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MARIE BRUNEAU

_BERTRAND

GENIER

PASSAGES,

les pyrénées du nord au sud, et réciproquement

éditions/Cairn.


Xsx

Passages


à Jacques Bruneau. --« Je ne peins pas l’être, je peins le passage. »

Montaigne, Essais, III-.

/C.

© , éditions/Cairn. BP  –  Pau Cedex www.editions-cairn.fr ISBN

----

Dépôt légal novembre  --Des mêmes auteurs aux éditions Cairn : 55 jours, une traversée des Pyrénées de l’Atlantique à la Méditerranée,  --Les dessins sont de Marie Bruneau et les photographies de Bertrand Genier. Mise en pages par les auteurs. Typographies : – ITC New Baskerville : John Baskerville, 1760-1775, et John Quaranda, 1978, – Frutiger : Adrian Frutiger, 1985, – Adobe Garamond : Claude Garamond, 1540-1550, et Robert Slimbach, 1989. Achevé d’imprimer le 10 novembre 2014 sur les presses de GN Impressions, F-31340 Villematier.

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MARIE BRUNEAU

_BERTRAND

GENIER

PASSAGES,

les pyrénées du nord au sud, et réciproquement

éditions/Cairn.


PASSAGE,

subst. masc. Action de passer (ou de faire passer).


Ouverture

«Les Pyrénées séparent et relient la France à l’Espagne», écrit Henri Lefebvre.1 En fin dialecticien, ce penseur singulier qui passa une grande partie de sa vie en Béarn, associe deux mots en apparence opposés pour perturber ce que nous croyons connaître de ces montagnes. Que les Pyrénées séparent, c’est bien sûr une évidence si l’on considère le rempart physique qu’elles dressent, de l’Atlantique à la Méditerranée –, ne ménageant guère de passages ailleurs qu’à chacune de leurs extrémités. Dire qu’elles relient est plus surprenant: «Ça fait un peu bête», concède d’ailleurs Lefebvre. Mais la force de la formule, sa pertinence, sa potentialité tiennent justement à cette confrontation dialectique entre ces deux verbes – la contradiction apparente nous obligeant à envisager une complexité nouvelle. Traverser les Pyrénées à pied, dans toute leur longueur, c’est vivre une expérience de nature géographique. D’abord par l’ampleur de ce voyage réellement à l’échelle du continent européen – l’isthme pyrénéen n’est-il pas facilement repérable sur n’importe quelle mappemonde ? Par la configuration du relief, ensuite : crêtes, cimes, plateaux, vallées, etc., tout le vocabulaire de la géographie physique s’y présente tour à tour. Enfin parce que cette marche permet de relier la mer à l’océan, c’est-à-dire rien moins que deux mondes, deux civilisations, deux climats. « Si tu vas d’est en ouest, écrit encore Henri Lefebvre, l’instant émouvant, c’est celui où tu sens le premier souffle de l’Atlantique ; où tu notes le changement de la lumière, des plantes. Tu quittes l’odeur du thym pour celle des bruyères. »2 – Géographie ? – Oui, mais cette géographie n’est pas seulement physique, elle est aussi humaine. Alors que l’on pense tutoyer les cimes des montagnes et se mouvoir dans une nature préservée, on croise de nombreux chemins, passages et sentiers reliant un versant à l’autre, et on découvre progressivement tout un réseau de relations, de signes et d’histoires dont on était loin de mesurer l’ampleur et la complexité : ces montagnes, comme la plupart des paysages

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qui s’offrent aujourd’hui à nos yeux dans le monde, sont parcourues, habitées, aménagées depuis longtemps – et dans cet écosystème complexe, l’humain occupe une place importante. Nous aimons les Pyrénées pour leurs paysages, l’air de liberté qu’on y respire et leur beauté sauvage. Pour autant, ces montagnes ne sont pas en dehors du monde : l’économie et les pratiques changent, l’espace montagnard évolue, nécessairement. Les chemins de randonnée, balisés et entretenus, ne sont plus forcément ceux du pastoralisme – les bergers se déplaçant eux aussi en voiture. Et le vécu d’un randonneur contemporain n’a pas grand-chose à voir avec les dures conditions de vie des mineurs tout en haut du cirque de Barrosa, ou celles des muletiers qui conduisaient leurs bêtes sur les lacets du port de Venasque… Nous n’acceptons pas facilement ces évolutions, mais en même temps, nous répugnons un peu à la nostalgie du « c’était mieux avant ! » Oui, les Pyrénées changent sous l’effet des mutations techniques, économiques et culturelles. Pourtant, il est frappant de constater que nombre d’itinéraires décrits dans le guide Joanne de 3 correspondent encore, au  ⁄ d’heure près, à ceux que nous pratiquons aujourd’hui. Tout a changé, rien n’a changé… Et ce sont tout autant ces changements qui découlent des mutations du monde, que les permanences – liées à notre condition d’humains – qui nous intéressent tout particulièrement. un livre écrit en marchant. Nous partons ici à la recherche des traces

