LVX 7 - HIVER 2025

Page 1


ART

Florence adore le peintre des anges

PAROLES

S’en sortir dans un monde saturé

PATRIMOINE

Les gardiens de l’auto

D’AVANT LES CHOSES

Édito

Objets perdus

On le sait, le sens olfactif est le plus puissant des catalyseurs de la mémoire. Une simple odeur peut ainsi raviver instantanément les souvenirs de l’être autrefois aimé ou du poulet rôti de la grand-mère. Tout cela tiendrait au fait que sentir est lié à des zones anciennes du cerveau développées à l’époque préhistorique pour alerter notre instinct de chasseur. Il en va de même pour l’ouïe, autre sens essentiel pour survivre dans la nature. La musique est pareillement une forme puissante d’évocation. La vue, en revanche, n’entre pas dans cette catégorie. Certes, revoir quelque chose peut réveiller le passé, mais souvent de manière diffuse. Cela dit, on peut éprouver tout de même quelque chose en retrouvant des objets qui ont bercé nos adolescences, voire nos vies de jeunes adultes, vu la vitesse à laquelle ils ont été frappés d’obsolescence.

Remplacés par la technologie numérique, le walkman, le téléphone à cadran, la chaîne stéréo ou la machine à écrire appartiennent aux musées personnels de ceux qui sont nés dans les années 70. L’historien du design Deyan Sudjic a réuni dans un beau livre 250 de ces appareils d’un autre temps. Pour constater déjà que le passage de l’analogique au numérique nous prive désormais d’une certaine esthétique. On se pâme volontiers devant la Valentine, machine à écrire rouge pop, dessinée par Ettore Sottsass pour Olivetti en 1969. Beaucoup moins en regardant le clavier sinistre d’un ordinateur portable. Tout comme on peut trouver assez désolant que l’hégémonie des écrans plats empêche la folle créativité que permettait la télévision à tube cathodique. Au moins a-t-on gagné sur le plan de l’encombrement.

Ces objets, finalement pas si anciens, nous renvoient à une époque dont le ressenti – pour reprendre un terme météorologique – se mesure en près d’un siècle. Les retrouver, c’est fatalement succomber à une forme de nostalgie. Le monde d’avant le numérique évoque une simplicité, une insouciance presque idyllique. Comme les souvenirs heureux d’une période désormais révolue.

IMPRESSUM

Une publication de la SPG

Route de Chêne 36 – CP 6255 1211 Genève 6 www.spg.ch

Éditrices responsables Marie Barbier-Mueller

Valentine Barbier-Mueller

Rédacteur en chef Emmanuel Grandjean redaction@lvxmagazine.ch www.lvxmagazine.ch

Ont participé à ce numéro : Christophe Bourseiller, Philippe Chassepot, Monica D’Andrea, Luc Debraine, Alexandre Duyck, Richard Malick, Thierry Oppikofer

Publicité :

Edouard Carrascosa - ec@lvxmagazine.ch

Tél. 058 810 33 30 - Mob. 079 203 65 64

Abonnement : Tél. 022 849 65 10 abonnement@lvxmagazine.ch

Pages immobilières et marketing : Marine Vollerin

Graphisme et prépresse : Bao le Carpentier

Correction : Monica D’Andrea

Distribution : Marine Vollerin, Christian Collin

Production : Stämpfli SA Berne

Tirage de ce numéro 15’000 exemplaires

Paraît deux fois par an

Prochaine parution juin 2026

Couverture Chaîne hi-fi Totem du designer Mario Bellini. (Photo © Brionvega)

Cette revue, créée en 2022, est éditée par la SPG

Tous droits réservés. © 2025 Société Privée de Gérance SA, Genève

Les offres contenues dans les pages immobilières ne constituent pas des documents contractuels. L’éditeur décline toute responsabilité quant au contenu des articles. Toute reproduction même partielle des articles et illustrations parus dans ce numéro est interdite, sauf autorisation préalable et écrite de la rédaction.

An Italian Design Story

2 24

ÉDITO

8

CHRONIQUE

Sommes-nous gouvernés par des fous ?

10

PRÉSENT

Les objets ont une âme

16

SOCIÉTÉ

Elle court, elle court la rumeur

18

PAROLES

Renaud Hétier : « Dans le vide, la liberté s’ouvre »

STYLE

Les gardiens de l’auto

28

STYLE

Les plumes font de la résistance

31

ABCDESIGN

La table Arlecchino de Gio Ponti

SLEEP ATELIER GENÈVE SLEEP ATELIER SAANEN

32

Florence adore le peintre des anges

38

LÉGENDE

D’art et d’or

44

ARCHITECTURE

Le joyau secret de Voltaire

50

ARCHITECTURE

UP, l’atelier qui monte

54

HORLOGERIE

Vacheron côté design

60

Machines à construire

Les skis de la flemme JOUET

68

RÉGAL

TECHNO 66

Bella Mortadella

72 PAGES IMMOBILIÈRES

(Vacheron

Salon d’Art moderne et

du 29 janvier au 1er février 2026, Palexpo

Sommes-nous gouvernés par des fous ?

QQui se souvient encore du neuvième président des ÉtatsUnis, William Henry Harrison ? Il fut historiquement le premier qui mourut pendant l’exercice de ses fonctions, un mois seulement après avoir mis le pied à la Maison-Blanche. Je précise qu’il ne fut pas assassiné. Son histoire n’en demeure pas moins édifiante. Figurez-vous qu’il a tenu à prononcer un discours d’investiture d’une durée record de deux heures, en plein air au mois de janvier, par un froid glacial, sans manteau ni chapeau. Résultat : il a évidemment attrapé une pneumonie fatale.

Phrases mémorables

On peut méditer longuement sur ce cas éventuellement psychiatrique. Pourquoi s’est-il exprimé à l’extérieur de l’édifice, et pour quelle obscure raison a-t-il refusé d’enfiler un manteau ? Le fait est qu’on peut aisément gloser sur la psyché de nos dirigeants. Sont-ils d’une intelligence hors norme, comme on aimerait le croire pour se rassurer, ou sont-ce tout bêtement des cinglés parfois dangereux, obéissant à des mobiles qui n’ont rien de rationnel ? L’examen de la vie politique mondiale me laisse d’autant plus méditatif que j’achève à l’instant un ouvrage lumineux commis par l’historien facétieux Bruno Fuligni. La somme a un titre assez long : Les Politiciens les plus cons de l’histoire : rois, présidents, ministres, députés, sénateurs… pris en flagrant délit de bêtise (Éd. First, 2025). Avouons que c’est très parlant.

J’ose espérer bien évidemment que tous les politiques ne sont pas des imbéciles, mais je nourris un doute puissant.

Il arrive en effet que certains, en quelque sorte, trébuchent. Je pourrais citer quelques phrases mémorables, commises par des représentants des élites. Je songe à quelques politiciens français : Raymond Barre : « Quand le moment est venu, l’heure est arrivée. » Jacques Toubon: « Même en avion, nous serons tous

dans le même bateau. » Edgar Faure: « Voici que s’avance l’immobilisme et nous ne savons pas l’arrêter. » Ségolène Royal : « Même quand je ne dis rien, cela fait du bruit. » Vous noterez que nous évoluons dans un non-sens qui évoque le théâtre de l’absurde. On songe tout à la fois à Eugène Ionesco et à Samuel

(Nicolas
Zentner)

Beckett. La Cantatrice chauve attend Godot et vice versa.

Certains politiques s’imaginent par ailleurs marquer leur époque en adoptant un ton sécuritaire. Mais à trop vouloir sécuriser, on peut sombrer dans l’excès… et sombrer tout court. Législateur athénien du VIIe siècle avant Jésus-Christ, Dracon voulait combattre l’insécurité et la délinquance. Il a trouvé une méthode simple : tous les délits étaient réprimés par la peine de mort, de l’oisiveté au travail au vol d’un simple fruit. Le fait est que Dracon a marqué les esprits, puisqu’on parle aujourd’hui de règles draconiennes, c’est-à-dire extrêmement sévères. Voici un exemple plus récent de délire sécuritaire. Candidat à l’investiture républicaine pour représenter la Californie à la Chambre des représentants, Howard Felsher, décédé en 2018, était par ailleurs producteur de jeux télévisés. Son programme électoral assez singulier ne manquait pas de piquant, puisqu’il proposait de mettre tous les jeunes en prison, pour leur apprendre la vie. Une forme d’incarcération éducative. Il n’a pas été élu.

Il est aussi des cas plus délicats. Je songe à Oleg Perkov, candidat aux élections municipales à Zaporijia en Ukraine en 2003. Il ne fut pas élu et obtint moins de cent voix. Affligé par ce score humiliant, il se castra. Écarté du second tour en 2002, le socialiste Lionel Jospin fut plus mesuré, puisqu’il se contenta de devenir un champion de tennis sur l’île de Ré.

Gourmandise mortelle

Il semble bien, dans tous les cas, que le pouvoir altère le jugement. Roi de Suède et Grand-Duc de Finlande, Adolphe Frédéric de Holstein Gottorp, qui vivait au XVIIIe siècle, est mort en préfigurant le film de Marco Ferreri La Grande Bouffe, avec l’inoubliable Andréa Ferréol. Après s’être gavé de homard, de choucroute et de hareng fumé, le tout arrosé de champagne, il se régala de brioches fourrées à la crème. Il reprit quatorze fois du dessert et en mourut. Autre cas clinique reconnu par la faculté : le député Antoine-Léonce Guyot-Montpayroux se trouva frappé de démence après sa réélection en 1877. Il effectua donc son dernier mandat

depuis un asile, ce qui n’a pas troublé ses électeurs. J’ajouterai qu’un député français, dont je tairai le nom, a siégé dixsept ans au Palais-Bourbon, sans avoir jamais visité sa circonscription. Dans la famille des souverains fous, j’aimerais décerner un prix spécial au roi de France Charles IX, qui régna de 1560 à 1574. À 20 ans, il parcourt le Louvre, le dos harnaché d’une selle et le visage enduit de suie. Sa violence est sans raison ni logique : il tue ânes et porcs au retour de la chasse, joue du cor jusqu’à en perdre haleine, tire jusqu’au sang les oreilles des courtisans, qu’il a, la veille, obligé à se faire perforer les lobes pour porter de lourds pendentifs. Cela dit, ce roi

« Au chapitre d’un léger déraillement, les empereurs romains se posent un peu là. »

dérangé a inventé la fête du muguet le 1er mai. Il n’avait donc pas que des défauts. Au chapitre d’un léger déraillement, les empereurs romains se posent un peu là. Il faut d’abord évoquer bien entendu les jouisseurs et les libertins. Je songe notamment à l’empereur Tibère que les historiens tiennent pour un monstre assoiffé de sang, débauché, dénaturé et j’en oublie. Il était réputé non pour sa gouvernance, mais pour des orgies partouzardes impliquant de très jeunes filles, qui avaient lieu dans sa résidence de Capri. Il a évidemment fini assassiné, ce qui est le lot d’à peu près 60% des chefs de l’Empire. Moins fameux, l’empereur Vitellius était ce qu’on pourrait appeler un glouton. Il fut notamment l’inventeur d’un plat copieux nommé « le bouclier de Minerve », composé de foies de carrelet, de cervelles de faisan et de paon, de langues de flamant et de laitances de lamproie. Je précise que la laitance est un liquide

laiteux constitué par le sperme des poissons. Bon appétit ! Caligula remporte la palme de l’abjection, et l’on doit admettre que sa démence le classe du côté d’un certain surréalisme. Il ordonnait aux bateaux de naviguer sur les routes, ce qui est poétique. Il décida un jour de nourrir les fauves du cirque en vidant les prisons, ce qui l’est moins. Il gavait ses esclaves de vin puis leur liait les parties génitales pour qu’ils ne puissent pas uriner. Il décida un jour de remplacer le consul de Rome par son cheval. Il eut enfin des relations incestueuses avec ses trois sœurs. Mais ce n’est rien, comparé à Néron. Je cite Suétone : « Après avoir fait émasculer un enfant, il prétendit le transformer en femme, se le fit amener avec un voile rouge, en grand cortège, et le traita comme son épouse. » Avouons que l’on fait difficilement plus immonde. Il couchait bien sûr aussi avec sa mère. Je note par ailleurs que Caracalla était un mégalomane maladif qui a assassiné sa femme pour coucher avec sa belle-mère.

Chasseur de mouche

J’avoue en revanche une sorte de tendresse mêlée de répulsion pour l’empereur peu connu Maximin Daia. Ce souverain-ci gouvernait en fonction de la météo. À l’instant de châtier un adversaire, il regardait le ciel. Si un nuage passait, couic. Autre fou furieux assez spectaculaire, l’empereur Élagabal avait lancé une religion nouvelle. Il adulait en effet un phallus géant de pierre. Il y eut aussi à Rome de parfaits imbéciles. L’empereur Domitien s’enfermait chaque jour une heure pour jouer à attraper des mouches. Quant à Honorius, il ne s’intéressait qu’à sa basse-cour. Quand il apprit en 410 après Jésus-Christ que Rome brûlait, il s’écria : « Mais, il vient de manger dans ma main ! » Il avait en effet baptisé son coq « Rome ». On lui dit qu’il s’agissait de la ville entière. Il poussa alors un « ouf » de soulagement. Pouvons-nous en conclusion faire confiance à nos actuels dirigeants ? Vous noterez que je n’ai cité dans ce texte ni Donald Trump, ni Vladimir Poutine, ni Kim Jong-un. Affaire à suivre, en quelque sorte.

ONT UNE ÂME LES OBJETS

Ancien directeur du Design Museum de Londres et auteur prolifique, Deyan Sudjic publie un nouvel ouvrage qui raconte la vie des choses. Un catalogue fabuleux de 250 produits d’avant, qui plonge le lecteur dans un temps où le numérique n’existait pas. Par Philippe Chassepot

Page précédente : le Walkman inventé par Sony en 1979. (Sony)

Ci-dessus : un téléphone à cadran des années 60. (aluxum)

On montre une photo d’une télévision de 1964 à un petit gars de la génération Z, la vingtaine tout juste passée. Pas n’importe laquelle : une Wega Vision 2000, avec son boîtier de haut-parleur en teck clair, sa profondeur cubique, son écran pivotable d’un vert émeraude très apaisant quand il patiente en veille. « Mais pourquoi a-t-on arrêté de fabriquer ça pour mettre ces affreux écrans plats tout noirs à la place ? » dit-il spontanément, l’esprit tourmenté par la frustration. Le gamin n’est pas nostalgique d’un passé qu’il n’a pas connu ; il montre ici une sensibilité presque logique à l’esthétique d’une époque peu uniforme, et qui savait prendre le temps et la matière pour « vivre beau ».

Une réaction rassurante, loin d’être le privilège des boomers fatigués par un monde qui bouge trop vite.

Retour vers le futur

Le cliché en question est tiré d’un ouvrage extraordinaire : Analogique, 250 objets vintage d’avant l’ère du numérique (Éd. Seuil), pour trois cents pages divisées en quatre catégories – le son, l’image, la communication, l’information – comme une excursion dans une ère qui devrait longtemps survivre à l’oubli. Les photos ont été choisies par Deyan Sudjic, également auteur des textes d’explication très haut de gamme, aussi technologiques que philosophiques. Cet homme-là est une pointure : directeur du Design Museum de Londres pendant près de quinze ans, responsable de plusieurs revues prestigieuses, auteur de plusieurs livres et directeur de la Biennale de Venise en 2002.

