

Dossier « Béton »
05
Éditorial
Cyrille Simonnet, docteur en histoire de l’art
06
Le béton en face
Cyrille Simonnet
16
Hennebique, le béton armé et les Grands
Moulins de Nantes. Économie mondiale et ancrages territoriaux
Gwenaël Delhumeau, historien de l’architecture
22
Béton des villes, béton des champs
Sévak Sarkissian, architecte urbaniste
30
Reconstruire ou les figures industrialisées du béton
Yvan Delemontey, architecte et docteur en architecture
38
Saint-Nazaire et sa Base : fallait-il monter
sur la table de béton plutôt que la renverser ?
Jean-Louis Violeau, sociologue
44
Un patrimoine en béton ?
Controverses, appropriations et imaginaire
Guy Lambert, historien de l'architecture
50
Le béton, matériau absolu
Entretien de Thierry Pelloquet, conservateur en chef du patrimoine, avec Éric Labatut, architecte
56
Le béton au seuil du sacré
Entretien de Jean-Philippe Defawe, journaliste, avec Élise Fauquembergue, architecte et Romain
Guillerm, dirigeant de la société Jousselin
62
L’envers du béton
Frédérique Letourneux, sociologue et journaliste, et Loïc Daubas, architecte
68
Robert Tatin, l’œuvrier du béton
Enora Juhel, chargée de la protection des monuments historiques au ministère de la Culture
Échos / béton
74
Loïc Daubas, Valérie Gaudard, Pascaline Vallée
Carte blanche
75
Artistes invités
Daniel Dewar et Grégory Gicquel
80
Rébus de béton
Anthony Poiraudeau, écrivain
Chroniques
81
Joséphine Aulnois, Alain Girard-Daudon, François-Jean Goudeau, Cyrille Jouanno, Henri Landré, Éva Prouteau, Arnaud Remy, Pascaline Vallée
Dossier Béton [
Éditorial
Le mot « béton » résonne aujourd’hui à nos oreilles plus durement qu’hier, quand l’alerte environnementale ne lançait pas encore ses sirènes tonitruantes. Pour autant, le béton est toujours aussi présent dans notre quotidien urbain, paysager, territorial et patrimonial. Les œuvres édifiées grâce à ce matériau que l’architecte Tadao Ando appelait « le marbre du xxe siècle » dressent ici et là quelques repères emblématiques. Mais avançons sur la pointe des pieds ; publier en 2026 un numéro intitulé Béton n’est en rien anodin.
Certains diront qu’il est trop tard, que le béton est partout. Certes, mais il est inégal, divers, protéiforme. On lira dans ce numéro des articles qui pointent (dans la région des Pays de la Loire, notamment) ses spécificités à l’heure où l’on s’interroge sur les différentes facettes de sa pertinence. Pertinence patrimoniale en premier lieu. Paradoxe : le béton armé remplace souvent ce qui a été détruit. Les ruines consécutives aux guerres sont bientôt effacées par la reconstruction, constituant l’immense héritage du bâti moderne dont bien des exemples rayonnent sur tout le territoire régional, comme le rappelle Sévak Sarkissian. Il n’y a rien là d’idéologique : des forces techniques et productives alors innovantes ont animé l’immense chantier que fut la France de l’après-guerre, analyse Yvan Delemontey. En témoigne l’Unité d’Habitation de Le Corbusier à Rezé, qui se dresse avec franchise sur quarante-deux pilotis de béton brut. Aujourd’hui encore, le béton armé se prête à des écritures sensibles, comme dans l’architecture sacrée d’Éric Labatut, où le matériau est porteur de sens.
Franchise audace, hardiesse… Est-ce suffisant pour que l’on puisse évoquer des considérations patrimoniales ? Le béton tant décrié est-il digne de cet honneur ? On ne peut plus se contenter du regard esthétique qui a longtemps prévalu, rappelle Guy Lambert, mais c’est un béton aussi sophistiqué que la pierre de taille qui orne le portail occidental de la cathédrale d’Angers, comme l’expose Jean-Philippe Defawe dans son entretien avec Élise Fauquembergue et Romain Guillerm, deux acteurs essentiels de ce projet novateur.
Pertinence économique ensuite : à l’époque de sa première diffusion significative, la fin du xixe siècle, le matériau investit de façon presque contradictoire aussi bien le local que le global, selon l’analyse de Gwenaël Delhumeau. Les Moulins de Nantes, construits par Hennebique en 1894, sont l’illustration de ce « matériau-monde », un monde que le béton est prêt à conquérir à partir de son hyper-ancrage nantais. Pertinence urbaine également : le destin complexe de la base sous-marine de SaintNazaire illustre les difficultés que rencontre l’urbanisme quand il s’agit de composer avec un patrimoine ambigu, comme l’analyse Jean-Louis Violeau. Cette immense table de béton armé a en effet le plus grand mal à se faire monument et contraint durement, par sa seule masse, les politiques d’aménagement contemporaines. Face au béton répandu par une armée d’envahisseurs, il y a celui des artistes. Comme l’inclassable Robert Tatin, présenté par Enora Juhel, une sorte de facteur Cheval qui aura passé une moitié de sa vie à voyager et l’autre à maçonner un insolite musée de sculptures, dans la veine de l’Art brut. Tout patrimonial qu’il soit, le béton armé nourrit toujours l’imaginaire des architectes. On le considère aujourd’hui d’un autre œil. Un œil qui a longtemps regardé le béton en face, mais qui commence à regarder derrière, comme l’expliquent Frédérique Letourneux et Loïc Daubas. On s’est longtemps soucié de son aspect, ses volumes n’ont jamais été populaires mais ont alimenté des volumes de commentaires, historiques et esthétiques. Un patrimoine d’espoir et de douleur. Or le béton a un envers, qui est double : sa provenance (extraction) et son impact (pollution). On verra ainsi que le ciment cherche à changer de couleur. De gris à vert, il y a des recettes : on les teste. Mais il y a du chemin, on le parcourt : ce numéro en est en quelque sorte une étape.

Le béton en face
Matériau
brut et banalisé, le béton est omniprésent dans le monde. Mal aimé, il traverse pourtant l’histoire de l’architecture, entre progrès, esthétique contestée et défis écologiques.