visibles de quelques-uns de ces passages entre le nord et le sud – de notre double point de vue de marcheurs et de designers, curieux de la manière dont une société produit et s’inscrit (dans) les espaces qu’elle habite. « Le design, dit Ettore Sottsass5, ne signifie pas donner une forme à un produit plus ou moins stupide, pour une industrie plus ou moins sophistiquée. Il est une façon de concevoir la vie, la politique, l’érotisme, la nourriture… et même le design. » Nous souscrivons, modestement. Récits d’espaces, chroniques géographiques, fragments d’histoires, chacun de ces textes prend à partie une situation précise.

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La marche est première. C’est en marchant que nous avons découvert, éprouvé, expérimenté ces différents passages. C’est dans et par la marche que nous avons observé, analysé, discuté chacune de ces situations. Et c’est aussi chemin faisant que nous avons opéré des rapprochements, des confrontations, et donc choisi de mettre l’accent sur tel ou tel point de vue. Les signes inscrits dans le paysage sont importants. La documentation vient ensuite. Ce livre a donc été écrit en lisant, parce que la lecture est une quête, comme la marche. Les descriptions laissées par les premiers découvreurs de ces montagnes, dès le e siècle, sont dans bien des cas définitives. Jamais on ne pourra décrire mieux que Ramond la vue qui s’offre depuis la brèche de Tuquerouye4 : désormais, nous savons ce que nous allons voir. Eux, ne le savaient pas. Les images sont volontairement présentées indépendamment du texte. Elles n’en sont pas l’illustration, mais plutôt une autre forme d’écriture, graphique et visuelle, par montage, assemblage et confrontation de documents de nature et d’époques différentes… « Fibres de temps entremêlées » selon l’expression du théoricien de l’art George Didi-Huberman6, telle cette photographie d’Eugène Trutat (Famille Crouzats, au Port de Venasque, ) – parfaitement raccord avec le panorama actuel du massif de la Maladetta7 – qui surgit ainsi dans une relation troublante entre l’Autrefois et le Maintenant, pour reprendre les termes du philosophe Walter Benjamin.8 Il sera question ici de quelques passages, de quelques situations spatiales choisies en certains points de la chaîne pyrénéenne. Nous commencerons à l’ouest avec la traversée de la Bidassoa par l’île de la Conférence ou des Faisans, pour finir à l’est sur le chemin qu’emprunta Walter Benjamin pour tenter de fuir la barbarie nazie. – Mais vous ne parlez d’aucun passage en Béarn… – Ni de la via Tolosane par la vallée d’Aspe, du chemin de Compostelle d’Oloron-Sainte-Marie à Jaca, du fort du Portalet, de l’histoire de la construction du tunnel routier du Somport, de la gare de Canfranc, des migrations des hongreurs d’Ossau et de

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celles des palombes. Ni du col de la Peyre-Saint-Martin par lequel les jeunes fiancés du Val d’Azun allaient chercher, dans la journée, un sac de sel à Sallent de Gallego, en Aragon, pour le ramener le soir à la mère de leur promise, en gage de leur amour. Ni des convois de camions sur l’A , du Tour de France, du village des ventas au Pourtalet, des formes modernes de la contrebande, de la très belle vallée d’Eyne, de la diffusion de l’art roman jusqu’au plus profond des vallées, de la transhumance de la Bernatoire, des Trabucayres du Vallespir, des transpyrénéennes en moto, en VTT ou en  x , des love centers à La Junquera, etc. Oui, nos choix sont subjectifs. Ce livre ne prétend pas à une exhaustivité, forcément improbable – un dictionnaire n’y suffirait sans doute pas, tant les liens qui unissent les deux versants des Pyrénées sont nombreux, complexes et diversifiés. Le projet était ici de marcher, et d’inviter à marcher, quelques passages inspirants, du nord au sud, et réciproquement. Les Pyrénées sont nos montagnes. Définitivement. Nous n’en aurons sans doute jamais fini avec elles.