1957. (Pentax )

On meurt d’envie d’aller picorer un cerveau si brillant. Va pour un petit coup de fil d’automne, où il insiste d’abord sur l’ironie contenue dans son ouvrage. « C’est étrange, car à l’époque où ces objets avaient basculé de l’artisanat vers la fabrication de masse, ils nous annonçaient ce à quoi devait ressembler le futur. Aujourd’hui, ce livre sort et c’est une sorte de nécrologie pour la plupart de ceux qui y sont répertoriés, observe-t-il. On peut évoquer la nostalgie, certes, mais peut-être un sentiment plus positif, aussi. Dans le monde du numérique, tout est temporaire, tout est voué à s’effacer et à disparaître. On ne ‹ possède › pas notre musique, nos films ou même nos bouquins, ils appartiennent à Amazon, à Spotify ou à d’autres, alors que l’analogique n’est pas complètement mort. Des gens rachètent des vinyles et le livre tient toujours, car on a besoin de contacts physiques ou d’odeurs. » De fait, c’est un ouvrage qui nous aide à ne pas oublier ceci : l’analogique était un miracle inimaginable. Sociologiquement, déjà, par son pouvoir de révélateur culturel, surtout pour les fils et filles de classes moins que moyennes sans bagage, élevés avec deux disques et un livre sous la main. Les années 60 et 70 ont alors ouvert un accès à la pop culture par la grâce d’appareils qui mettaient à disposition les nouveautés musicales. Beaucoup d’ados ont pris leur première claque de hard rock (ou de rock progressif pour les moins chanceux) par les platines vinyles, les casques chez les disquaires, par le grand frère d’un copain qui poussait le son trop fort un dimanche après-midi d’ennui, par le baladeur qui permettait l’écoute

Un appareil photo Asahi Pentax, premier reflex japonais créé en

religieuse de cassettes achetées ou copiées illégalement. Jamais l’adjectif « populaire » n’avait été aussi pertinent.

Platine béton

C’était aussi, et surtout, une révolution technologique, qui permettait d’obtenir une photo en claquant des doigts grâce au Polaroïd, redéfinissant la méthode pour écouter de la musique, active plutôt que passive. C’était le radio-cassette pour chez soi ou pour affirmer son existence et coloniser l’espace public – le fameux ghetto blaster ou le Walkman, marque déposée par Sony, qui consacra les débuts de l’isolement individuel dans le collectif. Même si, on l’oublie trop souvent, les appareils disposaient de deux prises casques – pour s’isoler ou partager, quel luxe… « Je trouve la notion des deux prises jack du Walkman très intéressante, reprend Deyan Sudjic, car, à mon avis, la plupart des objets portent en eux des conséquences inattendues. Je ne pense pas que Sony savait que le Walkman allait finalement provoquer l’isolement universel de notre époque. Idem pour Steve Jobs, qui n’imaginait sans doute pas à quel point l’iPhone allait devenir puissant et incontournable. Au début, il le présentait juste comme un outil pour écouter de la musique et surfer sur internet en plus de pouvoir passer des coups de fil. »

La période analogique, surtout pendant la deuxième moitié du XXe siècle, raconte l’histoire de la relation du monde aux choses : avant-gardisme, obsolescence plus ou moins rapide, en passant par le charme, le chic, la ringardise, et pour certains,

la gloire éternelle à finir en pièces de collection. L’une de nos fantaisies préférées extraites du livre : la chaîne stéréo « coulée » dans le béton, tourne-disque et enceintes, pour une allure préhistorique et un son haute-fidélité (la Concrete Stereo du designer Ron Arad, 1983).

Outil de propagande

L’analogique, c’est aussi l’histoire du monde tout court. Ainsi l’Irlande du Nord, au début des années 70, tente de moderniser son économie grâce à des subventions d’État et lance une fabrication de platines vinyles à grande échelle. La Strathearn Audio aurait pu séduire, avec son design épuré aux trois points rouges, mais les ouvriers peu qualifiés n’ont jamais pu s’élever jusqu’à l’exigence du produit. La chaîne n’a jamais atteint le seuil de rentabilité et l’usine a fermé en 1978 après l’arrêt des subventions. Autre esprit dans l’Allemagne nazie de 1933 : la Radio Volksempfänger VE 301, avec son design qui fait furieusement penser au film Metropolis de Fritz Lang, mais surtout son prix bas et accessible aux masses. En 1941, deux tiers des foyers allemands en possédaient une, ondes moyennes uniquement, ce qui la limitait aux chaînes nationales. Idéal pour la propagande et la désinformation, au point qu’Albert Speer, l’architecte d’Hitler, assura que, grâce à elle, « 80 millions de personnes furent privées de toute pensée indépendante » Avec un sens assez spécifique de la concision, Deyan Sudjic nous résume l’influence en trois phrases définitives. « L’impact

Une machine à écrire Valentine dessinée par Ettore Sottsass pour Olivetti en 1969. (Olivetti)
Le look « Space age » du téléviseur portable Orbitel fabriqué par Panasonic en 1973. (Panasonic)

de la technologie analogique fut social et culturel aussi bien qu’économique et industriel. La photographie représentait à la fois une découverte technique et une nouvelle forme d’art ; dans les années 30, le développement de la radio transforma plus la vie politique que les journaux ne l’avaient fait dans les années 1830. La télévision diffusa de la publicité, fabriqua des vedettes et des célébrités et homogénéisa la culture. »

Télé extraterrestre

Rien n’empêche de feuilleter son ouvrage en toute légèreté, simplement pour s’émerveiller de la diversité du design.

À ce jeu-là, le monde des télévisions nous propose une folie contrôlée, permanente et délectable. Il faut savoir se laisser dériver dans ce monde parallèle et choisir ses coups de cœur.

En ce qui nous concerne, ce sera le Panasonic TR-005 Orbitel, quelque part entre Wall-E et 2001, Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, qui avait fondé sa campagne publicitaire sur un fantasme : l’appareil aurait été fabriqué par une civilisation extraterrestre et offert à la planète Terre…

Celles d'aujourd'hui sont-elles condamnées à toutes se ressembler, avec leurs écrans plats et leurs coins carrés ? Pas forcément, puisque l'auteur avoue une certaine tendresse pour les frères Bouroullec et leur télé un peu old school (The Serif).

Surtout, Deyan Sudjic nous rappelle qu'au début des années télé, on ne savait pas sur quel pied danser : « Parce que l'apparence de la télévision n'était pas évidente. On ne savait ce que c'était : une pièce de décor du salon ? Ou, au contraire, un objet à mettre dans un meuble dont il fallait fermer les portes ? Fallait-il utiliser du bois, du plastique, séparer l'écran du reste ou non ? Et puis la fantaisie a pris sa place au fil du temps... » Analogique ouvre également la boîte aux questions, tel un puits sans fond. Dont une qu'on est en devoir de se poser, dans l'esprit caricatural du « c'était mieux avant » : est-ce que c'était si bien que ça, finalement ? Pas toujours, il faut le reconnaître. La jeunesse d'aujourd'hui n'est pas à plaindre, quelque part, en tout cas pas ici. Elle n'a pas connu les enregistrements à qualité sonore bas de gamme, la bande de la cassette audio qui s'embrouille toute seule pour ne plus revenir à la vie ; le drame – on dit ça sérieusement – de louper une émission

En 1971, l’entreprise milanaise d’électronique Brionvega sort cette chaîne hi-fi Totem du designer Mario Bellini. (Brionvega)

télé immanquable et ensuite impossible à retrouver, ou la VHS qui zappe les dix dernières minutes d'un film, pour plonger le spectateur dans un désespoir quasi incurable...

Séquence émotion

Le livre interroge sur le design, également. Vu les 250 objets présentés, il serait facile de penser que la liberté de création était sans limite. Ce que notre spécialiste réfute. « La liberté n'entre pas dans le débat, ici. Le boulot du designer, c'est de trouver une forme. Elle doit être être séduisante, pas trop compliquée à fabriquer, viable économiquement, et elle doit faire sens, poursuit l’auteur. Quand Kodak a basculé d'une entreprise ultra spécialisée au grand public, elle a dû trouver une façon de faire pour que ses appareils photos soient faciles à utiliser, abordables et compréhensibles. Même si on veut donner une identité ou une personnalité, il n'est pas possible de faire l'impasse là-dessus. »

Reste qu'on en revient toujours à la dimension émotionnelle. Celle que les années 60 ont voulu donner aux objets, en contrepoint du Bauhaus, auto revendiqué comme austère et militaire. « C'est pour cette raison, par exemple, qu’Olivetti a lancé sa gamme de machines à écrire Valentine, en rouge et en orange. Ce n'était pas du vent, cette dimension émotionnelle. L'acteur Tom Hanks, grand collectionneur de ces appareils, a écrit un texte magnifique sur les différences sonores entre chaque modèle » , ajoute Deyan Sudjic. C'était le temps de l'analogique : une courte parenthèse enchantée à l'échelle de l'univers, mais une période dorée de l'humanité.

« Analogique », Deyan Sudjic, Éd Seuil, 304 pages

Elle court, elle court la rumeur

De la Grande Peur de 1789 au « gilets jaunes » de 2019, Antoine Parent fait appel à la cliométrie pour analyser comment les mouvements populaires prennent forme et se propagent. Par Thierry Oppikofer

Antoine Parent, professeur à l'Université de Paris 8 et chercheur, dirige l’équipe du CAC (Cliometrics and Complexity) au sein de l'Institut Rhône-Alpin des systèmes complexes. Cet économiste recourt aux modèles de la cliométrie pour étudier les données macroéconomiques et financières historiques. Ses recherches sur la Grande Peur(1), parues dans la revue Nature, – épisode bref mais intense de la Révolution française, d’une durée de moins de trois semaines – montrent que ce bouleversement historique n’est pas – comme on le croit parfois – né uniquement à Paris.

Qu’est-ce que la cliométrie ?

La cliométrie est en résumé la mathématisation de l’histoire : elle consiste à lui appliquer les outils de l’économie, de l’économétrie et de la statistique pour exploiter des données quantitatives et institutionnelles. À l’Institut des systèmes complexes de Lyon, nous y avons joint les méthodes d’analyse de ces systèmes. L’histoire n’est pas faite que de données économiques et sociales ; un phénomène comme la Grande Peur illustre la multiplicité, la complexité des interactions entre économie, démographie, politique, sociologie, géographie et situation institutionnelle. Nous l’avons traité et étudié comme une épidémie.

Qu’est-ce exactement que la Grande Peur ?

Il s’agit d’un embrasement des campagnes qui débute le 20 juillet 1789 et se termine le 6 août ; il commence après la prise de la Bastille et s’achève avec l’abolition des privilèges. En résumé, deux rumeurs provoquent la panique : l’une concerne l’arrivée imminente de bandes de brigands qui vont détruire ou empoisonner les récoltes, l’autre parle d’armées étrangères qui déferlent pour empêcher les changements en cours, avec la complicité active des nobles. Ces rumeurs entraînent des émeutes, parfois des pillages et des violences contre les châteaux et leurs habitants, mais aussi la formation de milices citoyennes, qui vont évoluer en gardes nationales. Ces gardes vont se fédérer et le 14 juillet 1790 aboutir à la Fête de la Fédération, événement dont la commémoration deviendra la fête nationale française.

S’agissait-il d’un mouvement spontané, d’une sorte de coup de folie de populations rurales, d’un mouvement dirigé de Paris, ou encore d’une étape du processus révolutionnaire ?

Voilà précisément ce que nous avons voulu savoir, en analysant le phénomène de diffusion des rumeurs et son éventuelle logique. Nous avons établi de manière très précise, en nous fondant sur les données géographiques (territoires, démographie, routes, relais de poste), sociologiques (taux d’illettrisme, pénuries de nourriture) et institutionnelles (statut juridique de la propriété, relations entre seigneurs et paysans), les réseaux

et canaux de diffusion des rumeurs. Ces facteurs correspondent exactement à ceux d’une épidémie. La rumeur peut émaner de personnes crédibles comme de ouï-dire (typiquement par les postillons des diligences). Elle circule à la vitesse du pas d’un cheval, soit environ 45 km par jour, mais il arrive qu’elle franchisse une distance doublée, lorsque la malle-poste a changé d’attelage à un relais. En fait, nous avons identifié six foyers répartis sur tout le territoire français, qui ont fonctionné comme des clusters

Notre conclusion est que la Grande Peur a répondu à des déterminants rationnels. On n’avait pas affaire à un complot parisien, ni à des paysans illettrés. La diffusion a eu lieu dans des villes petites et moyennes, denses, avec des populations ayant un faible taux d’illettrisme et répondait à un désir de s’affranchir des hiérarchies de l’Ancien Régime.

Marx, dans Le Capital, disait : « La violence est l’accoucheuse de toute vieille société grosse d’une société nouvelle ». Ladite violence est-elle indissociable de la Grande Peur ?

Là encore, les auteurs comme Elster qui voient ce phénomène comme une succession d’actes incontrôlés de paysans frustes mus par leurs émotions, sont démentis par nos modèles quantitatifs et notre analyse épidémiologique. En reconstituant la quasi-totalité des réseaux de diffusion des rumeurs, nous avons démontré que la Grande Peur était une initiative historique s’insérant

logiquement entre la prise de la Bastille et l’abolition des privilèges le 4 août, puis la formation de la Garde nationale le 10 août. Le phénomène suit en gros les vallées et les routes, touche davantage les régions à fortes inégalités, et suit — ce qui n’avait jamais été établi formellement — la logique institutionnelle touchant aux droits de propriété. La violence a surtout touché des régions où la propriété nobiliaire tenait à des titres écrits, dans les « livres terriers », recueils de droits et usages seigneuriaux.

Une violence liée à la forme des droits de propriété ? On est loin de la jacquerie classique ! En fait, du Sud-Ouest au Sud-Est, puis remontant jusqu’au Nord-Est de la France, les exactions contre les nobles et les incendies de châteaux ont été significativement plus nombreux que dans le reste de la France : il s’agissait d’empêcher le seigneur de faire état de ses droits sur les terres, attestés par les livres terriers. Mais au centre et à l’ouest du pays, on connaît un régime institutionnel différent : c’est le paysan qui peut prouver son droit et il lui suffit d’obtenir une attestation du seigneur

local en sa faveur, ce qui a souvent lieu vu les circonstances. Enfin, la Bretagne connaît une propriété liée à l’ascendance. Nul besoin de papier pour la prouver, donc aucune raison de détruire les châteaux. Autant dire que les révoltes de la Grande Peur sont rationnelles, puisque le peuple est parfaitement conscient des réalités foncières ! On a affaire à des révolutionnaires qui veulent abolir les privilèges féodaux… et y parviennent, ce qui met fin à leurs actions dès que la nouvelle de cette abolition arrive dans les territoires.

À notre époque, une comparaison entre la Grande Peur et la révolte des « gilets jaunes » peut-elle être tentée ? La comparaison est en effet pertinente. Les « gilets jaunes », dont l’émergence fut précédée par les « bonnets rouges » en Bretagne, sont nés dans une France des périphéries, au sein de population dont la couverture sociale est lacunaire et l’angoisse de l’avenir très présente.

Si l’on ne parle plus ici de récoltes de blé menacées, c’est le prix du carburant, nécessaire à des déplacements indispensables à la survie économique, qui va augmenter. Les « gilets jaunes »

se mobilisent sur tout le territoire et la sociologie de cette révolte correspond à celle des acteurs de la Grande Peur : l a France de la pauvreté se soulève là où s’était levée celle des inégalités. « Les gilets jaunes » ont des revenus inférieurs à 60% du revenu médian national. Ce sont des oubliés de la mondialisation. Dans une étude que nous avons réalisée pour l’Université de Chicago(2), nous avons analysé ce mouvement social en fonction des critères du sociologue Alain Touraine : l ’identité, l’opposition et la totalité. Nous concluons que seuls les principes d’identité et d’opposition sont présents dans l’action des « gilets jaunes ». Le principe de totalité est absent, ce qui rend ce mouvement social « incomplet » ; en effet, le monde que les « gilets jaunes » chercheraient à construire est inconnu de tous, y compris d’eux-mêmes.

