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N°214

novembre 2018

poly.fr

Magazine

CLARA LUCIANI joana VASCONCELOS PABLO PICASSO Kamel Daoud


Artmix 10, Stadtgalerie Saarbrücken © Anton Minayev

BRÈVES

LUXEMBOURG & ALLEMAGNE

ITALIE

Le Ministère de la Culture du Luxembourg et la Ville de Sarrebruck lancent un nouvel appel à projets pour l’échange artistique Artmix. Deux artistes luxembourgeois et deux sarrois auront l’occasion de faire ensemble une résidence à la Stadtgalerie Saarbrücken et à Bourglinster avant d’exposer à l’Open Space de Bourglinster (mai 2019) pendant Artmix. Les candidatures sont à soumettre jusqu’au 16/11 par voie postale ou à annexes.bourglinster@mc.etat.lu mc.gouvernement.lu – saarbruecken.de

73 films répartis dans les différentes sections : le menu de la 41e édition du Festival du film italien de Villerupt (jusqu’au 11/11) est copieux ! À côté de la compétition officielle (avec Jean-Pierre Améris comme président de jury), un hommage sera rendu, en sa présence, à la comédienne Barbora Bobulova et une rétrospective consacrée à Federico Fellini. festival-villerupt.com

FRANCE & ALLEMAGNE L’excellent festival Perspectives (voir Poly n°208 ou sur poly.fr) se verra récompensé du Prix de l’Académie de Berlin (doté de 10 000 €) le 27 novembre prochain. Il est décerné chaque année à une personne ou institution favorisant les relations entre France et Allemagne. La fondation franco-allemande pour la coopération culturelle, siégeant à Sarrebruck et portant l’événement, succède ainsi à Tomi Ungerer – tout juste promu au grade de commandeur de la Légion d’honneur – ou encore Stéphane Hessel, respectivement lauréats en 2008 et 2011. academie-de-berlin.de — festival-perspectives.de

© Goran Lizdek

BOSNIEHERZEGOVINE La Boîte Noire de la Halle Verrière de Meisenthal accueille un groupe qui arrache tout sur son passage : Dubioza Kolektiv (24/11). Porte-parole officieux de la jeunesse de Bosnie, le combo arrose le foklore du pays de musiques actuelles, hiphop, métal, electro, dub, ragga… dans une fusion parfaitement calibrée pour dynamiter le plateau. halle-verriere.fr Poly 214

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BRÈVES

AU PAYS DES GÉANTS ©MKB, Fotograf: Omar Lemke

Au Musée des Cultures, institution bâloise dédiée à l’ethnographie, se découvrent d’excitantes expositions temporaires (lire Poly n°213 et sur poly.fr) et des installations permanentes comme Grand. Choses, interprétations, dimensions (visite guidée en français, sur réservation), qui explore la notion de taille: immenses poissons dansants de Tahiti, mesures suisses, statues gigantesques de maisons d’initiations en Papouasie s’y mélangent de fabuleuse manière. mkb.ch

© Laurent Combe

Mille et Une Nuits

La compagnie La Cordonnerie livre un ciné-concert au festival Loostik (voir Poly n°213 ou sur poly.fr). Leur Ali Baba et les 40 voleurs (13 & 14/11, Carreau de Forbach) à voir dès 6 ans ne contient ni palais, ni calife. Leur réécriture du conte des 1 001 nuits a abouti au tournage d’un film muet mis en musique, en direct, avec d’étranges instruments. Dans un western spaghetti très sixties, les voleurs sont une bande de motards que Cassim, s’ennuyant ferme dans la station service de son frère, va dépouiller ! loostik.eu – carreau-forbach.com

C’EST LEUR VRAIE NATURE Le plasticien Hugo Mairelle et le photographe Vincent Muller ont arpenté l’Alsace : Être(s) est né de leurs pérégrinations. Voici étonnante expo présentée à la strasbourgeoise Aedaen Gallery (1325/11). Hommes et femmes évoluent dans la nature souveraine portant des masques végétaux éphémères entrant en délicate résonance avec le paysage. Un esthétique plaidoyer pour la planète…  aedaen.com

L’ART VOIT DOUBLE Un salon, deux espaces d’exposition (09-11/11, Parc Expo de Mulhouse). Voilà commet pourrait être résumée de lapidaire manière la manifestation rassemblant art3f, septième du nom, regroupant plus de 200 artistes, et la deuxième Mulhouse Art Fair et ses quelque 50 galeries. mulhouseartfair.com – art3f.com Poly 214

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BRÈVES

VOIR LA MUSIQUE

© Daniel Osorio

Pour la cinquième fois, eviMus, journées pour la musique électroacoustique et visuelle, envahissent le KuBa (centre culturel situé dans la Gare de l’Europe de Sarrebruck, 01-04/11, entrée libre). Voilà des expériences immersives inoubliables, ouvrant une porte sur un nouvel univers sonore. kuba-sb.de – evimus.de

LIRE !

CHIC

Lorsqu’Emil Alpiger, commerçant en poste à Téhéran, repartit pour Zurich en 1896, il revint avec une collection de vêtements et de textiles perses ainsi que des photographies. Ce trésor est présenté pour la première fois dans l’exposition Haute en couleurs (23/11-14/04/2019) du Museum Rietberg de Zurich.

© Museum Rietberg, Collection Emil Alpiger

L’édition 2018 du Salon du Livre de la Wizo (25/11, Salons du CIC, Strasbourg) accueille du beau monde. Parmi les auteurs attendus, mentionnons Pascal Bruckner qui vient de publier l’étrange et fascinant Un an et un jour, l’inoxydable Alexandre Jardin ou encore Romain Slocombe. Ce dernier a sorti le troisième opus de sa saga policière se déroulant pendant l’Occupation, Sadorski et l’ange du pêché : génial !

rietberg.ch

wizofrance.org

L’ART DE LA GUERRE

L’exposition War Games du Kunstmuseum Basel Gegenwart (jusqu’au 02/12) réunit des œuvres de Martha Rosler et Hito Steyerl. Vidéos, photographies, photomontages, banderoles et objets côtoient d’immenses installations multimédia, plaçant le visiteur face à des images high tech dans une mise en scène spectaculaire.

Martha Rosler, Photo Op, 2004-2008, courtesy of the artist, Mitchell Innes and Nash, New York and Galerie Nagel Draxler Berlin / Köln

kunstmuseumbasel.ch Poly 214

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sommaire

18  Entretien avec l’écrivain algérien Kamel Daoud 20  Célébration du 7e art avec deux festivals : Entrevues et Augenblick

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22  Un Homme, nouvelle de Bukowski, diffractée sur les planches par Gaël Leveugle

26  Thom Luz poursuit son exploration d’un théâtre musical inclassable avec Leonce und Lena

28  Le Manège de Reims fait son festival indiscipliné, justement nommé Born to be Alive

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44  Clara Luciani, renouveau de la variétoche, est un Monstre d’amour au cœur lourd

46  Interview avec la chanteuse reimoise Jeanne Added 50  Une 33e édition du festival Jazzdor haute en couleurs 54  Jean-Marc Luisada éclabousse de tout son talent la 3e édition de Piano au Musée Wurth

56  Pierre Bartholomée signe la création mondiale de Nous

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Sommes éternels à l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole

64  Entretien avec Emmanuel Guigon, directeur du Museu Picasso de Barcelona invité d’honneur de ST-ART

68  Strass et paillettes au MAMCS avec l’exposition I want to break free de l’incisive Joana Vasconcelos

70  Balade dans la monumentale expo Peindre la nuit du Centre Pompidou-Metz

76  Promenade au Jardin des fées et à la Porte de pierre dans la Vallée de la Bruche

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82  Un dernier pour la route : les “vins natures” bousculent le marché

COUVERTURE Qu’elle s’attaque au Blue Jeans de Lana Del Rey ou à The Bay de Metrononmy, Clara Luciani (lire page 44) ne se contente pas d’une simple relecture, mais entreprend une réécriture, traduisant les textes en français pour s’approprier les titres. Avec La Baie, elle entonne de sa voix grave « C’est un coin perdu sur l’Atlantique / C’est exotique », mais ne nous fions pas au rythme discoïde et aux paroles hédonistes, il y a de la gravité chez l’ex-membre de La Femme. Le photographe Manuel Obadia-Wills parvient parfaitement à la saisir, muni de son objectif expert. manuelobadiawills.tumblr.com 8

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OURS · ILS FONT POLY

Ours

Liste des collaborateurs d’un journal, d’une revue (Petit Robert)

Emmanuel Dosda

Il forge les mots, mixe les notes. Chic et choc, jamais toc. À Poly depuis une quinzaine d’années, son domaine de prédilection est au croisement du krautrock et des rayures de Buren.

Thomas Flagel

Théâtre des balkans, danse expérimentale, graffeurs sauvages, auteurs africains… Sa curiosité ne connaît pas de limites. Il nous fait partager ses découvertes dans Poly.

Ours polaire © Delphine Harrer poly.fr

Sarah Maria Krein

Cette française de cœur qui vient d’outre-Rhin a plus d’un tour dans son sac : traduction, rédaction, corrections… Ajoutons “coaching des troupes en cas de coup de mou” pour compléter la liste des compétences de SMK.

RÉDACTION / GRAPHISME redaction@poly.fr – 03 90 22 93 49 Directeur de la publication : Julien Schick / julien.schick@bkn.fr Responsable de la rédaction : Hervé Lévy / herve.levy@poly.fr Rédacteurs Emmanuel Dosda / emmanuel.dosda@poly.fr Thomas Flagel / thomas.flagel@poly.fr Ont participé à ce numéro Benoît Linder, Claire Lorentz-Augier, Stéphane Louis, Vincent Muller, Christian Pion, Pierre Reichert, Irina Schrag, Florent Servia, Daniel Vogel et Raphaël Zimmermann

Anaïs Guillon

Entre clics frénétiques et plaisanteries de baraque à frites, elle illumine le studio graphique de son rire atomique et maquette à la vitesse d’une Renault Captur lancée entre Strasbourg et Bietlenheim. Véridique !

Graphistes Anaïs Guillon / anais.guillon@bkn.fr Alicia Roussel / alicia.roussel@bkn.fr Développement web Cécile Bourret / webmaster@bkn.fr

Julien Schick

Maquette Blãs Alonso-Garcia en partenariat avec l'équipe de Poly

Il papote archi avec son copain Rudy, cherche des cèpes dans les forêts alsaciennes, se perd dans les sables de Namibie… Mais comment fait-il pour, en plus, diriger la publication de Poly ?

Administration, gestion, abonnements : 03 90 22 93 30 Mélissa Hufschmitt / melissa.hufschmitt@bkn.fr Diffusion : 03 90 22 93 32 Vincent Bourgin / vincent.bourgin@bkn.fr Contacts pub : 03 90 22 93 36 Julien Schick / julien.schick@bkn.fr Sarah Krein / sarah.krein@bkn.fr Linda Marchal-Zelfani / linda.m@bkn.fr

Éric Meyer

Ronchon et bon vivant. À son univers poétique d’objets en tôle amoureusement façonnés (chaussures, avions…) s’ajoute un autre, description acerbe et enlevée de notre monde contemporain, mis en lumière par la gravure. ericaerodyne.blogspot.com

Magazine mensuel édité par BKN / 03 90 22 93 30 S.à.R.L. au capital de 100 000 € 16 rue Édouard Teutsch – 67000 STRASBOURG Dépôt légal : octobre 2018 SIRET : 402 074 678 000 44 – ISSN 1956-9130 Impression : CE © Poly 2018. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés. Tous droits de reproduction réservés. Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. COMMUNICATION

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ÉDITO

ministère amer Par Hervé Lévy Illustration d’Éric Meyer pour Poly

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S

i Françoise Nyssen incarnait un possible “nouveau monde” macronien, son successeur au Ministère de la Culture, Franck Riester marque le retour éclatant du vieux monde de la politique politicienne rue de Valois. Le jeune quadragénaire peut être considéré comme un vieux routier de la chose, lui qui a notamment été maire de Coulommiers (2008-2017) et élu député de Seine-et-Marne, en 2007. Exit la société civile, place aux professionnels, puisque cette figure d’Agir (composé d’anciens membres des Républicains, dit “constructifs”) avait soutenu… Bruno Le Maire lors de la Primaire de la Droite. Au premier regard, le CV culturel du nouveau venu est des plus minces. Diplômé d’une grande école de commerce – l’ESSEC –, il préside un groupe… de concessions automobiles (au chiffre d’affaires de 65 millions d’euros, en 2016), vendant des modèles des marques Hyundai, Citroën et Peugeot. Estce à dire que la Culture va désormais sortir ses griffes ? Spécialiste du numérique – il a été rapporteur des lois Hadopi 1 et 2 dont

l’efficacité fut… hum… plus que douteuse – et de l’audiovisuel, il souhaite mettre en place une redevance pour tous (c’est-à-dire que le contribuable la paiera, qu’il possède une télévision ou non) et créer les contours d’une BBC à la française. Le président du CSA, Olivier Schrameck, ne s’y est pas trompé, déclarant, bondissant de joie : « Un Ministre de la Culture spécialiste de l’audiovisuel, quelle chance ! » Mais sa tâche ne se résume pas à cela… Maniant avec élégance la langue de bois dans un entretien diffusé sur France Inter, le 23 octobre (« Nous devons lutter contre l’uniformisation culturelle » ou « La démocratie, ça passe par la liberté de la presse »), le nouveau membre du gouvernement devra montrer sa compétence dans d’autres univers : théâtre, patrimoine, musique, arts plastiques, etc. etc. C’est de désir et d’empathie dont il est question, de réflexion, de vision, de rêve, de foi, d’exaltation, voire de grandeur à la Malraux. Franck Riester est-il l’homme de la situation ? Wait and see… 


chroniques

chroniques

REIMS BRÛLE-T-IL ? On entre softly dans ce disque. Tranquillement, le piano, les cuivres, les sifflements, les amples arrangements prennent place. Elliott Smith, ses mélodieusement tristes ballades, et la classe internationale de Burt Bacharach ne sont pas loin. Le soleil californien non plus. Pas d’insouciance au creux d’une vague cependant, mais des baisers salés, des promesses et quelques larmes. Le nancéien Mehdi Zannad, alias Fugu, est ici accompagné d’Erin Moran (d’A Girl called Eddy), New-yorkaise qui assurait la réplique au chanteur à la banane sur Parlez-vous Anglais Monsieur Katerine. Ensemble, ils sont The Last Detail, nom qui va comme un gant à un artiste tatillon comme Mehdi, construisant des chansons comme d’autres bâtissent des cathédrales. (E.D.)

L’historien de l’Art allemand Thomas W. Gaehtgens analyse un épisode essentiel du XXe siècle. Dans son ouvrage La Cathédrale incendiée, tout juste traduit, il revient sur le bombardement de NotreDame de Reims par les troupes allemandes, en septembre 1914, décryptant l’utilisation qui en fut fait. Les Français ont métamorphosé ce fait de guerre en symbole, celui de la barbarie germanique, tandis que les Allemands y consacrèrent uniquement quelques lignes dans les journaux. Abondamment illustré, ce livre passionnant se penche ensuite sur la restauration de l’édifice qui s’acheva en 1938 par des festivités grandioses puis la transformation de la Cité des Sacres, avec la rencontre de Charles de Gaulle et Konrad Adenauer en 1962, en lieu de réconciliation et de mémoire partagée entre les deux pays. (H.L.)

Édité par Elefant Records (15 €) elefant.com

Paru chez Gallimard dans la Bibliothèque des Histoires (29 €) gallimard.fr

TOUT DOUCEMENT

APPRIVOISER SA PEINE La jeune Mathilde Poncet, passée par l’École supérieure d’Art de Lorraine à Épinal et les Beaux-Arts de Metz, signe à tout juste 25 ans un second album aux couleurs flamboyantes et au trait vigoureux. Les Sentiers Perdus, dont le texte ciselé est signé Stéphanie Demasse-Pottier, nous entraîne un jour d’école buissonnière aux côtés d’une petite fille empruntant des chemins de traverse en pleine nature. Elle dialogue intérieurement avec son grand-père disparu, croisant paysages automnaux et animaux sauvages, symboles d’une tristesse et de souvenirs qu’elle chérit, déjà, comme une grande. Agréablement touchant et inspirant. (T.F.) Paru aux éditions Hélium (14,90 €), dès 5 ans helium-editions.fr

VITE

Passée par les Arts déco strasbourgeois, Marine Rivoal signe un album jeunesse pétri d’estampes et de gravures, à la matière luisante mêlant habilement désir de puissance enfantin et crise climatique. À moi ! est ce grognement poussé par un ours blanc, pas du tout content d’accueillir sur sa banquise les phoques de tout poil. Mais lorsque sa maison de glace fond à vue d’œil, l’eau monte inexorablement. Le cri du cœur prend alors un tout autre sens, évoque le réchauffement de la planète et la menace pesant sur les espèces. Toutes les espèces. (I.S.) Paru aux Éditions du Rouergue (16 €), dès 4 ans lerouergue.com

CABINET DE CURIOSITÉS shopping addicts dans les magasins, postiers en plein travail. Indiscret, le curieux découvre des ouvriers fabricant un Bananavion dans une usine en briques où une famille gourmande voyageant en train. Armé de sa loupe, il perce les mystères de tout ce qui se passe derrière les murs de la cité. (E.D.)

Insolites, drôles, surprenantes… Les trente histoires narrées avec verve par notre confrère Adrien Chobaud dans La Lorraine insolite composent un portrait étonnant d’une région où l’on peut se rendre de Moscou à Jérusalem en quelques minutes. Vous doutez ? Lisez, puis faites un tour dans le département des Vosges pour le constater ! Au fil des pages, nous suivons les traces de personnages comme Sébastien Bottin – inventeur de l’annuaire et natif du Toulois – ou Clémentine Delait, la plus célèbre des femmes à barbe. Le lecteur apprendra aussi les raisons de la visite incognito de Paul McCartney à Nancy, en 2008, les circonstances du jumelage entre Poissons (Haute-Marne) et Avril (Meurthe-et-Moselle) ou encore explorera les mystères du champ de granit de Barbey-Seroux. (H.L.)

Édité par Seuil jeunesse (14,50 €), dès 3 ans seuiljeunesse.com

Paru aux Éditions Serpenoise (17 €) lelivrechezvous.fr

LE PASSE-MURAILLE « Un livre à explorer avec une loupe magique. » Nous connaissions déjà le procédé technique mis en place par le duo d’illustrateurs Agathe Demois & Vincent Godeau, diplômés de la Hear : on glisse la fameuse loupe (un papier translucide rouge) devant les dessins et, miracle, les parties en bleu apparaissent. Ici, le jeune lecteur est invité à dénicher ceux qui vivent à Cache-cache ville, fêtards ou sportifs chez eux, 14

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bande dessinée

i’m the boy L’auteur lorrain installé à Strasbourg Frédéric Pontarolo adapte librement L’Homme invisible d’H.G. Wells en bande dessinée, redessinant les contours d’un mythe.

«L

Par Hervé Lévy

Paru aux éditions du Long Bec (17 €) editions-du-long-bec.com fredpontarolo.canalblog.com

ire et relire, synthétiser, identifier les scènes clefs, extraire la substance d’un texte qui finit par vous habiter totalement. L’exercice m’a plu », résume Frédéric Pontarolo, évoquant une première expérience avec la transposition en BD du roman de Flo Jallier, Les Déchaînés (parue chez Sarbacane, en 2017). « Il ne s’agit pas de faire un copier / coller du livre, mais de se l’approprier totalement », poursuit-il. Et pour cette nouvelle expérience prévue en deux volumes, l’auteur s’est attaqué à un gros morceau : L’Homme invisible. Il ne s’est pas calé sur le texte, mais a préservé l’esprit du chef-d’œuvre d’Herbert George Wells : « J’ai,

on the road On pourra retrouver Frédéric Pontarolo au 34e Festival Bédéciné (17 & 18/11, Espace 110 d’Illzach) dont le président est Jérôme Lereculey. Il sera aux côtés de Meynet, Hermann, Achdé, Gine, etc. Plus de 15 000 visiteurs sont attendus pour dédicaces, rencontres, spectacles, expositions dans une atmosphère extrêmement agréable. L’auteur de L’Homme invisible sera aussi au 29e Festival du livre de Colmar (24 & 25/11, Parc des Expositions) dont le thème est “Raconter l’Histoire”. Parmi les plus de 400 auteurs d’un plateau éclectique, mentionnons Catel, Boualem Sansal ou encore Marie Desplechin. espace110.org – festivaldulivre.colmar.fr

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par exemple, rajouté une enfance au personnage », histoire de combler des zones d’ombre et tenter d’expliquer sa destinée. L’album débute ainsi en 1866 par la naissance de Jack, gamin albinos, rejeté par ses cruels camarades qui le traitent de monstre : « Regardez ça, c’est plus moche qu’un nègre », balance un jeune crétin. Dans le roman, « c’est un homme devenu fou, mégalomane et criminel ». Le dessinateur tente d’expliquer ce délire : « Pour moi, il est victime des préjugés et finit par céder à l’idée que les autres se font de lui. » Se déploie alors, en creux, « une fable sur la médiocrité, une critique de ceux qui sont incapables d’accepter un autre qu’ils chargent de tous les maux. » Dans la BD, notre homme – plus malheureux que méchant – est même soupçonné d’être Jack l’Éventreur ! On craque pour le trait de cet album. Les cases, par exemple, où Jack devient progressivement invisible sont saisissantes : ses yeux sont exorbités et rougeoyants, le réseau de ses veines apparaît comme chez un écorché, sa bouche se déforme dans un infâme rictus. L’atmosphère du Londres de l’ère victorienne est rendue dans un mélange de crasse sordide et d’élégance dressant les contours d’une atmosphère aux teintes de rouille idoine pour ce récit. 


