1. DERRIÈRE LES CHIFFRES BRUTS, QUELQUES ÉVIDENCES.
2. UNE « EXPLOSION »… QUI NE DATE PAS D’HIER
LES CAUSES STRUCTURELLES DE LA HAUSSE DES MALADES DE LONGUE DURÉE
1. LA FIN DES PRÉPENSIONS : UN SIMPLE DÉPLACEMENT DES CHARGES
2. LES RÉFORMES DES PENSIONS : TRAVAILLER PLUS LONGTEMPS… MAIS À QUEL PRIX ?
3. HAUSSE DE LA PARTICIPATION DES FEMMES SUR LE MARCHÉ DU TRAVAIL
4.
5. LES CONSÉQUENCES MÉDICALES DU DURCISSEMENT DU CONTRÔLE DU CHÔMAGE
6. LA HAUSSE DE LA PRÉVALENCE DE CERTAINES MALADIES
7. LA DÉGRADATION DES CONDITIONS DE TRAVAIL
INTRODUCTION
Depuis plusieurs mois, la question des malades de longue durée occupe une place centrale dans le débat politique belge. Présentées tantôt comme une « dérive », un « abus », tantôt comme un « échec du système social », les indemnités d’incapacité de travail font l’objet d’un tir de barrage au point que certains responsables politiques suggèrent qu’une part importante des personnes actuellement indemnisées seraient en réalité des « faux malades »
La présente analyse entend déconstruire ce récit qui repose sur une lecture partielle des chiffres, des comparaisons internationales bancales et une occultation presque totale des causes structurelles de l’augmentation du nombre des personnes en incapacité de travail.
Elle vise à remettre les faits au centre du débat, à démonter certaines contrevérités et de redonner une lecture sociale, sanitaire et politique d’un phénomène qui concerne désormais plus d’un demi-million de personnes en Belgique.
LES FAITS : UNE PHOTOGRAPHIE INDISPENSABLE
DERRIÈRE LES CHIFFRES BRUTS, QUELQUES ÉVIDENCES. 1
Au 1er janvier 2024, la Belgique comptait 526 507 personnes en incapacité de travail depuis plus d’un an.
Au-delà de ces chiffres bruts, il est intéressant de relever une série de tendances :
• Plus d’une personne sur deux reconnue en invalidité le restera jusqu’à l’âge de la pension.
• L’âge moyen d’entrée en invalidité est de 45 ans chez les salariés et de 51 ans chez les indépendants.
• 63 % des malades de longue durée ont plus de 50 ans et 45 % ont plus de 55 ans1 .
• Près de six invalides sur dix sont des femmes.
• 78 752 personnes en invalidité avaient repris une activité à temps partiel2 .
Ces données rappellent que l’invalidité de longue durée concerne avant tout des trajectoires de vie et de santé souvent complexes, étroitement liées à l’âge, au genre et aux conditions de travail. Elles nuancent aussi l’idée qu’une « partie importante » des personnes reconnues en invalidité pourraient rapidement reprendre un emploi dès lors que le marché de l’emploi en Belgique est l’un des moins ouverts aux travailleurs âgés 3 et au vu du nombre de postes vacants dans le pays qui, au second trimestre 2025, s’élevait à quelque 163 000 unités.
Pourtant, le gouvernement fédéral a récemment adopté un plan qui vise à économiser près de 2 milliards d’euros dans le secteur, en procédant au réexamen des dossiers médicaux en vue de remettre à l’emploi 100 000 malades de longue durée 4 .
Une telle affirmation relève davantage du slogan que de l’analyse. Elle fait abstraction à la fois du profil réel des personnes concernées, des contraintes liées à l’âge et à la santé, et des caractéristiques concrètes du marché du travail.
[...] PRÉSENTER LE RETOUR À L’EMPLOI DE
100
000 MALADES DE LONGUE DURÉE COMME UNE SOLUTION BUDGÉTAIRE RELÈVE DAVAN-
TAGE
DU SLOGAN QUE D’UNE ANALYSE RÉALISTE DES PROFILS ET DU MARCHÉ DU TRAVAIL. [...]
UNE « EXPLOSION »…
Que révèlent ces chiffres ?
1) Une hausse régulière du nombre d’invalides, sans rupture brutale
Entre 2014 et 2030 (projection), le nombre d’invalides salariés passe de 321 000 à 657 000 personnes.