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NOTES 1. Henri Lefebvre, Pyrénées, éd. Rencontre, 1965, rééd. Cairn, 2000. En philosophie, la dialectique est un mode de raisonnement, de questionnement et d’interprétation qui consiste à analyser la réalité en confrontant des opinions, des idées, des thèses, en apparence contradictoires, et à chercher à les dépasser. Elle s’appuie sur ces contradictions pour montrer qu’elles sont en fait reliées par des relations de complémentarité, d’interdépendance ou d’identité et tente de faire émerger de nouvelles propositions (ou thèses) qui permettent de résoudre ou d’expliciter les contradictions initiales. 2. id. 3. Adolphe Joanne, Itinéraire des Pyrénées, L. Hachette et cie, 1858. 4. Louis Ramond de Carbonnière, Voyage au Mont-Perdu et dans la partie adjacente des Hautes-Pyrénées, chez Belin imprimeur-libraire, 1801. Voir ci-après, « Un sténopé dans la montagne », p. 143. 5. Ettore Sottsass (1917-2007) est un designer italien, l’un des plus importants du 20e siècle. 6. Georges Didi-Huberman, Devant le temps, Minuit, 2000, p. 36. 7. Voir ci-après, « Un système en réseau », p. 195 8. Walter Benjamin, Paris, capitale du 19e siècle, Le livre des passages, 1927-1940, traduit de l’allemand par Jean Lacoste, d’après l’édition originale établie par Rolf Tiedemann, éd. du Cerf, 1997 pour la version française, N2a, 3. « Ce n’est pas que le passé éclaire le présent ou que le présent éclaire le passé. Une image, au contraire, est ce en quoi l’Autrefois fulgure avec le Maintenant pour former une constellation. En d’autres termes, l’image est la dialectique à l’arrêt. Car, tandis que la relation du présent avec le passé est purement temporelle, continue, celle de l’Autrefois avec le Maintenant est dialectique : ce n’est pas un développement, mais une image, saccadée. Seules les images dialectiques sont des images authentiques (c’est-à-dire non archaïques) ; et l’endroit où on les rencontre est le langage. »

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Tudela

Pamplona

2

905 m

Hendaye 1 La Rhune

3

Bayonne

4

Zaragoza

Pic d’Anie 2 504 m

5 6

Pic d’Orhy 2 017 m

Huesca

Jaca

Tarbes

7 8 Mont-Perdu 3 355 m

9 10 1112

Bagnères-deLuchon

Lerida

Pic de Posets 3 369 m Pic d’Aneto 3 404 m

Pic de Néouvielle 3 091 m

Pic du Midi de Bigorre 2 872 m

Lourdes

Vignemale 3 298 m

Pic du Midi d’Ossau 2 884 m

Pau

Foix

Andorre

Pique d’Estats 3 143 m

Saint-Girons

Toulouse

13 14

Pic du Canigou 2 784 m

Barcelona

Puigmal 2 910 m

Font-Romeu

Pic Carlit 2 921 m

Carcassonne

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Banyuls

Figueres

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Perpignan

Narbonne

Béziers


Sommaire Passages

1. pont international de Béhobie-Behobia Une porte et une ligne de front .................................................. p. 19

2. La Rhune/Larrun Du panorama ................................................................................ p. 37

3. cols du Pays basque Hispanité, basquitude et mondialisation.................................... p. 55

4. ports de Cize L’expérience pèlerine ................................................................... p. 73

5. col d’Ourdayté Bonjour, bonjour les hirondelles….............................................. p. 95

6. col de la Pierre-Saint-Martin Un tribut et trois vaches .............................................................. p. 111

7. brèche de Roland Monumental ! .............................................................................. p. 127

8. brèche de Tuquerouye Un sténopé dans la montagne .................................................... p. 143

9. port de Barrosa, ou de Barroude Le chemin de las pardas ............................................................... p. 161

