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orfeo N°

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m a g a z i n e L’héritage Contreras

Les forêts de western red cedar Marcelino López Nieto

N° 3 - Printemps 2014 Édition française


Cliquez sur les images pour lire les précédents numéros d’Orfeo

Orfeo magazine n° 1, hiver 2013

Orfeo magazine n° 2, automne 2013

Ce premier numéro a été bâti autour de deux familles de Barcelone : les Fustero, fabricants de mécaniques et les Simplicio, luthiers, et leur relation avec le mouvement moderniste.

Numéro entièrement consacré au luthier Daniel Friederich, ses guitares et son quartier, complété par l’histoire du faubourg Saint-Antoine.

Directeur : Alberto Martinez Conception graphique : Hervé Ollitraut-Bernard Rédacteur : Christian Descombes Secrétaire de rédaction : Clémentine Jouffroy Traductrice français-espagnol : Maria Smith-Parmegiani Traductrice français-anglais : Meegan Davis Site internet : orfeomagazine.fr Contact : orfeo@orfeomagazine.fr

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orfeo Édito

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m a g a z i n e « C’est une honte que l’Espagne, patrie de la guitare, n’ait pas de musée de la musique dans sa capitale ! » s’indigne Marcelino López Nieto. Ce luthier madrilène, à la réputation internationale, qui a côtoyé les grands noms du monde de la guitare du x x e  siècle, nous a permis de dévoiler quelques trésors de sa magnifique collection pour cette troisième édition d’Orfeo magazine. À Madrid également, nous avons rencontré José Antonio Lagunar et Victoria Velazco qui nous ont raconté l’histoire de la maison Contreras et le défi que représente pour eux de succéder aux luthiers de la prestigieuse « guitarrería ». À Madrid toujours, une révolution a eu lieu dans la lutherie en 1965 quand José Ramírez III a utilisé le « western red cedar » pour les tables d’harmonie. Ce bois provient d’un arbre gigantesque qui peuple les côtes américaines et canadiennes de l’océan Pacifique. Nous voilà partis en Amérique, continent découvert par Christophe Colomb au cours d’une expédition financée… par Madrid. Décidément, Madrid est à l’honneur dans ce numéro ! Alberto Martinez


L’héritage Con


ntreras

Le décès prématuré de Pablo Contreras en 2011 sembla marquer la fin de la célèbre « guitarrería » madrilène mais sa famille l’a fait revivre en confiant la fabrication à José Antonio Lagunar et la direction commerciale à Victoria Velazco. Un héritage lourd à porter !


Le « barrage cou création de Manu

Pablo Contreras

Manuel Contreras

La liste de guitaristes professionnels qui ont adopté les guitares Contreras est interminable, de Regino Sainz de la Maza et Atahualpa Yupanqui, jusqu’à la famille Romero : Celedonio, Pepe, Ángel et Celín. Manuel González Contreras (1928-1994), habile ébéniste de meubles d’époque, bon dessinateur et amateur de musique, trouva sa véritable vocation durant les années où il travailla dans l’atelier de José Ramírez III (1959-1962). Très vite il sentit le besoin de suivre sa propre voie et mettre ses idées en œuvre. Aussi bien Manuel que son fils Pablo Manuel (19572011) ont réalisé pendant ces cinq décennies un grand travail d’étude, d’expérimentation et d’innovation, guidés par le désir permanent d’améliorer le rendement et la qualité sonore de leurs instruments. Père et fils partageaient les qualités indispensables à cette quête d’excellence : une grande connaissance des caractéristiques des bois, un soin extrême dans les finitions, une bonne oreille, un goût pour la musique (Pablo était très mélomane et grand amateur de jazz) et quelque chose d’essentiel : l’écoute des opinions, des besoins et des désirs des guitaristes professionnels, avec lesquels ils entretenaient une étroite relation. La première création de Manuel Contreras, devenue le dénominateur commun de tous ses principaux modèles, était le « barrage courbe » dans la table d’harmonie de ses instruments. Courber les barres avait comme finalité d’augmenter leur résistance, pouvoir en réduire le nombre et faciliter la vibration de la table.


urbe » de la table d’harmonie, première uel Contreras, est devenue sa signature

Ancien catalogue de la maison Contreras qui montre en détail la fabrication des guitares.


Les premières guitares avaient pour la plupart une table en western red cedar, un fond et des Êclisses en


Vue en transparence du barrage courbe.

