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François Guichard

L’Art & la Photographie de Mode

Juin 2006 Juin 2006


L’art et la photographie de mode

Introduction 1 — Prologue : L’art peut-il coexister avec un cahier des charges ? 1-1 / La pratique artistique et ses limites théoriques 1-2 / Les réalités du monde de l’édition 1-3 / Les avantages de la mode

2 — L’art dans la photographie de mode 2-1 / Liens entre mode et photographie d’avant-garde : rôle des directeurs artistiques et réussites magazines 2-2 / Les réussites artistiques de photographes de mode * Guy Bourdin * Helmut Newton

3 — La mode et la photo de mode dans l’art * Bettina Rheims * Vanessa Beecroft * Un point sur ma démarche personnelle en tant que photographe amateur

Conclusion

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Introduction

Je ne cherche pas dans cet exposé à savoir si la photographie de mode est art ou non, problématique qui suscite la controverse et renvoie à la série des arguments qui depuis son invention ont voulu exclure la photographie du monde de l’art, l’ont rejeté dans les limbes des arts mécaniques ou appliqués et de la communication. Il me semble plus adéquat de nous interroger sur la nature des liens et des échanges entre l’art et la photographie de mode. Je présenterai pourquoi, selon moi la photographie de mode est une pratique qui permet, avec son lot de contraintes, un libre exercice de la pratique artistique. Nous étudierons également ce que l’art a apporté au monde de la mode. Et finalement je parlerai du travail de certains artistes contemporains qui puisent dans les codes de la photographie de mode pour enrichir leurs créations et de ma démarche artistique en tant que photographe amateur.

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1 — Prologue : L’art peut-il coexister avec un cahier des charges ?

1-1 / La pratique artistique et ses limites théoriques D’un point de vue formel, la pratique artistique peut-elle survivre au conditionnement partiel et conscient de l’artiste ? L’art qui n’est plus aujourd’hui à la recherche d’un idéal de beauté, ou d’une excellence technique dans la représentation, mais plutôt considéré comme la libre et juste mise en pratique d’une liberté de l’esprit pour créer peut-il coexister avec un cahier des charges ? Afin de savoir si tel peut être le cas dans le cadre de la commande d’une photographie de mode, il me semble intéressant d’étudier sans a priori la question sous l’angle de la liberté laissée à l’artiste. « La liberté est une matière dont les phénomènes singuliers sont les individus », disait Novalis. La liberté n’est donc pas un état de fait mais un exercice, et c’est par l’individu qu’elle s’exerce. Elle n’est pas limitée par ce qui est décidé, c’est au contraire l’existant comme point de départ qui permet l’exercice de la liberté, et celle-ci n’a pas de limite. La liberté est la vie même sous toutes ses formes et tant qu’il y aura de la vie, elle pourra exister. Si l’on voyait la liberté comme l’absence de toute contrainte, personne ne pourrait être libre. Cette liberté n’existe pas, nie la réalité, et il serait stupide de s’y référer (ou alors le concept de liberté perd son sens sur Terre…) La liberté n’exclut donc pas l’existence d’un lot de contraintes. Un cahier des charges, associé à une commande faite à l’artiste ou résultant des exigences propres à l’environnement de travail dans lequel il se trouve, est une somme de contraintes qu’il faut gérer, un champ de contraintes limité donc, pas moins contraignant que celui de la gravité terrestre. Quel artiste s’est déjà passé de cette dernière contrainte pour créer ? Un cahier des charges, aussi pesant soit-il, puisqu’il n’est pas infini, ne peut donc être coupable d’une ingérence aliénante et sans limite qui modifierait de façon certaine la qualité du travail de l’artiste. Et si réduction de la liberté de l’artiste il y a lors de la prise en compte du cahier des charges, elle n’a lieu qu’à cet instant précis, résulte d’un commun accord avec l’artiste, et doit être oubliée car elle n’est plus qu’un état de fait, une contrainte limitée, après acceptation de l’artiste pour composer avec elle. L’artiste est par conséquent encore libre d’exercer son « génie infini » l’instant d’après dans ce qu’il lui reste d’espace de liberté. Ce serait même méconnaître l’art, nier le potentiel infini de création de certains artistes (les vrais !), ou se complaire dans la fainéantise, que d’affirmer qu’une garantie artistique ne peut exister sans une liberté totale financière et communicative. C’est à l’artiste de définir, exercer et imposer la part de liberté dont il a besoin pour créer librement. C’est son premier travail qui n’est résolument pas corrélatif ni déterminé par la quantité de contraintes qui lui sont appliquées, mais validé par lui-même et pour l’artiste par sa qualité propre à n’être pas soumis à aucune de ces contraintes.

