

Parcs et jardins
Composer le paysage
Parcs et jardins
Composer le paysage
Plantureuses oasis
Olivier Rialland, géographe, formateur à la MFR-CFA de Mareuil-sur-Lay
20
Jardins historiques en Pays de la Loire : protection, conservation-restauration
Solen Peron-Bienvenu, chargée de la protection des monuments historiques, Drac des Pays de la Loire
28
Jardins médicinaux et botaniques
Jacques Soignon, ancien directeur du Service des espaces verts et de l’environnement (SEVE) de la Ville de Nantes
38
Quel plan pour les jardins des plantes ?
Guillaume Mézières, journaliste scientifique
44
Jardins de bord de mer.
Du Romantisme à la Belle Époque
Agathe Aoustin, chercheuse de l’Inventaire du Patrimoine pour la Région des Pays de la Loire
50
Environnements d’exception dans les Pays de la Loire
Marc Décimo, professeur émérite d’histoire de l’art contemporain, université de Paris Nanterre
ET SOCIÉTÉ
58
Émancipateur, le jardin ?
Thierry Paquot, philosophe et essayiste
66
Les jardins collectifs : une palette diversifiée et complémentaire
Laurence Baudelet-Stelmacher, ethnologue urbaine et urbaniste
72
Aménageurs d’écoumènes amènes
Olivier Rialland
78
Jardiner nos morts
Frédérique Letourneux, sociologue et journaliste
84
Un clavecin dans les prés
Entretien de Thierry Pelloquet, conservateur en chef du patrimoine, avec William Christie, claveciniste et chef d’orchestre
90
Une « offrande végétale » :
le jardin de buis du prieuré de Vauboin
Lucien Jedwab, ancien journaliste au Monde, spécialisé dans le domaine du jardin
ET PAYSAGE
98
Florilège d’eaux hortésiennes dans les Pays de la Loire
Olivier Rialland
108
Parcs paysagers en bord de Mayenne
Pierrick Barreau, chercheur pour la direction de la culture et du patrimoine du Département de la Mayenne
114
Les jardins du Val de Loire protégés au titre des sites
David Couzin, responsable de la division Sites et Paysages à la DREAL des Pays de la Loire
122
Architecture et paysage dans la vallée de l’Erdre
Jean Lemoine, architecte-urbaniste
130
Chut(es) !
Pascaline Vallée, journaliste culturelle et critique d’art
138
Le joyau de la carrière
Frédérique Letourneux
BIODIVERSITÉ ET MUTATIONS
146
L’éphémère et l’éternel ou les vertus de la verdure
Hervé Brunon, historien des jardins
154
Architecture et taille des arbustes
Pascal Prieur, formateur et conférencier
160
Le virage des syrphes
Bruno Marmiroli, directeur de la Mission
Val de Loire
166
Histoires de potager
Bernard Renoux, photographe-auteur
174
Les Folies Siffait. Un difficile équilibre entre architecture et paysage
Julie Pellegrin, conservatrice en chef du patrimoine
180
Dérèglement climatique : quelles adaptations pour un parc historique et paysager ?
Lucien Jedwab
186
Index géographique des parcs et jardins

histoires de jardins

Olivier Rialland
Plantureuses oasis
La botanique et l’horticulture ligériennes nourrissent un savoir-faire jardinier et un geste paysagiste qui, entre patrimoine et création, remodèlent autant les campagnes que les villes.
« Pour rentrer dans le domaine de l’horticulture, […] nos départements de l’ouest sont soupçonnés d’être fort en arrière du reste de la France », se lamente en 1828 le Nantais Louis-François de Tollenare, qui espère « redresser l’opinion publique à notre égard, en faisant connaître comment, dans notre pays, se conçoit la composition des jardins 1 ».
Deux siècles de créations plus tard, les Ligériens n’entretiennent plus de complexes : reconnu à l’échelle internationale, le Parc oriental de Maulévrier, dans le Maine-et-Loire, a établi en 2024 son record de fréquentation à 230 000 visiteurs payants ; la Ville des Sables-d’Olonne s’offre la signature d’un concepteur de renom, Louis Benech, pour accompagner la renaissance du jardin de la villa Charlotte ; la forêt de plantes en pots de l’artiste plasticien Evor, Jungle intérieure, s’impose depuis 2018 comme une des étapes « vertes » du Voyage à Nantes… Quelles qu’en soient la nature et les ambitions, les initiatives et les réussites jardinières foisonnent dans les Pays de la Loire.
Un territoire jardiné
En matière de création, les châteaux ont longtemps donné le la. L’art de vivre des havres du roi René d’Anjou ne saurait toutefois éclipser la rusticité persistante des innombrables jardins des provinces ligériennes où le potager, le verger, la vigne, le vivier et le taillis l’emportent sur le parterre et le bassin d’ornement. Aux xviie et xviiie siècles, la quête de symétrie se conjugue à l’expérimentation de la perspective longue et à la composition de l’espace en plans successifs depuis la résidence : les grands domaines du Maine, de l’Anjou, du Pays nantais et, dans une moindre mesure, du Bas-Poitou s’ornent d’amples créations classiques qui mêlent l’utile et l’agréable.
À la charnière des xviiie et xixe siècles, l’art des jardins cède à la dé-géométrisation. « En 1804, [le pépiniériste Goujon] dessina à la Lorie 2 le premier bosquet dans le goût des jardins anglais [en Anjou]. Ce n’était à la réalité qu’une plantation confuse de toutes sortes d’arbres, ornée de petits gazons et percée d’une multitude d’allées tortueuses sans buts et sans effets paysagistes. Mais une telle disposition, au charme de la nouveauté, joignait celui d’offrir une variété infinie et de reposer agréablement l’œil de la monotonie de ces grandes lignes droites qu’on voyait se prolonger de tous côtés, semblables à des rayons dont l’habitation était le centre 3 » D’expérimentations en imitations, de jardins anglais en jardins pittoresques, émerge le style paysager. Louis-François de Tollenare observe ainsi : « Plus d’étroits labyrinthes, plus de surprises étranges, suppression de ces vains méandres convulsifs qui montrent le but sans y faire atteindre ; mais nombre limité de scènes, afin de donner à toutes de la largeur et du calme ; liaison entre elles par de doux mouvements, alternative de parties touffues et de parties découvertes 4 [...]. » Portée par le développement agricole des campagnes, cette écriture paysagiste « a envahi tout l’art des jardins 5 » aux abords des années 1880, selon la formule du concepteur et théoricien Édouard André (1840-1911) et concerne tous les territoires ligériens, à l’exception des grands marais, où l’on ne trouve pas de châteaux. La convocation des panoramas alentour, soigneusement sélectionnés et même valorisés grâce à la perspective aérienne 6, prolonge comme jamais le remodelage de l’environnement domestique. Au paysagement 7 in situ, celui du lieu même, s’ajoute un paysagement in visu, fondé sur la sélection des lointains appréciés depuis les châteaux, qui imposent leur marque à l’échelle territoriale, notamment dans la vallée de la Loire et celle de ses affluents majeurs.
Les jardins du château du Pin à Champtocé-sur-Loire (Maine-et-Loire).
© Photo Philippe Piron.
1. Louis-François de Tollenare, « Sur l’art des jardins », Le Lycée armoricain, 1828, douzième volume, p. 81-82.
2. Le château de la Lorie se situe à La Chapelle-surOudon, commune déléguée de Segré-en-Anjou Bleu.
3. Louis Pavie et PierreAndré Millet de la Turtaudière, Statistique horticole de Maine-et-Loire, Angers, Imprimerie Victor Pavie, 1842, p. LIII.
4. L.-Fr. de Tollenare, op. cit. note 1, p. 85.
5. Édouard André, L’art des jardins. Traité général de la composition des parcs et jardins, Paris, Masson, 1879, p. 150.
6. Empruntée à la peinture, la perspective aérienne ou atmosphérique désigne une perspective artificielle obtenue grâce à la graduation des teintes. Les végétaux les plus foncés sont au premier plan et les teintes s’éclaircissent jusqu’aux lointains.
7. Davantage usité au Canada, le terme de paysagement désigne l’aménagement qui consiste à disposer harmonieusement les divers éléments, surtout végétaux, d’un espace extérieur.

