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N°184 Février 2016 www.poly.fr

Magazine Herzog & de Meuron Unterlinden fait sa mue

OPS / Colt Silvers Rock vs Classique

Festivals Freeeeze,

Reims Scènes d’Europe, Momix, GéNéRiQ

2016 année

chorégraphique

Poly 184 Février 16

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© Marc Mesplie

BRÈVES

AUX SOURCES DES CONTES Mercredi 17 février, le Point d’eau (Ostwald) accueille Double-croche et sortilèges (à partir de 8 ans), spectacle permettant de découvrir le sens originel des contes qui ont bercé notre enfance et continuent de fasciner les adultes. Il s’agit en effet d’une plongée en profondeur dans Barbe Bleue, Blanche Neige ou Cendrillon portée par le piano de Jean-Marie Machado et la voix de Jean-Jacques Fdida. www.ville-ostwald.fr

FAITES TOURNER !

Inscrite dans une économie verte, Artswap, élaborée par l’agence Liaison Art Bourgogne, est une plateforme numérique innovante. Créée pour les artistes et techniciens du spectacle vivant, elle facilite les échanges d’accessoires et de services. Connectezvous, inscrivez-vous (c’est gratuit) et recherchez ce dont vous avez besoin : logements pour résidences artistiques, décor ou même comédiens.

UPPER

www.artswap.fr

DANSEURS

© Mathieu Rousseau

Dans une atmosphère brumeuse, la musique immersive de Philippe Glass se glisse parmi les treize corps qui ondulent au rythme de la chorégraphie de l’américaine Twyla Tharp. In The Upper Room (à La maison du Peuple de Belfort, jeudi 3 février) met les danseurs à rude épreuve, les faisant tournoyer dans des élans aux impulsions athlétiques où le Ballet de Lorraine rayonne avec brio. www.legranit.org

© Musée Lalique

FLIRT AU MUSÉE

Le Musée Lalique de Wingen-sur-Moder frémit pour la Saint-Valentin avec une exposition spéciale, Un Amour de Lalique (du 2 au 14 février). Elle réunit des photographies et objets sur le thème de l’amour tels que des pendentifs Cupidon, des flacons de parfum en forme de cœur ou encore des vases. Un week-end de fête (samedi 6 et dimanche 7 février) accompagne l’événement : visites guidées, contées, ateliers bijoux à croquer. C’est gratuit et C’est tout verre ! www.musee-lalique.com Poly 184 Février 16

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BRÈVES

HAENDEL POWER !

© Falk von Traubenberg

Les 39e Händel-Festspiele de Karlsruhe (du 12 au 29 février au Badisches Staatstheater) ont prévu un bien beau programme. Remarquons un merveilleux concert d’ouverture avec des voix d’exception (dont celle de Franco Fagioli), la reprise d’un Teseo plébiscité (en photo) et une nouvelle et prometteuse production d’Arminio. www.staatstheater.karlsruhe.de

ZOMBIELAND

Pour la 23e année, Gérardmer, petite ville tranquille des Vosges, se transforme en zombietown pour le Festival international du film fantastique (du 27 au 31 janvier). Plus de 110 projections dont 10 longs métrages en compétition avec, comme Président du Jury, le réalisateur Claude Lelouch et des hommages à Wes Craven et Alejandro Jodorowsky qui sera présent. www.festival-gerardmer.com

PABLO À VOIR

On connaît la passion qu’entretient Damien Deroubaix (lire son portrait dans Poly n°141 ou sur www. poly.fr) pour Picasso. Celui qui « cherche à gratter le vernis de la société capitaliste » avec ses œuvres au noir confronte ses peintures, gravures ou sculptures à une quinzaine de travaux de l’auteur de Guernica, du 20 février au 29 mai, à l’occasion de l’exposition Picasso et moi, au Mudam (Luxembourg). Un dialogue sans langue de bois… www.mudam.lu

IMPROVISEZ,

© Tijoe

C’EST GAGNÉ

Le Fest’Impro est de retour pour sa 11e édition au forum de Saint-Louis (du 5 au 7 février). L’ATHILA (Association de Théâtre d’Improvisation Libre Amateur) accueille trois équipes qui, comme sur un ring, s’affronteront à coup d’histoires inventées. Au menu, six matchs, un spectacle d’improvisation jeune public, des expos ou des concerts. www.athila.fr

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BRÈVES

ROBOT POP

© Laurent Richard

FLOW DE FEU, FOU DE RAP

Le collectif d’artistes Studio Fantôme nous propulse avec trois de ses musiciens et un de ses illustrateurs dans un concert dessiné intersidéral Chansons Robot (mercredi 24 février à la Salle du Cercle de Bischheim, dès 4 ans). En pleine nuit, Arthur découvre que sa maison est devenue une fusée et qu’elle file tout droit dans l’espace. Par tous les moyens et accompagné de ses robots, le jeune garçon va se débrouiller pour la ramener sur terre avant que ses parents ne se réveillent.

Nekfeu, rappeur du groupe 1995, vient défendre Feu, son premier album solo sur la scène du Zénith de Strasbourg (mercredi 30 mars). Amoureux du rap français à l’ancienne, il se démarque par son flow poétique rythmé et ciselé. Le jeune prodige dévoile sa vie et son quotidien dans un album qui a déjà séduit plus de 150 000 fans.

www.salleducercle.ville-bischheim.fr

www.zenith-strasbourg.fr

AU SOMMET DU

CLAVIER

Il est un des plus grands pianistes de la scène internationale : Murray Perahia donne un récital (vendredi 19 février à la Philharmonie de Luxembourg et lundi 21 mars à celle de Paris) où Brahms rencontre Beethoven, où Haydn côtoie Mozart. Cet élève du mythique Vladimir Horowitz, dont le jeu est marqué par un puissant naturel, propose un des claviers les plus inspirés de la planète.

MUTATION DES

MATIÈRES

© Felix Broede

www.mban.nancy.fr

www.philharmonie.lu – www.philharmoniedeparis.fr

Pipe d’eau douce, 1927 © Claude Philippot

Entre réalisme et abstraction, l’œuvre d’Étienne Cournault (1891-1948) est unique. Ses gravures et pastels font surgir une poésie du quotidien qui laisse place à la rêverie. L’artiste métamorphose les matières, comme le verre ou le sable, en objets d’arts singuliers et mystérieux. Son œuvre est à découvrir au Musée des Beaux-Arts de Nancy, du 26 février au 23 mai.

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BRÈVES

SACRED

© Mats Backer

C’est une des plus grandes chanteuses de la planète. Elle propose un récital composé de musique sacrée et de negro spirituals : Barbara Hendricks est à L’Arsenal de Metz (samedi 27 février) et convie son public à une soirée à l’atmosphère intime, propice à la contemplation, au recueillement, mais aussi à la joie et l’espoir avec notamment des œuvres de Franck, Gounod et Ravel. www.arsenal-metz.fr

David Rodriguez, série Guess who ?!

SEXY & ARTY

La Galerie Le point Fort (Mittelhausbergen) invite à une Saint-Valentin sensuelle, décalée et artistique avec un Cabinet secret visitable du 10 au 14 février. Découvrez le Kamasutra extatique empli de détails de Nicolas Fremion et les boudoirs interlopes du dandy post-moderne David Rodriguez.

Alex Katz, January Snow, 1993 © VG Bild-Kunst, Bonn 2016

www.lepointfort.eu

J’ACCUSE

Tout le monde connaît l’histoire du capitaine Dreyfus – natif de Mulhouse, rappelons-le – qui divisa la France : une belle exposition pédagogique intitulée L’Affaire Dreyfus, la république en danger… (au Musée historique de Mulhouse, jusqu’au 28 février) revient sur l’événement en bande dessinée. Pour ne pas oublier et raviver la vigilance citoyenne à une époque où elle est plus que jamais nécessaire. www.musees-mulhouse.fr

INTO THE TREES

En parallèle de l’exposition dédiée à Gerhard Richter, le musée Frieder Burda de Baden-Baden propose L’Arbre qui cache la forêt (du 2 février au 29 mai) qui rassemble des œuvres de sa collection avec l’arbre pour fil rouge. Sigmar Polke, Georg Baselitz (qui renversait pour la première fois un tableau en 1969 sous le titre Der Wald auf dem Kopf), Sabine Dehnel, Axel Hütte ou encore Susanne Kühn sont de la partie. www.museum-frieder-burda.de Poly 184 Février 16

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sommaire

18  Rencontre du troisième type entre le groupe pop Colt Silvers et l’Orchestre philharmonique de Strasbourg

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20  Philippe Schlienger évoque le 25e anniversaire du festival Momix 22  La décapante Gisèle Vienne présente I Apologize & The Ventriloquists

24  Joëlle Smadja rappelle les enjeux du “Centre de développement chorégraphique” Pôle Sud qu’elle dirige

29  Le chorégraphe Thomas Lebrun s’offre Tel Quel ! 30  Gaël Leveugle à corps perdu dans Loretta Strong 32  Guy Pierre Couleau dévoile sa nouvelle création, Amphitryon 33  Avec son Cabaret Dac, Fred Cacheux rend hommage à un des

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plus grands humoristes du XXe siècle

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34  Le Kung-fu, ovni artistique de Dieudonné Niangouna 35

Reims Scènes d’Europe se met aux couleurs grecques

40  Le festival electro hip-hop Freeeeze accueille Odezenne 42  Rover, crooner rock poursuit son épopée glam pop 46  Pianiste virtuose et compositeur de génie, Fazil Say 34

48  Au Saarländisches Staatstheater, un baroque & contemporain Platée de Rameau

50  Paul-Émile Fourny monte A Midsummer night’s dream 54  Avec Cosa Mentale, le Centre Pompidou-Metz met en lumière l’influence de la télépathie sur l’art du XXe siècle

56  Valérie Favre déploie son étrange poésie 58  Le matérialisme historique pictural de Li Songsong 62  Visite chez Klaus Erfort, prince de la gastronomie en Allemagne

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64  Le duo d’architectes star Herzog & de Meuron a métamorphosé le Musée Unterlinden, à Colmar

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COUVERTURE « S’il n’y a pas d’émotion, pas un choc, si on ne réagit pas à la sensibilité, on ne doit pas prendre de photo. C’est elle qui nous prend », disait Cartier-Bresson. Quelle plus belle illustration que cette photographie signée Laurent Philippe pendant le spectacle Masculines d’Héla Fattoumi et Éric Lamoureux (voir page 26)  ? Depuis 25 ans, il a immortalisé l’énergie folle, figé des postures et rendu l’âme des œuvres des plus grands : Christian Rizzo, Pina Bausch, Emanuel Gat… Une exposition autour de son magnifique livre Photographier la danse (Scala, 2013) se tient jusqu’au 10 février au Centre culturel Jean-Gagnant, à Limoges. À découvrir, absolument. www.centres-culturels-limoges.fr www.divergence-images.com/laurent-philippe/

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OURS / ILS FONT POLY

Emmanuel Dosda

Il forge les mots, mixe les notes. Chic et choc, jamais toc. À Poly depuis une quinzaine d’années, son domaine de prédilection est au croisement du krautrock et des rayures de Buren.

Ours

Liste des collaborateurs d’un journal, d’une revue (Petit Robert)

emmanuel.dosda@poly.fr

Thomas Flagel

Théâtre des balkans, danse expérimentale, graffeurs sauvages, auteurs africains… Sa curiosité ne connaît pas de limites. Il nous fait partager ses découvertes depuis six ans dans Poly. thomas.flagel@poly.fr

Krakow, 2015 © Geoffroy Krempp

Benoît Linder

Cet habitué des scènes de théâtre et des plateaux de cinéma poursuit un travail d’auteur qui oscille entre temps suspendus et grands nulles parts modernes. www.benoit-linder-photographe.com

Stéphane Louis

Son regard sur les choses est un de celui qui nous touche le plus et les images de celui qui s’est déjà vu consacrer un livre monographique (chez Arthénon) nous entraînent dans un étrange ailleurs. www.stephanelouis.com

www.poly.fr RÉDACTION / GRAPHISME redaction@poly.fr – 03 90 22 93 49 Responsable de la rédaction : Hervé Lévy / herve.levy@poly.fr Rédacteurs Emmanuel Dosda / emmanuel.dosda@poly.fr Thomas Flagel / thomas.flagel@poly.fr Fiona Bellime, stagiaire de la rédaction Ont participé à ce numéro Geoffroy Krempp, Pierre Reichert, Irina Schrag, Florent Servia, Daniel Vogel et Raphaël Zimmermann Graphiste Anaïs Guillon / anais.guillon@bkn.fr Développement web Antoine Oechsner de Coninck / antoine.odc@bkn.fr Maquette Blãs Alonso-Garcia en partenariat avec l'équipe de Poly

Éric Meyer

Ronchon et bon vivant. À son univers poétique d’objets en tôle amoureusement façonnés (chaussures, avions…) s’ajoute un autre, description acerbe et enlevée de notre monde contemporain, mis en lumière par la gravure. http ://ericaerodyne.blogspot.com

Florent Servia

Fondateur de Djam, un média dédié au jazz et aux musiques noires, il est un défricheur engagé dans le partage des sonorités qui valent le coup. www.djamlarevue.com

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Directeur de la publication : Julien Schick / julien.schick@bkn.fr

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ÉDITO

mauvaises nouvelles des étoiles Par Hervé Lévy

Illustration d'Éric Meyer pour Poly

* Qui chevauche si tard dans la nuit et dans le vent ? / C’est le père avec son enfant / Il serre le garçon dans ses bras / Il le tient fermement, il le garde au chaud

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P

our le monde de la culture, janvier 2016 restera un mois terrible, marqué par une véritable hécatombe. Après le massacre des dessinateurs de Charlie Hebdo début 2015, nous ne sommes pas gâtés. Des figures tutélaires s’en sont allées, étoiles appelées par les étoiles. Petit florilège non exhaustif en forme d’hommage. L’année débutait le 2 janvier avec la perte de Michel Delpech, barde seventies d’une France éternelle qui avait fait du Loir-et-Cher son centre symbolique. Il était suivi, quelques jours plus tard, d’un autre artiste populaire, un autre Michel, Galabru, acteur bonhomme et rigolard – qu’on avait fini par croire éternel – apparaissant dans des films exigeants comme Le Juge et l’assassin de Bertrand Tavernier, monstre sacré du théâtre et icône de la saga des Gendarmes de Saint-Tropez. Son colonel, un des plus beaux seconds rôles du cinéma français, Yves Vincent, n’allait pas tarder à le suivre. Nous pleurons aussi Alan Rickman – angoissant Professeur Rogue dans la saga Harry Potter – et Silvana Pampanini, pulpeux et incandescent sex-symbol transalpin. Le 5 janvier, Pierre Boulez était réduit au silence,

le Marteau avait trouvé son Maître avec la grande faucheuse : le compositeur anticonformiste, le chef à la plus belle gestique du XX e siècle qui avait dépoussiéré le Ring à Bayreuth en 1976, le polémiste de toujours s’est éteint à Baden-Baden à quelques heures d’un autre titan de la musique, David Bowie, comète glacée au firmament du rock qui inspira à Serge Gainsbourg le merveilleux Beau oui comme Bowie qu’il offrit à Isabelle Adjani. Autre artiste des mots, Michel Tournier tirait sa révérence. Vendredi est désormais tout seul et nous écoutons, mélancoliques, Le Roi des aulnes de Goethe mis en musique par Schubert : « Wer reitet so spät durch Nacht und Wind ? / Es ist der Vater mit seinem Kind / Er hat den Knaben wohl in dem Arm / Er fasst ihn sicher, er hält ihn warm. »* Il faut évidemment rajouter à cette liste noire André Courrèges – et ses robes trapèze sexy – et Ettore Scola… Nous nous sommes tant aimés et cela continuera, par-delà le temps et l’espace. Vous êtes toujours là, ces pages, d’une certaine manière, perpétuent votre mémoire, car, nous aussi, croyons aux forces de l’esprit. 


