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M Le magazine du Monde. Supplément au Monde no 21258 du samedi 25 mai 2013. Ne peut être vendu séparément. Disponible en France métropolitaine, Belgique et Luxembourg.

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25 mai 2013

L’étoile Marie-Agnès Gillot

“L’Opéra, c’est le couvent. Et alors ?”

Marie-Agnès Gillot photographiée par Mario Sorrenti


La sensualité mise à nu

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Carte blanche à

Steve Hiett. Il a longtemps hésité entre musique, graphisme et photographie. Le photographe britannique ne renoncera finalement à aucune de ses trois passions, et ses clichés feront la part belle à toutes ses explorations… A 72 ans, ce touche-à-tout qui a travaillé pour les plus grands magazines, de Vogue à Harper’s Bazaar, ouvre ses archives à M. Ce voyage dans le temps permettra de découvrir ou de redécouvrir pendant trois mois quelques-unes des plus belles images de ce maestro du flash. Un instrument dont il use et abuse jusqu’à en faire sa signature, confrontant les formes et les couleurs. De son art, il dit : « C’est un processus de construction de son imaginaire, il faut se laisser emporter. » Début du voyage, cette semaine, avec sa première photographie, un portrait d’enfants réalisé en 1961.

Steve Hiett

« C’est ma toute première photo prise en 1961. J’avais 20 ans, j’étudiais le graphisme à la Brighton Art School, et j’avais comme professeur le photographe Dermot Goulding, que je compte encore aujourd’hui parmi les personnes qui m’ont le plus influencé. Il m’a tendu l’appareil photo et m’a dit : “Sors et prends une photo.” Je n’avais aucune notion en matière de pellicule, de développement ou de lumière. Je suis sorti et j’ai vu des enfants qui jouaient dans la rue. Je leur ai demandé si je pouvais les prendre en photo et ils ont posé, exactement comme vous le voyez. J’ai réglé l’exposition selon les instructions figurant sur la boîte de la pellicule, j’ai pris l’appareil et, en croisant les doigts, j’ai appuyé sur le bouton. Quand j’ai vu cette photo apparaître dans la chambre noire à l’université, j’ai ressenti une profonde joie. Je ne pouvais croire que j’avais pris cette photo. On aurait dit de la magie. Encore aujourd’hui, pour moi, c’est l’une des meilleures photos que j’ai jamais prises. »

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Édito.

Au programme.

Eric Pillault/M Le magazine du Monde

Tendu. Sculpté. Violenté. Dompté. Blessé. Dominé. Maîtrisé… Et parfois, brisé. C’est ainsi que se déploie le corps des danseurs et des danseuses. Ces gens assez fous pour souffrir le martyre, pour repousser sans cesse leurs limites dans l’unique but de rendre beau chacun de leurs gestes. Leurs exploits ne s’apparentent en aucun cas à une performance sportive. Ils relèvent au contraire d’une recherche presque mystique de la perfection. C’est sans doute la raison pour laquelle ils fascinent tant. Ainsi, lorsque nous avons demandé au grand photographe de mode Mario Sorrenti qui il souhaitait photographier pour nous, lui qui a travaillé avec les plus grands mannequins nous a répondu: l’étoile de l’Opéra de Paris, Marie-Agnès Gillot. Assurément l’une des personnalités les plus intenses du monde du ballet. Ses images révèlent un corps littéralement possédé. Dans un mois, elle dansera dans Signes, une reprise de la chorégraphie de Carolyn Carlson, qui lui a valu d’être nommée étoile, en 2004. En écho au portrait de Gillot, M Le magazine du Monde a poussé la porte du Théâtre du Bolchoï à Moscou, où une histoire de vengeance a défrayé la chronique en début d’année. Ebranlant cette institution qui a pourtant toujours occupé une place majeure dans l’histoire politique du pays. Mais il ne faut pas se fier au bruissement des tutus et à l’imperceptible glissement des entrechats sur le parquet des salles. Ou plutôt, il faut tendre l’oreille: il y a dans ce domaine, aussi, du bruit et de la fureur. Marie-Pierre Lannelongue

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L O N G C H A M P. C O M


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LES HÉROS de Frédéric Pommier.

LA SEMAINE

Mars One/Bryan Versteeg. Jonas Unger pour M Le magazine du Monde

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CARPENTIER FAIT BATTRE SON CŒUR AILLEURS. C’est à l’étranger que le chirurgien français testera son prototype de cœur artificiel total. Dans l’Hexagone, les autorités sanitaires disent pour l’instant non aux essais cliniques.

p. 26

IL FALLAIT OSER ! Welcome to Cannes !

p. 28

LE ROMAN-PHOTO des vols de bijoux.

p. 30

LE BUZZ DU NET. Marque de mépris.

p. 32

LA PHOTO. Anglais anti.

p. 34

ILS FONT ÇA COMME ÇA ! PAYS-BAS. A Maastricht, l’herbe est plus verte.

p. 35

ITALIE. Bolzano, l’école des meilleurs perdants.

p. 36

LES QUESTIONS SUBSIDIAIRES.

p. 37

J’Y ÉTAIS… avec des prêtres en soutane et K-Way.

LE MAGAZINE p. 39

LE BOLCHOÏ, THÉÂTRE POLITIQUE. Pourtant peu féru de ballet, Poutine vient d’investir un demi-milliard d’euros dans sa rénovation. Car cette scène trois fois centenaire est plus qu’une salle de spectacle : c’est le miroir de la Russie.

p. 46

L’EXPRESS DE LORIENT. Jeune prodige de la finance, le président Loïc Féry veut faire du FC Lorient un club modèle. Budget maîtrisé, joueurs payés au mérite… Une conception à mille lieux des exubérances du PSG.

p. 50

ET NATE CRÉA LE DATA. Depuis qu’il a prédit la confortable victoire d’Obama, le statisticien blogueur Nate Silver a été sacré “pape du big data”. Sa science : savoir analyser cette gigantesque masse de données numériques.

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LE PORTFOLIO p. 54

LES MATINS DE FRANCE CULTURE. LA PHOTOGRAPHIE DE COUVERTURE A ÉTÉ RÉALISÉE PAR MARIO SORRENTI POUR M LE MAGAZINE DU MONDE . MARIE-AGNÈS GILLOT PORTE UNE ROBE LONGUE À PAILLETTES, NINA RICCI.

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MARC VOINCHET ET LA RÉDACTION 6 H 30-9 H DU LUNDI AU VENDREDI Retrouvez le coup de cœur culture de Marie-Pierre Lannelongue chaque vendredi à 8 h 50

LA GUERRE SILENCIEUSE DU DAGHESTAN. Dans cette république du Caucase en proie à une rébellion islamiste, la population vit sous la menace constante d’attentats et d’arrestations arbitraires. Un conflit oublié photographié par la Russe Maria Turchenkova.

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47 80, bd Auguste-Blanqui, 75707 Paris Cedex 13 Tél. : 01-57-28-20-00/25-61 Courriel de la rédaction : Mlemagazine@lemonde.fr Courriel des lecteurs : courrier-Mlemagazine@lemonde.fr

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Président du directoire, directeur de la publication : Louis Dreyfus Directrice du Monde, membre du directoire, directrice des rédactions : Natalie Nougayrède Directeur délégué des rédactions : Vincent Giret Secrétaire générale du groupe : Catherine Joly Directeurs adjoints des rédactions : Michel Guerrin, Rémy Ourdan Secrétaire générale de la rédaction : Christine Laget M Le MAGAziNe Du MONDe Rédactrice en chef : Marie-Pierre Lannelongue Direction de la création : eric Pillault (directeur), Jean-Baptiste Talbourdet (adjoint) Rédaction en chef adjointe : Béline Dolat, Jean-Michel Normand, Camille Seeuws Assistante : Christine Doreau Rédaction : Carine Bizet, Samuel Blumenfeld, Annick Cojean, Louise Couvelaire, emilie Grangeray, Pierre Jaxel-Truer, Vanessa Schneider Style : Vicky Chahine (chef de section), Fiona Khalifa (styliste) Responsable mode : Aleksandra Woroniecka Chroniqueurs : Marc Beaugé, Guillemette Faure, JP Géné, Jean-Michel Normand, Frédéric Pommier, Didier Pourquery Directrice artistique : Cécile Coutureau-Merino Graphisme : Audrey Ravelli (chef de studio), Marielle Vandamme, avec Jérémy Vitté Photo : Lucy Conticello (directrice de la photo), Cathy Remy (adjointe), Laurence Lagrange, Federica Rossi, Alessandro zuffi Assistante : Françoise Dutech Edition : Agnès Gautheron (chef d’édition), Yoanna Sultan-R’bibo (adjointe editing), Anne Hazard (adjointe technique), Béatrice Boisserie, Valérie Gannon-Leclair, Catarina Mercuri, Maud Obels, avec Maïté Darnault et Agnès Rastouil Correction : Michèle Barillot, Ninon Rosell, avec Adélaïde Ducreux-Picon Documentation : Muriel Godeau

Le styLe p. 63

étoile sculpturale. Sous l’objectif de Mario Sorrenti, l’étoile de l’Opéra Marie-Agnès Gillot révèle sa grâce nerveuse.

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la toile traque les beautés intérieures. Le succès du streetstyle s’applique désormais à la déco : blogs et sites mettent à l’honneur des appartements de créatifs qui inspirent les internautes.

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l’icône. Tamara de Lempicka, garçonne sensuelle.

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la ville est belle. Par Vahram Muratyan.

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fétiche. Ruée vers l’or.

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est-ce bien raisonnable… de porter des chaussettes blanches ?

p. 86

3 questions à… Jean-Louis Froment.

p. 88

variations. A mains nues.

p. 89

sous influence. La femme fatale façon Truffaut.

p. 90

décryptage. Le renouveau de l’Art déco.

p. 92

d’où ça sort ? Les maisons de luxe en quête de peaux.

M sur iPAD ET sur lE WEB.

M Le magazine du Monde se décline sur tous les supports. L’application pour iPad vous propose une expérience de lecture et de visionnage nouvelle. M vous est ainsi accessible à tout moment et dans toutes les situations. Sur le site (lemonde.fr/m), vous retrouverez aussi une approche différente de l’actualité et les dernières tendances dans un espace qui fera toute sa place aux images.

p. 93

high-tech. Grand écran sur canapé.

p. 94

jardins. Chaumont éveille les sens.

p. 95

réédition. Lumineuse sauterelle.

p. 100

les dix choix de la rédaction. Théâtre, photo, cinéma, musique…

p. 96

la chronique de JP Géné.

p. 111

juste un Mot de Didier Pourquery.

p. 97

le resto.

p. 112

les jeux.

p. 98

voyage. Le Potosí d’Anne Sibran.

p. 114

le toteM. Le Lomo d’Olivia Ruiz.

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La cuLture

Photogravure : Fadi Fayed, Philippe Laure Infographie : Le Monde Directeur de production : Olivier Mollé Chef de la fabrication : Jean-Marc Moreau Fabrication : Alex Monnet Coordinatrice numérique (Internet et iPad) : Sylvie Chayette, avec Aude Lasjaunias Directeur développement produits Le Monde Interactif : edouard Andrieu Publication iPad : Agence Square (conception), Marion Lavedeau et Charlotte Terrasse (réalisation). DiFFuSiON eT PROMOTiON Directeur délégué marketing et commercial : Michel Sfeir Directeur des ventes France : Hervé Bonnaud Directrice des abonnements : Pascale Latour Directrice des ventes à l’interna­ tional : Marie-Dominique Renaud Abonnements : de France, 32-89 (0,34 € TTC/min) ; de l’étranger (33) 1-76-26-32-89 Promotion et communication : Brigitte Billiard, Marianne Bredard, Marlène Godet, Anne Hartenstein Directeur des produits dérivés : Hervé Lavergne Responsable de la logistique : Philippe Basmaison Modification de service, réassorts pour marchands de journaux : Paris 0805-050-147, dépositaires banlieue-province : 0805-050-146 M PuBLiCiTÉ 80, bd Auguste-Blanqui, 75707 Paris Cedex 13 Tél. : 01-57-28-20-00/38-91 Directrice générale : Corinne Mrejen Directrices déléguées : Michaëlle Goffaux, Tél. : 01-57-28-38-98 (michaëlle.goffaux @mpublicite.fr) et Valérie Lafont, Tél. : 01-57-28-39-21 (valerie.lafont@mpublicite.fr) Directeur délégué digital : David Licoys, Tél. : 01-53-38-90-88 (david.licoys@mpublicite.fr) M Le magazine du Monde est édité par la Société éditrice du Monde (SA). imprimé en France : Maury imprimeur SA, 45330 Malesherbes. Dépôt légal à parution. iSSN 0395-2037 Commission paritaire 0712C81975. Distribution Presstalis. Routage France routage. Dans ce numéro, un encart « Relance abonnement » sur l’ensemble de la vente au numéro France métropolitaine ; un encart « La Recherche » pour les abonnés postés France métropolitaine ; un encart « Pink/SFM » pour les abonnés France métropolitaine.

25 mai 2013

Mario Sorrenti pour M Le magazine du Monde

25 mai 2013


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ROSE, ET SON SAC “MANON”

ÉLÉGANCE NATURELLE


Making of.

Dès les années 1970, Steve Hiett travaille pour les plus grands magazines de mode, dont Vogue (à gauche). Il est aussi directeur artistique et graphiste, notamment pour le Models Manual d’Arthur Elgort (1993, ci-contre).

A la Brighton Art School, il pose devant sa toute première photo (1961, ci-contre).

La carte blanche à Steve Hiett. Trois mois durant, M accueille les photographies de cet artiste britannique multifacette.

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puise principalement son inspiration dans la peinture et le cinéma ; et son œuvre est ponctuée de clins d’œil à des artistes aussi divers que Francis Bacon, Edgar Degas ou Alfred Hitchcock. Pendant plus de trente ans, il alterne les expériences entre photographie et graphisme collaborant avec le photographe de Vogue Arthur Elgort, avec qui il réalise le livre Models Manual, ou avec Jacques Bergaud, fondateur du célèbre Studio Pin-up. Il traverse en créateur singulier ces années fastes, quand l’argent n’avait pas encore imposé son diktat à l’industrie de la mode et que les mannequins ne couraient pas d’un jet à l’autre les yeux rivés sur leur iPhone. « On avait le temps de construire quelque chose, aujourd’ hui tout va trop vite », déplore-t-il. Il évoque Kirsten Owen, un modèle atypique au physique florentin qui a enchanté les années 1980, Cecilia Chancellor et Louise Despointes, sa muse, qui deviendra sa compagne. « Avec elles, on se connaissait tellement bien qu’on n’avait plus besoin de se parler. » Après toutes ces années entre Londres, Paris, et New York, Steve Hiett a gardé en mémoire sa première photo prise dans la rue alors qu’il était encore à la Brighton Art School. « C’était merveilleux de ne rien connaître à la photographie, il y avait quelque chose de magique. » On pourrait se contenter de le ranger dans le grand tiroir de la photographie de mode ou l’accueillir dans le camp glorieux de l’art contemporain. Il s’en moque bien. « Je ne suis qu’un artisan qui donne vie à des saynètes sur papier glacé. » Il a ressorti sa vieille machine à écrire Brother Deluxe et pense à réenregistrer son premier album, histoire de reprendre le cours normal de sa vie. Cathy Rémy

En 1982, il illustre un de ses disques de guitare, sorti au Japon, d’une de ses photos (en haut). Ci-dessus, en 2011, avec une de ses nombreuses guitares électriques vintage Fender.

En 2012, il collabore à un hommage au coiffeur Vidal Sassoon pour l’exposition « Out Takes » à Londres.

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Vogue. Distributed Art Pub Inc. Steve Hiett x2. Jean-Baptiste Mondino. Steve Hiett

Monstre sacré des années 1980 à la carrière multiforme, photographe, directeur artistique, Steve Hiett a imposé son regard aiguisé, ses images flamboyantes et saturées aux plus grands magazines de mode, de Vogue à Harper’s Bazaar en passant par l’avant-gardiste Nova. A 72 ans, le photographe anglais, toujours sollicité par les rédactions, cultive avec nonchalance un look d’éternel adolescent : jeans, baskets, sourire rêveur. « Voilà à quoi ressemblerait James Dean s’ il était encore en vie », s’amuse-t-il. Il sort peu, ne travaille que si on l’appelle et passe des heures à jouer sur une de ses guitares électriques (Fender) vintage. « Je voulais être musicien ou peintre. Je suis devenu photographe par accident, mais je n’ai jamais abandonné les deux amours de ma vie, la musique et le graphisme. » Sa carrière bascule le jour où il s’électrocute sur scène lors d’un concert de son groupe, The Pyramid. Immobilisé, il suit la tournée dans le bus et prend des photos pour tuer le temps. On lui offre un billet backstage pour le dernier grand concert de Jimi Hendrix sur l’île de Wight, en 1970. « Ce jour-là, il faisait très froid, il était trois heures du matin et j’ hésitais à rentrer. Je suis resté pour écouter Hendrix et j’ai pris quelques photos, sans vraiment cadrer parce que c’était très sombre », se rappelle-t-il. Ses photos resteront dans les annales. Le Swinging London est alors le centre du monde. Michelangelo Antonioni vient d’y réaliser Blow-Up. Steve Hiett y forge son regard, découvre le New York de William Klein, les photos de mode de James Moore dans Harper’s Bazaar, la « Street Photography » de Roger Mayne. Il apprend intuitivement à maîtriser la couleur et développe un art du flash qui deviendra sa signature. On retrouve tout au long de sa carrière la même exagération chromatique, le même goût pour la lumière zénithale qui cloue ses modèles au sol. Ses femmes prédatrices à la blondeur intrigante, aux jambes sans fin, descendant de voitures ou enfourchant des motos rutilantes, ne sont que prétexte au choc entre formes et couleurs. « La photographie, c’est un processus de construction de son imaginaire. Il faut se laisser emporter et n’écouter personne d’autre que soi. » Steve Hiett


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contributeurs.

Ils ont participé à ce numéro.

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Née en 1987 à Moscou, Maria Turchenkova est photographe documentaire indépendante, basée en Russie. Après cinq ans de journalisme radio, elle a commencé sa carrière de photographe en 2009, couvrant l’actualité politique et sociale à Moscou. Elle signe notre portfolio consacré à la guerre civile qui sévit au Daghestan, cette république de Ciscaucasie, intégrée à la Fédération de Russie (p. 54). Ces images sont tirées d’un projet que la photographe mène depuis 2011, intitulé « Hidden War in the Land of Mountains » (« la guerre cachée dans la terre des montagnes ») et qui s’appuie sur « une approche compassionnelle et emphatique d’ histoires humaines peu couvertes ou ignorées ».

JudiTh Perrignon est journaliste et romancière. Elle a longtemps travaillé à Libération, avant de se partager entre la presse et les livres. C’est elle qui a écrit le portrait consacré cette semaine à la danseuse Marie-Agnès Gillot (p. 63) : « La rencontrer, la regarder s’entraîner et répéter, c’était comme se mettre à l’abri du monde. La danse est pour moi une histoire d’enfance, une quête qui peut sembler contradictoire, de liberté et de perfection. Marie-Agnès Gillot l’incarne parfaitement. »

Né en 1971 à Naples, le photographe de mode Mario SorrenTi vit à New York. Il a réalisé pour ce numéro les photos de l’étoile Marie-Agnès Gillot (p. 63). Après avoir travaillé, jeune, pour les magazines Elle et Harper’s Bazaar, il est choisi en 1993 pour faire les photos de Kate Moss pour la campagne du parfum Obsession de Calvin Klein. En parallèle de ses nombreuses collaborations avec des magazines de mode, il a publié plusieurs ouvrages. Le dernier, Draw Blood for Proof (Steidl, mars 2013), rassemble des montages d’images réalisés par l’artiste. Certaines de ses photos font désormais partie des collections du Victoria and Albert Museum et de la National Portrait Gallery, à Londres, ainsi que de la New York Public Library.

DR. Maria Turchenkova. Judith Perrignon. Mario Sorrenti

Spécialiste de la Russie, la journaliste Marie Jégo est correspondante du Monde à Moscou. Elle est l’auteure de notre article consacré au Bolchoï, qui retrace les liens entre l’institution moscovite et l’histoire du pouvoir russe (p. 39). Elle a également écrit le texte accompagnant le portfolio de Maria Turchenkova sur le Daghestan (p. 54). Après des études de russe et de chinois à l’Institut national des langues et civilisations orientales, à Paris, Marie Jégo a vécu dans le Caucase du Nord au début des années 1980, puis à Moscou au moment de l’éclatement de l’URSS. Journaliste à la séquence International du quotidien depuis 1995, elle a couvert l’actualité de la Turquie et des Républiques issues de l’ex-Union soviétique avant de revenir à Moscou en 2005.

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NOUVELLE PIXIE EN ACIER INOXYDABLE *AU-DELÀ DU PREMIER REGARD


Les héros

Une fiction de Frédéric Pommier

P

e r e i r e - L e va L-

Deux couples montent dans le wagon. Sans doute des retraités. De jeunes retraités. Parapluie dans la main pour les femmes (une petite rousse et une longue brune), plan de métro pour les hommes (un petit chauve et un grand gris, tous les deux affublés d’une banane en cuir). Sans doute deux couples de touristes. Soit ils vont au château de Versailles, soit ils vont à la tour Eiffel. Ou alors au Musée d’Orsay. C’est aussi sur la ligne. J’essaye toujours de deviner où se rendent les passagers quand je suis dans le RER. Dans le train, je fais pareil. Parfois, pour deviner, il suffit d’écouter. En l’occurrence, alors qu’il s’installe, c’est le petit chauve qui parle. Il parle au grand gris. « Et donc avec Françoise, on Lois.

était dans le bus et là, deux personnes se présentent au chauffeur en disant qu’ils sont états-uniens. Toi, t’as déjà entendu ça ? » « Etats-uniens ! », répète la rousse, que j’imagine être Françoise. « Ils peuvent pas dire américains ! » Le grand gris décroise les bras. « Américains désigne les habitants du continent. Etats-uniens désigne les habitants du pays. C’est très différent ! » Sans doute un ancien prof. « Mélenchon, il dénonce la domination états-unienne. Pas la domination américaine. » Il recroise les bras. Un ancien prof, assurément. Neuilly-Porte Maillot. Tandis que sur ma gauche, trois trentenaires en costards s’interrogent sur le virage funk du dernier album de Daft Punk, le petit chauve, sur ma droite, reprend la parole. « A propos de Mélenchon… Ce matin, avec Françoise, on a lu qu’on n’avait plus le droit d’utiliser le mot “race” ! Tu savais ça, Bernard ? » Le

« De toute façon, on ne peut plus rien dire. Dans le temps, pour parler des Noirs, tout le monde parlait des nègres et ça ne dérangeait personne ! » Le grand gris fronce les sourcils. « Ça dérangeait peut-être les Noirs, non ? »

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grand gris s’appelle donc Bernard. Il décroise les bras. « Je le savais, Hector. (Le petit chauve s’appelle donc Hector.) Les députés l’ont supprimé de la législation. C’est une mesure symbolique, uniquement symbolique, mais les symboles, c’est important. » Moi, l’info m’avait échappé. Je consulte Internet sur mon téléphone et constate qu’en effet, l’Assemblée a rayé le mot “race” dans les textes de loi. Notamment dans le code du travail et dans le code pénal. « Quel rapport avec Mélenchon? », demande la brune, qui doit être la femme de Bernard. Ce dernier recroise les bras. « Le rapport, c’est que c’était une proposition du Front de gauche. » Avenue Foch. Les trentenaires quittent le wagon. Pas les sexagénaires. De sa banane, le petit chauve sort des barres chocolatées, qu’il distribue dans la foulée à ses compagnons de voyage. « N’empêche que c’est pas en supprimant le mot “race” qu’on va supprimer le racisme ! T’es pas d’accord, Bernard ? » Le grand gris reste muet. « Sinon, ce serait trop simple, ajoute alors Françoise. Tu supprimes le mot “pauvreté” et hop, fini la pauvreté ! Tu supprimes le mot “chômage” et hop, fini le chômage! Il faudrait également supprimer le mot “guerre”! Et hop, fini la guerre! » Elle pouffe et donne un coup de coude à son mari, lequel pouffe à son tour. Bernard, lui, ne pouffe pas. « Tu mélanges tout, Françoise ! La guerre, la pauvreté et le chômage, ça existe. Mais le mot “race” ne correspond à aucune réalité. D’un point de vue scientifique, les races n’existent pas ! » « Nous, on n’est pas de race blanche ?, s’étonne la femme d’Hector. Barbara, qu’est-ce que tu en penses? » Elle fixe du regard la longue dame brune, qui se racle la gorge

avant de donner son avis. « Moi, je pense qu’on est tous des descendants de Cro-Magnon. Et je crois savoir en prime qu’on a tous le sang rouge! » Avenue Henri-Martin. Une maman en boubou prend place avec ses deux enfants. Le chauve se met à chuchoter. « De toute façon, on ne peut plus rien dire. Dans le temps, pour parler des Noirs, tout le monde parlait des nègres et ça ne dérangeait personne ! » Le grand gris fronce les sourcils. « Ça dérangeait peutêtre les Noirs, non? » Station Boulainvilliers. Bernard et Barbara sont plongés dans leur plan, Françoise dans ses pensées, Hector dans sa banane. Il cherche des mouchoirs. Il a le nez qui coule. Ne trouve plus son paquet. Grogne qu’il n’y a plus de saison. Qu’il a froid comme en plein hiver. Puis il retrouve son paquet et lance, tout en se mouchant : « Et pour les animaux, on ne doit plus parler de race non plus ? Si ? On peut encore parler des races de chiens ? Des races de chats ? Des races de vaches ? Parce que bon, à mon humble avis, il y a plus de différences entre un Suédois et un Pygmée qu’entre une Charolaise et une Blonde d’Aquitaine ! » Bernard et Barbara ne trouvent rien à répondre. Ils semblent consternés. « Ben tiens, à propos de blonde, lance alors la petite rousse, vous avez vu que Marine Le Pen s’est cassé le sacrum en tombant dans sa piscine vide ? » Kennedy-Maison de la Radio. Je ne saurai pas où ils vont. Je suis arrivé. Je descends. Ligne C du ReR, mai 2013.

Jean-Baptiste Talbourdet/m Le magazine du monde

“Et pour les animaux, on ne doit plus parler de race non plus ?”


La Semaine / Il fallait oser / Face à face / Le roman-photo / Le buzz du Net / Ils font ça comme ça ! / / Les questions subsidiaires / J’y étais /

Carpentier fait battre son cœur ailleurs.

Vingt ans que cette star discrète de la chirurgie française travaille à l’élaboration d’un cœur artificiel. Les premiers à en bénéficier seront pourtant belges, polonais ou saoudiens. Dans l’Hexagone, les autorités sanitaires estiment que la sécurité des patients n’est pas garantie. Par Florence Rosier

Benoît Tessier/Reuters

Le 14 mai, la société Carmat, fondée par Alain Carpentier, annonçait avoir obtenu des autorisations pour les premières implantations de sa bioprothèse.

