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Numéro 1, février 2018

POINT FORT Les nouvelles tendances de la coopération ACTUALITÉ Jouets équitables

Le magazine de


2 ÉDITORIAL Chère lectrice, cher lecteur, Avez-vous déjà lu ces chiffres ? Les huit personnes les plus ­tandis que les bénéficiaires de nos projets n’ont ni électricité ni riches du monde possèdent 462 milliards de francs, soit da- eau potable ; qu’ils meurent parce qu’ils n’ont pas les moyens vantage que la moitié des habitants les plus pauvres réunis. d’aller chez le médecin ; qu’ils ont à peine de quoi se nourrir et ne peuvent pas envoyer leurs enfants à Loin de nous l’idée de priver ces super-­ l’école. La lutte contre la pauvreté restera riches, que les banquiers appellent des notre priorité. Pour la mener efficacement, « clients extrêmement fortunés », de leur il faut surtout des collaboratrices et des prospérité. Les inégalités extrêmes nui­ collaborateurs compétents et enthousent toutefois aux économies nationales siastes ainsi que des partenaires fiables. et divisent la société au lieu de la souder Tous doivent être à même d’écouter lorsque les temps sont durs. attentivement sur place, d’analyser les ­ Solidar Suisse s’engage en faveur des faits avec soin et de s’attaquer aux abus personnes qui se situent à l’opposé de avec détermination et perspicacité. ces fringants représentants d’une écoDésormais deux à la tête de Solidar nomie florissante. Nous soutenons ceux Suisse, nous nous réjouissons de déveque les banquiers appelleraient sans Felix Gnehm et Barbara Burri lopper ces capacités avec la centaine doute les « clients extrêmement peu forcodirection de Solidar Suisse de personnes qui travaillent au sein de tunés », autrement dit les plus défavorisés de notre planète. Il n’est pas normal qu’une poignée d’indi- notre œuvre d’entraide. Grâce à votre soutien concret, vous vidus s’enrichissent sans cesse, alors que la plupart doivent se contribuez, chère lectrice, cher lecteur, à une meilleure réparcontenter de toujours moins. Nous devons nous montrer plus tition des richesses et des chances, et à rendre ainsi notre solidaires avec les démunis. Nous ne pouvons et ne voulons monde plus équitable. Merci de tout cœur ! Barbara Burri et Felix Gnehm pas accepter que les coffres-forts de l’oncle Picsou débordent,

REVUE DE PRESSE

26.11.2017 Deux jouets sur trois achetés en Suisse sont produits par des « esclaves » chinois L’ONG Solidar dénonce les conditions dans lesquelles sont produits les jouets venant de Chine. Salaires au plancher, journées de travail interminables, conditions de sécurité parfois insuffisantes, protection sociale minimale pas toujours assurée (...), tel peut être l’environnement de travail des ouvriers qui fabriquent les poupées Barbie et les jouets vendus en Suisse comme dans le monde entier, notamment sous les marques Hasbro, ­ Disney et Costco. Globalement, deux jouets sur trois achetés en Suisse proviennent de Chine.

27.11.2017 Joujoux conçus dans d’affreuses conditions Les usines qui fabriquent des jouets écoulés en Suisse ne respectent pas le droit des salariés, dénonce une ONG. Solidar Suisse relève que les employés peuvent faire de 80 à 140 heures supplémentaires par mois et sont parfois exposés à des produits toxiques. Des photos montrent aussi des conditions de vie « catastrophiques » : les salariés s’entassent dans des dortoirs de huit personnes. Deux jouets sur trois vendus en Suisse viennent de Chine.

27.10.2017 L’ONG Solidar livre ses résultats sur le travail des enfants « On ne peut pas construire le développement sans des enfants épanouis  » selon le Représentant Pays de l’ONG Solidar au Burkina Faso, Dieudonné Zongo. Seulement voilà, au Burkina Faso, nombreux d’entre ces enfants sont souvent soumis à des pires formes de travail des enfants. D’où l’intérêt de l’ONG pour les questions y relatives. C’est pourquoi, elle a commandité une étude sur le travail dans la chaîne de valeur du coton en vue de mieux cerner le phénomène et envisager avec les autres structures engagées dans la lutte, quant à la meilleure manière d’y faire face.


SOMMAIRE 3 POINT FORT Quel avenir pour la coopération au développement ? 

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L’argent doit servir à aider les plus démuni-e-s 

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Formation professionnelle duale: la voie royale vers le développement ? 

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L’expansion chinoise menace la liberté d’organisation en Asie

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Jorge Lampião, coordinateur de Solidar au Mozambique, évoque les conditions pour une coopé­ration au développement efficace 11 POINT DE VUE Le développement ne sera durable que s’il inclut les femmes 13 ACTUALITÉ Les objectifs de la nouvelle codirection de Solidar 

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No Billag : il faut défendre la diversité des médias

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Solidar en lutte contre les conditions de travail désastreuses dans l’industrie chinoise du jouet 17 PORTRAIT Au Nicaragua, Verónica López, ancienne vendeuse de rue, s’engage pour les droits de ses ex-collègues 18 CHRONIQUE9 BRÈVES CONCOURS 

POINT FORT

Quelles sont les formes de coopération les plus efficaces ? Quels sont aujourd’hui ses risques et ses perspectives ?

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17 ACTUALITÉ Un dragon et le magazine Fair Toys pour lutter contre les conditions de travail indécentes qui règnent dans l’industrie chinoise du jouet.

12 & 14 14 IMPRESSUM

Éditeur : Solidar Suisse, Quellenstrasse 31, case postale 2228, 8031 Zurich, tél. 021 601 21 61, email : contact@solidar.ch, www.solidar.ch CP 10-14739-9 Lausanne. Membre du réseau européen Solidar Rédaction : Katja Schurter (rédactrice responsable), Marco Eichenberger, Lionel Frei, Eva Geel, Cyrill Rogger

Layout : Binkert Partner, www.binkertpartner.ch / Spinas Civil Voices Traduction : Milena Hrdina, Katja Schurter, Jean-François Zurbriggen Correction : Jeannine Horni, Catherine Vallat Impression et expédition : Unionsdruckerei/subito AG, Platz 8, 8201 Schaffhouse Paraît quatre fois par an. Tirage 37 000 ex.

Le prix de l’abonnement est compris dans la cotisation (membres individuels 70.– par an minimum, organisations 250.– minimum). Imprimé sur papier recyclé et respectueux de l’environnement. Photo de couverture : un apprenti tailleur au Burkina Faso avec son formateur. Photo : Andreas Schwaiger. Dernière page : Solidar Suisse s’est engagée en 2017 contre l’exploitation des travailleurs dans les usines chinoises de jouets.


