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Magazine de cinéma Gratuit | Octobre 2012 www.clapmag.com

SPECIAL CANNES 2012 LE JURY DOSSIER LA SELECTION tout sur

JAMES BOND

PORTRAITS POUR QUI BANDE BOND ?/ RESNAIS LES MECHANTS / LES JAMES NICHOLS BOND GIRLS A LA LOUPE/ FEMMES & AFFICHES/ DOMINIK RENCONTREs AVEC BERENICE MILLER MARLOHE & FABIEN BOULLY/ ... craig, le meilleur bond ? Et si Michael Bay était CRITIQUES président... FRANKENWEENIE AMOUR Le retour SINISTER...

de la comédie américaine

PORTRAITS TOP PALMES D’OR

MATTHEW MCCONAUGHEY PAUL THOMAS ANDERSON CANNOISES

SERIES

WALKING DEAD BREAKING BAD HOMELAND

SKYFALL

COSMOPOLIS,

de 007 LE RETOUR50 DEans CRONENBERG TENDANCE au cinéma A CANNES TWITTER & LE CINEMA


www.clapmag.com le MAG TENDANCE DU CINé* 

*DISPONIBLE SUR IPAD


SOMMAIRE 04 Cahier Critique

16 Le cinéma US vieillissant

28 Dossier James Bond

54 Séries TV

64 Jeux vidéo : Wii U

68 Délirarium

A

EDITO

vant de fêter dignement le 50ème anniversaire de James Bond, Clap! tient à honorer son 10ème numéro ! L’aventure prend aujourd’hui un nouveau tournant et le magazine une nouvelle dimension. LA revue numérique du cinéma double son nombre de pages, d’articles et propose aujourd’hui une interactivité nouvelle : Clap!, plus que jamais la revue ciné du futur. Respectant toujours cette volonté de proposer un autre regard sur l’actualité (ou non) cinématographique, c’est donc les 50 années de Bond qui vont servir de prétexte à faire parler les plumes. De l’histoire du statut des femmes à travers les affiches, à la sexualité trouble de Bond, en passant par les méchants mythiques, tout est passé en revue par les yeux experts de vos serviteurs. Car la saga est avant tout affaire de passionnés, regroupant une communauté de fidèles aussi puristes que peuvent l’être ceux de Star Wars. Mais évoquer le vieillissement des héros, c’est aussi s’interroger sur le devenir du cinéma américain, riche en figures (super) héroîques, dont les festivals de Deauville et de Venise ont été les échos en septembre dernier. On a pu y voir, tout comme pour l’agent secret, toute une génération à bout de souffle comme dirait Godard, encline au désenchantement inquiétant., souverain dans le cinéma américain moderne. C’est peut-être aussi le synonyme du début d’une nouvelle ère, qui profite de l’extinction des vieilles idoles pour voir le jour. Le 7ème Art, plus que jamais en mouvement, une vitalité nécessaire.

Romain Dubois


CAHIER CRITIQUE

© Walt Disney Company

FRANKENWEENIE Sortie en salles : 31 octobre 2012 Réalisé par : Tim Burton Avec les voix de : Charlie Tahan, Winona Ryder, Martin Landau … Distributeur : Walt Disney Company France Durée : 1h27

Soyez sympas, remakez !

O

n ne compte plus les prequels, sequels, remakes et autres films concept à rallonge. Des Choristes de Christophe Barratier, passé maître dans l’art du recyclage, en passant par Haneke et ses Funny Games, sans oublier cette fâcheuse propension des américains à retourner des films étrangers. C’est lassant. Mais qu’en est-il quand Tim Burton se réapproprie l’un de ses courtsmétrages tournés il y a près de 25 ans ? Réelle nécessité ou délire de l’artiste, toujours est-il que Frankenweenie part avec un gros handicap, celui du déjà-vu. A première vue, le court-métrage se suffisait à lui-même : un univers empreint de noirceur, à la fois mélancolique et tendre, Frankenweenie premier du nom avait de quoi séduire.

que change : 3D, stop-motion. Le tout fournissant un réel intérêt au film. Cette deuxième jeunesse renforce le propos. Ainsi, le rapport à l’animal est plus développé que dans le court-métrage. La « faute » à une rallonge de la durée du film mais aussi à ces techniques actuelles. La silicone donnant ici une vraie valeur ajoutée aux personnages imaginés par Burton. Un panel d’émotions juste et touchant. Tout comme la 3D renforce un ensemble ténébreux. Frankenweenie parvient donc

ter un échantillon déjà bien singulier. Le procédé parvient ainsi à donner une nouvelle dimension au film peu exploitée dans le court-métrage original. Dès lors, le célèbre adage de Rabelais prend tout son sens : science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Car si Sparky reste bien gentil malgré ses 120000 volts reçus pour le ressusciter, les expériences des autres enfants vont quant à elles, causer de nombreux dégâts. Un joli tour de force donc pour Burton ranimant à la fois un film et son style inimitable quelque peu négligé ces dernières années.

« Burton parvient à se réinventer »

Car Burton avait déjà imposé une direction artistique peu ordinaire. Peu de moyens mais des décors et des comédiens à la hauteur d’un scénario exploitant les thèmes du roman gothique de Frankenstein. Burton avait su, à l’époque rendre digeste les principaux thèmes du livre en les transposant dans un cadre propre à l’enfance. Cette amitié entre Victor et son chien Sparky reste indémodable. Le monstre de Frankenstein n’a plus rien d’une abominable créature et le savant fou n’est qu’un enfant naïf et malheureux. Burton apporte pourtant des touches de modernité à ce second opus. La techni-

malgré tout à nous surprendre. Plus surprenant encore lorsque Burton parvient à se réinventer malgré un ressassement perpétuel de ses thèmes de prédilection. On a souvent reproché au réalisateur cette constante rumination quand on ne lui reproche pas de trop s’éloigner de son univers (La planète des singes étant le meilleur exemple du pire, suivi de près par Alice au pays des merveilles). Ici, Burton plante une nouvelle fois le décor dans une banlieue américaine et son lot de personnages fonctionnant sur le même modèle que Edward aux mains d’argent . Une communauté infligeant un tas d’humiliations à Victor. Le scénario s’est donc tout naturellement enrichi de personnages inédits venant complé-

On ne peut donc qu’accueillir à bras ouvert cette dernière collaboration Burton/Disney. Un remake oui, mais une résurrection mûrement réfléchie et aboutie donnant à voir l’un des plus beaux dessins animés de cette année 2012. Mais malgré cette réussite incontestable, on ne peut que glousser devant la prolifération de remakes à venir, sentant à plein nez l’appel de l’argent et/ou des scénaristes paresseux. Pour n’en citer quelques uns : Dirty Dancing, Starbuck (versions U.S, française et indienne), Point Break sans oublier My fair Lady et Une histoire sans fin. Espérons tout de même que Frankenweenie ne souffre pas de la malédiction du remake : beaucoup d’appelés pour peu d’entrées. Clémence Besset

abonnez-vous a la revue, découvrez les bandes-annonces, les critiques, les tests, DVD, les news...chaque jour sur www.clapmag.com Sélection | 04 |


AMOUR Sortie en salles : 24 octobre 2012 Réalisé par : Michael Haneke Avec : Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva… Distributeur : Les films du losange - Durée : 2h07

Jusqu’à la mort

U

© Les films du losange

n homme (Jean Louis Trintignant) et une femme (Emmanuelle Riva), deux professeurs de musique à la retraite, sont à l’hiver de leur vie. Dans les vastes couloirs de leur logis plane un sinistre fantôme : celui de la maladie - celle qui emporte tout sur son passage (souvenirs, poids, peau, âme, voix etc.).

C’est une oeuvre chargée d’émotions brutes que Haneke a présenté à Cannes. Amour, griffé de la patte de l’auteur (cadrages fixes, plans-séquences, puissance des silences, crescendo de l’effroi), s’ouvre devant nous tel un journal intime ; le journal d’un couple d’octogénaires qui voit sa fin approcher. Il n’est pas ici question de voyeurisme. Bien au contraire, tout est filmé avec pudeur (ce qui rend la tragédie magistrale), une pudeur que l’on retrouve dans la voix sublime d’Emmanuelle Riva, ressuscitant l’espace d’un instant Hiroshima mon amour et ces souvenirs de Nevers. Haneke, spécialiste du choc, file, avec Amour, une sacrée dé-

LA CHASSE Sortie en salles : 14 novembre 2012 Réalisé par : Thomas Vinterberg Avec : Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen… Distributeur : Pretty Pictures - Durée : 1h51

Les enfants ne mentent jamais

© Pretty Pictures

A

lors que Festen envisageait la pédophilie en dénonçant un coupable qui se déclare innocent, la Chasse considère un innocent que tout le monde envisage comme coupable. Vinterberg retrouve son meilleur niveau, grâce à un scénario extrêmement bien construit, maintenant le spectateur sous une tension constante et crée un suspense haletant qui continuera bien au-delà de la dernière image de son film. La pédophilie est souvent abordée dans les films, en particulier du point de vue de la culpabilité, cf. M. le Maudit ou le récent Michael, sélectionné à Cannes l’année dernière. Plus rares sont les films qui abordent le thème du soupçon de pédophilie. Il faut remonter aux Risques du métier d’André Cayatte où Jacques Brel incarnait un instituteur accusé d’abus sexuels... De manière peut-être plus palpitante, dans la Chasse, Lucas (excellent Mads Mikkelsen) est ainsi accusé par une enfant de cinq ans, de s’être exhibé sexuellement devant elle. Cette en-

Critiques | 5 |

charge. Le portrait dressé de ces amoureux déchirés par la maladie est à la fois désarmant et flamboyant - malgré ce gris et ce bleu terne qui embrassent la chambre à coucher des protagonistes. Le huis clos est déchirant ; il oppresse, il déprime. Car si Haneke met de côté la violence furieuse de Funny Games ou Benny’s video, c’est une autre forme de terreur qui s’abat sur la pellicule. L’horreur de la décomposition, de la perte de la raison : l’oeuvre de l’empreinte de la mort, mis admirablement en scène par l’auteur autrichien. Que reste-t-il de soi quand la maladie prend possession du corps ? Que restet-il de nos amours ? Haneke répond à ses questions et ouvre sobrement son objectif sur des corps qui ne se consument pas au même moment, cernant la trajectoire de la perdition, parfumant l’atmosphère de l’angoisse ultime : celle de la mort, du rien, du vide. Trintignant, disparu des écrans depuis 2002, revient sur le devant de la scène, avec une prestation inouïe. De ses mots graves à ses yeux éblouissants qui transmettent toute la difficulté de la situation (c’est lui qui prend soin de son épouse mourante), l’acteur se révèle époustouflant, troublant de vérité. Amour, le retour majestueux de Michael Haneke. Ava Cahen

fant, vaguement amoureuse de lui, se venge par pure jalousie qu‘il ait plus ou moins repoussé ses avances maladroites. Ce sera le début d’un engrenage qui conduira cet enseignant dans la spirale du déshonneur. Il sera complètement mis au ban de la communauté et devra se battre pour préserver sa dignité face aux humiliations incessantes. Vinterberg stigmatise le rôle de la rumeur et la prééminence du mensonge social qui préfère préserver des enfants soi-disant innocents, plutôt que d’établir une vérité gênante pour la communauté. Vinterberg, inventeur avec Lars von Trier du Dogme, n’a jamais été un grand formaliste et illustre donc de manière efficace un thriller où l’enjeu ne consiste pas à savoir ce qu’est la vérité mais bien davantage si cette vérité parviendra à se faire entendre. Dans une version hollywoodienne du même film, le réalisateur aurait certainement choisi de faire naître des doutes sur l’innocence du présumé coupable. Vinterberg déclare d’emblée Lucas innocent pour mieux insister par la suite sur l’injustice dont il est victime, contre laquelle chaque spectateur se révolte intérieurement. Les scènes de chasse, échos de Voyage au bout de l’enfer, constituent une métaphore de ce qui arrivera à Lucas, où le chasseur deviendra le chassé et où, une fois que le processus est enclenché, la poursuite ne s’arrête en définitive jamais plus. David Speranski


/ excellent

/ chef-d’œuvre

© Metropolitan FilmExport

/ bon

© Alfama Films

/ moyen

© Mars distribution

peut mieux faire

BACHELORETTE

LES LIGNES DE WELLINGTON THE PAPERBOY

Réalisé par : Leslye Headland Avec : Kirsten Dunst, Rebel Wilson… Distributeur : Mars Distribution Durée : 1h27

Réalisé par : Valeria Sarmiento Avec : Nuno Lopez, Soraia Chaves, John Malkovic… Distributeur : Alfama Films Durée : 2h31

Réalisé par : Lee Daniels Avec : Matthew McConaughey, Nicole Kidman, Zac Efron... Distributeur : Metropolitan FilmExport Durée : 1h48

17 octobre 2012

21 novembre 2012

17 octobre 2012

Encore un film pour nanas vont dire les plus rabatjoie. “Fuck them all” leur répondrait Regan, Kirsten Dunst dans le rôle. Bachelorette n’est certainement pas un prix de scénario (encore moins de finesse), mais il maîtrise savamment les codes de la comédie “réaction en chaîne”, telle que Very bad trip, et l’humour déchaîné des Farrelly - parfois même les pitreries made in Will Ferrell et Ben Stiller (on pense au personnage d’Isla Fisher, fêtarde assoiffée à qui il manque une partie du cortex, certainement soufflée par les rails de cocaïne enfilés). Quatre copines, les “B-faces” - “b” comme “bitch”, se réunissent pour le mariage de l’une d’entre elles, le crapaud de la bande des barbies (que Ken a pourtant décidé d’épouser). La revanche d’une ronde sur ses copines anorexiques. C’est elle qui va avoir droit au Bahamas avec le riche prince charmant - qui pourra lui payer toutes les glaces qu’elle désire engloutir. Et toc. Leslye Headland propose un coktail détonnant : un épisode de Sex and the city sous coke, qui prêterait sa paille aux Serial Noceurs (dans lequel on retrouve Isla Fisher) et aux Heartbreak kid. On rit à s’en taper les cuisses tant les limites, dans cette comédie hybride, sont repoussées. Des parties de jambes en l’air dans les toilettes, des théories sur la fellation, de l’alcool vomi dans une baignoire, de l’herbe, des strip-teaseuses et une robe de mariée, témoin de toutes les atrocités qu’ont accomplies les demoiselles d’honneur la veille de la cérémonie. Jouissif. Vessies sensibles s’abstenir. Rabat-joie aussi.

Raoul Ruiz nous a quittés et depuis le chef-d’œuvre Mystères de Lisbonne, on ressent encore plus douloureusement cette disparition. Restait donc ces Lignes de Wellington que Ruiz avait préparé avant sa mort et que sa compagne et monteuse, Valéria Sarmiento a décidé de mener à bien, comme un devoir de fidélité et d’amour. Il faut remonter aux Meilleures intentions pour retrouver un cas similaire où Ingmar Bergman avait confié à Bille August le soin de mettre en scène l’histoire d’amour de ses parents, ce qui a mené à une Palme d’or par personne interposée en 1992. Le film traite de la campagne napoléonienne d’invasion du Portugal et de la résistance héroïque qui lui a été opposée par les armées anglaise et portugaise. D’un point de vue « reconstitution historique », le film est absolument irréprochable. Il serait cruel et inutile de se demander ce qu’aurait fait Raoul Ruiz à la place de Valéria Sarmiento. On peut juste regretter que l’humour et la fantaisie fassent un peu défaut et que la structure dramatique ne justifie pas complétement les 2h30 du film. Le casting est dominé par des acteurs portugais dont certains habitués de Ruiz (l’interprète du Père Dinis des Mystères de Lisbonne est présent) et le casting français est composé d’acteurs venus lui rendre un dernier hommage affectueux qui dépasse de loin la portée du film : Isabelle Huppert, Catherine Deneuve, Michel Piccoli, Mathieu Amalric, Melvil Poupaud et Chiara Mastroianni sont tous présents pour dire adieu à Raoul Ruiz. Un bel hommage.

Ava Cahen

David Speranski

Le scandale de la dernière édition cannoise. Le film trash qui promet tant et qui finit par se faire huer lourdement. “Navet cloqué”, “bouse intégrale”, les noms d’oiseau ont sifflé fort. Mais appelons un chat un chat. Lee Daniels, à force de vouloir choquer toujours plus, se prend ici les pieds dans le tapis rouge, oubliant tout simplement l’essentiel : raconter une histoire. C’est bien beau d’avoir un casting d’enfer quand on n’a pas de scénario. Adaptation du roman de Pete Dexter, The Paperboy (ou comment un fait divers dont tout le monde se fiche forge la perte d’un journaliste fouille-merde) s’embourbe dans une complaisance aguicheuse - livrant un récit à son stade embryonnaire. Daniels (Precious), on le sait, ne fait pas dans la dentelle. Mais ici, on atteint un tel niveau de mauvais goût, un tel niveau d’excès (la mise en scène est ventripotente, dégoulinante d’abus) que les yeux parfois saignent. On se demande réellement ce que les acteurs sont allés faire dans cette galère. Car le manque - inquiétant - de psychologie des personnages détruit absolument tout leur travail. Les caractères sont imprécis, à peine ébauchés. Kidman, en nympho-barbie-Tati, essaie tant bien que mal de tirer son épingle du jeu. Mais le manque de finesse du réalisateur et sa provoc’ en toc étouffent la prestation de l’actrice (avouons le, le botox aussi). D’un ennui mortel, The paperboy est probablement l’un des films les plus mal racontés de l’histoire du cinéma, sans profondeur ni vision aucune. Du cru exposé : sodomie, fellation, tranchage de gorges, etc. Gratuit et désolant. On en sort presque embarrassé pour le casting... A. C.

Critiques

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ASTERIX ET OBELIX AU SERVICE DE SA MAJESTE Sortie en salles : 17 octobre 2012 Réalisé par : Laurent Tirard Avec : Edouard Baer, Gérard Depardieu … Distributeur : Wild Bunch Distribution- Durée : 1H49

Le bon casting

© Wild Bunch distribution

E

nfin ! On aura attendu longtemps, après le film d’Alain Chabat, pour voir un Astérix qui fasse envie. Spécialiste des dialogues finement ciselés, la plume de Laurent Tirard, aidée par celle de Grégoire Vigneron, nous offre un humour habile et léger, digne de l’esprit « witty » sooo british. Si bien que sont « out » les blagues un peu lourdes qu’on avait pu entendre dans les précédents opus d’Astérix, non signés de la main du même réalisateur – excepté celui de Chabat, qui reste le plus drôle de la série des Astérix. Laurent Tirard a réussi le pari de faire exister cet épisode d’Astérix et Obélix au service de Sa Majesté au pays des Bretons, c’est-à-dire au pays des habitants de l’actuelle Grande-Bretagne, l’Angleterre, en faisant parler tous les acteurs français avec un accent anglais à s’y méprendre. Catherine Deneuve, alias la reine Cordélia, personnifie le flegme anglais légendaire en un personnage que rien ne décoiffe, quelles que soient les circonstances. Guillaume Gallienne, de la Comédie Française, est remarquable, aux côtés d’un Edouard Baer-Asté-

GOD BLESS AMERICA Sortie en salles : 10 octobre 2012 Réalisé par : Bob Goldthwait Avec : Joel Murray, Tara Lynne Barr… Distributeur : Potemkine Films - Durée : 1h40

© Potemkine Films

L

In guns we trust

e voilà donc. Le film qui bouscule tous les codes, qui se torche avec la morale, qui mord dans le politiquement correct, qui lâche complètement la bride. L’histoire d’un type en chute libre qui, au lieu de se tirer une balle dans la bouche, décide de faire un geste plus intéressé pour la communauté. Débarrasser le monde de sa véritable vermine : les présentateurs télé vaniteux, les ados bruyants et hystériques, les membres du jury d’American Idol, tous les idiots, les arrogants qui prennent leur pied en humiliant les autres. Zigouillés au AK47, grande classe. Quand même un sacré paquet de «assholes», comme les appelle le héros, à supprimer... Une critique au vitriol de la société américaine, incapable de penser par elle-même, lobotomisée par les nouveaux gourous que sont Lindsay Lohan et les chaînes câblées, rayonnante de cruauté, de méchanceté et d’égoïsme. Ce monde-là ne convient plus à

Critiques | 8 |

rix, dont on retrouve le phrasé truculent et inventif. Quel beau pari que d’avoir écrit le rôle d’Astérix sur mesure pour Edouard Baer ! Il est de loin l’Astérix le plus logique : malin, tchatcheur mais pas roublard, bon vivant mais éternel électron libre, ce choix apparaît soudain comme une évidence. Il forme, de fait, avec Gérard Depardieu-Obélix, le couple d’acteur le plus emblématique de ce duo légendaire, que l’on souhaiterait retrouver dans les prochaines aventures filmiques de nos héros gaulois. Laurent Tirard a gardé des précédents films la bonne idée de réaliser un film choral , avec la présence d’acteurs français , de renom, à tous les rôles : on jubile d’entendre le sublime Jean Rochefort, de voir une Valérie Lemercier rigide. On s’étonne de voir les B.B. Brunes, groupe de rock teenage, mais on comprend mieux pourquoi lorsque se dégage le fil rouge de l’histoire : le passage de l’enfance à l’âge adulte. Ainsi Goudurix, le jeune Vincent Lacoste va faire, en accompagnant Astérix et Obélix, un apprentissage de la vie et des responsabilités. La trame scénaristique reste en revanche très simple : il s’agit pour nos gaulois d’apporter de l’aide à la couronne de Sa Majesté de Bretagne, qui se fait attaquer par les Romains. Mais si le résumé est assez simpliste, dans ce film, c’est évidemment le chemin à parcourir qui nous intéresse : on se laisse bercer par cette histoire légère et sympathique, doucement et agréablement . Les baffes aux romains sont distribuées en 3D, valeur ajoutée du film et l’on redevient enfant pour 2 heures de temps. N’est-ce pas ce que tout spectateur recherche en allant voir un tel film ? Caroline Sol

Frank. Alors, il décide de mettre un peu de plomb dans la tête de certains pour que chacun retrouve son humanité, sa gentillesse. Du respect, de la bienséance, nom d’une pipe, c’est tout ce que Frank réclame. Sur sa route, le héros croise Roxy, une jeune ado pas comme les autres, fan, depuis le premier jour, de l’oeuvre de Frank, le nettoyeur. Après Léon, après Dexter, Frank donc, celui qui débarrasse l’Amérique de la merde qui lui colle au cul (les fanatiques, les racistes, les républicains, les désaxés). Une extrême violence qui se déverse à l’écran. Un déchaînement qui s’accompagne d’un humour noir ravageur (nos côtes s’en souviendront toujours). God Bless America est, sans conteste, le film révolutionnaire ; il ose tout, montre tout, rit de tout, surtout du pire, tirant à bout portant sur le pays des libertés, en pleine crise d’identité. Bobcat Goldthwait et son regard assassin nous ont conquis. Si sa lucidité fait mal, son humour est salvateur (chaque dialogue est une pépite). Le réalisateur surfe sur un sujet qui, ces derniers temps, est étrangement matière à fait-divers aux Etats Unis : les tueries, aux armes à feu, dans des lieux publics. Peut-on rire de tout ? Avec tout le monde ? God Bless America relance le débat. Anti-américain - comme le lui ont reproché ses concitoyens - certainement pas. Anti-cons, par contre, oui. Ava Cahen


CAHIER CRITIQUE

LIKE SOMEONE IN LOVE

L’étrange opacité des êtres

C

© Euro Space

Sortie en salles : 10 octobre 2012 Réalisé par : Abbas Kiarostami Avec : Rin Takanashi, Tadashi Okuno… Distributeur : MK2 Diffusion Durée : 1h49

Ils se contemplent sur des reflets de miroirs, des vitres de voitures et communiquent beaucoup sans réellement communiquer.

omme Woody Allen, le cinéaste iranien Abbas Kiarostami est devenu un grand touriste du cinéma international. Il ne tourne désormais plus dans son pays mais a déjà posé sa caméra en Toscane sur les traces de Juliette Binoche (Prix d’interprétation féminine pour Copie conforme au Festival de Cannes en 2010). Cette fois-ci, c’est au Japon qu’il a décidé de filmer et de poursuivre son interrogation sur l’étrangeté de l’être humain, après sa réflexion sur le mensonge du cinéma (A travers

On retrouve le cinéma de Kiarostami dans cette longue déambulation silencieuse de la jeune et belle Akiko en taxi, transpercée par les messages téléphoniques laissés sur son por-

les oliviers, Et la vie continue, Le vent nous emportera) et la confusion du vrai et du faux (Copie conforme). En grand admirateur d’Ozu,

table, au début du film, qui renvoie à autant de trajets en voiture, dont celui du Goût de la cerise, Palme d’or 1997, de Copie conforme ou de Ten. Le voyage en voiture est prétexte à la révélation de l’être, qu‘elle soit muette ou parlante. Tournant au Japon, Kiarostami cherchait sans doute à rendre hommage à Ozu mais a fini par se retrouver sur le même chemin que le taïwanais Hou Hsiao Hsien, en se penchant davantage sur la solitude immanente des gens que sur leurs rapports familiaux.

exactement les sentiments qui le traversent à ce moment précis : désir pour cette jeunesse offerte, respect devant l’intimité du sommeil, impuissance face au temps qui passe…L’humain apparaît alors dans sa nudité intérieure lors de cette scène et reste pourtant incroyablement mystérieux et indécidable. Tout cela peut paraître bien mince et pourtant sur le fil du rasoir, se révèle l’énigme des êtres. Pourquoi Akiko revoit-elle le vieil homme? Quel contrat paradoxal et non financier les unit? C’est ainsi une ballade nostalgique sur le destin inaccompli des gens, tout comme l’air de jazz, chanté par Ella Fitzgerald, qui donne son titre au film, Like someone in love, et on demeure sous son charme, bien longtemps après la projection, en se demandant ce qui a bien pu nous arriver, tout comme Akiko laisse filer sa vie, sans paraître lui attacher d’importance. C’est ainsi derrière la relation des faits, le déroulement des événements, la description des personnages, que la magie kiarostamienne opère, de manière inexplicable et très déconcertante. Filmer les choses derrière les choses, l‘autre vie à travers la vie. S’approcher au plus près du cœur du secret. On appelle cela de la mise en scène au sens le plus fort ou comment suggérer l’indicible.

« La magie kiarostamienne

il confronte les trajectoires concomitantes d’une étudiante japonaise contrainte de se prostituer pour payer ses études, d’un vieil érudit, écrivain et traducteur, et du petit ami de l’étudiante, jaloux et violent.

Like someone in love commence étrangement et ne quittera pas cette étrangeté tout du long de son déroulement. Une voix parle et pendant cinq bonnes minutes, le cadre ne l’identifie pas. Le plan reste fixe jusqu’à ce que nous découvrions que la personne qui parlait se trouvait hors-champ. Les êtres ne sont pas ce qu’on pense forcément d’eux. Ils sont opaques, fuyants et ne maîtrisent pas leur destin.

opère de manière inexplicable »

La jeune Akiko débarque ensuite chez un vieil universitaire pour lui vendre son corps et finit par tomber de sommeil. Comme dans Nelly et Monsieur Arnaud de Claude Sautet, inspiré par les Belles endormies de Kawabata, le vieil homme contemple ce sommeil et l’on ne sait Critiques

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David Speranski


© PLe Pacte

AU-DELA DES COLLINES Sortie en salles : 21 novembre 2012 Réalisé par : Cristian Mungiu Avec : Cosmina Stratan, Cristina Flutur… Distributeur : Le Pacte Durée : 2h30

Cris et chuchotements

E

n 2007, le cinéaste roumain Cristian Mungiu avait surpris tout le monde en obtenant la Palme d’or avec Quatre mois, trois semaines et deux jours, son deuxième film, doublant des ténors de la compétition, dont Gus van Sant, Wong Kar-wai, Emir Kusturica ou les frères Coen. Son grand retour s’effectue cette année avec Au-delà des collines, une méditation sur le Bien et le Mal, l’amour du prochain et l’amour de Dieu, la spiritualité et la sexualité, l’intolérance et l’indifférence, qui, sans avoir l’air d’y toucher, avec une économie de moyens exemplaire, confirme un immense talent.

un véritable style constitué de longues prises en plan-séquences souvent fixes, où les dialogues se mélangent naturellement aux gestes de la vie quotidienne. Le plan ne bouge pas mais tout se passe à l’intérieur du plan, en passant par des détails infinitésimaux. Mungiu parie sur l’intelligence du spectateur et le laisse choisir ce qu’il souhaite voir à l’intérieur du

si le Mal avait pris un chemin détourné pour accomplir son œuvre? Une séquence fantastique recense ainsi tous les péchés considérés par l’Eglise et l’on se surprend en les écoutant à mesurer les degrés qui nous séparent personnellement de la sainteté. L’amour inconditionnel que ressent Alina pour Voichita (extraordinaire révélation de Cosmina Stratan pour son premier rôle à l‘écran, celui d’une nonne qui préfère l‘amour spirituel à l ‘a s s o u v i s s e m e n t charnel) n’est en fait qu’une fausse piste pour permettre d’évoquer les ravages qui ont été commis au nom de la foi et d’une prétendue bonne cause. Comme si le Mal prenait un malin plaisir à emprunter le visage du Bien pour mieux assouvir sa vengeance sur les consciences innocentes.

