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m a g a z i n e Andrea Tacchi Lorenzo Frignani Luigi Locatto Luca Waldner Nicolò Alessi Découverte

Crémone, la patrie du violon

N° 6 - Automne 2015 Édition française


320 pages en couleur Format : 24 x 30 cm Prix : 90 €

Les cinq premiers numéros d’Orfeo Magazine réunis dans un livre au tirage limité Pour le commander, cliquez sur le livre Directeur : Alberto Martinez Conception graphique : Hervé Ollitraut-Bernard Éditrice adjointe : Clémentine Jouffroy Contribution aux textes : Marc Zammit Traductrice français-espagnol : Maria Smith-Parmegiani Traductrice français-anglais : Meegan Davis Site internet : www.orfeomagazine.fr Contact : orfeo@orfeomagazine.fr

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orfeo Édito

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m a g a z i n e Vetro o porcellana (verre ou porcelaine) ? Nous sommes à Florence en compagnie du luthier Andrea Tacchi. Il explique sa préférence pour un café « lungo » dans une tasse le matin et un « ristretto » dans un verre après le déjeuner. Il ajoute en riant que les Italiens ont bien une trentaine de manières différentes de commander un café ! Ce même raffinement, nous allons le retrouver dans la lutherie italienne : elle est un concentré d’art, d’histoire et de culture. La ville de Crémone en est le cœur, capitale mondiale des instruments à cordes et patrie d’Antonio Stradivari. Au fil de mes rencontres, j’ai découvert que tous ces luthiers italiens exprimaient un rêve commun : celui de mettre la tradition au service de la modernité et la modernité au service de la tradition. Pour mon voyage en Italie du nord, j’ai dû faire un choix douloureux en me limitant à quatre luthiers quand nombreux sont ceux qui méritaient une visite ! Que Lodi, Bottelli, Grimaldi et les autres me pardonnent, je reviendrai volontiers les voir et déguster d’autres délicieux cafés… In porcellana, prego. Alberto Martinez


Andrea Tacchi, une   Andrea Tacchi vit et travaille à Florence. Avant de construire ses propres modèles, il s’est formé à la lutherie en allant à la rencontre de tous les bons luthiers européens de son temps. Attiré par l’innovation, il a un tempérament de chercheur et une approche scientifique nourris par un amour pour les guitares de l’âge d’or de la lutherie espagnole et une profonde admiration pour la tradition artisanale de sa ville.


approche scientifique


Son goût pour les mathématiques l’a poussé à chercher des règles géométriques dans les guitares espagnoles

Orfeo – Quel est votre parcours ? Andrea Tacchi – Depuis l’enfance j’ai toujours aimé les travaux manuels. J’avais commencé des études d’ingénierie mais je les ai vite abandonnées pour apprendre la lutherie avec Ricardo Brané. Ensuite j’ai voyagé en Europe et visité les ateliers des luthiers espagnols (Ramírez, Bernabé et Fleta), anglais (Romanillos) et français (Bouchet et Friederich). Mes rencontres avec ces derniers furent sans doute les plus marquantes. J’ai passé beaucoup d’heures dans leurs ateliers et ces entretiens ont beaucoup compté dans ma vie de luthier. En revanche pour ce qui est de la qualité du timbre, je dois dire que le son des Torres et des Santos est ma référence. L’autre influence importante est ma propre ville, non seulement les luthiers de Florence mais les artistes et artisans de cette ville, tous ces gens qui « faisaient avec leurs mains ». La Florence de mon enfance était incroyable, avec des ébénistes, des graveurs, des bijoutiers, des artisans partout dans la ville, installés dans des petits ateliers, et qui transmettaient leur savoir et leur « bottega » de père en fils, depuis des générations. Aujourd’hui, à cause du tourisme,

les loyers sont si élevés et il y a si peu de travail pour les artisans que les ateliers sont devenus des pizzerias. Orfeo – Comment est née votre guitare « Coclea » ? A. T. – J’ai bien étudié les grands luthiers espagnols au point que, en constatant que les formes du violon et de la guitare baroques suivaient des règles géométriques, mon goût pour les mathématiques m’a poussé à chercher des règles géométriques dans ces guitares. Très vite, j’ai compris que toutes les courbes de la guitare étaient en relation avec la longueur de la caisse et je suis arrivé à une forme, disons « idéale », qui curieusement, correspond exactement à l’une des guitares de Santos que j’ai eu l’occasion d’examiner. Ceci a donné la forme de départ de mes guitares « Coclea ». Bien entendu, ce n’est qu’un détail de la construction de l’instrument ; le barrage, l’angle du manche, la courbe de la table, tout intervient et il y a des dizaines de variables. Le nom « Coclea » (coquillage en latin) vient du petit organe creux en forme d’escargot qui fait partie de notre oreille, juste avant le nerf auditif. Pour sélectionner les bois, je me sers d’un ap-


Š Victor Vidal

Toutes les courbes de la guitare sont en relation avec la longueur de la caisse.


La Coclea n° 379, construite en 2015.

