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orfeo N°

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m a g a z i n e José Luis Romanillos Luthier Professeur Chercheur Collectionneur Découverte La mosquée de Cordoue

N° 5 - Printemps 2015 Édition française


Orfeo magazine n° 1, hiver 2013

Orfeo magazine n° 2, automne 2013

Ce premier numéro a été bâti autour de deux familles de Barcelone : les Fustero, fabricants de mécaniques et les Simplicio, luthiers, et leur relation avec le mouvement moderniste.

Numéro entièrement consacré au luthier Daniel Friederich, ses guitares et son quartier, complété par l’histoire du faubourg Saint-Antoine.

Orfeo magazine n° 3, printemps 2014

Orfeo magazine n° 4, automne 2014

Au sommaire de ce numéro : La maison Contreras, Le « western red cedar », Marcelino López Nieto.

Au sommaire de ce numéro : Hauser - Blöchinger - Ober La Bavière baroque Le musée de Mittenwald

Directeur : Alberto Martinez Conception graphique : Hervé Ollitraut-Bernard Secrétaire de rédaction : Clémentine Jouffroy. Rédacteur : Marc Zammit Traductrice français-espagnol : Maria Smith-Parmegiani Traductrice français-anglais : Meegan Davis Site internet : www.orfeomagazine.fr Contact : orfeo@orfeomagazine.fr

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orfeo Édito

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m a g a z i n e Luthier, mais aussi conférencier, historien et pédagogue, José Luis Romanillos est un homme aux multiples facettes. Il doit aussi beaucoup à sa rencontre avec Julian Bream qui joue durant de nombreuses années sur une de ses guitares, ce qui le rend célèbre internationalement. Il publie plusieurs livres majeurs sur la guitare espagnole et la « vihuela de mano ». Il anime des stages de lutherie dans de nombreux pays et des luthiers du monde entier y participent. Il donne encore des conférences sur l’organologie de la guitare. Les motifs de ses rosaces, si singulières et reconnaissables, sont inspirés des arches de la mosquée de Cordoue. Ils vont nous faire voyager en Espagne pour admirer cet immense chefd’œuvre de l’art musulman. Nous dédions ce numéro d’Orfeo à José Luis Romanillos en hommage au grand luthier et aussi à l’homme qui a sans aucun doute beaucoup apporté à la connaissance de la construction et de l’histoire de la guitare classique. Bonne lecture. Alberto Martinez


José Luis Rom défenseur de Depuis 1995, José Luis Romanillos s’est installé à Guijosa, près de la ville de Sigüenza en Espagne, confiant son atelier britannique à son fils Liam, désormais dépositaire de la fameuse signature.


omanillos, l’infatigable la guitare espagnole

© Victor Vidal

« De temps en temps, je continue à envoyer à Liam quelques tables déjà prêtes, avec la rosace et le barrage. »


Romanillos avec sa première guitare.

En 1945, à l’âge de 13 ans, José Luis Romanillos commence à travailler comme apprenti ébéniste chez le fabricant de meubles Caballero à Madrid. En 1956, il part pour l’Angleterre et trois années plus tard, il se marie avec Marian Harris, son inséparable complice avec laquelle ils auront trois enfants : José Luis, Ignacio et Liam. En 1961, la nostalgie de son pays natal l’amène à faire une guitare pour apprendre à jouer du flamenco. Soir après soir, sur la table de la cuisine et sans autres connaissances que celles puisées dans un petit livre « Make Your Own Spanish Guitar » écrit par A. P. Sharpe, il réussit à faire sa première guitare au bout de mois de travail. Il lui donne le nom de sa mère : Toribia. « Le choc émotionnel que j’ai ressenti en l’écoutant sonner m’a fait penser qu’un miracle avait eu lieu dans cette petite cuisine. Le résultat de cette première guitare et les questions qu’elle souleva,

marquèrent le début d’une nouvelle orientation de ma vie. » J. L. R. Les années suivantes, Romanillos continue à faire des guitares dans cette même cuisine et à les vendre localement, mais un jour de 1970, un de ses clients le présente à Julian Bream qui, intéressé par son travail, lui propose de venir installer son atelier dans la grange de sa propriété de Semley. (Ndlr - À la place de David Rubio, récemment parti s’installer près d’Oxford). C’est à partir de cette rencontre qu’il devient luthier professionnel tandis que Bream commence à jouer avec ses instruments. En 1973, il construit la célèbre guitare que Julian Bream utilisera pendant longtemps pour ses concerts et ses enregistrements en même temps que le nom de Romanillos se répand internationalement. Nous sommes allés le rencontrer dans sa maison de Guijosa.