L’évolution est continue, quasi linéaire, sans pic soudain ni décrochage.
Trois remarques s’imposent :
• Aucune année de rupture n’apparaît, y compris dans le contexte de la pandémie de Covid : la crise sanitaire n’a pas provoqué d’explosion soudaine mais s’inscrit dans une tendance déjà engagée.
• La progression est structurelle, compatible avec :
- le vieillissement de la population active,
- l’allongement de la durée de carrière,
- les changements intervenus dans d’autres régimes de la sécurité sociale (chômage, pensions, prépensions),5
- la concentration croissante des problèmes de santé après 50–55 ans.
• La pente de la courbe reste relativement stable sur l’ensemble de la période : on n’observe ni emballement récent, ni inflexion liée à des changements de contrôle ou de politique.
2) Une dynamique des dépenses plus rapide et plus marquée
Les dépenses passent de 5,8 milliards d’euros en 2014 à 18,2 milliards en 2030, soit une multiplication par plus de trois.
Cette hausse est :
• plus rapide que celle des effectifs ;
• plus marquée à partir de 2019–2020, puis surtout après 2024 dans les projections.
Ce différentiel montre que la question budgétaire ne peut pas être ramenée à une simple « augmentation des bénéficiaires » mais aussi que le coût moyen par invalide augmente plus vite que le nombre de bénéficiaires.
Cela s’explique principalement par :
• une entrée plus tardive en invalidité, à des âges où les droits sont plus élevés ;
• une durée d’indemnisation plus longue, du fait du recul de l’âge légal de la pension ;
• les mécanismes d’indexation et de revalorisation des indemnités (notamment la liaison au bien-être) ;
• la transformation de l’invalidité en régime de fin de carrière de facto, là où d’autres dispositifs ont été progressivement supprimés (régime de pensions anticipées, prépensions).
Ainsi, la dépense augmente non parce que le système serait devenu laxiste, mais parce qu’il absorbe des parcours de travail de plus en plus longs, usants et tardivement interrompus.
En conclusion, ces données démontrent :
• une pression structurelle sur le système d’indemnisation,
• un effet cumulatif du vieillissement, du travail intensifié et de l’allongement des carrières.
Mais elles démentent :
• l’hypothèse d’une explosion récente et incontrôlée du nombre d’invalides ;
• l’idée qu’un durcissement des contrôles médicaux pourrait, à lui seul, infléchir significativement la dépense ;
• la croyance selon laquelle le problème serait principalement comportemental ou individuel.
LES CAUSES STRUCTURELLES DE LA HAUSSE DES MALADES DE LONGUE DURÉE
LA FIN DES PRÉPENSIONS : UN SIMPLE DÉPLACEMENT DES CHARGES 1
Pendant des décennies, la prépension (ou « régime de chômage avec complément d’entreprise », RCC) a servi de soupape sociale : elle permettait à des travailleurs âgés, souvent usés par des métiers lourds, de quitter l’emploi avant l’âge légal de la retraite, avec une indemnité financée en partie par l’employeur et en partie par l’assurance chômage.
À partir des années 2000, et surtout après 2014, les conditions d’accès à la prépension ont été progressivement resserrées :
• relèvement de l’âge minimal d’accès (passé de 58 ans, puis 60 ans, à 62 ans, voire plus dans certains régimes) ;
• durcissement des exigences en termes de carrière (de 25 à 40 ans de carrière selon les cas) ;
• restrictions spécifiques pour les secteurs en restructuration.
Les conséquences ont été radicales :
• Entre 2000 et 2023, le nombre de prépensionnés a été divisé par plus de trois.
• Dans le même temps, le nombre de personnes en invalidité (c’est-à-dire en incapacité de travail depuis plus d’un an) a doublé. Sachant qu’une partie importante de cette hausse concerne les travailleurs de plus de 55 ans, qui représentent plus de 40 % des invalides.
Si de moins en moins de travailleurs ont pu bénéficier de la prépension, la réalité du marché du travail, elle, n’a pas changé : beaucoup de travailleurs âgés, en particulier dans les métiers pénibles, ne parviennent pas à tenir jusqu’à la pension. Faute de prépension, ces personnes se sont retrouvées orientées vers l’assurance invalidité lorsqu’elles sont tombées malades. Il ne s’agit donc pas de « faux malades » mais de personnes qui ont perdu les droits à une indemnisation plus importante et sont revenus dans le contingent des titulaires indemnisables en assurance indemnités6 .