(1) Antoine Parent, Epidemiology models e xplain rumor spreading during France's Great Year of 1789, Nature, août 2025 (2) Antoine Parent, Yellow Jackets Class Conflict: new insights of « France périphérique » from inc ome polarization indicators, stonecenter.uchicago.edu.

rchive)

PAROLES

« DANS LE VIDE, LIBERTÉ LA

S’OUVRE »

S’OUVRE

Comment s’en sortir dans un monde saturé de tout ? Professeur en sciences de l’éducation Renaud Hétier donne quelques pistes pour se libérer du trop-plein qui nous envahit. Propos recueillis par Philippe Chassepot

Trop de bruit, trop de nourriture, trop de travail, et peut-être pire encore : trop de choses à faire, voir, entendre, pour un choix si vaste qu’on ne sait parfois plus comment vivre à vouloir tout embrasser. Une agitation contemporaine qui interpelle Renaud Hétier, professeur en sciences de l’éducation à l’Université catholique de l’Ouest (Angers) depuis 2006, après avoir officié pendant vingt ans comme instituteur. Son ouvrage Saturation, un monde où il ne manque rien sinon l’essentiel (Éd. PUF) aborde le thème en nous parlant de vie quotidienne et de philosophie, et surtout en évitant de prêcher de fausses recettes toutes faites. Plongée dans un monde de réflexions qui érige notre libre arbitre comme une arme première contre le superflu et le néant.

Comment décririez-vous l’époque dans laquelle on vit ?

Elle est saturée, débordée par le nombre d’objets. Tellement que, dans certains foyers, on voit de plus en plus de gens prendre des boxes extérieurs pour les stocker parce qu’ils n’ont plus de place. Il y a saturation par le débordement d’activités, aussi : on est tout le temps pris, pas seulement au travail, mais également en-dehors, par les enfants et pour soi-même. C’est le monde tel qu’il est, et on peut aussi évoquer le monde tel qu’il est en train de devenir, avec le concept d’anthropocène et toutes ses traces d’activités humaines. Là encore, on est renvoyé à la saturation : ce n’est plus nous humains qui sommes saturés, mais bien la nature, avec nos productions, nos rejets, nos pollutions à grande échelle.

Si la saturation est désormais incontestable dans plusieurs domaines, elle reste cependant assez nouvelle à l’échelle du monde moderne. Comment a-t-on pu en arriver là, aussi vite, ces dernières années ? Presque malgré nous, en fait. C’est une question extrêmement importante à mes yeux, car elle nous interroge sur la nature de notre aliénation, ce processus par lequel on s’éloigne de soi-même et où on finit par devenir son propre étranger. On pourrait ici se dire complètement victime, mais je m’inscris en faux contre cette conception. L’aliénation, c’est un processus sociétal, culturel et économique qui veut « faire dépendre » et qui vient s’engrainer sur une disposition psychique qui vise à la jouissance de la consommation. Mais il y a un sujet entre ces deux forces d’aliénation, un sujet conscient et vivant, ce qui suffit à expliquer pourquoi certains restent libres et parviennent à échapper à la saturation. Car le sujet humain demeure libre. Libre, d’ailleurs, de s’abandonner à la saturation s’il pense y trouver davantage son compte.

Au rayon saturation agressive, on trouve notamment le bruit. Vous en parlez comme d’une « réquisition ».

Parce qu’il est très difficile d’y échapper. Le bruit nous sollicite sans relâche. Il nous sature, car il nous empêche d’écouter. J’ai consacré un travail universitaire aux contes voilà quelques années, où j’insistais sur l’importance des petits signes, qui sont souvent mis en scène à travers une personne pauvre ou un petit animal qu’on va sauver et qui va se révéler l’élément secourable.

Mais encore faut-il y avoir prêté attention… Dans les contes, le plus souvent, les grands frères et les grandes sœurs ne font pas attention, justement, et se retrouvent dans une impasse. Pour accéder à la finesse du réel, ou au réel avec finesse, il faut avoir cette attention de grande qualité, qui soit dégagée de ce qui fait du bruit.

Il existe des exemples parfois incroyables. Tels ces jeunes gens en randonnée, pourtant gentils et bien éduqués, mais tout de même capables d’investir la montagne avec des enceintes portatives accrochées à leur sac. Une pollution sonore dont ils ne semblent pas avoir conscience.

C’est un exemple emblématique de notre thème, qui renvoie à une saturation de soi par soi. Même quand on se déplace, c’est

« On voyage, certes, mais on retrouve le miroir qui nous fait consommer la même nourriture ou boire le même soda, où qu’on soit. »

soi-même qu’on rencontre, au sens où on s’enveloppe dans une bulle qui reste la même où qu’on se trouve. On voyage, certes, mais on retrouve le miroir qui nous fait consommer la même nourriture ou boire le même soda, où qu’on soit.

Le nombre de « burn-out » au travail augmente régulièrement, alors que les cas étaient bien moins identifiés comme tels à la fin du siècle précédent. Vous évoquez ici une « saturation par densité », une forme très moderne de l’épuisement moral. Parce que nous sommes sortis du temps de la paysannerie, bien évidemment, mais aussi de l’ère industrielle avec ses entreprises et ses ateliers pour basculer sur des métiers du tertiaire où l’intensité de réquisition est extrêmement importante. Où des tâches complexes sollicitent une grande attention et sont par nature épuisantes. Prenez au contraire un chantier avec quatre ouvriers de travaux publics : on en voit un qui creuse, et souvent deux ou trois qui regardent parce qu’ils sont contraints d’attendre pour agir à leur tour. Il y a encore du vide, ici. À l’inverse, tout est « plein » dans un emploi de bureau, avec des messages en permanence et des dossiers complexes. Le travail prend peut-être moins d’heures, mais il est plus épuisant en termes d’efforts.

Le travail est de plus en plus souvent cité comme une « valeur » ultime, alors que c’est peut-être une vertu, pourquoi pas, mais certainement pas une valeur au même titre que l’honnêteté ou la fidélité, par exemple. Ça me fait penser à certains auteurs tel Gilbert Durand et ses structures anthropologiques de l’imaginaire. Il évoque

La Cigale et la Fourmi en disant qu’il s’agit peut-être là d’une sacrée supercherie (sourire). Il faut rendre ses droits à l’imaginaire et aux conditions de l’imagination. Du coup je fais la transition avec Jean de La Fontaine, qui est certes l’auteur de la fable, mais qui avait choisi comme épitaphe : « De sa vie Jean fit deux parts : l’une à dormir, et l’autre à ne rien faire » Il avait probablement tout à fait conscience que le loisir – la skholè grecque – était préférable au labeur. Je repense aussi au travail de David Wengrow et David Graeber sur les sociétés pré-étatiques ou non étatiques, qui montrent que les gens travaillaient grosso modo quatre à cinq heures par jour pour assurer leur subsistance. L’imposition du travail qui prend la majeure partie de la journée est un phénomène assez tardif dont on a du mal à sortir.

Vous écrivez « une position d’ubiquité devenue banale » pour parler du fait d’être joignable en permanence et par tout le monde. C’est un peu le procès de la technologie, malgré ses bienfaits, qui nous fait envoyer des messages pour presque rien ou s’inquiéter de ne pas recevoir de réponse immédiate… Pour le dire de façon assez facétieuse : quelqu’un qui ne répond pas dans la minute à votre texto, c’est comme s’il était mort (sourire). Ça génère une inquiétude immédiate, car on

L’info est continue, les programmes télé du monde entier accessibles, la peur de rater quelque chose constante chez certains. Comme si on avait oublié la parole du penseur : « J’ai la sagesse de celui qui ne sait pas »… J’adore cette expression. Elle me fait penser à Rousseau qui, au début de L’Émile, évoque une personne qui reçoit une lettre et s’effondre quand elle apprend qu’un membre de sa famille qui vivait à l’autre bout du monde est mort. Avec la question : que se serait-il passé si la lettre s’était perdue ? On devient sensible sur toute la surface où on s’étend. Rousseau en parlait il y a 250 ans et c’était prophétique, tellement on peut désormais être touché à partir de n’importe quel point du réseau.

La saturation et son « éternel présent » signifie-t-elle aussi la suppression du désir, des désirs ?

Classiquemen t, en psychanalyse, le désir, ce n’est pas la pulsion. Le désir suppose un certain rapport, un manque qui peut entraîner la possibilité d’un « différemment ». Ce n’est pas négatif : il y a l’épreuve de la frustration, certes, mais aussi l’occasion d’une sublimation et d’un raffinement du désir qui va pouvoir mûrir dans l’attente. La question est ensuite de savoir si le désir se maintient quand on le satisfait. Il y a le point de vue freudien, avec un passage à vide nécessaire pour réarmer le désir. Mais si on s’en remet à un courant comme celui de la logothérapie, tel qu’expliqué par le psychiatre Victor Frankl, l’être humain est un être de projets, et la satisfaction du désir n’est qu’une étape sur la voie de l’autotranscendance.

« Il n’y a pas d’humanité sans conscience du temps », ditesvous également. On est loin du « carpe diem » vu comme un remède à l’angoisse. L’instant présent serait-il un ennemi de la non-saturation, puisqu’il empêche une vision globale et la conscience du passé comme du futur ?

« Quelqu’un qui ne répond pas dans la minute à votre texto, c’est comme s’il était mort. »

est censés être dans une communication instantanée. Ça renvoie à la toile. Le web, certes, mais aussi la toile d’araignée : quand on la touche, elle s’agrippe à nous et on est pris. Ça devient pathologique, on n’arrive pas à s’en défaire, et si toutefois on y arrive un peu malgré tout, cela génère une angoisse. C’est une manière d’être présent qui se transforme en hyperprésence ; il n’est plus pensable d’être absent, il n’y a plus d’alternance. Et l’alternance, c’est la solution à laquelle je crois le plus.

C’est un sujet qui m’est cher là aussi. J’ai essayé d’ouvrir une voie différente de celle de Heidegger, qui considère que c’est à partir de la conscience de la finitude qu’on appréhende son existence. Et aussi des courants actuels issus de la méditation de pleine conscience et des philosophies orientales, qui survalorisent l’instant présent. Oui, il y a une difficulté à vivre le temps qui ne passe pas toujours. Le peintre René Laubiès, qui s’était installé en Inde, avait dit un jour dans un entretien : « Il ne s’y passe rien et le temps coule tout naturellement. Alors qu’à Paris, le temps est syncopé et ne passe pas » Là encore, il y a cet équilibre à trouver entre le temps de la vacuité, qui ne passerait pas vraiment, et celui qui nous précipiterait vers la fin sans qu’on le sente. L’épaisseur du temps nous est donnée par notre mémoire, qui nous lie au passé, et notre imagination, qui nous relie à l’avenir. On ne peut pas se reclure dans l’instant présent, on serait comme un poisson rouge. On a besoin de sentir l’épaisseur du temps.

Vous avez été professeur des écoles pendant vingt ans, en maternelle et en primaire. Quel rôle l’école doit-elle jouer dans cette histoire, selon vous ?

L’école a beaucoup évolué ces dernières années, hélas ! pas dans un sens positif du point de vue de la saturation. La démultiplication des objectifs a conduit à une segmentation de plus en plus grande. Des séquences brèves, et qui doivent être efficaces, viennent saturer le temps de l’élève. J’avais été sollicité voilà quelques années pour rencontrer une équipe pédagogique dans une maternelle, et mes collègues s’inquiétaient, car les activités parascolaires avaient elles aussi des buts éducatifs. C’était des moments où les enfants étaient censés récupérer, mais les animateurs eux-mêmes avaient des objectifs qui mettaient les enfants sous pression, tout le temps. Mon idée, c’est que l’école devrait créer du vide, car l’enfant ne le trouve plus ailleurs, désormais. Je suis partisan de sortir du programme, de prévoir des espaces-temps dégagés où il s’agirait simplement de sentir le temps passer.

Il y a cette idée bien accrochée que l’enfant a besoin de s’ennuyer, parfois. Que c’est un bienfait. Je prends souvent le train, et j’y ai vu récemment deux scènes bien significatives. D’abord un petit garçon plutôt insupportable qui bougeait sans arrêt et se plaignait, avec des parents passifs jusqu’au moment où la mère, excédée, a sorti son smartphone pour lui montrer une vidéo. Le gamin est devenu calme d’un seul coup : suppression du problème par saturation intentionnelle. Autre cas : un petit garçon qui n’avait rien pour s’occuper sur toute la durée du voyage. Ni dessins, ni crayon, ni jouet, rien. C’était délicat, là aussi. Mieux vaudrait viser une situation intermédiaire, avec un minimum de matériel pour créer. L’ennui permet de puiser dans ses propres forces, de faire travailler son imagination et sa créativité. Mais j’insiste sur le besoin d’alternance. Sinon, c’est de l’abandon.

Vous soulignez cette quasi-homophonie : « la vie devant soi » qui peut devenir « le vide devant soi ». Vous mentionnez même « la plénitude du vide », qui s’opposerait à la vacuité.

On ne trouve pas trace de cette distinction dans le dictionnaire, alors qu’on a la chance d’avoir ces deux mots. Il y a une certaine noblesse dans le concept de vide, alors que la vacuité représente ce qui reste vacant quand bien même on se remplit. C’est vain, ça n’aboutit pas, et on peut même se rendre malade à force de vouloir se remplir. Dans le vide, la liberté s’ouvre, l’espace-temps est dégagé – j’aime bien ce terme qui vient de la pensée chinoise et de Lao-Tseu, qu’on retrouve notamment chez le philosophe François Jullien. C’est dans cet espace-temps qu’on peut sentir qu’on existe, où on retrouve une grande partie de cette question cruciale qu’est le sens de la vie et qui passe par le développement du sensible. Se sentir exister, ça peut être une source primitive et extrêmement sobre de la joie.

L’essentiel dans la vie reste un concept délicat à définir. Où placer le curseur ?

J e n’ai pas voulu le déterminer, car ce n’est pas un livre de développement personnel ou de recettes toutes faites. Dans

mon travail, j’essaie de dégager ce qui encombre la liberté, pour qu’enfin on puisse la considérer et l’appréhender sans prédétermination. L’espoir final, c’est que chacun puisse ressentir les besoins qui sont les siens, qui seront plus méditatifs, contemplatifs ou créatifs selon son inclination.

Henri Laborit écrivait « Éloge de la fuite » en 1976. L’auteur islandais Jon Kalman Stefansson se demande « où se réfugier quand aucun chemin ne mène hors du monde ». La fuite, le refuge : des solutions impossibles fac e à la saturation ?

J e n’ai pas thématisé cette question de la fuite dans l’ouvrage, mais ce qui me semble possible et souhaitable, c’est de ne pas mettre le doigt dans l’engrenage. Être non aliéné avant de devoir se désaliéner, pour reprendre la même distinction entre non-saturation et désaturation. Je rencontre assez souvent des parents d’élèves lors de conférences. À ceux qui me demandent comment faire et quoi supprimer, je réponds de simplement instituer des moments vides. Le mercredi soir sans numérique, par exemple. Ou un week-end par mois, et même tous les week-ends si on veut, on dépose les écrans et on voit ce qu’on a envie de faire. Ça peut être difficile au départ, mais le partage va se faire.

Le grand retour du religieux depuis quelques années est-il une façon de « désaturer » et de contrer la vacuité ?

J e me suis davantage penché sur la spiritualité, car je vois trop de limites aux religions, comme se saturer de rituels et de prières, de processus obsessionnels et conjuratoires. Ou, pour éviter le vide, de se tourner sans arrêt vers une entité censée avoir tout pouvoir. D’un point de vue spirituel, on peut se connecter à l’infini, mais l’infini n’est pas l’illimité. L’infini nous transcende, alors que l’illimité nous sature – c’est un peu la même distinction qu’entre vacuité et vide. Ça n’a rien à voir avec le narcissisme, il faut juste s’élever et intégrer une finalité qui nous dépasse. Il y a toujours de la place pour la transcendance et l’autotranscendance, pour parler comme Frankl. Et ça ne veut surtout pas dire s’enfermer dans des dogmes ou des rituels.