« Mungiu parie sur l’intelligence du spectateur »

Les films ayant pour sujet des religieux sont particulièrement gratifiants: citons le Jour-

nal d’un curé de campagne, le Narcisse noir, Thérèse ou plus récemment des Hommes et des dieux, comme si l’humain individualiste en nous était particulièrement fasciné par le choix d’une vie spirituelle en communauté. Au-delà des collines ne déroge pas à cette règle non écrite. Le microcosme religieux est ainsi vu comme une métaphore de l’humanité tout entière, avec ses désirs et ses tentations, son intolérance et son fanatisme, son aveuglement et son injustice. Mungiu a incontestablement une esthétique,

cadre. Quant à sa figure dramatique préférée, opposant deux jeunes femmes à un personnage masculin autoritaire, elle est reconduite ici avec grande réussite et ne peut évoquer qu’un certain Bergman, tant l’opposition des figures féminines renouvelle la dualité des personnages dans Persona. D’autre part, la thématique de la foi convoque le souvenir des Communiants et le mode d‘expression est la plupart du temps chuchoté de manière fascinante, brisé ici et là par quelques cris, renvoyant encore à un des films-phares du maître suédois. Le film est magnifiquement construit, commençant par une dichotomie de choix de vie entre l’amour de Dieu et l’amour sensuel puis se poursuivant par une crucifixion au sens propre et figuré du Mal pour enfin se conclure par un renversement total de perspectives: et

Critiques

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A quoi ressemble un grand film, voire une Palme d’or? A un film qui, sans la moindre esbroufe, impose tranquillement son rythme et son regard sur le monde, avec une assurance paisible qui finit par nous interroger sur nousmêmes et notre condition humaine. Le qualité du film naît du trouble indécidable dans lequel l’œuvre nous plonge. Nul doute que Audelà des collines répond sans difficulté à cette définition. David Speranski


CAHIER CRITIQUE

SINISTER Sortie en salles : 7 novembre 2012 Réalisé par : Scott Derrickson Avec : Ethan Hawke, Fred Thompson … Distributeur : Wild Bunch - Durée : 1H50

N

Même pas peur

© Wild Bunch

ote de Scott Derrickson à son scénariste : 1 - Faire peur. 2 - Faire peur 3 - Appeler Ethan Hawke (caution casting) 4 - Faire peur 5 - Revoir The ring, The Grudge et Le village des damnés 6 - Remplacer la caméra DV par une Super 8 (style J.J Abrams) 7 - Faire peur 8 - Pas de sexe 9 - Rappeler Ethan Hawke 10 - FAIRE PEUR Derrickson veut du poil qui se hérisse, de l’ongle rongé, de la mine terrorisée - à l’image de ce public crispé découvrant Paranormal Activity, le teaser du film. Pourtant, ce dernier nous avait laissés de marbre. Même pas peur des pas dans la farine, des télés qui s’allument par l’opération du saint-esprit, des couettes envoûtées qui glissent sur les corps la nuit. Une arnaque tournée en DV qui a rapporté des millions. Faire peur, c’est l’objectif marketing affiché. De la pub mensongère pour pousser à consommer l’horreur façon 2.0, cheap et choc. Le 7 novembre sort donc le dernier de la bande : Sinister, par les producteurs de Paranormal Activity. Si l’on reconnaît au film des qualités supérieures à ses aînés (un effort de scénario, une mise en scène léchée, une direction d’acteur appliquée, une bande son qui fiche la chair de poule), nos résistances finissent toujours par prendre le dessus - et nous voilà amusés par ces héros qui cherchent à se faire peur par tous les moyens, consternés par le manque de jugeote

THERESE DESQUEYROUX Sortie en salles : 21 novembre 2012 Réalisé par : Claude Miller Avec : Audrey Tautou, Gilles Lellouche… Distributeur : UGC Distribution - Durée : 1h50

La meilleure façon de mourir

© Eddie Briere - Les Films du 24

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hérèse Desqueyroux est un film orphe-

lin. Claude Miller est mort après l’avoir achevé. On retrouve dans ce film toute son délicate attention aux êtres et à leur ambiguïté. Prenant appui sur des compositions hallucinantes de Audrey Tautou et de Gilles Lellouche, Claude Miller restitue avec une véritable noirceur le roman classique de François Mauriac. Bien que son adaptation fait au départ très Qualité Française, elle finit par générer une authentique émotion due à un style au scalpel, destiné à révéler la vérité des personnes. Avec Thérèse Desqueyroux, la boucle est bouclée pour Claude Miller. Il se retrouve une dernière fois sur le terrain qu’il affectionne, l’incertitude des êtres, le flou de leurs motivations réelles. Dans cette histoire de petite bourgeoise de province qui tente un jour d’empoisonner son mari, il a trouvé la matière à un magnifique drame psychologique où « tout le monde a ses raisons », comme dirait Jean Renoir. Critiques | 11 |

des personnages, alors que l’on sent venir les coups à des kilomètres à la ronde. Sinister repique une mécanique que l’on connaît trop bien. Un peu de Shining (une famille, une maison, un drame), de The Ring (des vidéos interdites), de The grudge (des yeux exorbités), ou encore du Village des damnés (des enfants possédés). Trop d’influences affichées, de secours par les hommages. Le réalisateur passe par la case mise en abyme, jouant du film d’horreur dans le film d’horreur, catalysant la peur par l’image et les fantômes qui se perdent dans la pellicule d’une vielle Super 8. En effet, Ellisson (Ethan Hawke), qui se prend pour Truman Capote, décide d’écrire un livre sur le meurtre abominable d’une famille aux membres retrouvés pendus à un arbre, sauf un. Pour plus d’inspiration, le romancier embarque sa petite famille et s’installe sur le lieu du drame (charmant). Il découvre, au grenier, une boite remplie de bobines. Des films de famille. Des short-cuts. De la nourriture concrète pour le livre du héros. Ce dernier, whisky à la main, découvre la vérité sur pellicule, des meurtres rituels, à en cracher sa boisson. Le film d’horreur, c’est davantage lui qui le regarde - le nôtre semblant bien fade à côté... Quand faire peur devient un business, tout l’effet cathartique est vain. Sinister n’est pas le plus mauvais du genre ; mais il ne tire pas chez nous le cri espéré. La peur du boggie man est partie avec notre dernier pipi au lit. Pas besoin de porter de couche-culotte ici, la peur n’est qu’un placebo. On est loin du temps où l’horreur était le miroir d’angoisses existentielles, une métaphore de nos fantasmes les plus sombres, extériorisés avec force et majesté. L’occulte, la nouvelle bombe à fric de Hollywood. Des Sinister, on n’a pas fini d’en souper. Ava Cahen

L’esthétique très étudiée, à base de teintes sépia, nous plonge dans l’ambiance confinée de cette bourgeoisie de province dévorée par l’argent et les convenances sociales. Certes, reconnaissons que le film a un peu de mal à démarrer, Miller ayant choisi de raconter l’histoire de manière linéaire et sans recourir à la construction en flashback du roman. Cependant, une fois les enjeux posés, Thérèse mariée et commettant son geste impardonnable, le drame prend toute son ampleur et le film ne cesse de monter en puissance, à travers des scènes très courtes qui requièrent toute l‘attention du spectateur. Gilles Lellouche, dans son premier rôle dramatique, parvient à donner une réelle consistance et une formidable noblesse à un personnage qui n’était qu’un imbécile dans le roman. Audrey Tautou, en femme qui cherche à s’émanciper et se retrouve ligotée dans son époque trop conventionnelle, semblable à tant d’héroïnes de Claude Miller, montre toute sa part de noirceur, celle qu’on avait déjà vue dans A la folie…pas du tout de Laetitia Colombani et nous démontre qu’un grand avenir d’actrice de composition s’ouvre devant elle. Souvent, sans dire un mot, elle nous fait partager toute la vie intérieure de cette femme, entre mépris, agacement et désespoir. La scène qui réunit les deux personnages principaux à la terrasse d’un café et où l’absolution fait son œuvre, est magnifique et permet à Claude Miller de conclure son œuvre sur une note d’espoir. David Speranski


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INTERVIEW

SOUS LA VILLE,

RENCONTRE AVEC Agnieszka HOLLAND

Sous la ville raconte le croisement des vies d’un groupe de Juifs et d’un égoutier polonais de Lvov lors de la purge de son ghetto. Cherchez-vous à peindre une vision différente de l’holocauste (déjà dans Amère Récolte et Europa Europa sentait-on une volonté de peindre les rapports humains plutôt que le conflit militaire) ? Quand on réalise un film comme celui-ci, on espère réaliser un film qui va toucher les gens, mais d’une manière qui n’ait pas été faite et dite et redite. La sphère dans laquelle les histoires sur la Shoah (surtout quand elles touchent aux survivants) peuvent être racontées, est bien

sûr très limitée. Chaque histoire de survivant peut devenir un film, car chacune de ces histoires est chargée d’une tension dramatique incroyable que les hasards, les concours de circonstances, la chance, les choix impossibles rendent unique, mais elles finissent par se ressembler un peu. Je trouve toujours le sujet d’actualité, car nombre de questions ouvertes n’ont jamais eu de réponse, et chaque génération, chaque période les actualise en les reposant, apporte sa pierre à la recherche de la vérité. Mon approche est d’ouvrir le chemin des émotions qui passent entre le spectateur et mon œuvre, celles qui permettent l’empathie, qui permettent au spectateur de dire de mes personnages « Oui, il est comme moi. Je pourrais être à sa place. », de vraiment ressentir. De faire une expérience. J’essaie de faire de mes films une expérience pour le spectateur. Cela passe aussi par rendre les personnages que l’on se limite d’habitude à peindre comme des victimes plus vulnérables, plus humains ?

par Samy Bennaoui Je pense qu’il faut montrer les victimes de la Shoah dans toute leur complexité humaine, sous peine de tomber dans le kitsch. Le kitsch est peut-être agréable, mais il est faux. Le caractère bon ou mauvais d’une personne ne dépend ni de sa nationalité ni de sa race. On trouve partout des gens plus ou moins bons, plus ou moins fragiles, ils peuvent être lâches, faibles, égoïstes, généreux, suivant qui ils sont et les circonstances auxquelles ils font face. Quand je fais des films, je ne juge pas mes personnages. J’essaie en revanche de les comprendre, peu importe combien les choses qu’ils font sont terribles. Est-ce ce qui vous a attirée dans le scénario de David Shamoon ? Le projet prévoyait de tourner en anglais, je n’ai accepté qu’à condition qu’on tourne dans les langues parlées à Lvov à l’époque. J’étais attirée par la complexité de ses personnages, ces héros ambigus, et le fait qu’il raconte le quotidien dans ces conditions infernales, comment la vie peut continuer au fond de l’enfer. Et aussi


par la notion physique et sensuelle qu’il prête à la lumière et l’obscurité. Le noir a des raisons concrètes d’être dans le film puisqu’il prend place dans des égouts, mais il y prend une dimension très symbolique. Enfin, c’est un défi cinématographique qui ne se refuse pas ; l’occasion de tourner un film qui se passe à 80% dans le noir ne vient pas deux fois dans la vie d’un cinéaste. [Rires] Ça a dû impacter les conditions de tournage...

veulent plus faire de cinéma, ils m’ont dit s’être sentis comme dans un camp de concentration. C’est vrai qu’avec tant à faire et si peu de moyens, je sentais que je devais les pousser sans arrêt, parfois avec une certaine violence. Mais les acteurs étaient formidables, ils se sont beaucoup impliqués.

survivante du groupe dont l’histoire est contée dans le film, dit que les égouts étaient de loin la période la plus apaisée de l’occupation en tant qu’enfant, elle y a retrouvé un semblant de rythme du quotidien et de la vie de famille. Elle est venue voir le film ?

« Le tournage le plus dur de ma vie » Ca n’a pas été difficile de tourner en autant de langues différentes (polonais, ukrainien, yiddish, hébreu, allemand... 7 langues en tout) ? Cela a demandé une longue préparation, comme une espèce d’école de langues : chaque acteur a dû apprendre un accent qu’il ne

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On a tourné en hiver, il a fait très froid – mais pas tellement dans les égouts où on a vraiment tourné un partie du film qui sont à température constante à environ 15°C, bien moins froid qu’à l’extérieur. Un peu comme dans une cave à vin. C’est dur de tourner dans les égouts, c’est très étouffant, tout organiser et éclairer convenablement est un casse-tête.

C’est d’ailleurs toujours difficile de tourner un film avec une telle concentration de souffrance et de violence, ça influe sur la psychologie de tout le monde – l’équipe technique, les acteurs, moi-même. C’était certainement le tournage le plus dur de ma vie. On n’avait bien entendu pas assez d’argent, pas assez de temps, la co-production AllemagnePologne s’est mal passée, sans entrer dans les détails (C’était intéressant d’ailleurs. Ce tournage était un peu un film en lui-même. [Rires]). Ça ne s’est pas vu à l’écran en tout cas ; on a vraiment une impression d’unité, de force, de cohérence... Au final, on a fait un film tous ensemble avec beaucoup d’obstination et d’engagement, mais l’équipe a beaucoup souffert. Certains ne

connaissait pas. Mais je pense que ça les a aidés. Ça leur a permis d’entrer dans la réalité des personnages bien mieux que les répétitions classiques, qui n’ont d’ailleurs servi à rien dans ce film. Le contraste est énorme entre l’obscurité mate des égouts et l’omniprésence de l’arrière-plan dans les scènes d’extérieur : des corps tombent par les fenêtres, on assiste à des exécutions sommaires dans la rue, la violence y est reine. Ça rappelle que se cacher était une nécessité... Les scènes d’extérieur sont très courtes, mais elles étaient importantes pour comprendre comment on vient à prendre la décision terrible de vivre un enfer pendant des mois dans les égouts. Krystyna Chiger, la dernière Interview | 13 |

Je n’ai appris son existence qu’après la fin du tournage, elle s’est manifestée auprès de mes agents américains quand on lui a dit que le projet était en cours. Je l’ai rencontrée à New York, et on lui a montré le film lors du montage pour pouvoir faire des changements ; j’étais angoissée de ce qu’elle pourrait en penser. Mais le film l’a bouleversée, c’était vraiment un voyage en arrière pour elle. Elle n’a fait aucune remarque, a dit que le film était très fidèle à la réalité de son vécu. Elle a assisté à la première du film au Festival de Toronto, elle était venue avec sa famille. C’était très dur pour elle émotionnellement, mais aussi très beau. Elle est montée sur scène et le public lui a fait une standing-ovation, c’était bouleversant pour tout le monde. Je n’ai pas pleuré pendant le tournage, ou alors de rage contre mes producteurs, mais j’ai pleuré ce jour-là. J’ai eu l’impression qu’une page se tournait. Le thème de l’antisémitisme en Pologne vous concerne particulièrement, celui-ci étant une des principales raisons qui vous ont poussée à suivre vos études en Tchécoslovaquie. On voit dans Sous la ville à quel point cet antisémitisme était inéduqué, ignorant, comment les catholiques savaient souvent peu de la religion juive et de son rapport historique avec la chrétienté. Suggérez-vous que l’opposition Polonais/Juif n’est pas aussi naturelle que la mémoire populaire le croit, et découle peutêtre de diverses manipulations ? L’antisémitisme en Pologne a connu plusieurs périodes, plusieurs stades, et a eu plusieurs raisons. Certaines, soit-disant rationnelles, étaient économiques, d’autres politiques, ou encore religieuses, l’Église catholique reprochant traditionnellement aux Juifs d’avoir crucifié Jésus. Toute cette mythologie remontant au Nouveau Testament (Ndr : celle du « Peuple déicide ») était mélangée à une ignorance profonde, surtout dans la campagne polonaise qui était très mal éduquée (les paysans polonais étaient des serfs jusqu’aux années 1860) et très pauvre.


sémitisme toujours vivant mais étouffé par la censure a resurgi dans l’espace public. Je pense que c’est une bonne chose, car on assiste à un changement assez révolutionnaire dans la pensée polonaise. Plusieurs livres ont été publiés pour montrer brutalement la vérité sur les actes terribles que les Polonais ont commis contre les Juifs pendant la guerre. Faire face à ces faits, historiquement prouvés, a été très dur pour la population polonaise, très attachée à son image de victime héroïque et innocente. Nous avons appris que nous n’étions pas seulement ça, qu’il y a une autre facette à notre Histoire à laquelle nous devons

fice en Pologne. La manière dont les gens en parlent est si différente des conversations que j’avais il y a dix ans avec le public polonais, c’est presque révolutionnaire, je dirais. Je ne sais pas où ça mènera, qui sait quel bouc émissaire la crise économique désignera. Mais je suis optimiste quand je vois les nouveaux rapports humains – c’est pour moi le plus important. Le film montre l’antisémitisme ordinaire sans réflexion des Polonais qui voient les Juifs riches, avares, lâches, bref pas humains, ou alors comme des sous-hommes – et la réciproque est vraie : les Juifs voient Socha avec méfiance et mépris, c’est un petit Polak. Puis la proximité fait tomber les stéréotypes, la situation dans laquelle ils sont forcés les montrent à nu les uns aux autres, et ils se voient enfin comme des êtres humains, pas comme Polaks et Youpins.

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Peu informés sur la complexité de la vie et du monde, ils étaient des proies parfaites pour tous les stéréotypes et manipulations. Mais il y avait aussi une intelligentsia polonaise assez philosémite ; beaucoup de Juifs parfaitement assimilés appartenaient à l’élite des artistes et scientifiques polonais. C’est la montée du fascisme avant la Seconde Guerre Mondiale, et la Shoah qui s’est déroulée en majeure partie en terre polonaise – parce que la majorité des victimes juives y vivaient – qui ont déclenché une espèce de déshumanisation des Juifs dans la société polonaise ; la Pologne fut un excellent élève des idéologies

nazies. Après la guerre, la situation s’est compliquée avec l’arrivée du communisme, vécue comme une deuxième occupation ; la majorité de la population protestait contre le régime soviétique imposé par Moscou. Les Juifs étaient assez actifs dans l’appareil politique du nouveau régime, ce qui renforça cette rancune. Beaucoup de Polonais se sont enrichis de biens ayant appartenu à des Juifs, distribués pendant l’Holocauste par les Allemands, et ont eu peur de les perdre. Ces tensions ont créé l’impossibilité de parler honnêtement des événements de la guerre. La censure en a touché beaucoup des acteurs et a d’une certaine façon créé une confusion entre les victimes de l’Holocauste et les martyrs polonais, et a fait de la résistance polonaise une résistance communiste, ce qu’elle n’était pas uniquement. Il est difficile de trouver la vérité dans ces conditions.

nous confronter ; nous passons cet examen en ce moment, et je crois qu’il se passe bien. Quand je parle aux jeunes, je constate qu’ils parlent du passé beaucoup plus librement, qu’ils refusent les stéréotypes et considèrent les Juifs comme des Polonais à part entière. Ils s’intéressent aux Justes de Pologne, qu’on a privé jusqu’à maintenant de leur statut de héros nationaux, et les ont érigés en modèles à suivre. Les politiques ont également fait leur travail de façon honnête, de gauche comme de droite : le président post-communiste Kwaśniewski a lancé l’examen de conscience national, poursuivi ensuite par le président conservateur Kaczyński – l’un et l’autre ont été très

On a un faible à Clap pour la nouvelle génération de cinéastes polonais, on pourrait citer en ce moment Bartosz Konopka (Fear of Falling) ou Rafael Lewandowski (La Dette). Ils semblent avoir tendance à se détacher des codes des grands noms de votre génération et de celle qui vous précède pour s’intéresser au gouffre entre leur génération « libérale » et celle de leurs parents, du communisme. Quel regard portez vous sur leurs films ? Ces deux films sont différents, celui de Rafael a un ton plus politique que celui de Bartosz qui est très personnel, très autobiographique, il parle de son propre père et de lui-même. Je leur trouve beaucoup de talent et de choses à dire. Bartosz est très prometteur du point de vue cinématographique, il a fait des courts-métrages formidables. Fear of Falling a été un peu trop dur à écrire pour lui à cause de ce côté autobiographique qu’il n’a pas su entièrement assumer. C’est vrai que ce thème de la relation père-fils revient dans plusieurs films dernièrement. J’attends avec impatience les histoires qu’ils raconteront une fois ces démons évacués, avec des sujets plus universels, plus nouveaux. J’espère qu’ils pourront sortir de ce conflit inter-générationnel qui a l’air très marquant pour les jeunes polonais. Ils y a beaucoup de jeunes réalisateurs de talent en Pologne, et ils sont en tout cas en train de se trouver une voix particulière, différente des générations précédentes. Ils ont fait quelques très bons films, mais pas encore un film exceptionnel. J’attends. [Rires]

« Il y a cinq ans, le public polonais aurait rejeté Sous la ville »

Depuis la chute du régime communiste et l’avènement de la démocratie, dont les débuts furent bien sûr difficiles – car la démocratie n’est pas facile, même pour les pays dont la tradition en est beaucoup plus longue – l’anti-

courageux, ce n’était pas évident politiquement. Ils ont pris ces risques au nom de la vérité douloureuse, et je pense que ça a payé. Il y a 5 ans, le public polonais aurait rejeté Sous la ville. C’est aujourd’hui un des plus grands succès du box-ofInterview| 14 |

Vous travaillez en ce moment sur un projet pour la télévision tchè-


que, Burning Bush, dont le sujet vous touche particulièrement puisqu’il s’agit d’événements auxquels vous avez assistés... C’est une mini-série en 3 parties, un film de 3h30, écrite par un jeune tchèque, et qui s’ouvre sur l’histoire de Jan Palach, un étudiant qui s’est immolé par le feu pour protester l’occupation soviétique en 1968. Le film raconte l’impact de son acte dans la société, dans sa famille. Un peu comme l’a fait Kundera, cela raconte l’anatomie de la normalisation. Comment le peuple peut se résigner devant l’impossibilité de se battre contre le régime en place. L’acte aussi héroïque que désespéré de Palach a des effets très contradictoires. L’histoire est très réaliste et fidèle à l’Histoire, et en même temps très universelle, j’espère. Le film est au stade du montage, nous l’avons montré à quelques Tchèques qui ont réagi de manière très forte. Mais je ne sais pas en quelle proportion il serait compréhensible à l’étranger. C’est très bien écrit, très bien joué, et j’espère bien réalisé...

SOUS LA VILLE :

ANATOMIE DE L’INHUMANITE L’action de Sous la ville est située à Lwów en Pologne en 1944. Le conflit militaire entre Nazis et Soviétiques, la purge du ghetto vers le camp de concentration proche de Janowska et l’antisémitisme ambiant ne sont cependant que contexte – celui du génocide, de la violence et de la mort ordinaires et omniprésentes. Ce sont d’abord les réactions de la psyché, lorsqu’elle est battue, humiliée, agressée, puis émue et tourmentée, qui y sont examinées à la loupe. Dans un inversement magistral des codes, l’obscurité des égouts se fait protectrice et le moindre rayon de lumière menace – être vu équivaut à mourir. Chaque fois que la caméra ose l’excursion à l’extérieur, le noir rassurant de l’arrière-plan est remplacé par l’horreur froide et systématique de la Shoah : ici un Juif orthodoxe rasé en public par un SS, là une exécution sommaire, partout des insultes et des ordres aboyés en ukrainien, polonais ou allemand, des coups de feu tirés, des hurlements de désespoir. Dans les sous-sols où se passe la majorité du film, les ténèbres deviennent un personnage bienveillant à part entière, au moyen d’une véritable prouesse photographique ; Holland n’y montre que ce qui doit être vu. On comprend sans difficulté comment la puanteur,

...On n’en doute pas. [Rires] Pouvez-vous nous parler de votre relation professionnelle avec David Simon, le créateur de Sur Écoute (The Wire) et Treme, deux séries TV pour lesquelles vous avez réalisé des épisodes ? David Simon est quelqu’un d’exceptionnel, The Wire en particulier est un chef-d’œuvre fabuleux. J’avais réalisé le pilote de Treme, et je devrais réaliser 4 ou 5 épisodes dont le dernier de la saison finale dont le tournage débute. Je vais donc boucler la boucle [Rires]. Je n’ai pas vu la troisième saison, justement parce que je réalisais Burning Bush. Mais j’ai trouvé que la deuxième n’était pas à la hauteur de la première, que ça a un peu perdu de son originalité. Cela dit, le dernier épisode sera sans doute formidable. [Rires] J’attends avec impatience son prochain projet, je me demande s’il va refaire une longue série, ou tenter quelque chose de plus condensé. The Wire est en tout cas certainement une série phare.

les rats, la promiscuité extrême pèsent peu face au silence, à la sécurité et au semblant de quotidien offerts par les boyaux de la cité. C’est justement sur le quotidien dans ces couloirs sombres que se porte le regard de la réalisatrice. Les circonstances terribles n’empêchent pas la vie d’être dans sa pleine essence, donc par les autres : désirs, colères et jalousies, inquiétude et empathie prennent le dessus. À la surface, Socha questionne son antisémitisme de tradition, non informé, de plus en plus en contradiction avec l’intimité et les émotions partagées avec ceux qu’il appelle « mes Juifs ». Ses motivations évoluent, les gains amassés fondent au même rythme que les risques pris se font plus mortels. La haine basée sur l’ignorance (comme ne peut que l’être toute forme de racisme), pour foudroyante qu’elle soit, n’est pas bien solide, peu importe le camp. Et dans Sous la ville personne n’est angélisé. Holland montre que l’effroyable situation qu’ont vécu les Juifs durant l’Holocauste est de nature à réveiller les pires instincts de survie et accorde à chaque être humain sa part de fai-

On est entièrement d’accord. On est très contents que vous vous soyez trouvés, vous vous rapprochez beaucoup dans votre recherche de la beauté au sein d’une réalité crue. C’est sans doute pour ça qu’il m’a fait confiance pour démarrer cette série sur la Nouvelle-Orléans (Treme). Et pour filmer Baltimore dans The Wire. Je connaissais déjà bien Baltimore, j’y avais tourné deux films : Washington Square, un film sur Henry James, et Shot in the Heart pour HBO. Je connaissais déjà certains membres de l’équipe et la vie de la ville, ça a été beaucoup plus facile d’entrer dans cette série. Elle touche une vérité particulière à cette ville mais en même temps elle parle de l’Amérique dans sa globalité. Merci pour votre temps.

blesses, sans pour autant le priver de sa part d’héroïsme. Comme dans Europa Europa et Amère Récolte, ses précédents travaux sur la Seconde Guerre

Mondiale, le bien et le mal dépendent autant de l’environnement que du caractère, mais pas de l’uniforme. En découle un film qui ne vous permettra pas d’avoir d’avis tranché sur ses personnages – uniquement la possibilité de vous imaginer à leur place. À prendre pour invitation et pour caution, car sortir indemne de ces 2h30 d’immersion sans compromis dans ce que l’humanité possède de pire et de meilleur n’est pas une option.

S.B.


© ARP Sélection

DEAUVILLE 2012

Deauville et le cinéma indépendant américain : génération désenchantée De longues semaines nous séparent désormais du festival de Deauville. Pourtant, ce dernier se rappelle presque chaque semaine à nous ; les films de la sélection s’exposent les uns après les autres. Killer Joe, Les bêtes du sud sauvage, The we and the I, Robot & Frank, Wrong, God bless Ame rica, autant de titres qui nous replongent au coeur de l’événement.

A

utant de films qui décrivent la perte des valeurs et des repères, mettant en scène les conséquences de la crise morale et sociale qui fait trembler sols et sous-sols en ce moment même. Le désenchantement. Voilà où nous en sommes. «La vie c’est de la merde et, en plus, les portions sont trop petites» disait Woody Allen dans Annie Hall. Hit the road Jack

lit entre les lignes des scénarios. Non, plus personne ne croit aux contes de fées - et Friedkin le premier. «Cendrillon, pour ses 16 ans, s’est faite violer par un diable blanc », c’est ce qu’aurait pu chanter Auber, après la projection de Killer Joe. William Friedkin s’attaque directement à ce qui a toujours fasciné Hollywood: les histoires qui finissent bien. Il rappelle, avec Killer Joe, que faire du cinéma indépendant, c’est avant tout être indépendant ; avoir l’esprit critique, l’esprit mordant. Friedkin (comme

« L’autopsie d’une société malade »

ll soufflait, en effet, sur la sélection un vent particulier. Un vent qui semblait unir les films entre eux, qui les tenait - tous - au coeur de la tempête. Si l’édition précédente ciblait la crise, celle de 2012 l’a digérée et rend compte désormais de la révolte grondante - par le cynisme (Wrong), la violence (Killer Joe) ou encore le bovarysme (Elle s’appelle Ruby). Le cinéma indépendant américain prouve cette année qu’il marche aux côtés des esprits indignés, comme par exemple dans God bless America où les coups de feu symbolisent l’ordre perdu. La fin d’un monde. C’est à cela que nous assistons - dans la rue, comme dans les salles de cinéma. Pour Frank (Robot & Frank), c’est l’arrivée de l’ère numérique qui bouleverse son quotidien, pour Dolph (Wrong), la perte de son chien, pour Chris (Killer Joe), la rencontre du diable. Plus rien n’est à sa place, plus rien n’a de sens ; c’est ce qui se

Bobcat Goldthwait ou Quentin Dupieux), montre ce qui est sali, ce qui est désespéré, ce qui est odieux, ce qui est pourri - et le fait au sein d’une cellule sacrée pour les américains, la famille (un modèle en perdition). Aux armes, etc. Aujourd’hui, le cinéma américain indépendant ose tout : tirer sur un bébé, en pleine tête (God bless America), filmer de la merde expulsée (Wrong), simuler une fellation avec un pilon de poulet (Killer Joe). Que doit- on faire pour survivre ? A qui peuton faire confiance ? Qui doit-on combattre ? Ce sont toutes ses questions qui s’agitent dans ces films que Deauville a célébrés. Dossier | 16 |

L’expression du malaise est ici, déclinée sous tous ses profils, griffant d’un coup sec les morales enchantées. Griffure sèche car la violence est bien présente. Par les armes, les mots (The we and the I) ou encore la misère (Les bêtes du sud sauvage). Elle est une réaction, mise en images par les cinéastes américains indépendants (toutes générations confondues), face à l’éclatement d’un monde devenu résolument guerrier. Les moeurs changent, les esprits aussi, désormais plus cruels. Les masques tombent, comme les clichés, et les cadavres s’accumulent comme des mouches. La mort s’infiltre dans chaque pore de la pellicule - et dans God bless America, l’hécatombe est saisissante. Plus cathartique que jamais, le cinéma américain indépendant - tel que représenté à Deauville - a mis le feu à la mollesse et l’attentisme. Certains films prennent le mal par les cornes, tirant à bout portant sur la vertu, comme Killer Joe et God bless America, mélangeant les genres et les tonalités pour plus d’impact; d’autres se servent de la poésie (The we and the I) ou bien de l’absurde (Wrong) pour faire l’autopsie d’une société malade, infectée par le virus de la haine, la violence, l’intolérance, l’irrespect. Un cinéma à la conscience éveillée sort enfin de ses cendres, célébrant la marge, nouvelle tendance cinématographique de l’année. Bonjour génération désenchantée. Ava Cahen


MASTERCLASS WILLIAM FRIEDKIN Détendu, bavard, drôle et debout, William Friedkin a offert un show de près de deux heures à l’assemblée venue l’écouter – entièrement acquise à sa cause. Deux heures pour retracer la carrière du cinéaste, revenir sur les moments forts et les anecdotes incontournables qui l’ont nourri. Clap! était sur place pour recueillir les confidences faites à Jean-François Rauger (de la Cinémathèque française).

© Pathé Distribution

« Je ne sais pas pourquoi je fais des films d’une telle violence (...). La seule chose que je sais, c’est que je n’ai pas encore réussi à faire mon Citizen Kane à moi ». À la question « Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire du cinéma ? », Friedkin a répondu : « Orson Welles ». Oui, le cinéaste justifie son passage du petit au grand écran (il travaillait pour la télévision étant jeune) par la révélation, par l’impact qu’a eu Citizen Kane sur sa trajectoire personnelle. « Si vous faites des études de cinéma, arrêtez tout ! Faire des films s’apprend en les consommant ». Pas faux. Et puis un DVD coûte bien moins cher qu’un semestre en école... « Tout ce que vous avez besoin d’apprendre sur le cinéma, vous pouvez le faire en voyant les films d’Hitchcock, comme je l’ai moi-même fait ! ».

