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De la même autrice dans la même collection La vie rêvée des grands, 2015. L’invité surprise, 2013.

illustration de couverture : Juliette Barbanègre Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2018 www.lerouergue.com


GĂŠraldine Barbe

S.O.S. parents en panne Illustrations de Juliette Barbanègre


Pour Guillaume et Solal


chapitre 1

En général, le mercredi, l’emploi du temps est plus cool que celui des autres jours de la semaine. Si la semaine était un sandwich, le mercredi serait la feuille de salade, le lundi et le vendredi, les tranches de pain, le mardi et le jeudi, disons le jambon et l’emmental. (En ce moment, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai besoin de faire des comparaisons absurdes. C’est un peu comme un toc mais, ne vous inquiétez pas, je vais faire en sorte que ça reste passager.) 5


Ce que je veux dire, c’est que le mercredi est censé nous permettre à nous, écoliers, collégiens, lycéens surmenés, de nous reposer, nous épanouir et nous étirer comme des chats au soleil ou sur le radiateur. Sauf que, dans la réalité, se reposer, s’épanouir, s’étirer, nous, collégiens, en tout cas moi, Germain, je n’en ai jamais le temps et surtout pas le mercredi. Pour moi, depuis la rentrée, c’est simple, le mercredi est le jour le plus chargé de la semaine. Mon père, qui s’appelle Thierry, nous a inscrits, mon frère et moi, à tout un tas d’activités extrascolaires dans le but louable de mettre « toutes les chances de notre côté », rapport à « réussir notre vie ». Ça va vous surprendre, mais il est un peu obsédé par « la réussite » de ses enfants, mon père. Bizarre, non ? Donc le mercredi, à 12 h 30, à peine avalé le dessert de la cantine, je file à mon 6


cours de karaté qui commence à 13 heures. Là-bas, j’enchaîne les katas du mieux que je peux et à 14 h 10, en sueur et le plus souvent toujours en kimono pour ne pas prendre de retard, je m’engouffre dans le métro, tout en vidant la petite bouteille d’eau que mon papounet a tendrement glissée dans mon sac à dos le matin. Trois stations plus loin, haletant, je retrouve mon petit frère, Noé, au Conservatoire. Lui va se lâcher à la batterie et, moi, je m’amuse follement à déchiffrer la partition d’une sonate ou autre chose, de préférence avec des doubles croches. Au piano. D’après mon père, le solfège et le langage musical en général sont la clé pour tout comprendre en mathématiques, et tout comprendre en mathématiques est la clé pour réussir sa vie. Personnellement, je ne vois pas bien le rapport entre Pythagore, Beethoven et réussir sa vie – un tour sur Wikipédia m’a appris que Beethoven était mort sourd dans l’isolement et la misère, mais contredire mon 7


adulte n’est vraiment pas au programme, pas en ce moment, le pauvre homme est déjà suffisamment stressé comme ça. Mercredi, toujours, il est maintenant 16 h 30, et me voici au centre de loisirs heureusement situé en face du Conservatoire, merci la vie. Après une heure de pause consacrée au goûter sans gluten englouti sur un banc et aux devoirs que j’ai emportés avec moi, je me détends in english. Of course, puisque, comme chacun sait, parler anglais est l’autre condition sine qua non* pour réussir sa vie. So, I play au Cluedo with Margaret directement importée d’England, avec aussi, Ahmed, Paula and MarieClothilde, dont les parents sont également un tout petit peu obnubilés par ce truc terrifiant, si l’on en croit la pression que suscite le défi de nous y préparer : l’avenir. À 17 h 30, je récupère Noé à son cours de judo, puis, tous les deux, parfois carrément allongés sur le sol tellement on est morts, 8


nous attendons que notre cher papa sorte de son cours de yoga également situé dans le centre. Alors seulement, nous rentrons chez nous, complètement fumés tous les trois. Le yoga aide à profiter « pleinement » du présent, nous a très sérieusement expliqué papa. « Un truc difficile pour les adultes », a-t-il cru bon de préciser sans remarquer qu’on se retenait pour ne pas lui exploser de rire à la figure. Mon père est acteur. C’est classe comme métier, même s’il n’est pas trop connu. Je l’ai déjà vu plusieurs fois au théâtre. La dernière fois, il jouait dans un spectacle d’un célèbre auteur anglais, William Shakespeare, il était hyper impressionnant et, au bout de dix minutes, j’ai carrément oublié qu’il était mon père. J’étais super fier à la sortie et ça m’a fait bizarre, parce que, pour la première fois, j’étais presque un peu intimidé. Intimidé par mon propre père ! 9