« Saturation : un monde où il ne manque rien, sinon l'essentiel. » , Renaud Hétier, Éd. PUF, 344 pages

L’AUTO LES GARDIENS

Au bénéfice d’une nouvelle formation fédérale pour pallier le manque de main-d’œuvre spécialisée, la restauration de véhicules anciens pourrait connaître un bel essor. Écoutons les rares passionnés qui, entre espoirs et doutes, redonnent vie à ce patrimoine roulant. Par Luc

Début septembre 2025, au salon automobile de Munich, BMW a annoncé une révolution copernicienne. Le constructeur conçoit désormais ses voitures autour de leurs logiciels et de leurs ordinateurs ultraperformants, et non plus autour de leurs groupes propulseurs. Une première en 110 ans d’histoire pour la marque, dont l’acronyme signifie tout de même « Manufacture bavaroise de moteurs ».

Cette transition de l’analogique vers le numérique se généralise dans l’industrie automobile. Elle entraîne de multiples conséquences. Parmi elles, la maintenance de voitures qui évoquent des smartphones à quatre roues. Les garages ont de plus en plus besoin de « mécanotriciens » ou de « diagnosticiens » plus experts en informatique qu’en réglages de soupapes. Une voiture, surtout électrique, s’entretient aujourd’hui avant tout avec un ordinateur. Les clés à molette restent la plupart du temps accrochées au mur.

Fou de voiture

Une compétence se gagne, une autre se perd. Au risque de la volatilisation d’un savoir-faire séculaire et de connaissances en moteur, injection, refroidissement,

transmission, électricité, tôlerie, sellerie. Ainsi qu’en bonne conservation des différents composants d’une automobile, en particulier ancienne, qu’elle ait 25 ou 85 ans d’âge.

L’enjeu est crucial en Suisse. Le pays est fou des oldtimers qui pétaradent le week-end, dans les rallyes spécialisés, lors des réunions des centaines de clubs de véhicules classiques. En 2021, un sondage de la Swiss Historic Vehicle Federation a montré qu’un million de nos concitoyens s’intéressaient aux voitures et motos d’antan ; 3,2 millions d’entre eux considèraient les véhicules vétérans comme une histoire à préserver ; 156’000 de ces guimbardes et bécanes sont immatriculées. Entre exploitation et maintenance, restauration et retombées d’événements, cette branche automobile rapporte 836 millions de francs par an à l’économie suisse.

Mais il y a un problème. La demande pour l’entretien des véhicules anciens ne fait que croître, alors que la maind’œuvre qualifiée décroît. « C’est l’enjeu de la transmission du savoir, de génération en génération. Les restaurateurs âgés qui sont encore actifs ont parfois de la peine à former leurs successeurs. Ils craignent de voir partir des jeunes qui, au terme de leur formation, veulent créer leur propre

Page précédente : Anthony Sinopoli du garage

GSG Racing Concept à Gingins au volant d’une Maserati 6CM de 1936. Ancien champion de F3, le mécanicien participe à des courses de voitures historiques. (Photo GSG Racing Concept)

Ci-contre: Samantha Loup au garage du Risoud, Le Brassus. Auprès d’elle, une DKW Sonderklass 3=6 de 1956, à moteur 2 temps. (Photo LD)

entreprise au lieu de leur succéder » , note Gilles van Mesdag, coordinateur pour la Suisse romande d’une nouvelle formation fédérale de restaurateur de véhicules.

Alarmés par ce manque de spécialistes, et par l’attirance des futurs mécaniciens pour la filière « diagnosticien », les faîtières Union professionnelle suisse de l’automobile et Carrosserie suisse ont mis en place une formation continue en restauration. D’abord outre-Sarine en 2015, puis dès 2021 en Suisse romande. D’une durée de trois ans, récompensé par un brevet fédéral, l’enseignement permet d’acquérir des connaissances pratiques et théoriques. Les huit modules de cours, assurés dans des centres techniques à Yverdon, Fribourg et Genève, détaillent aussi bien l’accueil des clients, l’établissement des devis, la préparation à une expertise, que le réglage d’une dynamo, la réfection d’une boîte de vitesses, la rénovation d’un habitacle.

Formation lourde

La formation supérieure est lourde en temps et en argent pour les futurs restaurateurs. Nombre de candidats hésitent à deux fois avant de s’y inscrire. « Comme les autres brevets fédéraux dans l’automobile, elle coûte entre 18’000 et 20’000 francs, précise Gilles van Mesdag. Des subventions fédérales permettent certes de réduire cette somme de moitié et certains cantons accordent des aides financières. » Elle est, au surplus, réservée aux détenteurs d’un CFC de mécanicien, avec quelques exceptions. À l’exemple d’Anthony Sinopoli, en passe de reprendre le garage GSG Racing Concept de son père à Gingins, sur La Côte. Cet ancien champion suisse de Formule 3 a été comptable, policier et moniteur d’auto-école avant d’opter, la cinquantaine venue, pour le cursus fédéral. En travaillant d’arrache-pied

pour combler ses lacunes techniques : « J’avais la passion de la mécanique ancienne, mais cela ne suffisait pas. Avant de pouvoir les réparer, il fallait que je comprenne la conception extraordinaire de ces véhicules. » Aidé de son père, Anthony Sinopoli restaure aujourd’hui des légendes transalpines. Comme les rares Lancia Integrale Groupe A de 1989 ou Fiat 600 Vignale de 1956 qui, capots ouverts, trônaient dans l’atelier de Gingins.

Relève assurée

Kywyo Colarusso, lui aussi, a pris le relais de son père dans un garage du quartier de Saint-Jean à Genève. Comme les Sinopoli, les Colarusso sont spécialisés dans les voitures italiennes classiques. Kywyo a suivi la récente formation fédérale en ayant l’impression d’enclencher une marche arrière. « J’ai commencé par obtenir un brevet d’électromécanicien. Dans l’idéal, j’aurais dû faire le contraire pour assimiler en premier les fondements techniques de l’histoire automobile. L’important est que je sois aujourd’hui reconnu en tant que spécialiste de la restauration. J’ai eu une formation sérieuse. Cette profession mérite d’être plus valorisée : trop de mécaniciens s’improvisent restaurateurs, alors même qu’ils n’en ont pas les compétences », explique-t-il en se réjouissant de voir arriver une nouvelle clientèle, jeune, pas forcément argentée, mais fascinée par des modèles admirés dans leur enfance ou qui appartenaient à leurs parents. Il s’agit des youngtimers, des véhicules de moins de trente ans, à l’instar des Peugeot 205 et 306 GTI, Golf GTI 1 et 2, Lancia Integrale ou Subaru Impreza GT. Des voitures avec moins d’assistance électronique, mais davantage de sensations. Toutes sont emblématiques d’une époque révolue.

Dans la vallée de Joux, au Brassus, Samantha Loup observe le même engouement pour ces automobiles de collection relativement récentes. Titulaire du nouveau brevet fédéral, seule femme de sa volée, elle s’occupe également au garage du Risoud de véhicules plus anciens. À l’instar de la DKW Sonderklass de 1956 sur laquelle elle travaille. Ponçage, découpage, pose de

plaque de soutien, peinture, lustrage : la jeune femme enchaîne les opérations pour rattraper un bas de carrosserie grignotée par la rouille. « L’important est l’éthique de la restauration. Il faut tout entreprendre pour maintenir la substance historique de ces voitures, en se posant toujours la question ‹ Est-ce que je dois vraiment changer ce composant, ou plutôt essayer de le réviser ? › C’est un métier magnifique. Mais il faut qu’il ait ses règles, ses procédures reconnues, ses efforts de conservation, ses certifications, comme celle attribuée par la FIVA, la Fédération internationale des véhicules anciens. »

Chère restauration

Samantha Loup doit parfois affronter l’incompréhension de ses clients face au coût d’une restauration partielle ou complète. L’établissement d’un devis est un exercice délicat. De mauvaises surprises en cours de route peuvent surgir à l’improviste. Compte tenu des heures de travail, qui se chiffrent souvent par centaines, la valeur d’achat d’une voiture d’époque est multipliée par deux, trois ou quatre si un propriétaire entend lui donner une deuxième vie. La facture finale peut osciller entre 40 et 60’000 francs, voire bien davantage. La jeune restauratrice exprime aussi quelques doutes sur le futur. Compte tenu des restrictions réglementaires auxquelles fait actuellement face l’automobile, entre interdictions de circuler en centre-ville – normes environnementales drastiques, probable renoncement aux moteurs thermiques à l’horizon de la prochaine décennie –, l’incertitude est de mise pour les old et youngtimers qui risquent de sommeiller dans un entrepôt plutôt que de sillonner les routes. Mais des feux restent au vert, grâce à l’importance historique de ces voitures. L’UNESCO a conclu il y a quelques années un partenariat avec la FIVA pour assurer une meilleure protection de ce patrimoine mobile. « Nous avons affaire à des biens culturels, conclut Samantha Loup. Il s’agit de les préserver au maximum. Sinon, une mémoire passera à la trappe. Je me vois comme une gardienne de ce passé. Cela me réjouit ! »

haut en bas : une plaque d’identification d’une Fiat 600 Vignale de 1956, dont il ne reste qu’une vingtaine d’exemplaires dans le monde.

Compteurs sur le tableau de bord d’une Fiat Abarth 695 de 1965.

Poupe d’une Ferrari Dino GT du début des années 70. (Garage GSG Racing Concept. Photo LD)

De

FONT DE LA PLUMES RÉSISTANCE LES

Alors qu’on aurait pu les croire condamnés aux vitrines des musées face aux tablettes et aux téléphones portables, stylos et crayons haut de gamme font mieux que résister. Dans les grandes maisons suisses, allemandes ou françaises, on estime qu’ils ont même de beaux jours devant eux. Par Alexandre Duyck

Si l’on ose dire, c’était écrit d’avance. Avec l’explosion de l’utilisation de nos téléphones portables, qui nous permettent de prendre des notes, d’inscrire nos rendez-vous, d’envoyer des messages à longueur de journée ; avec les tablettes, les écrans tactiles, les palettes graphiques et les stylets qui les accompagnent, autant d’appareils qui permettent eux aussi d’écrire, de dessiner, les stylos et les beaux crayons étaient condamnés à disparaître. Comme les téléphones fixes à cadran ou les walkmans de notre adolescence, ils allaient rejoindre les vitrines des musées et disparaître de la circulation… Pourtant, face à la vague

numérique, stylos et crayons font mieux que résister. Telles les montres, dont certains avaient aussi pu, imprudemment, annoncer la disparition. De quoi réjouir l’écrivain Daniel Pennac : « Le stylo n’est pas un objet comme les autres, car il sert à l’écriture, et l’écriture est le voyage du signe au sens, c’est le voyage le plus gigantesque de notre vie. »

Stimulation du cerveau

Dans une étude baptisée « Quand le stylo résiste au clavier », les deux chercheuses françaises Géraldine Michel (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et Emmanuelle Le Nagard (ESSEC Business School) vantent les mérites de

l’écriture manuelle, à l’ancienne, expliquant en partie pourquoi le stylo n’a pas disparu. « L’écriture stimule une partie du cerveau nommée Système activateur ascendant, expliquent-elles. Le SAA agit en tant que filtre pour tout ce que le cerveau doit assimiler, il nous permet de mieux nous concentrer sur ce que nous écrivons. De récentes études confirment un lien de cause à effet entre la baisse du niveau des élèves et l’emploi des claviers. La corrélation entre potentiel cognitif et écriture manuscrite est avérée. Il a été constaté que les élèves écrivaient plus de mots, plus rapidement, et exprimaient plus d’idées s’ils écrivaient à la main plutôt qu’avec un clavier. […] L’écriture peut ainsi être très

utile au début d’un projet, pour jeter ses premières idées sur le papier. Écrire ses objectifs sur papier est le meilleur moyen de les atteindre. »

Reflet de l’âme

Ce ne sont pas les fabricants de beaux stylos qui diront le contraire. Au sein de la maison Montblanc, dont le siège se trouve non pas en Suisse ou en France, mais en Allemagne, à Hambourg, on ne parle d’ailleurs pas de « stylo », mais « d’instrument d’écriture »… « L’écriture est dans notre ADN et au cœur de tout ce que l’on fait. Il s’agit d’un segment mature pour la maison, qui n’a jamais cessé de progresser depuis 1906, explique Caroline Kowalski, ancienne responsable des relations publiques de Montblanc Suisse. Les instruments d’écriture représentent encore aujourd’hui notre catégorie numéro un. » Pour Laurent Lecamp, responsable du développement, « l’écriture, par l’intermédiaire de l’instrument d’écriture, est un langage, notre langage. Je veux dire par là que chaque écriture est unique et révélatrice de ce que nous sommes. Elle est un reflet de l’âme et il est vain de chercher à la modifier. Elle est notre empreinte, en quelque sorte. Elle permet de laisser une marque, sa marque. » Et le responsable de la maison allemande de se demander ce qu’il se passerait si, comme cet été en Espagne et au Portugal, survenait une gigantesque panne d’électricité appelée à durer. Plus possible de charger le moindre téléphone, la moindre tablette… « L’instrument d’écriture deviendrait la

seule possibilité de continuer à écrire, et probablement la plus simple et logique. Écrire avec un instrument d’écriture c’est laisser s’exprimer le cœur au travers des mains en laissant notre propre trace, celle qui sera toujours reconnaissable. »

Geste intime

Du côté d’une autre grande maison, française celle-ci, on fait preuve de la même analyse et du même optimisme. « Je n’ai jamais redouté la disparition du stylo, assure Alain Crevet, PDG de S.T. Dupont, la société basée en Haute-Savoie et à Paris. Nous avons toujours été convaincus que l’écriture manuscrite ne se résumait pas à une simple fonction. C’est un geste profondément intime, souvent chargé d’émotion. Écrire, c’est marquer le temps, transmettre une pensée, une attention, un souvenir. Face à la dématérialisation du

monde, le stylo reste un objet d’ancrage. Il accompagne les moments importants : signature d’un contrat, mot personnel, cadeau de vie. »

Mais tout de même… Qu’est-ce qui constitue la force d’objets coûtant au minimum plusieurs centaines de francs, jusqu’à 3400 pour les séries limitées de Montblanc, 13’500 francs pour le stylo bille édition limitée décor Palmier de chez Cartier, voire 27’000 francs pour le stylo plume dragon marqueterie de paille de Caran d’Ache ? « Notre force tient dans notre capacité à incarner l’élégance à la française avec exigence et précision, reprend Alain Crevet. Depuis plus de 150 ans, nos artisans perpétuent des savoir-faire rares tels que la laque, le travail du métal précieux, le guillochage, dans le respect d’une tradition d’excellence. Chaque instrument d’écriture

Page précédente : le stylo-plume de l’année 2024, inspiré par l’art ottoman, du fabricant allemand Graf von Faber-Castell. (Graf von Faber-Castell )

Ci-contre : la plume Dragon de Caran d’Ache et son décor en marqueterie de paille et laque de Chine. (Caran d’Ache)

Montblanc rend hommage à l’opulence baroque de Versailles avec cette plume décorée de peinture miniature sur émail. (Montblanc)

est façonné en France, au cœur de nos ateliers de Faverges, à travers plus de 150 opérations méticuleuses. Nous savons conjuguer héritage et innovation. Nous réinventons sans cesse nos lignes, tout en restant fidèles à ce qui fait notre ADN : l’élégance intemporelle, le raffinement, la qualité irréprochable. Cette alliance entre tradition et modernité, entre savoir-faire manuel et précision technique, nous permet de traverser les époques avec force et cohérence. »

La revanche du crayon Si le beau stylo se porte bien, il en va de même pour les crayons de bois qui, eux aussi, ont su résister à l’invasion des palettes graphiques et autres instruments numériques en tout genre. Fondée en 1761, numéro un mondial de sa catégorie, Graf von Faber-Castell se porte fort bien aussi. L’entreprise allemande affiche toujours une croissance annuelle à deux chiffres et un chiffre d’affaires en centaines de millions d’euros chaque année. Restée familiale au cours

des siècles, elle non plus n’a pas souffert des écrans d’ordinateur et de la dématérialisation. Elle s’est même ouverte ces dernières années à de nouveaux marchés, à commencer par la Chine où elle inaugurait une usine en 2000. « Nous misons sur nos gammes de luxe sur ce marché très difficile. Les Chinois sont très attachés au Made in Germany, explique-t-on au sein de Faber-Castell. Nous sommes ancrés dans nos racines, notre histoire et notre expérience, et nous l’utilisons pour construire l’avenir de l’entreprise. »

Instruments durables

De son côté, qui mieux que Caran d’Ache, fondée à Genève en 1915, pour incarner à la fois cette résistance et l’excellence du Swiss made ? « Bien sûr, nous avons observé de près ces évolutions technologiques, car elles transforment nos usages au quotidien, reconnaît Carole Hübscher, présidente de Caran d’Ache. Nous avons adapté notre offre, développé les expériences créatives et nos ateliers au

numérique. Dans un monde de plus en plus dématérialisé, nos instruments deviennent des objets de plaisir, de transmission et d’ancrage. C’est cette dimension humaine que Caran d’Ache défend depuis toujours. » Quelles parts jouent, selon elle, l’origine suisse ainsi que la qualité des produits dans cette réussite et cette pérennité ? « Depuis plus d’un siècle, nous fabriquons à Genève des instruments durables, pensés pour fonctionner toute une vie. Nous allions tradition artisanale et innovation. C’est cette exigence, partagée avec nos clients dans le monde entier, qui fait la singularité de notre maison. »

Objets uniques

N’oublions pas un dernier point. Alors qu’on pourrait les croire immuables, sans aucune raison d’évoluer puisqu’ils fonctionnent ainsi depuis une éternité, stylos et crayons changent, eux aussi. Des ingénieurs, des designers se chargent de les mettre au goût du jour, d’améliorer sans cesse leur fiabilité. Chez Caran d’Ache, l’innovation est permanente : dans les matières, les couleurs, les sensations. « Le design, les collaborations, l’écoresponsabilité, tout cela évolue, explique Carole Hübscher. Nous proposons aujourd’hui environ 400 nuances de couleurs élaborées à partir d’une centaine de pigments. Mais ce qui ne changera jamais, c’est notre exigence de qualité et cette émotion unique que procure un bel instrument fabriqué en Suisse. » Histoire d’en faire, comme le disent les responsables des maisons, des objets uniques.