10. port vieux de Bielsa Exils................................................................................................ p. 177

11. port de Venasque Un système en réseau .................................................................. p. 197

12. du Val d’Aran à la vallée de l’Ésera, et retour Le passage de l’eau ...................................................................... p. 215

13. gare de Latour-de-Carol-Enveigt Ici, le passage est à niveau........................................................... p. 233

14. enclave de Llívia 45 bornes ! .................................................................................... p. 247

15. cols de Panissars et du Perthus Des éléphants et une pyramide................................................... p. 261

16. col de Rumpissa Le passé télescopé par le présent................................................ p. 281 Légendes des illustrations ........................................................... p. 301

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Pont international de Béhobie/Behobia

Une porte et une ligne de front À cet endroit précis, la Bidassoa n’est qu’une modeste rivière qui se vide et se remplit au rythme des marées. En été, on pourrait même, dit-on, la traverser à gué pour rejoindre l’autre rive, d’où le nom de Béhobie, le gué des juments. Tout près d’ici exista également, à certaines occasions, un autre passage ne figurant sur aucune carte mais qui tient pourtant une place importante dans les livres d’histoire.

Ici commence (et finit) la Nationale , la route des vacances vers l’Espagne. La Bidassoa, petit fleuve côtier de  kilomètres de long, marque la limite. Une fois passé le pont international, les colonnes monumentales de la douane espagnole, les tricornes cirés et les mitraillettes de la guardia civil impressionnaient les touristes des années  qui descendaient vers le sud. À quelques centaines de mètres en aval du pont, se trouve l’île des Faisans, de la Conférence, ou de la Paix, un des joncaux formés par les alluvions au milieu du fleuve, avant son débouché dans la baie de Chingoudy : un îlot fragile, formé d’un mélange de terres et de bois échoués, « pas plus grand qu’une sole frite de moyenne espèce », écrit Théophile Gautier, en , dans son Voyage en Espagne.1 Et cette minuscule langue de terre, qui se présente aujourd’hui comme un gros bouquet d’arbres au fil de l’eau, aurait certainement été emportée depuis longtemps si elle n’avait fait l’objet de soins constants, en raison des événements historiques qui s’y rattachent.2 Un détour par l’histoire s’impose donc pour décrypter le paysage qui s’offre aujourd’hui à notre regard. C’est en effet sur cette île que fut signé en , après des semaines de conférences et d’âpres négociations entre Mazarin et Luis de Haro représentant respectivement les rois de France et d’Espagne, un traité passé à la postérité sous le nom de Traité des Pyrénées, qui entérine

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la paix conclue à l’issue de la Guerre de trente ans (-) et de ses suites, et dessine les futures limites géographiques des États français et espagnol. Comme aucun des deux ministres plénipotentiaires ne voulait faire la concession d’aller négocier sur le territoire de l’autre, la première question à régler fut celle du lieu même où pourrait se tenir la conférence à la frontière. Et c’est cette île de presque rien, inhabitée et sans grand intérêt stratégique pour l’une ou l’autre des parties, qui finira par s’imposer. Surgit alors un nouveau problème : la nécessité de construire un bâtiment temporaire – Mazarin parle d’une « grande baraque » –, pour héberger les rencontres. Problème épineux – la préséance entre un cardinal, principal ministre d’État, et un grand d’Espagne ne pouvait se régler autrement que dans la parfaite symétrie des lieux et la stricte égalité des apparences. Luis de Haro s’en explique dans sa lettre du  août , à son roi : « Afin que nous soyons tous deux dans le rôle de simples plénipotentiaires de deux rois égaux et avec égalité en tout, on pourrait faire le bâtiment par moitié, eux construisant leur moitié et leur pont, et nous l’autre moitié avec notre pont. »3 Tout se trouva donc partagé par moitié : le terrain, le bâtiment, les dépenses. Le pavillon de la conférence mesurait près de  mètres de long sur une île qui n’en faisait guère plus du double ; il était construit en bois, et divisé en deux appartements égaux disposés de part et d’autre de la grande pièce carrée qui allait abriter les conversations des ministres. On recrute deux équipes, l’une en France, l’autre en Espagne, d’une centaine de charpentiers chacune. Et en sept jours, dimanche compris, les ponts de barques sont jetés depuis chaque rive, et le pavillon construit, aménagé et décoré. Le  août , à midi, Mazarin et Luis de Haro s’assoient ainsi face à face, devant deux tables identiques, disposées au milieu de la pièce, de part et d’autre d’une ligne délimitant symboliquement les deux royaumes, matérialisée au sol par les tapis – rouge côté espagnol, à motifs côté français. Chaque plénipotentiaire est assis du côté du pays qu’il représente, et reçoit donc dans son lit, selon l’expression consacrée. À l’extérieur, une palissade faite de planches prolonge cette partition jusqu’aux extrémités de l’île. Seule exception à cette règle de symétrie absolue,

