

Claude Cahun et Marcel Moore
Dossier « Claude Cahun et Marcel Moore »
05 Ăditorial
AurĂ©lie Verdier, conservatrice en chef au musĂ©e national dâArt moderne, Centre Georges Pompidou, Paris
06
Audacieuses
Claude Cahun et Marcel Moore
Tirza True Latimer, professeure Ă©mĂ©rite dâhistoire de lâart et de culture visuelle au California College of the Arts, San Francisco. Traduction de Françoise Flamant
12
La famille Schwob : Le Phare de la Loire et les lumiÚres de la République
Patrice Allain (â ), maĂźtre de confĂ©rences Ă lâuniversitĂ© de Nantes
18
Une Ćuvre en partage : esthĂ©tique et Ă©thique de la cocrĂ©ation chez Cahun-Moore
Andrea Oberhuber, professeure de littĂ©rature Ă lâuniversitĂ© de MontrĂ©al
26
« La scÚne est à nous ! »
Tirza True Latimer, traduction de Françoise Flamant
34
Résister, représenter : artistes et espionnes
JosĂ©phine Aulnois, doctorante en sociologie historique Ă lâuniversitĂ© dâOxford
42
Le photomontage au défi
Damarice Amao, docteure en histoire de lâart
50
Le Chemin des chats
Marion Chaigne, conservatrice des bibliothÚques, et Claire Lebossé, conservatrice du patrimoine
60
La force magique du masque
Junko Nagano, philosophe en esthétique
66
Sâhabiller dâune autre histoire Mode et indiscipline dans lâĆuvre de Claude Cahun et Marcel Moore Ăva Prouteau, critique dâart
Ăchos / Claude Cahun et Marcel Moore
74
Pascaline Vallée
Carte blanche
75
Artiste invitée
Laure Del Pino
80
Ombres fertiles
Camille Pillias, journaliste et éditrice de narrations visuelles
Chroniques
81
LĂ©ny Charrier, Christophe Cozette, Alain Girard-Daudon, François-Jean Goudeau, Ăva Prouteau, Bernard Renoux, SĂ©bastien
Rochard, Sévak Sarkissian, Pascaline Vallée
Dossier Claude Cahun et Marcel Moore [

Avant-propos
Pour ce numĂ©ro consacrĂ© Ă Claude Cahun (1894-1954) et Marcel Moore(1892-1972), nous avons choisi de faire figurer leurs deux pseudonymes artistiques sur la couverture. Ce choix traduit notre volontĂ© de reconnaĂźtre et de mettre en lumiĂšre la dimension profondĂ©ment collaborative de leur Ćuvre dans les domaines littĂ©raire, plastique, théùtral, photographique et politique. Il sâinscrit Ă©galement dans la continuitĂ© dâun travail qui a dĂ©butĂ© avec Patrice Allain, malheureusement disparu avant dâavoir pu se consacrer pleinement Ă cette parution, et dont nous souhaitons aujourdâhui honorer la mĂ©moire ainsi que les intentions. Dessinatrice, scĂ©nographe, photographe, Marcel Moore fut autrice et co-autrice de nombreuses Ćuvres. Souvent invisibilisĂ©e, elle occupait pourtant une place essentielle dans cette crĂ©ation conjointe â un rĂŽle que Patrice Allain, Ă lâinstar de plusieurs chercheuses et chercheurs, tenait Ă mettre en lumiĂšre. Lors de notre rencontre autour de ce numĂ©ro, il avait exprimĂ© le souhait de redonner toute sa place Ă cette artiste longtemps relĂ©guĂ©e dans lâombre de Claude Cahun.
Dans cette perspective, nous avons dĂ©cidĂ© dâassocier systĂ©matiquement les deux noms dans les lĂ©gendes des photographies. Bien que les images ne soient pas signĂ©es, plusieurs sources attestent quâelles ont Ă©tĂ© conçues Ă deux. FormĂ©e aux arts visuels, Moore jouait un rĂŽle actif dans la mise en scĂšne, la fabrication des costumes et la rĂ©alisation des prises de vues.
Nous avons Ă©galement optĂ© pour une alternance entre les pseudonymes (Claude Cahun / Marcel Moore) et les noms civils (Lucy Schwob / Suzanne Malherbe), en fonction du contexte. Si leurs identitĂ©s artistiques ont en effet dominĂ© leur vie parisienne, Ă Jersey, pendant la Seconde Guerre mondiale, elles ont repris leurs noms civils par souci de discrĂ©tion. Ce sont ces noms qui apparaissent dans les documents dâarrestation et de condamnation, et sur la tombe de Lucy Schwob et Suzanne Malherbe.
Ces choix Ă©ditoriaux visent ainsi Ă restituer la dimension collaborative de leur Ćuvre et Ă prolonger les rĂ©flexions de Patrice Allain sur la reconnaissance dâune crĂ©ation partagĂ©e.
L'équipe de 303
Marcel Moore et Claude Cahun, double autoportrait, épreuve gélatino-argentique. Coll. part. © Photo Bernard Renoux.
1. René Char, La Parole en archipel, Paris, Gallimard, 1962.
2. Patrice Allain, « Une communautĂ© de gestes et dâidĂ©es », texte pour lâexposition PionniĂšres, Zoo centre dâart contemporain, Nantes, 2022.
3. Ibid
4. Denis Roche, Le Boßtier de mélancolie, Paris, Hazan, 1999, p. 106. Hommage est doublement rendu à ce beau texte de Roche par la citation de Char que je lui emprunte.
Ăditorial
Mortelles parades
Câest RenĂ© Char qui Ă©crivait que « nous nâavons quâune ressource avec la mort : faire de lâart avant elle 1 ». Dans la « communautĂ© de gestes et dâidĂ©es 2 » formĂ©e par Lucy Schwob-Claude Cahun et Suzanne Malherbe-Marcel Moore, tout, hormis la mort, semble faire exception, tout semble excentrĂ© : ainsi le fait dâĂȘtre sĆurs par alliance (le pĂšre de Lucy Ă©pouse la mĂšre de Suzanne), ou bien encore celui dâĂȘtre artistes, ou dâĂȘtre amantes. Et la mort fit bel et bien partie de ces subjectivitĂ©s orchestrĂ©es et dĂ©construites par elles.
Patrice Allain (1966-2024) aurait pu faire sienne cette phrase du poĂšte-rĂ©sistant, car tous les objets issus de ses propres champs dâĂ©tude nâauront Ă©crit quâune histoire dâart et de mort pensĂ©e conjointement sur fond de guerre, de rĂ©sistance et dâactivisme. Aux cĂŽtĂ©s dâAurĂ©lie Guitton et de Carine Sellin, il portait le projet de ce numĂ©ro de 303 arts, recherches, crĂ©ations sur Cahun et Moore. Depuis longtemps, il Ćuvrait Ă la reconnaissance de ce quâil nommait leur capacitĂ© à « casser tous les rituels dâidentification : lignĂ©e sociale ou lignĂ©e sexuelle 3 ». Ainsi donc, pas dâenfance heureuse chez Lucy Schwob ni de « familialisme », ainsi que Roland Barthes le formulait pour lui-mĂȘme dans une lĂ©gende inscrite sous une photographie oĂč lâĂ©crivain posait, jeune homme, entre sa mĂšre et son frĂšre, sur une plage basque : « La famille sans le familialisme ». Chez Cahun et Moore, il a fallu rĂ©inventer le genre, la sexualitĂ©, la famille, lâorigine.