© Victor Vidal

La nostalgie de son pays natal l’amène à faire une guitare pour apprendre à jouer du flamenco


« La bonne guitare est empirique, elle naît de l’expérience accumulée par le luthier tout au long de sa vie. »


© Victor Vidal (3)

« Le plaisir de voir naître un instrument, fait avec ses mains et quelques bouts de bois. »

J’ai utilisé les gabarits de la Hauser de 1936 de Bream, de certaines Torres et de la Manuel Ramírez de 1913 de Segovia Orfeo - Combien de guitares avez-vous construit ? J. L. R. – Je ne sais pas, environ 350. Au début, je ne les numérotais pas. Ensuite oui, mais je leur ai toujours donné des noms. Orfeo – Quels gabarits avez-vous utilisé ? J. L. R. – J’en ai utilisé plusieurs : celui de la Hauser de 1936 qui appartenait à Julian Bream, plusieurs Torres et aussi celui de la Manuel Ramírez de 1913 jouée par Segovia (Ndlr - faite par Santos Hernández). Orfeo – Et avec quels types de barrages ? J. L. R. – Dans les années 70, mon barrage était inspiré de la guitare de Hauser de 1936. Après, avec l’expérience, j’ai changé petit à petit en cherchant plus de graves.

Orfeo – En vous rapprochant de plus en plus de Torres ? J. L. R. - Quand j’ai commencé à faire des guitares, je ne connaissais pas Torres. La première que j’ai vue, c’était en 1973, quand Bream m’a dit qu’il y avait une Torres dans le magasin de Ivor Mairants à Londres. Depuis, j’en ai vu beaucoup, peut-être 60 ou 70. Avec le temps, j’ai beaucoup évolué dans ma manière de construire les guitares mais finalement je suis revenu aux origines : Antonio de Torres, à ce que je crois être essentiel et le mieux qu’on ait jamais fait. Après Torres, il y a eu des évolutions mais le son d’une Torres est extraordinaire, c’est l’essence même de la guitare espagnole. En France, on fabriquait d’excellentes guitares, en Allemagne et en Italie aussi, mais la guitare de Torres porte en elle le contexte social et culturel


Un des luths construits en 1975 par Romanillos.

L’ébénisterie est d’un grand raffinement.

Toute œuvre porte en elle la valeur de l’être humain qui l’a faite. Les différentes mentalités se reflètent dans sa construction de l’Espagne de cette époque. Un Allemand, un Italien ou un Français, ne travaille pas comme un Espagnol, c’est impossible. Toute œuvre porte en elle la valeur de l’être humain qui l’a faite. Les différentes mentalités se reflètent dans sa construction. La guitare a évolué avec le répertoire et s’est orientée, avec Hauser et Segovia, vers une guitare plus équilibrée, comme un piano, plus froide, plus sèche. Pour moi, la guitare espagnole a quelque chose en elle, je ne sais pas bien quoi, en relation avec le climat, avec l’histoire, avec les sentiments du pays : un spectre sonore très ample, avec des graves très graves et des aigus très aigus. Orfeo – Quels sont les bois que vous utilisez ? J. L. R. – Mes tables sont en épicéa et presque toutes viennent d’un grand lot que j’ai acheté en Suisse il y a longtemps. Le bois de table idéal doit être fendu au lieu d’être coupé et avoir des veines


La copie d’une vihuela de Sanguino de 1768 encours de finitions dans son atelier de Guijosa.


La « Cariñosa » a été construite à Guijosa. La table a reçu un vernis assez sombre et le fond est fait de quatre morceaux de palissandre de Rio.


Guijosa, le village où habitent les Romanillos est à quelques kilomètres de Sigüenza et son musée de la guitare.

Il faut utiliser le red cedar pour les tuiles de toit ou les clôtures de jardin mais sûrement pas pour les guitares !