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le pont espagnol repose sur neuf embarcations, alors qu’on en compte quatorze pour la partie française – la rivière étant plus large de ce côté-ci de l’île. Des conférences et un traité. Pas moins de  rencontres furent nécessaires avant que l’accord ne soit finalement signé, après trois mois de discussions serrées. Un rituel s’installa. Le pavillon de la conférence devint donc une scène, et de fait, il y eut un public – les habitants des environs et des visiteurs venus de loin, se rassemblant en masse de chaque côté de la rivière, pour regarder le spectacle des carrosses, le défilé des ministres et de leurs suites.4 « Lorsque tout a esté prest, écrit Mazarin, nous avons signé chacun en particulier sur nôtre table les deux traités de paix en François et en Espagnol, et tous les autres écrits qui regardent l’exécution dont nous estions tombez d’accord. »5 Ce traité entre les couronnes de France et d’Espagne – « Fait en l’Île dite des Faisans, dans la rivière Bidassoa, entre Hendaye et Irun, le septième novembre mille six cent cinquanteneuf. » –, se présente comme un règlement général entre les familles régnantes de Bourbon et de Habsbourg. Les  points qu’il comporte prévoient des concessions territoriales ainsi que l’union du roi de France, Louis XIV, à l’infante Marie-Thérèse, fille aînée du roi d’Espagne – celle-là même dont le peintre Diego Velásquez réalisa cinq portraits, dont les célèbres Menines. Les articles  à  traitent des territoires des Pyrénées – l’article  décrétant que « les monts Pyrénées qui avaient anciennement divisé les Gaules des Espagnes seront aussi dorénavant la division des deux mêmes royaumes », sans plus de précision toutefois quant au tracé exact de la frontière.6 Le mariage royal sera célébré sept mois plus tard. Et c’est encore par l’île des Faisans que va passer l’histoire. Nouvel acte symbolique à la frontière, nouveau passage : cette cérémonie doit faire événement, et le faste de chaque royaume être déployé en conséquence. La construction qui abrita les conférences est modernisée et agrandie ; les ponts sont doublés et dotés de galeries couvertes et vitrées. Côté français, on transporte ici quelquesunes des tapisseries les plus prestigieuses du royaume. Côté espagnol, Diego Velásquez en personne est requis pour superviser la décoration et l’ordonnancement de la cérémonie.

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Le mariage royal fut d’abord célébré par procuration le  juin, à Fontarrabie – Luis de Haro représentant le roi de France. Le  juin, dans le pavillon de l’île des Faisans, les deux souverains se jurèrent amitié : « Un pied du roi d’Espagne Philippe IV s’avance à l’extrême limite de son pays, idem pour le roi de France, et les mains scellent l’union. Le tout sous l’œil ému d’Anne d’Autriche qui n’a pas revu son frère Philippe depuis un demi-siècle… »7 Charles Lebrun en fera une peinture. Et une tapisserie sera tissée aux Gobelins, en prenant ce tableau pour modèle.8 L’infante quitte alors la partie espagnole de l’île pour rejoindre son époux, côté français. Le mariage religieux sera célébré six jours plus tard, le  juin, en l’église de Saint-Jean-de-Luz, avec tout le faste que l’on imagine. Ce que disent les images. Avant cet événement, les alentours de