4 Au Burkina Faso, des jeunes femmes rattrapent leur retard scolaire pour obtenir une formation professionnelle.

QUEL AVENIR POUR LA COOPÉRATION INTERNATIONALE ? Alors que les critiques pleuvent sur la coopération au dévelop­ pement, il est temps d’examiner l’efficacité de nos activités. À quoi sert-il de mettre l’accent sur la formation professionnelle ? Pourquoi l’ancrage local, l’égalité des chances et la redistri­bution des ressources sont-ils incontournables ? Les réponses sont exposées dans les pages qui suivent. Vous y apprendrez aussi ce qui se passe lorsque les États utilisent la coopération pour servir leurs propres intérêts économiques ou que des donateurs indifférents aux droits humains gagnent en importance. Photo : Andreas Schwaiger


POINT FORT

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6 COMBATTRE LES INÉGALITÉS

Des coupes budgétaires et de nouvelles formes de financement menacent la coopération au développement. Elle est pourtant d’une efficacité remarquable lorsque l’argent sert effectivement à soutenir les plus démuni-e-s. Texte : Felix Gnehm. Photos : Andreas Schwaiger et Joachim Merz

À Gorongosa, petite ville typique du centre du Mozambique, les gens man­ quent de tout. Solidar y mène des activités depuis plusieurs années pour qu’ils aient leur mot à dire sur le déve­loppement de leur commune. Au cours d’une visite de projet en novembre dernier, nous avons rencontré le maire de la localité, Moreze Joaquim Cauzande. « L’État nous avait promis trois millions de méticals par an (env. 50 000 francs) pour nos in­ vestissements urgents. Il nous faut ab­ solument de nouveaux puits, écoles et ­dispensaires. À cause de la mauvaise con­joncture, nous ne recevrons en 2017 que le quart de la somme promise. » Loin

du dirigeant corrompu prompt à s’enrichir, l’homme est un politicien local largement reconnu. Il ne se plaint pas, bien que sa ville et le district alentour affichent des statistiques déplorables. Seul 1 % des ménages ont l’électricité. Une seule route goudronnée, parsemée de nids-depoule, traverse un district pourtant plus étendu que le canton de Berne. Sur ­l’ensemble de la population, 63 % vivent dans la pauvreté, c’est-à-dire avec moins de 2 dollars par jour. De plus, 12 % sont porteurs du sida, l’un des taux les plus élevés du monde. Pour relever ces défis, l’État mozambicain dispose de 166 francs suisses par habitant et par an,

alors que la Suisse peut compter sur 8430 francs, soit cinquante fois plus. Ancrage local et grande minutie La situation du Mozambique se retrouve dans d’autres pays parmi les moins développés. Ce club des défavorisés compte 48 États, principalement en Afrique subsaharienne. Leur économie est vacillante, les habitants sont pauvres et la qualité des systèmes de formation et de santé laisse à désirer. Notre visite du projet de Solidar à Go­ron­gosa montre l’efficacité potentielle de la coopération. Des activités ancrées au ­niveau local, bien conçues et mises en


POINT FORT 7 Des citoyennes et les citoyens actifs s’assurent que leurs maires, tel Moreze Joaquim Cauzande à Gorongosa (p. 7), consacrent effectivement le budget communal à promouvoir l’accès à l’eau (p. 6).

œuvre avec minutie, sont à même de mauvaise direction : les budgets publics relever durablement les conditions de qui lui sont consacrés ont certes augmen­ vie des habitants : grâce aux projets que té ces quinze dernières années. Seul Solidar Suisse réalise dans deux pro- un cinquième de l’argent est cependant ­ vinces de la région, 50 000 personnes destiné aux pays les plus pauvres, tandis ont désormais accès à de l’eau potable que le reste est alloué aux régions émeret à des installations sanitaires. Ces pro- gentes, comme l’Inde, le Brésil, la Chine grès facilitent le quotidien, permettent ou la Turquie, qui sont désormais les aux femmes d’entreprendre des activités ­nouveaux bailleurs de fonds de la coopééconomiques (au lieu de devoir aller ration. De plus, les donateurs ne cachent cher­cher l’eau) et améliorent nettement pas leurs objectifs économiques et im­ l’état de santé de la population. périalistes, sans accorder la moindre imReste à savoir si cette coopération a portance aux droits humains, à l’égalité ­encore de l’avenir. De nombreux politi­ des chances et à l’autonomisation des ques la remettent en question, affirmant défavorisés. qu’il faut « laisser les Africains se dé- L’espoir placé dans le secteur privé a brouiller ». Dans les médias, les critiques aussi de quoi surprendre. On attend des se multiplient et le Parlement coupe dans entreprises et des fondations qu’elles les budgets de la fournissent l’argent coopération interna­ qui fait défaut pour Seul un cinquième tionale. L’exemple de réaliser les objectifs de l’argent est Gorongosa montre de déve­lop­pement pourtant que nous durable définis par destiné aux pays avons tout intérêt à l’ONU. Le secteur les plus pauvres. privé s’en­gagera-t-il investir l’argent suisse toutefois dans des sur place, afin de me celle de Gorongosa  ? ­lutter contre la pauvreté et les inégalités régions com­ toujours plus criantes. Car les revenus C’est peu probable, car il n’y a rien à en des matières premières n’enrichissent tirer. L’affaire des Paradise Papers et les pratiques d’optimisation fiscale dévoilées pour l’heure que les élites. prouvent que les grandes entreprises font tout pour pro­ téger leurs profits, Chine et secteur privé : même au détriment de l’intérêt général. un nouvel espoir ? Beaucoup soutiennent que la coopéra- Il faudrait être naïf pour croire que ces tion au développement doit changer. entreprises vont ­ouvrir leur tiroir-caisse L’évolution actuelle va toutefois dans la pour réduire les i­négalités et atténuer

la pauvreté à l’échelle mondiale, comme le préconise l’agenda du développement durable signé par les 193 États membres de l’ONU. Une vie meilleure pour tous Le fossé entre riches et pauvres demeure abyssal. Les 244 millions de migrantes et de migrants recensés dans le monde ­ sont partis de chez eux pour fuir des inégalités criantes ainsi que la précarité, qui est le lot quotidien de milliards de personnes. Dans ces conditions, il est légitime d’aspirer à une vie meilleure . Il nous revient à nous, qui vivons dans les pays industrialisés, d’assumer nos responsabilités lorsque nos modes de consommation conduisent à exploiter les habitants des pays plus pauvres. Solidar ne cesse de le rappeler par des campagnes qui donnent la parole à ceux qui sont au début des chaînes mondiales d’approvisionnement. Grâce à l’efficacité de nos projets, nous contribuons par ailleurs à lutter contre la pauvreté. Nous favorisons par exemple le dialogue entre la société civile et le gouvernement ; nous menons aussi des projets concrets qui créent des revenus, dans la culture de légumes notamment, ou qui proposent des cours de formation aux jeunes afin de leur ouvrir des perspectives.

Felix Gnehm est codirecteur de Solidar Suisse.