Lors de la présentation du réalisateur, faite par Rauger, ce dernier a défini Friedkin comme un cinéaste « exigeant et humaniste », « un metteur en scène de l’action » (dans le sens où les personnages, dans ses films, se

encore intactes : Welles, dans un premier temps, mais Hitchcock aussi ; enfin, le cinéma français des années 60 pour la force de sa narration. Des films, des réalisateurs qui ont forgé ce que Friedkin est devenu, un as

définissent par leurs actes), « un pape de la violence au cinéma ». Le père de French Connection tente alors d’expliquer les multiples facettes qui le composent, parlant de ses idoles avec une tendresse et une fougue

du polar et du film d’angoisse (le suspense étant toujours l’ingrédient majeur de ses productions). Le réalisateur est longuement revenu sur ses jeunes années passées à la télévision, expliquant qu’à son

© Pyramide Distribution

« Bonjour à tous, je suis heureux de vous retrouver » lance William Friedkin, à deux doigts de perdre son pantalon. « Il faut m’excuser mais j’ai perdu du poids alors, malgré la ceinture qui me tient, je vais devoir faire ce geste régulièrement (il relève son pantalon, plus haut sur ses hanches) ». Qui l’eût cru ; Friedkin, d’humeur rigolarde, joue au clown – et nous sommes bien loin de la représentation austère que nous avions du réalisateur.

A l’occasion de la sortie de Killer Joe, William Friedkin a donné une masterclass pendant le festival de Deauville. Leçon d’un maître.


époque, « beaucoup de grands metteurs en scène, comme Lumet ou Frankenheimer, avaient fait leurs armes dans des émissions de direct ». « La télé ne souffrait pas de la même réputation qu’aujourd’hui » a-t-il dit tristement. Puis les anecdotes heureuses sur Alfred Hitchcock ont plu. Friedkin nous a raconté, l’œil frisant encore, sa première rencontre avec le réalisateur des Oiseaux : « Je l’admirais depuis de longues années déjà. J’étais un jeune homme lorsque l’on m’a proposé de tourner l’un des épisodes de Alfred Hitchcock présente. C’était alors la dixième saison du show. Alfred venait une fois par semaine sur le plateau, pour lire ses textes d’introduction - qu’il présentait au début de chaque épisode. Un jour, un groupe d’hommes, tous habillés d’un costume noir et d’une cravate noire, ont débarqué devant moi. Ils accompagnaient Hitchcock. Ce dernier m’a regardé et m’a dit “Monsieur Friedkin, les réalisateurs de ce programme portent normalement un costume réglementaire”. J’ai d’abord cru qu’il se payait ma tête. Mais non. Je lui ai alors répondu : “J’ai oublié ma cravate en partant”. Je portais un t-shirt... ». Tonnerre d’applaudissements.

celle sur la séquence de métro dans

film ».

droit qu’à une prise. Nous tournions en équipe réduite, de façon illégale. Pas d’autorisation de tournage. D’ailleurs il n’y a pas de figurants dans cette séquence, seulement des travailleurs qui se rendent au boulot. Je voulais utiliser la lumière naturelle, le bruit de la rame. Ce qui m’intéresse en tant

revenu, à travers les films évoqués, sur la construction des personnages chez Friedkin, sur la frontière floue qui se trace entre les bons et les mauvais : « des impulsifs, des maladroits, des nerveux, des caractères ambigus » qui se développent à mesure de la filmographie. « Ce qui m’intéresse en effet, c’est de montrer la mince limite qui sépare le truand du flic, le bon gars du mauvais. Il est très juste de dire que c’est un thème qui m’est cher, un thème que j’ai brodé film après film ».

French Connection). « Nous n’avions le Jean-François Rauger est également

‘‘ Je ne sais pas pourquoi je fais des films d’une telle violence ’’

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Des extraits de French Connection et du Convoi de la peur sont projetés et Friedkin justifie ses choix d’angle et de montage, abreuvant l’audience d’anecdotes de tournage (notamment

que réalisateur, c’est la spontanéité. Pas la perfection ; celle-là m’ennuie. La prise unique, voilà ce qui me stimule, toujours ». Il ajoute : « Aujourd’hui, l’attention du spectateur se réduit comme peau de chagrin. Dans les films d’action, on change désormais d’angle de caméra toutes les cinq secondes, tout ça pour donner du rythme, tout ça parce que vous avez déjà tout vu et que presque plus rien ne vous surprend. À l’époque de French Connection, on pouvait prendre son temps car l’attention du public était plus soutenue, moins saccadée. Si j’avais aujourd’hui dû refaire la séquence du métro dans French Connection, il y aurait eu dix fois plus de cuts et de plans insérés. Je n’aurais pas pu tourner avec une seule caméra mais une équipe de caméramen pour shooter chaque détail de la scène d’action. Ça n’aurait plus été le même

Dossier| 18 |

C’est d’ailleurs, une fois encore, sur cette frontière entre le bien et le mal que William Friedkin joue magistralement dans Killer Joe, pour clôturer la deuxième journée du festival. Un film d’une violence extrême, sensationnel par son casting et sa narration. « Comme je le disais tout à l’heure, je ne sais pas pourquoi je fais des films d’une telle violence. Je ne me sens pas moi-même quelqu’un de brutal. J’aurais préféré faire des films comme Chantons sous la pluie ou Un américain à Paris. Mais, si la violence s’imprime tant dans mes films, c’est que, forcément, quelque part en moi, elle se fond. Un journaliste a un jour demandé à Flaubert comment il avait fait pour adopter, pendant tout un roman, le point de vue d’une femme. Flaubert lui a répondu : Madame Bovary, c’est moi. Et bien je vais vous faire une confidence : Killer Joe, c’est moi ». Propos recueillis par Ava Cahen


Š Lions Gate Films Inc.


Š Pyramide distribution


PORTRAIT

MATTHEW McCONAUGHEY

Il n’y a pas si longtemps, Matthew McConaughey n’était pour nous qu’un corps. Un apollon, branché à son Ipod, toujours torse nu, transpirant sous l’effort d’un jogging pratiqué quotidiennement. Brisons-la, l’acteur nous a toujours paru plus célèbre pour ses apparitions dans Closer et autres journaux people friands d’abdominaux et de sueur perlée que pour ses rôles tenus au cinéma. A croire que la pratique effrénée du sport, cette surexposition de la culture du corps, l’empêchaient de se concentrer sur son jeu d’acteur - nous aussi évidemment. McConaughey était, sans aucun doute, le Playboy à saisir - titre qu’Hollywood a voulu lui faire porter. Mais ça, c’était avant.

lui qui a fait sa gloire, n’est plus seulement l’objet esthétique autour duquel la mise en scène gravite ; il est maintenant au service du texte et du rôle, capable de se tordre pour les besoins d’une scène. L’acteur a cessé de vouloir séduire. Désormais, il brûle de convaincre. Ce ne sont plus les jolies partenaires qu’il collectionne mais bien les réalisateurs prestigieux et les personnages charismatiques : un diable pour Friedkin, un journaliste homosexuel pour Daniels, un ermite écorché d’amour pour Nichols, un loup de Wall street pour Scorsese. On ne donnait pourtant pas cher de la peau de McConaughey - persuadé qu’il resterait l’éternel Don Juan, un acteur sur lequel les

Une seconde peau Depuis La Défense Lincoln, c’est le visage de McConaughey que l’on retient. Un visage changé, comme si l’acteur avait réussi à arracher la peau lisse qu’on lui avait collée. Tombé le masque du tombeur (Comment

se faire larguer en 10 leçons, Hanté par ses ex, Un mariage trop parfait) ; terminé les rôles d’action-man décérébrés (Sahara, L’amour de l’or). McConaughey prend de

l’ampleur. Il s’est - incontestablement - libéré de sa carrure d’athlète (et des cabines d’UV), dégainant ses nouveaux atouts : des yeux dangereux (Killer Joe), des veines qui se gonflent (La Défense Lincoln), des lèvres qui tremblent (Paperboy), des rides creusées qui donnent plus de cachet au comédien, en pleine mutation. Le corps de Matthew McConaughey, ce-

Friedkin, l’acteur lâche tout. En enfilant les bottes de Joe, il se transforme en monstre, lui qu’on a toujours perçu comme le prince charmant. Comme ses amants qui, dans Bug, s’aspergent d’essence avant de craquer une allumette, McConaughey réduit en cendres ses mimiques hollywoodiennes.

© Metropolitan FilmExport

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ROI DU PETROLE

producteurs misent seulement parce qu’il excite le box office. Le ras le bol d’être un sex-symbol ? D’être le héros de mauvaises productions ? La peur de s’enterrer dans la routine de la rom com ? On ne sait quelles sont les raisons du changement de cap de la carrière de McConaughey mais, nous remercions l’acteur d’avoir enfin pris la mesure de son métier - dans lequel on le découvre doué - ce qui le projette même comme la figure de proue du cinéma américain cette année.

Nouveau départ / Retour gagnant C’est sans conteste avec Killer Joe que Matthew McConaughey a mis le feu à son image polie. L’homme n’a plus l’allure Chanel ; il sent le soufre, il incarne le cauchemar. Pour Portrait | 21 |

Il fait peau neuve, apparaissant soudain, dans les flammes soufflées par un William Friedkin inspiré, comme un acteur bourré de talent. Il effraie, il trouble, il surprend. Nous voilà enfin réconciliés avec celui qui nous avait piqués, à ses débuts, dans En direct sur Ed TV. Fini d’amasser les millions sans faire d’effort, l’acteur se bouge et prouve qu’il en a dans le pantalon. Car la progression est fulgurante. C’est comme si McConaughey avait soudain décider de se mettre en marche. Son rôle dans La Défense Lincoln semble avoir déclencher le bouton «on» et, depuis, ses choix s’affinent, son jeu se densifie, se complexifie. Il teste ses limites, filant loin de la caricature qu’il était en train de devenir. On le sait, McConaughey court vite ; il est endurant. Il le prouve désormais dans chacune de ses prestations, agissant comme un caméléon - à qui désormais, toutes les peaux vont.

Killer Joe, Magic Mike, Paperboy, Mud ; McConaughey est partout. Il s’impose comme l’homme-cinéma de l’année, celui qui prend des risques, celui ose, celui qui joue. Tous les registres, tous les genres, tous les caractères lui vont comme un gant. Il s’adapte, il se confond avec ses personnages - faisant oublier qu’il n’était qu’une représentation papier-glacé il y a encore quelques temps. Le bouleversement est total et le retour de McConaughey sur les écrans est bel et bien gagnant. Le texan touche le jackpot, en repassant par la case départ. Car l’acteur fait table rase du passé, relançant les dés, misant sur un tout autre destin : celui d’un grand acteur, rêvant de faire partie de l’Histoire. Le parcours de Matthew McConaughey est digne d’un conte de fée : l’histoire d’un sportif coureur de jupons qui se transforme en comédien digne de ce nom. A en faire pâlir Cendrillon. Car les marraines de McConaughey n’ont pas fini de jouer des dons. Oscar, mon bel Oscar.... Ava Cahen


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LA DEFAITE DU CINEMA AMERICAIN A VENISE

En 2012, la sélection américaine à Venise faisait plaisir à voir. Que des grands noms du cinéma américain ou presque (Malick, de Palma, Paul Thomas Anderson, etc.) des films très attendus pour la plupart…Ne manquaient à l’appel que James Gray (Low life ) avec Joaquin Phoenix et Marion Cotillard) et Quentin Tarantino (son western-spaghetti, Django Unchained). Sur le papier, cela valait donc le coup de réserver son vaporetto pour la Mostra del Cinema. De plus, Michael Mann, le réalisateur américain de Miami Vice et de Collateral, présidait le jury de la Mostra. Autant dire qu’une victoire du cinéma américain s’annonçait sous de beaux auspices. Et puis non… ! par David Speranski

Venise : U.S. go home ! Il était dit que les palmarès de festivals seraient définitivement décevants en 2012 : Michael Mann et son jury ont pratiqué le saupoudrage diplomatique en récompensant la plupart des pays en compétition, dont des prix relativement incompréhensibles pour l’Italie et la France. De plus, la récompense suprême, le Lion d’Or de la Mostra, a couronné Kim Ki-Duk, le cinéaste sud-coréen pour son ultra-violent Pieta. Hormis Paul Thomas Anderson qui s’en tire avec les honneurs avec le Lion d’Argent de la mise en scène et un double prix d’interprétation masculine, comment expliquer une telle Bérézina ?

nait à Venise cinq ans après Redacted (Lion d’Argent de la Mise en scène en 2007), grâce à Passion, le remake du film d’Alain Corneau, Noomi Rapace et Rachel McAdams remplaçant Ludivine Sagnier et Kristin Scott Thomas. Leurs films n’ont pas fait l’unanimité, c’est le moins que l’on puisse dire. Quid de leurs œuvres respectives?

produit ? C’est ainsi que To the wonder a reçu un accueil houleux de la

presse internationale et du public vénitien, sans être rattrapé cette fois-ci par l’onction suprême du jury de Michael Mann. Rassemblant les mêmes caractéristiques stylistiques que The Tree of life (omniprésence de la voix intérieure des personnages, jumpcuts poétiques, thématique spirituelle sinon religieuse), To the Wonder n’a pas eu l’heur de plaire à Michael Mann, un cinéaste sans doute beaucoup trop réaliste et narratif pour Malick. Face à ce recueil d’impressions fugitives autour de la notion d’amour (charnel, sentimental, mystique), enveloppant le squelette d’une histoire moins évidente que celle de The Tree of life, il fallait savoir s’abandonner à la succession des plus beaux plans vus à Venise cette année. Malick est-il allé trop loin ? L’avenir le dira. Le cas de Palma est bien différent. Brian le Magnifique revient de cinq années de projets avortés et de silence forcé. Délaissé par les Américains, devenu un maverick, il est enfin parvenu par se faire produire par Tarak Ben Ammar, en reprenant l’idée d’un remake de Crime d’amour, le dernier film du regretté Alain Corneau. A moitié raté, à moitié réussi, Passion s’adressera surtout aux fans de Brian

« Comment expliquer une telle Bérézina ? »

Deux dinosaures du cinéma américain Le double événement de la Mostra, c’était le grand retour de dinosaures du cinéma américain : l’un, Terrence Malick, auréolé de sa Palme d’or controversée pour The Tree of life en 2011, présentait ainsi son nouveau film, To the wonder, avec Olga Kurylenko (la James Bond Girl de Quantum of Solace !), Ben Affleck et Javier Bardem; l’autre, Brian de Palma, qu’on ne présente plus, reve-

En accélérant de manière inattendue son rythme de tournage, (deux films en deux ans alors qu’il avait fait auparavant quatre films en trente ans), Terrence Malick savait qu’il s’exposait d’autant plus à la critique. Malick n’a jamais été un cinéaste consensuel, son style expérimental et poétique hérissant certains, et tous ceux qui ont participé à la toute première séance de presse de The Tree of life, à Cannes en 2011, se souviennent encore de la bataille d’Hernani qui a suivi, divisant la salle en deux, entre applaudissements nourris et sifflets moqueurs. L’attribution de la Palme d’or a rangé l’œuvre parmi les réussites du Maître mais si l’inverse s’était Dossier | 22 |


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© MFA

VENISE 2012 de Palma. A partir d’une intrigue balisée de harcèlement moral au travail, de Palma revisite sa filmographie avec une savoureuse jubilation qui atteint son point d’orgue dans la deuxième partie du film, grâce à deux morceaux de bravoure parfaitement depalmesques. Les amnésiques qui reprocheront à ce film son côté bricolé de série B ont en fait oublié que certains films aujourd’hui révérés de Brian de Palma possèdent d’entrée de jeu un côté un peu bâclé (Pulsions, Body double, l’Esprit de Caïn). Passion ne fait pas exception à la règle et a surtout le mérite de montrer que Brian adore toujours filmer les jolies femmes et les situations ambigües.

© SBS Films

Nouvelle génération

© Metropolitan FilmExport

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Hormis Paul Thomas Anderson qui est déjà considéré, en dépit de son jeune âge, comme un Maître (The Master), l’autre partie de la sélection américaine était composée de jeunes pousses dont le talent ne demandait qu’à être révélé ou confirmé. Malheureusement Michael Mann n’a fait ni l’un ni l’autre. Le plus jeune, Ramin Bahrani, américain d’origine iranienne, a agréablement surpris avec son drame rural, At any price, où le mensonge sert de fondation à l’édification de la société américaine, à la manière de l’Homme qui tua Liberty Valance. Une direction d’acteurs parfaite (de Dennis Quaid à Zac Efron, en passant par Heather Graham), un véritable sens de l’atmosphère, une description sensible de la ruralité, font partie des nombreux atouts de ce jeune réalisateur dont on reparlera sans doute. Quant à la sensation pop de la Mostra, elle provenait d’un revenant comme de Palma ou Malick, mais affichant bien moins d’années au compteur : Harmony Korine. Le scénariste des meilleurs Larry Clark, le réalisateur des films-culte, Gummo et Julien Donkey-Boy, jadis porté disparu au royaume des cinéastes, a frappé très fort avec son œuvre sensorielle sur la perte de l’innocence, Spring breakers. Comme l’a écrit Télérama, il s’agissait sans doute du film le plus moderne et ébouriffant de la sélection, un pur délire sensoriel où James Franco se transforme en dealer-rappeur et les héroïnes des films et séries Disney (Vanessa Hudgens et Selena Gomez, la petite amie de Justin Bieber) deviennent d’insatiables braqueuses en bikini, obsédées sexuelles. Vous n’êtes pas près d’oublier l’interprétation au piano devant le soleil couchant de la chanson de Britney Spears, Everytime, comme vous ne l’avez jamais entendue.

© Muse Productions

Trop moderne et trop « tendance », Spring breakers n’a pas été récompensé par un jury qui a pré-

4 1 : Pieta ; 2 : To the wonder ; 3 : The Master ; 4 : Springbreakers

féré les films plus classiquement narratifs et s’inscrivant dans un registre conventionnel de « film de festival » (sujet grave et fortement symbolique, traitement dramatique à l’avenant). Etant donné la politique d’égale répartition géopolitique, pratiquée par le jury, il n’y avait probablement de place que pour un seul film américain au palmarès et le plus consensuel (Paul Thomas Anderson) l’a donc largement emporté. L’originalité, la modernité et l’expérimentation n’ont pas payé cette fois-ci ; ce sera, on l’espère, pour une prochaine fois !


PORTRAIT

PAUL THOMAS ANDERSON Bigger than life ! © Droits réservés

Jeune cinéaste d’à peine 42 ans, à la filmographie relativement restreinte (6 longs métrages), P.T. Anderson est pourtant le roi des superlatifs en tout genre. Et ce n’est pas le héros de Boogie Nights, DiRk Diggler, qui le contredira ! Petit génie de la mise en scène ou savant illusionniste ? Alors que son dernier film, The Master, était présenté à Venise, retour sur une carrière jalonnée de récompenses. Nights, le voici altmanien (influences qu’il ne

La plus longue... Personne n’a oublié la scène où Dirk Diggler, étoile filante du porno, déballe devant un miroir son glorieux matériel de travail en s’octroyant lui-même quelques gratifications. Ambitieux. Voilà au moins un qualificatif que partage P.T. Anderson avec son héros. Une vocation de cinéaste née dès l’enfance, une foi et une assurance sans bornes dans le médium cinéma et un sens inouï de la mise en scène lui permettent, dès son deuxième film (Boogie Nights en 1997) de recevoir les faveurs de la critique (un peu partout) et du public (surtout aux Etats-Unis). Des plans-séquences étourdissants, la richesse du format Scope, un univers à part entière (celui du milieu porno des 70s) parfaitement reconstitué, des acteurs révélés (notamment Mark Wahlberg dans le rôle principal, et Julianne Moore, mère-putain, dans des poses sublimes) témoignent d’une maîtrise hallucinante, à seulement 28 ans, pour donner naissance à des films monumentaux, composites, généralement longs (plus de 2h30 pour la plupart) et qui sont comme des constellations, fourmillant de personnages, de micro-univers et de micro-récits. Son troisième film ne le fera pas faillir à sa réputation. Magnolia embrasse les contours du film choral grandiose, chassé-croisé d’âmes solitaires en quête d’amour ou de rédemption dans un Los Angeles météorologiquement perturbé. On le disait scorsesien pour Boogie

démentira pas). Là encore, il se révèle excellent directeur d’acteurs (peut-être un des meilleurs rôles de Tom Cruise, en gourou défenseur d’une virilité menacée) et remporte l’Ours d’Or à Berlin. Mais d’où vient alors cette curieuse impression de ne pas assister au chef-d’oeuvre tant attendu ? Est-ce que certaines scènes, malgré leur virtuosité, ne tournent pas un peu à vide ? Ne manqueraient-elles pas d’âme ou de vision ? Les avis sont partagés. Il est vrai qu’Anderson a cette façon bien particulière de garder ses personnages à distance, de contenir et d’assécher l’émotion, par un recours à l’insolite, à l’outrance (notamment dans les jeux d’acteurs), aux ruptures de ton et de rythme.

« Un sens inouï de la mise en scène »

3 © Droits réservés

1 :Hard eight ; 2 : Punch Drunk love ; 3 : Magnolia 4 : Boogie Nights

Portrait | 24 |

Quelques chose va craquer Avec son film suivant, P.T. étonne encore. Un film court, avec peu de personnages, une romance qui plus est. Mais un film haut en couleurs, au sens propre comme au figuré, souvent proche de la fable surréaliste, déployant ses expérimentations cinétiques jusqu’à l’abstraction. Punch-Drunk Love, Ivre d’Amour (2001, Prix de la Mise en Scène à Cannes) est une partition étonnante, subtile, où la mise en scène et les couleurs semblent refléter les influx nerveux du héros, sa douce folie. Et malgré le dispositif de laboratoire, l’émotion point. L’angoisse aus-


© Miramax Films

Voyez comme ils dansent (2011)

Après Punch-Drunck Love, plus intime mais non moins exigeant, Anderson retrouve la démesure avec une fresque bâtie autour d’un magnat du pétrole, sur les terres mêmes des mythes fondateurs américains. Mais une nouvelle fois, il s’éloigne rigoureusement de l’épopée hollywoodienne attendue, pour livrer une oeuvre d’une sécheresse et d’une noirceur absolue, presque hypnotique, obsédante, où le pétrole jaillit comme du sang, des entrailles de la terre, et où Daniel Day-Lewis, en entrepreneur misanthrope, et Paul Dano, en prédicateur fanatique, se livrent un duel sans merci. 8 nominations aux Oscars à la clé, et Day-Lewis récompensé à juste titre. P.T. Anderson est encensé. Il remet le couvert cinq ans plus tard avec

The Master, qui sortira sur nos écrans le

9 janvier 2013. Ici, le duel oppose Philip Seymour Hoffman (un fidèle de l’écurie Anderson) et Joaquin Phoenix (qui lui a réservé la primeur de son retour au ciné-

© Metropolitan FilmExport

si, qui se lit sur le visage d’Adam Sandler, lorsqu’il s’égare dans un hôtel aux couloirs sans fin, qui n’est pas sans rappeler celui de Shining, ou qu’il court pour échapper à des agresseurs. L’angoisse qui monte en lui et qui se traduit par de soudains accès de fureur, illustrant une particularité récurrente du cinéma d’Anderson : cette propension à rompre brutalement le calme ambiant par une décharge de violence, trop longtemps contenue. Ce craquèlement est une nécessité pour l’apaisement et la survie temporaire des protagonistes, plus qu’une fatalité, qui impliquerait, elle, l’intervention d’une main divine ou d’un destin. Or, chez Anderson, tout vient de l’intérieur des individus. Et si une pluie de grenouilles s’abat sur la ville (à la fin de Magnolia), c’est moins l’oeuvre de Dieu que celle d’un cinéaste facétieux. Finalement, le titre de son cinquième film, There will be blood (« Il va y avoir du sang »), qui sonne comme un avertissement, pourrait s’appliquer à toute sa filmographie.

Portrait | 25 |

ma, après une crise d’adulescence un peu trop longue). Le premier incarne un leader charismatique inspiré du fondateur de la Scientologie, le second un ancien Marine, alcoolique et dépressif, dans les années 50. Le film leur a valu à tous deux le Prix de la Meilleure Interprétation Masculine au Festival de Venise en septembre 2012. Comme toujours chez P.T. Anderson, les films se suivent et se répondent : au-delà des prouesses formelles, l’auteur construit bel et bien une oeuvre cohérente, avec pour clé de voûte thématique ce qu’il y a sans doute de plus sincère et désarmant chez lui : le portrait d’êtres qui n’ont pas su ou pu aimer, des pères manquants, des fils manqués et la voix d’un jeune garçon, champion d’un jeu TV qui dit à son père : « Je voudrais que tu sois plus gentil avec moi » (Magnolia). Ismaêl Aria


DOSSIER

Nom : Bond Prénom : James

©United Artists Corporation, Columbia Pictures

Profession : Agent secret Au service permanent de Sa Majesté. Il aime les arts martiaux, le whisky et les femmes (fatales).


© Prospero Pictures ©United Artists Corporation, Columbia Pictures

DOSSIER BOND

JOYEUX 50ème ANNIVERSAIRE JAMES LES TEMPS CINEMATOGRAPHIQUES SONT DURS POUR LES HEROS. ON ASSISTE DEPUIS QUELQUES ANNEES MAINTENANT A UNE FLOPEE DE REBOOTs, REMAKEs, REMISEs EN QUESTION de nos «VIEILLES» IDOLES. EXPENDABLES NOUS L’ A PROUVE CET ETE : LES GUERRIERS EN ONT ENCORE DANS LE VENTRE. L’INEPUISABLE JAMES BOND, 50 ANS APRES SA NAISSANCE CINEMATOGRAPHIQUE, N’ECHAPPE PAS A LA REGLE.

F

incher se plaît à le démontrer à l’infini dans son dernier The Social Network, nous sommes désormais dans un monde 2.0, dans lequel tout va vite, tout bouge sans cesse. Un monde de communication, qui amalgame jeunesse éternelle et tendance, vieillissement et poubelle. Pas de place pour les vieux croutons qui ne savent pas se servir de leur téléphone comme radar infrarouge, et encore moins de place pour les fous qui chérissent leur tranquillité en se prouvant que l’on peut vivre «à l’ancienne» (comprenez sans technologie, l’hérésie ! ). A y regarder de plus près, Bond a toujours répondu au défi du gadget dernier cri, chaque épisode amenant le joujou de la mission avec le sourire adressé au spectateur. Pourtant malgré les efforts, les héros mythiques comme Bond finissent tous par s’enliser dans la ringardise. Aïe. De nombreuses figures du cinéma d’action sont ainsi tombées avec l’âge (Stallone, Schwarzy, Van Damme, Gibson...), mais ce que l’on n’avait pas vu forcément venir c’est qu’elles sont toutes parvenues, telles le phénix, à renaitre de leurs cendres. Plusieurs propositions

de cinéma en résultent. L’apothéose du genre comme le propose Stallone en rappelant ses camarades de commandos. Non pour un baroud d’honneur mais bien pour leur faire signer une nouvelle mission comme à la belle époque. Le plus beau c’est que ça fonctionne, mais avec quelques loupés quand même. Les vieilles carcasses se dépla-

« La renaissance est maintenant achevée » cent (ou essaient) comme il y a 30 ans. Stallone en tête, armé d’un corps cabossé mais éternel... Du moins jusqu’à la rupture. Mais au moins, il prouve que le genre n’est pas mort. L’autre version du (super) héros vieillissant est proposée par Nolan avec sa trilogie Batman. Il permet d’esquiver le has been en redéfinissant les contours de l’homme chauve-souris, le propulsant dans un monde qui ressemble plus que jamais au nôtre (loin des épisodes de Schumacher aux couleurs flashy et aux histoires guimauve). Le rendre plus proche de nous en somme, le Dossier | 28 |

modernisant à coup d’introspection et de nouveautés technologiques en vigueur, voitures volantes ou encore motos du futur. Die Hard 4.0 ou encore la série des Arme Fatale répètent à l’envie le fameux «on est trop vieux pour ces conneries» tout en poursuivant, justement ces «conneries». Star Wars, Indiana Jones, tout a été refait, poursuivi et souvent contrarié, bousculant les chefs d’oeuvre cristallisés dans l’imaginaire d’une génération Y qui déplore l’absence de nouveaux mythes. C’est au tour de James Bond de passer à la moulinette du dépoussiérage, les derniers opus préférant comme Nolan avec son Dark Knight propulser Bond dans un rôle plus humain, vulnérable, bref dessiner un nouveau personnage. On a assisté avec Casino Royale à la naissance de 007, prologue à toute la saga. Maintenant que la renaissance est achevée, gageons que Skyfall achèvera de faire de Bond le personnage tendance (comprenez torturé, beau, moderne) qu’il n’était plus.

Romain Dubois


©United Artists Corporation, Columbia Pictures

SKYFALL

Sortie en salles : 26 octobre 2012 Réalisé par : Sam Mendes Avec : Daniel Craig, Judi Dench, Javier Bardem … Distributeur : Sony Pictures Releasing France Durée : 2h23

James Bond begins

A

près le «reboot» réussi et inespéré de la franchise par Casino Royale de l’excellent Martin Campbell, Quantum of solace avait fait l’effet d’une douche froide. Il faut souligner que Casino Royale avait pour ainsi dire trop d’atouts dans son jeu: un Daniel Craig, tourmenté et perclus de traumatismes inexpliqués, qui s’est imposé comme le meilleur James Bond depuis Sean Connery, une Eva Green, somptueuse et mutine, qui s’est installée comme la meilleure James Bond Girl depuis Diana Rigg (Au service secret de Sa Majesté), un Mads Mikkelsen terrifiant en méchant sadique, un scénario merveilleusement écrit et une mise en scène à l’avenant. Pour les cinquante ans de James Bond, la franchise méritait mieux qu’un nouveau Quantum of solace peu inspiré. Barbara Broccoli et Michael G. Wilson misaient gros sur Skyfall et son metteur en scène, Sam Mendes, venu du cinéma d’auteur (American Beauty, les Noces rebelles). Pari réussi! Quantum of solace commençait une heure après la fin de Casino Royale et bien que mal filmé et bâclé scénaristiquement, perpétuait la ligne d’un Daniel Craig en quête de réponses, tourmenté et fragile. James Bond n’est plus ce qu’il était. Il s’interroge sur son âge, sur ses réflexes et ses capacités. Doit-il être encore à l’oeuvre face à la dureté de notre univers contemporain? Même s’il n’est pas encore aux commandes de la franchise, c’est manifestement Christopher Nolan qui influence désormais la saga James Bond, lui qui a tant

été inspiré par elle (la séquence hivernale d’Inception, les gadgets de Lucius Fox dans la trilogie Batman). De lui, viennent sans aucun doute les thèmes d’un héros en dépression et d’une éventuelle retraite anticipée. Sam Mendes paraît tout d’abord se couler dans les oripeaux du cinéaste d’action classique (l’impressionnante et haletante séquence d’ouverture se terminant par un cliffhanger digne de 24 h chrono). Mais très vite, le théâtreux revient au galop: ce qui passionne Mendes, ce sont les conflits à deux ou trois personnages, réunissant James Bond, M. (superbe Judi Dench), substitut maternel inavoué pour l’agent 007 et Silva (Javier Bardem, délicieux dans son cabotinage éhonté), fils

spectacle n’est pas négligé avec une intéressante exploration du métro londonien. Sam Mendes a mis beaucoup d’atouts de son côté: il s’est assuré la collaboration de Thomas Newman, son musicien attitré, qui remplace pour une fois l’inoxydable David Arnold, et celle de Roger Deakins, le directeur de la photographie des frères Coen, qui fait des merveilles lors d’une séquence quasiment abstraite, à base de combattants en ombres chinoises, se passant dans une tour en Asie. On laissera aux exégètes et fanatiques de ce metteur en scène le soin de repérer les liens thématiques existant entre ce blockbuster intelligent et profond et le reste de son oeuvre mais James Bond ne dépare vraiment pas à côté des désaxés qui peuplent Jarhead ou American Beauty.

