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Stantari #6

Corse

Août-Octobre 2006 / #6

n°6 Histoire naturelle & culturelle de la

Corse

La tortue cistude Deux fougères de Corse Les lacs d’altitude Le château de la Punta

la langouste rouge L 11927 - 6 - F: 6,80  - RD

Revue publiée avec le concours de la Collectivité Territoriale de Corse


Évènement Le professeur Yves Coppens à Porto-Vecchio pour le premier anniversaire de Stantari

Cliché C. Orsoni

Le professeur Yves Coppens signe le livre d’or de la ville en présence de Georges Mela et de Camille de Rocca Serra.

Cliché C. Orsoni

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ous étiez nombreux pour répondre, ce samedi 1er juillet, à l’invitation de la Commune de Porto-Vecchio pour fêter le premier anniversaire de Stantari. Cette journée scientifique était présidée par un invité de marque : le professeur Yves Coppens, titulaire de la chaire de paléoanthropologie et préhistoire du Collège de France, dont c’était la première venue en Corse. Cette journée, placée sous l’égide du président de l’assemblée de Corse, Camille de Rocca Serra, débutait par une série de conférences consacrée à la Corse dans la Méditerranée. C’est à Alain Gauthier qu’est revenue la charge d’ouvrir les débats avec la présentation de la formation géologique de l’île : Comment la Corse est devenue une île-montagne en Méditerranée, un brillant exposé expliquant la dérive du bloc corso-sarde et des mouvements tectoniques à l’origine de la formation des paysages insulaires (Stantari n° 2). Laurent-Jacques Costa a enchaîné avec un panorama des Temps forts de la préhistoire de la Corse, des premières fréquentations côtières par des pêcheurs aux civilisations de métallurgistes qui érigèrent castelli, torre et statues-menhirs (Stantari n° 1 & 2). Hervé Alfonsi et Jean-François Cubells terminaient cette première séance par la présentation des fouilles de L’épave antique de Porticcio, épave dans laquelle furent notamment découvertes les statues en marbre de l’Empereur Philippe 1er, de sa femme et de son fils (Stantari n° 5).

Mais le clou de la journée fut incontestablement la conférence du professeur Coppens, un exposé limpide et passionnant de l’aventure de l’humanité, dont les moments forts furent sans conteste l’origine africaine des premiers hominidés, la sortie d’Afrique des tout premiers représentants du genre Homo et leur expansion à travers les continents, l’Eurasie et l’Europe. Devant une assistante captivée, le professeur Coppens évoqua ensuite les phénomènes de dérive génétique qui, à la suite de cette vaste expansion, donnèrent naissance aux différentes espèces du genre Homo et notamment Néandertal en Europe ; sans oublier, bien entendu, l’extraordinaire histoire des petits hommes de l’île de Florès, qui se retrouvèrent isolés par la remontée du niveau marin et dérivèrent vers une forme de nanisme, selon un processus bien connu par ailleurs chez les grands mammifères en milieu insulaire (éléphants de Chypre, de Malte ou de Sardaigne, par exemple). Le succès de cette manifestation en appelant d’autres, le patrimoine insulaire aura désormais sa journée, chaque année à la même époque, dans le magnifique Espace culturel de PortoVecchio, où passionnés et scientifiques pourront découvrir et débattre des richesses naturelles et historiques de l’Île de Beauté et du monde méditerranéen. Les conférenciers : Alain Gauthier, Jean-François Cubells, Laurent-Jacques Costa et Hervé Alfonsi autour de Georges Mela et du Professeur Coppens.

Toute l’équipe de Stantari remercie chaleureusement le professeur Coppens, président du conseil scientifique de la revue, pour sa présence en cette journée et son soutien…


Éditorial par Cécile COSTA

En couverture : La langouste rouge entourée d’anémones encroûtantes jaunes. (Cliché Georges Antoni)

NOS REMERCIEMENTS À la Stareso : Station de recherches sous-marines et océanographiques,

à la Collectivité Territoriale de Corse,

au Centre régional de Documentation pédagogique de Corse.

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ui s’intéresse aux langoustes d’une façon véritablement gratuite ? On trouve, bien sur, les enfants qui, ennuyés par les repas trop longs des adultes, contemplent la “grosse crevette” du vivier balancer doucement ses longues antennes. Heureusement, il y a aussi des naturalistes et des paléontologues. Dans La vie est belle, Stephen Jay Gould, s’insurge : “Il faut en finir avec cette tradition chauvine qui désigne notre époque géologique comme l’ère des mammifères. Nous sommes à l’âge des arthropodes”. Stantari rend donc hommage aux arthropodes, embranchement d’invertébrés – pas toujours – sympathiques mais dont on doit reconnaître l’exceptionnelle réussite. Présents depuis le début des temps, ils composent, toujours d’après le paléontologue américain, près de 80 % de nos espèces actuelles. Ils ont colonisé tous les écosystèmes de notre planète et nous surpassent autant par leur nombre que par leur potentiel évolutif. De quoi frissonner en se remémorant les romans d’anticipation où des insectes géants écrasent sans pitié notre lamentable monde de primates dits supérieurs. Car – et vous l’aurez compris – si le sympathique crustacé de notre couverture est un arthropode, c’est aussi le cas des insectes qui, nous l’espérons, conserveront encore longtemps leur taille raisonnable et leur caractère placide. Mais quels sont les caractères communs à ces deux classes : celle des animaux que vous rêvez de voir dans votre assiette et celle de ceux dont vous supportez à peine la vue ? Tous les arthropodes possèdent des appendices articulés (dont ils tirent leur nom) et un squelette externe ; mais, surtout, ils ont une anatomie bien à eux, basée sur le principe de la “répétition”. En effet, le corps des premiers arthropodes, comme celui du célèbre trilobite, est composé de segments identiques. Peu à peu, ces segments se sont spécialisés pour devenir des pattes, des antennes, des ailes, des mandibules etc. D’autres ont fusionné pour devenir des éléments plus complexes comme le thorax. Simple, efficace et surtout autorisant un nombre infini de combinaisons. La langouste est donc la vénérable représentante d’une catégorie d’animaux très anciens dont certains ont connu la formation des lacs de Corse ! D’autres “fossiles vivants” peuplent les pages de ce numéro : la fougère comme la discrète tortue cistude. C’est un pur hasard, mais rassembler des choses qui, à première vue, ne se ressemblent en rien est un des grands amusements de la science, comme le prouve la belle histoire des arthropodes. J’espère que les surprises de la classification ne feront pas baisser la langouste dans votre estime mais plutôt qu’elle remontera la cote des insectes, ou du moins celle du cloporte, unique représentant terrestre des crustacés !

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Stantari est édité par Kyrnos Publications Association loi 1901 - SIRET : 449 685 569 00013 Correspondance à adresser à : Stantari - 8bis rue du Dr Balesi - 20137 Porto-Vecchio Directrice de publication : Elyane Nivaggioni Rédactrice en chef : Cécile Costa redaction@stantari.net / Tél. : 06 14 72 25 94 Secrétariat de rédaction : Alain Quilici - birdy@stantari.net Jean-Michel Jager - jean-michel.jager@crdp-corse.fr Conseil éditorial : Raphaël Lahlou - raphael-lahlou@hotmail.fr Communication-Promotion Laurent-Jacques Costa lj.costa@wanadoo.fr / Tél. : 06 85 65 28 01 Site internet : www.stantari.net Stantari est publié sous le haut patronage du ministre de la Culture et de la Communication : Renaud Donnedieu de Vabres et du président de l’Assemblée de Corse : Camille de Rocca Serra Comité de parrainage : Présidence : Prince Charles Napoléon Georges Charpak, prix Nobel de physique et physicien au CERN ; Elisabeth Dubois-Violette directrice de l’Institut scientifique de Cargèse ; Emmanuel Le Roy Ladurie, professeur honoraire au Collège de France et membre de l’Institut ; Paul Nebbia, conservateur du Musée de Préhistoire de la Corse ; André Santini, ancien ministre et député-maire d’Issy-les-Moulineaux. Conseil scientifique : Présidence : Yves Coppens, Professeur au Collège de France Joseph Cesari, conservateur régional de l’Archéologie ; Marc Cheylan, maître de conférence à l’Université de Montpellier ; Laurent-Jacques Costa, docteur en préhistoire ; Michel Delaugerre, Chargé de mission au Conservatoire du Littoral, Gilles Faggio, Amis du Parc naturel régional de Corse; Jacques Gamisans, président du Comité scientifique du projet “Flore de Corse” ; Alain Gauthier, professeur agrégé des sciences de la terre ; Hervé Guyot, Office pour les insectes et leur environnement ; Roger Miniconi, docteur en océanographie et expert en biologie marine ; Jean-Claude Ottaviani, conservateur du Musée d’Aléria ; Marie-Madeleine Ottaviani-Spella, maître de conférences à l’Université de Corse ; Guilhan Paradis, maître de conférence honoraire à l’Université de Corse ; Jean-Claude Thibault, chargé de recherche au PNRC, Jean-Denis Vigne, directeur de recherche au CNRS ; Michel Claude Weiss, professeur à l’Université de Corse ; Michel Vergé-Franceschi, professeur à l’Université de Tours.

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Création graphique/maquette : Les éditions du Grand Chien Diffusion MLP Imprimé par l’Imprimerie Landais 26,rue du Ballon - ZAI les Richardets 93165 Noisy-le-Grand Cedex

août-octobre 2006

Cliché C. Costa

Stantari #6

Trimestriel n° 6 - août-octobre 2006 Dépôt légal à parution Commission paritaire 1110 K 87311. ISSN 1774-8615 © Kyrnos publications


Sommaire Nature & Culture | Natura è Cultura 8..

Hommage.à.la.langouste.rouge.

18.

Les.cistudes.à.l’étude.

25.

Propos.sur.deux.fougères.de.Corse.

32.. 40.

.. ............................................................................................................. .par.A..Pere

.........................................................................................................par.D..Levadoux

.. ..........................................................................................................par.C..Meslay Perles.de.la.montagne. ..........................................................................................................par.A..Gauthier

Des.Tuileries.au.château.de.la.Punta. ................................................................................. .par.F..Van.Cappel.de.Frémont

Rubriques 47. 53.

Verticale.|.Vista.virticale. Sous-marine..................................................................................par.G..Antoni L’espace.d’un.temps.|.Spazii.d’un.tempu. Contraintes.climatiques.de.la.montagne.corse.. .(1re.partie)............................................................. .par.J.-P..Giorgetti.et.S..Rome

58. 61. 66.

Chronique.des.côtes.et.du.large.|.Cronache.d’isti.mari.

.Complément.à.l’inventaire.des..

poissons.des.eaux.de.Corse.(2e.partie)............................par.R..Miniconi Recherche.|.Ricerca. À.l’écoute.des.fond.marins.. ................................................. .par.F..Pluquet

Action.|.Azzione. .Écogestes.en.Méditerranée...................................................par.F..Giuntini

68.. 72.

Sur.l’étagère.du.libraire.. ..........................................................par.C..Ebrard Internet

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Stantari #6

À lire… à voir | Da leghje… da vede

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Dans le secret du corail…

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Cliché C. Costa

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Nature&Culture Natura è Cultura août-octobre 2006

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Natura

La langouste rouge

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Hommage à la langouste rouge

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La langouste rouge (Palinurus elephas). août-octobre 2006


La langouste rouge

par Anthony Pere, Corinne Pelaprat et Pierre Lejeune

Nature

Anthony Pere est doctorant à l’Université de Corse et à la Stareso Corinne Pelaprat est chargée d’étude et Pierre Lejeune est directeur de la Stareso

Dans le monde, il existe plus d’une cinquantaine d’espèces de langoustes. Certaines peuvent occuper des territoires très étendus (la langouste de Cuba est présente de la Floride au Brésil) alors que d’autres se cantonnent à des zones plus restreintes, comme le pourtour de petites îles. En Europe, la langouste rouge est présente en Atlantique (de la Norvège à la Mauritanie), mais aussi dans l’ouest de la Méditerranée, en Adriatique et en mer Égée. De nos jours, les populations de langoustes ont fortement régressé le long du littoral atlantique et du littoral méditerranéen. En Corse, grâce à l’abondance des fonds rocheux et coralligènes* répartis sur 1 000 km de côtes, la langouste, bien qu’en nette régression aujourd’hui, s’est longtemps mieux maintenue et notre région reste la principale région française productrice de langouste rouge. A ligusta est non seulement une espèce emblématique pour les plongeurs sous-marins, mais constitue aussi le principal revenu des pêcheurs professionnels corses. Aujourd’hui, ces derniers, conscients de la diminution actuelle du stock, ont engagé une politique volontariste de gestion de cette ressource. Cependant, les recherches portant sur la biologie et l’écologie de ce crustacé sont encore peu nombreuses et, pour la plupart, relativement anciennes. La complexité du cycle de ces animaux (et notamment la durée exceptionnellement longue de leur phase larvaire) a découragé plus d’un scientifique et la langouste rouge reste encore aujourd’hui, en bien des points, un mystère. août-octobre 2006

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Cliché G. Antoni

Emblème de la richesse des eaux corses, on connaît surtout ce “délicieux arthropode” pour ses qualités culinaires. Ontelles masqué les autres ? En tout état de cause, les scientifiques ont tardé à se pencher sur son cas. Et, alors que la langouste se raréfie – à cause de l’“amour” que nous lui portons –, voici un point sur ce que l’on sait de cet animal étrange et quelques raisons supplémentaires de s’y intéresser…

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Natura

La langouste rouge

Elle est une grande amatrice d’échinodermes (ophiures, oursins, étoiles de mer…) et ses besoins en calcaire (nécessaire en période de mue) lui font, à ce moment précis, préférer les mollusques. Ces derniers sont broyés grâce à des pièces buccales très puissantes. En captivité, elle délaisse le poisson frais pour un menu composé de moules (décortiquées ou entières) ou même d’huîtres dont elle est capable de briser la coquille.

La coloration “traditionnelle” de la langouste rouge est fortement teintée de mauve.

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Dans sa phase adulte, la langouste rouge, Palinurus elephas, est communément rencontrée entre 50 et 100 m de fond au voisinage des substrats durs (fond rocheux, divers faciès coralligènes*) ; elle s’abrite ainsi dans les crevasses et les anfractuosités. Au printemps il n’est cependant pas rare de capturer des gros spécimens “à terre”, c’est-àdire plus près des côtes (dans des fonds de 30 m). Ces individus présentent une coloration plus sombre que celle habituellement rencontrée. De plus, certains professionnels de la pêche nous ont rapporté des captures faites au-delà des 200 m de fond. La langouste est essentiellement active la nuit durant laquelle elle quitte son abri en quête de nourriture. Son régime alimentaire est varié, en relation avec la faune et la flore disponible. Elle se nourrit aussi d’algues, d’éponges, de bryozoaires, de vers et, plus rarement, d’autres crustacés et de petits poissons. août-octobre 2006

Cliché A. Pere

Habitat et alimentation

Ci-dessus : cette langouste en cours de mue et prise dans le filet d’un pêcheur, ne s’est pas encore totalement débarrassée de son ancienne carapace.

La carapace de la langouste constitue en réalité le squelette de l’animal. Par opposition à l’“endosquelette” des vertébrés, les crustacés possèdent un squelette externe ou “exosquelette”. Puisque le corps est enfermé dans une cuticule inextensible, la langouste est obligée de s’en débarrasser pour croître ; c’est le phénomène de la mue, régi par des mécanismes hormonaux. Ainsi, contrairement à beaucoup d’autres animaux, le gain en poids et en taille est discontinu puisqu’il ne se produit que lors du rejet du vieil exosquelette. Cependant, entre deux mues, l’animal subit toute une série de transformations continues et, pendant

Ci dessous : relation âge/poids chez Palinurus elephas

Document A. Pere / Infographie Stantari

Cliché S. Mauron

Une vie rythmée par des mues


La langouste rouge

Nature

Crevettes, langoustes, crabes, homards… tous dans dans la même “soupe” ? La classe des crustacés (littéralement, animaux qui ont une croûte) fait partie de l’embranchement des arthropodes (ou animaux aux pieds articulés) et se différencie notamment des autres classes (arachnides, insectes…) par la présence de deux paires d’antennes. Les crustacés sont constitués de trois régions segmentées : le céphalon (tête), le péréion (thorax), et le pléon (abdomen ou queue). Dans cette classe, l’ordre des décapodes (ils ont 10 pattes !) se distingue par une fusion des segments céphaliques et thoraciques, formant ainsi le céphalothorax. On peut, de façon très simplifié, diviser les décapodes en deux groupes : les Natantia et les Reptantia.

Document A. Pere / Infographie Stantari

Les Natantia sont les “crevettes” et sont caractérisés par un abdomen comprimé latéralement et capables de nager. Les Reptantia sont benthiques et possèdent des pattes marcheuses. On peut distinguer :

- les Astacidés : les homards et langoustines diffèrent des langoustes par la présence de pinces sur la

première paire de pattes marcheuses (1er péréiopode*) ; - les Anomoures : les galathées et les pagures (bernard-l’ermite) ont un abdomen à cuticule molle. Pour se protéger, ils élisent régulièrement

que la nouvelle cuticule durcit, un nouveau squelette de remplacement est élaboré. En Corse, c’est au printemps que la mue est la plus souvent observée chez l’adulte. Quelques jours avant la mue, la langouste ne se nourrit plus et se fixe dans un abri. Elle se gonfle alors par absorption d’eau afin de provoquer, sur sa face dorsale, une cassure entre le céphalothorax et la queue. L’animal se dégage ainsi en commençant par extraire son nouveau céphalothorax. Il semblerait que le changement de carapace soit rapide et ne dure qu’une quinzaine de minutes. Pendant la mue, toutes les parties chitineuses* sont renouvelées, ainsi que certains organes internes tels que la surface des branchies et une partie du tube digestif. Outre le gain de poids et de taille, la mue permet, par exemple, de régénérer les appendices abandonnés sur le champ de bataille durant les luttes avec les prédateurs. De même, certains

domicile dans gastéropodes ;

des

coquilles

de

- les Brachyoures : l’abdomen réduit est replié sous le céphalothorax qui, lui, est élargi. Ce sont les crabes et les araignées de mer.

organes nécessaires à la reproduction sont renouvelés, comme les soies ovigères* chez la femelle. Après la mue, la langouste qui a revêtu sa nouvelle armure ne parade pas : bien au contraire, elle reste à l’abri et ne se nourrit plus. En effet, la nouvelle carapace encore molle laisse l’animal vulnérable et il doit attendre quelques jours le durcissement complet de sa protection externe ! La fréquence des mues dans l’année diminue avec l’âge de l’animal. Chez les petits individus (70 g), trois mues en moyenne peuvent se produire, alors que chez les individus plus important (500 g), on n’observe qu’une seule mue en moyenne par an. Ainsi, le nombre de mues conditionne la croissance de l’animal : plus la langouste est grande, plus elle est âgée. Cependant, si les biologistes marins ont finalement mis en équation le poids et l’âge de l’animal, le schéma de croissance n’est qu’indicatif. En effet, puisque les crustacés rejettent régulièrement leur carapace, il août-octobre 2006

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- les Palinuridae : ce sont les langoustes et les cigales de mer, qui ont un abdomen rectiligne et bien développé. La différence entre ces deux organismes vient du fait que les antennes sont transformées en palettes chez la cigale ;

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Natura

La langouste rouge

n’est pas possible de déterminer leur âge grâce aux structures qui, chez d’autres espèces – otolithes* chez les poissons ou cernes concentriques pour les arbres –, gardent en mémoire les étapes de la croissance. De plus, et pour la même raison, il est difficile de retrouver une langouste préalablement marquée (grâce à une fléchette par exemple) et relâchée dans son milieu naturel puisqu’elle aura probablement perdu sa marque à la mue. Ainsi, les relations de croissance établies

pour la langouste rouge en Corse, reposant sur des données de marquages-recaptures, doivent être prises avec précaution. Sous cette réserve, une langouste de 500 grammes aura 4-5 ans si c’est un mâle et 5-6 ans si c’est une femelle. Ainsi, si la longévité précise de la langouste en milieu naturel reste inconnue, on l’estime à une vingtaine d’année. Ceci est d’autant plus probable que, chaque année, en Corse, des spécimens de plus de 3 kg sont capturés.

Mâle ou femelle ? - les pléopodes* des femelles sont composés de deux parties, les soies ovigères qui porteront les œufs, et une grande palette. Ceux des mâles sont uniramés et se présentent sous la forme de petites palettes arrondies ;

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Mâle

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Principales différences morphologiques entre mâle et femelle

Cliché A. Pere

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- les orifices génitaux des femelles sont des pores situés à la base de la 3e paire de patte marcheuse. Chez les mâles, les ouvertures génitales sont à la base de la 5e paire de pattes marcheuses, et forment une protubérance ;

- chez les femelles, les deux derniers articles de la 5e paire de pattes marcheuses forment une petite pince. Cette dernière n’existe pas chez les mâles.

Femelle

Cliché A. Pere

La distinction entre mâle et femelle peut se faire très facilement par trois caractères morphologiques externes :


La langouste rouge

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Les oeufs.

Pendant la période de reproduction, les langoustes australiennes sont célèbres pour effectuer des migrations en file indienne sur plusieurs dizaines de kilomètres, rejoignant ainsi les sites de reproduction. De telles migrations ne sont pas connues pour la langouste corse, mais les études, il est vrai, sont rendues difficiles par la profondeur d’habitat de Palinurus elephas, beaucoup plus importante que celle de sa cousine de l’hémisphère sud. En Corse, il semble que ce n’est qu’à partir de la cinquième année (soit un poids de 450 g) que les femelles pondent pour la première fois. En Atlantique, la ponte est encore plus tardive et ne se produit que lors de la sixième année (550 g). Durant l’été, la femelle attire les mâles en émettant une stridulation continue. Dès qu’un mâle la touche des antennes, ce crissement s’interrompt. Il s’en suit une “phase de séduction” pendant laquelle les antennes des deux partenaires sont en contact permanent. Puis le mâle retourne sa partenaire et dépose sur son réceptacle des masses blanchâtres et gélatineuses qui ne sont autres que les spermatophores, poches contenant les spermatozoïdes. Après l’accouplement, qui s’effectue donc sternum contre sternum, le mâle quitte la femelle aussitôt après avoir déposé sa laitance. Jusqu’à la ponte, qui a lieu quelques jours plus tard, la femelle cherche un abri puis reste inactive. Pour pondre, elle replie la

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Document A. Pere / Infographie Stantari

Cliché C. Costa

Accouplement et ponte

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La langouste rouge

Palinurus mauritanicus : la petite sœur des grands fonds

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espèce qu’on croyait inféodée aux côtes de Mauritanie. Ainsi, il existe bien deux espèces de langoustes dans les eaux corses : la langouste rouge Palinurus elephas, et la langouste rose, Palinurus mauritanicus. Si on trouve des petites différences au niveau de la morphologie et de la coloration (P. mauritanicus est plus claire), c’est la répartition bathymétrique qui permet d’éviter toute confusion. En effet, la langouste rose est pêchée beaucoup plus Cliché M. Agreil profondément dans les eaux insulaires : à partir de 350 m. À cause de cette forte profondeur d’habitat, aucune donnée biologique n’est disponible en Méditerranée et, aujourd’hui encore, on ne sait toujours pas faire la différence entre les deux espèces à l’état larvaire. Ci-dessus : à gauche, Palinurus elephas, la langouste rouge et à droite, Palinurus mauritanicus, la langouste rose. Ci-contre : résumé des principales différences morphologiques entre les deux espèces.