CHRONIQUEs

MOI APRÈS MOIS

MUSICODICO Deux immenses volumes comportant plus de 900 pages au total : voilà comment se présente le très complet dictionnaire de L’Alsace et ses compositeurs de la Renaissance à nos jours. Michel Schmitt pose là un jalon essentiel dans l’histoire de la musique dans l’Est de la France. De A comme Abraham (le corniste de l’OPS a écrit de belles pages, notamment pour orchestre de cuivres) à Zysich, virtuose de la viole de gambe au XVIIe siècle qui laisse quelques partitions, ils sont tous là. Parmi les 700 biographies agrémentées de listes d’œuvres, le lecteur retrouve les plus célèbres dans tous les styles (Christophe Bertrand, Rodolphe Burger, Marie-Joseph Erb, etc.) et une pléiade d’inconnus qui ne demandent qu’à être redécouverts. Une somme essentielle. (H.L.) Édité par Delatour (69 €) www.editions-delatour.com

À la fin du premier morceau d’A Thousand Months LP, des voix égrainent les mois de l’année, comme pour signifier le temps qui passe, toutes ces années que Kayo a consacrées à la composition de titres de hip-hop abstrait dans son home-studio strasbourgeois. Le beatmaker, qui réalisa en 2013 un disque hommage au héros Gil Scott-Heron, se met à nu sur un album évoquant sa famille (Tunis Blues Songs, clin d’œil aux origines de son père), son histoire, son parcours. Le DJ Shadow alsacien a rassemblé des morceaux, parfois vieux de dix ans, truffés de samples de ceux qui l’inspirent (John Coltrane, Billie Holiday…), de featurings (le rappeur Phat Kat, des membres de La Fanfare en Pétard…) et d’idées groovement astucieuses. Douze titres introspectifs, autant de tranches de vie. (E.D.) Édité par Albatros Music (14 €) www.kayohome.bandcamp.com

À PLEINES DENTS Pour accompagner de manière pédagogique la très belle exposition Ces animaux qu’on mange…, le MuséumAquarium de Nancy a inventé King (le magazine qui se déguste… à la fourchette, à partir de 16 ans) et Kong (celui qui se dévore avec les doigts, jusqu’à 16 ans). Riches de belles illustrations éclairant d’épineuses questions, de BD aussi malines qu’ironiques, de schémas didactiques, de quiz sympas et de témoignages forts bien choisis, on ne peut que saluer ces deux nouveaux-nés, promis à un bel avenir ! (D.V.) Édité par le Muséum-Aquarium de Nancy (9,50 € chacun) www.museumaquariumdenancy.eu

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CHRONIQUEs

VÉRIDIQUE

ONIRIQUE

Dans son Togo natal, Gustave Akakpo réinventait les contes d’ici. Le voilà qui signe, dans la collection Heyoka Jeunesse d’Actes Sud, La Véritable histoire du Petit Chaperon rouge. Une savoureuse pièce de théâtre illustrée au crayon par Catherine Chardonnay (ex-Arts déco strasbourgeois) dans laquelle la fillette joue à se faire peur avec la complicité de sa mère-grand, s’invente un frère nommé Icare et se protège avec une carcasse de boite de conserve pour s’aventurer à la recherche de ses parents dans cette forêt environnante « qui avance telle une armée de soldats ». Elle rencontrera bien un loup plus philosophe que méchant et se fera manger par ses ogres de parents qui lui substitueront une poupée animée revêtue d’un chaperon rouge. Par appât du gain, ils la reproduiront par milliers en inventant une histoire pour mieux la vendre : celle d’une gracieuse petite aventurière qui apporte un panier de nourriture à sa grand-mère vivant dans la forêt… Vous connaissez la suite ! (I.S.) Paru chez Actes Sud – Papiers (15 €) www.actes-sud.fr

ROMANTIQUE ! Dédié à la redécouverte de compositeurs romantiques français oubliés, le Palazzetto Bru Zane (Venise) vient de se pencher sur le cas de Marie Jäell (1846-1925) en publiant un somptueux livre-disque dans sa collection “Portraits”. Née à Steinseltz, petit village du Nord de l’Alsace, elle fut une compositrice importante, mais aussi une pédagogue de premier plan et une interprète brillante qui sillonna l’Europe. Cette amie de Franz Liszt, qui fut une élève de César Franck et de Camille Saint-Saëns,

laisse des œuvres éclatantes dont on découvre ici quelques fragments comme son passionnant Concerto pour piano et orchestre n°2, La Légende des ours, six mélodies humoristiques pour soprano et orchestre ou encore les cycles pour piano Les Jours pluvieux et Les Beaux Jours rappelant les Kinderszenen de Schumann. (H.L.) Édité par le Palazzetto Bru Zane (29,99 €) www.bru-zane.com

EXCURSION AÉRIENNE Avec son cinquième opus Une heure au ciel, la Compagnie Tartine Reverdy prend de la hauteur. Ce trio à l’imaginaire haut perché célèbre la gaîté et la joie de vivre en poussant la chansonnette pour les tout petits. Promesse colorée d’onirisme, ils nous envoient en l’air avec des rythmes chaleureux et exotiques. De la bonne humeur Sous les étoiles ou Dedans la lune, on se sent Léger comme une plume. (A.R-A)

© Mathieu Linotte

Édité chez Là Haut Production (14,25 €) www.tartine.reverdy.free.fr En concert dans le cadre de Momix (voir p.20), à la Salle de la Strueth de Kingersheim, mardi 2 et mercredi 3 février, à L’Illiade d’Illkirch-Graffenstaden, mardi 15 mars et à La Passerelle de Rixheim, vendredi 15 avril Poly 184 Février 16

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MUSIQUE

rockestral Le groupe pop Colt Silvers et l’Orchestre philharmonique de Strasbourg mêlent leurs univers respectifs pour un disque-objet épique et un concert liant rock et classique. Reportage dans les coulisses du projet.

Par Emmanuel Dosda & Hervé Lévy Photos de Benoît Linder pour Poly

Sortie du disque / livre Colt Silvers Orchestral, en juillet, sur Deaf Rock Records www.deafrockrecords.com www.coltsilvers.com Concert de Colt Silvers avec l’OPS, mardi 12 juillet au Jardin des Deux Rives www.philharmoniquestrasbourg.eu

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Voir Poly n°134 ou sur www.poly.fr Voir Poly n°141 ou sur www.poly.fr

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S

pectacle inhabituel en cette fin d’année 2015. Au Palais de la Musique et des Congrès, des gaillards tatoués, canette de bière à la main, circulent dans les couloirs de l’antre de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg. Les membres de Colt Silvers, un des groupes phares du label moustachu Deaf Rock1, assistent à l’enregistrement des parties orchestrales amenées à accompagner leurs compos. Casque diffusant les morceaux du groupe sur les oreilles, les musiciens de l’OPS, enthousiastes – « C’est un enrichissement pour nous, une rencontre humaine et musicale » affirme l’altiste Agnès Maison –, sont en train d’accoucher d’un monstre à cinquante têtes.

Rencontre du 3e type

« Ce projet nous paraît tout à fait naturel », explique Tristan, chanteur de Colt Silvers, passé par la case Conservatoire. « Il y a d’ailleurs des parties orchestrales sur notre premier album, Red Panda. Il s’agit de samples de cordes, de cuivres ou de vents, mais ces éléments nous sont familiers : il n’y avait pas un gouffre à franchir en allant travailler avec un orchestre. » Les trois Colt, qui ont conçu un ciné-concert sur Blade Runner aux Dominicains de Haute-Alsace2, confient se sentir « comme des gosses » face à l’opportunité de faire sonner leurs chansons comme des BO. Le compositeur et professeur au Conservatoire de Strasbourg Hervé Jamet a imaginé


une base orchestrale « à la fois expérimentale – explorant toute les potentialités, parfois grinçantes, des instruments – et très cinématographique avec de grandes envolées lyriques. Mes atmosphères s’imbriquent dans l’univers de Colt Silvers, entrant en résonance avec lui. » À l’OPS, « nous avons l’impression de nous retrouver plongés dans une session d’enregistrement de John Williams », se réjouit le groupe cinéphage qui cite, parmi ses références, le compositeur de la musique de Star Wars, mais aussi Howard Shore (la trilogie du Seigneur des anneaux), Ryuichi Sakamoto (Furyo), Clint Mansell (Requiem for a Dream) ou Hans Zimmer (Pirates des Caraïbes). Ce répertoire issu du mariage horsnormes du classique et de la pop, du violon et de la guitare électrique, du médiator et du diapason séduit Alain Fontanel, Premier adjoint au Maire de Strasbourg chargé de la Culture, venu assister à cette confrontation qui permet « d’opérer un double croisement, celui des styles artistiques et celui des publics ». C’est également une belle occasion de « montrer que l’Orchestre peut arpenter des champs sonores inédits » renchérit Francis Corpart, Administrateur général de l’OPS.

Entre deux mondes

Début 2016, dans le studio Deaf Rock, Christophe Pulon, ingé’ son du label et Hervé Jamet se marrent, mesurant leur projet à l’album

S&M de Metallica réalisé avec le San Francisco Symphony : « Nous aussi, on peut le faire ! » Avec les Colt, devant l’immense table de mixage, ils retravaillent leurs chansons, juxtaposant les pistes enregistrées par l’orchestre avec les titres de trois disques : Red Panda (2013), Gold Trees Gold (2014) et Swords (sortie prévue au printemps). Pour cette réinterprétation, ils retirent certains éléments – voix, riffs ou rythmes – et changent « la couleur des titres originaux », selon les intéressés qui se permettent même de toucher aux parties de l’orchestre et de « détériorer, “salir” le son des cordes ». L’important était pour eux de ne pas simplement superposer des univers différents. « Avec le morceau As We Walk, par exemple, nous avons pris le contre-pied en lui donnant une dimension dramatique. Nous partons d’un format pop, avec une structure “couplet-refrain”, pour l’amener vers d’autres horizons », explique Agnan (guitare, synthé). La dizaine de titres réinterprétés forment un tout cohérent et racontent un récit : celui d’un amour passionnel où l’on assiste à la rencontre d’Eros et de Thanatos, à la naissance d’un nouvel univers. Cette « quête mythologique » sera évoquée sur scène (voix off, projection vidéo… rien n’est fixé pour le moment) et contée dans le livret illustré accompagnant le CD. « À partir de morceaux existants, on a construit autre chose », résume Nicolas (basse, sampler). « On passe d’un monde à un autre. » 

Il n’y avait pas un gouffre à franchir en allant travailler avec un orchestre Tristan, chanteur de Colt Silvers

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FESTIVAL

l’âge des possibles En 25 ans d’existence à Kingersheim, le festival jeune public Momix est devenu une référence. Directeur et programmateur du Créa qui organise l’événement, Philippe Schlienger livre quelques réflexions sur ce fécond quart de siècle. 20

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FESTIVAL

Par Hervé Lévy Photo de Benoît Linder pour Poly

Dans différents lieux de Kingersheim (Espace Tival, Créa, Le Hangar…) ainsi que dans les structures culturelles partenaires (La Passerelle de Rixheim, Le Triangle de Huningue, le Centre Europe à Colmar, etc.), du 28 janvier au 7 février www.momix.org

Quelles évolutions a connu le festival depuis sa création ? Vingt-cinq ans c’est une génération : ceux qui étaient les spectateurs des premières éditions sont devenus des parents qui emmènent désormais leurs enfants au festival ! Aujourd’hui, un spectacle jeune public ne s’adresse plus uniquement aux enfants : les propositions présentées à Momix concernent également les adultes. Si on souhaite que le plaisir soit partagé – et que le dialogue devienne possible après le spectacle – il est impératif que l’œuvre touche toutes les générations. Vous parlez d’œuvre : quelles dimensions peut-elle prendre ? Il y a une vingtaine d’années, on parlait essentiellement de “théâtre jeune public”. C’est une notion réductrice et dépassée, puisque tout le spectre de la création s’intéresse désormais aux enfants : danse, spectacle de rue, cirque, musique, etc. La dimension scénographique a également beaucoup évolué avec un travail de plus en plus soigné sur l’éclairage, par exemple, et l’intervention de la vidéo et du multimédia ou encore la mise en place de démarches interdisciplinaires. Le spectacle jeune public a atteint l’âge adulte. Le champ des sujets traités a-t-il également changé ? Le spectacle jeune public s’est largement emparé des thématiques politiques. Cela revient à dire qu’il embrasse toutes les questions que se posent les enfants. Et contrairement à une idée reçue encore tenace, ils n’ont pas besoin de mièvrerie ! Ils sont également traversés, dès le plus jeune âge, par des questions existentielles : celles de l’espérance, de l’altéri-

té, de la mort, de l’amour… Nos spectacles doivent les aborder, sans forcément apporter des réponses toutes faites, sans donner de leçons : à mon sens, l’objectif, quelque soit la tranche d’âge concernée, est de nourrir la réflexion de chacun en lui montrant sur le plateau, la “vie pour de faux”, lui faisant comprendre que cette vision donne les outils intellectuels pour appréhender la “vie pour de vrai”. Comment structurez-vous le festival chaque année ? À travers une quarantaine de spectacles, nous souhaitons proposer l’éventail le plus large possible en termes de formes et de thématiques. On y retrouve des instants de plaisir gratuits, de réelles respirations, mais également les sujets essentiels et profonds que nous évoquions auparavant. C’est curieux de voir du reste comme le spectacle jeune public a su s’emparer sans tabous de thèmes extrêmement variés, alors que le corps social se repliait sur lui-même, se raidissait, parfois ! C’est vrai avec des sujets comme les migrants… Comment imaginez-vous l’avenir du spectacle jeune public ? De nouvelles formes de production sont en train de se développer et prendront, à mon avis, une ampleur croissante, notamment avec l’utilisation du multimédia. La dimension de la relation avec le public va également évoluer, les spectacles quittant les salles – avec, par exemple, de petites formes présentées en appartement – ou revêtant des aspects de plus en plus participatifs, le spectateur devenant acteur. 

les 3 coups de cœur de philippe schlienger Au Courant

Dormir 100 ans

30/01, Espace Tival, Kingersheim

05 & 06/02, Espace Tival, Kingersheim

« Un spectacle pour adolescents (dès 14 ans) en forme de performance. Une fille court sans s’arrêter pendant un peu plus d’une heure sur un tapis et, peu à peu, se met à nu, racontant sa vie et ses relations aux autres. Les petites incongruités de nos existences sont dévoilées avec beaucoup d’intelligence. »

« Cette création dédiée au jeune public (dès 8 ans) de Pauline Bureau, sa première, narre l’histoire de l’émancipation d’un petit garçon – qui parle avec le héros de sa bande dessinée préférée – et d’une petite fille. C’est une fable subtile sur la manière de grandir. »

Zohar ou la carte mémoire 07/02, Salle de la Strueth, Kingersheim

« Laurent Gutmann s’adresse aux enfants (dès 9 ans) avec une pièce mettant en scène une gamine qui vient de perdre son père. Elle s’entretient avec son fantôme, tandis que sa mère tombe amoureuse. C’est une réflexion sur les situations de changement de l’existence. » Poly 184 Février 16

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The Ventriloquists Convention © Estelle Hanania, DACM

ventr(iloqu)e à terre Basée à Strasbourg, la prolifique Gisèle Vienne présente le dérangeant I Apologize plus de dix ans après sa création, et le récent The Ventriloquists Convention, spectacle mettant en scène des ventriloques exposant leurs blessures sous les feux de la rampe.

Par Emmanuel Dosda I Apologize, au Maillon (Strasbourg, en anglais surtitré en français ; à partir de 16 ans), du 3 au 5 février www.maillon.eu The Ventriloquists Convention, à La Kaserne (Bâle), du 4 au 6 février & au TJP (Strasbourg), du 16 au 24 mars (coproduction TJP / Le Maillon, dans le cadre du festival Les Giboulées ; en anglais surtitré en français et en allemand) www.kaserne-basel.ch www.tjp-strasbourg.com

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S

ur le plateau, des chaises sont positionnées en arc de cercle, face au public. Le décor est sobre : nous sommes loin du tunnel de LEDs dans The Pyre*, proche de l’installation d’art contemporain high-tech. Tandis qu’une musique bourdonnante signée KTL (Stephen O’Malley & Peter Rehberg), tel un souffle continu, envahit l’espace, des individus s’y installent. Le maître de cérémonie, un célèbre ventriloque ayant des airs de prédicateur télé américain, anime la réunion et galvanise l’assistance en présentant ses confrères, sommés d’applaudir, de réagir, de se présenter et, à leur tour, de faire le show.

The Ventriloquists Convention part d’une réalité : la rencontre internationale du genre dans le Kentucky où s’est rendue Gisèle Vienne afin de se documenter, comprendre cet art, les motivations de ceux qui le pratiquent. En compagnie de l’écrivain américain Dennis Cooper et avec les marionnettistes du Puppentheater de Halle, Uta Gebert ou son complice Jonathan Capdevielle, elle a nourrie sa création à partir de la matière documentaire collectée aux États-Unis, mais aussi de témoignages, de livres et de films où, souvent, les ventriloques sont représentés comme des schizophrènes, des psychopathes, voire des meurtriers.