Jacques Soignon
Jardins médicinaux et botaniques
Des savoirs antiques d’Aristote aux parcs botaniques de Nantes et d’Angers, la flore s’impose comme essentiel dans les pratiques de soin et dans la transmission des savoirs botaniques.
Des origines antiques aux jardins monastiques
L’usage des plantes pour le soin des hommes remonte à la plus haute antiquité. Les Égyptiens, puis les Mésopotamiens, ont laissé des informations gravées sur leur pharmacopée, composée de végétaux tels que le genièvre, le pavot ou la mandragore. On s’accorde cependant à penser que la botanique en tant que science a commencé à être enseignée quatre siècles avant notre ère en Grèce, par Aristote, pendant que la médecine s’organisait autour d’Hippocrate. Théophraste, disciple d’Aristote, est vraisemblablement le premier à avoir proposé une classification des plantes. Ce n’est que plusieurs siècles après l’effondrement de l’Empire romain que réapparaît la volonté d’organiser la connaissance des plantes avec le capitulaire De Villis, un document qui liste « les plantes importantes et utiles ». Fiacre est un moine herboriste né en l’an 590 en Irlande. Il fonda un monastère en France et y cultiva des plantes médicinales, devenant l’un des premiers phyto-praticiens en Europe. Canonisé, il est devenu le saint patron des jardiniers. Sa statue orne depuis divers édifices dont d’anciennes officines, mais aussi des jardins. L’une d’entre elles a été redécouverte en 1986, enterrée dans les jardins des Petites Sœurs des pauvres de la rue Russeil, à Nantes. Elle a été remise en place dans l’un des patios. Les ecclésiastiques du Moyen Âge sont les dignes héritiers de ces savoirs antiques et les premiers jardins médicinaux ont été abrités dans des monastères bénédictins. Le dessin des jardins de Saint-Gall, en Suisse, date de 816 ; on y découvre un espace dénommé herbularius, regroupant divers végétaux destinés aux soins : lis, rose, menthe, pulicaire, fenouil, etc. Il est vraisemblable que dans la région des Pays de la Loire ce type de jardin est apparu dans les premières abbayes. Parmi celles-ci, l’abbaye royale de Fontevraud, au xiie siècle, qui présente aujourd’hui des parcelles en croix caractéristiques, mais de conception récente, les plans initiaux n’ayant jamais été retrouvés.
Les jardins de la Renaissance aux Lumières
Les châteaux abritaient également la culture de végétaux essentiels au soin et à l’alimentation de leurs occupants ; en période de troubles, ils pouvaient garantir la survie des assiégés. Légitimement, de nombreux jardins dits « de curé » ont été conservés ou remis en scène dans différents édifices fortifiés, tels le château du Plessis-Bourré, au nord d’Angers, le donjon de Ballon dans la Sarthe ou plus récemment dans le château de Villeneuve, à Martigné-Briand, restauré par François Vandangeon, un pharmacien épris des jardins de la Renaissance. En Anjou, le roi René fonde en 1452 le couvent de la Baumette. Cet amateur de nouveautés végétales y introduisit l’abricotier, le raisin muscat et l’œillet, en provenance du Bassin méditerranéen. C’est aussi un lieu d’apprentissage où Rabelais fera son noviciat et où vraisemblablement il commencera à étudier la botanique. Il a largement utilisé cette discipline dans ses ouvrages, décrivant une centaine de plantes en indiquant leur origine ou leurs vertus. Gargantua, par exemple, examine et observe soigneusement les plantes, visite les droguistes, herboristes et apothicaires.
← Les jardins de Puygirault (Maine-et-Loire).
© Photo Drac des Pays de la LoireEnora Juhel.

Quel plan pour les jardins des plantes ?
En quelques étapes au Mans, à Nantes et Angers, divers jardins viennent, chacun à sa manière, éclairer l’histoire de ces lieux de nature en pleine ville. Une histoire en mouvement pour ces endroits singuliers qui doivent à la fois conserver et se transformer.
Qu’est-ce qu’un jardin des plantes ? Une bonne définition devrait pouvoir exprimer les finalités multiples de ces jardins qui sont aussi jardins botaniques et patrimoniaux. Ces espaces d’agrément sont aussi des lieux de travail ; ils ont un public et de nombreux acteurs : « Vingt-sept métiers différents y œuvrent », dit-on à la direction des Parcs et Jardins de la ville d’Angers. Fanny Maujean, directrice de ce service de la « ville verte », y voit « de formidables terrains de jeu pour l’horticulture, la botanique, l’arboriculture et beaucoup d’autres connaissances spécifiques qui se transmettent entre les jardiniers. » Le jardin des plantes est un lieu de savoirs et de savoir-faire. Espace de plaisir et de travail, il présente une autre ambivalence : c’est un espace naturel et culturel, le végétal et le naturel y sont dirigés, architecturés. Pour Nicolas Grandemange, directeur de La Nature en ville au Mans, le jardin des plantes se singularise par les soins quotidiens qui lui sont apportés et par une équipe permanente de jardiniers qui lui sont « très attachés ».
Les jardins possèdent tous un plan, hérité de l’époque de leur création, reconnu et préservé comme patrimoine, mais ils doivent s’adapter aux contraintes imposées par le monde dont font partie ces lieux clos mais perméables. Les changements climatiques brutaux, la circulation des insectes et des champignons obligent chaque jardin à trouver des modes d’adaptation pour préserver ses collections, et parfois à abandonner certaines essences. S’adapter, se transformer tout en respectant un dessin originel : cette tension est commune aux jardins des plantes du Mans, d’Angers et de Nantes, qui sont tous des jardins historiques.
Entre muséum et jardin public
L’idée moderne du « jardin public » prend naissance au xix e siècle : le Jardin des plantes de Nantes est achevé en 1890, la forme actuelle de celui d’Angers date de 1900 et celui du Mans ouvre ses portes en 1855. Il y avait un jardin avant le jardin et, à Nantes, le potager du couvent des Ursulines étant devenu bien national, le Jardin des plantes s’installe sur le jardin des apothicaires ; à Angers sur celui de l’école de botanique ; au Mans, c’est un jardin privé qui devient public à l’initiative de la Société d’horticulture de la Sarthe, un collectif réunissant notables amateurs et professionnels du végétal.
Ces jardins privés, jardins de cloître, jardins d’apothicaire, s’ouvrent en un siècle où les sociétés savantes – on ne les appelle pas encore des associations – s’investissent dans un nouvel espace public et « inventent la science 1 ». Les sciences, l’industrie et l’ingénierie deviennent alors des repères moraux pour la société, un socle de valeurs qui s’exprime en des lieux spécifiques, comme les muséums qui s’inventent à partir de la Révolution, et transforment les collections privées – les fameux « cabinets de curiosités » – en espaces où la science participe à l’éducation de la société.
Dans les villes s’ouvrent aussi les premiers musées d’art et les promenades ; on y invente les sports, les loisirs. Nous retrouvons ici nos jardins des plantes, à l’intersection de la médiation
←
Massifs de fleurs dans le Jardin des plantes d’Angers (Maine-et-Loire).
© Photo Ville d’Angers - Thierry Bonnet.
1. Guillaume Carnino, L’Invention de la science, Paris, Seuil, 2015.