Parfois, il joue aussi dans des pubs, c’est moins classe mais c’est mieux, parce que ça lui fait gagner plus d’argent. L’année dernière, il en a fait une pour le lait alors qu’il est carrément allergique au lactose, ça m’a bien fait rire. La pub est passée pendant longtemps, c’était marrant de le voir mais, lui, je crois qu’il trouvait ça pas marrant du tout parce que c’est à ce moment-là qu’il a décidé d’enlever la télé à la maison. Nous, on s’en fout, avec Noé on ne la regarde jamais (sauf quand papa passe dans une série ou autre chose, mais c’est quand même rare). Mon frère et moi, ce n’est pas très original mais, ce qu’on aime faire quand on a rien à faire, c’est jouer à Rocket League, Overwatch, Zelda, ce genre de trucs. Des jeux vidéo, quoi. Le diable si j’écoute mon père. Lui n’y connaît rien, donc évidemment il déteste. Tout ce qu’il sait, c’est que c’est affreux, dangereux pour nos neurones, notre développement intellectuel, notre avenir, nos futurs 10


enfants qu’on aura jamais de toute façon si on continue comme ça vu que les jeux vidéo, d’après lui, sont carrément une menace pour la reproduction de l’espèce puisque les gens qui jouent ont même plus envie de se rencontrer pour de vrai. Ça va très, très loin, ses théories. Moi, pour le faire enrager, je lui dis que je me fabriquerai des enfants sur Minecraft, mais ça le fait pas rire. Il a peur qu’on devienne addicts, Noé et moi, et il pète les plombs dès qu’on joue plus d’une demiheure d’affilée. À la limite, si on était incapables de quitter la console sans piquer une crise, si on faisait pas de sport, si on s’intéressait pas à l’école, si on avait pas de potes, si on lisait plus de livres, je comprendrais, mais là… On passe parfois des semaines entières sans jouer. Quand on part en vacances par exemple. J’avoue, moi, je pourrais me donner un peu plus au collège, mais Noé assure pour deux, et puis merde, quoi ! On est des jeunes de notre génération, c’est ça qu’il a du 11


mal à comprendre. Mon père, je crois qu’il voudrait qu’on soit des jeunes de SA génération, ça le rassurerait. Pas de portable, pas de jeux vidéo. À mon âge, il fumait des clopes en cachette et il avait déjà séché plusieurs fois le collège – je l’ai grillé un soir, il racontait ça à des invités… Tiens, peut-être qu’il faudrait que j’essaye ça pour voir si ça le rassure… Je rigole. « Ça n’apporte rien », « ça rétrécit le cerveau », « ça empêche de se concentrer », il nous sert régulièrement ce genre de phrases exaspérantes. Surtout que c’est exactement le contraire : déjà, pour ce qui est de se concentrer et de s’ancrer dans le présent, il n’y a pas mieux qu’un jeu vidéo : une seconde d’inattention et tu es largué. Et puis, le jeu nous oblige à nous concentrer, à avoir de la persévérance, ce genre de choses. Et surtout, il nous détend, ce qui n’est pas encore complètement interdit par le Code pénal que je sache et pas qu’un peu 12


utile pour les enfants de parents sur-angoissés que nous sommes. J’ai bien tenté d’expliquer tout ça à mon père, mais il y a rien eu à faire. Les jeux vidéo pour lui c’est M le Maudit. M le Maudit, c’est un film. M, le personnage principal, est une espèce de pervers maudit. C’est en noir et blanc mais c’est super. Bref, mon père s’agrippe à ses vieilles idées comme un champignon à son arbre (pas mal l’image du champignon), mais, moi, je m’en fous, je me suis fait une raison : je ne réussirai pas à le convaincre et c’est pas grave. Noé, lui, a plus de mal à l’accepter. – Il sait même pas de quoi il parle, il a jamais joué ! – Mais bien sûr, Noé, t’y peux rien ! Les parents veulent avoir un avis sur TOUT. Y compris – et surtout – sur ce qu’ils ne connaissent pas ! C’est même PARCE qu’ils ne connaissent pas qu’ils diabolisent ! Ça s’appelle la peur de l’inconnu. Ça a fait 13


pareil quand le rock a débarqué. Les parents ont tous cru que leurs enfants allaient finir drogués ! – Ça veut dire que c’est à nous de faire son éducation, mais il veut même pas écouter… – Laisse tomber. C’est mort, papa changera jamais d’avis… allez… En même temps, on ne peut pas en vouloir à quelqu’un né à une époque où les téléphones devaient être branchés à un fil pour fonctionner… Mon père, lui, ce qu’il aime faire pour se détendre en dehors du yoga, c’est colorier des mandalas. Quand il est trop stressé à la maison, parce qu’il a une envie de fumer soudaine par exemple, alors qu’il a arrêté depuis environ trois mois, il s’installe à la table du salon, il sort ses crayons de couleur, il les taille bien soigneusement (il est un peu maniaque) et il remplit sans dépasser les centaines de petites formes qui, une fois coloriées, font apparaître des forêts et des lacs, des petites fées cachées, 14