LITTÉRATURE

à corps perdu Kamel Daoud a passé une nuit au Musée Picasso : de cette expérience, il a tiré Le Peintre dévorant la femme, réflexion fulgurante et poétique sur le corps. Rencontre avec l’écrivain algérien à la Librairie Kléber de Strasbourg.

Par Hervé Lévy Photo de Vincent Muller

Rencontre avec Kamel Daoud animée par Sofiane Hadjadj à la Fondation Jan Michalski (Montricher), samedi 10 novembre à 18h fondation-janmichalski.com

Après Zabor1, vous renouez avec une langue magnifique, fluide et emplie de lyrisme… Ce livre manifeste la jouissance de la langue partagée. En plaçant en son cœur le nu, le corps et l’érotisme, j’avais aussi envie que les choses soient dites clairement. La métaphore est une partie du corps pour la langue, une façon d’exprimer de quelle manière je peux jouir des idées et non uniquement les réfléchir et les penser. Je désirais également que les mots soient simples afin qu’ils puissent se faire oublier. Vous trouvez peut-être ce livre beau à lire ici, mais au Sud, il est utile à lire. Dans le monde arabe, très peu d’écrivains s’occupent de peinture. Je voulais creuser la métaphore de notre malaise vis à vis de l’image et de la représentation.

Paru chez Stock (17 €) editions-stock.fr

Vous concluez que « l’érotisme est la religion la plus ancienne, que mon corps est mon unique mosquée et que l’art est la seule éternité dont je peux être certain » : cette dernière phrase du livre en est-elle un éclatant résumé ? C’est en tout cas une conviction profonde !

Paru chez Actes Sud en 2017 actes-sud.fr Peu après notre entretien, la tombe du père de l’écrivain a été vandalisée, le jour de l’anniversaire de sa mort, dans le cimetière de Mostaganem 3 Exposition qui s’est déroulée au Musée national Picasso (Paris), du 10 octobre 2017 au 11 février 2018 museepicassoparis.fr

Qui peut vous valoir des ennuis2… Le monde qu’on dit musulman est complexe et marqué par la diversité. Il y a de nombreuses opinions, des contradictions, des radicalismes mais aussi des violences et des tensions… sauf que ceux qui parlent, les plus visibles, sont les plus violents. Ce n’est pas parce qu’ils nous interdisent de parler que nous devons nous taire. J’ai le droit de dire ce que je pense. Il y a deux façons de voir. Soit on se soumet à la règle de la menace, laissant certains accaparer le discours. Soit on assume ses convictions. Je fais partie des gens qui pensent que, parce que j’ai une vie unique, j’ai le droit absolu de parler.

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Revenons-en au livre qui inaugure une nouvelle collection “Ma Nuit au musée” : le choix de l’exposition Picasso 1932. Année érotique3 était-il le vôtre ? L’idée de passer une nuit dans un musée est extrêmement séduisante même si on y va, comme moi, sans idée précise en tête. Un espace blanc s’offre à vous, permettant de rêvasser, de méditer sur les choses. J’ai dit oui de suite. Les hasards du calendrier ont fait que l’expérience s’est déroulée pendant cette exposition, mais cela m’a permis de faire aboutir des idées qui m’obsèdent depuis quelque temps. Un des thèmes que vous abordez est la nudité : n’est-elle pas plus séduisante lorsqu’elle est nimbée de mystère ? Le mystère est beau lorsqu’il s’agit d’un mystère uniquement, mais pas quand il est le fruit d’une inquisition, d’un dogme, d’interdits sociaux et culturels. Là on est dans la frustration. Que l’approche amoureuse s’accommode d’un jeu de lumières et d’ombres c’est vieux comme le monde, mais que cette lumière et cette ombre soient conditionnées par une culture et des interdits pose problème. Ce n’est pas propre à l’islam… Dans ce livre, je parle d’une certaine manière de tous les monothéismes. La chrétienté est passée par ce puritanisme, cette haine du corps. Les religions sont l’autodafé des corps. Mais en Occident la lumière sur les corps n’est-elle pas trop crue ? Au Sud, la femme est voilée. Au Nord, elle est voilée par son corps. Dans les deux cas elle est niée. Les canons esthétiques outrageants que je vois ici – dans les publicités, etc. – manifestent ce voilement des corps quotidiens par des corps exaltés et “photoshopés”.  Poly 214

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nouveau souffle La 33e édition d’Entrevues convie des cinéastes confirmés comme les frères Larrieu ou de jeunes réalisateurs à (re)vivre leur toute première fois à Belfort. Questions à Lili Hinstin, directrice du festival international du film qui s’intéresse de près aux marges. Par Emmanuel Dosda Photo tirée de Diamantino

Au cinéma Pathé et à La Poudrière (Belfort), du 17 au 25 novembre festival-entrevues.com

Votre manifestation parvient à faire émerger et connaître de nouveaux talents. Quels sont les derniers exemples de succès post-Entrevues ? Kaili Blues de Big Gan, réalisateur chinois sélectionné à Cannes pour son second long l’année suivante. Il s’agit d’un film exceptionnel, qui renouvelle complétement le cinéma contemporain, sans imiter quoi que ce soit ! Il réinterprète de manière très actuelle le rapport au mouvement ou à l’image et repense totalement la question narrative. La même année, en 2015, nous avons projeté Sac la mort d’Emmanuel Parraud, western ethnographique tourné en créole à La Réunion ! Les films algériens que nous avons défendus, comme Chantier A, Révolution Zendj ou Dans ma tête un rond-point, renouvellent de façon complétement naturelle l’héritage de Godard, très vivace dans cette partie du monde, à l’heure où JLG lui-même s’intéresse au Maghreb. Ces cinéastes sont résolument politiques, sur la forme comme sur le fond. En Algérie, la situation des salles de ciné est catastrophique, mais les échanges avec la France sont fréquents : les co-productions et co-financements facilitent les choses. La Fabbrica propose de montrer les premiers films de cinéastes français comme les Larrieu, Alain Guiraudie ou Jacques Nolot… Cette section permet de penser, en public, à comment une œuvre cinématographique se

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fabrique collectivement. Fin d’été de JeanMarie et Arnaud Larrieu est un des plus méconnus et réjouissants de cette édition ! Il est libre, beau, décomplexé vis-à-vis du sexe, presque libertaire. Sur le sommet d’une montagne, loin de la cité, comme toujours chez eux, il décrit le quotidien d’un homme vivant seul dans sa cahute et recevant des gens chez lui…  Sans forcément prendre partie, quels sont les films les plus marquants de la compétition internationale ? Nous avons deux films japonais cette année : Forgotten Planets de Takayuki Fukata, film mumblecore très original, sorte de comédie sentimentale métaphysique, et Kamagasaki Cauldron War de Leo Sato, mélange burlesque de Jonas Mekas et Takeshi Kitano. Il parle d’un quartier d’Osaka qui accueille prostituées, SDF ou travailleurs journaliers et rassemble tous les gens qui veulent disparaître : ceux-ci brûlent leurs papiers pour y vivre incognito. Outre Winter’s night du coréen Woo-Jin Jang ou Para la guerra de l’argentin Francisco Marise, citons Reza d’Alireza Motamedi, film iranien totalement différent de ce qu’on connaît du cinéma d’Iran. Il ne s’agit pas d’un drame qui expose, sous forme de scénario très élaboré, des questions socio-politiques d’aujourd’hui, mais d’une comédie à la Woody Allen qui raconte les atermoiements sentimentaux d’un personnage recevant les coups de la vie avec bonhommie.

berlin calling Quatorzième du nom, Augenblick, festival de cinéma de langue allemande en Alsace, a pour invité d’honneur le réalisateur Andreas Dresen. Coup de projecteur sur quelques pépites d’une large programmation.

Par Hervé Lévy Photo tirée de Back for good

Dans les 32 cinémas indépendants d’Alsace fédérés par le RECIT (Réseau Est Cinéma Image et Transmission), du 6 au 23 novembre festival-augenblick.fr Projections en présence d’Andreas Dresen autour de Grill Point (14/11, Bel Air, Mulhouse), Gundermann (15/11, Star Saint-Éxupéry, Strasbourg) et Timm Thaler (16/11, Star Saint-Éxupéry) Échange public avec Andreas Dresen
(16/11, 18h, Auditorium du MAMCS) mené par Valérie Carré

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estival multiforme, Augenblick propose cette année une rétrospective dédiée à Georg Wilhelm Pabst en six films joliment restaurés (du classique Loulou au rare Quatre de l’infanterie), un focus sur le documentaire autrichien (avec le saisissant Welcome to Sodom, plongée dans une décharge de déchets numériques au Ghana) ou encore une jolie section jeunesse. En compétition se trouvent des longs métrages comme l’étonnant Back for Good de Mia Spengler – une starlette de télé-réalité sort de désintox’ et ça dépote –, Cops, un polar autrichien de Stefan A. Lukacs ou encore le post-apocalyptique In My Room d’Ulrich Köhler. Autre temps fort, l’hommage à Andreas Dresen (né en 1963) fera mieux connaître un réalisateur majeur né en Allemagne de l’Est, un état disparu que l’on retrouve dans Pays tranquille (1992), allégorie de la Chute du Mur se déroulant en 1989 : une troupe de théâtre répète En attendant Godot de Samuel Beckett dans une ville du nord de la RDA. Mais aussi dans le très récent Gundermann (2018) qui

revient sur le parcours étonnant d’un homme qui est chanteur la nuit et conducteur d’une immense pelleteuse dans une mine de charbon à ciel ouvert le jour… et informateur de la Stasi 24 heures sur 24 ! Nimbée d’un humour doux-amer, les films de celui qui a été récompensé en 2011 par le Prix “Un Certain Regard” au Festival de Cannes avec le touchant Pour lui, semblent avoir Berlin pour épicentre. Deux magnifiques réalisations témoignent avec éclat de cette symphonie de la grande ville qu’il crée. Dans Rencontres nocturnes (1999), les destinées de plusieurs personnages se croisent dans une cité qui attend la visite du pape : deux SDF, une prostituée, un jeune réfugié angolais composent un ballet choral dans une nuit éclairée par les néons blafard du S-Bahn et sous une averse permettant aux lumières de se réverbérer avec poésie dans les flaques d’eau. Ambiance ensoleillée au contraire pour Un Été à Berlin (2005) ou la vie (presque) rêvée toute en délicatesse de deux jeunes femmes, entre échappées drolatiques et lancinante mélancolie.

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comme un feuilleton télé, mais des formes pouvant dissoudre des discours pour, enfin, accueillir de l’éros, au sens freudien. » Et qu’importe si notre époque ne semble guère capable d’accepter les dérapages politiquement incorrects d’un Bukowski : la femme, qui débarque chez son ancien amant après avoir quitté le dernier en date – délesté de quelques centaines de dollars – sur un coup de tête, se prendra quelques claques au milieu de rasades de whisky cul sec. Un Homme ne parle que d’amour et de solitude. Et si George, dérape en fantasmant sur les guiboles de Connie, allant jusqu’à la brûler à la cigarette, c’est parce qu’il est un salaud et qu’il le sait. Un mec, baby. Un de ceux qui traînait, comme d’autres Connie, autour des clubs miteux pour âmes en peine que fréquentait Bukowski. Qu’est-ce qui fait que leurs retrouvailles et que leur désir glisse, leur échappe ? « Un rien, l’indicible que l’on connaît tous, des choses simples qui ne s’expriment réellement que dans l’intimité profonde de chacun. »

faire poème Gaël Leveugle diffracte les cinq pages d’Un Homme, nouvelle de Charles Bukowski. Une rêverie entre éros et tragique, whisky sec et beignes dans la gueule, allant de Cassavetes à Marc Anthony.

Par Thomas Flagel

Au Centre culturel André Malraux (Vandœuvre-lèsNancy), jeudi 15 et vendredi 16 novembre centremalraux.com À La Filature (Mulhouse), mercredi 5 et jeudi 6 décembre dans le cadre de Scènes d’Automne en Alsace lafilature.org Au Théâtre de Verdun, mardi 26 février 2019 transversales-verdun.com À l’ACB (Bar-le-Duc), jeudi 28 février 2019 acbscene.eu À La Menuiserie (Mancieulles), jeudi 4 et vendredi 5 avril theatreicietla.com untm.net

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près une Loretta Strong de Copi1 aussi barrée que géniale, interprétée seul en scène, le nancéen Gaël Leveugle se plonge dans un autre monstre de la littérature : Bukowski, ses outrances et sa concision, son Los Angeles de losers et d’ivrognes. L’explosion des sentiments et du quotidien crasse d’une société américaine qui pervertit tout, jusqu’à l’intime. Quelques pages d’une nouvelle auxquelles il ajoute poèmes et chansons populaires, forment un spectacle en devenir de plus d’une heure trente. « Prendre le temps de regarder les choses longtemps est notre privilège. Le Théâtre est un métier d’art », glisse celui dont le but est « de faire poème sans se cacher » derrière des prétentions ou des faux semblants. Convaincu de « la fonction symbolique de l’art dans la société », le comédien et metteur en scène milite pour « ne pas saper le rôle de l’esthétique, comme le logiciel libéral actuel le voudrait ! »

Accueillir de l’éros Gaël Leveugle n’est pas homme à taire ses colères, ni à ne pas donner sens à son œuvre. « Bukowski fait l’exercice d’un refus du texte.  » Comprenez du récit dominant. Or « le texte est aujourd’hui affabulateur avec un Président de la République qui croit être un progrès dans son maintient du pouvoir et dont le livre programme s’appelait Révolution », rigole-t-il. « La question aujourd’hui est de dissoudre ce discours plutôt que d’ajouter au brouhaha ambiant. De s’éloigner de la névrose collective dans laquelle nous sommes entraînés, malgré nous. » Reste à « trouver cet endroit intime, celui du désir entre un homme et une femme qui se connaissent, sont un peu alcooliques et cherchent à retrouver la voie d’un désir authentique. Nous cherchons ce moment où les œuvres nous ouvrent et ouvrent des possibles. Dès lors, pas question de proposer du désir tout prêt à livrer au public

Diffracter le monde Il se réjouit de placer cette superbe question du désir sur un plateau de théâtre. « D’autant qu’y travailler la gifle, avec la mythologie d’Opening Nights2 de Cassavetes, nous fait prendre notre pied ! Le point de bascule tragique entre George et Connie fait texte. Comment proposerons-nous une expérience physique et sensible au spectateur qui l’a luimême dans sa propre vie ? » Par les moyens même de cet art, une forme altérable au contact du public et du temps. « L’endroit idoine pour ressourcer son éros. On ferme la porte et le temps se modifie. On peut y divertir le monde et le faire dérailler : les gens sont plus eux-mêmes sans un mec leur hurlant de traverser la rue pour trouver du taf. » Gaël Leveugle pourrait reprendre à son compte les vers de Kobayashi : « À l’intérieur d’une goutte d’eau, j’ai vu, en reflet, le monde et les choses qui s’y passent. » La composition prismatique dans laquelle il diffracte l’histoire est « comme une flaque d’eau où l’on jetterait un pavé, observant les images des remous agités des personnages, dont les reflets nous les donnent à voir avec un petit bout de ciel, un petit bout de nuage, de pierre et d’éclat d’eux qui, tous, nous les racontent. » Et de citer Fante, Rimbaud, Cassavetes et Godard. De se réclamer de Burroughs, dont la technique de cut up nourrira la dispersion des motifs, comme de Rancière « puisque nous œuvrons dans un “partage du sensible”. » Pour cela, il

convient de « retrouver un endroit d’invention esthétique de l’intime, comme le cinéma américain créait le baiser entre deux lèvres après-guerre et cette émotion incroyable jusqu’à ce qu’elles se touchent. » L’obscur objet du désir Refonder la société sur du désir. Sans candeur, ni bon sentiments. Encore moins avec des héros rétablissant la justice à longueur de temps comme au cinéma. « L’univers de Bukowski est peuplé de clodos, de coucheries, de beuveries et de bagarres, autant de symboles de sa vie à L.A. dans les fifties que tout le monde saisit car il est brillant. En confrontant cela à une chanson de Mina, diva de la variété italienne capable de déployer sa voix sur trois octaves ou à Marc Anthony interprétant un lamento sur un air de cumbia, nous interrogeons par des époques et esthétiques différentes, ce désir ne trouvant pas son accomplissement. » Sur scène, tout concourt au poème : les bruits concrets en direct joués par un musicien, les acrobaties de cirque (corps en chute, équilibre sans virtuosité…), chaque acteur dansant, chantant et convoquant ses techniques de jeu. Le mime qui fonde le mouvement chez Gaël, mais aussi le butō dont l’invention post-nucléaire le fascine. « Elle contestait le texte de l’époque, renversant la société nippone sur elle-même. Ne me dites pas qu’on n’en a pas besoin aujourd’hui… » 

Pas question de proposer du désir tout prêt à livrer au public comme un feuilleton télé, mais des formes pouvant dissoudre des discours pour accueillir de l’éros

Lire Space Oddity dans Poly n°184 ou sur poly.fr Dans ce chef-d’œuvre de 1977, Gena Rowlands, actrice de théâtre dans le film, refuse autant qu’elle peut de rejouer un échange de gifles 1

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raiponce upon a time Diplômée de l’École du TNS en 2017, Pauline Haudepin revient avec Les Terrains vagues. Une variation du conte Raiponce sur une île de déchets où les Hommes, face à la solitude et au manque d’amour, se shootent aux psychotropes pour se perdre dans des images de villes invisibles.