« Revenir aux sources du mythe » prodigue qui semble tout droit échappé de la cellule voisine d’Hannibal Lecter. Les James Bond Girls se retrouvent un peu moins au rendez-vous que ne l’annonçait une promo survendue. Mais c’est pour mieux ménager des surprises intéressantes...Daniel Craig confirme tout le bien qu’on pensait de lui. Sa version du personnage est définitivement l’explication de texte de la version de Sean Connery. Comment James Bond est devenu James Bond, ce type légèrement cynique qui répond par l’humour ou des décharges de cartouches à ses ennemis, une véritable machine à tuer et à séduire. Tout comme Casino Royale se passait essentiellement autour d’une table de casino, Skyfall se concentre sur des intérieurs restreints, une cellule, un tribunal, une maison de campagne, etc. même si le Dossier | 29 |

Comme dans la quatrième saison de 24 h Chrono ou Batman begins, il s’agit de revenir avec Skyfall aux sources du mythe, de le redéfinir et de le renouveler. Mission accomplie, alors qu’elle paraissait impossible. James Bond repart à zéro. Les trois films, de Casino Royale à Skyfall, constituent une sorte de prologue à toutes les aventures de James Bond, ce qui explique l’absence du Gun Barrel jusqu’à présent. Tout recommence, tout est désormais possible. David Speranski

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Un Bond, ça va…Six…Bonjour les dégâts ! Etre James Bond, c’est avant tout une attitude (une James Bond attitude, à défaut d’être une rock n’roll attitude !) et des accessoires. Une manière de prononcer « My name is Bond…James Bond », distanciée, affirmée et élégante, ainsi que d’arborer un smoking dans les casinos et les réceptions, une cicatrice dans le dos, une Aston Martin, un Walther PPK, une collection de gadgets confectionnés avec amour par Q., sans oublier une façon inaltérable de commander une Vodka Martini au shaker et non à la cuillère. Et si James Bond n’était ainsi qu’une coquille vide, destinée à nommer un agent secret, réputé comme le meilleur, qui ne serait jamais le même, ce qui expliquerait le changement continuel d’apparences ? Tout cela, les six acteurs ayant eu le privilège d’interpréter James Bond l’ont assumé. Tous sauf un : Timothy Dalton. Sa manière de bredouiller à toute vitesse, en étant complètement essoufflé, au début de Tuer n’est pas jouer « my name is Bond…James Bond » augurait mal de la suite. Timothy n’était qu’un remplaçant, appelé à la dernière minute pour pallier l’absence de Pierce Brosnan, retenu par contrat pour les Enquêtes de Remington Steele. Il semble ne s’en être jamais remis, n’ayant jamais la conviction minimale pour croire et faire croire qu’il était James Bond. Sa tentative dans Permis de jouer de s’habiller avec ses propres vêtements, confinait l’agent secret dans une « normalité » qui, si elle peut convenir à un Président de la République, ne correspond pas du tout au mythe de James Bond. Exit donc Timothy. D’autres se sont arrêtés à la surface du célèbre agent 007. Avec Roger Moore, c’est le Saint ou Amicalement votre qui débarquent dans un film de James Bond. Les punchlines humoristiques abondent pour masquer le manque de consistance du personnage (ou de l’acteur). Avec sept films, Roger est le recordman des acteurs ayant incarné James Bond. Mais tout ça pour quoi ? Sur les sept films, combien de films surnagent ? A peine deux (L’Espion qui m’aimait, Rien que pour vos yeux) ; les autres se contemplent, en étant consterné par autant d’inanité, le doigt en perma-

nence rivé sur la touche avance rapide. Roger Moore a toujours revendiqué cette absence de profondeur, cette légèreté qui, très souvent, nous paraît parfaitement insoutenable. Un autre comédien qui s’est arrêté à la surface de James Bond, c’est Pierce Brosnan. Avec quatre films de 1995 à 2002, il a incarné l’ère moderne de James Bond. Affichant une stature et apparence de mannequin homme, il s’est réfugié derrière elle et rien n’a alors filtré, ni l’humour ni l’émotion. Comment un acteur qui a pu se révéler intéressant dans d’autres films (l’Affaire Thomas Crown de John McTiernan, le Tailleur de Panama de John Boorman, The Ghost writer de Roman Polanski, Love is all you need de Susanne Bier) s’est-il montré aussi transparent et inodore en James Bond ? Cela reste un mystère.

Restent deux acteurs qui peuvent légitimement se disputer le titre de Meilleur James Bond. L’un a créé le rôle, lui a donné sa confiance en soi, sa muflerie réjouissante et son charisme incontestable : Sean Connery. Tout au long de six films (sans compter Jamais plus jamais, hors franchise), Connery a promené son air misogyne et désinvolte qui n’excluait pas une palette certaine d’émotions. Véritable comédien, il s’est illustré chez Hitchcock (Pas de printemps pour Marnie) ou Lumet (The Offence) et a su depuis se réinventer en patriarche du cinéma international chez Spielberg (Indiana Jones et la dernière croisade), de Palma (les Incorruptibles) et Annaud (Le Nom de la Rose). Il a défini le Dossier| 30 |

rôle avec son humour, son sex-appeal et son autorité. L’autre a rénové le rôle en lui apportant une souffrance et une profondeur inconnues. Brisé par son histoire d’amour avec Vesper Lynd, Daniel Craig apparaît ainsi moins play-boy et gentleman dominateur à la manière de Sean Connery que petite frappe attachante et tourmentée. Avec Sean Connery, le sentiment du « bigger than life » s’imposait au public; Craig fonctionne bien davantage sur un phénomène d’identification que sur un mécanisme d’admiration. De Casino Royale à Skyfall, Daniel Craig explore et expose les émotions du personnage de James Bond, personnage qui était avant tout connu comme une machine à tuer et à séduire. D’une certaine manière, Daniel Craig représente l’explication de texte du personnage de Sean Connery. Comme Craig a signé pour 2 films supplémentaires, il va avoir tout le loisir de développer cette vision très personnelle du personnage : comment James Bond est-il devenu James Bond ? Dans cette optique traumatique, un remake d’Au service secret de Sa Majesté ne serait pas à exclure avec Daniel Craig en James Bond et Christopher Nolan à la réalisation. En effet, Sean Connery et Daniel Craig se disputent le titre de meilleur James Bond. Or l’un des meilleurs (sinon le meilleur) films de James Bond n’a été tourné avec aucun des deux. Et si Au service secret de Sa Majesté était aussi réussi parce que le charisme écrasant de Sean Connery ne faisait plus écran par rapport à la douleur intime du personnage…Son remplaçant intérimaire a su combiner le sens de l’humour de Connery et la dimension émotionnelle de Craig. En une seule interprétation de l’agent 007, George Lazenby, d’une décontraction et d’une simplicité parfaites, dépourvu de tics d’acteurs superflus, a su montrer le vrai James Bond, amoureux et sensible, ouvert aux émotions et réagissant comme un être humain. Et si c’était lui, finalement, le meilleur James Bond ? David Speranski


LES MECHANTS

DOSSIER BOND

Max Zorin (Christopher Walken) Dangereusement vôtre

Docteur No (Joseph Wiseman) James Bond contre Docteur No Premier méchant de la Saga James Bond, il est un savant fou du SPECTRE, l’organisation criminelle occulte, et se distingue par son origine chinoise et surtout ses mains en métal qui finiront par causer sa perte.

1962

Christopher Walken, la voix doucereuse et les cheveux péroxydés en version psychopathe de David Bowie, vaut le détour, même si le film fait partie des navets de la période Moore.

Ernest Blofeld (Donald Pleasence) On ne vit que deux fois Le n° 1 du SPECTRE, caressant un chat persan, a connu différentes incarnations (Telly Savalas dans Au service secret de Sa Majesté, Charles Gray dans Les Diamants sont éternels) mais aucune ne fut plus convaincante que celle de Donald Pleasence, avec sa cicatrice qui a défiguré tout le côté droit de son visage, préfigurant la petite cicatrice à l’oeil de Mads Mikkelsen en Chiffre.

1967 1964 Goldfinger (Gert Fröbe) dans Goldfinger Son bon rire gras a traumatisé des milliers de spectateurs. Pour la petite histoire, Gert Fröbe, ne parlant pas un mot d’anglais, a été doublé. Le personnage se signale par sa mégalomanie et le meurtre de Jill Masterson asphyxiée par de la poussière d’or, image qui a hanté l’inconscient collectif.

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Frank Sanchez (Robert Davi) Permis de tuer En trafiquant de drogue qui n’hésite pas à livrer le meilleur ami de James Bond à des crocodiles ou à faire exploser un traître dans une centrifugeuse, Robert Davi fait vraiment peur.

1985

1989

1977 1979 Requin (Richard Kiel) L’Espion qui m’aimait - Moonraker Deux signes caractéristiques: 2m 20 de haut et une mâchoire en acier. Ennemi juré de James Bond qu’il affrontera pendant deux films, il connaîtra une rédemption inattendue à la fin de Moonraker.

2006 Le Chiffre (Mads Mikkelsen) Casino Royale Si Casino Royale est aussi réussi, il le doit aussi beaucoup à son méchant, selon l’adage d’Alfred Hitchcock. Mads Mikkelsen a réussi une composition mémorable en sadique s’attaquant à la virilité de James Bond. Mads Mikkelsen a ensuite vu son talent immense, récompensé par le prix d’interprétation masculine à Cannes en 2012 pour la Chasse de Thomas Vinterberg.


Les James Bond girls se tapent l’affiche

© François Duhamel

Pas question d’être un boudin. La James Bond Girl doit avoir de l’allure, un corps parfait et une taille de bonnet à la hauteur du rôle. Tel un appât, sa présence sur l’affiche rameute un certain nombre de mâles à la langue bien pendante. Et tant pis pour la gente féminine, jalouse ou non, un film d’espion s’adresse d’abord aux hommes. Ian Fleming revendiquait déjà l’ascension de la potiche dans Les diamants sont éternels : « La femme idéale doit savoir faire la sauce béarnaise aussi bien que l’amour (…) des cheveux d’or, des yeux gris et une bouche à faire damner un saint ». Dès lors, mettre l’amour physique sur le même piédestal que les plaisirs culinaires, c’est évoquer des qualités superfétatoires et occulter ses facultés intellectuelles. Et les affichistes s’en donnent à cœur joie.

P

as question non plus de col roulé. Tout montré ou tout suggéré telle pourrait être la devise de la franchise. De la pin-up en maillot de bain en passant par l’aguicheuse en robe ultra-moulante, la James Bond Girl ne doit pas avoir un père vitrier. Être remarquée dès le premier regard, s’affranchir des codes de bonnes conduites. Car dès le début des années 60, la femme se pare d’un morceau de tissu découpé dans un bikini . S’affranchir sur papier glacé alors que la sphère intime démontre tout autre chose. Situation antithétique lorsque la femme française de l’époque doit demander l’autorisation à son mari pour travailler. Sans tomber dans une pudibonderie perverse, la James Bond Girl, c’est la représentation de LA femme-objet, le meilleur exemple que le cinéma ait jamais produit. La jolie gourde doit donc être polie telle une belle auto, afin que la carrosserie reluise et cela, même si la mécanique est branlante. Mais la question de l’antinomie pourrait se poser autrement. Le cinéma et les arts en géAffiches | 32 |

néral n’ont-ils pas accéléré l’émancipation des femmes? De là à dire que la franchise était avant-gardiste c’est un bien grand mot. Car sur les affiches récentes, les James Bond Girls ne portent toujours pas le pantalon. Après James Bond contre Dr No, le ton est donné. Les illustrateurs se succèdent mais les codes restent inchangés. Un James Bond + une arme + une ou deux belles plantes pour décorer l’ensemble. Robert McGinnis, a qui l’on doit quelques-unes des affiches les plus célèbres du cinéma (Breakfast at Tiffa-

ny’s, How to steal a million) n’a pourtant

pas fait dans le raffiné avec la série d’ affiches pour James Bond. Des pauses provocantes, une douche langoureuse. Bref, le Poster Boy de l’époque s’en est donné à cœur joie. Et même si aujourd’hui, ces affiches procurent un réel enchantement tant au niveau des couleurs que du graphisme, elles ne laissent pas le doute planer quant à la place de la femme. Celle-ci se dénude bien volontiers mais elle se cantonne au rôle de pin-up derrière le macho. L’allure faussement candide de ces dames tente de noyer le poisson mais nous sommes pourtant bien loin de la rue et des revendications féministes de la fin des années 60. Toujours en arrière-plan, il faudra attendre les années 2000 et plus particulièrement Quantum of Solace pour que cette dernière soit l’égale de l’homme ou tout du moins sur l’affiche . Mêmes proportions que Bond, il n’est que très légèrement mis en avant. Et de manière générale, depuis l’arrivée de Daniel Craig, la représentation des James Bond Girls évolue. Plus habillées et malgré une apparition souvent éphémère dans un unique opus, elles tiennent un rôle conséquent dans la représentation du monde de Bond. Moins de décors exotiques, moins de voitures, moins de bling-bling mais plus de sérieux sur les visages. Là où l’imagerie d’avant jouait davantage sur l’ambiguïté entre les personnages féminins et Bond, les années 2000 voient éclore une partenaire, un alter ego féminin et parfois même une femme respectable et aimée dans Casino Royale. Le séducteur


se range. Il faut dire qu’en 23 opus, l’agent secret compte 40 belles proies à son tableau de chasse et même si les ¾ ont voulu le descendre, Bond symbolise le cliché du séducteur irrésistible. Victimes, ennemies ou complices, ces demoiselles sont le reflet du fantasme féminin de leurs contemporains. Pourtant, la saga Bond se préoccupe peu des enjeux sociologiques de son époque. Ainsi, malgré l’émergence du SIDA dans les années 80, Bond continue de charmer à tout va. Cette digression mise à part, l’étalon Bond se doit d’être à la hauteur de sa réputation. S’il pouvait y avoir l’odorama intégré à l’affiche, une vague de testostérones nous enivrerait en un rien de temps. La godiche à ses côtés, c’est une excellente affirmation de son appétit sexuel débordant. On se souvient alors de deux affiches représentant la femme par des longues jambes surmontées d’une paire de fesses triomphantes. Carole Bouquet fut la première victime du syndrome de la femme-fesses. Le raffiné dans toute sa splendeur. On n’oserait pourtant jamais mettre James Bond en slip, de dos, avec une jolie jeune femme bien habillée entre ses jambes. L’exploit a été réitéré avec Tuer n’est pas jouer : un corps somptueux moulé dans une robe blanche immaculée. Après réflexion, on a dû se dire que Maryam d’Abo avait un visage bien trop ingrat pour apparaître sur l’affiche. Durant la décennie suivante, le mauvais goût a fait des ravages. Et les James Bond Girls ont subi une déferlante de ringardise et rappelle les fameuses couvertures de la saga « littéraire » S.A.S. De l’érotisme et du graveleux, Sophie Marceau n’a d’ailleurs pas échappé à la caricature. Affublée d’un soutien-gorge push-up qui lui remonte la poitrine jusqu’au gosier, la petite fiancée des Français ressemblait davantage à une prostituée tapinant sur le boulevard pour l’affiche de The World is not enough. Bizarrement, la posture de Denise Richards choque moins. Evidemment,

personne ne s’est posé la question de la crédibilité de Richards jouant une scientifique en physique nucléaire mais posant en mini-short pour la promo. Question d’habitudes certainement. Et lorsque l’on jette un œil sur leurs carrières respectives, on se demande si un mauvais sort ne se cacherait pas derrière tout ça. Bardot et Deneuve auraient d’ailleurs refusé d’endosser le rôle de James Bond Girl dans Au service de sa majesté de peur de ruiner leur carrière. Jouer les saintes nitouches ou les femmes fatales, c’est entrer dans la saga mythique Bond tout en risquant de se perdre dans l’oubli. Teri Hatcher et Jane Seymour se sont arrangées pour cultiver une carrière prolifique à la télévision , mais qui se souvient de Jill St John ou de Daniela Bianchi ? Alors à poil oui, mais pour la bonne cause ?

LES 3 PIRES AFFICHES

Si la James Bond Girl assume un rôle racoleur soumis à la domination masculine, c’est finalement son droit. Mais qu’en est-il de la censure effectuée par certains pays notamment les Etats-Unis qui distendent les maillots de bain comme sur l’affiche de Thunderball (ci-bas)? Combat pour les féministes ou faux débat pour les hommes, toujours est-il que le légendaire espion n’est plus à une contradiction près.

OPERATION TONNERRE / AFFICHE US

Clémence Besset ©Droits réservés

OPERATION TONNERRE / AFFICHE UK


TOP JAMES BOND

1965

5

OPERATION TONNERRE Réalisé par Terence Young

Dernier film de la trilogie réalisée par Terence Young dans les divines années soixante. Le cinéaste s’est depuis imposé avec le temps comme un réalisateur-culte de la franchise par son style sec, nerveux et intemporel. Sean Connery s’y amuse encore beaucoup alors qu’il a confessé s’ennuyer mortellement sur les suivants. On retiendra les séquences sous-marines qui influenceront le tournage de tous les autres films aquatiques comme Le Grand Bleu ou Titanic, la scène savoureuse du chevalet de torture et la présence de la très belle et troublante Claudine Auger, première James Bond Girl française, en Domino. L’équipe concurrente d’Albert Broccoli, menée par Kevin McClory, fera un remake d’Opération Tonnerre dix-huit ans plus tard, nommé Jamais plus jamais, toujours avec Sean Connery, Kim Basinger remplaçant Claudine Auger. Opération Tonnerre, dernier vrai James Bond mythique de la période Connery, a le goût des ultimes rendez-vous réussis, où l’on profite des beaux moments, tant qu’il en est encore temps. D.S.

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1962

4

JAMES BOND CONTRE DR NO Réalisé par Terence Young

C’est le premier de la série et donc il pose les fondations du mythe. En le revoyant on est surpris par ses qualités de style et d’inventivité qui pourraient l’apparenter aux meilleures séries B., alors qu’il s’agit manifestement d’une autre catégorie. C’est la « Terence Young touch » qui s’exercera miraculeusement sur trois films : celui-ci, Bons baisers de Russie et Opération Tonnerre. Sean Connery écrase tout sur son passage par son charisme monstrueux, excepté Ursula Andress. Il est désormais impossible de revoir le film sans avoir à l’esprit sa parodie par les OSS 117 de Jean Dujardin et Michel Hazanavicius, ce qui donne un arrière-goût vintage, décalé et savoureux à la chose. Q n’est pas encore là, le gun barrel n’est pas encore tout à fait au point (Connery, occupé, l’avait laissé à une doublure) et pourtant toute la magie fonctionne déjà. On peut se demander pourquoi les producteurs se croient parfois obligés de mobiliser l’Armée Rouge au complet et une batterie exhaustive de gadgets et d’effets spéciaux alors que l’option minimaliste fonctionnait parfaitement. La preuve. D .S.

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1995

3

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1964

2

© Droits réservés

Goldeneye Réalisé par Martin Campbell Il suffit de quelques plans dans la séquence de pré-générique –un saut à l’élastique filmé au ralenti- et l’on sait déjà que ce « James Bond » sera très réussi. Précision et élégance du style, pertinence du montage et vivacité de la narration, Martin Campbell maîtrise tout ou presque. Il s’est manifestement posé la bonne question : comment rendre James Bond intéressant pour le public des années 90. Qualifié de « dinosaure sexiste et misogyne » par M (Judi Dench), James Bond contemple les ruines de la guerre froide et expérimente des émotions plus complexes (la confusion, la trahison) en voyant son double, l’agent 006 passer à l’ennemi. Si on ajoute que Famke Janssen est anthologique dans son rôle de garce nymphomane, on en oublie presque l’inexpressivité érigée en système de jeu par Pierce Brosnan. GoldenEye sera de loin le meilleur film de la période Brosnan et l’un des meilleurs James Bond, tout simplement. Martin Campbell se posera à nouveau la bonne question pour Casino Royale. Jamais deux sans trois ? D .S.

GOLDFINGER Réalisé par Guy Hamilton

Le Bond le plus mythique des années soixante n’est pas signé Terence Young mais Guy Hamilton. Or ce dernier a également signé le plus mauvais des Bond, l’Homme au pistolet d’or, ce qui le signale comme un cinéaste pour le moins inégal. Goldfinger est surtout le résultat d’un système qui fonctionne à plein. Tout le monde, dont Sean Connery, est parfaitement rôdé après 3 films. John Barry crée avec l’aide immense de Shirley Bassey un standard absolu. Le service de James Bond est au complet (M, Q et Moneypenny) et fonctionne comme à la parade. Les méchants se répartissent les rôles : à Goldfinger, la mégalomanie et l’humour involontaire ; à OddJob, son homme de main, le sale boulot des scènes d’action avec son chapeau melon qui tue. On peut reprocher à Goldfinger sa réplique sur les Beatles ou la misogynie forcée de Bond qui s’exprime par des claques sur les fesses, il n’en demeure pas moins que c’est un classique. L’image de la blonde asphyxiée, couverte d’or fin, ne cessera de hanter vos pensées. Elle s’appelle Shirley Eaton et en acceptant ce maquillage, a gagné son passeport pour l’éternité, tout comme ce film. D .S.


1

© Columbia Pictures

2006

TOP

CASINO ROYALE Réalisé par Martin Campbell

- Avec Daniel Craig, Eva Green, Judi Dench...

L

a figure bondienne épouse donc ses sixèmes traits en la personne de Daniel Craig. Blond, gueule de boxeur à la retraite, corps bodybuildé, Craig (d)étonne. L’ère Brosnan avait laissé de nombreux fans sur le carreau, en privilégiant la surenchère sur tous les tableaux. Il était temps de reprendre les fondamentaux et de miser sur un bon coup de jeune. Le renouveau vient encore une fois de Martin Campbell, réalisateur de l’excellent GoldenEye. Après avoir essuyé certains refus de grosses pointures comme Hugh jackman, Ewan McGregor (tiens, ça aurait pu être intéressant..) ou encore Sam Worthington (ouf!!), les producteurs se sont tournés vers un acteur de second plan. Grand bien leur a pris, puisque Craig a aussitôt fait l’unanimité. Dès ce Casino Royale, on sent le potentiel de ce James Bond nouveau, dont on découvre ici les origines : comment est-il devenu double zéro ? Et bien entendu comment est-il devenu cette icône mythique et classieuse que nous suivons depuis bientôt 45 ans (nous étions en 2006) au cinéma ? La réponse est à chercher, il fallait s’en douter, du côté des femmes. Casino Royale est avant tout l’histoire d’une idylle brisée qui a conduit Bond à devenir un tueur de vilains mais également un briseur de coeurs. La mission du jour est de démasquer Le

Chiffre, un super banquier pour crapules internationales. Pour cela il est aidé par une comptable sculpturale en la personne d’Eva Green. Après leur rencontre foudroyante dans un train, Casino Royale décrit avec minutie l’impossibilité pour une femme de pénétrer dans l’univers de Bond et d’en être une co-héroïne. On a l’image d’un séducteur au coeur de pierre, initiée par Sean Connery, un poil égratignée par Brosnan dans

Bond demeure toujours un surhomme. Capable de voler d’une grue à une autre sans perdre l’équilibre (ou presque) pour capturer une sorte de Yamakasi en Afrique. La scène d’ouverture est bluffante, Campbell nous y avait habitués avec GoldenEye. Mais derrière l’action incontournable, se tapit dans l’ombre une menace bien plus sourde : l’amour. Succombant à cette femme qui lui résiste et l’envoie dans les cordes au premier abord, Bond finira épris, chaleureux, fragile. Nous n’avions jamais vu ça, c’était avant Sean Connery, avant même d’être devenu Bond. Vesper Lynd, elle, déteste la violence, ce qui pourrait être un obstacle conduit Bond à foncer, à tout lâcher.

« Une mélancolie inédite » Demain ne meurt jamais où il retrouve un amour passé en la personne de Teri Hatcher (version non liftée). Mais rien qui augure la femme pour laquelle Bond était prêt à tout sacrifier : Vesper Lynd. Qu’il est rassurant de voir que même les plus endurcis ont un jour connu visage humain, qu’ils ont un jour pris une douche après un meurtre, qu’ils noient leurs chagrins dans l’alcool, qu’ils saignent lorsqu’on les frappe. Le choix de Daniel Craig se révèle alors décisif. La carapace musculeuse, le regard de braise impénétrable abrite en définitive le Bond le plus sensible que l’on n’ait jamais vu au cinéma. Tuer pour lui n’est plus un jeu. Une mélancolie inédite semble même l’habiter, la photographie est plus sombre, le grain apparait. Un James Bond qui n’a plus rien d’un héros ? Rassurons-nous, adepte des scènes explosives, filmées à 1000 à l’heure, TOP | 35 |

Mais l’on connaît par avance l’épilogue. Vesper Lynd a disparu des épisodes à venir. On sait que cette idylle sera brisée. On assiste à l’une des scènes les plus romantiques de James Bond qui voit Venise s’effondrer en même temps que sombre l’Amour de Bond. Il a cru à la trahison, il a compris qu’il s’agissait d’un sacrifice. Ce combatlà est perdu à jamais. James est détruit, place désormais à Bond, au héros qu’on connaît. Adieu à James le vulnérable romantique. Aimer fut sa perte.

Romain Dubois


FLOP JAMES BOND

2008

5

QUANTUM OF SOLACE Réalisé par Marc Foster

Une course-poursuite de pré-générique filmée n’importe comment, donnant l’impression au spectateur d’avoir atterri dans une grande lessiveuse. Olga Kurylenko, l’une des plus belles James Bond Girl récentes, que Daniel Craig ne touche même pas, tant il est obnubilé par le souvenir de Vesper Lynd (Eva Green), la femme qui l’a « trahi ». Mathieu Amalric qui fait vraiment peur en méchant (c’est une blague !), surtout lorsque Craig le tient par les cheveux. Des scénaristes aux abonnés absents, alors que la thématique de la vengeance et de l’obsession s’avérait fort prometteuse. Une réalisation extrêmement fonctionnelle, où la doublure de Daniel Craig semble apparaître à chaque fois au détour d’un plan. C’est l’énumération des défauts de Quantum of solace et la liste n’est pas close…Quantum of solace a fait plus d’entrées que Casino Royale, comment est-ce possible ?! D.S.

© Sony Pictures Releasing France

1985

4

DANGEREUSEMENT VOTRE Réalisé par John Glen James Bond mou du genou ? C’est possible ! Dangereusement vôtre est une ode à l’inaction, un départ à la retraite anticipé de l’agent au service de Sa Majesté. Il ne manque plus que la canne à Roger Moore qui, dans cet épisode, se traîne furieusement. Aucune surprise, aucun bagout, aucune saveur. Mise à part l’apparition de l’électrique Grace Jones, Dangereusement vôtre glisse sur l’échine. Un Bond mineur où le kitsch s’immisce partout, de la Tour Eiffel, en passant par le brushing de Christopher Walken (le méchant qui veut faire péter la Silicon Valley), jusqu’au ballon dirigeable qui se crashe contre le Golden Gate... Cette fois, on boude Bond. Presque un zéro pointé. A.C.

© Droits réservés

1999

3

LE MONDE NE SUFFIT PAS Réalisé par Michael Apted La mécanique est huilée. Peut-être trop. Ce Bond là se prend les pieds dans les flaques de pétrole à vouloir jouer des reflets. De pétrole, c’est ce dont il s’agit dans cet épisode aux angles inégaux ; l’or noir qui rend fou, qui pervertit tous ceux qui y ont goûté. Même le personnage de M n’a plus les mains très propres. C’est d’ailleurs le seul avantage de ce film, la levée de voile sur ce personnage au passé trouble. M ne fait plus partie du décor mais de l’histoire bondienne - affaire que creusera Skyfall. Sinon, rien de neuf à l’horizon. Ah si, Sophie Morceau slalome comme une quiche lorraine - et Brosnan ne semble pas véritablement plus à l’aise. Ils ont sûrement dû se partager le même prof de ski. Il faut absolument revoir ce planté de bâton ! A.C.

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1979

2

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MOONRAKER Réalisé par Lewis Gilbert

Il existe des plaisirs coupables, celui des nanars sans intérêt, quand ils sont vus ou revus à la télévision, voire pire, quand on les possède en DVD. Moonraker fait partie de ceux-là. On se délecte ainsi à regarder Michael Lonsdale, l’acteur de Des Hommes et des dieux, le comédien de Duras et Eustache, faire le méchant dans un James Bond. On est surpris de voir Corinne Cléry, l’héroïne d’Histoire d’O, pour une fois habillée de la première à la dernière minute de sa prestation en James Bond Girl. On s’étonne de trouver jolie et plutôt bonne actrice la James Bond Girl principale du film, Lois Chiles, que tout le monde a oubliée, au bénéfice de Corinne Cléry, sans doute en raison d’un sérieux déficit poitrinaire. On s’amuse de voir les différentes tentatives de meurtre perpétrées par Requin (Richard Kiel) sur James Bond, avant son improbable rédemption finale à la Darth Vador. Enfin on est consterné par les effets spéciaux des quarante dernières minutes du film, tentant de surfer sur la vogue de Star Wars. Moonraker a pourtant été le plus grand succès commercial de la franchise, jusqu’à GoldenEye ! D.S. FLOP | 36 |


FLOP

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2002

1

MEURS UN AUTRE JOUR Réalisé par Lee Tamahori Avec Pierce Brosnan, Halle Berry,...