LES RÉFORMES DES PENSIONS : TRAVAILLER PLUS LONGTEMPS… MAIS À QUEL PRIX ?
Le recul de l’âge de la pension et le durcissement des conditions de départ anticipé expliquent en grande partie la hausse des invalidités chez les travailleurs âgés, et plus particulièrement chez les femmes. La réforme de 1997 constitue un point de bascule : elle a progressivement aligné l’âge légal de départ des femmes sur celui des hommes, supprimant la possibilité qu’elles avaient de partir à 60 ans. Cette modification a été mise en œuvre par étapes, entre 1997 et 2009.
Concrètement, des dizaines de milliers de travailleuses qui, auparavant, auraient pu accéder directement à la pension se sont retrouvées contraintes de rester cinq ans de plus sur le marché du travail, alors même qu’elles occupaient majoritairement des métiers physiquement exigeants et psychologiquement épuisants. Le résultat a été immédiat : l’invalidité est devenue la porte de sortie par défaut pour une part croissante de femmes dans la tranche 55-65 ans.
Depuis lors, toutes les réformes des pensions ont produit le même effet mécanique. Le report à 66 ans en 2025, puis à 67 ans en 2030, ainsi que le durcissement des conditions d’accès à la pension anticipée, repoussent encore davantage l’horizon de la retraite. Chaque fois, le scénario se répète : les personnes qui auraient pu partir plus tôt se voient contraintes de prolonger leur carrière, mais celles qui n’en ont pas la capacité, pour des raisons médicales, basculent dans le régime d’invalidité. L’allongement des carrières ne réduit donc pas le coût de la sécurité sociale, il déplace juste les charges de la branche pension vers la branche invalidité.
Ce phénomène est particulièrement marqué pour les femmes, en raison de carrières plus courtes et fragmentées, de métiers féminisés pénibles (soins de santé, nettoyage, commerce, enseignement) et d’un écart plus important entre espérance de vie totale et espérance de vie en bonne santé.
HAUSSE DE LA PARTICIPATION DES FEMMES SUR LE MARCHÉ DU TRAVAIL 3
Il faut aussi souligner un autre facteur : l’augmentation de la participation des femmes au marché du travail. Selon le Conseil supérieur de l’emploi, il est passé de 50 % au milieu des années 1990 à 67 % en 2021 7 .
C’est une avancée majeure en matière d’égalité et d’autonomie économique, mais elle a aussi un effet mécanique : plus de femmes actives signifie aussi plus de femmes exposées au risque d’incapacité, et donc plus de femmes susceptibles d’être reconnues invalides. Or, ces travailleuses sont nombreuses dans des secteurs pénibles (soins de santé, aide à domicile, nettoyage, commerce) où l’usure physique et psychologique est élevée. Ajoutons à cela des carrières plus fragmentées et une espérance de vie en mauvaise santé plus longue que chez les hommes : tout cela contribue à leur surreprésentation dans les statistiques d’invalidité puisqu’elles représentent 60 % des effectifs 8 alors qu’elles représentaient, en 2023, 46,7 % de la population active9 .
LE VIEILLISSEMENT
LA POPULATION
ACCROÎT MÉCANIQUEMENT LE RISQUE D’INCA- PACITÉ DE TRAVAIL, EN RAISON D’UNE
EXPOSITION PLUS FORTE AUX MALADIES CHRONIQUES ET AUX PROBLÈMES DE SANTÉ.
VIEILLISSEMENT DE LA POPULATION ACTIVE 4
La population belge vieillit nettement : l’âge moyen est passé de 38 ans en 1995 à 42 ans en 2025. La part des 65 ans et plus dépasse désormais 20 %, tandis que celle des moins de 18 ans recule. Cette évolution se traduit par une hausse du rapport de dépendance des personnes âgées : on compte aujourd’hui moins de trois personnes en âge de travailler pour une personne de 65 ans ou plus, contre près de quatre il y a trente ans10 .
Ce vieillissement touche directement la population active elle-même : une part croissante des personnes au travail ou disponibles pour travailler se situe dans les classes d’âge élevées, en particulier parmi les 55-64 ans.
Le fonctionnement du marché du travail et de la sécurité sociale repose donc de plus en plus sur des travailleurs plus âgés, avec des enjeux essentiels en matière de santé, de conditions de travail et de maintien dans l’emploi.