Orfeo – J’ai vu dans votre atelier de belles tables chenillées (griffes d’ours), quel avantage leur trouvez-vous ? J. L. R. – Je les aime bien. Je crois que ce type de structure cellulaire de l’épicéa implique une

plus grande solidité, une meilleure flexibilité, un poids inférieur et par conséquent, une plus grande vitesse dans la transmission du son. L’autre avantage que je trouve au bois chenillé, c’est qu’il me permet de diminuer l’épaisseur de la table. Orfeo – J’ai remarqué quelques détails très personnels dans vos guitares… J. L. R. – Oui, les sillets de tête sont taillés en forme de coin pour mieux les fixer et éviter les pertes de son. Les sillets du chevalet sont réglables, plus longs que d’habitude, pour que le guitariste puisse ajuster la hauteur des cordes à son goût. D’autre part, le motif de mes rosaces est inspiré de la mosquée de Cordoue, mais elles ne sont pas toutes identiques, il y a toujours des différences. Un autre détail important, c’est que mes guitares ont toujours été entièrement faites par moi et par personne d’autre. J’ai toujours eu plaisir à travailler le bois.

© Clémentine Jouffroy

bien parallèles. Je ne tiens pas beaucoup compte de la séparation des veines ; dans les vieilles guitares, on trouve des tables avec les veines très écartées. J’aime aussi que le bois de la table soit assez léger avec une bonne flexibilité. Je crois que le choix de l’épicéa est un facteur essentiel dans la construction des guitares classiques. Je connais bien le western red cedar et mon avis, c’est qu’il faut l’utiliser pour les tuiles de toit ou les clôtures de jardin mais sûrement pas pour les guitares ! Pour le fond et les éclisses, j’utilise le cyprès et plusieurs palissandres. Mais je n’accorde pas beaucoup d’importance à la caisse, pour moi, c’est la table qui est primordiale.


Quelques tables d’un magnifique épicéa en attente dans son atelier.


« Marian », avec sa table laissée sans vernis. Fond et éclisses en cyprès.


Pour ses tĂŞtes de guitares, Romanillos marie bois prĂŠcieux et marqueterie de haut niveau.


La table de la « Medio siglo » est faite de quatre pièces d’épicéa et le fond de quatre pièces de palissandre de Rio. « J’aime tellement son timbre, que j’ai peur qu’il change si je la vernis. »


© Clémentine Jouffroy

Préparation de tous les éléments pour former les arches de la rosace.

Le motif de mes rosaces est inspiré de la mosquée de Cordoue, mais elles ne sont pas toutes identiques, il y a toujours des différences La lutherie, c’est la magie de la naissance d’un son obtenu grâce à des morceaux de bois assemblés de mes propres mains en rêvant que la prochaine guitare sera la meilleure. Orfeo – Avez-vous rencontré le problème des « wolf notes » ? J. L. R. – Il y a souvent une note qui consomme l’énergie plus rapidement que les autres. C’est un problème. On travaille toujours de la même manière mais le bois n’est jamais le même et le résultat est un peu imprévisible. Chaque note bouge l’air dans toute la caisse et résonne dans toutes les cordes. C’est très difficile de tout contrôler. Quand on a ce problème, on cherche la solution en enlevant ou en ajoutant du bois mais on intervient ici et ça réapparaît ailleurs. C’est très compliqué !

La bonne guitare est empirique, elle naît de l’expérience accumulée par le luthier tout au long de sa vie mais il ne peut pas tout maîtriser. Il peut contrôler beaucoup de choses mais il ne peut pas contrôler complètement la réponse sonore du bois, ni comment il va réagir mécaniquement. Chaque guitare a sa propre sonorité, elle est comme un être humain avec ses cordes vocales et sa voix, son timbre. Il est impossible de faire deux guitares qui sonnent identiquement et la science ne nous aide pas : elle ne nous apprend pas à faire une guitare qui sonnerait mieux qu’une autre ni à définir la qualité d’un son. Orfeo – Qui a le dernier mot dans la réussite d’une guitare, le bois ou le luthier ? J. L. R. – Je vous dis sincèrement : le bois, et surtout celui de la table.


La réalisation des arches de la rosace est expliquée en détail dans son livre « Making a Spanish Guitar ».