« Nous vivons dans un monde saturé d’instantanéité, de vitesse, de dématérialisation. Dans ce contexte, les objets qui ont une âme, une histoire, une durée prennent une valeur singulière. Un stylo S.T. Dupont n’est pas seulement un instrument d’écriture : c’est un compagnon de vie, un objet de transmission, un marqueur d’émotions », assure Alain Crevet. Chez Montblanc, Caroline Kowalski parle d’achats « marquant un instant clef d’une vie, ou issus de collectionneurs. Il y a surtout beaucoup d’émotion, une fierté d’offrir. Un acte d’amour très personnel. »

La table Arlecchino

Ce petit meuble créé en 1954 exprime le goût de Gio Ponti pour le jeu des formes, des couleurs et un certain sens de la mise en scène. Par Cora Miller

L’idée

Le designer

Architecte, designer, céramiste, éditeur de magazine, créateur du prix Compasso d’Oro… Gio Ponti est le prototype de ces créateurs italiens géniaux capables de passer d’un champ artistique à l’autre sans trahir leur âme. Plus connu comme designer que comme architecte – il a pourtant beaucoup construit, notamment à Milan, à Eindhoven et à Caracas –, il va diffuser à travers le monde une certaine idée du style italien en mettant en avant sa théâtralité.

L’histoire

Présentée pour la première fois en 1954 à New York comme un prototype, puis fabriquée pour meubler la Villa Planchart que Gio Ponti construit à Caracas la même année, Arlecchino sera finalement produite en série et rééditée jusqu’à aujourd’hui par Molteni&C. En 2021, pour fêter le 130 e anniversaire du designer, la maison italienne s’alliait avec les Éditions Taschen pour sortir une imposante monographie consacrée à Gio Ponti en l’accompagnant d’une toute nouvelle version de l’Arlecchino en format carré.

L’Arlequin

L’appartement qu’il occupe depuis 1957 Via Dezza, à Milan, sera son ultime chefd’œuvre. Gio Ponti a non seulement dessiné l’immeuble où il se situe, mais aussi l’intégralité de l’ameublement du penthouse qu’il habite. La table basse Arlecchino s’y trouve. Ce petit meuble, dont le plateau en verre repose sur des croisillons en métal coloré, s’inspire de la grille abstraite de Piet Mondrian et Theo van Doesburg. Elle exprime aussi le goût du designer pour la mise en scène et les jeux d’optique : la géométrie et les combinaisons de couleurs de la table évoluant selon le point de vue.

Personnage le plus connu de la commedia dell’arte, Arlequin est une figure récurrente dans le travail de Gio Ponti. Cette référence au théâtre populaire italien reflète un intérêt plus large du designer pour le spectacle et sa force décorative. Un univers joyeux et coloré qu’il déploiera à travers un vocabulaire graphique aussi bien dans ses carreaux de céramique que dans ses tissus.

DES ANGES LE PEINTRE

Après une formidable rétrospective consacrée au sculpteur Donatello en 2023, la Fondazione Palazzo Strozzi de Florence expose l’œuvre de Fra Angelico, le plus divin des peintres de la Renaissance. Par Emmanuel Grandjean

Florence est un musée à ciel ouvert. Une ville où le moindre coin de rue recèle la manifestation fantastique de la puissance politique de la culture. On veut parler de la Renaissance, cette période du XVe siècle qui verra une famille se servir de l’art pour asseoir son pouvoir. Les Médicis vont ainsi inventer un courant artistique qui va changer le cours de l’histoire et ringardiser les cités voisines et concurrentes de Pise et de Sienne qui suivent la tradition du gothique tardif. Parmi la longue liste de chefs-d’œuvre florentins devant lesquels trépignent des marées de touristes, le couvent San Marco reste sans aucun doute l’un des écrins les plus disputés. C’est là qu’entre 1440 et 1445, Fra Angelico va peindre à fresque aussi bien les murs des espaces publics de l’édifice que ceux des cellules des frères dominicains à qui les Médicis avaient attribué le monastère quelques années plus tôt. Un projet total, gigantesque qu’aucun peintre avant lui n’avait jamais entrepris. Parmi cette « bible » illustrée figurent quelques-unes des pièces les plus importantes de l’artiste. Dont une Annonciation de trois

Page précédente : « l’Annonciation» peinte par Fra Angelico dans le couvent San Marco entre 1439 et 1450.

Ci-dessus : Le Christ pleurant des larmes de sang, vers 1447-1450. Le panneau a été prêté par la cathédrale de Livourne où il est accroché.

(Bridgeman Images)

mètres de long, exécutée en haut de l’escalier qui mène aux chambres des moines. Un choc ! Pour dire aussi que cette visite incontournable se poursuit, en ce moment, au Palazzo Strozzi qui consacre une vaste rétrospective au peintre des anges.

Larmes de sang

Il fallait bien deux institutions pour rendre hommage à ce virtuose né Guido di Pietro à Vicchio sans doute en 1395, mais dont le talent pour saisir l’extraordinaire dans les représentations divines lui valurent le surnom de Fra Angelico, le frère angélique. Les commissaires Carl Brandon Strehlke, du Philadelphie Museum of Art, Stefano Casciu, directeur des musées nationaux de Toscane et Angelo Tartuferi, ancien directeur du Museo di San Marco, ont ainsi réuni une trentaine d’œuvres qui viennent en partie des Offices, situés à quelques rues de là, mais aussi du Louvre de Paris, du Met de New York ou encore du Rijksmuseum d’Amsterdam. L’événement est si marquant –la dernière grande rétrospective de l’artiste date de 1955 – que même la cathédrale San Francesco de Livourne s’est laissée convaincre de décrocher son Fra, un impressionnant Christ couronné qui pleure des larmes de sang.

Entré dans les ordres sur le tard à l’âge de 24 ans, Fra Angelico fait ses débuts d’artiste vers 1415. En cela, il arrive donc juste avant les grands révolutionnaires de la peinture renaissante que sont Masaccio et, surtout, Piero della Francesca qui va mettre en pratique les théories sur la perspective d’Alberti. Fra Angelico sera l’un des premiers, avec son contemporain Paolo Uccello, à tenter de traduire en deux dimensions le volume des sculptures de Donatello et de Ghiberti, les stars de l’époque qui se livrent une lutte farouche pour décrocher des commandes très lucratives. Le peintre abandonne les à-plats du gothique, cherche la profondeur dans ses scènes religieuses en utilisant des bleus lapis éclatants, des roses et des rouges somptueux. Une fête chromatique que l’exposition du Palazzo Strozzi met en dialogue avec des œuvres d’artistes sur qui Fra Angelico exerça son influence, mais aussi qui

(DR)

Ci-contre : La splendide Retable Strozzi, commencé par Lorenzo Monaco vers 1421, terminé par Fra Angelico vers 1430 et restauré à l’occasion de l’exposition. (Photo Ela Bialkowska, OKNO Studio)

En bas : le couvent San Marco où Fra Angelico exécuta ses fresques les plus célèbres, présente les enluminures du maître de la Renaissance. (Photo : Ela Bialkowska, OKNO Studio)

l'inspirèrent : Lorenzo Monaco, Masaccio, Filippo Lippi, Lorenzo Ghiberti et les frères Della Robbia.

Retables reconstitués

Les confréries de l’époque commandaient souvent aux peintres des retables – ces pièces d’art constituées de multiples panneaux enchâssés dans une structure architecturale en bois déposées sur le maître-autel. Riches de feuilles d’or, peuplées de saints de toutes sortes, de docteurs de l’Église recueillis et d’une Vierge à l’Enfant, les pièces devaient assurer la félicité céleste à ceux qui en avaient financé la réalisation.

Au cours du temps, ces monuments furent régulièrement démembrés et leurs prédelles (petites peintures des parties inférieures) dispersées au moment des campagnes d’Italie menées par Bonaparte avant d’être vendues à la découpe pour satisfaire le marché de l’art des XIXe et XXe siècles. Les commissaires ont réussi le tour de force de reconstituer sept de ces machines spectaculaires. Ce qui permet au visiteur de contempler

ces polyptiques à la cohésion retrouvée, quoique forcément éphémère, chaque segment retournant après l’exposition de Florence dans le musée ou la collection qui en est propriétaire. Voilà une occasion unique de voir comment l’artiste avait construit sa dramaturgie et pensé sa narration de la vie et des miracles de saint Côme et de saint Damien du retable San Marco, celui-ci se lisant comme les cases d’une bande dessinée.

Saint Fra

Après Florence, c’est Rome qui appelle l’Angélique, si bien que le pape Eugène IV lui confie la décoration de la chapelle du Sacrement dans le couvent Santa Maria sopra Minerva, œuvre aujourd’hui détruite. Il exécute aussi le cycle de fresques de la chapelle Nicoline commandée par Nicolas V, successeur d’Eugène, qui racontent les martyres des saints Stéphane et Laurent. Le peintre passe ensuite à Orvieto, où il remet le gros du travail de la chapelle San Brizio à son assistant Benozzo Gozzoli qui fera, par la suite, une belle carrière solo. En 1450 Fra Angelico est de retour en Toscane où il reprend la charge de prieur de San Domenico di Fiesole dévolue à son frère, qui vient de mourir. Le pape Nicolas V veut le nommer évêque de Florence, mais le moine-artiste refuse, préférant sa peinture aux pompes de l’Église. Il décède à Rome en 1455, quelques semaines avant le Saint-Père, sur le chantier de la chapelle votive de ce dernier. Sa vie terrestre s’arrête. Commence alors celle du peintre immortel. Pour fêter le 500e anniversaire de sa disparition, en 1955, le Vatican le propose à la béatification. Depuis 1984, le Beato Angelico est ainsi celui qu’invoquent les artistes en panne d’inspiration.

Fra Angelico, exposition jusqu’au 25 janvier 2026, Fondazione Palazzo Strozzi, palazzostrozzi.org

À gauche : le retable de la Compagnia di San Francesco in Santa

(Photo

Ci-dessus : le retable San Marco, un chef-d’œuvre dont les différentes parties sont dispersées à travers le monde. (Photo Ela Bialkowska, OKNO Studio)

Croce, vers 1428-1429.
Ela Bialkowska, OKNO Studio)

ET D’OR D’ART

À la fin des années 60, Piaget, marque chic et glamour, collaborait avec des artistes célèbres. Un pan méconnu de son histoire qu’elle révèle aujourd’hui avec une montre produite à 50 exemplaires, qui rend hommage à Andy Warhol, grand ami de la maison. Par Emmanuel Grandjean

Comment imaginez-vous les années 60 ? La jet-set qui fait la fête à la montagne en hiver et descend sur la côte d’Azur en été, le Pop art d’Andy Warhol qui égratigne la nouvelle société de consommation, les bleus turquoise des piscines et l’orange éclatant du soleil qui bronze les peaux. C’est peut-être un peu cliché, mais on n’est pas loin de la vérité. En tout cas pas loin de celle d’Yves Piaget, qui représente à l’époque la 4e génération à la tête de l’entreprise familiale et a trouvé dans cette conjonction de glamour et de chic la parfaite symétrie avec sa marque de joaillerie et d’horlogerie dont le matériau principal est l’or jaune. Régulièrement, il réunit autour de lui des artistes de tout bord – plasticiens, actrices, chanteurs, danseuses – pour le simple plaisir de passer une agréable soirée avec des stars, des clients et des amis. « C’était fait sans marketing, insiste Jean-Bernard Forot, le responsable du patrimoine de

Piaget d’une fantastique voix radiophonique. C’étaient des histoires de rencontres et d’affinités. » Cette Piaget Society, comme l’appelle son amphitryon, se retrouve à Saint-Tropez et à Gstaad. Elle reflète une époque aujourd’hui révolue où les choses étaient organisées facilement, sans calcul.

Dali d’or

En bonne manufacture suisse née en 1874 à la Côte-aux-Fées, dans le Val-deTravers, à une trentaine de kilomètres de Neuchâtel, Piaget va garder ces histoires de rencontre pour elle. Tout comme elle ne va jamais capitaliser sur les collaborations entre la marque et des artistes célèbres, qui parfois résultent de ces folles réceptions, alors qu’elle est pionnière en la matière. Un storytelling fabuleux, parfois connu des seuls spécialistes, et qui aujourd’hui sort du bois. Comme cette association avec Salvador Dali en 1967. Bien avant le bitcoin, le peintre surréaliste décide de frapper sa propre

monnaie, le Dali d’or. Il lui faut un orfèvre. Il le trouve chez Piaget qui réalise ses petites sculptures où figurent le profil de l’artiste, celui de Gala, son inséparable muse, et les images de l’œuf, symbole de la renaissance, et du lys, emblème royal par excellence. La médaille sera montée en bague, en boutons de manchette et même sur le mouvement extra-plat de la manufacture. Suivront le peintre Hans Erni et Arman. Cette fois, ce ne sera pas pour un garde-temps. Le sculpteur et l’horloger produisent ensemble ces assemblages d’instruments de musique déconstruits en or et en bois qui font la réputation de l’artiste spécialiste de l’accumulation. Les œuvres feront l’objet d’une exposition dans la boutique Piaget de la rue du Rhône, là où en 1974, Yves Piaget avait déjà présenté les pièces joaillières de Georges Braque. « C’est un lieu important dans l’histoire de la maison, observe Jean-Bernard Forot. Dès le départ,

Andy Warhol photographiant Yves Piaget en 1984 lors du gala de la Fondation Princesse Grace à Washington D. C. (© Courtesy of Dennis Whitehead)

« Collage », la première Piaget réalisée en partenariat avec la Fondation Andy Warhol for the Visual Arts. (Piaget)

Valentin Piaget, l’oncle d’Yves, l’envisagea à la manière d’un salon d’art et pas comme une simple arcade vouée à la vente. »

Au cœur des galeries

Le salon, justement. Depuis cet été, Piaget est devenu le partenaire horloger principal d’Art Genève. Une alliance logique entre deux institutions qui soutiennent la création artistique. Au point que pour la prochaine édition de la foire d’art contemporain organisée à Palexpo en janvier 2026, le stand Piaget se trouvera au cœur des affaires, au même titre qu’une galerie. « Nous présenterons des pièces artistiques de notre patrimoine, mais aussi des œuvres d’artistes contemporains que nous soutenons. » Il y aura surtout l’une de ces références 15102 ayant appartenu à Andy Warhol qui en possédait sept et dont la forme en coussin « devait lui évoquer celle d’un écran de télévision, reprend

Entre Arman et la marque horlogère genevoise, la collaboration ne débouche pas sur une montre, mais sur une série de sculptures de violons, typiques dans le style de l’artiste. (Piaget)

Jean-Bernard Forot. Pour autant, Piaget n’a jamais collaboré avec lui. Il était avant tout un client de la marque avant de devenir un ami d’Yves Piaget. »

L’histoire étant trop belle pour être laissée endormie, voici donc qu’on la réveille. À Art Genève, Piaget dévoilera la première déclinaison du modèle réalisée en collaboration avec la fondation de l’artiste phare du Pop art. Pour son 140e anniversaire en 2014, la marque avait déjà produit une série de cette montre emblématique avec des cadrans en pierres de couleur. La presse et les clients baptisèrent illico la collection « Andy Warhol ». « Dans le sens où il s’agissait de notre design, la Fondation Andy Warhol for the Visual Arts nous laissait faire. Suite à ce succès d’estime et commercial, nous sommes entrés en contact avec elle en 2024 pour obtenir le

La montre Dali d’or

droit d’utiliser le nom de l’artiste officiellement. Nous avions très envie de pousser la relation au-delà avec une pièce originale », continue Jean-Bernard Forot en laissant entendre que cette nouvelle relation est bien partie pour durer.