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Il a en effet théoriquement d’infinies possibilités pour créer dans l’espace et le temps, même restreints, qu’on lui laisse.

1-2 / Les réalités du monde de l’édition Dans le monde du magazine, la liberté de l’artiste photographe ne peut s’exercer qu’à travers l’autonomie et la confiance que lui laisse son directeur artistique. Toutefois, les réalités entrepreneuriales et commerciales sont fortes et les directeurs artistiques peuvent parfois limiter l’étendue des références symboliques de l’artiste photographe par l’hypothèque partielle de l’exercice de leur liberté. Mais quelques soient les contraintes imposées par la commande d’une photographie de mode, la liberté de l’artiste, selon moi, ne peut exister qu’en l’absence de toute forme d’ingérence continue dans son travail. Je fais ici référence à celle du directeur artistique qui peut, puisque souvent doté d’une grande connaissance de l’art et de la mode, vouloir utiliser l’artiste photographe comme une seconde main et inscrire par ce biais la marque de sa réflexion personnelle et artistique dans le travail de ce dernier, ou simplement vouloir le soumettre aux principes standardisés du marketing visuel par manque de confiance ou par facilité. Il y a donc fort à parier qu’hormis lorsque le directeur artistique intervient de façon ponctuelle, même à de nombreuses reprises (une fois le cahier des charges fixé, un directeur artistique peut encore exiger des modifications au travail de l’auteur, car c’est lui le patron !), l’artiste ne puisse exercer pleinement sa liberté. Le rapport de force et la médiocrité artistique par la même occasion sont alors inévitables mais bien souvent déterminés au préalable par la réputation et la réelle valeur artistique et humaine du photographe et de son directeur artistique. L’emprise grandissante des réalités commerciales, même si elle oriente le travail des artistes qui font avec, ne peut pas limiter la valeur artistique des meilleurs d’entre eux et une réussite artistique dans le milieu de la mode en tant que photographe est même pour moi un bon indicateur du talent de ces artistes.

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1-3 / Les avantages de la mode Il n’y a cependant pas que des contraintes pour un artiste à travailler dans la photographie de mode. Pour certains photographes le magazine est considéré comme une bonne opportunité au niveau de la diffusion. Interrogé à propos de son travail pour des magazines de mode, Wolfgang Tillmans déclarait à Art Forum : « J’utilisais les magazines comme un grand espace d’exposition.» Helmut Newton déclarait : « Les magazines de mode me servent de laboratoire pour expérimenter mes nouvelles idées. Sinon, comment aurais-je à mon service les meilleurs maquilleurs, coiffeurs et mannequins du monde ! » L’avantage que plusieurs photographes reconnaissent aux media de masse comme véhicule de diffusion n’est même pas sans rappeler l’attrait que représentaient les media pour les constructivistes et l’école du Bauhaus. Au cours des années 1920, en effet, l’art publicitaire et la photographie comme forme privilégiée d’illustration sont acclamés en Allemagne comme le seul véritable art public contemporain, le seul avec l’architecture à atteindre une audience de masse étrangères aux galeries.

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2 — L’art dans la photographie de mode « Au début, le but de la photographie de mode était juste de montrer des femmes portant des vêtements ; mais les années passant, ce besoin essentiel s’est transformé en de subtiles et complexes opérations qui impliquaient art, talent, technique, psychologie et marketing. » Alexander Lieberman.