Par Thomas Flagel Photo de Jean-Louis Fernandez

Au Théâtre national de Strasbourg, du 14 au 24 novembre tns.fr Au Théâtre de la Cité internationale (Paris), du 29 novembre au 11 décembre theatredelacite.com

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es archétypes du récit des frères Grimm, tout est transposé : la mère troquant son bébé (contre une fiole hallucinogène), qui sera enfermé dans une tour (de béton, sans fenêtres, au milieu d’une décharge immense à l’écart des villes) par une sorcière (Sandman, laborantin-dealer de paradis artificiels se déguisant en femme pour élever, à l’abri du monde, Raiponce). Et bien sûr le prince charmant (Lazslo, ex pompier pyromane plein de candeur) qui tombera amoureux de la belle et la délivrera. Cette rêverie de Pauline Haudepin autour du conte a quelque chose d’un revers sinistre de l’Humanité. Tout est né de sa rencontre avec ses camarades comédiens dans le groupe 43 de l’École supérieure d’Art dramatique du TNS. En 2016, elle présente une maquette durant son cursus, le texte n’évoluant qu’à la marge depuis, « s’affinant pour qu’on n’entende pas le lyrisme de la littérature mais qu’on croie réellement que les personnages parlent ainsi », précise l’auteure et metteure en scène. Elle s’excuserait presque de son « esprit de l’escalier » qui ne doit pourtant pas être pour rien dans la chronologie par tableaux, non linéaire mais ciselée, de son récit elliptique dont le spectateur n’aura pas forcément le temps de saisir toutes les ramifications. « Cela lui laisse l’espace nécessaire pour projeter des choses à l’intérieur », sourit-elle, sûre de son fait. Décharge d’inconscient Sombre et dure est la vie sur cette île de déchets, reliquat en ruine de l’utopie d’un architecte dont le projet de recyclage à l’écart des villes – qui continuent de fonctionner nor-

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malement grâce au conformisme de clones de ses habitants – a échoué. S’y pressent une faune d’hommes et de femmes aussi cabossée qu’indésirable, en quête de refuge et de paradis artificiels pour fuir la réalité. Sandman, dealer-sorcière qui s’occupe de Raiponce lorsqu’il ne traficote pas ses compositions chimiques au sous-sol, cultive un cynisme sans bornes. Pour lui, « les éveillés se piquent pour s’abrutir, les abrutis pour s’éveiller. Mais au fond, c’est le même conflit : se mêler à la grande débandade ou bander solo dans son cagibi. » Pauline Haudepin s’est « surprise elle-même » à découvrir la noirceur du tableau qu’elle dépeint. « Les Terrains vagues sont comme une décharge d’inconscient où se sont déposés mes peurs et mes rêves déchus. Le conte a cet avantage d’avoir une ossature précise qui permet d’accrocher les peaux qu’on y veut. Mais je n’avais pas anticipé le mélange d’aliénation des désirs contemporains, ni le rapport à la nature qui l’habite. Mes inquiétudes personnelles se sont répandues dans les motifs, mais je n’en ai pris conscience qu’à postériori. » La liberté et le poids de l’héritage tiennent les protagonistes par des liens invisibles à l’instar de Colchique, personnage du manque : d’amour qu’elle n’a trouvé ni dans sa maternité dont elle s’est privée en troquant une vie (Raiponce) contre un mirage, ni avec Sandman qui n’a pris que les plaisirs de la chair (sexe, enfant) en échange de ses produits. Son retour, des années plus tard, pour demander des comptes intervient après des tentatives avortées de conformité dans le monde des villes. « Elle ne peut suivre le mode d’emploi pour vivre là-bas, n’étant ni capable d’y être heureuse, ni acceptée par les

citadins. Les hallucinations des psychotropes ne peuvent combler ce gouffre en elle », explique Pauline Haudepin. Triste réalité La noirceur du propos a pour contre-point la poésie d’une langue très imagée, « des tentatives permanentes de douceur qui avortent » et quelques gouttes d’anticipation. Raiponce, dont la mère se droguait enceinte, semble avoir développé le pouvoir de nommer les ombres, de faire advenir ses visions. Elle les troque contre les souvenirs d’une vieille femme à œil fixe qui en a trop. Captive, elle s’en nourrit, touchée par la sensation sur sa langue du goût de la faim des autres. La rencontre avec Lazslo, chevalier moderne perdu dans un monde trop dur pour lui, ne sera qu’une brève bouffée d’oxygène. Une fois qu’il l’aura libérée – y laissant la vue – son imaginaire débordant, qui dessinait le monde sur les parpaings de sa prison, se retrouve face à la triste réalité et aux contours des limites des choses. Face « aux tas de tas » remplaçant la nature. Les univers très marqués des BD d’Enki Bilal, de François Schuiten « pour

l’architecture de ses villes » ou « l’obscurité et le découpage des couleurs » du Sin City de Frank Miller ont inspiré une scénographie se dévoilant peu à peu. Se révèlent une chambre, un laboratoire puis une décharge quand tout est éclairé. « Des espaces parcellaires, à compléter, dans lesquels la lumière permet le dialogue. » Parpaings, graviers et de ferraille. Tubes à essai et béchers avec lotions fumantes entourent des personnages cloisonnés. La décharge, elle, envahit lentement tout. Mange tout. Il faut alors se souvenir du début. « L’identité est un fauve qu’il faut dresser. » La phrase, en voix off, vient du Fantôme de l’Architecte qui plane sur cette histoire avec son utopie ratée que Sandman ne ménage pas, lui, l’ancien ouvrier d’un chantier qu’il ne quittera jamais : « Sous la surface d’une utopie, il y a toujours un homme qui sue, un homme qui crie, un homme qui pleure. » L’Architecte est responsable de l’état d’inachèvement de ce pan de ville avortée qui avait pour ambition de revenir à un point zéro en transformant les déchets du monde. Mais peut-être n’assiste-t-on finalement qu’à la rêverie d’un ivrogne sur un terrain vague…  Poly 214

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fugue pour le temps présent Découvert au festival Premières*, Thom Luz poursuit son exploration d’un théâtre musical inclassable. Pris à rebours, son Leonce und Lena de Büchner est aussi drôle et mélancolique qu’étonnant. Par Thomas Flagel Photo de Sandra Then

Au Maillon-Wacken (Strasbourg), mercredi 28 et jeudi 29 novembre (en allemand surtitré en français) maillon.eu Conférence “Tuer le temps ou habiter le temps”, lundi 26 novembre au Centre Emmanuel Mounier (20h30, gratuit sur réservation) Avant-scène avec Thom Lutz, Mathias Weibel et Barbara Engelhardt sur “Le Musicien de théâtre / Der Theatermusiker”, mercredi 28 novembre au Maillon-Wacken (19h) Au Théâtre Nanterre-Amandiers, du 17 au 20 janvier 2019 (en allemand surtitré en français) nanterre-amandiers.com

* Lire Miroirs du monde dans Poly n°168 ou sur poly.fr

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rois pièces, une nouvelle et un pamphlet. Voilà ce qu’il nous reste du météore Georg Büchner, disparu avant ses 24 printemps. Thom Luz choisit sa seule comédie, Léonce et Lena. Prince et princesse, promis l’un à l’autre pour sceller une alliance entre royaumes, prennent la poudre d’escampette, bien décidés à ne pas renoncer à leur liberté oisive. Ils filent à l’anglaise, accompagnés d’un valet et d’une servante… en Italie. Ils y tomberont amoureux par un heureux hasard au milieu d’un restaurant, sans savoir qui ils sont, avant de retourner au pays et découvrir ce joli cadeau du destin qui les voyait promis l’un à l’autre. De cette intrigue de cour aux dehors forts légers, le metteur en scène renverse l’ordre établi, le dépouille à l’extrême pour mieux en révéler les traits d’humour. Avec l’audace qui le caractérise, Thom Luz diffracte les personnages, s’affranchit des lieux, redouble les dialogues quand il ne les fait pas disparaître. Quel plus bel hommage au dramaturge allemand que de donner corps, temps et interstices aux failles de ses protagonistes. À leurs non-dits. À leurs silences jusqu’ici inhabités. À leurs désenchantements et leur légèreté de privilégiés, si mièvres que le rire point. Thom Luz, en lecteur attentif, appuie sur ces pastiches et se joue des codes scéniques habituels pour renforcer ce portrait de classe, perturber cette vraie-fausse fantaisie amoureuse.

De la musique avant toute chose Dans un immense espace quasiment vide, aux murs sales, où des bâches ont remplacé les plafonds tendus, trône en maître la musique. Ambivalence des choses comme des êtres, un piano coupé en deux prend place de part et d’autre d’une vaste pièce équipée d’une barre de danse classique. Un pianiste en queue de pie entame un morceau, se déplaçant en entrechats à chaque bout de l’instrument, distordant le temps autant qu’il amorce la farce à venir. Sa comparse, qui osera le remplacer derrière le clavier en arrière scène, dans une seconde salle, manquera de prendre de plein fouet une chaise ! Stupeur et tremblements. Explosions feintes de colère et titillements potaches. La famille royale n’arrivera à la fenêtre qu’ensuite, sous de réelles trombes d’eau. Le monde selon Luz est bancal. On s’y fige tel un automate si l’un des fortunés en visite ne remet pas une pièce au personnage. On y marche avec un seul talon, s’y

parle et geint à travers les murs. On répète, répète et répète encore, telles des gammes, une flopée de situations et sentences convenues. Tout est chorégraphié et s’appuie sur le charisme de comédiens déployant une présence incroyable, jusque dans l’attente latente de chacun. La musique tient les premiers rôles. Elle pousse, chavire, décale et s’insinue partout : un pétillant Beau Danube bleu de Strauss suit un quadrille enlevé d’Arban, La Jeune fille et la Mort de Schubert côtoie Les Pêcheurs de perles de Bizet et son sublime Je crois entendre encore entonné en italien… Incongru et inattendu rythment l’ensemble de gags joués avec le sérieux de grands enfants. Tout semble permis, même de continuer dans le noir total, un quart d’heure durant, accompagné au piano à la lueur d’une bougie.

Manifesto En 1836, Paul Verlaine n’était pas né. Georg Büchner achevait, à 22 ans à peine, Léonce et Lena, sa seconde pièce. Entremêlant musique et dramaturgie, éparpillant texte et personnages, Thom Luz livre une démonstration de son art si particulier et iconoclaste de la mise en scène, tout en suggestion, contretemps et contre-points appuyant le cœur même des nuances d’une œuvre. Dans la droite lignée de l’Art poétique de Verlaine, démonstration symboliste réclamant « De la musique avant toute chose […] Car nous voulons la Nuance encor, / Pas la couleur, rien que la nuance ! […] De la musique encore et toujours ! / Que ton vers soit la chose envolée / Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée / Vers d’autres cieux à d’autres amours. » Si l’œuvre de Büchner nous parvient aujourd’hui

encore avec force, c’est pour avoir lutté contre son époque. Les exégètes se la disputent, tel le diable et le bon dieu jouant l’avenir du monde aux cartes : précurseur du pessimisme héroïque façon Schopenhauer et Nietzsche ou figure d’une révolte plébéienne contre la traditionnelle misère allemande ? Nul besoin de choisir, il suffit de se délecter de personnages tentant de conjurer l’ennui et la mélancolie qui s’exhibent tel un divertissement plaisant d’aristo bien né. Et de se laisser cueillir par une saillie sur le travail, dévoilant en creux son aliénation et son instrumentalisation par les classes dominantes. Un impromptu parmi d’autres. 

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humain, tellement humain Avec Born to be Alive, temps fort tout aussi dansant, performatif que festif, Le Manège de Reims compose un parcours kaléidoscopique entre cabaret à l’humour mordant, requiem habité, odes pop et créativité débridée.

Par Thomas Flagel

Born to be Alive, dans les salles du Manège de Reims, du 6 au 17 novembre manege-reims.eu Projection gratuite de Chandelier à l’Esad (Reims), vendredi 9 novembre (18h), suivie d’une rencontre avec Steven Cohen

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n peu de folie pour notre plus grand bien. Tel pourrait être le La de La Nuit sans retour (10/11, au Cirque), cabaret autoproclamé indiscipliné porté par Jérôme Marin (Monsieur K) et Chloé Py. Le duo convie des feux follets pour lesquels décadence et provocation sont érigés en art de vivre et de rire. Parmi les travestis les plus fous réunis pour cette soirée de folie, des figures de la danse comme François Chaignaud et Mié Coquempot ou encore Jonathan Capdevielle mais aussi des musiciens : Anna Petrovna (piano), Frédéric

Chopine (accordéon) et Florian Satche (batterie). Attention aux oreilles, vous en prendrez plein les yeux ! Jan Martens se la joue, lui, solo. Ode to the attempt (15/11, au Cirque (Reims) puis les 22 & 23/03/2019 à Pôle Sud) constitue une plongée totale dans son processus de création par le biais de ses étapes de travail. Projetant le contenu de son ordinateur, il nous convie à son bouillonnement créatif, ses recherches, ses éparpillements et à d’incroyables séquences dansées… Un autoportrait survitaminé et plein de surprises.

Requiem Si de la dizaine de formes réunies dans ce festival éclectique vous ne deviez en voir qu’un, nous ne saurions trop vous conseiller Put your heart under your feet... and walk! (08/11, au Théâtre). Le performer sudafricain Steven Cohen* y livre un hommage sublime à Elu, son compagnon depuis vingt ans, disparu quelques mois avant cette création. Une cérémonie poignante dont le titre vient d’une réponse de Nomsa, sa nourrice de 96 ans à laquelle il demandait comment il pourrait continuer à vivre sans lui. « Mets ton cœur sous tes pieds... et marche ! » lui at-elle répondu. Il ira jusqu’à se faire tatouer l’injonction sur la voute plantaire, qui guidera l’ouverture de sa pièce : une marche douloureuse perché sur deux lourds talons-cercueils. Le poids de ce deuil entravant sa marche en équilibre avec des béquilles. « Un performeur ne peut pas tout donner de lui-même à la fois, mais il est obligé de donner tout de ce qui en lui est relié au sujet de sa performance », confie-t-il. «  J’essaie ici de transgresser mes propres limites en rendant hommage à Elu, et en trouvant un nouveau – et pourtant antique – rituel pour intégrer sa mort à ma vie. En consommant littéralement une

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portion symbolique de ses cendres à chaque itération de la performance, je rends véridique l’affirmation “tu es enterré en moi Elu, je suis ta tombe”. Et en invitant le public à être témoin de mon rituel d’acceptation le plus profond – incorporant le corps incinéré d’Elu dans le mien, vivant – et mon acte d’abnégation le plus déterminé – rejetant les tabous sociaux et les normes acceptées du deuil – je crois utiliser le théâtre dans le sens où il était initialement destiné à l’être, en tant que temple. Pas pour le divertissement mais pour la transformation à travers l’art du culte et pour l’élévation, même si c’est par l’exaltation de l’abject. » Paré de ses atours de papillon, il se meut au milieu des pointes qu’il cisèle depuis longtemps, hybridations polymorphes. La plasticité de l’œuvre accompagne le mélange des sentiments et des images, de la douleur insoutenable à la beauté inextinguible. L’artiste sud-africain ne met pas en scène, ne joue pas. Il offre un rituel intime et vital, charriant la violence de l’absence d’Elu, ce danseur battu par son père durant son enfance pour lui faire passer l’envie de réaliser ce rêve. Son compagnon de vie et de création. Celui qui continue d’irradier le jour d’après. 

Légendes 1. & 2. Put your heart under your feet... and walk! de Steven Cohen © Pierre Planchenault 3. La Nuit sans retour de Jérôme Marin et Chloé Py © Marian Adréani

Lire Au défi de soi, interview avec Steven Cohen dans Poly n°203 ou sur poly.fr

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les enfants perdus Le collectif Corpus Urbain s’empare de Débris, huis clos acerbe de Dennis Kelly où un frère et une sœur racontent leur enfance entre violence et chaos des liens familiaux. Interview à trois voix avec Chloé Porée, Laurie Waldung et Jimmy Lemos.

tiquer tout cela pour trouver le juste équilibre entre le tragique des horreurs de cette histoire et l’humour qu’elle contient et qu’il faut faire passer. Les deux écueils étaient de tomber dans le pathos ou le burlesque. Michael et Michelle reviennent sur leur enfance et jouent chacun des autres personnages. C’est là, lorsqu’ils incarnent les fantômes de leurs souvenirs, que nous les dessinons fortement, et penchons vers le burlesque. En l’absence de didascalies, nous avons choisi d’en faire deux adolescents. Leur naïveté renforce parfois l’humour des situations, notamment lorsque certains des personnages qu’ils évoquent et qui leur ont fait du mal sont présentés comme des sauveurs !

Par Thomas Flagel

À La Comédie de Reims, du 16 au 24 novembre lacomediedereims.fr Au Nouveau Relax (Chaumont), jeudi 7 février 2019 lenouveaurelax.fr

Vous aviez déjà créé une pièce de Dennis Kelly, Orphelin, également un huis clos familial. Pourquoi poursuivre avec Débris ? Son écriture nous touche particulièrement, comme la thématique de la famille, nous qui avons aussi travaillé sur Eldorado de Mayenburg. Débris est construite de manière étrange. Comme rarement au théâtre, la narration est un puzzle. On commence par la fin et toute la pièce nous permet d’avancer et d’éclairer son début, avec un suspense tenant en haleine. Le texte est à la fois très dur et extrêmement drôle dans son trop plein qui provoque un rire salvateur. Comment jouer des scènes horribles comme la mort d’une mère enceinte étouffée par un os de poulet ou la crucifixion de son père ? Nous avons mis beaucoup de temps à décor-

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Pour vous, ils fantasment ce passé, cauchemardent ou le convoquent dans une forme de catharsis ? Ils sont en quête de sens, ici et maintenant, se demandant comment ils en sont arrivés là. Leur réflexion s’énonce dans l’instant de sa naissance. Nous sommes ainsi dans le vrai de la découverte des émotions qu’ils ressentent et vivent, d’autant que nous sommes volontairement très proches du public. Vous souhaitiez les placer dans une boîte blanche saturée d’images. Qu’en est-il au final ? Nous avons conservé l’idée d’un cube blanc, percé de découpes latérales. Il est quadrillé par une multitude d’écrans dont certains ont été comme enlevés. Les projections vidéo agissent comme le troisième personnage. La télé permet de revoir certaines scènes de leur passé comme de constater à quel point la publicité leur mange littéralement le cerveau avec ses fausses images de famille heureuse faites pour leur vendre du jambon ! La pub est ainsi utilisée pour retranscrire ce qui se passe en eux, comme un virus parasitant leur mémoire. 

devenir soi-même Molière 2017 du spectacle jeune public, Dormir cent ans est sans conteste l’une des pièces à ne pas manquer en ce début de saison. Par Thomas Flagel Photo de Pierre Grosbois

À La Comédie de l’Est (Colmar), mercredi 28 novembre (dès 8 ans, traduite en langue des signes – LSF) comedie-est.com À La Colline (Paris), du 11 au 23 décembre colline.fr

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réé au Théâtre Dijon Bourgogne en 2015, auréolé des prix du public et des professionnels au festival Momix 2016, ce premier spectacle à destination du jeune public écrit et mis en scène par Pauline Bureau a tout raflé sur son passage. Jusqu’au graal de la profession, le Molière. En une petite heure de spectacle, la fondatrice de la compagnie La Part des anges nous immerge dans les solitudes de deux jeunes ados : Théo, qui a un ami imaginaire en forme de grenouille en queue de pie, débarque dans un nouveau collège et prend place aux côtés d’Aurore. Cette dernière est une compteuse compulsive. Tout y passe : le nombre de pas pour rentrer chez elle et ceux qu’elle fait pendant les courses au supermarché, les touches de son morceau de piano, le nombre de mots de ses interlocuteurs comme le détail des vingt-deux photographies prises de son corps aujourd’hui. Douze fois habillée, cinq en chemise de nuit, quatre en culotte et une fois nue. Ils sont à cet âge où l’enfance leur glisse entre les doigts, où le trouble impose ses incertitudes, où l’on « sent qu’une femme s’installe doucement dans son corps », écrit Aurore dans son journal intime. Même les parents semblent démunis, entre une mère paniquée à l’idée que son bébé grandisse et veuille un soutien-gorge et un père rentrant

tardivement, sans trop savoir quoi partager avec un rejeton qui aimerait tant ne pas être grand et seul à la sortie de l’école. L’égoïsme des adultes, privilégiant une compétition de cha-cha le jour de l’anniversaire de leur progéniture, se double d’une solitude extrême que Pauline Bureau saisit parfaitement. En bonne croqueuse d’ados, elle évoque le mutisme résultant de l’ambivalence des sentiments : les parents « saoulent quand ils sont là et manquent quand ils s’absentent ». Ce conte initiatique contemporain reprend – à l’instar des fables traditionnelles – l’onirisme de compagnons et de lieux imaginaires issus de mondes fantasmagoriques évoquant, mieux que nul autre, le nôtre. Pauline Bureau recourt à la vidéo pour transformer l’espace en forêt. Aurore confiera à un tigre ses rêves de dépassement, de sueur et de course en lieu et place de la conformité en son rôle de petite fille auquel elle s’adonne avec soin. Théo s’inspire de son crapaud de copain qui ne croit plus en les balivernes de baisers de jolie fille qui le transformerait en prince charmant qu’on lui contait quand il n’était qu’un têtard. Il part à la recherche de l’endroit qui pleure en lui. Chacun, à sa manière, chemine à sa propre découverte. Celle des sentiments qui nous meuvent et de la sensibilité qui nous définit.  Poly 214

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MARIONNETTES

le parfum Après avoir enchanté la dernière édition des Giboulées avec La Valse des Hommelettes, Patrick Sims crée son nouveau spectacle au TJP : Ambregris. Un conte initiatique et olfactif dans l’antre d’un cétacé, entre obsessions et figure paternelles.

Par Daniel Vogel

Au TJP grande scène (Strasbourg), du 22 au 24 novembre (dès 10 ans) tjp-strasbourg.com Rencontre avec l’équipe artistique vendredi 23 novembre à l’issue de la représentation

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ichée dans un petit village de l’Allier, non loin du Cube de Pierre Meunier, la compagnie Les Antliaclastes invente des spectacles à nulle autre pareille. S’ils viennent des États-Unis, de Grande-Bretagne, d’Espagne ou d’Allemagne, ses membres n’ont pas moins élu domicile à Maillet et aux alentours. C’est là que maturent leurs projets marionnettiques aux scénographies redoutables d’ingéniosité, peaufinées avec le plus grand soin. Ainsi en va-t-il d’Ambregris, dont la première sera donnée à Strasbourg. Patrick Sims, metteur en scène, acteur-manipulateur et facteur de marionnette, a imaginé un orgue à parfum géant. « Chaque note correspond réellement à une odeur, même si nous n’arriverons pas à les faire toutes sentir comme on le rêvait… », confie celui qui a passé deux semaines chez un maître parfumeur italien pour approcher cette matière inédite. S’il en est revenu avec « beaucoup d’idées de diffusion, par chauffement d’huiles, par refroidissement, par ventilation ou atomisation », il n’en reste pas moins « extrêmement difficile de remplir une salle avec. De la vider aussi des senteurs. » Un travail par couches s’impose, employant les notes de base au début avant d’en rajouter… Pour réaliser Dulcinée – du nom de la compagne imaginaire de Don Quichotte – le parfumeur de l’histoire repré-

courir senté par un masque d’énorme nez est à la recherche d’ambre gris. La fragrance, produite par le système digestif des cétacés, est au centre de cette opérette alchimique pour marionnettes. Elle seule permet de lier harmonieusement des parfums disparates et sa rareté la rend plus précieuse que l’or. Dans une scénographie reproduisant un squelette de baleine, « sorte d’alambic alchimique », le voilà lançant le Capitaine Achab, spécialiste des baleines depuis ses joutes avec Moby Dick, à la recherche d’ambre gris. Il se retrouvera dans l’antre de la bête avec Pinocchio, pantin ne voulant pas en sortir pour ne pas devenir un petit garçon, mais aussi le Jonas de la Bible, avalé pour avoir perdu la foi. Sous ses faux airs d’orgue à vapeur, le tout sert de « four alchimique modifiant les substances et les êtres : de la merde en or, une marionnette en homme, un infidèle en croyant », rigole Patrick Sims. Au milieu d’une fée bleue, d’un bébé calamar et sa mère, d’une huître géante et de sa perle, ou encore d’un génie de lampe, ce conte initiatique et drolatique s’attaque à nos obsessions et aux figures paternelles d’autorité : Jonas suivant Dieu, Pinocchio cherchant son père dans l’antre de la baleine mais voulant rester libre même s’il demeure un pantin de bois, et Achab voulant enfin en finir avec son maître. 