8 FORMATION DUALE : LA VOIE VERS LE SUCCÈS La formation duale stimule-t-elle le développement ? Le travail de Solidar montre que oui, à condition qu’elle soit adaptée au cadre local et soutenue par tous. Texte : Cyrill Rogger. Photo : Din Begolli « À l’école, nous n’avons pas la possibilité de fabriquer des pièces dans un atelier. J’ai donc beaucoup apprécié mon stage d’une semaine chez Bakalli Metal  », raconte Abion Krasniqi, 15 ans, inscrit en métallurgie à l’école professionnelle. De tels stages s’imposent de toute urgence, car le Kosovo souffre d’un manque de main-­d’œuvre qualifiée. Le chômage atteint des sommets chez les jeunes, avant tout parce que la formation n’est pas ­assez axée sur la vie professionnelle. Les efforts vont donc bon train pour l’amé­ liorer, et les stages, mis sur pied par un groupe de travail réunissant des représen­ tantes et des représentants de l’économie, des autorités, du corps enseignant et des élèves, offrent une bonne solution.

Accent sur la formation professionnelle Par tradition, la formation professionnelle figure parmi les priorités de la coopé­ ration suisse au développement. Elle a encore gagné en importance dans le nouvel agenda de l’ONU : jusqu’en 2030, la communauté internationale s’est fixé pour objectif de « promouvoir une croissance économique soutenue, partagée et durable, le plein emploi productif et un travail décent pour tous ». À l’occasion de la Conférence annuelle de la coopération suisse au développement 2017, Johann Schneider-Ammann n’a pas manqué de souligner le rôle de la Suisse : avec son expérience de l’apprentissage dual, elle est à même d’améliorer les perspectives

des jeunes dans le monde. Pour la période 2017 à 2020, la Direction du développement et de la coopération a d’ailleurs augmenté de 50 % le budget alloué aux projets de formation professionnelle. Compétences pratiques La formation duale est aujourd’hui sur toutes les lèvres : elle serait le sésame du développement. De quoi s’agit-il en réa­ lité ? Cette formation entend encourager apprenties et apprentis à faire le lien entre connaissances théoriques et compétences pratiques. Elle vise par ailleurs à renforcer la collaboration entre écoles et entreprises. Pour qu’elle soit efficace, il faut surtout que l’école professionnelle transmette aux élèves les compétences


CHRONIQUE

THEMA 9

Un stage pratique a fourni l’occasion à Abion Krasniqi de démontrer son talent pour le travail du métal.

An der WM sollen Strassenhändle­ rInnen ihre Waren rund um die Stadien nicht verkaufen dürfen.

Hans-Jürg Fehr Président de Solidar Suisse nise des stages d’été pour permettre aux élèves de se plonger dans la pratique. Tous ces projets ont un objectif commun : fournir aux jeunes les capacités requises pour prendre pied dans le monde du ­travail et vivre dans la dignité. À cet effet, Solidar Suisse met « À l’école, nous n’avons tout en œuvre pour mobiliser pas d’atelier pour fabriquer les acteurs locaux (écoles, institutions de formation, asdes objets. » sociations professionnelles et autorités). Car ils sont les théorie mais aussi acquérir des capa­ mieux placés pour améliorer continuellecités en communication afin de savoir ment la formation et garantir ainsi que ­accueillir les clients. Elvira Mehmetaj, qui les jeunes soient prêts à entrer dans la représente les élèves au sein du groupe vie professionnelle à l’issue du projet. de travail, sait qu’il y a là du pain sur la planche : « Les cours accordent trop peu Un formidable succès de place à la pratique. Je voudrais deve- Au Kosovo, le groupe de travail, où sont nir cheffe cuisinière dans un bon restau- représentés les différents intérêts locaux, rant, mais j’ignore où obtenir les qualifi- veille à ce que tous les intervenants ­s’associent activement à l’effort commun. cations requises ! » Ce groupe ne vise pas seulement à introduire des modules de formation suppléMobiliser les acteurs locaux Pour être efficaces, les projets de forma- mentaires, mais aussi à accroître la durée tion doivent être adaptés au contexte et et la qualité des stages dans les entreimpliquer les acteurs locaux. C’est sur- prises locales. Les avis des participants tout pour cela qu’il est impossible de les restent encore mitigés. Elvira Mehmetaj reproduire partout à l’identique. Il serait n’a pas été entièrement satisfaite de son encore moins judicieux – contrairement passage dans un établissement hôtelier : aux avis souvent relayés par les médias – « On ne m’a confié que quelques-unes d’exporter tel quel vers un autre pays le des tâches propres à un hôtel et j’ai sursystème suisse d’apprentissage, qui ré- tout dû préparer des salades. » Elle s’en sulte de plusieurs siècles d’ajustements. tient néanmoins à sa vocation : devenir Solidar Suisse emprunte la voie oppo- cheffe cuisinière. Comme elle siège au sée : nos projets visant à intégrer les groupe de travail, Elvira sait qu’elle est en jeunes sur le marché de l’emploi, nous mesure d’influer sur son avenir. Quant au les alignons sur les conditions et les pro- stage d’Abion Krasniqi, il a été couronné blèmes locaux. Au Salvador, nous offrons de succès : le directeur de Bakalli Metall aux jeunes des perspectives et des a été si convaincu par sa manière de moyens pour échapper à la criminalité ; ­travailler qu’il l’a engagé sur-le-champ. au Burkina Faso, nous proposons à ceux qui ont quitté l’école trop tôt de suivre Cyrill Rogger est responsable des formations adaptées pour s’assurer du programme Europe du Sud-Est un revenu ; en Serbie enfin, Solidar orga- auprès de Solidar Suisse. attendues sur le marché du travail. C’est pour cela que le groupe de travail kosovar s’engage. En filière Tourisme à l’école de commerce, les élèves ne doivent pas seulement apprendre la

La probité des multinationales dans les urnes Les multinationales sont souvent si puissantes que l’État ne parvient pas à leur imposer quoi que ce soit. Ou alors l’élite nationale est trop corrompue pour le faire. L’absence de réglementation a des conséquences notoires : violations généralisées des droits humains et destruction de l’environnement à large échelle. Les dérives sont si préoccupantes que l’ONU a édicté des directives pour régir ces grandes sociétés. Il ne s’agit toutefois que de recommandations, les États membres étant libres de les appliquer ou non. La plupart, dont la Suisse, ont opté pour le statu quo. Solidar Suisse et plus de 80 autres ONG refusent de tolérer cette situation. Elles ont lancé l’initiative pour des multinationales responsables afin que la Confédération puisse leur passer la bride au cou. Les multinationales devront ainsi respecter les droits humains et les normes environnementales internationales. Et devront s’y tenir non seulement en Suisse, mais aussi dans les pays où elles mènent des activités par le biais des entreprises qu’elles détiennent. Elles devront remédier aux abus existants, en rendre compte, se soumettre à des contrôles et assumer la responsabilité de dégâts occasionnés en toute connaissance de cause. Selon les sondages, l’initiative a bonne presse au sein de la population, car les droits humains et la protection de l’environnement sont très populaires. En 2018, nous pourrons probablement franchir le pas décisif qui garantira le respect des droits h ­ umains dans le monde.