Plus la main-d’œuvre est âgée, plus elle est exposée aux pathologies chroniques, aux troubles musculosquelettiques, aux maladies cardiovasculaires ou psychiques. Autrement dit, une population active vieillissante est mécaniquement plus vulnérable aux problèmes de santé, et donc plus susceptible d’entrer en incapacité de travail prolongée.
LES CONSÉQUENCES MÉDICALES DU DURCISSEMENT DU CONTRÔLE DU CHÔMAGE 5
Une étude du département d’Économie appliquée de l’ULB (DULBEA) a montré que le renforcement des contrôles en matière de chômage avait un effet inattendu : il augmente la probabilité que certains chômeurs basculent vers l’assurance invalidité. L’analyse portait sur la réforme de 2004 qui introduisait un suivi plus strict de la recherche d’emploi pour les chômeurs de longue durée de moins de 49 ans. Sur la base d’une méthode rigoureuse, les chercheurs ont comparé ceux qui étaient soumis au contrôle avec ceux qui ne l’étaient pas. Ils ont constaté que, si la mesure favorisait légèrement le retour à l’emploi, elle entraînait aussi une hausse significative des passages à l’invalidité. Dans les trois années suivant l’introduction du dispositif, les personnes concernées avaient près de 20 % de probabilité supplémentaire d’être reconnues invalides. Autrement dit, face à la pression du contrôle et à la difficulté de répondre
aux exigences de recherche d’emploi, une partie des chômeurs en mauvaise santé se tourne vers l’assurance invalidité, qui devient une porte de sortie.
Ce constat met en évidence un phénomène de vases communicants : les économies réalisées sur le budget du chômage se traduisent par une augmentation des dépenses d’invalidité. Le chômage diminue mais l’invalidité progresse, en particulier parmi les personnes fragiles de santé ou usées par leur parcours professionnel. Au lieu de résoudre le problème de l’exclusion du marché du travail, la politique d’activation a surtout déplacé les bénéficiaires d’une branche de la sécurité sociale vers une autre. Cette étude démontre que le durcissement des contrôles ne réduit pas forcément le coût global, mais peut accentuer la stigmatisation et précariser des personnes déjà vulnérables.
LA HAUSSE DE LA PRÉVALENCE DE CERTAINES MALADIES 6
En Belgique, la montée en puissance des invalidités de longue durée s’explique pour une large part par l’augmentation des pathologies chroniques, en particulier les troubles de santé mentale et les affections musculo-squelettiques (TMS). Ces deux catégories sont aujourd’hui les principales causes de perte d’années de vie en bonne santé et représentent, avec les maladies neurologiques, près de 70 % du nombre d’invalidités reconnues11 .
Cette évolution marque un basculement structurel : ce ne sont plus les maladies aiguës ou mortelles qui pèsent le plus sur la sécurité sociale, mais des troubles chroniques qui altèrent durablement la qualité de vie et la capacité de travail.
Les affections musculo-squelettiques touchent plusieurs millions de personnes en Belgique (lombalgies, arthrose, tendinites, troubles liés aux gestes répétitifs ou au port de charges). Elles sont particulièrement fréquentes dans les métiers physiquement pénibles (soins, construction, nettoyage, manutention). Dès 2018, près de 2,5 millions de Belges déclaraient souffrir d’au moins un TMS, représentant environ 300 000 années de vie ajustées sur l’incapacité (DALY) 12 .
Les troubles psychiques suivent une dynamique comparable. Dépression, troubles anxieux et burn-out figurent désormais parmi les premières causes d’incapacité de travail prolongée. Ils touchent en outre une population active plus jeune, ce qui allonge mécaniquement les durées d’indemnisation et le risque de basculement en invalidité.
Ainsi, l’augmentation du nombre d’invalides en Belgique ne peut être réduite à une question de règles institutionnelles ou d’allongement des carrières. Elle traduit avant aussi des évolutions des conditions de santé d’une population active plus âgée, exposée plus longtemps à des conditions de travail génératrices d’usure physique et mentale, et pour laquelle l’invalidité devient de plus en plus souvent l’issue finale du parcours professionnel. Ces évolutions ne concernent pas uniquement la Belgique mais s’observe dans tous les pays de l’OCDE depuis presque deux décennies13 .