Monologue écrit et mis en scène au NEST par Vincent Farasse, Mimoun et Zátopek balaie les enjeux politiques de la France gaullienne à travers les figures des deux athlètes. Par Hervé Lévy Photo de Jean Gilbert-Capietto

Au Théâtre de Thionville, du 7 au 10 novembre nest-theatre.fr lestroismulets.com Bus au départ de Metz (devant L’Arsenal), jeudi 8 novembre à 19h Échange avec les artistes après la représentation du jeudi 8 novembre

L

orsque Vincent Farasse rencontre l’athlète messin Bob Tahri (vice-champion d’Europe du 3 000 mètres steeple, en 2010) se passe quelque chose d’essentiel. « J’ai véritablement découvert un monde », résume l’auteur et metteur en scène. Très rapidement, il se passionne pour les destinées parallèles d’Alain Mimoun et Emil Zátopek. « Le premier est parti de rien : il avait brillamment réussi son Certificat d’études, mais il ne lui a pas été possible d’obtenir une bourse pour étudier, car elle était réservée aux enfants de colons dans l’Algérie française. Le second a été condamné à n’être plus rien, devenu éboueur dans les rues de Prague après avoir critiqué l’intervention soviétique de 1968. » Il décide alors de mettre en perspective, dans un monologue, leurs trajectoires respectives avec, en arrièreplan, les enjeux essentiels de l’Après-Guerre en France : l’essor du communisme et le fait colonial. Cette histoire croisée est narrée par Karim (incarné par Ali Esmili, comédien et passionné de course de fond), un jeune ouvrier qui occupe son usine en grève au début des années 1970. Il se souvient de ses quinze

ans, de ses deux héros entre lesquels son cœur balance, Mimoun, Français d’Algérie comme lui et Zatopek avec lequel il partage une proximité idéologique. Dans une scénographie duale évoquant à la fois un terrain de sport et les bureaux de l’usine occupée où le patron est séquestré par les travailleurs – avec une frontière délibérément floue entre les espaces –, se déploient les deux figures convoquées par le verbe : « Je ne voulais pas de vidéos ou de photos », explique Vincent Farasse. Et de rajouter : « Je crois au pouvoir du théâtre dans son archaïsme. Aujourd’hui nous sommes de toute manière dans un monde saturé d’images. » Karim nous entraîne dans les méandres de sa mémoire sur les traces de deux géants, montrant que la course a pied fournit une riche matière théâtrale… Ce qui n’est pas sans rappeler Courir, le roman de Jean Echenoz (paru en 2008 aux Éditions de Minuit) pour qui le patronyme de Mimoun « sonne comme souffle un des noms du vent », tandis que Zátopek a une « allure bizarre et fatiguée, montée sur des gestes roidis d’automate. »  Poly 214

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THÉÂTRE

THÉÂTRE

vertige de l’amour

les empêchements

Benoît Lambert monte Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux. Rencontre avec le metteur en scène et directeur du Théâtre Dijon Bourgogne autour d’une pièce qui n’est légère qu’en apparence.

Une Marquise en deuil rencontre un Chevalier esseulé vivant un amour impossible. Un Comte se verrait bien ravir la belle mais se retrouve au milieu d’un jeu de Valet et Suivante. Ainsi en va-t-il de La Seconde surprise de l’amour, nouvelle création de Thibaut Wenger.

Par Thomas Flagel Photo d’Hubert Amiel

Au Nouveau Relax (Chaumont), jeudi 8 novembre lenouveaurelax.fr Au Taps Scala (Strasbourg), du 20 au 23 novembre (dès 14 ans) taps.strasbourg.eu

Par Claire Lorentz-Augier Photos de Vincent Arbelet

Au Théâtre Dijon Bourgogne, du 6 au 17 novembre tdb-cdn.com Au Théâtre (Lons-le-Saunier), du 20 au 22 novembre scenesdujura.com Au Granit (Belfort), du 27 au 29 novembre magranit.org Au Théâtre de Beaune, jeudi 10 janvier 2019 theatredebeaune.com Au Théâtre Edwige Feuillère (Vesoul), mardi 19 et mercredi 20 mars 2019 theatre-edwige-feuillere.fr

«C

e qu’il y a de troublant dans Le Jeu de l’amour et du hasard, c’est qu’à proprement parler, il ne s’y passe rien ! », pointe d’emblée Benoît Lambert, un brin provocateur. « Résumons : un jeune homme vient en visite dans sa future belle-famille pour rencontrer sa promise... et à la fin, il l’épouse. C’est tout ». Destinée à Dorante, Silvia obtient de son père (Monsieur Orgon) l’autorisation d’observer son prétendant sous le masque de sa servante Lisette, qui endosse les vêtements de sa maîtresse. Ce que Silvia ignore, c’est que Dorante a eu la même idée : il se présente chez Monsieur Orgon dans l’habit de son valet Arlequin (jouant, lui, le rôle de son maître). Dans un jardin d’hiver aux airs de laboratoire – clin d’œil aux naturalistes du XVIIIe siècle – un jeu teinté de cruauté s’engage alors dans les conditions d’une expérience quasiment scientifique, sous le regard amusé d’Orgon et de son fils Mario. Le quatuor amoureux célèbre le marivaudage, « ce jeu de séduction qui, au-delà du badinage, est aussi l’expression de ce que l’amour provoque au plus profond de soi ». Les deux couples sont pris à leur propre piège : en dépit des déguisements, « chacun se retrouve face à celui que la société

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Au Centre culturel ThannCernay, vendredi 30 novembre dans le cadre du festival Scènes d’Automne en Alsace relais-culturel-thann.net

lui destine », poursuit Benoît Lambert. Les bien nés se reconnaissent et les valets, qui rêvent un temps d’ascension sociale, « sont repunaisés à leur place. On peut voir dans tout cela une forme de pessimisme sociologique qui rappelle qu’il n’y a pas de hasard dans l’amour. L’issue de la pièce rassure les maîtres et déçoit les valets. On serait tenté d’ajouter : comme toujours. » Toutefois, Marivaux y fait preuve d’audace en suggérant – avant de l’écarter – une possible égalité sociale, ainsi que le refus de l’homogamie. Pour Benoît Lambert, « l’affirmation d’une égalité formelle qui s’accommode très bien d’une inégalité réelle » est intéressante car « elle est toujours d’actualité. C’est un trait caractéristique des démocraties bourgeoises ». Ainsi, « Monsieur Orgon préfigure-t-il le bourgeois éclairé, amoureux des Lumières et du Progrès, mais terriblement prudent face aux revendications égalitaires. Une figure qui, aujourd’hui encore, domine largement notre vie politique... » Fable en apparence charmante, Le Jeu de l’amour et du hasard est donc une pièce plus grinçante qu’il n’y paraît : subtilement, Marivaux y effleure des enjeux qui prendront leur pleine mesure un demi-siècle plus tard, lors de la Révolution française. 

* Lire Nouveau Western dans Poly n°192 ou sur poly.fr

Nous n’étions pas habitué à vous voir œuvrer dans ce genre de marivaudages… C’est le Théâtre des Martyrs qui m’en a fait la proposition. Ils avaient co-produits mon Koltès, Combat de nègre et de chiens*, et pensaient qu’il serait bien que je me confronte à Marivaux. Je ne connaissais rien de lui. J’ai donc tout lu et trouvé que La Seconde surprise de l’amour était la plus intéressante car les types y sont plus compliqués qu’ailleurs. Il n’y a pas de manipulateur, peu de caractère italien… Mais c’est aussi une des plus difficiles à mettre en scène car il est délicat de jouer un personnage ayant une longueur d’avance alors qu’il en a une de retard, d’interpréter l’ignorance par l’assurance.

Ce sont les jeux de désirs et de pulsions cachés qui, tous, tomberont à l’eau, qui vous attirent ? La mauvaise foi aussi, comme dans Combat de nègre et de chiens qui constituait une longue négociation entre les protagonistes. J’ai saisi pourquoi Koltès venait après Marivaux : l’histoire se comprend en deux minutes mais les personnages vont passer toute la pièce à se mettre des bâtons dans les roues pour s’empêcher de vivre. L’assurance analytique les gouvernants les empêchent de vivre les choses. Ils pré-vivent, anticipent et du coup elles passent avant qu’ils ne réussissent à lâcher prise. Dans quel espace installez-vous cette comédie du XVIIIe siècle ? Pour la première fois, je me suis laissé faire et ne suis pas intervenu. Arnaud Verley, qui signait déjà la scénographie de Combat, m’a proposé un espace synthétique proche des créations de la plasticienne Tatiana Trouvé : une piscine vide, un vivarium avec des plantes étouffées, un arbre en 2D. Je l’ai pris comme une contrainte pour jouer et naviguer dedans. Mes comédiens sont comme des rats dans un laboratoire, bleu turquoise ! Des choses tombent du gril, des cloches enferment les acteurs avant de les libérer… Les costumes quant à eux nous tirent vers un univers non réaliste, proche du conte. Le registre comique penche-t-il vers la noirceur ? La pièce forme une boucle, la déception de l’amour est sans cesse reconduite. Cet enchâssement en fait une comédie parce que ces personnages sont désespérés. L’humour se fait sournois car on rit à l’insu d’eux. Je me plait à déconstruire la pièce petit à petit, pour finir sur un sentiment de solitude et d’épuisement.  Poly 214

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FESTIVALS

THÉÂTRE

carnaval sanglant

drama

© Felix Grünschloß

Neue Stücke !, septième semaine de la dramaturgie allemande, est de retour à La Manufacture. Ce temps fort dédié à la culture d’outre-Rhin sera notamment l’occasion de découvrir Europa flieht nach Europa (20/10, en allemand surtitré en français), pièce de Miroslava Svolikova créée en octobre au Badisches Staatstheater Karlsruhe. La Viennoise y renverse le mythe d’Europe, jeune fille de Roi que Zeus, sous les traits d’un taureau, enlève pour la violer sur une île de Crète. Ici, Europe taille le taureau en pièces pour prêcher l’amour en lieu et place d’un destin sanguinaire qui mettrait le continent à feu et à sang. L’histoire contemporaine est retracée sans fard, de la colonisation aux croisades, de la lutte des classes aux ballets nationalistes des nations menant, irrémédiablement et avec les meilleures intentions du monde, vers la guerre. La metteuse en scène catalane Alia Luque propulse cinq matadors – symboles clinquants d’une tradition sauvage mêlant le sublime esthétisme à l’abject le plus morbide – dans ce carnaval de tableaux joyeux et voraces.  (T.F.)

En un tour de passe-passe, Alessandro Serra déplace le régicide Macbeth d’une pluvieuse Écosse à la touffeur sarde. Macbettu nous catapulte en pleines traditions carnavalesques de la région de Barbagia. Dans ces montagnes du centre de l’île italienne, les hommes perpétuent des rites violents, masqués et accompagnés de sons funèbres. Shakespeare est convoqué au milieu des spectres aux postures guerrières dans une scénographie épurée, baignant dans l’obscurité de l’hiver. Des nuages de poussière se soulèvent à chaque incartade et foire d’empoigne née d’une ivresse du

Au Théâtre de La Manufacture (Nancy), du 20 au 23 novembre theatre-manufacture.fr

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Au Granit, mercredi 21 novembre (en sarde, surtitré en français) magranit.org

new generation © B. Salmanski

paradise lost L’ensemble OZMA dépoussière le spectaculaire premier dino-film de l’histoire du septième art muet dans un ciné concert (dès 8 ans) à la conquête du Monde perdu. Tous les ingrédients du genre sont réunis : d’intrépides explorateurs, un amour impossible avec la belle Bessie Love, une contrée reculée et sauvage de l’Amazonie peuplée de bestioles n’ayant rien à envier à Godzilla… Tiré de l’œuvre d’Arthur Conan Doyle, ce chef-d’œuvre réalisé par Harry O. Hoyt en 1925 regorge d’effets spéciaux bricolés avec des vessies de ballon de football et des dinosaures en caoutchouc et éponges montées sur armatures en acier. Les musiciens se jouent des personnages et accentuent les situations en

pouvoir, d’une ambition dévorante et d’une séduction dionysienne. Un théâtre charnel, peuplé d’images saisissantes où coule aussi bien le vin que le sang, où les conflits se soldent à coup de pierres fracassées et d’implacables trahisons dans une ambiance oscillant entre fête et carnage. Les chants de ce coin de Sardaigne ont beau nous emmener au large de rivages poético-mythiques, l’âpre violence de la réalité nous ramène, chancelants, au milieu de la poussière. (T.F.)

recourant avec un éclectisme jouissif à des mélodies pop s’envolant vers le rock et les beats répétitifs électroniques. Le tout à grands renforts d’improvisations autour de motifs communs formant autant de rendez-vous dans les partitions du quatuor. (D.V.) Dans le cadre des Régionales : à La Coupole (Saint-Louis) 14 & 15/11, puis en 2019 au Foyer de la culture (Dannemarie) le 18/01, au Cinéma Le Royal (Rothau) le 19/01, à La Castine (Reichshoffen) le 22/01, à L’Espace Athic (Obernai) le 01/02, à L’Espace culturel Le Parc (Ribeauvillé) le 02/02, aux Tanzmatten (Sélestat) le 05/02, au Cinéma Amitié (Erstein) le 08/02, à La MAC (Bischwiller) le 19/03, à La Halle au blé (Altkirch) le 21/03, à La Saline (Soultz-sous-Forêts) le 16/05 et à la Salle du Cercle (Bischheim) le 17/05 culturegrandest.fr

Nous les avions quittés avec Les Enfants d’Edward Bond, monté avec la Cie Trauma d’ère. Cécile Mourier et Christophe Muller ont, depuis, décidé de voler de leurs propres ailes, formant la compagnie Coup de Chien. Une météo aussi violente que subite dans le langage maritime. Le duo comet en scène Les Idiots, pièce de Claudine Galea inspirée par des faits divers. Deux couples se croisent : Pat et Dean, jeunes adultes, passent leur temps à tirer sur des boites de conserve dans un squat, tandis qu’Ange et Chris décident d’en finir sur les rails d’un chemin de fer. Ils veulent tout, tout de suite, enserrés, déjà, dans les cadres sociaux entretenus par les adultes. Les parents d’Ange et Dean ne servent d’ailleurs guère d’exemple, totalement accaparés par leur propre vie. Pour Cécile Mourier, l’écriture fragmentée de l’auteure qui s’est notamment inspirée du célèbre portrait de Florence Rey, « ne parle que d’amour, même dans la violence des sentiments, avec une telle pureté des mots… » Au milieu d’un cratère, dans un désert cosmique, leurs comédiens de deux âges bien distincts passent d’un personnage à l’autre par un travail de physicalité. Ils détonnent dans cet espace grisonnant et lunaire. La confrontation des géné-

rations, l’héritage de frustrations et de rêves interrompus suivent leur cours dans ce miroir de projection entre générations. (T.F.) À la Maison des Arts (Lingolsheim), jeudi 8 et vendredi 9 novembre (dès 13 ans) lingolsheim.fr — coupdechien.com

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DANSE

daydreaming Chorégraphe atypique, Gaëlle Bourges présente plusieurs de ses dernières pièces dans le Grand Est. Des confrontations entre images, discours, art, mécanismes sociopolitiques et corps.

Par Irina Schrag Photo de Conjurer la peur par Danielle Voirin

Revoir Lascaux (dès 6 ans), à Pôle Sud (Strasbourg), du 13 au 15 novembre présenté avec le TJP tjp-strasbourg.com pole-sud.fr Conjurer la peur, à Pôle Sud (Strasbourg), mardi 4 et mercredi 5 décembre pole-sud.fr Et aussi au Manège (Reims), Ce que tu vois, jeudi 29 et vendredi 30 novembre et Le Bain (dès 6 ans), du 18 au 23 mai 2019 manege-reims.eu gaellebourges.com

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nventer des machines à réfléchir des images dans lesquelles langues (les récits) et corps (les actions) s’interpénètrent pour creuser des voies dissidentes. » Ainsi Gaëlle Bourges définitelle le sillon qui est le sien dans un milieu de la danse dont elle pousse allègrement les cloisons parfois étriquées. Depuis les années 2 000, la cinquantenaire dissèque à sa manière les rapports entre corps, regard et discours dans l’histoire de l’art. Celle qui a été jusqu’à devenir strip-teaseuse, approchant au plus près le mouvement du désir et de l’érotisme pour nourrir ses créations, nous emporte aujourd’hui dans des contrées variées, mais toujours érudites. D’un livre de l’historien Patrick Boucheron autour de la fresque peinte au XIVe siècle par Ambrogio Lorenzetti dite Des Effets du bon et du mauvais gouvernement, elle tire Conjurer la peur, critique des mécanismes du pouvoir. De notre propension à nous laisser gouverner jusque dans l’intime et le quotidien. Le Discours de la servitude volontaire de La Boétie

n’étant jamais loin. Tableaux vivants, scènes en apparence plus singées que dansées autour d’une description où se disputent éloquence et humour pour décrire avec brio les neuf mauvais conseillers – le gouvernement des élus de la bourgeoisie dans la Sienne de l’époque – qui entourent Tyrannie du côté du mauvais gouvernement. S’y succèdent le premier nu à valeur positive du Moyen-Âge ou encore les vices de Tristesse qui ronge les robes des interprètes dans une farandole mélancolique de joie forcée pour faire face à la menace de reprise du cycle de guerre après la paix, etc. Ce point de bascule du spectacle ouvre sur un vrai beau programme politique du côté du bon gouvernement : « Occuper son esprit et son intelligence à toujours soumettre chacun à la justice. » Avec le planant Daydreaming de Radiohead en fond sonore, se tisse alors un récit plus intime, un parallèle avec les grands tyrans et petits tyranos actuels, la violence symbolique qui nous entoure, lorsqu’elle n’est pas physique. Rejouant les mêmes gestes que lors de la première partie, le potentiel chorégraphique se révèle là où il était précédemment totalement mis sous l’étau des mots. Dans Ce que tu vois, c’est une autre fresque qui l’intéresse, toujours entre bien et mal, la tapisserie de l’Apocalypse d’Angers. Elle l’approche par la critique des images en confrontant le livre de Jean à des récits plus contemporains comme le texte de La Jetée de Chris Marker. Pour les plus jeunes, elle plonge dans Revoir Lascaux avec les quatre ados ayant découvert la grotte. Sur une voix off à la narration précise, elle bâtit une scénographie à la dimension plastique fascinante. Entre vidéoprojection et ombres chinoises réalisées avec lampe d’iPhone et figurines de jouets, ce cyclorama déploie le bestiaire des découvreurs et modifie les échelles pour mieux reproduire leur stupeur. Avant une intemporelle danse païenne, ennivrée d’images, sur une electro smooth avec masques en carton… 


DANSE

everyday people Les chorégraphes Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou signent une nouvelle pièce, Ces gens là !, inspirée d’un terreau commun. Brel, des corps exultant de couches de vie, d’images de l’autre et de regards sur soi. Par Thomas Flagel Photo de Narcose par Blandine Soulage

À VIADANSE (Belfort), vendredi 16 novembre viadanse.com Au Tarmac (Paris), du 4 au 6 février 2019 dans le cadre du festival Faits d’hiver (14/0120/02/2019) letarmac.fr faitsdhiver.com