Marc Décimo
Environnements d’exception dans les Pays de la Loire
Multiplier les univers fantastiques depuis le périmètre bien réel de son jardin : voilà le passe-temps nécessaire de certains créateurs, bien décidés à élargir leur horizon depuis les Pays de la Loire.
Configurer un jardin comme un diorama à grand périmètre, c’est une pratique spectaculaire que l’on connaît aujourd’hui pour s’apparenter aux parcs d’attractions. Le promeneur alors se divertit de passer de l’arrangement d’un décor à un autre, d’une scène à l’autre comme on passerait d’une activité à une autre ou comme on le fait, vaguant d’un tableau à un autre, dans le cadre d’un musée. Tels sont les lieux communs de la plupart des parcs dont, de nos jours encore, les traces abondent et dont les cartes postales anciennes témoignent. Un support désormais désuet. Il en est ainsi au Mans (Sarthe), par exemple dans le Jardin d’horticulture dit aussi « Jardin des plantes » qu’aménagea Adolphe Alphand à partir de 1865 (celui-ci avait auparavant créé à Paris le parc Monceau, le bois de Boulogne et le bois de Vincennes). On pouvait passer d’un jardin anglais à une cascade monumentale, un lac, un kiosque, des colonnes éparses, un passage souterrain, un Robinson, une Dame à la licorne, faisant donc en raccourci un voyage à la fois dans le temps et dans l’espace, tout un circuit parmi des représentations supposées de la réalité.
Des fictions jardinées
Le jardin public apparaît alors telle une fresque dont le concepteur affiche la volonté de maîtriser à la fois la diachronie et la topographie de régions variées, voire exotiques. Sont évoquées des périodes antéhistoriques ou historiques devant lesquelles on stationne, embrassant dans une saisie visuelle unique tantôt la préhistoire, tantôt l’Antiquité, tantôt le Moyen Âge – des fictions du temps qui a passé. Ce que l’on tient pour être la Nature, l’ère végétale, l’ère minérale, le paysage rustique se trouve artificialisé, pastiché et ainsi comme étiqueté. Un assemblage d’essences rares, exotiques, remarquables, voisine avec des ponts ou des clôtures imitant le bois qu’accompagnent de faux rochers et un cours d’eau fabriqué de tout son long. Tous ces indices, rémanents, viennent dénoter cette volonté de maîtriser à la fois le temps et l’espace. C’est de ce « dispositif » (au sens foucaldien de L’Archéologie du savoir) qu’émergent parfois certains créateurs comme le facteur Cheval, le plus fameux d’entre tous. C’est indiquer combien ces productions, ces « environnements » comme on les nomme aujourd’hui, plongent « [leurs] racines dans l’humus de la culture populaire 1 » ou dans une imagerie de livre de classe primaire, des stéréotypes. Robinson Crusoé, à lui seul, déterminerait cette vision du bonheur, où il s’agit non pas d’habiter dans la nature en faisant contre mauvaise fortune bon cœur mais bien d’échapper à la condition qui lui est échue pendant vingt-huit ans. Doivent être finalement surtout perceptibles la victoire de l’art sur la nature, l’ingéniosité, le travail artisanal, le souci constant du travail bien fait. La séculaire relation mimétique de représentation de la nature ou d’intervention sur le paysage et la vision d’une nature édénique sont désormais aussi le résultat d’une lutte pour n’être pas non plus absolument à sa merci. Et pas davantage ne s’agit-il d’être
←
Le Robinson du Jardin d’horticulture du Mans (Sarthe), carte postale, Édition N. G, 1912.
Coll. part. DR.
1. Antonio Gramsci, Cahiers de prison [Quaderni del carcere], 4, cahiers 14, 15, 16, 17, 18, avant-propos, notices et notes de Robert Paris ; trad. de l’italien par Françoise Bouillot et Gérard Granel, Paris, Gallimard, 1990, Cahier 15.

Thierry Paquot
Émancipateur, le jardin ?
Le jardin traverse l’histoire comme un espace d’émancipation. Tour à tour symbole de pouvoir, outil de subsistance et lieu de lien social, il reconnecte l’humain au vivant, au temps long et à une richesse qui dépasse la seule logique économique.
On s’en souvient : Voltaire dans Candide nous conseille de « cultiver notre jardin », sans nous révéler que le jardin nous cultive aussi. Contempler un jardin revient à admirer la beauté de la flore et de la faune, le jardiner à éprouver son organicité. Un jardin contient des milliers d’organismes vivants qui interfèrent selon des rythmes spécifiques, diurnes et nocturnes, saisonniers, cycliques. C’est une leçon sur les temporalités qu’il ne faut ni précipiter ni ralentir mais apprécier au bon moment, ce fameux kairos des Grecs... C’est aussi une activité créative et récréative. Tout jardinier savoure ses possibilités d’agir sur une plante, un arbre ou une fleur tout en profitant du bon air. Certes la terre est basse et des caprices météorologiques souvent ingrats viennent perturber le déroulement attendu d’une croissance horticole ou maraîchère. Combien de fois un gel soudain, une grêle imprévue, un vent violent réduisent à néant une récolte que l’on espérait à la hauteur des efforts et de l’attention fournis ? Le jardin se dit en gallo-roman hortus gardinus, soit un « jardin enclos ». En latin, hortus veut dire « jardin », en français ort, et hort, qui bien plus tard se retrouveront dans « horticole » et « horticulture ». Quant à gardinus il dérive du francique gart, « clôture », et donnera Garten en allemand, garden en anglais, giardino en italien, jardín en espagnol et « jart », puis « gard » et enfin « jardin » en français. Quant au jardin d’Éden, c’est le « paradis » dans la tradition toponymique de la Bible, l’hébreu ‘adànîm signifiant « délices » (c’est le pluriel de ‘eden). C’est au xvi e siècle, avec la Réforme, que ce terme entre dans la plupart des langues européennes et désigne le « Jardin des délices », que va peindre Jérôme Bosch.
Vous avez dit « jardin » ?
Le jardin apparaît vraisemblablement en Mésopotamie trois mille ans avant notre ère, bénéficiant de l’agriculture qui date du Néolithique (9 000 ans av. J.-C.), avec la domestication de certaines plantes (les céréales, en particulier), de certains animaux (chiens, ovins, bovins, chevaux...) et de certains humains (les agriculteurs qui se sédentarisent, à la différence des chasseurs-cueilleurs). L’acclimatation du palmier facilite le maintien d’une certaine humidité tout en limitant l’évaporation, pour la plus grande joie des plantes. Le jardin exprime alors l’ordre du monde, c’est le miroir du cosmos qui entremêle harmonieusement, au sein d’un même enclos, la lumière du soleil, l’eau des sources, la fertilité du sol et la diversité des végétaux, arbres et animaux... Les jardins d’agrément – expression qui n’existait pas alors – sont privilégiés en Égypte, avec des vergers et des vignes et aussi en Perse – du reste le mot « paradis » vient du persan.
Cette nature reconstituée à l’intérieur du jardin muré se veut un lieu de promenade, mais aussi de repos et d’échanges. C’est dans les jardins que les philosophes grecs dialoguent et dans les parcs entourant les villas romaines que Cicéron converse avec ses amis. Le mot « jardin » véhicule donc, et souvent inconsciemment, une dimension liée au loisir, qu’il perdra progressivement avec le jardin monastique, qui vise à nourrir les moines et à fournir des plantes médicinales.
← Illustration de L’Abécédaire de Lucien Laforge, édité par la Librairie Lutetia, Paris, à 520 exemplaires, 1924. Coll. MUDO, musée de l’Oise, Beauvais.
© Photo GrandPalaisRmn (musée départemental de l’Oise) / image GrandPalaisRmn.