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Des ouvrières cambodgiennes à la sortie de l’usine : leurs droits sont menacés par les investissements chinois.

LA MANNE CHINOISE RENFORCE LA RÉPRESSION Par son apport financier, la Chine exerce une influence croissante sur les pays en développement. Et met en péril la liberté d’opinion en Asie. Texte : Bernhard Herold. Photo : Andreas Schwaiger Depuis quelques années, la coopération internationale au développement (CI) dénote une nouvelle tendance : les bailleurs de fonds traditionnels d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord sont souvent remplacés par des pays émergents, comme l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud et, surtout, la Chine. Selon ses propres statistiques, celle-ci a consacré au total 14,4 milliards de dollars à la coopération entre 2012 et 2014. La Chine, nouvelle grande puissance La Chine investit par ailleurs à tour de bras dans les économies des pays en ­développement. Selon une étude d’Aidsdata, un centre américain de recherche, elle a dépensé au total 354 milliards de dollars dans 140 pays entre 2000 et 2014, se classant ainsi juste derrière les États-Unis (395 milliards). Ces derniers destinent principalement leur appui à la coopération classique, soit des projets visant à atténuer la pauvreté. Du côté ­ chinois, c’est le financement de projets

Soutien à des régimes autoritaires Le revers de la médaille, c’est que l’influence croissante de la Chine va le plus souvent de pair avec des restrictions en matière de droits humains et de parti­ cipation démocratique dans les pays bé­ néficiaires. Les régimes autoritaires ont plus de latitude pour agir comme bon leur semble. C’est notamment le cas du Cambodge, qui s’était doté de lois assez progressistes pour protéger les normes du travail et les droits humains : « C’était la condition pour que les États-Unis et l’Europe facilitent l’accès à leurs marchés aux vêtements produits dans ce pays », explique Tola Moeun, directeur de CENTRAL, une organisation partenaire de Solidar, qui défend la main-d’œuvre locale. « Le soutien de la Chine est, quant à lui, inconditionnel. » La Chine ne fait pas dépendre son aide financière du respect des droits démocratiques et n’a pas bronché lorsque le régime a interdit le principal parti d’opposition en novembre dernier. « Il a ainsi créé un vide politique, tout en multipliant les représailles contre les dirigeants syndicaux et les défenseurs des droits humains », constate Tola Moeun.

d’infrastructures, alloué le plus souvent sous forme de prêts d’investissements, qui se taille la part du lion dans l’aide au développement. Or de telles mesures profitent avant tout à la Chine. Prenons par exemple la « Belt and Road Initiative » (BRI), qui vise à construire une route de la soie moderne sur Défendre les droits terre et sur mer. Ce projet pres­ humains, c’est s’exposer à tigieux implique 65 pays d’Asie, d’Afrique et d’Europe pour un indes représailles féroces. vestissement de l’ordre de 4400 milliards de dollars. La Chine s’en sert pour renforcer sa position domi- Les projets de Solidar au Cambodge ne nante en Asie, la développer en Afrique sont certes pas sérieusement menacés, et se positionner comme nouvelle puis- mais les membres de CENTRAL sont privés de leur liberté de mouvement. sance mondiale. Confrontée à d’énormes surcapacités, la De plus, l’organisation doit examiner avec Chine fait passer les considérations éco- soin toutes ses actions en faveur des ounomiques bien avant les visées politiques : vrières et ouvriers, pour éviter tout risque grâce à la BRI, elle pourra envoyer sa d’être accusée de soutenir l’opposition. main-d’œuvre en masse à l’étranger, assurer des contrats aux entreprises natio- Bernhard Herold est responsable nales et ouvrir des débouchés étrangers du programme Asie à son industrie de consommation. auprès de Solidar Suisse.


POINT FORT 11 Les participant-e-s suivent avec intérêt les propos échangés lors d’une rencontre villageoise.

COOPÉRER SUR UN PIED D’ÉGALITÉ Le coordinateur pays de Solidar au Mozambique explique ce qui est nécessaire au bon fonctionnement de la coopération au développement. Texte : Jorge Lampião. Photo : Joachim Merz

Depuis son indépendance en 1975, le Mozambique a toujours reçu une aide extérieure. Après plusieurs années de ­ guerre civile, la coopération au développement a contribué à apporter services de base et infrastructures sociales dans les collectivités locales. Au cours des 15 dernières années par exemple, une école et un centre de santé ont été construits dans chaque village d’une certaine importance. La population veut être consultée La condition sine qua non d’un tel succès est d’intégrer les besoins de la population dans le plan de développement des différentes communes. Comme dans de nombreux autres États, la démarche ne va pas de soi au Mozambique. Solidar Suisse a par conséquent formé des ­organisations de base locales pour que la population défavorisée puisse prendre

une part active aux processus de changement politiques et sociaux. Réunir des personnes de divers domaines pour défendre leurs intérêts peut s’avérer ­ des plus fructueux. La pression exercée par la société civile a par exemple incité le gouvernement à réviser la législation foncière et la loi sur le travail. Accès aux informations Le taux d’analphabétisme recule vu l’amélioration de la formation scolaire qu’ont impulsée les projets de la coo­ pération au développement. Les gens peuvent ainsi accéder à des informations via les médias et les réseaux sociaux. Même si l’autonomie des médias locaux est limitée et s’ils sont influencés par divers intérêts économiques en raison de leurs faibles moyens financiers, ils permettent de mieux informer les citoyens. Ceux-ci­participent aux discus-

sions et osent donner leur avis même si cela ne plaît pas à tout le monde. Ils demandent des explications sur les activités que mènent les autorités et peuvent réagir en cas de soupçon de corruption au niveau de l’administration locale, des centres de santé ou des écoles. Et des citoyens attentifs sont le gage d’une lutte plus efficace contre la corruption. Encore beaucoup de pain sur la planche Ces dernières années, des pas en arrière – par exemple la crise politico-­ militaire de 2013 à 2016 ou la faillite publique qui était imminente vu les ­ dettes contractées dans le scandale financier impliquant le Credit Suisse ­ (lire Solidarité 3/2017) – ont mis en péril les progrès démocratiques et sociaux accomplis par un pays volontiers pré­ senté comme un « modèle de réussite » par le FMI et la Banque mondiale. Pour surmonter les problèmes a­ctuels, bien des choses doivent encore changer, car près de la moitié de la population reste touchée par la pauvreté et l’analphabétisme, notamment les fem­mes et la population rurale. Et dans des lieux isolés, la parti­cipation de représentants de la société civile est souvent difficile puisque les séances dépendent souvent du bon vouloir des autorités locales. Pour porter des fruits, les projets de la coopération au développement doivent déjouer la manipulation de la participation cito­­­ yenne, garantir l’intégration de tous les groupes marginalisés, des femmes surtout, et e ­ ncourager une atmosphère de dialogue. Solidar y veille explicitement dans ses activités.