THÉÂTRE

Dans les coulisses des clowns

« Il s’agit d’une reconstitution fictionnelle », précise Gisèle Vienne. Les personnages sont construits « sur-mesure » pour les différents interprètes : il s’agit d’un « croisement génétique » entre les protagonistes de la pièce et les ventriloques qui ont servi de source d’inspiration. Les neuf artistes présents ont des pratiques extrêmement différentes : façon Tatayet ou nettement plus conceptuelle. Pour chacun, la ventriloquie « permet de déployer la parole d’une autre manière ». Via sa marionnette, le Monsieur Loyal de la convention – inspiré de la star américaine Jeff Dunham – se réjouit de la présence d’une « bombasse » dans l’assistance et lance un « j’ai la trique », usant d’un humour lourdingue à la Bigard, avant de se traiter lui-même de « tête de gland ». On rit jaune tout au long de cette pièce qui mène « dans les coulisses des clowns », avec des moments très drôles et d’autres plus dramatiques. Petit à petit, ce rassemblement prend des allures chaotiques, destroy, surtout lorsqu’un pantin à l’effigie de Kurt Cobain pousse sa chansonnette grunge, exprimant sa vulnérabilité sur des riffs primitifs. Les failles s’agrandissent, deviennent béantes. « J’ai essayé de mettre en scène une espèce de chaos humain que je trouve très beau. L’espace est organisé avec un rideau droit et des chaises bien rangées, mais le bordel arrive de ce petit groupe hétérogène d’humains. Leur intimité explose dans tous les sens et s’exprime de manière impulsive. Le présentateur essaye de tenir la soirée, mais ça craque de tous côtés et on passe des fissures aux abysses. » Vers la fin du spectacle, Jessica, personnage transgenre incarné par Jonathan Capdevielle, se livre, « met à nu ses fragilités », parle de son déficit d’amour qu’il essaya de combler grâce à sa marionnette, son ami imaginaire. Gisèle Vienne : « Dans le spectacle, la parole intervient de différentes manières. Il y a les dialogues entre les gens, ce qu’ils disent à travers leur marionnette, ce que celles-ci se disent entre elles, etc. Depuis I Apologize, mon travail est traversé par une envie de mettre en scène les différentes strates du langage », la complexité de la psychologie humaine.

gize (2004) a de nombreux points communs avec The Ventriloquists Convention. Il y a aussi « le rapport confus à la parole, qui est au centre des préoccupations de Cooper. Les personnages ont de la peine à s’exprimer et vont développer des modes d’expression alternatifs, comme la ventriloquie. » Durant I Apologize, le personnage principal n’arrive pas à mettre de mots sur les sentiments qui l’animent. Dans une succession de scènes ayant la semblance de la reconstitution d’un accident ou d’un crime, le protagoniste – un ado comme échappé d’un film de Larry Clark – situé au milieu de pantins, cherche, selon Gisèle Vienne, « à faire l’expérience de la mort, l’expérience artistique ». Et de citer Georges Bataille qui dans L’Érotisme décrit ces moments d’abandon « où le corps est mêlé au monde ». I Apologize, dépeignant cette quête cathartique, est « une pièce jubilatoire qui a la puissance d’un concert de rock ». 

Rencontre avec Gisèle Vienne, samedi 6 février à 11h à la Librairie Kléber www.librairie-kleber.com Projection du film Brando, à La Filature (Mulhouse), du 8 mars au 30 avril, dans le cadre de l’exposition d’Estelle Hanania et Fred Jourda & au Cinéma Star (Strasbourg), dimanche 20 mars www.lafilature.org www.cinema-star.com www.g-v.fr

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Voir Poly n°164 ou sur www.poly.fr

L’expérience ultime

Texte écrit par Dennis Cooper, musique noise de Peter Rehberg, interprétation de Jonathan Capdevielle, présence de poupées et de boîtes ressemblant à des cercueils… I Apolo-

The Ventriloquists Convention © Estelle Hanania, DACM Poly 184 Février 16

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DANSE

label vie Le 10 novembre 2015, Pôle Sud obtenait le label de “Centre de développement chorégraphique” (CDC) après un processus de près de trois ans. Il permet aujourd’hui à Joëlle Smadja, sa directrice, de déployer un nouveau projet et de rêver plus grand.

Par Thomas Flagel

Découvrez le travail d’Amala Dianor, futur artiste associé à Pôle Sud avec sa pièce Extension, à La Filature (Mulhouse), du 1er au 3 mars www.lafilature.org www.compagnieamaladianor.com

Devenir le 12e CDC de France, ça change quoi ? C’est une vraie récompense pour les trois dernières années passées à tenir compte d’un cahier des charges très précis en termes de diffusion, de création, de résidences d’artistes et de développement de la culture chorégraphique. Ce dispositif s’est modelé durant toute cette période. Cette saison, vous avez changé de braquet concernant vos résidences : elles sont beaucoup plus nombreuses mais d’une durée très courte. Est-ce lié ? Non, c’est un choix d’évolution actuelle du projet de Pôle Sud dont il faut se rappeler qu’il s’est construit depuis 1989 sur des résidences au long cours : Mark Tompkins a passé trois ans ici, Kubilai Khan investigations près de deux années, idem pour La Ribot, Olga Mesa ou Caterina et Carlotta Sagna. Nous déployions ainsi des projets de production de pièces, participions à la constitution d’un répertoire tout en agissant sur notre territoire dans une dynamique participative avec le public. Notre envie, en devenant CDC, était de contribuer plus fortement au développement général de la culture chorégraphique, en aidant plus d’artistes. En ce sens nous nous sommes rapprochés de l’accueil studio des Centres chorégraphiques nationaux (CCN), avec un souci de production (co-production, apport financier, temps de recherche…) et l’éventualité d’une diffusion les saisons suivantes. L’enveloppe va de 3 à 10 000 euros par résidence (une quinzaine en 2015/16) et repose sur de véritables choix artistiques pour mettre notre public en relation avec “ce qui est en train de se faire” grâce à des rendezvous que nous appelons les Travaux publics où le spectateur voit une étape de travail, une sortie de résidence, un bout de pièce… et surtout où il peut questionner les artistes et ainsi créer un lien avec eux.

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L’assise et la reconnaissance d’un CDC permet-elle de mieux travailler en réseau ? Ce nouveau label national, le seul de la nouvelle grande région ACAL, permet un maillage du territoire intéressant et renforce notre volonté de mettre en place le réseau européen Grand Luxe qui regroupe deux CCN (Ballet du Rhin et Ballet de Lorraine), le 3CL (Luxembourg), le Grand Studio (Bruxelles) et Pôle Sud, voire, bientôt, VIADANSE (CCN de Belfort – Franche-Comté). L’objectif est de construire, en fonction des spécificités et moyens des divers partenaires, des itinéraires pour des compagnies choisies dans ce vaste territoire et de leur proposer un programme sur-mesure qui pourra aller d’un temps de travail au plateau à une transmission d’outils sur des problématiques transfrontalières. Cela, sans amputer nos moyens actuels, mais en attaquant un programme de fonds européens Europe Créative en 2017. Comment inventez-vous cette troisième vie de Pôle Sud qui débute ? Pôle Sud poursuit sa mue. La nouvelle charte graphique s’est déployée, la Ville de Strasbourg a accepté nos demandes répétées de rénovation de notre grande salle en accordant une enveloppe de 130 000 euros (nouveaux fauteuils, sols, peintures, éclairages…) pour des travaux qui débuteront en juin. Nous souhaitons aussi devenir un lieu ressource avec la création d’une Web TV1 où chacun peut regarder des interviews d’artistes que nous accueillons, les captations des Travaux publics post-résidence et les diverses conférences que nous organisons. Nous planchons aussi sur une Dansothèque : un lieu concret, pensé et aménagé qui devrait prendre forme à la place de l’ancien bar situé sous la scène. L’idée est de pouvoir y consulter les nombreuses archives que nous avons constituées depuis les années 1980. Enfin, nous avons


Amala Dianor © Jef Rabillon

des problèmes récurrents d’hébergement des compagnies que nous accueillons. Nous envisageons donc la construction sur fonds propres de logements (capacité de 8 personnes) dans des containers que nous placerions de manière pérenne le long des studios de répétition. Cela pourrait avancer vite, pour une ouverture à la rentrée 2017. La danse a toujours été le parent pauvre du spectacle vivant. Fleur Pellerin a déclaré que 2016 lui serait dédiée. Simple effet d’annonce ou réelle inflexion de politique culturelle ? Tous ceux qui travaillent dans la danse peuvent témoigner des efforts continus qu’il a fallu déployer pour sans cesse la légitimer et en défendre la place. Elle demeure le parent pauvre, c’est certain, mais elle rencontre le public de manière continue et a irrigué tous les arts vivants. La Ministre a repris à son compte un projet de sa prédécesseur qui visait à augmenter de 30 000 euros la dotation pour les accueils studio des CCN et l’étendre aux CDC. Nous devions donc en profiter mais, à priori, cette idée ne verra pas le jour ! Par contre, celle de choisir un artiste associé pendant 3 ans dans chaque CCN et CDC est en bonne voie. Les critères d’âge, de diversité et d’esthétique sont précis et une enveloppe

Joëlle Smadja © Benoît Linder

de 60 000 euros par an devrait permettre la création d’un projet ambitieux. À Pôle Sud, nous avons choisi Amala Dianor, danseur et chorégraphe sénégalais qui vient du hip-hop et qui a travaillé notamment avec Emanuel Gat. Son ouverture esthétique est très large et nous aimerions l’impliquer aussi dans l’un de nos grands chantiers à venir : le rayonnement dans le quartier de la Meinau et le renforcement des liens avec les structures associatives. Le déploiement depuis l’an passé du festival EXTRAPÔLE2 dans l’espace urbain, notamment à la Meinau, est aussi un moyen d’aller vers de nouveaux publics ? Bien sûr ! Cette journée a été un franc succès et nous la renforçons en 2016 avec pas moins de quatre projets : une scène en plein air devant Pôle Sud, une pièce au cœur du collège, une autre dans l’une des barres d’immeuble du quartier et une dernière proposition dans le salon de thé Martine qui est une institution ici. Nous passons à la vitesse supérieure avec l’idée, en 2018, d’accueillir à la Meinau les Scénos Urbaines3 organisées par François Duconseille et Jean-Christophe Lanquetin du collectif ScU2 : résidences in situ avec production de performances, spectacles, communication, événements impromptus… 

Accessible à cette adresse https:// vimeo.com/polesudstrasbourg ou sur le site www.pole-sud.fr 2 La prochaine édition aura lieu du 27 au 29 mai – www.pole-sud.fr 3 Ils animent l’Atelier de scénographie de la Haute École des Arts du Rhin et organisent les Scénos Urbaines regroupant artistes locaux et internationaux dans des quartiers de villes comme Johannesburg, Kinshasa, Port-au-Prince (voir Poly n°132 et 154) – www.urbanscenos.org 1

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DANSE

viva viadanse Au CCN de Franche-Comté à Belfort, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux posent les jalons d’un Centre chorégraphique national de 3e génération. Rencontre à VIADANSE, lieu dédié à la création, résolument ouvert aux publics, aux langages corporels et aux innovations transmédias.

Par Thomas Flagel Photos de Laurent Philippe

Une Douce imprudence, duo d’Éric Lamoureux et Thierry Thieû Niang, à L’Atheneum (Dijon), mardi 15 mars www.art-danse.org Circle (recréation 2016 dans le cadre de Frimats et de la saison Évidanse), à VIADANSE (Belfort), dimanche 15 mai pour le Fimu (Festival international de Musique universitaire, du 13 au 16 mai) www.fimu.com www.viadanse.com

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À

quelques pas de la vieille ville, non loin des fossés entourant les fortifications Vauban de Belfort, l’entrée du CCN installé dans l’ancienne Caserne de l’Espérance (sic !) est surplombée d’un VIADANSE écrit, fièrement, en lettres majuscules. Premier geste fort des nouveaux directeurs nommés, en mars 2015, en remplacement de Joanne Leighton. « Après des moments difficiles pour la structure à laquelle il a fallu redonner une image positive, notamment au niveau local », ce baptême ressemble à celui des navires et des rites païens destinés à s’attirer la bienveillance des Dieux. Héla Fattoumi et Éric Lamoureux ont aussi honoré la mémoire d’Odile Duboc, chorégraphe fondatrice des lieux qui s’est éteinte en 2010. « La salle de création de cet équipe-

ment magnifique porte désormais son nom », explique Héla Fattoumi qui a pris grand soin de donner sens et de penser « ces détails qui n’en sont pas ». La porte poussée, nous voilà dans un jardin d’hiver aux plantes grimpantes, avec un escalier métallique au-dessus duquel trône un immense nuage blanc lumineux. À gauche, les bureaux, à droite le VIABAR, tiers lieu accueillant, totalement relooké avec canapés et chaises disparates dessinant des petits coins cosy où prendre un verre avant et après un spectacle. Au mur, des photos du répertoire de pièces maison, des surfaces de tableau noir où se dessine à la craie l’éco-système de VIARÉZO – comment comprendre où, quand et avec qui se tisse la toile du Centre chorégraphique, mais aussi les endroits où il rayonne… – mais aussi un pan


dédié aux artistes en résidence qui épinglent, collent ou écrivent ce qui les meut et les habite, telle une ode à une rencontre impromptue, la poursuite d’une conversation dansée, les prémices d’un projet.

Ouvrir les champs

Ce couple de chorégraphes, que les premiers spectacles au début des années 1990 ont propulsé en haut de l’affiche, travaille par cycles une danse énergique, jalonnée de codes et mouvements populaires d’ici mais surtout d’ailleurs, métissée par essence, engagée dans sa quête de démocratisation culturelle. À leurs pièces politiques (Just to dance… au moment de la création de l’effarant Ministère de l’Identité nationale avec des artistes japonais et congolais : « L’enjeu était d’échanger nos danses pour voir comment ça nous transforme d’apprendre celle d’un autre ») et féministes (Manta, Lost in Burqa et Masculines reprise en janvier) ont succédé des chorégraphies plus poétiques. Une Douce imprudence avec le danseur et chorégraphe Thierry Thieû Niang ou Waves1, commande passée pour un orchestre symphonique suédois dans le cadre d’Umeå 2014 (capitale européenne de la culture) débouchant sur une rencontre avec le musicien Peter von Poehl qui devrait se poursuivre autour du prochain album du pop artiste attendu à l’automne. « Nous devrions reprendre ses chansons dans une version avec uniquement son percussionniste et lui, accompagnés d’Éric et moi, à

destination de lieux divers, pas forcément des théâtres… Un truc fou ! » Autant d’exemples de « l’étendue diversifiée qu’un CCN doit permettre de voir éclore » rappelle Héla Fattoumi. « Nous avons la chance de travailler avec ce que tout le monde possède : un corps ! Il nous incombe d’ouvrir le champ des possibles et la curiosité, notamment pour tout ceux qui n’ont rien vu d’autre que TF1. Des mondes insoupçonnés peuvent s’ouvrir et germer en eux. C’est la force du spectacle vivant, même lorsque nous serons au milieu de robots et de technologie, la dimension présentielle restera magnifique et d’une force bien plus grande que n’importe quel film. » Et de regretter le manque de figures phares, capables de bouger les représentations du plus grand nombre et de sortir la danse de son statut de parent pauvre du spectacle vivant. « Il faudra peut-être quelque chose du genre d’un monospace Picasso avec Pina Bausch pour toucher cette reconnaissance populaire », rigole-t-elle. « Les seuls “people” que nous ayons sont Benjamin Millepied, Marie-Claude Pietragalla… et Bianca Li depuis qu’elle a participé à Danse avec les stars ! » Si noir le tableau ? « Sans appartenir à l’industrie culturelle, la danse est aujourd’hui dans toutes les programmations », tempère-t-elle. « Il y a de plus en plus de compagnies et les gens commencent à percevoir que, comme en musique ou au cinéma, il y a une diversité qui fait

Lire Grand Large autour de ce spectacle dans Polyn°182 ou sur www.poly.fr

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DANSE

financements qui vont avec, soient validés par le Ministère de la Culture », lâche-t-elle, combattive. « Nous suivons depuis longtemps le travail de ce couple de Tunisiens installés à Lyon qui sort des cadres de la culture dominante d’ici avec un rapport au monde distancié du nôtre. » L’idée est de les accompagner dans la production de leur(s) spectacle(s), dans la structuration de leur compagnie et de développer avec eux un travail avec des publics cibles à Belfort. Un véritable fil rouge de leur projet : « Nous serons à l’écoute de ce qu’ils ont envie de faire, le tout en réseau car nous le faire seuls n’aurait pas de sens. »

VIARÉZO

Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, extrait du film La Madâ’a

qu’on peut aimer tel auteur et pas tel autre. On peut trouver des formes desquelles on se sent proches ou alors qui nous bousculent et nous font du bien… »

Sacré Printemps !

2 Sacré Printemps ! est passé à Pôle Sud les 1er et 2 décembre 2015 www.pole-sud.fr

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La mission première d’un CCN comme VIADANSE est pour ses directeurs de créer des œuvres. « Ce travail irrigue tout le reste de nos actions », assure Héla Fattoumi. « Travail avec des publics, appropriations de motifs chorégraphiques, parcours de la scénographie… Nous ne sommes pas un conservatoire où apprendre le tango mais plutôt là pour développer la créativité. Nous offrons un toit à des artistes pour fabriquer des spectacles en vivant dans une ville, avec de superbes conditions de travail et en permettant des rencontre artistes / publics pour les intéresser au processus de fabrication : comment on arrive à un geste dans l’espace ? Quelle musique pour quelle utilisation ?… » Regarder et faire expérience jusqu’à parfois devenir acteur le temps d’un atelier ou d’une représentation, comme dans Circle où trente amateurs se retrouvent embarqués sur le plateau. « Nous n’avons fait que réunir les conditions, proposer un climat et une façon d’être ensemble, de ne pas juger quand on se regarde, de penser le partage qui devient la condition pour que l’être créateur qui sommeille en chacun se révèle en effritant les clichés : être souple, avoir le sens du rythme, être jeune et mince… » VIADANSE a repris au vol la proposition du Ministère de se doter d’un artiste associé, imaginant un compagnonnage de 2016 à 2018 avec la Compagnie Chatha – “ils dansent” en arabe – d’Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou, auteurs d’un très beau travail plastique et chorégraphique autour du Printemps arabe2. « Nous croisons les doigts pour que le dispositif, notamment les

Après 25 ans de carrière, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux savent pertinemment de quoi le tissu de la danse a besoin. Ils ne défendent pas une esthétique mais tentent de démontrer que l’écriture chorégraphique regorge de singularités, de pluralisme et de ces mélanges qui font des lendemains qui chantent. « Notre rôle est de créer un équilibre entre émergence et artistes confirmés, mais aussi de bâtir un réseau de partenaires, dans un souci de convergence en termes d’affinité, de production, de déplacement. VIADANSE initie, impulse et écoute pour se saisir de ce que Dôle, les Scènes du Jura, Les 2 scènes à Besançon, Art Danse à Dijon, Pôle Sud à Strasbourg et le Ballet du Rhin à Mulhouse peuvent proposer. Sans oublier le transfrontalier : Bâle, l’Allemagne… » À l’avenir, le Festival Frimats organisé avec Le Granit (du 21 janvier au 3 février) se structurera autour d’un véritable focus sur ce qui se passe côté allemand. « Un moyen de colorer la visibilité, de tisser des liens et d’organiser une circulation des pièces » rajoute la chorégraphe qui reprend, pour l’édition 2016, Wasla (solo), Ce qui relie…, 18 ans après sa création ! Une danse charnelle au creux d’une alcôve, sensualité orientalisante à la grâce hypnotique dont surgissent des fulgurances ondoyantes.