LA DÉGRADATION DES CONDITIONS DE TRAVAIL 7
L’augmentation des invalidités de longue durée en Belgique est étroitement liée à l’évolution des conditions de travail. L’intensification du travail, la pression sur les rythmes, la répétitivité des gestes et la réduction des marges d’autonomie ont accru l’usure physique et mentale des travailleurs. Cette usure se traduit principalement par des troubles musculo-squelettiques et des troubles de santé mentale, qui représentent aujourd’hui près de 70 % des causes d’invalidité.
Dans les métiers physiquement ou émotionnellement exigeants — soins, aide à la personne, construction, nettoyage, logistique — les contraintes s’accumulent sur des carrières de plus en plus longues, sans adaptation suffi -
sante des postes. L’invalidité intervient dès lors tardivement, après des années de maintien au travail fragilisé, laissant peu de possibilités de reconversion ou de reprise adaptée.
Les troubles psychiques illustrent particulièrement cette transformation du rapport au travail : surcharge, stress chronique, désorganisation et déficit de soutien managérial touchent des travailleurs parfois plus jeunes, allongeant la durée des parcours d’incapacité. L’allongement des carrières joue un rôle d’amplificateur : travailler plus longtemps dans des conditions inchangées accroît mécaniquement le risque de basculement en invalidité en fin de parcours.
Dans ce contexte, la sécurité sociale intervient de plus en plus en aval, pour compenser les effets de l’usure professionnelle que le système de travail ne parvient pas à prévenir. Tant que les conditions de travail évolueront plus vite que les politiques de prévention et d’adaptation des carrières, l’invalidité restera une issue structurelle pour une part croissante de la population active.
[...]
L’AUGMENTATION DES INVALIDITÉS DE LONGUE DURÉE
REFLÈTE SURTOUT
L’USURE
PHYSIQUE
ET MENTALE LIÉE À DES CONDITIONS DE TRAVAIL INTENSIFIÉES ET INSUFFISAMMENT ADAPTÉES. [...]
COMPARAISONS INTERNATIONALES : ATTENTION AUX MANIPULATIONS
Selon les ministres MR Éléonore
Simonet et David Clarinval, le député N-VA Axel Ronse et, plus récemment, le Président des Engagés, Yvan Verougstraete14, la Belgique aurait « autant de malades de longue durée que l’Allemagne » alors que l’Allemagne est sept fois plus peuplée.
Cette affirmation est factuellement infondée. Aucune source allemande ne confirme une telle équivalence et, surtout, elle repose sur une comparaison méthodologiquement invalide.
Contrairement au chômage, pour lequel il existe une définition internationale harmonisée (BIT/OIT), il n’existe aucune définition commune des « malades de longue durée ». Chaque pays organise différemment l’indemnisation des limitations durables de santé : invalidité, handicap, incapacité fonctionnelle, dispositifs sociaux ou employeurs, etc. Comparer un régime national à un autre revient donc à comparer des catégories administratives, pas des réalités de santé.
Sur la base d’une approche empirique, il est possible d’aborder cette question en comparant ce qui est comparable, à savoir la consolidation de l’ensemble des données des régimes de sécurité sociale et d’aide sociale. Il est intéressant ici de comparer la Belgique à l’Allemagne et aux Pays-Bas qui sont souvent cités en exemple.
En Belgique, deux grands régimes distincts indemnisent les limitations durables de santé.
D’une part, l’assurance maladie-invalidité (INAMI) couvre les personnes en incapacité de travail de longue durée. Au 31 décembre 2023, la Belgique comptait 526 507 personnes reconnues en invalidité, c’est-à-dire en incapacité de travail depuis plus d’un an (salariés et indépendants).
D’autre part, le régime d’aide sociale aux personnes handicapées, géré par la direction générale Personnes handicapées du SPF Sécurité sociale, prévoit notamment l’allocation de remplacement de revenus (ARR). En 2024, environ 125 500 personnes bénéficiaient de cette allocation15 .
Même si ces régimes reposent sur des logiques différentes — contributive pour l’invalidité, aide sociale pour l’ARR — ils concernent tous deux des personnes durablement éloignées de l’emploi pour raisons de santé.
Au total, cela représente plus de 652 007 personnes indemnisées en Belgique pour des limitations durables de santé, sans tenir compte des éventuelles activités professionnelles partielles autorisées dans certains cas.