Du béton, couramment, que voit-on ? Sa couleur (non-couleur en réalité) ? Sa forme (des cubes, pour résumer) ? Sa banalité (son ordinarité, si le mot existait) ? Le « morne paysage urbain sans horizon des banlieues », pour parler comme Sylvain Tesson, offre une gamme variée du matériau mal-aimé de l’homme de la rue. Tellement répandu, tellement détesté. Il nous faut interroger, réinterroger sans cesse ce sentiment étrange, mêlant haine et indifférence, amour rarement (excepté chez les architectes). Inventé il y a cent cinquante ans, le béton armé a quand même permis de loger des millions de personnes et de lancer autant de kilomètres de route sur tous les territoires. Notre modernité en est tributaire. Progrès indubitable pour ses découvreurs et ses exploitants, le béton a cependant raté une marche, et pas la moindre : celle de la reconnaissance.
Histoire
Avant la Seconde Guerre mondiale, le béton montre ses muscles. On l’appelle ciment armé ; il est prêt à conquérir le monde. Après la guerre, il montre ses blessures, ses cicatrices. Il est brut, mais il combat plus que jamais, sur d’immenses fronts : ceux du logement et de l’équipement. Aujourd’hui, il ne montre plus guère que ses rides, sa peau abîmée, tachée, ses cernes. C’est le béton du troisième âge. Ce ne sont certes que des métaphores, mais elles signifient que le béton connaît des temporalités distinctes, significatives. On ne questionne pas ce matériau en 2025 comme on le faisait encore dans les années quatre-vingt. Quel regard porter sur ce matériau honni ou (plus rarement) adulé ? Ces lignes voudraient plus spécifiquement évoquer la problématique de la vision. Soit : que voit-on quand on regarde ce béton… qui nous regarde et nous attriste ?
Gris optique
Ce « voir » a une histoire. Un article fameux du chantre du béton que fut Le Corbusier titrait : « Des yeux qui ne voient pas ». Il ne s’agissait pas de béton mais la formule conserve toute sa pertinence à la période de l’apparition du béton (armé), soit à la fin du xixe siècle et au début du xxe. Au sens propre : une épiphanie (manifestation d’une réalité cachée). D’où sort-il, ce matériau qui alors n’évoque guère plus que l’époque romaine ? Tout à coup, lorsqu’on le fourre de métal, il sort de terre, où il établissait essentiellement des fondations et tapissait des canaux. L’équipement industriel s’en empare en premier : réservoirs, planchers de manufactures et silos se multiplient sur les sites miniers, en Belgique, dans le nord de la France. Son promoteur en chef, François Hennebique, eut l’idée originale (géniale même) de faire systématiquement photographier les ouvrages qui exploitaient son système. Cela peut sembler anecdotique, mais il est patent que le béton Hennebique ainsi révélé contribuera à rendre visible ce matériau alors en déficit complet d’iconicité. Près de dix mille de ces clichés sont conservés aux archives d’Architecture moderne depuis 1989 (il existe aussi un important fonds à Turin). Ces images ont circulé sur les supports et dans les médias que contrôlait l’entrepreneur : la revue Le Béton armé, les foires, les expositions, les inaugurations, les séances d’essai même, furent l’occasion
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Pile principale, en béton armé, de la travée centrale du pont de Cheviré à Nantes (Loire-Atlantique).
© Photo Région Pays de la LoireInventaire général, Denis Pillet.

Schéma explicatif du système Hennebique, annexé à l’additif du brevet de 1892 (18 décembre 1897). Dispositif de poutre continue sur plusieurs points d’appui. Aux profilés coûteux, Hennebique substitue des barres sortant de laminoirs et des fers feuillards faciles à découper et à plier. La chaux hydraulique peut partout remplacer les ciments Portland, parfois assez coûteux à l’importation.
Sauf mention contraire, les illustrations sont issues du Fonds Bétons armés Hennebique - 76 IFA. CNAM/Cité de l’architecture et du patrimoine/ Archives d'architecture contemporaine.
Gwenaël Delhumeau
Hennebique, le béton armé et les Grands Moulins de Nantes
Économie mondiale et ancrages territoriaux
Tenter d’isoler les processus par lesquels l’histoire du béton armé fait territorialement prise, interroger la matérialité du paysage architectural que cette histoire déploie, c’est faire jouer les termes d’une question assez
retorse : quel est le lieu propre du béton armé lorsqu’il s’invente ?
1. Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Paris, La Découverte, 2017, p. 27.
2. Conservées au Centre d’archives de la Cité de l’architecture, elles ont fait l’objet durant quelque vingt-cinq ans d’un travail d’inventaire qui s’est achevé il y a peu. La constance remarquable d’une telle entreprise doit être ici saluée.
3. Il s’agit ici du système Danly, breveté en Belgique en 1885 et trois ans plus tard en France, où il est exploité par les Forges et Fonderies d’Haumont.
À quelle échelle, en effet, prendre la mesure de cet objet technique majeur au regard d’une économie industrielle qu’il reconfigure à l’orée du xxe siècle et dont il procède ? Dans le champ de visibilité qu’une telle formation historique appelle et constitue alors, quelle focale utiliser pour en saisir à la fois l’espace, la profondeur et les contours ? À l’interaction du proche et du lointain, et si concrète soit-elle en ses effets, l’assise technologique du béton armé offre-telle même une prise à l’idée d’un contour ? On peut certes dessiner les contours des produits, objets ou projets qu’il essaime, mais justement, il les essaime, les disperse dans le jeu d’un processus où le matériau se configure. Ici, enfin, le ténu des modes opératoires où il puise irréductiblement ses ressources, dans le monde artisanal de la maçonnerie, est coextensif au diffus de la dynamique industrielle où il se coule pour en activer les réticulations.
Et si, en ses ressorts premiers, le béton armé contribue à dessiner le devenir d’un paysage industriel qui se fait monde, son mode d’existence définirait plutôt le diagramme de ce territoire qu’il façonne et produit : une topologie, ici, s’invente bien en même temps qu’un matériau. L’aborder « à partir du local » est sans doute un moyen d’arpenter ce territoire que l’on appréhende alors comme un corpus. Mais comment saisir ce « partout » dont procède en quelque sorte le béton armé, et tenter d’en dresser la topographie ? On aimerait alors « emmener » l’histoire des tout premiers acteurs de la construction en béton armé sur le terrain même du matériau qu’ils inventent. Quelle carte, minutieuse ou grossière, en relèverait les réseaux qui le structurent ? Autrement dit, quelle géographie dessine la pragmatique même où puisent les constructeurs lorsqu’ils se font inventeurs ? Ce qu’ils inventent en réalité est un système de production mondialisé qui, en phase avec celui des ciments et des métaux, voit s’imposer en quelques années à peine une sorte de matériau-monde : un dispositif hybride, à la fois global et matriciel.
