la qualité, avec des caractéristiques supérieures à la plupart des casques pour smartphone : une image fine plus agréable à l’œil et qui fatigue moins la vue avec un écran de 5,5 pouces LCD TFT d’une définition de 2560*1440 pixels. 4— Masque for masc. Concurrent direct de l’Oculus Rift racheté par Facebook, le HTC Vive produit en partenariat avec Valve et sa fameuse plateforme StreamVR, leader dans l’industrie du jeu vidéo, est certainement le plus abouti du marché. Contrairement au Rift, où les capteurs étaient déjà inclus dans le casque, ceux-ci sont à positionner à l’extérieur. Avec une résolution de 1080*1200 pixels, 32 capteurs intégrés dans le casque et 24 dans chaque contrôleur, son design massif

bien carrossé, le HTC Vive dépasse réellement la fiction. Prix, 899,99€. 5— La French Tech bande mou ? Pas si sûr, avec la solution la moins membrée mais la plus mobile. La start-up française Homido, basée à Lille, se démarque avec un dispositif au concept original : sortir ses lunettes de sa poche, les déplier et les clipser à son smartphone, plutôt que l’inverse. Homido Mini est ainsi compatible avec tous les smartphones dont la taille d’écran est comprise entre 4,7 et 5,5 pouces pour un prix plutôt catholique de 14,99€. Basé sur la Framework Cardboard de Google, les lunettes ont accès à toutes les applications de la plateforme, soit plus de 2 000 applications VR. On vous l’a déjà dit, ce n’est pas la taille qui compte !

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TECH

News

Shérif, fais-moi peur.

L’embarras du câble.

Difficile de se prendre les pieds dans le tapis avec le nouvel ampli tuner nouvelle génération Heos de Denon. Un boîtier léger, des lignes épurées, alliant un son surround 5.1 à la diffusion sans fil pour une immersion totale sans contrainte de câbles. Avec l’application HEOS Intuitive, quelques clics suffisent pour ajouter de nouvelles enceintes audio, et créer une ambiance musicale différente dans chaque pièce ou unifier le son dans toute la maison, depuis un téléphone ou une tablette. Une petite révolution pour de belles sessions dancing queen. L’ampli-tuner audio/vidéo, AVR HEOS de DENON, 999€.

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On ne savait pas les frères Bouroullec, designers français pourtant du genre « vus à la TV », enfants de la télé, justement. Et pourtant, ils lançaient l’an passé leur téléviseur dessiné pour le géant coréen Samsung, après trois ans d’agitation du bulbe cathodique façon « ceci est une révolution ». Prenant le contre-pied des concours de taille d’écrans qui nourrissent traditionnellement l’univers du petit écran, Shérif TV associe approche technologique et mobilière, pour un design qui s’intègre naturellement à nos environnements. Une télé à poser, déposer, déplacer, fixer sur ses pieds, au gré de ses soirées canapé, et qui place l’art de vivre au cœur du sujet. Une tranche qui remet les points sur les i, et qui a déjà acquis le statut de pièce de collection en entrant dans celle du Fonds national d’Art Contemporain de l’Etat Français. Shérif TV de SAMSUNG, 3 couleurs, format 24, 32 et 40 pouces, à partir de 699€


MODE

bonjour monsieur

ARCHITECTE en balade « Architecte en balade. Parfois, je m’habille ». Romain Costa, 27 ans et plus de 100 000 abonnés sur Instagram, fait incontestablement partie des hommes du moment. Et s’il n’avait pas vraiment prévu un tel succès sur les réseaux sociaux, il peut aujourd’hui se vanter de transporter des milliers de personnes dans son quotidien un brin extraordinaire où se mêlent voyages, explorations urbaines et autres découvertes partagées en images, jour après jour. Un succès qui ne l’empêche pas de prendre la parole sur des sujets qui lui tiennent à cœur, tels que le coming out ou la nécessité de la Marche des fiertés, bien au contraire. « Le rôle d’influenceur que l’on m’a attribué peut être utile à ça. À transmettre la bonne humeur, certes, mais aussi à aider d’autres personnes, à les accompagner ». Un garçon dans le vent qui fait, fait, fait, c’qui lui plaît, plaît, plaît. Son compte Instagram : @romaincosta_ PAR CHRIS SENGTHONG 94

PHOTO SASHA MARRO, STYLISME ROMAIN VALLOS N°216


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MODE

Page de gauche : trench-coat en coton imprimé et marinière en coton YOUMUSTCREATE Ci-dessus : bombers en nylon CARHARTT WIP. Chemise en coton MONOPRIX. T-shirt en coton CARHARTT WIP. Pantalon en coton LEVI’S. Chaussettes STANCE. Sneakers en toile VEJA.

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MODE

Ci-dessus : blouson en coton LEVI’S MADE & CRAFTED X OFF-WHITE ℅ VIRGIL ABLOH. Pull zippé en nylon PRIMARK. Pantalon en coton LEVI’S. Chaussettes STANCE. Sneakers en cuir VEJA. Page de droite : parka en toile enduite GEYM. Sweat-shirt en coton et écharpe en laine A.P.C. Pantalon en coton LEVI’S. Chaussettes STANCE. Sneakers VEJA. Make-up Julia Wretzky. Merci à Romain Peton.

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MODE

Must-have.

Dans la famille des créateurs de mode, Uniqlo a du flair, c’est incontestable. Après avoir nommé Christophe Lemaire directeur artistique de sa ligne « Uniqlo U » en 2016, l’enseigne japonaise s’associe avec Jonathan Anderson, l’un des créateurs les plus en vue sur la scène mode. Une collaboration entre sobriété et originalité, où les pièces classiques de notre vestiaire sont revisitées et ponctuées d’imprimés et motifs vibrants. Collector. Collaboration UNIQLO X JW ANDERSON , disponible dans les boutiques UNIQLO et sur www.uniqlo.com

Le tic mode.

Pourquoi se contenter d’une seule capuche… quand on peut en avoir trois ? Détail mode qui fait toute la différence, la triple capuche du Coq Sportif vient à point nommé pour un automne sportif. Sweat-shirt LE COQ SPORTIF, 125€.

Tout beau, tout propre.

Pour une rentrée garantie sans tâche, on mise sur la chemise déperlante conçue sur mesure par Atelier NA, dotée de la technologie INDUO® qui repousse les liquides grâce à une technique spéciale de tissage et un traitement des fibres de coton. Les plus maladroits apprécieront tout particulièrement. Disponible dans toutes les boutiques ATELIER NA, 119€.

PAR CHRIS SENGTHONG

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Moteur, action.

Attention, collaboration très, très chic à l’horizon. Pour la sortie de Kingsman: The Golden Circle, l’équipe du film s’est associée avec MR PORTER, le site de référence en mode masculine, afin de mettre en vente les vêtements mis à l’honneur dans le second opus de cette saga. Parfait pour être aussi chic que l’acteur principal, Taron Egerton, ou adopter le style authentique de Channing Tatum. www.MRPORTER.com/kingsman

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News

Sortez couverts.

Après avoir conquis la France entière avec ses sacs à dos reconnaissables au premier coup d’oeil, la marque canadienne Herschel lance sa première collection textile à base de coupe-vents légers, conçus pour se ranger facilement dans une poche intérieure de sac. Avec, en bonus, une collab bien sentie reprenant l’oeuvre de Keith Haring. À partir de 79€ sur HERSCHEL.com

En selle !