Depuis la disparition de Patrice Allain en novembre dernier, il y a Ă lâĂ©vidence une perte intellectuelle et amicale immense. Mais il y a aussi peut-ĂȘtre une forme dâĂ©trange gain qui prend la forme dâune communautĂ© de pensĂ©es et dâamitiĂ©s, dĂ©ployĂ©e dans ce numĂ©ro de 303 par des contributions neuves sur cette relation crĂ©atrice et solidaire incarnĂ©e par Cahun et Moore, que chaque dĂ©cennie redĂ©couvre et enrichit, depuis le travail pionnier de François Leperlier. Ă mesure que la radicalitĂ© et la force dâanticipation de leur Ćuvre sur nos prĂ©occupations contemporaines se fait jour, des pans entiers de ces manifestations théùtrales, photographiques, littĂ©raires, graphiques, militantes et sexuelles sont Ă©tudiĂ©s plus en profondeur. Dans cette crĂ©ation oĂč photographie et Ă©criture sâunirent comme rarement contre lâobscurantisme, leurs vies disruptives opĂšrent un dĂ©centrement. Denis Roche Ă©voquait ces photomontages dispersĂ©s un peu partout au pĂ©ril de leur vie, durant les annĂ©es passĂ©es Ă Jersey quand lâennemi nazi Ă©tait Ă leur porte : « [âŠ] elles allaient [les] dĂ©poser toutes les deux, de nuit, en bordure des terrains militarisĂ©s, les piquant sur les fils barbelĂ©s, ou les posant simplement sur les talus, les roulant aussi dans des bouteilles de champagne vides abandonnĂ©es sur les plages, les glissant dans des journaux quâelles laissaient devant lâentrĂ©e des maisons ou sur des bancs des Ă©glises 4 » Comme Moore et Cahun, cet autre rĂ©sistant quâĂ©tait RenĂ© Char savait que la fatigue dâĂȘtre soi est le corollaire de lâactivisme. Chez Cahun, la militance prend une forme Ă©sotĂ©rique, symboliste, nĂ©o-grecque ou surrĂ©aliste, et forme une extraordinaire parade du self, qui se fait le catalyseur dâune sociabilitĂ© queer durant les annĂ©es de lâentre-deux-guerres. Pour les deux artistes, cette grande « scĂšne du moi » exprima la plus grande dĂ©termination rĂ©volutionnaire.
Câest ce que sâattachent Ă montrer les contributions novatrices de ce numĂ©ro, dont Patrice Allain avait eu le temps de tracer les lignes de force â la famille Schwob, la ville de Nantes, les sociabilitĂ©s fĂ©minines et lesbiennes dans la dĂ©finition mĂȘme de la modernitĂ©, les questions du hasard et du masque. Comme Cahun et Moore, lui aussi fut guidĂ© sa vie durant par le hasard et lâobsession. Et peut-ĂȘtre aussi par ce quâil savait ĂȘtre les innombrables vies des chats â lui qui nâen avait quâune.

Marcel Moore et Claude Cahun, double autoportrait sur leur balcon au Croisic, photomontage, épreuve gélatino-argentique, vers 1922. Coll. part.
Audacieuses
Claude Cahun et Marcel Moore
Claude Cahun et Marcel Moore forment un duo audacieux dĂšs leur jeunesse Ă Nantes. Artistes avant-gardistes engagĂ©es, elles mĂȘlent crĂ©ation et militantisme, bousculant les normes de genre et de sociĂ©tĂ©.
Tirza True Latimer, traduction de Françoise Flamant
© Photo Bernard Renoux.
Dessins de Marcel Moore publiĂ©s dans Le Phare de la Loire, « La Mi-CarĂȘme, Soupers et Bals travestis », 10 mars 1914. Coll. BibliothĂšque municipale de Nantes. © Photo Ville de Nantes â BibliothĂšque municipale.
1. Claude Cahun citĂ©e par François Leperlier, « Claude Cahun : la gravitĂ© des apparences », dans Henry-Claude Cousseau et al., Le RĂȘve dâune ville : Nantes et le surrĂ©alisme, Nantes, musĂ©e des Beaux-Arts de Nantes, 1995, p. 263.
2. Armand Dayot, LâImage de la femme, Paris, Hachette, 1899.
3. Claude Cahun, Vues et visions, dessins de Marcel Moore, Paris, Ăditions Georges CrĂšs & Cie, 1919. ImprimĂ© en 400 exemplaires par lâImprimerie du Commerce, Nantes. Le cycle de poĂšmes en prose Vues et visions, signĂ© Claude Courlis, a paru sans illustrations dans Le Mercure de France, vol. CIX, no 406 (1914), p. 258-278.
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Nantes, au tournant du xxe siĂšcle
Lucy RenĂ©e Mathilde Schwob est nĂ©e Ă Nantes en 1894 au sein dâune famille influente. Son pĂšre, Maurice Schwob, dirige le quotidien progressiste et rĂ©publicain Le Phare de la Loire. Lâentreprise familiale, lâImprimerie du Commerce, publie plusieurs autres titres, dont Le Journal littĂ©raire et La Gerbe. Son oncle, Marcel Schwob, auteur symboliste renommĂ©, cofonde la revue littĂ©raire Le Mercure de France. Cependant, bien quâissue dâune famille privilĂ©giĂ©e, Lucy connaĂźt une enfance difficile : sa mĂšre, Marie-Antoinette Courbebaisse, souffre de crises psychiatriques et finit internĂ©e, son pĂšre est peu prĂ©sent.
Cible en 1906 dâagressions antisĂ©mites au lycĂ©e de Nantes, au moment oĂč les jugements contre Alfred Dreyfus sont dĂ©finitivement annulĂ©s, Lucy est envoyĂ©e par son pĂšre en Angleterre, dans une Ă©cole privĂ©e pour filles de bonne famille. Elle y maĂźtrise suffisamment bien la langue anglaise pour se plonger dans la poĂ©sie « dĂ©cadente » dâOscar Wilde et dâautres auteurs esthĂštes quâelle trouvera dans la bibliothĂšque paternelle.