Une modernité paradoxale
Parcourir ainsi carte en main ce territoire du béton armé afin d’en examiner localement le parcellaire pourrait nous permettre de réinterroger quelquesuns des rouages de la modernité qui y opèrent. C’est en général dans le jeu paradigmatique du local et du global que l’on aborde cette dernière, et selon un vecteur invariablement orienté du local vers le global. La modernité, disait Bruno Latour, est un projet axé 1 : une orientation générale charriant avec elle les figures de progrès, d’émancipation, de développement qui en verrouillent la définition – et aussi sûrement les stéréotypes. Or, si l’on se penche sur le cas de ces constructeurs innovants qui, à l’image de François Hennebique
(1842-1921), font du matériau qu’ils inventent un média technique en prise sur ce mouvement de globalisation terrestre qu’ils activent, on se rend compte à quel point ils inscrivent dans la modernité qu’ils édifient une complémentarité entre le local et le mondial Le matériau dont ils se font les promoteurs avisés relie alors un sol et un monde pour s’inventer, dans cette opération même, comme un organe de transmission. Le béton armé réunirait ainsi ce qu’en somme la modernité toujours dissocie en renvoyant dans un mouvement antinomique les figures d’ancrage au sol et d’ouverture au monde. Les ressorts de la modernité paradoxale d’un Hennebique (ou du matériau qu’il fait sien) joueraient peut-être de ce côté-là : lorsque le constructeur, traçant sa route ingénieuse et opportuniste, déjoue ou contrarie ce binarisme implacable où s’énonce la modernité ; il lèverait en somme le paradigme même qui la régit.
Ce serait là où Hennebique conférerait au matériau toute sa modernité ; là même où il s’invente ; là enfin où s’organise l’activité du constructeur. Elle engage, pour qui en aborde l’histoire, la redoutable question de l’innombrable, de l’anonyme, du trivial, du démultiplié, du fragmentaire ou du segmentaire.
Transferts technologiques
C’est l’atomisation d’une production vertigineuse, le jeu de sa dispersion, que ramassent en premier lieu les archives du constructeur 2 . Si elles forment en soi une « archive » de la dispersion même du technique comme procès d’invention, les dizaines de milliers de dossiers qu’elles alignent décrivent plus sûrement les logiques d’inscription territoriale d’un tel mouvement. Émiettant une lecture linéaire du béton armé à laquelle s’est longtemps cantonnée l’historiographie moderne, elles martèlent le pluriel même des techniques d’où surgit pareil matériau composite. Mais d’où surgit-il précisément ?
Au cœur de ses archives, et dans les limbes de l’invention, figurent quelques traces éparses des recherches qu’il engage tous azimuts à la fin des années 1880. On saisit qu’il vise un temps comme modèle technologique (mais aussi productif et commercial) un procédé de construction mécanisé en tôles d’acier embouties. Ce système est un rouage innovant des filières sidérurgiques où s’organise un marché colonial en pleine expansion. Il contribue à baliser ce territoire industriel des fonderies dont les bureaux d’études explorent ce segment d’une production modulaire où l’architecture s’exporte en pièces détachées 3
Ce marché mondial à haute valeur ajoutée, Hennebique l’aborde comme le problème (insoluble) de son transfert technologique vers la maçonnerie ; mais c’est en réalité pour réinventer cette dernière… L’improbable transfert s’organise en effet comme une opération de retournement. Une économie

Matériau magique
Sévak Sarkissian
Béton des villes, béton des champs
Omniprésent dans l’aménagement et la construction, en milieu urbain comme à la campagne, le béton présente des formes et des aspects très variés. Plébiscité au xxe siècle, il a durablement forgé notre regard sur l’environnement bâti mais semble pâtir d’une image réductrice et souvent négative.
Connu et employé depuis l’Antiquité, notamment par les Romains 1 , le béton s’est plus récemment imposé comme l’un des principaux matériaux de construction. Incarnant la modernité et l’équipement des territoires, il est symbolique de la croissance économique au xxe siècle, dans un premier temps dans le monde occidental, puis partout sur la planète. Contrairement au bois ou à la pierre, que l’on trouve à l’état naturel, le béton résulte de la combinaison d’ingrédients solides et liquides. Ce mélange de granulats – sable et gravillons –, de ciment et d’eau produit en durcissant un matériau extrêmement résistant. Relativement simple, sa mise en œuvre n’est pas sans rappeler une certaine « alchimie ». Visqueuse, la préparation est généralement coulée dans une sorte de moule, le coffrage. En séchant, cette « pâte » devient plus solide que la pierre. La nature, la composition, la couleur, etc., de tous ses constituants influent sur la durée de prise du béton, son apparence et ses caractéristiques finales.
À partir du xixe siècle, les performances techniques du béton s’accroissent considérablement, dépassant celles d’autres éléments industrialisés, comme les briques de terre cuite. Des ingénieurs – parmi lesquels Louis Vicat, François Hennebique et Eugène Freyssinet – contribuent à ces découvertes, laissant leur nom à des composants ou à des procédés constructifs qui seront ensuite développés en série. Placées à l’intérieur du coffrage, des armatures en acier sont noyées dans le mélange. L’association du métal, résistant à la traction, et du béton, résistant à la compression, crée un nouveau matériau, composite, alliant ces propriétés mécaniques complémentaires : le béton armé. Si les fers ou les câbles sont soumis à des tensions, avant ou après coulage, on parle de béton précontraint, encore plus performant. Ce « matériau magique » va progressivement dominer l’univers de la construction et du génie civil, singulièrement en France. Les capacités du béton armé révolutionnent les techniques de construction, la typologie des bâtiments et leur architecture. Coulé sur place ou préfabriqué en usine et acheminé sur le chantier, le béton semble pouvoir s’adapter à toutes les situations. Se prêtant à tous les formats, il permet de réaliser des éléments modulaires, manipulables et transportables (poutres, poteaux, dalles…), tout comme des structures monumentales (viaducs, barrages, centrales nucléaires…). Plasticité, solidité, pérennité, portées importantes, résistance au feu : les très nombreuses qualités du béton expliquent son succès.