L’EST

Avec MA Scène nationale et Le Granit, VIADANSE participe au Laboratoire européen du spectacle vivant et transmédia (L’EST). Une manière de sortir des cases habituelles de classification et de participer à l’émergence de projets innovants qui « bousculent la place habituelle du public dans l’élaboration des œuvres. Autant d’endroits de réflexions et d’expérimentations qui sont passionnants… » Après une sélection internationale de projets, une bourse de recherche est attribuée, les structures mises à disposition pour répéter. L’année suivante, les travaux seront présentés aux publics. Nous pourrons ainsi découvrir les 17 et 18 juin prochains les premiers résultats de L’EST à Belfort et plonger de plain-pied dans le spectacle vivant de demain. Ainsi chemine-t-on via la danse… 


DANSE

as i am Aussi différent et étonnant qu’épatant, le chorégraphe Thomas Lebrun s’offre Tel Quel ! dans sa nouvelle pièce dynamitant carcans et clichés.

Par Irina Schrag Photos de Frédéric Iovino

À L’Espace (Besançon), du 9 au 11 février (dès 7 ans) www.les2scenes.fr

A

près Trois décennies d’amour cerné, pièce chorégraphique à la bande son hypnotique – portée aux nues par Patti Smith – autour des conséquences de l’éclosion du Sida, Thomas Lebrun s’attaque au jeune public avec Tel Quel !, spectacle en forme d’ode à la différence et à la tolérance battant en brèche les stéréotypes des morphologies habituelles des danseurs. Un thème qui colle à la peau de celui qui est venu à la danse professionnelle sur le tard. Très vite repéré pour son physique totalement atypique – il en joua avec le remarqué Itinéraire d’un danseur grassouillet – dans une danse contemporaine encore bien figée, et surtout doté d’une présence scénique incroyablement forte, le danseur devenu chorégraphe met ici en scène deux filles petites et toniques, un beau gosse et

un immense jeune homme tutoyant le double décimètre. Ils nous entraînent dans un pastiche goûteux de taquineries et de jeux de corps et d’esprit un brin potaches mais aussi tout en sensibilité dans lesquels chacun se livre, s’approche et s’apprivoise, tel quel, avec beaucoup d’humour ! Mélange de théâtralité, de chant et, bien évidemment, de danse, ce spectacle est un nouveau contrepied du directeur du Centre chorégraphique national de Tours. Sa « danse à vivre » s’expérimente et se ressent sans grands discours. Sa facilité à sauter d’un registre à l’autre avec un humour ravageur offre une liberté conférant à la joie de vivre. La normalité passée au tamis Lebrun traverse ainsi en saynètes successives le genre, la dynamique de groupe – et donc l’identité – pour atteindre le regard de l’autre.  Poly 184 Février 16

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space oddity Gaël Leveugle se jette à corps perdu dans Loretta Strong, monologue génial et grotesquement fou de Copi, qui met le corps d’une spationaute en pièces pour mieux nous l’offrir en pâture. Par Thomas Flagel

À La Fabrique (Théâtre de la Manufacture de Nancy, en co-production avec le CCAM de Vandœuvre-lès-Nancy), du 1er au 11 mars www.theatre-manufacture.fr www.centremalraux.com

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aúl Damonte Botana, dit Copi, n’est pas qu’une icône gay morte du sida en 1987, chantre de l’irrévérence et de la provocation, du mélange des genres, du foutre et du rire poussé dans toute sa démesure. Sa Loretta Strong, il la jouait peint en vert, le sexe en rouge, ou encore habillé en sirène par Saint-Laurent dans une performance à plus ou moins long cours. Gaël Leveugle s’empare de cette histoire loufoque : une spationaute ayant assassiné celui qui l’accompagne tente de joindre la Terre au téléphone. Quelqu’un aurait oublié de brancher l’oxygène et voilà qu’une Linda lui apprend l’explosion de sa planète d’origine. « Copi s’attaque au corps dans toutes ses dimensions : viol par des hommes-singes, fécondation de Loretta par des rats et accouchement de ratons aux yeux saphirs », rappelle le metteur en scène / performer. « Elle s’enfonce des frigos par les orifices… Il assaille toute l’identité, lui qui vivait le drame du corps par l’exil de son argentine natale. Je pense qu’il est vital aujourd’hui, pour échapper au conditionnement de l’esthétique du marketing, de proposer une esthétique de l’expérience. »

Totalement nu dans un cube aux arêtes métalliques, les sons trafiqués par un logiciel algorithmique réalisant des boucles aléatoires et les motifs de lumière diffus malaxent le corps en rendant l’espace dense et complexe. Simple délire de junkie cyberpunk ? « Pas si simple, même si l’on retrouve des objets du quotidien de Copi dans le texte (frigo, anorak…) et qu’on connait son amour des psychotropes. Loretta Strong fonctionne comme un ensemble de dentelles et mantras qui explosent et se recomposent, une sorte de schizophrénie chimique jetant de soi sur un autre corps en divers éclats. Il nous invite à un carnage des horizons habituels de l’imaginaire collectif du corps me poussant à chercher à renouer avec un théâtre d’avant le diktat du naturalisme et de Stanislavski. Je cherche à proposer une autre expérience du corps pour dépasser nos préjugés. » Altérer l’évidence, jeter le trouble, évoquer la mort, le désespoir, l’enfermement dans une valse en trois temps : un tableau vivant composé d’objets sous vide sur scène, Loretta tuant Steve Morton et les pétrifiantes impressions corporelles d’une chair traversée par les fantasmes d’un texte farcesque mais non moins fascinant. 


© Laure Issenmann

Croquis scénographique d'Antonin Bouvret

un pont vers l’avenir Thierry Simon et sa compagnie La Lunette-Théâtre nous embarquent dans leur Wannsee Kabaré : une plongée dans l’Histoire afin de mieux se saisir du monde d’aujourd’hui.

Par Fiona Bellime

Au Relais culturel de Haguenau, mardi 1er et mercredi 2 mars www.relais-culturel-haguenau. com Au Taps Scala (Strasbourg), du 8 au 12 mars www.taps.strasbourg.eu À l’Espace Rohan de Saverne, mardi 15 mars www.espace-rohan.org Au Carreau (Forbach), jeudi 17 mars www.carreau-forbach.com À la Salle Europe (Colmar, avec la Comédie de l’Est), lundi 25 et mardi 26 avril www.comedie-est.com À la Halle aux blés (Altkirch), samedi 30 avril www.halleauble-altkirch.fr À La Nef (Wissembourg), jeudi 3 mai www.ville-wissembourg.eu À La Castine (Reichshoffen), mardi 10 mai www.lacastine.com

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hierry Simon aime observer les microcosmes humains à la loupe, comme un entomologiste. Dans sa nouvelle création, le metteur en scène examine, à la manière d’un chercheur, les réactions d’un groupe d’individus immergés dans trois événements marquants du passé se déroulant aux abords du lac de Wannsee, près de Berlin. En 1811, le romantique Heinrich Von Kleist s’y suicida. En 1942, les nazis y décidèrent de la solution finale. Sur fond de guerre froide ensuite, le pont de Glienicke, près du lac, fut le théâtre d’échanges d’espions. Chaque fois, l’ordre des choses est perturbé et pousse les protagonistes à se demander : « Que faire maintenant ? » Thierry Simon s’interroge sur les effets de tels évènements : « Quelle est la réaction par rapport à cela, parce que ça pourrait être nous ? Ce n’est pas une pièce historique, tout est rapporté à maintenant. Que nous raconte-t-on sur aujourd’hui ? Comment se positionne-t-on ? » Les huit comédiens du Wannsee Kabaré se travestissent en une trentaine de personnages qui déambulent et qui évoluent autour de cet espace liquide sibyllin parfois révélé par la projection de vidéos en fond de scène. Ils se dévoilent et se transforment selon les époques et les lieux : une pension, un cabaret clandestin berlinois ou encore la plage

du Wannsee devenue au fil du temps un lieu symbolique culturellement et politiquement. La compagnie La Lunette-Théâtre a ressenti la nécessité de créer un spectacle « politique et citoyen », affirme le metteur en scène, s’érigeant « contre la montée des extrémismes en Europe ». La mort de Kleist, tout sauf un suicide romantique, est le signe d’une jeunesse négligée. Les nazis se sont appropriés par la suite la figure du poète en métamorphosant sa tombe en symbole idéologique. Comment réagir à cela ? Quand les mots ne suffisent plus, ils sont relayés par le chant à l’unisson et ces individus, juchés sur leur ponton, affrontent la réalité. Autant de sujets sérieux traités dans ce spectacle mais où l’écriture burlesque du metteur en scène se moque des bourreaux sur un ton décalé et « un comique de situations et d’aberrations. Nous interrogeons le monde de manière festive : plus c’est grave, plus ça doit être divertissant ! » La scénographie est un véritable partenaire, « une machine à jouer » dans laquelle les comédiens ne trichent pas : « changements de décors, de costumes à vue du public, nous faisons tout sur le plateau », explique Thierry Simon. Entraîné par une bande-son tarantinesque, et transporté par des personnages aux accessoires parfois anachroniques, le spectateur se demande : « Que peut-on encore croire ? » 

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le crépuscule des idoles En créant l’Amphitryon de Molière, Guy Pierre Couleau se lance dans une fantaisie mythologique dénonçant avec humour les abus du pouvoir. Un jeu de doubles et de dupes dans lequel le général Amphitryon et son Valet Sosie ploient sous les assauts des Dieux. Par Thomas Flagel Photo de répétition d’André Muller

À la Comédie de l’Est (Colmar), du 26 janvier au 6 février & du 22 au 26 février www.comedie-est.com Rencontres avec les artistes à l’issue des représentations du jeudi 28 janvier et des jeudis 4 et 25 février Le Samedi, c’est en famille !, la CDE et la conteuse musicienne Régine Huc-Riehl gardent gratuitement les enfants de 3 à 12 ans pendant les représentations des samedis 30/01 et 06/02

Au Théâtre (Lons-le-Saunier), mardi 5 et mercredi 6 avril www.scenesdujura.com

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La mythologie grecque regorge des ébats, agapes, rivalités entre divinités, Titans et autres incursions chez les Hommes. Qu’apporte Molière en s’emparant du mythe de la naissance d’Hercule ? Une vision politique, beaucoup plus forte que chez Plaute par exemple. Molière en fait un discours politique sur son temps et le rend accessible au public de son époque, à commencer par le Roi qui prend cela en pleine poire. Il est ravi de se voir mettre en scène sous les traits de Jupiter, on ne parle que de lui. Molière est gonflé d’écrire cela juste après avoir été frappé d’une seconde interdiction pour son Tartuffe. Il est discrédité par la Cour et revient avec cette histoire de Dieux tout puissants qui vont abuser des hommes sans tenir compte des conséquences sur les petites gens auxquels s’identifie le public… Il a l’audace d’une impertinence folle en osant raconter une histoire très peu transposée : même si elle se situe à Thèbes, les masques tombent assez vite et tout le monde identifie le Roi Soleil derrière Jupiter puisque Louis XIV a joué luimême ce rôle quatre ou cinq avant Amphitryon. Il tolère un bouffon à ses côtés mais ses actions parlent d’elles-mêmes, c’est un roi guerrier qui pille les campagnes de son propre pays. Les gens souffrent sous son règne.

La pièce est notamment passée à la postérité pour avoir fait entrer dans la langue française le mot “sosie”, tiré du personnage éponyme. Molière interprétait ce rôle à la création. Là aussi il y a un message direct au Roi… Il se met dans la peau de l’homme du peuple, qui fait comprendre qu’il a été esclave. Il se fait battre sur scène, prend des coups du dieu Mercure qui lui vole son identité, sa femme… Mais toutes les répliques de Sosie font mouche ! Elles sont très drôles en soi mais prennent encore plus de relief avec les événements de l’époque : Mercure / Sosie c’est Louis XIV / Molière. En prenant plein la figure, en étant rossé fortement, il peut dire des choses très profondes et montrer sa souffrance. Mercure est joué par Kristof Langromme, comédien métis d’origine réunionnaise. Un engagement à l’heure où l’on dénonce vivement le manque de diversité sur les plateaux ? J’ai tout de suite pensé à lui car il amène une culture bien particulière : il est conteur, danseur, chanteur, traducteur en créole qui est sa langue politique. En français il dit avoir l’impression de jouer en langue étrangère. Je trouvais magnifique d’en faire le double de Luc-Antoine Diquéro qui joue Sosie. Nous travaillons ainsi sur leur ressemblance physique en même temps qu’une différence manifeste : l’un est blanc, l’autre noir ! 


dac est en nous Résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, homme de radio, de presse, humoriste et chansonnier, Pierre Dac (1893-1975) est à l’honneur dans la nouvelle création de Fred Cacheux : Le Cabaret Dac, l’humour comme remède à la sottise. Par Fiona Bellime Photo d'Alex Grisward

Dans le cadre des Régionales, à la Salle de La Broque (Schirmeck), samedi 6 février, à la Halle aux blés (Altkirch), samedi 20 février, à l’Espace Athic (Obernai), samedi 26 février, au Moulin 9 (Niederbronn-les bains), samedi 5 mars, au Relais Culturel Pierre Schielé (Thann), vendredi 11 mars, à l’Espace Ried Brun (Muntzenheim), mercredi 22 mars, à la Saline (Soultz-sous-Forêts), jeudi 31 mars, à l’Aronde (Riedisheim), samedi 2 avril, à la Salle Jeanne d’Arc (Rhinau), mardi 5 avril www.culture-alsace.org

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a lumière allumée, deux comédiennes, l’une en tutu rouge et l’autre en M. Loyal débarquent en trombe dans la salle, serrent les mains des spectateurs et s’agitent en tous sens. Le ton est donné, Le Cabaret Dac commence en fanfare. Bercé depuis toujours par le langage extravagant et subversif de Pierre Dac, le metteur en scène Fred Cacheux a voulu « redonner à l’humour ses titres de noblesse » selon le dicton du chansonnier : « Le monde marche à l’envers, or les loufoques voient les choses à l’envers, c’est donc à eux qu’il faut donner le pouvoir, parce que c’est avec eux qu’on remet les choses à l’endroit ! » C’est ainsi que nous sommes conviés par l’ancien membre de la troupe du TNS à rejoindre la Société des Loufoques. Pour Pierre Dac, la loufoquerie est plus qu’un art, elle est art de vivre. À la radio, comme au théâtre, il s’impose et compose, chante, met en scène ses textes d’une drôlerie invraisemblable, truffés de non sens et de jeux de mots absurdes et burlesques. Dans un univers comique et saugrenu, certains spectateurs sont invités à rejoindre les tables du cabaret autour de la scène. Un clin d’œil à l’humoriste qui avait fait ses débuts à Montmartre, en 1922, à la Vache Enragée. Le cabaret devient ici le moyen d’une rencontre plus fami-

lière et intime entre l’auteur, les comédiens et le public, grâce à une porosité entre les espaces où les acteurs dépassent les limites géographiques de jeu et où le spectateur empiète sur la scène. Inspirés des Marx Brothers et du clown Grock, les six interprètes enchaînent les numéros. Cirque musical, mime, chant, karaoké, le metteur en scène veut transmettre toute l’énergie de Dac sur scène : l’occasion de faire (re)découvrir ses inventions, comme Le Fakir Rabindranath Duval, un grand visionnaire indien accompagné de son acolyte qui fait mine de deviner et dévoiler la personnalité des membres du public. Trois personnages pénètrent ensuite dans les mystérieuses Mines de Rien, où des travailleurs ne cherchent rien et ne trouvent rien. Les acteurs déclament aphorismes et néologismes à grande vitesse en permutant sans cesse les rôles. Tous sont des personnages imaginés par l’humoriste et réinvestis par Fred Cacheux qui les place dans un décor en bois brut, figurant des formes géométriques servant parfois de tables, de chaises, d’ascenseur, de lieu de réunion et qu’ils s’amusent à séparer, imbriquer, retourner, escalader. Les comédiens se mettent à nu, ils dansent et chantent sur des airs populaires et des créations de Pierre Dac, ne craignant jamais d’affirmer le comique généreusement et franchement tout comme le sacré « Roi des Loufoques ».  Poly 184 Février 16