12 BRÈVES

Interdiction totale de ­l’avortement au Salvador Au Salvador, l’avortement est interdit, même lorsque la vie de la mère est en danger ou qu’un viol a provoqué la grossesse. Lors d’une rencontre tenue ­

Certification renouvelée pour Solidar Suisse En décembre dernier, Solidar Suisse a vu sa certification renouvelée dans le cadre de son système de management de la qualité intitulé « Qualité comme Process (QaP) » et a amélioré son résultat de 38 % au total en comparaison de la première certification. Les auditeurs de l’Association suisse pour les systèmes de qualité et de management (SQS) attestent que

Fin de l’esclavage au Qatar L’ultimatum de l’OIT fait effet : à la fin ­octobre 2017, le gouvernement du Qatar a annoncé qu’il allait nettement améliorer la protection des travailleurs et travailleuses migrant-e-s, mettant ainsi fin à l’esclavage prévalant dans le pays. La nouvelle loi sur le travail répond aux exigences formulées de longue date par Solidar Suisse dans sa campagne pour des Coupes du monde décentes. Les nouvelles directives et les engagements du gouvernement visent à supprimer la Kafala, le système sous-tendant l’exploitation de millions de travailleuses et de travailleurs étrangers employés – et très maigrement rétribués – au Qatar comme ouvriers sur les chantiers ou ­employées de maison. Les employeurs ne pourront plus interdire à leurs employé-e-s de quitter le pays. Un salaire

en décembre dans le cadre de la campagne « 16 jours contre la violence faite aux femmes », Solidar Suisse et medico international suisse ont fourni des informations sur la législation salvadorienne mortifère. « L’interdiction totale d’avorter cause la mort de très nombreuses fem­ mes », martèle Diana López. À 19 ans, elle milite au sein d’une organisation ­partenaire de Solidar pour assouplir cette interdiction au Salvador, un pays qui punit les femmes qui avortent de huit ans de prison. Celles qui ont fait une fausse couche et qui se voient reprocher la mort de leur bébé sont encore plus durement

Solidar a élaboré et mis en œuvre de façon professionnelle sa nouvelle stratégie. De nouveaux axes sont issus du processus : le controlling, le plan d’action, un règlement du personnel et le nouveau positionnement de Solidar Suisse. Ils ont tous contribué à professionnaliser encore les activités de Solidar. Pour la SQS, une amélioration qualitative des activités passe par une approche plus systématique des nouveaux processus.

minimum uniforme sera en outre introduit pour tous les travailleurs. Il supprimera le système actuel fondé sur les races. À l’avenir, les papiers d’identité seront délivrés directement par l’État et non plus par les employeurs, comme c’était le cas jusqu’ici. Dans chaque entreprise sera mis en place un comité des employé-e-s où siégeront des représentant-e-s des travailleurs.

punies. Comme Teodora Vásquez. Elle a déjà passé dix ans en prison depuis qu’elle a mis au monde un enfant mort-né, au neuvième mois de grossesse, en 2007. Elle avait alors alerté les secours, lesquels étaient arrivés trop tard. En revanche, plusieurs policiers sont venus lui passer les menottes. Elle a été condamnée à trente ans de prison pour meurtre. On a ignoré les éléments qui tendaient à prouver que son enfant était mort-né. Le 8 décembre 2017, le tribunal a confirmé la sévérité du jugement lors de la procédure en appel.

Aide d’urgence pour les Rohingya du Bangladesh Depuis septembre, Solidar Suisse fournit une aide d’urgence aux Rohingya ayant fui le Myanmar et trouvé refuge au Bangladesh. En coopération avec l’ONG allemande AWO, Solidar fournit l’essentiel aux réfugiés, au sud de Cox’s Bazar : matériaux pour construire des logements provisoires, sets d’hygiène et ustensiles de cuisine. Les conditions dans les camps de réfugiés bangladais sont épouvantables : la plupart des réfugiés dorment à la belle étoile, n’ont pas d’accès à l’eau potable, souffrent de la faim et de traumatismes. Jusqu’à fin 2017, 650  000 Rohingya ont fui la violence et les per­ sécutions de l’armée pour se réfugier au Bangladesh, selon des estimations de l’UNHCR. Il s’agit d’un des flux majeurs de réfugiés des dernières décennies dans le monde. La poursuite de cette aide d’urgence dépend de vos dons : www.solidar.ch/rohingya


POINT DE VUE 13

PAS DE DÉVELOP­ PEMENT SANS ÉGALITÉ DE GENRE Un développement durable passe par la prise en compte des femmes. Mais l’égalité des chances est loin d’être une réalité. Texte : Ursula Keller, chargée des questions de genre auprès de la DDC L’Agenda 2030 de développement durable fait une large place à l’égalité des sexes et aux droits des femmes. C’est un succès indiquant qu’on a désormais largement su reconnaître que le déve­ loppement et la lutte contre la pauvreté ne pouvaient pas être traduits en actes concrets sans égalité entre les sexes. Succès et limites de l’approche intégrée de l’égalité des chances Jetons un regard en arrière : tenue en 1995 à Beijing, la Conférence mondiale sur les femmes a mis en place la stratégie de l’approche intégrée de l’égalité des chances entre les hommes et les femmes. L’objectif était de favoriser l’égalité des sexes à l’appui de projets de promotion des femmes mais aussi en l’intégrant comme thème transversal dans tous les projets de la coopération au développement. Cette politique a porté ses fruits puisque des projets imperméables à la question de genre, oubliant donc totalement les femmes, sont entre-temps devenus l’exception. Mais on constate aussi des écueils dans la réalisation pratique, par exemple une tendance à la bureaucratisation et à l’édulcoration moyennant des approches «  gender light  ». On note bel et bien, par exemple, le nombre de femmes et d’hommes prenant part à des activités de projet, ou on met en place des mesures