Ambiance cycliste underground pour la seconde collaboration entre adidas et le designer de mode Alexander Wang. Celui-ci s’est inspiré des coursiers en vélo qui arpentent sans cesse les rues de New York. Au programme, une collection de vêtements et chaussures qui bouscule les codes de la marque aux trois bandes, magnifiée par le photographe Juergen Teller.

ADIDAS ORIGINALS BY ALEXANDER WANG , disponible

De gauche à droite : Ann-Sofie Johansson, Creative Advisor chez H&M ; le designer de mode Erdem ; le réalisateur Baz Luhrmann, qui signe la mise en scène de la collaboration.

sur www.adidas.com/originals

Le bon geste.

Pour la rentrée 2017, le e-shop ASOS s’engage pour notre planète avec sa toute première édition de jeans éco-responsables, notamment conçus avec du denim recyclé et du coton biologique, tout en veillant à consommer moins d’eau, moins d’énergie, et aucun produit chimique dans la chaîne de production. Bien vu. À partir de 44,99€ sur ASOS.fr

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Save the date. Mouvement de foule prévu en date du

2 novembre 2017 aux alentours des magasins H&M. L’enseigne vient d’annoncer sa prochaine collaboration : après Balmain et Kenzo, c’est au tour du créateur londonien Erdem de s’associer au géant suédois, pour lequel il signera notamment sa toute première collection masculine. Collection ERDEM x H&M, disponible à partir du 2 novembre dans une sélection de magasins H&M et sur hm.com

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MODE

Shopping

CHACUN SA RENTRÉE Tiré à quatre épingles ou en toute décontraction, on mise sur les accessoires qui font toute la différence pour se remettre au travail avec style. PAR CHRIS SENGTHONG

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Business class. Porté par le mannequin : chemise SLIM TOWN, Pantalon TRAVEL PANT, Chaussures WALTER 1 et Cravate GANT 1— Montre Classic DANIEL WELLINGTON 2— Lunettes écran #D Soul Night Blue IZIPIZI 3— Sac en cuir noir COS 4— Foulard en soie TOM FORD sur mrporter.com 5— Bottes Philip PETE SORENSEN

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Shopping 6.

Too cool for school. Porté par les mannequins : Sailor Bag, Sneakers Heat et Tactic Backpack bag FLORIAN DENICOURT 6— Pochette en cuir AMI 7—Montre CASIO 8—Bracelet en corde et argent plaqué MIANSAI sur mrporter.com 9— Pochette en cuir AMI 10— Sneakers 574 Sport NEW BALANCE

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BEAUTÉ

OBJECTIF : BONNE MINE

Automne ne doit pas forcément rimer avec teint terne et grise mine, TÊTU vous donne les clés d’un visage qui respire la forme pour une reprise en beauté. PAR CHRIS SENGTHONG L’été s’éloigne mais face à votre miroir, tous les indicateurs sont encore au beau fixe. Teint hâlé, check. Traces de fatigue, niet. Mais pour encore combien de temps ? Pour éviter que cette bonne mine ne soit bientôt plus qu’un lointain souvenir, TÊTU vous livre son plan d’action pour une rentrée en mode tout beau, tout propre.

La Checklist de Marc Briant-Terlet, co-fondateur de la marque Horace. Il nous livre les bases pour prendre

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On entretient son teint hâlé en (re) prenant de bonnes habitudes : oui, votre visage mérite plus qu’un simple coup de savon, et non, cela ne vous prendra pas beaucoup plus de temps au quotidien. Primo, on nettoie sa peau. Secundo, on l’hydrate pour une meilleure mine. Et de temps en temps, on l’exfolie pour se débarrasser des peaux mortes qui sont à l’origine d’un teint terne. C’est aussi simple que cela.

soin de son visage au quotidien.

Hydratez pour une peau nette et protégée, et donc une meilleure mine et moins de boutons. Et oui, même une peau grasse a besoin d’être hydratée. Hydratant visage équilibrant, 18€, HORACE.

Exfoliez pour vous débarrasser des peaux mortes, et ainsi unifier le teint. Peau plus douce et meilleure mine garanties. Exfoliant visage, 11€, HORACE.

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Nettoyez votre visage pour vous débarrasser des impuretés, en insistant sur les zones les plus grasses (front, nez, menton) avec un nettoyant doux pour ne pas irriter la peau. Nettoyant purifiant, 16€, HORACE.

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Bonne mine

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On redonne du peps à ses cheveux, parce que le soleil, le sel ou encore le chlore de la piscine n’ont pas forcément été tendres avec eux. Rien de mieux alors qu’un soin pour cheveux, sous la forme d’un baume, d’un masque à rincer, ou encore d’une huile nourrissante à laisser poser sur votre belle crinière. Sinon, un tour chez le coiffeur et le tour est joué.

Pour un traitement de choc, on reboost son cuir chevelu avec un soin intense, à 96% d’origine naturelle, et ultra-simple à utiliser : quelques gouttes sur cheveux humides, et voilà votre toison refaite. Concentré protecteur cuir chevelu Pramāsana AVEDA, 52,50€ les 75 ml

Au quotidien, on nourrit ses cheveux après le shampooing avec un après-shampooing qui met l’accent sur l’hydratation du cheveu, condition sine qua none d’une crinière en bonne santé. Conditioner No.1 : L’Hydratation DAVID MALLETT, 38€ les 250 ml

Pour les cheveux les plus longs, on soigne en profondeur sa belle chevelure, avec un masque digne de ce nom pour oublier les excès de l’été dernier. Masque cheveux réparateur miel & hibiscus JOHN MASTERS ORGANICS, 35€ les 118 ml sur mencorner.com

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On oublie la barbe de Robinson Crusoé, pas franchement du meilleur genre au quotidien. Et à moins d’y aller franco à la tondeuse, le conseil de la Barbière de Paris, référence en la matière depuis plus de 15 ans ? A minima, couper vos pointes et enlever les poils en surplus, puis filer chez votre barbier pour faire un bain de masque avec propulsion de vapeur, le must pour accélérer le traitement et avoir une barbe toute douce. Monsieur appréciera.

L’astuce pour un teint hâlé toute l’année. Mettez quelques gouttes d’autobronzant dans votre soin quotidien, mélangez, appliquez : un geste simple pour un teint hâlé naturel garanti. Booster Bronzant CLARINS MEN, 28€.

La bonne adresse pour un look au poil. Coiffure, barbier, coloration, épilation du visage et espace bien-être et esthétique chez La Barbière de Paris (quatre adresses à Paris). www.labarbieredeparis.com

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News

BEAUTÉ

Monsieur Barbier s’occupe de tout ! Ce monsieur-là, on l’invite illico dans notre salle de bains : Monsieur Barbier, le spécialiste français des produits de rasage, a pensé à tout pour optimiser notre routine beauté. Son astuce ? Combiner plusieurs produits de beauté pour prendre moins de place, moins de temps… et plus de plaisir.

Tout-terrain.

Bien senti. Derrière chaque

parfum se cache un nez, et Jean-Claude Ellena, l’un des plus célèbres de notre époque, revient sur son parcours dans un recueil de récits allant de ses débuts en parfumerie à ses dernières années au sein de la maison Hermès, pour laquelle il aura notamment créé Terre d’Hermès et la collection Hermessences. Une nouvelle manière d’appréhender le métier de parfumeur ou, autrement dit, d’écrivain d’odeurs… L’Écrivain d’odeurs de Jean-Claude Ellena, Éd. Le Contrepoint, 16€. Sortie le 5 octobre.