Modèle « 1ª Especial » Les premières guitares sorties de l’atelier de Manuel Contreras construites, comme tous les modèles de concert, en palissandre de Rio et avec des tables en red cedar canadien ou en épicéa, avaient un barrage clairement inspiré de la construction traditionnelle de Antonio de Torres. Mais très vite, le luthier commença à développer son système de barres courbes. Ce modèle, même s’il évolua avec les années, présentait dès ses premiers exemplaires le son caractéristique des Contreras. Un son rond, riche en harmoniques, puissant et de grande qualité. Il a introduit un autre détail propre aux guitares Contreras, toujours utilisé : le remplacement du renfort extérieur du manche par deux renforts placés à l’intérieur, c’est-à-dire sur la face du manche collée à la touche. Ainsi le manche est renforcé et permet de travailler d’avantage sa forme et son épaisseur sans compromettre sa résistance. Le modèle « 1ª Especial » a fait connaître le nom de Contreras dans le monde entier et occupe toujours une place importante à côté des autres modèles. palissandre de Rio.

Les deux renforts en ébène sont placés à l’intérieur du manche.


La fine marqueterie des rosaces est une autre signature des Contreras.

Modèle « Doble tapa » Au début des années 70, Manuel Contreras commence à faire des essais afin d’obtenir une plus grande projection sonore de la guitare, sans pour autant perdre la qualité de son timbre. Il voulait obtenir un meilleur rendement, non seulement de la table mais également de toute la caisse de la guitare. Après de nombreux essais avec les épaisseurs de bois et le collage des pièces, il a commencé à ajouter une deuxième table d’harmonie entièrement plaquée sur la face intérieure du fond de la guitare. Il doublait le palissandre de Rio avec du red cedar ou de l’épicéa, c’est-à-dire un bois rigide avec un autre bois plus flexible. Par la suite, Manuel Contreras s’est rendu compte que son système avait le meilleur rendement lorsque la table d’harmonie de la guitare était du même bois que le placage du fond. Pour cette raison, les guitares « Doble tapa » en red cedar ont un barrage et un doublage du fond en red cedar. Il en est de même pour l’épicéa. Le système « Doble tapa » donne un timbre différent et caractéristique à l’instrument, ainsi qu’une meilleure projection du son. Depuis sa présentation en 1974, ce système connaît un vif succès et continue à être utilisé aussi bien dans les modèles « Doble tapa » que dans ceux créés ultérieurement, comme le modèle « 25° Aniversario » et « 10° Aniversario ».


La « Doble tapa » est une fine couche du même bois que la table plaquée sur le fond en palissandre.


L’absence de bouche, donne une grande liberté au barrage. En bas : vue endoscopique de l’intérieur.

Modèle « Carlevaro » Au début des années 80, Abel Carlevaro, guitariste et compositeur uruguayen, sensible au talent novateur de Manuel Contreras, lui commanda la fabrication d’une guitare de sa conception, inspirée des pianos à queue. Il souhaitait une guitare avec l’éclisse supérieure non cintrée, la table d’harmonie isolée du corps de la guitare et sans ouverture, sans bouche, pour permettre à toute sa surface de vibrer. Cherchant à répondre à cette demande, Manuel Contreras imagina un système de construction assez complexe qui laissait la table « flottante », unie aux éclisses par quelques petits points d’appui.

Le modèle « Carlevaro » fut présenté en 1983 à la satisfaction d’Abel Carlevaro. Durant cette décennie Manuel construisit plusieurs guitares « Carlevaro » de même conception mais avec des variantes, comme une bouche ajourée (style luth) ou des modifications du barrage de la table d’harmonie. Le son de ce modèle particulier s’éloigne un peu du son typique des guitares Contreras : il est plus « léger » et particulièrement adapté à la musique de la renaissance et à la musique baroque. Ndlr : Ce modèle n’est plus au catalogue depuis le décès de Manuel Contreras.


L’éclisse gauche n’est pas cintrée et la bouche est remplacée par une ouverture tout autour de la table.


La tête décorée avec la « plume » est réservée aux modèles de concert.