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la semaine.

A

l’origine d’une ingénieuse technique d’implantation des valves cardiaques sans chirurgie. C’est un chirurgien à l’énergie débordante, au courage fou. » l’homme n’a rien d’un extraverti. Passionné de piano et de peinture abstraite, ce médecin à l’ancienne est un solitaire, qui n’a jamais eu besoin de parler haut ou d’investir les médias pour asseoir sa notoriété. Ses deux fils – l’un neurologue, l’autre neurochirurgien – témoignent de son goût pour la transmission. « C’est un homme secret mais attachant, estime le professeur Jean-François Bach, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, dont le chirurgienchercheur fut président en 2011-2012. S’il a eu une grande reconnaissance internationale, il n’a pas eu en France la reconnaissance qu’il aurait méritée. » Intarissable sur le sujet, Jean-Noël Fabiani n’a pas de mots assez durs contre l’Agence nationale de sécurité des médicaments. « C’est une honte pour la France. Il est normal d’être prudent, mais ça fait des années qu’on nous fait attendre, alors que les malades continuent de mourir », dénonce-t-il. Le professeur Daniel Loisance reste plus circonspect. « Des interrogations demeurent. La communauté scientifique ignore tout des différentes étapes d’avancement de ce projet. On est surpris de la façon dont est appréhendée l’évaluation clinique », s’étonne cet ancien chef de service de chirurgie cardiaque de l’hôpital Henri-Mondor de Créteil (Val-de-Marne), qui n’a jamais fait mystère des réserves que lui inspire le projet de la société Carmat. « Une confidentialité que ses auteurs revendiquent, d’ailleurs », souligne le Pr Loisance. Alain Carpentier, lui, ne souhaite pas s’exprimer. Ces derniers jours, il s’est envolé pour les Etats-Unis, un pays qui s’est souvent montré plus réceptif à ses recherches que sa terre natale.

Jacques Brinon/AP

Quatre valves, deux ventricules… La bioprothèse de 900 grammes devrait être implantée chez des malades dont le pronostic vital est engagé.

lain Carpentier n’est pas prophète en son pays. « Le chirurgien cardiaque le plus réputé au monde », dixit un confrère, réalisera à l’étranger – en Belgique, Pologne, Slovénie et Arabie saoudite – les premières implantations, chez l’homme, de son modèle de cœur artificiel total, alternative potentielle à la greffe. Couronnement de vingt années d’efforts, sa société, Carmat, a annoncé le 14 mai avoir reçu dans ces pays l’autorisation d’équiper de cette bioprothèse de 900 grammes des malades atteints d’une insuffisance cardiaque sévère et dont le pronostic vital est engagé. C’est pourtant en France que ce concept novateur a été développé. Mais l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) française refuse pour l’instant d’autoriser les essais cliniques dans l’Hexagone, estimant ne pas avoir suffisamment d’éléments pour assurer la sécurité des patients. La société Carmat limite volontairement les publications scientifiques et les communications pour des raisons de secret industriel. Une discrétion qui nuit à ce médecin connu pour avoir mis au point les valves de CarpentierEdwards qui ont sauvé ou amélioré la vie de millions de malades dans le monde. Et lui ont valu de recevoir en 2007 le prix Albert Lasker, sorte de Nobel des cliniciens. Ce n’est pas la première fois que ce ponte de la chirurgie, aujourd’hui âgé de presque 80 ans, peine à convaincre le monde médical français. Ses premières valves biologiques et plasties mitrales ne trouvèrent pas preneur auprès des industriels de l’Hexagone. « Ce sont les Américains qui nous ont pris au sérieux, personne ne nous a crus en France », se souvient le professeur Jean-Noël Fabiani qui, depuis quarante ans, accompagne Alain Carpentier dans ses innovations. Et lui a succédé à la tête de la chirurgie cardiaque de l’hôpital Georges-Pompidou (Paris). « Il est pour moi un modèle à suivre, s’enthousiasme le professeur Alain Cribier, cardiologue au CHU de Rouen – lui-même à

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la semaine.

Par Jean-Michel Normand

mission accomplie. l’opération commando qui a fait sursauter le Festival de cannes aura été un plein succès. on ne parle pas du vol des bijoux chopard, mais du strip-tease médiatique de Welcome to New York, le film d’Abel Ferrara consacré à l’affaire dsk. une minute quarante-trois de racolage actif sous forme d’une bande-annonce avec champagne, cigares et p’tites pépées, dont les images se sont malencontreusement échappées sur le net dès le premier jour du Festival. une fuite qui a réveillé en fanfare une croisette grelottant sous la pluie et des festivaliers rendus bluesy par une sélection officielle pas vraiment joyeuse. Tout en finesse, le « teaser » met en scène dsk-depardieu évoluant parmi des corps entrelacés sur fond de râles de pâmoison d’inspiration pornosoft. la bande-son semble sortie d’une publicité pour after-shave. le montage, survolté, fait défiler fesses et seins à toute vitesse mais en clair-obscur (pour le côté suggestif, mon pote). on sent qu’il va y avoir de l’action, des gros mots, des portes qui claquent, des réparties qui fusent et des tonnes de sen-suali-té. les soutiens-gorge vont voler bas. vers la fin de la bande-annonce, depardieu surgit majestueusement de la salle de bains de la suite 2806 du sofitel. « You know who I am ? », lance-t-il méchamment à nafissatou diallo. Avec la serviette qui le ceint, on dirait obélix dans « Asterix et la Grande partouze ». peut-être va-t-il balancer une vanne sur son menhir ou quelque chose dans le genre ? pour peu que l’on puisse en juger, tout cela fleure bon le nanar (rien de dramatique : Gégé en a fait d’autres), ce dont il faut se réjouir plutôt que s’affliger. mais Welcome to New York risque quand même de nous peser sur l’estomac. depardieu + dsk, c’est du lourd.

26 -

L

n’en reviennent pas. Après des mois de lobbying, les casinotiers ont finalement obtenu gain de cause : depuis le 12 mai, les 196 casinos français sont autorisés par le ministère de l’intérieur à introduire sur leurs tables de jeu la bonne vieille bataille. Le décret signé par Manuel Valls et promis par Jérôme Cahuzac, alors ministre du budget, précise que la bataille, surnommée « Casino War » dans les jeux en ligne, se jouera avec six paquets de 52 cartes et un maximum de sept participants. Chaque joueur pourra miser contre le casino à partir de deux euros. Pour ceux qui auraient oublié les règles de ce jeu qui meublait les dimanches pluvieux de notre enfance, rappelons que le but de la bataille est d’obtenir une carte dont la valeur est supérieure à celle de l’adversaire, la plus forte étant, bien sûr, l’as. En cas d’égalité, donc de bataille, le joueur peut décider d’abandonner (et perdre la moitié de sa mise au profit du casino) ou alors de relancer d’une mise équivalente à sa mise initiale et de recevoir une nouvelle carte. S’il gagne, il empoche une fois sa mise. Stratégie et tactique minimalistes, loin des bluffeurs du poker… Avec lA crise économique et le développement des jeux en ligne, les casinos redoutent de perdre la main. En 2012, leurs dirigeants faisaient état d’une baisse de 1,8 % du produit brut des jeux (différence entre les mises et les gains des joueurs). Pour les premiers mois de 2013, la baisse serait de 4 %. Ce qui ne les empêche pas de réaliser, tout de même, un bénéfice de 2,3 milliards d’euros. L’introduction de la bataille vise à contrer la chute de leur chiffre d’affaires, mais aussi à poker

JEux

Les casinos ont gagné la bataille.

Ce jeu de cartes enfantin a désormais sa place entre la roulette et le black jack. Les établissements espèrent attirer une nouvelle clientèle. attirer une nouvelle clientèle qui, ne maîtrisant pas les règles des jeux traditionnels, n’osait pas s’approcher des tables. Les casinotiers ne comptent pas s’arrêter là. Même si personne ne parle encore d’introduire le jeu des 1 000 Bornes ou la belote coinchée, des variantes du poker et de la roulette électronique sont actuellement testées en attendant une autorisation officielle. Après avoir essayé d’assouplir – sans succès – l’interdiction de fumer qui, selon eux, aurait fait fuir de nombreux joueurs, les patrons de casino ont aussi obtenu l’autorisation d’exploiter leurs machines à sous après la fermeture des tables de jeu. Il est loin le temps où Isidore Partouche, fondateur du groupe du même nom qui fête cette année ses quarante ans d’activité, expliquait que pour gagner de l’argent dans un casino, « il suffisait de l’acheter » ! Daniel Psenny

Cecilia Garroni Parisi pour M Le magazine du Monde. Plainpicture/Maskot

Il fallait oser Welcome to Cannes !

es joueurs de

25 mai 2013


DERRIÈRE CHAQUE GRAND CRU, UN GRAIN DE FOLIE.

LA CHUTE DE CETTE HISTOIRE, C ’ E S T L’ É Q U I L I B R E .

L

a recherche de la perfection pousse les Experts café

varient d’une année sur l’autre à cause du climat et du sol.

Nespresso à proposer pour le Grand Cru Volluto des

Ainsi, grâce au savoir-faire de Nespresso, ce Grand Cru

saveurs et des arômes en constante harmonie. Un pari

conserve l’équilibre de son profil aromatique originel : notes

insensé quand on sait que les caractéristiques des deux

douces et biscuitées, animées par une pointe d’acidité et

Arabicas de Colombie et du Brésil qui le composent,

une note fruitée, signature d’un Grand Cru déjà célèbre.

Volluto


1.

2003. Palme d’or à Anvers

Dans la nuit du 15 au 16 février, des voleurs pénètrent dans le Diamond Center, à Anvers, et vident consciencieusement 109 coffres. Le butin est évalué à 100 millions d’euros, un record.

Le roman-photo des vols de bijoux.

Pendant le Festival de Cannes, 1 million d’euros de joaillerie ont été dérobés dans une chambre d’hôtel. Un cambriolage digne de “La Main au collet” qui en rappelle d’autres. Palmarès.

4.

2.

2009. Prix d’interprétation à Londres

Il est 17 h 40, le 6 août, quand deux hommes bien mis pénètrent chez Graff, la maison de joaillerie britannique sur New Bond Street, à Londres, sans attirer l’attention. Quelques instants plus tard, ils repartiront moins tranquillement mais avec 48 millions d’euros.

2008. Prix du jury à Paris

Trois hommes s’emparent, le 4 décembre, des bijoux exposés chez Harry Winston, avenue Montaigne, à Paris. Le cambriolage s’élèverait à 85 millions d’euros. C’est le plus important vol de bijoux jamais commis en France.

3.

2013. Prix de la mise en scène à Bruxelles

En février, des braqueurs lourdement armés et déguisés en policiers dérobent des diamants, en cours de chargement, sur le tarmac de l’aéroport de Bruxelles. Les voleurs ont très soigneusement préparé leur opération, surtout pour quitter les lieux. Butin : 38 millions d’euros.

5.

2013. Prix du scénario à Cannes

Dans la nuit du 16 au 17 mai, des bijoux de chez Chopard, destinés aux stars du Festival, sont subtilisés dans la chambre d’hôtel d’un employé de la société, au Novotel à Cannes. Le butin n’est pas exceptionnel (1 million d’euros), mais le contexte du vol mérite un accessit. Pierre Jaxel-Truer 28 -

25 mai 2013

Wim Hendrix/AFP. Caters News Agency/Sipa. Gary Lee/Uppa/Visual Press Agency. Yves Logghe/AP/Sipa. Yves Herman/Reuters

La semaine.


Matin : Plage à Djerba Après-midi : Visite des ksour de Tataouine

www.bonjour-tunisie.com


La semaine.

Choqué par la stratégie marketing d’Abercrombie & Fitch, l’écrivain Greg Karber a distribué à Los Angeles des vêtements de la marque aux SDF.

Ultras.

Déjà dans le collimateur du ministère de l’intérieur depuis les débordements commis lors de la fête organisée par le PSG au trocadéro, ces supporters souvent violents ont de nouveau fait parler d’eux, le 19 mai. Une rencontre inopinée au péage d’une autoroute du Vaucluse entre « ultras » lyonnais et marseillais a fait 17 blessés.

L’objet

Les couches.

Croisement des courbes : au Japon, les ventes de couches pour adultes viennent de dépasser celles destinées aux bébés. Annoncés le 11 mai par le principal fabricant nippon, ces chiffres sont conformes aux tendances démographiques d’un pays dont le quart de la population est âgé de plus de 65 ans.

Le chiffre

71.

C’est, selon le magazine Mother Jones, le nombre d’enfants de moins de 12 ans tués par arme à feu aux Etats-Unis depuis le drame de Newtown (Connecticut), le 14 décembre 2012. La plupart des décès sont dus à des accidents. 30 -

Le buzz du Net Marque de mépris.

L

e Net s’enflamme contre Abercrombie & Fitch, géant mondial du casual américain. Une enseigne où les vendeurs sont appelés « mannequins », les plus « beaux » étant « exposés », à moitié dénudés, à l’entrée. Depuis peu, les vêtements tailles XL et XXL sont bannis, conformément au credo du PDG de la marque, le redoutable Mike Jeffries. « Nous engageons des personnes attirantes dans nos boutiques parce qu’elles attirent d’autres personnes attirantes, et nous visons une clientèle cool et attirante », déclarait-il en 2006. Pour contrer la stratégie du patron, un jeune écrivain américain, Greg Karber, a publié, le 14 mai, une vidéo sur YouTube dans laquelle on le voit récupérer des vêtements de la marque dans des friperies de Los Angeles pour ensuite les distribuer aux sans-abri du quartier de Skid Row. En quelques jours seulement, près de 6 millions de personnes l’ont visionnée. « C’est une entreprise infecte, a déclaré l’auteur. Abercrombie n’accepte qu’une certaine clientèle. Nous allons changer ça ! » Il invite les internautes à suivre son exemple. En parallèle, une pétition a été mise en ligne le 8 mai aux Etats-Unis. Un pays où la firme avait été condamnée, en 2004, à verser 50 millions de dollars à un groupe de salariés et à des candidats à l’embauche qui s’étaient vu refuser un emploi en raison de leur couleur de peau ou de leurs origines ethniques. Louise Couvelaire

25 mai 2013

Capture écran Web. David Guttenfelder/AP

Le mot


– Photos : Nathalie Carnet – Triballat Noyal – RCS Rennes B 709200307

Et pour ceeuxx que ça in inté tére ress sse, e, nos myr yrti till lles es son ontt sé séle lect ctio ionn nnée ées, s, tri riée éess à la l main et cuisinéées dan anss no notr tree at atel elie ierr de Hau aute te-S -Sav avoi oie. Et ap aprè rèss to tout u ça, a c’est forcém ment meilleur. Pllus d’informations sur www.vrai.ffr

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La semaine.

La photo

Anglais anti. Hostiles à la loi sur le mariage gay, des manifestants se sont rassemblés le 20 mai devant la Chambre des communes, à Londres. Le premier ministre David Cameron ose une réforme qui déchire son parti. Mais il peut compter sur le soutien de l’opposition travailliste et d’une majorité de l’opinion. D’autant que le mouvement des « anti » est outre-Manche bien moins puissant que son homologue français, qui défilera le 26 mai.

Haro sur les taupes !

Le renseignement est, par définition, une activité qui exige de la discrétion. Aussi, lorsqu’un espion fait parler de lui, est-ce généralement très mauvais signe.

32 -

Agent interpellé

Tête basse, Ryan C. Fogle a fini par rentrer au bercail, le 19 mai. Cet agent de la CIA a été déclaré persona non grata en Russie après avoir été interpellé « en flagrant délit» le 14 mai à Moscou. Il aurait tenté de recruter un membre du Service fédéral de sécurité, l’ex-KGB, contre un million de dollars.

Diplomates expulsés

Les deuxième et troisième secrétaires de l’ambassade d’Iran à Sarajevo, soupçonnés d’« espionnage », ont été expulsés de Bosnie le 16 mai. Ils auraient noué des contacts avec Nusret Imamovic, leader wahhabite bosniaque considéré comme un musulman radical.

Espions exécutés

Condamnés respectivement pour avoir fourni des informations « sur la sécurité et les secrets du pays » au Mossad israélien et à la CIA, deux Iraniens ont été pendus, le 19 mai, à Téhéran. En 2012, un homme avait également été exécuté pour son implication dans l’assassinat de scientifiques nucléaires. J.-M. N.

Les enjeux qui sous-tendent le concours Eurovision de la chanson sont plus importants qu’il y paraît. Battus à plate couture lors de l’édition 2013, qui a vu la victoire du Danemark, le 18 mai à Malmö (Suède), Anglais (19e sur 26) et Allemands (21e) s’interrogent avec amertume sur les significations géopolitiques de leur déroute. En écho à l’europhobie perceptible outreManche, un récent sondage YouGov fait apparaître que 75 % des Britanniques estiment que leurs candidats à ce télé-crochet sont victimes de « discrimination ». L’Allemagne s’inquiète et décortique la provenance des votes à l’aune des choix économiques prônés par Angela Merkel. « Il faut, de toute évidence, garder en mémoire la situation politique. C’est toute l’Allemagne qui était sur scène », estime le directeur de la chaîne ARD. Théâtre de jeux d’alliances et de solidarités culturelles, l’Eurovision est devenue une chasse gardée des pays d’Europe de l’Est et du Nord, vainqueurs des cinq dernières éditions. En France, la 23e place d’Amandine Bourgeois n’a provoqué aucun drame.

Jean-Michel Normand

25 mai 2013

F. Arrizabalaga/EPA/MaxPPP. Janerik Henriksson/Scanpix Sweden/AP AFP. Sulejman Omerbasic/AP. E. Noroozi/Document Iran-REA

Géopolitique de l’Eurovision.


la semaine.

Ils font ça comme ça! Pays-Bas

A Maastricht, l’herbe est plus verte.

Bravant l’interdiction de vendre du cannabis aux étrangers, les coffee-shops de la ville lancent une opération “portes ouvertes”. attirant de nouveau la clientèle française et belge.

Maastricht, Breda, Eindhoven ou Tilburg, formant les deux tiers de la clientèle. Une situation qui a entraîné des nuisances, dénoncées par la population : embouteillages, tapage, bagarres entre gangs, « drug runners » (rabatteurs) qui harcelaient les clients. En 2012, le gouvernement de droite au pouvoir a imaginé le wietpas, ou « passeport cannabis ». Réservé aux Néerlandais, celui-ci s’obtenait sur autorisation de la mairie et exigeait un enregistrement dans l’un des coffee-shops de la ville. D’abord limité aux provinces du sud, le dispositif était ensuite, en théorie, élargi au reste du pays, mais Amsterdam l’a condamné et Maastricht, favorable au départ, y est devenue hostile. En 2008, un tribunal n’avait-il pas déjà estimé que l’on ne pouvait introduire un critère de nationalité sans enfreindre l’article 1er de la Constitution ? Celle-ci bannit toute discrimination, sauf motifs « raisonnables et objectifs ».

L

es « touristes de la drogue », français et belges notamment, ont fait leur retour à Maastricht lors du pont de l’Ascension. Bravant délibérément l’interdiction, depuis le 1er mai 2012, de vendre du cannabis aux étrangers, et s’appuyant sur le récent arrêt du tribunal local qui la jugeait trop stricte, les coffee-shops avaient profité de ce week-end prolongé pour organiser une opération « portes ouvertes ». Devant l’ampleur de la fréquentation, les exploitants de l’Easy Going, établissement blotti à l’ombre de l’hôtel de ville, ont décidé de ne vendre qu’un seul gramme d’herbe par consommateur. Cet épisode marque un rebondissement supplémentaire du feuilleton, déjà passablement embrouillé, de l’autorisation de vente de cannabis aux Pays-Bas. Au point qu’aujourd’hui, les Néerlandais n’y comprennent goutte. Avant l’interdiction, intervenue en 2012, les touristes étaient, selon les estimations, quelque 3 millions à venir régulièrement s’approvisionner à

34 -

25 mai 2013

MIchel de Groot/The New York Times-Redux-Rea

l’année dernière, le nouveau gouvernement

a donc cherché à tirer les leçons des erreurs commises. Il a aboli, en novembre, le passeport tout en maintenant le principe selon lequel les coffee-shops devaient rester interdits aux étrangers. « Un raisonnement juridique bâti sur du sable », ont estimé plusieurs juristes. Ce flottement législatif n’a pas favorisé la fréquentation touristique de Maastricht. En un an, l’activité des coffeeshops – dont certains réalisaient jusqu’à 400 000 euros de chiffre d’affaires par mois – aurait baissé de 30 % et des licenciements ont eu lieu. Les autres commerçants grincent eux aussi des dents en constatant la chute de leur clientèle. Quant aux objectifs de sécurité publique, ils n’auraient pas davantage été atteints. Au contraire. Le nombre de délits liés à la drogue aurait doublé en un an à Maastricht, triplé à Roermond, car le « deal » est redescendu dans la rue. Enfin, la qualité du cannabis vendu à la sauvette serait en chute libre. A Maastricht, l’opération « portes ouvertes » de l’Ascension a été abrégée par la police, qui a fermé le Mississipi et le Smokey, deux coffee-shops installés dans des péniches amarrées sur la Meuse. L’Easy Going est, en revanche, resté ouvert… En quelques années, la ville aura connu bien des vicissitudes. Il n’y a pas si longtemps, elle voulait ériger un gigantesque « coffee-corner ». Un supermarché de 2000 m² où aurait été concentrée la vente d’herbe, pour les Néerlandais et les autres. Un projet auquel une plainte des villes flamandes et wallonnes voisines avait mis fin prématurément. Jean-Pierre Stroobants


Gaza

Le poulet frit voit le bout du tunnel.

P

Excelsior Bolzano. Xinhua/Zuma/REA

lus de quatre heures d’attente pour se faire livrer vingt morceaux de poulet frits, roulés dans la chapelure et accompagnés de frites en provenance de la chaîne Kentucky Fried Chicken (KFC). Le tout pour une addition frisant les 30 euros. A priori, la proposition n’a rien de très appétissant. Sauf pour les habitants de la bande de Gaza qui assurent le succès de l’entreprise Yamama, l’échoppe qui prend les commandes. L’organisation logistique, à vrai dire, n’a rien de simple. Avant de parvenir à son destinataire, la portion de KFC prend des chemins de traverse. Commandé dans le restaurant de la ville égyptienne d’El-Arich, dans le Sinaï, le poulet-frites prend le taxi jusqu’à la frontière, à Rafah. Puis, des « passeurs » lui font emprunter l’un des tunnels de contrebande creusés pour contourner le blocus israélien. Outre les difficultés d’acheminement, la négociation avec les taxis, il faut aussi organiser une coordination avec les forces du Hamas qui contrôlent la zone. Chaque voyage permet de livrer une vingtaine de portions et le prix à payer (130 shekels) est le double de celui pratiqué dans le KFC d’El-Arich. Pas de quoi décourager les amateurs. Depuis un mois, le succès de ce fast-food improvisé ne cesse de croître. Un entrepreneur de Gaza aurait déjà formulé auprès de la chaîne américaine une demande pour ouvrir un KFC en bonne et due forme. J.-M. N.

ItalIe

Bolzano, l’école des meilleurs perdants.

A

Comme chaque année, cette équipe de football de dernière division finira la saison avec zéro point. Une fierté pour l’entraîneur, qui prône l’égalité et laisse sa chance à tous les joueurs. Même aux plus mauvais. LORS qUE LA JUvEntUS DE tURin,

vient de conquérir son 29e titre de champion d’Italie, le modeste championnat de troisième division fédérale (l’équivalent du district, en France) de la province de Bolzano, dans le Trentin - Haut-Adige (tout au nord de l’Italie) n’a pas encore choisi son vainqueur. En revanche, on connaît déjà la lanterne rouge. Comme tous les ans depuis 2001, ce sera le Gruppo Sportivo Excelsior de Bolzano qui terminera la saison avec 0 point, sauf improbable miracle lors des trois dernières journées. L’équipe, de toute façon, ne peut pas descendre en division inférieure : il n’y en a pas. Pourquoi tant de régularité dans l’échec ? L’Excelsior est plus qu’une équipe ; c’est un projet de société, de vie. « Ici, on apprend à perdre », explique Massimo Antonino, responsable de l’association La StradaDer Weg au sein de laquelle cette étrange machine à perdre a vu le jour. L’apprentissage est rude. Régulièrement, l’Excelsior perd des parties sur des scores de rugby, genre 22 à 3 ou 17 à 4. Il lui a fallu plus d’un an avant de signer un match nul et huit pour conquérir une première (et, pour l’instant, unique) victoire. Dans son histoire l’Excelsior a encaissé 2 000 buts et n’en a marqué que 130, mais ne compte plus ses trophées de fair-play. La faute au « minutomètre ». C’est grâce au calcul précis du temps de jeu de chacun des trente joueurs du club âgés de 16 à 30 ans

que l’entraîneur fait ses choix. Il n’y a pas d’équipe type à l’Excelsior. On ne joue pas selon ses qualités mais selon son désir. Tout bon avant-centre qu’il soit, un joueur devra céder sa place dès que son temps de jeu aura dépassé celui de ses partenaires, même ceux qui affichent quelques kilos de trop et une technique approximative. CEttE éqUiPE n’A ni titULAiRES, ni REmPLAçAntS, ni pointures, ni pieds carrés. Bolzano, c’est Pierre de Coubertin (« L’important c’est de participer ») revu par Beppe Grillo (« Un égale un »). « Cela contraint les autres équipes à se confronter à notre projet, et à réviser leur système de valeurs », se réjouit l’un des dirigeants du club. « Ici, avant d’être un joueur de football, bon ou mauvais, on est d’abord une personne, raconte Massimo Antonino. A ceux qui ont du mal à se faire à cette égalité parfaite, je dis : ne soyez pas pressé, vous allez jouer à un moment ou à un autre. Prenez le temps de comprendre dans quelle étrange équipe vous êtes arrivé. » Il est très rare qu’un joueur quitte le club en cours de saison. La saison prochaine, l’Excelsior de Bolzano, connu sous l’appellation de « l’équipe la plus perdante du monde », comme le proclame son site Internet (www.gsexcelsior.it), reprendra son championnat avec le même mot d’ordre : jouer tous et gagner peu. Le budget sera plus ou moins le même, autour de 10 000 euros annuels. Massimo Antonino aimerait bien trouver un sponsor « qui partage nos valeurs ». Philippe Ridet 35


Les questions subsidiaires La démocratie se jouet-elle à pile ou face ? Crédités de 3236 voix

chacun, deux candidats aux élections municipales de San Teodoro, sur l’île de Mindoro, aux Philippines, ont été départagés, le 14 mai, à pile ou face, avec une pièce de cinq pesos (0,09 euro). La loi permet aussi de régler les égalités à la courte paille ou même au bingo. Le candidat libéral a été élu en obtenant 60 % des lancers (trois contre deux).