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big ! boom ! bah ! Le Kung-fu de Dieudonné Niangouna est assurément l’ovni de la saison théâtrale du TNS. Une introspection dans le rapport existentiel au cinéma de cet auteur, metteur en scène et comédien congolais qui débouche sur une ode au métier d’acteur vécu comme un véritable art martial. Par Thomas Flagel Photo de Christophe Raynaud de Lage

Au Théâtre national de Strasbourg, du 23 février au 6 mars www.tns.fr Dans le cadre de L’Autre Saison, participez à la rencontre sur L’Économie de la culture et du spectacle vivant en Afrique francophone, samedi 5 mars (14h), au TNS

Texte paru aux Solitaires intempestifs (10 €) www.solitairesintempestifs.com

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ous ses apparences de performance solo participative – entrecoupée de saynètes vidéo de grands films (Jackie Brown, Flashdance, North by Northwest…) rejouées par des amateurs de chaque ville où il donne son spectacle – et de mise en abîme familiale proche d’une géniale fabulation, Le Kung-fu dessine un territoire commun entre Dieudonné Niangouna et son public. Un espace peuplé par les souvenirs en technicolor des figures adulées par son paternel (Fernandel, Gabin et Bronson) comme par les histoires de son frère Patou qui appelait tous ses héros “Jean le Prince” (James Bond, Delon, Belmondo) ou encore par les odyssées inventées de Gervais, aîné de la fratrie qui mélangeait films et scènes à sa guise, changeant les fins et conviant des acteurs au dîner que tout le monde attendait jusqu’au milieu de la nuit… Dans une scénographie constituée de structures d’échafaudages en U où pend une toile blanche au fond, celui qui rêvait de « convertir son pays au kung-fu pour ses valeurs morales et de défense contre l’impérialisme aigu », égrène les premiers films du genre sur son continent en inventant des titres d’opus qu’il tournerait aux côtés de Wang Yu ou Jackie Chan (Le Kung-fu bantou, Edingwé contre Shaolin, Les Yankees contre les Sapeurs de la main bleue…). Un

accès direct aux milliers d’histoires et fables interminables que ce gamin de Brazzaville s’inventait ado et dont il ne sert aujourd’hui que le reliquat, le suc, car « raconter des histoires coûte trop cher. Il faut une production et tout ce qui va avec. L’argent a acheté toutes nos histoires. » Cette ode au métier d’acteur qui « joue forcément en français », avec ce goût des autres qui lui confère la souplesse nécessaire pour se glisser dans les récits collectifs et rapprocher les siennes des nôtres, réserve son lot de contrepieds surprenants. Dieudonné Niangouna est un roublard, un autodidacte ayant roulé sa bosse, se frottant à la frilosité consternante de l’Institut français de la capitale congolaise comme de celle des ministères de son pays pour la création actuelle. Là bas, « faire du théâtre, c’est entrer au maquis » confie-t-il ! Cela ne l’empêcha pas de créer le festival international de théâtre Mantsina sur Scène. Porté par le théâtre qu’il voit comme un miroir des fous, il écrit. « Et je tacle l’écriture, et je feinte le sens, et je broie la comprenette pour qu’on ne me saisisse pas. Je me défie pour me surpasser. » S’y dévoilent le silence entre les mots, rempli d’images et de films, les sentiments enfouis par la conscience. Et tout ça, « c’est de la fight. C’est du big  ! boom  ! bah ! » 


FESTIVAL

grexin / grexit Pour son édition 2016, le festival Reims Scènes d’Europe met à l’honneur la Grèce avec un florilège d’artistes hellènes témoignant des espoirs plus ou moins déçus nés de la crise économico-politico-culturelle.

Par Thomas Flagel

Reims Scènes d’Europe (à la Cartonnerie, au Manège, à la Comédie de Reims, au Frac, au Césaré…), du 28 janvier au 6 février www.scenesdeurope.eu

Légendes : À gauche, How to disappear completely © Elina Giounanli À droite, Le Révizor © Daniel Domolky

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Voir Poly n°155 ou sur www.poly.fr

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l y a d’abord les grands noms (et textes !) de la scène artistique européenne, ceux qui déplacent les foules tel Krzysztof Warlikowski s’attaquant À La recherche du temps perdu de Proust (Les Français, 30-31/01 à La Comédie de Reims, en polonais surtitré en français et en anglais) ou Viktor Bodó, metteur en scène hongrois révélé en France par la toute première édition du Festival Premières, dont sera présenté l’adaptation du Révizor de Gogol (05-06/02 à La Comédie). Mais le suc de Reims Scènes d’Europe réside en sa thématisation annuelle, sa capacité à faire émerger des compagnies en devenir, tournant peu dans l’Hexagone. Cette année, c’est vers une Grèce exsangue, ployant sous les assauts d’une Troïka avide d’agios et de consolidation de marchés que se tourne le festival en faisant la part belle à la nouvelle scène hellène (théâtre, danse, musique, arts plastiques…). L’occasion rare de découvrir deux pièces du Blitz Theatre Group. Découverte dans le Grand Est avec Late Night*, cette compagnie crée avec 6am How to disappear completely (03/02 à La Comédie) une utopie face aux errements du monde, tentant d’aimanter les peuples pour repartir de zéro. À chacun d’inventer de nouvelles manières de vivre et d’exister. Le jour se lève à peine et il est temps d’apprendre à vivre nous susurrent

les protagonistes. L’Atelier de la Comédie accueille précédemment Vania. 10 ans après (28-29/01). Ils y font une inconsolable déclaration d’espoir à l’avenir, inventant, dix ans après la fin d’Oncle Vania, les retrouvailles post-exotiques des personnages de Tchekhov : Vania, Elena et Astrov. L’espace imaginaire et parallèle de leurs rêves et espoirs déchus prend corps dans les mots de Bergman, Maria Tsetaïeva ou encore T.S. Eliot. Tels des héros dramatiquement humains, coincés entre un passé qui pèse, des amours défuntes et une soif de vie lumineuse, ils nous offrent une ode pour lendemains meilleurs. Le Frac Champagne-Ardenne, à travers anniversaire #8 (30-31/01 à La Comédie) choisit l’éphémère de la performance comme point de convergence artistique en écho au festival : des vidéos engagées et poétiques sur les problématiques politiques et sociales des pays d’ex-Yougoslavie d’Igor Grubić, aux traces surréalistes du voyage d’Ellie Ga dans un voilier emprisonné par les glaces de l’Arctique jusqu’à l’incroyable enquête de Louise Mariotte, bien décidée à percer les mystères de la vie d’Arthur Cravan, boxeur / poète qui fascina les dadaïstes. « Il faut remettre une fois par an son avenir en jeu », disait-il. Le festival le fait à chaque édition. Et vous ?  Poly 184 Février 16

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carto-chorégraphie Avec son théâtre documentaire, Adeline Rosenstein revisite cent cinquante ans d’histoire passionnelle et complexe entre Palestine et Occident. Décris-Ravage, une conférence sérieuse à images manquantes. Par Irina Schrag Photo de Mario Cafiso

Au Centre culturel André Malraux (Vandœuvre-lès-Nancy), du 11 au 13 février www.centremalraux.com Au Théâtre de la Cité Internationale (Paris), du 31 mars au 3 avril www.theatredelacite.com

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emparer d’un sujet aussi complexe que l’évolution géopolitique et les enjeux – parfois imaginaires, souvent démesurés – ayant décidé du sort de la « Question de la Palestine depuis 1799 », c’est tracer un chemin au milieu d’un dépeçage organisé entre puissances tutélaires, désordre de l’inconscient, plusieurs guerres de résistance où la légitimité ploie sous les coups de canons, de pierres et d’attentats de part et d’autre, où l’identité se débat face à un inextricable repli communautaire. Adeline Rosenstein n’a pas froid aux yeux, naviguant en eaux troubles avec ses interprètes dans une conférence mimée et racontée tout à fait sérieuse sur un sujet qui ne l’est pas moins. Exit les habituelles cartes et frises historiques animées sur Powerpoint, la metteuse en scène les remplace par un travail corporel et une ironie mordante comme ces boulettes de papier souillé qu’elles balancent sur un paperboard. L’image est volontairement man-

quante pour fuir tout pathos insoutenable et la banalisation de leur reprise médiatique à outrance. La pornographie des violences n’aide pas à penser mais convoque un endroit d’émotion fonctionnant comme une impasse. « Le conflit en Palestine est le plus long de tous les conflits actuels, mais il peut cesser », affirme-t-elle. « Après des siècles de discrimination, Juifs, Chrétiens et Musulmans de Jérusalem avaient commencé à se partager le pouvoir politique il y a 100 ans. » À chacun ici d’imaginer ce à quoi cela devait ressembler, de créer du possible pour l’ici et maintenant. En conférencière tombant à l’envi dans le clown, Adeline Rosenstein s’empare de faits historiques ponctués de témoignages d’artistes occidentaux ayant traversé la région mais aussi de saynètes de pièces de théâtre du monde arabe, totalement inconnues de notre côté de la Méditerranée. Cet ensemble dessine un autre rapport à l’histoire en tentant de « “décoloniser” nos imaginaires ». 


génériquement modifié GéNéRiQ, festival musical défricheur du Grand Est, propose une affiche éclectique rassemblant des artistes expérimentateurs – comme Jacques ou LA Priest – qui font subir des modifications génétiques à la pop.

Par Emmanuel Dosda Photo de LA Priest par Isaac Eastgate

GéNéRiQ, avec Here We Go Magic, LA Priest, Empress Of, Abd Al Malik, Other Lives, Savages ou Tindersticks, à Audincourt (Le Moloco), à Belfort (La Poudrière), à Dijon (La Vapeur), à Besançon (La Rodia) et à Mulhouse (Le Noumatrouff), du 24 au 28 février www.generiq-festival.com

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«À

quel moment une poubelle devientelle un détritus ? » Voilà le type de question essentielle que se pose Jacques (27/02 à La Vapeur), artiste electro cinglé d’origine strasbourgeoise qui s’intéresse à L’Incroyable vie des choses (titre d’un de ses morceaux). Jacques Auberger et son ami Alexandre Gain ont fondé le très nécessaire Centre national de Recherche du Vortex où ils commettent des expériences scientifiques auxquelles personne n’avait songé jusqu’alors. Mais comment a-t-on fait pour vivre sereinement sans jamais avoir analysé avec minutie le fait de balayer des balayettes, de scotcher du scotch ou de percer une perceuse ? Lorsqu’il délaisse sa blouse blanche, Jacques fait d’autres expérimentations, musicales celles-ci, devant ses machines, concassant des beats et malaxant des sons concrets, arrachés au réel. GéNéRiQ, le festival “des tumultes musicaux en ville”, convie Jacques à faire danser les sifflements d’oiseaux, sonneries de téléphones ou bruits de verres qui se brisent, habitant ses compos techno frapadingues. En compagnie de Jacques, Tout est magnifique. Avec LA Priest (27/02 au

Moloco et 28/02 au Consortium) également. L’ex-membre de Late of the Pier a, l’an passé, sorti l’un des albums les plus inventifs et réjouissants de l’année : Inji, entre pop, electro et soul, Prince et Daft Punk, euphorie et mélancolie. Cheveux longs ébouriffés, chemise blanche ouverte sur des bijoux en or qui brillent, voix haut perchée, soli kitschouilles de guitare électrique, compositions electroïdes, r’n’b mutant, pop transgenre… LA Priest ne se fera pas prier pour galvaniser le public de GéNéRiQ qui n’est pas au bout de ses surprises. Il a notamment rendez-vous avec les 3somesisters (23/02 à La Rodia) qui font passer Conchita Wurst pour la sobriété incarnée. Le groupe, rassemblant trois mecs (grimés en femmes) et une fille, est un quatuor polyglotte mixant chant polyphonique et rythmes tribaux. Autres curiosités : les Canadiens de Jerusalem in My Heart (26/02 au Séchoir) propose ce que ces artistes signés sur le label Constellation nomment un « happening audio-visuel » mêlant musique “electrorientale” et projection vidéo. Hypnotique, déroutant. 


MUSIQUE

la possibilité d’une rime Beats acérés, textes désabusés, effluves alcoolisées… Le trio houellebecquien Odezenne fiche une claque au rap français. À découvrir dans le cadre du festival electro hip-hop Freeeeze.

Par Emmanuel Dosda Photo de Mathieu Nieto

À L’Autre Canal (Nancy), samedi 27 février, dans le cadre du festival Freeeeze du 29 janvier au 27 février (avec Method Man & Redman, Seth Gueko ou Perturbator), à La Rockhal (Luxembourg), à la Patinoire et à La Souris Verte (Épinal), à La BAM et aux Trinitaires (Metz), au Gueulard+ (Nivlange), au Hublot (Nancy)… www.lautrecanalnancy.fr www.freeeeze.com

Et aussi : À La Cartonnerie (Reims), vendredi 12 février www.cartonnerie.fr Au Moloco (Audincourt), samedi 13 février www.cartonnerie.fr À La Vapeur (Dijon), vendredi 1er avril

Avec des paroles comme « J’suis l’étalon, t’es l’canasson », votre titre Tu pu du cu est-il une réponse à J’temmerde de MC Jean Gab’1 ? Pas du tout, c’est un ego trip, un exercice de style. Personne n’est visé, c’est du jeu : nous sommes d’ailleurs maquillés en clowns dans le clip. Ça n’est pas sérieux. Sans Chantilly est le titre de votre premier album. Est-ce également un parti pris esthétique ? Nous essayons de faire les choses sans fioritures. Quand tu as une bonne viande, c’est inutile de mettre de la sauce dessus. Nous voulons composer des morceaux avec nos petits moyens, sans colmater de brèches avec des gadgets. Le clip de Vilaine, sur votre dernier long format, Dolziger Str. 2, met en scène des noceurs interrompus par des soldats. La fête est finie ? Elle continue ! Odezenne, c’est une bataille en temps de guerre. Aujourd’hui la fête est une réaction presque révolutionnaire : elle a pris un autre goût et donne de l’espoir aux gens.

www.lavapeur.com

Le dernier morceau du disque se nomme On naît on vit on meurt : vision un peu pessimiste… C’est une façon de dire qu’il faut prendre les choses de manière pragmatique et profiter de l’instant présent. Chaque minute est précieuse. Est-ce que nous portons un regard acide sur le monde ? Pas spécialement, il reflète la réalité… qui ne nous pèse pas plus que ça. Dans nos vies, il y a plus de joie que de peine. « Saxophone, phonographe, graff de fou, foule de gens », etc. Sur l’album OVNI, 40

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Saxophone sonne comme Marabout de Gainsbourg. Avec Dolziger Str. 2, l’écriture est différente. On y navigue entre propos terre-à-terre et onirisme… Saxophone utilise le même procédé poétique, la même figure de style que Marabout. Avec ce morceau, nous avons mis en place un procédé compliqué, mais rapidement identifiable par l’auditeur. Sur notre nouveau disque, nous nous sommes imposés beaucoup de contraintes, mais qui ne se voient pas. C’est signe de maturité… Nos textes sont très complexes, mais semblent extrêmement simples. Nous n’avons pas vraiment de méthode : certaines chansons sont écrites très rapidement, d’autres plus lentement. Les membres du groupe – les deux chanteurs et le producteur – font sans cesse des allers-retours. Il s’agit d’une écriture à six mains, entre évocation et concision. Dans vos chansons, il est question de babines et de rétines, de bruit, de goût et de sueur. Les sens sont convoqués… Nous cherchons surtout à faire passer des émotions. Lorsque nous écrivons, nous posons le décor, les ambiances et les sensations. Les sens sont universels : c’est un bon chemin vers une compréhension par tous. Les spiritueux sont aussi très présents. Avec la Vodka ou les grands crus, les contours deviennent flous, les choses se dédoublent, deviennent vaporeuses…  Nous ne sommes pas des alcooliques notoires, mais l’alcool désinhibe et entre dans le processus de création. Lors d’une soirée, on va picoler pas mal et, en état d’ébriété, nous allons vivre des choses qu’on va pouvoir retrouver dans nos morceaux. Nous aimons beaucoup le whisky et, lorsque nous avons composé notre album dans


l’Est berlinois, il n’y avait que de la vodka dans les bars. C’est de là qu’est né le morceau Vodka. Et c’est vrai que ça réchauffe ! Vous vous réinventez à chaque disque : à quoi ressemblera le prochain ? Nos expériences et notre vie de tous les jours nous ammènent des histoires, des pensées, des raisonnements. Pour l’instant, nous n’avons aucune idée de ce que sera notre futur album. Nous espérons que nous allons encore grandir et évoluer. La révolution, c’est ne jamais rester au même endroit ! 