Laurence Baudelet-Stelmacher
Les jardins collectifs : une
palette diversifiée et complémentaire
Nés à la fin du xixe siècle pour soutenir les familles ouvrières, les jardins collectifs ont progressivement évolué en jardins familiaux, partagés et solidaires. Ils répondent aujourd’hui à des enjeux sociaux, écologiques et citoyens majeurs.
Les origines
Depuis la toute fin du xixe siècle, les petits lopins de terre cultivés à l’origine par des familles ouvrières ont fait leur apparition dans le paysage des villes industrielles. À Sedan tout d’abord en 1893, à l’initiative de Félicie Hervieu, une philanthrope désireuse de venir en aide aux familles ouvrières en améliorant leurs conditions de vie. Puis à Saint-Étienne en 1894, où le Père Volpette s’inspire de l’expérience ardennaise pour créer des jardins qui portent encore son nom avant qu’un autre tenant du catholicisme social, l’abbé Lemire, député-maire d’Hazebrouck dans les Flandres, ne crée la Ligue du Coin de Terre et du Foyer en 1896 ; celle-ci sera la promotrice à l’échelle nationale des « jardins ouvriers ». Devenue une association loi 1901 1, elle est aujourd'hui dénommée Fédération des Jardins Familiaux et Collectifs et fête ses 130 ans cette année. La France n’était cependant pas pionnière en la matière : les allotment gardens britanniques et les Kleingärten allemands ont passé le cap des 200 ans. Ces premiers jardins collectifs à vocation sociale se caractérisent notamment par la diversité des acteurs qui les portent et par leur dimension utopique – offrir la possibilité de se nourrir sainement à toutes les familles ou encore instaurer une « petite propriété insaisissable et assurée à tous 2 », comme le souhaitait le docteur Lancry, un médecin social à l’origine de l’expression « jardins ouvriers ».
Un nouvel essor à la fin du xxe siècle
Des traits que l’on retrouve dans la deuxième vague de projets nés à la fin du xxe siècle : les jardins partagés et jardins d’insertion, ou jardins solidaires, qui apparaissent dans les années 1990. Les jardins collectifs se sont en effet considérablement diversifiés en un siècle et n’ont cessé de se développer en France et chez nos voisins européens pour mieux répondre aux problèmes sociaux, environnementaux et climatiques qui défient nos sociétés contemporaines. Ces différents types de jardins correspondent à des objectifs complémentaires sur le territoire d’une commune et sont de plus en plus représentés dans leur diversité. Les jardins familiaux ont ainsi pour objectif principal l’autoproduction et l’autoconsommation des produits récoltés au jardin.
Les jardins partagés mettent en avant le jardin comme support de liens et de convivialité et s’inscrivent dans la filiation des community gardens nord-américains, en particulier new-yorkais et montréalais, créés et gérés par des collectifs d’habitant·e·s. Ils émergent en 1997 3 avec la Charte de la Terre en Partage 4, rédigée à la suite du premier colloque organisé à Lille par le réseau du Jardin dans Tous Ses États avec l’appui de la Fondation de France. Le premier jardin « communautaire » français, terme traduit littéralement de l’anglais community, le Jardin des (Re)Trouvailles, voit le jour également en 1997 dans le quartier Moulins à Lille, porté par l’association AJOnc 5. Il existe toujours.
←
Les jardins familiaux du comité Georges-Maillard, Sorges, Les Ponts-de-Cé (Maine-et-Loire).
© Photo Bernard Renoux.
1. Code rural et de la pêche maritime, Titre VI : Jardins Familiaux (articles L561-1 à L564-3).
2. Gustave Lancry, Le terrianisme : la petite propriété insaisissable et assurée à tous, Delville, 1899.
3. Laurence BaudeletStelmacher, « Les 20 printemps des jardins partagés français. Bilan et perspectives », In Situ [En ligne], 37 | 2018.
4. Le Jardin dans Tous Ses États : Charte de la Terre en Partage, 1997.
5. Amis des Jardins Ouverts et Néanmoins Clôturés.

Jardiner nos morts
Les cimetières sont des lieux où il fait bon se recueillir et se promener, car la nature y est souvent foisonnante. Jardiner les tombes, c’est aussi prendre le temps de penser à ses proches disparus.
« Une personne ne meurt véritablement qu’à partir du moment où personne n’évoque plus son souvenir, ne dit plus son nom. »
Natacha Appanah, La Nuit au cœur, 2025
Tous les ans, à l’approche de la Toussaint, ma mère prépare une jardinière de dipladénias. Des roses, des blancs, des rouges… Joyeuses fleurs en trompette, résistantes au manque d’eau, qui ornent le temps de quelques semaines la tombe de sa propre mère, et qu’elle retire au cœur de l’hiver. Un tel rituel jardinier est inscrit dans les habitudes de nombreuses familles qui viennent chaque année, à cette période, se recueillir sur les tombes de leurs proches. Au titre des ornements floraux, les chrysanthèmes sont désormais fleurs-reines dans le Royaume des morts. Pourtant, la « marguerite des morts », comme la chantait Georges Brassens, n’a pas toujours eu sa place sur les tombes. Ce n’est d’ailleurs qu’au xixe siècle qu’il est devenu courant de se rendre dans les cimetières et, à l’époque, c’étaient plutôt des bougies que l’on avait l’habitude de déposer sur les pierres tombales. Comme le rappelle Marc Faudot dans son livre Les cimetières : des lieux de vie et d’histoires inattendues (2023), la généralisation des chrysanthèmes pour le fleurissement des sépultures date de 1919 : « Pour la célébration du premier anniversaire de l’armistice de la guerre de 1914-1918, le président Raymond Poincaré appela les Français à fleurir, le 11 novembre, toutes les tombes des soldats morts à la guerre. Le chrysanthème d’automne s’imposa car il fleurit à cette époque et résiste au froid. Ce fleurissement se décala progressivement au 1er novembre et s’étendit aux tombes familiales 1 » Et la tradition est aujourd’hui encore très ancrée, comme en ce jour de Toussaint au cimetière-parc où nous avions décidé de nous donner rendez-vous avec mon complice photographe Bernard Renoux. Sous les rayons résistants d’un doux soleil de novembre, nous avons déambulé dans les allées pendant un bon couple d’heures, devisant de choses et d’autres, admirant l’aménagement de certaines tombes et la beauté des arbres, dont certaines espèces exotiques m’étaient inconnues. Ce cimetière paysager, qui s’étend sur quelque vingt-cinq hectares au nord de Nantes, à la lisière du périphérique, a été pensé au milieu des années 1940 comme une vaste nécropole pouvant accueillir l’ensemble des dépouilles afin de résoudre le problème de saturation des cimetières nantais. Face au coût engendré par le transfert des corps, le projet est finalement abandonné et le cimetière-parc dans sa forme actuelle est inauguré le 2 mars 1979.
La qualité paysagère des cimetières
« Il y a un esprit du lieu, c’est un lieu d’apaisement, de recueillement, de silence. Il y a aussi la volonté d’en faire un espace de vie, connecté avec la nature… On aime que les cimetières soient des lieux accueillants et vivants », explique Lionel Roussel, responsable du territoire Nord à la direction Nature et Jardins de la Ville de Nantes. Le cimetière-parc est ainsi réputé notamment pour sa collection de magnolias et d’arbousiers, petits arbres reconnaissables à l’écorce brune de leur tronc et aux petits fruits rouges, comestibles, qui poussent à leurs branches. Au total, ce sont plus de 1 200 espèces différentes et quelque 5 500 arbres qui sont recensés, ce qui
←
Le cimetière-parc paysager à la Toussaint, Nantes (Loire-Atlantique).
© Photo Bernard Renoux.
1. Marc Faudot, Les cimetières : des lieux de vie et d’histoires inattendues, Dunod, 2023.