Joël Le Pavous

36 -

Mars sera-t-elle colonisée par la téléréalité ?

La société hollandaise à but non lucratif Mars One mise sur un projet de télé-réalité qui consiste à expédier – en aller simple ! – 24 personnes sur la Planète rouge afin de créer, en 2023, la première colonie permanente. L’appel aux volontaires a fait un tabac. En trois semaines, près de 80 000 personnes issues de 120 pays se sont portées candidates. Une quarantaine d’entre elles seront présélectionnées avant d’être soumises au vote des téléspectateurs. Reste un détail à régler : il manque 6 milliards de dollars pour financer l’opération… Louise Couvelaire

La couronne de France va-t-elle récupérer Amboise ?

Surplombant la Loire et appartenant au

Patrimoine mondial de l’Unesco, le château d’Amboise (photo) fait partie du trésor perdu de la maison d’Orléans. Cette ancienne résidence royale compte, avec le château de Bourbon-l’Archambault, la chapelle royale de Dreux, la chapelle expiatoire de Paris et autres joyaux, parmi les biens légués en 1999 par le comte de Paris à la Fondation Saint-Louis. Au grand dam de ses enfants qui, depuis plus de dix ans, réclament à la justice la restitution de ce patrimoine. Le tribunal de grande instance de Paris devrait statuer le 19 septembre. L. Ce.

Richardson/RHPL/Andia. Mars One/Bryan Versteeg

La semaine.

25 mai 2013


David Hamilton - Les 3 grâces hommage à Raphaël

DAVID HAMILTON Exposition dans les galeries YellowKorner du 29/05 au 12/09


J’y étais… avec des prêtres en soutane et K-Way.

Par Guillemette Faure

38

J’ai grandi à Chartres. Autant demander à un habitant de Montélimar s’il sait ce qu’est le nougat. Je sais même que ce pèlerinage n’est pas le seul du week-end. Pendant que les intégristes remontent de Chartres à Paris en trois jours, les traditionalistes font le trajet inverse. Mais ces derniers, deux fois plus nombreux, finiront leur route dans la cathédrale de Chartres alors que les ouailles de monseigneur Lefebvre sont restées à l’extérieur. Le Vatican leur ayant fermé l’accès à la cathédrale, c’est dans les jardins de l’évêché qu’ils ont célébré leur messe en latin selon le rite tridentin (antérieur au concile de Vatican II). Messe dont le sermon dénonçait ces catholiques qui « s’appellent eux-mêmes des traditionalistes quand ils justifient l’œcuménisme».

trucs, explique une collègue à un autre, j’ai déjà vu Clint Eastwood, Jackie Chan et Nicolas Sarkozy… » Et là, une colonne de prêtres en soutane et K-Way. Celle qui y voit autre chose qu’un défilé pittoresque, c’est cette vieille dame au foulard rose, avenue de la Bourdonnais, qui rentre chez elle. Elle secoue la tête en les regardant. «Regardez-moi ça, on se dirait au Moyen Age. » Et à propos du volume sonore : « Pourquoi on nous impose ça ? » Deux jeunes s’avancent vers elle avec leurs tracts. «Ah non, dehors les homophobes! –Mais, madame, on va vous expliquer qui on est… ça ne vous arrive jamais de vous poser des questions sur Dieu, de chercher à savoir ? » Si, leur répond-elle, mais pas comme ça.

le traditionnel chassé-

des tradis et des ulLa procession se remet en marche. tras, comme dit L’Echo républicain, s’est produit dans la L’énorme croix, d’abord. Un Christ porté forêt de Rambouillet. Mais, par quatre hommes. Puis Marie. Et un des deux côtés, les organisateurs se sont arrangés pour scooter de livraison Planet Sushi avec un que les groupes ne se renautocollant «Comment trouvez-vous ma contrent pas. «Des années que je le fais et je n’ai jamais vu les conduite?» égaré dans le cortège. autres », me confirme une participante. Avenue PaulDoumer, la médaille miraculeuse doit commencer à faire effet, la pluie ralentit. Devant un concessionnaire Smart, le hasard a garé une petite voiture à l’arrière de laquelle un autocollant proclame : « Jesus loves you ». Puis en dessous : « Everyone else thinks you’re an asshole» («tous les autres pensent que vous êtes un trou du cul »). Quand le cortège arrive au Trocadéro, les touristes en ont pour leurs vacances. La guide d’un groupe américain leur traduit le tract que distribuent les pèlerins. « Cela dit qu’on peut les contacter pour échanger gratuitement sur des sujets comme la théorie de l’évolution. » Oui, la France aussi a ses créationnistes militants. Descente le long des jardins du Trocadéro. Un employé en blouson Mairie de Paris prend des photos sur son iPhone. « Ici, on peut toujours voir plein de

croisé

Jean-Baptiste Talbourdet pour M Le magazine du Monde

I

l y a un ado qui s’avance vers moi les mains jointes, et c’est sûr, il va me demander de prier avec lui. C’est la pause de midi du pèlerinage des intégristes lefebvristes. Le groupe de Saint-Nicolasdu-Chardonnet est déjà là. Une dame est même venue m’apporter une médaille miraculeuse. Des chants résonnent à travers le bois de Boulogne. « S’il vous plaît, madame, dit-il les mains jointes en geste de prière, vous n’auriez pas cinquante centimes pour qu’on puisse s’acheter un paquet de cigarettes ? » « Tes parents savent que tu fumes ? », demande un jeune à l’autre. Et là, en écoutant ces gamins discuter pour savoir à partir de combien de joints par jour on peut se considérer comme drogué, impossible de ne pas penser à leurs parents. Même avec « un papa + une maman» dûment estampillé sur banderole rose, on dirait qu’il y a des limites à la façon dont la cellule familiale contrôle la trajectoire des enfants. La pluie succède aux averses. La procession se remet en marche. L’énorme croix, d’abord. Un Christ porté par quatre hommes. Puis Marie. Et un scooter de livraison Planet Sushi avec un autocollant « Comment trouvez-vous ma conduite ? » égaré dans le cortège. «Il y aura des railleries », lance un prêcheur d’un groupe breton dans un portevoix, «n’ayons crainte d’être des traditionalistes ». «Engageons-nous dans la milice de Marie», entend-on plus loin, « gardons l’esprit contre-révolutionnaire ». Des prières en latin, des chants retransmis par des hautparleurs dont le volume sonore n’a rien à envier à celui d’une Techno Parade. Les averses succèdent à la pluie. «Vous savez que c’est un pèlerinage ? », me demande une marcheuse qui distribue des tracts le long du trajet. Bien sûr, je sais.


Le Magazine / Portrait / Analyse / Reportage / Enquête / Portfolio /

Sakari Viika

Le Bolchoï, théâtre politique. Le Bolchoï a ouvert sa saison de printemps, début avril, avec Le Sacre du printemps, inédit en Russie depuis sa création par le compositeur Igor Stravinsky, en 1913.

L’agression de son directeur artistique en janvier a levé le voile sur les coulisses du théâtre moscovite. Un lieu qui épouse depuis trois siècles l’histoire du pouvoir en Russie. Prisé des tsars comme de Staline, il est aujourd’hui boudé par Poutine. Mais cela n’empêche pas le président russe d’avoir engagé une rénovation somptueuse. Preuve que le Bolchoï reste une vitrine sans pareille pour le pays. Par Marie Jégo 39


L le calme est revenu dans les coulisses du plus grand théâtre d’Europe. Début avril, Le Sacre du printemps d’Igor Stravinsky, inédit en Russie depuis cent ans, inaugurait la saison de printemps comme si de rien n’était. Quelques mois auparavant pourtant, le Bolchoï était à feu et à sang. L’agression de Sergueï Filine, le 17 janvier, avait suscité l’émoi de la profession comme du public. Digne d’un roman de la Série noire – un directeur artistique tout-puissant, un danseur vedette, une fiole d’acide reçue en plein visage –, l’histoire avait fait le tour des médias du monde entier. Quatre mois après, la direction a prévenu : plus question de donner des interviews sans son accord. A première vue, les passions sont retombées. Le danseur Pavel Dmitritchenko, 29 ans, aujourd’hui sous les verrous, a même exprimé des regrets lors d’aveux diffusés par la télévision russe : « J’ai organisé cette agression mais je ne voulais pas aller aussi loin », a-t-il expliqué. Pourtant, le 13 mai, lors de l’audience préliminaire du procès qui a eu lieu au tribunal Taganski de Moscou, les trois accusés – le commanditaire présumé, l’agresseur, le chauffeur – se sont rétractés. Ils plaideront non coupables. Le mystère reste donc entier. Sans aucun doute, l’argent est la clé de l’intrigue.Tel un tsar, le directeur artistique règne en maître sur la gestion du théâtre. C’est lui qui a notamment le dernier mot sur les primes et l’avancement des artistes. Et, comme le salaire de base d’une étoile n’excède pas 15000 roubles (375 euros), les primes sont très courues. « Des sommes colossales tournent autour du Bolchoï », rappelle le critique d’art Vadim Gaevski. En douze ans, le budget de l’institution a été multiplié par dix, pour atteindre 90 millions d’euros en 2012 – il reste bien inférieur à celui de l’Opéra national de Paris qui, dispersé sur quatre sites (Garnier, Bastille, Nanterre, Berthier), fonctionne avec 160 millions d’euros. Aux yeux de Vadim Gaevski, 85 ans, meilleur connaisseur du Bolchoï sur la place moscovite, la crise résulterait aussi peut-être du manque d’intérêt réel des dirigeants

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russes pour l’institution séculaire: « Quand la direction du pays avait un œil sur ce qui se passait en interne, il n’y avait pas de conflits. Dès que la vigilance a cessé, les problèmes ont surgi. » Car, depuis toujours, le Bolchoï, situé au cœur de Moscou à quelques entrechats du Kremlin et de la Douma (la Chambre basse du Parlement), est lié à l’Etat. De la Grande Catherine, qui favorisa sa création en 1776, au président Vladimir Poutine, qui ordonna sa réfection en 2005, il reflète le pouvoir russe. Représenté sur les billets de 100 roubles, le bâtiment beige et blanc à colonnes surmonté du quadrige d’Apollon occupe une place de choix dans l’imaginaire de la population. Et, en cette époque d’anti-américanisme forcené, le Bolchoï conforte la fierté nationale. « Son existence est plus ancienne que celle des Etats-Unis d’Amérique », rappelle Olga Martsikevitch, 56 ans, cadre administratif et spectatrice passionnée. Son destin se fond dans celui de l’Etat au point que le premier acte de l’effondrement de l’URSS se joua indirectement sur sa scène. Aux heures chaudes du putsch des conservateurs contre Mikhaïl Gorbatchev, du 19 au 21 août 1991, la télévision officielle donna non-stop, trois jours durant, un enregistrement du ballet du Lac des cygnes. A ce signal, des millions de téléspectateurs comprirent que quelque chose ne tournait pas rond au pays des Soviets. Quatre mois plus tard, l’Union soviétique n’existait plus. « C’était une forme d’agonie très touchante, une façon de dire adieu au système à travers le ballet », estime le compositeur Vladimir Martynov. Depuis sa réfection achevée en 2011, le théâtre a renoué avec la symbolique de l’empire. La faucille et le marteau ont été remplacés par l’aigle à deux têtes, les foyers impériaux – c’est ainsi que sont désignées les différentes salles – ont retrouvé le monogramme de Nicolas II, le dernier des Romanov assassiné par les bolcheviques en 1918. L’imposante loge impériale est à elle seule un concentré d’histoire. C’est là que le tsar Alexandre II, surnommé « le libérateur » car il abolit le servage, apparut à la noblesse sitôt après son couronnement à la cathédrale de la Dormition, l’une des églises à bulbes dorés du Kremlin, en 1856. Le même cérémonial accompagna l’accession au trône de ses descendants. Du Kremlin au Bolchoï, il n’y avait que quelques pas à faire. Pour les grandes occasions seulement, les tsars s’y rendaient avec leur suite. Le reste du temps, c’est à Saint-Pétersbourg, la capitale de l’empire, que la vie culturelle et mondaine battait son plein. Les souverains fréquentaient le Théâtre Mariinsky et, malgré son statut ••• 25 mai 2013


Depuis janvier, le Bolchoï se retrouve plongé au cœur d’une sombre histoire de vengeance. L’un de ses danseurs vedettes, Pavel Dmitritchenko, (1, dans Ivan Le Terrible, en novembre 2012), est accusé d’avoir commandité l’agression à l’acide du directeur artistique du théâtre. Un scandale qui trouble l’image du théâtre, intimement lié à l’histoire russe. En 1856, le tsar Alexandre II s’y montra (3) dès qu’il fut couronné à la cathédrale de la Dormition, l’une des églises du Kremlin. Le 30 décembre 1922, les délégués du premier congrès des Soviets y consacrèrent la naissance de l’URSS (2).

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Alexander Zemlianichenko/AP/Sipa. Ria Novosti/AFP x2

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Du tsar aux dirigeants soviétiques, la loge impériale (1) vit passer de nombreux invités de marque (3, Nikita Khrouchtchev, au côté de Fidel Castro, en 1963). Staline lui préférait la loge gouvernementale, cachée du public par une lourde tenture. Le 21 décembre 1949, tout le théâtre fut réquisitionné pour fêter ses 70 ans (2). 42

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Xavier Zimbardo/Getty Images. Popperfoto/Getty Images. Stan Wayman/Time Life Pictures/Getty Images

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••• impérial, le Bolchoï ressemblait « au théâtre d’une ville de Sibérie », écrivit son directeur Vladimir Teliakovski lors de sa prise de fonction en 1901. Les têtes d’affiche du Mariinsky, et non pas celles du Bolchoï, défrayaient alors la chronique. En 1901, on vit la ballerine Mathilde Kschessinska, qui fut un temps la favorite du tsar Nicolas II, obtenir le renvoi du prince Serge Volkonski de sa charge de directeur des théâtres impériaux. Autre vedette du Mariinsky, le danseur Vaslav Nijinski fut congédié en 1911 à cause de ses absences répétées et de ses costumes de scène trop moulants.

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n 1918, changement de régime oblige, Moscou ravit à Saint-Pétersbourg son statut de capitale. La loge impériale du Bolchoï accueillit bientôt le gratin bolchevique réuni pour le premier congrès des Soviets, qui consacra la naissance de l’URSS, le 30 décembre 1922. En 1941, la façade fut endommagée par un obus allemand mais en 1943, on y chanta la victoire pressentie. Le 21 décembre 1949, tout le théâtre fut réquisitionné pour le 70e anniversaire de Staline. Spectateur assidu, le « Tsar rouge » dédaignait toutefois la loge impériale, trop exposée. « Il craignait surtout de prendre une balle », raille Vadim Gaevski. Staline préférait s’installer dans la loge gouvernementale, à gauche de la scène. Caché du public par une lourde tenture, le tyran y avait ses habitudes, se régalant, dit-on, d’une assiette d’œufs durs et convoquant à l’occasion les artistes dans son antre pour commenter leurs prestations. Dans ses Mémoires, Galina Vichnevskaïa (1926-2012), soprano de renom et veuve du violoncelliste Mstislav Rostropovitch, évoque le cérémonial qui entourait la venue du « Guide » : « Lors de ma première saison au Bolchoï, en 19521953, il assista à de nombreux spectacles. Je me souviens du climat de peur et de panique qui régnait. Sa garde rapprochée examinait le moindre recoin du théâtre, centimètre par centimètre. Les artistes qui ne se produisaient pas ce soir-là n’étaient pas autorisés à pénétrer dans le bâtiment. Les autres devaient avoir en poche laissez-passer spécial et passeport. Selon le bon vouloir du maître, l’affiche pouvait changer à tout moment. » Staline 25 mai 2013

Tout juste investi à la tête du pays en 1999, Poutine était attendu au Bolchoï. Son fauteuil resta vide. Il préféra passer le Nouvel An en Tchétchénie.

n’est plus, l’URSS s’est effondrée mais la loge impériale a gardé son caractère sacré. Interdite d’accès au commun des mortels, elle reste fermée à triple tour. Hormis les invités de marque du Kremlin, personne – pas même le directeur – n’a accès à l’alcôve rouge et or encadrée de deux énormes cariatides. « Nous ne sommes pas autorisés à y pénétrer, seul le FSO [le service de sécurité des hautes personnalités] en possède la clé », explique Katerina Novikova. La jeune femme est pourtant bien introduite dans le temple de la culture classique moscovite puisqu’elle en est la porte-parole et l’attachée de presse. Et si Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev – le président et son premier ministre – honorent régulièrement de leur présence les grands offices orthodoxes célébrés dans la cathédrale du Christ-Sauveur, ni l’un ni l’autre ne font en revanche d’apparition au Bolchoï. Le ton avait été donné par le numéro un russe dès son arrivée au pouvoir, en 1999. Tout juste adoubé par Boris Eltsine pour lui succéder à la tête du pays, Vladimir Poutine et son épouse Lioudmila étaient attendus dans la loge d’honneur, le 31 décembre. Leurs fauteuils restèrent vides. Sans rien dire à personne, le couple s’était envolé pour la Tchétchénie, où l’armée russe avait entrepris de raser Grozny. Vêtu d’un maillot « made in USSR », le président par intérim passa le Nouvel An dans un bivouac, distribuant aux soldats des poignards dédicacés par le gouvernement. Les caméras de télévision montrèrent longuement la scène. « Nos dirigeants ne manifestent aucun intérêt pour ce théâtre, estime le critique Vadim Gaevski. Vladimir Poutine y est venu une fois et Dmitri Medvedev [président de 2008 à 2012] était présent au gala de réouverture du théâtre en 2011… C’est tout. » •••

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••• A cette occasion, ce dernier a d’ailleurs fait une gaffe restée dans les mémoires. « Le Bolchoï est notre “brand” [marque de fabrique] », avait-il déclaré. Un vent de gêne avait alors parcouru l’auditoire. User d’un américanisme, de surcroît tiré de l’argot, pour évoquer le sacro-saint théâtre devant le Tout-Moscou, il fallait le faire. Le terme choqua un public trié sur le volet : oligarques accompagnés de leurs femmes en fourrures et rivières de diamants, hauts fonctionnaires, intelligentsia, vedettes du show-business. Les blogueurs s’enflammèrent, la presse se gaussa. « Pourquoi utiliser un terme aussi laid? Comme si la langue russe n’était pas assez riche… », se désole Ioulia Iarova, une Moscovite aisée de 27 ans, inconditionnelle du lieu.

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i peu friand de ballet et d’opéra qu’il soit, Vladimir Poutine sait que le Bolchoï est la vitrine de la Russie. Il n’a donc pas lésiné sur les moyens, dépensant 622 millions d’euros – quand la réfection de la Scala de Milan coûta 61 millions d’euros – pour rendre son faste au bâtiment. En russe, Bolchoï signifie « grand ». Et le Kremlin voit grand, surtout depuis que la Fédération russe, enrichie par les pétrodollars, entend retrouver les attributs de sa puissance passée, que ce soit au travers de l’ONU, de la conquête de l’espace, des Jeux olympiques d’hiver 2014 à Sotchi, de la kalachnikov nouvelle version ou du ballet. En 2005, alors que les caisses de la Banque centrale regorgeaient d’or et de devises (c’est la troisième réserve au monde), Vladimir Poutine décida de faire passer l’ancien théâtre impérial du xixe au xxie siècle. Le bâtiment n’ayant jamais été sérieusement rénové depuis 1856, le chantier connut bien des déboires. Les travaux durèrent six ans, le budget explosa, sans parler des multiples surfacturations et détournements dénoncés par la Cour des comptes. Une armada d’ouvriers et d’artisans s’activa à la tâche. Le chantier était à la dimension du pays, colossale. A tel point que la ligne de métro qui passait à proximité dut être momentanément interrompue. Il fallut rebâtir les fondations chancelantes, creuser de nouvelles salles et des passages souterrains, redorer la salle et les foyers impériaux à la feuille d’or. Ravagées par les talons aiguilles des élégantes, les mosaïques des sols furent reconstituées. Et que d’efforts ne fallut-il pas déployer pour enlever le béton injecté jadis sous les fauteuils d’orchestre par des architectes soviétiques peu concernés par l’acoustique! Le lustre en cristal de la salle historique est à lui seul un exemple du gigantisme des travaux. Pesant 2,5 tonnes, d’une envergure de 6,50 mètres, ce plafonnier vaut à lui seul le déplacement. Installé en 1863, il fonctionna d’abord avec des bougies et des lampes à huile, puis au gaz – les becs sont encore visibles aujourd’hui. Le dispositif n’était pas sans risque : pendant les représentations, les lampes à gaz, en surchauffe, explosaient parfois, laissant retomber des morceaux de verre brûlants sur les spectateurs. Lors de la rénovation pharaonique du théâtre de 2005 à 2011, le plafonnier fit l’objet d’une attention particulière. Trop lourd, trop large, il ne pouvait être déplacé. Il fallut le restaurer sur place. Des centaines d’artisans le parèrent alors de son nouvel habit de lumières, 15000 breloques de cristal. Lorsque le nouveau Bolchoï surgit de terre en 2011, sa superficie avait doublé (80 000 m2 au lieu de 40 000 auparavant) : de

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Bolchoï signifie “grand”. Et le Kremlin voit grand, surtout depuis que le pays, enrichi aux pétrodollars, entend retrouver sa puissance : la rénovation du théâtre a coûté 622 millions d’euros…

quoi combler d’aise les 3 100 employés et artistes, dont les loges sont désormais systématiquement munies de douche (contre une douche par étage autrefois), sans compter les multiples salles de répétition et les aménagements high-tech de la scène, aussi haute qu’un immeuble de six étages. Une démesure digne de la Russie d’aujourd’hui. Et de l’argent qui y circule… Les jours qui suivirent la réouverture, les billets s’arrachèrent à prix d’or. Pour la première, la place se négociait même au marché noir jusqu’à 47 000 euros ! Depuis, les prix sont retombés mais les billets restent entre les mains de vendeurs à la sauvette, de spéculateurs en ligne, prompts à proposer des places de parterre entre 350 et 700 euros. Il faut dire qu’une partie du public en a désormais les moyens : à défaut de séduire Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev, le ballet attire la crème de l’oligarchie, qui aime s’y faire voir. Pour les habitués, comme Vadim Gaevski, il est désormais presque impossible d’acheter une place. Certes, le critique d’art n’a rien perdu du Sacre du printemps, décliné au mois d’avril en plusieurs chorégraphies, pour la première fois en Russie depuis sa création, il y a cent ans. « J’étais invité, sinon je n’aurais pas pu me le permettre », confie le professeur à cheveux blancs. Le prix d’un fauteuil de parterre équivaut à son salaire mensuel d’enseignant à l’université des sciences humaines de Moscou. Les Moscovites en ont pris leur parti. Ils préfèrent tourner en dérision le prix astronomique des billets : « Vends ton appartement et achète un billet pour le Bolchoï ! », dit une boutade répétée à l’envi dans les conversations et sur le Net. « Le public a beaucoup changé, soupire Marina Radina, 51 ans, fidèle du vieux théâtre depuis la petite enfance. Plus d’étrangers, plus de faiseurs, moins de vrais connaisseurs… » Comme si, décidément, le Bolchoï était destiné à être le miroir de la Russie. Sur iPad, découvrez des contenus exclusifs.

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En 1918, Moscou ravit à SaintPétersbourg son statut de capitale. Et le Bolchoï devient le cœur de la vie mondaine russe. En 1945, on fête la victoire alliée sur sa place (2) et en 1987, Mikhaïl Gorbatchev y reçoit Margaret Thatcher, en visite officielle (1). Aujourd’hui encore, le théâtre est un instrument de rayonnement de la Russie (3, lors de la représentation de Giselle, en mars 2013).

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Ria Novosti/AFP x2 Guillaume Herbaut/Institute

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Loïc Féry, propriétaire du FC Lorient depuis 2009.

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L’express de Lorient.

