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orfeo N°

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m a g a z i n e Dossier

La Bavière baroque Entretiens Hauser Blöchinger Ober Découverte Le musée de Mittenwald N° 4 - Automne 2014 Édition française


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Orfeo magazine n° 1, hiver 2013

Orfeo magazine n° 2, automne 2013

Orfeo magazine n° 3, printemps 2014

Ce premier numéro a été bâti autour de deux familles de Barcelone : les Fustero, fabricants de mécaniques et les Simplicio, luthiers, et leur relation avec le mouvement moderniste.

Numéro entièrement consacré au luthier Daniel Friederich, ses guitares et son quartier, complété par l’histoire du faubourg Saint-Antoine.

Au sommaire de ce numéro : La maison Contreras, le « western red cedar », Marcelino López Nieto.

Directeur : Alberto Martinez Conception graphique : Hervé Ollitraut-Bernard Secrétaire de rédaction : Clémentine Jouffroy Traductrice français-espagnol : Maria Smith-Parmegiani Traductrice français-anglais : Meegan Davis Site internet : orfeomagazine.fr Contact : orfeo@orfeomagazine.fr

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orfeo Édito

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m a g a z i n e Andres Segovia a rendu célèbre dans le monde entier le nom de Hauser en jouant pendant presque 30 ans avec une guitare construite par Hermann Hauser I en 1937. Nous sommes allés rendre visite à son petit-fils, Hermann Hauser III, qui poursuit la fabrication des guitares sous la célèbre étiquette, et sa fille Kathrin qui commence dans ce beau métier. Dans un village voisin, Edmund Blöchinger nous a montré les guitares qu’il a construites pour ses enfants et à Munich, Fritz Ober nous a parlé de sa passion pour les instruments anciens qui l’inspirent pour sa lutherie actuelle. Les trois luthiers vivent et travaillent en Bavière, cette magnifique région du sud de l’Allemagne, connue pour ses églises baroques, ses châteaux, ses maisons peintes et la proximité des plus belles forêts d’épicéa, source d’approvisionnement des luthiers depuis toujours. Bonne lecture. Alberto Martinez


La dynastie


Un bel avenir dans la lutherie pour Kathrin aux côtés de son père Hermann Hauser III.

La famille Hauser, luthiers, est connue dans le monde entier pour la qualité de ses instruments. Pendant trente ans, Segovia joua avec la célèbre guitare faite en 1937 par Hermann Hauser  I, aujourd’hui exposée au Metropolitan Museum of Art de New York. Actuellement, Hermann Hauser III et Kathrin, sa fille, perpétuent la tradition en construisant

Hauser

des guitares sous leurs étiquettes.


Le joint de tête en V, caractéristique de la lutherie traditionnelle allemande et viennoise.

Chaque guitare est différente et correspond à la demande spécifique d’un guitariste ou d’un collectionneur Guitare de Josef Hauser (18541939), fondateur de la dynastie. Quand je suis arrivé à leur atelier de Reisbach, près de Munich, Hermann Hausser III montait les cordes d’une guitare juste terminée, (n° 735). Le guitariste italien Aliosha De Santis qui jouait dans l’atelier sur la guitare faite pour lui par Kathrin (n° 22) accepta alors d’essayer la nouvelle guitare sous les regards impatients de la famille Hauser… Orfeo : Comment travaillez-vous ? Hermann Hauser III  : Nous travaillons comme les fermiers. En automne, nous sélectionnons les bois : les bois adéquats et qui ont les bonnes dimensions. Nous avons un important stock de bois ; certaines tables d’épicéa datent de 1880-1890, du temps de Joseph Hauser, et certains palissandres datent de 1920-1930, du temps d’Hermann Hauser I. Nous décidons quelles tables

vont avec quels fonds et quelles éclisses en fonction des commandes que nous avons. Chaque guitare est différente et correspond à la demande spécifique d’un guitariste ou d’un collectionneur : table en épicéa ou en cèdre, avec ou sans « griffures d’ours », palissandre indien ou de Rio, taille de la caisse, bois du manche, etc. Un autre détail important dont il faut tenir en compte est la fréquence de résonance de la caisse que nous devons obtenir, à la demande du futur propriétaire. Orfeo : Vous avez une liste d’attente de 4 ou 5 ans ; cela implique que vous êtes toujours en train de faire une guitare pour quel­qu’un en particulier ? H. H. : Oui, c’est la raison pour laquelle la sélection des bois est


La dernière création de Kathrin Hauser : la guitare n° 22 pour Aliosha De Santis.