visant à augmenter la part des femmes Cela implique de remettre en cause et de dans des structures décisionnelles lo- dépasser les attributions de genre tradicales, des comités de l’eau notamment. tionnelles. La remarque vaut aussi pour C’est sans doute un pas dans la bonne direction. Mais malL’autonomisation doit aller gré les progrès accomplis, de pair avec la reconnaisle fossé se maintient obsti­ nément dans la participation sance et la redistribution du économique et politique des travail non rémunéré. femmes. Des normes sociales défavorisant les femmes et les filles, ainsi que la violence faite aux la participation politique : on la mesure femmes, restent largement répandues, certes le plus facilement à l’aune de dans tous les pays et à travers toutes les la représentation numérique dans des couches sociales. ­organes décisionnels. Mais ce sont les ­rapports de force sociaux et politiques dans la famille et la société qui font qu’un Surmonter les écueils pouvoir de décision et une influence structurels et les clichés Nous devons donc chercher à nouveau en découlent. Pour obtenir l’égalité des davantage les causes structurelles de chances, les hommes doivent donc l’inégalité. L’autonomisation économique « monter dans le même bateau », comme des femmes ne dépend pas uniquement groupe cible direct, quand il s’agit de d’un accès facilité à l’emploi, aux compé- ­réfléchir aux clichés sexistes, au pouvoir tences et au financement. Il faut aussi et à la violence, et comme alliés pour tenir compte d’écueils structurels comme ­l’acceptation des changements sociaux le travail non rémunéré, inégalement ré- et des droits des femmes. parti et très peu valorisé. Qu’il soit essen- Programme universel, l’Agenda 2030 tiellement le fait des femmes, en sus de permet un nouveau dialogue entre parteleur travail rétribué, signifie une charge naires. Il faut absolument en tirer parti supplémentaire qui les empêche d’échap- pour avancer vers l’égalité des sexes et per durablement à la spirale de la pau- faire valoir les droits des femmes. Car un vreté. L’autonomisation économique doit cadre politique autorisant et encouradonc aller de pair avec une reconnais- geant de tels changements doit complésance et une redistribution de ce travail. ter les projets menés à la base.


14 CONCOURS LE SUDOKU DE SOLIDAR 6 1

Règles du jeu

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7 8

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4

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7

9 5

2

9

4

8 1

5

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9

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Solution

1 = E, 2 = S, 3 = A, 4 = N, 5 = P, 6 = G, 7 = I, 8 = T, 9 = R

1

Envoyez la solution à Solidar Suisse sur une carte postale ou par courriel à contact@solidar.ch, objet « sudoku ».

6

1er prix 2e prix 3e prix

3

4

Compléter les cases vides avec les chiffres 1 à 9. Chaque chiffre ne peut figurer qu’une seule fois sur chaque ligne, dans chaque colonne et dans chacun des carrés de 3 x 3 cases. La solution se trouve dans les cases grises lues horizontalement, selon la clé suivante :

9

Un tablier de Bolivie Un foulard du Nicaragua Un sac de Bolivie

La date limite d’envoi est le 16 mars 2018. Le nom des gagnant-e-s sera publié dans Solidarité 2/2018. Aucune correspondance ne sera échangée concernant ce concours. Tout recours juridique est exclu. Les collaborateurs et collaboratrices de Solidar Suisse ne peuvent pas parti­ ciper au concours. La solution du concours paru dans Solidarité 4/2017 était « inégalités ». Ursula Müller de Schaffhouse et Ursula et Fritz Fuhrer d’Épendes ont gagné un foulard, Kurt Binggeli de Spiez des biscuits au millet. Nous remercions toutes celles et tous ceux qui ont participé au concours ainsi que les organisations partenaires de Solidar au Burkina Faso pour les prix.

INVITATION

BRÈVES

Assemblée générale de Solidar Suisse 2018 mardi 8 mai, à 16 heures, au Volkshaus, salle bleue, Stauffacherstr. 60, 8004 Zurich

Afrique du Sud : Cyril Rama­ phosa à la tête de l’ANC

Programme 16 heures : Questions statutaires Les membres de Solidar Suisse sont invités. Merci de vous inscrire d’ici au 23 avril par email (contact@solidar.ch) ou par téléphone (044 444 19 19). 18 heures : Manifestation publique Asie: comment Solidar Suisse lutte pour les travailleurs migrants Vu l’inégalité des revenus entre les pays, de nombreuses personnes migrent en Asie du Sud-Est pour travailler. Elles le font le plus souvent dans des conditions de grande précarité, sans statut légal et en butte à l’exploitation et à la discrimination. Un court-­ métrage de l’organisation Mekong Migration Network, partenaire de Solidar, donne un aperçu de la situation des migrant-e-s de Birmanie et du Cambodge en Thaïlande. Sanjiv Pandita, coordinateur de Solidar pour le travail décent en Asie, explique de plus comment Solidar Suisse se mobilise pour les droits des travailleuses et travailleurs migrant-e-s et encourage leur insertion dans la société locale. Des photos de John Hulme sur ce thème fournissent des impressions visuelles. www.solidar.ch/agenda

Le 18 décembre 2017, le Congrès de l’ANC a élu à une courte majorité Cyril ­Ramaphosa nouveau président du parti. Succédant à Jacob Zuma, il a de bonnes chances de devenir le prochain président sud-africain en 2019. « Cyril Ramaphosa tentera de s’attaquer aux formes les plus extrêmes de corruption des partisans de Zuma issus de la classe moyenne. Probablement sans grand succès vu le fort enracinement de la corruption dans l’ANC », commente Ighsaan Schröder de l’organisation partenaire de Solidar CWAO. « Mais le projet politique de Ramaphosa est tout autre : obtenir des conditions plus favorables pour les grandes entreprises afin qu’elles puissent faire des profits sur le dos des ouvrières et des ouvriers. C’est pourquoi les agences de notation ont ­réagi positivement à cette élection. »


ACTUALITÉ 15 Felix Gnehm et Barbara Burri ont repris les rênes de Solidar Suisse et se réjouissent de relever les défis qui les attendent.

LUTTER POUR UN MONDE ÉQUITABLE Solidar Suisse a une codirection depuis le 1er décembre 2017. Quelle vision pour ce nouveau tandem ? Interview : Eva Geel. Photo : Andreas Schwaiger Barbara, vous travaillez depuis plus d’une décennie pour Solidar Suisse et vous, Felix, vous êtes depuis cinq ans responsable de notre département des programmes internationaux. Pourquoi prendre la tête de Solidar aujourd’hui ? Barbara Burri : Je connais effectivement Solidar depuis longtemps, dans les fonctions les plus diverses. Je suis revenue après une pause, car je m’identifie aux valeurs, aux objectifs et aux personnes. Il est donc crucial pour moi que nous collaborions résolument avec des organisations partenaires engagées, ­professionnelles et bien enracinées dans les différents pays. Felix Gnehm : Dans ce poste à responsabilités, nous pouvons stimuler mieux encore le développement de Solidar. C’est une grande chance de pouvoir le faire avec Barbara. Elle partage mes ­visions mais ses atouts sont bien différents : elle est davantage orientée vers les processus et moi vers les thématiques. La coopération au développement doit faire face à des vents contraires :

les ressources fondent, ce qui touche directement des projets de Solidar. Comment entendez-vous faire progres­ ser l’organisation ? F. Gnehm : Notre cœur de métier – notre engagement en faveur des droits humains, contre l’exploitation et pour l’équité mondiale – ne change pas. Les personnes défavorisées doivent avoir leur mot à dire afin de pouvoir participer aux processus politiques et se défendre contre l’exclusion. Mais des défis vont énormément nous occuper ces prochaines années. Un exemple : le monde du travail change extrêmement vite. Les multinationales déplacent leurs sites de production dans des pays toujours nouveaux. Nous devons développer nos com­pétences pour être à même de r­ éagir à ces mouvements. B. Burri : Seules des solutions transfrontières peuvent être apportées aux problèmes mondiaux : inégalité sociale grandissante, exploitation, migration forcée et changement climatique. Nous devons renforcer notre travail en réseau pour relever ces défis, et ce main dans la ­ main avec d’autres.