Ă peine rentrĂ©e Ă Nantes, Ă lâĂąge de quinze ans, une « rencontre foudroyante 1 » la lie pour toujours Ă Suzanne Malherbe, nĂ©e en 1892, fille du mĂ©decin en chef des HĂŽpitaux de Nantes et conseiller municipal. Les familles Schwob et Malherbe se frĂ©quentent, ce qui favorise la relation des deux filles. En 1917, Lucy et Suzanne deviennent officiellement sĆurs par alliance lorsque Maurice Schwob, divorcĂ©, se remarie avec la mĂšre de Suzanne, Marie Rondet, veuve depuis 1915 ; ce mariage ne fera que renforcer des liens dĂ©jĂ forts entre leurs filles. DĂšs lors, Lucy et Suzanne vivent ensemble dans un appartement de lâimmeuble du Phare, place du Commerce.
FormĂ©e Ă lâĂcole des beaux-arts de Nantes, Suzanne crĂ©e des dessins de mode pour Le Phare. Une trentaine dâillustrations portent son nom dâartiste, Marcel Moore (ou, plus souvent, Moore). En parallĂšle,
Lucy y contribue avec des articles sur la mode et la culture en testant diffĂ©rents pseudonymes avant de choisir Claude Cahun, en hommage Ă la lignĂ©e de sa grand-mĂšre maternelle, Mathilde Cahun. Les premiers tableaux vivants du couple datent des annĂ©es 1910, une pĂ©riode qui sâachĂšve dans les bouleversements meurtriers de la Grande Guerre â et, paradoxalement, les Ă©tapes vers lâĂ©mancipation des femmes. Une photographie de 1915 montre Lucy assise Ă sa table dâĂ©criture, un appareil de photo Kodak sur le cĂŽtĂ© et, en face dâelle, un volume reliĂ© en cuir intitulĂ© LâImage de la femme 2. Ce livre, qui rĂ©pertorie les archĂ©types de la beautĂ© fĂ©minine depuis la statuaire classique jusquâaux portraits de grandes dames de la Belle Ăpoque, marque pour Lucy et Suzanne le dĂ©but dâune longue carriĂšre de rĂ©sistantes face aux orthodoxies de la « fĂ©minitĂ© ».
Les expĂ©riences artistiques et littĂ©raires du couple mĂ»rissent au Croisic, oĂč elles sĂ©journent pendant les vacances. La famille Schwob possĂšde sur le quai de la Petite Chambre une maison dont Suzanne et Lucy occupent le deuxiĂšme Ă©tage. Un jour, sur leur balcon en face de La Petite JonchĂšre, elles se prennent en photo Ă tour de rĂŽle, habillĂ©es de blanc, adoptant la mĂȘme position contre la balustrade. Elles intĂšgrent le portrait de lâune et celui de lâautre dans un photocollage conçu comme une stĂ©rĂ©ographie, le photocollage nous laissant imaginer la convergence des deux portraits dans un stĂ©rĂ©oscope. Cette mise en scĂšne visuelle laisse deviner une convergence des deux jeunes femmes, fusionnant leur identitĂ© aussi bien dans le domaine artistique que dans la vie privĂ©e.
Les signatures conjointes de Claude Cahun et Marcel Moore apparaissent pour la premiĂšre fois en 1919, avec lâĂ©dition de Vues et visions 3 , un recueil de vers inspirĂ©s du Croisic Ă©crit par Cahun et illustrĂ© par Moore. Dans les pages appariĂ©es du livre, les dessins de Moore encadrent les poĂšmes en prose de Cahun, formant vingt-cinq diptyques :


Patrice Allain â
La famille Schwob :
Le Phare de la Loire et les lumiÚres de la République
Durant quinze ans, sous sa fĂ©rule, Le Phare de la Loire, jadis modeste, se transforme en lâun des plus importants pĂ©riodiques rĂ©gionaux. Ce quotidien provincial se voit mĂȘme diffusĂ© jusquâĂ
Paris, ce qui reste alors exceptionnel.
[La prĂ©sente contribution est composĂ©e dâextraits dâun texte de Patrice Allain paru en 2006 dans le catalogue de lâexposition Marcel Schwob : lâhomme au masque dâor, Ă la bibliothĂšque municipale de Nantes.]
Le Phare, une affaire de famille
Lâhistoire de la famille, qui se superpose, jusquâĂ se confondre, avec celle dâune Ă©poque oĂč la presse quotidienne et rĂ©gionale entend jouer un rĂŽle croissant dans le domaine des idĂ©es et des lettres, dĂ©bute en juin 1876 lorsque George Schwob achĂšte le Phare de la Loire aux frĂšres Ăvariste et Victor Mangin. La famille quitte alors Tours, oĂč George Schwob sâest illustrĂ© Ă la direction du journal Le RĂ©publicain dâIndre-et-Loire et oĂč il a Ă©tĂ© conseiller municipal, pour sâinstaller Ă Nantes.
Le temps familial se rythme au gré des tùches accomplies au journal, véritable épicentre des activités du clan Schwob. Léon Cahun, orientaliste et conservateur adjoint à la BibliothÚque Mazarine, converti jeune homme par son beau-frÚre George Schwob à la cause du Phare, poursuit une collaboration active entreprise dÚs les premiers pas du périodique nouvelle mouture.
Au service de la République
Au dĂ©cĂšs de George Schwob, son fils Maurice, « polytechnicien, officier dâartillerie, ingĂ©nieur quâattendait un grand avenir industriel 1 » et qui nâĂ©tait aucunement promis Ă une carriĂšre dans le journalisme, reprendra en aoĂ»t 1892 la direction de lâentreprise paternelle 2. Sa mission nâest pas seulement commerciale, elle est Ă©galement idĂ©ologique. En effet, le Phare apparaĂźt aussi comme une machine de guerre propre Ă imprimer les idĂ©es rĂ©publicaines et radicales, dans une logique Ă laquelle tous les membres du clan adhĂšrent. DĂšs son premier numĂ©ro, la profession de foi du Phare exposĂ©e par George Schwob est explicite : « Ă dĂ©faut du talent de nos prĂ©dĂ©cesseurs, ce que nous promettons avec la certitude de ne pas manquer Ă notre parole, câest que nous maintiendrons toujours haut et ferme le drapeau de la RĂ©publique 3 » Ă lâinstar de son pĂšre, juif alsacien dâorigine, Maurice Schwob rĂȘve dâune RĂ©publique qui porterait Ă son maximum la puissance de la France. Mais sâils sont nationalistes, les Schwob nâen sont pas moins attentifs Ă la pensĂ©e socialiste, sâavĂ©rant notamment soucieux des classes laborieuses.
Le miroir noir de lâAnarchie
MalgrĂ© son engagement dâobĂ©dience radicale clairement affichĂ© dans les colonnes du Phare, il existe pourtant une interprĂ©tation â encore tenace aujourdâhui â qui semble vouloir faire
â Portrait de Maurice Schwob par Jules Grandjouan. Coll. BibliothĂšque municipale de Nantes. © Photo Ville de Nantes âBibliothĂšque municipale.