Le filet autour du fond est ininterrompu parce que nous considĂŠrons le fond comme un tout et non comme deux moitiĂŠs.


Déjà 22 guitares signées par Kathrin.

Nous avons besoin de deux-cent-quarante heures par guitare si importante. Après, en automne, nous commençons à faire les rosaces et les tables, et durant l’hiver nous faisons les caisses. En avril, en général, nous nous occupons des filets, des têtes et des touches, et en été, finalement, des vernis. Quand les guitares sont finies, comme les bois proviennent de différentes parties du monde, nous préférons garder les guitares un certain temps dans l’atelier, pour être sûrs que rien ne bouge et que les bois sont stables. Orfeo : Combien de guitares pouvez-vous construire par an ? Kathrin Hauser : Nous avons besoin de deuxcent-quarante heures par guitare et nous en construisons autour de quatorze par an. Tout est fait à la main : les rosaces, par exemple, nous demandent une semaine pour en faire trois. À la

fin, une guitare doit être comme une œuvre d’art, entièrement faite par les mêmes mains. Orfeo : Où avez-vous appris à faire des guitares ? H. H. : J’ai appris avec mon père et à l’école de Mittenwald. K. H. : Moi aussi, j’ai appris avec mon père et après, je suis allée à Mittenwald pour passer le diplôme de lutherie. Orfeo : Les chevalets et les joints de tête de vos guitares sont spécifiques, pouvez-vous m’expliquer ces particularités ? H. H. : Le chevalet est parallèle aux frettes, plus haut d’un côté et le sillet est compensé. C’est typique des guitares Hauser. L’os du sillet mesure 3 mm d’épaisseur et il est taillé pour donner différentes longueurs aux cordes et obtenir


Sur toutes les Hauser, le chevalet est parallèle aux frettes, plus haut d’un côté et le sillet est compensé.

une justesse parfaite. Le joint de tête en V vient de la lutherie allemande et viennoise. Il est plus difficile à réaliser que le joint à l’espagnole mais il est extrêmement solide. Orfeo : Comment expliquez-vous la haute qualité de la lutherie en Bavière ? H. H. : La Bavière était au cœur de l’Europe et recevait de fortes influences des luthiers viennois et italiens. En plus, Füssen était la capitale européenne de la construction de luths. Fernando Sor jouait avec une guitare faite par Stauffer, le célèbre luthier viennois. Mon grandpère faisait ce type de guitares avant que Segovia et Llobet ne viennent lui demander de changer pour se rapprocher des guitares espagnoles. Mon grand-père, avec l’aide de Segovia et Llobet, a fait ce que l’on considère être la guitare

classique moderne, fusionnant les écoles espagnole et viennoise. Orfeo : Kathrin, avez-vous fait des restaurations de guitares historiques ? K. H. : Oui, mon père me dit toujours qu’il est nécessaire de comprendre la philosophie des vieux maîtres. Ce n’est pas du tout pareil de faire une guitare à sa manière que de réparer un instrument construit par quelqu’un d’autre. Vous devez comprendre son travail, le respecter et éviter d’introduire des changements. Orfeo : Kathrin, combien de guitares avez-vous construit ? K. H. : J’ai eu mon diplôme en 2007 et ensuite j’ai commencé à travailler ici. Je viens de finir la n° 22 pour Aliosha De Sanctis. Jusqu’à présent,


Le modèle Segovia, très proche de la guitare construite par Hauser I pour le maître espagnol, est le modèle le plus demandé j’ai utilisé principalement l’épicéa et le palissandre indien pour mes guitares. Orfeo : Faites-vous plusieurs modèles de guitares ? K. H.  : Oui, nous faisons différents modèles mais les plus demandés sont le Segovia et le Llobet. Le Segovia est très proche de la guitare construite par Hausser I pour le maître espagnol et le modèle Llobet est un peu plus petit, similaire à la guitare de Torres que Llobet utilisait pour ses concerts. Je crois que le modèle Segovia est la guitare la plus copiée au monde ! Orfeo : Êtes-vous prête à relever le défi et continuer avec cette prestigieuse entreprise familiale ? K. H. : Oui, assurément !