Entretien de Thierry Pelloquet avec William Christie
Un clavecin dans les prés 1
Il y a près de quarante ans, William Christie, claveciniste et chef d’orchestre de renommée internationale, fondateur des Arts Florissants, ensemble avec lequel il s’est employé à faire redécouvrir le répertoire baroque, s’est installé en Vendée où il aime cultiver l’art du jardin.
En cette fraîche matinée de février, la campagne vendéenne grelotte sous un ciel bas et gris. Il pleut depuis déjà plusieurs jours à Thiré, où la Smagne, la petite rivière qui traverse le bourg, commence à sortir de son lit… et les prévisions pour les jours à venir ne sont pas bonnes ! En nous ouvrant la porte du « Bâtiment », un élégant logis noble de la fin du xvie siècle, William Christie laisse paraître son inquiétude : les parties basses du jardin sont déjà inondées. C’est à la fois le musicien, le jardinier et l’amoureux du patrimoine qui, à peine rentré de New York et avant de repartir pour Madrid, évoque l’attachement qu’il porte à ce lieu et à sa région.
Vous êtes arrivé en France en 1970, mais pourriez-vous revenir sur les circonstances de votre installation en Vendée ?
C’est évidemment la musique qui m’a amené ici. Je ne connaissais pas du tout cette région lorsqu’en 1973 mon agent m’a informé qu’il avait accepté deux concerts pour l’été à venir, l’un à Fontenay-le-Comte, l’autre aux Sables-d’Olonne. Avec une espèce de snobisme parisien, il m’a dit que ce ne serait peut-être pas très intéressant de me produire dans ces deux villages mais que, s’il faisait beau, je pourrais au moins aller me baigner ! J’ai donc donné un premier concert dans l’église de Fontenay et, à ma grande surprise, le public était au rendez-vous. Ce fut l’occasion de premières rencontres dont celle de la déléguée départementale à la musique, Andrée Mamès, mais aussi d’un jeune conservateur, Henry-Claude Cousseau, avec qui nous avons forgé une très belle amitié. Et puis, aux Sables-d’Olonne, j’ai découvert un formidable musée d’art contemporain, abrité dans l’ancienne abbaye Sainte-Croix, que dirigeait alors Claude Fournet.
L’année suivante je suis revenu, à l’invitation d’Henry-Claude Cousseau. Suite à plusieurs années de travail consacré au patrimoine religieux du département, il avait organisé à Luçon une grande exposition dans le cadre de laquelle nous avons donné, avec plusieurs amis, une série de concerts, dans la cathédrale mais aussi dans les églises des alentours. L’ancien évêque de Luçon, Antoine-Marie Cazeaux, nous avait loué pour le franc symbolique une très belle maison, à proximité du palais épiscopal, dont j’ai pu profiter durant quelques années lors de mes séjours successifs.
L’occasion de découvrir un peu plus la région et son patrimoine ?
Je me souviens en effet des très nombreuses promenades et des invitations qui m’étaient faites de découvrir certains lieux privés. Au bout de quelques années, je pense que j’étais mieux informé que beaucoup de Vendéens sur la richesse du patrimoine local : les églises, les grandes demeures mais aussi les ruines. J’ai ainsi fait la connaissance de la propriétaire de l’abbaye de Maillezais, une rencontre extraordinaire. À cette époque ces édifices étaient encore en mains privées ; certains étaient
La cour d’honneur et sa pergola. © Photo Lionel Hug.
1. Entretien mené en février 2026. Merci à William Christie pour son accueil et le temps qu’il nous a accordé. Merci également à Marie Lobrichon, directrice de la communication et du développement de la fondation Les Arts Florissants.

Une « offrande végétale » :
le jardin de buis du prieuré de Vauboin
C’est à partir d’une partition vierge que Thierry Juge, Parisien féru de musique classique venu se retirer dans la Sarthe, a créé en 1991 le fascinant jardin de buis du prieuré de Vauboin.
Récompensé par de nombreux prix de l’art des jardins, admiré par ses pairs, le Parisien d’origine Thierry Juge a créé dans la Sarthe, à Beaumont-sur-Dême, un jardin de buis sans équivalent, littéralement entre terre et ciel. La partie terrestre, autour d’un bâtiment ancien, évoque l’hortus conclusus médiéval – le jardin enclos –, avec son cloître végétal, son labyrinthe symbolique, son verger et son potager en carrés de buis. La partie « céleste » occupe tout un coteau, à l’origine une buissaie sauvage dégagée de la végétation qui la masquait, et transformée en œuvre d’art. D’un chaos végétal est née une œuvre sculptée qui produit son propre imaginaire, où la musique occupe une place centrale. Jean-Sébastien Bach, auteur d’une renommée Offrande musicale, ou Chostakovitch y côtoient sculpteurs et peintres comme Brancusi, Soulages ou Louise Bourgeois. Sur un plateau en terrasse, le chantier d’un troisième jardin, en devenir, devrait achever la réunion hautement symbolique « du royaume des cieux et du royaume des morts ». « Un jardin réussi est un jardin qu’on ne peut plus quitter » : auteur d’une authentique « offrande végétale », Thierry Juge se plaît à citer ces paroles d’un moine japonais… lui-même créateur de jardins. Il ouvre ici le sien et assortit la visite de ses explications et de ses commentaires où histoire et art des jardins s’imbriquent avec la création en peinture, sculpture et musique.
L’esprit de la matière
Thierry Juge. Au début il n’y avait rien, pas d’eau, pas d’électricité. J’avais cette parcelle nue. Ma première idée a été de me protéger et de faire cette enceinte de bois. Ces cinq cent cinquante stères de bois empilés, avec des sarments mis au-dessus pour les protéger de l’eau, absorbent le son. Mais ils sont surtout un hôtel à insectes et un refuge pour les petits animaux. L’hortus conclusus médiéval a été créé parce que le monde extérieur était extrêmement hostile. On a aussi creusé des fossés infranchissables, appelés sauts-de-loup. Il fallait se protéger. Sur le modèle de l’hortus conclusus, j’ai divisé le jardin en quatre parties. Les deux premières sont « spirituelles » : le cloître, symbolisé, mais entièrement en buis, et le labyrinthe, très simple. Il est à la fois visuel depuis le sol et visuel d’en haut. J’ai voulu une alternance de noir et de vert, avec du charbon de bois, de l’herbe et du buis taillé, pour exprimer la dualité de la condition humaine : la vie/la mort, l’amour/la haine… Et j’ai ordonné l’ensemble avec la géométrie sacrée, autour du nombre 28, un nombre très important, le premier nombre parfait. Là ce sont les deux parties spirituelles du jardin par rapport à la maison. Le jardin n’est fait que de symboles. Il n’y a pas de botanique, et il n’y a pas de couleurs. La seule couleur que je m’étais autorisé jusqu’à maintenant, c’était le blanc. Parce que les jardiniers veulent tous un jardin blanc. Mais maintenant c’est terminé : je veux un jardin noir. Pas noir dans le sens de noir. Je veux un jardin né de l’obscurité, en opposition à la lumière. Après les deux premières parties, le cloître et le labyrinthe, il y a les « nourritures terrestres » : le potager et le verger. Ici, en bas, on a un jardin structuré, architecturé, réfléchi, pensé. Ce ne
←
Le logis du prieuré de Vauboin, du xviie siècle, sous la neige. Le jardin de buis a été entièrement créé par son propriétaire, Thierry Juge, à partir de 1991. Au premier plan, sur le coteau, des buis taillés aux formes irrégulières ; en contrebas, une partie du jardin structuré aux topiaires géométriques.
Toutes les photos sont de Thierry Juge.