2-1 / Liens entre mode et photographie d’avant-garde : rôle des directeurs artistiques et réussites magazines L’art est entré dans le monde de la photo de mode à l’initiative des directeurs artistiques de magazines de mode. Ce que nous apprend l’histoire de la photographie de mode est l’histoire d’une sorte de collaboration incessante entre haute couture et avant-gardes photographiques, dont le couturier Paul Poiret serait le pionnier. Au début du XX° siècle, au moment où la photographie se voit reconnaître un statut esthétique, qu’elle a de plus en plus la faveur de la presse illustrée, Paul Poiret s’associe aux photographes de l’avant-garde pour réaliser des images de ses vêtements. En 1911, il confie à Edward Steichen, fondateur avec Alfred Stieglitz du pictorialisme aux États-Unis, le soin de réaliser les images de ses vêtements pour la revue d’art moderne Art et Décoration. Puis, en 1922, c’est à Man Ray qu’il confie cette tâche. Steichen, pour Vogue, 1924 Un scénario semblable se produit au moment où Condé Nast renouvelle la formule des grands magazines de mode américain Vanity Fair et Vogue. En 1913, Condé Nast prend sous contrat exclusif le baron Adolph Meyer à Vanity Fair et Vogue. Entre 1913 et 1917, celui-ci aura la responsabilité de portraits mondains et par la suite

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la responsabilité de la mode à Vogue. Comme Steichen, Meyer est reconnu comme l’un des plus illustres représentants de l’esthétique pictorialiste.

de Meyer, pour Vogue, 1919 En 1932, Alexey Brodovitch, graphiste et photographe au contact avec l’avant-garde artistique de son époque, est nommé directeur artistique de Harper’s Bazaar, la plus ancienne revue de mode en Amérique et rivale de Vogue. Il attirera à la revue nombre de jeunes photographes de l’avant-garde européenne. Martin Munkacsi, photographe hongrois spécialiste du reportage sportif, introduit dans les pages du magazine l’instantané et l’expression du mouvement. Man Ray et Erwin Blumenfeld après lui, y introduisent le langage expérimental de la nouvelle vision : les nouveaux points de vue, la solarisation et le rayogramme.

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Blumenfeld, 1938

Par la suite, de nombreux jeunes photographes américains qui fréquentent l’école de Brodovitch y publieront leurs images. Parmi ces jeunes photographes, on doit mentionner entre autres Louis Faurer, Robert Frank, Diane Arbus.

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Man Ray Au début des années 1940, Vogue répond en quelque sorte à Harper's Bazaar et renouvelle aussi sa formule. Alexander Liberman entre au service de la revue avec son expérience d’éditeur à Vu où il a largement contribué après Lucien Vogel à favoriser l’intégration de la photographie. Liberman cherche un équilibre entre l’expression artistique et la communication d’une information commerciale, un équilibre entre la formule consacrée et une vision nouvelle issue des pratiques extérieures au monde de la mode. Cette formule perdurera dans le monde de la mode tout au long du XX° siècle. Phil Becker, directeur artistique du magazine Creative Camera et de Vogue Homme International en 1998, reconnaissant l’importance du rôle joué par Brodovicth et Liberman, affirmait qu’ils avaient contribué à créer une véritable tradition qui avait maintenant valeur de norme.

La photo de mode a pourtant longtemps dû batailler pour être prise au sérieux. Et ses créateurs ont même souvent renié leurs propres travaux. «Même au plus fort des années 80 et 90, alors que certains photographes de mode étaient devenus de véritables stars, nombre d’entre eux se présentaient devant le directeur artistique munis de leur portfolio d’images publiées mais aussi d’un album noir et blanc plus "sérieux" de leur travail "personnel" sur des reportages documentaires, explique Robin Derrick, directeur de la création de l’édition anglaise de Vogue dans l’ouvrage exemplaire Vogue Inédits (Ed. du Collectionneur). Dès lors, ajoute-t-il, il n’est pas étonnant que le genre ait souffert de ce qu’on pourrait appeler le syndrome de Cendrillon; la photo de mode, sœur pauvre, mais si belle, de la vraie photo, s’est vu refuser le label artistique pour sa superficialité, la nature commerciale de ses photos, sa beauté et son attrait évident .»