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Deux-en-un. Quitte à se raser, autant prendre soin de son visage en même temps. En trois produits, vous voilà fin prêt - et bien rasé - avec le rituel de Monsieur Barbier, composé d’un avant-rasage qui réveille votre peau en douceur, d’une crème de rasage qui régule votre sébum en même temps, et d’un après-rasage qui fait également office d’anti-âge. Tout doux, bijou. Monsieur Barbier n’est pas vraiment du genre agressif, et a pensé aux peaux les plus sensibles avec une composition à plus de 95% d'ingrédients naturels. Pas de parabène, pas de silicone, ni de dérivé animal. Ouf. Et pour les barbus… Monsieur Barbier a également pensé à vous avec sa nouvelle gamme Full Care qui, comme son nom l’indique, s’occupe de tout : de nettoyer barbe et cheveux en même temps avec un shampooing 2-en-1, et de nourrir le tout avec une huile sèche. Inédit, ultra-pratique, et à retrouver dès novembre dans la Birch Box et chez Monoprix. www.monsieurbarbier.com

Une seule et unique tondeuse pour s’occuper à la fois de vos cheveux, de votre barbe et de votre corps ? Pari relevé haut la main chez Philips, qui dévoile une nouvelle tondeuse dotée de 18 accessoires de haute précision pour s’adapter à la zone à ratiboiser. Sans fil, étanche et dotée de l’outil Skin Protector pour un rasage en douceur à 0,5mm des zones les plus sensibles, on pourra compter sur elle pour apprivoiser les toisons les plus sauvages. Tondeuse Multistyles Series 7000 de PHILIPS, 139,99€.


Shopping

BEAUTÉ

COMME UN PARFUM D’AUTOMNE

Que ce soit pour vous remettre dans le bain ou pour faire en sorte que l’été ne s’arrête jamais, TÊTU a déniché les meilleures fragrances sur lesquelles miser cette saison. PAR C.S Ciao bello. Envie de prolonger les vacances ? Évadez-vous avec la nouvelle fragrance d’Acqua di Parma, où les notes ensoleillées de bergamote, d’agrumes et de fleurs côtoient la chaleur du patchouli. Lumineux. Eau de Cologne Colonia Pura d’ACQUA DI PARMA, 109€ (100ml)

Sport Chic. L’audace de l’homme Lacoste a désormais sa propre signature olfactive, où le mordant de la mandarine s’associe à la force de caractère de notes épicées et à la sensualité de touches boisées. Élégant. Eau de Toilette L’Homme Lacoste de LACOSTE, 79€ (100ml)

Oiseau de nuit. Reprenez du service de jour comme de nuit avec la déclinaison nocturne du parfum Legend de Montblanc, aux notes boisées tout en contraste, de l’élégance du cèdre à l’intensité du patchouli. Magnétique. Eau de Parfum Legend Night de MONTBLANC, 91€ (100ml)

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Confusion des genres. Repartez sur de bonnes bases avec la nouvelle création diptyque, où le vétiver, masculin par excellence, gagne en subtilité avec les notes fraîches et fleuries du pamplemousse et de la rose turque. Intense. Eau de Parfum Vetyverio de DIPTYQUE, 115€ (75ml)

Parfum béton. S’inspirer du béton de la ville, fallait oser. Et pourtant, l’iconoclaste maison Comme des Garçons relève le pari avec brio, dans une version boisée aux accents métalliques, au flacon tout aussi unique. Radical. Eau de Toilette Concrete de COMME DES GARÇONS, 143€ (80ml)

Don’t stop the music. La saison des festivals n’a pas dit son dernier mot avec le petit dernier de la famille des parfums Replica, inspiré de Woodstock, où le patchouli flirte avec des notes fumées et boisées. Planant. Eau de Toilette Music Festival de MAISON MARGIELA, 96€ (100ml)

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DESTINATIONS Globe-trotteur

HONG KONG PHOTO & TEXTE PASCAL MANNAERTS


DES HOMMES S’ÉCHAUFFENT DANS LE DÉTROIT DE VICTORIA HARBOUR LORS DES COMPÉTITIONS DU DRAGON BOAT CARNIVAL, UN ÉVÉNEMENT ANNUEL INSPIRÉ D'UNE FÊTE TRADITIONNELLE CHINOISE. CHAQUE ANNÉE, LES COURSES DE BATEAUX-DRAGONS SONT SUIVIES DE PRÈS PAR DES CENTAINES DE MILLIERS DE SPECTATEURS ET DE FÊTARDS.


DESTINATIONS

D

e ses temples enfumés et minuscules à ses gratte-ciels et résidences emblématiques, de ses marchés populaires à ses centres commerciaux flambant neufs et démesurés, de ses quartiers traditionnels endormis à l’effervescence de sa vie nocturne, Hong Kong rayonne d’une incroyable énergie. Sous l’ère britannique, l’homosexualité masculine y était punie par des peines pouvant aller jusqu’à la prison à perpétuité. Cette loi a finalement été abrogée en 1991. Ces dernières années, la communauté gay de Hong Kong, et sa visibilité, se sont considérablement développées. La ville compte aujourd’hui plus d’une quarantaine d’établissements LGBT ou LGBTfriendly et affiche, avec le temps, davantage d’ouverture et de tolérance. Plusieurs organisations, telles que Rainbow Action et Tongzhi Culture Society, luttent en faveur des droits LGBT à Hong Kong et organisent divers événements publics éducatifs et sociaux. Quelques jours suffisent pour tomber amoureux de la ville, de ses habitants et de son atmosphère. Descendez dans les rues de cette mégapole à l’identité si particulière, et laissezvous porter.

COMMENT S’Y RENDRE ? Cathay Pacific offre des vols directs et quotidiens depuis Paris à des prix imbattables. OÙ DORMIR ? Pour profiter pleinement de votre expérience hongkongaise, l’hôtel Pottinger (www.thepottinger.com), en plein quartier de Hong Kong central, offre l’un des meilleurs hébergements de la ville. Plus d’infos sur le site incontournable de l’Office du tourisme : www.discoverhongkong.com

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Hong Kong

LE « PAVILLON DE LA PERFECTION ABSOLUE », DANS LES JARDINS DE NAN LIAN, EST UN VÉRITABLE HAVRE DE PAIX ET OFFRE UN SUBLIME CONTRASTE AVEC LA FRÉNÉSIE URBAINE DES ALENTOURS.

Octobre / novembre 2017

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DESTINATIONS

VUE SUR LES GRATTE-CIELS D’HONG KONG CENTRAL DEPUIS LA PROMENADE DE TSIM SHA TSUI. UN MUST, À ADMIRER À LA TOMBÉE DE LA NUIT.

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Hong Kong

RENCONTRE À SOUTHORN PLAYGROUND, UN QUARTIER DE WAN CHAI.