Le parc agricole de Montgiroux, à SaintGermain-d’Anxure, surplombant la Mayenne et ouvert sur la campagne environnante. Le château a été construit vers 1865 par l’architecte Pierre-Félix Delarue pour Frédéric de Robien. © Photo Région
Pays de la Loire - Inventaire général, Pierre-Bernard Fourny.
Pierrick Barreau
Parcs paysagers en bord de Mayenne
Le voisinage d’une rivière comme la Mayenne est un atout majeur pour agrémenter le parc d’un château de plaisance, notamment au xixe siècle quand s’impose la mode des jardins paysagers.
1. Pierrick Barreau, Demeures en bord de Mayenne, des balcons sur la rivière, Nantes, Éditions 303, 2024.
2. Armand Péan, L’architectepaysagiste, théorie et pratique de la création et décoration des parcs et jardins, Paris, Librairie centrale d’agriculture et de jardinage, 1886.
3. Archives départementales de la Mayenne, 592 J.
Les fleuves et les rivières, bien avant les littoraux, ont attiré les élites pour la construction de résidences de plaisance en raison de l’agrément qu’ils procurent : fraîcheur et pureté de l’air, fluidité et bruissement des eaux. Aux premiers rangs de ces demeures figurent, à partir de la Renaissance, les célèbres châteaux de la Loire, puis ceux des bords de Seine. Plus modestement, les paysages bucoliques des rives de la Mayenne stimulent également la construction de grands châteaux tels que la Rongère (La Roche-Neuville) ou Magnanne (Ménil) ; par mimétisme, la petite noblesse et la bourgeoisie s’y font également édifier une multitude de maisons de campagne, inégalement conservées aujourd’hui 1
La fortune des grands propriétaires fonciers mayennais entraîne au xix e siècle la reconstruction de ces résidences d’agrément sous forme de « châteaux » à l’architecture historiciste (tourelles et pavillons, toitures aiguës, lucarnes découpées…) induisant un profond remodelage du paysage : parcs et communs développés, domaines agricoles exploités par des fermes modernes. Leur densité est si forte, notamment autour de Laval et de Château-Gontier, que les parcs de ces demeures sont parfois juxtaposés, comme ceux des châteaux de Bréon et de la Porte (Daon), ou bien en vis-à-vis, comme ceux de Bonne et de la Coudre (L’Huisserie et Entrammes). Les premiers documents cadastraux font régulièrement état de « jardins anglais », c’est-à-dire de jardins paysagers, dont la vogue se répand dès la fin du xviiie siècle puis se codifie à travers la diffusion de manuels et revues spécialisés. En rupture avec la mode du jardin régulier qui le précède, le parc paysager, importé d’Angleterre, se caractérise par la volonté de créer, comme on compose un tableau, une campagne idéale, propice à la promenade et à la contemplation. Les végétaux, les sentiers et les architectures, comme semés au hasard, sont en réalité soigneusement agencés pour créer des ambiances et des vues. Les allées courbes ménageant des surprises, le regroupement des essences en bosquets, ainsi que l’aménagement d’échappées visuelles sur le paysage et le château figurent parmi les codes récurrents de la composition de ces parcs.
La place de l’eau dans le parc paysager
Les manuels de paysagisme du xixe siècle, comme celui d’Armand Péan, s’accordent sur l’importance des eaux, qu’elles soient vives ou dormantes, au sein des parcs : « L’eau donne toujours de la vie aux scènes auxquelles elle est mêlée. Un paysage sans eau manque du fondant et de la gaieté qu’elle donne au tableau qui en recèle, et rien ne peut la remplacer. Le rôle que joue l’eau dans le choix d’un site est tout à fait prépondérant, car, quand un paysage ne contient pas d’eau naturellement, celle qu’on y
ajoute fait rarement bon effet 2 » La présence d’une rivière est donc très recherchée : quelque quarante parcs paysagers de châteaux sont ainsi établis au contact direct de la Mayenne (hors Maine-et-Loire et Orne) ou légèrement en retrait de celle-ci. Le paysagement des bords de Mayenne au xixe siècle est facilité par l’escarpement fréquent des rives, peu propice à l’implantation de routes, de bourgs et de fermes. La reconstruction d’un vieux manoir s’accompagne donc systématiquement de la refonte et d’un agrandissement conséquent du jardin, jusqu’alors principalement vivrier.
Selon les sites, le parc épouse la pente douce d’un coteau ou occupe une éminence qui domine la Mayenne, et l’implantation du château varie selon l’effet et la vue recherchés par le commanditaire. Certains de ces jardins sont particulièrement spectaculaires, comme au château de la Haute-Roche (Château-Gontier-sur-Mayenne) ou à celui de la Roche (Origné), commandés dans les années 1860 respectivement pour la veuve Julie Le Pecq et la famille Duboys-Fresney : leur aménagement à flanc de piton rocheux a nécessité d’entailler le roc pour créer des cheminements et des terrasses. Malgré la présence de la Mayenne, il n’est pas rare de recourir pour l’agrément du jardin à des eaux « ajoutées », telles que des rivières ou des étangs artificiels, à condition que l’effet produit soit le plus naturel possible. Le cas le mieux documenté est celui de la rivière artificielle du château de Mirvault 3 (Château-Gontier-sur-Mayenne), pour laquelle Christian Le Tessier de Coulonge obtient en 1881 l’autorisation de détourner le ruisseau de la Charterie. Des dysfonctionnements, en raison d’un terrain trop plat et d’un débit trop faible, conduisent à l’établissement d’un bélier hydraulique par l’entreprise Bollée en 1886. À Montgiroux (Saint-Germain-d’Anxure), une source voisine alimente, via une canalisation enterrée, les étangs du parc, créés de toutes pièces lors de la construction du château pour Frédéric de Robien vers 1865.
De fabrique en fabrique
Un autre élément récurrent du jardin paysager est la fabrique, petite construction à caractère ornemental agrémentant la promenade. Très nombreuses et variées dans les jardins pittoresques, dits « anglo-chinois », de la fin du xviiie siècle, les fabriques sont utilisées avec davantage de parcimonie et de subtilité par les paysagistes du xixe siècle, afin de ne pas outrepasser les limites du bon goût. On distingue les fabriques inspirées de la nature, auxquelles se rattachent les eaux artificielles, mais également les rochers ou les grottes ajoutés, des fabriques inspirées de l’architecture, telles que les temples, les pavillons, les fausses ruines ou les chaumières. Traités de façon pittoresque,

David Couzin
Les jardins du Val de Loire protégés au titre des sites
Aménagés sur des escarpements rocheux ou en fond de vallée, ouverts sur le grand paysage ou plus intimistes, de nombreux parcs et jardins inscrits ou classés au titre des sites ponctuent les rives de la Loire et participent
à un maillage d’une remarquable diversité paysagère et écologique.
Depuis l’entrée en vigueur de la loi du 21 avril 1906 sur la protection des monuments naturels et des sites, souvent qualifiée de première loi de protection de l’environnement, plus de 2 700 sites ont été classés et près de 4 700 inscrits sur l’ensemble du territoire national. Parmi eux figurent de nombreux parcs et jardins, protégés principalement en raison de leur caractère pittoresque.
Dans la région des Pays de la Loire, où la politique des sites a été mise en œuvre de manière particulièrement active, près d’un quart des sites protégés relève de cette typologie. Leur répartition révèle une forte concentration sur certains secteurs du Val de Loire 1 (Loire des promontoires, confluence de la Loire et de la Maine...), qu’il s’agisse de jardins d’agrément ou d’éléments de composition plus ponctuels.
Dans la partie aval de la vallée, moins marquée par l’architecture monumentale que la « Loire des châteaux », les jardins se distinguent par leur capacité à composer étroitement avec les contraintes et les qualités naturelles des lieux : reliefs, caractère inondable, microclimats. La lecture des actes de protection au titre des sites met en évidence l’ancienneté de l’intérêt porté à ces réalisations et permet de mesurer l’évolution du regard sur leur place dans les paysages du Val de Loire, aujourd’hui reconnus à la fois comme paysages culturels par l’Unesco et comme milieux naturels remarquables par les multiples dispositifs de protection de la biodiversité.
Une politique continue de protection pour une typologie de sites très diversifiée
Les premières protections engagées au début du xxe siècle sur les coteaux de la Loire armoricaine concernent des sites ponctuels : arbres remarquables, rochers pittoresques ou promontoires dominant la vallée (parc du château de Clermont, la Thébaudière, la Roche aux Moines...). Autrefois lieux stratégiques de surveillance, ces sites sont progressivement plantés et aménagés en terrasses afin d’offrir une vue privilégiée sur le fleuve.
Dans un contexte paysager très ouvert, où l’activité agricole est dominante, la roche affleurante et les nouvelles plantations modifient la silhouette des coteaux et façonnent le caractère pittoresque de cette Loire des promontoires qui inspire Turner lors de son voyage sur le fleuve en 1826 ainsi que Delusse et Hawke dans la première moitié du xixe siècle.
Cette période est profondément marquée par la construction de la ligne de chemin de fer Paris-Nantes, inaugurée en 1851 ; son tracé, alternant remblais sur les terres inondables, tranchées
←
Les jardins en terrasses de l’ancien couvent de la Baumette, RoseraieOrgemont, Angers (Maine-et-Loire).
© Photo Région Pays de la LoireInventaire général, François Lasa.
1. Le Val de Loire désigne ici une entité intégrant la Loire calcaire de Montsoreau aux Ponts-de-Cé et la Loire armoricaine jusqu’aux portes de Nantes (Verrou du Val de Loire).