Quatre variations sur le thème des colonnes de la mosquÊe de Cordoue.


Cordoue,

Classée au patrimoine de l’humanité, la mosquéecathédrale de Cordoue est le motif d’inspiration de José Luis Romanillos pour la réalisation de ses rosaces.


l’inspiratrice

La mosquéecathédrale de Cordoue et le pont Romain vus de l’autre rive du fleuve Guadalquivir.


Les arches avec leur bichromie de pierre et de brique sont doubles dans la partie supĂŠrieure.


Le thème des arches bicolores est également présent sur la façade.


DĂŠtails des anciennes arches, peintes en rouge et blanc.


Depuis 1236, année de la reconquête de Cordoue, la mosquée est redevenue une église chrétienne.

Al-Hakam II avait fait de Cordoue une ville de culture et de tolérance La mosquée de Cordoue, située en plein centre historique de la ville, est l’un des plus beaux exemples de l’art musulman en Espagne. Les neuf siècles que durèrent sa construction, les agrandissements et les réformes, montrent la complète évolution du style omeyyade en Espagne, côtoyant les styles gothique, renaissance et baroque de la partie chrétienne. L’initiative de sa construction en 785, sur les ruines d’une église wisigothe, revient à l’émir musulman Abd-Al-Rahman I. De cette première étape, il reste la magnifique salle aux cent dix colonnes de marbre et de granit, décorées avec des chapiteaux romains et wisigoths, terminées par des arches doubles en brique et pierre, qui constituent une nouveauté architecturale sans précédent. Une autre caractéristique singulière de la mosquée de Cordoue est son orientation vers Damas et non pas vers La Mecque. Les agrandissements En 833, Abd-Al-Rahman II agrandit la mosquée avec huit nouvelles rangées de colonnes, récupérées du théâtre romain de Mérida (Espagne). En 929, Abd-Al-Rahman III fait de Cordoue la capitale du plus grand et plus important royaume islamique d’Occident. Sa seule intervention est le nouveau minaret et l’agrandissement du Patio de los Naranjos (Cour des orangers). En 961, Al-Hakam II ajoute les plus grands tré-

sors conservés actuellement dans la mosquée : le « Mihrab » point focal de la prière et la coupole de la « Kiba » avec ses arches entrelacées, immenses œuvres d’art. Le « Mihrab », conçu pour la première fois comme une pièce octogonale, est décoré avec des mosaïques époustouflantes de beauté réalisées par des maîtres byzantins envoyés par l’empereur de Constantinople. Durant le califat de Al-Hakam II, Cordoue devient la ville la plus importante d’Europe du point de vue culturel et politique. C’est également Al-Hakam II qui est à l’origine de la célèbre bibliothèque, symbole d’une culture pluraliste, tolérante et universaliste, avec plus de 400 000 volumes qui exploraient tous les domaines du savoir. La dernière réforme est due à Al-Mansour qui, en 987, en agrandissant encore la mosquée et en ajoutant huit travées supplémentaires de colonnes à l’intérieur, en fait une véritable et extraordinaire forêt. La construction de la cathédrale En 1236, année de la reconquête de Cordoue, la mosquée redevient une église chrétienne et en 1  523 commence la construction d’une cathédrale à l’intérieur même de la mosquée. Les travaux vont durer 234 ans, d’abord de style gothique, puis renaissance et finalement baroque. La mosquée-cathédrale de Cordoue est classée au patrimoine de l’humanité depuis 1984 (Unesco).


Le Mihrab fut recouvert de mosaïques par des artisans byzantins. Ici, la coupole et dans la double page suivante, la porte d’entrée.


Le fond est en ĂŠrable avec une bande centrale en amourette.


Julian & José « José possède une vraie sensibilité pour le bois et il sait ce qu’il peut en tirer et par conséquent ce qu’il veut obtenir de l’instrument. »

Julian Bream


© Oscar Heldlund


Ci-dessous : l’étiquette de la célèbre Romanillos 1973 de Bream.

© Marian Romanillos

José Luis Romanillos, Julian Bream, et Robert Bouchet.

Près d’Oxford, en 1968, José Luis et Julian étaient voisins sans le savoir

Les disques enregistrés avec John Williams ont remporté un grand succès.