DEUX CHARMANTS PROMENEURS DANS LE QUARTIER DE CAUSEWAY BAY. ON Y TROUVE LA PLUPART DES ÉTABLISSEMENTS GAYS, QUI ESSAIMENT AUSSI DANS LES QUARTIERS DE CENTRAL ET DE TSIM SHA TSUI. Octobre / novembre 2017

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DESTINATIONS

Hong Kong

POUR FAIRE FACE À UNE DENSITÉ URBAINE SANS CESSE CROISSANTE, LA VILLE DE HONG KONG A DÛ IMAGINER DES SOLUTIONS DE TRANSPORT ALTERNATIVES. AVEC PRÈS DE 800 MÈTRES DE LONG, L’ESCALATOR DE MID-LEVELS EST LE PLUS LONG SYSTÈME D’ESCALATOR EXTÉRIEUR DANS LE MONDE. IL PERMET D’ACCÉDER AUX QUARTIERS LES PLUS ÉLEVÉS DE HONG KONG CENTRAL, SE SITUANT À FLANC DE COLLINE, SANS SE FATIGUER, ET CONSTITUE UNE FENÊTRE SUR LA VIE DES HABITANTS.

SÉANCE MATINALE DE TAI CHI DANS LE PARC DE KOWLOON. L’IDÉAL POUR RÉVEILLER SES ÉNERGIES ET BIEN COMMENCER LA JOURNÉE.


DESTINATIONS

Embarquement immédiat

L’archipel finlandais Un voyage des sens Au sud-ouest d’Helsinki s’étend le plus grand archipel au monde. Composé de vingt mille îles, cette nature préservée et méconnue, à cheval entre terre et mer, s’explore en ferry, à vélo, en kayak ou à pied. Promesse de paysages sauvages, de lieux enchanteurs et de rencontres étonnantes. A l’abordage ! PAR JÉRÉMIE LACROIX

TURKU. J’arrive en fin de journée à Turku, l’ancienne capitale de la Finlande et porte d’entrée de l’archipel. Construite en 1229 par les Suédois, délaissée par les Russes en 1812 au profit de Helsinki, ravagée par un incendie en 1827, Turku garde de son passé la plus grande cathédrale et le plus grand château médiéval du pays, remarquablement bien conservés. Tiraillé par la soif après mon voyage, je me dirige vers la brasserie Panimoravin-

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tola Koulu. Cet imposant bâtiment néoRenaissance abritait une école avant de devenir une micro-brasserie. Le brasseur m’explique les secrets de fabrication des quatre bières locales pendant que je les déguste avidement. Ma préférence va à l’IPA et ses notes de fruit exotiques. Galvanisé par cette expérience brassicole, j’arrive sur les berges de l’Aura, très animées. Je m’attable à Mami pour un dîner simple, local et goûtu : les maîtres-

mots de la cuisine finlandaise. Une fois repu, je ne peux me résoudre à dormir. L’ambiance autour de moi est festive. La jeunesse locale s’est donné rendez-vous sur l’un des bateaux qui, le temps d’un été, se transforment en bar. La clameur qui s’en échappe finit par me convaincre. Après une mythique Lapin Kulta me voilà à la recherche d’un bar gay. A Turku (et à des kilomètres à la ronde), il n’y en a qu’un, peu animé. Je n’y fais pas long feu.

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Juho Kuva - Elina Manninen - Julia Kivelä

Finlande

NAGU. Je me lève tôt pour attraper le bus de 9h20 en direction de Nagu. En un peu plus d’une heure, je suis à destination. J’emprunte mon premier bac sur lequel le bus a embarqué pour traverser le peu de kilomètres qui nous séparent de la première île. Avant le départ, un serpent nage le long du bateau. Je profite de cette courte traversée pour sortir prendre l’air. A perte de vue, ce ne sont que rochers, îlots, forêts et bras de mer, le tout préservé de toute pollution. On respire en se laissant fouetter le visage par quelques embruns et de timides rayons de soleil. Nagu est une minuscule ville qui prend vie pendant l’été avant de s’endormir jusqu’au suivant. Une vieille église médiévale et son cimetière rappellent que si l’archipel peut paraître inhabité, il n’en est rien : les premiers peuplements datent de l’âge de bronze. Quelques boutiques et cafés-restaurants bordent le port tandis qu’une jolie plage se déroule derrière les pins avoisinants. Je me promène gaiement dans les alentours. Je fais quelques courses dans le dernier supermarché sur mon chemin. Puis je déjeune au restaurant

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“ JE PRENDS DES FORCES CAR UNE LONGUE BALADE EN KAYAK M’ATTEND... ”

L’Escale, un nom français pour faire honneur au mélange des cuisines et à une très belle carte des vins. Je prends des forces car une longue balade en kayak m’attend. Je serai accompagné d’Åsa Sundström, guide professionnelle l’été et institutrice le reste de l’année. Autant dire qu’ici tout le monde la connaît. Åsa m’apprend les rudiments pour pagayer sans ressembler à une dinde avec des rames. Puis nous longeons la lagune pour !

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DESTINATIONS

lueur des bougies et au son de la playlist moderne et délicate, elle aussi concoctée par le chef. Pour parfaire cette soirée, je me prélasse dans le sauna attenant avant de me jeter dans la Baltique. A 10 degrés, ça pique !

découvrir une faune et une flore d’une grande richesse. Au loin, un grand aigle de mer tourbillonne tandis qu’un couple de canards sauvages protège ses petits à notre approche. Un véritable havre de paix. A mi-chemin, nous faisons une halte sur le rivage pour nous restaurer. En descendant de mon kayak, je manque de tomber à l’eau et d’écraser une grenouille prête à pondre. Le thermos de café est le bienvenu pour me remettre de tant d’efforts. Le soir, je loge à Lanterna, une charmante maison traditionnelle en bois reconvertie en hôtel-restaurant. La décoration est désuète à souhait : on se croirait chez mamie. KORPO. Le lendemain, rebelote, je me lève aux aurores pour marcher jusqu’à ma prochaine étape, Korpo. Avant de partir, je croise Matilda Åberg. Enfant du pays, elle travaille pour l’office de tourisme et m’indique le meilleur itinéraire. « Tu verras, plus on avance dans l’archipel, plus la terre laisse place à la mer et plus on parle suédois!» , me lance-t-elle. En effet, le suédois est la langue officielle en Finlande, vestige de sept siècles de domination. La grande majorité des suédophones se concentre dans l’archipel où leur langue prédomine sur le finnois. Je marche trois heures pour arriver à la jetée. Les paysages défilent paisiblement, ponctués par quelques rochers de granit. La végétation est différente de chez nous, les couleurs aussi. Je bois un café en attendant le bac qui met dix minutes pour traverser le bras de mer qui me sépare

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“ JE ME PRÉLASSE DANS LE SAUNA ATTENANT AVANT DE ME JETER DANS LA BALTIQUE. À 10 DEGRÉS, ÇA PIQUE ! ”

de Korpo. Quelques kilomètres à pied et j’arrive au hameau de Österretais. Je suis accueilli par William Hellgren. Après avoir vécu de longues années à Stockholm et obtenu son diplôme de chef, il a ouvert il y a deux ans le restaurant Back Pocket avant de reprendre l’hôtel Nestor, créé par ses parents. Avec une mère artiste, la décoration est particulièrement soignée. Avant de passer à table, on m’invite à me promener dans la forêt, pieds nus. Le parcours est bordé d’œuvres d’artistes en résidence. L’archipel connaît un véritable foisonnement artistique et musical, surtout pendant la belle saison. Le voyage continue dans mon assiette. La cuisine de William est subtile et créative. « Tous les ingrédients proviennent des environs, des plantes aux animaux. C’est pour ça que j’aime vivre ici!» , me confie-t-il. Je me régale à la