Les beaux yeux de Palinurus elephas. août-octobre 2006

Cliché E. Volto

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Document A. Pere / Infographie Stantari

Les recherches sur la phase pélagique de la langouste rouge ont été longues et restent encore inachevées. Mais la quasi-totalité de ces études sont parties du postulat qu’ils n’existait qu’une seule et unique espèce de langouste sur nos côtes. Or, ce n’est qu’à partir de 1922 que L. Fage révéla la présence de Palinurus mauritanicus en Atlantique et en Méditerranée, une


La langouste rouge

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queue afin de constituer un véritable réceptacle et déchire les spermatophores grâce aux petites pinces situées à l’extrémité de sa cinquième paire de pattes. Simultanément, les ovules qui sortent de son céphalothorax par le biais des orifices reproducteurs sont ainsi fécondés et s’agglutinent en grappes sur des soies ovigères situées sous la queue. Après la ponte et jusqu’à éclosion, les œufs seront nettoyés continuellement par la femelle grâce au cinquième péréiopode* (ou patte marcheuse) et oxygénés en permanence par le battement des pléopodes*. Il n’y a qu’une seule ponte dans l’année et le nombre d’œufs croît en fonction de la taille de l’animal. Ainsi, une femelle de 500 g ponds environ 43 000 œufs, alors que 115 000 œufs sont générés pour une femelle d’un kilo. De la larve à l’adulte En Méditerranée, l’éclosion des œufs a lieu de janvier à février. Leur incubation est donc estimée à environ 5 mois dans les eaux corses, alors qu’elle serait de 7 à 8 mois en Bretagne. Cette différence dépendrait étroitement des conditions thermiques régionales, dans le sens ou la température plus élevée des eaux méditerranéennes favoriserait le développement de l’embryon dans l’œuf. Une étude récente, réalisée en aquarium à la Stareso de Calvi, a permis de suivre

l’éclosion des œufs portés par plusieurs femelles œuvées. Ce processus dure de 9 à 10 jours et plus de 30 000 larves ont été recensées pour une langouste de 500 g, ce qui induit une perte d’environ 30 % des œufs durant l’incubation. Les larves qui sortent des œufs sont transparentes, aplaties dorso-ventralement. Mesurant de deux à trois millimètres, elles sont appelées “phyllosomes” (“organisme en forme de feuille” en grec). Contrairement à l’adulte qui vit sur le fond, le phyllosome est pélagique* et adapté à la vie en pleine eau. S’il parvient à se déplacer verticalement, il est un médiocre nageur sur le plan horizontal et dérive au gré des courants qui l’entraînent vers le large. Durant ce voyage, il se développe en effectuant une dizaine de mues pour finalement atteindre une taille de 2 cm. Puis le phyllosome, qui ne ressemble en rien à l’adulte, se métamorphose en une miniature de langouste transparente appelée puerulus (“petit garçon”, en latin). À ce stade de développement, il est capable de nager et revient alors vers la côte. La puerulus gagnera ainsi le fond pour muer en “juvénile”, qui a l’aspect et les mœurs de l’adulte. La durée de la vie larvaire serait de l’ordre de cinq mois en Méditerranée. Les taux de survie en mer, de la larve aux juvéniles, restent inconnus. Malgré les quantités importantes d’individus pondus pour chaque femelle, on peut penser que l’immense majorité des phyllosomes feront des mauvaises rencontres, août-octobre 2006

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Cliché G. Antoni

Juvénile et porcelaine.

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La langouste rouge

ou que les puerulus ne retrouveront jamais leur chemin pour revenir aux côtes. La dernière expérience d’élevage de larves de Palinurus elephas a été réalisée par une équipe japonaise en 2001. Ces derniers ont obtenu avec succès des juvéniles à partir de phyllosomes nourris en aquarium, avec un taux de survie de 0,08 %…

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S’il apparaît plus simple d’identifier les différentes étapes du cycle de vie pour une espèce terrestre, il n’en est pas de même en milieu marin. En effet, l’immense majorité de la faune marine passe par une forme larvaire pélagique* et l’ensemble de ces larves fait partie du zooplancton* qui a la particularité de dériver dans la colonne d’eau. La capture et l’identification de ces larves sont ainsi rendues plus compliquées. La langouste n’échappe pas à la règle : les différentes formes prises par l’animal, de l’œuf à l’adulte, ainsi que le passage d’une forme à l’autre ont été découvertes progressivement. Il aura fallu plus d’un siècle pour rassembler les différentes pièces du puzzle. C’est en 1818 que W. E. Leach étudia plusieurs spécimens larvaires inconnus capturés en pleine

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Phyllosome. Extrait d’une planche d’Ernst Haeckel, célèbre dessinateur scientifique de la fin du xixe siècle. août-octobre 2006

Cliché C. Costa

Le phyllosome, le puerulus, le juvénile jusqu’à l’adulte : plus d’un siècle de recherches

Mesure du céphalothorax d’une langouste pêchée.

eau dans les mers d’Afrique et des Indes et créa une nouvelle espèce. Sans le savoir, Leach avait apporté la première pièce du puzzle : les larves translucides n’étaient autres que des larves de langoustes. Ce n’est que quarante ans plus tard que R. Q. Couch et Z. Gerbe eurent la bonne idée d’observer les phyllosomes de trois millimètres, venant d’éclore d’une langouste œuvée. Le lien était fait entre la larve et l’adulte et les confusions liées aux fortes similitudes existant entre les larves de langoustes et celles des cigales de mer furent vite éclaircies par la suite. En 1891, J. T. Cunnigham captura des phyllosomes au large de Plymouth, au sud de l’Angleterre, à l’aide d’une moustiquaire. Il posa le problème du passage du phyllosome pélagique* à la forme adulte benthique*, sachant que les plus petites langoustes étudiées mesuraient 25 mm. Dès 1881, Boas avait supposé que ce passage devait s’effectuer par l’intermédiaire d’une forme nageuse capable de revenir à la côte, et un certain W. T. Calmann avait créé une nouvelle espèce, appelée puerulus, dont la forme était proche de celle de la langouste. E. L. Bouvier, parti en 1913 sur les traces de son confrère à Plymouth, apporta les principaux éléments de réponse quant au cycle de vie. Il eut en effet la chance de capturer non seulement plusieurs phyllosomes de tailles différentes, mais aussi un phyllosome âgé en cours de métamorphose en puerulus. Plus tard, en Méditerranée, les premiers phyllosomes et puerulus furent capturés en 1926 par R. Santucci, à Messine. Enfin, si J. T. Cunningham, E. L. Bouvier, et R. Santucci avaient prévu que le puerulus devait muer en jeune adulte, les travaux de J. H. Orton et E. Ford en 1933 ont permis de vérifier cette hypothèse en observant en aquarium un puerulus se métamorphosant en juvénile. La boucle était alors bouclée et depuis cette date, peu de travaux ont porté sur la phase pélagique de Palinurus elephas.


La langouste rouge

Nature

Mieux comprendre pour mieux gérer La baie de Calvi vue du port de la Stareso.

Si d’autres espèces de langoustes dans le monde ont fait l’objet de recherches plus poussées, la complexité du cycle de ces animaux, et notamment la durée importante de la phase larvaire, constitue un obstacle important pour les biologistes. Développer les recherches sur le déplacement et la répartition des larves au large, mais aussi sur les mécanismes de retour à la côte des puerulus, ou encore sur l’écologie des juvéniles, permettra une meilleure compréhension des mécanismes de recrutement*. Quoi qu’il en soit, de nombreuses questions restent posées aujourd’hui encore et, comme le soulignait déjà en 1940 R. Legendre : “On ne peut manquer de s’étonner de l’insuffisance de nos connaissances sur cette espèce banale, abondante, d’intérêt économique, et sur les difficultés qu’on a eues pour acquérir ce qu’on sait déjà ! 4

Depuis plusieurs années le Comité Régional de Pêches a pris conscience de la nécessité d’accentuer les efforts de gestion de la ressource langoustière en Corse. Avec le support de la Collectivité territoriale de Corse, grâce à une collaboration étroite de l’ADEC et de l’Office de l’Environnement, le soutien de la Direction Régionale des Affaires Maritimes de Corse et de l’Europe, un arrêt temporaire de la pêche à la langouste en septembre, période ou les femelles sont grainées, a été décidé et réalisé pendant 3 ans. D’autres actions sont venues renforcer cet effort : rejet des femelles grainées à l’initiative du CRPMEM et de l’Office de l’Environnement, réalisation d’un outil de mesure des langoustes sous la taille de capture, essais scientifiques d’engins plus sélectif que les filets, mesures de diversification vers d’autre ressources… Parallèlement, la Stareso de Calvi (Station de Recherches Sous-Marines et Océanographiques) a été chargée d’une étude de suivi des effets de cette réduction de la pêche qui a permis pour la première fois, à l’issue d’un programme de travail de 3 années, d’avoir la vision la plus complète et la plus objective à ce jour de l’activité de pêche et de la ressource langoustières en Corse. Des études complémentaires, menées par la Stareso, sur la génétique des populations (avec l’Université de Corse) et sur le stade larvaire planctonique des langoustes (avec l’université de Liège) devraient, lorsqu’elles seront finalisées, améliorer encore notre connaissance de l’espèce en Corse.

• Campillo A., Amadei J., 1978, “Premières données biologiques sur la langouste de Corse, Palinurus elephas Fabricius”, Revue des Travaux de l’Institut des Pêches Maritimes, 42 (4), p. 347-373. • Coutures E., 2000, thèse, univ. de Nouvelle-Calédonie. http:// pages.univ-nc.nc/~coutures/sommaire.pdf • Culioli J.-M., 1995), “La pêche professionnelle dans la Réserve Naturelle des îles Lavezzi (Corse) : efforts et productions” (août 1992juillet 1993), Travaux Scientifiques du PNRC, 52. • Latrouite D., 1998, “Langouste rouge”, in Les fruits de mer et plantes marines des pêches françaises, Delachaux et Nieslé, p. 205-207. • Marin J., 1985, “La langouste rouge : biologie et exploitation”, Pêche maritime, 64, p. 105-113. • Miniconi R., 2004, Les fruits de mer des côtes de Corse et du nord de la Méditerranée : biologie, pêche, gastronomie, Éd. A. Piazzola.

Lexique > Benthique : se dit d’une espèce en relation constante avec le fond ; habitat, nourriture, reproduction. Ces espèces peuvent être fixées, enfouies, posées et aussi très proches des fonds marins. > Chitine : principale molécule composant l’exosquelette des insectes et autres arthropodes (crustacés, arachnides, etc.). > Coralligène : le coralligène est une association d’algues calcaires (corallinacées) qui forment des blocs. On a longtemps pensé que cette formation donnait naissance au corail rouge (Corallium rubrum) d’où son appellation > Otolithe : concrétion minérale de l’oreille interne qui sert à l’équilibration. > Ovigère : qui portent les œufs (voir encadré n° 3) > Pélagique : se dit d’une espèce qui vit en pleine mer, sans contact avec le fond ou la côte. > Péréiopode (ou patte marcheuse) : appendices portés par le péréion (thorax). > Pléopodes : appendices portés par le pléon (abdomen). > Recrutement : c’est la phase définitive de l’arrivée des jeunes au sein des populations adultes dont ils adoptent les exigences de vie. > Zooplancton : plancton animal, acteur de base de la production secondaire. août-octobre 2006

Stantari #6

Gestion et suivi scientifique de la pêche langoustière corse

Cliché C. Costa

Pour en savoir plus

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Natura

La tortue cistude

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La parure jaune et noire de la cistude est caractéristique de l’espèce. Les proportions de taches jaunes varient sensiblement selon les individus. août-octobre 2006

Cliché C. Costa

Stantari #6

Elle nous semble bien discrète car peu d’entre nous la connaissent : c’est la cistude, tortue aquatique qui occupe pourtant depuis bien des millénaires les marais et lagunes de Corse. Nageuse agile et élégamment camouflée, elle doit son salut à ces zones stériles délaissées par l’homme... mais pour combien de temps ?


La tortue cistude

par Damien Levadoux

Nature

Les cistudes à l’étude Contrairement à la célèbre tortue d’Hermann (Testudo hermanni), la cistude d’Europe, Emys orbicularis (Linné, 1758), l’autre tortue de Corse, est bien moins populaire. En effet, cette petite tortue aquatique, encore assez abondante sur l’île, mène une vie discrète dans les zones humides. Ce membre de la famille des Emydidae se retrouve généralement dans des zones de faible altitude tels les étangs, les marais, les fossés inondés et les embouchures des cours d’eau. Par son association caractéristique avec ce type de milieu, on lui confère de nombreux surnoms dont “tortue boueuse” ou “émyde bourbeuse”.

actuellement recensées : Emys orbicularis orbicularis, Emys orbicularis galloitalica, Emys orbicularis lanzai. En Corse, seule la dernière sous-espèce, Emys orbicularis lanzai, est présente. C’est uniquement d’elle dont nous traiterons ici. Depuis la découverte d’un fossile d’Emys orbicularis sur le site archéologique de Castiglione (Oletta), l’installation de la cistude en Corse avant l’arrivée de l’homme (8 000 ans av. J.-C.) ne fait plus aucun doute. Les premiers individus auraient a priori atteint l’île depuis l’Italie avant le début du Pléistocène (1,8 millions d’années). Cette colonisation de la Corse aurait permis, par la suite, l’émigration d’individus vers la Sardaigne. Ceci expliquerait pourquoi, actuellement,

Particulièrement bien représentée en Amérique du Nord avec près de 25 espèces pour les seuls États-Unis, la famille des Emydidae est peu diversifiée dans nos régions. Jusqu’à la découverte récente d’une nouvelle espèce en Sicile (Emys trinacris), la cistude était considérée comme l’unique représentante du genre Emys en Europe. Elle possède l’une des plus grandes répartitions géographiques parmi l’ensemble des tortues dans le monde. Elle s’étend de la péninsule Ibérique à l’ouest jusqu’à la mer d’Aral à l’est et de la Pologne au nord jusqu’au Maghreb au sud. Il n’est donc pas étonnant de constater dans chaque région des différences morphologiques et écologiques importantes. En Sardaigne, par exemple, elle s’est acclimatée à l’eau courante des rivières alors qu’on ne la trouve que dans les eaux stagnantes ou à très faible courant en Corse. Il est ainsi actuellement possible de différencier 13 sous-espèces en Europe. En France, trois sous-espèces sont

Cliché C. Costa

Une expansion géographique large et ancienne

La “tortue boueuse” mérite son nom. août-octobre 2006

Stantari #6

C

Damien Levadoux est chargé d’études à l’Association des Amis du Parc Naturel Régional de Corse (membre du réseau Conservatoire des Espaces Naturels)

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La tortue cistude

Document D. Levadoux / Infographie Stantari

Sa généalogie

la sous-espèce que l’on retrouve en Corse possède des caractéristiques communes avec celles présentes en Italie, dans le sud de la France (E. o. galloitalica) et en Sardaigne (E. o. capolongoi). En Corse, l’espèce est surtout littorale, avec quelques rares pénétrations dans l’intérieur (Moltifao, Tavignano). Son extension altitudinale n’excède pas 600 m et la majorité des observations se situe entre 0 et 100 m. La plus grande concentration des effectifs se retrouve dans les étangs de la Côte Orientale, c’est-à-dire dans une frange allant de l’étang de Biguglia jusqu’à Porto-Vecchio. D’après M. Cheylan et M. Delaugerre / Infographie Stantari

Natura

Une tortue parfaitement adaptée au milieu aquatique La classe des Reptiles compte aujourd’hui près de 7 000 espèces réparties en 3 ordres Chéloniens (tortues), Squamates (lézards, serpents) et Crocodiliens (alligators, caïmans et crocodiles). À la différence des amphibiens, les reptiles possèdent des écailles sur le corps qui leur ont permis, au cours de l’évolution de conquérir progressivement le milieu terrestre. Néanmoins, l’apparition de cette nouvelle peau “kératinisée” ne permettait plus d’assurer des échanges gazeux avec l’extérieur (à travers des pores, ce qui reste le mode de respiration des amphibiens). C’est pourquoi, en réponse, de nouveaux organes respiratoires se sont développés : les poumons.

Sa carapace et son plastron (la face ventrale de la carapace) sont hydrodynamiques et aplatis, ses pattes sont palmées et munies de griffes permettant de fouir la vase et de creuser pour pondre. Sa queue, longue et effilée, sert de gouvernail. La carapace, de forme ovale, est de couleur

Stantari #6

Carte d’après Cheylan & Lombardini / Infographie Stantari

Répartition mondiale des deux espèces de cistude.

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août-octobre 2006


Nature

Deux lignes jaune sur les membres antérieurs caractérisent les individus de Corse. Ci-contre : vue de la cistude de dos dans son milieu de prédilection.

Cliché E. Herzog

La tortue cistude

Clichés AAPNRC

ou morts, d’œufs de poissons, d’œufs et de têtards de batraciens, de sangsues, etc. C’est pourquoi on la qualifie parfois “d’éboueur des zones humides”.

noirâtre à brun foncé. Comme la tête et le cou, elle est ornée de taches et de stries jaunes. Le plastron, principalement jaune, est plus ou moins marqué de brun ou de noir. Chez la sous-espèce corse, le plastron semble être un peu plus foncé. À l’âge adulte, la cistude atteint un poids moyen de 400 à 800 g et sa carapace, dure et résistante, mesure entre 13 et 17 cm. Un net dimorphisme sexuel permet de distinguer la femelle du mâle. D’abord, celui-ci présente une taille et un poids nettement inférieur. Ensuite, son plastron est concave et sa queue plus longue, par opposition à la femelle dont le plastron est plat et la queue sensiblement plus courte. La cistude est presque exclusivement carnivore. Généralement, les proies sont consommées sous l’eau. Juvénile (jusqu’à 5 ans environ), son régime alimentaire est constitué de petits invertébrés. Adulte, elle se nourrit d’insectes, de mollusques aquatiques, de crustacés et de leurs larves. Occasionnellement, son alimentation peut être agrémentée de poissons malades

La cistude atteint la maturité sexuelle assez tard, à une dizaine d’années. En Corse, les individus sont considérés matures à partir de l’âge de sept ans, ce qui semble être relativement plus tôt qu’ailleurs. L’accouplement se déroule généralement dans l’eau pendant toute la période d’activité, c’est-à-dire de fin mars à début octobre. Les femelles pondent après six semaines de gravidité. Cependant, si les conditions météorologiques sont défavorables (forte pluviométrie, température basse…), elles ont la capacité de retarder la fécondation et, par voie de conséquence, les pontes. Ainsi, la période de ponte peut s’étaler du mois de mai jusqu’au mois de juillet. Les pontes ont lieu deux fois par an. Elles se déroulent sur la terre ferme, à la tombée du jour ou dans la première moitié de la nuit, à des distances très variables du milieu aquatique : de quelques mètres à plusieurs centaines de mètres, voire dans certains cas plusieurs kilomètres. En effet, la tortue compte sur la chaleur du soleil pour l’incubation de ses oeufs. Les sites de ponte identifiés à Portigliolu se trouvent à moins de cent mètres du août-octobre 2006

Stantari #6

Cycle de vie

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Natura

La tortue cistude

Stantari #6

Clichés C. Costa

La cistude tolère les eaux saumâtres des lagunes communiquant avec la mer. Ici, la lagune de Saint-Cyprien, au nord de Porto-Vecchio.

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milieu aquatique, ce qui atteste de la qualité du milieu pour l’espèce. Pour pondre, la femelle creuse un trou d’une dizaine de centimètres avec ses pattes arrières. Les femelles observées à Biguglia déposent entre 4 et 10 œufs blancs et allongés qu’elles recouvrent d’un petit monticule de terre humide. Une fois la ponte terminée, elles retournent au point d’eau le plus proche. Dans son intégralité (déplacement, creusage, ponte, déplacement), la ponte peut durer de quelques heures à plusieurs jours. En Corse-du-Sud (Portigliolu), la durée de ponte des femelles est de plus de 4 heures en moyenne. L’émergence des jeunes en milieu naturel, s’effectue après 80 à 90 jours d’incubation. Si la ponte est trop tardive ou si les conditions météorologiques sont défavorables, les jeunes ne sortent de leur nid qu’au printemps suivant. Bien que le sexe des animaux soit déterminé génétiquement, la température du nid entre le 30e et le 40e jour d’incubation influence le rapport des sexes à l’éclosion : si la température est supérieure 29 °C, l’œuf donnera une femelle, si elle est inférieure à 28 °C, un mâle. Pour une température intermédiaire de 28,5 °C, on obtiendra un équilibre entre mâles et femelles. La longue espérance de vie de la cistude en milieu naturel (entre 40 et 60 ans) compenserait en partie le passage tardif à l’âge adulte et la forte mortalité des jeunes. On estime à une sur cent, les chances qu’un jeune atteigne l’âge adulte. En effet, à sa naissance, la cistude pèse environ 4 g et possède une carapace molle qui ne mesure pas plus de 25 à août-octobre 2006

Les pattes palmées de la cistude.