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2-2 / Les réussites artistiques de photographes de mode L’histoire de la photographie de mode nous a permis d’apprécier les liens étroits entre le monde de la photographie de mode et les avant-gardes artistiques, et si l’équation semble complexe à obtenir pour permettre la création d’œuvres d’artistes à vocation commerciale susceptibles d’être reconnues dans le patrimoine artistique, les succès personnels sont nombreux. Les photographes qui ont marqué l’histoire de la photographie de mode de leur patte artistique sont ceux qui ont réussi à imposer à ce milieu leur vision de la mode, en oeuvrant à la fois comme photographes et créateurs de mode. Ils ont apporté de nouvelles techniques comme Man Ray en son temps avec le rayogramme ; des techniques qui ont modifié le regard qu’on porte au sujet de la photographie concernée et indirectement le regard qu’on porte sur la mode. Ils ont imaginé et mis en image des univers entiers, fruits de leur propre regard sur la mode, la femme et le monde ; des univers nouveaux qui ont suggéré la mode de leur temps en bouleversant les codes esthétiques, culturels et sociaux par leur originalité, leur force et leur audace. A titre d’exemple, avant qu’elle ne devienne aujourd’hui un genre à part entière, la dimension érotique n’entre que tardivement dans l’esthétique des beautés de «Vogue». Longtemps, seules les photos de lingerie ont offert le prétexte à une timide évocation fantasmée, comme la célèbre vue de dos d’une femme en corset prise par Horst P. Horst en 1939 (cf. ci-dessous).

Horst

L’arrivée de deux artistes atypiques, Helmut Newton et Guy Bourdin, durant les années 70, va pulvériser les codes classiques de la mode, imposant une révolution du regard qui regorge de sexualité scandaleuse.

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Contenu surréaliste et climat onirique chez Guy Bourdin, style direct à la limite d’une vulgarité chic chez Newton. Ils ont tous deux vécu une longue histoire, parfois tumultueuse avec le «Vogue» français mais se sont imposés comme de grands artistes, véritables avantgardistes de la mode !

Guy Bourdin

Image by Guy Bourdin 1978 © The Guy Bourdin Estate, 2003

Avant Bourdin, au centre de la photo de mode il y avait la mode, la femme, le vêtement, le couturier. Depuis Bourdin, la photo (de mode) se doit de raconter une histoire (de mode). Ses fictions imagées sont donc des histoire fantasmées du monde de la mode. « Des histoires de vanité, de luxure, de désirs trop sales pour être montrés. Des histoires de belles aventurières et de photographes esthètes. » Les images de Guy Bourdin racontent aussi à ceux qui ne le connaissent pas le monde de la mode où le plus vulgaire et trivial côtoie souvent le sublime. « Les maladresses involontaires sont des éclairs de beautés fulgurants, les décors ont un envers, les sourirent parois se figent. » Chez Bourdin, tout a un envers et dit à qui veut bien le voir que ce qui nous fascine dans une image de mode, ce n’est pas la mode, mais l’image.

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En août 2003, le Victoria et Albert Museum, prestigieuse galerie londonienne d'art moderne, consacrait la totalité de son espace contemporain aux images de Guy Bourdin et lui offrait là une reconnaissance que l’institution muséale française a bien trop tardé à lui offrir. Guy Bourdin est mort en 1991. Ses photographies sont longtemps restées un secret bien gardé par de nombreux amateurs de photo de mode et quelques éditeurs. Elles furent cette année là sur le devant de la scène..