La rosace faite par Kathrin pour la n° 22.


Hermann Hauser III (né en 1958)

Voici la guitare n° 735 de Hermann Hauser III, qu’il venait de finir au moment de notre visite.


Hermann Hauser II (1911-1988)

Les guitares de Hermann Hauser II vont du n° 501 au n° 1076. Ici, la n° 745, construite en 1963, équipée des légendaires mécaniques Landstorfer.


Hermann Hauser I (1882-1952)

Hermann Hauser I a fait autour de 900 instruments, guitares, cithares et violons compris. Ici, une guitare de 1933, avec une inhabituelle frette zéro.

Je n’ai jamais eu personnellement une guitare exceptionnelle de Hauser, néanmoins j’en ai deux très bonnes. L’instrument allemand a ce que je peux décrire comme la substance même du son de la guitare classique ; l’intégration de tous les registres de l’instrument, aussi bien dans les notes les plus aiguës que dans les graves, il atteint un équilibre remarquable. Les graves sont profonds mais concentrés : avec du sustain mais très clairs. Les cordes aiguës ont un ton cristallin et une douceur qui n’est jamais écœurante. La troisième corde, qui dans beaucoup d’instruments peut sonner opaque et mal définie, a une profonde résonance dans une grande Hauser, et même de la magie quand elle est jouée doucement. Et en raison de cette clarté de son, et de la fine séparation des détails aussi bien dans le contrepoint que dans les accords, ce type de guitare est idéal pour être utilisé comme guitare de concert. Julian Bream Extrait de “A Life On The Road”, écrit par Tony Palmer


Edmund Blöchinger Edmund Blöchinger a appris à choisir le bois avec son grand-père, à faire des guitares avec Helmut Buchsteiner et à les perfectionner avec la famille Romero. Dans son atelier de Buchbach, il nous a montré deux guitares faites pour ses enfants : Luisa et Florian.


Toutes les Torres que j’ai eu l’occasion d’examiner étaient des guitares magnifiques Orfeo - Comment avez-vous appris à faire des guitares ? Edmund Blöchinger - J’ai commencé comme apprenti dans un atelier de menuiserie spécialisé dans la fabrication de chaises. J’ai appris à faire des guitares avec Helmut Buchteiner, assisté au cours de lutherie de Romanillos en Espagne et j’ai complété mes connaissances à travers des livres et l’observation de vieilles guitares. Pour moi, les guitares de Torres sont la source de la guitare classique ; toutes les Torres que j’ai eu l’occasion d’examiner étaient des guitares magnifiques. Pour ce qui est du fonctionnement de la guitare, comment travaille la touche ou le manche, j’ai beaucoup appris avec Celin et Pepe Romero qui m’expliquaient ce qui était important pour le guitariste. Mon environnement compte aussi beaucoup : en Bavière il y a une tradition d’artisanat de qualité et nous avons la chance de vivre près des belles forêts d’épicéa.

Orfeo - Quand vous dites artisanat de qualité, cela implique que toute la guitare doit être faite par un seul luthier ? E. B. - Oui, bien sûr. Je fais tout sur mes guitares. Si je travaillais avec quelqu’un qui ferait les rosaces ou le vernis j’aurais l’impression de perdre le contrôle de l’instrument. De plus, je pense qu’au final cela se sent. Je ne mettrai jamais mon étiquette dans une guitare construite par un autre. Orfeo - Quels sont les détails particuliers de vos guitares ? E. B. - Il n’y a pas de secrets, tous les détails comptent. L’important pour moi est de réussir à faire des guitares légères, avec peu de masse à faire vibrer et avec une réponse rapide. Pour les têtes, j’ai adopté la forme de Torres, avec les trois lobes ; pour moi c’est une forme intemporelle, comme les volutes du violon. Je vrille un peu la touche pour laisser plus d’espace sous les cordes graves. Je n’aime pas compenser la hauteur des cordes avec le sillet La guitare de Luisa : table en cèdre, caisse en palissandre et une rosace extrêmement raffinée.


Je n’aime pas compenser la hauteur des cordes avec le sillet du chevalet.