Lire Hacking the city dans Poly n°210 ou sur poly.fr

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ur la photo jaunie, les enfants jouent dans le sable au milieu des adultes en bikini et maillot de bain. Chemises ouvertes, bain de soleil sur transats, file d’attente pour prendre une glace dans une cahute en dur. Un été des années 1970 à La Goulette, dans la banlieue nord de la capitale, très prisée par les Tunisois de tous les milieux. Une image arrêtée, figeant le temps, qui inspire la compagnie Chatha. Le duo, installé à Lyon depuis longtemps, est né dans cette Tunisie d’un autre temps. Y a étudié la danse, le cinéma. En 2015, ils rendaient un vibrant hommage au Sacré Printemps de la révolution. Ode au mouvement des corps, à l’entraide et à l’engagement individuel façonnant le collectif. Un spectacle à la dimension plastique forte, marquée par les silhouettes immortalisées par Bilal Berreni * quelques années auparavant. Depuis, il y eut Narcose, expérience sensorielle marquée par les beats electro d’Haythem Achour, alias OGRA, et un travail sur la persistance rétinienne à grands renforts de rafales lumineuses, troublant ce que l’on croit voir. L’ivresse des profondeurs comme métaphore de la peur de l’autre gangrénant notre quotidien sur fond d’engrenage, en réponse à l’extrémisme ambiant. Voilà qu’aujourd’hui ils s’intéressent « au trajet des personnes et pas à ce qui les réunit », affirme Hafiz Dhaou. À Ces gens là !. « Le public est au centre de notre travail depuis longtemps, pas conceptuellement mais en dialogue avec

ce que nous proposons : de l’immersion totale et déboussolante de Narcose à la prise à témoin directe dans Sacré Printemps. » La référence à la chanson de Brel sert de terreau commun. « Il parle d’amour avec brio, décrypte les peurs de la bourgeoisie et une certaine condescendance. Mieux vaut partir d’un cliché que de tomber dedans. » Aux danseurs qui les accompagnent depuis 15 ans s’ajoutent deux petits nouveaux, issus du Ballet de Lorraine. Il a fallu devenir une famille. Laisser le temps au temps. Les trajets des hommes les habitent depuis un moment. Au Port de Hambourg, ils s’intéressaient déjà aux traces du colonialisme et des migrations forcées, bien avant le chaos actuel des crises migratoires. Les cinq danseurs œuvrent de manière chorale, avec des partitions qui leurs sont propres, apportant son commun à sa manière. L’écriture comme la lumière penche vers leurs premières amours, le cinéma : ses focales, sa manière de dilater et de suspendre le temps, le hors-champ signifiant sans imposer. « Les danseurs doivent y mettre quelque chose d’eux-mêmes, de la sincérité, de l’instinct de survie, être en alerte et prêts à réagir à leur environnement », assure Aïcha M’Barek. Virtualisation, surabondance des échanges sur les réseaux, vitesse augmentant l’éloignement physique… « Il faut que notre danse ait son rythme, des racines fortes pour survivre à tout, notamment au tsunami de la musique d’OGRA ! » 


sélection scènes

Finding now © Dan Aucante

feux follets Le premier programme du CCN - Ballet de Lorraine se veut Plus Plus avec quatre chorégraphes aux univers hyper expressifs. Par Irina Schrag Photo de Laurent Philippe

À l’Opéra national de Lorraine (Nancy), du 14 au 18 novembre ballet-de-lorraine.eu opera-national-lorraine.fr Record of ancient things sera jouée à La Filature (Mulhouse), mardi 19 et mercredi 20 mars 2019 dans le cadre de la Quinzaine de la danse (12-23/03/2019 à l’Espace 110 d’Illzach) lors d’un programme dédié aux Ballets européens au XXIe siècle lafilature.org espace110.org

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es trois pièces réunies par Petter Jacobsson pour lancer la saison du Ballet de Lorraine œuvrent en contrastes saisissants. Le directeur du Centre chorégraphique national ouvre le bal par sa dernière création avec Thomas Caley. Record of ancient things a l’énergie folle des soirées endiablées. En trois temps, la scène se transforme de théâtre en night-club, pour finir en arène. Jusqu’à l’épuisement, douze danseurs sautent à n’en plus pouvoir dans un écrin scintillant malgré l’obscurité ambiante. Le temps se distend, les danseurs tissent d’invisibles liens gestuels et s’enivrent de la musique signée Peter Rehberg jusqu’à l’extravagance, dans des costumes luisant de sequins ou se fondant dans le camouflage de leurs motifs. Ici rien n’est joué d’avance, tout ce reconstruit, de l’aérien au terrien, de l’avant vers l’arrière, de la solitude au milieu de la foule, à l’individualité du groupe. Survitaminé est aussi le trio de Saburo Teshigawara. Transparent Monster créée à la BAM de Metz en février dernier, explose en intensité, en arabesques dignes d’araignées d’eau. Une ode charnelle aux fulgurances du corps. Sauvage ballet de gestes

animés par une divinité absente. Cette figure de la danse contemporaine japonaise signe une pièce intime, perpétuant sa recherche « d’une nouvelle forme de beauté » sur des musiques de Debussy, Schubert et Bach. Clou de cette soirée, la création par Thomas Hauert de Flot. L’ancien danseur – passé notamment par la compagnie d’Anne Teresa de Keersmaeker – embarque 24 danseurs sur la Suite de Valses, op.110 de Prokofiev. Un regroupement hétéroclite en inventions mélodiques et variations dynamiques. Le fondateur de la compagnie ZOO à Bruxelles s’inscrit faussement dans la danse abstraite. L’improvisation reste sa marque de fabrique, la matrice de ses pièces : un mouvement initié par des danseurs fait réagir les autres pour créer de nouveaux développements chorégraphiques. Chacun est responsable de ses propres gestes, puisés dans des “principes physiques” partagés lors des répétitions, et s’adapte à l’organisation rhizomatique du groupe donnant corps à l’œuvre en cours. Tensions, conflits, négociations et autres pans des relations humaines se trouvent ici réunies dans leur éclat le plus pur. 

Fratries © Raoul Gilibert

Personne

Traversée

Lauréate du dispositif Émergences 2018, l’équilibriste Mathilde Roy conte l’exil entre cirque, danse et théâtre d’images. Accompagnée en direct par Alexandre Verbiese, elle appelle un ailleurs en touchant à la poésie des gestes.

Deux comédiennes en scène : sourde, Youma exprime en langue des signes, tandis que l’autre lui répond. Un spectacle (dès 8 ans) narrant avec pudeur l’itinéraire d’une jeune fille de son pays d’origine à une grande métropole européenne.

07 & 08/11, L’Espace (Besançon) les2scenes.fr

14/11, Le Point d’eau (Ostwald) lepointdeau.com

Pied de nez

Fratries

Aurélie Gandit explore le travail de huit créateurs qui ont marqué l’Art moderne et contemporain (Matisse, Klein, Picasso, Pollock, etc.). Pour chaque tableau évoqué, la chorégraphe propose une courte pièce de danse ludique. Une petite histoire pour tous les publics dès 8 ans.

À grand renfort de fragments de paroles patiemment collectées, Eve Ledig explore les relations familiales (dès 7 ans, voir Poly n°194 et sur poly.fr). Éclats d’héritages collectifs et faisceaux de trajectoires personnelles prennent corps dans un puissant chœur de quatre femmes.

08/11, ACB (Bar-le-Duc) acbscene.eu

22/11, La Méridienne (Lunéville) Dans le cadre des Régionales, en 2019 à Huningue (02/02), Cernay (23/04) et Illkirch (28 & 29/04) culturegrandest.fr

Moon Un délicat théâtre d’ombres (dès 5 ans) signé par le Teatro Gioco Vita. Un spectacle aux tons pastel où se déploient des aquarelles aux rythmes calmes et détendus pour un instant rare. 10 & 11/11, Le Brassin (Schiltigheim) ville-schiltigheim.fr

Scala Insatiable observateur du combat que mène l’homme contre la gravité, Yoann Bourgeois met en scène des acrobates soumis à des forces extérieures. 13 & 14/11, La Comète (Châlons-en-Champagne) 22/01/2019, Le Carreau (Forbach)

Finding now Pour ce projet, Andrew Skeels s’est entouré de cinq danseurs désireux de faire exister et de partager leur singularité et leur technique spécifique (house, popping, break, contemporain…) avec la volonté de mettre en valeur les particularités de chaque style tout en sauvegardant l’unité du groupe.

Eins Zwei Drei Dans la nouvelle création de Martin Zimmermann, un musée devient le lieu de rencontre d’un trio infernal. Les protagonistes : trois clowns, archétypes classiques du cirque. L’enjeu : le rapport à l’autorité et à la liberté. 21-24/11, Le Maillon (Strasbourg) 29/11-01/12, Reithalle (Bâle) 15 & 16/01/2019, Grand Théâtre (Luxembourg)

Eurêka ! Le duo d’Inédit Théâtre tente de répondre à vos questions sur le monde. « Et Tant qu’on n’a pas prouvé que c’était faux c’est peut-être vrai. Peut-être. » Un hymne tout public à la démarche scientifique ayant pour guide les Shadoks. 30/11 & 01/12, La Vill’A (Illkirch-Graffenstaden) illiade.com

13 & 14/11, Grand Théâtre (Luxembourg) theatres.lu Poly 214

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MUSIQUE

femme actuelle Sous la boule à facettes, Clara Luciani chante haut et fort qu’elle refuse d’endosser le rôle de mère nourricière ou de putain vulgaire. Rencontre avec un Monstre d’amour au cœur lourd.

Par Emmanuel Dosda Photo de Manuel Obadia-Wills

Au Queen Kong Club (Neuchâtel), vendredi 23 novembre case-a-chocs.ch Au Centre dramatique national (Besançon), samedi 24 novembre cdn-besancon.fr À La Souris verte (Épinal), jeudi 13 décembre lasourisverte-epinal.fr À La Laiterie (Strasbourg), vendredi 14 décembre artefact.org À La Rotonde (Luxembourg), samedi 15 décembre rotondes.lu

Édité par Initial Artist Services initial-artistes.com

Vous semblez incarner la femme d’aujourd’hui, à la fois fragile comme une fleur et armée jusqu’aux dents… Être une femme contemporaine, c’est refuser de ressembler à ce qu’on attend d’elle ! Dans ma chanson Drôle d’époque, je dis mon rejet des clichés. Il faudrait être femme-objet et au foyer… J’ai beaucoup de références aux années 1960, tout en étant très heureuse de vivre en 2018 ! La frange façon Françoise Hardy sur votre front est-elle un clin d’œil à cette décennie ? [Rires] Je pense m’inscrire dans une certaine tradition d’écriture et de forme de la chanson française que j’ai essayé de mixer à des éléments plus pop, davantage anglo-saxons. J’ai envie de porter l’héritage de Françoise Hardy, mais aussi de Jacques Brel, Barbara, Léo Ferré ou William Sheller. Cette famille m’a bercée et donnée envie de faire de la musique. Vous faites partie d’une génération décomplexée vis-à-vis de ce que nous appelions la “variétoche”…  Je crois que nous avons dépoussiéré la variété et nous reconnaissons d’elle ! Ado, c’était la honte, mais des artistes d’aujourd’hui comme Juliette Armanet1 n’ont pas peur et sont même fiers de citer Véronique Sanson. De la honte, on passe au cool… Pas autant que d’écouter du rap, mais presque ! Quelles sont vos influences rock ? PJ Harvey, Nick Cave, Patti Smith ou Lou Reed m’ont poussé à jouer de la guitare électrique et d’utiliser des sons qu’on n’a pas l’habitude d’entendre dans la chanson française : échos, effets, réverbs, une “vraie” batterie… 

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Lire Poly n°202 ou sur poly.fr Lire Poly n°213 ou sur poly.fr

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Je ne l’entends pas trop chez vous… Je ne prétends pas du tout faire du PJ Har-

vey, même si sur scène cette dimension rock est plus palpable. Un morceau comme On ne meurt pas d’amour est cependant presque shoegaze, rugueux… Il part en cacahuète à la fin. L’ambiance générale du disque fait plutôt songer à Metronomy dont vous reprenez d’ailleurs The Bay. Je suis d’accord avec vous, même si j’ai surtout pensé à Blondie durant l’enregistrement. C’est une question idiote, mais pourquoi chanter The Bay en français ? C’est très difficile de faire une bonne reprise : il faut pouvoir reconnaître l’original tout en lui insufflant quelque chose de soi. La traduction française m’a permis de m’approprier le titre et de l’emmener ailleurs. En plus, je dois vous avouer que mon accent anglais est très mauvais ! Votre album débute et se clôt avec une même affirmation, « Sous mon sein, une grenade », comme un slogan… Cette sentence rappelle en effet « Sous les pavés, la plage » de Mai 68 ! Aujourd’hui, nous “consommons” des chansons, alors que je voulais sortir un véritable album, qui prenne l’auditeur par la main et lui raconte une histoire. Le disque, sous forme de boucle, commence et se termine sur une même note, une phrase identique… Elle est importante pour moi car elle se réfère à la soit-disant fragilité des femmes : derrière leur apparence angélique, elles peuvent faire aussi mal et autant de bruit que les hommes. Ce paradoxe est également présent dans On ne meurt pas d’amour où vous vous décrivez comme machine… qui souffre et crie à l’aide ! Je chante sans doute On ne meurt pas

d’amour pour essayer de m’en convaincre. Tout mon album est construit sur ce schéma de contradiction de sons et de propos. On va de la clarté à l’obscurité, comme dans la vie. « On vit vraiment une drôle d’époque » dites-vous. Une époque où la question du genre est plus que jamais posée… Des personnes comme Eddy de Pretto2 parlent en effet beaucoup de leur sexualité ou leur virilité. La question du genre est également présente dans mes morceaux, mais je m’en suis ren-

due compte plus tard, car mon disque est autobiographique avant tout. Il raconte ma vie de jeune femme, sans être volontairement féministe.

physiquement, mais tout au long de l’album je m’inspecte, faisant un état des lieux : ici je suis abimée, là ça va, etc.

Dans Sainte-Victoire, vous n’êtes plus dans l’autobiographie, mais l’autoportrait, en vous regardant dans un miroir et en décrivant votre corps… Rien ne dit mieux ce que je suis que mes chansons. Dire que j’observe mon reflet est presque métaphorique car finalement je ne fais que ça. Je donne des indication sur à quoi je ressemble

C’est un peu narcissique quand même, non ? On ne va pas se mentir : mon métier l’impose et j’ai dû faire un travail incroyable pour monter sur scène et interpréter ces chansons d’une immense impudeur ! Je ne suis pas dans l’ego trip, mais je ne suis capable que de parler de moi. 

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MUSIQUE

night show Radiate de la reimoise Jeanne Added1 est comme un phare balayant le ciel dans la pénombre, un projecteur dans la noirceur d’un dance-floor. Entretien en clair-obscur.

Par Emmanuel Dosda Photo de Julien Mignot

À La Cartonnerie (Reims), jeudi 15 novembre cartonnerie.fr À La Laiterie (Strasbourg), vendredi 16 novembre artefact.org À Den Atelier (Luxembourg), dimanche 16 décembre atelier.lu

C’est également le moment de la fête. Ont-elles guidé l’écriture de ce disque, plus club ? Un peu oui, ainsi que ma reconnexion avec la danse, sur scène où lors de soirées : celles-ci imaginent un monde parallèle où l’on s’accepte et accepte l’autre, avec une certaine douceur qui existe moins dans la vie de tous les jours. La musique électronique ne fait pas de grands discours. Sans bavardage, elle s’adresse à ton inconscient et te fait du bien. Ces derniers mois, ce genre musical m’a le plus touchée : Daniel Avery, Paula Temple et évidemment Maestro2 qui a travaillé sur la production de mon disque. Le son est très bien entré en phase avec le sens grâce à notre collaboration, même si ça n’était pas le but du jeu au départ.

Édité par Naïve naive.fr

Voir notre article dans Poly n°203 ou sur poly.fr au sujet du festival Entrevues de Belfort pour lequel Jeanne Added était marraine du Prix Eurocks One + One (cette année, il s’agit de Fishbach, lire page 20) 2 En concert lors du festival Musiques Volantes, lire page 48 1

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Votre nouvel album, Radiate, n’est pas un remake du premier : il est bien plus radieux que le précédent, Be Sensational. Pourtant, vous prétendez vouloir doubler le temps de la nuit dans Before the Sun…  Jamais l’un sans l’autre, la lumière sans l’obscurité. Musicalement, en termes de sonorités, je ne trouve pas que ce qui est lumineux soit très intéressant. J’aime la nuit, le moment du rêve, de la non conscience, la coupure avec le quotidien et l’endroit de la réinvention de soi et du monde. Lorsque le jour disparaît, le réel change de saveur.

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Avec Mutate, le sens et le son sont en effet parfaitement associés : ce morceau, où il est question de mutation, évolue d’une ambiance mélancolique à une transe technoïde… Peut-être, mais ça n’était pas prémédité car je n’apprécie pas trop lorsque la musique est illustrative. La thématique de la mutation me touche particulièrement car je me sens constamment en train de bouger, d’être en

mouvement permanent. Plus tu ouvres tes capteurs, plus tu reçois et mutes. C’est lié à mes rencontres et mon environnement. Le point de départ de cette chanson vient du livre de Maurice G. Dantec, Babylone Baby, où il y a ce personnage en contact exponentiel avec le l’univers. C’est une sorte d’Aleph de Jorge Luis Borges : un point où le monde entier, à tout moment, se trouve. Dans vos morceaux, on dirait que vous livrez bataille. Contre qui ou quoi ? Contre moi ! Quand tu t’énerves après quelqu’un, c’est que tu t’agaces toi-même en général. Donc l’Enemy évoqué dans votre chanson, c’est vous ? Bien sûr, c’est toujours soi le souci. Mais au moins, je suis la seule personne que je peux changer ! Avez-vous cherché à désapprendre ce que vous avez étudié (le chant et le violoncelle) aux Conservatoires de Reims et de Paris ? J’ai surtout appris, au moment de l’écriture de mon premier album, à simplifier, me recentrer… ce qui est difficile lorsqu’on a beaucoup d’outils à sa disposition. C’est comme pour un trompettiste ou un saxophoniste : à partir du moment où tu sais chanter, tu peux parodier qui tu veux, Dalida ou Shakira. L’imitation fait partie de l’apprentissage. Trouver ta propre voix, savoir comment tu “sonnes”, s’avère nettement plus difficile et nécessite un travail plus profond, plus compliqué. Vous êtes donc capable de me faire Dalida, là, maintenant, tout de suite ? Oui, bien sûr, mais hors de question que je vous fasse Dalida, ni Shakira d’ailleurs ! Un autre jour peut-être…  Poly 214

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FESTIVAL

vol au bout de la nuit Après 23 ans, le festival Musiques Volantes disparaît. L’équipe jette l’éponge, mais a concocté une dernière édition explosive avec du math rock espagnol ou de la techno américaine.

Par Emmanuel Dosda Photo d'Orchestra of Spheres

Aux Trinitaires (Metz), à L’Autre Canal (Nancy) ou encore aux Rotondes (Luxembourg), du 27 octobre au 10 novembre musiques-volantes.org

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es Musiques Volantes, c’est peutêtre l’histoire d’une sorte de Zone à Défendre, d’une ZAD qui a su construire une communauté soudée dans une histoire collective. » Les exigeants organisateurs du festival n’ont cessé de chercher la bagarre à ceux qui auraient voulu leur empêcher de rassembler, chaque année, la fine fleur de la musique indé. À force de se battre continuellement pour continuer à « vivre sur les couloirs aériens les moins fréquentés pour apporter les sons vers d’autres rives  », l’équipe s’est affaiblie tandis que les problèmes économiques grandissaient… L’édition 2018 sera donc la dernière, mais « l’association a 23 ans ! C’est déjà une belle vie », nous lance-t-on afin que l’on sèche nos larmes. Le crew de Musiques Volantes n’a pas perdu la foi : Alléluia ! La preuve avec une ultime programmation qui mêle le post-punk canadien de Crack Cloud et le freak-folk du new-yorkais Yonatan Gat. La noïse hyper flippante du trio français Sister Iodine et l’elec-

tro cool du duo franco-écossais Maestro. La transe orientalo-nancéienne de Taxi Kebab et l’afro-pop cosmique des hollandais (volants, bien sûr) de The Mauskovic Dance Band. La tête d’affiche ? Dopplereffekt, groupe pratiquant une musique kraftwerkienne au nom teutonnant, mais qui vient des États-Unis. Les membres de la formation avancent masqués, façon Mad Mike, boss du label Unerground Resistance. Leur set sera assurément electroïde, pianistique et sans concessions. Nos chouchous ? Meridian Brothers, combo colombien qui a un style… bien à lui. Tropicalisme à la noix de coco, merengue dingo, cha-cha toc-toc, rumba psyché, salsa pour zombies, jazz de vampires, samba caliente, pop vintage del futuro, easy listening métronomique… Ces latin lovers mixent Señor Coconut et Mars Attacks, Os Mutantes et Konono n°1, le folklore de Bogotá et la cucaracha. De quoi fêter dignement et non tristement cette dernière édition. 


John Scofield © Nicholas Suttle

jazz en chantier Jazzdor est de retour pour la 33e fois, explorant les multiples arcanes du genre. Passage en revue de quelques rendez-vous essentiels de la quinzaine.