P

Fais un autre film

our le quarantième anniversaire de James Bond en 2002, il fallait marquer un grand coup : le retour de Vénus sortant de la mer, en la personne de la divine Halle Berry, en lieu et place d’Ursula Andress. De plus, Pierce Brosnan annonçait qu’il lâchait enfin l’affaire, ce qui était plutôt une bonne nouvelle, car il avait dépassé le niveau d’inexpressivité requis pour le rôle, depuis belle lurette. Si on rajoute Rosamund Pike en blonde hitchcockienne vénéneuse (qu’on retrouvera quelques années plus tard en Johnny English Girl, aux côtés de Rowan Atkinson), cette célébration s’annonçait plutôt bien. Et pourtant… Sept ans après GoldenEye, Pierce Brosnan est complètement à bout de souffle. Il essaie une ultime fois de se renouveler et de surprendre en passant un moment dans les geôles nord-coréennes et en ressortant digne d’un chevelu post-soixante-huitard. Le début du film étonne en bien : James Bond en Bob échappé de Twin Peaks, on ne l’avait jamais vu ! Malheureusement la longue crinière et la barbe de soixante-dix jours ne font pas tout. Manque toujours l’étincelle dans le regard dont n’étaient exempts ni Sean Connery ni même Roger Moore. Quand au bout de vingt minutes, Pierce Brosnan réintègre son apparence normale, il faut se rendre à l’évidence : rien n’a vraiment changé, la métamorphose n’était qu’éxtérieure, en aucun cas

intérieure. GoldenEye était très réussi en dépit de Pierce et surtout grâce à Martin Campbell. Depuis la période Brosnan s’est quelque peu étiolée, d’un point de vue artistique. Il suffit de comparer les titres : entre Demain ne meurt jamais et Meurs un autre jour, la franchise fait du surplace. Bien sûr, commercialement, la saga James Bond ne s’est jamais mieux portée, les films avec Brosnan atteignant des scores que la série Moore ou la période Connery (hormis Goldfinger) n’ont jamais pu approcher. Cependant la surenchère en gadgets et en scènes d’action dépourvues de justification psychologique sont en train de tuer à petit feu la franchise. La période Brosnan se révèle une impasse artistique. Car, tentant de suppléer aux manques de leur vedette principale, les producteurs de James Bond sont contraints d’afficher

du côté des James Bond Girls. Halle Berry, sans égaler Ursula Andress, redonne des frissons à toute une nouvelle génération de spectateurs masculins ; l’hitchcockienne Rosamund Pike étonne dans son double, voire triple, jeu. Les scénaristes se sont d’ailleurs beaucoup amusés à brouiller les pistes, en faisant apparaître Halle Berry à la trente-quatrième minute et coucher avec James Bond à la trente-huitième minute, ce qui en faisait une victime potentielle qui n’allait pas survivre à la première heure. De plus, ils ont maintenu une certaine ambigüité par rapport à son personnage, la faisant passer également pour une méchante éventuelle. Et ils ont pratiqué le traitement inverse pour Rosamund Pike : elle n’apparaît qu’à la quarante-huitième minute, ce qui aurait pu lui donner le rôle de James Bond Girl principale, si un ultime renversement de situation dans la dernière demi-heure ne la révélait comme méchante absolue. Hormis ce jeu amusant avec les James Bond Girls qui fonctionne assez bien, la franchise flirte dans ce film avec le fantastique (un cyborg reconstitué et changeant d’apparence, rien que ça !) et trahit quelque peu l’esprit des James Bond initiaux. Sinon le générique utilise une chanson de Madonna qui, dans son style d’électro désossée, peut paraître très réussie mais ne convient pas au style des chansons de James Bond. En résumé, le film n’est certes pas un supplice insoutenable mais peut être rangé dans la catégorie des œuvres insipides. A Lee Tamahori, on aurait pu conseiller : fais un autre film ! David Speranski

« Brosnan à bout de souffle » toujours plus d’action, de gadgets, de vedettes extérieures (la saga ne révèle plus d’inconnues mais débauche des célébrités comme Halle Berry ou Sophie Marceau). La franchise se parodie ellemême : les méchants sont de moins en moins crédibles, comme Jonathan Pryce dans Demain ne meurt jamais ou Toby Stephens dans Meurs un autre jour. Ceci explique que trois sur quatre des films de la période Brosnan se retrouvent classés dans les flops par notre rédaction, Meurs un autre jour n’étant que l’apogée d’un long processus de déclin. L’unique petite réussite à noter se trouve FLOP | 37 |


©United Artists Corporation, Columbia Pictures

A l’occasion de l’anniversaire des cinquante ans de 007, Fabien Boully, auteur de James Bond, figure mythique, revient sur la saga bondienne, ses révolutions, ses tendances et ses inspirations - le dernier épisode, Skyfall, émoustillant résolument l’expert. Bond, plus contemporain que jamais. Suivez le guide.

RENCONTRE avec FABIEN BOULLY

“Skyfall ? Peut-être le meilleur épisode de la série...”

Fabien Boully : Ce n’est pas complètement étonnant que M soit resté femme. Dans les romans de Fleming, nous sommes d’accord, M est un homme. Cependant, si l’on se replonge dans la biographie de l’auteur, on découvre que “M” est le petit nom dont Fleming et ses frères affublaient leur mère. Alors oui, M est bel et bien représenté par un homme (et dans les films, cela jusqu’à Permis de tuer) ; mais le père de Bond reprend tout de même l’initiale du surnom de sa maman pour incarné le chef des chefs. Un détail somme toute intéressant qui permet

de comprendre le changement de sexe que le cinéma a opéré sur le personnage. Les choses sont ainsi faites pour que M puisse être incarné par une femme - question d’interprétation et d’époque. C’est presque une ironie du sort : Bond, maté par une femme ! Pire ! Dans Skyfall, il va même jusqu’à se battre pour son coeur ! Dans le dernier épisode, Bond affronte un faux-frère, un ancien agent des Services qui a retourné sa veste. Un agent qu’avait formé M, un premier fils préféré, interprété par Javier Bardem. Le combat de deux hommes pour l’amour égoiste d’une mère... C’est biblique et freudien à la fois. Un air des Dix commandements et d’Oedipe. Exactement ! Même schéma. Deux hommes, élevés par la même femme, qui se tirent la bourre pour ses faveurs. Le fait que M soit

resté une entité féminine prend ici tout son sens - et les scénaristes exploitent jusqu’au bout le potentiel dramatique suscité par ces relations triangulaires. M dans Skyfall est un personnage central ; et si Bardem, le méchant de l’épisode, et si vindicatif vis-à-vis de son ancienne patronne, c’est que M, par le passé, a eu des prises de position douteuses.C’est véritablement depuis que M est une femme à l’écran que son personnage s’est enténébré, s’est endurci. Judi Dench apporte cela à M : une noirceur et un despotisme patents. Dans le Monde ne suffit pas, par exemple, on prend toute la mesure de la complexité du personnage de M, qui n’a visiblement pas toujours eu les mains très propres (on la découvre sans vergogne dans Skyfall). L’idée latente que M fabrique aussi les méchants... La critique le pointe beaucoup du doigt, mais les parallèles avec le Batman de Nolan sont frappants. Même héritage (le deuil des parents), même douleur face au

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Clap !: Ce qui est caractéristique du projet Casino c’est Royale, le retour aux origines. Back to basics. Mais, de l’ère Brosnan, il reste tout de même Judi Dench. Pourquoi avoir repiqué l’identité féminine de M, alors que chez Fleming, il s’agit pourtant d’un homme ?

Interview | 38 |


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INTERVIEW

passé et ses souvenirs, la même distance, etc. Il y a en effet des similitudes. Il est arrivé à Bond, ce qui est arrivé à Batman. C’est l’effet “post-11 septembre”. Une ère beaucoup plus sombre a obscurci les cieux et,

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preoccupations du monde moderne. Sur le plan des moeurs, on peut par exemple évoquer l’homosexualité présumée du personnage, d’autant plus justifiée que le héros se traîne le fantôme de l’affaire Burgess, un scandale qui a éclaboussé l’Angleterre et ses Services secrets.

Un processus de reconstruction de l’image du héros ’’

forcément, la personnalité des héros, en tant que figure compensatoire, s’en est retrouvée bouleversée. On a définitivement tourné la page du tout noir ou tout blanc. De la même manière que Nolan a réinterprété la légende de Batman, les producteurs et scénaristes, sur la saga bondienne, ont opéré les changements nécessaires afin de moderniser l’image de l’agent secret - il fallait en passer par là si l’on voulait que la saga perdure. Revenir aux origines du mythe est une des manières de concevoir l’évolution du personnage.

Retour rapide sur le dossier : 1951, des agents assez haut placés sont démasqués. Des taupes, des exfiltrés vers la russie, homosexuels pour ne rien arranger. Pour Fleming, ancien agent secret, le traumatisme est réel ; et l’on sent, dans ses romans, une volonté de réaffirmer le prestige du MI6 à travers la figure de Bond - symbole d’intégrité et de dévouement.

Parlez-moi de cette reconstruction...

Pourtant, l’affaire Burgess, dont Fleming a été le témoin, ne rend décidément pas gratuit le fait qu’on joue - et ce clairement depuis Casino Royale - avec les tendances

Rendre actuel Bond - tout en le gardant éternel - ça nécessite de l’adapter aux grandes

Vous savez qu’on n’est pas en train de se faire que des amis en évoquant l’identité sexuelle floue du héros...

Interview

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potentiellement homosexuelles de Bond. Dans Bons baisers de Russie, on note une référence à peine voilée à l’affaire Burgess - au détour d’une réplique sur “ des intellectuels “, “des tantes à cheveux longs”. Et à Bond de répondre : “ Mais qui vous dit que tous les intellectuels ont les cheveux longs ?”. La question de l’homosexualité préoccupe Bond, même cinquante ans après, alors même qu’on est dans un processus de reconstruction de l’image du héros. Ce jeu sur les identités sexuelles touche la figure de Bond (les sous-entendus pleuvent jusque dans Skyfall), mais aussi les personnages annexes - les méchants notamment. Quel regard portez-vous sur le nouveau Bond ? Si James Bond est bien la figure compensatoire que je pense qu’il est, c’est une figure compensatoire sur trois plans. D’abord, Bond en tant que figure compensatoire pour l’Angleterre - en perte de prestance sur la scène internationale. C’est une idée qui émerge des films, et non des romans ; cette impression de dézonnage de la Grande-Bretagne, de la mise sous pression de sa puissance et sa gloire - et Bond est là pour lui rendre ses lettres de noblesse. Sur le plan de la fiction, nous avons en effet la vision d’une Angleterre qui reste actrice du jeu politico-international, mais qui est en perte de vitesse, surtout face aux Etats-Unis. Un allié devenu un ennemi ? Oui. On pourrait presque se demander finalement si les USA ne sont pas les véritables ennemis de l’Angleterre ! Certes, des alliés pendant la guerre froide, mais objectivement, des concurrents féroces sur le plan de la scène internationale. C’est le seul point intéressant d’ailleurs de Quantum of solace : mettre en scène des agents de la CIA corrompus et véreux en balance avec l’intégrité de l’espion britannique - Félix Leiter, agent de la CIA, semblant échapper à la règle.


La deuxième fonction de Bond en tant que figure compensatrice, c’est aussi de celle de venger les frustrations de son créateur. Fleming, marié, expose - sur le plan fantasmatique de la fiction - les multiples aventures hétérosexuelles de sa créature (l’auteur étant un ancien collectionneur de femmes du temps de son célibat, privé désormais du jeu par l’alliance à son doigt). Enfin, une figure compensatoire au traumatisme, dont nous parlions plus haut, lié à l’affaire Burgess. En essayant, dans ses oeuvres, de réaffirmer le prestige du MI6, de donner à l’Angleterre à un héros à sa mesure, Fleming nous fait pénétrer dans l’intimité de l’agent, dans son environnement, pour plus de transparence. Il met en scène le dévouement absolu de Bond à la couronne et aux Services, faisant de l’agent la représentation d’un idéal hétérosexuel. En résumé, voilà comment je vois Bond : comme une phénomène de compensation, une réponse culturelle à l’effondrement des moeurs, valeurs et autres.

se suicide ; si l’on pense à Goldfinger, le personnage de Jill Masterson se présente de manière somptueuse mais finit laquée d’or - une mort atroce qui marque le côté Janus de la Bond Girl. Les femmes chez Bond sont toutes faites à cette image des figures de tragédiennes (et ce jusque dans les romans). Fleming les fait mourir parce qu’il est aussi très important de ne pas attacher Bond trop longtemps ; il doit rester le chevalier qui cherche la femme idéale, mais qui est obligé de la perdre pour repartir vers de nouvelles aventures. Bond est en fait un amoureux ? En tout cas il a aimé. Les deux seuls

Les aventures de Bond sont de plus en plus obscures. C’est ce vers quoi on tend ? Encore plus de drame ? Toujours plus de tragédie ? Pas si sûr ! On atteint effectivement des sommets dramatiques avec Skyfall, mais la dernière réplique du film semble faire rebondir Bond vers des aventures plus joyeuses. On lui demande, lors du final, s’il est prêt à remettre le couvert, et il répond, par deux fois : “ Avec plaisir”. On sait désormais que Craig rempile pour deux autres épisodes - et c’est ce que cette dernière réplique entérine aussi. Mais le sous-entendu est bel et bien là : à travers ces mots, l’idée d’un retour à des missions moins “dark” est envisageable. On a du mal tout de même à envisager le côté “fun” des prochaines missions, ne seraitce qu’à cause des femmes qui s’immiscent dans la vie de Bond, des traîtresses qui le rongent à petit feu... Les femmes ont toujours représenté la face tragique de Bond - et ce depuis les romans. Vesper trahit et

regard qui commence à se nuancer. On le sentait déjà poindre dans Le Monde ne suffit pas ; l’idée que les femmes sont des énigmes pour Bond, que leur jeu de masques ébranle l’espion (même s’il ne le montre pas vraiment).

Il existe de nombreux parallèles entre Le Monde ne suffit pas et Skyfall, quand on y regarde de plus TUER près. En effet, on note la même distance vis à vis du drame, au centre duquel évolue les personnages féminins. Bond est à la fois saisi par la beauté tragique de ses partenaires et leur noirceur tapie. Dans Skyfall, Bérénice Marlohe incarne le rôle

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Revenons à votre vision de Bond en tant que figure compensatoire...

véritables amours qu’on lui connaisse sont Vesper (Casino Royale) et Teresa di Vincenzo (Au service secret de sa Majesté). N’oublions pas que la dernière phrase de Casino royale c’est tout de même “The bitch is dead” - une réplique d’une violence inouïe, qui vaut largement les claques qu’a distribué Connery. Mais M dans cette séquence, essaie de calmer la colère de Bond, comme une mère (on y revient toujours), et lui montrer que tout n’est pas aussi dégueulasse que Bond le pense. Elle évoque même le côté sacrificiel de Vesper - ce qui fait tiquer l’agent. Au bout de quarante ans, on est enfin arrivé à faire évoluer le regard de Bond sur les femmes - un Dossier | 40 |

de la femme fatale en détresse avec brio. Une superbe fragilité. Un physique extrêmement hautain, très femme fatale - un peu comme The Shanghai Gesture de Josef Von Sternberg avec l’incroyable Gene Tierney. Bond repère que Sévérine, le personnage de Bérénice, est terrorisée par Bardem ; elle accepte finalement de jouer le jeu, de s’en remettre à Bond pour qu’il la délivre. Une espèce de coup de poker, pour la vie ou la mort. La rupture avec les autres épisodes, les autres interprètes, n’est donc pas totalement entamée...


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Non pas tout à fait. Le fait est qu’on connaît désormais plutôt bien le mythe bondien, le primitivisme du héros, son Aston Martin (la D5 fait d’ailleurs son grand retour dans Skyfall), son cocktail fétiche, etc. Tous les attributs sont là dans l’ère Craig : on continue de voir 007 en smoking, il boit toujours son fameux Martini, conduit de belles voitures, côtoie les plus jolies femmes, etc. Mais ce qui est intéressant, c’est finalement le côté sentimental que porte Daniel Craig sur le personnage qu’il incarne - un genre de prise de conscience du costume qu’il porte et de la persona qui va avec. La saga a décidé de jouer sur les gimmicks, le tournant souvent à la dérision. Dans Skyfall par exemple, Q fait son grand retour - une manière de reconvoquer les gimmicks dont on parlait. Cette séquence est très drôle. On voit Bond qui découvre ses joujoux, frustrés de ne pas avoir droit aux dernières tendances (Q lui propose une petite radio portative). Pas de tablette tactile, de stylo grenade. Non, Bond doit rester le héros qui se sauve par lui-même, pas celui qui a recours à la technologie sans cesse pour se tirer d’affaire. Ce qui distingue très clairement l’ère Brosnan de l’ère Craig... C’est vrai. On quitte les artifices, l’impossible et l’improbable pour plus de scénario. Casino Royale et Skyfall, en ne sortant pas sans cesse la carte du Deus ex machina, livrent aux spectateurs une véritable histoire. Et c’est ça la grande qualité de ces films : leur scénario, ficelé, précis (comme le sont les romans). C’est la première fois d’ailleurs qu’un auteur, qu’une signature connue du grand public, est aux commandes d’un épisode. Oui, c’est en effet la première fois qu’il y a une figure identifiée - et identifiable pour le reste - à la tete d’une production Bond. Nous parlions de rupture, en voilà une qui est conséquente ; une rupture avec ce qui a bâti la firme, l’esprit de famille. L’arrivée de Sam Mendes dans la maison crée un nouvel

infléchissement. Maintenant, il est impossible de savoir si l’effet “signature” va se répéter. Il y a très peu d’infos qui filrtent en amont sur les productions ; pas de communication sur les tendances - Bond est un dossier classé secret défense. C’est justement ça qui alimente tout le mystère et l’engouement autour de 007. La culture du secret. L’expérience, celle de mettre un cinéaste prestigieux à la tête d’un épisode, sera renouvelée, à mon sens, seulement si le public suit ! Pour avoir vu Skyfall, je mise sur son succès, tant critique que public. D’autres réalisateurs ont déjà été rembarrés par les Broccoli ? Steven Spielberg pardi ! Il était emballé par l’idée de présenter son Bond. Mais le projet a capoté. C’est d’ailleurs pour cela qu’il a répliqué avec son héros à lui, sa propre figure compensatoire, Indiana Jones. D’ailleurs, dans Skyfall, il y a une séquence où l’on découvre l’agent, l’allure désenchantée, dans un bar, accoudé à celui-ci, une barbe naissante. Un air d’Indy et d’une des séquences des Aventuriers de l’arche perdue où le héros retrouve Marion, une ancienne petite amie, en train de faire des concours de cul-sec avec des soiffards. Mendes et les scénaristes ont certainement dû avoir eu vent de l’affaire Spielberg car la citation est vivante. Entre nous, quel est votre épisode préféré ? Peut-être bien Skyfall...Mais il faut laisser passer un peu de temps pour que cela mûrisse. Je suis encore sous le charme - et pas que celui de Bérénice. Propos Cahen

recueillis

James bond : figure mythique Ed. Autrement

par

Ava

JAMAISPERMIS DE TUERHIER MOURIRETERNELS MOURIR MOURIR VIVRE ET LAISSER MOURIR TUER JOUR GOLDEN TUER MEURS MONDE JAMAIS JOUR VIVRE DEMAIN NE MEURT JAMAIS ON NE VIT QUE DEUX FOIS TUER MOURIR JAMAIS TUER GOLDEN MEURS UN AUTRE JOUR ON NE VIT QUE DEUX FOIS MOURIR TUERde N’EST PAS JOUER Titres James Bond, mode d’emploi Réunion de crise des scénaristes de James Bond 48. Assis autour d’une table, une tasse d’Irish coffee à la main, ils ont le regard grave et fier des hommes qui peuvent changer le monde. Leur chef prend la parole : «Bon les gars. Il nous faut un titre maintenant. On s’en fout si ça n’a rien à voir avec le film. L’astuce, c’est de trouver un truc percutant et hypnotisant pour un spectateur lambda. Et si en plus ça ne veut rien dire, c’est encore mieux ! Comme un slogan publicitaire style «Gillette, la perfection au masculin !». Un truc à la fois tellement naturel et terriblement absurde. Oui, Kevin, comme Les diamants sont éternels. Vous avez pigé le truc ? Si en plus vous placez le verbe mourir, banco ! Inspirez-vous du travail de vos prédécesseurs. Demain ne meurt jamais, quelle merveille ! On ne peut pas faire plus con et pourtant on a tous le générique de Sheryl Crow dans la tête. D’ailleurs, il était tellement bien que deux épisodes plus tard, on a changé les mots de place pour faire Meurs un autre jour et personne n’a rien remarqué…Quel beau métier que le notre ! Passons…

Vivre et laisser mourir, encore un classique ! Vie et mort dans le même titre ! Bam bam ! Carton assuré ! Ouais messieurs, un titre sans poésie, c’est comme un James Bond sans gadgets et jolies bagnoles. C’est fade. Allez, je vous mâche tout le boulot mais j’ai encore quelques perles dans la poche. Le monde ne suffit pas, efficace. On y trouve toute la mégalomanie des 007 version Pierce Brosnan tout en étant obscur pour le bouffeur de pop-corn. Et puis, si vous vous sentez inspirés, la porte est également ouverte aux tentatives d’humour, voire au second degré. Comme Tuer n’est pas jouer par exemple. Encore aujourd’hui, je me tape des barres de rire. On s’imagine très bien notre agent secret sauver la reine, exterminer les méchants, avant de retourner à ses Lego. Vous avez compris ? Je veux du kitch, de l’invraisemblable, du drôle ? Et surtout, surtout, sinon je me ferai tirer les doigts par les chanteurs à voix qui gueuleront le titre, je veux que ça soit «chantant» un minimum. Bon, je vous laisse dix minutes…»

Victor Vogt


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RENCONTRE

J’AI RENCONTRE BERENICE MARLOHE, LA NOUVELLE JAMES BOND GIRL par Caroline Sol

Cocorico !!

J

’ai eu la chance de rencontrer Bérénice Marlohe dans les Studios de cinéma Pinewood – cet endroit mythique non loin de Londres, dans lequel ont été tournées toutes les scènes des James Bond en studio, depuis 50 ans. Après un tête-à-tête sous haute surveillance de la maison Sony, j’ai appris comment, du statut d’inconnue, Bérénice Marlohe a réussi ce tour de force : devenir la nouvelle James Bond Girl alors qu’il y a quelques mois encore, personne ne la connaissait vraiment. Bérénice Marlohe a 33 ans. Le chemin a été long avant le premier rôle qui va la consacrer. Elle est tombée dans le théâtre en découvrant les arts par tâtonnement : d’abord via le piano puis la danse. Si l’on aime Racine on saura que Bérénice avait un prénom prédestiné au jeu d’actrice mais ce que l’on sait moins, c’est que Bérénice a galéré. Oui, vraiment ramé avant Skyfall. Et ce qui est plaisant, c’est que Bérénice ne 3 s’en cache pas, elle a trimé, oui, et elle assume totalement, avec humour. Elle avait un agent, mais les directeurs de

James Bond Girl devrait se faire (aussi) sur Paris. A partir de ce moment-là, Bérénice se missionne de tout faire pour passer ce casting. Car, fait étrange, Bérénice, depuis toute petite, est intimement convaincue qu’elle sera un jour James Bond Girl… ! Elle l’a toujours su, toujours eu cette intuition. C’était ancré en elle. C’est donc en croyant en son instinct que, dès lors, elle remue ciel et terre pour obtenir n’importe quelle information concernant ce casting, ou de façon plus large, le tournage du prochain James Bond. Elle va sur internet et fait des recherches pointues, elle ratisse large, elle épie, elle est au taquet, elle fait feu de tout bois. Au bout d’un certain temps, grâce à quelques éléments de la liste technique apparus sur le web, et surtout grâce aux © Droits réservés réseaux sociaux, elle arrive à décortiquer, seule, une partie de l’ équipe de Skyfall, on ne peut que la croire. technique qui composerait le prochain Tout est parti d’une rumeur ! James Bond. Elle y va au culot, elle les contacte par Facebook, leur laisse des D’une pub en mini-rôles dans des télé- messages avec son cv, ses photos, les films, Bérénice était quasiment inconnue informe qu’elle voudrait passer le casting. au bataillon lorsqu’un jour, elle entend Et ça paye ! parler à une soirée un de ses amis qui Elle arrive au casting et du haut de son annonce que le casting de la prochaine mètre soixante-quinze et avec les courcasting ne voulaient pas lui confier de rôles, souvent même pas la rencontrer. Ils trouvaient qu’elle ne rentrait pas dans les cases. Elle se cassait le nez sur des NON depuis des années. Mais Bérénice est pugnace, elle confie qu’elle ne lâche jamais le morceau et effectivement, à la façon dont elle est arrivée sur le casting

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bes qui sont les siennes, sa voix sensuelle et grave : elle fait forte impression. Elle revient une deuxième fois et son côté piquant colle au personnage noir que doit aussi être, en partie, cette James Bond Girl. Car Bérénice étonne : elle a en elle une lumière incroyable, elle est charismatique et calme, très souriante, aérienne et en même temps on sent qu’elle peut avoir un côté sombre, que sa chair peut être hautement électrisée, qu’elle est pragmatique et surtout dotée d’une intelligence fine, analytique, bouillonnante. Le réalisateur aura envie de la voir une troisième fois : pour elle, ce sera la fin du stress, de ces auditions, et le début de son rêve : oui, elle sera bien la prochaine James Bond Girl !

me. Là où le chronomètre des attachées de presse aurait dû s’arrêter, on ne me fait pas signe que le rendez-vous est terminé. Le temps se suspend et on nous laisse cinq minutes de plus – fait rarissime.

Au passage, Bérénice me donne ici un conseil : lorsqu’une chose est concrétisée mentalement, il y a de grandes chances qu’elle le soit aussi dans la réalité. Il faut toujours croire en son instinct lorsqu’on est intimement convaincu de quelque chose. Aller jusqu’au bout. On aura parfois entendu ce conseil, mais lorsqu’il est incarné en face de vous, l’écho est tout autre, c’est sûr. J’écoute donc… bluffée : Bérénice n’enquille pas les interviews les unes derrière les autres. Nous sommes en train d’avoir une vraie discussion, spirituelle, dans le partage, la douceur et de femme à fem-

snob pour la pub de la Dacia Duster et là, elle était aux côtés de Daniel Craig, Javier Bardem, l’équipe Sony Monde et elle était en train de devenir la nouvelle égérie des bijoux Swarovski.

Je me retrouvais donc dans les Studios Pinewood face à une femme formidable. La dernière fois que je l’avais vue à l’écran c’était dans le rôle de la fausse femme

ricains vont-ils léguer aux producteurs français leur imagination et les tripes de prendre des décisions de casting osées ? (Car aujourd’hui je mets ma main à couper qu’un producteur français qui voit une actrice dans le rôle d’une bimbo hautaine pour la pub de la Dacia Duster ne la prendrait pas pour incarner le premier rôle d’une femme fatale, intelligente dans sa prochaine super-production mondiale. Il y a même des directeurs de casting français qui refusent ne serait-ce que de rencontrer quelqu’un qui a un jour été mannequin dans une pub)...

« Depuis toute petite, elle est

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intimement convaincue qu’elle sera un jour James Bond Girl »

Si ce tournage avait été français, les producteurs auraient-ils pris ce qu’ils appellent « le risque » de l’embaucher ? Cela faisait dix ans que la réponse était non alors qu’à l’international on reconnaît son talent, sa particularité, son exception, en deux rendez-vous… Qu’en penser ? Estce qu’en France, les comédiens ne sont pas trop mis dans des cases ? Les Amé-

Bérénice Marlohe va maintenant faire gagner quelques millions de dollars, c’est certain. Et comme en plus d’être bilingue anglais, elle est aussi bilingue espagnole, il se murmure dans les Studios Pinewood et dans toute l’équipe technique (dont aussi le directeur des effets spéciaux, des décors, de l’équipe costumes – tous trois oscarisés) qu’elle serait même la prochaine grande star montante de Hollywood : ils lui promettent une carrière internationale. Vu leur talent et la reconnaissance qu’ils ont du sien, on a, là aussi, envie d’y croire.


A LA RECHERCHE DE LA MEILLEURE JAMES BOND GIRL

Elektra King (Sophie Marceau) Le monde ne suffit pas

Tracy di Vincenzo (Diana Rigg) Au service secret de Sa Majesté

Elle restera à jamais LA toute première et son apparition iconique en Venus sortant de la mer, un coquillage à la main, inspirée par Botticelli, donne des frissons, encore aujourd’hui. Même Halle Berry, quarante ans plus tard, n’est pas parvenue à produire un tel effet.

1962

Héritière d’un riche industriel, la plus méchante du film est aussi cette fois-ci la plus belle, de très loin. On ne saura pas pendant longtemps à quel bord elle appartient, jusqu’au moment où elle révélera ses rêves de mégalomanie et soumettra James Bond à une torture raffinée.

Intelligente, gracieuse et dépressive, c’est l’»amour de la vie» de James Bond, la seule qui aura réussi à lui passer la bague au doigt. Dans son unique grand rôle au cinéma, Diana Rigg s’impose comme la James Bond Girl idéale après avoir fait rêver des milliers de téléspectateurs en Mme Emma Peel dans Chapeau Melon et bottes de cuir.

Dominique Derval (Claudine Auger) Opération Tonnerre Délicieuse reine de beauté, Claudine Auger saura émouvoir et marquer les esprits avec le personnage d’une jeune femme esseulée, entretenue par un milliardaire machiavélique, qui souhaite venger la mort de son frère, victime de son amant.

Trésorière sexy et spirituelle accompagnant James Bond dans sa mission, elle sera la seule James Bond Girl à lui briser le coeur en le trahissant de manière inattendue à Venise. La somptueuse Eva Green a su déployer toute la complexité du personnage, ainsi que sa fragilité, qui parviendront à attendrir Bond.

1999

1969 1965

Vesper Lynd (Eva Green) Casino Royale

1995 Xenia Onatopp (Famke Janssen) GoldenEye Déjantée et jubilatoire, Famke Janssen explose tous les codes de la méchante James Bond Girl, en n’hésitant pas à jouer le rôle d’une nymphomane qui étouffe ses amants entre ses cuisses. On la reverra avec autant de plaisir toujours aussi décalée dans les X-Men et Nip/Tuck.

2006 2002 Jinx (Halle Berry) Meurs un autre jour Quarante ans après Ursula Andress, Halle Berry réinvente la Vénus sortant de la mer de Botticelli. Certes cette fois-ci la Vénus est noire et a les cheveux courts mais se signale par un corps au moins aussi parfait que Ursula. Pendant le tournage du «James Bond», Halle a même remporté l’Oscar de la meilleure actrice pour A l’ombre de la haine de Marc Forster, futur réalisateur de Quantum of Solace. Le monde est bien petit...Elle est venue chercher son Oscar en éclatant en sanglots. Belle, talentueuse et sensible...