Si quelqu’un faisait les rosaces ou le vernis j’aurais l’impression de perdre le contrôle de l’instrument


Réussir à faire des guitares légères, avec peu de masse à faire vibrer du chevalet. Je ne peux pas expliquer pourquoi, mais j’ai le sentiment que ça doit être comme ça. En plus, je compense la longueur des cordes en taillant le sillet. Pour les tables, le plus important est la qualité du bois et je travaille essentiellement les épaisseurs. J’ai adopté un barrage minimum, surtout pour renforcer la table. Mais, je le répète, la réussite d’une guitare commence par le choix du bois de la table. Les bois du fond et des éclisses ne sont pas si déterminants. J’aime choisir des bois assez rigides pour la table, avec des veines d’hiver bien marquées ou des « griffes d’ours » ; la transmission du son me paraît plus rapide. Un autre détail assez personnel est que j’aime utiliser des frettes assez larges et hautes. Cela demande moins d’effort au guitariste et cela lui permet de moduler le son plus facilement. N’oubliez pas que le secret pour jouer vite est de presser les frettes avec le minimum de force… Tous les détails sont importants pour réussir un équilibre général et une bonne mise au point de

la guitare. C’est pour cela que je fais tout moimême. Orfeo - D’où vient le bois de vos tables ? E. B. - Je coupe le bois moi-même dans les Alpes au bon moment du cycle lunaire. Concernant l’épicéa, j’ai remarqué que si je coupe l’arbre en hiver, à la nouvelle lune, quand la sève est tout en bas du tronc, le bois est plus léger, il sèche à l’air plus rapidement et il est plus rigide. Je fais attention de replanter la quantité d’arbres que je prends à la forêt. J’aime l’idée de rendre à la nature les arbres que j’ai pris pour mes guitares. Orfeo - Quels sont vos bois préférés pour les fonds et les éclisses ? E. B. - J’aime l’érable, le cyprès, plusieurs palissandres et le bois d’if. Celui que j’aime le moins est le palissandre indien car je n’aime pas son odeur. Orfeo - Combien de guitares avez-vous construit ? E. B. - Je peux faire six à huit guitares par an. Ma dernière était la n° 157, inspirée par la guitare construite par Torres en 1859, qui était jouée par Miguel Llobet. Le fond et les éclisses de la guitare de Florian sont en bois d’if, bois très utilisé au Moyen Âge pour la confection d’arcs. Il est imputrescible, très stable et souple.


Table en épicéa pour la guitare de Florian. Les talons sont taillés dans un unique bloc de bois.


Edmund Blöchinger en train de terminer sa guitare n° 157, inspirée par celle construite en 1859 par Torres et qui était jouée par Miguel Llobet.


Fritz Ober Fritz Ober a bâti

sa réputation en construisant des luths et en restaurant des guitares historiques  : Torres, Hauser I, Santos Hernández, Manuel Ramírez, Esteso, Friederich et Fleta. Aujourd’hui, ses guitares ont le charme des Espagnoles avec la balance et la clarté des Allemandes.

La qualité de son travail était déjà évidente dans la construction des luths.

Orfeo : Où avez-vous appris à construire des instruments à cordes ? Fritz Ober : À l’époque, quand je suivais des cours de guitare, je me suis construit une guitare et ensuite, j’ai appris avec Helmut Buchsteiner, un luthier qui était assez connu en Bavière. Plus tard, j’ai ouvert mon propre atelier et j’ai commencé à faire des luths et de guitares inspirées des Panormo. À ma surprise, mes instruments ont eu un succès immédiat. Au début je n’étais pas intéressé par la guitare classique, mais j’ai eu quelques demandes et l’opportunité de voir quelques superbes guitares de Torres qui m’ont profondément impressionné. Orfeo : Qu’est-ce qui vous a marqué dans les guitares de Torres ? F.  O. : Tout : le son, les formes et la simplicité de la construction. Chaque guitare de Torres est une merveille. Par exemple, « La Leona » a un très


Fritz Ober en pleine prĂŠparation de ses prochaines guitares.


Les tĂŞtes de ses guitares sont inspirĂŠes de celles de Torres.


Le fond est en ĂŠrable avec une bande centrale en amourette.