A seulement 39 ans, Loïc Féry a fait fortune dans la finance puis s’est offert le FC Lorient. Un caprice de nouveau riche ? Le jeune prodige s’en défend, lui qui prône un “football de valeurs”, où les joueurs sont payés au mérite et le budget géré d’une main de fer. Et livre une image de son club à l’opposé de celle du PSG, qu’il rencontre à domicile ce 26 mai. Par Pierre Jaxel-Truer/Photos Jonas Unger

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vant de le rencontrer, on espérait secrètement tomber sur une tête à claques. Tous les journalistes le savent : cela simplifie grandement l’art du portrait.A 39 ans, Loïc Féry semblait, sur le papier, une victime prédestinée pour un équarrissage en mode automatique. Car ce jeune homme pressé est un oiseau rare, qui incarne la réussite dans deux milieux que les Français adorent détester : la finance et le foot. A Londres, où il habite depuis douze ans, il dirige une société de gestion spécialisée dans les marchés de crédit, qu’il a fondée en 2007. Une réussite expresse. Il y empile, depuis trois ans, les prix décernés par la presse spécialisée, déposés sur une discrète étagère, dans l’entrée des locaux de Chenavari, dans le très chic quartier de Knightsbridge. Le montant des fonds qu’il gère ne cesse de grimper (3 milliards d’euros), comme le nombre de ses salariés (70). A Lorient, il a acheté en 2009 sur ses deniers, à seulement 35 ans, le Football Club, vieille institution de la ville, qu’il dépoussière. Il y a investi 15 millions d’euros et s’y impose comme une forte tête, qui façonne pour son équipe, abonnée au milieu du classement, une image à part, fondée sur une certaine éthique du jeu portée par l’inamovible Christian Gourcuff. Ce militant, entraîneur du club depuis vingt-six ans, répète inlassablement que la manière prime sur le résultat. Loïc Féry a vite compris le parti qu’il pouvait en tirer : les Merlus se posent comme une sorte de contre-modèle aux stars biberonnées au tout-àl’égo du Paris Saint-Germain made in Qatar, qu’ils rencontrent le 26 mai lors de la dernière journée du championnat de Ligue 1. Il a trouvé un slogan, « le football autrement », qui sonne comme un autre 25 mai 2013

– « le changement, c’est maintenant ». N’était ce bel ouvrage, l’on se disait qu’un financier de la City – lieu moins réputé pour sa vertu que pour ses vertigineux bonus, qui transforment les têtes les mieux faites en toupie – venu se frotter au foot, même dans le Morbihan, ça ferait forcément, en secouant un peu, bling et bling. Mauvaise pioche. Loïc Féry est du genre discret et sait marcher sur des œufs. L’on ne s’est pas serré la main depuis deux minutes qu’il liste déjà les « clichés » et « caricatures » qu’il nous prie aimablement de bien vouloir éviter, conscient qu’« être riche » peut être perçu « comme une tare ». « Je ne suis pas trader. Je me vois plutôt comme un entrepreneur de la finance », précise-t-il. Certains mots, de nos jours, font mauvais genre. « Je ne suis pas Roman Abramovitch », pointe-t-il encore et « le FC Lorient n’est pas ma danseuse ». Ici, on est loin de Chelsea : point d’armada de stars, d’enfants gâtés aux pétrodollars russes, puisés sans réserve dans une nappe aussi trouble que sans fonds. La fierté de Loïc Féry est, au contraire, de se poser comme le meilleur gestionnaire du foot français : « Ce club est le seul qui affiche un bilan positif depuis quatre ans. » Lorsqu’il a débarqué à Lorient, nul ne connaissait ce Français qui a fait toute sa carrière à l’étranger et n’avait aucune attache en Bretagne, hormis « des vacances passées à Quiberon ». Il a su surmonter la méfiance. « Le style attire, le stade est plein. C’est un financier, mais il voit plus loin : il défend des valeurs », se félicite le maire de la ville, Norbert Métairie (PS). « Loïc n’oublie pas d’où il vient. C’est un bonhomme en or », estime son ami Hamou Bouakkaz, adjoint au maire PS de Bertrand Delanoë à Paris, qui fut naguère son maître de stage dans la salle des marchés de la Société générale, lorsque le jeune homme étudiait à HEC. « Il a gardé les pieds sur terre. Son moteur, c’est le dépassement de soi. Il s’est mis à l’abri et maintenant, il peut ••• - 47


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••• faire ce qu’il veut. Je le verrais bien devenir une sorte de Soros français ! », s’emballe l’ancien trader. Dans la success story de Loïc Féry, il y a toutefois une période plus sombre. Même si, pendant longtemps, sa carrière fut un petit nuage rose filant dans un ciel bleu. Fils d’une professeure de sport et d’un prof de math, il a obtenu son bac avec mention très bien, avant d’intégrer une prépa du prestigieux lycée du Parc, à Lyon. Frais émoulu d’HEC, il est devenu à Hongkong l’une des étoiles montantes de la Société générale sur les marchés de crédit, une spécialité émergente à laquelle la crise financière de 2008 n’avait pas encore donné un fumet soufré. En 2001, il a été recruté par la banque d’investissements du Crédit agricole, pour y développer cette activité à Londres. « J’ai démarré seul et en 2007, je dirigeais 250 personnes », raconte-t-il fièrement, en homme de chiffres. Cette fulgurante ascension a rendu sa chute d’autant plus brutale. A New York, cette annéelà, un trader dont il était responsable a perdu, avant Jérôme Kerviel, 250 millions de dollars (194 millions d’euros). Loïc Féry a servi de fusible, symbole avant l’heure de la finance folle, et a été licencié sans ménagement. L’un de ses supérieurs de l’époque le défend. « Il fallait montrer au régulateur des marchés américains que l’on donnait une réponse à la hauteur du problème. Cela signifiait prendre des mesures disciplinaires, et haut dans la hiérarchie, là où se trouvait Loïc Féry », raconte Marc Litzler, ancien directeur de Calyon, reconverti depuis dans le marché de l’art. « Loïc est l’une des personnes les plus brillantes que j’ai croisées dans la finance, capable d’appréhender des techniques très complexes. C’est aussi un bon manager, qui sait faire partager son ambition. Et, c’est plus rare, il est ouvert et sait s’intéresser à autre chose », ajoute Marc Litzler, flatteur.

ne veut surtout pas que l’on écrive qu’il y passe du temps… Car il n’est pas question de laisser ses riches clients – des particuliers fortunés et des fonds de pension – penser qu’il a la tête ailleurs. Loïc Féry aime le foot, mais n’est pas foutraque. Dans son bureau londonien, seul un maillot de l’équipe de France au mur – un cadeau de Kevin Gameiro, ancien joueur du FC Lorient – atteste de sa double vie. « Je passe des coups de fil le soir, dans ma voiture, en rentrant chez moi. Et je ne vais voir qu’un match sur deux ou trois à Lorient. » Il s’appuie sur des hommes de confiance, après avoir fait le ménage au club. Cela lui vaut la rancune tenace d’Alain Le Roch, l’ancien propriétaire. « C’est un affairiste, qui tire la couverture à lui. Il n’a jamais eu un mot de remerciement pour ce qu’on a fait », dit-il, cinglant. Le patron du FC Lorient n’est pas du genre à nourrir plus d’illusions sur la solidarité de la « famille » du foot que sur celle de la finance. « Il y a beaucoup d’hypocrisie. » De Christian Gourcuff, ancien prof de math, il dit partager la vision d’éducateur, quitte à se tailler une réputation de donneur de leçons. « Notre meilleur jeune, on l’a vendu à Manchester City. Il avait des problèmes de comportement. Bon débarras. » Il assure d’ailleurs « frissonner » en regardant son nouveau centre de formation, qui vient de sortir de terre. En 2011, agacé par les plongeons à répétition de la star de l’Olympique de Marseille, Mathieu Valbuena, il l’a qualifié de « truqueur récidiviste ». La pile de courriers qu’il a ramassée en retour lui a appris que mieux vaut parfois se taire. Il a aussi, contre le milieu du foot, pris la défense de l’imposition à 75% de François Hollande. « Je le redis : la redistribution des richesses est nécessaire. » Mais il tempère son propos. « Avoir décidé dans un second temps de faire payer cette taxe aux entreprises, ce n’est pas fair-play. Dans un club, un transfert revient à signer un CDD de plusieurs années. On ne peut pas changer les règles en cours de our l’intéressé, la potion du licenciement n’en a pas route et mettre en péril l’équilibre des budgets. » Ça, comprend-on, c’est moins été amère. « J’aurais sans doute fait pareil. Mais sacré. Changer le mode de rémunération des joueurs, pour diminuer la quand vous avez 33 ans, c’est dur à avaler. J’étais suffi- part fixe et augmenter la part variable, a par ailleurs été son premier grand samment riche pour aller à la plage. Mais avoir rebondi est chantier. Il a inventé un modèle que le milieu regarde avec attention. ma plus grande fierté », raconte-t-il. Fort de son carnet « En financier, il a compris que le foot est une activité économique à haut d’adresses, il a monté Chenavari, auquel il a donné le nom de la petite risque, qui dépend fortement des résultats. Il limite ainsi l’incertitude », montagne de l’Ardèche, au pied de laquelle il a grandi. Il est aujourd’hui analyse l’économiste du sport Frédéric Bolotny. classé 277e fortune française par Challenges, avec 120 millions d’euros. A l’heure de se quitter, à Londres, il évoque le pays. En écho au débat Il est aussi sixième Français le plus riche d’Angleterre selon le Sunday sur les expatriés fiscaux, il affirme, même si ça n’engage à rien, que Telegraph. Une publicité qu’il conteste, gêné : « Je peux vous assurer seuls les hasards de la vie l’ont emmené outre-Manche et qu’il adorequ’à Londres, il y a beaucoup plus de cinq Français plus riches que moi. » rait s’installer en France s’il pouvait « bouger ses 70 salariés comme ça ». Chenavari, c’est donc sa revanche. Lui dit plus prosaïquement son Pour l’heure, il veille sur ses champions, ici et là-bas. Et s’amuse des « métier ». Le sport, c’est sa passion. Depuis toujours. Il a épousé Olivia similitudes : « Ce sont des jeunes qui gagnent beaucoup d’argent et sont Gravereaux, une ex-joueuse professionnelle de tennis. Ils habitent dans très vite mis en lumière. Il faut manager les ego. » Chez Loïc Féry, prière une maison à côté du temple de la balle jaune, à Wimbledon. Sa pru- de se tenir correctement. L’on témoigne de son air navré, lorsqu’il nelle de compétiteur s’allume lorsqu’il confie que ses trois enfants croise un footballeur qui tire sur son short, pour laisser dépasser son « n’aiment pas perdre ». Avant d’acheter le FC Lorient, il s’était inté- caleçon. Ça n’est pas son genre, plutôt old school. « Sur le parking des ressé à Nice, Grenoble, Nîmes. Mais, tient-il absolument à préciser, il joueurs, il n’y a pas de Hummer! », se félicite-t-il. Nous ne savons pas ne s’occupe du foot que sur son temps personnel. Voilà probablement quelle voiture il conduit lui-même. Mais il déteste quand la presse le seul patron d’un club professionnel, qui emploie 120 personnes, qui écrit qu’il affrète parfois un jet privé pour venir à Lorient.

Foot et finance, Loïc Féry s’amuse des similitudes : “Ce sont des jeunes qui gagnent beaucoup d’argent et sont vite mis en lumière. Il faut manager les ego.”

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Photos Jonas Unger pour M Le magazine du Monde – 25 mai 2013


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Et Nate créa le data. En 2012, ce statisticien de 35 ans prédisait sur son blog les résultats exacts de l’élection présidentielle américaine. Le secret de Nate Silver? Savoir utiliser comme personne le big data, cette masse gigantesque de données numériques. Depuis, le dieu de l’algorithme, auteur du bestseller “Le Signal et le Bruit”, prêche partout dans le monde cette nouvelle science de l’information. Mais pas en France. Par Louise Couvelaire/Illustration Ralbou

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l n’est pas encore là que l’assemblée se tait déjà. Dans une atmosphère quasi religieuse, les quelque 250 Londoniens sagement assis face à l’estrade attendent l’arrivée de l’oracle américain, en silence. Démarche un peu gauche et sourire bon enfant, Nate Silver, le saint patron des « nerds » (le sobriquet désigne les obsessionnels du chiffre et des nouvelles technologies), apparaît enfin, avec quelques minutes de retard. Il est là, costume gris et lunettes rectangles, avec des airs d’oiseau tombé du nid, face aux mines imprégnées de ses fidèles, aussi sûr de ses algorithmes que de son aura. Des mois avant le scrutin présidentiel américain du 6 novembre 2012, il annonçait une confortable victoire de Barack Obama. Faisant ainsi mentir les analystes et autres experts qui pronostiquaient un vote serré. Quelques autres ont, eux aussi, prévu l’élection du candidat démocrate, mais aucun n’a annoncé des résultats exacts dans la totalité des cinquante Etats américains. Propulsé au rang de star, ce statisticien de 35 ans, blogueur vedette du New York Times, donnerait presque un coup de vieux à ses – plus – jeunes comparses monomaniaques, nerds à l’ancienne, retranchés derrière leurs écrans d’ordinateur, ne sachant communiquer qu’avec leur machine. C’est un nerd dernière génération, de ceux qui ne craignent ni les projecteurs ni les lazzis, de ceux qui se montrent et 25 mai 2013

qui s’expriment. Et il parle, Nate Silver. Beaucoup. Ce jour-là, à Londres, il est venu faire la promotion de son livre, The Signal and the Noise («Le Signal et le Bruit», paru aux Etats-Unis en septembre 2012). Dans la liste des best-sellers des œuvres non romanesques du New York Times et du site Amazon à sa sortie, il est aujourd’hui traduit dans le monde entier, de l’Angleterre à la Chine, en passant par le Japon, l’Allemagne et l’Italie. Sauf en France. «Il n’est pas étonnant que l’Hexagone n’ait pas traduit son œuvre, estime Stéphane Rozès, conseiller politique, président de Cap. Si la France est une grande consommatrice de sondages, l’idée même qu’un statisticien puisse annoncer en amont le résultat de l’élection est baroque et attentatoire à l’imaginaire politique français.» C’est sa cinquième conférence de la semaine. Silver connaît bien son auditoire. Un public majoritairement jeune qui ne jure que par le « big data » (volumes massifs de données) et rêve d’en maîtriser les rouages. A l’instar de Peter, jeune entrepreneur qui vient de créer sa société, dans les télécoms, et veut tout apprendre de la méthode Silver pour garantir le succès de sa nouvelle affaire. Il ne connaît pourtant rien au big data, il a fait des études de commerce, mais il sait tout des exploits de l’orateur du jour et veut sa part de savoir. « Si j’arrive à apprendre quoi faire de toute la masse d’informations disponibles, je mets toutes les chances de mon côté

pour proposer les bons produits aux bons clients au juste prix », explique-t-il. Il a du pain sur la planche. Messages sur les sites des médias, des réseaux sociaux, images numériques et vidéos publiées sur Internet, transactions en ligne, géolocalisation… « Chaque jour, selon IBM, 2,5 trillions d’octets de données sont générés, rappelle Nate Silver. 90 % des données dans le monde ont été créées au cours des deux dernières années seulement. » Mais ne sait pas les traiter et en tirer bénéfice qui veut. Industriels, partis politiques, agences de publicité, grandes enseignes… Tous cherchent à les exploiter. la manne est considérable :

selon une étude du Boston Consulting Group, la valorisation de ces informations pèsera 1 000 milliards d’euros en Europe d’ici à 2020, soit 8 % du PIB du Vieux Continent. « C’est une science délicate, il ne suffit pas d’entrer quelques chiffres dans un ordinateur pour obtenir une formule magique, insiste Nate. Avec le développement du big data se multiplient également les analyses erronées, les graphiques approximatifs, les études faussées… » Lui ne s’est pas trompé. Il a capté « le signal » (la vérité) malgré « le bruit » (tout ce qui en détourne). Car Nate Silver est un garçon sérieux, qui traite de sujets sérieux (la politique et le sport principalement), manie des outils sérieux (mathématiques, statistiques…), tout en redoublant d’efforts pour ne pas se prendre au sérieux. ••• - 51


le magazine.

••• « D’autres ont des modèles similaires au mien,

Courtisé par les entreprises, le monde du sport et de la politique, il refuse toutes les propositions. “Je me vois comme un outsider.”

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ils veulent à tout prix raconter quelque chose, alors ils brodent, fabriquent des informations et pensent qu’être expert cela signifie “donner des réponses définitives” ». Nate Silver, lui, n’affirme jamais rien de définitif. Son créneau, ce sont les probabilités: « Il y a 80 % de chances qu’Obama remporte l’élection. » « Les 20 % représentent la dose d’incertitude inhérente à la réalité, insiste-t-il. Ce qui exaspère les experts. » Et renouvelle le genre du commentaire politique. En prédisant en 2008 les résultats du scrutin présidentiel dans 49 Etats sur 50, il sort de l’ombre. L’année suivante, il figure dans la liste des 100 personnes les plus influentes du monde dressée par le magazine Time. Cette année, le sans-faute lui vaut de prendre la tête du palmarès 2013 des « 100 personnes les plus créatives du monde des affaires » du magazine Fast Company. Le plaçant ainsi directement dans la lignée des « nerds qui conquièrent le monde ». « Sans le vouloir, je suis un peu devenu le porteparole des nerds, confie-t-il. J’incarne le data geek qui s’oppose aux soi-disant experts. » Son blog, FiveThirtyEight (Cinq cent trentehuit, en référence au nombre de grands électeurs du collège électoral américain), hébergé par le New York Times depuis 2010, est l’un des le jeune homme n’en est pas à son premier algoplus suivis de la politique américaine : 20 % des rithme. Son père, professeur de sciences polilecteurs internautes du quotidien consultent tiques, l’a décrit au New York Times comme un ses prévisions. Courtisé par les entreprises, les petit prodige « fanatique des nombres », capable équipes de sport et certains candidats, il refuse de faire des multiplications à deux chiffres dès toutes les propositions, y compris celles émala maternelle. Originaire d’une petite ville uni- nant des formations politiques. « Je me vois versitaire du Michigan, East Lansing, il crée sa comme un outsider et je refuse de faire partie d’un première « formule » en cinquième, « une catas- monde immoral qui passe son temps à manipuler trophe » dit-il en souriant. Fan de base-ball – « je le public. » Même Hollywood lui fait les yeux savais bien que je ne serai jamais un grand doux. « L’industrie de cinéma est obsédée par joueur » – le modèle était censé prévoir les l’idée de savoir quel film va marcher », comchances de gagner des équipes. Quelques an- mente-t-il. S’il s’amuse à quelques prévisions nées plus tard, il remet ça. Son diplôme d’éco- « hors champ », tel que les gagnants des Oscars, nomie en poche, il passe une longue période il s’en tient à la politique. Du moins pour les « d’ennui » dans le cabinet de consultants quatre prochaines années. « Je compte créer un KPMG avant de se (re)lancer dans la sabermé- jour ma propre société et élargir mes prévisions à trie (la statistique appliquée au base-ball) et de d’autres domaines », annonce-t-il. créer Pecota, un logiciel capable de prédire les Le jeune homme n’a pas fini d’affronter l’ire de performances des joueurs et des équipes de la ses détracteurs et autres sceptiques. Comme Jopremière ligue américaine. Une discipline ren- nathan, professeur de marketing de l’université due célèbre grâce au film Le Stratège, avec Brad de Westminster, dans l’assemblée, ce jour-là, à Pitt, sorti en 2011, qui raconte l’histoire (vraie) Londres. Gigotant sur sa chaise, il pousse régudu manager de l’équipe des Oakland Athletics, lièrement des soupirs d’exaspération. « Ce type Billy Beane, qui, avec son assistant, s’adosse n’est qu’une imposture, une mode, peste-t-il. Deaux statistiques pour sélectionner ses joueurs, puis toujours, nous voulons trouver quelqu’un cadécider de leur position sur le terrain et concur- pable de prédire le futur, mais ce n’est pas lui, tout ce qu’il fait c’est donner des probabilités. » Nate rencer les grandes franchises. Joueur de poker semi-professionnel (pendant Silver n’a jamais affirmé le contraire. Si on le plusieurs années, il a gagné sa vie aux tables de prend régulièrement – et à tort – pour un diseur jeu), Nate Silver décide d’entrer dans l’arène po- de bonne aventure, c’est contre son gré. Prolitique en 2007. Sous le pseudonyme de Poblano, pulsé pape du big data, intronisé « Seigneur et dieu il publie en ligne des prévisions sur l’élection de l’algorithme », présenté comme « l’homme caprésidentielle de 2008, qu’il nourrit avec les mil- pable de deviner l’avenir » et « star de la pop liers de sondages réalisés aux Etats-Unis. Une culture », on l’affuble de pouvoirs qu’il n’a jamais envie née « d’une frustration personnelle, ex- prétendu posséder. « Quel sera le sexe de l’enfant plique-t-il. Le commentaire politique aux Etats- de Kate [Middleton]? », « Est-ce que cette fille va Unis est très pauvre, la plupart des émissions d’in- accepter mon invitation à dîner? »… Des quesformation sont en réalité du divertissement. Souvent tions absurdes auxquelles il répond d’un sourire dans une campagne, il ne se passe rien, mais comme poli: « Je n’avais pas prédit mon succès. » mais tout est dans la façon dont vous l’expliquez aux gens », analyse-t-il. Il parle un langage simple, étaie ses démonstrations d’exemples à la portée de tous (météo, Wall Street, poker…), ponctue ses interventions de traits d’humour et ne cesse de marteler : « Je n’ai rien fait d’exceptionnel. »Barack Obama n’est pas de cet avis. Le 9 mars dernier, au cours du traditionnel dîner du Gridiron à Washington, le président a suscité l’hilarité de l’assemblée en déclarant : «Vous avez remarqué l’absence ce soir d’une personne importante dans ma vie, qui m’a toujours soutenu et m’a donné espoir même lorsque les choses paraissaient sombres. Ce soir, je veux remercier publiquement mon rocher, mon pilier. Merci, Nate Silver.» Même lorsque le candidat républicain Mitt Romney a remporté le premier débat télévisé et que les sondages le donnaient vainqueur, le statisticien s’en est tenu à ses prévisions. Une constance qui lui a valu l’ire des conservateurs, des accusations de parti pris et les moqueries des analystes politiques, furieux de se faire contredire et voler la vedette par un statisticien biberonné au base-ball.

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Une musulmane et son enfant, dans une rue de Kaspiisk, au bord de la mer Caspienne. Au Daghestan, s’opposent les adeptes du salafisme, islam rigoriste, et ceux de l’islam soufi, religion officielle.

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Attentats sanglants, crimes mafieux, arrestations arbitraires… Nouveau bastion de la guérilla islamiste, cette république de la Fédération russe est en quasi-état de siège. Une terre en souffrances révélée par les images de la photographe russe Maria Turchenkova. Par Marie Jégo/Photos Maria Turchenkova

La guerre silencieuse du Daghestan.

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L

’étranger qui, d’aventure, débarque de l’avion

à l’aéroport de Makhatchkala, la capitale du Daghestan, comprend immédiatement qu’il n’est plus en Russie. L’endroit a beau être répertorié sur la carte comme partie intégrante de la Fédération, et ce depuis 1859, la guerre est présente à chaque coin de rue : attentats, hommes masqués en armes aux carrefours, « opérations spéciales » durant lesquelles les unités anti-terreur détruisent des pans entiers d’immeubles pour en déloger les rebelles islamistes… C’est cette république si spéciale à laquelle s’est longuement intéressée la photographe russe Maria Turchenkova. En 2012, la police daghestanaise a recensé 262 « attaques » et 405 « morts violentes ». Le 20 mai dernier, un double attentat aux voitures piégées faisait au moins quatre morts et une quarantaine de blessés dans la capitale Makhatchkala. Le 1er mai, une bombe artisanale explosait à proximité d’un supermarché du centre-ville, tuant deux lycéens qui passaient par là. Selon les services daghestanais, la bombe était un avertissement lancé par la guérilla à l’adresse du propriétaire du magasin pour qu’il paye son zakiat, l’impôt révolutionnaire. Région montagneuse des bords de la mer Caspienne, à 2 000 kilomètres au sud de Moscou, le Daghestan se verrait pourtant bien en Côte d’Azur ou en Courchevel du Caucase, selon les projets immobiliers dessinés par l’élite locale avec la bénédiction du Kremlin, las de subventionner à perte ce lointain vassal, pauvre et instable. Mais tout est coMpliqué dans cette tour de babel aux quarante langues et trente-six ethnies, converties à l’islam depuis le viiie siècle. Traversée jadis par toutes les grandes invasions (celle des Romains, des Perses, des Goths, des Mongols, des Avares, des Russes), la « montagne des peuples » s’est muée dernièrement en un bastion de la guérilla islamiste. Tamerlan Tsarnaev, l’un des deux auteurs présumés de l’attentat de Boston le 15 avril dernier, y a d’ailleurs longuement séjourné avec son père en 2012, la famille possédant un appartement à Makhatchkala. Le feu couve depuis la fin des deux conflits russo-tchétchènes (1994-1996 et 1999-2004), comme si la guerre, une fois éteinte en Tchétchénie, s’était propagée en sourdine au Daghestan voisin. Sur place, deux groupes religieux s’affrontent. Les adeptes d’un islam dit salafiste, rigoriste et violent, s’opposent aux tenants de l’islam soufi, la religion officielle, professée par l’élite post-soviétique au pouvoir. Pour repérer qui est qui, il suffit de connaître la mosquée fréquentée. Les « salafistes » dénoncent les pratiques des « soufis » et inversement. La guerre de communication fait rage pour gagner les esprits des jeunes disciples, tant et si bien que les puristes radicaux racontent à qui veut l’entendre l’histoire d’un chef spirituel soufi qui force ses adeptes à boire l’eau dans laquelle il s’est lavé les mains. Plus active que jamais, la guérilla islamiste a pris une coloration résolument mafieuse. Selon les rares études faites sur le sujet, ses représentants offrent une large gamme de « services criminels » moyennant finance. Le racket aussi est une source non négligeable de revenus. Au nom d’Allah, on tue, on venge, on mutile. A l’image de cette femme récemment atteinte par une mine cachée dans le sable alors qu’elle venait de prendre un bain de mer.

En haut, checkpoint militaire sur une route de montagne. Plus de la moitié du territoire est placée sous le régime spécial du CTO (counter-terrorist operation) : une forme de loi martiale qui autorise les couvre-feux et les arrestations arbitraires. En bas, une fête dans une famille daghestanaise. La société est très divisée : 36 groupes ethniques, 40 langues, de profondes disparités économiques et des affrontements religieux.

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Le portfolio.

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Le portfolio.

Un hélicoptère militaire survole la forêt à la recherche d’insurgés. Nombre d’entre eux s’y cachent pour échapper à la police russe.

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Le portfolio.

Partout dans le pays, des unités anti-terreur traquent les rebelles islamistes. Ci-dessus, fouille de maisons dans un village de montagne. En haut à gauche, dégâts après une opération spéciale ayant tué quatre personnes.

Un garçon étudie le Coran dans une mosquée de Makhatchkala. La capitale est le théâtre de nombreux attentats à la bombe.

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Le Style

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Etoile sculpturale.