Modèle « 25° Aniversario » Au milieu des années 80, surgit l’idée du « resonador » que Manuel Contreras développa en étroite collaboration avec son fils Pablo. Les Contreras cherchaient à isoler la guitare du corps du guitariste afin de ne pas freiner ou diminuer sa vibration. Le premier résonateur qu’ils on réalisé était constitué d’un fond indépendant en palissandre, qu’on pouvait accoupler à l’extérieur de la guitare et qui comportait des pièces cintrées dans les zones d’appui du bras droit et des jambes du guitariste. Ce premier résonateur amovible permit de réaliser de nombreux essais sur divers modèles de guitares Contreras afin de prouver son efficacité. Parallèlement, à cette époque, furent exécutées de nombreuses commandes de

résonateurs pour des guitares construites précédemment. Avec l’expérience, ils sont arrivés à la conclusion qu’il était préférable de fixer les résonateurs aux guitares, principalement pour éviter de possibles déformations dues à l’utilisation. La décision fut prise de construire un modèle unique en réunissant le résonateur à la guitare « Doble tapa ». Ainsi est né le modèle « 25° Aniversario », pour commémorer les vingt-cinq ans de l’atelier Contreras. À titre de curiosité esthétique, à la fin des années 80 et au début des années 90, on proposait aux clients la possibilité de réaliser dans ces modèles la gravure du « C » de Contreras au centre de la tête de la guitare, à la place du traditionnel motif de la « plume » (ou « épi de blé »).


Le résonateur est un fond indépendant, extérieur, séparé de la guitare.


Le modèle « 10° Aniversario » est impressionnant par ses dimensions et son poids de plus de 2 kilos.


Modèle « 10° Aniversario » Le modèle avec résonateur eut beaucoup de succès auprès des guitaristes professionnels pour l’évident gain de puissance sonore qu’il donnait à l’instrument. Mais en même temps, l’incorporation d’un élément qui altérait l’aspect de la guitare classique soulevait des réticences. Ces réticences ont poussé les Contreras à trouver des idées pour rendre à la guitare « 25° Aniversario » son allure traditionnelle, en incorporant le résonateur à l’intérieur de l’instrument. Malheureusement, Manuel Contreras est mort en 1994, sans pouvoir concrétiser ce projet qui le motivait tant et qui l’occupa jusqu’à ses derniers jours. À partir de ce moment, Pablo Contreras releva seul ce défi qui le poussa à modifier petit à petit la structure intérieure du modèle « 25° Aniversario », afin de pouvoir incorporer le résonateur. Il essaya aussi des nouveaux barrages, revenant aux barres droites mais avec une répartition beaucoup plus complexe. Il cherchait surtout à obtenir de la guitare la réponse la plus immédiate au pincement de la corde. Ces années d’intense recherche et de multiples essais aboutirent à la présentation, en 1998, du modèle « 10° Aniversario ». Le nom de cette guitare célébrait les 10 ans de Pablo à la tête de l’atelier Contreras. Ce modèle atteint sa consécration internationale en 2000 en emportant le premier prix de la « Convocatoria Internacional de Guitarras », concours de lutherie organisé en commémoration du centenaire de la naissance du compositeur Joaquín Rodrigo. Le modèle « 10° Aniversario » représente un pas important dans la construction de la guitare espagnole dans lequel on a incorporé toutes les nouvelles idées et méthodes de construction que Pablo Contreras développa dans ses dernières années.

Le barrage de type « lattice » mis au point par Pablo Contreras.

Le travail soigné de Contreras s’apprécie même à l’intérieur.


José Antonio Lagunar perpétue les mêmes gestes et la « manière de faire » des Contreras.


José Antonio Lagunar conserve vivant l’héritage Contreras

Manuel et Pablo Contreras ont légué au monde de la guitare espagnole, non seulement d’excellents modèles avec de grandes qualités sonores, mais aussi « une manière de faire », une approche de la construction d’instruments basée sur la recherche et une réalisation esthétique irréprochable. Leurs guitares sont une référence en matière de sonorité et d’élégance. Elles sont appréciées pour les originales méthodes de construction, pour le travail entièrement artisanal des mosaïques et des décorations. On remarque aussi la belle et caractéristique « plume » (ou «  épi de blé  ») qui décore le centre des têtes, la rosace et tout le contour de la table d’harmonie des modèles « Doble tapa » et « 10° Aniversario ». Après la mort prématurée de Pablo Contreras en janvier 2011, José Antonio Lagunar, chef d’atelier de la « guitarrería  » depuis longtemps, se trouve à sa tête. Il conserve vivant l’héritage reçu, les modèles, les systèmes de construc-

tion fruits de tant d’années d’efforts et de recherche, et cette « manière de faire », cette quête de beauté et de sonorité si chères à nos regrettés Manuel et Pablo Contreras. Victoria Velazco Ndlr : Victoria Velasco travaille pour la maison Contreras depuis 1989, apportant sa formation de professeur du Real Conservatorio Superior de Música de Madrid et ses connaissances linguistiques. Elle a la responsabilité de la direction commerciale, des relations publiques et de l’essai de tous les instruments construits à l’atelier. José Antonio Lagunar travaille dans l’atelier depuis 1984. Il est arrivé chez Contreras amené par son oncle, Alfredo Lagunar, chef d’atelier de l’époque. Depuis le départ à la retraite de ce dernier en 1995, il a pris sa place de chef d’atelier.