Pascaline Vallée
Chut(es) !
Omniprésente dans les jardins, l’eau ne peut être cantonnée à sa fonction d’arrosage. Pendant une longue période historique, on la veut jaillissante, musicale, spectaculaire. Dans les jardins contemporains, elle contribue à créer un effet de silence et de vide propice à l’apaisement.
Espace à part, le jardin ou parc aménagé est pensé comme une parenthèse dans notre quotidien. Pour créer cet effet, l’implication sensorielle est nécessaire. « Un vrai jardin est une fête pour tous les sens », affirme le compositeur et théoricien Raymond Murray Schafer 1. Pour celui qui a contribué à diffuser le concept de « paysage sonore », un jardin ne doit pas seulement séduire la vue. Si elle n’est pas indispensable à cette conception, l’eau contribue fortement à créer les conditions de la fête sensorielle évoquée par Schafer.
Matière vivante
Commençons par une évidence : on ne peut se passer d’eau. Historiquement, sa présence est d’abord due à la nécessité d’arroser une végétation que l’on veut luxuriante. Depuis les jardins antiques, l’eau d’irrigation est visible, qu’elle sillonne l’espace en canaux rectilignes ou remplisse des bassins où sont élevés des poissons à consommer. Elle fait donc partie du dessin du jardin, quand elle ne le structure pas. Mais le caractère principal de l’eau est sa capacité d’adaptation, qui la rend multiforme et mouvante. À la fois paisible source de vie et flots destructeurs, elle a inspiré de nombreux écrits littéraires et mythologiques, qui jouent sur son aspect duel. Au jardin, elle a toutefois vocation à être domestiquée et ne revêt que ses aspects positifs, sa puissance la plus forte (cascades, jets) étant toujours maîtrisée. Le plus souvent, elle est d’ailleurs chargée d’évoquer le calme, la pureté, le Paradis. Une charge symbolique qui semble traverser les siècles et les cultures. Au-delà de sa portée symbolique, l’eau a l’avantage de se prêter à des formes décoratives variées : miroir calme qui reflète un édifice, cascade spectaculaire, gouttelettes qui transforment un rayon de soleil en arc-en-ciel... Pour les paysagistes, cet élément nécessaire à la vie est lui-même une matière vivante, qui peut susciter de nombreux effets. Sa présence ne transforme pas seulement l’espace, elle agit aussi sur le corps et l’esprit des visiteur·euses.
Prestige
Le premier de ces effets est vieux comme le pouvoir : impressionner. À la Renaissance notamment, l’eau s’échappe des douves pour agrémenter les jardins des châteaux. On s’inspire de techniques antiques pour animer des automates, qui « gazouillent » ou « crient ». Des voyageurs célèbres rapportent le spectacle de jardins majestueux, chargés de signifier le prestige de leurs propriétaires. C’est le cas de Montaigne, fasciné par les jeux d’eaux de la villa d’Este, à Tivoli, notamment l’orgue hydraulique intégré dans une fontaine. Conçu par le Français Claude Vénard, cet orgue fonctionne avec la pression de l’eau, qui met en action, grâce à un système complexe et dissimulé, vingt-deux tuyaux de longueur variée, selon une mélodie prédéfinie. Le tout introduit par le son de deux trompettes automates placées en façade !
La maîtrise des fontaines devient un art. En France, le château de Versailles est un lieu emblématique de cette utilisation spectaculaire, notamment grâce au travail des fontainiers Francine.
←
L’étang et les iris japonais du jardin anglais de La Pellerine (Mayenne). © Photo Philippe Piron.
1. Raymond Murray Schafer, Le Paysage sonore, Le monde comme musique, éd. Wildproject, 2010 (traduction en français du texte de 1979).

Hervé Brunon
L’éphémère et l’éternel
ou les vertus de la verdure
Le jardin s’inscrit dans le devenir d’une manière tout à fait spécifique. Elle tient de la remémoration comme de l’espérance et situe l’humain dans un monde changeant. Le temps se suspend ou se dilate pour qui sait percevoir les subtilités de cette forme si singulière de beauté.
En mémoire de Francis Hallé (1938-2025) Il s’en est allé.
À quoi ressemblent les « couilles du diable » ? À d’étonnants tubercules gris, hérissés d’épines et accrochés aux arbres des milieux littoraux en Mélanésie. En 1999, l’immense botaniste que fut Francis Hallé, spécialiste de l’architecture végétale et fin connaisseur des biomes tropicaux, les observa au cours d’une expédition menée au large de l’île de Vanikoro, dans l’archipel des Salomon, sur les traces des vaisseaux engloutis de la flotte qu’avait dirigée l’illustre Jean-François de Lapérouse, et se pencha dès lors avec une indéniable jubilation sur le cas de cette plante du genre Myrmecodia, une épiphyte appartenant à la famille des rubiacées. Ce sont les habitants qui, de longue date, l’ont dénommée de la sorte en raison de la conformation assez énigmatique de ses tiges renflées tubériformes, creusées d’un réseau de galeries peuplées… de fourmis ! Le savant, résolument engagé en faveur de la sauvegarde des forêts primaires, s’enthousiasmait pour ce modèle tout à fait remarquable des coévolutions complexes entre flore et faune au sein des écosystèmes équatoriaux. Aussi les « couilles du diable » apparaissent-elles teintées d’un certain mystère biologique… « J’ai perdu mon temps ; la seule chose importante dans la vie, c’est le jardinage 1 » C’est ce qu’aurait déclaré Freud à la fin de sa vie, alors qu’il s’était retiré au 20 Maresfield Gardens de Londres après l’Anschluss. Cette phrase magistrale, Francis Hallé, penseur qu’il faut situer dans la lignée de Rousseau, Linné et Darwin 2, nous l’a léguée. Car, ne manquant pas d’humour, il l’a vraisemblablement inventée : nulle source de cette citation antérieure à 2008, date à laquelle il l’a publiée, n’a jusqu’ici été retrouvée 3. Il s’agit donc, doit-on penser, d’un apocryphe, à l’instar de la fameuse formule attribuée à Einstein sur la disparition des abeilles… Certes, les bienfaits psychiques du jardinage font l’objet d’un regain d’intérêt depuis plus d’une décennie, alors qu’un véritable domaine de recherche, la psychologie environnementale, s’est mis à étudier les relations des individus à l’espace et au vivant en essayant de comprendre, au moyen de méthodes expérimentales, pourquoi « se mettre au vert » fait du bien, aidant par exemple à la détente ou à la concentration. En témoigne le merveilleux cas des jardins du Marais à Herbignac (Loire-Atlantique), imaginé dès les années 1970 par la regrettée Annick Bertrand et l’énergique Yves Gillen, qui représente une création superbe, non seulement écologiste et librement ouverte au public, mais aussi véritablement philosophique, selon le principe de la sobriété heureuse.
Des soignants et des éducateurs, en outre, développent un ensemble de pratiques venu du monde anglo-saxon et désigné par le vocable d’hortithérapie, qui vise à améliorer la santé
←
Les Jardins du marais à Herbignac (Loire-Atlantique).
© Photo Samuel Hense.
1. Cité verbatim par Francis Hallé, « Avant-propos. Pourquoi les plantes nous font-elles tant de bien ? », dans Id. (dir.), Aux origines des plantes, I, Des plantes anciennes à la botanique du xxie siècle, Paris, Fayard, 2008, p. 11.
2. Sur les rapports entre botanique et philosophie, voir le beau livre de Jean-Marc Drouin, L’Herbier des philosophes, Paris, Seuil, 2008.
3. Voir Hervé Brunon, Jardins de sagesse en Occident, Paris, Seuil, 2014, p. 7 et 111.