Un matériau mal considéré ?
Pourtant, le béton semble moins estimé que les autres matériaux. Associé à la modernité, en rupture avec le patrimoine urbain et architectural historique, il peut être mal considéré ou mal aimé.
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Barrage du Chastang sur la Dordogne, Saint-Martinla-Méanne et Servièresle-Château (Corrèze), 1947-1952.
© Photo Sévak Sarkissian, 2022.
1. Voir la spectaculaire coupole du Panthéon de Rome.

Un matériau ubiquitaire
Yvan Delemontey
Reconstruire
ou les figures industrialisées du béton
Matériau vedette du xxe siècle, le béton a permis de reconstruire la France après 1945. L’immense chantier qui s’ouvre alors constitue un terrain d’expérimentations propice aux mutations d’un matériau jugé révolutionnaire.
S’il est un matériau de construction hégémonique, c’est bien le béton. Comme nous le rappelle de manière vertigineuse le philosophe Philippe Simay, « à chaque seconde, dans le monde, sont coulés 190 mètres cubes de béton, soit 6 milliards de mètres cubes par an ; ce qui en fait le matériau manufacturé le plus utilisé au monde 1 » Ce succès planétaire, que des voix de plus en plus nombreuses dénoncent aujourd’hui comme une catastrophe écologique, sanitaire et sociale 2, est indissociable du phénomène d’urbanisation globale qui caractérise notre monde depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La reconstruction des villes européennes qui lui succède est précisément le moment et le lieu où se développe pour la première fois cette suprématie nouvelle, muant quotidiennement des flots croissants de béton en habitations individuelles ou collectives, en écoles, usines et bureaux mais aussi en ponts, ports, barrages et tunnels, dont le Vieux Continent manque cruellement au lendemain du conflit. En France, les pionniers et promoteurs du béton (Coignet, Monier, Hennebique, Cottancin, Freyssinet, etc.) vont faire du pays le champion toutes catégories du nouveau matériau. De son invention moderne au milieu du xixe siècle à son rayonnement international après 1945, le béton qui devient « armé » ne cesse de connaître des innovations techniques qui en modifient continuellement la nature et la forme 3. Parmi ses nombreux atouts (solidité, économie, flexibilité, incombustibilité, monolithisme, etc.), son caractère protéiforme est sans doute celui qui le distingue le plus des autres matériaux de construction. Mélange de gravier, de sable, de ciment et d’eau, cette « boue » ou « pierre liquide » qu’est le béton, comme on le surnomme à ses débuts, possède la capacité singulière de prendre toutes les formes – puisqu’il n’en a pas lui-même –, se moulant au gré des exigences esthétiques et techniques des constructeurs les plus exigeants ou inventifs. L’architecture moderne, dont l’essor au xxe siècle est intimement lié aux progrès du béton, saura s’emparer de ce matériau révolutionnaire et lui donner ses lettres de noblesse.
Béton assemblé, béton banché
En 1945, la France est exsangue. L’ampleur inédite des destructions impose de reconstruire en masse, rapidement et à moindre coût. Pour relever ce défi, c’est assez logiquement que l’on se tourne vers le béton, matériau à tout faire et abondant, dont on s’emploie alors activement à moderniser les méthodes et techniques de fabrication dans le but de les rapprocher de celles de l’industrie.
Parmi les différents aspects de cette industrialisation naissante (normalisation des composants, organisation rationnelle du travail, mécanisation du chantier, etc.), la préfabrication, qui consiste à produire en atelier ou en usine les éléments de la construction afin de les assembler sur le chantier, fait l’objet d’un large consensus. On assiste alors à l’invention et à la mise au point d’une multitude de procédés de préfabrication qui tendent à rationaliser le gros œuvre et l’enveloppe de la construction (ossatures, murs et planchers 4 ). Ceux-ci prennent d’abord la forme de
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Les pilotis de l’Unité d’Habitation de Rezé (Loire-Atlantique) portent l’empreinte de leur coffrage, Le Corbusier architecte, 1948-1955. © Photo Alejandro Gómez, architecte, photographe d’architecture et professeur à l’ETSA UPV, Valence, Espagne. © FLC/Adagp, Paris, 2026.
1. Philippe Simay, Bâtir avec ce qui reste. Quelles ressources pour sortir de l’extractivisme ?, Vincennes, Terre Urbaine, 2024, p. 25.
2. Voir Anselm Jappe, Béton. Arme de construction massive du capitalisme, Paris, L’Échappée, 2020 ; Alia Bengana, Claude Baechtold et Antoine Maréchal, Béton. Enquête en sables mouvants, Paris, Les Presses de la Cité, 2024 ; Léa Hobson, Désarmer le béton. Ré-habiter la terre, Paris, La Découverte, 2025.
3. Voir Cyrille Simonnet, Le béton, histoire d’un matériau : économie, technique, architecture, Marseille, Parenthèses, 2005.
4. Voir Yvan Delemontey, Reconstruire la France. L’aventure du béton assemblé, 1940-1955, Paris, Éditions de la Villette, 2015.

Jean-Louis Violeau
Saint-Nazaire et sa Base :
fallait-il monter sur la table de béton plutôt que la renverser ?
À Saint-Nazaire, le béton de la base des sous-marins, à la fois héritage destructeur et moteur de renouveau, continue de structurer la ville et d’alimenter un débat sur son identité.
Le bassin du port de Saint-Nazaire et la base sous-marine avec la ville en arrière-plan, 2022. © Photo Bruno Bouvry/Ville de Saint-Nazaire.
Saint-Nazaire, la rue Amiral Courbet avec, dans le fond, le Bassin avant la construction de la base sous-marine, carte postale François Chapeau, vers 1910-1925. Coll. Archives de Saint-Nazaire, inv. 2Fi/304.