1. Camille Mauclair, « Lâhommage de Camille Mauclair Ă Marcel Schwob », Le Phare de la Loire, 11 avril 1928.
2. Ă ce titre, « la maison de la place du Commerce » est exemplaire de lâentreprise familiale du xixe siĂšcle dont lâune des caractĂ©ristiques premiĂšres est dâavoir connu au moins deux gĂ©nĂ©rations de contrĂŽle liĂ©es au mĂȘme nom.
3. George Schwob, « à nos lecteurs », Le Phare de la Loire, 2 juillet 1876.

Andrea Oberhuber
Une Ćuvre en partage :
esthétique et éthique de la cocréation
chez Cahun-Moore
La dĂ©marche collaborative, en mariant lâArt et la Vie, est Ă©levĂ©e chez le couple crĂ©ateur
Cahun-Moore au rang dâun principe esthĂ©tique
et éthique
sur le
long terme. Elles ont une Ćuvre en commun basĂ©e sur le partage et la complĂ©mentaritĂ©.
Oubli et redécouverte : briser le plafond de verre
Ă la lumiĂšre de lâengouement pour les femmes dans les avant-gardes dont tĂ©moignent depuis une quinzaine dâannĂ©es les expositions internationales telles Angels of Anarchy. Women Artists and Surrealism Ă la Manchester Art Gallery (2009), Die andere Seite des Mondes. KĂŒnstlerinnen der Avantgarde Ă la Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen (2011), In Wonderland. Surrealist Adventures of Women Artists in Mexico and the United States au Los Angeles County Museum of Art/LACMA (2012) ou encore SurrĂ©alisme au fĂ©minin ? au musĂ©e de Montmartre (2023) 1 , on serait tentĂ© de croire que les crĂ©atrices avaient formĂ© une communautĂ© au sein des trois avant-gardes historiques, Ă savoir le futurisme, Dada et le surrĂ©alisme. Ces expositions collectives, tout comme les rĂ©trospectives individuelles consacrĂ©es ces derniĂšres annĂ©es Ă Valentine Saint-Point et Dora Maar Ă Beaubourg, Ă Claude Cahun, Germaine Krull et Florence Henri au Jeu de paume, Ă Sophie Taeuber au musĂ©e Bellerive de Zurich, ou alors que lâon dĂ©cide, comme lâartiste conceptuelle britannique Gillian Wearing, de « porter du Cahun » pour la saison printempsĂ©tĂ© 2017 Ă la National Portrait Gallery de Londres 2, suggĂšrent que, avec le temps, mĂȘme les marges de la marge, pour reprendre lâidĂ©e de Susan Rubin Suleiman 3, finissent par rejoindre le Centre, quâelles ont droit finalement Ă la redĂ©couverte par le grand public. Or, si la question de la double marginalitĂ© de nombre de ces artistes de la premiĂšre moitiĂ© du xxe siĂšcle ne fait pas de doute aujourdâhui, la question dâune communautĂ© au fĂ©minin ne correspond pas Ă une rĂ©alitĂ© historique. Les expositions susmentionnĂ©es rĂ©vĂšlent la face cachĂ©e des avant-gardes historiques, en matiĂšre de prĂ©sence-absence ainsi que dâapport des autrices et des artistes visuelles Ă lâĂ©laboration dâune esthĂ©tique novatrice, transfrontaliĂšre parce que misant sur le dĂ©cloisonnement des frontiĂšres culturelles et linguistiques, artistiques et mĂ©diatiques. Paradoxalement, si plusieurs crĂ©atrices semblaient se connaĂźtre, si elles Ă©taient plus ou moins proches du chef de file ou du groupe dominant de chaque avant-garde ; si elles participaient Ă lâoccasion Ă des rĂ©unions ou Ă des expositions de groupe, elles ne se percevaient pas ni ne semblaient vouloir se constituer en mouvement Ă part Ă lâintĂ©rieur dâun mouvement avant-gardiste donnĂ©.
Lâhistoire culturelle nous apprend que la position en marge dâun courant et la propension Ă une dĂ©marche intermĂ©diale, caractĂ©ristique notamment des crĂ©atrices surrĂ©alistes â pensons Ă Claude Cahun (littĂ©rature, photographie, théùtre), Ă Leonora Carrington (peinture et littĂ©rature), Ă Nelly Kaplan (cinĂ©ma et littĂ©rature), Ă Meret Oppenheim (sculpture, peinture et poĂ©sie), Ă Valentine Penrose (littĂ©rature et collage), Ă GisĂšle Prassinos (littĂ©rature, tenture et dessin)
â Entre nous, Claude Cahun et Marcel Moore, Ă©preuve gĂ©latino-argentique, 1926. Coll. Soizic Audouard.
1. LâintĂ©rĂȘt pour les femmes artistes de maniĂšre gĂ©nĂ©rale et pour les crĂ©atrices avant-gardistes plus spĂ©cifiquement se manifeste plus tĂŽt dans les pays anglosaxons et allemands quâen France. Signalons toutefois le dossier thĂ©matique de la revue Obliques consacrĂ© en 1977 à « La Femme surrĂ©aliste » (nos 14 et 15).
2. Ă lâoccasion du centenaire du surrĂ©alisme, la galeriste Alberta Pane a exposĂ© Ă Paris sa collection particuliĂšre de photographies et de livres, exposition Claude Cahun / Marcel Moore, 2024.
3. Susan Rubin Suleiman aborde la question de la « double marginalité » des artistes et écrivaines dans « En marge : les femmes et le surréalisme », Pleine Marge, no 1, 1993, p. 55-68.

Tirza True Latimer, traduction de Françoise Flamant
« La scÚne est à nous ! »
Dans lâentre-deux-guerres Ă Paris, Claude Cahun et Marcel Moore sâengagent dans un théùtre avant-gardiste, fĂ©ministe et Ă©sotĂ©rique. Aux cĂŽtĂ©s de figures comme De Max, Nadja ou Lounsbery, elles explorent une crĂ©ation libre, collective et spirituelle.
Au seuil du théùtre
Marcel Moore et Claude Cahun trouvent dans le théùtre un sanctuaire de tolĂ©rance et un modĂšle de collaboration dans la crĂ©ation artistique. Ferventes admiratrices des Ballets russes, elles lisent attentivement les numĂ©ros spĂ©ciaux de Comoedia IllustrĂ© servant de programmes et sâen inspirent pour leurs innovations photographiques et graphiques. Durant les annĂ©es 1920, Moore dessine des cartes postales promotionnelles pour Florence Walton, Rhouma-JĂ© et Nadja. Ses dessins capturent lâessence de ces danseuses et de bien dâautres personnages de lâĂ©poque (notamment Samson Fainsilber, AndrĂ© Gide, LĂ©onide Massine, Jacques Massoulier et Ădouard De Max).