cette île de la Bidassoa avaient déjà, par deux fois, servi de cadre à des échanges royaux entre les royaumes, sur la limite matérialisée ici par le cours de la rivière. Le premier date de , lorsque François Ier, retenu prisonnier en Espagne depuis la défaite de Pavie, obtient de rentrer en France en échange de ses deux fils aînés, remis en otage à Charles Quint. Le  mars, deux barques sont amarrées de part et d’autre de la rivière. Sur la rive espagnole, celle du roi de France. Du côté français, celle du dauphin François et de son frère Henri. Au signal, les embarcations gagnent le milieu de la rivière… Il n’existe que peu de représentations de cet événement, toutes largement postérieures, comme le quelque peu romantique François I er échangé contre ses deux fils de Paul Lehugeur9 : deux embarcations dans un paysage de marais. La figure du roi est étrangement absente.10 Le second échange intervient, un siècle plus tard, le  novembre  – Élisabeth de Bourbon, future reine d’Espagne, croise ici Anne d’Autriche, future reine de France, l’une et l’autre allant rejoindre leurs futurs époux respectifs : « On dressa deux pavillons sur les bords de la rivière, à l’opposite l’un de l’autre, où les princesses devaient se mettre en descendant de leur litière. Au milieu de la rivière, on dressa sur quatre bateaux, deux pavillons égaux en beauté pour faire l’échange, et pour y aller on fit deux barques entourées de balustres, couvertes par-dessus. »11 La représentation que fera Valerio Marucelli12

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de cet échange, donne à voir une mise en scène réglée, dans une ambiance vaguement vénitienne et un paysage passablement idéalisé. Mais c’est la conférence de , puis le mariage du roi et de l’infante, l’année suivante, qui donneront de ces échanges sur la Bidassoa l’image la plus aboutie. Les deux cours les plus puissantes d’Europe se rencontrent ici afin d’échanger des gages de leur union : une entreprise politique, diplomatique, mais aussi matérielle, car ces événements donnèrent lieu à des aménagements conséquents. On construisit, on aménagea, on convoqua des architectes, on réalisa un chantier important dans des délais très courts. Et à observer les représentations que l’ingénieur du roi, Sébastien Pontault de Beaulieu donne de l’île et de ses abords13, les moyens mis en œuvre furent particulièrement imposants – le pavillon de l’île et les deux ponts semblant plus proches du Ponte Vecchio, ce pont habité monumental de Florence, que d’une éphémère passerelle de barques. Par trois fois dans l’histoire, une certaine idée de la frontière a donc été mise en scène sur la Bidassoa, trois représentations d’une symbolique du passage et des limites. Le retour de François Ier se donne à voir comme l’ordinaire traversée d’une rivière en barque. Un siècle plus tard, l’échange des fiancées royales témoigne d’un rituel ordonné, installé dans l’espace, gracieux mais fragile. La rencontre du roi et de l’infante prétend à autre chose : Une frontière, dit le géographe Jacques Lévy, c’est une porte et une ligne de front. »14 Tel est bien l’enjeu du dispositif spatial mis en œuvre pour matérialiser (rendre matériel) un passage, au travers d’une ligne encore largement virtuelle, mais dont le tracé d’un bout à l’autre des Pyrénées, représente l’un des enjeux majeurs du traité que l’on discute et célèbre ici. Il s’agit donc de faire ici la démonstration de la puissance de deux États nationaux en capacité d’imposer – et de s’imposer – des limites communes. Et cette mise en scène témoigne également de leur volonté de construire, chacun, leur propre récit national, symboliquement et matériellement dans l’espace. Mais que célèbre-t-on ? La porte ou la ligne de front ? « Avant que l’État n’existe,

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écrit encore Jacques Lévy, la frontière n’a pas d’objet. Avant qu’il n’ait les moyens de la tracer et de la défendre, elle demeure un rêve. »15 Si l’on ouvre un passage par l’île des Faisans, c’est bien pour imposer l’idée que désormais, on ne pourra traverser la ligne de front que par des portes dûment gardées, aménagées à cet effet. Dès lors, le statut des Pyrénées va changer : la montagne habitée en synergie entre ses deux versants va laisser place, dans nos têtes, à l’image d’une cordillère marquant la stricte frontière entre deux pays. Un paradoxe. Une frontière a été instaurée. Son tracé a été pro-