1. Anselm Jappe, Béton. Arme de construction massive du capitalisme, Paris, L’Échappée, 2020.
2. Pour se démarquer de son père, Noël s’est attribué une particule vaguement bretonnante, (Charles) Lemaresquier devenant (Noël) Le Maresquier. Cela ne l’empêcha pas de prendre la succession de son père aux Beaux-Arts, où il eut en charge l’atelier portant leur nom de 1952 à 1968 après que son père (de 1920 à 1952) en eut lui-même hérité de Victor Laloux (de 1890 à 1937), qui connut la période la plus glorieuse de l’atelier. À la veille de Ma 68, cet atelier incarnait la figure type du népotisme et du mandarinat qui provoqua, parmi d’autres raisons, la chute brutale et sans doute injuste, par certains aspects, du système dit « des Beaux-Arts ». Voir à ce propos Jean-Louis Violeau, Vu de droite aux Beaux-Arts. Le testament de Mai 68 et Mai 81, Paris, B2, 2025.
Rien de fortuit à ce qu’un ancien thuriféraire de Guy Debord se soit attaqué explicitement au béton 1 au lendemain du Grand Confinement : le béton, c’est comme le spectacle, il est partout. Il s’est installé sur toute la planète à la vitesse de l’éclair et l’on ne perçoit guère la possibilité d’en sortir vraiment. Son histoire est brève, son succès fulgurant. La société du béton vaut bien celle du spectacle car elle est ambiguë, séduisante, un peu magique, à double tranchant et faussement simplificatrice. Le vrai est un moment du faux, et le béton cherchera toujours désespérément à imiter la pierre. Mais sur son chemin, il a pu aussi provoquer quelques dégâts collatéraux. Saint-Nazaire en offre l’une des manifestations les plus puissantes de la côte ouest avec son mastaba devenu patrimoine paradoxal : à l’origine même d’une destruction de la ville, il est pourtant compris avec une relative constance, depuis plus de trente ans, comme l’origine possible d’un nouveau récit urbain.
Une Reconstruction difficile
Le Croisic, La Baule, Saint-Marc, merci Tati, la Brière, merci Chateaubriant, la Loire, merci Gracq, l’Atlantique : la ville est cernée par des images positives et des paysages dignes d’être photographiés et racontés. Mais Saint-Nazaire se loge dans le creux de cet ensemble prestigieux. Elle s’étale aux confins d’un estuaire et en lisière d’un grand marais dans une certaine fadeur qui fut si chère à Roland Barthes. Sa fausse grisaille est éclairée par-dessous et elle est aimantée par une Base d’abord abandonnée puis réinvestie. Sur son toit, le regard panoramique
nous renvoie à l’amour contrarié entre Méséglise et Guermantes : Saint-Nazaire est un port de mer perdu dans le vague de l’horizon briéron. La forme d’une ville se donne à distance.
À Saint-Nazaire, il y a une amplitude des espaces urbains pour une ville de cette taille-là (un peu plus de 70 000 habitants, c’est-à-dire sensiblement autant qu’il y a cinquante ans, au terme de sa reconstruction) qui suscite une réserve d’avenir. Indéniable, cette ouverture vers le large et vers l’avenir est aussi la face inverse d’une perte, d’une destruction totale dont la cause et le souvenir ont été paradoxalement patrimonialisés : une énorme base sous-marine, la plus vaste de la côte atlantique après celle de Lorient, construite par l’organisation Todt. Noël Lemaresquier, fils de Charles (prix de Rome et académiciens de père en fils 2), nommé architecte en chef de la Reconstruction dès 1943 sous Pétain (et architecteconseil de la Ville jusqu’en 1978, tout de même, il était alors âgé de 75 ans), profite de la table rase. Cette ville nouvelle, il la projette d’un jet dans sa totalité tout en inversant les points cardinaux : la cité était orientée du nord au sud en pente douce vers son port, mais il vient inscrire son plan quadrillé sur un axe est-ouest qui court de la Brière à la mer, le long d’une avenue de la République pharaonique et démesurée, droite comme un I. Saint-Nazaire mettra plus d’un demi-siècle à s’en remettre, à retrouver son port et son front de mer par-delà ses grandes issues routières.
Stabilité politique aidant, tous les projets que la ville a développés depuis quarante ans, depuis l’adoption du Projet Global de Développement en 1989, peuvent


Un patrimoine en béton ?
Controverses, appropriations et imaginaire
Par-delà les controverses d’hier et d’aujourd’hui, les voies par lesquelles le béton accède au statut de patrimoine associent volontiers savoirs, appropriation collective et imaginaire pittoresque.
« Nos pères avaient un Paris de pierre, nos fils auront un Paris de plâtre 1 » À en croire Victor Hugo, l’idée que le caractère des matériaux ne soit pas étranger à la valeur du patrimoine architectural irait de pair avec l’impression d’un progressif appauvrissement monumental induit au fil du temps par le renouvellement des matériaux de construction. S’interroger sur l’héritage que constituent les architectures en béton armé confronte de fait à la survivance d’une telle opinion mais également à l’ambivalence même de ce matériau à tout faire, qui plus encore que le métal et les matières plastiques peut apparaître comme la marque du xxe siècle. Autant adulé que détesté, le béton se généralise après la Seconde Guerre mondiale dans une mesure devenue exponentielle dans les travaux publics et le bâtiment depuis les années 1980, au point qu’il est aujourd’hui le produit le plus consommé sur terre. Mis en scène dans des réalisations démonstratives, déclaré moderne dans la presse architecturale et technique, il inspire également assez tôt un rejet proportionnel à son omniprésence : du réquisitoire contre le « panbétonnisme intégral » entrevu par Camille Mauclair en 1934 à la dénonciation de cette « arme de construction massive » par Anselm Jappe en 2020 2, les arguments éthiques et moraux priment encore sur les critères esthétiques. Rien n’est totalement méconnu désormais des facteurs de succès du béton, de ses vulnérabilités techniques, ni des dégâts de son usage actuel sur les sols et les sous-sols – altérés par l’extraction, l’artificialisation et la pollution –, sur la santé et le climat 3. Quelle incidence cette réputation contrastée a-t-elle sur la reconnaissance patrimoniale des édifices en béton armé ?
