Quelques titres du même auteur au Rouergue
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Illustration de couverture : © Clémence Paldacci
Graphisme de couverture : © Aela Lebreton
© Éditions du Rouergue, 2026
MA MAISON À L’ENVERS
illustrations de Clémence Paldacci
Mon chien parle. Il s’appelle Stoup.
– Je suis pas ton chien, dit-il.
Stoup ne parle qu’à moi. Devant les autres, il aboie.
– J’aboie si je veux. Tu préfères que je miaule ?
Stoup est un peu comme mon frère. Il dort dans ma chambre. Il joue avec mes jouets. On se dispute parfois, comme deux frères.
– Je suis pas ton frère, dit-il.
En vrai, je n’ai pas de frère. Ma sœur n’est pas encore née, c’est prévu pour dans quelques jours. Très bientôt.
En attendant, Stoup et moi, on est tous les deux des fils uniques. On habite dans une petite maison tout près d’un grand océan. C’est une maison avec un jardin autour. C’est un océan avec un jardin au fond.
On y va tous les jours. Quand les vagues se retirent, on appelle ça la marée basse. On découvre plein de vie sur le sable et entre les rochers. Il y a des algues de toutes les couleurs. Et aussi des anémones qui ressemblent à des fleurs. Et aussi tout un tas de bestioles qui se cachent dans les trous et sous les cailloux. Par exemple, les crabes. Toutes sortes de crabes. Les jaunes, les noirs, les verts. Les étrilles et les araignées de mer.
Stoup préfère se méfier des crabes.
– C’est dangereux, dit-il. J’ai un cousin qui s’est fait pincer la truffe. Après ça, on aurait dit qu’il aboyait avec une pince à linge sur le nez.
En vérité, c’est Stoup qui s’est fait pincer la truffe par un crabe. Je le sais parce que j’étais là quand c’est arrivé, et je n’ai pas pu m’empêcher de rigoler. Mais plutôt que d’avouer ce mauvais souvenir, mon chien préfère s’inventer un cousin.
– Un cousin d’Australie, dit-il.
– C’est où, l’Australie ?
Stoup lève la tête. Il regarde l’horizon.
– Là-bas, dit-il. De l’autre côté.
Puis il gratte le sable à mes pieds.
– Le chemin le plus court est sans doute par là. Au centre de la Terre. Parce que notre
planète ressemble à une grosse baballe. Avec d’un côté, la Bretagne, et de l’autre, l’Australie.
– Comment tu sais tout ça ? je demande.
– La plupart des chiens sont stupides, me répond Stoup. Mais moi je suis un chien savant.
Et il continue de creuser dans le sable. Il creuse, il creuse encore.
– Tu fais quoi ? je demande.
– Je vais en Australie. Rendre visite à mon cousin.
Stoup creuse un trou assez grand pour y cacher un chien. Et il se cache dedans. À l’abri des crabes.
– La plupart des humains aussi sont stupides, me dit-il. Ils sont assez stupides pour s’attaquer aux crabes.
–
Mais moi je suis un humain savant, je réponds. Par exemple, je peux t’apprendre que certains crabes se cachent dans le sable.
En ce moment, il y en a peut-être un sous tes fesses.
Stoup bondit aussitôt hors de son trou. Il se faufile entre mes jambes et s’enfuit vers la maison en aboyant.
Rien de grave. Il a juste eu la frousse de sa vie, ça lui passera. Ou alors il est parti téléphoner à son cousin australien. Et il reviendra après. Il reviendra quand je lui manquerai.
Je m’appelle Aliocha. En russe, c’est le diminutif d’Alexandre. Je ne sais pas si Stoup est le diminutif de quelque chose.
– D’où vient ton nom ? je lui demande.
– C’était il y a longtemps, me raconte Stoup. Je gambadais dans la forêt lorsque j’ai rencontré un ours avec un sac de sport.
– Un ours avec un sac de sport ?
– Bizarre, non ? Je lui ai aussitôt demandé pourquoi il se promenait avec un sac de sport.
– Et il t’a répondu ?
– Oui. Il m’a dit « Stoup ».
– C’est tout ?
– Je me souviens lui avoir posé d’autres questions. Par exemple, si c’était un ours qui cherchait un endroit pour hiverner. Ou un gymnase. Ou encore, j’avais très envie de savoir ce qu’il y avait à l’intérieur de son sac. Et chaque fois, l’ours a répondu pareil.
« Stoup. » Il a juste dit ça, plusieurs fois de suite. « Stoup. » « Stoup. » « Stoup. »
Je crois que Stoup a beaucoup trop d’imagination. Je crois qu’il raconte assez souvent n’importe quoi. Mais j’aime bien ça, alors je le laisse parler.
– J’ai fini par croire que cet ours répétait ce nom pour me le donner, dit-il. Et j’ai trouvé que ça sonnait bien. C’est depuis ce jour-là que je m’appelle Stoup.
– Et avant, tu t’appelais comment ?
– Médor ou Kiki, ou quelque chose dans le genre. La plupart des chiens ont le nom que leur donnent les hommes.
– Comme les montagnes, je dis. Comme les rivières et les océans.
– Oui, confirme Stoup. Mais imagine… si cet ours que j’ai rencontré dans la forêt était seul au monde à nommer les choses… alors
toutes les montagnes, toutes les rivières et les océans s’appelleraient Stoup.
– Ça ferait beaucoup de Stoups, je dis.
– Oui, des zillions.
– Tu veux dire des millions ?
– Encore plus.
– Plus que des millions ? Alors des milliards…
– Plus que des milliards. Des zilliards de zillions.
C’est à ce moment-là qu’un cri nous fait sursauter, Stoup et moi.
–
ALIOCHA !
C’est un cri qui traverse tous les murs de la maison. On l’entend dans le jardin. On l’entend sur la plage. Peut-être même qu’on l’entend tout là-bas, en Australie.
C’est
un cri comme une fusée, capable de traverser l’univers.
– Ton père, reconnaît Stoup. Si ton père hurle si fort, c’est que ça doit être urgent.