Voilà presque trente ans que Marie-Agnès Gillot se donne à la danse. Corps et âme. La douleur, les sacrifices, les blessures? L’étoile de l’Opéra de Paris les évoque à peine. Dans la contrainte, elle a trouvé sa liberté. Une jusqu’au-boutiste des pointes que l’objectif de Mario Sorrenti saisit au sommet de son art. Par Judith Perrignon/ Réalisation Aleksandra Woroniecka/Photos Mario Sorrenti

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u as bien compris qu’elle ne sera pas

a redemandé le service de presse de l’Opéra au photographe Mario Sorrenti à deux jours de la séance. Elle, ça la fait rire qu’on la désire et qu’on la retienne. « Ben oui, impossible, j’appartiens au patrimoine vivant… Comment on dit déjà ? Au patrimoine vivant de la culture nationale. » On dit aussi fantasme universel. Une danseuse étoile ne s’appartient pas totalement. Notre patrimoine est au chaud à cette heure-ci. Elle porte un anorak sans manches et sans forme qu’elle enfile après la classe, d’énormes chaussons pour envelopper ses pieds amochés, un châle noué aux hanches car la droite lui fait mal, et un pantalon de chauffe, mot qui cousine étrangement avec le bleu de l’ouvrier. « Nous, les danseurs, quand on ne danse pas, on n’a l’air de rien… » Au contraire. On pourrait la détailler encore comme font les magazines prescripteurs de perfection féminine, elle a les yeux cernés, les joues creuses, la peau brillante d’avoir transpiré. On pourrait saborder gravures de mode et artifices et décréter beauté absolue la danseuse épuisée. Corps au service de lui-même, aliéné, abîmé et sublimé par la danse. L’air d’une gamine qui n’a pas ravalé ses rêves et sait ce qu’il en coûte. Mi-nonnes mi-boxeurs, disait Béjart des danseuses. On leur apprend l’effort puis à dissoudre l’effort. Qu’il ne reste que grâce et légèreté, un miracle du corps. Une apparition dans la lumière. Et une légende qu’on raconte aux petites filles. Mais, avant que le soir ne tombe, l’Opéra est une fabrique. Et Marie-Agnès Gillot, huit heures de répétition par jour, avec une pause d’une demi-heure à 16 heures, a tout d’une travailleuse. Il est 16 heures. Elle souffle. Elle est à nu dans son anorak. Elle se rappelle ce qu’on lui disait : « Quand on a un corps comme toi, il faut que la danse suive, qu’elle soit à la hauteur de ta beauté. » Elle a maintenant atteint cet âge où plus personne ne gronde, où ces phrases ultimatum ne sont que souvenirs. « Allez comprendre ça à 12 ans… A 37, c’est plus clair. » Le sermon se fait de l’intérieur, la main qui tire sur la jambe n’est autre que la sienne. « Pour bien danser, il faut écouter son corps, pas forcément l’aimer, je manque un peu de narcissisme, je ne suis pas sympa avec moi-même. » Il suffit de la regarder sous la rotonde Petipa, juste sous le toit de l’Opéra, s’étirer et mettre sa hanche douloureuse au défi, un matin à 11 h 30, heure de la classe qu’elle appelle entraînement. Là se mélangent tous les grades, quadrilles, coryphées et étoiles. Là, derrière le piano à queue, une dame forcément grisonnante joue l’accompagnement, tandis qu’un professeur enchaîne les formules magiques de la danse classique, on passe à l’adage, développé, arabesque et fouetté de l’autre côté, les grands battements en dedans, en dehors… Monde sous cloche aux codes inchangés qui produit des jeunes filles aux os saillants, petits seins et chignon tiré. De loin, chacune accrochée à la barre, les jambes protégées sous des pantalons en laine multicolore, Marie-Agnès Gillot et Aurélie Dupont, deux étoiles brunes, pourraient se ressembler. Corps et visages taillés par l’exigence. La tête inclinée, les paupières baissées, l’index qui semble retenu par un fil au plafond. Pourtant, l’après-midi, à l’étage du dessous, salle Lifar, où se répète le Boléro revisité par Sidi Larbi Cherkaoui – au Palais Garnier jusqu’au 3 juin –, lorsqu’elles s’enroulent l’une à l’autre, il y a deux étoiles et deux femmes, Aurélie format ballerine et Marie-Agnès carrure de nageuse, la première affiche conjoint et enfants, de l’autre on ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’elle n’a rien voulu sacrifier de la danse et ne cache pas avoir bu son premier verre de vin à 33 ans. Les danseuses ne sont pas interchangeables. « La physionomie de Marie-Agnès Gillot, la longueur inhumaine de ses membres, démultiplient la colère de Médée. Ces bras sont des cisailles, des pales d’hélicoptère qui se désaxeraient, s’affranchiraient de leur rotor et deviendraient des bras,

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nue ? »,

des bras qui décapitent, guidés par l’écriture heurtée du chorégraphe », écrit Eric Reinhardt dans son roman Cendrillon. La chorégraphe Carolyn Carlson, qui lui a fait danser son spectacle Signes après Marie-Claude Pietragalla, s’est adaptée à l’une puis à l’autre. « Si elles étaient des couleurs, je dirais que Pietragalla est rouge, elle est le feu, Marie-Agnès est bleue, plus lointaine, plus introvertie. » Chaque danseuse a son histoire. C’est en dansant Signes, un soir de mars 2004, qu’elle est devenue étoile. Elle avait 28 ans. Quand le rideau est tombé, le directeur de l’Opéra est venu sur scène et lui a décerné son titre. Le public n’a rien vu, juste entendu des cris de joie, ceux des autres pour elle. « Moi, je n’ai pas crié. Je ne suis pas quelqu’un qui crie de joie. Ce serait plutôt des larmes. » Comme un «signe», c’est ce spectacle qu’elle redansera du 3 au 15 juillet prochain à l’Opéra Bastille. Dans sa chambre d’enfant à Caen, il n’y avait pas de poster avec diadème, tutu et pointes, juste une petite paire de jambes, démangées par trop de souplesse, qui s’en allaient toucher le haut des tables. Sa mère a dit: «Va donc au cours de danse.» A 7 ans, elle déclarait devant sa classe: «Je sais, moi, ce que je veux faire. » A 8 ans, elle prenait quatre cours par semaine, elle était de celui des petits, des moyens, des grands, elle restait quelle que soit l’heure, tant que la porte n’était pas fermée : «J’étais accro.» Elle ne souffrait pas comme les autres quand la professeure passait devant chacune et appuyait sur leurs jambes jusqu’à la grimace, « peut-être mon corps avait-il des possibilités », son corps lui faisait des promesses et très vite la prof a convoqué sa mère: «Elle devrait passer le concours d’entrée à l’Opéra. » Trente admis sur mille, dont elle. Elle a 9 ans, elle quitte ses parents. Elle en a beaucoup de parents – elle a une formule pour ça: «J’ai toujours eu plus de parents que d’enfants », comme si sa vie de danseuse l’avait empêchée de basculer côté adulte, maintenue dans l’enfance, arrimée à son projet – il y a sa mère, son père, elle est comptable et lui kiné, ils sont séparés, il y a son beau-père cuisinier, son jeune frère, sa grandmère, figure des vacances d’été à Houlgate. Elle quitte Caen. Retour le week-end. «J’ai beaucoup pleuré les dimanches soir.» Et, comme tous les provinciaux admis, s’en va vivre chez Mme Baumont, femme chargée de materner ces enfants souples et gracieux partis trop tôt de chez eux. Elle régnait sur deux appartements haussmanniens réunis en un seul, d’un côté le dortoir des garçons, de l’autre celui des filles, au milieu la grande table du petit déjeuner et du dîner. «Elle nous a tenus.» Comme ces professeures, anciennes danseuses belles comme des actrices, qui montraient les pas du bout de leurs longs ongles peints, pas de bourrée, saut de chat, arabesque, cette langue des jambes et des bras qu’elle ne cessera plus de parler. Des trente du début, elles ne sont plus que deux en dernière année, puis sa copine Lucie redouble, elle entre seule en première division.

O

ui , « c’est le couvent ». et alors ? Elle est amoureuse de

la danse. Elle ne se rappelle pas la douleur, les interminables séries de battements de jambes, la sévérité, les remarques blessantes. Les autres en parlent encore, de l’Opéra qui hache menu pour ne garder que le meilleur, elle ne s’en souvient pas. Sa mémoire est encombrée d’autre chose, une autre chape pesait alors sur son corps, un corset. Elle souffrait d’une double scoliose si prononcée qu’elle lui déplaçait les organes, les médecins lui demandaient d’arrêter la danse, lui parlaient d’une opération, d’une barre de fer le long de la colonne, elle cachait son accessoire médical sous des vêtements larges, elle ne voulait pas que les autres sachent, et ne le quittait que trois heures par jour, pour danser. Alors jamais le tutu ne fut corset. Tutu et corset rivalisaient comme rêve et réalité, « les heures de danse étaient synonymes de liberté ». Il en sera toujours ainsi. « Dans ma vie, longtemps le studio de danse a été le seul endroit où j’étais bien. C’est là encore que je me relève des peines que j’ai eues. Il faut aller danser, ne jamais se terrer chez soi. » Etrangement, cette femme dynamique et souriante laisse, une fois partie, dans votre carnet de notes, des phrases plutôt graves. Et, au deuxième rendezvous, y dépose furtivement un souvenir plus brûlant encore que le corset qui l’emprisonnait, la clé de sa volonté enfantine probablement : 25 mai 2013


son jeune frère atteint d’une maladie rare, qu’elle ne pouvait même pas visiter dans sa chambre d’hôpital. La grande sœur restait en bas. « Je me sentais exclue. » Elle avait 8 ans, « je vivais pour deux ». Elle dansera pour deux.

E

lle rejoint le ballet à 14 ans et

“Pour bien danser, il faut écouter son corps, pas forcément l’aimer, je manque un peu de narcissisme.”

A 15 ans, elle touche son premier bulletin de salaire. Il faut pour cela une dérogation de l’Etat car elle n’a pas 16 ans. Elle n’aime pas sortir le soir. « Je n’avais pas envie. » Rien ne doit l’écarter de son chemin. Elle est d’un bloc, d’un engagement total, décalée forcément, sa passion la rend suspecte, pas assez ressemblante, pas comme celles de son âge et pas encore chez elle dans l’univers compétitif des femmes qui dansent. « Dans le monde des enfants ça allait, dans celui des adultes c’était plus dur. » Le temps est alors contrarié. C’est comme si deux aiguilles d’une même l’horloge n’avançaient pas ensemble. L’une trotte et s’affole, c’est la danseuse qui apprend vite, s’impatiente et que l’institution préfère freiner un peu : à 18 ans, elle fugue, mais pas pour fuir les ordres et la rigueur de la danse, pour danser davantage, elle trouve que l’Opéra ne l’exploite pas assez , elle s’en va à New York, virevolter chez les autres. N’est-elle pas de la graine de ces étoiles qui un jour débordent, de ces incontrôlables comme Sylvie Guillem qui, en claquant la porte de l’Opéra qui lui interdit de se produire à l’étranger, a provoqué des remous jusque sur les bancs des députés, preuve que l’étoile est décidément du patrimoine national ? « L’Opéra m’a ordonné de rentrer. » Elle a obéi et dansé, de plus en plus visible et particulière sur la scène. L’autre aiguille sur son horloge avance à peine, c’est la jeune fille, dévorée par la danseuse. « Je ne me suis pas développée en tant qu’adulte, j’ai tout fait très en retard. Enfin, tout… », sourit-elle, pour ne pas être tout à fait nonne. Il a fallu l’étoile, atteindre le grade ultime, le firmament, pour redescendre sur terre et renouer (un peu) avec le commun des mortels et ses dérivatifs habituels. Café à 30 ans, puis du vin un peu plus tard, sortir le soir, quasiment tous les soirs. Désormais, après ses huit heures de danse, elle va au théâtre, au concert de musique classique ; le vendredi, elle peut aller danser au Tango, une boîte du Marais, où elle s’amuse beaucoup pendant l’heure consacrée aux danses de salon. Mais sortir, c’est quitter son théâtre pour un autre. Elle reste chercheuse d’art et d’exceptionnel. Elle cultive les amitiés avec les créateurs quelle que soit leur discipline : le metteur en scène Pippo Delbono, les artistes Buren et Sophie Calle font partie de la liste. Se divertir, oui, mais toujours en apprenant. Ce n’est pas une rebelle, comme on l’a trop dit, c’est une disciple. La question n’est pas de savoir si un jour elle se fera la belle, mais comment canaliser ses envies. « Les gens se fatiguent. Pas moi. » En 2012, un ligament externe du genou est au bord de la déchirure, elle se fait opérer mais exige ensuite le même traitement que certains athlètes de haut niveau : une injection de PRP, qui lui permettra de danser Pina Bausch bientôt à l’affiche. Son sang est prélevé, passé en centrifugeuse, débarrassé des globules rouges et blancs, ne reste plus qu’une matière jaunâtre, un concentré de plaquettes qui, une fois injecté dans la zone opérée, fait fondre la cicatrisation de deux mois à deux semaines. C’est très douloureux. « Je n’arrivais pas à m’arrêter de pleurer tellement ça faisait mal. Mais quand je me blesse, c’est moi qui donne les règles au chirurgien. Si je veux être debout dans quinze jours, je ne le laisse pas décider. » Elle voulait « danser Pina ». Pina morte. Mais Pina, qu’elle a connue, demi.

le style.

admirée, écoutée comme une élève pâte à modeler. Pina qui exigeait des danseurs qu’ils apprennent par cœur, même sans rien y comprendre, les paroles en allemand de l’opéra dansé, qu’ils sachent sur quelle syllabe poser le pied, « ça donne une grâce insensée. Quand on est englouti par la musique, le mouvement n’est pas le même que lorsqu’on la suit ». Engloutie est un mot qui lui va bien. Vingt-huit ans qu’elle vit à l’Opéra. Elle a la loge d’une étoile, la 61, un joli fatras avec un tas de pointes plus ou moins réutilisables sur la moquette, un canapé qui se déplie, des photos souvenirs en désordre sur le mur. Elle promène dans les couloirs un petit teckel à poils durs, qui répond au nom de Goldy, compose les codes des portes intermédiaires en disant: «Facile à retenir, c’est la date où je suis devenue étoile mais, en fait, c’est surtout celle de l’anniversaire de l’ancien directeur. » Il y a en elle de la solitude, de l’ego, des doutes, l’envie de plaire, de séduire et de fasciner, qui transparaissent, mais elle sait qu’être admirée ne signifie pas être comprise. Et elle ne ment pas quand elle affirme: «Mon plus bel ennemi, c’est moi.» Elle sort parfois du cadre, mais pour mieux y revenir. Elle a la chance de vivre des temps plus souples à l’Opéra. L’institution élitiste autorise des bols d’air: un clip avec Benjamin Biolay, La Superbe, une flash mob au Louvre en soutien aux enfants malades comme l’était son frère qui aujourd’hui va mieux, des excursions en terre lointaine, comme devenir jury, sur M6, d’une émission en forme de concours, « La meilleure danse ». « Je n’ai jamais eu de problème à faire des choses populaires.» Elle avait même créé Les Rares Différences en 2007 pour trois danseurs de hip-hop au festival de Suresnes, mélangé son langage à celui de la rue. « Ils m’ont appris l’improvisation, je leur ai appris la répétition d’un mouvement jusqu’à la perfection. Ici, à l’Opéra, on était bluffé. Ce sont de vrais autodidactes. Moi, j’ai toute une institution sur le corps. » Elle est une grande enfant de la maison mère, forte personnalité, totale fidélité. « Ici, on ne s’impose pas par le caractère, mais par la façon de danser.» Elle gagne 7500 euros brut par mois, salaire de fin de carrière, agrémenté parfois par quelques jolis contrats avec les marques Repetto, Hermès et Chanel. Le gong de la retraite sonne à 42 ans chez les danseuses. Dans cinq ans. Marie-Agnès Gillot sait, pour avoir vu vieillir ses professeures, comment les danseuses traversent les années, en silhouettes intraitables. « On arrête le temps sur notre corps, on l’abîme peut-être mais c’est une vraie cure de jouvence. » Elle n’exclut pas de faire un enfant – « mère à la retraite, c’est pas mal » –, basculer côté parents après avoir tout donné à la danse. Elle dansera longtemps encore, poursuivra son écriture chorégraphique, deviendra professeur. Et pourrait ressembler de plus en plus à la Callas. Elle dit souvent que la société ne reconnaît pas suffisamment les danseurs. « Etoile » se dit star en anglais et, sous le mot « star », il y a du monde désormais – pas des danseurs nés dans la douleur, mais des gens nés de l’image. Notre monde marchand starifie à toute vitesse, la danse, elle, a besoin de temps et ne se berce pas d’illusions. Les pieds saignent. Les ligaments se déchirent. Les aspirants pleurent. La chute menace au moindre envol. Et la lumière ne dure qu’un court instant. La danse ne se corrompt pas. C’est ce qui rend « notre patrimoine » si belle dans son anorak de travailleuse.

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Le style.

On pourrait saborder gravures de mode et artifices et décréter beauté absolue la danseuse épuisée. Corps au service de lui-même, aliéné, abîmé et sublimé par la danse. 66 -

25 mai 2013


burnous en crĂŞpe marocain avec liserĂŠ de broderies bijoux, saint laurent paris par hedi slimane. combinaison en rĂŠsille, repetto.

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robe en coton, forte forte.


robe bustier plissĂŠe en laine bleu marine et tulle noir, dior.


robe longue en maille de coton irisĂŠe, zadig & voltaire.


robe en mousseline noire et broderies de sequins, chanel.


soutien-gorge et culotte en lycra, eres.


robe Ă  franges en soie, bottega veneta.


robe bustier plissĂŠe en laine bleu marine et tulle noir, Dior.


body en lycra argent à fines bretelles, repetto. tutu en or de la “valse des fleurs” du casse-noisette de noureev, nicholas georgiadis.


robe bustier plissée en laine bleu marine et tulle noir, Dior. mise en beauté : christelle cocquet@ calliste. coiffure : yannick d’is@mao manucure : thyphaine kersual@jed root. scénographie : samira salmi pour philipp haemmerle set design. assistante réalisation : aline de beauclaire. production : art partner production. remerciements à thierry messonier@ opéra de paris, benjamin millepied et véronique rampazzo @zzo management.


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La Toile traque les beautés intérieures. Le succès du “streetstyling”, qui capture dans la rue les silhouettes des gens “normaux”, s’étend désormais à la décoration. The Selby, The Glow, The Coveteur… Autant de sites qui mettent à l’honneur des appartements lambda, attirant la curiosité des internautes… et des marques. Par Julien Neuville

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THe Selby/We Folk. Jake Rosenberg for The Coveteur. Apartment Therapy’s Big Book of Small, Cool Spaces/Clarkson Potter

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E

le style.

n juin 2008, fatigué des clichés imper-

et trop léchés des magazines de décoration, le photographe new-yorkais Todd Selby décide de lancer son site Internet, TheSelby.com. Son but est simple : immortaliser sans aucune mise en scène l’intérieur des appartements de ses amis créatifs à Brooklyn. Très vite, son cercle de sujets s’agrandit et, cinq ans plus tard, avec plus de 450 lieux photographiés, son blog art de vivre est l’un des plus visités au monde. Sur le fond, l’initiative de l’Américain se rapproche du streetstyling, le fait de descendre dans la rue pour capturer les tenues des gens « normaux ». Lancée par Bill Cunningham, photographe légendaire du New York Times, la pratique est désormais omniprésente sur la Toile via les blogs et le genre envahit la presse féminine traditionnelle. La philosophie originelle de ces courants mode et déco ? Créer un contenu plus authentique et plus accessible. De la même manière qu’une quadra préfère savoir ce que portent les femmes de son âge plutôt que des mannequins adolescents, un amateur de décoration d’intérieur est plus facilement inspiré par l’intérieur d’un jeune chef cuisinier que par la villa du rappeur 50 Cent… Bien que moins accessible que le streetstyle, car il nécessite l’accès aux appartements, le home styling commence à compter de plus en plus d’adeptes, jusqu’ici plutôt anglo-saxons. Et se déploie d’abord sur Internet. Thecoveteur.com, lancé en 2010 par deux Canadiennes, se concentre sur l’intérieur des dressings ; Theglow. com, créé un an auparavant, immortalise chez elles les femmes « créatives » avec leurs enfants, alors qu’Apartmenttherapy.com se sert des visuels d’intérieurs pour conseiller ses lecteurs. Quand un magazine de décoration comme «ad» tire à 150 000 exemplaires chaque mois, le site de Todd Selby attire aujourd’hui entre 75 000 et 10 000 visiteurs par… jour. Attirées par cette forte visibilité, les marques n’hésitent plus à parier sur ces personnalités de la Toile, comme elles ont pu le faire avec celles du streetstyling. A coups de collaborations officielles postées sur le site, ou de contrats de consulting plus officieux (réalisation de campagnes de publicité, de lookbooks ou conseil, comme Todd Selby qui travaille pour Vuitton, Coach ou Zara), un jeune photographe peut ainsi transformer un modeste URL en machine médiatique. Ironie de cette nouvelle génération d’auto-entrepreneurs qui a connu le succès sur Internet, certains d’entre eux se tournent, lorsqu’ils sont (re)connus, vers la presse papier, qui reste gage de légitimité. La blogueuse française de mode Garance Doré tient depuis peu une rubrique dans Vogue, tandis que Todd Selby, après le magazine du New York Times, signe des collaborations régulières pour le Guardian et M Le magazine du Monde. Mais l’effet miroir ne s’arrête pas là. Alors que les « street-styleurs » en quête de gloire et de fortune

25 mai 2013

sonnels

envahissent les sorties de défilés pour traquer la silhouette qui fera du clic, ce sont désormais les invités qui s’habillent dans le seul but d’être photographiés, balayant toute sorte de spontanéité. Des effets de mise en scène guettent aujourd’hui le homestyling. Sans vraiment s’en apercevoir, les nouveaux venus se sont vu imposer ce contre quoi leurs prédécesseurs se sont battus. « Beaucoup de nos sujets aiment, comme nous, organiser leur dressing à la manière d’une petite boutique personnelle, mettant en valeur leurs plus chères possessions », racontent Erin Kleinberg et Stephanie Mark, cofondatrices de The Coveteur. Alors, sur leur site, une robe Givenchy sur mesure s’expose au-dessus d’une cheminée et une paire de Jimmy Choo pose devant un miroir chiné… Il faut raconter une histoire pour chaque pièce car le mythe est vendeur. Et tous, photographes comme sujets, poursuivent la même quête du Graal : la célébrité 2.0.

Dès 2008, le photographe Todd Selby immortalise les appartements de ses amis créatifs. Son blog est aujourd’hui l’un des plus visités au monde (1, un intérieur à Madrid). Une pratique qui fait des émules : The Coveteur (2) s’immisce dans les dressings, tandis qu’Apartment Therapy (3) prodigue des conseils déco à partir de photos d’intérieurs.

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Le B.A.-BA… de la blouse à fleurs.

Le style.

L’ICÔNe.

Tamara de Lempicka, garçonne sensuelle.

Actuellement à l’honneur à la Pinacothèque de Paris, l’artiste polonaise est considérée comme l’une des égéries de l’Art déco qui a incarné et célébré, à travers ses toiles, la volonté d’émancipation des femmes. sa beauté androgyne, sa vie mondaine et sa sexualité débridée, qui la poussait dans des bras masculins comme féminins, ont fait d’elle l’une des figures fortes de ces Années folles. Depuis, cette amazone n’a cessé d’inspirer les couturiers et même Madonna, qui lui a rendu hommage dans son clip Vogue. V. Ch.

Extirpé des placards de grand-mère, ce haut faussement vintage reprend du service pour une silhouette estivale féminine et moderne. Tout ce qu’il faut savoir avant de jouer à l’apprentie jardinière.

Les versions

Motifs japonisants et coupe polo chez Rochas, effet trompel’œil qui associe motifs de roses noir et blanc et à-plat rose pétales chez Paul Smith, broderies iris en 3D et forme tee-shirt chez Oscar de la Renta, mousseline floue et bouquet pop chez Etro (photo) : des volumes inédits assurent à ces pièces une allure fraîche et décalée.

Le manteau.

En soie imprimée, Fausto Puglisi, prix sur demande. farfetch.fr

L’association

Le coLLier.

En perles synthétiques à rangs multiples, Kenneth Jay Lane, 155 €. www.net-a-porter. com

Préférer les basiques comme le jean blanc, le pantalon cigarette noir, aux jupes trapèze rétro trop premier degré. Pour les plus mode, oser les notes de couleur proches du fluo qui reprennent la teinte dominante de la blouse, en accessoires ou sur les lèvres.

Be Legendary, coloris Plum Scene, 19 €, Smashbox chez Sephora.

enchères

Piasa mise sur le design.

Déjà présente sur le marché de l’art, Piasa inaugure un espace spécialisé dans le design, du début du xxe à nos jours. La maison confie chacune de ses scénographies à différents décorateurs. « C’est Christian Astuguevieille qui prendra en charge les prochaines ventes “Lumière scandinave” et “Dialogue entre le mobilier américain, scandinave et brésilien”. Nous avons aussi demandé au duo Gilles & Boissier de mettre en scène “Precious Design” et “Primitive Design” », précise Frédéric chambre, directeur du développement. Un lieu atypique qui place Paris en bonne place sur la scène internationale, puisque la moitié des objets vendus lors de la première vente consacrée au design italien sont partis à l’export. M. Go. Piasa Rive gauche, 83, rue du Bac, Paris-7e. www.piasa.fr. Prochaines ventes : 27 mai, « La lumière scandinave » et « Dialogue entre le mobilier scandinave, américain et brésilien » ; 18 juin « Precious design »et « Primitive design…». 82

Eviter le total look bouquet et le vrai vintage Laura Ashley, toujours plus proche de l’ambiance abat-jour que de l’effet jardin anglais qui s’éveille au petit matin. Ca. B.

Ullstein Bild/Roger Viollet. Fausto Puglisi. Kenneth Jay Lane. Sephora. Etro. Piasa

La condition Le rouge à Lèvres.


LA VILLE EST BELLE

Le grand saut.

Vahram Muratyan pour M Le magazine du Monde

Par Vahram Muratyan

25 mai 2013

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Fétiche

Ruée vers l’or.

Pour les marques de luxe, le sac est à la fois une source importante de revenus et une pièce signature. Autant dire que celui lancé en même temps que la première collection d’hedi Slimane pour Saint Laurent était attendu. Pour dessiner le Duffle qu’il a voulu unisexe, le créateur s’est inspiré de l’un de ses sacs de voyage. Une pièce chic aux lignes épurées discrètement frappée du nom de la mythique maison parisienne. V. Ch. Duffle en cuir, Saint laurent par HeDi Slimane, 1 550 €. www.ySl.com

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photo philippe Jarrigeon pour m le magazine du monde. Stylisme fiona Khalifa – 25 mai 2013


Le style.

Est-cE biEn raisonnablE...

de porter des chaussettes blanches? Par Marc Beaugé. Illustration Bob London

S

Illustration Bob London pour M Le magazine du Monde. Longines

i la présence dans le métro d’un joueur d’accordéon prêt à dégainer Mon amant de Saint-Jean suscitera toujours parmi les passagers un profond désespoir, celle d’un homme arborant des chaussettes de sport blanches sous son costume de ville soulèvera chez eux un sentiment de rejet tout aussi violent. De fait, l’homme sur son strapontin, l’étoffe immaculée autour des chevilles, devra encaisser de nombreux regards méprisants et une batterie de sourires en coin. Il est même probable que certains passagers seront tentés de prendre en photo lesdites chaussettes, afin de rire un bon coup avec leurs collègues ou leur famille une fois arrivés à bon port. Ainsi, au-delà des Crocs, du pantacourt, du tee-shirt sans manches, du jean neige, de la cravate à imprimé Mickey, du parapluie publicitaire, de la chemise col pelle à tarte, du sous-pull en polyester à col roulé, de la polaire impression aztèque ou de la salopette, la chaussette blanche incarne de nos jours le mauvais goût absolu et fait figure d’interdit

ultime dans le vestiaire masculin moderne. Au vrai, il paraît raisonnable d’écrire qu’un homme en chaussettes blanches n’est pas vraiment un homme aux yeux du monde, de la même façon qu’une femme en jupe-culotte n’est pas vraiment une femme (mais c’est une autre histoire). L’ironie veut pourtant que ces chaussettes-là, blanches et d’allure sport, figurèrent, pendant quelque temps, le comble du chic. Ainsi, dans les années 1950, sur les campus américains les mieux fréquentés, il convenait de porter, dans ses mocassins Weejuns, une paire de chaussettes blanches Adler. Vendues 1 dollar, ces chaussettes-là suscitaient même un tel engouement que le groupe The Denims leur consacra une chanson sobrement intitulée The Adler Sock. Il est ainsi possible, aujourd’hui, de trouver de nombreuses photos sur lesquelles des gentlemen tels que Steve McQueen, Paul Newman ou John Fitzgerald Kennedy arborent fièrement de clinquantes chaussettes blanches. Car c’était la mode, comme on dit. C’est bien là le

problème. Si ce revirement de tendance tend à montrer que les années 1950 ne furent pas seulement la décennie du bon goût, des costumes cintrés et des coupes au Pento visibles dans Mad Men, il révèle surtout la fragilité de la mode et son caractère follement volage, voire incompréhensible. Ainsi, à trop lui coller aux basques, le risque s’avère grand de se

perdre et d’apparaître totalement grotesque. Le plus sûr est donc certainement de s’en détacher et d’aspirer d’abord à l’élégance, définie par des règles précises et immuables. La première d’entre elles étant que la couleur des chaussettes doit être assortie à celle des chaussures. A une exception près : quand les chaussures sont blanches.