Tables en épicéa et fonds en palissandre pour ses deux prochaines guitares.

Les guitares de Santos Hernández sont moins équilibrées mais elles sont plus amusantes à jouer, plus « Rock’n’Roll »


Des éclisses moulées en attente. Photos : Clémentine Jouffroy

bon équilibre, elle a probablement un timbre plus grave que les guitares modernes et une grande richesse de couleurs. Les Torres sont très difficiles à copier. Il y a trois ou quatre ans, j’ai eu la chance d’avoir « La Leona » pendant quelque temps à l’atelier et j’en ai profité pour l’examiner en détail ce qui m’a permis de remarquer plusieurs particularités que je n’avais pas vues avant et d’en faire une copie ! Je crois que le résultat était assez proche de l’original. Orfeo : Je crois que vous aimez aussi les guitares de Hauser. F.  O. : Hauser est une direction différente de celle de Torres. Les guitares ont une sonorité « piano », avec une belle clarté et une bonne séparation des sons. J’ai examiné plusieurs guitares de

Hauser des années trente en essayant de comprendre comment elles étaient construites, mais je n’ai jamais fait de copie d’une Hauser. Orfeo : Quelles sont vos autres influences ? F.  O. : Les guitares de Santos. Elles sont moins équilibrées mais elles sont plus amusantes à jouer, elles sont plus « Rock’n’Roll » ! Voilà mes influences  : j’aime l’équilibre des Torres, la clarté des Hauser et la jouabilité des Santos. J’aime aussi les guitares de Fleta et de Friederich, mais je n’irai jamais dans ces directions. Mon son idéal se situe entre Hauser et Torres. Le très beau et chantant style espagnol, son côté « sexy », et la sonorité très claire des guitares Hauser. Peut-être qu’il n’est pas possible d’arriver à construire une telle guitare, mais j’essaie.


Tous les dĂŠtails des guitares de Fritz Ober montrent un extraordinaire niveau de finition.


Les luthiers, nous sommes toujours en train de faire de petits changements pour amĂŠliorer nos instruments


Ses études de guitariste l’aident dans son travail de luthier. Orfeo : Quelles sont les évolutions suivies par vos guitares ? F.  O. : La touche est toujours un peu vrillée mais, récemment, j’ai changé l’angle du manche. Le dôme de la table est différent et l’ensemble de la construction est plus raffiné. Mon barrage habituel est l’éventail à sept branches mais, si elles paraissent toujours semblables, je les ai beaucoup travaillées en largeur, en hauteur et aux extrémités. Les luthiers, nous sommes toujours en train de faire de petits changements pour améliorer nos

instruments. On imagine toutes sortes d’améliorations mais seule leur mise en œuvre permet de vérifier si elles sont intéressantes, c’est le seul moyen. Orfeo : Combien de modèles différents faites-vous ? F.  O. : Deux : ma « plantilla » normale et un second modèle, plus petit, très proche des Manuel Ramírez. Je construis environ dix guitares par an. Je crois avoir fait deux cents guitares – je ne les numérote pas – et une centaine de luths.


La Bavière La Bavière, état de l’Allemagne fédérale, est une région prospère dont la continuité historique a été assurée autour de la famille Wittelsbach et du catholicisme. Dans le grand conflit qui opposa protestants et catholiques à la suite de la Réforme de Luther au xvii e siècle,

la Bavière demeura fidèle à Rome. L’art baroque se développe alors fortement dans toute la région, encouragé par l’Église catholique. Aujourd’hui, la Bavière est surtout connue par l’extravagant château de Louis II à Neuschwanstein et par des grandes industries comme Siemens ou BMW. Elle est fière de ses paysages grandioses avec ses forêts de sapins, ses lacs romantiques, ses châteaux, ses villages aux maisons peintes et son artisanat traditionnel.


Profusion d’angelots dans l’église de Wies. Photos : Richard Newton


L’église de Wies (1745-1754), chef-d’œuvre de l’architecte Dominikus Zimmermann, est classée au Patrimoine Mondial de l’Unesco.

L’art baroque en Bavière

Le baroque est un mouvement artistique qui trouve son origine en Italie dès le milieu du xvi e siècle. Ce style se caractérise par l’exagération du mouvement, la surcharge décorative, les effets dramatiques, l’exubérance, la grandeur. Il touche tous les domaines artistiques, sculpture, peinture, littérature, architecture, théâtre et musique et se répand rapidement dans la plupart des pays d’Europe.