des papillons et des fleurs. Il adore ça, c’est son grand kiff et il déborde pas. Je sais pas comment il fait pour rester parfois pendant une heure sans rien faire d’autre, mais ça a l’air de fonctionner, ça le calme. Si je me souviens bien, il a commencé à faire ça juste après le départ de maman pour l’Angleterre, il y a deux ans. Parce qu’il y a deux ans ma mère, qui est actrice elle aussi, est tombée amoureuse d’une autre actrice londonienne et elle a quitté papa puis la France pour aller la retrouver et vivre avec elle. Évidemment, nous, Noé et moi, elle ne nous a pas quittés puisque nous sommes toujours ses enfants et qu’elle vient souvent nous voir et que nous allons souvent à Londres. Tout ça, je ne l’ai raconté à personne à part à Mehdi et Matilda qui sont mes meilleurs potes. Tous les trois, on est tellement proches, je crois qu’on se connaissait avant notre naissance, je vous expliquerai pourquoi tout à l’heure. Si je ne raconte à personne 15


d’autre que maman est partie à Londres, c’est pas parce que j’ai honte de ma mère ou peur qu’on se moque de moi ou ce genre de trucs. Au contraire, je suis fier de ma mère parce que je sais que ce n’est pas facile pour elle d’être loin de nous, je trouve qu’elle a du courage, et en plus son amoureuse est très jolie et gentille (en plus à Londres ma mère est obligée de parler anglais toute la journée, ce qui me sur-épate). Non, si je n’en parle pas, c’est parce que je pense que ça regarde personne les histoires de mes parents et je sais que, si j’en parle, tous ceux qui s’ennuient dans leur vie – et ils sont nombreux – vont rien trouver d’autre pour s’occuper que de parler et raconter des conneries sur mes parents. Donc, motus et bouche cousue, point barre. Bref, tout ça pour dire que, la plupart du temps à la maison, c’est notre père qui s’occupe de tout, et que, même si on fait ce qu’on peut avec Noé pour être le plus sympa possible et lui faciliter la vie, on voit bien qu’il 16


a parfois les boules et plus vraiment le courage d’assumer toutes ses responsabilités de père unique et d’homme célibataire. Même si je sais qu’il le fera jamais, j’ai parfois peur qu’il s’assoie dans le salon et décide de faire la grève. Je veux dire, la grève de tout. D’être notre père, d’être acteur et même d’être adulte. Le pire, c’est que je le comprendrais. Parfois, sans le vouloir, je m’imagine que je suis à sa place. Immédiatement, je panique. S’occuper de l’appartement, des impôts, de Pépère (le chat), de Noé, de moi, acheter à manger, trouver de l’argent tous les mois (par magie, on mange tous les jours, mais franchement je ne sais pas, comment il fait ???)… En fait, la seule perspective d’être adulte, et donc de devoir assurer grave quel que soit le problème, me donne de la tachycardie. Surtout quand je calcule que j’ai 12 ans, presque 13, que donc il me reste plus que six ans presque cinq avant de devoir être un genre de super 17


héros qui comprend tout à la vie. Vu la vitesse à laquelle les années passent (sans déconner, l’année de sixième a couru plus vite que Usain Bolt), je ne vois pas techniquement comment je pourrais y arriver alors que je sais même pas quel métier je veux faire plus tard (en fait, j’aimerais bien faire architecte mais, vu que je dessine avec le soin d’un mammouth aveugle même quand je m’applique, je vois pas comment tout à coup je serais capable de dessiner des plans précis et fiables). Bref, revenons à mon père, ce héros. Grâce à son yoga, ses mandalas et sûrement d’autres trucs que je ne connais pas (je crois qu’il a une amoureuse mais, comme il ne nous en parle pas, je ne lui en parle pas non plus), mon père s’en tire plutôt bien en général. Super bien même. Sauf qu’en ce moment, depuis quelque temps, ça n’est plus vraiment le cas. Je dirais qu’il a comme une baisse de régime. 18


Le fond du problème, c’est facile à deviner, c’est que ça fait environ six mois qu’il n’a pas travaillé. Il a beau tout faire pour le cacher, je vois augmenter son angoisse au même rythme que la pile de mandalas coloriés. J’ose pas lui demander s’il a du travail prévu pour bientôt parce que je suis à peu près certain de connaître la réponse et que, quand je pose cette question, il se ferme comme un crabe cueilli au hasard sur la plage en Bretagne. Sauf que les crabes ne se referment pas comme des crabes, mais vous avez compris ce que je veux dire. Un escargot dans sa coquille. Du coup en ce moment, il passe ses journées à colorier/s’énerver pour rien/nous dire de nous calmer – alors qu’on est parfaitement calmes –/méditer et faire du yoga (efficacité non prouvée à l’heure où ces mots sont écrits). Et puis bien sûr, à annoncer que demain il se mettra au footing. C’est pour ça qu’hier, lorsque le téléphone a sonné, que papa a décroché, répondu « OK » 19


« OK » « OK » trois fois de suite en souriant de plus en plus et qu’après avoir raccroché, il s’est cogné la tête contre la mezzanine en sautant de joie, avec Noé, on s’est regardés et on a décidé d’être contents avec lui, même si ça ne devait durer que le temps d’une soirée.

"SOS parents en panne" de Géraldine Barbe  

© Éditions du Rouergue, 2018

"SOS parents en panne" de Géraldine Barbe  

© Éditions du Rouergue, 2018