âpre rap Écriture automatique ? Cadavres exquis ? Punchlines en canette de 33cl ? Sur fond d’electro spleenique, Odezenne décrit un monde en camaïeux de gris, de cieux pluvieux, de grincements de dents. Ode triste à la Vodka (« Vodka / Dans un gros tonneau / Attaquer mon foie / Au chalumeau / Souder les sanglots »), auto-flagellation (« À quoi bon aller loin / J’ne sais même pas d’où je viens », Satana), ritournelle discoïde azimutée (Bouche à lèvres)… le troisième album du trio, enregistré à Berlin, mêle propos crus, humour noir et poésie du troisième type. Au programme : sexe, mort et cuites carabinées. Dolziger Str. 2, édité par Tôt ou Tard www.totoutard.com — www.odezenne.com

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tout ce qui brille Une carrure de boxeur et une voix de velours… Le crooner rock Rover poursuit, avec Let it Glow, son Odessey glam pop. Entrons dans le “Rover’s land” tout en clair obscur.

Par Emmanuel Dosda Photo de Claude Gassian

À La Laiterie (Strasbourg), jeudi 3 mars www.artefact.org Aux Trinitaires (Metz), vendredi 4 mars www.trinitaires-bam.fr À L’Olympia (Paris), jeudi 24 mars www.olympiahall.com Au Moloco (Audincourt), mercredi 30 mars www.lemoloco.com www.rover-music.com

Votre second long format est une invitation à voir le monde d’un autre œil, à l’imaginer lumineux. Difficile après l’année écoulée ? Let it Glow fait écho à une manière de procéder pour ce disque, sans se laisser déborder par l’angoisse. Au moment de composer, se faire confiance, laisser les choses venir pour ne pas être dans un rapport de force avec l’écriture. C’est sûr que cet album, sorti une semaine après les drames de novembre, a pris une autre saveur… Notre époque très sombre peut figer l’imagination, l’ancrer au sol, mais il y a des disques qui m’ont donné envie de me lever le matin, d’aimer, de voyager, et j’espérais secrètement susciter à mon tour ces désirs de vie. Vous puisez votre inspiration dans vos fêlures, vos blessures, afin de les transcender ? La naissance est un cri de douleur et la mort un dernier soupir… mais je vois les choses de manière optimiste. C’est très thérapeutique la musique : elle m’aide, m’apaise, me réconforte. Certains disques sont des madeleines, des caresses maternelles. Parmi eux, il y a Sergent Pepper’s ou Ziggy Stardust, des albums “concept”. Let it Glow en est-il un ? Peut-être, car il y a un fil rouge : je l’ai conçu seul, l’enregistrant en analogique et l’envi-

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sageant en termes d’“album”, pas de singles à télécharger sur iTunes. Les titres se nourrissent entre eux, se mettent en lumière. Je suis peut-être old school, mais je trouve malheureux qu’on veuille à ce point dématérialiser la musique. J’ai passé tant de temps à analyser la pochette de Sergent Pepper’s. Est-ce que c’est avec les vieux instruments analogiques qu’on fait les meilleures pop songs ? Avec l’analogique, on n’a pas la mainmise sur tout : on devient dépendant d’accidents, de matériel capricieux… On entre en dialogue avec lui. Le retour à l’oreille fait comme un écho et lorsque je chante, j’ai l’impression de le faire avec quelqu’un d’autre. La bande analogique me fascine, elle crée un effet miroir. Dans la vidéo de Lou, vous demeurez impassible alors que l’espace se comprime… C’est symbolique : il faut résister aux loups qui hurlent autour de la bergerie, aux “menaces” que s’imposent les artistes en se mettant en pleine lumière. Même si les murs rétrécissent gardons le cap et restons droit à la barre. USA, Liban… vous avez parcouru le monde. Êtes-vous posé à présent ? Non, je me sens bien en Bretagne, à Paris lorsque j’y vais, mais ma valise est toujours prête. Ce n’est pas encore l’heure de la retraite. 


jazz à l’italienne À vos costumes ! Le pianiste Giovanni Mirabassi débarque à Schiltigheim avec sa classe et ses camarades de trio pour un jazz engagé baigné dans des atmosphères sixties. Par Florent Servia Photo de Maxence Gandolphe de Witte

Au Cheval Blanc (Schiltigheim), mardi 3 mars www.ville-schiltigheim.fr www.mirabassi.com

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l s’appelle Giovanni Mirabassi et revêt rarement ses chemises blanches sans un gilet élégant ou une veste d’un classicisme moderne. On le confondrait presque avec Michael Imperioli, l’Américain qui interprète le rôle de Christopher Moltisanti dans Les Sopranos. La classe, Giovanni la porte comme un costume à boutons d’or : l’air de rien. Originaire de Pérouse, le pianiste italien émigré à Paris a eu l’honneur de jouer aux côtés de Chet Baker. Et, comme le célèbre trompettiste le faisait, il signore Mirabassi aime sublimer la douceur. En faisant chanter ses mélodies, celui qui dit avoir été marqué du sceau de Bill Evans offre une musique prompte à bercer les auditeurs. Colporteur de swing de tradition plutôt classique (dans le champ du trio piano / basse / batterie) le musicien toque à toutes les portes avec la même foi en son produit de toujours : un jazz irrigué par les années 1960. Aussi, son dernier album No way out est-il directement inspiré de l’œuvre de Bobby Hutcherson, vibraphoniste américain qui connut la gloire dans les sixties, devenant une effigie du label Blue Note, étiquette d’excellence et de reconnaissance s’il en est. Dans une nouvelle aventure en quartet avec Stefon Harris,

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le pianiste italien a pu décupler sa propension aux mélodies et son travail sur des harmonies cristallines. Le timbre du vibraphone s’y prêtait à merveille… allié à une musique feutrée, lui qui a pris l’habitude d’interpréter des chants révolutionnaires, présentés “à découvert” en piano solo. « J’aime les chants de lutte. En refaire aujourd’hui est primordial, l’époque s’y prête, le monde va mal, nous ne sommes plus portés par les idéologies. Les chants de révolte ont quelque chose de magique, car ils fédèrent les gens autour d’une idée, d’une envie, d’une inspiration. C’est le nec plus ultra de la musique », explique-t-il. À l’écoute de ses deux albums solos – Avanti ! et Adelante ! – dédiés aux chants de révoltes, on se dit que Giovanni Mirabassi est un combattant au cœur tendre jusqu’au-boutiste et fidèle à ses idéaux mais aussi à ses amis. Car c’est dans un studio de La Havane qu’il avait gravé Adelante ! et c’est en France qu’il tourne et enregistre en trio aux côtés des mêmes partenaires depuis longtemps : son compatriote Gianluca Renzi, d’abord, et le batteur cubain Lukmil Perez, lui aussi devenu parisien. Au Cheval Blanc, c’est justement avec eux qu’il dressera une fois de plus un croquis post-moderniste proposant un jazz plein de passion et de romantisme. 


entre orient et occident Interprète de génie et compositeur dont les racines plongent profondément dans l’histoire et le folklore turcs, Fazil Say donne quatre concerts dans la région. L’occasion de découvrir les multiples facettes de son talent. Par Hervé Lévy Photo de Marco Borggreve

À l’Auditorium (Dijon), mardi 2 février www.opera-dijon.fr À la Liederhalle (Stuttgart), vendredi 5 février www.liederhalle-stuttgart.de Au Festspielhaus (BadenBaden), vendredi 19 février www.festspielhaus.de Au Stadtcasino (Bâle), jeudi 10 mars www.stadtcasino.ch www.fazilsay.com

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i Fazil Say est connu du grand public, c’est plus en raison de ses démêlés avec la justice turque – une condamnation à dix mois avec sursis pour insulte à l’islam après des tweets jugés blasphématoires, annulée par la juridiction suprême du pays, fin 2015 – que pour ses qualités de musicien. Et c’est fort dommage… L’erreur est aisément réparable avec un récital rassemblant des pages de Debussy et Chopin (à Baden-Baden) où l’on découvrira le french spirit d’un artiste qui prit ses premières leçons au clavier avec un élève d’Alfred Cortot et son romantisme inspiré – voire échevelé – ou un concert avec le Collegium Musicum de Bâle pour un programme où le classicisme de Mozart entre en résonance avec la Rhapsody In Blue de Gershwin. Son idéal pour cette dernière œuvre ? Leonard Bernstein qui l’interprétait, selon le pianiste turc, « comme s’il jouait pour une femme, tard dans la nuit, assis au piano, cigarette au bec et verre de whisky devant lui ». Jazzman, improvisateur éblouissant et compositeur : Fazil Say quitte régulièrement

les rivages bien balisés du “grand répertoire”. On lui doit notamment un oratorio sur le poète Nâzım Hikmet ou Fenerbahçe, surprenante pièce pour chœur, piano et orchestre célébrant un des plus fameux clubs de football d’Istanbul. On pourra découvrir son art (à Dijon et Stuttgart) avec le Silk Road Concerto, partition pour piano et orchestre de chambre entraînant l’auditeur sur la Route de la soie. Évocation des caravanes qui parcourent une steppe pelée d’un pas lent et chaloupé, de cet orient rêvé où les dômes des mosquées de Samarkand scintillent dans le couchant bleuté… Pour rendre cette atmosphère onirique encore plus prégnante, le compositeur a utilisé divers éléments musicaux folkloriques créant une impression étrange, où les cultures jouxtant cette artère qui joint l’Orient à l’Occident semblent se fondre dans un creuset au centre géographique indéterminé, quelque part entre Ankara, Chiraz et la Khyber Pass. Les quatre mouvements nous entraînent ainsi du Tibet à l’Anatolie en passant par l’Inde et la Mésopotamie.


MUSIQUE

la messe est redite Œuvre essentielle des années 1960, la Messe pour le temps présent de Pierre Henry est jouée pour la première fois en live. Cette création signée de l’infatigable expérimentateur Thierry Balasse lui donne une nouvelle dimension.

Par Hervé Lévy Photo de Patrick Berger

À La Filature (Mulhouse), mercredi 2 mars (rencontre avec les artistes à l’issue du concert) www.lafilature.org À La Commanderie (Dôle), vendredi 4 mars www.scenesdujura.com

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n 1967, la Messe pour le temps présent de Pierre Henry résonna comme un coup de tonnerre. Cette œuvre du créateur de la musique concrète – avec Pierre Schaeffer qui la définissait comme « un collage et un assemblage sur bande magnétique de sons préenregistrés à partir de matériaux sonores variés et concrets » –, a en effet eu des conséquences importantes. Lorsque Maurice Béjart avait commandé la bande-son d’un ballet au compositeur, celui-ci avait livré cette Messe atypique, véritable “jerk électronique” où se croisent musiques populaires tendance variétoche et sonorités scientifico-savantes tranchantes. Cette fusion allait se diffuser largement, Pierre Henry étant aujourd’hui considéré comme le père spirituel de bien des musiciens techno. Après avoir révélé, dans un processus d’essence similaire, en 2013, la face cachée de The Dark Side of the Moon des Pink Floyd, Thierry Balasse s’empare de cette œuvre culte et l’interprète pour la première fois en direct sur scène avec des musiciens

pop (batterie, guitare, basse et claviers) et des électroacousticiens. L’œuvre connaît ainsi une nouvelle jeunesse, passant de la bande magnétique à l’espace sonore de la salle de concert éclairée comme une œuvre d’art contemporain par Yves Godin : la rencontre entre les deux univers est physique. Tout aussi audacieuses sont les deux autres pièces présentées au cours du concert. Fanfare et arcen-ciel (2015) de Pierre Henry – diffusée par un orchestre de haut-parleurs – est pour son auteur « l’éclairage intime du tourbillon de la vie » : dans ce diptyque, une pluie sonore frénétique est suivie par un arc-en-ciel « de sept couleurs, dont la matière première est issue d’une combinaison de sons larsen associés à une gamme de virtuosité venant de pianos préparés. » Autre page générant des sensations fortes, Fusion A.A.N. de Thierry Balasse permet de confronter les trois dimensions sonores que sont l’acoustique, l’analogique et le numérique pour tenter de les rassembler dans un objet musical unique.  Poly 184 Février 16

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MAISONs D’OPÉRA

total baroque Pour sa première mise en scène opératique, le chorégraphe Stijn Celis s’attaque à Platée de Jean-Philippe Rameau. Le directeur de la danse du Saarländisches Staatstheater livre une version baroque ancrée dans la contemporanéité de ce ballet bouffon. Par Hervé Lévy Photo de Bettina Stöß

Au Saarländisches Staatstheater (Sarrebruck), jusqu’au 14 juin www.theater-saarbruecken.de

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n s’emparant du plus célèbre opéra de Rameau, Stijn Celis a souhaité se couler dans un univers « pétillant, baigné par une musique rayonnante de plaisir mise au service d’une histoire grinçante en forme de satire ». C’est celle de Platée, très laide nymphe qui se croit néanmoins irrésistible, évoquant dans cette mise en scène un avatar verdâtre de Divine aux cuisses énormes et au derrière à l’avenant. Jupiter affirme vouloir l’épouser afin de rendre sa Junon de femme jalouse : voilà le point de départ d’un ouvrage parodique – où les caractéristiques de la très sérieuse tragédie lyrique sont outrées avec bonheur – plein de quiproquos et de péripéties qui s’achèvera par l’humiliation de la présomptueuse créature pour qui le metteur en scène a néanmoins « de la compassion ». L’action se déploie dans un univers kitsch tendance arty peuplé de freaks : Momus évoque Kurt Russell dans New York 1997 de John Carpenter, Thespis est un clone de The Joker dans le plus dark des Batman, La Folie se promène telle une clignotante diva toujours accompagnée d’un clone de Mimie Mathy en smoking,

tandis que Mercure pourrait être confondu avec un des membres de Modern Talking. Tout ce petit monde s’ébat sur une musique bondissante interprétée avec l’élégance qui lui sied par un Saarländisches Staatsorchester très inspiré, placé sous la baguette extrêmement ductile de Christopher Ward. Si le plateau vocal est homogène (mention spéciale à Yitian Luan, éblouissante dans le rôle de La Folie avec sa voix aux délicates couleurs et à Markus Jaursch, Jupiter divin), les scènes dansées représentent le véritable sel de cette production dans laquelle on ne s’ennuie pas une seconde : nus, le sexe dissimulé par une boite “orange Hermès” ornée d’un gros nœud, les danseurs du Ballet du Saarländisches Staatstheater réalisent une chorégraphie qui tient de la cérémonie sacrée Sioux, du sauvage haka des îles du Pacifique Sud et des figures de la danse la plus classique avec entrechats et délicats portés… C’est à la fois d’une intense élégance et d’une totale bouffonnerie, collant comme un gant à l’esprit d’outrance et de burlesque irriguant l’œuvre de Rameau. 


shakespeare in love Point d’orgue de l’ambitieux Shakespeare Project de l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole cette saison, A Midsummer night’s dream de Benjamin Britten est mis en scène par son directeur, Paul-Émile Fourny. Par Hervé Lévy Maquette des décors de Louis Désiré

À l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole, du 4 au 8 mars www.opera.metzmetropole.fr

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ectures (avec Daniel Mesguich, 15/04), théâtre musical, cinéma, concerts, ballet ou opéra : Metz célèbre les 400 ans de la disparition de William Shakespeare avec un feu d’artifice artistique. Cela apparaît logique dans « la seule maison de la nouvelle “grande région” à proposer des saisons où se mêlent théâtre, art lyrique et danse », comme la décrit Paul-Émile Fourny. Au sein de la programmation, Le Songe d’une nuit d’été tient une place centrale, se déclinant en trois étapes : baroque avec The Fairy queen de Purcell (17-19/03), chorégraphique dans la mythique version de Marius Petipa sur la musique de Mendelssohn (01-03/04) et éminemment british pour le trop rare A Midsummer Night’s Dream de Britten. L’œuvre de 1960 qui accompagne Paul-Émile Fourny depuis des années – puisqu’il l’a montée à Buenos Aires (2006) et Nice (2008) – est un opéra onirique « empli d’une poésie déjantée d’essence surréaliste à l’intrigue foisonnante et complexe qui se déploie entre rêve et réalité avec un humour rappelant parfois celui des Monty Python ». Les créatures féériques y rencontrent les humains,

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les philtres d’amour utilisés à tort et à travers créent des imbroglios sentimentaux où les couples se forment et se déforment : « L’action se développe, les histoires dans l’histoire font penser à des poupées gigognes. C’est un merveilleux casse-tête chinois pour un metteur en scène. » Sur une musique pleine de nuances délicates, de sonorités rêvées et d’évanescences chatoyantes – rappelant parfois l’art de Debussy dans Pelléas et Mélisande – sont abordées deux thématiques classiques du genre, la complexité des rapports amoureux et le “théâtre dans le théâtre” avec une pièce à la fois pathétique et drôle représentée à la fin de l’œuvre. Omniprésente, la nature fournit le cadre d’une mise en scène dont la première partie se déroule autour d’une immense pyramide de chaises rouges – que les chanteurs arpentent – évoquant à la fois l’univers du spectacle et la complication consubstantielle aux relations passionnées… même si tout rentre dans l’ordre avec un happy end. Ensuite, une scène de théâtre est installée dans la forêt, espace par excellence du rêve, du surnaturel et des apparitions dont on ne sait si elles sont réelles. Comme une métaphore de ce Songe… 