Le travail de campagne de Solidar montre des relations de ce genre… F. Gnehm : Tout à fait. Les jouets que nous achetons chez nous sont fabriqués par des femmes très mal rétribuées, qui ne parviennent quasiment pas à nourrir leurs enfants et encore moins à les envoyer à l’école. Solidar montre que nous avons tous quelque chose à voir avec cette situation. B. Burri : Les campagnes de Solidar ­attirent l’attention dans le monde entier. Notre atout : nous faisons l’articulation entre nos activités dans les pays d’intervention et nos campagnes en Suisse. Ce n’est pas le cas de beaucoup d’organisations de la coopération au développement. La situation des travailleurs est mauvaise dans de nombreux pays ; les femmes ne sont pas protégées de la violence ni les enfants de l’exploitation. Pour améliorer leur sort, nous collaborons sur place avec des organisations de la société civile. Et nous montrons en Suisse les conditions de vie de ces personnes. Nous parlons des salaires de misère, des mauvais hébergements. Nous sensibilisons ainsi les consommateurs suisses et créons une pression. Les défis sont légion. Quelles sont vos priorités ? B. Burri : Nous devons gagner en flexi­ bilité tout en gardant notre identité. La révision de la stratégie dès l’an prochain vient à point nommé pour jeter les bases de ce changement. F. Gnehm : Nous sommes intimement convaincus de l’importance de notre travail – l’engagement pour les droits humains et contre l’exploitation, ainsi que l’aide en cas de catastrophe. Mais encore faut-il pouvoir financer ces activités. C’est pourquoi nous devons montrer mieux encore les effets de notre travail.

Eva Geel est responsable de la communication à Solidar Suisse.


16 © Chappatte dans la NZZ am Sonntag, Zurich 5 novembre 2017, www.chapatte.com

NO BILLAG : ATTAQUE EN RÈGLE CONTRE LA SOLIDARITÉ Nous devons empêcher l’explosion d’une bombe contre la démocratie. Texte : Felix Gnehm. Dessin : Chapatte Si j’estime que mon voisin est un petit bourgeois à l’esprit étroit, la solution ne serait-elle pas de faire sauter sa maison ? Non ? C’est pourtant à cela que me font penser les arguments des opposants à la Société suisse de radio et de télévision (SSR). La SSR a besoin de réforme ? Alors, supprimons-la, en lançant l’initiative No Billag sur laquelle le peuple est appelé à se prononcer le 4 mars. L’intention est de supprimer les rede­ vances pour la SSR, retirant ainsi leur socle financier à la radio et à la télévision publiques (75 % des recettes de la SSR proviennent du « pot Billag »). La démocratie a besoin de la diversité des médias… Solidar Suisse soutient des processus démocratiques partout dans le monde et encourage l’engagement de la société civile et la participation. La diversité des opinions entre obligatoirement dans ce tableau. Nos activités planétaires nous ont appris que l’information est un droit

fondamental essentiel. Les personnes pauvres, exclues et vulnérables doivent aussi avoir accès à une information digne de ce nom et qui ne se borne pas à la course à l’Audimat ou au simple divertissement.

Suisse pourrait en toute confiance laisser ce débat à d’autres et aider les ­populations de pays lointains. Elle ne le fait pas pour deux raisons : d’abord, nos donatrices et donateurs nous donnent pour mission de sensibiliser les Suisses à l’équité dans le monde. La diversité des médias est ­nécessaire dans cet objectif. Ensuite, des chaînes privées organisent moins de débats politiques sur des thèmes mondiaux sensibles que les médias de la SSR et son mandat de service public et d’information. Dans les médias de la SSR, des sujets pertinents comme l’inégalité sociale, l’esclavage moderne, le chômage des jeunes ou les réfugiés sont à l’ordre du jour – quelle qu’en soit la ­ teneur. Télé-Blocher ne m’apprend pas grandchose sur les modalités d’un possible engagement contre l’exploitation de la main-d’œuvre cambodgienne. Non à la désolidarisation Les Suisses font preuve de générosité. Un effet indésirable de l’initiative No Billag serait pourtant la suppression du mouvement de solidarité le plus efficace et le plus spectaculaire de Suisse : la Chaîne du Bonheur. Car sans SSR, pas de Chaîne du Bonheur. Et sans la forte mobilisation collective impulsée par la Chaîne du Bonheur, pas d’aide à des millions de femmes, enfants et jeunes en détresse. Des opérations coordonnées de secours, comme

… à l’échelle internationale et en Suisse Nous pensions que l’engagement pour la démocratie, la formation de l’opinion et la participation était nécessaire dans nos pays prioriNotre démocratie est aussi taires surtout, en Afrique, en Asie ou en Amérique latine. mise à mal par la limitation Mais désormais, notre démodu pluralisme des opinions. cratie est aussi mise à mal par la limitation du pluralisme des opinions. Que l’attaque contre notre après le tsunami dans l’Océan indien, diversité des médias soit le fait de forces le cyclone Haiyan aux Philippines ou le bien dotées financièrement, avides de séisme qui a fait 70 000 victimes au parts de marché supérieures pour leurs Pakistan, deviendraient impossibles à propres produits médiatiques, ne doit rien pareille échelle. Nous sommes persuadés au hasard. Elles espèrent croître en pro­ qu’il faut refuser ce recul démocratique fitant d’une SSR affaiblie. Mais ­ Solidar et dire non à une telle désolidarisation.


ACTUALITÉ 17 À la gare centrale de Zurich, des enfants distribuent le magazine Fair Toys avec le dragon de Solidar.

LA FACE SOMBRE DES JOUETS Avant Noël, Solidar a attiré l’attention sur les conditions de travail indignes dans les usines chinoises de jouets. Texte : Simone Wasman. Photo : Susanne Hefti Le « Made in China » figure aujourd’hui sur deux jouets sur trois que j’achète au magasin. Depuis que j’ai une filleule, ce sujet est devenu aussi une préoccu­ pation privée. Le travail de campagne de Solidar m’a bien sûr rendue pleinement consciente de ce que cela signifie. Des marques de jouets comme Mattel, ­Hasbro ou Disney produisent à moindres coûts en Chine, dans des conditions de travail précaires. Notre Toys-Report 2017 en atteste. Heures supplémentaires, produits toxiques et dortoirs surpeuplés Des ouvrières et ouvriers triment parfois 140 heures supplémentaires par mois pour que nous puissions nous acheter un cadeau de Noël supplémentaire. Pour cette main-d’œuvre, c’est le seul moyen d’obtenir un salaire lui permettant de joindre un tant soit peu les deux bouts.