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Honey Ryder (Ursula Andress) - James Bond contre Dr No


La James Bond Girl représente l’un des fantasmes les mieux partagés du monde (masculin et parfois même féminin) : forcément belle ET sexy, souvent dotée de personnalité et parfois intelligente. Comme le dit avec beaucoup d’humour Roger Moore, la James Bond Girl se présente à chaque fois lors d’une conférence de presse « au cours de laquelle l’actrice déclare invariablement vouloir se différencier des précédentes en proposant une fille indépendante, dure, intelligente et originale ». Or certaines James Bond Girls ont franchement sombré dans l’oubli (même si elles ont parfois fait de beaux mariages, ex : Jill Saint-John avec Robert Wagner, Maryam d’Abo avec le réalisateur Hugh Hudson ou encore Carey Lowell avec Richard Gere) ; d’autres ont surnagé dans l’océan de nos souvenirs. Lesquelles ont donc dit la vérité ? Mais qu’est-ce vraiment qu’une James Bond Girl ?

bella Scorupco) dans GoldenEye, en dépit d’un temps de présence à l’image nettement inférieur. Elektra King (l’étincelante Sophie Marceau, en proie à des rêves de domination mondiale) relègue à des années-lumière la cruche Denise Richards (Le Monde ne suffit pas). On notera le cas particulier de Miranda Frost (Rosamund Pike), agent des services secrets britanniques, qui révèle son passage du côté obscur de la force, dans le dernier tiers de Meurs un autre jour. Enfin, dans Opération Tonnerre, la remarquable méchante, Fiona Volpe (Luciana Paluzzi) fait presque jeu égal en séduction avec Domino (Claudine Auger), la James Bond Girl officielle. Les méchantes ne font pas partie de la définition stricto sensu de la James Bond Girl, puisqu’elles ne sont pas alliées avec le héros. Néanmoins elles marquent souvent bien davantage l’inconscient collectif. Pour mettre toutes les chances de leur côté, les producteurs misent ainsi la plupart du temps sur deux vedettes féminines car la méchante éclipse très souvent une héroïne positive beaucoup trop fade.

- Les beautés : certaines n’ont même pas besoin de jouer, il suffit qu’elles apparaissent. Elles sont d’ailleurs parfois doublées, tant Le critère est simple. De manière générale, la James Bond Girl, comme son nom l’indique, couche avec le héros ou tombe amou- leur jeu ou leur accent trop prononcé laisse à désirer. Il en va ainsi reuse de lui, en restant avec lui assez longtemps. Elle peut ne pas cou- d’Ursula Andress (James Bond contre Dr No), avec son coquillage à cher avec lui (le cas de Camille, interprétée par Olga Kurylenko dans la main, qui représente la version moderne de la Naissance de VéQuantum of solace) mais doit être irrésistiblement attirée par lui (cf. nus, de Botticelli, et a marqué à jamais les spectateurs. Quarante ans plus tard, Halle Berry (Meurs un autre jour), à la plastique non moins Bibi Dahl dans Rien que pour vos yeux). D’un point de vue narratif, Roald Dahl, l’écrivain et scénariste de On parfaite, nous a offert un joli remake de cette épiphanie. De manière ne vit que deux fois, a expliqué : « il te faut trois filles. La première est générale, les beautés (hormis Halle Berry) manquent d’expressivité une alliée de Bond, elle reste en vie jusqu’à la deuxième bobine, puis et de variations dans les regards et les attitudes. On citera parmi les elle se fait tuer par le méchant, de préférence dans les bras de Bond. beautés aux courbes de statue grecque et au sourire figé : Barbara La deuxième fillejoue contre lui. En général, elle le capture et pour Bach (L’Espion qui m’aimait) dont le décolleté profond est parfois plus éloquent que le regard, Carole s’en sortir, il use de ses charmes et de sa Les cruches Bouquet (bien meilleure actrice chez force. Elle se fait tuer de façon originale et assez horrible à la moitié du film. En- Tanya Roberts, Denise Richards, Britt Ekland, Lynn- Buñuel ou Bertrand Blier) et l’impressionnante Maud Adams aux jambes fin la troisième survit ». Pour prendre un Holly Johnson, Daniela Bianchi. interminables, la seule James Bond exemple connu de tous, on reconnaîtra Les méchantes Girl à avoir figuré à ce jour dans deux dans Goldfinger les filles dans cet ordre : Jill Masterson (1ère fille), Tilly Masterson, Fammke Janssen, Sophie Marceau, Grace Jones, « James Bond » (L’Homme au pistolet d’or, Octopussy). sa soeur (2ème fille) et enfin Pussy Ga- Rosamund Pike, Luciana Paluzzi. lore (3ème fille). Ce schéma s’accompa- Les comédiennes : enfin, cergne de deux autres règles : 1) une James Les beautés Bond Girl qui couche avec le héros dans Ursula Andress, Halle Berry, Barbara Bach, Carole taines ont de superbes personnages à défendre et s’acquittent magnifila première demi-heure a pour vocation Bouquet, Maud Adams quement de cette tâche car elles disde mourir dans l’heure (ex : Corinne Cléry Les comédiennes posent de réelles qualités d’actrices. dans Moonraker ou Teri Hatcher dans Demain ne meurt jamais); 2) la James Bond Diana Rigg, Eva Green, Claudine Auger, Carey C’est ainsi que, regard de Sainte-Nitouche et corps à damner un saint, la Girl principale, celle qui survit au moins Lowell, Honor Blackman. charmante et méconnue Pam Bouvier jusqu’à la fin, (elle peut mourir à la toute (Carey Lowell), dans Permis de tuer, fin du film, comme Vesper Lynd), ne parlera pas au héros avant la rudoie avec une jolie énergie James Bond comme dans une bonne quarantième ou la cinquantième minute. Il est difficile de dresser une typologie des James Bond Girls. Cepen- vieille comédie de Hawks ou de Capra. D’un autre point de vue, en dant, en analysant film par film, il est possible de définir quatre gran- lesbienne plus ou moins convaincue, Pussy Galore (Honor Blackman) éprouve toutes les difficultés à résister à James Bond et finit des catégories : par trahir Goldfinger. Quant à Domino (Claudine Auger), décidée à venger son frère, elle attend patiemment son heure pour tuer son - Les cruches : de manière générale, suivant l’esprit involonamant. Mais dans cette catégorie, deux personnages se détachent tairement caricatural des producteurs des « James Bond », les cruches inéluctablement pour devenir les James Bond Girls ultimes : les deux sont souvent blondes, se font abuser ou manipuler assez facilement et font preuve d’une intelligence relativement limitée et en revan- seuls véritables amours de James. Par ordre chronologique et croische, d’une candeur absolument illimitée. On reconnaîtra dans cette sant d’importance, il s’agit donc de Vesper Lynd (Eva Green dans Cacatégorie Britt Ekland en Mary Bonnenuit (L’Homme au pistolet d’or), sino Royale), la femme qui lui a brisé le cœur en le trahissant, et de Tanya Roberts (Dangereusement votre), Denise Richards (en physi- la comtesse Tracy di Vincenzo, « la femme de sa vie », assassinée par cienne nucléaire dans Le Monde ne suffit pas), Daniela Bianchi (Bons des agents du SPECTRE, alors qu’ils venaient à peine de se marier (Au baisers de Russie) et le pompon va à la patineuse niaise de Rien que service secret de Sa Majesté). Le titre de meilleure James Bond Girl pour vos yeux, Lynn-Holly Johnson, répondant au doux nom de Bibi se joue sans conteste entre ces deux-là. L’avantage va sans doute à Dahl. James Bond n’a d’autre réplique à son égard que : « Ne grandis- Tracy di Vincenzo car elle est interprétée par Diana Rigg, subtile, intelligente et gracieuse, Mme Peel dans Chapeau Melon et bottes de sez surtout pas ; le sexe opposé ne s’en remettrait pas ! ». cuir, la seule femme qui aura donc réussi à passer la bague au doigt - Les méchantes : par un mouvement de balancier opposé, de James Bond. dans l’esprit des producteurs, les méchantes sont pour la plupart bru- Et pourtant, sur la durée, les femmes qui seront restées le plus longnes, machiavéliques et agressives. Elles disposent d’une personnalité temps avec James Bond, les James Bond Girls qui ne cessent tous qui éclipse souvent celles des autres James Bond Girls. Il arrive sou- les jours de lui adresser des témoignages d’affection, ce sont en fait vent qu’on se souvienne essentiellement de leur prestation et non de celles avec qui il travaille, c’est-à-dire Miss Moneypenny et M. (intercelle de la James Bond Girl principale. Par exemple, dans Dangereu- prétée par Judi Dench). Miss Moneypenny a pour l’instant complètesement votre, la tueuse May Day (Grace Jones) efface complètement ment disparu des films de James Bond. Ne reste que M. Et si on s’était la pauvre Stacey Sutton (Tanya Roberts). Idem pour l’hallucinante Xe- trompé depuis le début…Et si c’était elle, la meilleure James Bond nia Onatopp (Famke Janssen) qui jouit en étranglant ses amants en- Girl ? David Speranski tre ses cuisses et remise au placard la pauvre Natalya Simonova (Iza-


La musique de James Bond : une mécanique bien huilée Eon Productions a encore frappé fort en dévoilant la chanson-titre d’Adele pour Skyfall, envolées lyriques et orchestration grandiloquente à l’appui. Donner au single le titre du film n’est pas la seule tradition musicale de Bond avec laquelle la chanteuse par Samy Bennaoui renoue.

S

que le fameux James Bond Theme –

film). Dernier ingrédient, une star : il

par Monty Norman et arrangé par John Barry, présent depuis sous une forme ou une autre dans chaque film de la série. En plus d’être à l’origine d’une bataille juridique en paternité aussi longue que loufoque entre Norman et le reste du monde, le thème pose les jalons d’un kit de montage de la chanson titre de Bond movie parfaite dont peu de compositeurs ont osé s’éloigner dès lors.

Tonnerre (Shirley Bassey était à

kyfall s’inscrit dans une droite entièrement instrumental – composé convoque Tom Jones pour Opération

lignée de tubes au cahier des charges précis. L’objet n’est pas moins que la pierre angulaire des campagnes de promotion pour les films de James Bond – avec les enjeux financiers que cela implique. Après 50 ans d’observation, on fait le constat que la qualité et la régularité de la production musicale des Bond sont, paradoxalement, bien meilleures que celles des films euxmêmes. Tentons de jeter un coup d’œil sur le livre de recettes...

Un thème légendaire...

À partir du second volet, John Barry poursuit seul et de manière quasi-

l’époque de Goldfinger une inconnue aux USA – elle n’en a pas moins signé ce qui reste pour beaucoup la meilleure chanson de l’histoire des films de James Bond).

…dont tous les autres sont issus Reprenons un instant le parallèle entre la construction des chansons titres et celle du personnage de Bond luimême. Eon confie la majorité des bandes originales au même compositeur (dans un premier temps John Barry, aujourd’hui David Arnold) et choisit les exceptions avec soin – la BO de Skyfall est assurée par Thomas Newman parce qu’il a déjà fait ses preuves aux côtés de Sam Mendes, et Adele a travaillé avec son proche collaborateur Paul Epworth sur la chanson. Une attention qui rappelle l’importance de l’acteur qui joue le personnage ; l’interprète sélectionné dépend lui (plus souvent, elle) de la mode, de l’humeur actuelle de la pop... Un peu comme la James Bond girl. Même l’instrumentation reflète les outils et le caractère de l’agent 007 :

« Adele est une bouffée d’air bondien »

La mythification de la musique de Bond a été modelée sur le même schéma que celle du personnage : un canevas composé de plusieurs éléments immédiatement reconnaissables, qui évolue selon les variantes apportées par la succession des opus. Pour l’une comme pour l’autre, Dr. No et Bons baisers de Russie sont à l’origine plus ou moins préméditée de la plupart de ces incontournables. Pas d’équivalent à Adele pour le premier, la chanson d’ouverture de Dr. No n’étant autre

dictatoriale l’établissement de ces commandements (à travers toute l’ère Sean Connery et la majeure partie des ères Moore et Dalton, jusqu’à ce que sa désastreuse collaboration avec le groupe norvégien A-ha pour Tuer n’est pas jouer mette fin à sa relation avec Eon). En reprenant à la fois l’instrumentation et les touches jazzy du thème original, il fait chanter à Matt Monro un morceau qui contient déjà tous les clichés de la Bond-song (voix élancée, large registre lyrique, refrain glorieux contenant le titre du Dossier | 46 |


la classe du smoking dans les cordes et les vents de l’orchestre, la technicité des gadgets de Q dans les accords jazz, le flashy de la voiture dans la guitare. La voix toujours calme et séductrice mais déterminée, avec une pointe de nostalgie, prête à recourir à la force et aux notes risquées dans l’action du refrain.

« Skyfall » d’Adele est donc une bouffée d’air bondien pur – un hommage aux grandes compositions de John Barry chantées par Shirley Bassey, un retour aux sources, aux fondations de la série cinquantenaire. Le film de Sam Mendes suivra-t-il la même voie ?

On ajoutera un piano de ballade pour les films où la romance tient une place importante dans l’intrigue – comme dans « Nobody Does It Better » de Carly Simon pour L’espion qui m’aimait.Tous ces éléments sont présents depuis Bons baisers, et le sont plus ou moins discrètement dans chaque single, que ce soit flagrant (Nancy Sinatra pour On ne vit que deux fois) ou plus subtil (Sheryl Crow pour Demain ne meurt jamais). N’existent vraiment que deux exceptions aux résultats radicalement opposés : Jack White ne peut pas s’empêcher d’être Jack White pour la BO de Quantum of solace (et on lui pardonne), et Madonna ne fait que suivre les idéaux du réalisateur de Meurs un autre jour en se torchant avec les codes de la franchise.

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Évolutions et exceptions Durant son règne sur la musique de Bond, John Barry n’accorde que trois dérogations à des compositeurs qu’il approuve lui-même lorsque son travail à Broadway ou son évasion fiscale hors du Royaume-Uni l’empêchent de participer directement. L’ambiance des musiques qu’il compose évolue suivant l’acteur qui incarne l’espion (guitare électrique pour Sean Connery, piano pour Roger Moore), et les genres choisis font souvent écho aux lieux où l’action se déroule. Ses deux derniers projets sont les plus critiqués, et ironiquement les plus lucratifs ; Tuer n’est pas jouer et la new-wave scandinave d’A-ha mais surtout Dangeureusement vôtre, le tube de Duran Duran restant la seule chanson ayant atteint la première place des charts US (Adele grimpe encore...). Éric Serra ne fera qu’un essai avec sa BO synthétisée efficace mais décriée pour GoldenEye, ayant commis le péché de s’éloigner trop brutalement du style imposé par Barry – heureusement, The Edge et Bono de U2 composent pour Tina Turner une chanson-titre d’anthologie. David Arnold reprend ensuite le flambeau de la musique des films mais participe moins aux tubes des ères Brosnan et Craig. Deux exceptions : Le monde ne suffit pas interprété par un Garbage méconnaissable, et l’insipide thème de Casino royale par Chris Cornell dont Arnold a dû réécrire une version orchestrale pour éviter que les spectateurs ne s’endorment pendant le générique d’ouverture.

MUSIQUE

TOP 5 BANDES ORIGINALES 1.Goldfinger de Shirley Bassey/John Barry

Standard absolu chanté d’une voix surpuissante par Shirley Bassey et magnifiquement orchestré par le génial John Barry, Représentant l’apogée de la période Connery, .Goldfinger est la chanson qui va servir de modèle et de référence pour tous les génériques suivants des films de James Bond.

2. Les Diamants sont éternels de Shirley Bassey/John Barry Plus intimiste que Goldfinger, c’est encore une très grande réussite mélodique à porter au crédit du tandem Shirley Bassey/John Barry. Certains peuvent même préférer son charme discret à l’abattage de sa tonitruante sœur.

2. Vivre et laisser mourir de Paul McCartney/George Martin

Le premier film de la période Moore, bien que très anodin, a bénéficié d’une rampe de lancement unique, une chanson de Paul McCartney, l’ex-Beatles : succès mondial à la clé. La franchise a été sauvée. Cette chanson a été réutilisée comme générique de l’Heure de vérité, une émission politique française des années quatre-vingts.

4. GoldenEye de Tina Turner (Bono-The Edge)/Eric Serra

En reprenant la même recette que John Barry, un titre qui commence par « Gold », une voix surpuissante, celle de Tina Turner à la place de celle de Shirley Bassey, Bono et The Edge ont réussi un carton planétaire qui doit bien plus à leur chanson qu’à la bande originale involontairement décalée d’Eric Serra.

5. Au service secret de Sa Majesté John Barry/Louis Armstrong

John Barry, à son summum de talent, réussit sa plus belle B.O. et prend la place de Louis Armstrong au générique avec l’un des plus extraordinaires thèmes instrumentaux du film d’espionnage, repris et samplé à satiété, en particulier par les Properllerheads..


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LA SEXUALITE DE JAMES BOND

Alors Bond, pour qui tu bandes ?

I

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l faut dire que la mort de Vesper, Depuis que Daniel son grand amour, a cassé son moCraig a enfilé le djo. Un froid est jeté sur sa libido : costume du célèbre dans Quantum of Solace, il ne goûte agent anglais, les même pas sa partenaire - alors que petites culottes ne Connery, Moore ou Brosnan l’aurait toute crue. La seule séquenvolent plus aux qua- dévorée ce érotique que l’on reconnaît à l’ère tre coins des pièces. Craig, c’est cette séance SM avec Le Ce n’est pas la gente Chiffre et sa grosse corde à noeud. féminine qui boude Alors Bond, pour qui tu bandes vraiBond (le sex-appeal ment ? de l’espion reste in- This is a man’s world tact) mais le 007 luimême qui laisse tom- Casino royale met les sous-entendus à l’honneur, misant sur le doubleber les filles ! jeu, l’atout maître du film. Glissés partout, ils agissent en profondeur sur la persona de James Bond. Car le héros que nous retrouvons à l’écran (quatre ans après l’abominable Die Another Day) est en pleine crise d’identité. Fraîchement double zéro, l’agent se cherche ; « je dois me faire mi-moine, mi-tueur ?» demande-t-il à M, alors qu’il est en train de se faire remonter les bretelles. Bond, renoncer au sexe ? C’est misDossier | 48 |

sion impossible ! Pourtant, c’est ce que le générique d’ouverture insinue - et la mythologie érigée du mâle assoiffé de femmes (celle que tous les interprètes du 007 ont alimentée) en prend un coup. Pour la première fois, aucun talon aiguille, aucune poitrine insolente, aucune bouche sensuelle ne vient habiller l’écran. Les corps de femmes -qui se déhanchent en musique (le gimmick attendu par tous les spectateurs ; l’artifice qui fait monter l’excitation) - sont éclipsés du champ, remplacés par des bagarreurs et leur gros calibre. Désorienté, voilà ce que Bond semble être, lui qui valse dangereusement avec ses ennemis dans le générique. Ce que l’on constate aussi, c’est l’état dans lequel sont ces hommes aux poings impétueux : à terre, touchés en plein coeur (et on ne peut identifier la main qui tire). Une manière subtile de différencier l’amour de l’attraction physique. Bond, séduit par les hommes, mais amoureux de Vesper, l’unique dame de coeur de son jeu ? Explication de texte.

Quelque chose de Tennessee Casino royale, donc : Caterina Mu-

rino en bikini, à cheval, sur une pla-


ge. Une belle amazone qui pointe son 90C en direction de James, manifestant l’envie d’être montée par l’étalon aux yeux aussi bleus que l’eau de la mer. Mais le regard de Bond est attiré autre part - et dans le champ c’est un homme (Dimitrios) que l’on découvre, accoudé à sa terrasse, l’oeil perçant et la croupe bien en évidence. Il s’agit du petit ami de l’amazone qui, à défaut de surveiller sa copine, mate l’agent en maillot de bain qui sort lentement de l’eau. Un triangle érotique porté par un simple jeu de regards. Préliminaires. Avant de se faire le petit ami de l’amazone (un des pions qui doit le mener droit au grand méchant loup), Bond doit se faire l’amazone ; elle est l’obstacle sur lequel l’agent doit passer avant d’atteindre sa cible, l’objet d’une séduction qui n’a pour but que la manipulation.

si, sexuellement. La satisfaction, 007 part la trouver ailleurs, dans les bras de l’homme qui le cherche tant du regard. Un musée, plein à craquer. C’est là que l’ébat se produit. Dans la salle, des corps écorchés sont exposés, des squelettes portant le poids de la mort. A vif, Dimitrios l’est aussi. Car Bond l’a dépouillé lors d’une partie de poker, le dépossédant de son joujou extra, sa voiture rutilante. L’enjeu de virilité entre les deux hommes est totale. La scène du poker se rejoue alors une seconde fois, de manière beaucoup

ETUDE couteau manifestant clairement l’attribut phallique et sa raideur. Tant de reflets qui s’accumulent, tant de doubles-sens imprimés sur la pellicule.

I want you so bad La tension sexuelle - ingrédient phare de la saga bondienne - est dans Casino Royale davantage orientée vers les hommes - cela commence à se confirmer. Les rapports de force semblent donner à Bond plus de puissance. Le poker, ce jeu de dupes, est alors utilisé (en plus de l’être pour des raisons cinématographiques) à des fins métaphoriques évidentes. Lors des parties de jeu, qui transpirent la testostérone, c’est la comédie du dominant-dominé qui se monte - et sur les planches, des hommes au compte en banque fourni qui se tiennent par les bourses. Du bluff et dans la séduction, diluée dans de l’alcool (après le Mount Gay rhum avec soda, le Martini fait son grand retour). Des hommes assemblés qui se « dévisagent et s’envisagent «, comme écrivait Gainsbourg. Dimitrios était l’apéritif ; Le Chiffre, le plat de résistance. Lorsque Bond se retrouve nu dans Casino royale, c’est en compagnie du grand méchant loup : un mâle aux accents de frustration musclés, excité par la plastique entretenue de l’agent. La séquence de la confrontation ultime avec Le Chiffre sonne comme l’apothéose. Le plan

« Voilà Bond émasculé. Tout un symbole incendié »

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Des baisers froids. Aucun désir, aucun plaisir. Bond est en mission, à califourchon. Il échappe de justesse au drapé de satin (celui de la robe de Murino), sauvé par un coup de téléphone qui met fin à la cambriole. L’espion a l’info qu’il voulait obtenir et laisse sur sa faim l’amazone en chaleur - gentleman, il lui commande du champagne et du caviar, avant de filer à l’anglaise. Pas de passage à l’acte. Bond, l’homme sentimentalement inaccessible pour les femmes l’est désormais, aus-

plus physique. Dimitrios sort son couteau (première main) ; Bond réplique, se retrouvant nez à nez avec son adversaire en sueur. La lame est érigée entre eux. Les corps se resserrent et la tension est à couper au couteau. Bond réussit à distraire sa proie (coup de bluff ), qui se retrouve prise par derrière. Aucune chance d’échapper à la pointe aiguisée du 007. Un coup ferme et violent est donné. Les muscles des deux hommes se contractent ; quand soudain, le relâchement. James frappe amicalement la joue de son partenaire, soulagé et comblé (son sourire le laisse présager). Une pénétration symbolique certes, mais une pénétration quand même - le

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cul extrême. On avait déjà menacé les bijoux de famille de Bond avec un laser (Goldfinger), jamais encore avec une corde à noeud. Un rapport qui, contrairement au précédent, se fait douloureux. Voilà Bond émasculé. Tout un symbole incendié. Mais le dominant qui sommeille en lui se révèle lors de ce duel («tout le monde saura que vous êtes mort en me grattant les couilles «, s’esclaffe le héros). Nous assistons là à la naissance crue de James Bond qui se défait de la corde qui l’attache à une chaise sans fond (no comment) - et pousse son véritable premier cri de guerre. Dominé, ça jamais.

Tainted love Casino royale jette effectivement un

flou. Autour de Bond, le monde, ses perversions, ses tentations et ses hésitations, tournent à en donner le vertige ; et les femmes, prises au coeur du tourbillon, s’avèrent bien plus dangereuses que les hommes, pour la santé de l’espion. Car la trahison est un parfum que portent souvent les héroïnes dans la saga, un parfum qui étourdit Bond au

point de lui faire perdre sa lucidité. En compagnie des hommes, c’est une guerre d’ego qui se joue, une coquetterie. Dans Casino royale, on observe une séduction frontale, directe, presque primitive entre Bond et les hommes. Mais, avec les femmes, la distance est consommée - dès le début de l’épisode. La crise, jusqu’au bout des draps. La drague soutenue, forcée, que Bond sert au personnage de Caterina Murino, après avoir plumé son mari au poker, en devient presque comique. Bond se tient droit, les yeux grands ouverts, essayant d’envoyer le signal «voulez-vous coucher avec moi ce soir ?» à la vamp médusée. Un plan saisit le visage de Murino, interloqué, amusé par l’insistance des oeillades pataudes du double-zéro. Une manière bien habile de prouver toute la dérision du personnage, du mythe moqué par le mythe. Si le contact avec les hommes n’effraie pas Bond, c’est parce qu’il joue, avec eux, à armes égales. L’espion, pour avoir passé des années enfermé avec ses semblables, est capable de lire leur jeu précisément, d’anticiper - autant que faire se peut - les mou-

vements de ses adversaires virils. C’est ainsi qu’il bat d’une main royale Le Chiffre, avec une quinte flush ; la correction, Bond la distribue désormais aux hommes (à l’image de cette petite claque amicale donnée à Dimitrios après la bataille dans le musée). Mais si les hommes sont un passe-temps, une manière douce de flatter la masculinité de l’agent, c’est Vesper qui vole la vedette aux autres et devient le centre du monde de Bond. La vulnérabilité de l’héroïne, assise sous la pluie froide versée par le pommeau d’une douche, voilà ce qui a fait fondre le bulldozer : la figure du tragique. L’amour, chez Fleming, a un arrière goût amer, comme le Martini serré que le héros a pour habitude de déguster. La confiance est un bien que l’agent accorde peu. Pourtant, il s’est offert à Vesper («je suis à toi» lui souffle-t-il), un cadeau qu’elle lui renvoie à la figure en faisant capoter sa mission. Une débandade totale filée dans Quantum of Solace (Bond fait pénitence). Le double-jeu s’insinue ici aussi , dans les voltes-faces des personnages dramatiques féminins, plus bibliques que jamais, mi vierge-mi putain.

Bond : Like a Virgin Depuis Casino royale, le sexe n’est plus une pratique, il n’est plus un acte ni même une distraction ; il est devenu une épreuve, un secret, une inconnue (à l’heure où il s’affiche partout, tout le temps, n’importe comment). Bond est à contre-courant, pudique, distant. Du macho première classe (à l’image de Sean Connery), nous passons à la version abstinente de l’espion anglais - le sexe faisant partie de la grande tragédie en train de se jouer (le titre du dernier opus semblant en tout cas marquer l’idée). 007 à nu, c’est ce que Casino Royale nous a proposé. Une renaissance du héros, plus dur, plus sombre, mais aussi plus troublé - la faute aux femmes qui n’ont de cesse de le trahir et l’abandonner (Monique Delacroix - sa mère, Vesper, M, etc.). Le héros, interprété par Craig, devient l’objet de tous les fantasmes, celui des femmes, comme celui des hommes (les possibilités sont multiples), fantasmes contre lesquels il n’a pas fini de se battre, de se heurter. Sur quel os va-t-on tomber dans Skyfall... Ava Cahen © Columbia Pictures Dossier | 50 |


POURQUOI JAMES BOND N’AIME PAS LES « JAMES BOND » ? My name is Bond, James Bond…Cela fait cinquante ans que des journalistes viennent m’interviewer sur les « James Bond », la fameuse marque de pâtes Broccoli, vu que le héros est censé être moi et je n’ai jamais osé leur dire la vérité. Merci de m’en donner pour une fois l’occasion. Je ne supporte pas de voir les « James Bond » en salle ; je zappe irrésistiblement quand ils passent à la télé ; je n’ai jamais aimé les « James Bond » pour plusieurs raisons qui se cumulent de manière parfois consternante.

1.

Ce sont des sous-Hitchcock, comme disait François Truffaut, des avatars de la Mort aux trousses, fichtrement moins drôles, nettement moins bien filmés et garnis de gadgets technologiques aussi désuets que ridicules. Aucun grand réalisateur n’a pour l’instant tourné de « James Bond ». Ceux qui auraient pu le faire et se sont portés candidats (Steven Spielberg, Christopher Nolan, etc.) ont été pour l’instant écartés. Seuls Terence Young, Peter Hunt et Martin Campbell ont su tirer leur épingle du jeu et pourtant ils n’ont guère fait d’étincelles en-dehors des « James Bond ».

2.

alors que son cœur est touché et qu’il va se ranger. Que nenni ! Il recommence au film suivant… Sean Connery représentait vraiment le prototype de ce personnage antipathique mais avouons-le, c’était quand même mieux que Roger Moore qui l’a transformé en clown en quête de Viagra ou Pierce Brosnan, gravure de mode inexpressive et inodore, incapable de glisser la moindre nuance d’humour dans ses regards. Toutes les spectatrices femmes devraient boycotter ce supermacho, tous les hommes devraient refuser de s’y reconnaître. On se demande bien comment ont pu être tournés les seuls épisodes « romantiques » de la franchise, Casino Royale et Au service secret de Sa Majesté, qui présentent enfin un James Bond humain et ouvert aux émotions…De véritables aberrations dans le cadre de la franchise.