Horlogerie

Jeu, set et montre.

Dès les années 1930, le tennis est un sport d’élite où la précision d’un coup droit compte autant que l’élégance. Tout de blanc vêtus, Jean Borotra, Jacques Brugnon, Henri Cochet et rené lacoste dominent avec fair-play la discipline et remportent la Coupe Davis six années consécutives, de 1927 à 1932. Un exploit qui leur vaut le surnom des « Quatre Mousquetaires » – qui deviendra plus tard le nom de la récompense remise au vainqueur masculin des internationaux de France. Depuis 2007, longines est naturellement devenu chronométreur officiel du Tournoi de roland-garros. Une responsabilité qui repose sur la précision de ses montres et qui lui permet de lancer cette année, pendant le tournoi, sa nouvelle ligne Conquest Classic. Des calibres automatiques qui se déclinent en trois tailles. Notamment 41 mm pour le chronographe et son boîtier en acier et or rose, son bracelet en alligator, et son cadran argenté à trois compteurs auxiliaires. H. B. Chronographe Conquest Classic en or rose, mouvement automatique, bracelet en alligator, Longines, prix sur demande. www.longines.com 85


LA PALette AMbRE ET LUMIèRE.

Le style.

Associé aux agrumes, au patchouli ou aux épices, l’ambre inspire les parfumeurs.

A l’origine…

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2

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3 questions à JEAN-LOUIS FROMENT.

Après Chloé ou Van Cleef and Arpels, c’est au tour de Chanel de mettre en lumière son patrimoine. Avec l’exposition « No 5 Culture Chanel », la maison de luxe perce les mystères de son parfum légendaire au Palais de Tokyo. Deux cent quarante œuvres issues de musées et de collections privées du monde entier tissent la trame historique et artistique de cette fragrance : des photographies méconnues, des illustrations inédites ou des poèmes mis en scène par le spécialiste de l’art contemporain Jean-Louis Froment, commissaire de l’exposition.

Pourquoi proposer une exposition autour du No 5?

Cette exposition est l’une des séquences d’un récit plus étendu qui a commencé il y a cinq ans au Musée Pouchkine à Moscou et qui s’intitule « Culture Chanel ». Ce récit tend à révéler au public les fondements de la marque au travers de la vie singulière de Gabrielle Chanel, tout en insistant sur ses liens avec les artistes qu’elle a accompagnés et qui ont nourri sa réflexion de créatrice.

En quoi ce parfum, créé en 1921, a-t-il dépassé sa fonction?

Il est intéressant d’approcher les créations qui demeurent immuables. Ce que je souhaite faire découvrir dans cette exposition, c’est que le No 5 n’est pas seulement un parfum mais un objet de culture. Il s’appuie sur l’aventure profondément intérieure de Gabrielle Chanel et sur les formes artistiques de la modernité. Une goutte de No 5, c’est une partition de Stravinsky, un poème de Reverdy, un dessin de Picasso, une lettre de Cocteau…

La parfumerie aime cultiver le mystère. Si l’ambre apparaît sur plusieurs flacons au printemps, il ne fait jamais référence à la même odeur. Certains évoquent le parfum des boules d’ambre que l’on trouve dans les souks. D’autres un accord d’agrumes et de notes vanillées, longtemps appelé « ambré » avant d’être qualifié d’« oriental ». L’ambre désigne également une concrétion de cachalot utilisée en pharmacopée chinoise, qui sent la mer, le sexe et la peau chauffée au soleil. Politiquement incorrect à cause de son origine animale, il a fini par inspirer des variations synthétiques moins sensuelles mais très persistantes.

A l’arrivée…

Chez Hermès, la note ambrée vient adoucir une mandarine acidulée, tandis que Tom Ford réchauffe ses agrumes avec des épices et un fond ambré. Encore plus orientale, la fragrance d’Estée Lauder devrait plaire aux amateurs de rose boisée et de notes animales. Laura Mercier, elle, la décline sucrée. L. B.-C. Rive d’Ambre de Tom Ford, 180 € les 50 ml, www.tomford.com (en juin) Amber Mystique d’Estée Lauder, 156 € les 100 ml, www.esteelauder.fr (dès le 3 juin) Eau Gourmande Ambre Vanillé de Laura Mercier, 60 € les 50 ml (Bon Marché et Printemps). Tél.: 01-42-82-60-94.

Peut-on reprocher à la maison Chanel d’utiliser un musée pour faire la promotion de l’un de ses produits?

Je pense que le No 5 se passe de promotion. L’angle de vue est culturel et trouve naturellement sa place dans un musée. Ce fut le cas pour toutes les expositions « Culture Chanel » à travers le monde. Lorsqu’un établissement expose les travaux d’un artiste, peut-on parler de « promotion » de son œuvre – qui n’est certes pas étrangère au circuit économique ?

Propos recueillis par Lili Barbery-Coulon

Exposition « No 5 Culture Chanel », jusqu’au 5 juin, tous les jours de midi à minuit, sauf le mardi. Palais de Tokyo, 13, avenue du Président-Wilson, Paris-16e. Tél.: 01-81-97-35-88. www.palaisdetokyo.com et www.5-culturechanel.com 86 -

25 mai 2013

BHVP/Roger-Viollet. Philippe Halsman/Magnum Photos. Chanel. Jean-Baptiste Talbourdet/M Le magazine du Monde

Au Palais de Tokyo, le commissaire Jean-Louis Froment (2) raconte le No 5 comme « objet de culture ». Et met en avant les liens de Gabrielle Chanel avec les artistes qui l’ont inspirée, comme Dalí (3) ou Apollinaire (2).


La dansante Anna A est active dans de nombreux domaines tels que le théâtre, le cinéma, la télé, la chanson publicitaire et plus encore…

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A mains nues.

Après la déferlante d’autocollants imprimés, de manucures bicolores, d’effet craquelé ou granulé à ajouter sur le vernis, le marché pour les ongles serait-il en train de s’assagir ? Antidote au « nail art », plus drôle qu’élégant, le rose tendre s’immisce à nouveau chez toutes les marques depuis le début du printemps. Décliné du rose bonbon au beige rosé, ce camaïeu délicat pourrait bien détrôner les teintes « menthe à l’eau » de l’été. De quoi plaire à celles tentées par la discrétion. L. B.-C. de gauche à droite : vernis emprise, 569 emprise, chanel, 24,50 €. www.chanel.com vernis givenchy, rose couture, 20 € (à partir du 19 août). www.parfumsgivenchy.fr vernis color riche, 116 creamy angora, l’oréal paris, 6,50 €. www.loreal-paris.fr vernis in love, 122n peach e-doll, lancôme, 16,60 €. www.lancome.fr

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photo philippe Jarrigeon pour m le magazine du monde. stylisme fiona Khalifa – 25 mai 2013


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En 1968, dans le film de Truffaut, Jeanne Moreau incarne une mariée assoiffée de vengeance (1 et 3). Carré impeccable, silhouette sophistiquée… Une allure très Nouvelle Vague que l’on retrouve dans les créations signées Julie de Libran pour Vuitton (2, 4 et 5). 5

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Rue des Archives/BCA. Louis Vuitton. Artistes associés/De Laurentiis/Films du Carrosse/DR. Louis Vuitton X2

sous influence la femme fatale façon truffaut.

M

inirobe rouge sang voilée de dentelle

Inspirée par l’héroïne glacée de “La mariée était en noir”, la pré-collection automne de Louis Vuitton met en scène une féminité rétro et décalée.

tailleur minijupe patineuse et veste à carrure soufflée, manteau trapèze volanté taillé dans un drap de laine couleur carmin… La pré-collection automne 2013 de Louis Vuitton met en scène une féminité rétro, un peu sombre et décalée. La Française Julie de Libran, directrice du studio femme et collaboratrice privilégiée de Marc Jacobs, signe officiellement ce vestiaire inspiré de La mariée était en noir, film réalisé en 1968 par François Truffaut. Difficile de faire plus « francophile ». Cette référence renvoie à une culture fantasmée ancrée dans un Saint-Germain-des-Prés très Nouvelle Vague, paysage littéraire et cinématographique élégant et qui fait rêver les esthètes du monde entier. Mais la géostratégie du style ici à l’œuvre est à la fois plus complexe et plus moderne. L’auteure de la collection n’est pas qu’une Parisienne de bonne famille. Cette créatrice a passé une partie de son enfance aux Etats-Unis. Elle connaît aussi l’Italie puisqu’elle y a travaillé pour Versace et surtout pour Prada avant d’être engagée chez Louis Vuitton, maison française aux ambitions globales dont la direction artistique est assurée par un Américain. Cet esprit cosmopolite sur fond de culture française traditionnelle trouve d’ailleurs un écho dans le destin du film de François Truffaut. Le réalisateur se met à travailler sur La mariée était en noir alors qu’il termine un livre d’entretiens consacré à Alfred Hitchcock. Les comparaisons avec l’œuvre du maître américain du film noire,

à frissons se font naturellement. Dans cette sombre histoire, la mariée Julie Kohler (interprétée par Jeanne Moreau) cherche à se venger après la mort de son mari, abattu sur les marches de l’église où ils viennent de s’unir. Elle poursuit les cinq coupables, les séduit et leur réserve une mort en accord avec leurs personnalités. Ici, les blondes glacées aux nerfs fragiles chères à Hitchcock sont remplacées par une beauté française au carré impeccable et au caractère implacable. Quelques décennies plus tard, en 2003, le film français est évoqué à la sortie de Kill Bill de Quentin Tarantino, quand Uma Thurman, seule survivante du carnage perpétré lors de son mariage, part à la chasse des cinq meurtriers responsables. Le réalisateur nie la parenté et affirme n’avoir jamais vu le film de Truffaut. Peu importe, de ces avatars cinématographiques reste une lignée de femmes fatales ambiguës et racées qui pourraient bien trouver leur bonheur dans la collection griffée Louis Vuitton. La bizarrerie sophistiquée de ces silhouettes, leur allure rétro familière mais suffisamment décalée pour brouiller les pistes se prêtent à de multiples interprétations. Un vestiaire idéal pour jouer tous les rôles, un peu comme le personnage de Jeanne Moreau, sans les morts... Carine Bizet

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Le style.

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DÉCRYPTAGE

Le renouveau de l’Art déco.

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Géométrique et raffiné, ce style des années 1920 continue d’inspirer.

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A

LORS QUE LA PINACOTHÈQUE célèbre le travail de Tamara de Lempicka, emblème de cette époque, et que le film Gatsby le magnifique de Baz Luhrmann a ouvert le dernier Festival de Cannes, le style Art déco s’impose comme l’une des tendances fortes de cette saison, aussi bien en mode, joaillerie que décoration. Les enseignes s’inspirent ouvertement du courant dans leurs nouvelles collections : assiettes Rallye (Hermès), plastron Dédale (Lanvin) ou collection de la griffe Vionnet, qui réinterprète le style architecturé de la grande créatrice du début du Xxe siècle. Un style qui essaime aussi depuis le début du printemps dans différents lieux parisiens, comme l’Hôtel Prince de Galles, construit en 1929 et dont la nouvelle décoration intérieure renoue avec le style originel ; mais aussi Monsieur Bleu, le nouveau restaurant du Palais de Tokyo, inspiré d’une banque de Vienne dessinée en 1914. « Le mouvement Art déco a su trouver le parfait équilibre entre abstraction, minimalisme et ornementation. Le luxe transparaît dans les matériaux mais aussi dans le souci du détail artisanal : ébénisterie, nacre… », explique Joseph Dirand, le décorateur de Monsieur Bleu. Cent ans après ses débuts, formes « géométrisées » et motifs floraux à la féroce modernité trouvent un écho dans notre

époque. Le mouvement a éclos dans une période trouble où régnait le même climat d’incertitude économique. Associées à des couleurs chaudes comme le vert olive, le bronze, le doré ou le bleu canard, ses formes rigoureuses et intemporelles rassurent. Et le travail d’artisans spécialisés prend le contre-pied du « made in China ». « Nos clients ont envie de ce travail méticuleux », décrypte Sophie Negropontes, de la galerie Curiosités d’esthètes, dont fait partie le créateur Hervé Langlais, qui s’inspire de cette époque pour créer des intérieurs sur mesure. « Ce style longtemps oublié est aujourd’hui apprécié car il permet de tourner le dos à l’ultradécoratif sans tomber dans l’ultraminimalisme », conclut-elle. Marie Godfrain 25 mai 2013

Edition Bougainville. Ferm Living. Dammann Frères. Hermès. Wittmann

Mobilier, vaisselle, décoration… Les enseignes s’inspirent de la rigueur et des couleurs du mouvement Art déco. 1/ Tapis Manhattan en 100 % soie du Népal, tissé à la main, Bougainville. A partir de 4 250 €. www.edition bougainville.com 2/ Papier peint Feather, Ferm Living. 68 € le rouleau de 10 mètres. www.etoffe.com 3/ Théière Art déco en porcelaine, Dammann Frères. 37 €. www.dammann.fr 4/ Assiettes en porcelaine Rallye 24, Hermès. A partir de 190 € le set de 2 assiettes. france.hermes.com 5/ Fauteuil Sitzmaschine, à partir de 4 764 €, www.wittmann.at


Où SEREZ-VOUS CET ÉTÉ ?

COLLECTION TUTTI FRUTTY SACS ET POCHETTES

SAINT TROPEZ – BALI – HAMPTONS – CAP FERRET – CANNES – IBIZA – BIARRITZ – CORSE www.whereelse-world.com

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Le style.

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E

n mars dernier,

Kering (ex-PPR, qui détient entre autres les marques Yves Saint Laurent, Gucci et Stella McCartney) annonçait l’acquisition d’une participation majoritaire dans France Croco, la plus importante tannerie de crocodile du monde. La raison ? En cas de rupture de stock, le groupe veut à tout prix éviter un manque à gagner. Une marque de prudence qui fait écho à la décision de Louis Vuitton, en décembre 2010, de fermer temporairement ses boutiques une heure plus tôt pour éviter la rupture de stock. Avec des marges plus élevées que le prêt-à-porter et une forte visibilité, les produits en peaux sont les « vaches à lait » de la mode. Les secteurs de l’accessoire et de la chaussure auraient représenté, selon une étude récente de la firme américaine Bain & Co, plus d’un quart des ventes de produits de luxe en 2012. Anna Wintour le sait : la rédactrice en chef du Vogue Etats-Unis ne cesse de répéter à ses petits protégés de lancer des sacs à main pour rentabiliser leur entreprise. Parmi eux, Proenza Schouler, Alexander Wang et Rag & Bone dont le PS1, le Rocco Bag et le Pilot Bag sont les best-sellers respectifs, saison après saison. Alors aujourd’hui, face à une demande plus forte que l’offre, les grands groupes du luxe se sont mis à racheter tanneries et mégisseries, ces ateliers qui traitent les peaux brutes. Qu’est-ce que cela signifie pour le marché ? Les agents sont silencieux mais, selon toute vraisemblance, une fois la tannerie rachetée, elle stoppe toutes relations commerciales

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D’où ça sort?

Les maisons de luxe en quête de peaux. Hermès, LVMH, et désormais Kering… Les grands groupes se lancent dans le rachat de tanneries. Une manière d’avoir la main sur le secteur ultrarentable des accessoires en peau. avec les marques « concurrentes » de celles détenues par son nouveau propriétaire. « Les marques qui ne peuvent plus produire dans ces tanneries viennent chez moi. Alors, depuis ces rachats, mon carnet de commandes ne désemplit pas », raconte Bertrand Sauve, président de la Fédération française de la tannerie mégisserie et propriétaire de la tannerie indépendante Arnal dans l’Aveyron. Mais il ne faut pas s’y méprendre, ces opérations n’impactent que les « gros » du milieu, un jeune créateur n’ayant ni les ressources financières et logistiques ni l’envie de travailler 3 avec une usine de la taille de France Croco. D’ailleurs, Kering n’est pas le seul dans la course, il y a un an, les Tanneries Roux dans la Drôme cédaient leur souveraineté à LVMH ; en janvier dernier, c’est Hermès qui investissait la Tannerie d’Annonay, fournisseur historique de la marque, située près de Saint-Etienne. Il semblerait que, dans le milieu, personne ne voit d’un mauvais œil ces opérations financières. « Ces grands groupes ont de vraies démarches, ils ont le souci de préserver le savoir-faire », explique un ex-propriétaire de tannerie récemment rachetée qui désire rester anonyme. Dans un contexte économique difficile, ils permettent aussi de sauvegarder des centaines d’emplois en France. « Ces conglomérats de marques donnent une vraie dynamique au secteur dans la formation, le contrôle de qualité, l’innovation », ajoute Bertrand Sauve. Mais pour les tanneries encore indépendantes, qui dégagent des marges de bénéfices très faibles (autour de 3 %), la situation reste difficile. Plusieurs directives européennes ont imposé des mises aux normes très coûteuses, notamment dans le traitement des déchets. Et l’achat de matières premières vide des trésoreries modestes. Encore plus aujourd’hui puisque, face à l’arrivée sur le marché de ces géants aux limites budgétaires quasi inexistantes, les négociants de peaux brutes ont cru bon d’augmenter leurs prix… Julien Neuville

Dan & Corina Lecca/Bottega Veneta. Mazen Saggar/Louis Vuitton. Tannerie Arnal

Sacs et chaussures en peau représentent plus d’un quart des ventes de produits de luxe (1, Bottega Veneta). Si certaines tanneries restent indépendantes (3, tannerie Arnal), beaucoup deviennent peu à peu la propriété de grands groupes (2, Louis Vuitton).

25 mai 2013


La Lampe

Elle assure une intensité de 3 000 lumens avec un contraste (de 10 000 : 1) largement suffisant si la pièce n’est pas trop lumineuse. En mode éco, on gagne 1 000 heures d’utilisation (soit 5 000 heures au lieu de 4 000).

La puce DLp

C’est le cerveau de ce vidéoprojecteur. Elle est issue d’une technologie inventée par Texas Instrument : une matrice de micromiroirs placés devant la lampe, qui peuvent basculer, laissant ou non passer la lumière. Idéal pour une image contrastée et piquée, autrefois l’apanage des pros.

L’Optique

Au cœur du dispositif, une lentille dotée d’un zoom qui permet une distance de projection jusqu’à 7,6 m. Comme pour la quasitotalité des téléviseurs du moment, elle propose un affichage sur 1 080 lignes et en 3D.

Le VentiLateur

C’est le point noir des projecteurs : la lampe dégage de la chaleur dissipée par un ventilateur souvent bruyant. Avec ses 32 dB, ce modèle est dans la norme.

HIGH-TECH

Grand écran sur canapé.

Pratique et peu encombrant, ce vidéo-projecteur Acer offre une qualité d’image exceptionnelle. Le tout pour un prix raisonnable.

Illustration M Le magazine du Monde à partir d’une photo Acer

L

e cinéma à la maison a longtemps fait l’objet de fantasmes inassouvis. C’était l’époque où les vidéo-projecteurs possédaient le double inconvénient d’être trop onéreux pour le grand public et d’une qualité trop médiocre pour l’amateur de belles images. Grâce aux dernières avancées technologiques, une nouvelle génération de matériel est en train d’éclore avec des technologies autrefois réservées aux professionnels et des prix enfin raisonnables (entre 800 € et 1 000 €). C’est le cas de ce modèle sorti des usines du fabricant taïwanais Acer, poétiquement baptisé H6510BD. Outre les cinéphiles, ce projecteur attirera ceux qui veulent profiter d’une image de grande dimension sans voir leur décoration gâchée par un de ces énormes écrans plats dont la taille ne cesse de grimper. Ce modèle compact peut être vissé à une potence installée au plafond, sur un mur ou, pour les moins vidéophages, être sorti ponctuellement et posé sur un meuble. Une fois relié à une source

d’image (décodeur TNT, satellite ou ADSL, console de jeux, lecteur DVD/Blu-Ray, ordinateur…), il affiche sur un mur, blanc de préférence, une image dont la dimension dépend de la distance à laquelle il est posé. Ce modèle, comme beaucoup de ses contemporains, est doté d’une optique à courte focale. En pratique, cela signifie qu’une distance de 2,6 mètres suffit à obtenir une image de 2 mètres de diamètre, ce qui le destine aux pièces de dimensions moyennes. Le seul défaut de cette version très compacte, c’est son faible haut-parleur de 2 W. Il fera l’affaire dans un environnement calme mais, pour un film d’action ou une comédie musicale où le son compte autant que l’image, il faudra lui adjoindre une barre de son ou un système audio. Pour le reste, l’image est bluffante, affichant un contraste, une luminosité et une définition exemplaires qui respectent le grain de l’image. Une performance pour un projecteur dont le prix reste sous la barre des 800 euros. Marie Godfrain Acer H6510BD. www.acer.fr 93


Le style.

P

our la 22e édition du Festival inter­ national des jardins à Chaumont­sur­ Loire, paysagistes, architectes et autres artistes ont cherché à solliciter les sens des visiteurs avec les « Jardins des sensations », le thème 2013. Placée sous l’égide de Bernard Pivot, président du jury, cette édition comprend plus d’une vingtaine d’espaces verts colorés, sonores, odorants, gourmands… Chantal Colleu­Dumond, directrice du domaine de Chaumont­sur­Loire et du Festival inter­ national des jardins, revient sur ct événement au succès croissant qui a attiré en 2012 plus de 240 000 visiteurs.

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JARDINs

Chaumont éveille les sens.

Comment avez-vous choisi le thème de cette édition?

Nous sommes partis de la synesthésie baudelai­ rienne [Dans Correspondances, le poète écrit : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent »] et du concept contemporain de la poly­ sensorialité. Dans un monde très versé dans la virtualité, c’est le lieu qui permet une relation privilégiée avec la nature. Parmi les auteurs, des paysagistes, des botanistes mais également des architectes, des designers et des gens du cinéma. J’aime varier les points de vue.

Le 22e Festival de Chaumontsur-Loire a invité des artistes de tous horizons à composer leur jardin. Des œuvres inspirées des “Correspondances” de Baudelaire. Quels sont les points forts

cette année?

Nous avons des projets qui viennent du monde entier, de la Chine et du Japon évidemment, puisque ce sont de grandes civilisations du jardin, mais aussi de Russie et d’Algérie. Il y a notamment l’interprétation contemporaine d’un jardin traditionnel chinois avec ses bambous rouges plantés dans l’eau par Yu Kongjian, l’un des plus grands paysagistes chinois. Mais égale­ ment le jardin à frôler avec son arbre­sculpture, dont les lianes végétales sont dotées de capteurs qui déclenchent des sons élaborés par un compositeur contemporain. Quant au designer français Patrick Jouin, il a imaginé une assise, fabriquée à Chaumont, à partir des résidus des arbres élagués.

« Jardins des sensations », c’est le thème choisi par la directrice du festival Chantal Colleu-Dumond (2). Les dizaines de miroirs qui ornent « La Jetée » (1) renvoient au promeneur une multitude de points de vue. Tous les sens sont sollicités dans « Voir les sons, entendre les couleurs » (3). Fruit d’une collaboration entre des paysagistes, urbaniste et agronome, « Un paysage à goûter » (4) plaide pour une agriculture respectueuse des sols et des hommes. 4

94 -

Le jardin serait-il devenu une œuvre pluridisciplinaire?

Il me semble important en effet de favoriser la pluridisciplinarité. Le Festival de Chaumont a aussi bien accueilli l’architecte Dominique Perrault que la créatrice Loulou de la Falaise et le parfu­ meur Francis Kurkdjian. Et je considère que les plus beaux espaces verts sont l’œuvre d’artistes, comme le jardin ethnobotanique d’Oaxaca au Mexique réalisé par le peintre Francisco Toledo, qui a travaillé les végétaux comme des pigments. Et puis les paysagistes ont tous une fibre artis­ tique, c’est le cas du botaniste­peintre Roberto Burle Marx qui a beaucoup collaboré avec Niemeyer mais aussi de Pascal Cribier, dont j’ap­ précie la dimension fine et subtile.

Propos recueillis par Vicky Chahine

Jusqu’au 20 octobre 2013, domaine de Chaumont-sur-Loire (Loir-et-Cher). Tél. : 02-54-20-99-22. Entrée : 11 €. www.domaine-chaumont.fr 25 mai 2013

Eric Sander. Guillaume Béguin. Eric Sander x2

3


Julius Schulman. Heidi Lerkenfeldt/Gubi

Créée en 1947 par Greta Magnusson Grossman, la lampe Grasshopper est rééditée par Gubi.

Réédition lumineuse sauterelle.