“Le nom « Coclea » vient du petit organe creux en forme d’escargot qui fait partie de notre oreille.” pareil qui mesure la vitesse du son, très employé par les luthiers de Crémone et les facteurs de piano. C’est une sorte de chronomètre qui mesure le temps que met un signal sonore pour traverser un morceau de bois. Cet instrument me donne des renseignements qui me permettent de choisir les morceaux les plus rapides pour faire des tables d’harmonie. Plus ils seront rapides, plus ils transmettront les ondes sonores sans perte d’énergie. C’est incroyable, les variations qu’on peut trouver dans les différentes sections d’un même arbre. Encore une fois, il s’agit d’une information importante mais ce n’est pas le seul élément qui compte dans le choix d’un bois de table. C’est aussi une information qui m’a conduit à imaginer des tables d’harmonie en quatre morceaux, en utilisant seulement les parties les plus rapides. Torres a fait des guitares avec des tables en quatre morceaux. On pourrait penser qu’il choisissait les meilleures parties des planches d’épicéa dont il disposait. Le modèle « Coclea Thucea » est d’ailleurs né de ce constat. Orfeo – Pouvez-vous nous expliquer l’idée de « Coclea Thucea » ? A. T. – « Thucea » est un mot que j’ai inventé pour réunir le red cedar (thuja plicata) et l’épicéa (picea abies).


Les rosaces de Tacchi se font remarquer par la finesse des dĂŠtails et la beautĂŠ des couleurs.


Le fond de cette Coclea est en wengé, un bois très utilisé en Afrique pour faire les instruments à percussion.


« Hommage à Scriabine » sur un modèle « Coclea Thucea ».

Des rosaces avec un patchwork de motifs des grands luthiers

L’idée est de combiner la bonne sonorité de l’épicéa, supérieure à mon avis à celle du cèdre, avec l’efficience du cèdre en matière d’élasticité et de vitesse de transmission. Dans les parties latérales, là où il y a moins d’énergie, j’utilise la légèreté et l’agilité du cèdre, et dans la partie centrale, sous le chevalet, là où le son prend naissance, je préfère employer l’épicéa. Orfeo – Et votre modèle « Scriabine », en quoi est-il différent ? A. T. – Comme son nom l’indique, ce travail est un hommage au compositeur russe Alexandre Scriabine dont j’admire profondément les pièces


« Cerulea » (céleste), guitare dédiée à la Chine. pour piano. Le départ est une guitare construite comme une « Coclea Thucea », mais avec une rosace très personnelle, un patchwork de motifs de différentes de rosaces. Pour moi, la guitare est un tout et le soin apporté dans sa construction et dans la qualité sonore doit se refléter aussi dans la décoration. Orfeo – Vos guitares sont construites selon la méthode traditionnelle espagnole ? A. T. – J’ai suivi cette méthode pendant trente ans, mais depuis une dizaine d’années, je fais mes guitares en commençant par le fond et les éclisses et en la fermant avec la table. L’avan-

tage est que, quand on ferme la guitare avec la table d’harmonie, toute la caisse est déjà solidement faite et stabilisée. Il n’y a plus de tensions et la table est plus libre. J’ai vu des guitares de Torres et de Santos construites de cette manière. C’est assez logique : quand on construit une maison, on bâtit les fondations d’abord et le toit à la fin ! Orfeo – Pourquoi faites-vous des copies de Garcia, de Simplicio ou de Bouchet en plus de vos modèles ? A. T. – Parce qu’il y tant à apprendre ! Je pense qu’on apprend en faisant comme les étudiants de


“J’ai fait quelques expériences avec de la fibre de carbone, mais le résultat n’était pas très convaincant.” beaux-arts qui copient des tableaux des grands peintres dans les musées. Quand on veut copier une guitare sérieusement, on commence par mesurer les épaisseurs, on regarde les détails et petit à petit on rentre dans l’œuvre et on essaie de comprendre les choix du luthier. J’ai eu un grand plaisir à côtoyer Robert Bouchet. C’était un homme très cultivé, d’une grande sensibilité et un bon musicien. J’ai eu accès au fameux « Cahier d’atelier » avant sa publication ce qui m’a donné l’idée en 1994, de faire une première guitare en son hommage. En fait, mes guitares rendent hommage à son travail mais elles ne sont pas de vraies copies, je ne respecte pas tous les détails : je fais la « barre d’âme » un peu plus courte, les épaisseurs sont différentes… Finalement, j’obtiens une sonorité plus proche de mes guitares que des siennes. En revanche, je ne fais pas de copies de Torres ; un jour peut-être… Chez Torres il y a tout, c’est le plus grand. J’attends comme un appel qui doit venir de l’intérieur, ce sera comme une œuvre de ma­ tu­rité, ce n’est pas pour maintenant.

En haut : essai de doublage intérieur en fibre de carbone. En bas : barrage avec renforts en X.

Orfeo – Quels bois employez-vous ? A. T. – J’emploie surtout le palissandre, indien ou brésilien, le citronnier (satinwood), l’érable, le wengé et parfois le cyprès pour les caisses et le cèdre et l’épicéa pour les tables. Le wengé me plaît beaucoup, c’est un bois très utilisé en Afrique pour faire les instruments de percussion. Très tôt dans ma carrière j’ai compris qu’on travaillait avec un matériau qui n’était pas homogène et alors j’ai commencé à couper le bois moi-même et à stocker des quantités suffisantes d’une qualité régulière pour tenter d’obtenir des résultats constants. J’ai fait récemment quelques expériences avec de la fibre de carbone. Avec une feuille de 6/10 mm collée sur le fond, on apporte une rigidité énorme. Mais le résultat n’était finalement pas très convaincant et, comme entre-temps j’ai appris que manipuler la fibre de carbone peut être dangereux pour la santé, j’ai préféré l’abandonner. J’ai essayé également d’autres doublages pour le fond : palissandre sur palissandre ou épicéa sur palissandre, comme avait fait un autre grand luthier, René Lacote à Paris au xix e siècle.