Détail de la « plume » (ou « épi de blé »).


Pepe Romero : l’ami américain La célèbre famille Romero a été parmi les premiers clients de Contreras. Orfeo - Quand l’amitié de la famille Romero avec Manuel Contreras a-t-elle commencé ? Pepe Romero - Depuis le début. Quand Manuel Contreras quitta Ramírez pour ouvrir son propre atelier à Madrid, mon père fut l’un de ses premiers clients. Et après, tous les Romero sont venus à son atelier et nous avons noué une belle amitié avec Manuel, et ensuite avec Pablo. D’ailleurs, l’un des premiers voyages de Pablo fut de venir chez moi en Californie à l’âge de 18 ans. Orfeo - Combien de guitares Contreras avezvous eu ? P. R. - Beaucoup ! Je me rappelle de celle de 1971, avec laquelle j’ai joué dans de nombreux concerts. En 1980 Manolo (nom familier de Manuel) a fait une guitare spécialement pour moi que j’appelle la « Manola » avec laquelle j’ai aussi joué dans beaucoup de concerts. Ensuite, il m’en a fait une autre avec « resonador » avec laquelle j’ai joué pendant la célébration du centenaire de la naissance de Federico Moreno Torroba, en présence de la reine d’Espagne. J’ai aussi beaucoup joué avec une guitare faite par Pablo à ma demande qui a un manche un peu plus large et une très belle table en épicéa allemand. Comme je vous l’ai dit, j’ai eu plusieurs guitares Contreras mais ces trois-là ont vraiment fait partie de ma vie professionnelle. Orfeo - Que demandez-vous de spécifique aux luthiers pour la construction de vos guitares ? P. R. - La guitare avec laquelle j’ai le plus joué dans ma vie est une Miguel Rodríguez de 1973 avec laquelle je me sens très à l’aise. Pour cette raison, je demande aux luthiers de me faire des guitares qui lui ressemblent, avec un diapason de 660 mm, un manche large et assez épais car je trouve plus confortable de ne pas trop serrer la main. Orfeo - Après la mort de Manuel, êtes-vous resté proche de Pablo ?

P. R. - Bien sûr, et d’ailleurs quand mon fils Pepe Jr. a décidé de devenir luthier, je l’ai envoyé à Madrid pour apprendre le métier avec Pablo, qui l’a reçu comme son propre fils, comme je l’avais accueilli des années auparavant en Californie. Orfeo - Avec qui d’autre votre fils Pepe Jr. a-t-il appris à construire des guitares ? P. R. - Mon fils a fait sa première guitare avec un luthier américain, Dake Traphagen. Ensuite, il est allé étudier avec Pablo, il a pris aussi des cours avec José Romanillos, il est resté un temps avec Miguel Rodríguez et finalement avec Edmund Blöchinger en Allemagne. Je crois que c’est avec Blöchinger qu’il a étudié le plus longtemps. Orfeo - Que trouvez-vous de particulier aux guitares des Contreras ? P. R. - Elles sont excellentes sur le plan de l’ébénisterie, ont une voix qui leur est propre, inimitable. Comme les violons de Stadivarius sonnent comme des Stradivarius et les Guarnerius comme des Guarnerius, les guitares de Contreras ont un son unique. Orfeo - Chaque luthier a-t-il un son à lui ? P. R. - Seulement les bons ! Les guitares des autres sonnent toutes pareil. Orfeo - Pouvez-vous reconnaître les guitares par le son ? P. R. - Bien sûr ! Avec les yeux fermés je sais si je suis en train de jouer avec une Contreras, une Blöchinger, une Santos Hernandez ou une de mon fils. J’ai grandi en jouant avec mon père à comparer une guitare avec une autre. Mon oreille s’est formée grâce à cela et je les reconnais comme s’il s’agissait de personnes. Orfeo - Voulez-vous ajouter quelque chose ? P. R. - Oui, que les Contreras ont été des grands luthiers, qu’ils ont apporté énormément à la guitare espagnole, en plus d’avoir été d’excellentes personnes. Ils me manquent beaucoup…


Pepe Romero : toute une vie dédiée à la guitare et plus de 50 disques à son actif. © PepeRomero.com


L’arbre de vie Nous sommes allés visiter les forêts pluviales canadiennes pour admirer de près les « western red cedar », cet arbre gigantesque utilisé dans la fabrication de nos guitares. Promenade à Vancouver, capitale mondiale du red cedar.