Par Florent Servia

À la Cité de la Musique et de la Danse, au CEAAC, au Fossé des Treize, etc. (Strasbourg), au Musée Würth (Erstein), à la MAC (Bischwiller), à la Reithalle (Offenbourg), à la Briqueterie (Schiltigheim) et à la Maison des Arts (Lingolsheim), du 9 au 23 novembre jazzdor.com

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emps fort de la saison jazzistique dans le Grand Est, Jazzdor est très attendu. Chaque année, on se demande quelles seront les perles de la prochaine édition. Louis Sclavis viendra-t-il proposer une nouvelle création ? Pas cette fois ! Michel Portal, alors ? Invité en quintet (15/11, Reithalle) il se produit avec le tromboniste Nils Wogram, le pianiste Bojan Z, le contrebassiste Bruno Chevillon et le batteur Lander Gyselinck… et même si on ne l’a pas encore entendu dans cette formation, on peut en attendre le meilleur ! On appelle cela la confiance. Philippe Ochem n’a jamais manqué d’en témoigner, aux plus installés comme aux étoiles montantes. Au sein de ces espèces en constante voie de renouvellement, le directeur artistique de la seule SMAC (Scène de Musiques Actuelles) dédiée au jazz en France choisit des artistes qu’il n’abandonne plus.

Fidélités Daniel Erdmann (10/11, Cité de la Musique et de la Danse) n’en est pas à sa première participation. L’année dernière, par exemple, il avait été invité à émouvoir le public avec son projet Velvet Revolution. Pour cette nouvelle édition, il réactivera un groupe qui l’occupe depuis longtemps : Das Kapital. L’Allemand installé à Reims revisite dans l’un des albums de ce trio les chansons de Hanns Eisler à qui il avait rendu hommage en lui consacrant un disque enregistré en 2016 avec le Royal Symphonic Wind Orchestra. En invitant plus de 60 musiciens de l’Orchestre d’harmonie du Conservatoire de Strasbourg les rejoindre dans cette aventure populaire, Jazzdor offre une précieuse occasion de découvrir la force narrative de cette musique dans toute sa splendeur ! Cap à l’Ouest avec les États-Unis de John Scofield (09/11, Cité de la Musique

Das Kapital © Denis Rouvre

et de la Danse). Les trois derniers albums du guitariste témoignent de son attachement viscéral à la terre de sa patrie. Pour ce maître couronné de Grammy Awards et ayant fait ses armes avec rien de moins que Miles Davis au début des années 1980 en plein règne du jazzfunk, l’americana et la country n’ont pas de secret. Les très talentueux et respectés Gérald Clayton (pianiste), Vicente Archer (contrebasse) et Bill Stewart (batterie) brilleront à coup sûr lors de la soirée d’ouverture du festival sur le répertoire du dernier road trip américain de leur cowboy de leader ! Le voyage se fera en première classe. Pour sa 33e édition, le festival s’est offert deux autres quartets prestigieux d’Américains, mais dont les leaders se sont installés en France il y a bien longtemps : Archie Shepp (23/11, La Briqueterie) et David Murray (20/11, MAC Bischwiller), deux saxophonistes. Le premier est très certainement le représentant le plus légitime, par l’histoire et le vécu d’un peuple et par la musique, de la tradition américaine du jazz que la France ait à ce jour. On peut gloser, rappeler qu’il a joué avec John Coltrane dans les sixties et continué de dérouler une liste impressionnante de légendes, les notes seules en disent assez. Si la soul et le blues ont toujours irrigué sa musique, c’est que le saxophoniste avait un supplément d’âme à faire vibrer : l’histoire d’un peuple. Le temps passe, pas la puissance de son geste. Issu d’une autre génération, David Murray, a choisi, comme son aîné, de

Nicole Mitchell du Tiger Trio © DR

combattre et d’exprimer par sa musique la condition du peuple afro américain. Avec son Infinity quartet, le saxophoniste a sorti Blues For Memo en début d’année. Il s’y associe avec le poète et slammeur Saul Williams dont l’inspiration principale provient de l’intellectuel et activiste noir Amiri Baraka*. Expérimentations Il y a au plus profond de l’ADN de Jazzdor, des aventures sonores osées, domptées par des musiciens tous terrains, où des guides en territoires obscurs et dissonants affichent plus que jamais leurs divergences avec la conception de la musique comme entertainment. Les solos du guitariste Alain Blesing (17/11, Médiathèque Olympe de Gouges) et du contrebassiste Claude Tchamitchian (18/11, CEAAC) disent cet engagement artistique nourrissant et toujours rafraîchissant. Toute la carrière du grand guitariste Marc Ducret (21/11, Fossé des Treize), présent en quintet cette année, également. Ultime plaisir de ces narrations qui jouent avec les convenances, un trio de femmes qui a de la gueule : le Tiger trio (13/11, Fossé desTreize) réunit la flûtiste Nicole Michell (ancienne présidente de l’AACM de Chicago, l’institution free jazz probablement la plus reconnue dans le monde), la contrebassiste Joëlle Léandre et la pianiste Myra Melford. Des mastodontes des musiques improvisées ! Le spectacle est garanti, sans que l’on sache les formes qu’il prendra ! 

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Voir Poly n°143 ou sur poly.fr

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au-delà du réel Avec pour mot d’ordre get real, le festival de musique contemporaine de la Philharmonie de Luxembourg rainy days expérimente sans relâche, allant au plus profond du son. Par Hervé Lévy Photo d’Alfonso Salgueiro

À La Philharmonie, mais aussi au Grand Théâtre et à L’Abbaye de Neumünster (Luxembourg), du 13 au 25 novembre rainydays.lu philharmonie.lu

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rendre le réel en pleine figure. Nous voilà loin du cliché d’un répertoire détaché du monde, se promenant dans les sphères éthérées de l’intellect et des sens. Pour son édition 2018, rainy days montre la manière qu’a la musique contemporaine de prendre part « à la réalité, au-delà de la salle de concert : elle peut être prise de position politique, partie intégrante de l’identité, refléter la société, que ce soit avec des sons concrets du quotidien enregistrés ou des histoires personnelles. » Illustration avec le concert de l’Ensemble Resonanz (16/11). S’y télescopent le Journal d’un disparu de Leoš Janáček – cycle de 22 Lieder sur des poèmes anonymes, écrits en dialecte valaque pour voix et piano, narrant les amours du jeune paysan Janik pour la fille de Zefka le gitan – et Migrants, pièce de Georges Aperghis sur « les disparus de notre temps » créée il y a quelques mois. « Je ne voulais pas seulement mettre un visage sur les corps noyés échoués sur les côtes européennes, mais aussi sur les nombreux vivants qui errent sans identité à travers l’Europe », résume le compositeur grec. Un hommage aux pionnières de la musique concrète (24/11) sera aussi rendu, montrant la place des femmes (comme

Evelyne Gayou ou Éliane Radigue) au sein du Groupe de Recherches Musicales qui fut à l’origine d’un genre utilisant les sonorités du monde comme matériau de composition, tandis que Florian Hoelscher jouera Erinnerungsspuren d’Alberto Posadas (24/11). Dans ce cycle pour clavier, le compositeur s’intéresse à la mémoire, expérimentant comment le cerveau humain peut transformer le souvenir : dans l’œuvre, se trouvent ainsi, sédimentées et métamorphosées, des fragments devenus traces de partitions de Couperin, Zimmermann, etc. D’empreintes il sera aussi question avec Traces of reality d’United Instruments of Lucilin (17/11) qui explore la place du réel dans le son avec la bien nommé Symphony-Street-Souvenir de Joanna Bailie, Popular Contexts où Matthew Shlomowitz se sert de sons enregistrés au cours de voyages en avion ou encore une pièce dans laquelle Peter Ablinger transcrit des discours célèbres pour piano ! Vous rajoutez des instants festifs (Wunderkammer, mosaïque en forme de cabinet de curiosités sonores dans toute la Philharmonie, 25/11) et concert cultes avec Einstürzende Neubauten (13/11) et obtenez un joli kaléidoscope… éminemment réel ! 


FESTIVAL

portrait pianistique Pour sa troisième édition, Piano au Musée Würth accueille la fine fleur du clavier : parmi les invités du festival, Jean-Marc Luisada propose deux excitants rendez-vous. Entretien.

Retrouvez Jean Marc Luisada dans un Opus Piano sur la radio Accent 4 enregistré en direct du Musée Würth (10/11, 10h) accent4.com

Mozart, Schumann, Debussy et Chopin : le récital que vous avez imaginé dresse-t-il les contours de votre personnalité musicale ? Toutes ces œuvres font partie de ma vie depuis très longtemps, sauf les Images de Debussy que je n’avais pas jouées depuis mes années à la Yehudi Menuhin School. La mélancolique Sonate en la majeur de Mozart qui ouvre le récital m’accompagne depuis de longues années et m’émeut toujours autant, à chaque fois.

Paru chez RCA Red Seal sonymusic.fr

Pourquoi avez-vous choisi les Davidsbündlertänze (Danses des Compagnons de David), une page rare de Robert Schumann ? Je viens d’en livrer un nouvel enregistrement, trente ans après un premier. Un immense pan de vie est passé. J’ai vieilli, souffert, été très heureux… Je les aborde différemment aujourd’hui : l’existence s’est sédimentée dans cette nouvelle version. Ce que je jouais avec plus de folie et d’improvisation est devenu quelque chose de réfléchi. Je pense être plus proche d’une certaine sérénité, désormais.

Par Hervé Lévy Photo d’Éric Manas

Au Musée Würth (Erstein), vendredi 9 (récital) et samedi 10 novembre (Cinépiano, mon amour) à 20h jeanmarcluisada.com musee-wurth.fr

Comment décrire cette pièce ? Ces danses sont celles de l’âme schumanienne. Il imagine ces morceaux avec une visée quasiment psychanalytique, pour mettre un peu de calme dans son esprit torturé. Même s’il ne s’agit que de l’opus 6 du compositeur, l’œuvre est de la plus haute inspiration. À propos des Images que vous interprétez, Debussy écrivit à son éditeur : « Je 54

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crois que les trois morceaux du premier cahier (…) prendront leur place dans la littérature de piano à gauche de Schumann ou à droite de Chopin… As you like it. » Comme dans votre récital… Ces deux livres sont des chefs-d’œuvre absolus ! Ils constituent le point de départ de la musique moderne et sont quasiment contemporains dans l’agencement des corps sonores. Il n’y a pas de fausse modestie dans la phrase de Debussy que vous citez ! Après ces œuvres exigeantes, vous proposez deux “tubes” de Chopin, compositeur auquel le public vous associe spontanément après votre succès au Concours de Varsovie (1985) et de nombreux CD faisant référence… Où en êtes-vous avez lui ? C’est mon pain quotidien, mais je considère aujourd’hui ses partitions d’une difficulté bien supérieure qu’il y a vingt ou trente ans. Il faut jouer Chopin extrêmement simplement

– tout comme Mozart – et trouver une sonorité romantique : ce n’est pas dans le tempo, ni dans la pulsation que réside la “solution”, mais dans le son qui doit être chaud, cuivré, chaleureux et vibrant. C’est ainsi que vous chavirez. Il ne faut presque rien faire. Évidemment, pendant des années j’en ai fait beaucoup. Trop. Au fil des ans, je me suis aperçu de l’inutilité de cela ! La beauté est là. Il ne sert à rien de transformer Chopin ! Passionné par le septième art, vous proposez aussi une soirée Cinépiano, mon amour : en quoi cela va-t-il consister ? Je vais présenter, en une vingtaine de minutes, La Valse dans l’Ombre de Mervyn LeRoy qui sera projetée. Pour moi, il s’agit de l’un des films américains les plus importants des années 1930 et 1940 avec Autant en emporte le vent, Le Roman de Marguerite Gautier, Les Hauts de Hurlevent et Madame Miniver. Ce mélodrame où éclate le talent de Vivien Leigh et Robert Taylor me bouleverse

aux larmes. Ce film, qui est d’une immense tendresse, me brise le cœur : c’est pourquoi je vais jouer les Trois Intermezzi, opus 117 de Brahms qui entrent en résonance avec lui à la perfection. 

piano pluriel Désormais chargé de la direction artistique du festival Piano au Musée Würth, Olivier Érouart a souhaité placer cette troisième édition sous le signe des Générations, nous entraînant des virtuoses en herbe, encore étudiants à la Hear (avec un excitant trio piano, clarinette, alto, 10/11, 17h), au très confirmé Philippe Entremont (18/11, 20h) pour un programme Bach / Beethoven / Schubert où l’octogénaire qui a connu Stravinsky, Bernstein, ou Milhaud, montrera son éternelle jeunesse. Aussi au programme la star André Manoukian (17/11, 20h) pour un étonnant voyage sonore. Le piano montrera en outre toutes ses facettes : chambriste, jazzistique, romantique… Notre coup de cœur ? L’exquise Maria Kustas (11/11, 11h), lauréate de Piano Campus qui fera se rencontrer Bach et Albéniz, Liszt et Ginastera. Au Musée Würth (Erstein), du 9 au 18 novembre musee-wurth.fr

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OPÉRA

les éternels L’Opéra-Théâtre de Metz Métropole accueille la création mondiale de Nous Sommes éternels de Pierre Bartholomée. Dans son troisième opéra, le compositeur belge met en musique un foisonnant roman de Pierrette Fleutiaux.

Par Hervé Lévy Croquis de costume de Dominique Louis

À l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole, du 16 au 20 novembre opera.metzmetropole.fr pierrebartholomee.com Répétition publique samedi 10 novembre (14h). Entrée libre sans réservation (nombre de places limité)

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aru en 1990 chez Gallimard, Nous Sommes éternels obtint cette annéelà le Prix Femina : roman de quelque 900 pages, il se voit métamorphosé en un opéra dont le livret est cosigné par son auteur, Pierrette Fleutiaux. Pour explorer les arcanes de l’existence d’Estelle, seule survivante de sa famille dont la quête consiste à comprendre, après la Libération, pourquoi son enfance a été un mensonge et la raison de l’anéantissement des siens, Pierre Bartholomée (né en 1937) livre une partition épousant « une intrigue se déployant sur plusieurs époques qui se télescopent ». Et le compositeur belge de rajouter : « Dans le roman même, il est tout le temps question d’opéra. Il y a une profonde logique à mettre cette histoire en musique. » Marqué en tant que chef « par la Deuxième École de Vienne – Berg, Schönberg, Webern – et l’avant-garde radicale des années 1950 », celui qui fut plus de vingt ans durant directeur artistique de l’Orchestre philharmonique de Liège écrit des pages pétries d’une grande élégance, évoquant souvent celles de Stravinsky où se trouvent des échos ravéliens – manifestes ici – ou debussystes.

« Je transcris la musique qui sort du texte. L’histoire éveille des émotions en moi, qui se traduisent en sons. J’espère que ma partition est aussi fluide que le sang qui circule dans les veines de ce roman », dans lequel les jeux de la mémoire sont permanents entre les personnages et où la tension est palpable. Elle s’illustre dans une mise en scène millimétrée de l’ancien directeur du Théâtre du Peuple de Bussang, Vincent Goethals, et par un décor signé Anne Guilleray évoquant une vaste demeure bourgeoise vaguement inquiétante qu’on croirait sortie d’une toile de Magritte ou Delvaux. Pierre Bartholomée poursuit : « À l’opéra, je crois que la musique est en charge du non-dit. Les paroles expriment, le plateau montre, mais la musique doit pouvoir mettre en convergence un certain nombre de choses : le souvenir, le pressentiment, le merveilleux, la ferveur, mais aussi le mystère, car un pacte secret est au cœur de cette intrigue où il est question de mort, d’amours, d’éternité, de guerre et d’enfance. Pour l’exprimer j’ai imaginé une musique ductile, versatile, capable de changements très rapides de colorations de vitesse, d’affect. » 


MUSIQUE

sélection musique

Co-commande de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg (avec la Deutsche Radio Philharmonie de Sarrebruck), États d’alerte de Philippe Manoury a été écrit pour le virevoltant duo de percussions formé par Victor Kraus et Martin Frink. « Ces deux solistes évoquent souvent des personnages placés dans la situation de fugitifs tentant de fuir des situations périlleuses. C’est une sorte de mini-théâtre musical, sans paroles ni actions visibles, fondé exclusivement sur le son comme moyen d’évocation », résume le compositeur installé dans la capitale alsacienne. Entre angoisse et burlesque version Buster Keaton, la partition entre en résonance avec la Symphonie n°102 de Haydn – une des ultimes de son auteur qui annonce déjà Beethoven – et Ein Heldenleben (Une Vie de héros) de Richard Strauss. Nul doute que le directeur musical de l’OPS, Marko Letonja, saura se glisser avec élégance et aisance dans les arcanes d’un brillant poème symphonique exaltant l’archétype du héros.  (H.L.) Au Palais de la Musique et des Congrès (Strasbourg), jeudi 29 et vendredi 30 novembre philharmonique.strasbourg.eu

Marko Letonja © Dan Cripps

les fugitifs

Arthur H © Léonore Mercier

Janine Jansen © Harald Hoffmann / Decca

Pelléas et Mélisande Dernière occasion de voir la mise en scène dark et expressionniste du chef-d’œuvre de Debussy signée Barrie Kosky et d’apprécier un plateau de voix françaises exceptionnel. 09 & 11/11, La Filature (Mulhouse) operanationaldurhin.eu

MC Solaar Porté par le premier single Sonotone qui revisite le mythe de Faust, son 8e album est taillé pour transformer un monde monotone et morne. Prêt à avaler le printemps et recracher l’automne, parce que rien ne se perd et que tout se transforme !

liberté, j’écris ton nom

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L’Enlèvement au Sérail Christophe Rulhes actualise le propos de Mozart, en le transposant dans une maison en front de mer. Adepte d’un théâtre pluridisciplinaire, il mêle séquences filmées, chants et paroles, tandis qu’une captation vidéo magnifie le geste musical du Concert de la Loge dirigé par Julien Chauvin. 13 & 14/11, Théâtre Ledoux (Besançon) scenenationaledebesancon.fr © Frédéric Iovino

Porte-étendard d’une saison 2018 / 2019 de l’Opéra de Dijon irriguée par la notion de liberté (voir Poly n°211 ou sur poly.fr), cette production du Nabucco de Verdi est servie par un plateau de haut vol (avec notamment le chef italien Roberto Rizzi Brignoli ou le baryton Nikoloz Lagvilava, dans le rôle-titre) et une inspirée mise en scène de Marie-Ève Signeyrole qui fait de la pièce une lecture éminemment contemporaine, montrant la profonde actualité d’une œuvre pourtant indissolublement liée au Risorgimento italien dont Va, pensiero était devenu l’hymne. Grâce à une vidéo omniprésente, est retranscrite avec virtuosité « la grammaire des conflits armés : les témoignages apoca-

09/11, Zénith (Nancy) 10/11, Zénith (Strasbourg) 12/12, Rockhal (Esch-sur-Alzette)

lyptiques filmés au téléphone portable et envoyés aux pays occidentaux lors de la destruction d’Alep », envahissent le plateau, résume-t-elle. Se découvrira aussi, parmi d’autres références, un homme rappelant la résistance pacifique d’Erdem Gündüz, chorégraphe turc qui était demeuré immobile, en 2013, sur la place Taksim d’Istanbul, pour dénoncer le régime illibéral de Recep Tayyip Erdoğan.  (H.L.) À l’Opéra de Dijon, du 15 au 24 novembre opera-djon.fr

Arthur H Il sait allier la poésie la plus exigeante à l’énergie du rock et à la jubilation de la pop. Lui et sa compagne Léonore Mercier sont partis au bout du monde. Et ces bouts du monde paillettent Amour chien fou, son nouvel album, lui donnent son audace et son âme, son rythme et sa musique. 14/11, La Laiterie (Strasbourg) 15/11, Salle de l’Arsenal (Toul) 16/11, La Vapeur (Dijon) 19/01/1019, Théâtre (Thionville)

Le Petit Chaperon rouge, Jack et le haricot magique et Raiponce. 16 & 17/11, Opéra (Reims) operadereims.com

L’Histoire du soldat En 1918, Igor Stravinsky compose une de ses pièces les plus célèbres. La Philharmonie de Poche en propose une version où tous les personnages sont interprétés par un seul comédien, Jonas Marmy. 18/11, Théâtre de Haguenau relais-culturel-haguenau.com

Gaël Faye Aussi bien nourrie par la littérature créole que la culture hip-hop, sa musique est teintée d’influences plurielles : rap nimbé de soul, semba, rumba congolaise, sébène, etc. 22/11, La Laiterie (Strasbourg) 23/11, Le Moloco (Audincourt) 01/12, La Cartonnerie (Reims)

Janine Jansen Une des plus grandes violonistes de la planète est un concert avec Daniel Harding et l’Orchestre de la Radio suédoise. Elle interprétera le Concerto “à la mémoire d’un ange” de Berg. 23/11, Festspielhaus (Baden-Baden) festspielhaus.de

L’Épopée de Gilgamesh Zad Moultaka s’empare d’un mythe toujours renouvelé, s’entoure de musiciens et d’instruments grecs traditionnels, de percussions et de deux violes de gambe. Les sons anciens se mêlent à la suavité baroque dans un récit passionnant. 30/11, L’Arsenal (Metz) citemusicale-metz.fr

Into the Woods Promenons-nous dans les bois… et plongeons dans l’univers fascinant de Stephen Sondheim, dieu vivant de la comédie musicale. Il mêle ici l’intrigue de quatre contes : Cendrillon, Poly 214

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Fermé depuis 2014 pour rénovation, le Musée des BeauxArts et d’Archéologie de Besançon rouvre ses portes. Entretien avec son directeur, Nicolas Surlapierre, dans un espace totalement repensé.