La sélection musique

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Il Trovatore

Christine Ott

L’opéra de Verdi est présenté avec un casting d’exception (où l’on retrouve Ludovic Tézier, Marcelo Alvarez et Anna Netrebko) dans une mise en scène très attendue d’Alex Ollé. 28/01-15/03, Opéra Bastille, Paris www.operadeparis.fr

Max Raabe

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Le chanteur et son Palast Orchester qui triomphent dans le monde entier investissent Strasbourg pour Une Nuit à Berlin. Entre humour, mélancolie et élégance, ils proposent une plongée dans l’atmosphère des années 1920 et 1930. 30 & 31/01, Palais de la Musique et des Congrès, Strasbourg www.philharmonique-strasbourg.eu

Le Prophète Voilà l’occasion de découvrir un merveilleux opéra de Giacomo Meyerbeer trop rarement donné. En 1849, l’œuvre inspirée de l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations de Voltaire fondée sur la vie de Jean de Leyde a fait grand bruit. 06/02, 10/03, 06 & 22/04, Badische Staatstheater, Karlsruhe www.staatstheater.karlsruhe.de

L’Affaire Makropoulos

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Reprise de la désormais mythique mise en scène de Robert Carsen de l’opéra de Leoš Janáček qui pose une essentielle question : détenir le secret de la jeunesse éternelle est-il gage de bonheur ? 07-18/02, Opéra, Strasbourg 27/02, La Filature, Mulhouse www.operanationaldurhin.eu

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Les Ondes Martenot ont été créées par Maurice Martenot en 1918. On les retrouve chez Yann Tiersen, Dominique A ou Tindersticks. Rares sont ceux qui maîtrisent cet instrument : Christine Ott (voir Poly n°137) en fait partie. 12/02, CEEAC, Strasbourg www.ceaac.org 21/02, Forum des images, Paris www.forumdesimages.fr 24/02, Grand Théâtre, Dijon (première partie de Tindersticks) www.lavapeur.com 26/02, La Cartonnerie, Reims (première partie de Tindersticks) www.cartonnerie.fr 29/03, Cité de la musique et de la danse de Strasbourg www.conservatoire.strasbourg.eu

Orfeo À la découverte du premier opéra joué en France en 1647 : cette œuvre de Luigi Rossi est une belle variation sur le mythe d’Orphée qui irrigue la programmation de l’Opéra national de Lorraine cette saison. 04-10/02, Opéra, Nancy www.opera-national-lorraine.fr

Electroacoustique # 1 Dans un Auditorium “spatialisé” grâce à un dispositif de haut-parleurs, Paul Clouvel et Christian Eloy nous invitent à découvrir les créations d’héritiers de Pierre Schaffer et Pierre Henry. 18/02, Auditorium du Musée d’Art moderne et contemporain (Strasbourg) www.musees.strasbourg.eu

Tony Allen

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Attention, légende ! Le musicien nigérian, ancien batteur de Fela Kuti, continue à prêcher la bonne parole afrobeat à travers le monde. Avec ses sets percutants, celui que le monde de la pop s’arrache (de Jimi Tenor à Damon Albarn) ne laisse personne de marbre. 19/02, La MAC, Créteil ww.maccreteil.com 26/02, La BAM, Metz www.trinitaires-bam.fr

H Grégory Dargent (oud) et ses acolytes Anil Eraslan (violoncelle) et Wassim Halal (percussions) se sont penchés sur les essais nucléaires français en Algérie, entre 1960 et 1966. Cette réflexion musicale menée lors d’une résidence schilikoise a conduit à H, spectacle mixant musique orientale irradiée et éléments électroniques atomiques. 20/02, Cheval Blanc, Schiltigheim www.ville-schiltigheim.fr

Oxmo Puccino

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Le rappeur au grand cœur nous invite à un voyage dans La Voie Lactée, titre de son dernier album où il déclare son amour à la vie avec ses rimes riches et un hip-hop ouvert sur le monde. 03/03, La Cartonnerie, Reims www.cartonnerie.fr 04/03, La Laiterie, Strasbourg www.artefact.org 11/03, L’Autre Canal, Nancy www.lautrecanalnancy.fr 30/03, L’Olympia, Paris www.olympiahall.com

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ART CONTEMPORAIN

les desseins du dessin L’exposition collective de la Fondation Fernet-Branca rassemble trois femmes artistes pour de somptueuses et délicates Métamorphoses qui ont la semblance d’une variation sur le dessin. Visite. Par Raphaël Zimmermann

À Saint-Louis, à la Fondation Fernet-Branca, jusqu’au 27 mars www.fondationfernet-branca.org

www.frederiquelucien.com www.gabrielechiari.at 3 Voir Poly n°177 ou sur www.poly.fr 1

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ierre-Jean Sugier a réuni trois artistes dans une exposition intitulée Métamorphoses. Pour le directeur de la Fondation Fernet-Branca, il s’agissait « après une année tournée essentiellement vers l’abstraction de se tourner vers la figuration et la représentation ». Rassemblées, les œuvres de trois femmes, Frédérique Lucien1, Gabriele Chiari2 et Véronique Arnold3 arpentent les multiples territoires des avatars contemporains du dessin, abordant aussi chacune les rivages du végétal. La première a choisi plusieurs séries qui, rassemblées, forment un extraordinaire jardin : immenses découpes de formes florales élémentaires, hiératiques et sobres (Feuiller), variations / répétitions autour du pistil d’une tulipe ressemblant à d’étranges signes typographiques (Pistils) ou encore silhouettes de fleurs polychromes peintes à l’acrylique dont les tiges envahissent la salle avec élégance (Pendantes). Le médium de prédilection de Gabriele Chiari est l’aquarelle qu’elle pratique « à la manière de Pénélope, déterminée à avancer le jour,

à défaire la nuit pour mieux recommencer le lendemain », explique-t-elle. Le résultat ? Des formes a priori abstraites colorées avec délicatesse qui colonisent les salles. On ne sait si elles sont des plantes hybrides vaguement inquiétantes – brin de Caulerpa taxifolia devenu rouge ou spore envahissant l’espace – ou des fragments de tissu organique passés au microscope grossissant. Pour sa part, Véronique Arnold considère le dessin comme « une recherche de motifs particuliers (mélodie ou pensée) à partir d’une rythmique fondamentale (bruit régulier) de la machine à coudre ». Son mode d’expression favori, la broderie (qui entre en résonance avec la peinture dans Frémissement de l’absence, questionnement sur l’apparition / disparition d’un corps) se combine alors avec des pièces utilisant des matériaux naturels, branches de châtaigner, clous de girofle ou œillets illustrant avec élégance la première phrase du livre d’Ovide qui donne son titre à l’exposition : « J’entreprends de chanter les métamorphoses qui ont revêtu les corps de formes nouvelles. » 


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connected Avec Cosa Mentale, le Centre Pompidou-Metz met en lumière l’influence de la télépathie sur l’art du XXe siècle marqué par de considérables innovations en matière de communication et découvertes scientifiques. Le rêve des plasticiens ? Une projection directe de la pensée.

Par Emmanuel Dosda

Au Centre Pompidou-Metz, jusqu’au 28 mars www.centrepompidou-metz.fr

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n 1895, une invention, mise au point par le physicien Wilhelm Conrad Röntgen, interpelle les esprits et enthousiasme le monde, bien au-delà du cercle scientifique : les rayons X. Les artistes s’interrogent dès lors : si on peut voir à travers le corps, pourquoi ne pourrait-on pas percevoir à travers le cerveau, envisager une radiographie de la boîte crânienne ? Alors que René Blondlot, en 1903, développe des expériences sur les rayons N censés être émis par l’énergie cérébrale, il s’agit pour nombre de plasticiens d’inventer « une nouvelle relation entre le créateur et le regardeur », selon la formule de Pascal Rousseau, commissaire de Cosa Mentale dont le titre fait référence à Leonard de Vinci affirmant que « la peinture est une chose mentale ».

Au cours de l’exposition, on découvre des artistes qui n’auront de cesse de se passionner pour la télépathie (terme apparaissant en 1882 à Londres), soit une transmission directe des émotions. Ce fantasme a notamment une grande influence sur Kupka ou Kandinsky, fasciné par les recherches de Louis Darget, “photographiant”, selon lui, la pensée à l’aide de plaques photosensibles appliquées sur le front des patients. Ainsi, Bild lit rotem Fleck (1914), toile composée de formes abstraites et de taches de couleur, rappelle étrangement les gravures illustrant l’ouvrage Formes-Pensées (1905) d’Annie Besant et Charles W. Leadbeater qui associent des spectres colorés à des émotions. Selon Pascal Rousseau, l’art abstrait n’est plus seulement en rupture avec le monde extérieur, mais permet également


EXPOSITION

de construire une « vitrine du monde intérieur ». Avec son travail, Kandinsky dresse un « autoportrait de ses états émotionnels ».

Une aventure collective

De salle en salle, nous découvrons une installation de Tony Oursler (passionné par Louis Darget), des sortes d’ectoplasmes signés Sigmar Polke, une Madonna auréolée d’un mystérieux faisceau d’Edvard Munch, une série de Miró – ensemble de “captations” de ses rêves –, des dessins réalisés sous hypnose par Robert Desnos ou divers travaux des Surréalistes. En 1924, André Breton écrit son Manifeste, la même année où le neurologue Hans Berger réalise ses premiers enregistrements de l’activité du cerveau à l’aide de l’encéphalogramme. Pour Pascal Rousseau, l’exercice collectif du Cadavre exquis (l’un poursuit la phrase ou le dessin de l’autre sans voir ce qu’il vient de réaliser) dont sont friands les Surréalistes est emblématique des préoccupations du groupe, réalisant, à plusieurs mains et cervelles, des œuvres s’effectuant « dans une communion télépathique des esprits ». Vers la fin du parcours, on découvre des articles de presse relatant une performance de

Gianni Motti. Dans une démarche artisticopolitique, en 1997, cet artiste conceptuel siège devant le Parlement colombien, à Bogotá, pour demander, par télépathie, la démission du Président. À défaut de parvenir au départ d’Ernesto Samper, les efforts cérébraux de Motti feront, paradoxalement, beaucoup de bruit et créeront un petit scandale l’obligeant à quitter le pays. Notons que l’artiste a invité d’autres plasticiens ou citoyens à participer à sa séance de télépathie : l’union (des cerveaux) fait la force ! Les scénaristes de la série Sense8 – où des individus des quatre coins du monde sont reliés mentalement – ne diraient pas le contraire… Il est également question de communion des esprits avec Mind Expander (1967), sorte de cabine à la Star Trek définie par le commissaire dans le catalogue comme un espace « d’immersion audiovisuelle où se coordonnent perception modifiée et conscience élargie ». Cette œuvre signée Haus Rucker-Co invite à un trip psychédélique à vivre en duo, à explorer ensemble d’inédites capacités sensorielles, à une expérience qui « propulse les imaginaires de la télépathie dans l’ère électronique du “village global” », anticipant notre XXIe siècle hyper-connecté. 

Légendes : 1. Anonyme, Camille Goermans, Gala Dali, Salvador Dali et Mme Goemans à Cadaquès, 1929 2. Susan Hiller, Homage to Marcel Duchamp: Aura (Blue Boy), 2011, © Adagp Paris 2015. Courtesy l’artiste et Lisson Gallery, Londres 3. Haus-Rucker-Co, Mind Expander, 1967 4. Nam June Paik, TV Rodin (Le Penseur), 1978

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la peinture du désastre Artiste majeure de la scène internationale, la Suissesse installée à Berlin Valérie Favre s’était faite rare en France. Entre danse macabre, rêverie littéraire et poésie cosmique, La Première nuit du monde marque un triomphal retour.

Par Hervé Lévy

Au Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg, jusqu’au 27 mars www.musees-strasbourg.org www.valeriefavre.net

Légende : Valérie Favre, Lady Bird, 2010. Courtesy Gnyp Collection and Springmeier Collection. Photo : Uwe Walter © ADAGP Paris 2015

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cénarisée par ses soins, l’exposition de Valérie Favre s’ouvre par le dernier opus de sa série Ball and Tunnels (pour laquelle elle réalise un tableau par an), vaste efflorescence picturale abstraite voulue « avec le moins de décisions possibles ». Après cette introduction marquée par le hasard, nous pénétrons dans une première salle aux murs d’un rouge étincelant dans laquelle rayonnent les Grands Théâtres, vastes triptyques où éclate toute la folie du monde : dans un décor en décomposition évoluent des spectres dégoulinants, créatures de cauchemar réunies pour une parade triste rappelant les toiles funèbres de James Ensor ou les compositions fluctuantes de Marc Desgrandchamps. Hommes et bêtes errent dans un univers fuligineux marqué par la certitude d’une catastrophe imminente. Dans la deuxième salle d’une blancheur d’hôpital est accrochée une série de dessins et de peintures autour du roman de Maurice Blanchot, Thomas l’Obscur – d’où provient le titre de l’exposition – dont la plasticienne a intégralement recopié le texte. Les dessins qui l’accompagnent n’en sont pas une illustration, mais une tentative de penser en compagnie de l’auteur, de faire

entrer le trait en résonance avec les mots matérialisant les pensées les plus intimes de l’artiste-lectrice qui aime se présenter comme une « fausse écrivaine ». La dernière salle est sombre ; c’est à peine si le visiteur perçoit encore, dans cet espace noir, la lumière crue de celui qu’il vient de quitter. Une fois ses yeux accoutumés à la pénombre, il découvre les Fragments, définis comme des « morceaux d’univers » par Valérie Favre qui a décidé de montrer des segments d’infini : galaxies innommées, trous noirs ou “représentations” de la voie lactée évoquent les dessins à l’encre de Chine de Victor Hugo dans une poésie interstellaire. En regard de cette série est accrochée celle des Ghosts, inspirée du Vol des Sorcières de Goya, où des créatures diaboliques coiffées de chapeaux pointus entraînent un homme nu dans le ciel. L’artiste en propose plusieurs variations. Tour à tour burlesques, nimbées d’une extrême violence ou encore rassurantes et presque paisibles, ces différentes versions résument un propos pétri d’une vision crépusculaire du monde, baignée par un humour certes noir, mais jamais désespéré. 


enquête sur l’histoire Dans ses toiles immenses et composites, le peintre Li Songsong (né en 1973) prend l’Histoire comme matériau, proposant une vision souvent caustique du passé de son pays, la Chine. Par Hervé Lévy

À la Staatliche Kunsthalle (Baden-Baden), jusqu’au 7 février www.kunsthalle-baden-baden.de

Légende : Watching a play, 2004 © Li Songsong, private collection

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es œuvres monumentales de Li Songsong découlent d’un procédé de fragmentation / reconstruction de l’image. Il décompose en effet une photographie en plusieurs morceaux, chacun faisant l’objet d’un tableau réalisé sur une toile ou une plaque d’aluminium. Ils sont ensuite assemblés comme d’immenses pixels afin de recréer le motif originel. Le résultat ? Un puzzle graphique aux atmosphères chromatiques sourdes fait de dizaines de couches de peinture superposées formant une masse compacte et épaisse de près de dix centimètres – presque un bas-relief – où l’on aperçoit encore les marques du pinceau et du doigt de l’artiste chinois. De près, ces compositions qui peuvent atteindre trois mètres par cinq sont abstraites : ce n’est qu’à distance que se révèle le motif comme s’il était nécessaire de s’éloigner pour appréhender leur puissante charge politique. L’Histoire constitue en effet la matrice du peintre qui évoque la visite de Richard Nixon en Chine en 1972 (Watching a play), la figure iconique de Song Qingling ou encore la question du Tibet (Shangri-La). Parfois,

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le référent est frontal : ainsi Cold banquet, terrible diptyque noir, gris et blanc, est-il la représentation glacée d’une quelconque manifestation politique du Parti des Travailleurs de la République populaire démocratique de Corée où l’on reconnait les portraits officiels hiératiques de Kim Il-sung et de Kim Jong-il. Plus souvent, l’allusion est diffuse : Couple, par exemple, montre un homme et une femme à vélo. Le motif est tiré d’une photographie prise au cœur du massacre de la place Tiananmen, en 1989. Au final, l’exposition – dont le titre, Historical Materialism, sonne de manière bien ironique – montre une Chine contemporaine dont les racines baignent dans l’Histoire sanglante du XXe siècle pour laquelle l’idéologie communiste n’est plus qu’un manteau mille et une fois rapiécé et désormais vide de sens. En cela, trois œuvres, de petites huiles sur verre, en donnent une étonnante illustration. Intitulées Che, Lénine, et Marx, elles prennent pour modèles des portraits officiels de ces trois icônes ici abîmées. On croirait voir des fresques seventies usées par le temps d’une base soviétique abandonnée depuis des années… 


DESIGN

c’est déjà demain

© APCI

Chaque année, L’Observateur du designTM récompense les inventions françaises les plus innovantes. La sélection 2016 est à découvrir dans l’exposition Paysage d’aujourd’hui à la Cité des Sciences et de l’Industrie parisienne.