Une production singulière et plurielle
L’apparente unité des principes de fabrication (un mélange de ciment, de granulats, de sable et d’eau, dans lequel sont noyées des armatures métalliques) pourrait faire oublier la réelle diversité des bétons, très variés selon l’époque, le lieu et la destination. Rien n’est plus éloigné de la version élémentaire de cette matière – réputée peu coûteuse et facile à produire – que tous ces bétons soignés dont aurait rêvé Auguste Perret, qui aspirait à en faire « une pierre que nous fabriquons bien plus belle et plus noble que la pierre naturelle », teintés dans la masse par des fragments de pierre et travaillés en surface pour en accentuer la rudesse ou au contraire la planéité. De même, quoi de commun entre un béton déversé par mètres cubes dans des ouvrages colossaux (barrages, centrales et silos, pour ne rien dire des blockhaus…) et celui que requiert l’économie de structures dimensionnées au plus juste, s’exprimant par leur finesse, leur légèreté, leur élancement ?
Si l’impopularité du béton pèse souvent sur l’appréciation par le public des qualités architecturales des grands ensembles et des équipements des Trente Glorieuses – sous l’effet conjugué du défaut d’entretien et d’une vision négative de la production sérialisée –, la perception du matériau apparaît en revanche transfigurée dès lors qu’il s’agit de valoriser quelque création
← Les Halles de SaintNazaire, Claude Dommée architecte, 1956-1958, labellisées « Architecture contemporaine remarquable » en 2016. © Photo Région Pays de la LoireInventaire général, Yves Guillotin.
1. Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris, 1831.
2. Camille Mauclair, La crise du « panbétonnisme intégral ». L’architecture va-t-elle mourir ?, Paris, Éditions de la Nouvelle Revue critique, 1934 ; Anselm Jappe, Béton. Arme de construction massive du capitalisme, Paris, L’Échappée, 2020.
3. Nelo Magalhães, Accumuler du béton, tracer des routes. Une histoire environnementale des grandes infrastructures, Paris, La Fabrique éditions, 2024 ; Léa Hobson, Désarmer le béton. Ré-habiter la terre, Paris, La Découverte, 2025.

Entretien de Thierry Pelloquet avec Éric Labatut
Le béton, matériau absolu
En 2009, à Saint-Georges-des-Gardes, près de Cholet, un doux béton blanc est utilisé pour construire une petite chapelle aux lignes contemporaines en lieu et place de l’ancienne église du xixe siècle. Retour sur ce programme original avec son concepteur, l’architecte Éric Labatut 1 .
Expression de la modernité, le béton s’impose au cours du xxe siècle dans l’architecture religieuse comme ailleurs. Si ce matériau permet toutes les audaces techniques et formelles, lui attribuer une dimension esthétique reste plus délicat car il reste associé au phénomène de la construction utilitaire de masse (industries, logements, bureaux…) qui va inonder le territoire national après la Seconde Guerre mondiale. Il a ainsi fallu attendre plus de cinquante ans pour que soient reconnues à leur juste valeur les églises en béton de la « poche de Saint-Nazaire », témoignage d’une architecture au service du renouveau liturgique et de la place accordée par l’Église à l’art moderne 2. Si le développement urbain des Trente Glorieuses a prolongé ce mouvement avec la construction de nouveaux lieux de culte dans les quartiers et en périphérie des villes, la dégradation de nombreuses églises, constatée ces dernières années, est aussi l’occasion de promouvoir une architecture religieuse d’aujourd’hui avec des matériaux contemporains.
Alors que l’on achève la nouvelle galerie, en béton, de la cathédrale d’Angers, la question du rapport de ce matériau avec le sacré s’invite d’elle-même, au regard de l’heureuse formule de Le Corbusier : « L’architecture, c’est, avec des matières brutes, établir des rapports émouvants 3 »
Quelles ont été vos références en matière d’utilisation du béton dans l’architecture religieuse ?
Un exemple qui m’a toujours beaucoup impressionné est le travail réalisé à Angers par Pierre Prunet à l’ancienne église abbatiale Toussaint, reconvertie en un musée consacré à l’œuvre du sculpteur David d’Angers. On est confronté ici à une expérience tout à fait singulière, celle de la continuité. Quand on visite cette œuvre, quand on la vit, il n’y a pas de sentiment de rupture. La pierre et le béton sont dans une sorte de cousinage, dans le geste comme dans le sentiment de perception. Le béton trouve ici une légitimité historique, spatiale et plastique, sans avoir à recourir à un quelconque discours ; la matière est là et se justifie par elle-même. Et l’on voit bien l’admiration de Prunet pour l’œuvre de Carlo Scarpa, dans laquelle l’utilisation épurée du béton établit un rapport puissant avec les structures anciennes. Il y a aussi, évidemment, le travail de Le Corbusier au couvent de La Tourette, une des œuvres architecturales qui m’a le plus marqué, et bien sûr la chapelle Notre-Damedu-Haut de Ronchamp. Sans doute les architectes sont-ils éduqués à aimer ce que les autres n’aiment pas ! Mais quand on regarde certains lieux avec son cœur, quand on s’y promène avec son corps, on a des émotions de spatialité que l’on n’éprouve que dans de très rares endroits, et ceux-là en font partie.
← La chapelle contemporaine de Saint-Georges-desGardes (Maine-et-Loire), Éric Labatut architecte, 2009. © Photo Jacky Charrier.
1. Entretien réalisé en novembre 2025.
2. Plusieurs églises ont reçu en 2015 le label « Patrimoine du xxe siècle » décerné par le ministère de la Culture ; certaines d’entre elles, dont Sainte-Anne à Saint-Nazaire et Saint-Martin à Donges, ont été récemment protégées au titre des monuments historiques.
3. Le Corbusier, Vers une architecture, Paris, Flammarion, 1923, p. 121.

Entretien de Jean-Philippe Defawe avec Élise Fauquembergue et Romain Guillerm
Le béton au seuil du sacré
Entretien croisé avec Élise Fauquembergue, architecte directrice de projet chez Kengo Kuma & Associates, et Romain Guillerm, dirigeant de la société de béton préfabriqué Jousselin, autour de la galerie contemporaine du portail de la cathédrale d’Angers.