Par Emmanuel Dosda

Réouverture du Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon, vendredi 16 novembre mbaa.besancon.fr Maîtres carrés : Marnotte et Miquel au pied du mur, du 16 novembre au 14 avril 2019 Dessiner une Renaissance. Dessins italiens des XVe et XVIe siècles, du 16 novembre au 18 février 2019 Et le désert avance (œuvres du Frac Franche-Comté disséminées dans le Musée)

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Le projet du cabinet d’Adelfo Scaranello a-t-il été, dans le respect total de l’ancienne halle aux grains de Pierre Marnotte (1843) et de la structure en béton de Louis Miquel (1970), de rendre plus lumineux et lisible l’ensemble des espaces ? Entre les années 1970 et la fermeture du Musée, des cloisons ont été montées, enfermant le grand quadrilatère de Miquel. Comme la lumière du jour ne baignait plus cette architecture devenue aveugle et sombre, Scaranello a créé une verrière autour du Musée. Un travail sur la lumière zénithale révèle la structure en béton armé qui est une œuvre à part entière. À présent, les collections “Archéologie” et “Beaux-Arts” ne sont plus iso-

lées : les Cranach ne sont pas très loin de la section sur la fin de l’époque préhistorique et Le Triomphe de Neptune (mosaïque du IIe siècle) se trouve à proximité de la sculpture du début de la Renaissance. Ces confrontations sont très stimulantes pour l’imagination et permettent de créer des liens entre périodes et styles, même si nous demeurons dans un parcours chrono-thématique, des silex de la préhistoire aux œuvres de nos jours. Le décloisonnement a-t-il révélé des dialogues inattendus entre les pièces ? C’est très beau de regarder la mosaïque de Neptune puis de voir, dans le même axe, les sculptures de la fin du XIVe siècle. Tout l’accrochage est construit sur le thème de la sur-

Un focus est fait sur la Venise du XVIe siècle, avec des toiles du Titien ou de Tintoret, même si vous déplorez l’absence de Véronèse. Il y a d’autres “trous” dans votre collection ? Nous sommes connus pour notre Déploration sur le Christ mort (vers 1545) de Bronzino : on pourrait s’attendre à découvrir un grand ensemble florentin, alors que le Musée ne possède “que” ce chef-d’œuvre et quelques dessins… Comme c’est impossible de faire une section autour du Florence du XVIe siècle, nous avons isolé le Bronzino. Il faut composer avec les manques, même si on se défend très bien avec le XVIII e siècle français, très riche ! Nous ne sommes pas une encyclopédie de l’Art, mais avons quelques bons jalons.

© Jean-Charles Sexe

renaissance

Le nouvel accrochage est original, entre accumulation et mise en exergue d’œuvres… Nous avons voulu créer plusieurs rythmes. Certains murs, en tapisserie, renvoient à notre fonds, constitué en grande partie grâce au don de collectionneurs possédant essentiellement des petits formats qui étaient exposés regroupés. Pour offrir des souffles, des surprises, aucune salle ne ressemble à la précédente. La monotonie est rompue par l’architecture et l’accrochage parfois à même le béton du cube que Miquel a comme fait tomber dans la cour du Musée de manière audacieuse.

Quelle est votre section favorite de la collection ? Celle qui me fait le plus de bien est la partie dédiée au XVIIIe siècle. Notre collection, d’une grande “justesse”, permet de parfaitement comprendre cette période. Les trois salles, où l’ambiance est douce, dans des coloris verts clairs, produisent quelque chose de miraculeux…  Percevez-vous le Musée comme un lieu de dévotion ? C’est un endroit laïc, républicain… et de dévotion, oui, avec des sortes d’autels, des ex-voto, des éléments de la croyance. Ça n’est pas un hasard si nous avons accroché le Bronzino dans un espace que nous appelons “la chapelle de béton”. 

© Yohan Zerdoun

© Yohan Zerdoun

vivance : il montre comment les formes, d’une incroyable longévité à travers les siècles, peuvent subsister.

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exposition

art & histoire

Pont-à-Mousson #1 ©Eric Jarrousse

Le hasard fait parfois bien les choses : lorsqu’Alexandra Chauchereau découvre, dans une valise, le journal de son grand-père, mobilisé en Lorraine en 1914, puis envoyé sur le front d’Orient, nait un travail artistique cultivant la mémoire, comme chez Boltanski. On le découvre avec l’exposition Carnet de guerre #1 : dans ses pas. Pour ses peintures, elle utilise les mots et les phrases venus du passé – les intégrant dans ses compositions avec sa propre écriture ou celle de son aïeul – et se servant, comme base de ses toiles mémorielles, de photographies contemporaines des lieux décrits par son grand-père (comme la Butte de Vauquois où les stigmates de la guerre sont encore bien présents). Le résultat est un étonnant aller-retour entre hier et aujourd’hui : une vue actuelle des rues de Dieulouard – ciel bas et lourd traversé de fulgurances rougeoyantes – est parcourue, en filigrane, d’une fine écriture, une représentation des fonderies de Pont-à-Mousson hésite entre couleurs sourdes et éclats orangés, le quai de la gare de Sainte-Menehould se présente dans une intense mélancolie… comme si le passé jamais ne passait.  (P.R.) À l’Abbaye des Prémontrés (Pont-à-Mousson), jusqu’au 16 décembre abbaye-premontres.com

décollage

art & géographie

À La Kunsthalle (Mulhouse), jusqu’au 11 novembre kunsthallemulhouse.com

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Par Emmanuel Dosda

Au Hall Victor Hugo (Luxembourg), du 9 au 11 novembre luxembourgartweek.lu

© Sébastien Bozon / La Kunsthalle

Expression des liens transfrontaliers, l’exposition collective Mon Nord est Ton Sud, est construite avec le Museum für Neue Kunst de Fribourg-en-Brisgau (où était montré Your North is My South, versant allemand de ce projet) : Mulhouse et la cité du Bade-Wurtemberg sont sur la même latitude, mais l’une est au Sud de l’Allemagne, tandis que l’autre est au Nord de la France. Le visiteur est ainsi invité « observer des réalités plurielles et développer une réflexion sur ce qui différencie deux sujets, deux situations a priori proches, voire confondues », résume Sandrine Wymann, directrice de la Kusnthalle et commissaire de l’expo. Les vidéos de Bertille Bak confrontant industrie du tourisme et traditions populaires dans trois pays (Thaïlande, Maroc et France) voisinent avec Utopia House, gigantesque sculpture habitable de Jan Kopp oscillant entre maison et bateau. Les dessins et photos de Georgia Kotretsos retranscrivant ses installations éphémères évoquent, pour leur part, les migrations. On demeure aussi admiratifs devant le dessin de couple signé Katrin Ströbel qui ne commence, ni ne termine en aucun point.  (R.Z.)

Pour sa quatrième édition, Luxembourg Art Week affiche un sourire satisfait : reconnaissance grandissante et succès mérité, la Foire d’Art contemporain booste le Grand-Duché.

Légende MENTALKLINIK, Chromatic madness 1805, 2018 (détail) Courtesy La Patinoire Royale Galerie Valérie Bach

«L

uxembourg Art Week, fière de s’inscrire dans une dynamique locale, apparaît aujourd’hui comme un grand moment de rencontre au Luxembourg et dans la Grande Région », se félicite Alex Reding, directeur d’une jeune manifestation qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Une cinquantaine de galeries est regroupée en deux sections : Positions rassemble des galeristes européennes “installées” présentant des artistes internationaux de renom tandis que Take Off – avec le soutien du Ministère de la Culture – met en exergue des jeunes galeristes, artistes, associations ou collectifs. La scène emergeante est de plus en plus vivace sur le territoire. Pour Kevin Muhlen, directeur du Casino et membre du comité de sélection, « le Grand-Duché est un important vivier de

jeunes talents et il faut le souligner, d’autant plus que Mudam et Casino ont contribué à leur émergence. Nous récoltons le fruit de ce que nous avons semé ces dernières années : nos structures ont permis d’ouvrir les esprits, de développer la création contemporaine. » Kevin Muhlen se voit offrir une carte blanche pour présenter une série de projets venant renforcer une foire ambitieuse qui voit pardelà ses objectifs marchands. Cette année Le Casino continue à organiser les conférences  / rencontres Art Talks pour échanger sur les questions esthético-sociales de la création actuelle et, nouveau, propose Class Trip, sur le site de la foire, exposition ayant pour thème le voyage… entre divertissement de masse et loisir néo-colonial. 

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EXPOSITION

picasso, le barcelonais Le Museu Picasso de Barcelona est l’invité d’honneur de la foire européenne d’Art contemporain ST-ART. Rencontre avec son directeur depuis 2016, Emmanuel Guigon qui fut auparavant à la tête du MAMCS et des Musées de Besançon.

Par Hervé Lévy Photo d’Adrià Cañameras / Museu Picasso de Barcelona museupicasso.bcn.cat

Quel est le substrat des collections du Museu Picasso de Barcelona ? C’est un monde en soi, illustrant l’intense relation liant Picasso à la Catalogne et à Barcelone. Elle dure de “l’époque académique” à la Période bleue. Pour ces années de jeunesse fondatrices, nous possédons les plus riches collections de la planète avec des chefsd’œuvre comme Science et Charité que nous prêtons en ce moment au Musée Picasso de Paris pour une exposition1. Une cinquantaine de nos pièces se trouvent aussi à Orsay pour Picasso. Bleu et rose2. Comment est né ce musée, installé dans cinq palais gothiques ? Il a été voulu par Picasso. Et c’est le seul dans ce cas… Pour lui, en pleine période franquiste, il s’agissait d’un acte politique. Il était considéré – et pas uniquement sur le plan esthétique – comme subversif par Franco. Ouvert en 1963, ses collections proviennent en grande partie d’une donation faite par son secrétaire particulier et ami, Jaime Sabartés et de dons de l’artiste lui-même.

Chefs-d’œuvre ! au Musée Picasso (Paris) jusqu’au 13 janvier 2019 museepicassoparis.fr 2 Au musée d’Orsay (Paris) jusqu’au 6 janvier 2019, puis à la Fondation Beyeler (Riehen / Bâle) du 3 février au 26 mai 2019 – musee-orsay.fr fondationbeyeler.ch 3 Voir Poly n°203 ou sur poly.fr 1

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Y trouve-t-on des chefs-d’œuvre postérieurs à la Période bleue ? Nous conservons un ensemble unique au monde composé des 58 variations que Picasso réalise, en quelques mois de l’année 1965, à partir des Ménines de Vélasquez. On en découvrira une à ST-ART. Il a produit d’autres séries – se servant du Déjeuner sur l’herbe de Manet notamment – mais c’est la seule à ne pas être dispersée. Comment concevez-vous votre rôle de directeur d’une institution d'importance internationale recevant plus d’un

million de visiteurs par an ? J’ai un devoir intellectuel et scientifique : celui de faire connaître l’ambiance artistique de la Barcelone de Picasso ; à la fracture du XIXe début XXe siècle, jusqu’à son dernier séjour important dans la ville, en 1917, avec les Ballets russes. J’ai envie, par exemple, de faire découvrir au plus large public des contemporains qui l’ont influencé : Carlos Casagemas, Julio González ou encore Isidro Nonell. Quels sont les contours de votre projet artistique ? Un musée est avant tout un patrimoine pour demain. Nous nous employons à étudier, publier, restaurer et enrichir. Nos actions doivent avoir du sens, notamment au niveau des publics. Il est essentiel de monter des expositions où se rencontrent exigence scientifique et attrait populaire. Dans cet esprit, je suis particulièrement heureux d’avoir pu mettre sur pieds l’exposition Picasso et la cuisine qui s’est achevée le 30 septembre.

st-art : go ! Pour sa 23 e édition, ST-ART, placée sous la direction artistique de Patricia Houg, a mis les petits plats dans les grands, laissant notamment carte blanche au critique Henri-Francois Debailleux. On retrouvera aussi des galeries triées sur le volet par un comité scientifique (où siège notamment le directeur de la Fondation Fernet-Branca, PierreJean Sugier) au nombre desquelles figurent les Montpelliérains d’AD avec des œuvres de Combas ou les Parisiens de RX qui montreront notamment des pièces de Georges Rousse. Au Parc des Expositions (Strasbourg), du 16 au 18 novembre st-art.com

Après la Fondation Maeght ou la Venet Foundation3, le musée est l’invité d’honneur de ST-ART : en quoi la présence de ce “Museu Picasso en miniature” dans une foire d’Art contemporain fait-elle partie de votre stratégie ? Je sais qu’en France les rapports entre le public et le privé sont souvent complexes : en venant à ST-ART, je n’ai rien à vendre [rires], mais souhaite simplement montrer quelques éclats de notre collection et créer un appendice à Picasso et la cuisine pour toucher le public d’un événement festif, qui connaît une belle fréquentation. À côté des dessins linogravures et autres céramiques se trouvera aussi une présentation du musée.  Poly 214

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CARTE BLANCHE À VINCENT VANOLI


exposition

casseroles et couvercles soudés entre eux : le quotidien le plus banal est métamorphosé en univers de conte de fées, la femme n’est plus aux fourneaux, mais sur le red carpet, en stilettos. C’est Cendrillon se libérant de sa sordide cuisine. À côté, le brutal Esposas (2005) questionne les relations conjugales aliénantes – jouant sur le double sens du titre en espagnol qui peut se traduire par épouses ou menottes – dans une atmosphère angoissante, entre BDSM et déshumanisation. Également à rebours de l’image strass & paillettes collant à la peau de Joana Vasconcelos, Menu do Dia (2001) est un assemblage de portes de frigos et de vieilles fourrures puant la naphtaline où sont frontalement opposés le glam’ old school du vison et la caricature de la ménagère des années 1960. Une vision rétro-futuriste du féminisme en quelque sorte.

gimme hope joana I want to break free de Joana Vasconcelos est le point d’orgue de Happy 20 célébrant les vingt ans du MAMCS. Les œuvres glam’ de la superstar de l’Art contemporain sont au service d’une réflexion politique acérée : visite d’une expo agencée comme un appartement.

Par Hervé Lévy Photo de Benoît Linder pour Poly

Au Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg, jusqu’au 17 février 2019 musees.strasbourg.eu joanavasconcelos.com Sélection de visites : “Une heure / Une œuvre” (War Games, 16/11 et Brise, 11/01/2019), “Le temps d’une rencontre” avec la commissaire de l’exposition Estelle Pietrzyk (08/12), déambulation chantée (16/12, 13/01 & 17/02/2019) À l’Auditorium : conférence de Lucia Pesapane (07/11), projection de L’Art et la manière de Sarah Blum sur Joana Vasconcelos (13/11) et concert de Carla Pires (31/01/2019)

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lle nous accueille, souriante. Joana Vasconcelos est heureuse de voir sa Valkyrie de plus de 25 mètres de long imposer sa présence arachnéenne – avec des échos de Louise Bourgeois – et colorée dans la nef du Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg. Dans un camaïeu de roses, Material Girl (2015), gigantesque et voluptueuse sculpture de tissu aux formes organiques et aux teintes pop est une digne représentante d’une série initiée en 2004 par la plasticienne portugaise. « Elles sont ma réponse aux déesses guerrières et machistes de Wagner. J’en donne une version féminine : des femmes puissantes et courageuses, sans être belliqueuses », explique-t-elle. Home sweet home Au-delà de l’allusion croisée à Wagner et Madonna, la musique irrigue les œuvres de

Joana Vasconcelos. Directeur des Musées de Strasbourg, Paul-François Lang compare avec justesse l’exposition à la maison de L’Enfant et les sortilèges de Ravel. Pour son titre, c’est plutôt du côté de Queen qu’il faut jeter un œil : I want to break free manifeste « une volonté d’évasion. Avec cette phrase, je souhaite montrer qu’il est possible de transformer l’identité de la femme », résume l’artiste. C’est ce que le visiteur découvre au fil des différentes salles / pièces d’une exposition / appartement dont le credo peut se résumer en une phrase : « Déconstruire l’ambiance domestique : les objets que j’utilise sont souvent banals. Ils viennent du salon, de la salle de bains, de la chambre à coucher… Ils sont décontextualisés, puis recontextualisés dans une autre perspective. » Illustration avec l’iconique Betty Boop (2010), escarpin géant, argenté et rutilant, composé de dizaines de

House of the Rising Sun Réflexion houellebecquienne mais joyeuse sur la classe moyenne (avec Vista Interior ou comment enfermer le quotidien d’un couple portugais de l’an 2000 dans 4 m2, une “maison dans la maison” qu’est l’expo) ou propos anxiogène sur la prostitution (Strangers in the Night, 2000 et ses dizaines de phares aveuglants) : Joana Vasconcelos transfigure la banalité, donnant l’espoir d’un avenir autre, d’un ailleurs, avec des œuvres souvent monumentales. Chacun se souvient en effet de son pavillon flottant à la Biennale de Venise 2013, où elle représentait le Portugal ou de A Noiva, gigantesque lustre fait de 25 000 tampons hygiéniques refusé au Château de Versailles qu’elle avait investi en 2012, pour finalement être installé au Centquatre. Preuve en est apportée avec l’extraordinaire Coração Independente Vermelho #1 (2008) évoquant le célébrissime Hanging Heart de Jeff Koons. Un immense cœur rouge est suspendu dans l’espace, tournoyant noblement, accompagné par la voix mélancolique d’Amália Rodrigues. Revisitant une tradition bijoutière portugaise, le Cœur de Viana, l’artiste crée un objet fascinant composé de centaines de… couverts en plastique. Cuillers, fourchettes et couteaux composent un lacis baroque montrant l’importance de la saudade lusitanienne dans la création d’une artiste à la tête d’une « manufacture poétique, atelier d’une soixantaine de personnes (broderie, couture, etc.) rappelant plus celui de Rubens que la Factory de Warhol », résume celle qui aime plus que tout exprimer des choses graves dans un tourbillon pop et flashy plein d’un humour

Material Girl, 2015. Collection de lʼartiste. Strasbourg, MAMCS. Photo : M. Bertola/ Musées de Strasbourg © Unidade Infinita Projectos © Joana Vasconcelos / Adagp, Paris, 2018

Betty Boop, 2010, collection privée. Œuvre produite avec le soutien de Silampos. Courtesy Seoul Auction © Joana Vasconcelos / Adagp, Paris, 2018

que concentre War Games (2011), à la fin du parcours. Une Morris des sixties est recouverte de fusils en plastique. L’habitacle de la voiture est rempli de dizaines de peluches : mignon panda, chou chat miaulant, Minnie se marrant, etc. Peut alors s’y lire une réflexion pleine de justesse et de dérision sur la vulnérabilité des enfants, premières victimes de toutes les guerres. 

À voir également I’m Your Mirror au Guggenheim de Bilbao (jusqu’au 11/11) et Exagérer pour inventer à l’Hôtel départemental des Arts de Toulon (jusqu’au 18/11) guggenheim-bilbao.eus hda.var.fr

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exposition

retiens la nuit Le Centre Pompidou-Metz rassemble les visions d’artistes noctambules modernes et contemporains cherchant à Peindre la nuit. Plongée dans une vertigineuse obscurité.