Un des barrages très personnels utilisé par Tacchi.

Caisse prête à être fermée avec la table.


Ici et sur la double page suivante : la guitare n° 226, construite en 1999, réplique d’une Simplicio.


« En copiant, on essaie de comprendre les choix du luthier. »


La n° 371, construite en 2014, réplique d’une guitare de García.


“La Florence de mon enfance était incroyable, avec des ébénistes, des graveurs, des bijoutiers, des artisans partout dans la ville.” Andrea Tacchi


Lorenzo Frignani : revenir au plaisir de la musique Luthier depuis 1986, Lorenzo Frignani vit et travaille à Modène. Il construit et restaure des instruments à cordes pincées et frottées, principalement des guitares et des violons.


« Je fais environ 4 violons et 5 guitares par an. »

“Je m’occupe des guitares et aussi des autres instruments à cordes, comme les anciens luthiers.” En plus de ses guitares personnelles, sa passion pour l’âge d’or espagnol le mène à réaliser des répliques de Manuel Ramírez et Enrique García. Homme de culture et collectionneur, il a organisé de nombreuses expositions et écrit plusieurs livres sur les instruments à cordes. Il est également consultant et expert auprès des tribunaux italiens. Orfeo – Comment êtes-vous arrivé à la lutherie ? Lorenzo Frignani – J’apprenais la guitare avec un instrument très modeste et un jour une amie qui avait une guitare de Masetti, une famille de luthiers de Modène qui était en activité depuis 1900, m’a demandé de l’accompagner à leur atelier pour une réparation. La visite de cette petite « bottega », l’ambiance, tout ce que j’ai

vu ce jour-là, a éveillé en moi l’envie de devenir luthier. Dans cette ville, je vis entouré d’histoire et de culture et je travaille comme les artisans d’ici. Je m’occupe des guitares et aussi des autres instruments à cordes, comme les anciens luthiers. C’est un peu risqué car aujourd’hui certaines personnes ne comprennent pas qu’on puisse faire aussi bien des guitares que des violons. Orfeo – Et quels instruments sont les plus difficiles à faire ? L. F. – Ils posent des problèmes différents. La guitare demande beaucoup d’expérience et une fabrication sans faute parce qu’il est très difficile de faire des modifications une fois que l’instrument est fermé et terminé. Ce n’est pas le cas des autres instruments à cordes qui sont plus


La n° 154, 2006, Modèle « Concert »  : épicéa italien, palissandre indien, gomme-laque au tampon et mécaniques Alessi.

“Mon idée est de faire une guitare identique à l’originale avec un son le plus proche possible de celle-ci.” faciles à ouvrir et permettent la modification des épaisseurs ou du barrage. Mais c’est surtout la restauration des guitares anciennes qui pose de sérieux problèmes  : d’une part cette difficulté pour travailler à l’intérieur et d’autre part, la faible valeur des guitares (par rapport aux violons et aux violoncelles) qui ne justifie pas souvent des interventions coûteuses. La conséquence est que très souvent, on voit des restaurations désastreuses dans les guitares anciennes. Orfeo – Quand avez-vous commencé à voir des guitares des grands luthiers espagnols ? L. F. – L’intérêt pour la guitare espagnole est arrivé assez tard en Italie. Je pense que c’était après la Deuxième Guerre mondiale avec Segovia. N’oublions pas qu’en Italie nous avions

des grands luthiers qui continuaient à faire des guitares dérivées des guitares romantiques en ignorant complètement le travail de Torres. Guadagnini à Turin a fait ces guitares jusqu’en 1940 ! C’est Segovia qui amène cette influence et qui fait que des luthiers comme Pietro Gallinotti sont passés à la construction de ce type d’instruments. Moi, j’ai vu pour la première fois une Simplicio ou une Santos dans un musée ; c’était très difficile autrement. Orfeo – Quelle est votre motivation pour faire des répliques de Manuel Ramírez ou Enrique García ? L. F. – Mon idée est de faire une guitare identique à l’originale dont le son soit le plus proche possible de celle-ci. Après l’avoir étudiée, le challenge est d’en retrouver les caractéristiques


“J’aime faire ces copies parce que ces guitares se prêtent bien à un certain répertoire.”

sonores (qualités et défauts), pas seulement esthétiques, et de donner l’impression à celui qui joue, qu’il est en train de jouer avec l’originale. L’avantage est qu’il s’agit d’un instrument neuf, qui ne pose pas de problèmes de conservation et d’un prix très inférieur à celui de l’originale. J’aime faire ces copies parce que ces guitares se prêtent bien à un certain répertoire et on retrouve un son qu’on n’entend plus, d’un autre temps, magnifique. On peut aussi introduire des variantes pour personnaliser ou « moderniser » la guitare, on peut garder des éléments de la tradition mais les adapter à l’esthétique sonore d’aujourd’hui. C’est une idée relativement nouvelle dans le monde de la guitare mais qui se pratique couramment avec les instruments du quatuor. Orfeo – Comment sont vos propres modèles de guitare ? L. F. – Mes guitares partent du constat que les gens sont en train d’oublier le patrimoine et le passé de l’instrument. On a oublié presque l’aspect plaisir de la musique, elle est devenue tra-

La n° 220, 2015, Modèle « Concert collection  » : épicéa italien, palissandre malaisien, gomme-laque au tampon après préparation spéciale de la table et mécaniques Exagon.