gressivement défini et inscrit matériellement dans le paysage.  bornes de pierre jalonnent les Pyrénées, pour la plupart installées au e siècle. « Passer une frontière est toujours quelque chose d’un peu émouvant, écrit Georges Perec : c’est le même air, c’est la même terre, mais la route n’est plus tout à fait la même, la graphie des panneaux routiers change, les boulangeries ne ressemblent plus tout à fait à ce que nous appelions, un instant avant, boulangerie, les pains n’ont plus la même forme, ce ne sont plus les mêmes emballages de cigarettes qui traînent par terre. Noter ce qui reste identique : la forme des maisons ? la forme des champs ? les visages ? les emblèmes “Shell” dans les stations service, l’écartement des voies du chemin de fer (à l’exception de l’Espagne), etc. »16 Aujourd’hui, sur le pont international de Béhobie, plus aucun signe ne fait mention d’une quelconque ligne de front entre deux États : tout juste passe-t-on d’une province basque à une autre, du Gipuzcoa au Lapurdi (Labourd). Nous sommes ici, entre Irun et Hendaye, au Pays basque, exemple même de ces pays englobant dans une même entité les deux versants des Pyrénées. Même langue, mêmes racines, même culture. À moins de cent mètres de cette île des Faisans où fut négociée et mise en scène la frontière des Pyrénées, les douaniers ont disparu et les colonnes striées et les chapiteaux doriques du bâtiment qui les abritait s’effritent. La végétation s’insinue entre les pierres et sur le toit. La ruine guette… À deux pas de là, la Maison de la frontière vend des apéritifs anisés : « Un carton acheté égal un cadeau ». Les représentants de la guardia civil ne portent plus de tricornes cirés, et c’est la douane volante qui opère maintenant des contrôles inopinés, où bon lui semble. L’essentiel de trafic routier

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entre le nord et le sud passe plus en amont, par l’A et le péage de Biriatou. L’île des Faisans paresse à l’ombre d’arbres centenaires. Par ici passe maintenant le chemin de la baie, badiako bidea, un chemin de terre et d’eau qui conduit depuis les falaises d’Abadia jusqu’au phare de Higer. Une signalétique trilingue a été mise en place par le Consorcio transfrontalier Bidasoa-Txingudi formé par les mairies d’Hendaye, Hondarribia et Irun. Avec une navette fluviale et cinq ponts, rien de plus facile que de traverser la Bidassoa, et les habitants de chaque rive ne s’en privent pas. Pourtant, une dissymétrie subsiste : maisons basses au nord, urbanisation plus dense au sud… Bidasoa côté espagnol, Bidassoa côté français. « Plaisante justice qu’une rivière borne ! »17, disait Pascal. Les bornes, aujourd’hui, sont ailleurs. Pourtant, leur trace est encore présente et l’histoire, ici, a inscrit durablement un nord et un sud dans le paysage. --NOTES 1. Théophile Gautier, Voyage en Espagne, 1855. 2. C’est en 1861, pour le bicentenaire du Traité des Pyrénées, qu’Isabelle d’Espagne et Napoléon III décideront d’y ériger un monument commémoratif, et d’effectuer des travaux de sauvegarde. L’île des Faisans, de la conférence, ou de la paix est, depuis 1901, un condominium de 6 820 m2, géré alternativement par la France et l’Espagne, avec un changement d’administration tous les six mois. 3. Luis de Haro, Lettre au roi, 6 août 1659, cité par Daniel Séré, in La paix des Pyrénées. Vingt-quatre ans de négociations entre la France et l’Espagne, Honoré Champion, 2007. 4. Selon ce que Luis de Haro écrira plus tard (cité par Daniel Séré, op. cit. p. 462), il n’y aura pas de conférence le dimanche, car ces jours-là, « il y a foule sur les rives de la Bidassoa, et, ajoutera-t-il, il faut supporter tous ces Français et Françaises qui viennent voir notre tête… » 5. Mazarin à Le Tellier, Relation de la 24e conférence, 7 novembre 1659, cité par Éric Brothé, in L’île des Faisans, Atlantica, 2010. 6. Il faudra attendre le traité signé à Bayonne le 26 mai 1866, entre Isabelle II d’Espagne et Napoléon III, pour que soit définitivement fixé le tracé de la frontière, matérialisé aujourd’hui par 602 bornes numérotées d’Ouest en Est. La borne nº 1 se situe sur les bords de la Bidassoa, à environ 6 km en amont du pont international de Béhobie. La borne 602 est une croix peinte sur les pentes du cap Cerbère. 7. Jean-Pierre Thibaudat, “La Bidassoa, cours royal”, in Libération, 18 août 2001. 8. Charles Le Brun, L’entrevue de Philippe IV et de Louis XIV dans l’île des Faisans, le 7 juin 1660. La tapisserie montre le moment ou Louis XIV et Philippe IV se jurent solennellement l’exécution du traité et où l’infante va être remise à son époux.