30 mm. L’émergence des jeunes est un moment attendu par de nombreux prédateurs : renards, sangliers, rats, hérissons, belettes, hérons et corbeaux. En outre, même lorsque les jeunes tortues ont réussi à rejoindre le milieu aquatique, elles resteront encore vulnérables quelques années. À partir de novembre, la cistude hiberne sous l’eau, posée sur le fond (dans les étangs, le plus souvent en bord de roselière). Elle sort de l’hibernation dès les premiers jours d’insolation continue. Durant l’été elle peut néanmoins, en cas de trop forte chaleur voire même de sécheresse, s’enfoncer dans les berges ou s’enfouir dans la vase en attente de la prochaine pluie. Elle utilise à ce moment ses capacités de respiration par la peau (cf. encadré). On dit alors que la cistude “estive”. Il s’agit d’un animal essentiellement diurne. Comme tous les reptiles, la cistude doit réguler la température de son corps (thermorégulation). Ainsi l’observateur discret peut-il l’aper-


La tortue cistude

cevoir en train de prendre des bains de soleil au bord de l’eau, dans les roselières, sur les pierres hors de l’eau ou sur les troncs d’arbre flottants. Farouche et discrète, elle plongera au moindre mouvement ou dérangement. Espèce sédentaire, la majeure partie de son cycle de vie est aquatique. Les femelles ne se déplacent que lors de la période de ponte. Les mâles, qui recherchent des partenaires pour s’accoupler, semblent se déplacer beaucoup plus. Bien qu’il ne semble pas que l’espèce défende des territoires précis, on observe régulièrement des compétitions entre mâles pendant la période de reproduction. C’est ainsi que, souvent, les mâles portent des traces de morsures sur la queue.

Nature

Cliché T. Durr

Les petits restent très vulnérables pendant près de trois ans.

Une espèce fragile C’est au début de l’Holocène (9200 ans av. J.-C.), que l’aire de répartition de la cistude était la plus vaste. À l’époque, on pouvait la trouver jusqu’en Europe du Nord (Danemark, sud de la Suède, Estonie). Bien qu’encore très présente en Corse, il s’agit de l’espèce de reptile qui a le plus régressé en Europe ces dernières années. C’est pourquoi elle est considérée comme “vulnérable”, voire “en danger” dans certains pays (Autriche, ex-Tchécoslovaquie, Allemagne, Pologne…). En

France, comme en Hongrie, au Portugal, en Espagne ou en Italie, elle est en constante régression. Selon certains auteurs, la raréfaction de la cistude serait un phénomène en partie historique. Son recul vers le sud s’expliquerait par les changements climatiques depuis la fin du Würm (il y a 10000 ans). L’augmentation de la pluviosité et des températures aurait entraîné une modification défavorable des habitats utilisés par cette tortue. Cependant, il semble que la raréfaction de cette espèce se soit accélérée depuis le xixe siècle. En effet, au

Le “tortueduc”

Le suivi télémétrique a permis d’identifier des sites de pontes de part Schéma en coupe représentant l’aménagement permettant la traversée des tortues et, ci-contre, photo de l’avaloir.

et d’autre de la départementale (D121). Bien que cette route ne soit pas un axe routier majeur (trafic abondant lors de la saison estivale), un impact est avéré sur la population de cistudes présente. Sur cette route, entre juin et août, plusieurs tortues ont été retrouvées écrasées. Certaines ont pu être également localisées sous la route dans un aqueduc terminé par un avaloir béton d’une hauteur de 50 cm, infranchissable. Poussées par leur instinct, elles font demi-tour et traversent la route au risque de se faire écraser. Afin d’éviter cela, La DDE a proposé, en collaboration avec le CEN-Corse, la mise en place d’une buse en raccordement à l’ouvrage existant et la pause d’une clôture grillagée. Le CEN-Corse a également préconisé d’utiliser une buse avec un intérieur rugueux afin de faciliter le passage des tortues et la mise en place de murets (barrières) dans le prolongement des têtes d’aqueduc de l’ouvrage, afin de canaliser les tortues. Grâce à l’investissement du Conseil Général de la Corse du Sud, cet aménagement a été réalisé en 2005. Nous espérons, par ces modifications, un effet bénéfique pour la population de cistudes, mais également pour la petite faune présente (hérisson, couleuvre…). Ce type d’ouvrage pourra alors être étendu à l’ensemble de cette départementale, où 4 ouvrages similaires sont identifiés. Plus largement, ce type d’aménagement pourra être préconisé lors de travaux et/ou projets routiers en Corse.

Document D. Levadoux / Infographie Stantari

août-octobre 2006

Stantari #6

Le Conservatoire des Espaces Naturels de Corse (CEN-Corse) mène depuis 2002 un suivi scientifique d’une population de cistude d’Europe (estimée à 400 individus) par le principe de capture, marquage et recapture sur le site de Portigliolo (Commune de Propriano, Corse du Sud). En 2004, un suivi télémétrique de plusieurs femelles a été mis en place pour identifier des sites de ponte, afin de prendre les mesures de gestion adaptées à la conservation de cette espèce sur le site.

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La tortue cistude

niveau national, on observe une forte régression de la cistude sur l’ensemble de son aire de répartition. Aujourd’hui, il ne reste que quelques populations en bonne santé ; dans le nord de la France, elle a pratiquement disparu. Cette tendance semble être directement liée au développement des activités humaines : drainage des zones humides, endiguement des cours d’eau, fragmentation du milieu, urbanisation, pollutions ponctuelles ou diffuses. C’est pour cela que la cistude est totalement protégée en France depuis 1979 (annexe ii de la convention de la vie sauvage et du milieu naturel et annexes ii et iv de la directive Faune-Flore-Habitats). Néanmoins, malgré la bonne santé apparente des populations corses, l’avenir reste incertain. Isolées géographiquement, toute menace sérieuse sur l’ensemble de l’île pourrait leur nuire de façon irréversible. Répartis principalement sur le pourtour de l’île, ses habitats, jusqu’alors relativement bien préservés, sont soumis à une pression croissante liée au développement des infrastructures côtières. L’espèce est donc souvent détruite directement par le comblement ou l’aménagement des zones humides lors de grands projets de construction. Dans le meilleur des cas, elle est simplement obligée de quitter son habitat naturel. L’espèce ayant besoin d’une mosaïque importante d’habitats (en milieu aquatique pour son cycle de vie et en milieu terrestre pour ses pontes), elle se trouve être très sensible à la fragmentation du milieu, conséquence directe du développement des axes routiers ; c’est ainsi que, pour rejoindre leur site de ponte, les animaux peuvent être amenés à franchir les chaussées, au risque de se faire écraser. Afin d’assurer la traversée en toute sécurité des chaussées par cette espèce, une solution

La tortue à tempes rouges : fiche d’identité Nom latin : Trachemys scripta elegans Taille : mâle 14-15 cm et Femelle jusqu’à 25 cm Cliché T. Durr

Poids : jusqu’à 2,5 kg, poids du jeune à la naissance : 7,5 g Âge à la maturité : 3 à 8 ans

Stantari #6

Fécondité : 10 œufs par ponte en moyenne, 1 à 2 pontes annuelles. Elle est capable de pondre jusqu’à 40 ans

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Habitats : tous les milieux aquatiques Nourriture : carnivore puis omnivore Répartition d’origine : bassins du Mississippi, de l’Illinois jusqu’au Golfe du Mexique

Estimation de l’âge de la cistude par comptage des cernes de croissance des écailles.

Cliché C. Costa

Natura

technique a été mise au point dans le sud de la Corse : le “tortueduc” (voir encadré). Enfin, l’acclimatation de tortues exotiques dans le milieu naturel corse semble être l’un des facteurs les plus dangereux pour la santé des populations de cistudes en Corse. Initialement vendue petite (20-25 mm) en animalerie, la tortue à tempes rouges ou tortue de Floride (Trachemys scripta elegans) a été, très souvent, relâchée par de nombreux propriétaires lorsqu’elle devenait trop encombrante (25 cm pour 2,5 kg). Depuis 1999, le suivi des populations montre qu’elles se sont acclimatées et qu’elles se reproduisent dans plusieurs régions de France. En Corse, depuis 2000, des individus adultes sont régulièrement observés ou capturés lors des suivis sur les populations de cistudes. Or plusieurs études prouvent désormais la compétition réelle entre les deux espèces, malheureusement en défaveur de la cistude d’Europe (différence de taille, de poids…). Même si, actuellement, la vente de la tortue de Floride est légalement interdite, le phénomène risque de s’accroître dans les années à venir, les individus retrouvés dans le milieu naturel semblant se reproduire. Ainsi, seule une action d’envergure régionale pourra-t-elle peut être un jour endiguer le phénomène. 4

Pour en savoir plus • Cadi A. & Faverot P., 2004, La Cistude d’Europe, gestion et restauration des populations et de leur habitat, Guide techniqueConservatoire Rhône-Alpes des espaces naturels. • Cheylan M. & Delaugerre M., 1992, “La tortue Cistude” in Atlas de répartition des batraciens et reptiles de Corse. Parc Naturel Régional de Corse, Ecole Pratique des Haute Etudes, p. 47-49. • La hulotte, 1998, La tortue d’eau douce. • http://www.amis-du-parc-naturel-corse.org

août-octobre 2006


par Claude Meslay

Deux fougères de Corse

Nature

Cliché C. Meslay

Propos sur deux fougères de Corse août-octobre 2006

Stantari #6

Jeunes pousses d’osmonde en croissance. On reconnaît leur forme en crosse caractéristique des fougères.

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Natura

Deux fougères de Corse

A filetta, la fougère nous évoque la fraîcheur des sous-bois… mais elle est aussi un emblème de la Corse. L’île recèle en effet les deux plus belles fougères de France. Découvrons-les mais, surtout, protégeons-les.

Stantari #6

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Les fougères, source de verdure de nos paysages familiers, occupent, en terre corse, une place de choix et font partie intégrante de l’identité corse. En effet, à travers l’attachement des Insulaires à leur sol, on retrouve un parallèle évident avec les fougères qui, s’accrochant aux rochers et s’enracinant dans le sol, deviennent symbole de tradition difficile à déraciner. Un célèbre groupe polyphonique ne les a-t-il pas prises pour patronyme ? En Corse, le singulier, a filetta, la fougère, regroupe en fait l’ensemble des fougères présentes dans l’île qui en recèle une grande diversité. En effet, la flore ptéridophytique de l’île – les Ptéridophytes (du grec pteris, fougère et phuton, plante) sont un embranchement végétal de plantes sans fleurs, comportant Info gra les fougères et les plantes associées : prèles, phi e St ant ari lycopodes et sélaginelles – est d’une extrême richesse. R. Prelli signale que sur les 116 espèces sauvages observées en France, la Haute-Corse en renferme 66, soit 57 %, deuxième département Reliefs de la Corse et stations français en importance, et la Corse-du-Sud en à Osmonde royale (en noir) et Woodwardia radicant recèle 57, soit 47 %. Cette richesse en fougères (en rouge, schéma modifié s’explique en grande partie par les conditions d’après La végétation de la Corse de J. Gamisans). écologiques de l’île.

août-octobre 2006

Claude Meslay est agrégé de sciences naturelles et membre de la Société Linnéenne de Provence

Un milieu particulièrement propice aux fougères Il est courant de dire que la Corse est une montagne dans la mer, mais qui dit “montagne” sous-entend par là des conditions multiples : relief, nature des roches et types de sols associés, précipitations et réseau hydrographique. Tous ces points sont primordiaux dans la compréhension de la répartition des fougères sur l’île. D’importants reliefs s’alignent depuis le nord-nord-ouest au Monte Cinto, point culminant à 2 710 m, jusqu’au sud-sudest aux massifs de l’Ospedale et de Cagna à 1 338 m. Ces massifs anciens sont constitués de roches cristallines siliceuses : granites, rhyolite et gneiss. Au nord-est de l’île, du Cap Corse à la Castagniccia, s’étend, selon une ligne nord-sud, la Corse alpine, plus récente, dont les massifs, culminant au Monte Stello à 1 307 m, sont constitués de roches basiques métamorphisées, vestiges d’un plancher océanique : gabbros, serpentinites et basaltes accompagnés de schistes lustrés. Les roches cristallines et les séries métamorphiques sont pour l’essentiel des roches siliceuses engendrant, après processus d’altération, des sols à dominante acide (pH < 7) : sols


Osmonde royale dans son milieu, vue d’ensemble

importantes et, malgré un régime de type méditerranéen à été sec et à automne, hiver et printemps pluvieux, la Corse reçoit en moyenne 890 mm d’eau par an. Les stations de montagne au climat méditerranéen d’altitude (600-1 200 m) ou au climat de type alpin (au-dessus de 1 200 m) sont les plus arrosées : il tombe 1 465 mm d’eau annuellement à Bastelica (800 m d’altitude) et 1 498 mm à Vizzavona (1 050 m). Conséquence des reliefs et des précipitations, un réseau hydrographique dense s’est mis en place, avec une prépondérance pour le régime torrentiel. La latitude et l’altitude conditionnent un régime thermique très contrasté : chaud en stations littorales, permettant une végétation de type méditerranéen chaud (thermoméditerranéen), mais froid en altitude, avec des hivers à manteau neigeux important. Les fougères ont donc de multiples facteurs favorables à leur extension sur l’île et un volume entier ne suffirait pas à les décrire toutes. Notre propos est ici de vous faire découvrir deux merveilles, les deux plus belles fougères de France,l’une assez répandue, l’osmonde royale, et l’autre, rarissime, le Woodwardia radicant. L’osmonde royale (Osmonda regalis L.) ou Filicastrella Le nom de genre Osmunda, a une double origine étymologique. Pour certains, il proviendrait de Osmund, divinité saxonne et pour d’autres, du latin os, bouche et mundare, purifier ; en effet, on attribuait à l’osmonde royale des propriétés amères et astringentes utilisées pour masquer les odeurs buccales

Cliché C. Meslay

J. Gamisans / Edisud

bruns, podzols* etc. Bien qu’un nombre réduit de fougères affectionnent les terrains calcaires basiques (pH > 7), dans leur grande majorité, les fougères sont plutôt silicicoles c’està-dire préférant les sols acides. Par exemple, la plus célèbre d’entre elles, la fougère-aigle (Pteridium aquilinum : a filetta par excellence), se rencontre partout en France, en Europe et dans le monde, sur des sols acides. En arrêtant et en condensant les nuages, ces reliefs accentués génèrent des précipitations

Nature

À gauche, schéma représentant une fronde fertile d’osmonde royale (schéma modifié d’après La végétation de la Corse de J. Gamisans) et, à droite, sporanges* à l’extrémité d’une fronde fertile. août-octobre 2006

Stantari #6

Cliché C. Meslay

Deux fougères de Corse

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Stantari #6

Natura

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Deux fougères de Corse

putrides ! Le nom d’espèce royalis met l’accent sur sa beauté ; elle est aussi appelée fougère royale ou fougère fleurie. C’est la plus grande et la plus belle fougère d’Europe. Elle se présente en belles touffes de feuilles vert rougeâtre appelées frondes, dressées en oblique, naissant d’une tige souterraine, le rhizome. Ce dernier, épais et noirâtre, est plus ou moins enfoncé dans le sol au niveau d’un monticule, le touradon, dont la croissance en hauteur, très lente (d’environ trois millimètres par an), permet d’estimer pour cette belle fougère un record de longévité de près de cent ans. C’est donc bien une plante vivace mais les feuilles flétrissent à l’automne et restent à l’état sec au pied de la touffe verte de l’année, son type biologique est celui d’une hémicryptophyte*. Cette fougère est particulière car il existe deux types de frondes qui ont la même structure : des frondes stériles qui apparaissent au printemps avec la pousse en forme de crosse (aspect typique des jeunes fougères) et des frondes fertiles qui s’épanouissent en juinjuillet. La fronde peut atteindre 1,5 à 2 m de haut, le limbe* est deux fois divisé, les divisions de premier ordre sont opposées par rapport à l’axe central appelé rachis, les divisions de deuxième ordre nommées “pinnules” sont oblongues, entières, finement denticulées et il y a une pinnule terminale (cf. schéma). Au niveau des frondes fertiles, les divisions du sommet de la feuille sont transformées, tout en gardant la structure de base, en grappes de sporanges*. Cet ensemble d’abord vert clair puis brun rouille forme comme une inflorescence, ce qui peut justifier l’appellation de fougère fleur bien que les fougères, comme l’ensemble des Ptéridophytes soient des plantes sans fleurs, dispersées non par des graines mais par des spores. Ces spores sont produites en grand nombre par les sporanges, petits sacs sphéroïdes qui s’ouvrent en deux au niveau d’une zone de moindre résistance en libérant les spores. Ce type de sporange est considéré comme archaïque comparé à celui des fougères plus évoluées où c’est une sorte de ressort, l’assise mécanique, qui déclenche, par dessiccation, l’ouverture du sporange. août-octobre 2006

Ses “préférences”

Cliché C. Meslay

Cliché C. Meslay

Cliché C. Costa

Plantes compagnes de l’Osmonde : de haut en bas : le millepertuis à odeur de bouc, l’aulne glutineux et le spiranthe d’été.

L’osmonde royale a des exigences écologiques strictes. C’est une calcifuge, elle fuit le calcaire et préfère les sols acides : sables, grès, sols des régions cristallines, si répandus en Corse. C’est une indicatrice d’habitat humide sur substrat acide. On la trouvera dans les tourbières blondes à sphaignes (mousses typiques de ce milieu) où elle peut d’ailleurs supporter d’être à découvert. Mais son habitat préférentiel est la forêt des berges des cours d’eau, la ripisylve*, en région montagneuse de 100 à plus de 1 300 m d’altitude. Dans ce milieu colonisé en priorité par les aulnes, l’aulne glutineux (Alnus glutinosa) et l’aulne cordé (Alnus cordata), elle trouve une situation mi-ombre, mi-soleil qui lui convient très bien. L’osmonde royale est relativement fréquente en Corse, nous signalons sur la carte en page précédente les lieux où elle a une fréquence élevée. Nous l’avons rencontrée dans le Cap Corse où elle est peu abondante et observée également en juin dans la région de San Gavino di Figari, au bord du ruisseau de Vitelille. Ce joli torrent assez encaissé forme des vasques où l’eau peut atteindre une profondeur de près de deux mètres, les berges bordées d’aulnes sont modérément ensoleillées, avec des coins d’ombre où l’osmonde se dresse fièrement. On rencontre également, dans le lit du cours d’eau, le millepertuis à odeur de bouc (Hypericum hircinum) et la menthe aquatique (Mentha aquatica). Tout près de l’eau, on remarque localement les tapis du solenopsis de Laurenti (Solenopsis laurentia), petite campanulacée à fleurs bleues, accompagnée d’une petite orchidée, le spiranthe d’été (Spiranthes aestivalis), et, sur les parois humides, on note une autre fougère, la capillaire de Montpellier (Adiantum capilllus-veneris). Sa répartition géographique est bien sûr conditionnée par ses préférences écologiques. En France continentale, bien qu’assez rare et avec une répartition très inégale, on la rencontre en régions cristallines : Var et Alpes-Maritimes, Pyrénées, tourbières des Landes, Massif armoricain, Cotentin,


Deux fougères de Corse

Nature

Massif central, forêts ardennaise et vosgienne. Son aire générale est subcosmopolite* avec plusieurs sous-espèces et variétés : Europe, Açores, Madère, Afrique du Nord et du Sud, Madagascar, Amérique du Nord, Amérique centrale, est de l’Amérique du Sud et Asie.

Le Woodwardia radicant [Woodwardia radicans (L.) Sm] ou Filetta sischese

Cliché C. Meslay

Ce genre est dédié au botaniste anglais T. J. Woodward (1745-1820), le nom d’espèce (radicans dérive du latin

Woodwardia radicant, vue d’ensemble.

Sores* en face inférieure d’une fronde.

radiator, qui prend racine) signifie que la plante possède des tiges qui s’enracinent. Plante en touffes peu fournies, aux frondes pouvant atteindre 2 m de long pour 50 cm de large retombant sur le sol. Ces feuilles naissent d’un rhizome rampant s’insérant plus ou moins profondément dans les anfractuosités des parois rocheuses. Le limbe* épais, coriace, est deux fois divisé, les divisions de deuxième ordre ou pinnules, finement dentées, sont en triangle aigu, arqué en faux. Les sporanges* sont regroupés en sores* allongés, alignés de part et d’autre de la nervure médiane des pinnules, à la face supérieure ou dorsale des frondes. En effet, du fait du déroulement complet de la jeune feuille en crosse, la partie dorsale des frondes devient la face inférieure de la feuille épanouie. Particularité remarquable, c’est la seule fougère de France qui possède en extrémité de certaines frondes, en face inférieure, un à deux bourgeons entourés d’écailles brunes. Ces bourgeons sont des bulbilles susceptibles, lorsque la fronde touche le sol, de germer pour donner un nouveau plan qui pourra s’enraciner (voir le dessin de Mme Marcelle Conrad), ce qui assure ainsi la multiplication végétative de l’espèce, suppléant la reproduction sexuée dont sont issues les spores. Cette fougère vivace développe ses jeunes frondes au printemps alors que les frondes de l’année précédente sont encore vertes (elles ne tarderont pas toutefois à disparaître), le feuillage est considéré comme semi-persistant. août-octobre 2006

Stantari #6

Autrefois, sa richesse en tanins faisait de l’osmonde une plante diurétique, purgative et tonique. Ces propriétés ne sont plus utilisées de nos jours. L’osmonde royale semble encore utilisée à doses infinitésimales en homéopathie. Cette belle plante est cultivée comme ornementale pour jardins et parcs. Nous l’avons observée en nombre au parc de Bercy, à Paris. Mais ne la cueillez pas vous-mêmes, elle est mise en vente par les magasins d’horticulture qui commercialisent également les rhizomes qui, additionnés de fibres de cocotier, servent de substrat organique aux cultures d’orchidées épiphytes. Protégée par arrêtés préfectoraux dans les deux départements de la Corse, elle l’est aussi dans les nombreuses régions de la France continentale où elle est plus rare. Néanmoins, l’osmonde royale ne figure pas à l’inventaire national des espèces protégées. Elle est toutefois menacée par les atteintes à son habitat : drainage des zones humides, assèchement des marais et tourbières. Elle est également mise en danger par le “vandalisme botanique” de certains collectionneurs de fougères et par des orchidophiles sans scrupules qui la prélèvent pour ses rhizomes.