La popularité et le succès du style baroque ont été encouragés par l’Église catholique romaine qui avait décidé, à l’époque du Concile de Trente et en réponse à la Réforme protestante, que les arts devraient communiquer sur des thèmes religieux. À contre-pied de la pensée luthérienne qui prône la sévérité et la sobriété, le baroque sera utilisé comme une arme de la Contre-Ré-


Autel de l’église de Wies (1745-1754).


Église Saint-JeanNépomucène, appelée aussi Asamkirche, est située au cœur de Munich. Elle a été décorée par les frères Asam, sculpteurs, stucateurs, peintres et maîtres d’œuvre allemands du rococo.


Le monastère de Rottenbuch, fondé en 1073, fut transformé au xi e siècle dans le style gothique et au milieu du xviii e  siècle décoré par le stucateur Joseph Schmuzer dans le style baroque.


Le théâtre de la Résidence à Munich est l’œuvre de l’architecte François de Cuvilliés.

Le rococo est un mouvement artistique touchant principalement l’architecture forme. Les arts doivent dès lors convaincre le fidèle de la grandeur de Dieu par des effets impressionnants, éblouissants, bouleversants… Alors que le nord de l’Allemagne adopte la Réforme luthérienne, la Bavière resta toujours fidèle à l’Église catholique romaine. Avec son penchant pour la latinité, elle devient un des bastions de la Contre-Réforme.

Le rococo ou baroque tardif Au xviii e siècle, le baroque tardif ou rococo succède au baroque classique. Il se développe principalement dans le Saint-Empire romain germanique (Allemagne, Autriche, Bohême) et en Europe du sud (Italie, Espagne, Portugal). Le rococo est un mouvement artistique touchant principalement l’architecture, mais également les arts décoratifs, ainsi que la peinture et dans


Le pavillon d’Amalienburg demeure un exemple inégalé de parfaite fusion entre architecture et décoration.


Le style baroque est progressivement remplacé à partir de 1760 par le néoclassicisme une moindre mesure, la musique et la littérature. L’ornementation se multiplie, devient riche et fantaisiste. Les fresques en trompe-l’œil, les escaliers, les nymphées et les sculptures allégoriques vont jusqu’à la surcharge des églises, des châteaux et des fontaines. En Bavière, les abbayes rurales se couvrent d’angelots et les murs croulent sous les effets de dorures sur fond blanc. Ce style culmine

avec l’œuvre de l’architecte et décorateur bavarois d’origine flamande François de Cuvilliés, dont le pavillon d’Amalienburg à Nymphenburg, près de Munich, et le théâtre de la Résidence à Munich demeurent des exemples inégalés de parfaite fusion entre architecture et décoration. Ce mouvement est progressivement remplacé à partir de 1760 par le néoclassicisme qui est un retour à l’austérité et aux canons de l’antiquité.


« Lüftlmalerei », les maisons en trompe-l’œil

La « Pilatushaus », à Oberammergau, est entièrement recouverte de fresques.

Dans le sud de la Bavière, autour de Mittenwald et au Tyrol, il existe une tradition de peinture illusionniste sur les façades des maisons. Elle date du xviii e siècle et le peintre Franz Zwinck serait à l’origine de cette tradition. Cette variante populaire du trompe-l’œil est réalisée selon la technique de la fresque, peinture

murale qui se fait sur un enduit encore frais pour faire pénétrer les pigments en profondeur. Ceci demande une grande rapidité d’exécution mais le résultat est d’une meilleure longévité. Les motifs sont souvent religieux mais on trouve également de simples décorations géométriques ou des scènes paysannes.


La guitare est prÊsente dans certaines façades.


La majorité des peintures représentent des thèmes religieux.


Un exemple de fresque avec des scènes paysannes.


Les mâts annoncent la présence des commerçants et des artisans du village. Ici, le « Maibaum » de Mittenwald avec une figurine de luthier.