Hommage audacieux

Le risque avec l’œuvre de Warhol ramené à la taille d’une montre est d’échouer dans le kitsch avec l’image d’une boîte de soupe Campbell ou d’une Marilyn qui donneraient l’heure. Piaget évite l’écueil d’une manière maligne et assez conceptuelle. Comment ? En reprenant l’esprit des collages géométriques qui apparaissent derrière certains portraits de l’Américain, comme ceux de Lénine ou de Mike Jagger. « Nous sommes une maison ornementale, pas vraiment portée sur le figuratif. Nos inspirations sont

végétales, organiques. Tout est très stylisé. Avec cette édition nous voulions suggérer l’œuvre de l’artiste et entrer dans son processus créatif. » Résultat ? Un assemblage de marqueterie de quatre pierres ornementales – serpentine jaune de Namibie, opale rose, chrysoprase et onyx. Le fond de boîte en or jaune portant un autoportrait de Warhol gravé, la perruque en pétard, accompagné de sa signature et de son numéro parmi les 50 exemplaires de cette série limitée. Une pièce rare, originale, pour le coup vraiment artistique… totalement surprenante. Une audace qui colle bien à la devise de la maison : « Faire toujours mieux que nécessaire » que GeorgesEdouard Piaget, son auteur et créateur de la maison, avait affiché bien en vue sur chaque coffret d’horlogerie des artisans de la Côte-aux-Fées.

de 1967. (Piaget)
Salvador Dali, l’artiste surréaliste qui transformait tout ce qu’il touchait en or.
(KEYSTONE Pictures USA)

JOYAU LELE SECRET DE

VOLTAIRE

ARCHITECTURE

À Pregny, sur les hauteurs de Genève, se dresse un chefd’œuvre architectural chargé d’histoire : le château de Tournay. Ce lieu d’exception, classé à l’Office du patrimoine et des sites, est aujourd’hui proposé à la vente par SPG One – Christie’s International Real Estate, la référence genevoise des résidences d’exception du groupe SPG.

Page précédente :

Le château de Tournay, une bâtisse riche en histoire. (Daniel Calatayud)

Ci-dessus :

La porte avec, dans un cartouche au-dessus du chambranle, le nom de la maison gravé dans la pierre. (Daniel Calatayud)

Et si vous deveniez le gardien d’un pan de l’histoire de Genève ? Mieux, d’un monument du patrimoine dont les murs racontent aussi les bouleversements du monde à travers les siècles. Le château de Tournay appartient à ce club très fermé des édifices chargés de légendes. Au rang desquelles, Voltaire tient le premier rôle. Tournay, c’est une pause dans la vie d’errance du philosophe des Lumières. En 1758, celui à qui Paris est toujours interdite en raison de ses écrits satiriques et de son esprit critique envers la religion et la monarchie vit en exil. Chassé par Louis XV, il s’est jeté dans les bras du roi de Prusse, avec qui il se brouille. Il a attendu à Berlin, Leipzig, Gotha et Kassel la clémence du roi de France, mais elle ne vient pas. Dans son intention de rapprochement avec son pays natal, il s’arrête à Genève, république calviniste dans laquelle il compte de nombreux admirateurs et partisans. Voltaire projette la construction d’un château à Ferney, village du Pays de Gex en territoire français, mais suffisamment éloigné de Versailles pour que le monarque tolère sa présence. En attendant l’achèvement des travaux, il achète le château de Tournay le 11 décembre 1758 à la famille de Brosses qui est propriétaire de ce vaste domaine de Pregny depuis le XVIe siècle. Voltaire le quitte l’année suivante pour Ferney où il passera les vingt années suivantes de sa vie,

avant de pouvoir retourner à Paris en 1778 où il décède quatre mois après son arrivée.

Du moderne dans de l’ancien

Classée à l’Office du patrimoine et des sites depuis 1958 et dotée de 16 pièces, pour une surface habitable de 1000 m2, la bâtisse conjugue harmonieusement le charme authentique des éléments d’époque — pierres apparentes, boiseries anciennes, cheminées en marbre — avec le confort moderne indispensable à une vie contemporaine. Isolation performante, fenêtres traditionnelles rénovées, chauffage (pompe à chaleur et gaz) et équipements haut de gamme ont été intégrés avec soin pour garantir des conditions optimales toute l’année. C’est le fruit des importantes restructurations entreprises par les derniers propriétaires dans les années 2010.

Avant cela, Tournay subit plusieurs campagnes de restauration au cours de sa longue histoire. Après Voltaire, le château est cédé en 1851 au Comité international de secours aux blessés en cas de guerre qui y accueille des fillettes fragiles et maladives. Lorsqu’il l’achète en 1915, le négociant et collectionneur d’art asiatique Alfred Baur trouve la bâtisse en très mauvais état. Alors qu’il investit son terrain en y faisant construire une villa dans le goût des maisons de campagne genevoises du XVIIIe siècle,

Rénové en 2009, le château de Tournay conjugue harmonieusement le charme authentique des éléments d’époque avec le confort moderne (Daniel Calatayud)

Baur confie également aux architectes Revillod et Turrettini la rénovation du château. Faute de documents historiques pour les guider, ils vont lui rendre son allure de manoir médiéval. Deux tours furent ajoutées, l’une ronde, l’autre carrée, ainsi qu’un petit pavillon. À la mort du mécène, en 1951, le château est racheté par la Fondation Baur avant d’être acquis par un particulier en 2009.

Serre botanique

Le soin porté à conserver le caractère de maison forte de Tournay ne se trouve pas seulement dans le respect de l’architecture. Les aménagements extérieurs sont aussi de véritables

Le salon rouge. On s’attendrait presque à voir Voltaire faire son entrée. (Daniel Calatayud)

L’impeccable jardin à la française complète ce bijou du patrimoine (Daniel

machines à voyager dans le passé, mais sans non plus tourner le dos au présent. Les jardins paysagers, méticuleusement entretenus, offrent de larges espaces propices à la détente, aux promenades ou à l’organisation d’événements en plein air. Dans ce cadre, qui profite également d’une vue imprenable sur le Léman et le massif du Mont-Blanc, une splendide piscine et son pool house ajoutent à l’émerveillement de l’endroit. Une serre vient compléter ce bien, abri idéal pour les amateurs de jardinage ou pour les botanistes passionnés de plantes rares. Un havre loin du tumulte, alors que la propriété bénéficie d’un emplacement stratégique, à moins de 10 minutes de

l’aéroport de Genève et à seulement 15 minutes de la gare Cornavin, facilitant les déplacements aussi bien professionnels que personnels. Enfin, un espace consacré au rangement du matériel agricole témoigne du caractère fonctionnel et polyvalent du domaine, parfaitement adapté à la vie à la campagne. Un lieu d’âme, intemporel, où Voltaire lui-même aurait trouvé sa plus belle inspiration

Pour tout renseignement sur le bien présenté dans ces pages, veuillez contacter SPG One-Christie’s International Real Estate, +41 58 861 31 00, spgone.ch ou contact@spgone.ch

Calatayud)

L’ATELIER QUI UP, MONTE

Fondé en 2016, Atelier UP fête dix ans de synergie architecturale. En lien avec le Service du patrimoine et des clients exigeants et connaisseurs, l’équipe de ce bureau regroupe tous les métiers de la construction et de la rénovation. Au cœur de Lausanne, des architectes montent le niveau sur tous les plans.

Par Monica D’Andrea

Comme à la maison, mais en open space . Le 7 e étage d’un bureau de la rue Étraz contient leur philosophie : lumière et modernité, pour trancher avec l’allure classique, voire un peu obsolète du bâtiment. La terrasse en L, avec sa vue imprenable sur Lausanne et le lac, est un lieu de réflexion autant que de convivialité. On y tient des conférences, on y échange sur les projets en cours… Comme l’esprit innovant de ses fondateurs, Sébastien Dony et Thomas Paties. Ensemble, ils dirigent en harmonie une équipe pluridisciplinaire qui se consacre à la rénovation et à la construction de résidences

haut de gamme, alliant respect du patrimoine et design contemporain.

Approche hybride

Atelier UP est le fruit d’une collaboration entre deux passionnés d’architecture au parcours singulier. Après un apprentissage, une maturité professionnelle et des études techniques à Lausanne, ils ont poursuivi leur formation à Berne, mêlant théorie et pratique dès l’âge de 16 ans. Grâce à cette approche hybride, leur vision de l’architecture allie sens du détail et pragmatisme, une différence notable avec le parcours plus académique de l’EPFL. Cette complémentarité leur

permet aujourd’hui de mener des projets de A à Z en intégrant au sein de leur bureau tous les corps de métier nécessaires. « L’équipe est en constante expansion, nous comptons entre 20 et 25 personnes, explique Sébastien Dony. Grâce à cela, UP est reconnu comme un acteur clé dans la conception et la réalisation de projets architecturaux d’envergure. » En 2025, l’architecture n’est plus aux bâtiments isolés en béton coffré ou aux barres d’immeubles locatifs invasifs pour un paysage mité. L’urbanisme, la valorisation immobilière et la gestion patrimoniale sont au goût du jour : « J’ai décidé de me lancer en solo avec un premier mandat

Ci-dessus : le projet Les Cabanes du Lac à Coppet. (Atelier UP)

Ci-contre : Sébastien Dony et Thomas Paties, les architectes associés d’Atelier UP. (Atelier UP)

de rénovation patrimoniale à Genève. Le défi était de taille, le projet était ambitieux, le client exigeant et les responsabilités importantes » , dit encore celui qui confirme que dans ce milieu, le boucheà-oreille est ce qu’il y a de plus efficace.

Maisons classées

Le bureau gère des projets variés, nécessitant discrétion et expertise. Il a également travaillé sur des projets d’envergure comme l’aménagement d’un espace IT à Morges ou encore la rénovation d’une grande maison classée à Genève, en accord avec les normes strictes du Service du patrimoine. Ce carnet d’adresses prestigieux s’est construit au fil des années

grâce à une confiance mutuelle entre UP et une clientèle qui apprécie sa capacité à s’effacer pour mieux servir l’essence des projets. Car chez Atelier UP, l’architecture ne se limite pas au simple dessin de plans. Le bureau, fondé il y a une dizaine d’années, s’est structuré autour d’une vision collaborative. Contrairement à l’image parfois élitiste de l’architecture, l’approche se veut pragmatique et à l’écoute. Pas de starchitecture, mais une relation étroite avec les artisans, les ingénieurs et les clients afin de concevoir des espaces adaptés aux besoins réels et aux contraintes techniques. Pour aller plus loin dans l’aménagement des espaces, le bureau a également

fondé Studio Coco, une entité consacrée à l’architecture d’intérieur et à la décoration, permettant une prise en charge globale des projets, du concept à la touche finale. Cette approche holistique et humaine fait d’Atelier UP un acteur qui compte dans le paysage architectural contemporain.

Souci du détail

« L’architecture est souvent perçue comme une discipline où la créativité prime sur l’exécution, reprennent les cheffes de projet Laura Egidi et Julie Henryot. Pourtant, la rigueur du suivi et la cohérence du projet sont tout aussi essentielles que la conception initiale. De la première esquisse à la livraison finale, le bureau veille à maintenir une direction architecturale forte, garantissant que l’idée originelle ne se perde pas en chemin. » Sébastien Dony abonde. « Dans le résidentiel haut de gamme, un projet mal encadré peut vite perdre son essence. Nous refusons systématiquement les entreprises générales, préférant gérer directement la construction avec nos propres partenaires. Ce choix stratégique permet d’assurer la qualité des réalisations et d’éviter les compromis imposés par des logiques de rentabilité court-termistes. Sans un suivi rigoureux, un projet peut totalement se dénaturer. Nous avons déjà vu des plans pensés dans les moindres détails être modifiés sans concertation, uniquement pour réduire les coûts. Résultat, des finitions approximatives, des matériaux de moindre qualité et une perte totale de l’intention architecturale. Ces projets-là, nous ne pouvons même plus les revendiquer par la suite. »

Afin d’assurer une continuité fluide, UP a mis en place un mode de fonctionnement fondé sur la confiance et la communication. Dès le départ, les chefs de projet sont intégrés au dialogue avec le client, favorisant une relation de

Guest House, une rénovation très pop dans une villa classique de Lutry. (Atelier UP)

proximité et une meilleure compréhension des attentes. L’architecture intérieure est, elle aussi associée très tôt à la conception, évitant ainsi les ajustements de dernière minute qui peuvent compromettre l’équilibre du projet. « Nous ne voulons pas être ces ‹ archidictateurs › qui imposent leur vision sans écoute. Notre approche repose sur l’échange, la complémentarité des compétences et le souci du détail. Chacun a un rôle clé dans la chaîne de création, et c’est cette synergie qui garantit la réussite du projet », soulignent les associés.

Inspiration californienne

À l’ère d’Instagram, de Pinterest et des émissions de télé de rénovation, l’architecture est souvent perçue comme un

simple exercice de style. Mais concevoir un espace, c’est aussi anticiper les contraintes techniques, réglementaires et fonctionnelles. Une idée, si brillante soit-elle, ne peut exister sans une exécution maîtrisée. « L’architecture, ce n’est pas seulement une belle image sur un écran. C’est un métier. Une idée doit être mise en œuvre avec rigueur pour qu’elle ait un impact réel et durable. Sans cela, on se retrouve avec des erreurs absurdes, comme des douches sans pente pour l’évacuation de l’eau. Ce sont ces détails qui font toute la différence. » Une architecture pensée, maîtrisée et surtout vécue. Atelier UP s’est imposé dans le domaine des résidences remarquables avec des rénovations patrimoniales et des constructions contemporaines.

Parmi leurs réalisations marquantes, on trouve la Villa Kendall à Genève, un projet qui rappelle l’élégance intemporelle des maisons californiennes du quartier de Palisades à Los Angeles. « N ous avons voulu créer un espace fluide, baigné de lumière, où l’intérieur et l’extérieur se répondent naturellement », précise Sébastien Dony et Thomas Paties. Leur ambition pour 2025 ? « Stimuler l’innovation, promouvoir des solutions durables et créer des lieux inspirants, adaptés aux besoins de ceux qui les vivent. » Avec dix ans d’existence et un carnet de commandes bien remplit, Atelier UP incarne cette nouvelle génération d’architectes pour qui l’avenir du bâti passe par un équilibre subtil entre tradition et modernité.