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Helmut Newton Ses travaux apparaissent dans de nombreux magazines, en particulier dans Vogue. Son style, parfois qualifié de « porno chic », est marqué par l'érotisme, des scènes stylisées et souvent une violence sousjacente. Mode, sexe et pouvoir se mêlent dans des clichés qui n'ont pas fini de faire parler d'eux. Les féministes s'indignent tandis que les admirateurs y voient la sensualité féminine, mais Newton ne cachait pas son intention provocatrice. Un décor luxueux, un accessoire inaccessible (avion, villa... ) et une femme dénudée au corps glacé, telle était la recette d’Helmut Newton, qui ne fut pas sans inspirer de nombreux photographes. Bien que Newton ait bâti sa réputation comme photographe de mode, ses photos ont survécu aux modes qu’elles illustraient. « Il eut l’esprit d’échapper au mythe du photographe de mode des années 60 », disait de lui Karl Lagarfeld. Avec le temps, ses photos sont devenues plus audacieuses, tandis que celles des « enfants terribles » de cette époque se sont confondues les unes avec les autres et se sont perdues dans l’anonymat. Arrivés à un certain niveau, beaucoup de photographes refont toujours la même photo, croyant leur style abouti et croyant répondre ainsi à l’attente de leur public. Cette faculté à renouveler sans cesse son travail, à surprendre son public est, selon moi, ce qui fait d’Helmut Newton un artiste à part entière. Il fut un photographe créateur de mode, non un photographe à la mode. Toutefois, sa reconnaissance en tant qu’artiste fut longtemps difficile, gangrenée par l’absence de tout discours autour de ses photos et par la superficialité qui le caractérise. « Les musées français et le monde de l’art contemporain me méprisent », avait confié au Monde le photographe. Et Marie-Claude Beaud, directrice du Musée des arts décoratifs en 1997, d’ajouter : « Newton condense ce que le monde de l’art méprise : un rigolo et pas un cérébral, qui gagne beaucoup d’argent dans la mode en photographiant des filles dans des poses sexy. Pour moi il est simplement un artiste hors norme. » Les choses ont pourtant changé, notait Didier Grumbach, président de la fédération française de la couture, qui voit aujourd’hui « se multiplier les passerelles entre l’art et la mode ». Cette reconnaissance de l’artiste me paraît d’autant plus justifiée et nécessaire que si l’on s’intéresse en profondeur au travail d’Helmut Newton, on remarquera que la démarche de ce « dandy » trahit parfois des préoccupations conceptuelles (qui sont consciemment ou non le propre de tout artiste). A titre d’exemple, Newton disait qu’il ne racontait pas une histoire ; ce qui l’intéressait, c’était l’instant présent. Pour montrer ce côté éphémère et unique, il prenait parfois deux fois

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la même photo : la force et le sens de la première ressortaient alors d’autant plus que la deuxième était différente malgré tous les efforts d’une reconstruction fidèle.

Vogue Homme France, Paris 1976 * * A propos de cette photo Helmut Newton raconte : « J’ai décidé de présenter aux lecteurs la boutique Hermès de la rue du Faubourg-St-Honoré sous l’apparence du plus luxueux et voluptueux sex-shop du monde. Des collections d’éperons, de cravaches, de tenues de cuir et de selles étaient dans des casiers de verre. Les vendeuses étaient déguisées en sévères maîtresses. En voyant les pages de Vogue, Robert Dumas, le président d’Hermès, a fait une syncope, heureusement sans suite. Cette photo a été reproduite partout, par Life comme l’une des grandes photos des années 70, par Time dans un article sur la décadence. On dit de cette photo qu’elle a marqué toute une époque ».

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3 — La mode et la photo de mode dans l’art Pour compléter notre étude des liens existants entre art et photographie de mode, voyons maintenant comment certains artistes réussissent avec brio la récupération de codes de la photographie de mode dans leurs œuvres pour enrichir leur démarche et l’impact de leur travail sur le public. Je parlerai à continuation du travail de deux artistes contemporaines, Bettina Rheims et Vanessa Beecroft, puis ferai un point sur ma démarche en tant que photographe amateur utilisant parfois aussi les codes et symboles de l’univers de la mode dans mon travail.

by Nicole Tran Ba Vang

Attention toutefois à ce que l’effet « de mode » ne devienne pas un effet « à la mode » !