Il faut faire pression sur l’industrie dans son ensemble Il faut faire pression pour changer les conditions de travail dans l’ensemble de l’industrie du jouet : c’est pourquoi Solidar mène des investigations sur les conditions de travail en Chine, des négociations avec les fabricants de marques et des campagnes de sensibilisation en Suisse. Les actions menées avant Noël dans les rues de Zurich, Lausanne, Bâle, Genève et Berne et lors desquelles un dragon de taille humaine a distribué le magazine Fair Toys ont montré qu’une approche adaptée permettait d’éveiller l’intérêt des enfants et des adultes. Un dialogue s’est engagé sur la face sombre de la production de jouets. J’ai dans l’intervalle développé des stratégies en matière de cadeaux. La qualité m’importe le plus : le matériau et l’intérêt doivent être durables. Mais je m’intéresse volontiers à des jouets de seconde main acquis au marché aux puces. Et s’il faut vraiment une fois ou l’autre un jouet ­spécifique, je dépasse mes réticences

La sécurité au travail laisse aussi à désirer, ce qui n’est pas sans consé­ quences. Utiliser par exemple des colles ou des solvants à base de benzène peut provoquer des leucémies. Les conditions de vie des employé-e-s d’usine sont dépriman­ tes. Le plus souUne clientèle critique vent, ils man­gent et dorment dans l’enceinte de l’usine et doivent donne des sueurs froides se contenter de douches sales aux usines de jouets. et de dortoirs rudimentaires où s’entassent huit personnes. Pour que cela change, Solidar Suisse aussi. Ma filleule et moi examinons sa ­informe sur les rapports entre la con­ provenance sur l’emballage. Et je lui sommation en Suisse et les conditions ­explique une fois encore ce que cache de production de jouets en Chine. Car le « Made in China ». une clientèle critique donne des sueurs froides aux usines de jouets. À com­ Enquête et magazine Fair Toys : mencer par les enfants. C’est pourquoi www.solidar.ch/fairtoys Solidar Suisse a distribué son captivant magazine Fair Toys à Noël : il montre les Simone Wasmann est responsable facettes du monde des jouets à des de la campagne pour un travail ­enfants de 4 à 12 ans. décent en Asie chez Solidar Suisse.


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« J’AI COMMENCÉ À ME DÉFENDRE » L’ancienne marchande de rue Verónica López s’engage pour les droits des travailleuses et des travailleurs « à compte propre ». Texte : Heysel Medrano. Photo : Solidar


PORTRAIT 19 Menacé-e-s d’expulsion Verónica López a débuté cette activité à 18 ans déjà. Enceinte jeune, elle a dû quitter l’école et s’installer chez son ami. Ses parents ne pouvaient pas subvenir à ses besoins et à ceux de sa fille. « J’étais sans le sou et désorientée », se rappellet-elle. Elle a commencé par vendre du riz au lait à Ciudad Sandino, une ville proche de la capitale Managua. Comme ses ­revenus étaient trop faibles, son ami est parti travailler au Costa Rica. Mais il y a entamé une nouvelle relation et abandonné Verónica López dans de gros soucis financiers. Elle s’est également ­ remise en couple et son nouvel ami l’a aidée à installer une cuisine mobile sur un marché de Managua. Mais leur relation était compliquée. « Mon ami était violent, confie Verónica López. J’avais par chance commencé à travailler à 19 ans avec la CTPC. Les formations que j’y ai reçues m’ont aidée à prendre confiance en moi. J’ai peu à peu commencé à me défendre. » Elle s’est alors séparée de son compagnon violent puis est retournée chez ses parents en abandonnant son stand à Managua.

Verónica López s’est bâti une nouvelle existence avec l’aide du syndicat CTCP.

« Ce n’est pas le travail à compte propre (indépendant) qui est informel mais l’économie du Nicaragua », constate Verónica López. Dans ce pays, près de la moitié du produit intérieur brut est en effet réalisé de manière informelle, par des marchand-e-s de rue, du personnel de nettoyage ou des hommes et femmes chauffeurs de taxi. Cette mère célibataire de 28 ans sait de quoi elle parle puisqu’elle coordonne les activités de jeunesse au sein de la CTCP, un syndicat pour les travailleurs « à compte propre ». Et elle a elle-même été marchande de rue.

Constamment menacée d’expulsion Les cours de la CTCP l’ont aidée à se reconstruire une existence : elle a loué un stand de boissons rafraîchissantes à l’université, s’est engagée pour ses droits et ceux d’autres marchand-e-s de rue et a assumé toujours plus de tâches au syndicat. Aujourd’hui, elle y compte parmi les plus jeunes et parmi les rares femmes dans un poste de cadre. « J’ai commencé à croire que je pouvais faire quelque chose et que j’avais la force d’épauler d’autres travailleurs – des femmes maltraitées surtout et qui avaient besoin d’un soutien émotionnel », lâche-t-elle. Et pour être à même de le faire encore mieux, elle a entamé des études de psychologie. Une piètre réputation Travailler à son compte est mal vu par la population : « Beaucoup voient en nous des criminels », comme Verónica López le sait d’expérience. « Alors que ce sont nos

revenus qu’on vole. Car la police s’affaire plus à nous expulser qu’à nous protéger des criminels. » Être expulsé revient toujours à perdre son investissement et ses moyens d’existence. Et mener une activité sous une pluie battante ou sous un soleil de plomb n’a rien d’une sinécure. C’est pourquoi la CTCP s’engage pour des conditions de travail décentes et des autorisations à long terme, l’objectif étant l’intégration des travailleurs à compte propre dans le système des assurances sociales. Une organisation réussie La CTCP a remporté une victoire à une station centrale de bus à Managua. Même si la demande de services des travailleuses et travailleurs indépendants est importante, on les a toujours harcelés et expulsés. Mais ils ont désormais obtenu un droit de séjour. Ils ont été intégrés dans la planification et la municipalité a mis des baraques en bois à leur dispo­ sition. Comme membres de la CTCP auxquels les gens peuvent s’adresser, ils veillent désormais à la sécu­rité et la propreté, et rendent des services à la clientèle. Verónica López profite de cette nouvelle reconnaissance pour aider d’autres jeunes : « Pour que leurs besoins soient pris en compte dans les projets futurs. »

Heysel Medrano travaille au bureau de coordination de Solidar au Nicaragua.

Votre don est une aide réelle Votre don de 100 francs permet à deux jeunes gens de suivre une formation continue leur apprenant la comptabilité, le contact avec la clientèle et à croire en leurs capacités. Cela contribue à un revenu plus élevé et favorise leur acceptation auprès des autorités et dans la population. www.solidar.ch/ctcp


CAMPAGNE POUR DES JOUETS ÉQUITABLES L’engagement de Solidar Suisse en 2017 pour améliorer les conditions de travail dans les usines chinoises de jouets.

Solidarité 1/2018  

Magazine de Solidar Suisse

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