Ce dernier occupe une place particuliĂšrement importante dans lâĆuvre de Moore et dans lâhistoire du couple Cahun/Moore. Lâactrice Marguerite Moreno, veuve de lâoncle de Cahun, lâĂ©crivain Marcel Schwob, prĂ©sente ses niĂšces Ă sa « co-star ». Homosexuel dĂ©clarĂ©, De Max est entourĂ© de jeunes protĂ©gĂ©s gay : AndrĂ© Gide Ă©crit la piĂšce SaĂŒl pour lâacteur en 1898 ; en 1908, De Max lance Jean Cocteau en lui offrant une matinĂ©e poĂ©tique au théùtre FĂ©mina, sur les Champs-ĂlysĂ©es. Cahun et Moore sont fascinĂ©es par sa prĂ©sence scĂ©nique et son aisance sociale. Moore lui consacre de nombreux portraits et le dĂ©cĂšs de lâicĂŽne en 1924 laisse le couple dĂ©vastĂ©.
Le réseau
Elles font alors la connaissance de Grace Constant Lounsbery, Ă©crivaine symboliste amĂ©ricaine, lesbienne dâĂąge mĂ»r bien Ă©tablie sur la scĂšne parisienne, qui les prend sous son aile. Autrice de théùtre connue au dĂ©but du siĂšcle, elle a créé des rĂŽles pour Moreno, Sarah Bernhardt et De Max, qui a incarnĂ© Holopherne dans la reprĂ©sentation inaugurale de sa piĂšce Judith Ă New York. Durant les annĂ©es 1920, sa version du Portrait de Dorian Gray dâOscar Wilde, succĂšs de scandale Ă Londres avant la Grande Guerre, a Ă©tĂ© adaptĂ©e pour le théùtre français par les PitoĂ«ff.
Lounsbery prĂ©side lâUnion des Amis des Arts Ă©sotĂ©riques et organise des sĂ©ances culturelles dans son hĂŽtel particulier du 12, rue Guynemer, prĂšs du jardin du Luxembourg. Moore et Cahun ont avec elle de nombreuses relations communes et partagent sa passion pour le théùtre. De plus, les Schwob possĂšdent une maison dans la presquâĂźle guĂ©randaise, au Croisic, tandis que Lounsbery est propriĂ©taire dâun domaine de lâautre cĂŽtĂ© du Traict : Cahun et Moore se sentent « en famille » chez Grace Constant Lounsbery.
Son salon est le rendez-vous dâartistes et de dramaturges intĂ©ressĂ©s par le bouddhisme, la thĂ©osophie et dâautres disciplines mĂ©taphysiques alternatives Ă la culture occidentale. Cahun et Moore sây intĂšgrent rapidement. Sur plusieurs photographies prises par Moore, on voit Cahun
â
Le Repas du lion, Marcel Moore, portrait dâĂdouard De Max, gouache et encre sur papier, 1922. Coll. part.
© Photo Bernard Renoux.

Résister, représenter : artistes
et espionnes
Le
passé de résistantes de Claude Cahun et Marcel Moore, redevenues à cette époque Lucie Schwob et Suzanne Malherbe, demeure trÚs méconnu. Comme les espionnes anglaises du SOE 1, elles ont défié les normes de genre en
sâengageant, mais leur
rejet des stĂ©rĂ©otypes les a maintenues dans lâombre.
Sur la petite Ăźle anglaise de Jersey, occupĂ©e depuis 1940, les Allemands fulminent : des tracts incitant leurs soldats Ă la dĂ©sertion et propageant de fausses nouvelles sont glissĂ©s partout. Des cimetiĂšres aux voitures, ils Ă©rodent le moral des troupes â et pas lâombre dâun auteur en vue. Ailleurs, en France occupĂ©e, des messages transmis par radio informent les forces britanniques des faits et gestes allemands. DerriĂšre ces actions de rĂ©sistance se cachent des femmes dont les visages sont longtemps demeurĂ©s inconnus. Ă Jersey, Suzanne Malherbe et Lucy Schwob â revenues Ă leurs noms de naissance durant l'Occupation afin de ne pas attirer l'attention des Allemands â impriment seules les tracts qui sĂšment la panique chez lâoccupant quatre ans durant, tandis que des dizaines dâespionnes britanniques du SOE dynamitent de lâintĂ©rieur lâoccupation allemande en France. Portrait en miroir de deux rĂ©sistances, lâune individuelle et lâautre collective, qui ont dĂ©fiĂ© les normes de leur Ă©poque. Farouchement indĂ©pendantes et inclassables, Lucy Schwob et Suzanne Malherbe continuent de voir leurs exploits ignorĂ©s, contrairement Ă ceux des femmes du SOE, mis en lumiĂšre par plusieurs films.
Le SOE est un service secret britannique fondĂ© en 1940. Ă lâinstar de Schwob et Malherbe, installĂ©es Ă Jersey depuis 1937, il sâest dĂ©veloppĂ© entre la France et lâAngleterre. Le service a la lourde tĂąche « dâenflammer » lâEurope en soutenant la rĂ©sistance dans les pays occupĂ©s. Il se diffĂ©rencie par son recrutement de civils, Ă une Ă©poque oĂč les officiers constituent la majoritĂ© des agents de renseignement. Plus surprenant encore, le SOE nâhĂ©site pas Ă envoyer des femmes sur le terrain. Cette dĂ©cision, qui semble ordinaire aujourdâhui, est une immense transgression pour lâĂ©poque : seules les femmes du SOE seront autorisĂ©es Ă endosser le rĂŽle de combattantes par lâarmĂ©e britannique durant la guerre. La section F, qui envoie des agents francophones mais Ă©trangers en France, emploie le plus de femmes 2. Comme Lucy Schwob et Suzanne Malherbe, la plupart sâengagent par idĂ©al et par refus du fascisme. Le profil des deux artistes nâaurait sans doute pas dĂ©plu au SOE : le service Ă©tait connu pour ses positions libĂ©rales â un autre agent de la section F, Dennis Rake, Ă©tait ouvertement gay.
Sur le terrain, les femmes du SOE sont employĂ©es comme courriers, transmettant des messages secrets Ă travers le pays, ou comme opĂ©ratrices radio. Dans ce dernier cas, elles communiquent des informations cryptĂ©es Ă Londres. Depuis Jersey occupĂ©e, Schwob et Malherbe impriment, elles, des tracts en allemand bien lisibles. Le premier sâintitule Guerre sans fin et tous sont signĂ©s par un « soldat sans nom ». Lucy Schwob le dira elle-mĂȘme, le sabotage est avant tout psychologique : « Je mâĂ©tais engagĂ©e â engagĂ©e envers moi seule â Ă convaincre les soldats (allemands) de se retourner contre leurs officiers (nazis) 3 » Au travers du soldat sans nom, les artistes moquent les commandes absurdes des hauts dignitaires allemands 4. Elles affirment que la rĂ©volution antifasciste est proche, et que seule la dĂ©sertion peut encore sauver les occupants. « Plus longue sera la guerre, plus longue
â
Le Muet dans la mĂȘlĂ©e, tract signĂ© le « soldat sans nom », 1948.