Un jardin impressionniste
Bernard Renoux
Histoires de potager
Des légumes,
des fruits, des fleurs…
Cultiver son potager mettrait le monde à distance. Pourtant, sa réussite repose aussi sur les échanges de pratiques et de semences, sur la transmission familiale ou amicale. Trois histoires de potager…
En ce premier dimanche de janvier, la température est glaciale, la neige est annoncée pour les prochains jours. À 16h30, le jour décline déjà. Madame du Boucheron vient m’accueillir sur le seuil de l’orangerie, m’invite à entrer puis me désigne une porte qui s’ouvre vers une salle à manger ; immédiatement la chaleur de la pièce nous enveloppe. Le contraste avec le froid du dehors est réconfortant. Posés à l’extrémité d’une table, une théière fumante et deux mugs nous attendent près d’une cheminée rayonnant d’une généreuse flambée. Les du Boucheron résident dans l’orangerie : « Le château est trop froid ! Le volume des pièces est tel ! » Nous nous asseyons, et sans attendre Anne du Boucheron plante le décor : « Mon arrièrearrière-grand-père a acquis la Baronnière, dans les Mauges, de la marquise de Bonchamps. Le château d’Arthus Bonchamps 1 avait été incendié en avril 1793. Il n’en subsistait qu’une tour d’escalier, sur les vestiges de laquelle a été bâtie la chapelle en 1842-1843. Venez voir, il y a une gravure dans l’entrée ! Le parc a été dessiné en 1838 sur les plans du botaniste et paysagiste André Leroy 2. Sa création comprend un jardin potager clos de murs qui précède la construction du château par René Hodé 3 entre 1854 et 1858. » À la toute fin du mois de septembre dernier, le jardinier du château de la Baronnière, Aurélien Menoury, se rappelait avoir répondu à l’offre d’emploi des propriétaires du château, qui recherchaient un couple de 40 ans pour l’entretien du domaine : « Moi, j’étais célibataire et j’avais vingt ans : tout divisé par deux ! Mais après un temps à l’essai, j’ai été embauché ! » À cette époque, à part de maigres planches, l’herbe et les ronces dominaient dans le jardin. Les allées du parc étaient encombrées elles aussi, avec des arbres dans tous les sens : « Le projet de madame du Boucheron était d’avoir un beau jardin. J’ai eu la chance d’arriver à ce moment-là. Le cadre était magnifique. Tout s’est fait au fur et à mesure, j’ai fait beaucoup d’heures mais c’était super ! » Anne du Boucheron poursuit : « On a repris la Baronnière il y a près de vingt ans, après quinze années passées en Belgique. » C’est là qu’elle a beaucoup appris, fréquenté un groupe de botanistes et mesuré la chance d’avoir côtoyé des journalistes du jardin, leaders en environnement, et surtout les mains dans la terre. Grâce à son groupe belge, la visite près de Dublin d’un jardin circulaire agit comme une révélation : « Un jour, quand j’aurai un jardin, je le dessinerai tout en rond ! »
Sa grand-mère adorait le jardin, il était impensable de ne pas avoir un bouquet dans une maison. Elle se rappelle un coin du jardin, près de l’étang, que sa mère aimait beaucoup : quelques poireaux, des zinnias, des pois de senteur… Le verger n’était pas entretenu, les vieux cognassiers étaient emmêlés de ronces.
Une fois revenue au domaine familial, il y a une quinzaine d’années, son rêve d’Érin se transforme d’abord en chantier pendant deux à trois ans : « Moi qui suis pour une terre vivante : l’horreur ! »
Les gros engins chahutent la terre pour supprimer la pente, aplanir l’allée centrale et butter la serre. La grille d’entrée est remontée, on reconstruit les deux piliers d’entrée, au pied desquels on plante des lauriers-sauce. L’idée, empruntée aux jardins de Versailles, était de créer une arche de feuillage sombre par laquelle le visiteur accéderait au jardin en passant de l’ombre
←
Une plate-bande de fleurs multicolores depuis l’allée aux tonalités blanches et grises. Château de la Baronnière, Mauges-sur-Loire (Maineet-Loire).
© Photos : sauf mention contraire, les photos sont de Bernard Renoux.
1. Charles Arthus de Bonchamps (1760-1793), général des guerres de Vendée.
2. Isabelle Lévêque, André Leroy, gloire de l’horticulture et des jardins, Nantes, Éditions 303, 2020.
3. René Hodé (1811-1874), architecte angevin, a bâti de nombreux châteaux dans le Maine-et-Loire.

Dérèglement climatique :
quelles adaptations pour un parc historique et paysager ?
Rencontre avec Jean-Pierre Chavassieux, président de l’association gestionnaire du parc oriental de Maulévrier, et Didier Touzé, jardinier en chef, autour des adaptations du « plus grand jardin japonais d’Europe » face aux effets du dérèglement climatique.
Le parc oriental de Maulévrier, situé près de Cholet, dans le Maine-et-Loire, a été dessiné au tournant du xxe siècle par l’architecte Alexandre Marcel (1860-1928). Après une longue période d’abandon, il a connu une spectaculaire renaissance qui en a fait « le plus grand jardin japonais d’Europe ». Il est aujourd’hui géré par une association que préside Jean-Pierre Chavassieux. Celle-ci épaule l’équipe dirigée par son jardinier en chef, Didier Touzé.
Nous leur avons demandé comment le parc s’adapte pour continuer à émerveiller ses visiteurs, malgré le dérèglement climatique et son cortège de sécheresses à répétition, de pluies intenses ou de vents violents, tous les pires ennemis du jardin. Auxquels il faut ajouter la prolifération de maladies cryptogamiques, de ravageurs comme la pyrale du buis ou d’agresseurs comme la chenille processionnaire du pin. À leurs réponses en partie rassurantes, entre inquiétude mesurée et optimisme raisonné, fait heureusement écho la splendeur du parc, toujours aussi magnifique à l’automne.
Lucien Jedwab. Dans un jardin historique et paysager comme le parc oriental de Maulévrier, comment vous adaptez-vous, gestionnaires et jardiniers, aux conséquences concrètes du dérèglement climatique ?
Jean-Pierre Chavassieux. D’abord on cherche à accepter le changement qui arrive parfois progressivement, parfois un peu brutalement. On n’a pas les moyens de lutter contre tout, on pense plutôt qu’il faut l’accepter. S’il y a des ravageurs, des maladies nouvelles qui apparaissent et vont décimer une espèce, on va se tourner vers une autre. S’il y a des solutions alternatives et respectueuses, on va essayer de les mettre en place. Si on parle de la pyrale du buis, par exemple, on a les yeux dessus de manière quasi permanente, parce qu’on entretient les buis en détail. Dès qu’on voit des chenilles, on utilise une bactérie, le bacille de Thuringe, qui neutralise la chenille rapidement, et cela autant de fois que nécessaire dans la saison. C’est trois ou quatre fois par saison, et ça fonctionne très bien, à condition d’agir rapidement. Mais pour la maladie des platanes, on n’a pas de solution.
C’est ce qui s’est passé sur le canal du Midi, avec la propagation du chancre coloré… On a dû abattre plus de trente mille arbres ! Le projet de replantation consiste à varier les essences, de façon à limiter les risques de contamination. Didier Touzé. C’est tout le danger de la monoculture : s’il y a un parasite, il détruit tout. En diversifiant, on réduit ce risque. C’était une erreur de ne planter que des platanes,
←
Vue des cyprès chauves aux couleurs automnales du parc oriental de Maulévrier, avec, au premier plan, un arbre taillé en nuages. Les excroissances au pied de Taxodium distichum (nom latin du cyprès chauve) sont des racines aériennes, ou pneumatophores.
© Photos : sauf mention contraire, les photos sont de l’agence Skillvalley.