Frignani utilise un barrage en X, similaire Ă celui des guitares folk.


Rosace fraîchement collée sur la table d’une future guitare.

Garder des éléments de la tradition mais les adapter à l’esthétique sonore d’aujourd’hui vail forcé pour former des virtuoses. La vitesse et le volume n’intéressent personne mais sont devenus plus importants que la beauté du son. Il faudrait stopper cette tendance et lui préférer la musique, celle qui donne la chair de poule, celle qui est une caresse pour le cœur… Mon but est de réaliser des instruments qui incitent les guitaristes à revenir à cette beauté. Je choisis les matériaux de la meilleure qualité possible, en mettant tout mon savoir pour construire les meilleurs instruments possibles. Le reste, c’est au musicien de l’apporter avec sa sensibilité, sa culture et sa technique. La recherche du « beau » doit se faire des deux côtés.

Je fais deux modèles de guitares : le modèle « Concert » et « Concert collection ». Pour ce dernier, j’utilise mes meilleures planches de bois et je fais un travail d’ébénisterie plus sophistiqué. Orfeo – Quels sont les détails personnels de vos guitares ? L. F. – Pour le modèle « Concert collection » je prépare et je colore légèrement le bois avant de le vernir au tampon, comme je le fais pour les violons. La coloration donne plus de profondeur au vernis et souligne les veines du bois.


Réplique d’une guitare de Manuel Ramírez de 1910 lors de la fermeture de la caisse :

“J’aime bien aussi adapter la sonorité de mes guitares aux personnes qui vont les jouer.”


table en épicéa italien, fond et éclisses en palissandre brésilien et mécaniques Alessi.

Peut-être le détail le plus personnel est-il mon barrage, qui est un barrage en X, un peu comme les guitares folk. J’arrive à améliorer les aigus et j’obtiens des résultats très équilibrés tout le long du manche. J’aime bien faire des guitares assez neutres pour donner le plus de liberté possible au musicien. Il y a un autre détail à l’intérieur : je renforce le haut de la table d’harmonie avec une fine couche d’érable pour éviter le classique problème de fentes de part et d’autre du manche. Parfois j’utilise le parchemin à la place de l’érable qui

était très utilisé comme renfort dans les luths et à Naples, pour doubler les éclisses. Aujourd’hui je construis les guitares «  à l’espagnole  », mais au début je faisais la caisse d’abord et le manche était emboîté à la fin, « à la française ». J’aime bien aussi adapter la sonorité de mes guitares aux personnes qui vont les jouer. Tout en respectant ma manière de faire, selon la demande du client je peux, par exemple, approfondir les basses ou faire des aigus plus mordants et ceci sans changer mon modèle de guitare ni de barrage.


Au premier plan, une guitare construite par Locatto pour son fils, copie de la Torres n° 111.


Luigi Locatto, à la recherche de la perfection

Ses guitares sont elles aussi inspirées par les grands maîtres espagnols mais il rêve d’apporter la touche finale qui fera de ses modèles des instruments définitifs.


Le modèle de ses guitares est très inspiré d’une García de 1904 À gauche et en haut, la n° 239 construite en 2012 pour le guitariste Gabriele Natilla.

Luigi Locatto est un homme du Piémont, région entourée par les Alpes et traversée par la plaine du Pô, terre des grands vins et des fromages. De nombreux collectionneurs, attirés par son expérience et la remarquable qualité de son ébénisterie, lui ont confié de travaux de restauration sur de grandes guitares. Orfeo – Comment êtes-vous venu à la lutherie ? Luigi Locatto – J’aime le bois et les travaux manuels depuis mon enfance. Vers 10 ans, j’ai commencé à étudier la guitare à Turin et j’ai très vite eu l’idée de me fabriquer une guitare. Ce fut un désastre car elle était mal collée, faite avec des clous et des mauvais bois. Vers 18 ans, après avoir lu quelques livres et démonté ma Ramírez de concert, j’ai commencé à faire des instruments acceptables et à 25 ans j’ai décidé de faire de la lutherie professionnellement.


Le décor du chevalet est très proche de celui de Simplicio.

“J’aime l’idée d’une table légère, assez libre, sans trop de barrettes.” Orfeo – Quelles sont vos références en lutherie ? L. L. – García et Simplicio. Le modèle de ma guitare est très inspiré d’une García de 1904. J’aime le son de Simplicio, très espagnol, très rond, mais celui de García est encore plus élégant. Je pense que c’est dû en partie à la forme de la caisse qui est en peu plus haute, plus allongée, ce qui, à mon avis, a une influence sur les harmoniques et le timbre. Les guitares de García sont plus légères que celles de Simplicio et le poids est reparti différemment. En général, García est plus proche de Torres. Le son de Simplicio est déjà plus moderne, plus agressif, plus fort. Il suffit de voir son portrait pour comprendre le caractère de ses guitares !