Coll. BibliothĂšque municipale de Nantes, inv. Ms 3412/2. © Photo Ville de Nantes â BibliothĂšque municipale.
1. SOE : Special Operations Executive (Direction des opérations spéciales) [NDR].
2. Juliette Pattinson, « âPassing unnoticed in a French crowdâ: The passing performances of British SOE agents in Occupied France », National Identities, no 12, 3, 2010, p. 291-308.
3. Dans Dominique Bourque, « Claude Cahun ou lâart de se dĂ©-marquer », Cahiers de lâIREF, no 5, 2013. https:// oic.uqam.ca/fr/articles/ claude-cahun-ou-lart-de-sede-marquer
4. Lila Boses, podcast « Claude Cahun et Marcel Moore : une résistance surréaliste », France Culture, 2021.

Damarice Amao
Le photomontage au défi
Si les photomontages dâAveux non avenus ont dâabord dĂ©routĂ© la critique lors de leur parution, ils sont aujourdâhui reconnus â à lâinstar de lâensemble de lâĆuvre de Cahun et Moore â pour leur dimension surrĂ©aliste et expĂ©rimentale.
En septembre 1930, la revue Le Crapouillot consacre quelques lignes Ă lâouvrage Aveux non avenus, publiĂ© quelques mois plus tĂŽt. Si le texte semble susciter lâenthousiasme du critique et dessinateur Gus Bofa en raison de sa radicalitĂ© stylistique, les photomontages â dix au total âqui structurent la narration le laissent quelque peu circonspect : « Des photographies truquĂ©es sâefforcent Ă illustrer ces exercices intimes. Mais ces dĂ©coupages ingĂ©nieux paraissent pauvres Ă cĂŽtĂ© du texte, sentent le fait exprĂšs, la bizarrerie voulue et cherchĂ©e au hasard. Ils compromettent, par une rĂ©alitĂ© trop prĂ©cise encore, lâhermĂ©tisme savoureux du livre 1 »
Ce jugement nĂ©gatif et catĂ©gorique contraste avec la rĂ©ception actuelle de lâĆuvre de Cahun â autoportraits et photomontages compris â au sein de lâhistoire du surrĂ©alisme et plus particuliĂšrement dans le champ de la thĂ©orie et de la critique fĂ©ministes depuis les annĂ©es 1980-1990.
La reprĂ©sentation de soi, la mise en scĂšne, le travestissement, la mascarade, la performance corporelle, les questionnements sur le genre et lâidentitĂ© sexuelle sont autant de thĂšmes cruciaux qui traversent lâĆuvre tant littĂ©raire que visuel de Cahun et animent avec une grande vitalitĂ©, aujourdâhui encore, les diverses lectures fĂ©ministes de son Ćuvre 2
En 1930, la critique peine encore à saisir la portée de cet objet littéraire hybride, notamment sa radicalité visuelle, dans un contexte de renouvellement des usages et des pratiques de la photographie au sein des avant-gardes, que nous invitons à appréhender ici.
La photographie au plus prÚs de la littérature
Aveux non avenus est mis en avant dans la presse spĂ©cialisĂ©e et gĂ©nĂ©raliste comme un ouvrage dâartiste dâexception. PubliĂ© par les Ă©ditions du Carrefour, que dirige Pierre LĂ©vy, le livre sâinscrit dans la logique du catalogue de lâĂ©diteur. Un an auparavant, ce dernier a publiĂ© La Femme 100 tĂȘtes, le roman-collages de Max Ernst, ainsi que lâovni autobiographique Hebdomeros du peintre Giorgio De Chirico. La maison dâĂ©dition publie Ă la mĂȘme Ă©poque la revue Bifur, animĂ©e par lâex-dadaĂŻste Georges Ribemont-Dessaigne. Dâambition internationale, ce pĂ©riodique ouvre ses pages Ă la production artistique et littĂ©raire contemporaine ainsi quâĂ la photographie. Claude Cahun y fait notamment une rare contribution en 1930, avec la reproduction dâun de ses autoportraits photographiques, alors encore mĂ©connus du public 3
Ainsi, les encarts publicitaires annonçant la sortie du livre accordent une part Ă©gale au texte et Ă lâensemble de photomontages. Le soin apportĂ© Ă leur rĂ©alisation au moyen de lâhĂ©liogravure y est particuliĂšrement soulignĂ©. DâaprĂšs les indications et esquisses de Cahun, lâexĂ©cution de ces tirages a Ă©tĂ© confiĂ©e Ă sa partenaire et complice Suzanne Malherbe qui, pour lâoccasion, signe les planches sous le pseudonyme de (Marcel) Moore.
Technique de reproduction photomĂ©canique mise au point au xix e  siĂšcle, Ă lâĂ©poque de lâinvention des premiers procĂ©dĂ©s photographiques, lâhĂ©liogravure permet, Ă lâissue dâune sĂ©rie dâĂ©tapes complexes de transfert dâimages sur des plaques de cuivre, de produire des tirages
â Planche I insĂ©rĂ©e dans Aveux non avenus, 1929-1930. Coll. BibliothĂšque municipale de Nantes, inv. 612504R. © Photo Ville de Nantes â BibliothĂšque municipale.
1. Gus Bofa, « Les livres à lire⊠et les autres. Aveux non avenus par Claude Cahun », Le Crapouillot, septembre 1930, p. 10-11.
2. Voir entre autres Abigail Solomon-Godeau, « Le âJeâ Ă©quivoque : Claude Cahun sujet lesbien » (1999), dans Chair Ă canons. Photographie, discours, fĂ©minisme, recueil de textes, Paris, Textuel, 2016 ; Jennifer L. Shaw, Reading Claude Cahunâs disavowals, Ashgate, Farnham [u.a.], 2013.
3. Dans « FrontiÚre humaine », Bifur, no 5, 1930.

Marion
Chaigne et Claire Lebossé
Le Chemin des chats
En 2010, la Ville de Nantes a acquis deux séries de photographies réalisées à Jersey au début des années 1950, mettant en scÚne Claude Cahun avec son chat.