Aux Pays-Bas, les chiffres officiels relatifs à l’incapacité de travail donnent à première vue l’impression d’un volume plus limité de personnes concernées. Fin 2024, le nombre total de bénéficiaires de l’ensemble des allocations d’incapacité de travail s’élève à 959 000 personnes, selon les données de l’UWV, l’organisme public néerlandais chargé de l’assurance pour incapacité de travail. Soit environ 50 % de plus qu’en Belgique, ce qui correspond à la population néerlandaise rapportée à la population belge. Par ailleurs, et contrairement à la Belgique, aux Pays-Bas, les deux premières années d’incapacité de travail sont intégralement prises en charge par l’employeur, conformément à la Wet verbetering poortwachter. Pendant cette période, les personnes en incapacité de travail ne figurent pas dans les statistiques de l’UWV, puisqu’elles sont directement indemnisées par leur employeur. Ce n’est qu’à l’issue de ces deux années — ou, dans des cas exceptionnels, si le contrat de travail est rompu plus tôt pour raisons médicales au terme de procédures particulièrement strictes — que la personne peut accéder à une allocation d’incapacité versée par l’assurance publique. Les chiffres de l’UWV ont donc tendance à sous-estimer la situation néerlandaise, si on la compare à la Belgique.
Le cas de l’Allemagne illustre également très bien la manière dont les contrevérités ont circulé dans ce dossier.
Selon l’Office fédéral des statistiques allemand (Destatis), 7,9 millions de personnes vivaient en Allemagne avec une reconnaissance officielle de handicap lourd. Toujours selon cet organisme, la très grande majorité des handicaps reconnus ont une origine médicale acquise et non congénitale. Selon l’Office fédéral des statistiques allemand (Destatis), 91% sont dus à une maladie survenue au cours de la vie, ce qui est la définition-même des malades de longue durée16 .
Les données disponibles montrent que l’intégration professionnelle de ces personnes reste très limitée. En 2021, moins de la moitié des personnes lourdement handicapées en âge de travailler participaient au marché du travail. Parmi l’ensemble des personnes reconnues comme lourdement handicapées âgées de 15 à 64 ans, environ 50 % étaient soit en emploi, soit en recherche active d’emploi. Le taux d’emploi effectif se situait autour de 47,5 %, soit un niveau nettement inférieur à celui de la population générale17.
On peut donc considérer que 4,147 millions de personnes en Allemagne sont lourdement handicapées et sont indemnisées par un régime de sécurité sociale ou d’aide sociale. Soit plus de 6,3 fois plus qu’en Belgique pour une population 7 fois supérieure.
Ces comparaisons démontrent que si la situation est problématique en Belgique, notre pays est loin d’être cette anomalie européenne que certains responsables politiques et commentateurs tentent de dépeindre.
[...]LES COMPARAISONS AVEC LES PAYSBAS ET L’ALLEMAGNE MONTRENT QUE LA
BELGIQUE N’EST PAS UNE ANOMALIE EUROPÉENNE EN MATIÈRE D’INVALIDITÉ DE LONGUE DURÉE.[...]
CONCLUSION
L’invalidité n’est pas un comportement individuel mais un risque social qui relève du même registre que la maladie, les accidents du travail, les maladies professionnelles ou le chômage. Ce sont des événements de vie qui ne dépendent pas de la personne qui les subit.
La problématique des malades de longue durée ne doit pas être considérée comme une variable d’ajustement budgétaire et encore moins comme une question de « bonne volonté » des personnes concernées. C’est un défi structurel qu’on ne peut pas réduire à un prétendu laxisme du système. Cela ne signifie pas qu’il faille fermer les yeux sur des comportements frauduleux ou d’éventuels dysfonctionnements. Mais ceux-ci ne doivent pas masquer l’impact des transformations structurelles profondes qui traversent simultanément le marché du travail, la démographie et le système de santé.
D’abord, le marché du travail s’est durci. L’intensification du travail, la fragmentation des parcours professionnels, la pression sur la productivité, l’extension des formes d’emplois précaires et la montée des exigences psychiques exposent les travailleurs et les travailleuses à l’usure, qu’elle soit physique ou mentale.
Ensuite, la population active vieillit. Le prolongement des carrières et le recul effectif de l’âge de sortie du marché du travail ont mécaniquement accru l’exposition à des problèmes de santé chroniques au sein même de la population active. Plus on travaille longtemps, plus la probabilité de rencontrer une limitation durable de la capacité de travail augmente. L’augmentation des invalidités est ainsi, pour une part significative, le corollaire attendu du vieillissement au travail et non une anomalie du système.