Cliché C. Meslay

D’autres raisons de la protéger

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Deux fougères de Corse

Une fougère rarissime

on remarque le polystic à soies (Polysticum setiferum) et aussi la capillaire de Montpellier (Adiantum capilllus-veneris). Plante des régions chaudes méditerranéo-atlantique, elle est présente au nord-ouest du Portugal et de l’Espagne ainsi que dans les îles de Macaronésie (Açores, Madère, Canaries). En Méditerranée, outre la Corse où elle est rare, elle est présente en Crète, en Sicile et en Italie du Sud (Calabre). De par sa rareté, cette fougère est strictement protégée en France où elle est placée en annexe i de l’inventaire des plantes protégées, concernant les plantes les plus en danger d’extinction, à récolte interdite. Un recensement de 1994 relevait environ 90 touffes dans la zone décrite mais il semblerait que ces populations se soient de plus en plus clairsemées depuis cette date. Nous n’avons relevé, dans la zone d’observation, qu’une dizaine de pieds au maximum. Le Woodwardia est victime de crues torrentielles emportant des pieds, de chutes d’arbres de la forêt voisine, entraînant également leur arrachement, mais aussi de travaux d’aménagement de la route ainsi que des rejets imprudents de gravats dans le ruisseau, arrachant des pieds dans leur chute. Une information du personnel de la division de l’Équipement et du public serait nécessaire pour éviter sa disparition. La perte de ce joyau serait irrémédiable. En conclusion, promeneurs et amoureux de la nature, lecteurs de Stantari, nous ne le dirons jamais assez, si vous rencontrez ces deux fougères au cours de vos balades, ne les arrachez

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Cliché C. Meslay

Stantari #6

Fougère subtropicale* de climat tempéré chaud, à forte humidité atmosphérique, et de lieux très ombragés, le Woodwardia radicant a été découvert en 1963 dans le ruisseau de la commune de Sisco au Cap corse, à 3,5 km de la mer, à une altitude entre 125 et 230 m. Cette station constitue la limite nord de la répartition de cette fougère. Certains la considèrent même comme une survivante d’une flore tropicale de l’Ère Tertiaire. Ce cours d’eau de régime torrentiel, abrite une ripisylve* à aulnes (A. glutinosa) au voisinage d’une chênaie à chênes verts (Quercus ilex) avec du laurier (Laurus nobilis) et du houx (Ulex aquifolium), sur un sol à pH de 5 à 7, issu de la dégradation des roches vertes du Cap et des schistes lustrés. Le Woodwardia est fixé sur des parois quasi verticales. Ce site est très abrité des vents froids de l’hiver et des assèchements de l’été. En effet, lors de la grande sécheresse de l’été 2003, nous avons constaté que le ruisseau de Sisco, contrairement à ceux des vallées voisines, était toujours en eau, à tel point que les pompiers y installaient une pompe flottante pour lutter contre les incendies des hameaux environnants. Sur les rochers humidifiés en permanence par le flot torrentiel, on note la présence de la petite helxine de Soleirol (Soleirolia soleirolii), de la sélaginelle denticulée (Selaginella denticulata) et de nombreuses hépatiques dont une hépatique à thalle (Conocephalum conicum). Tout près,

À gauche, bulbille en face inférieure d’une fronde et, à droite, Woodwardia radicans, dessin de Mme Marcelle Conrad tiré de Les Fougères en Corse, Éd. A.P.E.E.M., avec l’aimable autorisation de l’association Marcelle Conrad. août-octobre 2006

Dessin M. Conrad

Natura


Deux fougères de Corse

Nature

Clichés C. Meslay

Plantes compagnes de Woodwardia : ci-dessous hépatique à thalle. En vignette, de haut en bas : sélaginelle denticulée et le tapis d’helxine de Soleirol avec diverses pousses.

pas, ne les cueillez pas, admirez leur beauté et fixez-les par la photographie ; elles font partie de notre patrimoine et nous devons à tout prix le conserver pour les générations futures. 4

Remerciements à : - Mesdames Marie-Germaine Mary-Conrad et Bernadette Conrad pour leur aide et leurs précieux conseils ; - l’association Marcelle Conrad et aux éditions Édisud pour les autorisations de reproduction de schémas.

Pour en savoir plus • Conrad M., 1977, Les Fougères en Corse, Éd. A.P.E.E.M. Bastia, Pirio.

• Natura 2000 - Cahiers d’habitats -Tome 6 - Espèces végétales. 1426 - Woodwardia radicant (Woodwardia radicans).

• Delaroziere M.-F. & Meslay C., 2005, Herbier des bords de l’eau, Aix-en-Provence, Édisud.

Lexique

• Gamisans J., 1999, La Végétation de la Corse, Aix-en-Provence, Édisud.

> Hémicryptophyte : plante vivace dont les bourgeons passent la mauvaise saison au ras du sol.

• Gauthier A. & coll., 2002, La Corse, une île-montagne au cœur de la Méditerranée, Paris, Delachaux et Niestlé.

> Limbe : partie plate et élargie d’une feuille.

• Prelli R., 2001, Les Fougères et plantes alliées de France et d’Europe occidentale, Paris, Belin. • Schulze G., 1963, “Découverte d’une nouvelle fougère en Corse Woodwardia radicans Sm.”, Bulletin de la Société Historique et Naturelle de la Corse 83 (569), p. 55-59. • Skrzyczak R., 2004, “Annexe : Contribution à l’étude de la bryoflore du Cap Corse”, Bulletin de la Société botanique du CentreOuest, nouvelle série, 35, p. 561-562.

> Podzol : sol cendreux lessivé se formant de préférence sur substrat acide sous les climats froids et humides. > Ripisylve : forêt installée le long d’un cours d’eau. > Sore : groupement de sporanges chez les fougères. > Sporange : petit organe contenant les spores (ou cellules haploïdes, servant à la dissémination et caractéristiques de la reproduction de nombreuses plantes sans fleurs telles que les champignons, les mousses ou les fougères). > Subcosmopolite : répandu sur presque tous les continents > Subtropicale : située sous le tropique. > Thermophile : organisme qui aime les températures élevées. août-octobre 2006

Stantari #6

• Paradis G., Pedotti P. & G., Royer J.-M., 2004, “4e jour d’excursion : Lozari, Pointe du Cap Corse, Sisco”, Bulletin de la Société botanique du Centre-Ouest, nouvelle série, 35, p. 529-540.

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Natura

Lacs d’altitude

Pozzines à Pozzolu.

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Cliché A. Gauthier

Stantari #6

Vestiges d’un passé glaciaire, les lacs sont de véritables trésors qui, nichés au creux des vallées, habillent de leurs reflets les majestueuses montagnes corses. Voici leur histoire.

août-octobre 2006


Lacs d’altitude

par Alain Gauthier

Nature

Perles de la montagne Alain Gauthier est agrégé des Sciences de la Vie et de la Terre. Il est docteur en géologie

L

La Corse est la plus accidentée des îles de la Méditerranée occidentale. Son altitude moyenne de 568 mètres dépasse celle de la Sardaigne (344 mètres) ou de la Sicile (441 mètres) ; les dénivellations sont brutales dans une île où aucun point n’est éloigné de plus de quarante kilomètres de la mer. Une dorsale, où 120 sommets au moins dépassent 2 000 mètres (15 d’entre-eux culminent à plus de 2 500 mètres), prend l’île en écharpe du nord-ouest au sud-est. Elle coupe la Corse en deux et les deux départements, Corse-du-Sud et HauteCorse, crées en 1975, reprennent cette division et renouent avec la vieille dichotomie de l’En-deça-des Monts (ou Corsedu-Sud) et de l’Au-delà-des Monts (ou Haute-Corse). Malgré cela, l’existence de montagnes élevées est très souvent ignorée des visiteurs de l’Île de Beauté, qui ne s’attendent pas à découvrir un relief aussi tourmenté, cloisonné et élevé dans une île vantée surtout pour ses plages et son soleil.

glaciations successives. La plus récente de ces trois périodes a laissé de petites moraines*, ainsi que des cirques aux formes très fraîches. Lors du maximum de la dernière glaciation, il y a environ 20 000 ans, la limite des neiges persistantes était située vers 1 800 mètres d’altitude. Une “calotte” glaciaire recouvrait toute la partie supérieure de la haute chaîne. Des langues glaciaires s’en détachaient pour donner naissance à des glaciers de vallée. Certaines hautes vallées de l’intérieur en portent Un lac “derrière moraine* et verrou” : le lac de Bracca.

Cliché A. Gauthier

Par suite de son altitude et de l’abondance des précipitations – conséquence de sa position sur le trajet des dépressions dans le golfe de Gènes –, la montagne corse a été recouverte par les glaciers à plusieurs reprises au cours du Quaternaire, et en particulier lors du dernier épisode glaciaire : le Würm (entre 100 000 et 15 000 ans). Ceux-ci ont sculpté granites et rhyolites et c’est à leur présence passée que la montagne insulaire doit son cachet alpin. O. Conchon y a identifié trois

Stantari #6

Des glaciers quaternaires aux lacs

août-octobre 2006

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Lacs d’altitude

toujours les traces (vallées au profil en U, rochers polis et striés etc.) : citons la haute Restonica, les cours supérieurs du Golu ou du Tavignanu… Les moraines* latérales, reconnaissables à leur morphologie, à leurs blocs non arrondis, à l’hétérométrie* de leurs constituants, sont nombreuses entre 1400 et 1200 mètres d’altitude (col de Vizzavona, vallée du Taravu…). Certaines d’entre elles peuvent être suivies jusqu’à des altitudes proches de 1 000 mètres, comme par exemple au pont de Sellola sur la Gravona. Au plus fort du dernier refroidissement, une grande partie de la montagne corse était donc recouverte par des glaces permanentes. Il y a une quinzaine de milliers d’années, la température annuelle moyenne a gagné assez rapidement quelques degrés. Les neiges ont cessé d’être persistantes et les glaciers ont fondu. Ils ont alors abandonné plusieurs types de paysages : des cuvettes au fond des cirques, des dépressions derrière des barres rocheuses, des zones déprimées derrière des bourrelets morainiques et des vallées à fond plat. L’envahissement par les eaux de ces zones en creux a donné naissance aux différents lacs. Ils sont donc les héritiers d’une époque plus froide au cours de laquelle les dépressions ont été creusées, mais c’est le réchauffement ultérieur qui a permis leur apparition. Compte tenu des datations au C14 réalisées par M. Reille en 1975 sur les premiers sédiments déposés dans ces cuvettes, il est possible d’affirmer que les lacs qui occupent les cirques ont moins de 14 000 ans et d’en déduire que la dernière glaciation s’est achevée vers cette époque.

Un exemple de lac derrière moraine : le lac de Rina.

On distingue trois types de lacs : les lacs derrière verrou, derrière moraine* et les successions de lacs. Les lacs dit “derrière verrou” occupent tout ou partie d’une dépression entre deux ruptures de pente. Dans le cas le plus simple (Capitellu, par exemple), la pièce d’eau est entourée par les crêtes déchiquetées du cirque qui présente parfois des versants abrupts. En aval, la rupture de pente est souvent constituée de grandes dalles sur lesquelles, pour peu que le grain de la roche soit assez fin, il est possible d’observer les stries glaciaires ou les figures d’arrachement et de compression dues à l’ancien écoulement glaciaire : tel est le cas des roches en aval du lac de Melu, sous le petit et le grand lac d’Oru, sous le lac de Scapuccioli ou le lac du Ritondu. On observe aussi des roches polies, moutonnées ou de belles cannelures. Dans deux cas au moins, le lac Maggiore et le lac de Bracca, un verrou supplémentaire sépare ces lacs en deux parties. Plusieurs de nos lacs doivent leur existence à la présence d’une moraine* qui ferme le cirque : ils sont dit lacs “derrière moraine”. Deux exemples nous sont fournis par le grand lac d’Oru et le lac de Sorbu, mais c’est aussi le cas du lac de Scapuccioli, des lacs de Rina, du lac de Bastani. Enfin, il est fréquent que dans une même vallée se rencontrent plusieurs lacs superposés. Dans ce cas, c’est toujours le lac supérieur qui est le plus profond. Ainsi, Capitellu (42 m), Melu (16 m) ; Scapuccioli (9 m), Cavacciole (7 m) ; Bracca (6,5 m), Vitalaca (3,5 m) etc.

Les différents types de lacs Une première remarque s’impose à la lecture des lignes précédentes. Tous les lacs de montagne en Corse sont d’origine glaciaire, même ceux dont la forme circulaire peut suggérer un lac de cratère et même ceux qui sont creusés (lacs du Cintu et Maggiore) dans des roches volcaniques (vieilles de près de 250 millions d’années, alors que le lac n’a que quelques milliers d’années).

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Cliché A. Gauthier

Stantari #6

Combien de lacs et où ?

Granite poli et strié ou roches polies et striées (petit lac d’Oru). août-octobre 2006

Le nombre de pièces d’eau qui peuvent se prévaloir du nom de “lac” varie, en Corse, suivant la définition choisie, d’une quinzaine à une quarantaine. Si l’on applique, pour retenir le nom de lac, les deux critères définis dans le cadre d’un programme d’étude réalisé il y a quelques années, à savoir une profondeur maximale supérieure à 3 mètres et une superficie au moins

Cliché A. Gauthier

Natura


Lacs d’altitude

Nature

Cliché A. Gauthier

Le lac de Scapucciole (Haute Restonica), au début du mois de juillet.

Paysage glaciaire avec, en vert, le glacier et, en orange, la moraine* frontale.

Document A. Gauthier

Après la fonte du glacier. En bleu les lacs : celui de gauche “derrière verrou” et celui de droite “derrière moraine”.

pozzi et la terminaison ine du mot “alpine”, ce sont des pelouses herbeuses à gazon ras, parsemées de trous d’eau plus ou moins profonds, au contour tantôt elliptique, tantôt irrégulier, en relation avec le cours d’eau qui draine la tourbière ou le lac. Ces formations se rencontrent fréquemment en bordure des lacs et constituent parfois l’avant-dernier stade de comblement de la cuvette lacustre. Notons enfin qu’il existe en plusieurs points de la montagne insulaire des dépressions aujourd’hui asséchées qui furent jadis occupées par des lacs. Si certains lacs sont encore très profonds, d’autres sont en voie de comblement ou à divers stades intermédiaires. Il existe même, dans les cirques et les vallées de la haute chaîne, de nombreuses traces d’anciens lacs aujourd’hui comblés. Les lacs profonds (profondeur supérieure ou égale à 15 m) sont moins d’une dizaine. Certains, d’assez grande taille et creusés dans des roches dures, reçoivent peu de matériaux de leurs versants, à l’exception de quelques cônes d’éboulis qui alimentent en blocs anguleux l’une ou l’autre de leur rive (Capitellu, Cintu). Dans d’autres, de véritables deltas peuvent s’observer : Betaniella, Bastani ou Melu. D’autres encore ont une profondeur moyenne (entre 3 et 15 m) qui résulte d’une août-octobre 2006

Stantari #6

égale à 0,5 hectare, il n’existerait qu’une quinzaine de “lacs” en Corse. Une pièce d’eau aussi connue que celle de l’Oriente, sur le versant nord du Ritondu, dont la profondeur n’excède pas 2 mètres, ne serait alors pas un lac. Si l’on ne tient compte que de l’un ou de l’autre des deux critères, leur nombre avoisine la trentaine. Nous considérons comme mares les pièces d’eau qui s’assèchent au cours de l’été. Quant aux pozzines, terme introduit en 1910 dans la littérature scientifique par J. Briquet en combinant le mot corse

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Natura

Lacs d’altitude

Où et combien sont-ils ? Les dix plus grands lacs en quelques chiffres :

Stantari #6

Cliché A. Gauthier

Altitude

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Ritondu

Ninu

Melu

Goria

Capitellu

Bastani

Niellucciu

Oru

Rinosu

Cintu

2 321

1 743

1 711

1 852

1 930

2 084

1 919

1 970

2 065

2 289

Périmètre

1 200

1 000

930

900

916

925

491

?

400

400

Superficie (hectares) Profondeur maxima

7,4 35

6,5 11,5

6,2 16

3,5 7

5,5 42

4,38 24

1,15 15

1,1 15 (?)

1 12

1 15

Superficie Bassin versant

50,4

104

172

121

47

32,4

18,5

17,8

13,6

28

Point culminant

2 622

2 327

2 342

2 267

2 342

2 352

2 352

2 389

2 342

2 706

Durée du gel (en mois)

6-7

5-6

5-6

5-6

6

6

6

7 (?)

7

?

Commune

Venacu

Corte

Corte

Corte

Corte

Ghisoni

Ghisoni

Vivariu

Corte

Lozzi

Le lac de Bastani en hiver.

alimentation importante en sédiments : il en est ainsi pour les lacs de Ninu ou de Vitalaca dont les bassins versants, constitués par des granites altérables, fournissent de très grandes quantités de matériaux qui comblent progressivement la cuvette. Pour les autres, la faible profondeur n’est dûe qu’à celle du creusement initial. Certains sont presque comblés et leurs rives sont alors souvent occupées par des pozzines (lacs de Rina, par exemple). Il est alors possible d’imaginer que les sédiments sableux et les formations tourbeuses auront bientôt raison, à l’échelle des temps géologiques, de ces petites nappes d’eau qui se transforment progressivement en pozzines. Une dernière particularité concerne certaines cuvettes qui ont manifestement été occupées par des lacs, mais qui ne contiennent plus aujourd’hui que quelques pozzi. Citons, parmi plusieurs possibles, la cuvette de Catamalzi, près de Verghju. Ici, c’est l’érosion de la moraine* frontale par un ruisseau qui est la cause de l’assèchement. août-octobre 2006

Les lacs de Corse sont situés entre 1 310 mètres, pour Crenu, le plus bas de tous, et 2 442 mètres pour Galiera ou Gardiola, le plus haut. La majorité d’entre eux étant située toutefois entre 1700 et 2300 mètres. Six fleuves présentent des lacs sur leur bassin versant. Drainant le flanc occidental de la grande dorsale on trouve : - la Figarella, avec les petits lacs du Ceppu et de la Muvrella ; - le Liamone, avec le lac de Crenu, les mares des bergeries de l’Arata et de Rinella (près de Manganu) ; - le Prunelli, avec les lacs de Bracca et de Vitalaca ; et, sur le versant oriental : - le Golu, avec les lacs du Cintu, le lac Maggiore, les lacs du Lancone, celui de la Paglia Orba et d’Argentu, le lac Perdu, celui de Laviglioli ; - le Fium’Orbu, avec les lacs d’Alzeta, de Bastani, de Niellucciu, de Rina Sopranu et Sottanu ; - le Tavignanu, qui, à lui seul, draine la moitié des lacs de l’ïle vers la mer tyrrhénienne : Ninu, Sorbu, Goria, Capitellu, Melu, grand et petit Rinosu, Cavacciole et Scapucciole, Oriente, Ritondu, Pozzolu, Gialicatapianu, petit et grand lac d’Oru.

L’état actuel d’une cuvette lacustre dépend de nombreux facteurs, parmi lesquels s’inscrivent sa forme initiale et sa profondeur, la nature de son substratum*, l’importance du bassin versant et même l’altitude à laquelle elle se trouve. Il est donc difficile d’en connaître la vitesse de comblement. On notera toutefois, dans les travaux de M. Reille datant de 1975 – et à titre indicatif –, des épaisseurs de tourbe de près de 6 m pour le lac de Crenu sur une période de 10 000 ans, et de 2,8 m pour le lac de Ninu en 7 000 ans, ce qui correspond à un mètre environ de dépôt organogène* tous les 1 600 ans dans le premier cas et à un mètre tous les 2 500 ans dans le deuxième. Des carottages réalisés sur Capitellu et Melu ont fourni des carottes de près de quatre mètres pour les sédiments qui tapissent le fond de ces deux lacs, ce qui correspond à une vitesse de comblement d’environ un mètre pour trois à quatre mille ans. Si les conditions ne changent pas, les lacs de la montagne corse, même les plus profonds, sont


Lacs d’altitude

Nature

remarquables. Faunes et flores mériteraient des développements qui dépassent le cadre de cet article et feront l’objet d’une future communication dans la revue Stantari.

Drosera au lac de Crenu.

Au début des années quatre-vingt, trois scientifiques (Bernard Roché, Guy François Frisoni et moi-même) ont réalisé, pour le compte du Parc Naturel, un inventaire de toutes les pièces d’eau d’altitude comprenant le recensement et la visite de chaque pièce d’eau, l’étude bathymétrique systématique associé à l’établissement d’une carte sommaire, le prélèvement d’échantillons d’eau pour étude physico-chimique (prélèvements de surface et profils), l’étude des sédiments “dragués”

donc condamnés à disparaître assez vite (à l’échelle des temps géologiques, bien sur !). Flore et faune des lacs Si la végétation qui entoure les lacs est assez bien connue, il n’en est pas de même pour la faune et en particulier pour les invertébrés. Des études restent à faire, même si les quelques débuts d’inventaire qui ont été réalisés, suggèrent tout l’intérêt des lacs qui contiennent probablement plusieurs espèces

Pozzine du Renosu.

Stantari #6

Clichés A. Gauthier

Cliché A. Gauthier

Un inventaire pour débuter et des études à poursuivre

Les pozzines de Bastiani. août-octobre 2006

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La “Forge du Diable”

Natura

Lacs d’altitude

C’est encore le Diable qui serait lié au lac de Ninu. Ses démêlés avec Saint Martin étant à l’origine du col de la Stazzona (la forge… du Diable) et du trou du Tafonatu. Quant au lac d’Oru, il cacherait un monstre près à dévorer celui qui tenterait d’en connaître le fond. C’est peut être pour cela que dans le tableau récapitulatif nous donnons sa profondeur avec un point d’interrogation !