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Bettina Rheims Bettina Rheims est l’une des figures féminines françaises les plus marquantes de la scène photographique contemporaine. Après avoir été mannequin, journaliste et galeriste, elle se tourne à la fin des années 70 vers la photographie. Parallèlement, elle réalise de nombreux portraits de commande pour des magazines du monde entier, pour des publicités, elle conçoit ses premières photos de mode, des pochettes de disques, des affiches de films et tourne en 1986 son premier film de publicité. C’est en 1984 qu’elle commence ses premières photos de mode. Le succès commence difficilement pour elle. Bettina invite des personnalités à participer à une prise de vue. Charlotte Rampling sera la seule à répondre présente. Malheureusement ces premiers clichés ne donnent rien de sensationnel. Refusant de baisser les bras, Bettina réitère sa séance avec l’actrice, et là, les plus grands noms du monde de la photographie lui font alors les yeux doux. Ces photographies commerciales lui servirent d’esquisses dans son travail artistique photographique et furent autant d’occasions pour développer son vocabulaire propre. Bettina Rheims expose actuellement au musée d’art contemporain de Lyon jusqu’au 13 août 2006. Ses clichés, tirés en grand format, impressionnent et ne m’ont pas laissé indifférent.

Le corps féminin, qu’il soit nu ou suggéré, connu ou anonyme, glorieux ou fané s’affirme comme un des thèmes centraux de ses images. Se décrivant volontiers comme « une photographe de la peau », elle cherche à « donner l’impression qu’on peut tourner autour des corps ». Dans ses images, Bettina Rheims joue avec les codes de la photographie de mode et la publicité tout en intégrant les caractéristiques de la photographie contemporaine : facture brillante et contrastée, couleurs acidulées, extrême clarté de la composition et de la mise au point, tirage soigné, production impeccable, donnant parfois lieu à de véritables tableaux photographiques.

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Vanessa Beecroft Entre 1983 et 1987, Vanessa Beecroft étudie l'architecture au Civico Liceo Artistico Nicol à Gênes. Entre 1987 et 1988, elle étudie la linguistique des Beaux-arts, puis la scénographie. À partir de 1994, elle commence une série de performances portant sa marque personnelle : le temps d'une soirée, généralement pour le vernissage-événement d'une galerie ou dans un musée, un groupe de personnes archétypiques - militaires en uniformes, femmes de types caucasien nues, femmes rousses nues - se tiennent debout, statiques, offertes à la contemplation. Ses performances sont toujours statiques et évoquent facilement l’image de mode qui pourrait en être tirée.

On remarque les vêtements conçus par Tom Ford des « sculptures » humaines et leur maquillage réalisé par Pat Mc Grath, éléments d'une mise en scène où la place de la culture et des relations qu'elle entretient dans la société actuelle sont remis à leur place légitime.

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Beecroft intègre les codes plastiques où sont enchâssés l'être contemporain, et en particulier les femmes, pour mieux les mettre à nu, dans une société où les détails vestimentaires ont une portée existentielle et véhiculent des marques identitaires.

Un point sur ma démarche personnelle en tant que photographe amateur Mes photographies ne sont pas destinées à la mode, ni réalisées sous contraintes commerciales et marketing. Elles n’ont pas non plus pour vocation d’être des « œuvres d’art » et restent pour moi des ébauches. Cependant elles témoignent de ma démarche artistique : ma réflexion y transpire, ma vision de la scène photographiée s’y reflète et l’esthétique mode y est récurrente. Mes photos n’ont pas de but pour l’instant. J’utilise les outils, les techniques et les codes de la mode pour enrichir ma pratique artistique et puise ailleurs aussi ce qui me semble nécessaire. C’est un peu un travail d’auteur que je mène, sans prétention aucune, qui n’a toutefois pour vocation aujourd’hui que d’enrichir ma démarche par l’expérience et l’expérimentation. A la recherche d’un style et d’une technique alors ? pas seulement !

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Je ne construis pas réellement mes photos avant de les shooter, tout au moins pas entièrement, car je ne souhaite (et ne saurais !) pas tout contrôler. Cela me permets de récupérer à chaque fois, si la photo est bonne, une part de vie de l’instant photographié. Je ne codifie pas tout au préalable et ne régente pas tout au moment du shoot, sinon cela tuerait la vie du moment, tuerait la réalité de la situation et je figerais alors par la photo un sujet figé et un grand pan de ma démarche artistico-photographique n’aurait plus de sens car j’aime la photographie pour sa mise en abyme de la réalité et son efficacité à questionner la réalité. Sinon je ferais du graphisme..