« Maibaum », une vieille tradition bavaroise La tradition bavaroise du « Maibaum » (mât de mai) remonte loin dans l’histoire de la région et consiste à ériger, le premier jour du mois de mai, un tronc d’arbre peint aux couleurs de la Bavière (blanc et bleu), décoré avec des figurines représentant les commerçants et artisans présents dans le village (luthier, brasseur, garagiste, etc.). Il donne lieu à une compétition entre les villages bavarois, qui rivalisent d’efforts pour se doter du plus grand et du plus bel arbre. En attendant d’être érigé, il ne doit pas être volé par les villageois voisins. Il est donc jalousement surveillé jour et nuit par les hommes de la commune pour décourager les éventuels ravisseurs. En cas de réussite, les astucieux voleurs bénéficient d’une récompense en nature offerte par leur victime : bière, saucisses et bretzels… Le 1er mai, le mât est érigé par les hommes du village, à mains nues, véritable épreuve de force qui requiert puissance, savoir-faire et précision.


La guitare baroque en Bavière En Bavière, la lutherie est concentrée dans deux villes : Füssen et Mittenwald. Les deux villes se trouvent au sud de Munich, très près de l’Autriche et connurent un grand développement de la lutherie à l’époque baroque.

Füssen, la ville des luthiers Füssen est le plus ancien centre de lutherie européen. La charte des luthiers de cette ville est l’une des premières d’Europe et date de 1526. Ce sont surtout des luths qui ont fait la renommée de Füssen, mais aussi les guitares et les violes fabriquées par ses artisans. Vers 1530, les strictes lois de ces corporations qui définissent devoirs et obligations des luthiers, de leurs apprentis, des ouvriers et compagnons, sont très strictes et exigent qu’un nombre restreint d’individus restent en activité dans la ville : pas plus de vingt au milieu du xvi e siècle. Beaucoup de luthiers doivent alors s’expatrier, profitant des voies commerciales qui les mènent dans les grandes villes d’Italie, par le Lech, mais aussi à Vienne et à Prague, et en Angleterre. Les jeunes ouvriers au début de leur formation, doivent souvent quitter leur famille et leur pays et se placer en apprentissage dans un atelier lointain. Ces luthiers allemands expatriés dans les grandes villes d’Europe apportent avec eux leurs savoir-faire, et leurs esthétiques particu-


Attribuée à Giorgio Sellas, Venise vers 1635. Photos : Sinier de Ridder


La construction des guitares baroques suit les techniques de fabrication propres au luth

Plaques d’ivoire gravées, dans le goût de Dürer, sur une guitare de Matte Kaiser.

lières, principalement en Italie : les gravures sur ivoire à la « Albrecht Dürer », et pour les guitares les forts contrastes ivoire/ébène (ou pour Stadler plutôt une déclinaison palissandre/os car il n’y a guère d’ivoire à Naples). Ils s’acclimatent bien à la douceur italienne, fondent des familles, souvent même des dynasties de luthiers avec frères, fils ou neveux venus les rejoindre, et connaissent un franc succès. Ils intègrent les techniques des luthiers italiens aux leurs pour fabriquer quelques-unes des plus belles guitares baroques d’Europe à une époque où le répertoire est important et la mode de la guitare davantage encore. Plus tard, au xviii e siècle, quand la mode de la guitare s’épuise et que celle du violon prend le relais, les luthiers de Füssen, disséminés dans toute l’Europe, fabriquent toujours certains des plus beaux violons du patrimoine. La construction des guitares baroques suit les techniques de fabrication propres au luth et ne ressemble pas aux techniques de fabrication imposées à la même époque par les guildes d’Espagne. En effet, la caisse est construite séparément du manche, qui est ajusté ensuite par un collage sur la couronne d’éclisse. Stradivari dans ses rares guitares (survivantes) emploie ce même procédé de montage.


Guitare en os et palissandre de Jacob Stadler, datée 1629. Photos : Sinier de Ridder

L’intérieur de la table d’une Pratter de 1679. Les traces sont celles faites par le luthier avec un fer chaud pour raidir la table et la garder chaude avant de refermer l’instrument.