Orfeo – Quels types de barrages préférezvous ? L. L. – Je préfère les barrages symétriques. Il y a tant de manières de modifier le son que je préfère travailler les épaisseurs de la table ou des barrettes mais garder l’éventail symétrique. J’aime l’idée d’une table légère et assez libre, sans trop de barrettes parce que je ne cherche pas particulièrement la puissance, je préfère avantager la beauté du son. Orfeo – Quelle est votre idée de la guitare ? L. L. – Ma philosophie est de continuer le travail qui a été fait par les grands luthiers du passé et si possible ajouter une touche personnelle pour avoir une sonorité un peu plus moderne sans perdre le son de la guitare espagnole.


La qualité de l’ébénisterie de Locatto est présente dans tous les détails de l’instrument.


Luigi Locatto et sa femme Laura dans leur maison de Pino Torinese.

“Il ne faut pas perdre ses racines, notre devoir est d’ajouter une pierre à un édifice qui se construit depuis des siècles.”


Regardez ce qui se passe avec le violon : personne n’aurait l’idée de changer le son du violon. Pourquoi changer ce son qui nous plaît, qui nous émeut, qui nous touche profondément ? C’est un problème de culture, de références sonores, d’émotions vécues, d’histoire… Si vous me faites écouter un son qui n’est pas dans ma culture, que je ne comprends pas, il ne me touchera pas. Il ne faut pas perdre ses racines, notre devoir est d’ajouter une pierre à un édifice qui se construit depuis des siècles. Aujourd’hui, on pense que tout ce qui est nouveau est bien. Si je fais une guitare en pensant que « la guitare doit sonner plus fort », je pars de la page blanche et je commence à réfléchir à la manière de la faire : je contacte des ingénieurs, je m’entoure d’appareils de mesure sophistiqués, je rentre tout dans l’ordinateur et

à la fin, je risque d’oublier que je voulais faire une guitare. Orfeo – Alors que doit faire un luthier qui commence aujourd’hui ? L. L. – C’est vrai qu’il y a aujourd’hui une demande pour une guitare avec beaucoup de volume. Pour un luthier qui commence dans le métier c’est un problème. Il faudra qu’il décide dans quelle direction il veut aller : vers une guitare tambour ou vers une guitare de tradition. Il devra suivre ce que son cœur lui dira de faire, sinon, il risque de perdre son identité. C’est un problème général, pas seulement celui de la guitare. Notre société ne considère plus la culture comme une valeur fondamentale. Mais ce choix n’est pas le seul que devra faire un jeune luthier : il devra aussi choisir entre


En 2015, il a construit une guitare en hommage au modèle « Cumbre » de Torres.

Sa guitare n° 230 (2011), inspirée des guitares de García.

suivre un parcours à risque en essayant en permanence de petits changements, ce qui sera très courageux, ou bien faire toujours la même guitare et finir par obtenir une sonorité personnelle caractéristique, ce qui sera très gratifiant. Orfeo – Comment abordez vous la copie des instruments anciens ? L. L. – Une chose est de copier et une autre est de se reconnaître dans quelque chose. Je ne copie pas mon père mais… je suis son fils. Nous partageons certaines valeurs même si je vais continuer à ma manière. Par exemple, quand je regarde les guitares de García je me dis « cette forme est parfaite ». Cela ne m’empêche pas d’intervenir pour aplatir un peu cette courbe en cherchant à baisser la tonalité générale, à la faire encore plus profonde, par exemple. Chez les luthiers de violons, ce type de raisonnement est très courant. Mon rêve serait d’arriver à faire des petites retouches dans les guitares traditionnelles pour me rapprocher de l’instrument parfait.


Locatto a construit 270 guitares Ă ce jour, en plus de quelques violons.


Luca Waldner, le luthier qui pense aux jeunes Il entame une vie de concertiste et d’enseignant qu’il abandonne très vite pour se consacrer entièrement à la lutherie. Il se passionne pour l’étude des guitares espagnoles d’avant-guerre : Arias, Santos, Simplicio, García, Ramírez jusqu’à la révélation de son ultime référence : Antonio de Torres. Installé dans une petite commune de Lombardie, Ponte in Valtellina, il travaille seul. Il utilise des techniques modernes, comme le collage sous vide ou le contrôle automatique de l’humidité et de la température de son atelier. Il recherche ainsi tous les moyens de baisser ses coûts de fabrication afin de rendre ses guitares accessibles aux jeunes musiciens. Orfeo – Votre travail est très inspiré de Torres, n’est-ce pas ? Luca Waldner – Torres est pour moi un luthier de l’envergure de Stradivari ou Guarneri. Sa connaissance totale de la guitare se voit dans chaque détail. En les étudiant et en regardant ce qu’il a

Luca Waldner commence ses études de guitare à l’âge de 12 ans. Elles sont couronnées par le diplôme du conservatoire de Castelfranco Veneto où il avait Stefano Grondona comme professeur.


L’idée du modèle « Almedina » est de faire une guitare de concert en éliminant tout ce qui n’est pas strictement nécessaire.