La restauration récente des polychromies du portail occidental de la cathédrale Saint-Maurice d’Angers a rendu nécessaire la création d’un dispositif de protection pérenne. La Galilée, le projet de galerie contemporaine conçu par l’agence Kengo Kuma & Associates, lauréat du concours en 2020, s’inscrit dans cette tension délicate entre préservation et création 1 Loin de toute tentation mimétique, il revendique l’usage du béton comme matériau pérenne, sensible et contextualisé. Cet entretien croisé revient sur la genèse de ce choix et sur la manière dont un matériau contemporain peut dialoguer avec la pierre ancienne sans jamais chercher à la remplacer et s’inscrire ainsi dans le temps long du monument.
En préambule à cet entretien, pourriez-vous nous raconter votre histoire personnelle avec le béton ?
Romain Guillerm. Mon rapport au béton est avant tout familial. Je suis issu d’une lignée d’entrepreneurs du bâtiment : avec mon frère, nous représentons aujourd’hui la cinquième génération à la tête du groupe Guillerm 2. À l’origine entreprise de maçonnerie, elle s’est tournée vers la préfabrication dans les années 1970. Lorsque nous avons repris l’activité, nous avons fait le choix de nous concentrer exclusivement sur la fabrication, renforcée par le rachat en 2018 de Jousselin Préfabrication, spécialisée dans le béton architectonique. Au fil du temps, nous avons développé un savoir-faire sur des chantiers complexes, aux exigences élevées de finition et de précision, sur lesquels nous pouvons apporter un véritable appui technique. Élise Fauquembergue. De mon côté, ma relation au béton tient à ma formation d’architecte. Dans les écoles d’architecture françaises, l’enseignement est fortement marqué par l’héritage du modernisme. En dehors des cours d’histoire de l’architecture, on travaille finalement assez peu sur le patrimoine. À Lille, où j’ai été formée et diplômée DPLG en 2007, nous avons travaillé principalement sur les reconversions de friches industrielles. Dans les ateliers de projet, les références sont très souvent Le Corbusier et la modernité architecturale. Le béton est le matériau que l’on apprend à manipuler en premier pour comprendre comment organiser l’espace, penser une structure et articuler des concepts architecturaux. J’y ajoute Louis Kahn, dont la géométrie rigoureuse sert la structure, transformant celle-ci en véritable architecture, ainsi que Carlo Scarpa, que j’idolâtre pour la poésie de ses matériaux et la précision de ses détails. Ma génération a clairement été formée par le béton. Mais dans ce projet précis, ce qui était intéressant, c’était justement de dépasser cette approche abstraite du matériau.
En travaillant le polissage, en révélant les granulats locaux, nous avons redécouvert le béton comme matière. Cela permettait de faire écho au territoire, à sa géographie, et de sortir d’une image trop lisse ou trop standardisée du béton.
← L’ouvrage de 450 tonnes est complètement indépendant de la cathédrale. Quelques centimètres seulement séparent les deux édifices. © Photo Paul Hamelin.
1. À l’issue d’un concours international d’architecture lancé en décembre 2019, le projet de l’architecte japonais Kengo Kuma a été retenu devant les propositions de quatre autres équipes de renom : Rudy Ricciotti, Philippe Prost, Pierre-Louis Faloci et Bernard Desmoulin. Kengo Kuma & Associates est associé avec l’architecte en chef des monuments historiques Vincent Brunelle, le bureau d’études Betem Atlantique et les concepteurs lumière 8’18’’. Le maître d’ouvrage du chantier, la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) des Pays de la Loire, a annoncé que l’inauguration aurait lieu le 9 avril 2026.
2. Depuis son siège de Plouvorn (Finistère), le groupe est organisé autour de plusieurs filiales spécialisées, avec une activité phare, la préfabrication en béton armé. Il a réalisé un chiffre d’affaires de 65 M€ en 2025 et emploie 250 salariés.

Frédérique Letourneux et Loïc Daubas
L’envers du béton
« Le problème du béton c’est son besoin de puissance et de croissance infinie incompatibles avec la finitude de la planète 1 . »
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et durant les décennies suivantes, le béton armé a été massivement utilisé dans toutes les constructions publiques, les ouvrages de génie civil et le logement : il fallait construire vite et à bas coût. Il devient le matériau quasi exclusif porté par l’industrialisation de toute une filière, des cimenteries aux bétonniers et jusqu’aux concepteurs. Cette standardisation des procédés de construction passe par une double révolution. D’abord celle du matériau lui-même, créé en usine et acheminé par camions avant d’être déversé sur les chantiers. En second lieu, celle des manières de bâtir : le rythme de travail des maçons s’intensifie à mesure que la cadence industrielle s’impose comme la norme à respecter. Le béton a ainsi réussi à devenir en soi un mode de construction permettant aux architectes non seulement d’effacer la perception des contraintes techniques, mais aussi de penser la possibilité de formes abstraites. Le Mouvement moderne, porté par la création de l’école du Bauhaus, s’appuie sur les qualités plastiques du matériau pour conforter une vision esthétique qui renouvelle l’architecture, réalisée majoritairement en pierre jusqu’alors. Comme le rappelle le philosophe Anselm Jappe, alors que dans la nature et les habitats vernaculaires les lignes sont courbes et les formes circulaires, les imaginaires architecturaux du Mouvement moderne sont marqués par la ligne droite. Ainsi, alors que le premier immeuble en béton armé réalisé par François Hennebique 2 en 1898, à Paris, ressemble encore à un simple immeuble en pierre, le béton va être progressivement porteur d’une esthétique de force et de progrès. Et son pouvoir évocateur est tellement puissant qu’il a réussi à s’imposer comme une marque de réussite, y compris à l’échelle individuelle, et ce partout dans le monde : par exemple, aujourd’hui encore, au Bénin, il est de coutume d’offrir un sac de ciment aux couples de jeunes mariés pour qu’ils se projettent dans une future maison aux solides fondations.
Un matériau « hors-sol » polluant à produire
Depuis le tournant du siècle, le béton est pourtant de plus en plus critiqué, à la fois parce qu’il contribue à l’artificialisation des terres, mais aussi en ce qu’il est le produit d’un process industriel polluant et extrêmement dépendant de matières premières dont les ressources ne sont pas inépuisables, le sable, le gravier et l’eau : pour produire du béton, il faut environ 10 % de ciment, 25 % de sable et 45 % de gravier (le reste étant de l’eau et de l’air). Les chiffres donnent le tournis : « 4 milliards de tonnes de sable et de gravats sont extraites chaque année dans le monde : elles sont destinées en grande partie à la production de béton. En trente ans la demande a plus que triplé », rappelle Anselm Jappe 3. Au niveau mondial ces industries extractives s’attaquent au lit des rivières et même, en respectant certaines conditions environnementales, aux fonds marins 4. Toutefois la filière française continue en majorité d’être alimentée par des ressources locales.