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9. Paul Lehugeur, L’Histoire de France en cent tableaux – François Ier échangé contre ses deux fils, 19e siècle. 10. « Le bon seigneur, ayant enfin mis pied à terre sur le sol français, le 18 mars 1526, il s’élança aussitôt sur un cheval rapide, et comme s’il eut encore appréhendé quelque surprise de l’ennemi dont il quittait les prisons, il partit au galop, agitant sa main au-dessus de sa tête, et s’écriant plusieurs fois avec transport : Je suis encore roi ! » Jean Rey, Histoire de la captivité de François Ier, Techener, 1837. 11. Mercure français de 1615, cité par Éric Brothé, op. cit. 12. Valerio Marucelli (1563-1626), Échange des princesses sur la Bidassoa, 1626. 13. Sébastien de Pontault de Beaulieu, L’île des Faisans où fut conclue la paix entre la France et l’Espagne, ca. 1660. 14. Jacques Lévy, dans “Les contours de la science”, France Culture, 17 juillet 2014. 15. Jacques Lévy, “Frontière”, in Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, sous la dir. de Michel Lussault et Jacques Lévy, Belin 2013, p. 413. 16. Georges Perec, Espèces d’espaces, journal d’un usager de l’espace (chap. X, Le pays), Galilée, 1974. 17. Pascal, Pensée 294 B. --MARCHER Depuis le pont de Béhobie, on peut suivre à pied ou à vélo le chemin de la baie, qui descend au plus près la rive gauche de la Bidassoa. On passe alors sans transition des trépidations bruyantes de la ville moderne aux charmes discrets de milieux naturels exceptionnels, roselières notamment, espaces de vies essentiels pour un grand nombre espèces d’oiseaux. Il est possible de boucler le parcours au plus court par le pont Saint-Jacques, et de revenir rive gauche jusqu’au pont international (± 2 h). On peut également pousser plus loin pour emprunter la navette maritime reliant Hondarribia à Hendaye : la traversée dure une dizaine de minutes et permet des vues sur les trois villes qui forment la baie de Txingudi : Hendaye, Irun et Hondarribia. Côté français, on retrouve alors le chemin de la baie au port de plaisance, et chemin faisant, rue des pêcheurs, on peut alors découvrir Bakar Etchea, la maison de Pierre Loti. Retour au pont de Béhobie par la rive droite de la Bidassoa. Topoguide disponible à l’office de tourisme. Carte IGN Top 25, 1/25 000, 1235 OT, Hendaye / St-Jean-de-Luz

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Les pages 36 Ă 304 ne sont pas publiĂŠes dans ce document.


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Ce livre est écrit en marchant. Nous aimons les Pyrénées pour leurs paysages, l’air de liberté qu’on y respire et leur beauté sauvage. Pour autant, ces montagnes ne sont pas en dehors du monde, elles sont parcourues, habitées, aménagées, et l’humain occupe une place importante dans cet écosystème complexe. Il est question ici de quelques-uns des passages qui relient entre eux le nord et le sud, en quelques points particuliers de la chaîne pyrénéenne. Histoires de traités et de frontière, de tourisme et de panoramas, de brèches et de refuges, de pèlerins, de troupeaux, d’espadrilles, d’hirondelles… et d’éléphants. Histoires d’exils, aussi, d’hospices, de sources et d’enclave, de passage à niveau, de géologie et de chemins. Récits d’espaces ou chroniques géographiques, chacun de ces textes prend à partie une situation précise, de notre double point de vue de marcheurs et de designers, intéressés par la manière dont une société produit et s’inscrit (dans) les espaces qu’elle habite. Les Pyrénées sont nos montagnes. Définitivement. Nous n’en aurons sans doute jamais fini avec elles. M+B --« Les Pyrénées séparent et relient la France à l’Espagne. » Henri Lefebvre, Pyrénées, 1965. ---

25 €

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les pyrénées du nord au sud et réciproquement / Marie Bruneau, Bertrand Genier / éditions Cairn, 2014 / www.editions-cairn.fr

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