En rejoignant les collections municipales nantaises, rĂ©parties entre la BibliothĂšque municipale et le MusĂ©e dâarts de Nantes, ces deux sĂ©ries de photographies â Le Chemin des chats (sept photographies sur les huit de la sĂ©rie) et Mais... Le Chemin des chats (deux photographies) 1 â ont intĂ©grĂ© le deuxiĂšme fonds Cahun au monde par son importance aprĂšs celui du Jersey Heritage. Elles complĂštent lâensemble nantais considĂ©rable, aujourdâhui constituĂ© de plus dâune centaine de photographies, dâune dizaine de dessins et dâune trentaine de documents (tapuscrits, lettres...), dâune approche narrative assumĂ©e de la pratique photographique. Dans une longue lettre adressĂ©e au journaliste et Ă©crivain surrĂ©aliste Jean Schuster en mai 1953 2, Cahun raconte la genĂšse de la deuxiĂšme sĂ©rie :
« Jâai construit de ma chambre Ă coucher [...] au jardin ce quâAllan et Albert â qui mâont aidĂ©e ânomment âthe cats walkâ (littĂ©ralement : la promenade ou le chemin des chats). Câest la rĂ©alisation presque exacte dâun rĂȘve datant de lâautomne dernier. Ce rĂȘve â que jâavais racontĂ© au rĂ©veil â je nây pensais plus du tout, du moins consciemment. Câest seulement la vue du travail terminĂ©, du chat perchĂ© sur le balcon Ă balustrade en volutes [...]. Câest seulement la rĂ©alisation du rĂȘve qui mâen a soudain rendu lâimage (une des images) et fort dĂ©paysĂ©e. Le balcon dĂ©corĂ© de mon rĂȘve donnait aussi sur un jardin [...]. De plus le chat de jadis (mort en juillet 44) avait tout lâair dâun fantĂŽme dans mon rĂȘve. Il est vrai que vivant â couleur de brume argentĂ©e⊠les yeux trĂšs grands mais dâune nuance pĂąle indĂ©finissable â il avait souvent cet air de crĂ©ature dâau-delĂ des miroirs⊠le sourire retardant sur la disparition du corps Ă peine visible. Jâai fait une premiĂšre expĂ©rience du chemin. Le balcon a cĂ©dĂ©, se serait effondrĂ© si jây Ă©tais restĂ©e debout. Il suffisait dâavancer⊠les chats me prĂ©cĂ©dant⊠Que ça sâeffondre derriĂšre nous est sans importance. Nul autre ne prend ce chemin. [...] âLe Chemin des chatsâ nâa rien dâun escalier de secours. [Il brĂ»lerait avant les murs !] Câest, au-dessous du balcon de bois mince, une planche de bois mince, inclinĂ©e, pourvue de lĂ©gĂšres traverses, pour servir aux pattes de points dâappui, le tout bien lisse â gare aux Ă©clisses ! mais Allan est bon menuisier. Il a tout compris â sauf que je voulais passer par lĂ moi aussi. Il le saura ce soir. Il renforcera le chemin. Mais câest loin, loin de me donner les moyens dâaller vous rejoindre. »
LâexpĂ©rience met ainsi en pratique un rĂȘve, faisant se rencontrer le conscient et lâinconscient dans une dĂ©marche surrĂ©aliste par excellence. La mention du sourire du chat Ă©voque, en outre, Alice au pays des merveilles, un ouvrage de Lewis Carroll cĂ©lĂ©brĂ© par les surrĂ©alistes. Par deux fois, les yeux bandĂ©s, lâartiste prend le chat comme guide, lui accordant un rĂŽle dâintercesseur entre le visible et lâinvisible. Le fĂ©lin devient le guide de Cahun, aveuglĂ©e : « Le âchevalâ sur mon Ă©paule ou dans mes bras ou devant moi me mĂšne oĂč jâaime aller », Ă©crit-elle Ă Jean Schuster 3. ModĂšle dâindĂ©pendance, lâanimal suscite une forme dâidentification chez Cahun : « Nous exigeons le rĂȘve, griffes dehors ou patte de velours », rĂ©clame-t-elle dans Aveux non avenus. Ses Confidences au miroir, notes autobiographiques de 1945-1946, sâachĂšvent sur ces mots : « Elle a toutes ses griffes. »
Plusieurs chats ont partagĂ© la vie de Cahun et de sa compagne Suzanne Malherbe, dite Marcel Moore, qui est trĂšs probablement derriĂšre lâobjectif de lâappareil photographique pour ces deux sĂ©ries. On sait que Kid, nommĂ© ainsi en hommage au Capitaine Kid des Vies imaginaires de Marcel Schwob, a Ă©chappĂ© Ă la quarantaine pour dĂ©barquer Ă Jersey, dissimulĂ© dans un sac de
â Le Chemin des chats I, Claude Cahun et Marcel Moore, tirage argentique noir et blanc, 21,5 x 16 cm, vers 1949. Inscription au revers : « Si pĂ©trifiĂ©e je suis pĂ©trifiĂ©e en nuage ». Coll. BibliothĂšque municipale de Nantes, inv. Ms 3581/III/5. © Photo Ville de Nantes â BibliothĂšque municipale.
1. BibliothÚque municipale de Nantes, cote Ms 3581/3/1 à 9. La Ville de Nantes ne possÚde pas la photographie 5 de la premiÚre série.
2. BibliothĂšque municipale de Nantes, cote Ms 3412/11.
3. Ibid.

La force magique du masque
Outre le bref engagement dans le théùtre dâavant-garde, qui a Ă©tĂ© sous lâinspiration du théùtre du masque au Japon « nĂŽ », Claude Cahun a utilisĂ© les masques et les marionnettes dans son Ćuvre protĂ©iforme, comme dispositifs scĂ©niques de dĂ©construction et de reconfiguration de la subjectivitĂ©.
Lâimpact du nĂŽ sur le mouvement théùtral dâavant-garde
Dans le mouvement théùtral dâavant-garde du dĂ©but du xxe siĂšcle, on opposait le monde du masque et de la marionnette au monde du rĂ©alisme ou du naturalisme des théùtres populaires. Edward Gordon Craig (1872-1966), metteur en scĂšne anglais, a exercĂ© une grande influence sur ce renouveau théùtral europĂ©en dans la premiĂšre moitiĂ© du xx e siĂšcle. Il rĂȘvait dâun art total oĂč tous les Ă©lĂ©ments (la danse, la musique, les lumiĂšres et les couleurs) seraient utilisĂ©s pour leur valeur symbolique et affirmait que lâacteur idĂ©al devrait ĂȘtre une « sur-marionnette » qui porterait un masque neutre et rendrait possible la stylisation du geste par un « personnage inanimĂ© ». Cet acteur « [âŠ] ne reprĂ©sentera pas le corps de chair et dâos, mais le corps en Ă©tat dâextase, vĂȘtu dâune beautĂ© de mort, dâoĂč Ă©manera un esprit vivant 1 » Dans sa revue The Mask (1908-1929), Craig a introduit, outre la tragĂ©die grecque, le théùtre traditionnel japonais : le jĂŽruri (théùtre de marionnettes), le kabuki et surtout le nĂŽ 2. Sa conception de lâorientalisme romantique a rendu difficile lâapplication des techniques théùtrales du style japonais au théùtre moderne occidental, mais son enthousiasme et son idĂ©alisation marquent le point de dĂ©part des rapports est-ouest dans lâĂ©volution théùtrale.