Quand en 1968, après trois années en Espagne, les Romanillos reviennent en Angleterre, ils s’installent dans un village près de Salisbury, ignorant qu’ils ne sont qu’à vingt kilomètres de l’endroit où vit Julian Bream. Quelques mois plus tard, Marian réussit à faire publier un article dans le journal local informant que José Luis fabrique des guitares. Cet article attire quelques clients dont un musicien de la région qui lui achète une guitare puis le présente à Julian Bream. Bream vivait dans une ferme où il avait aménagé une étable en atelier. Il proposa à Romanillos de venir y travailler pour prendre la place laissée par le luthier David Rubio. Il partagerait l’atelier avec Michael Johnson, facteur de clavecins et Anton Smith, constructeur de luths.


la Articles publiĂŠs dans 68. presse locale en 19


Guitare baroque construite pour Julian Bream.

Je veux que vous fassiez une chose très difficile : que vous retiriez le fond avec précaution et que vous fassiez des dessins précis de tout l’intérieur pour pouvoir le copier Julian Bream raconte comment cette histoire débuta dans le livre « A Life on the Road » écrit par Tony Palmer : J’ai dit à Romanillos : “Écoutez, pourquoi ne réparez-vous pas ma Hauser ? Mais avant de la réparer, je veux que vous fassiez une chose très difficile : que vous retiriez le fond avec précaution et que vous fassiez des dessins précis de tout l’intérieur pour pouvoir le copier… J’ai une idée, je lui ai dit après avoir réfléchi un moment, je vais vous commander six guitares qui soient des copies de cette vielle Hauser.” Je lui ai demandé combien il gagnait comme menuisier, je crois que c’était 15 livres par semaine à cette époque. Et je lui ai dit : “Bon, je continue à vous payer la même chose pendant que vous faites ces guitares parce qu’elles ne peuvent pas être mauvaises. Nous allons en vendre quelques unes à un prix raisonnable et vous en au-

rez le bénéfice et si l’une d’entre elles est vraiment bonne, je vous l’achèterai à un prix honnête.” Il a répondu qu’il en parlerait à sa femme. Le lendemain il m’a téléphoné pour me dire que les deux étaient d’accord avec ma proposition et qu’il souhaitait commencer le mois suivant. Et il l’a fait. À partir de 1970 et pendant plusieurs années, Romanillos construit ses guitares dans l’étable de la propriété de Julian Bream et une belle amitié naît entre eux. La huitième guitare construite dans cet atelier est la célèbre Romanillos de 1973 qui accompagnera Bream pendant plusieurs années et avec laquelle il enregistrera les disques suivants : 1974 - Together Again, RCA ARL 10456. 1974 - Julian Bream, RCA ARL10711. 1980 - Music of Spain, Vol. 4, RCA RCD14549. 1981 - Dedication, RCA ARC 14379. 1982 - Music of Spain, Vol. 5, RCA RCD14378.


© Juan Cerda

« Pour José avec toute mon admiration pour ses belles guitares »


Des cours de lutherie De 1984 à 2012, Romanillos a organisé des stages de lutherie réputés. Beaucoup de grands luthiers d’aujourd’hui y ont assisté.

Cordoue 1989, de gauche à droite, debout : Tobias Braun, Gerhard Oldiges, Marian RomanillosHarris, John van Gool, Hartmut Hegewald, Edmund Blöchinger, Mark Peirelinck, Gustaaf den Aantrekker. En bas : Moritz Sattler, José Luis Romanillos, Jürgen Winter, Els Jageneau, Heidi Pulfer et Michel Brück.


Š Tobias Braun

inoubliables


Pendant ces stages, tous les aspects de la construction de la guitare ĂŠtaient abordĂŠs.


© Caroline Jones

José Luis avec deux de ses fils, Liam et Ignacio. Liam, luthier formé par son père, a repris son atelier en Angleterre et l’a assisté dans ses stages.