KUSTAVI. Après un somptueux petit déjeuner, je rencontre Tom Carling, précurseur du tourisme dans l’archipel, qui propose un service de location de vélos, Västergård. Il les livre et les récupère à l’endroit souhaité. Pareil pour les bagages. Je suis audacieux et m’apprête à parcourir 34 kilomètres. Si les bacs relient en continu les berges proches, il n’en va pas de même pour les ferries qui assurent de plus longs trajets. C’est le cas entre Korpo, Houtskär, Mossala, Iniö et enfin Kustavi, mon terminus. Si j’ai le temps de flâner un peu, il ne faut pas traîner, au risque de rester bloqué sur une île jusqu’au lendemain. Je pédale à toute vitesse pour finalement arriver bien trop en avance au premier ferry. Sur l’autre portion, je prends mon temps, cueille quelques fraises des bois, salue les habitants... Une fois à Mossala, je déjeune dans la magnifique véranda du Mossala Island Resort, un complexe de cottages qui se fond parfaitement dans le paysage. Il faut absolument gravir la tour en bois dissimulée entre les arbres. La vue sur l’archipel est imprenable : on se rend compte des milliers de confettis rocheux qui le composent. Après un dernier ferry et quelques coups de pédale, j’arrive à Kustavi à la Peterzens Boathouse. Encore une histoire de famille ! Treize générations se sont succédé en ces lieux. Leontina Peterzens a repris avec son frère l’entreprise familiale. La mère, Laura, est artiste et expose toujours dans la galerie proche. Le père, visionnaire, a fait creuser la marina, là où personne ne pensait que les bateaux viendraient accoster. Aujourd’hui, l’endroit attire nombre d’habitués charmés par la quiétude du lieu et l’accueil de Leontina. «!L’hiver, je vis à Bilbao. L’été, je tiens cet endroit magnifique. Je ne me vois pas passer mes vacances ailleurs », me dit-elle souriante. Le soir, je dors dans l’une des petites cabanes de pêcheur que la famille a fait construire en utilisant de vieux conteneurs. Magique !

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Vastavalo - Julia Kivelä - Harri Tarvainen

Finlande

NAANTALI. Dernier jours dans l’archipel. Je prend mon vélo pour rejoindre le village artisanal de Kustavi Savipaja. Rien ne sert de vous dire que l’endroit est tenu en famille par Essi Vuontisjärvi et sa sœur. Essi m’offre un café et l’un de ses fameux beignets. Puis elle me fait visiter son « village!» . Un bâtiment abrite un forgeron en résidence pendant l’été. Un autre accueille un atelier de poterie. Je m’y essaie sans grand succès mais me rappelle encore du contact de l’argile glissant entre mes doigts. C’est la fabrique de bougies qui m’émerveille le plus. La cire a conquis les moindres recoins de la pièce et recouvre goulûment les plans de travail. De retour chez Leontina Peterzens, je déjeune copieusement avant de prendre la mer. Je laisse mon vélo sur le quai - Tom Carling passera le chercher dans la journée - et embarque sur le M/S Aavatar Waterbus qui relie Kustavi à Naantali en 3h30 en serpentant entre les îles baignées d’un soleil radieux. J’en profite pour bavarder avec le jeune marin qui donne un coup de main au patron du bateau-bus. « Je viens de Turku. Cet hiver, j’ai travaillé en Laponie avec le Père Noël. Cet été, dans l’archipel. Ça finance mes voyages à l’étranger. J’adore ça !!» Avec lui, j’irais au bout du monde...

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J’accoste à Naantali. De coquettes maisons en bois s’alignent le long de la rue principale. Je dîne au restaurant Snickari, lequel offre une vue superbe sur le port et le coucher de soleil. Pour finir, je vais boire un gin tonic infusé au romarin et aux airelles à Merisali. Je finis par danser avec les quelques clients. Sur scène, un groupe local reprend superbement Abba et Queen. Pour ma dernière nuit, je dors à l’hôtel Palo. Dans cette maison traditionnelle, la décoration est authentique et familiale, tout comme l’excellent petit

déjeuner qui m’est servi le lendemain. Tout vient du coin, comme toujours ! Enfin je retourne à Turku, non loin, pour m’envoler vers Helsinki. Le voyage n’est pas terminé.!

Pour plus d’informations : www.visitarchipelago.com Pour y aller : Finnair dessert quotidiennement la ville de Turku www.finnair.com

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Finlande

DESTINATIONS

Helsinki, moderne et atypique Helsinki est la plus discrète des capitales nordiques. Pour autant, elle renferme des trésors architecturaux, culinaires et artistiques qui en font une destination singulière. Découvrez cinq incontournables de la capitale finlandaise. PAR J.L

Löyly. Le sauna est une véritable tradition nationale. Le pays en

Kiasma.

C’est le très réputé musée d’art moderne de Helsinki, salué tant pour son architecture que pour ses collections. Pensé par l’architecte américain Steven Holl, il souligne par ses courbes sinueuses la modernité de la ville. Les collections qu’il renferme vont des années 60 à nos jours et sont en perpétuel renouvellement. Un must see pour les férus d’art contemporain.

« LE SAUNA EST UNE VÉRITABLE TRADITION NATIONALE. LE PAYS EN COMPTE 3 MILLIONS POUR 5,5 MILLIONS D’HABITANTS »

Cuisine. Les Finlandais

utilisent de nombreuses plantes à portée de main et la cueillette des baies est presque un sport national. Vous vous en rendrez compte en déambulant dans l’un des nombreux marchés comme Vanha Kauppahalli et sa halle en brique où vous dévorerez des yeux les viandes séchées de renne ou d’élan ainsi que les poissons marinés et le hareng.

Églises. Helsinki regorge d’incroyables églises. La cathédrale luthérienne

d’un blanc immaculé, qui domine la place du Sénat, en impose. Non loin, la cathédrale orthodoxe Ouspenski lui oppose le rouge profond de ses briques. En plein centre-ville, la chapelle du Silence tout en bois mérite qu’on s’y attarde. Inaugurée en 2012, elle donne ses lettres de noblesse à l’architecture religieuse moderne. Tout comme le « temple du Rocher », creusé à même le granit d’après les plans des architectes Timo et Tuomo Suomalainen.

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Art nouveau.

Des quartiers entiers de la ville ont été bâtis dans ce style en vogue à la fin du XIXe siècle. C’est le cas de Katajanokka à l’est qui était décrit dès 1903 comme « le quartier le plus amusant de la capitale ». La gare centrale et le théâtre national sont aussi des bâtiments Art nouveau.

Pour plus d’informations : www.visitarchipelago.com Pour y aller : Finnair dessert quotidiennement la ville de Turku www.finnair.com

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Pekka Keränen - Pirje Mykkänen - Lauri Rotko - Railway station - Temple du Rocher

compte 3 millions pour 5,5 millions d’habitants, soit au moins un par foyer. Les Finlandais les construisent partout : dans une grande roue, dans une vieille voiture ou dans un navire militaire. Löyly, quant à lui, est situé sur le port. Cette structure en bois et en forme de rocher abrite plusieurs saunas, un restaurant et un bar-terrasse avec vue sur la mer. L’endroit est particulièrement prisé des Helsinkiens. Réservation fortement conseillée.


Thalys, RCS Nanterre B 382 163 087.

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*!Tarifs No-Flex/Standard Mini valables en Aller Simple en Comfort 2 sur certains trains uniquement et sous réserve de disponibilités. Billet non échangeable et non remboursable.