Dans la France des annĂ©es 1920, deux personnalitĂ©s ont Ă©tĂ© importantes pour le théùtre nĂŽ : NoĂ«l Peri (1865-1922), missionnaire catholique et auteur, et Paul Claudel (1868-1955), Ă©crivain et ambassadeur de France au Japon entre 1921 et 1927. Peri a traduit certaines piĂšces du théùtre nĂŽ et a publiĂ© Cinq nĂŽ : drames lyriques japonais (1921) et dâautres Ćuvres comportant dâintĂ©ressants commentaires et de prĂ©cieuses explications. Paul Claudel, lui, a donnĂ© des confĂ©rences et Ă©crit sur la culture japonaise. Son essai trĂšs impressionnant Ă propos du nĂŽ dans LâOiseau noir dans le Soleil levant (1927) a connu un grand succĂšs. On peut dire que lâun a donnĂ© des renseignements prĂ©cis sur le théùtre nĂŽ, et que lâautre a transmis la richesse de cette forme théùtrale, en ce qui concerne tant le drame que la danse et la musique. Paul Claudel a eu beaucoup dâĂ©changes avec le monde du théùtre et tout particuliĂšrement avec les « acteurs » de la rĂ©novation théùtrale, Ă commencer par son ami Jacques Copeau (1879-1949). Ce dernier, fervent admirateur de Gordon Craig, fonda en 1913 le théùtre du Vieux-Colombier, conçu comme un lieu dâexpĂ©rimentation du nouveau théùtre. Il voulait construire une scĂšne dĂ©pourvue de tout dĂ©cor, appelĂ©e « trĂ©teau nu ». AprĂšs la PremiĂšre Guerre mondiale il a créé une Ă©cole oĂč un masque proche de celui du nĂŽ Ă©tait utilisĂ©. En 1924, il annonce : « Au cours de son prochain spectacle, le Vieux-Colombier donnera la reprĂ©sentation dâun nĂŽ japonais, Kantan, interprĂ©tĂ© par lâĂcole du Vieux-Colombier [...] pour la premiĂšre fois avec le public 3 » LâidĂ©e
â (Auto)portrait, Claude Cahun et Marcel Moore, photographie, vers 1929. Coll. MusĂ©e dâarts de Nantes, inv. 996.3.2.Ph. © Photo MusĂ©e dâarts de Nantes - CĂ©cile Clos.
1. Edward Gordon Craig, « The Actor and the Ăber-Marionette », 1907, dans On the Art of the Theatre, 1911, p. 39.
2. The Mask fait le compte rendu de livres sur le théùtre nÎ : Arthur Waley, The NÎ Play of Japan (1921) ; Friedrich Perzynski, Japanische Masken, No und Kyogen (1925), etc.
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3. Voir Jacques Copeau, Registres V, Les Registres du Vieux-Colombier III, 1919-1924, Gallimard, NRF.

Sâhabiller dâune autre histoire
Mode et indiscipline dans lâĆuvre de Claude Cahun et Marcel Moore
De Claude Cahun et Marcel Moore, on peut allĂ©guer quâelles poursuivirent toute leur vie une idĂ©e romanesque du vĂȘtement : sâhabiller dâhistoires inĂ©dites, jouer avec lâĂȘtre et le paraĂźtre, inventer des vĂȘtements-Ćuvres, voilĂ qui les a passionnĂ©es.
Dâoctobre 1913 Ă juillet 1914, dans le journal familial Le Phare de la Loire, leur premiĂšre collaboration aborde avec humour et ironie le sujet de la chronique de mode. Ensuite, la mode devient indissociable de leur trajectoire artistique et intellectuelle, pour affirmer leur appartenance ou leur non-appartenance Ă des groupes sociaux, culturels, religieux, politiques ou encore professionnels. Au regard de lâĆuvre du duo, comment la personnalisation du style, vestimentaire et capillaire, renvoie-t-elle au manifeste artistique, genrĂ© et rĂ©sistant ?
Apprendre Ă modifier la mode
Cheval de Troie caracolant, les quarante chroniques publiĂ©es dans Le Phare de la Loire et Le Petit Phare sont plus incisives quâil nây paraĂźt. Dans lâĂ©criture, Claude Cahun sây dĂ©foule joyeusement pour Ă©pingler les conventions de genre. Par le dessin, Marcel Moore y libĂšre les corps et met en scĂšne, mine de rien, de nombreux duos fĂ©minins. DĂ©jĂ , les invariants de lâĆuvre Ă venir sâesquissent impeccablement.
Tout est lĂ tĂŽt, Ă commencer par lâobsession des masques. De la voilette-masque au masque du pseudonyme en passant par le masque de carnaval, les chroniques font la part belle aux dissimulations, travestissements et mobilitĂ©s identitaires. La praticitĂ© du vĂȘtement est aussi constamment dĂ©fendue : contre les diktats idiots, Cahun sâinsurge et dĂ©fend une mode lĂ©gĂšre, souple, qui nâengonce ni nâenferme les corps : « Exigez la libertĂ© de vos pas 1 »
La taille est souvent haute, les formes amples, les drapĂ©s plĂ©biscitĂ©s. Reviennent les allusions aux modĂšles de lâAntiquitĂ© Ă©gyptienne, grecque ou romaine. « Faites-vous draper Ă la grecque, lâantique paraĂźt avoir soumis le temps Ă ses caprices 2 » « Dans cette longue chemise aux plis droits, vous serez Ă votre grĂ© ClĂ©opĂątre, IphigĂ©nie, toutes les hĂ©roĂŻnes, voire mĂȘme vous 3 »
Le cosmopolitisme est toujours de mise, des burnous blancs aux manches pagodes, et le duo excelle Ă cĂ©lĂ©brer les voyages, le confort des tenues balnĂ©aires et du sportswear naissant, les emprunts salutaires Ă lâuniforme du soldat ou Ă la vareuse du marin : « La dĂ©formation des modes masculines fĂ©minise vos tailleurs 4 »
En fait, ces chroniques parlent essentiellement dâĂ©mancipation : vis-Ă -vis du domaine de la mode mĂȘme, avec de multiples injonctions Ă sâen dĂ©tacher (« Une femme Ă©lĂ©gante doit apprendre Ă modifier la mode 5 »), mais aussi vis-Ă -vis du regard rabaissant des hommes (« Comme toujours, nâen faites quâĂ votre tĂȘte 6 ») ou encore vis-Ă -vis de la dĂ©pendance Ă©conomique des femmes, avec moult conseils de recyclage et de DIY avant la lettre. « Ne savez-vous donc pas que pour les uns, la mode est un grand art, pour dâautres un prĂ©texte Ă philosopher 7 ? » Les textes de
â
Claude Cahun, photographie, circa 1913. Coll. Soizic Audouard.
1. Sans entraves, 3Â novembre 1913.
2. La robe dâintĂ©rieur, 17 novembre 1913.
3. Les négligés, 24 novembre 1913.
4. Sans entraves, 3Â novembre 1913.
5. Il y a mode et mode, 20Â octobre 1913.
6. Bonnets de nuit, 14Â janvier 1914.
7. Le nouvel an et lâan passĂ©, 2 janvier 1914.