Il y a peu de barres, en général deux : une audessus et une au-dessous de la bouche, et de petites barres au bas de la table qui rappellent celles des luths. Une rosace en parchemin, parfois à plusieurs étages ferme la bouche, et le manche est plaqué de matériaux précieux. Il serait vain de vouloir recopier ici la longue liste des luthiers originaires de Füssen, expatriés dans toute l’Europe. Pour cela nous vous renvoyons à l’ouvrage de Richard Bletschacher : « Die Lauten und Geigenmacher des Füssener Landes ». Mais il est tout de même passionnant de noter que les plus connus des facteurs de guitares de la grande période baroque sont presque tous originaires de cette petite ville de Bavière et que les guitares sont, durant tout le xvii e siècle, construites suivant les instructions des guildes de Füssen alors que celles (différentes) des guildes espagnoles restent confinées à la péninsule ibérique et à ses possessions. Les plus luxueuses guitares fabriquées par ces luthiers bavarois nous sont parvenues, mais il est raisonnable de penser que de nombreux instruments plus simples, peu décorés, ont également été fabriqués pour des musiciens aux moyens plus modestes. Françoise et Daniel Sinier de Ridder Luthiers-experts (France). www.sinier-de-ridder.com


Mittenwald et son musée

Depuis le xviie siècle, Mittenwald a acquis une grande réputation dans la fabrication des instruments à cordes et son école de lutherie est toujours en activité. Toute la famille Hauser a été formée ici en complément de la pratique dans l’atelier familial. La ville est très fière de son musée, qui existe depuis 1930.

Dans le musée, on peut admirer la très belle reconstitution d’un atelier de lutherie.


Le musée est logé dans l’une des plus belles maisons de Mittenwald.

La proximité avec Vienne, ville de luthiers célèbres était aussi une importante source de connaissance

Mittenwald se trouve sur une ancienne voie romaine, la via Claudia Augusta, qui reliait la Bavière à la plaine du Pô, en Italie, ce qui facilitait le commerce et les échanges culturels. La proximité avec Vienne, capitale musicale de l’Europe, ville des luthiers célèbres comme Johann G. Stauffer, était aussi une importante source de connaissance. Les guitares de Stauffer étaient connues pour la beauté du son et la qualité de réalisation : la tête asymétrique avec des mécaniques montées à l’intérieur, le joint tête/manche en V et le talon conique. On retrouvera tous ces éléments caractéristiques dans plusieurs guitares exposées dans le musée de Mittenwald et dans les premières guitares de Hauser, celles d’avant sa rencontre avec Segovia. Et, encore plus étonnant, on trouvera certains de ces éléments dans les guitares américaines contemporaines, comme les têtes asymétriques chez Fender ou les joints tête/manche en V chez Martin. Mittenwald est une ville de luthiers depuis le xvii e siècle. C’est le luthier Matthias Klotz (16531743) qui, de retour de sa formation comme


L’influence viennoise est évidente dans les guitares de Mittenwald.

Ancienne photo datant de l’époque florissante de la lutherie.


La statue de Matthias Klotz et un violon géant taillé dans un arbre décorent la ville.

Au xviie siècle, la lutherie devint le symbole de Mittenwald et connut un grand développement jusqu’en 1940 luthier en Italie, introduisit la lutherie dans sa ville natale. Il forma ses trois fils à la construction des instruments à cordes, essentiellement des luths et des violons, et facilita la création d’une ruche de luthiers dans la ville. Ainsi, la lutherie devint le symbole de Mittenwald et connut un grand développement jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. L’école de lutherie (Geigenbauschule) existe toujours et propose des formations en lutherie et en facture d’instruments à vent. En plus de la facture instrumentale moderne et historique, on enseigne aussi la réparation et la restauration des instruments. En visitant le musée d’instruments à cordes (Geigenbaumuseum), fondé en 1930 et logé depuis 1960 dans l’une des plus belles et plus anciennes maisons de Mittenwald, on pourra admirer une importante collection d’instruments baroques. On trouvera également des guitares-lyre, des guitares-harpe et des guitares à cordes supplémentaires. Certaines de ces bizarreries sont réellement extraordinaires, mais elles ont eu peu d’influence dans le développement de l’instrument.


L’imagination des luthiers ne semblait pas avoir de limites. À gauche, son constructeur très fier de son étrange création.


Paris, décembre 2014 Site internet : orfeomagazine.fr Contact : orfeo@orfeomagazine.fr

Orfeo magazine n°4 - Édition française - Automne 2014  

Magazine dédié à la guitare classique