Un point d’appui mobile sur la barre harmonique pour mettre au point le son de la guitare.

fait dans une situation économique toujours difficile, c’est presque incompréhensible. C’est une météorite qui a traversé l’histoire de la musique ! Quand on voit ses premières guitares connues, on se pose des questions : d’où venait-il ? qu’avait-il fait avant ? Ses premières guitares n’ont rien de premières guitares, elles ne ressemblent en rien à des numéros 0 ou 1, elles sont déjà des instruments parfaits. En plus, il était à Almería, seul… Almería en 1850 c’était le désert, il n’y avait pas d’électricité, c’était loin de tout ! D’où venait cette connaissance de l’instrument ? Dès le départ, il savait très bien ce qu’il faisait, il avait une profonde connaissance du bois, une oreille absolue… Torres est une sorte de talent qui naît dans le désert avec une sensibilité musicale et une intelligence supérieures. Les luthiers, nous avons une grande dette envers Romanillos car le travail qu’il a fait sur Torres nous a beaucoup apporté. Orfeo – Combien de Torres avez-vous étudiées ? L. W. – J’ai vu quinze ou vingt guitares de Torres et j’en ai restauré six. La restauration nous donne l’occasion d’accéder au travail du luthier. Mais c’est à nous de comprendre ce travail. Copier la forme, utiliser les mêmes bois, le même barrage, les mêmes dimensions ne suffit pas pour faire un instrument identique. Et le son ? Est-ce le même ? C’est comme tout dans la vie : ce n’est pas parce qu’un grand cuisinier qui fait

une « pasta all’aglio » sublime vous donne la recette que vous arriverez à faire de même ! Hauser et Rubio, pour moi, sont les deux seuls luthiers qui sont arrivés à faire quelque chose de remarquable en dehors des Espagnols. Orfeo – Comment est née votre guitare « Almedina » ? L. W. – Au départ, je voyais un problème culturel. Les guitaristes ne connaissent plus rien à l’histoire de la guitare et ils ont peu d’opportunités d’écouter les guitares de Torres ou de Simplicio. Alors ils suivent des modes. Dans les années 90, c’était Kasha, aujourd’hui c’est Smallman ou Dammann, des tables en carbone, lattice ou Nomex. Ces instruments ne sont pas des guitares et ils ne font pas de la musique, ce sont des instruments que l’histoire fera disparaître. « Almedina » est née de ce constat. Je me suis dit : il faut s’adresser aux jeunes, à ceux qui n’ont pas encore l’oreille déformée par les instruments à la mode et leur proposer une guitare de luthier, avec une belle sonorité traditionnelle et d’un prix raisonnable. Ces jeunes du conservatoire, pour des raisons économiques, ont formé leur sensibilité musicale et leur technique avec de mauvais instruments  : durs, lourds, sans couleurs, sans « pianissimi », avec l’obsession du volume. « Almedina » est ma réponse : une vraie guitare de luthier, avec un beau son, qui pèse 1,1 kg, la plus belle possible et au prix le plus bas possible. Ce n’est pas une guitare d’étude, c’est une


Un barrage très traditionnel soigneusement réalisé.


Le modèle « Concert » bénéficie d’une réalisation plus soignée et d’une décoration plus élaborée.


« Il faut s’adresser aux jeunes, à ceux qui n’ont pas encore l’oreille déformée par les instruments à la mode. » vraie bonne guitare faite par un luthier, vernie au tampon, avec des bois de premier choix : la table en épicéa, le manche en cèdre (Ndlr : avec une frette zéro) et la caisse en érable, comme dans la lutherie du violon. « Almedina » est inspirée des guitares d’avantguerre  : Torres, Santos, Simplicio, García… Peut-être le son que j’aie le plus en tête est celui de Torres, de la guitare espagnole comme aurait dit Romanillos. Si on a un enfant, on lui achète des chaussures de bonne qualité, sinon on lui ruine les pieds. Avec la guitare c’est la même chose. J’ai déjà fait presque quarante « Almedina » : les étudiants et les professeurs sont ravis. Orfeo – Quels autres modèles faites-vous ? L. W. – Pour les professionnels, je fais un modèle de concert, d’une réalisation plus soignée, avec des bois de toute première qualité : la table en épicéa du Val di Fiemme, comme Stradivari et une décoration plus élaborée. Sa construction n’est pas réalisée à la manière classique espagnole  : je monte d’abord les éclisses sur le fond et à la fin, je ferme la guitare avec la table, comme Torres l’a fait certaines fois. Elles sont vernies d’abord avec un vernis à l’huile comme les violons et je termine avec de la gomme-laque au tampon. En ce moment j’essaie une de mes idées sur les guitares de concert : elles ont la particularité d’avoir un point d’appui mobile sur la barre harmonique. C’est un peu l’idée de l’âme du violon mais celle-ci ne relie pas la table avec le fond : cette petite pièce de bois change un point de

contact entre barre harmonique, qui est ouverte, et la table. En la déplaçant, on change le mode vibratoire et on « met au point » finement le son de la guitare. Le but est d’optimiser le fonctionnement de la table d’harmonie. Orfeo – Utilisez-vous aussi le cèdre pour les tables ? L. W. – Non, le cèdre n’a jamais été un bois de lutherie. Les instruments du quatuor, les harpes, les pianos ont toujours utilisé l’épicéa qui est un bois de résonance doté de la meilleure projection sonore et donc le mieux adapté pour faire des tables d’harmonie. C’est comme le Nomex qui est une fibre dont la principale qualité est sa résistance au feu. Ce n’est pas parce que le Nomex a sauvé la vie de Niki Lauda qu’il est bon pour faire des guitares ! Encore une fois, l’histoire fera le ménage… Orfeo – Avez-vous cherché plus de volume dans vos guitares ? L. W. – Non, aucune guitare ne manque de volume, ça encore, c’est une folie d’aujourd’hui… Connaissez-vous des luthistes qui se plaignent de la puissance de leur instrument ? Orfeo – Quel est l’accessoire que vous utilisez pour attacher les cordes sur le chevalet ? L. W. – C’est une invention à moi, les « String plates », ce système protège la table d’une éventuelle cassure de la corde et garde un angle d’appui constant et idéal sur le sillet.