Les titres sont souvent d’un ridicule achevé. Je cherche toujours la signification de Demain ne meurt jamais. Je crains fort de deviner celle d’Octopussy. Les génies qui ont trouvé Le Monde ne suffit pas ont vraiment Enfin, le plus terrible cherché des verges pour dans les « James Bond », c’est se faire battre car, horde voir les acteurs vieillir sous mis Sophie Marceau, nos yeux : Sean Connery avec le film ne suffit pas… sa perruque et son visage Et puis quand on nous empâté dans On ne vit que dit Meurs un autre jour, deux fois ou Les Diamants vous croyez que le dessont éternels, Roger Moore tin nous laisse vraiment qui a continué bien au-delà le choix ! Quant à Tuer de sa date de péremption, n’est pas jouer, Thierry Pierce Brosnan qui a dû arArdisson s’en est manirêter avant de figer complèfestement inspiré pour tement ses zygomatiques… sa question à Michel On espère que Daniel Craig Rocard « sucer n’est pas saura lui aussi rendre son ©United Artists Corporation, Columbia Pictures tromper ? ». Enfin l’un smoking à temps, avant de faire le film de trop. des derniers titres bat tous les records d’inanité : dire Quan- Le ridicule ne tuait pas non plus lorsqu’ils ont laissé Lois tum of solace pour exprimer le besoin minimal de réconfort Maxwell interpréter Miss Moneypenny de 1962, où elle était que je n’ai jamais pu trouver, avouez que cela se pose là, encore une jeune secrétaire pimpante, à 1985 où elle s’était comme formulation de physicien … métamorphosée en mémé à la limite de la retraite. Le pire demeure encore l’acteur qui incarne Q qu’ils ont Dans les « James Bond », on a parfois (souvent ?) gardé de 1963 à 1999, alors qu’il se transformait progresde longs tunnels d’action qui durent plus de cinq, voire sivement en vieillard cacochyme. Il a fini par se tuer dans dix minutes sans dialogues et le plus drôle, c’est qu’ils sont un accident de voiture, quelle ironie pour un spécialiste des parfois amenés complètement hors contexte. Personne de gadgets...Donc en regardant les « James Bond », surtout les normalement constitué ne peut ainsi se passionner pour la uns à la suite des autres, on voit le temps qui passe et c’est course-poursuite interminable au début de Quantum of so- bien triste… lace, vu que personne n’en connaît l’enjeu. Dans les films avec Pierce Brosnan, l’enjeu nous est révélé, aussi futile soit- Cela fait cinquante ans qu’on m’interroge sur les « James il, mais la course-poursuite en véhicule motorisé est telle- Bond » et je n’avais jamais dit la vérité. Je devais faire face ment longue, téléphonée et ennuyeuse qu’on a largement aux obligations de promotion commerciale, le fameux serle temps de l’oublier. vice après-vente. Les Broccoli m’avaient fait une proposition que je n’étais pas en mesure de refuser. Mais au diable Soyons sérieux. Moi, James Bond, je n’ai jamais res- tout cela ! J’en ai assez d’observer ce rival de cinéma qui semblé à cette variation de surmâle prétentieux, misogyne m’a pourri la vie. Je suis James Bond, comptable à Londres, et autosatisfait, qui prend les femmes pour qu’elles sont marié et père de trois enfants. Vous m’excuserez, j’ai un peu et les laisse pour ce qu’elles ne sont pas. James Bond était froid, je dois me faire une tisane…Si c’était à refaire, je chandans les années soixante une sorte d’icône de la libération gerais de nom. Je n’aurais jamais dû laisser cet énergumène sexuelle. Il est le seul héros à ne pas confondre sexe et sen- me narguer et envahir ma vie. Jamais plus jamais… timents et à se complaire dans le sexe, tout simplement… Il passe de femmes en femmes comme Tarzan de liane en David Speranski liane, jusqu’à ce qu’il rencontre la James Bond Girl. On croit

5.

3.

4.


LE COSTUME DE 007, la valeur sûre des soirées déguisées

J

ames Bond, l’agent secret créé il y a soixante ans par l’écrivain britannique Ian Fleming, a depuis fait escale dans la bande dessinée, le cinéma et le jeu vidéo, devenant une franchise, une saga transgénérationnelle et indémodable. L’espion le plus connu au monde est aussi le plus imité. Preuve de sa popularité, il a été évoqué et parodié dans bon nombre de courts et longs métrages, Johnny English et Austin Powers arrivant dans le peloton de tête. Et sur l’Internet, on trouve du fait maison qui n’a rien à envier aux gros budgets en termes de folie et d’humour. Le charisme nourrit la caricature. Du coup chez Clap!, on a décidé de te donner 007 raisons de te déguiser en James Bond pour ta prochaine Halloween party… 3 Ariane Picoche Dossier | 52 |


DOSSIER Parce qu’avec un « My name is Bond, James Bond » et quelques vodka-martinis dans le nez, tu les convaincras tous que tu es bilingue voire polyglotte. Et d’ajouter, le flegme british en prime [à défaut de l’accent], que tu as fait le tour du monde avec ta R5 ton Aston Martin.

006 - 002 - Parce que si ton agenda te trahit et que tu te plantes de soirée, tu pourras toujours t’adapter. Réception luxueuse ? Il te suffira de renoncer à ton Walther P99 en plastique et de resserrer ton nœud pap. Fête en mode gangsta ?

007 - Parce que James Bond fait tomber les filles avant de les laisser tomber, qu’en 007 tu feras pleuvoir les 06 et qu’un « Désolé, ça ne peut pas durer entre nous, j’ai des vies à sauver. » te permettra de te sortir des pires impasses.

005 - Parce que ce sera l’occasion de ressortir le couteau suisse que tu gardais précieusement dans ton tiroir à chaussettes depuis dix ans. À agent secret de première classe, gadgets de première classe.

003 Parce que les inévitables taches de vin rouge passeront inaperçues sur le smoking noir : l’élégance assurée jusqu’au bout des doigts et de la nuit.

004 - Parce que tu pourras exhiber la montre-bracelet Rolex Submariner de ton papa [ou ta Swatch waterproof] et que tu la zieuteras tous les quarts d’heure, laissant croire à l’assemblée que tu es attendu ailleurs, et te donnant ce petit air de je-suis-un-homme-très-pris.

001 - Parce que c’est plus facile à porter qu’un costume de cactus. On ne devient pas commander du MI6 ou roi du dancefloor sans un brin de pragmatisme.


© AMC

THE WALKING DEAD

DU COMICS AUX LARMES The Walking Dead est avant tout une remarquable série de bandes dessinées. Haletante, addictive et intelligente, l’œuvre conçue par Robert Kirkman en 2003 a replacé les zombies sur le devant de la scène. Oui, les vampires romantiques ne sont pas les seuls monstres à truster les meilleures ventes éditoriales ! Médiocre Saison 1

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issipons d’emblée les questions en suspens. Oui la saison 1 de The Walking Dead est médiocre. Et bizarrement oui, malgré tout, elle est parvenue à fédérer une immense communauté de fans, amoureux du comics ou non. Comment arriver à un tel paradoxe ? Le choix de placer un cinéaste, accompli, en la personne de Frank Darabont peut être un début d’explication. Le réalisateur de l’excellent The Mist, pourtant habitué aux décorums apocalyptiques et mystiques, n’a pas su trouver le juste ton pour s’approprier le sombre univers, d’une densité et d’une noirceur exemplaires, déjà forgé depuis longtemps par Kirkman. On est confronté à la double sanction dans laquelle personne ne s’y retrouve réellement. Ni les fans du comics, conspuant à juste titre le show d’AMC, ni les néophytes désireux de comprendre le pourquoi du comment d’un tel engouement (démesuré ?) à l’évocation des mots « Walking dead ». On sent la guerre d’egos et de scénaristes, pris sous la pression du résultat « punition » de l’audimat.

Dans son ensemble, le semi-échec (ou demi-succès, à voir si vous avez le verre à moitié plein ou non) de cette fameuse première saison tient à peu de choses. Mais on ne peut lui reprocher de s’être éloigné du comics puisqu’on sait très bien qu’un medium ne se substitue pas à un autre en lui étant fidèle visuellement

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ou scénaristiquement. Il se peut, comme

Watchmen l’a prouvé, que l’adaptation

« cases par cases » fonctionne en injectant d’autres enjeux, d’autres problématiques liés à l’image « animée ». Mais elle n’est pas une condition sine qua none comme tend à le démontrer la perfection formelle et scénaristique d’Incassa-

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ble, meilleure transposition d’un comics récit et le pessimisme souverain, Da- oubliant la qualité de tous récits à faire

lambda pourtant tiré d’aucun comics… Bref, tous les exemples existent dans la nature pour prouver que l’échec ici ne vient pas d’une impossibilité hypothétique à transformer un texte en un autre texte tout en conservant son excellence.

rabont et AMC n’ont rien retenu. Mais pire, ils n’ont pas su transformer l’essai d’un récit d’aventures pur, conduisant un groupe de survivants solidaires à

« Darabont n’a pas su transformer l’essai »

Non, nous sommes bien au cœur d’une guerre souterraine autre, celle du diktat commercial qui pousse certaines chaînes câblées moins talentueuses qu’HBO (il faut bien l’admettre) à produire ce que le public réclame. Ou du moins le fantasme qu’elle s’en fait. En conséquence, de l’épaisseur psychologique, la lenteur (partielle) du

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aller d’un point A à un point B. Se focalisant sur des pistes secondaires, trop rapides, vite oubliées (ce gang inventé de toutes pièces, le scientifique, …) et

vivre ses personnages, les rendre attachants, humains et sympathiques, la saison 1 est un long écroulement. Arrivé à l’épilogue, on aura retenu les qualités visuelles (Darabont n’est quand même pas un usurpateur à ce point là !) qui font vraiment décoller certains épisodes. Les maquillages (Nicotero l’expert des maquillages zombiesques depuis Le Jour des Morts Vivants en 1985), les décors post apocalyptiques, les effets spéciaux, les fusillades, tout sonne juste. De quoi juste tenir l’excitation intacte en attendant, question de foi, des jours meilleurs. Pas étonnant (attention spoiler) qu’elle s’achève sur une explosion, salutaire si elle est synonyme


d’éclatement du récit et de changement radical de parti pris. Ce qui, miracle, fut bien le cas.

2 UNIVERS, 2 RECITS Tout au long de ses 16 chapitres (le dernier tome est sorti début septembre dernier), Kirkman, jumeau caché de Zach Galifianakis, nous présente le destin poisseux de survivants dans un monde envahi par les morts-vivants. Les “morts qui marchent” ne servent pas ici à une quelconque dénonciation politique, qui est plutôt l’apanage de George Romero (Night of the living dead, Zombie). En revanche, ils confrontent directement les personnages principaux à des choix radicaux, inhumains, insensés au nom de la survie du plus grand nombre. La dimension psychologique de ses personnages est donc au coeur du comics. Que son rôle soit prépondérant ou non dans la BD, chaque survivant évolue étroitement vers le bien ou le mal. Rick, le gentil policier, oscille constamment entre la bravoure et la folie pure. Quant à son fils, l’angélique Carl, il démontre un bon potentiel de serial killer qui rendrait Dexter rouge de jalousie. La grande force de la Bande dessinée est donc d’étirer sur la longueur, et sans sombrer dans le manichéisme primaire, l’évolution de chacun de ses “héros”, en tant qu’individu mais aussi en tant que groupe En l’espace de 12 ans, le créatif Robert Kirkman a donc eu tout le temps d’installer ses personnages sur le long terme. Un luxe en matière de temporalité impossible à concevoir dans une série, et plus particulièrement dans la première saison (à peine 6 épisodes). Les protagonistes peuvent ainsi aller très loin dans la violence et l’absurdité,

jusqu’à surprendre continuellement les lecteurs. Une succession perpétuelle de pirouettes que Kirkman, également scénariste pour le show d’AMC, va exploiter sur petit écran. Son idée : créer deux histoires distinctes, l’une adaptée au petit écran, l’autre pour la BD. Les péripéties se ressemblent sans être les mêmes, certains personnages survivent sur un support pour mieux mourir dans l’autre... De cette façon, chaque série évolue de manière indépendante par rapport à l’autre, avec son lot de clins d’œil disséminés ça et là. La confrontation atteindra son paroxysme avec la deuxième saison, qui a pour particularité de combler les trous avec la BD.

« Suivez moi ou mourez ! » La violence, la folie et les frissons pour le comic book, la touche “reality show” et attachante pour la version AMC. Une saine concurrence pas piquée des vers qui a pour maître mot la complémentarité. Le B.A BA de la survie…

Saison 2 : l’embellie La saison 2 de The Walking Dead peut se concevoir comme un générique décalé de La petite maison dans la prairie. Une fille court dans un champ, tombe, se relève. Seule nuance, sa bouche est en sang, il lui manque la moitié des cheveux et un grand morceau de son bras gauche. Ah, et oui. La demoiselle a faim de chair fraîche ! Les 13 épisodes sont ainsi

séparés en deux parties qui plongent progressivement le spectateur dans le chaos. Le calme puis la tempête. Après s’être pris une balle perdue, Carl est emmené par son père vers la ferme tenue par Hershel, un patriarche épargné jusque-là par l’apocalypse zombiesque. Les survivants passeront de nombreuses semaines paisibles en la compagnie de sa famille jusqu’à l’inévitable dérapage… Avec 7 épisodes de plus que la saison 1, du temps est enfin donné pour le développement des personnages. Moins lisses, les protagonistes se montreront progressivement plus incontrôlables et surtout plus ambigus. Plus proches de l’univers de la BD, en somme. Est-ce que cela a un lien avec le départ inattendu de Frank Darabont en plein milieu du tournage, lui qui multipliait jusqu’alors les casquettes de réalisateur, scénariste et showrunner ? Possible, tant la première et la fin de la deuxième saison sont différentes. Officiellement, Darabont et AMC ne s’entendaient plus sur les budgets accordés à la série. Le génial metteur en scène des Evadés se serait montré trop gourmand pour les têtes pensantes de la chaîne américaine. Limiter les dépenses tout en produisant un show de qualité n’allait pas être chose aisée. La solution ? Recentrer l’action en un seul et même lieu tout en limitant au maximum les sorties trop coûteuses. Etrangement, le résultat est une réussite. Fini le tourisme pour les survivants, qui allaient être obligés de se regarder les yeux dans les yeux. Plus possible de se voiler la face dorénavant. En laissant sa place à Glen Mazzara, un vétéran du petit écran (The Shield, Life), Darabont a ouvert la saga à de nouvelles possibilités. Avec désormais plus de


rebondissements, de violence, et de choix vitaux, The Walking Dead prend enfin la mesure de son immense potentiel. Le magnifique duel crépusculaire entre Rick et Shane, les deux anciens amis, témoigne parfaitement du tournant pris par la série. Véritable chasse à l’homme arbitrée par les morts-vivants, le dénouement engendrera une aura dramatique rarement aperçue dans des programmes horrifiques. The Walking

la fin de la saison 2 était plus le résultat d’une promesse que d’un cliffhanger d’anthologie. Il se murmurait ça et là, à travers quelques photos savamment saupoudrées que certains personnages clés de la BD devraient faire leur apparition dans cette nouvelle saison…De quoi exciter les esprits, rassurés par une saison 2 infiniment supérieure à l’hésitante première saison. Le long crescendo vers la violence s’est finalement

cenaires aguerris qui s’agitent devant nous, bâtons, snipers et arbalète aux poings. Pourtant entre deux zigouillages de « walkers », ce premier épisode parvient insidieusement à dessiner les nœuds dramatiques à venir : la grossesse de Lori, la violence de Carl, la solitude de Rick, la survie du groupe, les relations amoureuses qui s’esquissent…Tout un programme au milieu des coups de feu et des têtes tranchées.

© AMC

Dead s’ouvre alors comme une poupée achevé par la mort de Shane, le bad boy Le plaisir visuel est toujours de gigogne où chaque figurine se révèle être un genre nouveau (horreur, fantastique, social, thriller, drame, catastrophe, action…). Tout sauf un hasard, le record d’audience de la série est détenu par le treizième épisode de la deuxième saison, avec 9 millions de téléspectateurs. Et ça ne fait que débuter. Une saison 3 palpitante a démarré le 14 octobre, basée en partie sur le troisième tome de la BD de Robert Kirkman. Des personnages cultes vont arriver, comme Michonne et le terrible Gouverneur. Tandis qu’un autre pourrait faire surface des profondeurs de la première saison, un certain Merle…Rick n’aura pas le temps de se reposer.

Saison 3 : Hell and back again Enfin, après tant d’attente, les fans ont pu revivre. L’impatience légitime née à

de plus en plus effrayant et instable, et surtout par la nouvelle ligne de conduite de Rick, échaudé de tous les événements passés : suivez-moi ou mourez. On retrouve donc la petite troupe en quête d’un territoire sécurisé, quête improbable puisque les munitions s’amenuisent et les zombies grouillent toujours autant. La faim se fait sentir, et la pression s’accroit d’autant plus que Lori doit bientôt accoucher. Quand par hasard Rick découvre une prison à l’abandon… Le postulat est simple : comment survivre en enfer ? C’est la question que notre shérif et ses compagnons d’infortune tentent de résoudre. Maintenant que la série a posé ses personnages, pris le temps d’exploiter chaque facette des relations nouées, on retourne à un épisode plus orienté « action pure ». On a maintenant une vraie bande de merSéries TV | 57 |

mise, reprenant les maquillages qui ont fait la qualité des épisodes précédents avec quelques nouveaux zombies liés à ce nouvel univers carcéral…On vous laisse la surprise. La mise en scène est par moment jubilatoire, les moyens sont mis dans les décors et on ne lésine pas non plus sur la quantité de zombies à descendre. The Walking dead poursuit donc dans la voie augurée par la saison 2 récoltant les lauriers des bases (solides) posées. Un habile dosage entre l’action, la montée sourde de la violence, et les conflits qui opposent ces survivants. En somme la saison 3 démarre sur les chapeaux de roue et annonce le meilleur à venir... Si elle garde ce rythme de croisière, elle augurera une nouvelle étape dans la noirceur télévisuelle. Victor Vogt & Romain Dubois


HOMELAND

CLAIRE DANES /DAMIAN LEWIS PORTRAITS CROISES Sous l’empire de la paranoïa Raflant cette année la plupart des Emmy Awards et des Golden Globes dans la catégorie série dramatique, Homeland est sans conteste LA série du moment, celle dont on parle et qui fait parler d’elle. Elle radiographie en effet avec une précision entomologique l’état de l’Amérique toujours sous le choc du 11 septembre et en proie à la confusion face aux idéologies et religions « étrangères ». Elle doit certainement son succès à la paire de producteurs-scénaristes, Howard Gordon et Alex Gansa qui ont éprouvé leurs premières armes dans des séries fameuses où la paranoïa et la politique faisaient déjà bon ménage : les X-Files et 24h chrono. Cependant si Homeland a définitivement franchi la barrière qui sépare les fictions de l’inconscient collectif, c’est avant tout grâce à ses remarquables acteurs, Claire Danes et Damian Lewis, qui pratiquent ensemble tout au long de douze épisodes un délectable jeu du chat et de la souris. Mais qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Et pourquoi sont-ils aussi exceptionnels dans Homeland ?

Une prédilection pour les sujets « cérébraux » Dès le début de leur carrière, Claire Danes et Damian Lewis ont manifesté une attirance pour les scénarios qui s’intéressent de près à la psychologie de leurs personnages. A 16 ans, Claire Danes décroche ainsi le rôle d’une série télévisée qui va la rendre célèbre, Angela 15 ans, dépeignant les émois, doutes et confusions d’une adolescente à la recherche de son identité. Le titre original de la série My so-called life ne laisse pas d’ambiguïté sur le vide et la désolation qui ont envahi la vie de cette adolescente. Pour cette interprétation réaliste et sans concession d’une jeune fille ordinaire, dévorée par l’anxiété, Claire Danes a été récompensée d’un Golden Globe de la meilleure actrice en 1995. Signalons également que Claire a suivi des études de psychologie à Yale, marchant dans les traces d’une autre comédienne blonde, surdouée et brillante universitaire, Jodie Foster, qui représente sans doute pour elle un modèle. Elle a d’ailleurs tourné sous sa direction dans Week-end en famille. Elle retrouvera un rôle aussi complexe que celui d’Angela, 15 ans, un peu avant Homeland, dans un téléfilm mettant en scène une autiste qui a révolutionné les techniques de traitement des animaux dans les abattoirs et les ranchs, Temple grandin (2010). Ce rôle lui permettra déjà de renouer avec les récompenses et la compréhension intime des processus mentaux.

FILMOGRAPHIE 2012 The Sweeney 2011 Homeland - Saison 1 2011 Votre majesté 2011 Will 2008 Ultime évasion 2007 Life 2007 The baker 2006 The situation 2005 Colditz – saison 1 2005 Alex Rider: stormbreaker 2005 Beaucoup de bruit pour rien 2005 Chromophobia 2005 Les mariées 2004 Keane 2004 Une vie inachevée 2003 Brides 2002 Dreamcatcher, l’attrape-rêves 2001 Frères d’armes – saison 1 1999 Warriors 1997 Robinson Crusoé 1995 Hercule Poirot - saison 6

Damian Lewis n’est pas en reste dans cette quête de psychologie. Keane de Lodge Kerrigan lui offre en 2004 l’occasion d’une performance © Droits réservés © Showtime Networks Inc.

époustouflante dans la peau d’un schizophrène complètement perturbé par la disparition de sa fille. Beaucoup des observateurs de l’époque s’accordent à dire que, si le film présenté à la Quinzaine des réalisateurs, l’avait été en Sélection officielle à Cannes, le prix d’interprétation masculine n’aurait probablement pas échappé à Damian Lewis qui parvient à exprimer magnifiquement la tempête envahissant le crâne du personnage principal. On retrouvera cette appétence pour les personnages tourmentés dans la série Life où son interprétation de Charlie Crews, inspecteur traumatisé par les douze années de détention subies pour un crime qu’il n’a pas commis, préparera le terrain pour celle du sergent Brody de Homeland, démoli psychologiquement par ses huit années de captivité en Irak. Grâce à ces diverses expériences, Damian Lewis est devenu un spécialiste dans l’expres-


sion des émotions post-traumatiques.

Des outsiders qui n’ont rien à perdre

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Après Angela, 15 ans, Claire Danes est devenue la petite fiancée d’Hollywood, comme le montre son rôle dans Roméo + Juliette de Baz Lurhmann. Elle représente un peu le chaînon manquant générationnel entre Winona Ryder et Kirsten Dunst, deux actrices qu’elle a côtoyées dans le remake des Quatre filles du Docteur March. Puis Claire a grandi et son charme d’adolescente s’est quelque peu évaporé. Année après année, elle s’est fait recaler de plus en plus aux castings, étant moins douée objectivement que Natalie Portman ou Kirsten Dunst. Pour survivre, elle a donc vivoté de seconds rôles anodins (The Hours) en films d’action superflus (Terminator 3). Dans Homeland, elle n’a plus rien à perdre : à 33 ans, sa carrière au cinéma et à la télévision est presque derrière elle. Et le miracle s’est alors produit : personne ne pouvait mieux interpréter Carrie Mathison, l’agent de la CIA, souffrant de troubles bipolaires, que Claire Danes avec ses grands yeux exorbités et son visage angoissé. On se souvient aussi, voire surtout, de cette scène hallucinante dans une fiction télévisuelle américaine où, dans le premier épisode de Homeland, après un rapport sexuel, on la voit faire rapidement sa toilette intime. Cette sçène digne de Eyes wide shut ou d’un Almodóvar, seule Claire Danes pouvait la tenter et la réussir aussi bien. Scott Fitzgerald écrivait qu’il n’y avait pas de second acte dans la vie d’un Américain. Claire Danes a prouvé le contraire en remportant son deuxième Golden Globe pour Homeland, cette année, dix-sept ans après celui acquis pour Angela 15 ans. Quant à Damian Lewis, il a certainement souffert d’être l’un des rares acteurs rouquins d’Hollywood, en dépit de son talent impressionnant. Peu de rôles au cinéma, quelques fictions télé sporadiques…Sa carrière se trouve dans le creux de la vague, lorsque survient Homeland : Damian Lewis est sauvé, remporte un Emmy Award du meilleur acteur dans une série dramatique, au détriment de Jon Hamm (Mad Men) ou de Bryan Cranston (Breaking bad) et peut rêver désormais, comme Claire Danes, d’une nouvelle carrière au cinéma.

« La série du moment »

Le silence des bourreaux Si les acteurs de Homeland marquent autant le public, c’est donc parce qu’ils sont marqués eux-mêmes du sceau de la paranoïa, dans leur travail sur le scénario ou du fait de leur carrière chaotique. De plus, si Homeland nous atteint aussi profondément, c’est sans doute parce qu’il renvoie vers une situation archétypale : l’enquêteur obstiné qui cherche absolument à connaître la vérité de la bouche d’une personne désespérément muette ou mystérieusement elliptique. Les affrontements dialogués, d’une tension inimaginable entre Claire Danes et Damian Lewis, rappellent forcément dans un contexte politique ceux qui pouvaient exister entre Jodie Foster et Anthony Hopkins dans le Silence des agneaux. Ces confrontations filmées en simple champcontrechamp, représentant des tunnels de dialogues sur des dizaines de pages, resteront sans doute dans l’histoire de la série télévisée, bien plus que de nombreuses séquences d’action. Enquêtrice persévérante et butée, Carrie Mathison évoque un écho de Clarisse Starling qui essaie d’obtenir la vérité de la bouche d’un bourreau supposé. Du point de vue du Sergent Nicholas Brody, qu’il soit coupable ou non, on retrouve les obsessions et le poids d’une culpabilité fantasmée ou réelle, similaires à celle d’un Raskolnikov pourchassé mentalement par le commissaire Porphyre dans Crime et Châtiment de Dostoïevski. En regardant Homeland, c’est en fait en nous-mêmes que se pourchassent réciproquement les obsessions d’une vérité inatteignable et d’une possible culpabilité. David Speranski

FILMOGRAPHIE

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2012 As cool as I am 2011 Homeland 2011 A child’s garden of poetry 2008 Me and Orson Welles 2008 Temple Grandin 2007 Le temps d’un été 2007 Stardust le mystère de l’étoile 2007 The flock 2005 Esprit de famille 2004 Stage Beauty 2003 It’s all about love 2003 Terminator 3 2002 Igby 2001 The hours 1999 Bangkok, aller simple 1999 Mod squad 1998 Les misérables 1997 L’idéaliste 1997 U-turn: ici commence l’enfer 1996 I love you, I love you not 1996 Par amour pour Gillian 1996 Romeo + Juliette 1995 Le patchwork de la vie 1995 Week end en famille 1994 Angela, 15 ans 1994 Les quatre filles du docteur March


BREAKING BAD, SAISON 5 Un cancer peut en cacher un autre

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Série phare créée par Vince Gilligan (l’un des anciens scénaristes d’X-Files) et diffusée sur la chaîne américaine AMC, Breaking Bad retrace les aventures de Walter White, un prof de chimie qui se lance dans la fabrication et le trafic de drogue pour aider sa famille. La première partie de la « season final » a été diffusée en juillet dernier, mais Walter ne nous fera ses adieux que l’été prochain, le temps pour nous de digérer le cliffangher du dernier épisode qui nous a laissés PANTOIS. par Florian Delhomme.

Professeur White et mister Heisenberg Il y a environ cinq ans circulait une rumeur des plus folles… L’arrivée d’une nouvelle série dans laquelle un professeur de chimie changerait de vie pour faire la nique au système… Un homme lambda plus tout jeune qui se déciderait à prendre son destin en main pour enfin s’élever au-dessus des étoiles… L’American Dream dans toute sa splendeur, et la promesse qu’il sous-tend : quel que soit l’avenir qui nous attend, il n’est jamais trop tard pour switcher de slip. Walter a la cinquantaine. Il est marié, père d’un adolescent handicapé et vit dans la banlieue d’Albuquerque au Nouveau-Mexique. Il baigne dans la médiocrité d’un quotidien que nous connaissons tous ou que nous redoutons : cette peur irrationnelle de faire les mauvais choix, de prendre conscience qu’il n’y a plus de marche arrière possible. Walter a loupé le coche il y a quelques années :

une opportunité qui aurait pu mettre à l’abri sa famille pour des décennies. Professeur de chimie frustré qui n’a jamais pu exploiter son potentiel, il voit sa vie chamboulée lorsque les médecins lui diagnostiquent un cancer des poumons en phase terminale, lui laissant une espérance de vie de deux ans tout au plus.

Walt se décide alors à faire un dernier baroud d’honneur, souhaitant mettre sa famille à l’abri financièrement. Sous le pseudonyme de Heisenberg et avec l’aide de Jesse, un ancien étudiant devenu trafiquant de seconde zone, il se lance alors dans la production de crystal meth.


Saison 5 : « This how we do business, now ?! » Une demi-décennie s’est écoulée depuis que Walter White s’est lancé dans son nouveau business avec pour leitmotiv qu’il n’en sortirait pas vivant. Contre toute attente, Walter a survécu : une rémission miraculeuse. Encore en vie, il est devenu le cancer qu’il combattait. Il s’est progressivement laissé engloutir par son alter ego, le froid, redoutable et calculateur Heisenberg qui sème la mort, contaminant tous ceux qu’il croise sur sa route. Haï par sa femme, Skyler, qui souhaite le retour de sa maladie pour enfin achever le travail et retrouver le calme dans son foyer, Walter a sacrifié son âme, sa famille, au profit des billets verts et des cadavres qui s’amoncellent à un rythme effarant. La simplicité avec laquelle il coordonne l’exécution de neuf témoins potentiels, avant d’en savourer tranquillement le résultat au journal TV avec sa fille sur les genoux, fait froid dans le dos. Mais comment demander au diable d’éprouver des remords, lui qui, quelques jours plus tôt, emportait dans son sillage une victime collatérale, un gosse de quatorze ans à peine, ayant eu pour seul tort de croiser Walt et sa bande durant une opération. Un drame qui se conclut au fond d’un baril d’acide, à l’instar de la mygale que l’enfant avait enfermé dans un bocal en début d’épisode. Rien que ça ! Une erreur de parcours pour Mister White qui signe toutefois la fin de sa collaboration avec Jesse, trop écœuré par la tournure que prennent les événements et les bains de sang dont il a été témoin. Il n’a jamais été vraiment question pour Walter d’aider sa famille. Ce qu’il veut au fond ? Exister, trouver enfin sa place au sein d’un monde dont il a été exclu. Si l’argent semble être son moteur principal, il n’est en fait que la manifestation tangible de son désir de reconnaissance. Dans l’épisode 8, son épouse le met face à ses responsabilités en lui montrant un énorme tas de pognon caché dans un garde-meuble : « I want my kids back. I want my life back. Please tell me. How big does this pile have to be ? ». Le chimiste ne peut que s’avouer vaincu et rendre les armes. La force – le vice – du scénariste, Vince Gilligan, est d’offrir ce face-à-face tant attendu au spectateur alors qu’il validait dès le premier épisode de cette saison 5, via l’utilisation d’un flashforward, le fait que l’ami Walter était allé trop loin pour bénéficier d’une quelconque rédemption. À l’instar de Gus, le patron de Los Pollos Hernanos, qui n’a pu profiter pleiSéries TV | 61 |

nement de sa vengeance envers le cartel dans la saison 4. Ou de Mike, le nettoyeur, qui se fait étriller à deux doigts de la retraite au cours de cette cinquième saison. Deux personnages majeurs, deux rois sortis de l’échiquier par leur Némésis, Walter White. Deux destins reflétant l’avenir tragique qui s’esquisse pour celui ayant atteint le sommet de la chaîne alimentaire lors de cette saison 5. Tout au long de cette saison, une question nous a hantés. COMMENT ? Par quel tour de passe-passe Gilligan allait-il nous faire retrouver le Walter White du flashforward de l’intro ? Celui qui, usé et manifestement en cavale, fêtait seul son cinquante-deuxième anniversaire dans un restoroute, en gobant des médocs. Rechute ? Sans [aucun] doute.