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C’est presque au fond une recherche active, sans trop théoriser le concept, sur la théâtralité qui motive ma pratique de la photographie. Une théâtralité figée certes, et déplacée dans le temps et l’espace (via l’utilisation de la photographie), mais dont le but est d’amener à un même questionnement sur la réalité que l’exercice du théâtre. Une photographie est pour moi un objet (comme tout autre d’ailleurs) qui peut soit projeter en moi une scène ou m’aspirer en elle et le thème de la mode est propice à la possibilité pour le spectateur, d’une identification totale, partielle ou nulle avec le sujet. En effet, l’identification totale est plus facilement réalisable quand on regarde une photo de mode dont l’imagerie est faite pour créer un fantasme que lorsqu’on regarde une photo de guerre par exemple. Seule l’image m’intéresse et le questionnement du spectateur pour savoir où la scène se passe réellement. Dans l’esprit du spectateur ? collée sur un mur d’exposition ? lors du shooting ? ou dans l’esprit du photographe ? C’est un questionnement personnel sur la nature de ce qui est réel, par la mise en scène et l’existence suggérée via la photo d’une réalité non matérielle toute aussi forte, celle de l’esprit qui m’intéresse au fond.

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Mais je me garderais de vouloir retranscrire à chaque fois tout ceci dans mes photographies. Si ce questionnement sur la réalité est ce qui motive ma pratique, il n’a pas pour but de légender directement ou indirectement chacune de mes photographies qui restent avant tout de petites vues de mon œil attiré par l’esthétique mode, l’attitude du corps humain, et un propos visuel décalé..

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Conclusion Même si, dans la pratique, l’exercice du métier de photographe de mode permet difficilement et occasionnellement de trouver la liberté nécessaire à toute création artistique, rien en théorie ne semble pouvoir l’interdire totalement ni prostituer la démarche du photographe si les contraintes qui lui sont imposées ne sont pas modifiées continuellement. L’histoire de la photographie de mode confirme ces propos en relatant le succès de plusieurs magazines de mode ayant passé commande à des artistes de l’avant-garde photographique. Ceux-ci, malgré la critique, se défendaient de dénaturer leur art, à l’image d’Edouard Steichen, père du pictorialisme aux Etats-Unis et photographe de mode, répondant en ces termes aux doutes d’un photographe qui estimait que réaliser des images pour un magazine équivalait à une sorte de dénaturalisation de l’art : « Je ne fais aucune photographie sur laquelle je n’apauserais pas mon nom.» Il convient de noter que le passage de la culture d'avant-garde vers la culture de masse et son pouvoir de rapatrier le langage des avant-gardes à la photographie de mode, n’est pas réductible à un simple phénomène d’appropriation qui viserait à rehausser le niveau d’une culture en mal de reconnaissance, où le photographe viendrait apposer sa « griffe » à celle du couturier afin de sanctionner le statut d’œuvre. Ce passage souligne aussi le désir du monde de la mode d’étendre son champ de références à l’art et d’enrichir ses modalités de renouvellement. Parallèlement, le monde de la mode a permis le succès artistique de photographes qui ont su s’imposer à lui comme des photographes créateurs de mode. Aujourd’hui certains artistes utilisent même les codes et symboles de la photographie de mode dans leur travail d’auteur. Je place moi-même mon travail de photographe amateur dans cette démarche. Pour conclure mon propos, je laisserai au lecteur le soin de juger, au vu des photos qui suivent, s’il est vraiment utile de se poser la question de savoir si la photographie de mode est art ou non art.

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L’une de ces photographies est l’œuvre d’Helmut Newton, photographe de mode, l’autre est l’œuvre de l’artiste Vanessa Beecroft… Sans autre information, comment taxer l’une d’œuvre « d’art » au détriment de l’autre ? L’étude des qualités extrinsèques de ces photographies (qualité des éléments qui la justifie, qualité de la démarche de celui qui l’a crée, ce qu’on en fait, ce qu’on en dit, etc.) nous en apprend bien plus sur ces photos ; et le rapport de ces photos à l’art et à la mode nous prouve que Art et Mode peuvent faire bon ménage.

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Essai sur l'art et la photo de mode