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DESTINATIONS

Nuit blanche

COLOGNE Quand il s’agit de trouver une destination gay-friendly pour faire la fête, on pense aux capitales : Barcelone, Londres, Berlin, Amsterdam. Beaucoup moins aux petites villes allemandes. Pourtant, Cologne accueille toute une faune LGBT. PAR J.L

T

otalement détruite pendant la Seconde Guerre mondiale, Cologne offre peu de monuments et de quartiers anciens pour les amoureux des vieilles pierres. Seule subsiste son impressionnante cathédrale classée au patrimoine mondial de l’UNESCO et véritable symbole de la ville. Cependant, Cologne a largement su compenser ce désavantage en développant une atmosphère bien à elle. C’est l’avis de Tom, organisateur de soirées gays : « Bien que située en Allemagne de l’Ouest, Cologne est considérée comme la ville la plus méridionale du pays. Ses habitants ont la réputation d’être particulièrement accessibles et accueillants. Et ils adorent imiter le mode de vie des pays du Sud. Dès qu’un rayon de soleil pointe le bout de son nez, les terrasses fleurissent devant les bars et les cafés ». La « nuit gay » à Cologne est, à l’image de cet art de vivre, vibrante, chaleureuse et réputée. La ville est considérée comme la « capitale gay » d’Allemagne de l’Ouest. La plupart des bars et clubs se concentrent autour de Rudolfplatz ainsi que dans la vieille ville, non loin du pont Deutzer Brücke. Les soirées, quant à elles, ont lieu tout au long de l’année bien que la période de Noël soit l’une des plus festives. L’occasion rêvée pour partir à la découverte d’une ville à seulement 3 heures de Paris en train. •

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BARS

—gayKattwinkel. Un peu éloigné du quartier de Cologne, le Kattwinkel a été élu « Bar de l’année » à plusieurs reprises. Cela est dû à sa charmante équipe ainsi qu’aux nombreux événements qu’il organise tout au long de l’année. Le bar est également réputé pour sa GinoTeck, une sélection de 35 gins aux noms parfois étranges. Greesbergstrasse 2 (Am Eigelstein), 50668 Cologne

— DieMumu.

Ce bar a la clientèle relativement jeune est le plus déjanté de la scène gay colonaise, notamment lors de ses fameux karaokés. C’est d’ailleurs les patrons qui en parlent le mieux : « DieMumu est le bar un peu loufoque situé dans le triangle des Bermudes de Cologne. Nous n’avons aucun jour de repos mais organisons plein de soirées spéciales. Au plaisir de vous voir ! ». Tout un programme ! Schaafenstraße 51, 50676 Cologne

— Exile.

C’est l’un des bars gays les plus fréquentés de Cologne. L’Exile est particulièrement réputé pour les nombreuses soirées à thème qu’il organise du « Bitchy Bingo » au « SEXY Pre-party ». L’accueil réservé par l’équipe finira de vous conquérir. Schaafenstraße 61A, 50676 Cologne

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Nuit blanche

SOIRÉES —organisés SEXYen estAllemagne l’un des principaux événements gays et se déroule quatre fois par an à Cologne. www.theworldofsexy.com

—Saint-Nicolas SEXY St Nicholas Edition. en mode SEXY, c’est ce que promet cette soirée pour lancer la période de Noël, véritable tradition outre-Rhin. Huit DJ se succèderont dans trois dancefloors différents. Le show d’ouverture et les danseurs promettent de rester dans les mémoires. Prochaine date : 02/12/17

— SEXY Carnival Festival.

C’est l’un des événements phares de l’année à Cologne et l’un des plus grands rassemblements gay-friendly d’Allemagne. Pendant 4 jours, du vendredi au lundi, c’est toute la ville qui va vibrer au son des DJ internationaux, mais surtout au rythme des pas de danse des milliers de festivaliers venus de toute l’Europe. Prochaine date : 12/02/18

— Greenkomm.

Cette soirée organisée à chaque début de mois ne connaît pas la crise. Cela fait maintenant 23 ans que la Greenkomm fait bouger les nuits colonaises. Souvent copiée, jamais égalée, elle attire des milliers de personnes à chacune de ses éditions. Prochaine date : 01/10/17. www.greenkomm.com

SAUNA — Babylon Badehaus.

Véritable institution depuis plus de 30 ans dans la communauté gay de Cologne, le Babylon Badehaus s’est même taillé une petite réputation hors des frontières d’Allemagne grâce à une décoration soignée, ses nombreux saunas et spas ainsi qu’une zone de cruising de plus de 1500 m2. Friesenstraße 23-25, 50670 Cologne

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—@tetumag tetu.com


SEXO / PSYCHO

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Parlez-moi d’amour

« CE QU’ÊTRE DRAG A CHANGÉ DANS MA VIE… »

PAR JÉRÉMY PATINIER,

PHOTO FANNY CHALLIER

Depuis la nuit des temps, elles animent nos clubs et éblouissent nos regards, transcendent les genres et les caricatures du féminin, parfois du genderfuck (quand les genres éclatent !). Mais au quotidien, qu’estce qu’être drag-queen fait dans la psyché ? A l’occasion d’une de leurs performances à la soirée House of Moda à Paris, antre des queerettes, on leur a demandé de « Strike a pose » et de s’allonger sur le divan. Octobre / novembre 2017

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SEXO/PSYCHO ENZA FRAGOLA MIRAGE

VERONIKA VON LEAR

VERONIKA VON LEAR. Je décris

souvent Veronika comme une vieille morue qui aime les hommes et les domine. Mais pour être plus courtois, je dirais qu’elle est une vieille maquerelle, une femme d’affaires des années 80, une main de fer dans un gant de velours. J’ai commencé il y a cinq ans. J’aime le contact avec les gens. Les faire rire et leur donner de l’amour, en gros. Le Drag m’a permis de m’exprimer artistiquement, ce que je ne peux pas faire dans le métier que j’exerce à plein temps (chimiste, ndlr). Je peux dire que ça m’a aidé à grandir, à avoir une vision plus ouverte sur les combats qu’il nous reste à mener. J’y ai laissé beaucoup trop d’argent et de temps. Dans mon appartement rempli de vêtements, accessoires et perruques, je n’ai même pas la place de ranger les affaires de Clément (Veronika le jour, ndlr) !

ENZA FRAGOLA. Enza est une folle

furieuse, révoltée contre la réalité, une rêveuse extrême. Elle essaye d’incarner des personnages qui ne cadrent pas avec le quotidien par excès d’extravagance. Souvent c’est physique, par des

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costumes trop grands, trop larges, trop encombrants, quitte à se coincer dans le portique du métro. Il y a une part de défi sportif. Enza est aussi un peu une excroissance de mon syndrome de Peter Pan. Elle matérialise certains de mes rêves d’enfance : être cosmonaute, chevaucher un dinosaure... Je suis un peu ce garçon qui aimait les bijoux, qui a été contrarié par les normes de la société et qui prend une grosse revanche. J’ai appris à faire la paix avec ma féminité. Le Drag est une manifestation du féminisme et il dérange

encore notre société patriarcale. Je me considère souvent comme un clown pour adulte, un bouffon du roi. On emporte les gens dans une terre inconnue. On les divertit loin de leurs tracas. Et on en profite pour leur poser d’autres questions. Mon appartement est devenu une caverne d’Ali Baba, mon compte en banque est en disette permanente pour du make-up. C’est quelque chose qui te fait vivre beaucoup plus intensément, on est invité dans des soirées, des festivals... Et on rencontre beaucoup de monde !