La rénovation Planche à Neige fait la part belle au blanc. (Atelier UP)

CÔTÉ DESIGN VACHERON

En 2025, la marque à la croix de Malte fête son 270 e anniversaire. Manufacture élégante, experte dans les complications ultimes, elle pourrait paraître un peu sage en ce qui concerne son design. Mais son histoire démontre qu’elle a toujours cherché à allier haute technicité et formes originales Par Emmanuel Grandjean

C’est la marque des complications ultimes, celle qui détient le record mondial de la catégorie – 63 pour la Berkley Grand Complication dévoilée en 2024 – et qui vient de dévoiler sa Solaria Ultra Grande Complication La Première, soit 1521 composants pour 41 complications, enfermés dans le boîtier d’une montre-bracelet. Une pièce forcément unique qui a nécessité huit ans de travail à son horloger. Manufacture genevoise spécialisée dans ce type de prouesses mécaniques, Vacheron Constantin, qui fête en 2025 les 270 ans de sa création, pourrait presque passer pour le comble de la marque élégante, quoique plutôt sage, davantage tournée sur l’exploit technique que sur le design.

Au regard de son histoire, la manufacture, cofondée en 1755 par Jean-Marc Vacheron, a toujours réussi à concilier à la fois la forme et le fond. Au point d’avoir

produit, au cours de ses deux siècles et demi d’activité, des garde-temps aux looks surprenants.

Dans les années 20, la manufacture genevoise passe ainsi commande à Robert Cart, inventeur d’un système d’heures sautantes très original dont il a déposé le brevet, d’une montre de poche équipée de cette complication. L’horloger du Locle va durablement travailler avec Vacheron pour ses modèles Heures Sautantes où le chiffre des heures s’affiche dans un guichet à midi tandis que l’indicateur des minutes marque les index en tournant tout autour du cadran.

Une autre manière de lire l’heure dont Vacheron se souviendra au moment du lancement de la Saltarello en 1998, qui en est la digne héritière. La marque réveillera pareillement l’American 1921, créée cette année-là pour conquérir le marché d’outre-atlantique avec le design très Art déco de son boîtier carré, sa couronne à 1 h 30 et surtout son

Page précédente :

Le modèle Saltarello lancé en 199 6 avec ses heures sautantes et ses minutes rétrogrades. (Vacheron Constantin)

Ci-dessous :

El Pancho. Une montre mythique et unique de 1940, miraculeusement retrouvée dans un coffre-fort après 60 ans d’oubli. (DR)

inclinaison à 45 degrés pour faciliter la lecture de l’heure. Une conquête modeste pour cette montre – seuls 24 exemplaires furent fabriqués à l’époque – que Vacheron réactivait en 2021.

Trésor oublié

En 1935, Francisco Martinez Llano, riche homme d’affaires madrilène qui fit fortune en exploitant des mines au Chili, demande au revendeur espagnol de Vacheron la conception d’un modèle personnalisé. Ses désirs sont très précis. La montre doit être en or, forcément. Le mouvement mécanique doit être contenu dans un grand boîtier tonneau dont le fond sera gravé à l’émail bleu des initiales du commanditaire. Une répétition minute, qui sonne le moins fort possible, complète ce cahier des charges exigeant. La El Pancho, du surnom de son propriétaire, est livrée en 1940. Son destinataire meurt sept ans plus tard. Et

Dans les années 50, Vacheron Constantin lance une montre carrée que les collectionneurs italiens vont baptiser Cioccolatone en raison de sa ressemblance avec un carré de chocolat. (DR)

Un exemple des Heures Sautantes, un modèle développé dans les années 20 pour la manufacture genevoise par l’horloger Robert Cart. (DR)

Lancée en 1977, la collection 222 ouvrait les montres Vacheron Constantin à la catégorie « sport chic ». Elle ressort en 2025, pour fêter le 270 e anniversaire de la manufacture. (Vacheron Constantin)

Au milieu : En 1972, Vacheron Constantin reçoit à Paris le Diplôme du Prestige de la France. Et commercialise à cette occasion cette montre Prestige au boîtier asymétrique. (DR)

d’un coup, la montre disparaît. Son éclipse en fait une légende dont il n’existera pendant longtemps qu’une photo en noir et blanc. Jusqu’à sa redécouverte en 2007, dans le coffre de la famille Llano qui, pendant plus de soixante ans, avait oublié là cet exemplaire unique, chef-d’œuvre du style Art déco à l’histoire folle et à la technicité époustouflante.

Carré de chocolat

Dans les années 50, la manufacture se lance dans le boîtier carré. Vacheron commercialise la Cioccolatone, baptisée ainsi par les collectionneurs italiens qui lui trouvent une ressemblance frappante avec un carré de chocolat. En 1972, le fabricant reçoit, à Paris, le Diplôme du Prestige de la France qui récompense une association, une société et, plus généralement, toute personnalité qui contribue le plus utilement au prestige national. Notamment, dans le cas de Vacheron, ceux qui luttent avec acharnement contre les mouvements à quartz japonais qui mènent la vie dure à l’industrie horlogère suisse, mais aussi française. À cette occasion, l’entreprise

L’American 1921 avec son inclinaison à 45 degrés. Une montre historique, développée dans les années 20 pour conquérir le marché américain, que la manufacture ressortait en 2021 (Vacheron Constantin)

produit un modèle Prestige de la France, montre mécanique qui se distingue par son drôle de boîtier asymétrique et allongé, mais dont les mesures baroques respectent le nombre d’or. À l’occasion de son 270e anniversaire, Vacheron a choisi de remettre en avant une autre de ses créations iconiques, sortie quelques années plus tard. On veut parler de la collection 222, présentée en 1977, et qui fait entrer la marque dans l’univers « sport chic », cette mode que Gérald Genta a contribué à lancer avec la Royal Oak que le designer dessina pour Audemars Piguet en 1971. Ces modèles en acier, donc robustes, très masculins, mettront pourtant du temps à s’imposer, la clientèle leur préférant de grands classiques en or avec bracelet en cuir. Avant de devenir une catégorie incontournable chez tous les amateurs de mécaniques de précision, qu’ils soient homme ou femme. Et comme en horlogerie on ne bouscule pas un design qui gagne, la 222 de 2025 est la copie quasi conforme de celle de 1977, n’était la masse oscillante gravée du logo de la collection et le petit sceau à la croix de Malte qui marque, sur son boîtier, cette édition anniversaire.

À CONSTRUIRE MACHINES

L’architecture sera-t-elle la prochaine cible de l’intelligence artificielle ? Face à la complexité du métier, certains en doutent, mais tous s’y préparent. Par Alexandre Duyck

II y avait déjà le design, le monde de l’édition et celui du journalisme ; il y avait l’illustration, la recherche d’images, le stylisme, l’ingénierie. Et tant d’autres métiers qui voient fondre sur eux l’intelligence artificielle (IA) comme un oiseau de proie. En architecture aussi, la révolution est en marche. L’ordre des architectes français, basé à Paris, écrit ceci : « L’intelligence artificielle va bouleverser les métiers du bâtiment et de l’immobilier. Elle ouvre de nouvelles frontières avec la conception de formes jusqu’alors inexplorées. Les tâches répétitives où la valeur ajoutée de l’architecte est la plus faible seront traitées par des machines, laissant le professionnel se concentrer sur le cœur de sa mission : l’arbitrage des contraintes et la synthèse des solutions. » Pour Stéphane Lutard, chargé de mission « Transition énergétique et Maquette numérique » au Conseil national des architectes français, « l’intelligence artificielle annonce demain une nouvelle façon de conduire un projet d’architecture. »

Exemples médiocres

Pour les besoins de cet article, écrit sans le moindre recours à l’IA, nous avons sollicité Lionel Rinquet, professeur HES associé à l’Hepia, la Haute École du paysage, ingénierie et d’architecture de Genève. Celui-ci nous a répondu, non sans humour, que « vu le thème, il aurait bien eu envie d’aller chercher les réponses sur ChatGPT… » Il n’en a heureusement rien été. « La conception d’un projet d’architecture est un processus créatif complexe, interactif, qui implique un nombre important de paramètres, qui ne se limitent pas à un programme et un nombre de m2 explique-t-il. ChatGPT est capable actuellement de produire des plans très schématiques sur la base des renseignements qu’on lui donne. Mais on ne peut pas parler de projet d’architecture. J’ignore ce qui lui manque, mais je ne doute pas que prochainement l’IA progressera. »

Aux yeux de l’enseignant, la question peut également être posée pour toute activité créatrice. L’IA va-t-elle remplacer tous les créateurs, qu’il s’agisse des musiciens, des peintres, des écrivains, des architectes ? « Je ne sais pas, mais si cela arrive, on risque une uniformisation de la production architecturale et un inévitable nivellement par le bas. Les constructions médiocres sont à l’heure actuelle plus nombreuses que les bâtiments de qualité. Or l’IA fonctionne par approche statistique. »

Outils énergivores

Cette crainte d’une uniformisation, forte d’une utilisation d’outils aussi puissants que Midjourney ou Stable Diffusion, pousse certains architectes à ne pas utiliser l’intelligence artificielle. C’est le cas par exemple de Tolila et Gilliland, duo d’architectes franco-américains. Ce cabinet est responsable du plus gros chantier actuel de rénovation urbaine de la capitale française, tout près de la gare de Lyon. « Nous n’avons pas identifié de besoin d’utilisation de l’IA, donc n’avons pas vraiment cherché à comprendre comment nous en servir, avoue Gaston Tolila. Nous savons toutefois que les outils arrivent et que certains vont les utiliser. Le risque pour nous est d’observer une production par la machine des lieux où nous allons habiter, ce qui n’a guère de sens. »

Autre souci soulevé par l’architecte parisien : le coût écologique gigantesque de cette technologie. « Nous sommes engagés dans une démarche qui s’appuie sur une architecture biosourcée.

Si c’est pour utiliser des outils qui sont tellement énergivores, tellement polluants, ce serait un véritable non-sens. » Gaston Tolila ne se voile pas la face pour autant. Là comme ailleurs, il va être difficile d’aller contre. « Je dirais que dans le domaine de l’architecture, l’utilisation de l’intelligence artificielle démarre doucement. Mais je pense aussi que de plus en plus de cabinets vont y recourir pour les images de synthèse, ça va sûrement démarrer par cela. »

Révolution en marche

D’autres n’ont pas attendu. Manal Rachdi est à la tête d’Oxo, un des plus célèbres cabinets français, basé juste à côté de Paris.

« Nous utilisons l’IA depuis 2015, confie-t-il. Au début, il s’agissait de l’algorithmique maison pour optimiser les formes et les façades à partir de nos bases de données internes. Depuis 2022, on utilise des IA comme ChatGPT ou Otter pour gagner du temps, automatiser certaines tâches du type compte rendu de réunions et texte de synthèse. Côté création, on s’appuie sur Midjourney, DALL·E, Photoshop, Veras… Ça optimise nos rendus, ça rend les échanges avec les clients plus fluides, et surtout, ça accélère le passage du croquis à l’image concept du projet. »

Au quotidien, qu’est-ce que cela change ? Tout, répond-il.

« Avant, il fallait des heures pour modéliser ou faire un rendu convaincant. Aujourd’hui, en quelques minutes, on teste une idée, on la visualise, on l’améliore. On la garde ou on l’abandonne. On ne perd plus de temps à attendre de voir ce que le projet donne à la fin. On le voit immédiatement. » Et pour la suite ? « Demain, l’intelligence artificielle va aller jusqu’à générer des maquettes 3D à partir du croquis et des idées qui seront développées pour être prêtes à construire. Aujourd’hui, on la teste pour des petits objets, mais ça arrivera très vite pour la grande échelle. »

Business juteux

Aux États-Unis ou au Royaume-Uni, l’évolution est encore plus rapide. Nicholas Gilliland, l’associé américain de Gaston Tolila, est rentré récemment d’un congrès dans son pays d’origine. « Ils en ont effectivement beaucoup parlé. Mais la production américaine n’est pas la production européenne, elle est très marquée par le secteur privé et donc par une plus grande recherche de productivité. »

Chez Zaha Hadid à Londres, les architectes ont eux aussi les yeux rivés sur les labels d’excellence environnementale et l’objectif zéro carbone, devenus stratégiques pour rafler les marchés. Cité par le journal Le Monde, le boss de l’agence, Patrick Schumacher, explique qu’« avec l’IA, le squelette des bâtiments peut se décomposer en une multitude d’éléments de nature différente et refléter ainsi le processus d’optimisation des matériaux en fonction de leur exposition au vent, au soleil ou du poids qu’ils soutiennent… »

Preuve que les choses changent, l’utilisation de la technologie en architecture est en train de devenir un business. L’Agence iA accompagne et forme les PME et entreprises en Suisse romande dans leur transition numérique. Pourquoi l’intelligence artificielle serait-elle pertinente pour le bâtiment ? « Parce qu’elle permet d’automatiser des tâches chronophages, de structurer

l’information, d’analyser des données complexes et d’aider à la prise de décision, expliquent les fondateurs de l’agence, Alexander Imhoff et David Duperrex. Elle permet aussi de clarifier les échanges, de réduire les erreurs et d’accélérer certaines étapes clés : rédaction de rapports, préparation de documents, suivi de chantier, appels d’offres. En d’autres termes, l’IA ne remplace pas l’expertise humaine. Elle l’amplifie. »

Bureau engagé

Copus est un bureau d’architecture engagé, établi depuis plus de vingt ans à Genève, « qui conçoit l’architecture et l’urbanisme comme des disciplines dépassant le simple acte de construire » détaille Pollyanna Welsh, responsable de sa communication. « Nous en sommes aujourd’hui au tout début de notre réflexion sur l’IA. C’est un sujet que nous commençons à explorer, avec prudence et curiosité. Il n’est pas question de céder à l’effet de mode, mais plutôt d’observer, comprendre et définir ce qui a du sens pour notre pratique, ceci dans un cadre éthique et aligné

Page d’ouverture : Un projet d’architecture futuriste produit par l’intelligence artificielle. Le risque avec son utilisation massive est d’arriver à une uniformisation des projets architecturaux (Iftikhar Alam)

Ci-contre :

Ensemble de dessins techniques réalisés « à l’ancienne ». (DR)

avec notre engagement B Corp. L’IA pourrait, à terme, faciliter certains aspects du métier tout en libérant du temps pour la conception, la recherche et l’innovation. La gestion administrative, l’analyse des lois et des normes, des outils d’analyse multicritères qui viendraient appuyer notre engagement environnemental ou l’aide à la production de rendus graphiques-maquettes sont quelques exemples de ce qui est amené à évoluer rapidement. Mais l’empreinte carbone et hydrique de l’IA soulève des questions majeures, en particulier dans un contexte de sobriété nécessaire. Cela nous pousse à la considérer avec exigence et retenue. Mieux vaut peu, mais bien, si cela permet de renforcer la qualité et la responsabilité de nos projets. »

Q uant aux étudiants en architecture, doivent-ils prendre peur ?

Craindre que l’IA ne leur vole un métier qu’ils n’ont pas encore embrassé ? Pas si sûr. « Pour l’instant, dans notre filière, aucun discours institutionnel n’est tenu aux étudiants sur ce sujet, reprend Lionel Rinquet. Je pense qu’il y aura à la fois de nouvelles possibilités et des retombées négatives que le recours à l’IA va générer, comme l’uniformisation, la perte de sensibilité humaine. Internet aussi a du bon comme du mauvais. Mais nous n’avons pas d’autre choix que de faire avec. Après, pour l’intelligence artificielle comme pour le reste, chercher à garder le bon et ne pas se laisser entraîner vers le mauvais, c’est aussi une question d’éthique personnelle… » Chose que l’IA, pour l’heure du moins, ne maîtrise pas encore totalement.