Curieusement, en Espagne il n’y a pas d’école de lutherie comme celle de Crémone en Italie, Mirecourt en France ou Mittenwald en Allemagne. Mais José Luis Romanillos, avec son amour pour la guitare espagnole et sa générosité ont comblé ce vide avec la mise en œuvre de stages de lutherie de deux semaines au cours desquels il enseignait à construire une guitare ! Tous les aspects de la construction étaient abordés : sélection des bois, barrages, collage, exécution des rosaces, fileterie et vernis avec un travail plus approfondi autour de la table d’harmonie. “On commençait toujours par la table, qui était le point que je contrôlais avec le plus d’attention. Pour le reste, je leur laissais plus de liberté. Je n’ai jamais voulu imposer un cadre rigide de travail.” J. L. R. Pratiquement tout le travail devait être réalisé avec des outils manuels. À chaque stage, José Luis et

Marian attendaient une vingtaine de participants avec des bancs de travail, des « soleras » et des gabarits qu’ils préparaient pour chacun. Ils mettaient à leur disposition l’outillage qui leur manquait et les stagiaires devaient apporter le bois nécessaire pour faire deux guitares et aussi quelques outils. Des luthiers débutants, amateurs et professionnels du monde entier ont assisté à ces cours, attirés par la réputation de Romanillos. Le premier a eu lieu à Zürich (Suisse) en 1984, puis à Cordoue (Espagne) de 1989 à 1997 et, finalement à Sigüenza (Espagne) de 2001 à 2012. “C’est fou ce que nous avons fait pour la guitare espagnole Marian et moi. Mais, c’était merveilleux de voir le plaisir qui prenait les gens à faire les choses. Certains m’ont écrit après le stage que ces deux semaines avaient été les meilleures de leur vie.” J. L. R.

© Van Opstal

Je n’ai pas de secrets, je dis tout ce que je sais. C’est impossible de copier en lutherie : même quand je fais deux guitares en même temps, elles ne sonnent pas de la même manière


Le livre « Making a Spanish Guitar » est accompagné de ces deux plans : Romanillos 1973 et Torres 1885. En bas : table avec le barrage Romanillos 1973 en cours de réalisation pendant le stage de 2004 à Sigüenza.


Marian Romanillos née Harris Winspear, l’inséparable compagne et complice de José Luis.


José Luis et Marian, 30 ans de recherches Plus de 1500 luthiers espagnols se trouvent

© Clémentine Jouffroy

répertoriés dans leurs archives. José Luis et Marian ont passé plus de trente ans à la recherche de documents sur la guitare et les luthiers espagnols. Ils ont rencontré les familles des luthiers, lu des milliers de pages dans les registres des églises et ont cherché toutes sortes d’informations dans les bibliothèques et les archives nationales. La documentation réunie par les Romanillos est unique en Espagne. La contribution de José Luis Romanillos à l’histoire de la guitare, son travail de luthier, d’enseignant et de conférencier lui ont valu en 2014 le titre de Docteur honoris causa de l’Université d’Alicante. Pourtant, son épouse et lui

regrettent le peu d’intérêt des pouvoirs publics pour la création d’un musée dédié à la guitare espagnole. J’ai dû gagner ma vie en faisant des guitares et non des recherches. Le travail sur Torres a commencé quand je pouvais assurer la vie de ma famille : je vendais quelques guitares et nous partions avec Marian à la recherche de documents à Séville ou ailleurs. Ce que nous avons fait, personne ne l’avait fait et personne ne le fera. Le destin a voulu que nous l’entreprenions. Nous avons beaucoup appris, beaucoup voyagé et beaucoup profité.J. L. R.


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Pour ceux qui veulent se lancer dans la construction d’une guitare, l’expérience sera inoubliable Parmi les publications de Romanillos, nous en avons sélectionné trois que nous vous conseillons vivement de lire : 1/ The Vihuela de Mano and The Spanish Guitar écrit par José et Marian, un dictionnaire des luthiers espagnols (de 1200 à 2002). Plus de 1 500 références de luthiers et les détails de la construction de vihuelas, de l’outillage, des bois et des prix à travers les siècles. Publié en 2002, le livre existe seulement en anglais. 2/ Making a Spanish Guitar : José Luis Romanillos explique en détail la construction d’une guitare à partir de sa propre expérience et sans outils sophistiqués. Le livre est illustré avec beaucoup

de photographies et accompagné de deux plans en taille réelle : la guitare faite pour Julian Bream en 1973 et une guitare de Torres de 1885. Le livre est sorti en 2013 et il existe seulement en anglais. “Une chose est sûre pour ceux qui veulent se lancer dans la construction d’une guitare en suivant ce livre : l’expérience sera inoubliable.” J. L. R. 3/ Antonio de Torres, guitar maker, his life and work : le premier livre dédié à l’œuvre de Torres est sans aucun doute, un ouvrage incontournable de l’histoire de la guitare. La première édition est parue en anglais en 1987 et ultérieurement, en espagnol, en allemand, en japonais et en italien. Un livre indispensable pour tous les luthiers, les collectionneurs et les amateurs.