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Sertis au cœur de nos plus beaux paysages montagnards, ouatés de neige et noyés de brume, cernés de roches abruptes et d’aulnes impénétrables, nos lacs ont longtemps gardé tout leur mystère, laissant la légende aller son chemin dans la mémoire collective d’une communauté prompte à accueillir le surnaturel comme la meilleure explication des choses inconnues. La mauvaise connaissance de l’intérieur de l’île qui s’est maintenue jusqu’au xixe siècle à contribué à alimenter le mystère. N’a-t-on pas envoyé une “mission scientifique” au début du xixe siècle pour connaître enfin les sources du

Tavignanu, du Golu et du Liamone qui ont été longtemps cartographiés sortant d’un lac central et commun. Ainsi sont légendes…

apparues

et

Saviez-vous que le lac de Crenu, serait né, d’un violent coup de marteau donné par le Diable dans le but de creuser une excavation pour s’en faire une cachette, ou, selon une autre version, d’un coup de sabot asséné par sa jument sur une pierre plate du torrent, qui aurait donné naissance au lac du Diable, noir et profond.

sur le fond, l’examen du plancton et de son activité et enfin un premier inventaire des invertébrés aquatiques benthiques. Cet inventaire a montré rapidement la nécessité de surveiller les plus fréquentés des grands lacs (Ninu, Crenu, Melu et Bastani), de débarrasser le lac de Crenu des nombreux laricios morts et pourrissants et d’étudier avec plus de détails quelques uns des plus grands (faune piscicole, chimie des eaux, sédiments…). Des études plus détaillées sur quelques lacs ont été réalisées à la fin des années quatrevingt. Elles ont porté d’abord sur les poissons. Les opérations de capture réalisées à cette époque ont montré que si les saumons de fontaine s’étaient bien acclimatés sur Bastani, Melu et Capitellu, tel n’était pas le cas pour Goria et Ritondu. Quant à la population de truites de Ninu, elle semblait en équilibre, malgré une pression de pêche non négligeable. Des prélèvements pour étude des retombées radioactives de Tchernobyl y ont été effectués. Ils ont montré la présence, faible mais significative, de strontium et de césium, quatorze mois après le passage du nuage sur la Corse. août-octobre 2006

histoires

Citons pour terminer la légende du lac du Cintu qui aurait été crée, par une bonne fée, pour désaltérer le roi de Calasima. Plus prosaïquement, lorsque nous sondions les lacs insulaires, plusieurs bergers nous ont signalé des profondeurs fantastiques et des communications, par siphon avec les lacs alpins. Est-il nécessaire de rappeler ici que les lacs ont été creusés par des glaciers, il y a peu de temps, pour un géologue, et que l’eau qu’il contiennent provient uniquement des précipitations tombant sur la montagne insulaire (soit plus de 2 mètres – neige et pluie – par an au-dessus de 2000 mètres, soit plus de 2 m3/an/m²).

L’étude physico-chimique des eaux a permis la découverte de taux significatif d’azote et de phosphore dans certains lacs (Bastani, en particulier) et a permis de comprendre les raisons de l’eutrophisation* récente de ce lac : c’est l’enrichissement du plan d’eau par l’azote apportée par les précipitations qui permettrait un développement important du phytoplancton, Le lac de Muvrella.

Cliché A. Gauthier

Stantari #6

Cliché A. Gauthier

Des légendes et des histoires pour rêver un peu


Un patrimoine fragile à préserver La haute montagne corse, où l’on trouve nichés la plupart des lacs glaciaires reste, en ce début de xxe siècle, en grande partie intacte. Ses paysages sont pour la plupart vierges de constructions, à l’exception des bergeries en général très bien intégrées. Les pistes sont encore peu nombreuses, même si leur nombre a augmenté de façon inquiétante au cours de ces dernières années, et les aménagements des stades de neige n’ont pas encore altéré de façon trop importante les sites dans lesquels ils sont inscrits. Nos “perles d’eau” sont fragiles, nous devons le savoir, nous devons le dire autour de nous. Nous devons mener pour la protection de ce magnifique patrimoine une campagne de sensibilisation permanente. Au prix de ces efforts, notre montagne conservera ses joyaux et les “gens civilisés” que nous sommes y gagnerons en estime… et en plaisir ! Plus de vingt-cinq ans après les premiers inventaires, il serait sans doute utile de comparer les résultats obtenus alors à de nouvelles mesures, et cela afin d’apprécier l’impact de la nouvelle fréquentation de la montagne insulaire mais également pour mieux appréhender l’influence des régions limitrophes ou lointaines sur une zone qui a échappé à l’industrialisation et qui est connue pour sa nature préservée. Il est probable que les sédiments fins qui tapissent les cuvettes lacustres ont enregistré de nombreux paramètres qu’il reste à déchiffrer. 4

Plongée sous la glace à Bastani au printemps.

Pour en savoir plus • Conchon O., 1975, Les formations quaternaires de type continental en Corse orientale, thèse de doctorat d’État, Paris 2 vol. Multigraphié. • Gauthier A., 2006, Des roches, des paysages et des hommes. Géologie de la Corse, Albiana. • Gauthier A., Roche B. & Frisoni G.-F., 1984, Contribution à la connaissance des lacs d’altitude de la Corse, Parc Naturel Régional de la Corse. Rapport. • Gauthier A., Quilici J.-P., 1997, Lacs de la montagne Corse, Glénat. • Reille M., 1975, Contributions pollenanalytiques à l’histoire de la végétation tardiglaciaire et holocène de la montagne corse, thèse de doctorat d’État, Marseille. • Rivier B. & Dumont B., 1987-1988, Étude ichtyologique des lacs d’altitude de la Corse, Rapports Cemagref, Parc Naturel Régional de Corse. • Robert C., Gauthier A. & Chamley H., 1984, “Origine autochtone et allochtone des argiles récentes de haute altitude en Corse”, Géologie méditerranéenne, Tome XI, n° 3, p. 243-253. • Roché B. & Loye-Pilot M.-D., 1989, “Eutrophisation récente d’un lac de montagne sans occupation humaine (lac de Bastani, Corse) : conséquence d’apports atmosphériques ?” Revue des Sciences de l’eau, 2, n° 4, p. 681-707.

Lexique > Eutrophisation : enrichissement du milieu en substances nutritives (ici azote et phosphore) provoquant la prolifération des végétaux (algues en particulier). > Hétérométrique : se dit d’une formation détritique, ici une moraine, dont les éléments sont de tailles très variées. > Moraine : accumulation de blocs, de taille très variable, éboulés sur le glacier ou arrachés et transportés par lui. > Organogène : constitué de débris d’origine organique. > Substratum : terme général qui désigne le support d’une autre formation. août-octobre 2006

Stantari #6

lui-même en rapport avec le verdissement du lac. Ce phénomène est révélateur de l’influence de paramètres extérieurs à l’île sur des pièces d’eau sans occupation humaine. Il témoigne de l’interdépendance des facteurs environnementaux : l’azote pouvant être véhiculée, avec les dépressions, depuis certaines régions situées à l’est de l’Europe. C’est au contraire à des apports venus du sud et de l’Afrique qu’il faut rattacher certains minéraux argileux découverts dans les sédiments et les carottes prélevés dans les lacs. Leur présence sur l’ensemble du profil de la carotte montre que ces apports sahariens perdurent depuis des millénaires. Leur teneur élevée en calcium suggère que ces poussières sahariennes pourraient avoir un certain effet neutralisateur sur l’acidité des eaux de pluie issues du nord de l’Europe industrielle, évitant ainsi les dégâts provoqués plus au nord par les pluies acides. Enfin, les études palynologiques (étude des grains de pollen contenus dans la tourbe ou dans la vase) ont permis de reconstituer la végétation qui borde les lacs et, à travers les changements de végétation, les changements climatiques. Ces études, initiées en 1975 en Corse par M. Reille, ont été reprises par cet auteur à l’occasion des campagnes de sondage des lacs.

Nature

Cliché A. Gauthier

Lacs d’altitude

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Cultura

Le château de la Punta

Stantari #6

...au château de la Punta

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août-octobre 2006

Cliché J.-F. Paccosi/CRDP de Corse

Des Tuileries...


Le château de la Punta

par François Van Cappel de Frémont

Culture

“Rien ne se perd, tout se transforme”... Il est peu de domaines où ce vieil adage se vérifie aussi souvent qu’en architecture. Dominant Ajaccio et construit avec les éléments architecturaux du palais des Tuileries, le château de la Punta est, par ses pierres, le témoignage émouvant d’une histoire tourmentée.

Le château de La Punta, dominant Ajaccio et son golfe, représente pour les Corses un élément de première importance du patrimoine insulaire. Si peu de gens ignorent qu’il a été construit à partir d’éléments “récupérés” des ruines du château des Tuileries, rares sont ceux qui ont conscience de la réelle valeur de ce patrimoine au plan historique et, surtout, au plan architectural : on trouve là, en effet, la plus forte concentration, au niveau mondial, des éléments lapidaires qui témoignent de l’aboutissement de l’architecture “à la française”. Malheureusement, le château se dégrade… Le Conseil Général de Corse-du-Sud, propriétaire des lieux, a réalisé différentes opérations de sauvegarde mais les études démontrent qu’une restauration et une mise en valeur dignes de ce site nécessitent des moyens financiers qui dépassent ceux du Département et de la Région. La sauvegarde du château n’est plus l’affaire des seuls Insulaires : elle passe par la mobilisation de moyens nationaux voire européens, ou, par exemple, grâce au mécénat culturel.

Les Tuileries, siège et symbole du pouvoir

Cliché J.-F. Paccosi/CRDP de Corse

Armoiries de la famille Pozzo di Borgo (sur une poutre du plafond de la salle à manger).

Le plus fastueux décor du monde, les Tuileries, s’inscrit dans la plus belle perspective parisienne dont l’axe triomphal, centré sur son pavillon central, traverse la Place de la Concorde et les Champs-Élysées pour se projeter vers le soleil couchant de Saint-Germain-en-Laye. Alors que les travaux de Versailles sont arrêtés et éclipsés par ceux des Tuileries, ce nouveau symbole urbain du pouvoir royal devient aussi celui des arts où se développent toutes les disciplines : théâtre, opéra, musique, danse, littérature… Parallèlement, ses magnifiques jardins accueillent des essais scientifiques (départ de montgolfières) et se décorent de dentelles à la française, pièces d’eau et sculptures sachant glorifier l’histoire de France. La Révolution saccage le palais mais convoite son emblème : la Convention s’y installe, de même que tous les régimes qui se succédent jusqu’à sa destruction. août-octobre 2006

Stantari #6

L

François Van Cappel de Frémont est Directeur du Patrimoine et des Affaires culturelles du Département de la Corse-du-Sud

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Cultura

Le château de la Punta

La construction des Tuileries L’histoire du palais commence en 1190 lorsque Philippe Auguste fait construire une enceinte fortifiée avec un important château sur un terrain ayant appartenu au Seigneur de Louvres en Parisis afin que la capitale du royaume puisse se développer en toute sécurité. Rapidement, le donjon, ou plutôt la Tour Neuve de Paris, devient le symbole de la monarchie capétienne. Vers 1360, le Valois Charles V transforme somptueusement cet édifice avec des tours surélevées garnies de mâchicoulis, de grandes toitures décorées de lucarnes, de nouveaux corps de logis et des jardins d’agrément. Après la brève occupation anglaise (1420-1436), les Valois délaissent Le Louvre et Paris pour leurs châteaux de la Loire. Ce n’est que lorsque François 1er décide de ramener la Cour à Paris que ce vieux château médiéval est restauré et italianisé à grands frais. Pour ce faire, le roi charge, en 1546, Pierre Lescot de dresser les plans du nouveau palais royal. Deux ans après

Stantari #6

Étapes de la construction de l’ensemble Louvre-Tuileries.

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août-octobre 2006

sa mort en 1549, le premier corps de bâtiments est achevé à l’angle sud-ouest de la Cour Carrée. En même temps sont édifiés, vers la Seine, le Pavillon du Roi et l’amorce de l’aide sud destinée à Catherine de Médicis.Celle-ci s’adresse à Philibert de l’Orme pour lui élever une résidence indépendante, à l’ouest du Louvre. À la mort de Philibert de l’Orme, en 1570, Jean Bullant le remplace ; il achève le premier étage du pavillon de l’escalier et réalise, au sud, un pavillon rectangulaire qui sera achevé en 1572. Ce pavillon comporte un rez-de-chaussée animé de niches encadrées par des colonnes ioniques cannelées et probablement décorées dès l’origine de branchages. Le premier étage est de même conception, mais à base d’ordre ionique. Quant au dernier niveau, il reproduit l’attique* des ailes centrales de de l’Orme avec, cependant, un double toit fort aigu. Dès 1595, Henri IV fait achever la Petite Galerie du Louvre commandée en 1566 à Pierre Lescot par Catherine de Médicis.


Le château de la Punta

Culture

Par ailleurs, une suite de bâtiments, dite “Grande Galerie” s’implante sur les fondations de l’enceinte de Charles V, en bord de Seine.

est remplacée par un grand toit à deux pentes reposant sur un attique* surmonté d’une balustrade. Enfin, Le Vau élève, à l’extrême nord, le Pavillon de Marsan.

En 1624, Richelieu fait entreprendre la démolition de l’aile nord, où subsiste encore l’escalier de Raymond du Temple, pour y élever le pavillon de l’Horloge (ou de Sully). Louis XIV doit hâter, à l’ouest et à l’est, l’achèvement de cet ensemble monumental. Après la mort de Lemercier en 1654, c’est Louis Le Vau qui reprend l’achèvement de la Cour Carrée, restaure la Galerie des Rois et prolonge la Petite Galerie.

En 1810, Fontaine et Percier remportent le concours d’architecture en vue de réunir et d’achever le “grand dessein” de l’Ancien Régime. Ainsi est construite la galerie nord de la rue de Rivoli depuis le Pavillon de Marsan jusqu’au-delà de la rue de l’Échelle.

De 1670, date de son achèvement, la démolition totale. Pour obtenir le à 1871, date de son incendie par les vote de la loi d’arasement, Jules Ferry, émeutiers de la Commune, les Tuileries ministre de l’Instruction Publique et incarnent l’âge d’or français et les des Beaux-Arts, avait déclaré en séance valeurs monarchiques du Roi Soleil. au Sénat : Démolie douze ans après l’incendie, “En cet état de choses, le Gouvernement, l’échelle monumentale des Tuileries ne Messieurs, pense que le véritable moyen de pouvait plus servir d’appui et d’aboutishâter la reconstruction, de la rendre indissement à l’axe triomphal. La nouvelle pensable, c’est d’en démontrer l’urgence pyramide de Pei tend à centrifuger les aux esprits les plus récalcitrants, c’est de lignes de fuite dans l’angle sud-est de la faire disparaître les ruines des Tuileries. cour Napoléon. Haut lieu de création Alors seulement, il sera évident pour tous artistique, cadre sublime de moments qu’il faut les remplacer par quelque chose. Colonne cannelée du château de gloire et d’horreur, le palais des Alors, il s’élèvera un cri public, et il ne de la Punta portant le chiffre de Catherine de Médicis. Tuileries a longtemps été le lieu ou se se trouvera pas un gouvernement, si mal jouait le destin de la France : il reste un disposé que vous le supposiez, qui puisse y vrai monument de mémoire dont il subsiste une “rémanence résister (…). Ainsi, Messieurs, je le répète, les véritables partisans de forte charge émotionnelle”, développée au nom “sacré et de la reconstruction doivent commencer par voter la démolition. indivis” de notre patrimoine par le Comité National pour la C’est la voie la plus sûre et la plus prompte pour y parvenir. C’est Reconstruction des Tuileries. aussi la démonstration la plus éclatante que cette reconstruction est une nécessité”. (Journal Officiel, débats parlementaires, La fin du “Grand Dessein” Sénat, 28 juin 1882) Cinq mois plus tard, le 4 décembre 1882, les ruines sont Dans la nuit du 23 au 24 mai 1871, l’armée de Versailles arrose acquises pour la somme dérisoire de 33 000 francs par un le château des Tuileries de pétrole et y met le feu pour couvrir entrepreneur spécialisé, Achille Picart, qui les revend en sa retraite. L’incendie dévaste intérieurement tout l’édifice, gros et en détail aux quatre coins du monde. Picard conserve anéantissant également la précieuse bibliothèque du Louvre. toutefois le fronton est du Pavillon Central pour décorer Les façades ont relativement peu souffert, comme en témoil’entrée de sa société. Aujourd’hui, ce fronton est exposé par gnent certaines photographies, mais on décide, dès 1874, de la ville de Paris au square Georges Cain. Une travée du rezdémolir les ailes extrêmes de ce château. De nombreux projets de-chaussée, côté cour, réalisée par de l’Orme, subsiste au sont alors proposés pour sauvegarder sa partie centrale et ses jardin sud du Trocadéro et d’autres vestiges sont conservés deux pavillons. Mais en 1882, la Chambre des Députés vote au musée du Louvre, à celui des Arts Décoratifs, à l’École août-octobre 2006

Stantari #6

De 1659 à 1662, Mazarin charge Le Vau d’élever un théâtre avec les machinistes italiens, les Vigarini. Sa position particulière, entre la Cour du Château et le Jardin des Tuileries, donne naissance à l’expression du langage théâtral : côté cour, côté jardin. À l’extrême nord, Le Vau et d’Orbay (son gendre) édifient, de 1664 à 1666, le pendant du Pavillon de Flore. Par ailleurs, pour répondre au nouveau Pavillon du Cliché J.-F. Paccosi/CRDP de Corse Théâtre, la toiture du Pavillon Bullant

Après la démolition totale du quartier situé entre les deux palais par Haussmann en 1852, le “nouveau Louvre” est construit par Visconti et Lefuel autour de la Place Napoléon ; puis sont édifiés le Pavillon de Rohan et les bâtiments du Palais Royal. En 1860, Lefuel entreprend la démolition du théâtre de Percier et Fontaine, puis celle du Pavillon de Flore et de la partie ouest de la Grande Galerie pour édifier le Pavillon de la Trémoille, la salle de Sessions et le triple guichet du Carroussel, achevant ainsi la mutilation des Tuileries quelques années seulement avant le fatal incendie.

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Cultura

Le château de la Punta

Spéciale d’Architecture, à celle des Beaux-Arts comme à l’École Nationale des Ponts et Chaussées. Le château de la Punta Le plus important lot des vestiges du Pavillon Bullant a été acheté par le duc Jérôme Pozzo di Borgo et son fils Charles afin de faire construire, sur les hauteurs d’Ajaccio, le château de la Punta. Charles Pozzo di Borgo sera député de la Corse en 1898. Les éléments architecturaux du Pavillon Bullant relevés par l’architecte Vincent furent mis en caisses et acheminés par chemin de fer à Marseille, puis par bateau à Ajaccio. Cet architecte, s’inspirant largement de la façade ouest du Pavillon Bullant, a utilisé au premier niveau les éléments ioniques et au second ceux de l’ordre corinthien. Dans les autres façades, il a intégré le grand entablement* et les pilastres* cannelés de Bullant et de de l’Orme, ainsi que les gaines qui supportaient les bustes aux Tuileries, les chambranles de baies et la frise d’allège* (façade est). Pour décorer le portique de l’entrée septentrionale, il a utilisé deux colonnes ioniques à bagues en marbre copiées par Le Vau sur celles de de l’Orme ; les lucarnes et le fronton proviennent des restitutions réalisées par Lefuel sur la base des exemples de Pierre Lescot

Le château (façades nord et ouest) avant l’incendie de 1978.

dans la Petite Galerie du Louvre. Quant au groupe sculpté ayant pour thème les quatre saisons, œuvre de Jean Debray implantée dans le jardin au droit de l’escalier principal, il provient de la fontaine de l’ancien Hôtel de la Ville de Paris où il était associé à son escalier monumental. Aujourd’hui, on retrouve d’autres éléments originaux de grande facture : escaliers, colonnades, sculptures, bas-reliefs… Toutefois,

Réemploi des éléments lapidaires provenant des Tuileries : l’exemple de la façade sud. (D’après l’étude de J. Moulin, architecte en chef des Monuments Historiques).

Stantari #6

Piédroits et consoles* provenant du rez-de-chaussée

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Fût de colonne provenant de l’étage des ailes du Pavillon Central

Colonnes corinthiennes réutilisées à l’étage dans leur disposition d’origine.

Ordre ionique du premier niveau, les sept baies correspondent à la symétrie idéale de l’architecture classique. Piédroits et dés d’appui adaptés aux nouvelles proportions des fenêtres

août-octobre 2006


Le château de la Punta

Culture

Cliché J.-F. Paccosi/CRDP de Corse

suite, le château a été vendu au Conseil Général de la Corsedu-Sud qui a fait réaliser la réfection totale de la toiture avant de confier au nouvel architecte en chef, territorialement compétent, monsieur Jacques Moulin, une étude préalable relative aux travaux d’urgence et de consolidation ainsi qu’à la restauration générale de ce monument frappé aux sceaux des symboles du pouvoir et de l’architecture à la terza maniera. Aujourd’hui, cette silhouette blanche et solitaire qui émerge des hauteurs d’Ajaccio s’annonce toujours aux visiteurs par une plaque commémorative, posée sous l’avant-corps à fronton, où l’on peut y lire l’inscription suivante : “Jérôme, duc de Pozzo di Borgo, et Charles, son fils, ont fait construire cet édifice avec des pierres provenant du Palais des Tuileries, incendié à Paris en 1871 ; pour conserver à la Patrie Corse un précieux souvenir de la Patrie Française. L’an du Seigneur 1891”.

Le château après l’incendie.

pour compléter la construction, divers éléments ont été créés sous forme de copies. Cet édifice profondément original traduit aussi la volonté d’une famille patricienne de réaliser, à l’orée du XXe siècle, une demeure moderne comportant, outre de vastes caves et dépendances (écuries), un sous-sol partiellement enterré pour surélever le rez-de-chaussée, à la manière du fameux château de Madrid. De part et d’autre d’un vaste dégagement central, accessible par deux escaliers, se répartissent d’une part cuisines, office, réserve pour la vaisselle et pièces d’attente, d’autre part laverie, pâtisserie, garde-manger, calorifère à charbon (chauffage central à air chaud à tous les niveaux), resserre et sanitaires. Au rez-de-chaussée, la salle à manger, le grand salon et la salle de billard répondent à l’escalier de service, l’office et l’antichambre sont séparés de la bibliothèque par le vaste vestibule décoré d’un magnifique escalier. Les étages supérieurs comportent tous deux quatre grandes chambres et quatre petites chambres. Les combles, eux aussi séparés par un couloir central de dégagement, sont réservés aux dix chambres du personnel.

Paradoxalement, ce sont ces références historiques, qui nous sont chères, qui sont les plus ignorées parce que nous les pensons pour toujours insolubles. La monumentale et majestueuse composition architecturale édifiée au milieu des

Les Quatre Saisons, groupe en marbre de Debray, provenant de l’ancien Hôtel de Ville de Paris incendié, comme les Tuileries, en 1871. août-octobre 2006

Stantari #6

Le défaut de cet édifice réside dans sa qualité, c’est-à-dire dans l’utilisation de ces pierres calcaires liées à la maçonnerie par des tirants métalliques qui rouillent et qui les font éclater. Ainsi, les chaînages qui liaisonnent les architraves* reposant sur les colonnes de la façade principale se déforment en affaissant les plates-bandes*. Aujourd’hui, le repérage au radar des éléments métalliques s’impose pour dresser la cartographie des désordres et leur diagnostic. En 1978, les parties supérieures ont brûlé, faisant ainsi disparaître charpente et couverture. Au bout de deux années, une couverture provisoire a été mise en place par la Commission Régionale des Monuments Historiques de Corse. Par la

Cliché F. Van Cappel de Frémont

Quel devenir pour ce château ?