“ C’EST UNE EXCROISSANCE DE MON SYNDROME DE PETER PAN. ELLE MATÉRIALISE CERTAINS DE MES RÊVES D’ENFANCE ”

KARMA VON LEAR. Mon personnage est une banlieusarde hispanique tout droit sortie de Pigalle. Cela fait maintenant un an et demi que j’ai cédé un bail à Karma, et qu’elle anime ma vie. Karma m’a soutenu dans des moments assez difficiles cette année, elle a été un pilier grâce auquel je pouvais me dire que je suis bon dans un domaine. Elle m’a aussi appris à accepter davantage mon corps, et m’a permis de m’ouvrir l’esprit. J’ai fait des rencontres incroyables au cours de ces mois, des personnalités variées qui m’ont toutes apporté quelque chose de

- ENZA FRAGOLA -

N°216


L’envers des drag-queens KARMA VON LEAR

MIRAGE SATIVA BLAZE

considérable. J’aimerais davantage m’investir dans ma communauté, j’aimerais abattre une bonne fois pour toutes ces barrières que l’on se fixe sur la bienséance. Et j’aimerais continuer à mélanger les publics lorsqu’ils viennent nous voir, le Drag n’est pas que pour les pédés (au même titre que le Poppers n’est pas destiné qu’à l’acte sexuel), je nous considère comme des messagères de notre communauté, on a ce devoir de transmission de notre héritage auprès de tous. On est un peu des bergères au final...

par-dessus tout ma façon de draguer sur les applis comme Tinder qui a changé. Maintenant que j’ai ce double féminin, que j’exprime quelques soir dans le mois, ça peut parfois effrayer les mecs. Mais je suis ultra cash et je ne cherche pas à le cacher car c’est un aspect important de qui je suis actuellement.

SATIVA BLAZE. Mon nom vient de la variété de cannabis la plus euphorisante : la Sativa, qui offre un effet d’élévation cérébrale et développe l’imagination. C’est

MIRAGE. Mon nom est Mirage, et

vient à la fois du fait que je considère mon Drag comme élusif, vaporeux, surréaliste telle une illusion que tu ne peux voir que dans un certain état, mais aussi en référence à un personnage de RPG japonais ( jeu vidéo de rôle, ndlr). Vivre «!avec!» son avatar drag n’est pas chose facile tous les jours car j’ai l’impression de vivre avec une nouvelle personne. J’ai dû faire de la place à Mirage pour que mon boy-self et mon drag-self puissent cohabiter. Mais je pense que c’est

Octobre / novembre 2017

“ MON PERSONNAGE A ÉTÉ UN PILIER GRÂCE AUQUEL JE POUVAIS ME DIRE QUE JE SUIS BON DANS UN DOMAINE ” - KARMA VON LEAR -

tout moi ! Mon Drag est un personnage de comics tout droit sorti de l’univers Marvel ou D.C., je me réfère à des femmes fortes, indépendantes et parfois tourmentées comme Poison Ivy, Spider-Woman... Mes inspirations stylistiques viennent des années 90 pour leur côté grunge, dépareillé et rebelle. Après tout le Drag c’est de la rébellion, non ?! J’adore l’aspect de «! métamorphose! » qu’offre le Drag, de pouvoir se transformer en son propre idéal féminin, ou masculin pour un drag king, mais d’être à 200% soi-même. C’est libérateur, voire thérapeutique. Je suis une personne d’un naturel plutôt timide, je suis un peu geek, j’adore passer du temps plongé dans mes comics et surtout dans ma bulle. Le Drag m’a permis de sortir de cette bulle et d’affirmer qui j’étais vraiment, mais également de l’explorer en profondeur car c’est de là que vient toute ma créativité. Être une Queen m’a permis d’avoir une voix dans la communauté LGBTQ. J’ai eu la chance de participer à des collectes de fonds pour le Sidaction ou d’autres actions bénévoles et caritatives auxquelles je n’aurais jamais pensé participer.

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SEXO/PSYCHO


Témoignages

« Petits » moments de transphobie « ordinaire »

Vous êtes vous déjà demandé, si vous êtes cisgenre, ce que cela faisait, au quotidien, d’être trans ? Le quotidien des personnes trans ressemble parfois encore à un parcours de combattant.te, plus qu’à une Marche heureuse vers l’égalité et l’autodétermination. Deux personnes trans nous racontent leurs « merveilleuses aventures au pays des transphobes »… PAR JÉRÉMY PATINIER, ILLUSTRATION JULIEN POLOMÉ

CLÉMENTINE. Je ne me passerais pour rien au monde de mon droit de vote, quitte à me faire outer à chaque fois. Ils me disent «!madame!», «!ta maman!» à ma fille, mais aussi mon prénom de naissance au moment de signer le registre. Tout le monde n’a pas fait comme à Rennes, qui a choisi de ne plus mentionner ni le genre ni le prénom ( juste le nom de famille) des personnes trans… Je prends sur moi, mais ce sont des micro-agressions à chaque fois. Si tu n’as pas un passing (une représentation du genre attendue, ndlr) évident, ça arrive tout le temps. Même avec une carte Navigo en règle, on demande une pièce d’identité pour vérifier qui tu es. En général je briefe mes interlocuteurs par mail, je leur dis : « C’est madame ». Sinon, je m’oute tout de suite. Ce matin, je suis allée faire une prise de sang dans le cadre de mon suivi hormonal. J’ai encore été obligée de raconter ma vie : «!Je suis une personne trans, je préfère que vous m’appeliez madame devant tout le monde!». Elle m’a demandé trois fois de confirmer… puis m’a demandé la date de mes dernières règles. Elle n’avait jamais été confrontée à une personne trans… Même dans ce secteur, il faut faire de la pédagogie. Mais au moins, là, on peut arguer du principe du secret médical pour se faire respecter… Au quotidien, j’ai toujours, au cas où, des papiers, des factures, avec mes deux prénoms, pour justifier, au cas où. Il faut normaliser, rassurer, éduquer… que ça devienne banal. Le problème c’est que c’est aléatoire. Ça dépend toujours des personnes en face de vous… Dans un commissariat, on m’a appelée ostensiblement «!Monsieur!». Alors que le juge des enfants m’appelle «!Madame!». Avec l’état d’urgence en plus, on ne sait jamais comment ça va se passer… C’est une crainte supplémentaire de contrôle et de possibilité de subir une agression… Il y a des personnes avec qui j’accepte qu’on me pose des questions intimes. Avec d’autres, je leur dit que c’est lubrique et que je ne leur demande pas s’ils sont circoncis… C’est parfois juste de la curiosité, bête, liée à la supériorité cisgenre… La notion de respect n’est pas toujours observée. Le mégenrage (m’appeler «!il!» ou «!lui!») ou employer mon

«!nouveau prénom!», ça a été difficile à faire comprendre et à changer. Certaines personnes ont décidé de ne pas comprendre, ne veulent pas changer. Ce sont des micro-agressions très douloureuses, il y a une vraie réticence au changement… Alors il a parfois fallu taper du poing sur la table… Par ailleurs ça ne les empêche pas d’être super tendres… J’ai quand même entendu «!ma fille!» plusieurs fois…