Enfermée au cœur des Alpes, la province de Sondrio occupe l’extrémité nord occidentale de la Lombardie.


Crémone,     la  

Située le long de la plaine du Pô, au sud de la Lombardie, Crémone doit d’abord son grand renom à ses luthiers. Dès le xvie siècle, ils portaient violons et violoncelles à la perfection.

L’architecture superbe de l’ensemble formé par le Duomo (1332, styles roman et gothique), le Torrazzo (campanile fin xiiie) et le baptistère.


patrie du violon


Les armoiries de la ville entourées de personnages mythiques, dont Hercule, qui selon la légende, aurait créé Crémone.

Amati sera le maître d’Andrea Guarneri, sans doute aussi celui d’Antonio Stradivari Les Amati, les Guarneri et surtout Antonio Stradivari réalisèrent des instruments fabuleux, au magnifique timbre, donnant au violon sa forme définitive. Andrea Amati est à l’origine d’une brillante lignée de luthiers représentée par ses deux fils, Antonio et Girolamo, et surtout par son petit-fils Nicolò Amati. Ce dernier élabore un modèle de violon aux dimensions généreuses et à la sonorité douce et puissante. Il convient parfaitement aux intérieurs princiers et bourgeois où fleurissent les premiers concerts de musique de chambre. Nicolò Amati sera le maître d’Andrea Guarneri et vraisemblablement aussi celui d’Antonio Stradivari dont la célébrité domine immuablement celle de tous les autres luthiers. Aujourd’hui encore, des dizaines d’échoppes de luthiers vivent de la construction d’instruments de qualité, construits selon la

tradition héritée des anciens maîtres. Crémone s’enorgueillit aussi de sa superbe architecture avec notamment, l’ensemble remarquable formé par la cathédrale recouverte de marbre blanc (il « Duomo »), le campanile (il « Torrazzo ») et le baptistère. Elle abrite de nombreux musées tels que le « Museo del Violino » et le « Museo Civico Ala Ponzone » ainsi que l’École internationale de lutherie qui perpétue aujourd’hui la tradition des instruments à cordes frottées pour des étudiants venus des quatre coins du monde. Depuis quelques années, l’école s’est ouverte à la lutherie de guitare qui est enseignée dans un atelier spécifique. Museo del Violino Le Musée du violon, inauguré en septembre 2013, nous donne à découvrir l’histoire du violon,


CrĂŠmone est une ville de musĂŠes, de musique et de promenades. Au fond, le campanile veille sur la citĂŠ de Stradivari.


Lo Scrigno dei tesori (cabinet des trĂŠsors). Museo del violino et la sculpture de Helidon Xhixha.


L’auditorium Giovanni Arvedi. Les grands noms de la lutherie sont rÊunis dans cette salle.


La « Sabionari », une des cinq guitares connues d’Antonio Stradivari.


Guadagnini, Lacote, Fabriccatore, Torres sont parmi les noms qui se succèdent dans les vitrines.

De nombreux musées sont présents dans cette ville, notamment le “Museo del Violino” et le “Museo Civico Ala Ponzone” les systèmes de fabrication, la vie des familles de luthiers crémonais et nous permet d’admirer les chefs-d’œuvre des maîtres luthiers du monde entier. Le musée, par la réunion de plusieurs collections et la donation des outils de travail de Stradivari, peut s’enorgueillir de pouvoir offrir la plus belle exposition de violons du monde. À voir absolument, la salle « Scrigno dei tesori » (cabinet des trésors) avec la plus belle collection de violons que vous puissiez rêver : Amati, Guarneri, Stradivari et tous les grands noms de la lutherie sont réunis et mis en valeur par une présentation très spectaculaire. L’autre fleuron du musée est l’au-

ditorium « Giovanni Arvedi », joyau d’ingénierie acoustique de 500 places qui allie la technologie la plus avancée au savoir ancestral de la lutherie et la tradition culturelle crémonaise. La scène circulaire de dimensions réduites, occupe une position centrale qui garantit une vue et une acoustique optimales à pratiquement tous les spectateurs. Des concerts réguliers permettent d’écouter et d’apprécier le « son » des violons de la collection dans cette salle à l’acoustique parfaite. Enfin, une autre merveille attend les amoureux de la guitare classique : rien moins que la « Sabionari », l’une des cinq guitares connues d’Antonio Stradivari. Restaurée en France par Françoise


René Lacote, Paris 1830.

L’exceptionnelle collection Carutti, comprend une cinquantaine d’instruments à cordes pincées


Louis Panormo, Londres 1833.

et Daniel Sinier de Rieder, son entretien a été confié à Lorenzo Frignani. Museo Civico Ala Ponzone Logé dans le « Palazzo Alfaitati » construit au xvi e siècle, le musée abrite la collection d’art du marquis Giuseppe Ala Ponzone. Il en fit don à la ville de Crémone en 1842. Parmi des merveilles, on peut admirer le « San Francesco in meditazione » de Caravaggio ou « l’Ortolano » d’Arcimboldo.

Antonio de Torres, n° 59 S. E. Almería 1884.