Par Emmanuel Dosda

Au Centre Pompidou-Metz, jusqu’au 15 avril 2019 centrepompidou-metz.fr

«L

e coucher de soleil n’est pas la fin, mais le début de quelque chose », pour les plasticiens sélectionnés par Jean-Marie Gallais, commissaire d’un parcours sur deux niveaux et en plusieurs étapes où l’on avance à tâtons, des profondes ténèbres à la clarté. La nuit est un obscur objet de plaisir pour ceux qui ne veulent pas dormir : les veilleurs insomniaques cherchent à la saisir, l’explorer, la retenir. Elle altère nos sens, tout en nous effrayant, ouvre une porte vers l’inconscient et fait prendre conscience de notre petitesse face à l’immensité de l’univers. Depuis le XIXe siècle, elle « n’est plus un arrière-plan, mais un sujet à part entière », selon le commissaire. Le Tombeau des lucioles Avec Kelip Kelip (2011-2018), « vidéo conçue comme une peinture », Jennifer Douzenel place le spectateur face à un plan fixe couleur pétrole où l’on distingue de petits points lumineux mouvants. Une image volée à la NASA ? « Une carte du ciel vivante » dessinée par une colonie de lucioles filmée en Malaisie dans un marais de l’autre bout du monde. Belle entrée en matière pour le premier chapitre éponyme de l’exposition. Lorsqu’il est tard, les ombres s’aplatissent, les contrastes s’effacent, les frontières se brouillent et les formes deviennent masses. Ainsi, avec sa Nuit d’été (1890), l’Américain Winslow Homer ne « peint pas le réel, mais ce qu’il produit sur nous », souligne Jean-Marie Gallais citant Whistler. Après s’être perdus dans « le royaume de l’indistinction » composé par les théâtres de la perception que sont les toiles de Mondrian, Monet (son abstrait et vibrant Leicester Square) ou Amédée Ozenfant, les visiteurs (du soir) sont conviés à « habiter la nuit », notamment en compagnie d’Auguste Chabaud. L’artiste fauve français décrit la vie nocturne parisienne et ses rues en faisant flot-

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ter des enseignes lumineuses comme autant de « persistances rétiniennes ». Selon Alexandra Müller, conseillère scientifique de l’expo, « avec l’arrivée de l’électricité, l’homme n’est plus vraiment confronté à la nuit qui est comme poussée à la marge. » À proximité des toiles de Chabaud, on croise d’étranges créatures nocturnes, princes des ténèbres, soulards imbibés et autres proxénètes obèses, cigare au bec, parmi les filles de joie. La fête et ses excès attirent les plasticiens comme un aimant. Les cinéastes aussi : une porte qu’on n’ose à peine pousser nous mène au cœur d’une scène de nouba arrosée tirée de La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino où l’on hurle, danse perchés sur des talons hauts et se trémousse ridiculement sur une techno grossière. Une parenthèse hors propos censée illustrer la vulgarité vers laquelle peut parfois choir la fête… Milky way Reprenons plutôt un second verre de whisky en compagnie de Patrick Caulfield et tous les Night painters pour lesquels l’alcool est un excellent carburant et qui, parfois, s’accrochent aux réverbères lorsque l’ivresse les pousse à se confier au dernier ami disponible, au petit matin. Les noctambules tentent d’échapper à la réalité et les Surréalistes s’engouffrent dans la matière noire pour percevoir un monde parallèle bien plus beau que nos jours. André Masson va jusqu’à imaginer un Piège à soleils (1938) pour parvenir enfin à vivre une passionnante obscurité infinie. Car la nuit cache, mais elle révèle aussi. « La clarté dissimule les étoiles bien présentes, mais qu’on ne voit pas en plein jour », note le commissaire. Dans la seconde partie de l’expo nommée De l’intime au cosmos s’expriment des artistes qui basculent dans l’immensité galactique. Augusto Giacometti, Pablo Picasso ou Jason Dodge nous relient à l’univers, affirmant que

« nous sommes tous de la poussière d’étoiles, nés du Big Bang ». La belle et terrifiante Voie lactée (1990) du peintre écossais Peter Doig se reflétant dans une étendue d’eau ou l’immensément fluide Star Gazing (1989) d’Helen Frankenthaler enveloppent le visiteur d’une substance nocturne “palpable”. Nous venons

de faire une noire et fascinante traversée dans une exposition qui, comme le souligne Alexandra Müller, « ne retrace pas l’histoire de la représentation de la nuit en peinture, mais se veut un parcours personnel et sensoriel, du moment du crépuscule, entre chien et loup, jusqu’au sentiment cosmique. » 

Légende Augusto Giacometti, Sternenhimmel (Milchstrasse), 1917, Bündner Kunstmuseum Chur, Suisse

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exposition

sens dessus dessous Dans Recto / Verso, Charles Kalt nous met la tête à l’envers avec une très large sélection de ses travaux graphiques hyper colorés qui se déploient dans l’espace.

Par Emmanuel Dosda

Dans l’espace d’accueil du Crédit Mutuel (Strasbourg), jusqu’au 30 novembre bacm.creditmutuel.fr

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n pénétrant dans l’exposition présentée par la Bibliothèque alsatique du Crédit Mutuel, nous sommes frappés par une anomalie : deux des cimaises sont couchées au sol plutôt qu’à la verticale comme leurs semblables… Ainsi, les travaux de Charles Kalt s’observent dans tous les sens ! L’artiste et enseignant à la Hear aime à jouer avec les espaces qu’il transforme et le mode d’exposition qu’il réinvente. Pour lui, l’Art est un jeu de construction, un work in progress, un laboratoire grand ouvert au public. Ainsi, celui qui imprime lui-même ses ouvrages et tirages présente En chantier, réalisé avec sa fille Irma : sous des allures abstraites, cette

édition de vingt exemplaires décrit de manière hyper géométrique un paysage urbain en mutation avec des tonalités métalliques comme la règle de montage du maçon ou des diagonales rouges et blanches comme les rubans de signalisation. Dans cette exposition haute en couleurs, nous découvrons des œuvres rappellant celles du mouvement Supports / Surfaces autant que des objets non identifiables comme Coucou, livre d’artiste aux pages découpées hésitant entre les définitions : bouquin à manipuler, sculpture évolutive, peinture flashy ou sérigraphie artisanale en série limitée ? 


sélection expos

Jeff Wall, Summer Afternoons, 2009, collection de l’artiste

Robert Delaunay, Les Coureurs, 1924-25, collection privée

L’Atelier contemporain

Jeff Wall

Carte blanche a été laissée à François-Marie Deyrolle qui expose six peintres, tous vivant à Strasbourg : Camille Brès, Aurélie de Heinzelin (on craque), Ann Loubert, Clémentine Margheriti, Marius Pons de Vincent, Daniel Schlier.

Il a profondément transformé la manière dont nous envisageons la photographie en la pensant dans ses relations aux autres arts.

Jusqu’au 04/11, Fondation Fernet-Branca (Saint-Louis) fondationfernet-branca.org

Orientations L’expo est née de la rencontre entre des adolescents exilés, le plasticien David Subal et le territoire. Jusqu’au 17/11, Galerie du Granit (Belfort) magranit.org

Robert Delaunay et Paris Voilà un événement permettant d’appréhender l’étendue de l’œuvre de l’artiste et son caractère avant-gardiste en se penchant sur les thèmes qui l’ont occupé toute sa vie : lumière, couleur et expression picturale d’un processus visuel compris comme une activité consciente. Jusqu’au 18/11, Kunsthaus (Zürich) kunsthaus.ch

Raymond-Émile Waydelich Un ensemble d’œuvres choisies de différentes époques et de techniques variées, depuis les années 1970 jusqu’à nos jours. Jusqu’au 24/11, L’Estampe (Strasbourg) estampe.fr

Cabinet de curiosités En écho aux Méta-machines de François Klein exposées au MDAAC d’Épinal (jusqu’au 20/12), l’artiste a convié dix collègues du Grand Est à proposer leurs visions singulières et insolites des cabinets de curiosités. Avec Daniel Depoutot, Barbara Leboeuf, Pascal Poirot, etc. Jusqu’au 14/12, La Lune en parachute (Épinal) laluneenparachute

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Jusqu’au 06/01/2019, Mudam (Luxembourg) mudam.lu

The Politics of Design Une exposition qui présente le travail de Victor Papanek, précurseur d’un design social et écologique. Jusqu’au 10/03/19, Vitra Design Museum (Weil am Rhein) design-museum.de

Nu ! Éphèbes de Praxitèle, Venus aux courbes envoûtantes… L’Art de la nudité dans l’Antiquité est exploré avec grande élégance. Jusqu’au 28/04/19, Antikenmuseum (Bâle) antikenmuseumbasel.ch

Nicole Eisenman Sont montrées plus de 20 sculptures récentes de la native de Verdun que l’on connaît surtout pour sa peinture également présente à travers des toiles spécialement réalisées pour l’institution allemande. C’est caustique et brillant ! 02-11-12/02/19, Staatliche Kunsthalle (Baden-Baden) kunsthalle-baden-baden.de

Regard sur… Foujita Issu de l’importante donation faite au Musée, un ensemble de dessins de Foujita pour le livre La Rivière enchantée est montré pour la première fois. Ces œuvres témoignent des recherches de l’artiste pour rendre hommage à Paris. 10/11-11/02/19, Musée des Beaux-Arts (Reims) musees-reims.fr


PROMENADE

Par Hervé Lévy Photos de Stéphane Louis pour Poly

le festin de pierres Dans la Vallée de la Bruche, au-dessus de Lutzelhouse, la Porte de pierre et le Jardin des fées déploient leurs mystères dans une orgie minérale où le grès rose est roi. Groupe de pierres dressées disposées circulairement dont l’exemple le plus célèbre est Stonehenge 2 Voir Poly n°151 ou sur poly.fr 1

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C

ertaines matinées d’octobre sont fort éloignées d’un funèbre et baudelairien Chant d’Automne, contenant en elles la possibilité d’un éternel été. C’est ce que nous ressentons dans l’épais brouillard nimbant encore la Vallée de la Bruche, à neuf heures du matin. Au-dessus de Lutzelhouse, la place des Musiciens – qualificatif un brin abusif pour une clairière aménagée autour d’un séquoia – est déserte lorsque nous arrivons. Un soleil lointain se devine, par-delà des nuages. Animés par l’espoir de l’apercevoir dans sa plénitude, nous nous lançons à l’assaut des pentes de La Grande Côte (ou Langenberg), montagne conique culminant à 831 mètres. L’effet fées La montée est abrupte. Brutale. Mais le rythme de la marche épouse celui de la brume dont la sourde opacité, peu à peu, fait place à des fulgurances céruléennes. Mousse d’un vert sombre, fougères encore fringantes, éboulis à la semblance de chaos rocheux en miniature ou bouleaux aux troncs torves : nous avons le sentiment de pénétrer dans un univers singulier. Les derniers taons de l’été accompagnent la lente progression, bourdonnant de sinistre manière. Au sommet, se découvrent les traces d’une enceinte millénaire, le Jardin des fées où se trouvent les vestiges d’une civilisation ancienne remontant vraisemblablement à 3 000 ans avant Jésus-Christ. Avec sa végétation rare et sa vue plongeante, l’endroit est parcouru de nombreuses légendes. La plus célèbre évoque des fées bâtisseuses, désireuses de construire un

immense pont franchissant la Vallée de la Bruche pour relier le sommet du Langenberg à celui du Purpurkopf où se trouve une autre enceinte celte remarquable. À la naissance de Jésus, ce viaduc païen presque achevé vola en éclats. N’en reste pas moins des menhirs (debout et abattus, intacts et brisés), témoignages d’une activité cultuelle millénaire. Certains y ont vu un cromlech1, d’autres ont extrapolé des fonctions astronomiques. Pierres à cupules et sculptures géométriques au rôle indéterminé – peut-être des meules – renforcent cette impression. Le soleil tout puissant darde désormais ses rayons, imposant sa présence dans un ciel d’azur. Pour un peu, nous aurions l’impression de voir réactivé un rituel primitif dont il serait la divinité omnipotente. Le Pays interdit Une raide descente et une courte remontée plus tard et nous voilà devant un autre haut lieu celte : la Porte de pierre, immense concrétion gréseuse (sept mètres de large pour plus de cinq de haut) sculptée par l’érosion ressemblant à un arc de triomphe primitif qui, dit-on, ouvrait sur le “Pays interdit”, espace anxiogène et fascinant que seuls les explorateurs les plus hardis oseront franchir. Laissant notre imagination caracoler, il est aisé d’imaginer que l’endroit est l’une des multiples portes d’entrée de l’univers parallèle des Cités obscures, saga phare de la BD signée François Schuiten et Benoît Peeters. La marche se poursuit vers l’un des plus beaux rochers d’Alsace, celui de Mutzig (1 010 mètres d’altitude) : des blocs cyclopéens Poly 214

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PROMENADE

PROMENADE

la porte de pierre & le jardin des fées

s’alignent en une énigmatique muraille rappelant celles, mycéniennes, de Tirynthe dans le Péloponnèse. Ils sont faits de poudingue, conglomérat très résistant de grès et de galets blancs qui y sont incrustés, dont l’appellation est une francisation du très british pudding au milieu du XVIIIe siècle. Il est vrai que l’aspect de la roche rappelle la spécialité d’outreManche, où un liant compact emprisonne fruits confits et autres raisins secs. Nous sommes dans le bleu éclatant, tandis que la vallée demeure dans la brume, évoquant ces lignes de Maurice Barrès parlant du Mont Sainte-Odile : « Parfois, vers midi, notre montagne est dans le soleil, mais la plaine passera la journée sous un brouillard impénétrable. À quelques mètres au-dessous de nous, commence sa nappe couleur d’opale. Sur ce bas royaume de tristesse reposent nos glorieux espaces de joie et de lumière ! C’est un charme à la Corrège, mais épuré de langueur, un magnifique mystère de qualité auguste. »

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sentiers de sculptures L’association Les Géants du Nideck a organisé quatre symposiums de sculpture : plusieurs semaines durant, des artistes venus des quatre coins du monde ont créé des œuvres, ensuite installées en forêt. Il est ainsi possible d’arpenter les Sentiers du Sandweg (2003), du Bois-Baron (2005), In situ (celui qui nous occupe, 2007) et La Roche solaire (2010). Au total, 32 sculptures peuplent les chemins vosgiens montrant la possibilité d’interaction entre forêt et Art contemporain. relaisdesmarches.com

restons nature L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, consommez avec modération

La descente est raide. Casse les genoux les plus fragiles, provoquant d’inutiles récriminations. L’arrêt au Col du Narion est bienvenu : quelques éclats d’un génial pain d’épices (venu de la maison strasbourgeoise Mireille Oster, of course) dégustés à l’abri ombragé de la Baraque des Juifs, et c’est reparti. Sur la pente désormais douce, nous nous interrogeons sur la signification du nom de cette bicoque érigée en 1986 par le Club vosgien à côté de vestiges de murets en pierre bien plus anciens. Les hypothèses les plus saugrenues circulent… mais c’est en rentrant que nous découvrons qu’il ne s’agissait pas d’une antique synagogue des cimes, mais plus prosaïquement d’un abri en usage dès le MoyenÂge, halte où les marchands de bestiaux juifs passaient la nuit lorsqu’ils convoyaient des animaux entre la Vallée de la Bruche et la Lorraine. Descente suite. Arrêt au Carrefour du Partage où un court détour par le gigantesque Séquoia du Kappelbronn est conseillé : planté en 1896, il a une circonférence de sept mètres ! S’y trouve aussi une sculpture monumentale de grès (appartenant au sentier In Situ, voir encadré) du letton Uldis Zarins : intitulée La Porte de pierre, elle représente une… fermeture éclair. On lui préfèrera Les Têtes du canadien Mircea Puscas un peu plus loin, mais les quelques kilomètres qui nous séparent de la voiture demeurent nourris d’un vif débat sur l’humour dans l’Art contemporain. Vulgaire ? Élégant ? Signifiant ? Creux ? Nous appellerons Jean Clair2 pour trancher ! 

Distance 15 km Temps estimé 6h Dénivelé 650 m

Pour cette randonnée, Julien Albertus (pleindastus) qui crée les vins désormais 100% naturels du Domaine Kumpf & Meyer de Rosheim nous a conseillé son pet’nat. Pour ceux qui l’ignorent, les pétillants naturels sont des vins effervescents obtenus selon une méthode ancestrale : le raisin pressé commence à fermenter en barriques puis, arrivé à une certaine dose de sucres résiduels, le processus est arrêté par le froid… Plus tard, le jus est embouteillé et termine sa fermentation dans le flacon. Julien a réussi un coup de maître : les bulles explosent, volages et joyeuses, créant une effervescence en harmonie avec l’été indien qui secoue les sens et permet de poursuivre, ragaillardis, sa randonnée. kumpfetmeyer.fr

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GASTRONOMIE

JURA SI !

Au fronton de la Maison Jeunet d’Arbois scintillent tranquillement deux Étoiles au Guide Michelin : reprise en 2016 par Steven Naessens (second de Jean-Paul Jeunet pendant huit ans), cette prestigieuse adresse n’a jamais démérité. Le chef belge a quelque peu modernisé la carte, mais a laissé intacts des mythes comme la volaille de Bresse à la sauce au vin jaune et morilles. Wahou ! maison-jeunet.com

RECETTES

Premier livre signé de la bloggeuse Leïla Martin, L’Alsace enchantée (La Nuée Bleue, 22 €) rassemble 50 recettes faciles à réaliser et diablement savoureuses. Sa volonté consiste à « réinterpréter le patrimoine culinaire alsacien dans une cuisine du quotidien », résumet-elle. Au menu, une tarte au fromage blanc métissée avec une Linzertorte, un risotto de pépinettes d’Alsace – petites pâtes en forme de grains de riz – au comté et aux noix ou encore des fleischkiechle à l’orientale. nueebleue.com – jevaisvouscuisiner.com

F★★★ JUNK FOOD Deux jours de débats sont organisés par l’Institut européen d’éthique alimentaire et L’Obs à la Librairie Kléber de Strasbourg (09 & 10/11) sous l’intitulé Malbouffe ? On fait quoi… Au programme, de nombreuses tables rondes et rencontres (entièrement gratuites) sur des thèmes aussi variés que le glyphosate, l’huile de palme et le Nutella, la puissance des lobbies… ethiquealimentaire.eu – librairie-kleber.com

QUATUOR GAGNANT

© Stéphane Louis

Ce sont deux soirées d’exception (12 & 13/11, La Société Event, Baden-Baden) qui nous sont proposées. Sous l’intitulé Des Gourmets rencontrent des amis (Geneißer treffen Freunde, en VO) se profile un instant de pur plaisir. Trois chefs de haut vol – Stéphan Bernhard (Le Jardin de France), Armin Röttele (Röttele’s Restaurant Schloss Neuweier) et Cédric Schwitzer (Schwitzer’s Hotel am Park) – et la sommelière Natalie Lumpp ont préparé un moment qui restera dans toutes les mémoires ! la-societe-baden-baden.de 80

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UN DERNIER POUR LA ROUTE

nature et culture DR

La mode des “vins natures” et les records de prix de rarissimes Bourgognes : réflexions amusées sur le (nouveau) monde du vin.

Bourguignon, héritier spirituel d’une famille qui consacre sa vie au vin depuis trois générations, alsacien d’adoption, fan de cuisine, convivial par nature, Christian Pion partage avec nous ses découvertes, son enthousiasme et ses coups de gueule.

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E

ntre l’annonce par la presse internationale qui a fait grand cas du record du prix de vente d’une bouteille de Romanée Conti 1945 à plus de 400 000 €, et la sortie de Wine Calling, film sur les producteurs de “vins natures” dont le nom même risque bien d’être retoqué par les pouvoirs publics, le monde du vin étire son espace au delà des frontières rassurantes d’un ancien monde qui tremble sur ses bases. Finalement, il y en a pour tous les goûts et toutes les bourses. Revenons aux consommateurs qui choisissent librement de faire sauter le bouchon de la dive bouteille et de partager joyeusement le précieux nectar. Ceux des vins dits “natures” nous affirment qu’on peut en boire beaucoup le soir et que le lendemain, on pourra aller travailler sans la barre au front (sic). C’est intéressant ce plaisir affiché de boire copieusement sans se soucier du lendemain, cette belle résistance affichée à l’hygiénisme ambiant qui, lui, souhaiterait bien interdire définitivement toute consommation, le vin étant une boisson alcoolisée comme les autres, qui conduit inexorablement à la maladie et à la déchéance. Si le vin “nature” nous dédouane de toute modération, il est possible de douter – d’après de multiples témoignages entendus – qu’il soit sans effet sur notre forme le lendemain d’une soirée bien arrosée ! Un

argument commercial pour justifier le prix affiché de vins qui ne sont quasi plus que des vins de France et s’éloignent de la patiente construction des appellations contrôlées ? Pour avoir dégusté dernièrement un vin d’assemblage entre un Cahors et un Roussillon, tout est désormais possible dans cet univers sans limite qui détricote avec détermination et enthousiasme ce que les anciens ont mis tant de temps à construire. Ne boudons pas notre plaisir d’esthète : les étiquettes sont magnifiques… Dans l’univers prestigieux des grandes appellations bourguignonnes, qui résistent sans surprise à l’appel de la mode “nature”, nous subissons depuis quelques années une hausse continue des prix d’achat qui rendent aujourd’hui ces vins particulièrement inaccessibles. Alors que Bordeaux s’enfonce dans une crise profonde et durable pour avoir méprisé ses consommateurs historiques, les vins de Bourgogne battent des records de prix dans les salles de vente internationales… Peu d’amateurs dans ce contexte particulier de spéculation effrénée, achètent ces vins pour les boire, mais bien pour les revendre et espérer une copieuse plus-value. On achète le vin pour ne pas le boire… 

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, consommez avec modération

Par Christian Pion


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Le magazine culturel de référence dans le Grand Est

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