Le Canada conserve quelques forêts pluviales qui n’ont pas été modifiées   par l’homme L’épicéa d’Europe centrale, utilisé dans la fabrication de nos guitares (et des instruments du quatuor), a régné en maître jusqu’en 1965, quand José Ramírez III a commencé à utiliser un bois venu de la côte ouest du Canada, le « western red cedar », pour les tables d’harmonie des guitares classiques. « Western red cedar » est la dénomination commerciale d’un arbre de l’espèce botanique Thuya plicata qui appartient à la famille des Cupressaceae. On le trouve surtout entre le 39e et le 57e degré de latitude, avec pour principale aire de croissance, la province canadienne de Colombie britannique. Il se répand jusqu’en Alaska et, au sud, jusqu’en Californie. Mais l’histoire commence en Angleterre au xviiie siècle avec le navigateur, explorateur et cartographe britannique  : le capitaine James Cook.* Il fit trois voyages dans l’océan Pacifique à l’occasion desquels il fut le premier Européen à débarquer sur la côte est de l’Australie, en Nouvelle-Calédonie, aux îles Sandwich du Sud et à Hawaï. Il fut également le premier navigateur à faire le tour de l’Antarctique et à cartographier Terre-Neuve et la Nouvelle-Zélande. En 1778, son troisième voyage avait pour mission de trouver un passage au nord du continent américain qui relierait l’océan Atlantique et l’océan Pacifique. Il explore la baie de Nootka, au nord de Vancouver, en quête d’un nouveau mât pour son navire « Resolution » et découvre les fabuleuses forêts de western red cedar (souvent en compagnie de sapins Douglas). Il écrit dans son livre de bord : « Les basses et hautes terres de la zone littorale étaient bordées, sur une distance considérable, de grands arbres droits qui semblaient former une vaste forêt. » Pour ces premiers explorateurs et les colons qui les ont suivis, les richesses de

ces forêts aux proportions gigantesques semblaient inépuisables… Ces arbres étaient appelés « arbres de vie » par les autochtones. Leur bois, léger et facile à travailler, servait à construire des canots, des habitations, des outils et sculpter des totems. L’écorce interne, déchiquetée et tissée, était utilisée pour des chapeaux et des capes à l’épreuve de l’eau. Le western red cedar atteint facilement une hauteur de 70 mètres et un diamètre de 4 mètres. Une caractéristique spécifique de cet arbre est la conicité du tronc. La longueur utile du tronc est d’environ 25 mètres. Le western red cedar peut atteindre un âge très avancé et on peut encore voir dans les forêts du Pacifique des arbres de plus de 800 ans. Les plus âgés présentent fréquemment d’importantes racines apparentes et un cœur creux. Son bois réunit de remarquables qualités mécaniques (rigidité, légèreté, imputrescibilité et stabilité) et offre de riches variations de couleur : de brun jaune clair, en passant par le brun rose et le saumon, au brun chocolat. Du fait de la différence entre le bois de printemps et le bois d’été, les planches débitées sur quartier présentent des veines prononcées. Pour nos guitares, le western red cedar a l’inconvénient d’être très fragile et sensible au moindre coup d’ongle. En revanche, il a l’énorme avantage d’être disponible en très grandes quantités. Alberto Martinez * Ndlr.  : Pour les passionnés de montres, j’ajouterai que James Cook fut l’un des premiers navigateurs à utiliser une montre de marine. Il avait à son bord une copie de la montre H4 inventée par John Harrison, pour l’aider à calculer la longitude avec précision.


Les forêts pluviales de l’île de Vancouver abritent des arbres très âgés dont certains dépassent les 800 ans.


Une infime partie de ces troncs d’arbres sera utilisÊe pour faire des tables d’harmonie.


Stockage de bois, dans un bras du fleuve Squamish, en attente d’acheminement.


Le « log raft » : transport des troncs ficelés en radeaux et tirés par un remorqueur. Photo Bernhard Limberger


On coupait les arbres à la main et on les 1/ Surélevés grâce à des planches, les hommes coupaient les arbres à la hache. 2/ Des mastodontes de plus de 3 mètres de diamètre. 3 et 4/ Le « log drive » : transport fluvial des troncs guidés par les hommes. 5/ Les locomotives étaient également utilisées pour le transport.