Là encore, une bonne surprise nous attend : la collection d’instruments de Carlo A. Carutti, exceptionnelle par la qualité des pièces réunies, leur rareté et leur état de conservation. Elle comprend une cinquantaine d’instruments à cordes pincées : guitares, mandolines et luths, construits par les plus grands luthiers européens des xvii e, xviii e et xix e siècles. Dans les vitrines, des noms se succèdent, Fabriccatore, Guadagnini, Lacote, Torres et bien d’autres…


Nicolò Alessi : précision   Son passé dans l’industrie de précision et son amour pour la guitare classique l’ont amené à perfectionner la conception et le fonctionnement des mécaniques Il se sert de machines et de technologies de pointe en complément d’une gravure manuelle traditionnelle, un mélange de modernité et de tradition avec un niveau de qualité superlatif. Il nous a reçus dans sa maisonatelier de Luino, au bord du Lac Majeur et nous a même offert un petit récital avec deux guitares de sa collection : une Hauser II et une José Luis Romanillos.

elles étaient fiables. Mon idée n’était pas de copier les mécaniques qui existaient mais plutôt de partir de la « feuille blanche » et de repenser les composants mécaniques. En revanche, je suis l’un des seuls à faire des copies d’anciens modèles, mais avec une technologie moderne. Pour moi, il est essentiel que les mécaniques soient précises et solides, ce qui fait Nicolò Alessi que je réfléchis sans relâche Orfeo – Comment êtes-vous arrivé à la à la manière de perfectionner mes modèles, de fabrication de mécaniques de guitare ? trouver de nouvelles solutions, de nouveaux proNicolò Alessi – J’ai une formation de dessicédés de fabrication, de nouveaux matériaux. nateur industriel et je travaillais pour les entreprises locales. Mais en même temps, je preOrfeo – Quels sont les matériaux que vous nais des cours de guitare avec un professeur utilisez ? du conservatoire. Au bout d’un certain temps N. A. – L’acier inoxydable pour les vis, le bronze j’ai rencontré des problèmes avec les mécapour les engrenages et le laiton ou l’alpaca (1) niques de ma guitare qui devenaient dures et pour les platines. Les bagues intermédiaires sont peu précises. J’ai alors pensé à les faire moid’une matière synthétique du type Téflon. Et pour même et j’ai commencé à étudier leur fabricales boutons j’utilise divers types de bois (ébène, tion et à créer des prototypes. J’ai trouvé ça amourette) ou de l’imitation d’ivoire. très intéressant et j’ai décidé de m’y consacrer J’ai fait également un modèle « Simplicio » en entièrement. argent avec un filet d’or incrusté tout autour. Ensuite, j’ai fabriqué quelques mécaniques que Comme les guitaristes changent souvent l’accorj’ai montrées aux luthiers. Très vite j’ai commencé à recevoir des commandes et même si ces (1) Ndlr : Alpaca (ou argent allemand) est le nom d’un premières réalisations n’étaient pas parfaites, alliage de métaux (zinc, nickel et cuivre) imitant l’argent.


et haute qualité

Cette guitare de Francisco Simplicio de 1931 est équipée avec une copie, faite par Alessi. des mécaniques d’origine,


Mélange des techniques : le travail commence à   


l’ordinateur et se termine par la gravure manuelle.


“Ce que j’aime c’est faire un modèle spécial,     dage de mi à ré durant les concerts, ce qui représente un effort important pour les pièces métalliques, je préfère faire des engrenages assez grands, avec 15 dents, pour qu’ils aient plus de métal et qu’ils soient plus solides. Aussi, une fois fini le montage manuel des différentes parties des mécaniques, je les « rode » sur une machine qui les fait tourner à toute allure pendant quelques minutes. Orfeo – Combien de modèles différents faites-vous ? N. A. – Un nombre infini, je peux faire n’importe quelle forme ou décoration. Ce que j’aime le plus, c’est faire un modèle spécial, qui corresponde bien esthétiquement à la guitare du client. Je commence toujours par faire quelques dessins manuellement, mais à la fin cela se termine avec l’ordinateur et le logiciel AutoCad. Aujourd’hui c’est comme ça qu’on travaille. Orfeo – Et pour la gravure, vous utilisez aussi l’ordinateur ? N. A. – Non, la gravure est toujours faite à la main. Pour la gravure, il n’y a rien qui puisse remplacer le travail manuel. Je ne la fais pas moi-même, elle est faite par une femme graveur, qui perpétue le métier de son père. La gravure est une technique qui demande beaucoup de précision. Heureusement en Italie, nous avons une grande tradition et d’excellents artisans, héritiers des techniques anciennes qu’on utilisait pour graver les armes, les épées et les armures. Orfeo – Vous-même, vous vous sentez héritier de l’artisanat italien ? N. A. – Pas seulement de l’artisanat : dans cette région, il y avait énormément de petites entreprises de haute technologie qui faisaient des pièces de haute précision avec des tolérances de l’ordre du centième de millimètre !

Différents modèles de platines prêtes à recevoir les engrenages.


qui corresponde à la guitare du client.”


Paris, octobre 2015 Site internet : www.orfeomagazine.fr Contact : orfeo@orfeomagazine.fr

Orfeo magazine N°6 - Édition française - Automne 2015  

Magazine dédié à la guitare classique, ses luthiers et son environnement culturel.

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