En lui-même, le ciment est responsable de 7 % des émissions de CO 2 mondiales, soit presque trois fois celles du secteur aérien 5. Dans la constitution du ciment, qui est un alliage de calcaire et d’argile, la cuisson est l’étape la plus problématique du processus : 40 % des émissions de CO 2 proviennent de l’énergie nécessaire pour chauffer les fours, et 60 % de la décarbonisation du calcaire (réaction chimique libérant le CO2 contenu dans le calcaire chauffé et qui produit le clinker 6). Même si la filière française a déjà, ces dernières années, travaillé à réduire son impact carbone en développant des liants moins carbonés.
D’une manière générale, dans la feuille de route de la stratégie nationale bas carbone (SNBC), qui vise à atteindre la neutralité carbone dès 2050, la filière BTP et son industrie cimentière
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Les silos portuaires d’exportation de céréales, Nantes (Loire-Atlantique).
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1. Léa Hobson, Désarmer le béton, Paris, La Découverte, 2025, p. 9.
2. En 1892, les brevets de François Hennebique, père du « procédé Hennebique », marquent une étape importante dans la généralisation de l’usage du béton armé.
3. Cité dans Anselm Jappe, Béton. Arme de construction massive du capitalisme, Paris, L’Échappée, 2020, p. 96.
4. Marchand de sable, Enquête en six épisodes sur l’exploitation effrénée d’une ressource stratégique, Le Monde, été 2024.
5. Rapport 2021 du Global Cement and Concrete Association.
6. Cité dans Léa Hobson, op. cit., note 1.
Photo Région Pays de la LoireInventaire général, Denis Pillet.

Enora Juhel
Robert Tatin, l’œuvrier du béton
Entre 1962 et 1989, Robert et Lise Tatin créent à Cossé-le-Vivien, dans la Mayenne, un environnement d’art où le béton, matériau moderne et accessible, devient l’instrument d’une liberté créatrice totale.
Lorsqu’il s’installe à la Frénouse, dans le petit village de Cossé-le-Vivien, avec son épouse Lise, dite Liseron, Robert Tatin est déjà un artiste reconnu. À soixante ans, il entreprend l’œuvre de sa vie, un environnement d’art dans lequel il vit, et ouvre un musée. Autour d’une petite maison en pierre, il élabore en quasi-autoconstruction une œuvre sculptée monumentale foisonnante, hors des normes esthétiques et techniques. Cette liberté totale des gestes et des formes est rendue possible par l’emploi du mortier de ciment et du béton sous toutes leurs formes. Ancien peintre en bâtiment, charpentier puis entrepreneur, Robert Tatin réalise grâce à ces matériaux la fusion de l’acte manuel et de l’acte artistique, revendiquant ainsi sa double posture d’artisan et d’artiste, d’œuvrier comme il aimait lui-même à se qualifier. À la Frénouse, Robert et Lise Tatin donnent au béton, matériau accessible et particulièrement plastique, une nouvelle dimension, à l’origine de l’une des réalisations majeures de l’art singulier 1. Son classement au titre des monuments historiques en 2023 a marqué la reconnaissance de son importance patrimoniale, tout en posant la question des conditions de conservation et de restauration d’une œuvre par nature vivante.
Robert Tatin, du travail de la terre au modelage du béton
Né en 1902 à Laval, formé très jeune au métier de peintre en bâtiment, Robert Tatin nourrit tôt un triple intérêt pour l’art, les savoir-faire techniques et les mythes et récits symboliques 2 Après avoir suivi en auditeur libre des cours de dessin à Paris, il revient en 1924 travailler dans l’entreprise de charpente de son beau-père, puis fonde dans les années trente sa propre entreprise de bâtiment. Après le choc de la Seconde Guerre mondiale, Tatin se réoriente vers la création et ouvre un atelier de céramique à Paris. Reconnu par la critique, il fréquente entre autres Jean Dubuffet et André Breton, sans jamais s’affilier à aucun courant. En 1950, il part pour le Brésil. Pendant cinq ans, il découvre les techniques amérindiennes du travail de la terre, expérimente la fabrication de pigments naturels et collabore au laboratoire artistique et scientifique de son mécène, l’industriel Francisco Matarazzo Sobrinho. Il explore de nouveaux procédés de construction et perfectionne, auprès d’architectes travaillant sur le projet de Brasilia, sa maîtrise du mortier de ciment et du béton. De retour en France au milieu des années cinquante, il poursuit ses expositions d’œuvres peintes et de céramiques. Il reçoit en 1961 le prix de la Critique. L’année suivante, avec son épouse Lise, il opère une nouvelle rupture : l’achat de sa « maison des champs » dans sa région natale. D’abord pensé comme un village ouvert aux artistes et aux artisans, le projet s’oriente rapidement vers celui d’un musée. Loin d’être une création spontanée, l’œuvre monumentale de Cossé-le-Vivien est conçue dès l’origine selon un projet formel et symbolique précis, appuyé par des plans et dessins conservés au musée 3. Le chantier débute par la rénovation de la maison, puis s’étend à la construction de l’édifice destiné à accueillir les salles d’exposition. Soucieux d’autonomie, Tatin choisit des matériaux simples et accessibles : parpaings et buses de béton préfabriquées pour les
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Détail du modelage de la statue représentant Paul Gauguin dans l’Allée des Géants © Photo Enora Juhel. © Adagp, Paris, 2026.
1. Voir notamment, à ce sujet, la base de données en ligne du musée d’Art moderne de Lille, Habitants paysagistes : cartographie des maisons et jardins singuliers
2. Pour plus de détails sur la biographie de Robert Tatin, voir l’article le plus récent lui ayant été consacré : Jean-Yves Gougeon et Hubert Clavreul, « Robert Tatin, itinéraire d’une vie, 1902-1983 », Les Cahier de l’Oribus, no 113, mai 2022.
3. Le musée en a publié une partie en 2006 dans un ouvrage intitulé Tatin. Plans et dessins