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Cultura

Le château de la Punta

Cliché J.-F. Paccosi/CRDP de Corse

sempiternels troubles politico-religieux et qui incarnait la légitimité du pouvoir conférée par son emplacement ouvert sur la voie triomphale des Champs-Elysées n’est plus là. Les Tuileries “dissoutes” se résument de nos jours aux seuls jardins car le véritable frontispice du double palais mutilé n’est plus qu’une coupure tragique ouverte vers la Défense. Seul reste donc le souvenir infiniment émouvant du Pavillon Bullant à travers la fantaisie architecturale du château de la Punta dont chaque pierre est intimement liée à toute l’histoire de France (cf. l’occupation successive du Pavillon Bullant). Compte tenu d’un coût de restauration (10 M.€) qui dépasse largement les capacités financières départementales, il importe que les divers acteurs concernés se mobilisent dans une démarche prospective visant à rechercher une vocation d’excellence spécifique avec un projet culturel et artistique y

Pilastres*, attique* et entablement* richement décorés (étage de la façade nord).

concourant. Puissent les lois relatives à l’encouragement au mécénat culturel et les compétences dévolues tant à la Collectivité Territoriale de Corse qu’à l’État et à la Commission des Communautés Européennes, favoriser le réemploi d’un chef d’œuvre architectural offert en l’an du Seigneur 1891 à la Patrie Corse pour “conserver un précieux souvenir de la Patrie Française”. 4

Pour en savoir plus • Sur l’ensemble Louvre-Tuileries : consulter le site http//tuileries.org. On y trouvera l’histoire illustrée du palais et une bibliographie. • Sur le château de la Punta : là encore nous vous renvoyons au site internet des Amis du Château de La Punta : http://www.chez.com/ lapunta.

Lexique > Allège : élément mural situé entre le niveau du plancher et l’appui d’une baie (fenêtre). > Architrave : linteau massif qui repose directement sur deux chapiteaux de colonnes. > Attique : étage supérieur d’un édifice, construit en retrait et, en général, de façon plus légère (ex : une balustrade, un acrotère…).

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Cliché J.-F. Paccosi/CRDP de Corse

Stantari #6

> Avant-corps : tout ou partie de bâtiment (ou membre d’architecture) qui forme saillie sur une façade.

Cheminée en marbre et plafond à caissons du grand salon. août-octobre 2006

> Console : support d’un élément quelconque en surplomb (statue, corniche…). > Entablement : partie d’un édifice porté par des colonnes et leurs chapiteaux, ou tout couronnement de façade comportant ces éléments. > Pilastre : élément en avant-corps* (partiellement saillant) d’un mur, ayant l’aspect d’un pilier engagé (faisant corps avec la maçonnerie). > Plate-bande : ouvrage rectiligne formant le linteau d’une baie, ou large moulure plate en faible saillie sur un mur.


Verticale

La rubrique photo

J

Cliché G. Antoni

[ Photos Georges Antoni ]

Bouquet de gorgones. août-octobre 2006

Stantari #6

Sous marine

ournaliste, conférencier, plongeur, cinéaste, auteur et grand photographe du monde sous-marin… Georges Antoni ne recule devant aucun métier pour faire partager sa passion de la mer. Depuis 2004, son émission Mari in paci nous fait découvrir les merveilles qui se cachent sous la surface, en voici un extrait dans Stantari…

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ao没t-octobre 2006

Clich茅 G. Antoni

Couple de girelles-paon.

Stantari #6 Vista virticale


Stantari #6

Banc de barracudas.

Clich茅 G. Antoni

Verticale

ao没t-octobre 2006

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ao没t-octobre 2006

Clich茅 G. Antoni

Poulpe commun.

Stantari #6 Vista virticale


ao没t-octobre 2006

Stantari #6

Corail rouge.

Clich茅 G. Antoni

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Cliché G. Antoni

Stantari #6

Épave dans la baie de Rondinara.

Vista virticale

août-octobre 2006

Mari in paci reprend sa diffusion en septembre, chaque samedi, sur France 3 Corse à 12h50


La rubrique météorologique

L’espace d’un temps

Contraintes climatiques de la montagne corse (1re partie )

par Jean-Paul Giorgetti et Sandra Rome

L

a Corse est la quatrième plus grande île de la Méditerranée après la Sicile, la Sardaigne et Chypre. Avec ses 183 km de long et ses 83,5 km de large, cette “montagne dans la mer”, ainsi qualifiée par le géographe allemand Ratzel en 1882, est la seule région du bassin méditerranéen qui offre un espace de montagne supérieur au tiers de sa superficie ; en effet, 39 % de ses 8 722 km² s’élèvent au-dessus de 600 mètres d’altitude et 120 cimes

dépassent 2 000 mètres. Si la montagne corse est un milieu difficile en raison de la topographie insulaire accidentée, cet espace est convoité pour l’attrait touristique lié à l’authenticité et la préservation des paysages. Toutefois, la localisation de la plupart des villages de montagne en Corse, entre 450 et 900 mètres, d’altitude tient avant tout à des facteurs historiques et sanitaires. La position géographique fait que l’île de Beauté appartient en grande partie

Déformation des arbres sous l’action du vent (Col St Pierre).

Jean-Paul Giorgetti est adjoint délégué départemental Météo-France de la Haute-Corse et Sandra Rome est maître de conférences en géographie à l’IUFM de Corse et membre de l’UMR 6012 Espace du CNRS

au domaine climatique méditerranéen. Cependant, un travail parallèle montre que l’île connaît aussi des nuances du climat alpin, en particulier en hiver. Ce document analyse donc quelques caractères climatiques spécifiques à la montagne corse.

La Corse est traversée par le 9e méridien Est et le 42e parallèle Nord. Le massif corse est donc la montagne la plus orientale de France métropolitaine, et la plus méridionale avec les Pyrénées. La structure géologique de la Corse fait qu’elle compte majoritairement, à l’ouest, des formations cristallines anciennes datant de l’orogenèse* hercynienne* (granites, granodiorites, monzogranites) ponctuées de laves ; on y trouve ses plus hauts sommets, de la Balagne à l’Alta Rocca en passant par le août-octobre 2006

Stantari #6

Cliché A. Gauthier

La Corse, montagne la plus orientale de la métropole

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Cliché PGHM/M. Brun Denis

Spazii d’un tempu l’étagement en altitude. La végétation de montagne en Corse commence plus haut que dans les autres massifs français, mais la limite supérieure de l’arbre y est pourtant plus basse. Une part non négligeable du massif corse est protégée grâce à la création, en 1972, du Parc Naturel Régional de Corse qui couvre 350 510 hectares répartis sur 145 communes. Les facteurs climatiques susceptibles d’expliquer les principaux traits du climat de montagne de l’île sont analysés en distinguant trois types de stations climatiques classées selon leur altitude : les stations dites de plaine, situées à moins de 500 mètres d’altitude, celles dites “des villages”, situées entre 500 et 800 mètres, et celles de montagne localisées au-delà de 800 mètres.

Plaque à vent.

Cinto (2 710 mètres). Les formations tertiaires et quaternaires dominent à l’est avec d’une part, du Cap Corse à la Castagniccia, les roches vertes métamorphiques datant des orogenèses alpine et pyrénéo-provençale et d’autre part, la Plaine orientale recouverte par des formations sédimentaires quaternaire et miocène.

1 200 mètres dans le Massif central et 1 100 mètres en Corse (RF, 1977). La limite de la montagne, en Corse, peut également être définie par des divisions bio-géographiques caractérisées par des séries de végétation* fonction de

août-octobre 2006

Document S. Rome / MNT source CEMAGREF

Stantari #6 54

Le climat de montagne en France est essentiellement caractérisé par une diminution régulière de la température Limites de la montagne corse (altitude > 800 mètres) et localisation des stations météorologiques.

Une limite inférieure de la montagne corse fixée à 800 mètres d’altitude La loi Montagne (RF, 1985) définit la montagne comme “une zone où les conditions de vie sont plus difficiles, freinant ainsi l’exercice de certaines activités économiques, entre autres lié à l’altitude, aux conditions climatiques et aux fortes pentes”. La loi reconnaît sept massifs en France métropolitaine dont celui de Corse. L’altitude de 600 à 800 mètres, selon les massifs, est retenue pour marquer la limite inférieure du domaine montagnard français, soit 800 mètres pour les montagnes en France méditerranéenne. La haute montagne comprend les territoires situés au-dessus de 800 mètres dans les Vosges, 1 100 mètres dans le Jura, 1 600 mètres dans les Alpes, 1 400 mètres dans les Pyrénées,

Caractéristiques générales du climat de montagne en France


Document S. Rome

L’espace d’un temps

L’étagement de la végétation en France métropolitaine (à gauche) et en Corse (à droite).

avec l’altitude et une augmentation capricieuse des précipitations, des variations thermiques annuelles et diurnes importantes, des vents et des précipitations pluvieuses et neigeuses fortement conditionnés par le relief local, une insolation relativement plus importante, car les nuages bas qui diminuent l’ensoleillement dans les vallées font souvent place au ciel clair en altitude, principalement en hiver (Météo-France). Des effets de fœhn peuvent se produire de part et d’autre d’un massif montagneux en fonction de l’orientation du massif par rapport aux flux atmosphériques dominants.

la persistance de la sécheresse estivale, d’étés chauds (22 à 25 °C en moyenne en juillet et août) accompagnés d’une grande luminosité du ciel. À l’intérieur des terres se produisent des manifestations orageuses, parfois violentes en fin d’été et début d’automne. Les hivers sont relativement doux (7° à 9 °C en janvier). Les vents locaux (mistral, tramontane, libeccio) sont fréquemment violents, atteignant des forces moyennes de 60 à 80 km/h. Les précipitations

tombent souvent sous forme d’averse réparties sur 50 à 80 jours seulement, avec deux apports principaux, l’un en fin d’automne, l’autre en début d’hiver et de printemps. Des nuances du climat alpin sont cependant très présentes dans les stations de haute montagne en Corse, avec des températures moyennes mensuelles inférieures à 5 °C de novembre à avril. L’intensité des précipitations est plus importante en altitude qu’en plaine puisque celles-ci dépassent 150 millimètres (mm) d’eau pendant 5 à 6 mois de l’année. Les principaux cumuls pluviométriques se produisent bien en hiver, fréquemment sous forme de neige, d’où leur intérêt pour les ressources en eau. L’analyse du nombre de jours de pluie et de la hauteur moyenne des pluies saisonnières moyennes (1971-2000) permet de différencier les régimes pluviométriques des stations de montagne, de celles situées en plaine et en position intermédiaire. Quelle que soient la saison et l’altitude des stations, le nombre de jours et les hauteurs de pluie varient suivant le même modèle. L’activité pluvieuse augmente nettement en automne-hiver et en début de printemps (de fin octobre à fin avril),

Un régime pluvio-thermique aux caractéristiques à la fois méditerranéennes et alpines

Stantari #6

La variabilité saisonnière moyenne des pluies et des températures des stations de montagne en Corse (altitude > 800 mètres) montre un régime caractéristique du domaine méditerranéen. Le climat méditerranéen est déterminé par Régimes climatiques de quelques stations de montagne. Les diagrammes ombrothermiques* sont construits à partir des normales 1971-2000 de la base AURELHY de Météo-France août-octobre 2006

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Document Météo-France / IGN 1989

Spazii d’un tempu

Précipitations moyennes annuelles, de printemps, d’été, d’automne et d’hiver en Corse représentées d’après les normales 1971-2000 de la base AURELHY de Météo-France.

associés sont globalement deux fois plus forts en montagne que dans les stations de basse altitude, ce qui est caractéristique du domaine montagnard. Qu’en est-il des températures ?

Document Météo-France

Régime pluviométrique moyen saisonnier dans l’ensemble des stations du réseau météorologique de Corse pour trois types de stations en fonction de leur altitude, d’après les normales 1971-2000. En abscisse figurent les mois de l’année.

Document Météo-France

Stantari #6

Nombre de jours de gel et de jours de forte chaleur en Corse. Données source Météo-France, Normales 1971-2000.

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avec une nette diminution estivale. Le nombre de jours et les quantités de pluie sont toujours plus élevés en montagne (altitude > 800 m). Les précipitations sont presque deux fois plus importantes dans les stations de montagne que dans celles de plaine ; les totaux moyens au mois d’avril passent ainsi de 81 mm en plaine à 146 mm en montagne ; le août-octobre 2006

cumul annuel moyen passe de 771 mm en plaine contre 1 390 en montagne. Un gradient pluviométrique calculé entre Ajaccio aéroport situé à 4 mètres et le Plateau d’Ese à 1 620 mètres d’altitude, montre une augmentation des précipitations moyennes annuelles de l’ordre de 160 mm/100 mètres. Ainsi, les quantités et le nombre de jours de pluie

Des températures estivales très chaudes et un faible nombre de jours de gel La Corse est dominée par un régime thermique méditerranéen aux fortes affinités subtropicales*, chaud à très chaud en été (y compris en altitude), allié à la douceur relative hivernale procurée par la mer. La moyenne annuelle varie de 15-16 °C en zone côtière à 8-9 °C en haute montagne. Les hivers, très doux sur une grande frange littorale, sont bien marqués dans l’intérieur ainsi qu’en montagne, en particulier dans les massifs de Haute-Corse. Les jours de gel sont enregistrés d’octobre à mai, avec, à ces deux périodes extrêmes, peu d’écarts entre les stations de plaine, de village et de montagne. Cependant, au cœur de l’hiver, la progression des jours de gel s’intensifie avec l’altitude. Le maximum de jours de gel est évidemment enregistré en janvier et février avec un jour de gel sur deux en moyenne (respectivement 15,9 et 14,2


Document Météo-France

L’espace d’un temps

Distribution des températures moyennes annuelles, de printemps, d’été, d’automne et d’hiver en Corse établies à partir des normales 19712000 de la base AURELHY de Météo-France.

Un faible gradient thermique altitudinal La décroissance des températures moyennes annuelles avec l’altitude est faible, variant de -0,31 °C/100 m entre Ajaccio et le Plateau d’Ese sur le versant occidental de la montagne corse, et de -0,49 °C/100 m entre Bastia et Asco station de ski sur le flanc oriental. En France continentale, cette décroissance thermique altitudinale avoisine plutôt -0,65 °C/100 m en moyenne.

Cependant en Corse, les gradients sont plus accentués en hiver qu’en été, ce qui montre bien les nuances alpines hivernales et l’effet thermique méditerranéen estival. Outre la variabilité

climatique saisonnière et interannuelle, le massif corse connaît des aléas* parfois : extrêmes. [ à suivre… ]

Lexique

mensuelles par des histogrammes et la température (T) moyenne mensuelle par une courbe. En domaine méditerranéen, l’échelle respecte la relation P = 2T (relation de Gaussen), ici P = 4T (milieu de montagne). > Orogenèse : plissements à l’origine de la formation des chaînes de montagne ou ayant affecté d’autres terrains. L’orogenèse alpine comprend les plissements alpins, jurassiens, pyrénéens, provençaux et corses qui se sont produits à l’ère Tertiaire dès la fin du Crétacé (135 mA) à la fin du Néogène (2 mA). > Série de végétation : type de végétation spontanée appelée série ou étage de végétation par les botanistes en fonction d’une succession continue allant de la prairie aux landes, aux hautes broussailles puis à la forêt, stade ultime d’évolution sans contrainte humaine. > Subtropical : le climat subtropical se rencontre dans chaque hémisphère entre 30° et 40 à 45° de latitude en moyenne dont un sous-type en est le climat méditerranéen marqué par des étés secs.

> Aléa : étymologiquement, aléa vient de “coup de dés”, phénomène aléatoire en probabilité ; c’est un incident du hasard. L’aléa désigne la probabilité d’occurrence d’un phénomène (avalanche, crue, inondation...). > Fœhn : lorsque le vent rencontre un relief, il s’élève. La pression atmosphérique diminuant avec l’altitude, la température de l’air diminue. On appelle “effet de fœhn” le fait que le vent soufflant sur le flanc situé en aval du relief est réchauffé par rapport au courant qui approchait le relief en amont. > Hercynienne : se dit de la période géologique faisant référence aux plissements datant de l’Ere Primaire ayant affecté la France entière entre 230 et 345 millions d’années > Ombro-thermique : du grec ombros, eau et thermos, température ; graphique présentant sur une échelle à double graduation, la hauteur de précipitations (P) moyennes

Pour chaque microclimat du département, une prévision élaborée par votre centre Météo-France de Corse par téléphone au 32 50 (0,34 euro TTC/mn depuis un poste fixe)

prochain numéro : des phénomènes météorologiques extrêmes.

Accès direct aux prévisions marines : 0 892 68 08 20 Accès direct aux prévisions de la Corse : 0 892 68 02 20 août-octobre 2006

Stantari #6

jours). Par ailleurs, l’été peut être chaud dans la montagne en Corse, en particulier durant la troisième décade de juillet. En mai et en septembre, le nombre de jours de forte chaleur (i.e. Tx > 30 °C) diffère peu selon l’altitude, contrairement au milieu de l’été où les écarts varient beaucoup. En effet, les stations de montagne enregistrent jusqu’à 6,3 jours de forte chaleur en moyenne, contre 8,8 et 12,9 respectivement dans les stations “des villages” et de plaine.

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Cronache d’isti mari

La rubrique des mers de Corse

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Stantari #6

Trachyptère des tempêtes

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Ordre : Lampridiformes S/Ordre : Trachyptéroides Famille : Trachyptéridés Nom scientifique : Zu cristatus (Bonelli, ) Morphologie : Corps allongé, compressé latéralement. La tête est très grande avec un œil circulaire énorme, le museau est très court et la bouche, placée obliquement, est particulièrement protractile*. Le corps est haut mais se rétrécit brutalement dans le sens dorso-ventral après l’anus pour se prolonger telle une oriflamme, s’affinant progressivement jusqu’à un très fin pédoncule caudal. Le corps est recouvert de petites écailles cycloïdes* et la ligne latérale porte des éperons épineux ; on note une carène ventrale armée de deux séries d’épines dirigées vers le bas. L’unique nageoire dorsale débute sur le sommet de la tête par 5 à 6 rayons épineux très élevés puis août-octobre 2006

se continue jusqu’au pédoncule caudal par un très grand nombre de rayons mous (115-148). Les nageoires pectorales et ventrales sont peu développées, il n’y a pas de nageoire anale, la nageoire caudale est bien développée et divisée en deux parties : la partie supérieure est formée de 8 rayons reliés par une membrane, la partie inférieure est formée d’un seul rayon ressemblant à une grosse épine. Coloration : Le corps est argenté verdâtre brillant avec 6 à 7 bandes verticales plus sombres dans la partie supérieure de la zone dorsale. On note d’autres bandes noirâtres sur la partie caudale ; les nageoires dorsale, pectorale et ventrales sont rose assez vif, la nageoire caudale est noirâtre avec des reflets brun foncé. Taille : Moyenne de 50 à 70 cm de longueur pour un maximum de 110 cm. Biologie : Espèce mésopélagique et bathypélagique qui vit généralement loin des côtes et dans les masses d’eaux profondes (de 250 m à plus de 1 000 m de profondeur). Pêche-Observation : Deuxième observation sur les côtes insulaires de cette espèce endémique de la Méditerranée

Cliché J. Vaireaux

par Roger Miniconi

Le spécimen juvénile capturé à Moriani en juillet 1975 a été conservé quelques jours en aquarium. On note, comme c’est le cas pour les juvéniles de certaines espèces, le large prolongement des nageoires dorsales et pectorales…

avec la capture d’un individu de 103 cm de longueur et 4,5 kilogrammes, près de Capo Nero (sud du golfe d’Ajaccio) dans un filet trémail calé à plus de 250 m de profondeur, juillet , (observation personnelle). La première capture concernait un individu juvénile de 2030 cm de longueur (Moriani, /) après une tempête, sur un fond de posidonies à 10-20 m de profondeur (voir photo ci-dessus). Fréquence de pêche : Rare. Qualité gastronomique : Nulle. Ichtyonymes : Néant.


Chronique des côtes et du large

Ordre : Gadiformes S/Ordre : Gadoides Famille : Moridés Nom scientifique : Eretmophorus kleinenbergi (Giglioli, ) Morphologie : Corps assez court et compressé latéralement, s’amenuisant fortement de la tête vers la queue. La tête est plutôt grande avec un œil moyen, un museau court, une bouche ample et oblique. On note un très important développement abdominal en forme de cône. Il y a deux nageoires dorsales très élevées (la première, très courte et plaMostelle châtaigne Ordre : Gadiformes S/Ordre : Gadoides Famille : Moridés Nom scientifique : Physiculus dalwigki (Kaup, ) Morphologie : Corps élancé, avec une hauteur maximale qui se situe après l’insertion de la deuxième nageoire dorsale. La tête est grande, l’œil gros, le museau court et arrondi, la bouche moyennement grande, la mâchoire supérieure proéminente ; un court barbillon est présent sous la mandibule. L’opercule possède une courte épine située à sa partie supérieure. Il y a deux nageoires Motelle à grandes dents Ordre : Gadiformes S/Ordre : Gadoides Famille : Gadidés Nom scientifique : Antonogadus megalokynodon (Kolombatovic, ) Morphologie : Corps allongé, peu compressé avec une tête moyenne. La mâchoire supérieure est proéminente, les deux mâchoires portent plusieurs séries de dents pointues dont des dents caniniformes bien développées. Il existe un barbillon sous la mandibule. L’œil est plutôt gros, sans dépasser du profil

cée près de la tête). La nageoire anale est aussi très développée. La nageoire caudale est petite et moins importante que la pectorale. Les nageoires ventrales sont caractéristiques par leur ampleur et leur expansion terminale, par la position de leur insertion et par leur réunion à leur base par une membrane. Coloration : La teinte de fond est jaune assez vif avec des taches rouges sur la tête. Les nageoires sont bleues à leur base avec des taches noires entourées de blanc. Le sommet des nageoires est rose pâle. Taille : Moyenne de 7 à 8 cm pour un maximum de 10 cm. dorsales : la première, très courte, plus haute que longue, sub-triangulaire, commence au-dessus de la base des nageoires pectorales ; la deuxième est de hauteur uniforme. La nageoire caudale est petite et possède un bord postérieur arrondi. On notera une nageoire ventrale fine et très allongée. Coloration : Brun uniforme sur le dos et les flancs, la tête et la région de la nageoire pectorale sont brun plus clair. La zone ventrale est bleu grisâtre ; les nageoires pectorales et anale sont blanchâtres.

supérieur de la tête. On note des cirres* nasaux bien visibles. La première nageoire dorsale n’existe que par son premier rayon, les nageoires ventrales se prolongent au niveau du deuxième rayon. Les nageoires pectorales sont peu développées, tout comme la nageoire caudale. Coloration : Brun clair uniforme avec des pigments plus sombres sur certaines zones dorsales ; on note des traînées brun sombre sur les nageoires dorsales

Biologie : Espèce épipélagique et mésopélagique qui vit en général au-dessus de divers fonds, depuis 50 jusqu’à 500 m de profondeur. Se nourrit d’organismes planctoniques divers. Pêche – Observation : Pêchée par les chalutiers opérant sur la côte est de la Corse avec des chaluts à grande ouverture verticale. Observation de quelques individus capturés dans les traits de chaluts sur des fonds à langoustines entre 400 et 550 m de profondeur (est de Pinarellu, juillet ). Fréquence de pêche : Très rare. Qualité gastronomique : Nulle. Ichtyonymes : Néant.