MORGAN. Elle est concrète, cette violence au

quotidien. Impossible de changer mon prénom sur des comptes de type Uber ou PayPal, ce qui engendre de l’outing potentiel assez souvent (même si j’ai un petit discours rodé, et un premier prénom qui peut passer pour féminin, car masculin ici mais féminin ailleurs dans le monde). Nous sommes aussi souvent appelées et genrées au masculin à l’accueil des hôpitaux (y compris dans des lieux habitués à avoir des patient.e.s trans). Même parler à voix haute peut poser un problème. J’ai aussi du mal à sociabiliser, en sachant que si ma situation se sait, les gens peuvent me tourner le dos en 15 secondes. Ou à m’inscrire à des activités sportives, car les lieux de pratique sont très genrés. (Même si j’ai fini par trouver un club ou ça ne pose aucun problème). Je peux aussi avoir peur des réactions de mes potentiels partenaires lorsque je me fais draguer, et je n’ose pas draguer des personnes qui ne connaissent pas mon histoire. Je milite dans une asso aussi, ça me permet de moins ruminer les problèmes quotidiens… Je pense que ma génération ne connaîtra jamais la paix, quelle que soit la situation administrative ou médicale. Il a fallu attendre la loi de novembre 2016 pour que la stérilisation ne soit plus la condition sine qua non pour avoir le droit de modifier la mention de genre à l’état civil… Mais même quand on obtient un jugement positif, l’ensemble des démarches est à faire auprès de tous les organismes, publics et privés… Ça s’est bien passé avec ma banque par exemple, car j’ai une situation stable… Mais plus tu es précaire, ou racisé.e, plus tu auras des difficultés…

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SEXO/PSYCHO

Courrier du cœur Môôôsieur Jérémy assure la hotline de TÊTU, distille ses conseils très avisés en matière de LOVE. Mère nourricière de la scène drag, elle en a vu des histoires d’amour (d’un soir) se nouer, elle en rafistolé des cœurs brisés (avec son pistolet à colle). Nos lecteurs se sont confiés à notre fausse diva, vraie conseillère. Elle leur répond… à sa manière (comme dirait Dalida) ! PAR MÔÔÔSIEUR JÉRÉMY

De : Pedro, 44 ans, Montpellier Objet : Je déteste les applis de rencontre…

Suis-je un ringard ?

Pedro : Je ne suis pas forcément old shool dans la vie de tous les jours, mais côté drague, je préfère encore les pissotières et les bars. Peut-on vivre sans Hornet à l’heure du tout cellulaire ? Môôôsieur Jérémy : Ne rejouons pas la querelle entre les Anciens et les Modernes ! Que sont les applis de rencontres gay, si ce n’est une version actualisée des 3615 GaiPied et des petites annonces de TÊTU (il y a 20 ans, ça ne me rajeunit pas) ? Tout s’est numérisé, onlinisé, pixellisé, sauf, pour encore de nombreux hurluberlus : le désir. Deviner des silhouettes, sentir des mouvements et des parfums (parfois un peu capiteux

dans les pissotières), voir et être vu, discuter les yeux dans les braguettes… Tout le monde n’a pas envie d’envoyer des dickpics, certains préfèrent directement déballer la marchandise dans lesdits lieux, ne pas se traîner dans le métro avec une gaule incontrôlable, l’impatience en bandoulière. Ils sont IRL. Contre toute attente, ces lieux sont aussi pleins de jeunes, et pas seulement par manque de smartphone. Ces outils ne sont que les canaux de multiplication du désir, qui ont muté, qui se déplacent. Comblent des désirs assumés, certes. Mais le besoin de sensualité dépasse encore le concours de kilomètres de câble déroulé. Alors que tu ailles

sur Chatroulette jouer au banditmanchot, au fin fond d’une forêt chercher l’aventure pastorale ou sur la dernière app pour scroller les torses, l’important c’est qu’in fine, tu te sentes bien dans ta ringardirse.

LES OBJETS INDISPENSABLES POUR PASSER L’AUTOMNE

Une paire de ciseaux XXL pour rompre avec votre amour de vacances qui, de toute façon, est déjà passé à son amour d’automne. Get over it.

La poupée Tom of Finland pour pratiquer un peu de vaudou sur cet ex parti trop tôt.

Camouflage, le nouvel album en anglais de Lara Fabian. Parce que ça fait toujours du bien une diva…

La real doll en silicone « Gabriel » (non-pourvue de sa couverture chauffante ni de conversation) pour faire une présence dans le lit. 7 000€ tout de même.

Le guide de voyage gay Spartacus, parce qu’il est peut-être temps d’aller voir si l’herbe est plus rose ailleurs !


COURRIER DU COEUR De : Chris, 21 ans, Trouville Objet : La double-pénétration est-elle déconseillée

par les médecins ?

Môôôsieur Jérémy : Toc-toc badaboum, v’là le Bébel du

cul ! Telle une superstar, tu veux réaliser tes cascades sans doublure. Mais avec double dose de convives. Soit ! Envoyez la fanfare ! Médicalement parlant, il faut faire bien sûr extrêmement attention à ce qu’on s’insère dans le séant. On ne fait pas passer la trompe d’un éléphant dans le chas d’une aiguille sans avoir préparé le terrain. Et plutôt deux heures qu’une. Ressortez vos cours de géométrie, convoquez Thalès et Pythagore : tout corps plongé dans celui d’un autre l’expose à la lésion. Lubrifiants en tout genre (caresse, salive, Poppers, mots doux ou coquins) et patience sont les maîtres-mots. Ne jamais forcer l’autre à agir contre sa volonté. Demander plusieurs fois si ça va, ou trouver un code d’arrêt plutôt que de lui faire mal et de vivre une expérience traumatisante. La position latérale couchée exerce moins de pression sur les parois de l’anus, ce qui la rend de ce fait moins douloureuse et plus contrôlable. Tenez surtout compte des dimensions de l’anus, et des sexes cumulés. Une trompe non-préparée, on s’en remet, mais deux, bonjour les dégâts. Ne négligez pas le risque provoqué par le manque de relâchement musculaire. L’un allongé sur le dos, vous au-dessus, les portes du paradis ouvertes au troisième larron. Remuez puis dégustez. Le corps humain est comme une pâte à choux qui s’étire si tous les ingrédients y sont en proportion suffisante. Et presque à l’infini. Ah ça, on en a vu, des culs qui ressemblaient au sac de Mary Poppins !

KESAKU ? Le YouTubeur Thibault Denisty a entrepris de décortiquer sur sa chaine Thibault t’explique la novlangue des relations humaines. Ouf, on n’arrivait plus à suivre… Nouveaux concepts bizarres ou nouveaux mots sur des comportements encore plus bizarres : ahhhhh, les zom ne finiront jamais de nous étonner !

LE GHOSTING Le truc qui fait tout capoter Tout va bien, vous vous quittez le sourire aux lèvres après un second rencard et… il vous « ghoste ». Ou l’art de disparaître au début d’une relation... sans explication bien sûr.

LE FREXTING La nouvelle tendance qui choque La nouvelle mode qui consiste à s’échanger des sextos entre friends ! Non mais… ???

LE PHUBING L’astuce qui saoule L’art de snobber quelqu’un en gardant les yeux rivés sur son portable.

LE BENCHING Le comportement tordu qu’on a tous déjà eu Il vous ignore et n’a pas le temps de vous voir mais passe son temps à vous le rappeler avec ses petits messages réguliers… ON CONNAIT TOUS ÇA (parce qu’on l’a fait !)

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Tetu #216  
Tetu #216