Dans le panthéon des figures féminines du design, on connaissait déjà Eileen Gray, Charlotte Perriand, Florence Knoll et Ray Eames. Il faudra désormais compter avec Greta Magnusson Grossman (1906-1999), que l’éditeur danois Gubi compte bien sortir de l’anonymat. Dans les années 1930, cette Suédoise se forme à l’ébénisterie, au textile, au mobilier et à la céramique à l’Université de Stockholm. Mais la guerre gronde et, en 1940, elle s’installe à Los Angeles et ouvre une boutique à Beverly Hills. Ses clients californiens lui permettent de jouir rapidement d’une belle réputation. En 1947, elle dessine pour le fabricant de luminaires Ralph O. Smith la lampe Grasshopper (« sauterelle »), dotée d’un piétement tripode. Ces lampes, fabriquées à la demande, donc en très petites séries, sont incluses dans l’exposition « Good Design » du MoMA en 1949. Greta devient alors une star de l’architecture et du design californiens. Elle livre nombre de maisons et de meubles jusqu’à la fin des années 1960, lorsqu’elle se retire définitivement des affaires. Trente ans plus tard, ses pièces léchées ressurgissent dans les galeries vintage. Jacob Gubi, fondateur de la maison d’édition à son nom, découvre alors ce mobilier limpide et gracieux et décide de le rééditer. « C’est typiquement le type de lampe dont les détails réactivent notre mémoire. Elle pacifie nos intérieurs grâce à son design fort et apaisant », explique Jacob Gubi. Seules concessions à la modernité, un culot adapté aux standards contemporains et la couleur, alors que le modèle original n’existait qu’en noir. Face au succès rencontré par cette réédition, l’éditeur danois vient d’annoncer la sortie de versions suspension et lampe de table. M. Go Lampadaire liseuse Grasshopper, 665 euros. www.design-ikonik.com ou www.gubi.dk

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JP Géné Invignons-nous !

gustateur, indépendant de la plume et du palais, en a marre. Pas marre du vin – que les lecteurs du Point se rassurent –, mais de la façon dont il est traité dans cette France qui s’enorgueillit d’avoir les meilleurs et de freiner le déficit de sa balance commerciale grâce à eux. Dans quel pays vivons-nous ?, s’insurge le camarade Dupont dans Invignez-vous !, le pamphlet qu’il vient de publier. Il enrage de voir stigmatisées et ridiculisées aux yeux du monde entier notre culture et notre agriculture

A lire

Invignez-vous !, Jacques Dupont, Grasset, 144 p., 9,90 €. In Vino Satanas, Denis Saverot et Benoist Simmat, Albin Michel (2008), 245 p., 16 €. La note de blog de Jacques Berthomeau (qui n’est pas l’ami de Claude Got) du 14 mai 2013 : www.berthomeau.com

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vineuses par une bande d’individus sans foie ni soif. Introduits dans les cabinets (ministériels), membres des académies et pontes des hôpitaux, familiers des médias et des tribunes libres, ils constituent ce lobby hygiéniste et prohibitionniste qui veut faire le bien des gens malgré eux et a réussi l’exploit d’interdire le fait de boire du vin à la télévision française. Pour mémoire, le vignoble occupe 800 000 hectares, produit autour de 45 millions d’hectolitres par an et fait vivre 70 000 exploitations viticoles. Des malfaisants aux yeux de Claude Got, médecin, professeur et leader historique du lobby anti-alcool. Le greffier de la loi Evin, c’est lui. Il a su regrouper autour de sa cause suffisamment de mandarins, de professeurs et de Prix Nobel pour s’assurer le soutien de la communauté médicale. Armés du chiffre mortel de 50000 décès sur la route dus à l’alcool (un chiffre dont les variations et les méthodes de calcul sont d’ailleurs discutables selon Dupont), ils sont aux commandes de l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (ANPAA) qui règne aujourd’hui sur ce secteur. LA DISTINCTION ENTRE CONSOMMATION

n’existe pas à leurs yeux, pas plus que celle entre le vin « patrimonial » et les alcools forts « importés ». Pour ces gens-là, la seule façon d’éliminer l’alcoolisme, c’est l’abstinence totale et, à terme, la mort du vignoble. Habiles communicants, ils ne le disent pas ouvertement mais Claude Got, cité par Jacques Dupont, écrit dans son livre Comment tuer l’Etat : « L’idée d’un pays réunissant uniquement des consommateurs modérés est un mythe de producteurs

MODÉRÉE ET EXCESSIVE

qui imaginent pouvoir bénéficier des richesses assurées par la production d’alcool sans se sentir une part de responsabilité dans les dégâts humains entraînés par sa consommation. » Autrement dit, une seule solution s’impose : la prohibition, dont les succès jadis aux EtatsUnis sont dans toutes les mémoires. Ce n’est pas le moindre mérite de ce livre que d’appeler un chat un chat. Pas plus qu’elle n’a éradiqué la toxicomanie, la prohibition n’éliminera l’alcoolisme. Mais pour Claude Got et consorts, il n’existe pas d’autre méthode que l’interdit et les taxes. On voit les résultats pour le tabac.

des gens qui y incitent, des sommeliers qui apprennent aux autres à déguster: avec le nez et la bouche, pas avec l’estomac. Des débats avec des historiens, des psychologues, des médecins qui cesseraient de faire peur mais indiqueraient qu’une consommation régulière et modérée est bien meilleure que l’excès de temps à autre. » Et Jacques Dupont d’enfoncer le clou: « Une telle manifestation attirerait le monde entier à Paris, car c’est bien là qu’elle devrait avoir lieu, à Paris, pour bien réaffirmer son rôle de capitale de l’art de vivre et non pas de l’art du non-vivre, de l’inaction et de l’humiliation. » Chiche! jpgene.cook@gmail.com

Pour ces gens-là, la seule façon d’éliminer l’alcoolisme, c’est l’abstinence totale, et à terme, la mort du vignoble. […] Pas plus qu’elle n’a éradiqué la toxicomanie, la prohibition n’éliminera l’alcoolisme. En conclusion, Jacques Dupont fait un rêve qui nous plaît bien: « Imaginons les Champs-Elysées, de la Concorde à l’Arc de triomphe, envahis par des milliers de stands en provenance de toutes les régions viticoles de France, des centaines de produits régionaux à goûter, des écrans pas trop géants pour expliquer le cycle de travail annuel des vignerons. En bas, vers la Concorde, une vigne plantée pour l’occasion avec des viticulteurs qui montreraient la taille, une autre prête à être vendangée. On coupe, on presse, on fait goûter. Partout, des seaux ou des tonneaux pour cracher et

Cecilia Garroni Parisi pour M Le magazine du Monde

I

L FALLAIT BIEN QUE ÇA SORTE UN JOUR ! Jacques Dupont, fin dé-


Le resto

Le style.

Art brut.

James Henry, jeune cuisinier australien qui a fait ses armes au Passage Saint-Sébastien, à Paris-11e, vole désormais de ses propres ailes chez Bones. Une première salle où, autour du comptoir, on sert sandwiches, tapas et vin au verre à partir de 16 heures, et un second espace en mezzanine pour 30 couverts, où débute à 19 heures le menu unique à 40 €, accompagné d’une copieuse carte des vins tous nature. James Henry est un adepte du fait maison : lard, anchois, tapenade, pain et surtout beurre remarquable. Sa cuisine ressemble aux murs de pierre de la salle : brute, limite crue pour la bavette marquée à l’extérieur et laissée rouge à l’intérieur. Pareil pour la bonite avec ses petits poivrades passés à la plancha. Je soupçonne le chef d’avoir un faible pour le cook it raw, cette nouvelle tendance qui vise à rester au plus près du sauvage, du cru. Les feuilles d’artichaut, les asperges, les petits pois ont juste croisé le feu et les huîtres ont été fumées. Il y a un côté « survival » dans ces plats, en strict accord avec les produits de saison et d’excellente qualité. Le dîner mérite d’être tenté pour un rapport qualité-prix très correct. Service cool et musique forte. JPG Bones, 43, rue Godefroy-Cavaignac, Paris-11e. Tél.: 09-80-75-32-08. Ouvert du mardi au samedi de 16 heures à 1 heure. Dîner à menu unique 40 €. www.bonesparis.com

banc d’essai Le pessacléognan blanc 2010.

Dans les Graves, le pessac-léognan représente le berceau historique du vignoble bordelais, juste à la sortie sud de la ville. Les blancs s’imposent par leur finesse. et en 2010, ils sont particulièrement fringants.

Par Laure Gasparotto

Château Larrivet haut-Brion

Domaine De ChevaLier

Château Brown

Château CarBonnieux

Château BousCaut

Le stylé Très aromatique et gras, c’est aussi un blanc précis et net qui va parfaitement évoluer. Un vin qui en impose par sa structure aromatique.

L’envoûtant Un vin remarquable par sa richesse, sa finesse et sa complexité. D’une précision digne d’une grande sophistication, et d’une persistance rare.

Le fin Voilà le genre de vin auquel on souhaite souvent donner rendez-vous tant il est délicat, frais, rassurant et vif. Une harmonie rehaussée d’une jolie note saline.

Le moderne Malgré son côté technique et attendu, ce vin sait se montrer savoureux et rafraîchissant grâce à des notes fruitées élégantes.

Le franc Beaucoup de charme pour ce blanc qui n’en est pas moins franc et profond. Le boisé est discret et laisse la part belle aux saveurs fruitées.

Tél. : 05-56-64-75-51. 28 €.

Tél. : 05-56-64-16-16. 87 €.

Tél. : 05-56-87-08-10. 27 €.

Valentin Bouré. DR x5

Les coordonnées de la série Etoile sculpturale, p. 63.

Tél. : 05-57-83-12-20. 22 €.

erèS : 01-55-90-52-90. Forte Forte : www.forte-forte.com rePetto : www.repetto.com

Bottega Veneta : 01-56-88-22-60.

SaInt LaUrent ParIS Par

CHaneL : 01-44-50-66-00.

HeDI SLImane : 01-56-88-22-60.

DIor : 01-40-73-55-23.

ZaDIg & VoLtaIre : 01-40-70-97-89.

25 mai 2013

Tél. : 05-57-96-56-20. 24 €.

Pages réalisées par Béline Dolat avec Vicky Chahine et Fiona Khalifa (stylisme). Et aussi Lili Barbery-Coulon, Marc Beaugé, Carine Bizet, Hervé Borne, Laure Gasparotto, JP Géné, Marie Godfrain, Emilie Grangeray et Vahram Muratyan et Julien Neuville. - 97


Le style.

Gravir la montagne après un tour au marché

« Rejoindre le marché de la plaza El Minero, où les mineurs achètent les flacons d’alcool, les feuilles de coca, tout ce qui saura amadouer ce diable d’argile qui les attend là haut, dans les galeries de la mine. On y trouve aussi la dynamite et le combustible pour les lampes. Passer le quartier Pailaviri, le pont, les premières entrées de mines. Les touffes de graminées, les chariots renversés. Quelques lamas. Suivre le chemin qui monte jusqu’en haut de la montagne… »

Bolivie

Le Potosí d’Anne Sibran.

ecrivaine de l’ailleurs, Anne Sibran, auteure pour le théâtre et la radio (France Culture), a notamment écrit Ma vie en l’air (2001) aux éditions Grasset. elle vient de publier Dans la montagne d’argent, qui se passe en Bolivie, à Potosí, qu’elle nous fait découvrir.

Christine Sibran. Christophe Boisvieux/Hemis.fr

Propos recueillis par Emilie Grangeray

Dormir dans la chambre de la tourelle

« A l’Hostal Maria Victoria, dans la calle Chuquisaca, demander la chambre en haut de la tourelle. On y accède, comme dans une cabane, par un escalier en colimaçon. On a vue sur la montagne et toute la ville : une mer de tuiles rondes où quartier indigène et ville espagnole sont mêlés. Les deux premières nuits, je n’ai pas pu dormir. L’impression que la montagne avait posé une de ses fesses sur le bord de mon lit. Vers minuit, la lumière s’éteint aux entrées des mines, mais on entend encore la dynamite, une toux discrète… Des mineurs sont encore au fond. » 98 -

Photos Noah Friedman-Rudovsky pour M Le magazine du Monde – 25 mai 2013


CARNET PRATIQUE 1/ La plaza El Minero 2/ Hostal Maria Victoria Chuquisaca 148 3/ Restaurant Doña Eugenia Avenida Santa Cruz (au coin d’Hermanos Ortega). Tél. : (00-591) 02/626-2247 4/ Le cimetière ou la « ville des âmes » 5/ El Cafe de la Plata Plaza 10 de Noviembre. Tél. : (00-591) 02/622-6085

Déguster une soupe à la pierre chez Doña Eugenia

« On vient de partout pour assister au rituel : mineurs, étrangers, fonctionnaires, serrés autour d’une nappe rouge du restaurant Doña Eugenia. Dans un bol de terre cuite rempli d’un potage jaune vif, une pierre brûlante est jetée. Il faut que ça bouillonne, que ça crépite. La kalapurca est la soupe des premiers mondes. Quand le volcan s’apaise, on plonge la cuillère de bois. La saveur incomparable de la soupe tiendrait, m’a-t-on dit, à la provenance mystérieuse de la pierre… »

Se recueillir dans la “ville des âmes”

« C’est le nom qu’on donne ici au cimetière. Passé le porche, remonter l’allée ombragée où de vieux aveugles vendent leurs prières. Les eucalyptus grincent sous le vent. Les “âmes” les plus pauvres sont couchées sous les croix, les autres occupent les niches vitrées, derrière ces décors défraîchis de maisons de poupées absentes. Mais la plupart des morts sont dans le ventre magnétique de cette montagne de poussière rouge qui domine le cimetière. C’est le Cerro Rico, la “montagne riche”, le plus grand gisement d’argent du monde où, depuis 1545, 8 millions de mineurs ont péri. »

Attendre la nuit au Cafe de la Plata

« C’est un lieu pour se rencogner et relire son carnet, tandis qu’une pluie froide graisse les pavés de l’autre côté de la vitre. Le parc se vide, les réverbères s’allument. Le temps des splendeurs passées fait courir un carrosse dans la brume. A quelques pas d’ici, la bibliothèque de la Maison de la Monnaie, le Théâtre Modesto Omiste, et ce vieux pommier qui continue de verdir sur le carré de pierres du patio de Santa Teresa. C’est l’heure du vin, la porte s’ouvre. Un lieu pour rencontrer aussi poètes, ethnologues, journalistes, écrivains… » 99


1. 100

Focus

la scène entre dans l’arène

Le plateau circulaire à la mode élisabéthaine fait son grand retour. Un dispositif que de nombreux metteurs en scène s’approprient pour privilégier la proximité avec le spectateur. Et faire tourner les têtes. Par Clémentine Gallot


Mats Bäcker

Le Projet 360° rassemble les lieux européens de représentation circulaires. Ici, le Gasverket, à Stockholm, ancien gazomètre transformé en espace culturel.

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La « tour vagabonde » (ci-dessus), structure itinérante inspirée du Globe de Londres, s’est posée à Paris pour accueillir deux pièces de Shakespeare. Une scène ronde comme celle imaginée par le Québécois Robert Lepage pour sa tétralogie Jeux de cartes, dont le premier volet, Pique, a été présenté aux Ateliers Berthier (ci-contre).

T

out près du Marais, une tour de bois d’une dizaine de mètres a poussé sur les rives de la Seine. A l’intérieur du cylindre, Montaigu et Capulet règlent leurs comptes. La jeune troupe des Mille chandelles s’est entichée de cette « tour vagabonde », structure démontable et itinérante créée il y a quinze ans en Suisse, sur le modèle du théâtre élisabéthain du Globe à Londres. Ses acteurs font revivre la tradition du théâtre rond de proximité en montant Roméo et Juliette et Comme il vous plaira, de Shakespeare, un work in progress joué de jour et « à vue » comme à l’époque du « Barde ». Propulsés par des lianes, les comédiens bondissent au-dessus du public assis sur deux étages – la salle peut accueillir jusqu’à 250 personnes. « La tour, avec sa scène en forme de fer à cheval, permet de s’avancer et de s’immerger dans le public puisqu’il n’y a pas de quatrième mur, raconte, enthousiaste, le jeune metteur en scène Baptiste Belleudy. C’est un défi physique qui remet le corps au centre. » Et prend à rebours l’histoire du théâtre qui, de la Grèce antique à l’arène romaine jusqu’au théâtre à l’italienne, a consisté à quitter le cercle pour séparer l’espace du jeu de l’espace du public. Cette réconciliation tardive qui radicalise le rond à la mode élisabéthaine révèle le plateau et les spectateurs, privilégiant l’expérience collective. Sur cette scène nue offerte à l’œil du public, aucun recoin où les comédiens puissent se cacher. « Peu de spectacles sont adaptés au rond », souligne Philippe Bachman, directeur du Théâtre

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La Comète à Châlons-en-Champagne, à l’initiative du Projet 360°, un collectif qui rassemble les lieux de représentation circulaires. Il s’agit parfois de salles issues du patrimoine industriel comme la rotonde ferroviaire du Roundhouse à Londres ou l’ancien gazomètre, l’Ostre Gasvaerk Teater de Copenhague. Mais le collectif compte aussi parmi ses membres une ancienne mosquée à Zagreb. Si des metteurs en scène comme Wajdi Mouawad (Ciels) et Aurélien Bory (Géométrie de caoutchouc) se sont frottés à la « magie du rond », l’objectif du Réseau 360° est de commander des créations conçues spécialement pour ces espaces insolites. Ainsi, le metteur en scène québécois Robert Lepage, qui avait déjà réalisé une scénographie à 360 degrés pour un concert de Peter Gabriel, a imaginé la tétralogie Jeux de cartes. Le premier volet, Pique, aujourd’hui en tournée après avoir été présenté aux Ateliers Berthier à Paris, déploie sur un plateau en anneau tout un réseau de trappes d’où les comédiens surgissent tels des pantins. Sur fond de critique anti-américaine un peu vaine, les spectateurs assistent à un ballet aussi mécanique que virtuose. Un défi logistique énorme puisque tout se fait à vue. « Lepage est un magicien visuel, un metteur en scène d’images », soutient Philippe Bachman. « Etre entouré par le public pose des questions d’acoustique et de rapport à l’espace, résume-t-il. Quand on fait du rond, on crée son propre théâtre, on recrée un monde en soi dont on ne peut pas s’échapper... » autre Metteur en scène à avoir répondu à l’invitation du projet 360°,

Jean-Michel Rabeux. Avec en tête le modèle du Globe londonien, il a créé Le Ballon, constitué de gradins itinérants qui se sont révélés, avoue-t-il, « très contraignants à déplacer ». Il y prépare La Petite Soldate américaine et y a monté R. and J. Tragedy, créé à la MC93 de Bobigny, variation sur la romance de Shakespeare : les spectateurs, comme en cage, y sont forcés de contempler les corps violentés des Montaigu et des Capulet en guerre. « J’en avais marre des salles frontales, explique Jean-Michel Rabeux. J’avais envie de proximité, d’un petit espace, que les interprètes puissent se mettre à nu, que l’on voie leur sueur. » Une expérience stimulante qui décuple la puissance de jeu, mais se révèle éprouvante pour les comédiens, « scrutés, entourés par les visages des spectateurs, eux-mêmes désorientés ». De tous les adeptes de l’arrondi, c’est sans doute Joël Pommerat qui s’est approprié le format avec le plus de brio dans Cercles/Fictions et Ma chambre froide : réservoir à brasser de la fiction, chaudron d’où s’échappent des apparitions sidérantes, espace cathartique et claustrophobe. « Le noir est intégral, on ne voit pas les changements de décor, le public encercle la scène, tout cela est propice à un jeu d’acteur peu théâtral », décrypte Philippe Bachman. De Shakespeare à Pommerat, le public bien entouré est conquis, et la boucle est bouclée. Roméo et Juliette, ToUR vAGABondE, CiTé inTERnATionALE dES ARTS, 18, RUE dE L’HôTEL-dE-viLLE, PARiS-4E. TéL: 07-78-52-52-27. dU mARdi AU SAmEdi à 20 H ET 15 H LE dimAnCHE. Comme il vous PlaiRa, LES jEUdiS, vEndREdiS ET SAmEdiS à 15 H. jUSQU’AU 19 jUin. LESmiLLECHAndELLES.Com Jeux de CaRtes 1 : PiQue, AU mESSE WiEn, à viEnnE, dU 11 AU 15 jUin, PUiS AU CiRQUE nikoULinE, à moSCoU, dU 25 AU 30 jUin. LACASERnE.nET la Petite soldate améRiCaine, dE jEAn-miCHEL RABEUx, dU 9 AU 14 jUin dAnS divERS LiEUx dE LA viLLE dE PAnTin. WWW.RABEUx.fR RéSEAU 360/THéâTRE LA ComèTE : WWW.THEATRES360.oRG

25 mai 2013

Clément Belleudy. Erick Labbé

la culture.


La culture.

2. Bio express

PhiliPPe Favier

Juillet 1972 Naissance d’une vocation. « J’ai 14 ans, ma grand-

mère nous a dégoté, à Cannes, à côté de la voie ferrée, un bungalow construit autour d’un pin mort… Nous le louons une misère tout l’été. Cette année-là, je m’y ennuie copieusement et je lis presque un livre par jour… Un matin, mon frère m’embarque et nous prenons le car pour monter à la Fondation Maeght. »

Septembre 1980 « Je suis aux Beaux-Arts depuis deux ans.

Je cherche quelque chose que j’ignore mais que je ressens. » Après

Col des Limouches (2012), de Philippe Favier. Photographie lapie et aquarelle sur plâtre peint, 60 × 45 cm.

un été improductif, « deux jours avant la rentrée, presque désespérément (mais dans un état très étrange) », Favier fait cinq dessins au stylo bille. Il ne montre rien d’autre à ses professeurs qui, à sa grande surprise, ne l’expulsent pas aussitôt. « Depuis, je n’ai plus jamais cessé de créer, sans doute pour tenter de retrouver cet “état très étrange”. »

Octobre 1981 Premiers succès. Sa collaboration à une

exposition collective lui vaut aussitôt une invitation à participer à Ateliers 81-82 du Musée d’art moderne de la Ville de Paris, envoyée in extremis par télégramme par la très sévère Suzanne Pagé. « Je ne touchais plus terre. »

Avril 1985 « Pierre Soulages m’annonce que je suis pension-

naire à la Villa Médicis, et ce pour deux ans. Je lui dis que je préférerais six mois. Il inscrit “deux ans”, en me lançant : “Vous verrez bien !” Je n’ai pas pu y rester plus de trois mois et jamais plus d’une semaine complète. » Ce besoin de déplacements et de changements ne s’est plus démenti. Favier a ainsi eu quelque peine à nous répondre, car il était en train de déménager. On note aussi que de nombreuses pièces de son exposition font allusion au voyage.

Propos recueillis par Philippe Dagen

« PhiliPPe FavieR nOiR… », MaisOn euROPéenne De la PhOTOgRaPhie, 5-7, Rue De FOuRcy, PaRis-4e. Du MeRcReDi au DiManche De 11 heuRes à 20 heuRes. Jusqu’au 16 Juin. www.MeP-FeR.ORg

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25 mai 2013

Philippe Favier/photo François Fernandez. Olivier Roller/Divergence. TF1 vidéo

Artiste-peintre et graveur, ce virtuose a su s’imposer sur la scène artistique avec ses œuvres miniatures. A la Maison européenne de la photographie, il expose ses travaux récents: des images trouvées aux puces ou dans les magazines qu’il recouvre de noir, en ne laissant apparaître que quelques visages ou quelques formes.


Plein écran

bébel au brésil

L’Homme de Rio, grand film français des années 1960, restait invisible depuis de longues années. Il est désormais disponible en DVD. A partir d’une intrigue empruntée à L’Oreille cassée, d’Hergé, – une statuette vient d’être dérobée au Musée de l’homme –, Philippe de Broca lâche Belmondo dans le Brasilia fraîchement construit par Oscar Niemeyer et livre un formidable film d’aventures. Jean-Paul Belmondo y doit beaucoup à Tintin, mais il s’impose surtout comme l’égal de Douglas Fairbanks. Un phénomène qui ira bien au-delà de la Nouvelle Vague : Steven Spielberg dit s’être inspiré de L’Homme de Rio pour Les Aventuriers de l’arche perdue. S. Bd.

MarcEl brEuEr (1902-1981) design & Architecture exposition du 20 février Au 17 juillet 2013 cité de l’Architecture & du pAtriMoine pAlAis de chAillot - 1 plAce du trocAdéro pAris 16e - Mo trocAdéro citechAillot.fr

Bibliothèque universitaire, Abbaye de Saint John et complexe universitaire, Collegeville, Minnesota © Chicago Historical Society/Hedrich Blessing (1964-1966)

l’homme de rio, TF1 ViDéO.


La culture.

Jeune pousse

alice englert, « ciné-fille » éclectique.

Australienne, Alice Englert a l’âme vagabonde : « Je vis un peu partout », lâche depuis Londres, où elle séjourne actuellement, cette globetrotteuse déracinée. Formée sur le tas, tout juste majeure, elle campe ce mois-ci une librepenseuse en devenir aux côtés d’Elle Fanning, dans le film d’apprentissage sixties Ginger & Rosa, de la Britannique Sally Potter. « J’ai arrêté l’école deux fois, ce n’était pas pour moi. En matière de jeu et d’écriture, j’ai tout appris de ma mère, c’est la meilleure. » Sa « mum », la réalisatrice néo-zélandaise Jane Campion (La Leçon de piano), semble avoir légué à sa progéniture, en même temps qu’un tempérament bien trempé, un goût assuré. Planaient déjà sur le berceau de cette « cinéfille » les ombres de Bernardo Bertolucci, John Cassavetes et Billy Wilder. Touche-à-tout, l’actrice grimée en sorcière a dernièrement tenu le premier rôle dans la grosse production teenage saveur fantasy Sublimes créatures, avant d’intégrer les rangs d’un petit film d’horreur de facture seventies, In Fear, de Jeremy Lovering (hommage à Duel de Steven Spielberg), qui devrait sortir prochainement. Un esprit fantasque pour une relève assurée. C. Gt GinGer & rosa, DE sALLy PoTTER, AvEc ELLE FANNiNg, ALicE ENgLERT (1 h 30). EN sALLEs LE 29 MAi.

Ailleurs

à Bruxelles, Haneke met l’amour à mort

Deux maisons d’opéra royales pour coproduire le miraculeux Cosi fan tutte de Michael Haneke : après Madrid, c’est Bruxelles qui accueille le second opéra de Mozart mis en scène par le cinéaste autrichien, qui avait déjà signé un Don Giovanni magistral à l’Opéra de Paris. Une mise en scène au cordeau d’un marivaudage échangiste, dont la rage destructrice emprunte aux Liaisons dangereuses, de Laclos, sans l’once coupable d’une sentimentalité. Les chanteurs ont l’âge et le physique des rôles (Fiordiligi luxuriante d’Anett Fristch, Ferrando solaire de Juan Francisco Gatell). Ils sont au plus près de ce jeu de la vérité qui ne doit rien au hasard : le « Funny Game » tournera au cauchemar. Les chefs d’orchestre Ludovic Morlot et Thomas Rösner se partageront les douze représentations de cette clinique et magistrale mise à mort de l’amour. M.-A. R.

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5.

25 mai 2013

Nicola Dove/Adventure Pictures LTD. Javier del Real

cosi fan tutte, ThéâTRE DE LA MoNNAiE, 23, RuE LéoPoLD, BRuxELLEs. Jusqu’Au 23 JuiN. TéL. : (00-32)-02-229-12-11. DE 12 à 120 €. www.LAMoNNAiE.BE


C. Hélie © Gallimard

présente

A vue d’œil

Editions Delcourt

le clooney des cités

Ne pas chercher la moindre similitude avec l’acteur du même nom. Ce Georges Clooney-là (avec un «s» à Georges) n’est qu’un homonyme au visage caché derrière un costume de super-héros super-mal dessiné et super-inefficace. Sa mission: mettre la main sur un cambrioleur grimé, lui, en tortue Ninja. Des policiers baltringues, une serveuse sexy et un macaque en tee-shirt Star Wars complètent le casting de ce récit potache sans queue ni tête dont l’action se déroule en grande partie dans un fast-food. Réalisé avec une boîte de feutres achetée au supermarché, ce strip à rallonge, initialement publié sur un blog, vaut surtout pour ses dialogues directement issus du langage des cités, les fautes d’orthographe en prime. Désespérant, hurleront les puristes. Grave drôle, diront les autres. F. P. GeorGes Clooney, une histoire vrai, DE PhiLiPPE VALETTE. 348 P., DELcouRT.