Taille : Moyenne de 20 à 26 cm de longueur pour un maximum de 30 cm. Biologie : Espèce bathyale* qui vit sur les fonds vaseux et sablo-vaseux du talus continental, depuis 250 m jusqu’à 800 m de profondeur. Se nourrit de divers invertébrés benthiques*. Pêche-Observation : 3 exemplaires de 21, 21 et 24 cm de longueur capturés au chalut, Canal de Corse, 610 m de profondeur, juillet  (observation personnelle). Fréquence de pêche : Rare. Qualité gastronomique : Nulle. Ichtyonymes : Néant. et caudale. La zone ventrale est grisbleu tout comme la nageoire anale. Taille : Moyenne de 80 à 100 mm de longueur pour un maximum de 140 mm. Biologie : Espèce bathyale* qui vit sur les fonds vaseux et sablo-vaseux du talus continental, entre 110 et 700 m de profondeur. Se nourrit de poissons, de mollusques et de crustacés. Pêche-Observation : 2 exemplaires de 11 et 11,5 cm capturés au chalut à août-octobre 2006

Stantari #6

Eretmophore

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Cronache d’isti mari 550 m de profondeur, est de Pinarellu, juillet 1999 (observation personnelle). Fréquence de pêche : Très rare.

Qualité gastronomique : Nulle. Ichtyonymes : Néant.

Couleuvre bicolore

recourbées vers l’arrière et disposées en séries. La peau est nue et recouverte d’un épais mucus*. Les ouvertures branchiales sont petites et de forme ovale. On note une grande nageoire dorsale et une longue nageoire anale qui n’atteignent pas l’extrémité postérieure du corps ; les autres nageoires sont absentes. Coloration : Dos gris violet, finement strié de noir ; la partie ventrale est jaunâtre avec des reflets argentés. Les nageoires sont blanc irisé. Taille : Moyenne de 40 à 60 cm de longueur pour un maximum de 100 cm. Biologie : Espèce benthique, qui vit dans les sédiments sablo-vaseux de l’étage infralittoral et de l’étage

Ordre : Anguilliformes S/Ordre : Anguilloides Famille : Ophichthidés Nom scientifique : Dalophis imberbis (Delaroche, ) Morphologie : Corps très long, cylindrique, serpentiforme, peu compressé latéralement, qui se termine par une petite pointe robuste et arrondie. La tête est plutôt petite par rapport à la longueur du corps, la bouche est infère*, le museau sub-conique avec des narines bien séparées, longues, débordant sur les deux côtés de la bouche. L’œil est petit et situé près de l’extrémité antérieure de la tête. Les dents sont petites, fines, Couleuvre à museau renflé Ordre : Anguilliformes S/Ordre : Anguilloides Famille : Synadobranchidés Nom scientifique : Dysomma brevirostre (Facciolà, ) Morphologie : Corps grêle, allongé, très compressé latéralement (principalement dans sa partie postérieure), la peau est nue, on note une brève ligne latérale soulignée par une dizaine de pores irrégulièrement espacés. La tête est petite, aplatie dorso-ventralement et porte un museau caractéristique par ses importants renflements et boursouflures formant bourrelet. La bouche est grande, L

Stantari #6

> Cirre : structure filiforme de faible taille, d’origine épidermique.

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> Bathyal : en relation avec le fond au niveau du talus continental ; on reconnaît trois niveaux, l’étage supérieur de 120 à 500 mètres, l’étage médian de 500 à 1 000 mètres et l’étage inférieur de 1 000 à 3 000 mètres. > Benthique : se dit d’une espèce en relation constante avec le fond. août-octobre 2006

avec une mâchoire supérieure légèrement proéminente qui porte quatre dents caniniformes et d’autres dents plus petites sur le vomer*. On note des ouvertures branchiales parallèles, très rapprochées et situées en position ventrale. Seules existent la nageoire dorsale et la nageoire anale. Coloration : Brun clair uniforme avec de nombreux points sombres sur tout le corps, la partie dorsale est un peu plus foncée et la partie ventrale porte des reflets irisés. Les nageoires sont blanchâtres et comportent des reflets gris dans leurs parties postérieures. Taille : Moyenne de 18 à 22 cm de longueur pour un maximum de 26,5 cm. > Cycloïde : caractérise un type d’écaille de poisson à surface et à bord lisse, qui grandit de façon continue mais inégalement selon les saisons (peu l’hiver, beaucoup l’été) ; les cycles sont visibles sur les écailles. > Ichtyonymes : appellations des poissons dans les langues nationales ou régionales. > Infère : qui est situé en dessous. S’emploie pour la position de l’ouverture buccale quand elle n’est pas terminale mais ventrale, située sous le museau.

circalittoral entre 10 et 100 m de profondeur. Se nourrit d’invertébrés et de poissons benthiques. Pêche-Observation : Un seul individu de 57 cm de longueur capturé au chalut sur un fond sablo-vaseux, est de l’étang d’Urbinu à 40 m de profondeur en juillet  (observation personnelle). Fréquence de pêche : Très rare. Qualité gastronomique : Nulle. Ichtyonymes : Néant.

Biologie : Espèce bathypélagique qui vit au-dessus des fonds vaseux et sablo-vaseux du talus continental, entre 350 et 800 m de profondeur. Pêche-Observation : Un seul individu de 20 cm capturé par le chalutier de recherche océanographique Europe, à 580 m de profondeur dans l’est de Solenzara avec un chalut à maillage réduit, juillet  (observation J.-J. Riutort). Fréquence de pêche : Très rare. Qualité gastronomique : Nulle. Ichtyonymes : Néant.

[ à suivre… ] > Mucus : sécrétion des glandes muqueuses qui recouvre la peau des poissons et jouant un rôle de protection antibactérienne. > Protactile : se dit d’une bouche dont l’articulation squelettique est telle que son ouverture fait saillir les mâchoires vers l’avant jusqu’à la rendre tubuleuse (ex. Saint-Pierre, Chinchard, Mendole). > Vomer : os médian, souvent denté, de la voûte du palais.


L’actualité de la recherche en Corse

Recherche

À ’    L’imagerie acoustique au service de l’exploration des fonds marins insulaires par Fabrice Pluquet

Le sonar à balayage latéral

Ci contre, le principe de mise en œuvre du sonar à balayage latéral et, en vignette, le “poisson” du sonar à balayage latéral. août-octobre 2006

Stantari #6

Cliché BRGM

Parmi les nombreuses méthodes d’investigation complémentaires qui ont été employées, l’utilisation de techniques indirectes basées sur l’émission d’ondes acoustiques s’est avérée essentielle car elle permet une vision globale et rapide de l’ensemble des fonds marins du

Document F. Pluquet

L

a Corse possède environ 1 000 km de côtes, ce qui représente plus de la moitié du linéaire du littoral français de Méditerranée. Pour autant, le milieu sous-marin des plates-formes continentales insulaires demeurait jusqu’à présent peu ou mal connu. Dans le cadre d’un projet d’étude globale du littoral marin de Corse (LIMA*), le travail réalisé lors de ma thèse consistait à cartographier les principaux traits morphologiques et sédimentologiques de la plate-forme* corse entre 0 et 100 m de profondeur. Il s’agissait également de reconstituer les variations du niveau marin le long du littoral de la Corse au cours du Quaternaire récent (30 000 dernières années). Pour mener à bien ces travaux, six campagnes océanographiques (de 2001 à 2003, pour un total de 76 jours de mer) ont été effectuées le long des côtes insulaires afin d’acquérir de nouvelles données au niveau des plates-formes de l’île.

Fabrice Pluquet est docteur en sédimentologie marine de l’Université de Corse. Il est actuellement attaché au BRGM* d’Orléans

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Ricerca

De longs rubans sableux dans les Bouches de Bonifacio Sur le secteur occidental des Bouches de Bonifacio, les reconnaissances au sonar latéral ont révélé la présence de nombreuses figures sédimentaires longitudinales. Il s’agit de rubans et de traînées de sables fins du détritique côtier* reposant sur des sables grossiers. Ces figures se rencontrent habituellement sur les zones à faible épaisseur de sédiments meubles, ce qui est le cas ici. Leurs formes résultent des mouvements de particules en charriage sur le fond sous la contrainte des agents hydrodynamiques (courants, houle…). Leurs directions d’allongement sont de ce fait de bons indicateurs de la direction des courants. Par ailleurs, la structure en flèche de certain de ces objets indique l’orientation des courants à une époque donnée (en effet, en cas de modification des contraintes hydrodynamiques, ces objets peuvent ne mettre que quelques heures à quelques jours pour évoluer). Ici, la morphologie des figures sédimentaires semblait indiquer une direction générale des courants de fond dominants vers le sud-est, ce qu’ont confirmé des données courantologiques.

Sonogramme Univ. de Cagliari

Sonogramme montrant des figures sédimentaires longitudinales à l’ouest des Bouches de Bonifacio, entre 65 et 75 m de profondeur (campagne Bocche 03).

D’anciens cordons littoraux dans le sud de l’île

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Sonogramme BRGM & Univ. de Corse

Stantari #6

Sur la bordure externe de la plate-forme* orientale des Bouches de Bonifacio, trois rides étroites (environ 300 m), continues et très allongées sur plusieurs dizaines de kilomètres, ont été observées. Elles sont disposées parallèlement au littoral entre 80 et 100 m de profondeur. Leur hauteur est d’environ 5 m. Le faciès acoustique indique un caractère consolidé de ces reliefs. Il s’agit d’anciens cordons littoraux esquissant les anciennes lignes de rivages aujourd’hui immergées. Au vu de leur excellent état de conservation, ces cordons fossiles coïncident probablement avec des phases d’arrêt eustatique* lors de la dernière trangression post-glaciaire (postérieure à -18 000 ans BP). Ils sont en continuité avec des cordons identiques déjà décrits au nord-est de la Sardaigne par Fierro et al.

août-octobre 2006

Sonogramme montrant un ancien cordon littoral sur la bordure externe de la plateforme orientale des Bouches de Bonifacio (campagne Bocca 99).

plateau continental. On utilise pour ce faire un dispositif de sonar à balayage latéral qui se compose d’un “poisson”, remorqué au-dessus du fond à une vitesse d’environ 5 nœuds, qui émet sous l’eau des ultrasons de très courte durée d’impulsion. Le signal acoustique se propage dans l’eau et est retrodiffusé avec plus ou moins d’intensité selon la nature et la morphologie du fond. Il est ensuite traité et récupéré sous la forme d’un enregistrement numérique. Le sonar restitue une image acoustique du fond en différentes teintes de gris selon l’intensité du signal rétrodiffusé (le principe est assez semblable à celui d’une échographie chez votre médecin). Sur ces images, les limites de faciès (graviers, sables, vases, herbiers…) et la morphologie des fonds (rides de sable, dunes…) y sont en général bien visibles. En revanche, l’interprétation de la nature précise des sédiments nécessite un calibrage des images obtenues à l’aide de prélèvements de sédiments et d’observations in situ. Les images obtenues, appelées sonogrammes*, peuvent être assimilées à des photographies aériennes. Elles révèlent, pour la première fois, une multitude de formes sédimentaires et d’objets originaux présents sur les fonds marins de l’île. L’objectif de cet article est de dévoiler quelques-unes des photographies acoustiques les plus remarquables ; elles permettent de mieux appréhender les merveilles du milieu sous-marin qui nous entoure. Il s’agit aussi de faire découvrir une technique, encore inconnue du public, qui est à la base de la cartographie marine moderne et connaît un essor grandissant, lié aux progrès technologiques. La première synthèse cartographique des fonds marins de la Corse L’imagerie acoustique nous révèle l’extraordinaire richesse et toute la diversité du milieu marin qui nous entoure. L’exploitation des sonogrammes* a concrè-


Recherche

Des traces de chalut dans l’herbier Les photographies acoustiques dénoncent aussi parfois l’impact négatif de certaines activités humaines vis-à-vis de l’environnement marin. Ce dernier sonogramme* a été enregistré à proximité de l’embouchure du Golo. Les multiples rayures claires qui y sont visibles correspondent à des traces de chalutage entaillant l’herbier, au faciès acoustique plus sombre. Cette image montre que les zones d’herbier sont particulièrement sensibles aux agressions d’origine humaine (engins de pêche, mouillages sauvages des plaisanciers…). Localement, la multiplicité des agressions pourrait menacer cet écosystème pourtant protégé et qui constitue un lieu essentiel de nidification et de frayère pour la faune aquatique. Falaises du Cap Corse

Sonogramme BRGM & OEC

N

Traces de chalut

40 m

Sonogramme montrant une zone d’herbier entaillée par des traces de chalut (campagne LIMA 1).

L’imagerie acoustique permet également la recherche d’objets insolites posés sur le fond, et en particulier la localisation d’épaves. Le sonogramme* à haute résolution que voici montre de façon très précise la silhouette de l’une des épaves les plus célèbres du littoral de la Corse. Il s’agit du bombardier américain B17 Flying Fortress gisant par 29 m de fond au pied de la citadelle de Calvi. L’appareil semble posé au pied d’un amas de blocs de granite – dont certains sont parcourus de stries et de fractures – et en bordure d’une zone d’herbier à Posidonia oceanica. Ici encore, les parties les plus sombres correspondent aux ombres portées sur le fond de la mer : elles mettent en exergue les reliefs de l’avion et des blocs rocheux. La structure du bombardier – qui n’a plus de queue – apparaît très clairement avec ses ailes et ses quatre moteurs et laisse entrevoir les emplacements vides du cockpit et de la tourelle de combat sous la forme de deux taches plus sombres au centre de la carlingue.

Sonogramme BRGM & OEC

L’épave du B17 au pied de la citadelle de Calvi

Cliché G. Antoni

Stantari #6

Sonogramme montrant l’épave du bombardier américain B17 Flying Fortress gisant par 29 m de fond au pied de la citadelle de Calvi. Image sonar latéral à haute résolution (campagne LIMA Balagne 02).

août-octobre 2006

L’épave du B17 gisant dans le baie de Calvi.

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Ricerca

Des petites mégarides* de sable en bordure de l’herbier à Posidonia oceanica

Sonogramme BRGM & OEC

La technique du sonar à balayage latéral a avantageusement évolué au cours des dernières années, avec notamment un gain important en résolution. L’image sonar à haute résolution que voici illustre à merveille cette évolution. Elle montre avec beaucoup de détails la présence de petites mégarides anastomosées* formées par la houle sur un fond de sables fins, en bordure de l’herbier à Posidonia oceanica et dans les intermattes* sableuses. Le sonar latéral travaille en éclairage rasant. Les zones les plus sombres entre les rides sont en fait les ombres portées par les crêtes de ces rides. Grâce au jeu d’ombres et de lumières obtenu après traitement de l’onde acoustique retrodiffusée, l’impression de relief qui ressort de cette image est saisissante…

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tement permis de dresser une première cartographie homogène et complète de la nature sédimentaire des fonds marins de la Corse. Ce document de synthèse inédit constitue aujourd’hui un état des lieux précis, indispensable à une gestion et une préservation rationnelle du patrimoine marin insulaire. Il s’agit d’un outil important d’aide à la décision dans le domaine de l’aménagement des fonds car la connaissance de la nature sédimentaire reste un préalable indispensable aux travaux et activités marines (pose de câbles téléphoniques et électriques sur le fond, rejets en mer, aménagements touristiques et portuaires, exploitation des ressources…). La connaissance de la nature des fonds marins présente aussi un intérêt dans la préservation de ce milieu extrêmement fragile, contre l’impact de pollutions accidentelles ou diffuses. En effet, les mécanismes de fixation des molécules toxiques (les hydrocarbures, par exemple) dans les fonds marins sont fonctions de l’origine et de la taille des éléments qui constituent le sédiment. Il est notamment connu que les polluants se fixent préférentiellement aux particules les plus fines. Le sédiment peut alors à son tour devenir une source de contamination et altérer la qualité de l’eau par des échanges chimiques à l’interface août-octobre 2006

D’énigmatiques structures circulaires au large du Cap Corse Au nord du Cap Corse, par 100 m de profondeur, les sonogrammes* révèlent d’énigmatiques structures circulaires présentant un faciès acoustique très sombre. En leur centre, un noyau rocheux plus clair est bien identifiable. Des observations par vidéo sous-marine ont montré qu’il s’agit en réalité d’“îlots de vie” circulaires dont le dense peuplement est constitué d’éponges fixées sur des affleurements rocheux. De telles colonies avait déjà été observées dans le passé au large de Marseille à l’aide de la soucoupe

Sonogrammes et clichés BRGM & OEC

Stantari #6

Sonogramme montrant de petites mégarides de houle sur un fond de sables fins, en bordure de l’herbier à Posidonia oceanica. Image sonar latéral à haute résolution (campagne LIMA Balagne 02).

plongeante du commandant Cousteau. Leur découverte au large du Cap Corse confirme l’importance des courants de fond dans la région, courants indispensables à la survie de ces organismes.

A : sonogramme montrant des structures circulaires sombres correspondant à de denses colonies d’éponges, par 100 m de profondeur. B et C : observation des colonies par vidéo sous-marine (campagne LIMA1).


Recherche

En baie de Calvi, le passage d’un faciès de sables grossiers bioclastiques* à celui des sables vaseux détritiques* du large, se traduit sur les sonogrammes* par un fort contraste des faciès acoustiques et par une limite présentant un modelé “dentelé” très particulier entre 45 et 55 m de profondeur. Dans le détail, cette limite complexe semble, en fait, constituée d’une succession de structures en creux (plus sombres), laissant transparaître les sables vaseux au sein des sables grossiers bioclastiques. Ces structures en creux sont le résultat de l’action des plus fortes tempêtes de la fin de l’automne et de l’hiver, qui arrachent et emportent vers le large des “pans” entiers de sables bioclastiques. sonogramme montrant une limite sédimentaire “dentelée” en baie de Calvi (campagne LIMA Balagne02).

Sonogramme BRGM & OEC

P    • F G., O A., P M. & U A., , “Les Bouches de Bonifacio : observations morphologiques”, Bulletin de la Société royale et scientifique de Liège, 50 (1112), p. 426-432. • L J., P J.-M., P J. & V J., , “Étude directe des fonds des parages de Marseille de 30 à 300 m avec la soucoupe plongeante Cousteau”, Bulletin de l’Institut océanographique de Monaco, 1206, p. 1-16.

dans les variations d’ensemble (montée ou baisse) du niveau des mers. > BRGM : Bureau de Recherches géologiques et minières. > Intermatte : L’herbier favorise le piégeage du sédiment, qui s’accumule verticalement sous la forme de “mattes”. Cependant, des courants peuvent provoquer l’érosion de la “matte” et laisser apparaître des surfaces sableuses dites “intermattes” au sein de la prairie sous-marine.

L

> LIMA (Littoral Marin) : projet mis en place par l’Office de l’environnement de la Corse, cofinancé par la Collectivité Territoriale de Corse, l’Agence de l’Eau Rhône-MéditerranéeCorse, la DIREN, le BRGM et l’Ifremer. Le travail d’étude et de cartographie des fonds marins à été pris en charge par le BRGM (chef de projet : P. Guennoc).

> Anastomosé (mégarides) : rides sableuses, d’environ 25 à 50 cm de hauteur, dont les crêtes présentent de nombreux points de connexions naturelles entre elles.

> Plate-forme (continentale) : zone sousmarine à pente très faible située dans le prolongement du continent et n’excédant pas les 200 m de profondeur.