MARQUE DE

NL ferblanterie sanitaire Sàrl Service d’urgence 24/24 | tél. 022|885 03 85 ou 022|329 36 04 Rue François-Dussaud 17 CP 1628 - 1211 Genève 26 | info@nl-sanitaire.ch

Les skis de la flemme

Les skis de la flemme

si on arrêtait de se fatiguer en peau de phoque ? Voici l’E-Skimo, le premier

Et si on arrêtait de se fatiguer en peau de phoque. Voici l’E-Skimo, le premier ski électrique de randonnée qui permet d’avaler la montagne sans s’épuiser.

Par Richard Malick

Le plaisir de la randonnée à skis ? Cette esthétique de l’effort qui récompense le beau geste avec la chaleur douillette d’une cabane et d’une raclette au bout des spatules. Et bien sûr la contemplation du paysage à la vitesse du pas, un éloge de la lenteur à notre époque qui érige la vitesse en étalon or.

la à ? esthétique qui récompense le avec la chaleur douillette d’une et le réconfort d’une raclette au bout des spatules. Et bien sûr, la contemplation du paysage à la vitesse du pas, un éloge de la lenteur à époque qui érige la rapidité en étalon or.

Installée à San Bernardino, dans le canton des Grisons, l’entreprise E-Outdoor pense autrement. En janvier 2025, elle présentait l’E-Skimo, le premier ski électrique au dernier Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas, megasalon consacré aux innovations technologiques domestiques. L’E-Skimo se compose d’une batterie, d’une courroie, qui remplace la traditionnelle peau de phoque, et de différents capteurs qui font tourner cette dernière. C’est un peu le principe de la chenille qui fait

Installée San Bernardino, dans canton des Grisons, l’entre pense autrement. En janvier 2025, elle présen l’E-Skimo, premier électrique au dernier Consumer Show (CES) de Las Vegas, mégasalon consacré aux innovations technologiques domestiques. L’E-Skimo se compose d’une batterie, d’une une courroie motorisée rempla çant la traditionnelle peau de phoque, et de différents capteurs qui font tourner cette dernière. C’est un peu le principe de la

avancer le char d’assaut. Même si le skieur doit quand même donner un peu de sa personne en mettant une spatule devant l’autre. Nicola Colombo assure que son système permet de monter quatre fois plus vite qu’avec la seule force humaine. Une fois le but atteint, il suffit ensuite d’enlever les batteries pour profiter de la descente.

qui fait avancer le char d’assaut. Même si le skieur doit malgré tout donner de sa personne en mettant une latte devant l’autre.

Colombo, son inventeur, assure que son système permet d’avaler une pente quatre fois plus vite qu’avec la seule force humaine. Une fois le but atteint, il suffit ensuite d’enlever les batteries pour profiter de la descente. Alors oui, forcément, on se demande ce qui a bien pu motiver un Grison, spécialiste de la montagne et sensible au moment suspendu de la randonnée, à créer cet objet contre nature. Le patron d’E-Outdoor explique avoir cherché un moyen d’embarquer ses amis modérément sportifs dans ses balades sans les voir déclarer forfait à michemin. L’E-Skimo est annoncé pour la saison 2025-2026 à un prix qui n’a pas encore été communiqué.

Alors oui forcément, on se demande ce qui a bien pu motiver un Grison, spécialiste de la montagne et forcément sensible au moment suspendu de la randonnée, dans la création de cet objet contre-nature. Le patron d’E-Outdoor explique avoir cherché un moyen d’embarquer ses amis modérément sportifs dans ses balades sans les voir déclarer forfait à mi-chemin. L’E-Skimo est annoncé pour la saison 2025/2026 à un prix qui n’a pas encore été communiqué.

MORTADELLA BELLA

Dans le village toscan de Montignoso, Massimo Bacci produit la « ciccia conciata », une mortadelle mortelle, dont il est l’un des derniers fabricants en Italie. Par Emmanuel Grandjean

Page précédente : la ciccia conciata vue de la tranche. (DR)

Ci-dessus de gauche à droite : Margherita Bacci, charcutière et œnologue, qui tient le bar à vin La Sosta où elle sert les miracles charcutiers de son oncle Massimo.

Un plat de ciccia concciata servi avec des tomates cerises toscanes.

Massimo Bacci. Le gardien de la mortadella toscane véritable et dernier producteur de ciccia conciata (DR)

La Sosta dei Bacci

Via Sant’Eustachio 2

Montignoso (MS) +39 342 812 33 43 bacci1925.it

De Gaulle se demandait comment gouverner la France, un pays où cohabitent 258 variétés de fromages. En Italie, c’est plutôt la charcuterie qui déchaîne les passions politiques. Chaque ville, chaque village revendique sa spécialité de salumi, son salami de l’extrême. Ou plutôt sa mortadelle, le terme désignant là-bas toute forme de salaison, et pas seulement la grosse saucisse rose de Bologne avec ses cubes de gras et ses pistaches qui a imposé son look dodu partout en dehors de la Botte.

Lard de marbre

Montignoso est un petit village situé dans les splendides montagnes toscanes, juste à côté des célèbres carrières

de Carrare d’où est extrait un marbre couleur de lait depuis bien avant Michel-Ange. C’est là que Massimo Bacci tient la charcuterie locale. Une institution centenaire, fondée en 1925 par son grand-père dont il est le digne héritier avec sa nièce, Margherita. « Mon grandpère était un norcio, un charcutier qu’on appelait ainsi parce qu’il était dit que la meilleure viande venait de Norcia en Ombrie, raconte Massimo, quatorze fois finaliste au Campionato Italiano del Salame, le championnat italien du salami traditionnel naturel. Le norcio allait de maison en maison au moment de la mise à mort du cochon, car le paysan faisait tout sauf la conservation des viandes. Une phase cruciale, puisque dans les campagnes, les réfrigérateurs n’existaient pas. Il

s’occupait de préparer les morceaux que l’on consommait toute l’année en les faisant sécher dans les caves. »

Recette du succès

Celle de la charcuterie Bacci conserve ainsi de lourds sarcophages cubiques en marbre datant du XIXe siècle. Des monstres de pierre dans lesquels s’affine ce lard marmoréen de Colonnata qui, coupé en tranches aussi fines que du papier à cigarette, fond sur la langue comme du chocolat. Mais aussi forcément des chapelets de mortadelles, de toutes les longueurs, saucissonnées et tachetées de moisissures. Parmi ces cierges pendus la tête en bas, il y en a un qui fait la fierté particulière du maître des lieux. La ciccia conciata est

une drôle de saucisse, l’une des rares fabriquées à partir de viande de bœuf dont la maturation est expresse. Les salamis passent normalement trois, quatre mois au séchoir. La ciccia en sort après une petite semaine pour se faire débiter façon carpaccio et se déguster avec un filet d’huile d’olive. Une tuerie qui attire chez Massimo des visiteurs très loin à la ronde et régale les restaurateurs comme Luigi qui vous fait découvrir cette merveille dans son établissement La Bottega, à Pietrasanta, à 15 kilomètres de là. « Vous prenez un beau morceau de jarret de bœuf que vous désossez, vous le massez ensuite avec une saumure faite de sel, de poivre, d’ail, de romarin et de sauge finement hachés. Au bout de sept jours, c’est prêt. C’est aussi simple que ça, continue Massimo. Disons pour autant qu’on vous a transmis le savoir-faire. Une tradition centenaire dont Margherita Bacci est désormais la dépositaire.

Patron des bouchers

Après avoir obtenu sa licence à l’Université des sciences gastronomiques de Pollenzo, dans le Piémont, la jeune femme de 32 ans a travaillé chez un caviste et dans une boucherie pendant deux ans avant de rejoindre l’entreprise familiale. «C’était à la fin du Covid. J’avais le projet de retourner ensuite à Milan, où je suis née, pour ouvrir un bar à vins avec, à l’arrière, un petit atelier de charcuterie pour faire découvrir aux Milanais toutes ces merveilles que nous fabriquons ici. Finalement je suis restée, mais c’est un métier très difficile. Au bout d’un an et demi, j’ai préféré me concentrer sur les vins de la région et sur ce lieu», explique Margherita sur le seuil de l’ancien four à pain du village, abandonné depuis soixante ans, que Massimo Bacci avait commencé à rénover pour le transformer en salle de dégustation, avant de proposer à sa nièce d’en faire un bistrot charmant. «J’en suis tombée amoureuse. L’endroit était parfait. Je me suis lancée.»

À l’entrée de la Sosta dei Bacci, le logo de la charcuterie, avec son image de saint Barthélemy, patron des bouchers, portant dans les bras sa peau dont il fut écorché, fait le lien entre la salumeria

et le restaurant, situés à 100 mètres l’un de l’autre. Plus local tu meurs.

Éloge de la lenteur

Ici, on vous sert la fameuse ciccia accompagnée de tomates cerises aux saveurs fruitées, de la mortadella nostrale et une focaccia fourrée à la saucisse et au stracchino. Le tout sur une jolie petite terrasse avec vue imprenable sur la place du village. «Notre secret, c’est le sucre, reprend Massimo Bacci, qui se lance dans une explication technique en attaquant un plat de ciccia. Nous n’en mettons pas. 99% de la production charcutière contient du dextrose ou du saccharose. Ils sont souvent utilisés dans les produits à longue maturation comme le salami, non pas pour adoucir le goût comme on le croit souvent, mais pour aider la fermentation. Quand on met un salami à sécher au-dessus de 6°C, les micro-organismes naturels présents sur la viande, les lactobacilles, se réveillent. Ils consomment le sucre présent dans les muscles, mais comme ils sont lents et produisent de l’acidité, on ajoute du sucre supplémentaire pour accélérer le processus d’assèchement. Aujourd’hui, la grande majorité de la charcuterie italienne qui se dit artisanale ne l’est pas. Elle est tellement célèbre à travers le monde que la rapidité et le rendement ont remplacé l’un de nos ingrédients les plus précieux : le temps.»

Margherita acquiesce : l’Italie n’a pas inventé le label Slow Food pour rien. Son petit établissement se fait ainsi fort de promouvoir également les fromages du cru et surtout une multitude de vins « qui viennent presque toujours de producteurs artisanaux, comme nous, qui respectent leur vigne. Ici, en Toscane, il y a déjà beaucoup de très bons cépages locaux, mais je propose aussi une belle sélection de bulles et de flacons français, parce que j’aime ça. » Et l’idée de produire ses propres bouteilles ne l’a-t-elle jamais traverser ? « C’était le projet au démarrage de cette aventure. J’envisageais d’acheter une vigne et de la travailler avec l’aide d’une amie œnologue. Je franchirai le pas quand je me sentirai prête. Le vin, je l’ai étudié, je sais le boire… quant à le faire, c’est une tout autre histoire. Mais c’est toujours dans mes plans. »

Cologny Projet neuf

Conçu par les ateliers Jean Nouvel, le projet Hauts-Crêts 77 comprend 3 hôtels particuliers. Dotées de volumes généreux et de larges ouvertures sur des terrasses et jardins privatifs, ces résidences neuves conjuguent luminosité et élégance.

Dès 460 m² 5 5 Dès 896 m²

+41 22 849 65 09 contact@spgone.ch | spgone.ch

Dès CHF 8’980’000.–

Genève

Eaux-Vives

Cette demeure historique jouit d’un emplacement privilégié et offre la possibilité de repenser chaque espace selon vos envies.

Elle bénéficie d’un permis de construire en force vous permettant de commencer les travaux sans délai.

850 m² 5 3 7’000 m²

CHF 6’500’000.–

Anières

Répartie sur 3 niveaux, sublime villa contemporaine de 10 pièces offrant une vue exceptionnelle sur le lac. Ses espaces de vie lumineux s’ouvrent sur des terrasses panoramiques, un jardin arboré ainsi qu’une belle piscine.

600 m² 4 5 1’900 m²

+41 22 849 65 09 contact@spgone.ch | spgone.ch

CHF 11’200’000.–

Genève

Cologny

Idéalement située, cette propriété contemporaine de 10 pièces séduit par ses prestations haut de gamme et sa superbe vue sur le lac et le Jura. Une grande piscine avec pool house et un garage fermé pour deux voitures complètent ce bien de prestige. 570 m² 6 6 3’323 m² CHF 19’000’000.–

+41 22 849 65 09

contact@spgone.ch | spgone.ch

Genève

Cologny

Offrant une vue imprenable sur le lac, cette luxueuse propriété de 7 pièces vous séduira par son architecture et ses finitions raffinées. Elle dispose d’une terrasse panoramique avec une piscine à débordement qui s’intègre parfaitement au paysage.

570 m² 4 4 850 m² Prix sur demande

Chêne-Bougeries

Situé au dernier étage d’une résidence de standing, ce somptueux duplex bénéficie d’une généreuse surface PPE. Il vous séduira par sa belle luminosité, ses finitions irréprochables et sa spectaculaire terrasse sur le toit de près de 70 m² avec vue dégagée. 265 m² 3 2 CHF 4’100’000.–

+41 22 849 65 09 contact@spgone.ch | spgone.ch

Mies Projet neuf

La villa « Les Rocailles » offre des lignes épurées et minimalistes ainsi qu’une somptueuse piscine avec pool house. Elle dispose d’une autorisation de construire en force. Le chantier est déjà ouvert et le projet est libre de mandat d’architecte pour les finitions. 760 m² 6 7 3’750 m² P rix sur demande

+41 22 849 65 08 contact@spgone.ch | spgone.ch

Vaud

Commugny

Alliant charme et intimité, cette belle propriété offre une demeure principale lumineuse, une maison d’invités, un appartement indépendant ainsi qu’une grange à aménager. Une piscine avec pool house et un jardin bucolique complètent ce bien unique. 790 m² 7 5 4’601 m² CHF 13’200’000.–

+41 22 849 65 08 contact@spgone.ch | spgone.ch

Vaud

Mézières

Au cœur d’un charmant village, cette propriété entièrement rénovée de 10.5 pièces marie l’authenticité d’une demeure ancienne à une conception résolument contemporaine alliant esthétisme, confort et fonctionnalité. 410 m² 6 9 2’477 m² CHF 4’650’000.–

Chardonne

Cette magnifique villa d’architecte vous séduira par son design unique et sa vue panoramique sur le lac. Elle bénéficie d’une spacieuse terrasse avec jacuzzi, d’un studio indépendant ainsi que d’un garage double et de plusieurs places de parc. 466 m² 5 4 1’443 m² Prix sur demande

+41 22 849 65 08 contact@spgone.ch | spgone.ch

Vaud

Mont-sur-Rolle

Cette élégante villa de 7.5 pièces conjugue raffinement, confort et sérénité. Elle offre un cadre de vie idéal avec ses vastes espaces de vie, sa magnifique terrasse panoramique et son jardin agrémenté d’une belle piscine.

630 m² 4 4 1’100 m² P rix sur demande

Lausanne

Construite en 1800, somptueuse maison de maître répartie sur 3 niveaux. Elle jouit de 18 belles pièces ainsi que d’une vue imprenable sur le lac et les Alpes. Une dépendance attenante à la propriété peut accueillir le personnel de maison.

985 m² 11 8 5’854 m² Prix sur demande

+41 22 849 65 08 contact@spgone.ch | spgone.ch

Explorez nos plus belles adresses à l’international

ÉTATS-UNIS - Aspen

Demeure de 705 m² • 26’600’000 USD

FRANCE - Paris

Hôtel particulier de 580 m² • 24’900’000 EUR

FRANCE - Corse Villa de 350 m² • 6’700’000 EUR

MEXIQUE - Tulum

Résidence de 867 m² • 96’850’000 MXN

PORTUGAL - Salgados

Maison de 141 m² • 1’975’000 EUR

ÉMIRATS ARABES UNIS - Dubaï Penthouse de 610 m² • 80’000’000 AED

SPG ONE SA

Route de Chêne 36 - 1208 Genève

+41 22 849 65 06 | contact@spgone.ch | spgone.ch

Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
Issuu converts static files into: digital portfolios, online yearbooks, online catalogs, digital photo albums and more. Sign up and create your flipbook.