Les fiches type utilisĂŠes par Romanillos pour chaque guitare comportent les dimensions et des notes prĂŠcises sur la construction.


José Luis et Marian devant l’entrée de la Casa del Doncel.

Dans son engagement pour la défense de la guitare espagnole, Romanillos réussit à convaincre les élus de la région de Guadalajara et les responsables de l’Université d’Alcalá de créer un petit musée dédié à la guitare et à son histoire.

Le musée de la guitare


Une partie de la collection Romanillos et la reconstitution de l’atelier de Santos Hernández sont exposés dans la “Casa del Doncel”, un magnifique bâtiment de style gothique construit au XVe siècle, situé dans le quartier médiéval de Sigüenza, à 130 km de Madrid. Les visites se font uniquement sur rendez-vous.

de la Casa del Doncel


© Clémentine Jouffroy (3)

Beaucoup d’outils et de documents de Santos se trouvent aujourd’hui dans les archives du musée.

L’atelier de Santos Hernández Dans une des pièces du musée, on a reconstitué

de Joaquín Rodrigo avec « La Rubia », guitare faite

l’atelier de Santos Hernández, avec son banc de

par Santos. En plus de la reconstitution de son ate-

travail, ses outils, ses gabarits et les « soleras »

lier, on trouve d’importantes archives sur l’activité

qu’il utilisait dans la construction de ses guitares.

madrilène du luthier.

L’ensemble de l’atelier a été acheté aux héritiers de

“Nous avons toujours bataillé avec Marian pour la

Santos Hernández qui l’avait conservé dans son

conservation du patrimoine espagnol. Pour moi,

intégralité. Parmi les photographies qui décoraient

Santos est un deuxième Torres et je crois que

son atelier, on trouve beaucoup de personnalités

la guitare espagnole se termine avec lui. Après,

du monde de la guitare : Andrés Segovia, Ramón

Segovia est arrivé avec les Ramírez et ses tables

Montoya, Regino Sáinz de la Maza, le guitariste qui

en cèdre et ça, c’est une autre histoire, un autre

joua pour la première fois le Concerto d’Aranjuez

son, une autre manière de jouer.” J. L. R.


Reconstitution de l’atelier de Santos Hernåndez.


Les gabarits, photos et presses à tabler tels qu’ils étaient dans l’atelier de Madrid.


Vihuela de mano. Joséf Pagés, Cádiz 1818.

La collection Romanillos Depuis longtemps les Romanillos ont acheté, restauré et conservé des instruments représentatifs de l’histoire de la guitare. Une partie de leur collection de vihuelas et guitares se trouve exposée dans les autres pièces de la Casa del Doncel. Cinq siècles d’histoire de la guitare sont représentés dans les vitrines avec des explications sur les origines et les évolutions des instruments.


RenĂŠ Lacote, Paris 1829.


Guitare attribuĂŠe Ă Panormo, Londres c. 1840


Fötisch Frères, Suisse c. 1890.

Wolf & Co. Klingenthal, Allemagne c. 1900.


Joseph MartĂ­nez, Malaga 1804.


© Jérôme Casanova (6)

Francisco Sanguino, Séville, 1768.


© Jérôme Casanova (3)

Antonio de Torres, Séville 1865.


Anonyme, Allemagne c. 1900.

Anonyme, Allemagne c. 1889.


Vicente Arias, Ciudad Real 1894.


Paris, juin 2015 Site internet : www.orfeomagazine.fr Contact : orfeo@orfeomagazine.fr

Orfeo magazine N°5 - Édition française - Printemps 2015  

Magazine dédié à la guitare classique