> Arrêt eustatique : phase de stationnement

> Sable bioclastique : sable constitué

• P F., , Évolution récente et sédimentation des plates-formes continentales de la Corse, Thèse de doctorat, Université de Corse - Pascal Paoli. Consultable sur http://tel.ccsd.cnrs.fr/tel-00011999

eau-sédiment. L’identification anticipée des secteurs les plus vulnérables permettra alors de lutter plus efficacement, lors de catastrophes écologiques, en aidant à élaborer la meilleure stratégie d’intervention. Les données seront aussi utiles à la restauration des sites pollués. Rappelons que nos côtes, et en particulier celles du détroit international des Bouches de Bonifacio, sont toujours menacées par le trafic permanent des navires transportant des matières dangereuses. Enfin, la morphologie des fonds observée par imagerie acoustique permet de caractériser plus précisément les transports sédimentaires sous l’influence des conditions hydrodynamiques. Un exemple : les structures sédimentaires observées en baie de Calvi traduisent l’influence prépondérante des tempêtes et des courants sur le fond. Elles permettent aujourd’hui de mieux comprendre les mécanismes naturels qui ont, par le passé, provoqué l’érosion d’une partie du littoral en fond de baie. Ces données permettront sans doute, à l’avenir, d’adapter les mesures de protec✚ tion en conséquence. presque exclusivement de débris d’organismes (bioclastes). Par opposition, un sable lithoclastique est constitué de fragments de roche issus de l’érosion de formations géologiques préexistantes. > Sable du détritique côtier : sable de nature extrêmement variée se rencontrant entre 25 et 80 m de profondeur sur les fonds marins de Méditerranée (mélange de sables remaniés, tests calcaires, concrétions coralligènes…). Lorsque la teneur en particules fines (d’un diamètre inférieur à 0,064 mm) est supérieure à 15 %, on parle alors de sables vaseux détritiques. > Sonogramme : restitution graphique des ondes acoustiques. La morphologie et la nature du fond marin y sont donc représentées sous la forme d’une image en teintes de gris dont les nuances sont fonction de l’intensité du signal acoustique rétrodiffusé par le fond. Au centre de chaque sonogramme, une bande “sourde” correspond à la zone d’ombre acoustique située à la verticale du sonar latéral. Elle marque le trajet du navire. août-octobre 2006

Stantari #6

Des formes sédimentaires complexes en Baie de Calvi

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Azzione

La rubrique de ceux qui agissent

Stantari #6

É

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cogestes Méditerranée, c’est ainsi qu’a été baptisée la campagne de sensibilisation menée depuis 2002 et destinée aux usagers de la mer, plaisanciers en tête, mais aussi baigneurs pêcheurs amateurs, chasseurs sous-marins ou plongeurs. Son mot d’ordre : “vivre et respecter la mer au quotidien”, ses moyens : le contact direct avec les intéressés, distribution de livrets “pédagogiques”, mise en place de stands dans les ports de plaisance et embarcations aux couleurs de la campagne. Cette action qui concerne l’ensemble le pourtour méditerranéen a été rendue possible par le soutien principal de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur et l’Agence de l’Eau Rhône-MéditerranéeCorse complété par de nombreux autres partenaires publics et privés. Mais elle l’est aussi, et surtout, grâce au travail de nombreuses associations locales. En Corse, deux associations relaient cette campagne aux côtés d’I Sbuleca Mare : le CPIE d’Ajaccio et U Marinu (CPIE Bastia Golo Méditerranee) qui la coordone en Corse. Depuis l’été 2004, nous avons rejoint la campagne pour assurer le relais sur la Balagne autour des communes de Galeria, Calvi, Lumiu, Île Rousse. C’est à bord de kayaks battant “pavillon Écogestes“ que nous partons à la rencontre des plaisanciers. Le mode d’intervention reste ainsi en harmonie avec le message diffusé. Nos équipes sont composées de membres de l’association, salariés et bénévoles, et de stagiaires venus nous prêter main-forte. Des journées ont lieu

août-octobre 2006

également dans les ports. En 2005, nous avons consacré 27 demi-journées à la rencontre des plaisanciers. Nous avons ainsi mené 210 entretiens et remis 491 livrets. Même si certains plaisanciers pratiquent la voile depuis plus de 20 ans et connaissent bien le milieu marin, les informations sur la réglementation ou sur les écosystèmes marins leur sont toujours précieuses. On constate, par exemple, une grande méconnaissance sur les produits nocifs pour l’environnement. Il est rare de rencontrer des personnes utilisant des produits totalement biodégradables pour entretenir leur embarcation. Les magasins d’accastillage devraient d’ailleurs jouer le jeu pour les recommander systématiquement. Pour les plaisanciers plus réfractaires, le “maillage serré” de

Les ambassadeurs Écogestes sur le port d’Ile Rousse.

Frédéric Giuntini est responsable du pôle sensibilisation de l’Association I Sbuleca Mare

la campagne peut faire son effet. Au cours d’une saison, les bateaux croisent souvent plusieurs structures participant à Écogestes : c’est alors l’effet redondant qui peut prendre le dessus. Si chacun se renvoie la pierre, les usagers qui dénoncent le manque d’infrastructures et les collectivités qui reprochent souvent aux plaisanciers leur incivisme, il est temps de comprendre qu’il s’agit d’un bien collectif : l’environnement ! Les ports ont pris le parti de s’équiper pour limiter l’impact des activités nautiques sur l ‘environnement, notamment grâce au label “port propre”. Souhaitons donc un peu plus de dynamisme pour effectuer ces aménagements au plus vite et engageons-nous ensemble dans la protection de la Méditerranée… ✚

Cliché I Sbuleca Mare

par Frédéric Giuntini


Action

3 associations pour un même but L’Atelier Permanent d’Initiation à l’Environnement Urbain CPIE d’Ajaccio L’éducation à l’environnement constitue notre activité principale car nous pensons que la formation des citoyens de demain est la condition nécessaire à l’acquisition de gestes quotidiens pour un développement durable. Protection du milieu de vie et respect de l’autre sont les maîtres mots de notre action qui porte sur tous les fronts de l’environnement.

Nous bénéficions de divers agréments : Jeunesse et sports, Éducation nationale, Ministère de l’environnement École des Cannes - Rue Jean Chiappe 20 090 AJACCIO Tel/fax : 04 95 10 06 91 cpieajaccio@free.fr

I Sbuleca Mare Les premiers “petits explorateurs de la mer” se sont réunis le 16 août 2001 pour s’engager dans la préservation des équilibres naturels marins et côtiers. Depuis, de nombreuses actions sont entreprises pour faire prendre conscience à chacun de l’importance de connaître et protéger le milieu marin. C’est dans les écoles qu’I Sbuleca Mare a fait ses premiers pas ! Chaque année environ 150 élèves participent aux activités de l’association, notamment grâce au projet éducatif École de la Mer mis en place par l’Office de l’Environnement de la Corse. De nombreux projets ont ensuite émergé : participation aux festivals orientés vers la protection de l’environnement, projections de films sous-marins réalisés par l’association dans les villages et centres de vacances, mise en place de sentiers de découverte (sentier botanique et sentier sous-marin…) et bien entendu, relais de la campagne “Écogestes pour la Méditerranée”… en bref, nous jetons l’encre le plus souvent possible pour répandre la bonne nouvelle suivante : “le milieu marin peut être protégé, à nous d’agir !” 3, a Casazza - 20 214 Calenzana Tél. : 06 80 41 67 23 fax : 04 95 62 74 70 sbuleca.mare@isbulecamare.org http://www.isbulecamare.org

À la rencontre des plaisanciers : journée de sensibilisation sur le port de Calvi.

U Marinu CPIE Bastia Golo Méditerranée. L’association U Marinu a été créée le 28 avril 1994 à Bastia ; elle a été labellisée Centre Permanent d’Initiatives pour l’Environnement le 4 juillet 2002. Le CPIE Bastia Golo Méditerranée contribue à créer des comportements responsables vis-à-vis de notre cadre de vie, grâce à une approche globale de notre environnement. L’association développe des actions de sensibilisation, d’éducation et de formation ; participe à la gestion de l’espace et à la valorisation des patrimoines et propose des activités de loisirs et de tourisme de découverte. U Marinu propose des programmes pédagogiques dans les classes et mais aussi en dehors du temps scolaire et organise, par exemple, des sorties et des “classes découverte voile/ environnement”. L’association intervient aussi dans les centres de loisirs et centres sociaux de la région et participe aux actions de sensibilisation destinée aux professionnels et au grand public. U Marinu organise plusieurs manifestations dont La Mer en Fête à bord du Napoléon Bonaparte, dans les villes de Marseille, Ajaccio et Bastia ; et les Rencontres écoculturelles Med’Educ 8 qui se déroule à Marseille et est organisé en collaboration avec plusieurs pays méditerranéens : Algérie, Maroc, Tunisie, Italie, Grèce et Roumanie. L’association fait partie d’un large réseau de compétences comme le réseau CPIE mais aussi Réseau Mer Éducation à l’Environnement de la Région PACA, représente l’Institut Français de la Mer en Corse, adhère à la Fondation Nicolas Hulot, et est affiliée à la Ligue Française de l’Enseignement et de l’Éducation Populaire Provence Logis Montesoro Bât I 45 - BP 154 - 20 292 Bastia Cedex Tél : 04 95 32 87 83 Fax : 04 95 31 39 54 umarinu@wanadoo.fr www.umarinu.com

août-octobre 2006

Stantari #6

Créé en 1997, l’Atelier Permanent d’Initiation à l’Environnement Urbain a obtenu le label CPIE en 2002. Ce label est délivré l’Union Nationale des Centres permanents d’initiatives pour l’Environnement, organisme reconnu d’utilité publique. C’est une reconnaissance nationale de notre action qui comprend : l’éducation dans le cadre scolaire et associatif, des chantiers d’insertion par le jardinage et la participation à l’Espace Info Énergie, au réseau Natura 2000 et à la campagne Écogestes

Cliché I Sbuleca Mare

AJACCIO

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Da leghje

“Sur l’étagère du libraire” par Christel

Sur l’étagère du libraire par Christel Ebrard

Le littoral de Corse

Stantari #6

Emmanuel de Toma & Jean-Jacques Andreani, photos Éric Guillemot Vu du ciel / Gallimard - 2006

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Petit ouvrage permettant de découvrir la Corse de manière un peu différente : les textes sont concis mais très descriptifs, les cartes permettent de visualiser, régions par régions, les sites à ne pas manquer, qu’il s’agisse de vestiges préhistoriques ou de réserves naturelles. Le “plus” de cet ouvrage réside dans les photographies, non que ce soient les plus belles jamais prises, mais elles illustrent cette Corse, île-montagne, de manière très convaincante. Avec en prime un gros coup de cœur pour la vue du cimetière marin d’Ajaccio, qui nous montre le tracé dessiné par les sépultures : absolument magique ! 104 pages – 14,90 € août-octobre 2006

Des roches, des paysages et des hommes Géologie de la Corse Alain Gauthier - Albiana - 2006 Comme il avait si bien su le faire lors de son précédent ouvrage Par les chemins du littoral Corse, paru dans la même collection, Alain Gauthier réussit encore une fois à nous passionner ; et pourtant le pari était osé : réaliser un livre de géologie à destination du grand public sans toutefois trop de simplification. Le néophyte pourrait parfois se trouver dérouté par l’emploi de termes techniques, mais qu’il se rassure, ils sont réduits au minimum et n’entravent aucunement la compréhension de l’ensemble, par ailleurs très aéré et bien illustré ; ce qui facilite grandement sa lecture. La richesse et la diversité des photographies en font un ouvrage très agréable à feuilleter pour les non-spécialistes, tandis que les plus avertis se feront une joie de retrouver les cartes du BRGM qui enrichissent le commentaire. Alain Gauthier a su rendre la géologie attrayante en nous faisant découvrir comment, à travers les siècles, les hommes ont su utiliser les composantes de leur environnement (cf. l’encadré sur la poterie à l’amiante qui nous explique en détail le façonnage de poterie) : l’humanité est donc bien présente dans ce monde minéral. Pour que la Corse n’ait plus aucun secret pour vous, pour tout connaître des granitoïdes et comprendre la diversité des paysages insulaires, vous n’avez qu’une solution : vous procurer cette bible géologique illustrée ! La destinée de ce très beau livre est toute tracée : devenir un ouvrage de référence. 278 pages – 39 €


À lire

Petite ethnobotanique méditerranéenne Pierre Lieutaghi - Actes Sud - 2006

“Et l’animal fit l’homme” Catalogue de l’exposition Musée de l’Alta Rocca / Éditions du Maquis - 2006 Pour ceux qui n’ont pas eu la chance de pouvoir se rendre à l’exposition du musée de l’Alta Rocca, une séance de rattrapage est proposée avec ce catalogue. Vous retrouverez la panoplie complète du chasseur néolithique avec ses armatures perçantes et tranchantes et celle du chasseur du xxe siècle avec ses cartouches et sa célèbre veste de chasse ! Mais surtout, vous découvrirez la longue histoire qui nous lie aux animaux, de la chasse à l’élevage, de l’usage de la matière animale, notamment osseuse avec la création d’instruments de musique et d’objets d’art, ou encore de l’utilisation des animaux dans la vie spirituelle des communautés humaines. Nous soulignerons également la qualité de la maquette et la richesse de l’illustration : un véritable plaisir ! 212 pages – 30 €

Papillons du monde Gilles Martin & Myriam Baran La martinière - 2006 Bienvenue dans la féerie aérienne et graphique des lépidoptères avec ce magnifique livre riche de 200 photographies qui proviennent du monde entier. Chez les papillons, c’est la beauté qui nous incite à connaître et cet ouvrage répond parfaitement à cette envie. Le texte, tout à fait conséquent, de l’éthologue Myriam Baran aborde les papillons “au sens large” car rien n’y est oublié : de la chenille aux rapports qu’entretiennent, depuis toujours, hommes et papillons 224 pages – 45 €

Corse F. Pomponi, G. Moracchini-Mazel, J.-M. Olivesi, M.-E. Nigaglioni, P. C. Giansily, G. Ravis-Giordani, M.-J. Dablera-Stefanaggi, F. Piazza et J. Martinetti Christine Bonneton - 2006 Réédition très attendue de cet ouvrage de référence et nous n’en parlons pas uniquement parce que Stantari est cité dans la bibliographie ! Tous les sujets relatifs au patrimoine de l’île y sont abordés, par les spécialistes de chaque thème ; ce qui garantie la fiabilité des informations. La partie historique est relativement courte et surtout axée sur l’histoire de l’art, ce qui n’est pas pour nous déplaire, d’autant que cela offre un panorama assez complet des hauts lieux du patrimoine corse. Mais, c’est sans aucun doute la partie ethnographique qui emporte l’assentiment général. Georges Ravis-Giordani nous entraîne comme à l’accoutumé au plus profond de la vie corse, de l’âme corse, n’oubliant aucune partie importante de ce socle : la spiritualité, mais aussi l’organisation familiale, les travaux artisanaux, la nourriture ; en un mot, tout ce qui fait que la Corse est la Corse. Bref, il s’agit d’un ouvrage complet, qui n’oublie pas la partie économique et le milieu naturel et permet une connaissance en profondeur de l’île. 320 pages – 30 € août-octobre 2006

Stantari #6

Ne vous laissez pas effrayer par le titre ! Nous allons, grâce à cet ouvrage, faire le tour du monde végétal méditerranéen, tout savoir des senteurs, des saveurs qui nous entourent. Connaître non seulement le cortège floral du chêne-vert, avoir une connaissance approfondie des différents cistes, reconnaître les pins grâce à leurs cônes, rencontrer la clématite brûlante mais aussi tout savoir de l’écobuage. Saviez-vous que la densité de marrube est inféodée à l’élevage bovin ? Connaissiez-vous les vertus thérapeutiques du plantain badasson ? Et le symbolisme de l’olivier sauvage ? Pour trouver des réponses à toutes ces questions et bien d’autres, il vous faudra donc feuilleter cet ouvrage, déguster son contenu par petites touches, au gré des envies. Si les photographies sont peu nombreuses, laissant la part du lion au texte, elles permettent néanmoins d’agrémenter la lecture et surtout, elles aident incontestablement à l’identification des plantes décrites. Bref, un ouvrage qui réhabilite, de manière intelligente, un décor végétal devenu anodin à force de présence. 336 pages – 29 €

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Da leghje

Dictionnaire historique de la Corse Collectif sous la direction d’Antoine-Laurent Serpentini Albiana - 2006 Le voici enfin notre pavé d’histoire tant attendu ! Il aura fallu attendre quatre ans, quatre années de collaborations entre 139 auteurs, pour que cette bible aux 2500 entrées trône enfin sur les étagères des librairies. Les notices biographiques en représentent la partie la plus importante. Qu’il s’agisse de militaires, de journalistes, de politiques ou de scientifiques, qu’ils soient originaires de l’île ou non, ils sont les hommes et les femmes dont le travail a eu une influence sur l’île. Vous découvrirez ainsi leur vie mais aussi leurs actions phares. La vie artistique et intellectuelle occupe également une place privilégiée dans cet ouvrage avec des notices claires et synthétiques, qui permettent par leur mise en perspective avec le contexte politique et historique de mieux comprendre les personnages et les situations. Il s’agit certes d’un dictionnaire, une succession de notices parfois un peu abruptes, mais sans le coté hagiographique que l’on aurait pu craindre. Les renvois sont clairs, facilitant ainsi la navigation entre les articles au gré de notre curiosité intellectuelle. Les articles thématiques sont, eux aussi, bien construits et intéressants, permettant de replacer les faits et les acteurs dans les grands courants qui ont balayé l’histoire de la Corse. Les thèmes sont variés, abordant tant l’histoire de l’île, comme la présence génoise en Corse ou la piraterie maure, que la forêt ou le football insulaires. En définitive, il s’agit d’un dictionnaire accessible à tous, mais suffisamment complet et détaillé pour constituer un indispensable outil de recherche. 1014 pages – 70 €

Les Bonaparte, des esprits rebelles Charles Napoléon - Perrin - 2006

Stantari #6

Probureau

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Librairie - Papeterie Beaux-arts La Poretta Porto-Vecchio Tél. 04 95 70 27 81 Fax. 04 95 70 25 54

août-octobre 2006

Paraphrasant Montesquieu, on pourrait dire avec un soupçon de malice au seuil de ce livre : comment peut-on être Bonaparte ? C’est la question que tranche son auteur, le prince Charles Napoléon, représentant de la branche dynaste des Bonaparte, aujourd’hui engagé en politique. C’est en ayant sa vision politique du passé familial qu’il nous invite à le lire. Sans trop marquer ce trait d’ailleurs. Son livre n’est pas une biographie. C’est un essai, construit grâce à une suite de portraits et liés entre eux par une idée politique stricte : le lien entre les Bonaparte et la République. Entre leur principe d’autorité et leur goût de la liberté. Esprit rebelles, sans doute, marchant souvent hors ou contre le courant. Mais ayant hérité d’une mission politique qui, parfois, contrarie leur goût. Et, le plus souvent, l’exacerbe. Visitant d’abord l’aventure de la lignée des années paolistes aux triomphes impériaux achevés en 1815, l’essai caracole ensuite tout au long du xxe siècle, de Corse en Amérique en passant par le pont d’Arcole de la psychanalyse. Toute analyse du courant bonapartiste porte sur le conflit entre autoritarisme et démocratie, et l’essai n’échappe à cette question classique. Ce livre est une plongée dans le passé et une invitation à ne jamais négliger l’Histoire. Comment ne pas y être sensible ? R. Lahlou 292 pages – 20,50 €


À lire

Emu spartutu lu mari (nous avons partagé la mer) CD - Mighele Raffaelli & Mighela Cesari U cantu Prufondu/Albiana - 2006

C’est le premier disque qui apparaît dans cette rubrique et il le mérite, puisqu’il s’agit de la dernière création de deux grands noms de la musique en Corse : Mighele Raffaelli et Mighela Cesari. Il est musicien, peintre et scénographe reconnu internationalement, et, avec elle, fondateur du groupe féminin de chants polyphoniques Donnisulana. Avec Emu spartutu lu mari, ils nous rappellent que les pays de Méditerranée forment une grande famille, une famille qui “a été” et qui continue d’être grâce à l’initiative de ces deux musiciens. Ce CD mêle en effet des créations récentes et des “re-créations” à partir de chants traditionnels andalou, italien ou encore portugais. Pièce maîtresse de ce disque : I setti galeri di Spagna, est une complainte du xviiie siècle, qui raconte le naufrage, vers 1550, d’une expédition de galères envoyées par Charles Quint pour secourir la ville de Bonifacio assaillie par Sampiero Corso. Ce récit épique nous rappelle que le chant est le véhicule privilégié de la tradition orale et que sa vocation première a été de raconter. L’histoire, écrite et chantée en vieux toscan est dite aussi en français afin que nous puissions en saisir le sens tragique et que la magie du chant s’opère. 21 €

La Corse et l’environnement sur Frequenza Mora

En se maine : 12h-13h : Chic planète, le magazine environnement http://www.radiofrance.fr/ de Marie Bronzini chaines/france-bleu Le sa medi : • 10h-11h : Serge le jardinier • 11h-12h : A strada di i sensi ou Isabelle Don Ignazi, en collaboration avec le CREPAC, nous parle des produits de notre région. • 12h-13h : Les pieds sur terre, magazine agricole de Joëlle Orabona Le Dimanche • 17h-18h : le Mag nature de Christorphe Zagaglia

et toute l’actualité culturelle des fêtes et des festivals tous les jours à 18h août-octobre 2006

Stantari #6

Tout l’été, A Frequenza Mora vous propose des émissions sur la nature, l’agriculture, les produits corses avec :

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Internet

Internet Revues scientifiques sur Internet Parc marin des bouches de Bonifacio C’est un superbe site, entièrement dédié au parc marin des Bouches de Bonifacio, parc créé à l’initiative de l’Office de l’environnement de la Corse et de la Collectivité Territoriale de Corse. Venez découvrir le fabuleux patrimoine de cette région de l’île, entre terre et mer, où résident des espèces animales et végétales rares et magiques ! Le site est vraiment soigné, les photos (d’Éric Volto !) remarquables, les textes précis et didactiques, pour une présentation complète des activités de surveillance et de protection de ce joyau du patrimoine naturel de la Corse. www.parcmarininternational.com

Stantari #6

Humaterra

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Un confrère sur Internet qui ne pouvait que nous plaire car il se définit comme le magazine dédié aux rapports entre l’homme et la terre. Il est, lui aussi publié par une association dont la vocation est l’ “accès à l’information nature”. En effet, Humaterra fourmille littéralement d’informations en tout genre ! www.humaterra.net août-octobre 2006

Internet remplacera-t-il, à terme, le support papier ? La question mérite en tout cas d’être posée, d’autant que nombre de revues à caractères scientifiques – et donc, à diffusion limitée – se sont tournées depuis plusieurs années vers la publication numérique, à la fois moins coûteuse et plus rapide. Il existe même une Fédération des revues en Sciences humaines et sociales. Il s’agit d’un vaste portail d’accès à près de 53 revues électroniques, traitant de sujets variés, relatifs aux Sciences humaines et sociales, créé en partenariat avec le CNRS, le Ministère délégué à la Recherche, l’EHESS et différentes Universités françaises. Du Yemen aux continents américains, des études linguistiques aux analyses économiques, sans oublier l’histoire et la religion, revues.org est une véritable mine d’informations et de découvertes…À consulter sans modération ! www.revues.org

Défi pour la terre Il n’est probablement pas besoin de vous présenter le site de la Fondation Nicolas Hulot : un site engagé pour l’avenir de notre planète et, par voie de conséquence, pour l’avenir de nos enfants. Sachez qu’à ce jour, le “défi pour la terre” recense plus de 510 000 “engagés” pour la planète, 510 000 qui n’attendent plus que vous ! Alors, osez vous promener sur ces pages, osez connaître et devenez à votre tour responsable... www.defipourlaterre.org

Voies romaines en Méditerranée Voici pour finir un site dédié au patrimoine historique méditerranéen : fruit d’un partenariat entre sept pays, du Portugal à la Grèce, sans oublier les côtes africaines de la Méditerranée. Il s’agit bien entendu d’un site recensant des voies romaines, présentant d’une manière ludique les données scientifiques relatives à chacune d’entre elles, à la manière d’un guide touristique où chaque voie est détaillée, cartographiée, photographiée et racontée. Bref, Viaeromanae est un site d’information et même bien plus, un outil efficace fonctionnant comme une véritable invitation au www.viaeromanae.org voyage… Alors bonne route !


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stantari n°6  

Aout-octobre 2006

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Aout-octobre 2006

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