À cela s’ajoutent des réformes successives qui ont déplacé les frontières entre chômage, maladie et invalidité sans toujours renforcer l’accompagnement réel des personnes. En tendant à durcir l’accès à certaines prestations ou à accélérer les sorties statistiques, ces réformes ont parfois produit des effets de vases communicants au sein de la sécurité sociale plutôt qu’une amélioration durable de la santé et de l’employabilité.
Enfin, cette évolution est indissociable d’un sous-investissement persistant dans la prévention, qu’elle soit primaire (conditions de travail, organisation du travail, santé au travail), secondaire (détection précoce, intervention rapide) ou tertiaire (prévention de l’aggravation et accompagnement de long terme). On continue à traiter l’invalidité trop tard, lorsque le lien au travail est déjà profondément rompu, au lieu d’agir en amont sur les causes structurelles de l’usure professionnelle.
L’augmentation des malades de longue durée n’est donc pas une dérive morale ni une défaillance individuelle : elle est le miroir fidèle des tensions accumulées entre un marché du travail plus exigeant, une population active plus âgée et un système de protection sociale qui a trop souvent privilégié la gestion des flux au détriment de l’investissement dans la santé au travail. À ce titre, elle appelle moins des réponses disciplinaires que des réponses structurelles et préventives, à la hauteur des transformations en cours.
ANNEXES
1 INAMI, « Statistiques sur l’invalidité des travailleurs et chômeurs en 2023 ».
2 INAMI, « Baromètre retour au travail 2023 ».
3 Le marché du travail après 55 ans https://www.leforem.be/content/dam/leforem/fr/documents/chiffres-etanalyses/analyses/analyse-MDE-55-et-plus-202310.pdf
4 Comment le fédéral veut remettre 100.000 malades de longue durée au travail - Trends-Tendances https://trends.levif.be/a-la-une/politique-economique/ budget-federal-100-000-maladeslongue-duree/
5 Voir infra
6 Tout travailleur salarié ou indépendant ayant un droit aux indemnités d’incapacité de travail.
7 Conseil supérieur de l’emploi : « La participation des femmes au marché du travail », rapport 2023.
8 INAMI, « Statistiques sur l’invalidité des travailleurs et chômeurs en 2023 ».
9 Belgium BE: Labour Force: Female: % of Total Labour Force | Economic Indicators | CEIC https://www.ceicdata.com/en/belgium/labour-force/be-labour-force-female-of-total-labour-force?utm_source=chatgpt.com
10 Structure de la population | Statbel https://statbel.fgov.be/fr/themes/population/structure-de-la-population
11 Source : INAMI
12 Source : Sciensano, Burden of Disease in Belgium (DALY, YLD).
13 Maladie, invalidité et travail : surmonter les obstacles | OCDE https://www.oecd.org/fr/publications/maladie-invalidite-et-travail-surmonterles-obstacles_9789264088870-fr.html
14 Émission « Jeudi en Prime », 27 novembre 2025.
15 Source : SPF Sécurité sociale.
16 7,9 Millionen schwerbehinderte Menschen leben in Deutschland - Statistisches Bundesamt. https://www.destatis.de/DE/Presse/Pressemitteilungen/2024/07/ PD24_281_227.html
17 Die aktuelle Arbeitsmarktsituation von Menschen mit Behinderungen - KI-Kompass Inklusiv. https://ki-kompass-inklusiv.de/wissen/ die-aktuelle-arbeitsmarktsituation-von-menschen-mit-behinderungen/
Présentées tantôt comme une « dérive », un « abus », tantôt comme un « échec du système social », les indemnités d’incapacité de travail font l’objet d’un tir de barrage au point que certains responsables politiques suggèrent qu’une part importante des personnes actuellement indemnisées seraient en réalité des « faux malades »
La présente analyse entend déconstruire ce récit qui repose sur une lecture partielle des chiffres, des comparaisons internationales bancales et une occultation presque totale des causes structurelles de l’augmentation du nombre des personnes en incapacité de travail.
Elle vise à remettre les faits au centre du débat, à démonter certaines contre-vérités et de redonner une lecture sociale, sanitaire et politique d’un phénomène qui concerne désormais plus d’un demi-million de personnes en Belgique.