« To my other favorite W.W. It’s an honour working with you. Fondly, G.B. » À l’image du cancer, cette maladie dégénérative, Walter est le seul responsable de sa perte. Arrogant, il n’a pu se délester d’un livre offert par Gale – un collègue abattu par Jesse sur ses ordres dans la saison 3 – qui, tombé entre les mains de Hank, son beau-frère flic, permet de ré

FOCUS soudre l’énigme W.W. Cet incident marque le point de rupture et amorce le dernier acte : un duel au sommet entre Walter White et l’agent de la DEA. Walter ne sera peut-être pas abattu par une ribambelle de gros bras au milieu d’une immense villa [n’est pas Tony Montana qui veut], mais il a trop péché par orgueil pour en sortir indemne, faisant couler aussi bien le sang d’innocents que de concurrents. La loi du talion voulant que la peine soit à hauteur des actes commis, les quelques épisodes qui nous séparent de la fin promettent un chemin bien sinueux pour cet honnête professeur de chimie devenu caïd intraitable. Bien pire que la mort ou la prison, la fuite et l’oubli seraient la punition suprême pour Heisenberg le mégalo. F.D.

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21 avril 2010

THE DEEP BLUE SEA

Réalisé par Terence Davies Avec Rachel Weisz, Tom Hiddleston, Simon Russell Beale… Distributeur : Diaphana 7 novembre 2012 FILM : 4/5

Melancholia Adapté d’une pièce de théâtre de l’anglais Terence Rattigan, The Deep Blue Sea transforme une banale histoire d’amour finissante en essai cinématographique sur la mélancolie. Plus éthéré que véritablement incarné, parfois avare en émotions, mais magistral dans sa facture. Londres, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Hester, mariée à un riche magistrat, a entamé une liaison passionnée avec un jeune ex-pilote de la Royal Air Force. Un soir, seule dans un modeste appartement, elle décide de mettre fin à ses jours... Trompeuse apparence que celle du film de Terence Davies, qui se profile d’abord comme un énième film sur la passion amoureuse, circonscrite à l’implacable et fatal triangle mari-femme-amant, et qui, très vite, redistribue les cartes en distillant une atmosphère et un parfum assez inattendus. Point ici d’embrasement passionné, de baisers incandescents, de lyrisme exacerbé, mais au contraire un sentiment diffus, embrumé, et une certaine pesanteur dont le titre anglais en exprime, par le biais de la métaphore, toute la portée. Ces eaux profondes sous lesquelles le film nous engloutit peu à peu semblent être celles d’un sentiment complexe que les siècles se sont efforcés de définir et qu’on nomme, parfois confusément, la mélancolie. Maladie de l’âme, maladie du corps, tristesse durable, « deuil sans objet » selon l’expression de l’écrivain et historien Jean Clair, la mélancolie est sans conteste ce diamant noir aux facettes multiples, aussi noire que la façade de la pension servant de théâtre aux événements, et l’on peut légitimement affirmer que le film en épouse une certaine idée, lui donnant son fond et sa forme. D’emblée, n’a-t-on jamais vu une lumière plus mélancolique que celle qui apparaît dans le film ? Ouatée, artificielle, crépusculaire. Ce « soleil noir » paraît enténébrer continuellement les personnages, même quand le jour est censé les irradier d’une pleine lumière. Impression mélan-

colique que procurent également les lents travellings répétés, tout saturniens et horizontaux qu’ils sont, et qui préparent les retours dans le temps vécus par l’héroïne. A l’image d’Hester dans la scène inaugurale (sa fausse tentative de suicide), le film se replie souvent sur lui-même, du moins dans sa première partie, enchâssant comme des poupées russes les souvenirs et les souvenirs dans le souvenir. Les lignes temporelles s’effritent et les scènes du passé surgissent bientôt comme de brusques vagues de mémoires s’échouant à la conscience de cette femme.

Hester, personnage atrabilaire s’il en est. Sujette au repli sur elle-même et à la réminiscence (au-delà de son histoire avec Freddie, les nombreuses allusions à son enfance), mais aussi ambivalente, à la fois forte et fragile, sage et déraisonnable, géniale et pathétique. Le « Je est un Autre » rimbaldien n’est pas loin ; le thème du double parcourt tout le film, notamment grâce aux nombreux miroirs et reflets qui nous sont renvoyés d’elle. On sait les liens ténus entre création artistique et mélancolie, qui en serait l’un des moteurs essentiels autant que la résultante. Tous les artistes ne sont certes pas mélancoliques, mais l’Histoire nous l’a montré, le mélancolique dans ses nombreux paradoxes est tout autant capable de se dévaluer et de se perdre dans des abîmes de tristesse que de produire dans le même temps des œuvres DVD

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sublimes. Hester aime l’art (la scène du musée, les Sonnets de Shakespeare que lui offre son époux), pour autant cela révèle-t-il en elle une âme d’artiste ? On répondra par l’affirmative si l’on considère que son œuvre est le film lui-même, qui défile sous nos yeux. C’est bien le personnage d’Hester qui, par son regard, sa volonté et ses pensées, met littéralement le film « en scène », lui donne son rythme, nous plongeant dans les méandres de son cheminement. Le film oscille entre son voyage intérieur (ses souvenirs) et extérieur (la résolution de son histoire, qui aboutira à la séparation). Un fond sonore, habillé par l’écho répété des sirènes de trains et de bateaux, exprime d’ailleurs l’idée de ce mouvement perpétuel. Enfin, et c’est sans doute l’une des dimensions essentielles du film, on ne peut ignorer le contexte historique dans lequel s’inscrit le drame, et que rappelle avec force les dernières images : celui de la fin d’une époque et du début d���une ère nouvelle. Le vent de la reconstruction souffle sur les ruines et sur les braises encore brûlantes de l’ancien monde, voué à disparaître, mais dont les déchirements et les horreurs de la guerre ont marqué les paysages, les corps et les mémoires. Les chansons populaires en témoignent. Chanter pour ne pas oublier. Cette flamme du souvenir qui brûle et qui éclaire, en creux, le film tout entier finit par lui donner sa note si singulière, comme une touche décisive donnée à une toile de maître, parfois certes un peu (trop) froide, mais à la richesse et à la tonalité mélancolique inégalée. DVD : 2/5 L’image et le son rendent parfaitement honneur au travail et aux soins apportés à la photographie (les effets de nimbe, les couleurs, le noir profond) et au mixage. Malheureusement, aucun supplément à l’horizon, hormis une petite bande-annonce. On aurait pourtant aimé en savoir davantage sur les artisans et sur la fabrication de ce film, si riche et passionnant. Ismaël Aria


WOODY ALLEN : A DOCUMENTARY de Robert B. Weide avec Woody Allen, Penélope Cruz... Distributeur : Memento Films 25 septembre 2012

© Memento Filmss

Et Allan créa Allen A l’occasion de la sortie DVD de Woody Allen : a documentary, retour sur le documentaire consacré au réalisateur de Manhattan. Woody Allen. Un nom qui sonne si bien. Né Königsberg, il lui fallait, pour devenir l’auteur qu’il a toujours rêvé d’être, un pseudonyme qui swingue ; un pur gimmick. Le documentaire de Robert B. Weide retrace, de manière chronologique, le parcours du cinéaste new-yorkais, de sa jeunesse à écrire des billets d’humour pour le Times, à la couverture qu’il fait - dans ce même magazine - en 1979 (suite à la claque Manhattan). Naissance d’un «comic genius». Qui êtesvous Woody Allen ? C’est à cette question que semble vouloir répondre le documentaire. Mais, si le portrait est ambitieux, il manque cruellement de souffle. En effet, Robert B.Weide ne se focalise pas sur l’essentiel : Woody Allen, son oeuvre. Car ce qui importe, c’est de pénétrer son cinéma, de comprendre la mécanique de l’auteur, recroquevillé sur sa vieille machine à écrire ou allongé sur son lit recollant des bouts de récits entre eux. Cette façon qu’à le réalisateur de travailler, nous aurions aimé en retrouver la forme

LE REGNE DES ASSASSINS Avec Michelle Yeoh, Woo-sung Jung, Kelly Lin… Distributeur : HK Vidéo 1 juin 2012 ; Note Film : 3 / 5

© UNiversal Pictures

Si la présence quasi permanente de John Woo sur le tournage du Règne des assassins est avérée, son statut de co-réalisateur est loin de l’être. En sa qualité de producteur exécutif il est tout à fait possible d’imaginer que ce dernier ait mis la main à la pâte pour aider son poulain Chao-Bin Su (Soie), mais probablement pas assez pour justifier de figurer en si bonne place dans le générique, ce qui sonne avant tout comme un argument commercial pour ferrer le poisson amateur. Un « petit » mensonge regrettable quoiqu’on se satisfasse qu’il ne s’agisse pas du contraire. Car si Le Règne des assassins est loin de démériter (on y vient rapidement), il faut reconnaître qu’il n’apporterait rien à sa prestigieuse filmographie. Le film doit donc se voir comme une œuvre de Chao-Bin Su et non comme le jalon successif du démentiel Les trois royaumes (la version longue, il s’entend). Dans la Chine du 5ème siècle, plusieurs fratries se disputent la dépouille du Bodhidharma censé conférer à son propriétaire la maîtrise totale des arts martiaux. Au service de la redoutable secte de la Pierre Noire, Zeng Jin ( Michelle Yeoh) réussit à mettre la main sur une moitié du corps quand - lassée par une vie passée à semer la mort - celle-ci décide de changer de vie. Ayant modifié son visage grâce à un habile médecin, Zeng Jin mène une existence tranquille loin des arts martiaux, tout en gardant le secret sur son

DVD / BLU-RAY dans ce documentaire, trop linéaire, sans point de vue - on pense alors à ces programmes sur Paris Première tel que Hollywood Stories (les témoignages des proches de Woody Allen - comme ceux de sa soeur ou de ses producteurs - nourrissent d’autant plus la comparaison). Ce que le documentaire ne saisit pas (préférant le blabla des guests qui apparaissent à l’écran), c’est toute l’intemporalité du cinéma de Woody Allen (l’homme aux idées sans âge), la fraîcheur qui, comme chez Alain Resnais, demeure malgré les rides. On regrette le manque de profondeur du portrait - qui reste en surface de la magie allenienne dont il devrait rendre compte. Pour les connaisseurs, rien de neuf (mais revoir Woody chausser des gants de boxe et combattre un kangourou fait toujours son petit effet). Heureusement, les quelques extraits de films, comme

La rose pourpre du Caire, Annie Hall, Woody et les robots, Crimes et délits, etc., ainsi que les séquences de ses premiers passages télévisuels, ravissent nos pupilles.

Woody Allen a Documentary confirme tout de même une chose : la filmographie du réalisateur est bel et bien le portrait le plus éloquent qu’on puisse faire de lui. Un entretien avec Allen aurait été plus efficace que cette déclaration d’amour inconsistante - qui a toutefois le mérite de nous donner envie de courir revoir Match Point, Whatever Works et tous les autres. A bon entendeur. Ava Cahen passé enfoui. Mais un événement va la conduire à trahir son identité auprès de son époux et accentuer le retour de ses anciens complices toujours à sa recherche. Rien de fondamentalement nouveau sous le soleil du wu-xia pan dont Le règne des assassins reprend nombre de conventions scénaristiques dans une démarche ouverte de classicisme pimentée par des élans de romantisme (si touche John Woo il y a, c’est bien là) et des contours de tragédie shakespearienne. Côté scènes de combat, les chorégraphies de Stephen Tung (Bodyguard & Assassins) donne à manger au spectateur même si un montage parfois brouillon vient un peu couper court à l’excitation martiale. Reste un joli spectacle doté d’un casting sans fausse note qui plaira aux coutumiers du genre. Pour les non initiés, on leur conseillera de s’attaquer à des morceaux plus virtuoses. DVD : 3.5/5 Œuvre récente + HK Vidéo = l’assurance de prestations techniques inattaquables : la copie chatoyante ne présente aucune imperfection notable et donne un transfert de haute volée. Même son de cloche pour la section sonore. Par contre le bilan n’est pas aussi bon en ce qui concerne l’interactivité réduite à un making-of entièrement tourné vers un discours promotionnel qui provoque un doux ennui plus qu’il n’informe pertinemment sur les particularités de la fabrication du Règne des assassins. Si les documentaires avec accumulations de superlatifs et des comédiens passant leur temps à paraphraser les spécificités de leur personnage vous plaise, alors vous pouvez y aller sans broncher. Dans le cas contraire reportez vous sur les bandes annonces du catalogue HK Vidéo, vous vous épargnerez le gâchis de 18 minutes de votre (précieux) temps libre. Julien Munoz


LA NOUVELLE REVOLUTION NINTENDO ? par Floyd A l’heure de la sortie de la nouvelle console de salon made in Nintendo le 30 novembre, il est temps de faire un point sur ce que propose celle qui a la lourde tâche de succéder à la Wii. Car là où les apparences faisaient croire de prime abord à une simple évolution, c’est en fait une petite révolution qui s’annonce avec la Wii U... Du côté de l’évolution, la console proposera enfin des graphismes en HD. C’était sans aucun doute le gros point noir de la Wii première du nom, dont de nombreux jeux

auraient mérité une plus grande finesse des graphismes pour mieux en profiter. On pense ainsi instantanément au dernier Zelda, Skyward Sword, aux graphismes si particuliers un peu gâchés par une définition assez faible. Eh oui, si Sony et les autres éditeurs enchaînent les refontes HD de leurs vieux titres, on espère d’ores et déjà de même de la part de Nintendo. Parmi les titres de lancement de la Wii U, New Super Mario Bros. U propose ainsi l’univers si célèbre du plombier mais avec une finesse inédite : on redécouvre ainsi littéralement toute son ambiance... Toujours du côté de l’évolution, la Wii U sera beaucoup plus puissante que la Wii. Annoncée comme aussi puissante qu’une Playstation 3 ou une X-Box 360, la console en aurait encore plus dans le ventre que prévu d’après certains éditeurs ayant décortiqué la bête. La Wii U déboîte en terme technique

: tant mieux. Wii & U : Nintendo a dû faire face à une autre grosse critique avec la Wii en raison de la trop grande présence de titres «casual», destinés à la famille. Certes il s’agit là d’un des secrets de l’immense succès que la Wii rencontra, mais les gamers, les vrais, ceux qui veulent du FPS, du jeu de course ou du jeu d’action en sont restés pour leurs frais et l’ont bien fait entendre. Le «Wii» voulait dire «we» (nous) et le «U» renvoie bien sûr à «you» (vous), s’adressant directement aux joueurs. Ainsi le lineup de la console affiche déjà de nombreux jeux pour les gamers, à l’instar de Call of Duty Black Ops 2, Assassin’s Creed 3, Ninja Gaiden 3 ou encore Batman Arkham City. Nintendo proposera d’ailleurs dès le jour de la sortie un «gamepad pro», reprenant le B-A-BA de la manette Playstation 3 ou X-Box 360, à savoir deux pad analogiques, une croix directionnelle, quatre gâchettes et quatre boutons d’action. Le ton est donné. Mais la vraie star de la console reste son gamepad ressemblant comme deux gouttes d’eau à une tablette tactile mais entouré de boutons. Ce

alors en Wi-Fi le jeu directement sur la manette et renvoie nos pressions sur les touches instantanément. Les enfants dont les parents souhaitent regarder une émission à la TV vont adorer. Et l’autre idée de génie derrière cette «mablette» est le «gameplay asymétrique». Derrière ce nom barbare se cache une véritable révolution en matière de jeu. Autant prendre un exemple : dans Nintendoland, vendu optionnellement avec la console, on trouve un jeu se déroulant dans l’univers de la maison hantée de Luigi. On voit intégralement le terrain de jeu sur le téléviseur, de haut, où jusqu’à quatre joueurs peuvent interpréter chacun un chasseur de fantôme qu’ils contrôlent avec une manette Wii classique. Pendant ce temps, un cinquième joueur contrôle le fantôme via la mablette, regardant la

« Une véritable révolution en matière de jeu » pad sans fil, comportant un écran tactile, est bien sûr une manette de jeu mais renferme deux idées de génie. La première, que nous allons voir se généraliser prochainement (notamment avec la connexion Vita/PS3) est de nous permettre de basculer le jeu sur la tablette pour le continuer en dehors du téléviseur où l’on veut dans la maison. La console, toujours allumée, envoie Jeux Vidéo | 64 |

partie sur l’écran qu’elle comporte. L’idée est qu’aucun des 4 joueurs ne voit le fantôme : ils ne le sentent s’approcher d’eux que par une vibration de leur Wiimote. Le joueur incarnant le fantôme se voit bien entendu sur l’écran de la mablette et son but est de choper les autres joueurs sans se faire attraper dans leur faisceau lumineux.


JEUX VIDEO C’est donc ça le gameplay asymétrique : jusqu’à quatre joueurs sur un téléviseur jouant contre un autre qui contrôle la mablette. Un autre jeu de Nintendoland consiste ainsi en une partie de cachecache. Et tous les autres jeux de cette compilation déclinent les possibilités de ce nouveau contrôleur à volonté. New Super Mario Bros U permettra ainsi à un joueur de construire des platesformes à l’écran d’une simple pression du doigt, pour aider ou au contraire bloquer les autres joueurs, annonçant des parties hystériques à plusieurs. Avec Rayman Legends (prévu au printemps 2013), Ubi Soft a également pensé à de nouvelles interactions venant d’un second joueur contrôlant la mablette : tourner le niveau entier, déplacer des objets, avec un souci de la précision assez jouissif. La Wii U est bien évidemment rétrocompatible avec tous les jeux Wii et accepte bien sûr tous les accessoires de l’ancienne console de Nintendo, comme les Wiimotes et les nunshuks. Par la puissance de la console, sa convivialité réinventée (et vraiment bluffante !) et son axe «gamer» enfin appuyé, Nintendo a sans aucun doute comblé les défauts de la Wii. D’ailleurs personne ne s’y est trompé : à l’heure d’écrire ces lignes, les réservations de la console sont déjà très nombreuses, laissant augurer de ruptures de stocks mémorables à l’instar de la Wii en son temps. Nintendo Wii - Sortie : 30 novembre 2012 - Basic Pack : La Wii U blanche, la tablette blanche, 8Go de mémoire - Premium Pack : La Wii U noire, la tablette noire, 32Go de mémoire, un support, un capteur pour les manettes, un support manette, une station de recharge pour la manette et le jeu Nintendoland. - Un troisième pack comprenant Zombie U, le jeu de zombies très attendu de Ubi Soft, est également annoncé par certaines enseignes.

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Les gens du cinéma et Twitter :

vers une typologie du twitto cinéphile

par Ariane Picoche

Une balade sur Twitter, c’est un peu comme une relecture des Caractères de La Bruyère, version 2.0. On rencontre des caricatures à chaque coin de timeline, électrons libres ou membres d’une meute distincte. Les gens du septième art, encore loin d’exploiter toutes les possibilités du Web [du moins en France], forment une famille éparse où le naturel fait la guerre à l’image, le partage à la publicité. Quid de leurs profils de twittos ? L’acteur et le réalisateur, a priori les plus exposés, peuvent-ils éviter l’écueil de la promo déguisée ? Et est-on star de Twitter comme on est star de cinéma ?

L

a communauté ciné 2.0 comporte différents types de comptes. On tombe dessus avec préméditation ou au gré d’un champ lexical interactif, d’un balisage précis composé de hashtags basiques et récurrents [#cinéma, #série, #film, et leurs équivalents étrangers – les anglicismes en tête de file] et de hashtags temporaires et événementiels, reflets d’une actu [#TDKR renvoyait à The Dark Knight Rises et a permis au débat sur le dernier Nolan de se déployer]. Ceci étant, il y a d’abord les comptes des œuvres stricto sensu. Personnifiés, ils sont éphémères et coïncident avec la durée d’exploitation desdits films.

brio sur les réseaux sociaux, mais les indés ne sont pas en reste ; ils se servent d’ailleurs de ce support pour engendrer du bouche-à-oreille. Com underground. Djinn Carrénard n’aurait pas pu créer le buzz autour de Donoma, son long-métrage à 1 000 euros, et séduire un distributeur sans s’appuyer sur Facebook et Twitter. Les comptes des institutions ciné [CNC, syndicats spécialisés, festivals…], distributeurs, éditeurs vidéos / VOD, chaînes télé et attachés de presse s’inscrivent dans la lignée des précédents. Pour eux, il s’agit d’une vitrine, d’un relais assumé. Viennent ensuite les profils plus « humains » : les producteurs,

@007

collectifs, auteurs, réalisateurs, compositeurs de BO et acteurs français, étrangers, et américains [les leaders incontestés de ce jeu]. Et

On pourrait penser que seules les superproductions s’invitent avec

enfin le groupe « intello » dont les micro-critiques et les grandes théories en 140 caractères sont l’apanage : les magazines, blogs, étudiants et cinéphiles du dimanche. Faisons l’impasse sur les twittos au leitmotiv généraliste qui n’appartiennent pas au milieu et ne discutent de toiles qu’à l’occasion. Sur Twitter, et c’est encore plus net dans la sphère ciné, on ne retrouve pas le système pyramidal de la « vraie vie ». Celui qui a le pouvoir, ce n’est pas celui qui a l’argent, mais la visibilité donc le nombre de followers le plus élevé, et tous les petits à-côtés : retweet (RT), trending topic (TT) et follow friday (FF) en série. On ne peut donc pas hiérarchiser ces différentes catégories selon le schéma IRL (In Real Life), mais étudier leur popularité. Parfois, celle-ci est simplement le miroir de la réalité. En témoignent les 750 000 abonnés du héros de Drive, Ryan Gosling, qui n’a posté que 10 tweets, rien depuis 2011, mais conserve sa cour, fort de ses succès en salles. Le reste du


temps, l’audience se gagne au prix d’efforts qui se mesurent à l’aune de l’originalité et de la régularité. Telle est la règle. En général, les comptes qui incarnent des entités relèvent de l’informatif. On suivra par exemple la Cinémathèque pour connaître la programmation de ses films et de ses événements, pas pour se marrer avec le community manager.

Parmi elles, il y a celles qui ne parlent qu’en « je », de façon pro, perso [compte-rendu des aléas du quotidien, démonstration de sa normalité, de son accessibilité…] voire narcissique [auto-RT, auto-FF, abus de twitpic intimes et d’Instagram…] ou les deux. De fait, le jeune cinéaste Xavier Dolan serait plutôt du genre « business is business » [bien qu’il se montre proche de son public avec

TENDANCE humour, évoquant la vie de son long-métrage, Americano, et visant l’anecdotique, quand le second, rentre-dedans, n’hésite pas à live-tweeter la cérémonie des Oscars avec des punchlines cinglantes, à démonter le pan du cinéma de l’hexagone qu’il ne supporte plus, à susciter le débat, mais à annoncer, aussi, la sortie DVD et Blu-Ray de L’Ordre et

la Morale.

@MK2diffusion À moins que les individualités qui se cachent derrière ces noms imposants ne transparaissent et lient des contacts plus ou moins personnalisés [laissant croire à l’égalité voire à l’amitié – les clés de la gloire], le follower restera dans une démarche utilitaire. D’ailleurs, beaucoup de ces institutions, au même titre que les journaux et blogs du genre, fonctionnent en roue-libre, utilisant Twitter comme un banal robot, un porte-voix : elles sont reliées à un site, un Tumblr ou une page Facebook, se contentant de poster les liens de leurs publications en automatique. C’est notamment le cas de Job Cinéma, un site dédié à l’emploi dans l’audiovisuel qui renvoie vers ses annonces.

ses merci et ses smileys] quand la comédienne Jessica Alba brandit

Il convient alors de se pencher sur les artistes qui jouent plus que jamais leur [e-]réputation sur les ré© Pathé Distribution seaux sociaux, avec une liberté à plusieurs vitesses. Leurs son « my life is so cooool », aidée comptes officiels se distinguent par de ses tweets-cartes postales crisleur gestionnaire autant que par leur tallisant ce terrible idéal de pub TV. gestion. On recense ainsi les [sta- Mathieu Demy et Mathieu Kassogiaires] community managers d’un vitz, malgré une différence de ton côté et les personnalités qui se sa- flagrante, se rangent eux dans la lissent les mains sur le clavier de case mi-figue mi-raisin. Le premier, l’autre. bon enfant, commente ses voyages et ses découvertes culinaires avec

Tendance | 67 |

Les gens ancrés dans le #partage s’appuient sur les mentions, les favoris ou encore les RT pour fidéliser les abonnés, de potentiels fans. Auto-promo, entrepreneuriat ou moyen sincère de s’exprimer, de dialoguer, goût prononcé pour les nouvelles technologies ? Pas toujours évident de trancher. Les Américains, ces conquistadors éternels qui vivent avec Twitter depuis 2006, ont en tout cas bien mieux cerné les enjeux des réseaux sociaux que nos amis français. Qu’ils confient ce Twitter-labeur à leur community manager, comme les comédiens-phares Tom Cruise, Mark Wahlberg et Ashton Kutscher [incontournable avec plus de 12 millions de followers] ou ouvrent leur gueule sur tout et n’importe quoi comme le réalisateur Joseph Kahn et le comédien Nathan Fillion, ces figures du cinéma US savent que leur image se façonne au rythme des tweets, eux-mêmes symptomatiques d’une globalisation avantageuse. De ce point de vue, Romain Gavras, enfant du collectif Kourtrajmé, metteur en scène moderne, est sans doute le plus américain des twittos français… Les infos, bons mots, photos et vidéos deviennent la continuité de l’individu. Toutefois, la frontière entre le personal branding et le personal branling semble infime. Et si le septième art étend doucement sa toile sur Twitter, l’inverse est plus immédiat. Avec son effet « filtre Instagram », l’affiche de Nous York, la prochaine comédie de Géraldine Nakache et Hervé Mimran, va dans ce sens et pourrait augurer l’officialisation d’un cinéma 2.0.


ET SI JAMES BOND ETAIT UNE FEMME...

DELIRARIUM

S’il semble certain que notre ami James Bond représente a lui seul les termes que sont misogynie et machisme, une féminisation du héros à travers la figure de Daniel Craig commence à naître. Et si james bond etait une femme ?

S’il semble difficile de voir cette icône remplacée par une femme, ce n’est pourtant pas impossible. James Bond est né à un moment où l’Empire britannique avait besoin de lui pour permettre de réaffirmer l’importance et la puissance du pays. Ne s’agit-il pas désormais de confirmer la place et le rôle majeur que joue la femme dans la société ? Imaginez cette femme, agent 007, se battre pour un plus haut salaire, ne pas se faire traiter de pute dès qu’elle s’envoie en l’air, s’imposer dans un milieu majoritairement masculin… Impossible ? Non ! Juste contemporain. James Bond, tu es investi d’une mission politique et il semble urgent de laisser la place à Jess Bond maintenant. Il est temps d’aider les femmes, James, et prendre un petit congé paternité pour t’occuper de tous tes enfants qui doivent parsemer la planète.

« James, ce serait une Lara Croft et ce serait une sacrée salope » Sabrina, 28 ans Après avoir quitté son métier de secrétaire médicale, notre héroïne enfilerait son costume d’agent secret. Est-ce que pour être une vraie 007, tu dois te taper la planète entière? Apparemment oui. D’ailleurs, le procédé serait encore plus efficace et cohérent avec une femme. M. Bond peut s’envoyer en l’air avec la première bombasse venue, mais dans la réalité il serait encore plus facile pour Jess de tirer son coup, et d’arriver à ses fins grâce à ses Edité par Clapmag 17 rue Gramme75015 Paris RCS 519413512

RédacteurS en chef Ava Cahen David Speranski

Directeur général Romain Dubois

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Directeur de rédaction Romain Dubois

Rédacteurs Clémence Besset Samy Bennaoui

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« Impossible ! », Jean 25 ans

fesses. Imaginez la Cougar agent secret, prête à retirer sa culotte pour sauver le monde. Dans la plupart des films, ce sont les femmes qui usent de leurs charmes. Malheureusement, elles ont souvent de mauvaises idées, comme lui faire croquer la pomme. Admettons, un jour les femmes ont déconné mais ce n’est pas la peine de leur faire payer pendant des siècles.

« Est-ce qu’elle est bonne ? » Fanny, 16 ans Vous êtes-vous figuré une seule fois cette femme comme étant banale, ou autre qu’une bombe sexuelle ? Il sem-

« Ce serait la révolution » ble évident qu’elle serait belle, forte et sexy, comme toutes les héroïnes. Pourquoi ? Faire vendre et rêver. Pas seulement, pour les hommes mais aussi pour les femmes qui ont besoin de s’identifier ou de fantasmer. Ce n’est pas que le propre du machisme de mettre de jolies femmes à l’écran. Angelina Jolie, Jessica Alba, Sarah Michelle Gellar et j’en Victor Vogt Caroline Sol Sarah Santamaria Ismaël Aria Florian Delhomme Floyd Julien Munoz Ariane Picoche STRIP Drink A Lol

passe, en ont fait rêver plus d’une. Par conséquent : oui, elle serait bonne et probablement nymphomane. Avec du collagène ? Silicone ? Si on lui donne le même âge que son équivalent masculin, il est fort probable que oui. Imaginez une vraie Cougar 2012. Bon, l’image est assez inquiétante. Néanmoins, en raison des critères déjà imposés aux hommes pour le rôle, elle serait dotée d’un charme fou, et puisque c’est une femme, d’un corps qui l’accompagne (néanmoins les seins refaits semblent être une nécessité pour les coursespoursuites). Mais, pourquoi pas avec des poils sous les bras et des gros muscles afin de garder son image virile. Il faut de la sueur, de la violence, du suspense pour faire un film d’action digne de ce nom. Alors, bye bye, la Barbie en talons. Et si James Bond était une femme ? Ce serait la révolution. Avec tes gros ou petits seins, tes rides, ton lifting ou ta jeunesse, ton tailleur ou ton marcel, ton gun ou ton tir à l’arc, tes cheveux gominés ou au vent, dans ton avion de chasse ou sur ta Vespa, poils au bras ou pas, viens nous chercher, nous serons là pour toi. Sarah Santamaria

Maquette Romain Dubois Clémence Besset Rédaction Web Victor Vogt Email contact@clapmag.com

photo couverture Skyfall ©2012 Danjaq, LLC, United Artists Corporation, Columbia Pictures Industries, Inc. All rights reserved. STAGIAIRE REDACTION Mathieu Le Berre Remerciements Yaël Smadja

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Magazine de cinéma Gratuit | Juillet 2010 | Numéro 5 www.clapmag.com

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BILAN CANNES 2010 PORTRAIT SYLVESTER STALLONE DVD TRUE BLOOD

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