Par Emmanuel Dosda

À La Cité des Sciences et de l’Industrie (Paris), jusqu’au 13 mars www.cite-sciences.fr

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www.apci.asso.fr

2 156 réalisations (entreprises, agences de design et designers indépendants) ont été labellisées pour l’édition 2016

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epuis 1999, la Cité des Sciences expose les réalisations contemporaines novatrices primées par l’Agence pour la promotion de la création industrielle1 (APCI) qui, via son label L’Observateur du designTM, récompense2 et offre une belle visibilité à des créations inventives, en adéquation avec les changements sociétaux, climatiques, etc. Selon Anne-Marie Boutin, présidente de l’APCI, au-delà « de l’harmonisation d’une forme et d’une fonction, le design est producteur de sens et d’émotion ». L’Agence défend des créateurs « prêts à relever les défis du futur dans un écosystème mondial interconnecté », dans un contexte de bouleversements importants auxquels il faut faire face. Le design, véritable « transdiscipline », permet plus que jamais de répondre aux mutations de notre époque en apportant des « solutions rapides, justes, intuitives, transculturelles ». Au beau milieu d’un paysage artificiel scénographié par l’architecte Philippe Rizzoti, le visiteur est invité à voir, comprendre, voire manipuler, la sélection de produits se rapportant autant au domaine de la mode que

des transports ou de l’équipement industriel. Que nous réservent ces visionnaires du design ? Bien des surprises lorsqu’on découvre ce magnifique casque de vélo mis au point par l’entreprise Egide, en fibres de lin. Évoquant une bombe d’équitation, il est à la fois élégant et résistant. Plus ludique et dans un tout autre registre, la société Blue Frog Robotics présente un sympathique Robot compagnon, digne des machines high-tech et intelligentes de Wall-E, avec une tablette tactile en guise de tête. Lors de sa déambulation, voulue comme une immersion dans un univers innovant et interactif, le visiteur découvre de très écolos objets en pulpe de papier ou des briques issues de la stratification de textiles récupérés et résinés. Le design veut rendre la vie meilleure et la simplifier. Ainsi, Daniele Misso a mis au point (pour EDDS Design), avec et pour les patients d’un hôpital, une gamme d’objets (assiette, verre…) facilement utilisables par des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Objets connectés, jouets en plastique à base d’amidon de maïs, tondeuse à guidon télescopique… Le futur est à notre porte. 


La sélection expositions

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Gerhard Richter, Abstraktes Bild, 1992, Museum Frieder Burda, Baden-Baden. Foto: Volker Naumann, Schönaich

Jérémie Gindre, Nuisibles, utiles & indifférents, 2015. Courtesy : Chert, Berlin

Anselm Kiefer

tographie, collage, mais aussi performance et installation. Fondé sur des bases conceptuelles, mais ne renonçant ni à la forme ni aux matières, son travail singulier a échappé aux canons de l’art de son temps.

sa vie, en plus de 140 images.

05/02-05/05, Frac Lorraine, Metz www.fraclorraine.org

Peintre, dessinateur, sculpteur, photographe, Charles Matton fut aussi un écrivain et un cinéaste. Ses archives cinématographiques dévoilent le processus de sa création. Elles sont présentées pour la première fois aux côtés de ses écrits.

Une traversée rétrospective du parcours prolifique réalisé avec la complicité du célèbre artiste allemand de la fin des années 1960 à nos jours. Une soixantaine de peintures dialoguent avec des installations, des vitrines, des ouvrages… Jusqu’au 18/04, Centre Pompidou, Paris www.centrepompidou.fr

Happy ending Le Frac Champagne-Ardenne présente une exposition consacrée à sa collection, la première à être montrée dans ses espaces depuis 2008 rassemblant des œuvres récemment acquises. Jusqu’au 30/04, Frac ChampagneArdenne, Reims www.frac-champagneardenne.org

Métamorphoses du paysage À travers une centaine d’œuvres est présentée la création protéiforme de Jean Dubuffet. Cette exposition prend pour point de départ sa représentation fascinante du paysage, susceptible de se transformer en corps, en visage et en objet. 31/01-08/05, Fondation Beyeler, Riehen www.fondationbeyeler.ch

Nil Yalter La première rétrospective en France consacrée à l’artiste d’origine turque Nil Yalter permet de découvrir une quinzaine de pièces, œuvres hybrides mêlant vidéo, peinture, dessin, pho-

Légende Une exposition collective sur la notion de récit devenue, à l’âge contemporain, une modalité privilégiée du discours de l’art. Avec des œuvres de Robert Barry, Tacita Dean, Jean Le Gac, Laurent Marissal, Gianni Motti, Jean-Christophe Norman, etc. 06/02-08/05, Frac Franche-Comté, Besançon www.frac-franche-comte.fr

Gerhard Richter

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D’immenses panneaux abstraits de l’artiste allemand, dont une série de quatre toiles peintes en 2014 prennent comme fondement des images prises à Auschwitz. À découvrir aussi des œuvres de Sol LeWitt, Sigmar Polke ou Blinky Palermo. 06/02-29/05, Museum Frieder Burda, Baden-Baden www.museum-frieder-burda.de

Cali Clair-obscur La première rétrospective européenne consacrée à Fernell Franco, figure majeure de la photographie latino-américaine. Il nous fait découvrir la précarité et les contrastes urbains de Cali, ville où il a vécu et travaillé presque toute

Agnolo Bronzino, Bildnis einer Dame in Rot, um 1533, Städel Museum, Frankfurt am Main © Städel Museum ARTOTHEK

06/02-05/06, Fondation Cartier pour l’Art contemporain, Paris www.fondation.cartier.com

Charles Matton

09/02-26/03, BNF (Site François Mitterrand), Paris www.bnf.fr

Camp Catalogue

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Cette exposition de Jérémie Gindre se présente comme le décor d’innombrables histoires écrites ou à écrire. Après s’être établi à La Criée de Rennes et avant de partir au Kiosk à Gand, le Camp se déploiera en hiver à Mulhouse et trouvera dans cette nouvelle saison ses propres variations. 11/02-08/05, La Kunsthalle, Mulhouse www.kunsthallemulhouse.com

Maniera

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Une passionnante exposition sur le maniérisme à Florence au XVIe siècle avec des œuvres de Vasari, Bronzino, Pontormo, Andrea del Sarto, Rosso… 24/02-05/06, Städel Museum, Francfort www.staedelmuseum.de Poly 184 Février 16

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GASTRONOMIE

éloge de la simplicité À la pointe de la gastronomie allemande, Klaus Erfort propose une cuisine d’une extraordinaire précision. Visite dans son établissement de Sarrebruck, triplement étoilé au Guide Michelin. Par Hervé Lévy Photo de Benoît Linder pour Poly

La Gästehaus Klaus Erfort se trouve Mainzer Straße 95 à Sarrebruck. Restaurant fermé samedi midi, dimanche et lundi. Menus de 125 € à 195 € +49 681 95 82 682 www.gaestehaus-erfort.de

Voir Poly n°170 ou sur www.poly.fr 2 Palace mythique de la Forêt noire situé sur les hauteurs de Bühl, aujourd’hui fermé www.buehlerhoehe.de 1

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écontracté, en jean & baskets argentées à une demi-heure de l’ouverture de son restaurant, Klaus Erfort nous reçoit dans sa cuisine, le sourire aux lèvres. Le Sarrois qui a fait une grande partie de sa formation dans sa région, s’avoue « très francophile. Nous réinterprétons les grands classiques français, les rendant toujours plus légers en utilisant moins de beurre et de crème », glisse-t-il, un peu taquin. Le quadra s’est imposé au firmament de la gastronomie européenne avec une cuisine d’une exactitude hors du commun. Pas étonnant d’apprendre qu’il a poursuivi son apprentissage dans les deux plus belles maisons de la Forêt noire, Bareiss et Traube Tonbach où il approfondit son art aux côtés de Harald Wohlfahrt1, figure tutélaire de la cuisine allemande : « Il m’a appris la précision, la clarté dans les goûts et la constance, puisqu’il est toujours présent au piano, où rien ne se fait sans lui. C’est essentiel. » En France, certains feraient bien de ne pas l’oublier… Après avoir dirigé

les cuisines du Schlosshotel Bühlerhöhe2 (où il est distingué par une Étoile au Michelin) il ouvre son restaurant chez lui, à Sarrebruck, en 2002 avec pour credo « la simplicité. C’est sans doute ce qu’il y a de plus difficile à atteindre », s’amuse-t-il. L’esbroufe n’est pas son truc… Démonstration dans une carte qui magnifie le produit avec une élégance rarement atteinte où émerge la perfection, entre terre et mer, d’un Mille-feuille de foie d’oie mariné cru avec des Saint-Jacques et du yuzu. L’explosion sensorielle se poursuit par une Poitrine de pigeon en croûte de miel avec des cannellonis de pomme et du vinaigre de cidre d’un classicisme décomplexé. Un qualificatif qui va comme un gant à une maison où, accueilli par le maître sommelier Jérôme Pourchère – qui connaît aussi bien les terroirs français que germaniques – on se sent très vite comme chez soi, oubliant, au fil des différents mouvements de la symphonie des plats, le côté “temple de la gastronomie” de l’endroit. Mission accomplie, Herr Erfort… 


ARCHITECTURE

extension du domaine d’exposition Le Musée Unterlinden de Colmar, après trois ans de travaux, a rouvert ses portes aux visiteurs qui (re)découvrent une riche collection dans un écrin restauré, remodelé et agrandi par Herzog & de Meuron. Grâce au duo star de l’archi, le lieu dévoile ses secrets.

Par Emmanuel Dosda Photos de Ruedi Walti

Musée Unterlinden (Colmar) www.musee-unterlinden.com Exposition Agir, contempler commissionnée par Herzog & de Meuron, jusqu’au 20 juin www.herzogdemeuron.com

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énovation. Extension. Unterlinden s’est offert une beauté et a doublé sa surface grâce à un ambitieux « projet architectural, muséographique et urbain », selon Pantxika De Paepe, qui interpelle tout en se fondant dans la vieille ville colmarienne. La Conservatrice en Chef du musée se réjouit de la réhabilitation de l’ancien couvent permettant « une meilleure compréhension de l’espace historique », de la transformation des Bains1 (bâtiment de 1906, en face) et de l’édification de la nouvelle bâtisse nommée

Ackerhof (située à l’endroit d’une ancienne ferme). Trois entités différentes pour un seul projet cohérent. D’un côté, il y a la partie dédiée à la collection allant de l’archéologie au XIXe siècle : le bâtiment d’origine, soit le couvent médiéval des Dominicains avec la chapelle qui abrite le Retable d’Issenheim de Grünewald (1512-1516). En face, la création moderne et contemporaine, dans la toute nouvelle construction (XXe siècle et expositions temporaires) et la piscine des Bains municipaux (événements et performances). Ces deux pôles symétriques sont reliés par un souterrain, une galerie présentant l’histoire du musée et des œuvres des XIXe et XXe siècle. Au centre de cet ensemble, un “marqueur” : une petite maison (en lieu et place d’un ancien moulin) à la silhouette minimaliste rappelant celle qui accueille le public devant le Schaulager en banlieue de Bâle, institution d’Art contemporain également édifiée par Herzog & de Meuron, prix Pritzker 2001. La maisonnette – archétypale – fait écho à la nouvelle et radicale bâtisse qui réinterprète le volume de la chapelle, en proposant une forme contemporaine mais intégrée dans le tissu urbain très minéral (présence de la pierre, du grès…) grâce aux matériaux utilisés : la brique cassée à la main et le cuivre de la toiture. On retrouve notamment la forme simple de l’Ackerhof dans la VitraHaus2 de Weil-am-Rhein : il s’agit d’une des signatures d’Herzog & de Meuron, revoyant au concept même d’habitat.


Des strates d’Histoire

de ce qu’il fallait maintenir ou non, comme le plafond de réemploi du XIXe. Il nous semblait important de raconter l’histoire du lieu. »

Un cheminement fluide

Joyau du musée, le Retable d’Issenheim est toujours situé dans la chapelle qui a été épurée en vue d’unifier l’espace et de créer un plan continu jusqu’au chef-d’œuvre de Grünewald, notamment grâce à un parquet posé au sol. « Il fallait éviter toute mise en scène spectaculaire » insiste Jean-François Chevrier, conseiller pour la muséographie. Pour sa collègue, Elia Pijollet, exit « le surplus de design qu’on a trop souvent dans les e musées : celui-ci prend le dessus sur l’espace et les œuvres que nous préférons mettre en valeur par des éléments de présentation discrets. » Il a fallu « redonner de la clarté » à l’ensemble et concevoir un parcours limpide à travers une collection hétérogène. Pari gagné. Le visiteur sillonne le musée, soit 7 000 ans d’histoire de l’Art réunis sur plusieurs lieux composites formant une seule entité, contemplant La Mélancolie de Cranach (1532), le non moins mélancolique portrait de Joseph Le Cœur de Renoir (1870-72) ou une immense tapisserie du Guernica de Picasso (tissée par Jacqueline de La Baume en 1976 et enfin sortie des réserves), avant d’être pris de vertige dans la salle des expositions temporaires (avec une hauteur de 11,50 mètres) au second étage du nouveau bâtiment. Un étourdissant voyage spatio-temporel tout en fluidité. 

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À Colmar, le duo, auteur dans un tout autre registre du Stade de Pékin en nid d’oiseau, a travaillé sur un projet global, intégrant différentes entités et des espaces à réhabiliter. Il y a d’autres exemples, comme le Park Avenue Armory à New York, une ancienne armurerie du XIXe siècle transformée en lieu culturel par l’agence Herzog & de Meuron qui fait le parallèle : « Il s’agit d’un projet similaire de restauration et de réhabilitation d’un bâtiment, très différent d’Unterlinden, bien sûr, mais avec des problématiques de conservation comparables. À Colmar, il n’était pas question de reproduire à l’identique ce qu’il y avait avant, mais de travailler avec les formes existantes et de tenir compte des couches d’Histoire. Nous avons choisi de réinterpréter ce qui a été là avant plutôt que de le reproduire. » Dans certaines salles, des fenêtres murées ont été rouvertes, ailleurs les architectes ont retiré les faux plafonds qui cachaient la hauteur originelle. Dans l’espace consacré à Martin Schongauer et ses descendants, a été découvert un magnifique plafond en bois peint, constitué d’un étonnant patchwork de panneaux disparates. Celui-ci date sans doute de l’ouverture du musée, en 1853, dans le couvent des Dominicains, devenu au fil des siècles hébergement pour prisonniers de guerre ou encore hôpital militaire. L’agence a été accompagnée par Richard Duplat, architecte en chef des Monuments historiques qui s’est « souvent posé la question

a Maison européenne de l’architecture – Rhin supérieur Europäisches Architekturhaus – Oberrhein

Lire notre article dans Poly n°131 ou sur www.poly.fr

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Lire notre article dans Poly n°139 ou sur www.poly.fr 2

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last but not least

last train

ceux qui aiment le rock prendront le train

Par Emmanuel Dosda Photo de Christophe Crénel

En concert à La Rockal (Luxembourg, 12/02), à La Maroquinerie (Paris, 10/03), à La Souris Verte (Épinal, 26/03) ou au Grillen (Colmar, 01/04) www.coldfamerecords.com

Dernier souvenir du collège où vous vous êtes rencontrés. C’était dans la campagne, aux alentours de Mulhouse. Après l’école, nous trainions sur des gradins de foot, près d’une forêt… Une centaine de concerts, des invitations à la radio ou sur les plateaux télé… Les choses vont très vite pour vous. Dernière surprise de taille. Nous devrions faire la première partie d’un artiste français hyper connu à la rentrée. Nous ne pouvons rien dire pour l’instant… sauf que c’est pas Maître Gims. JoeyStarr ? Hélas non, ça aurait été cool, car nous sommes de gros fans de NTM ! Dernière fois que vous avez dit « Majors, nous ne boirons jamais de votre eau ». Alors, comment expliquer ça… Nous sommes vraiment partis de rien et avons tout fait seuls : booking, promo, disque, label… Puis, les choses ont évolué et nous avons été entourés de partenaires, notamment pour les tournées. Aujourd’hui, nous n’excluons pas de signer sur une major pour notre premier album qui sortira fin 2016, tant que nous restons libres par rapport à nos choix artistiques. Last Train a été très courtisé depuis Le Printemps de Bourges…  Dernière fois où vous avez porté un jean baggy. C’était au lycée. Ben oui, il y a encore quelques

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années, lorsque nous passions notre Bac, le style n’était vraiment pas là… Dernière fois où on vous a traité de “baby rockers”. Pour nous, le terme “baby rockers” n’est pas une insulte : nous apprécions BB Brunes. Dernier verre de trop. Hier soir, nous avons fait un tournage pour Alsace 20, avec d’autres personnalités alsaciennes, sous forme de dîner de Noël. À 19h, nous avons quitté la table… tout pétés. Il nous arrive d’être rock’n’roll ! Il faut des bagarres internes pour l’être vraiment. Dernière engueulade. Samedi soir. Même si on se prend régulièrement la tête, les problèmes sont vite oubliés. Dernier train. Beaune-Mulhouse. Deux d’entre nous habitent vers Mulhouse et les deux autres à Lyon : avant chaque tournée, nous nous retrouvons à mi-chemin, à Beaune. Nous connaissons parfaitement la gare de cette ville et son PMU où nous buvons des bières en faisant un jeu à gratter. Dernier EP. The Holy Family, édité par Cold Fame Records. 


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