Erri De Luca

Les poissons ne ferment pas les yeux « À l’âge de soixante ans, Erri De Luca est allé à la recherche du garçon qu’il était l’année de ses dix ans. Un chef-d’œuvre. » Astrid de Larminat, Le Figaro Littéraire

« Erri De Luca possède l’art, que l’on peut qualifier de poétique, de la petite scène inattendue, presque miraculeuse. » Bernard Pivot, Le Journal du Dimanche

« Avec ce "jubilé personnel ", Erri De Luca ajoute une pierre à l’édifice de ses romans d’inspiration autobiographique. » Véronique Cassarin-Grand, Le Nouvel Observateur

« Un splendide récit initiatique. » Marie Chaudey, La Vie


La culture.

3 questions à

CoCoRosie

Le groupe américain formé par les sœurs Casady fête ses dix ans. Entre folk poétique et rythmes synthétiques, leur cinquième album Tales of a Grass Widow rend visite aux fantômes de l’enfance.

Comment ont évolué vos relations depuis la création de CocoRosie?

Sierra Casady : nous avons commencé à faire de la musique quand nous nous sommes retrouvées à Paris, après nous être longtemps perdues de vue. Notre premier album, La Maison de mon rêve, était une façon de vivre l’adolescence que nous n’avions pas eue ensemble. Avec le temps, nous creusons plus profond dans le passé et nos souvenirs d’enfance. Ce travail de mémoire est aussi un processus de guérison.

Pourquoi cette obsession de l’enfance, présente à nouveau dans “Tales of a Grass Widow”?

Bianca Casady : la figure de l’innocence et les traumatismes qu’elle subit sont au centre de cette collection d’histoires sombres. L’image de l’enfant est aussi métaphorique. Nous dressons des parallèles entre enfance et écologie, entre la façon dont sont traitées, en particulier, les petites filles dans certains pays, et celle dont les hommes disposent des ressources naturelles.

Pourquoi avoir enregistré ce disque en Islande?

S. C. : lors de notre première visite là-bas, il y a six ans, nous nous y sommes vite senties comme chez nous. Les Islandais aiment les contes et les légendes, ils parlent avec naturel de fées, d’elfes et d’esprits. Nous sommes proches de cela, comme de leur rapport à une nature dont la puissance est omniprésente. Ce pays mêle modernité et racines primitives, un peu comme notre musique.

Propos recueillis par Stéphane Davet

Jean-Marc Ruellan

Tales Of a Grass WidOW, de CoCoRosie, 1 Cd City slaNg/Pias. CoNCeRts : le 27 Mai, à PaRis, au théâtRe des BouFFes du NoRd ; le 28, à PaRis, au tRiaNoN ; le 2 JuiN, à stRasBouRg ; le 6, à MaRseille ; le 7, à RaMoNville ; le 9, à BiaRRitz ; le 11, à NaNtes ; le 12, à lille ; le 17 Juillet, à lyoN, aux Nuits de FouRvièRe.

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25 mai 2013


Vu sur le Net

8.

je pense donc je crée

Quel est votre degré de créativité ? L’Ecole norvégienne d’études créatives, avec l’appui de l’agence de publicité Anorak et la société de développement digital Good Morning, propose aux internautes de répondre à cette question grâce à un test interactif.Ces derniers doivent mettre à profit leur imagination à travers dix exercices, de la composition d’une mélodie à l’élaboration d’un titre de journal, en passant par la réalisation du portrait de sa mère. Ce e-quizz, qui reproduit l’univers des dessins animés des années 1930, a été récompensé fin avril par le Prix du public dans la catégorie « Meilleure utilisation des techniques d’animation » lors des Webby Awards qui honorent chaque année « l’excellence sur Internet ». Que les cancres se rassurent, il n’existe aucune bonne ou mauvaise réponse pour ce test… A. La. KReativitetstesteN.No/eN/Le test de cRéativité (eN aNgLais). Le paLMaRès des 17e WeBBy aWaRds : WiNNeRs.WeBByaWaRds.coM/2013

Réédition

Label discographique indépendant créé aux Etats-Unis en 2002, Knitting Factory Records est né une seconde fois sept ans plus tard, en se portant acquéreur de l’ensemble du catalogue du musicien et chanteur nigérian Fela Anikulapo Kuti. L’inventeur de l’afrobeat, décédé en 1997, à l’âge de 58 ans, a laissé une imposante discographie, brassant jazz, funk, soul et musique ghanéenne (highlife), rééditée aujourd’hui par la maison américaine. Ce coffret réunit 26 CD, qui contiennent chacun deux albums originaux, ainsi qu’un DVD, accompagnés d’un livret passionnant (en anglais). Il donne la pleine mesure de la puissance, de l’engagement, de la dimension unique du légendaire musicien. P. La. Fela, The CompleTe Works oF Fela anikulapo kuTi. coFFRet 26 cd + 1 dvd, KNittiNg FactoRy RecoRds/KaLaKuta suNRise. distRiButioN pias

l’eau rêves et

abbaye de jumièges logis abbatial

les

27 avril 31 octobre 2013 23 artistes à jumièges

Conception et réalisation : Département de Seine-Maritime, Direction de la Communication et de l’Information Philippe Ramette «Exploration rationnelle des fonds sous-marins : le contact, 2006» - Photographe : Marc Domage© Philippe Ramette, Courtesy Galerie Xippas

Norges Kreative Fagskole. Bernard Matussière

la flamme de fela

tous les jours jusqu’au 15 septembre : 9h30 - 18h30 à partir du 16 septembre : 9h30 - 13h et 14h30 - 17h30 tél. 02 35 37 24 02

› www.abbayedejumieges.fr

www.normandie-impressionniste.fr


La culture.

Chambre noire

spLeeN AméRiCAiN

L’ALbUM

Biga Ranx

Il a 25 ans, il vient de tours et chante en patois jamaïquain. Dans l’Hexagone, aucun artiste de reggae français n’avait encore osé chanter dans la langue de bob Marley. biga ranx, fils d’un ébéniste polonais résidant en Angleterre, est le premier à franchir le pas. Son nouvel album, Good Morning Midnight, est un subtil cocktail de reggae, de hip-hop et de rythmiques dancehall. St. B. Le 24 Mai à roUen, Le 25 Mai à La CiGaLe, 120, BD De roCHeCHoUarT, pariS -18e, Le 31 Mai à MeUnG-SUr-Loire (LoireT), Le 13 jUin à GrenoBLe, Le 14 jUin à La Seyne-SUr-Mer (Var), Le 29 jUin à MarManDe (LoT-eT-Garonne), Le 30 jUin aU FeSTiVaL SoLiDayS, à pariS. en ToUrnée ToUT L’éTé.

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« BrUCe WriGHTon, aGain », LeS DoUCHeS La GaLerie, 5, rUe LeGoUVé, pariS-10e. jUSqU’aU 22 jUin. WWW.LeSDoUCHeSLaGaLerie.CoM

Le concert

L’Orchestre-Atelier OstinatO

La ville d’Herblay nous propose de découvrir deux rares petits opéras – Zanetto, de Mascagni, et Abu Hassan, de Weber, dont l’ouverture fait encore parfois les beaux jours des concerts symphoniques – avec L’orchestre-Atelier ostinato de Jean-Luc tingaud et quelques jeunes chanteurs talentueux issus de l’Atelier lyrique de l’opéra de Paris. M.-A. R. THéâTre roGer-BaraT, pLaCe De La HaLLe, HerBLay (VaL-D’oiSe). LeS 26, 28 Mai eT 1er jUin. TéL. : 01-39-97-79-73. De 9 à 21 €. BiLLeTTerieCULTUre@HerBLay.Fr

Le bALLet

Le SPectAcLe

Fêter encore et encore le talent de danseur et de chorégraphe de rudolf noureev, mort du sida en 1993, est un plaisir. Sous la houlette de charles Jude, David Makhateli et la Fondation noureev, le spectacle Noureev & Friends déploie un éventail d’extraits de ballets dansés par le gratin des étoiles internationales, entrecoupé d’images d’archives et d’entretiens avec des personnalités de la danse classique. Une pièce montée qui veut toucher le ciel ! R. Bu

revoici (enfin) à Paris le cirque invisible de Victoria chaplin et Jean-baptiste thierrée : un pur enchantement pour petits et grands, dont on sort en lévitation. Que du bonheur ! F. Da.

“Noureev & Friends”

paLaiS DeS ConGrèS De pariS, 2, pL. De La porTe-MaiLLoT, pariS-17e. LeS 31 Mai eT 1er jUin. 20 H. De 45 à 125 €. noUreeVanDFrienDS.CoM

Le Cirque invisible

THéâTre DU ronD-poinT, 2 bis, aVenUe FrankLin-D.-rooSeVeLT, pariS-8e. jUSqU’aU 15 jUin. 01-44-95-98-21. WWW.THeaTreDUronDpoinT.Fr

Pages réalisées par Emilie Grangeray, avec Stéphanie Binet, Samuel Blumenfeld, Rosita Boisseau, Clémentine Gallot, Philippe Dagen, Fabienne Darge, Stéphane Davet, Claire Guillot, Patrick Labesse, Aude Lasjaunias, Frédéric Potet et Marie-Aude Roux. 25 mai 2013

Bruce Wrighton/Courtesy Les Douches x2. Fabrice Bellin. Théâtre d’Herblay. Gérard Uferas. Mario Sabatini

Et aussi…

Chargées de mélancolie, les photos de Bruce Wrighton montrent une Amérique fatiguée, celle des années Reagan : des portraits d’ouvriers et de gens modestes au regard fort mais au corps usé par la vie ; des diners dont les banquettes sans clients sont recollées avec du scotch. Et des intérieurs où crucifix et madones voisinent des objets plus prosaïques. Le tout est photographié dans des tonalités crépusculaires, qui font penser à un coucher de soleil tragique, juste avant que tout bascule dans la nuit. L’Américain Bruce Wrighton est mort d’un cancer en 1988, à 38 ans, sans avoir percé. L’exposition à la galerie Les Douches est l’occasion de (re)découvrir ses images à la fois séduisantes et tristes. Cl. G.


Juste un mot Expérience. Par Didier Pourquery

U

n matin normal, au petit

Jean-Baptiste Talbourdet/M Le magazine du Monde

Avez-vous remarqué comme nos tables du matin ressemblent désormais à des camps retranchés ? Chacun derrière sa boîte géante de céréales. Celles au riz pour la mère de famille, des pétales énergétiques pour l’adolescente dynamique , du muesli renforcé en noix diverses (ça rappelle l’apéritif) pour le père, et des tortillons au chocolat pour le garçon. Chacun lisant distraitement, pour la énième fois, les vertus de ces copeaux ou le jeu qu’ils proposent. Soudain, mon regard s’arrête sur le dos du paquet où un chien sous amphètes avale un bol marron d’un coup de langue. Une phrase clignote: « Découvre plein d’autres expériences chocolatées. » Des expériences… chocolatées ! Ça me rappelle quelque chose. Des expériences… Mais oui, bien sûr, les managers de l’univers numérique désignent ainsi les améliorations qu’ils font sur une interface : « Notre site apporte une nouvelle expérience, plus riche. » Une expression tirée du vocabulaire des jeux vidéo (« La V3 propose une nouvelle expérience… »). Un jour, il faudra faire la liste de tous les mots contemporains qui viennent de la parlure des gamers. J’exagère ? Lisez cette phrase tirée d’un blog du 23 avril dernier signé Social Media Club déjeuner…

France : « Web to store : il faut proposer une expé- un légume bio acheté dans un supermarché? Il rience forte. » C’est le titre. Puis vient l’article : pourrit plus vite. Parfois même, le temps de « La force de Foursquare et du check-in en général rentrer du magasin, il a perdu son allure saine, repose sur le gaming et la valorisation de soi: ce sont naturelle, poils aux pattes et couleur fadasse. Il ces expériences qu’une marque doit proposer sur les est carrément marron. Mais bio. Bref, il devient une expérience extrême, comme on dirait à la social medias. » Rien de moins. Tout devient expérience: conduire une voiture, télévision. « De quelle expérience extrême rêvezdéjeuner, se raser. En fait, toute consommation vous ? » Cet appel à témoignage sur un site qui dure plus de deux secondes est désignée grand public (L’internaute) vient d’accoucher comme une expérience. Je lis dans un commen- d’une ennuyeuse énumération de fantasmes de taire sur un site de tourisme (ces commentaires mâles qui voulaient tous sauter en parachute, de « voyageurs » écrits par des gens payés au passer le mur du son et rouler en formule 1. kilomètre pour fabriquer de la réputation) : « Cet Bref, aller vite. Remarquez, c’est logique. Nos hôtel offre une expérience forte, chaleureuse et de toute expériences modernes ne doivent pas durer beauté. » Vous imaginez un vrai touriste de retour trop longtemps. Il faut garder du temps pour de la République dominicaine écrire ça ? Sé- l’expérience du petit déjeuner. rieusement ? Et hop que je te colle cinq étoiles ! « Merci pour cette belle expéTout devient expérience : conduire rience » …Sans rire! Normalement, en français une voiture, déjeuner, se raser. En fait, – et ce depuis le e xiii siècle –, une expé- toute consommation qui dure plus de rience est un fait vécu deux secondes est désignée comme une dont on tire un enseignement, une connaissance expérience. Imaginez le sondage : ‘A quel acquise par la pratique. âge avez-vous eu votre première expéC’est noble. On peut en avoir connu une série, ce rience chocolatée ? Etait-ce réussi ?’ qui constitue une longue expérience. C’est ancien. Déjà, le mot latin renvoyait à ce qu’on essaye pour en apprendre quelque chose. Mais que dire d’une expérience de jeu de baston, de bain à remous ou de grignotage ? Imaginez le sondage : « A quel âge avez-vous eu votre première expérience chocolatée? Etait-ce réussi? » Quand j’étais enfant, je faisais des expériences. Je mettais plusieurs lentilles sur du coton humide, pour voir celle qui germerait le plus vite. Notez qu’aujourd’hui je fais pareil avec les carottes dites bio que j’achète au supermarché, mais ça me passionne moins. Et je ne maîtrise pas du tout l’expérience. A quoi reconnaît-on 111


Les jeux.

Mots croisés 1

2

3

Sudoku

Grille No 88

Philippe Dupuis

4

5

6

Yan Georget 7

8

9

10

11

12

13

14

No 88 – expert

http://yangeorget.blogspot.com/2009/12/sudokus.html

15

Compléter toute la grille avec des chiffres allant de 1 à 9. Chacun ne doit être utilisé qu’une seule fois par ligne, par colonne et par carré de neuf cases.

1 2 3 4 5 6 7

Solution de la grille précédente

8 9 10

Bridge

No 88

Fédération française de bridge

11 12 13 14 15

Horizontalement 1 Un but que tout investisseur a en tête. 2 Ravaillac ne s’en est pas remis. Pour aller droit sur la planche. 3 Se fait salement sentir. Ses états poussent à la réflexion. Une ville et un gave. 4 Voudrait retrouver sa grandeur d’autrefois. Hongroise au pied des monts Matra. A consommer le plus pur possible. 5 Supprimé. L’artiste et ses élèves. 6 Cinéma sans consonnes. S’accompagnait de sa lyre pour réciter. Se dore au soleil. 7 Augmente la surface de la voilure. Préposition. 8 Ailés comme des termites. Pli mal fait. 9 Tout va bien, quand elles sont bonnes. Faire de la poussière. 10 Fléau mondial. Pose problème. Teinté d’un beau rouge orangé. 11 Porteurs de charges. Par. 12 Sur la portée. De plus en plus plate. Oublis plus ou moins volontaires. 13 Ouverture sur l’enseignement. Les rainettes et autres anoures. Facilite la traversée. 14 Fera place nette. Il ne manque que le Grec. 15 Met fin au couplet. Crier comme une bête. Verticalement 1 Un coup à se mettre à éternuer. 2 Cordage pour la manœuvre. Autres cordages. 3 Particulièrement répugnants. A déplacé pour un temps le marché du travail. 4 Hautement. Faisait un choix. Le titane. 5 Vous ne pourrez pas lui résister. Dans la Mayenne. 6 Pas bien malin. Auteur de rhapsodies roumaines. Forme d’avoir. 7 Belle en Bretagne. Le premier à monter dans l’avion. Conducteurs de messages. 8 Article. Bien dégagées au sommet. Surréaliste poète de la couleur. 9 La sagesse même. Les ondes d’avant. Fis sortir brutalement. 10 Support de plante mais totalement immangeable. Passe au plus près. 11 Bourde. Se prit pour corneille. 12 Dans tout. Sur la Côte d’Azur. Romains. Donne toujours la fièvre. 13 Se penche sur ceux qui vivent à nos crochets. 14 Détachai. Suit et est suivi. Arrivée en masse. 15 Agit sur le système central. Solution de la grille no 87

Horizontalement 1 Continent. Edito. 2 Obier. Cabotiner. 3 Lecteurs. Liante. 4 Liée. Sesterce. 5 Es. Esimer (remise). EO. Hl. 6 CSP. Ste. Il. Neel. 7 Tarsiers.Adepte. 8 Initié.Ami. Sied. 9 Otée. Sala. Isère. 10 Ne. VO. Sombreros. 11 Tend. Pairs. Co. 12 Etincelante. Elu. 13 Usés. Ain. Ternir. 14 Sados. Attela. Ti. 15 Erinyes. Assises. Verticalement 1 Collectionneuse. 2 Obéissante. Tsar. 3 Nice. Prie. Tiédi. 4 Tétée. Stevenson. 5 Ire. SSII. Onc. Sy. 6 Usitées. DEA. 7 Ecrémer. As. Lias. 8 Nasse. Salopant. 9 TB. Tri. Maman. Ta. 10 Olé. Lai. Bittes. 11 Etire. Irréels. 12 Diaconesses. Rai. 13 Inné. Epier. En. 14 Têt. Hétéroclite. 15 Oreille-de-souris. 112 -

25 mai 2013


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NOuvEllEs andalousies La 19 édition du FEStival dE FES s’inscrit sous le thème « Fès l’Andalouse » et célèbre le millénaire de la création du Royaume de Grenade. Le Festival veut être un hommage à la culture andalouse qui a su réunir les cultures d’Orient et d’Occident dans une même recherche de sens et de sagesse. Une histoire que Fès a partagée avec l’Espagne du Moyen Age. Du 7 au 15 juin, les événements se succéderont sur les sites historiques de la ville, avec des concerts animés par des artistes, porteurs de messages de paix et de spiritualité, venus du monde entier. Programme complet et réservations www.fesfestival.com e

Commerciale

CONCEptiON responsable ClaRinS s’engage pour une beauté responsable. Dans une démarche de progrès continu, le nouveau flacon Eau dynamisante est conçu avec une pompe dévissable pour permettre la recharge. Les composants du flacon éco-conçu sont dissociables pour faciliter leur tri sélectif. L’emballage contient des informations destinées à sensibiliser la consommatrice au Développement Responsable Clarins et à susciter des actions en faveur de l’environnement. www.clarins.com

RED means GO Les parfums HUGO repoussent une fois encore les limites de l’innovation avec la dernière fragrance pour homme, HUGO Red, qui incarne parfaitement l’esprit créatif et aventurier de la marque. Dans le sillage de l’emblématique HUGO Man, qui figure parmi les meilleures ventes mondiales depuis près de 20 ans, et de HUGO Just Different, 2e meilleur lancement masculin de l’année 2011, HUGO Red promet de devenir l’un des grands parfums masculins. Lancé en janvier 2013, ce nouveau parfum pousse les hommes à rompre les conventions et à laisser libre cours à leur créativité. www.hugoboss.com

YEux & UV

COffREt bébé

Comment bien protéger ses yeux contre le soleil ? Si le réflexe de protection de la peau s’est généralisé auprès des Français, ce n’est pas encore le cas pour les yeux ! Il est encore fréquent de confondre teinte des verres - qui protège de l’éblouissement - et protection aux ultra-violets. Et pourtant les UV peuvent avoir des conséquences importantes sur les yeux. Pour mieux se repérer et bien choisir son verre solaire, ESSilOR a créé l’indicateur E-SPF qui informe otection le consommateur sur la protection UV offerte par le verre. Ainsi, l’indice dice E-SPF 50+ offre une protection UV optimale. www.essilor.fr

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Le totem.

Le Lomo d’Olivia Ruiz.

Le Lomo est mon compagnon de route. Il ne me quitte jamais et depuis que je l’ai acheté il y a six ans, le regard que je pose sur les choses a changé. Mon esprit s’est habitué à observer les détails qu’il ne percevait pas auparavant, comme les textures ou les matériaux. Moi qui adore marcher, j’arpente désormais les rues en compagnie de ce compère avec lequel je shoote au grand-angle. Il attise ma curiosité et, avec lui, je me sens comme un loup qui traque sa proie. Il a donc naturellement inspiré un morceau de mon dernier album. My Lomo & Me est une chanson sur le voyeurisme que je voulais composer depuis longtemps, mais pour laquelle je ne trouvais pas la clé. J’ai donc raconté l’histoire de cette fille qui s’invente une réalité en fantasmant une vision du bonheur.

114 -

Puis j’ai pensé à mon Lomo et à la façon dont il peut modifier la perception d’une scène. Ma chanson s’est ensuite déroulée de façon évidente. J’ai toujours été attirée par la photo, mais c’est vers 13-14 ans que j’ai découvert cet univers. En pleine crise d’adolescence, je suis partie vivre chez mon oncle et ma tante qui étaient tous deux photographes. A cette époque, j’étais attirée par les photos bien mises en scène, comme celles de Tim Walker. A cet univers baroque, je préfère aujourd’hui les clichés plus épurés. Avec mon Lomo, j’ai à la fois l’impression de saisir une réalité et d’inventer. J’adore le moment d’excitation quand j’arrive chez le photographe pour récupérer mes tirages. J’aime aussi ne pas maîtriser le résultat final : la surprise est un vrai régal. Les pellicules périmées peuvent donner un effet magique… ou complètement raté. Je ne garde pas tous mes tirages, je ne conserve que ceux que je juge réussis. Je les regarde de temps en temps, et j’en offre certains à mes proches. Lors de l’enregistrement de cet album, j’ai épinglé sur les murs du studio plusieurs de mes photos que j’ai laissées en partant, comme un souvenir.

Propos recueillis par Marie Godfrain

A écouter

Le Calme et la Tempête, d’Olivia Ruiz, 1 CD Polydor, édition limitée, 25 €.

A voir

En concert au Centquatre à Paris les 4, 5 et 6 juin, puis en tournée des festivals en juin, juillet et août. www.olivia-ruiz. com

Marie Godfrain

La chanteuse Olivia Ruiz est en tournée jusqu’à la fin de l’été. Durant ses pérégrinations, elle n’oublie jamais son Lomo, un appareil argentique dont les défauts de conception donnent un style unique aux clichés. Passionnée de photographie, elle a mis quelques-uns de ses tirages dans le livret de l’édition limitée de son quatrième album Le Calme et la Tempête.

25 mai 2013


VOTRE PLAN DE TRAVAIL

IQUARTZ AU PRIX DU STRATIFIÉ * DU 23 MAI AU 15 JUIN 2013

75 - PARIS PARIS 04ème Tél. : 01 42 72 94 26 PARIS 06ème Tél. : 01 45 48 66 32 PARIS 07 Tél. : 01 47 05 96 34

FOURNIER S.A. – RC Annecy B 325 520 898. Crédit photo : Leila & Damien de Blinkk

ème

PARIS 16ème Tél. : 01 46 47 48 49

COIGNIERES Tél. : 01 30 49 02 12

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ISSY LES MOULINEAUX Tél. : 01 46 44 06 07

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NEUILLY-SUR-SEINE Tél. : 01 46 24 43 21

SAINT MAUR DES FOSSES Tél. : 01 45 11 02 55

MEULAN Tél. : 01 30 91 46 90

BOULOGNE BILLANCOURT Tél. : 01 49 10 96 08

RUEIL MALMAISON Tél. : 01 47 49 33 00

PARIS 08ème Tél. : 01 44 69 35 15

MEAUX Tél. : 01 60 23 03 33

PARIS 12ème Tél. : 01 43 47 37 41

MONTEVRAIN Tél. : 01 64 30 14 10

PARIS 13ème Tél. : 01 42 17 18 19

PONTAULT COMBAULT Tél. : 01 64 13 40 00

PARIS 14ème Tél. : 01 43 22 48 48

VERT ST DENIS Tél. : 01 60 68 09 07

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CHATENAY MALABRY Tél. : 01 46 61 00 71 CHATILLON Tél. : 01 57 19 50 91 CHAVILLE Tél. : 01 47 09 13 84 COURBEVOIE Tél. : 01 43 33 10 00

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NOISY LE GRAND Tél. : 01 58 84 24 24 94 - VAL DE MARNE

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IVRY-SUR-SEINE Tél. : 01 46 72 20 10

DES ESPACES POUR MIEUX VIVRE

RETROUVEZ-NOUS ÉGALEMENT SUR * Plan de travail en I-quartz ou équivalent : matériau en pierre reconstituée composé à plus de 90 % de quartz sur un support en mousse rigide en polyuréthane. Pour tout achat d’une cuisine d’un montant de 4000 € à 6500 € valeur d’achat meubles TTC, vous bénéficiez d’une prise en charge de 1000 €, pour tout achat d’une cuisine d’un montant de 6501 € à 8500 € valeur d’achat meubles TTC, vous bénéficiez d’une prise en charge de 1250 €, pour tout achat d’une cuisine d’un montant de 8501€ à 10500 € valeur d’achat meubles TTC, vous bénéficiez d’une prise en charge de 1500 €, pour tout achat d’une cuisine d’un montant de 10501 € à 12500 € valeur d’achat meubles TTC, vous bénéficiez d’une prise en charge de 1750 €, pour tout achat d’une cuisine d’un montant de plus de 12501€ valeur d’achat meubles TTC, vous bénéficiez d’une prise en charge de 2000 €. Les valeurs d’achat meubles TTC citées ci-dessus s’entendent hors électroménager, hors accessoires, hors pose et livraison et hors travaux annexes. Le montant de la prise en charge sera affecté au sur-classement du plan de travail (base I-quartz ou équivalent) de votre cuisine. Conditions spéciales du sur-classement plan de travail : hors dimensions et formes spéciales, hors snack, et dans la limite de la dimension des meubles bas. Offres valables dans tous les magasins participants et réservées aux particuliers pendant la période de promotion. Non cumulables avec d’autres promotions. Photos non contractuelles.


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La Ligne de CHANEL - Tél. : 0 800 255 005 (appel gratuit depuis un poste fixe).


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