© City of Vancouver archives

© MAPA

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transportait par le rail ou les rivières

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© Archives of MI Dept. of Conservation

© Robert N. Dennis collection

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© Joe Cosiglia collection


« J’ai classé plus d’un million de tables en western red cedar » Orfeo - J’ai vu des milseulement un problème soliers de troncs d’arbres à nore, il est aussi esthétique. Le Vancouver. Comment poured cedar est multicolore mais vez-vous savoir lesquels le marché voudrait une seule peuvent servir à faire des nuance. tables d’harmonie ? David Lapeyrouse - Avec de Orfeo - Quelle est votre l’expérience. Mon entreprise a opinion sur les tables avec coupé deux millions de tables des « griffes d’ours » (bear et j’en ai personnellement claw) ? classé plus d’un million. D. L. - Il faut comparer ce qui Le bois de lutherie est le plus est comparable. Si vous comcher. Vous l’achetez, vous le parez deux tables parfaitement coupez et vous voyez. Si le découpées au quartier, une résultat est bon, vous cheravec des « griffes d’ours » et cherez la même chose. Mais, l’autre sans, il ne devrait pas y il y a toujours un risque. avoir de différence. Les années ont donné Quand vous achetez du bois, Les planches de bois ne sont une sonorité unique au vous devez acheter le tronc jamais semblables, certaines «chocolate cedar» complet. Nous produisons peuvent être parfaitement dé12 qualités différentes de coupées au quartier et ne pas tables, de formats guitare classique ou dreadnut. avoir ce « ring », ne pas avoir une bonne qualité Il y a des clients qui payent 2 dollars la table et sonore, « griffes d’ours » ou pas. Les « griffes d’autres qui veulent des tables à 40 ou 50 dold’ours » ne changent pas la qualité. lars. Des tables à 2 dollars sont faciles à trouver. Il est impossible de vous garantir que vous alPour avoir des tables à 50 dollars, vous devez lez faire une bonne guitare. La table d’harmonie couper beaucoup de bons troncs d’arbres ! est un élément important. Vous pouvez faire une mauvaise guitare avec un bon bois de table, mais Orfeo - Comment découpez-vous ces troncs vous ne pourrez jamais faire une bonne guitare d’arbres ? sans une excellente table. D. L. - Les red cedar sont des arbres énormes, certains mesurent 3 mètres de diamètre. Pour Orfeo - D’où vient ce red cedar très foncé faire des tables, nous les découpons en rondins que j’ai vu dans votre atelier ? de 24 pouces (environ 60 cm) ; après nous les D. L. - Parfois, je trouve des troncs d’arbres incoupons en quartiers et, finalement nous pretacts qui ont été abandonnés ou déracinés par nons 2 ou 3 tables du plein milieu pour obtenir le vent dans des zones inexploitées depuis longles veines bien verticales. temps. Le red cedar ne pourrit pas mais la couLe principal problème avec le red cedar est la leur du bois change avec les années. Il fonce et couleur. Du bois avec des veines serrées, bien acquiert une sonorité unique. Nous l’appelons droites, est facile à trouver ; la chose difficile « chocolate cedar ». Si vous aimez sa couleur est l’uniformité de la couleur. Si vous avez une foncée, vous aurez les meilleures qualités sotable de bonne qualité à tous points de vue sauf nores. C’est un bois qui a vieilli et séché pendant la couleur, les luthiers n’en voudront pas. Nous 100 ou 200 ans. C’est très, très rare. Le « chocopouvons produire des tables de grande qualité late cedar » est l’un des secrets les mieux gardés à des prix bas mais le bois des tables n’est pas des luthiers !


David Lapeyrouse, fondateur de Timbre Tonewood, entreprise spécialisée dans le traitement du western red cedar et de l’érable.


Le western red cedar sèche facilement et présente peu de risques de déformation.


José Ramírez III, « le découvreur »

En 1965, José Ramírez III, sans cesse à la recherche de l’amélioration du son de la guitare classique, révolutionna son système de construction en utilisant le western red cedar pour les tables d’harmonie. Aujourd’hui, sa découverte est utilisée par la majorité des luthiers dans le monde entier, en parallèle avec l’épicéa. Voici un bref extrait des mémoires de José Ramírez III. «  Dans ces années, j’ai découvert un bois extraordinaire qui remplaçait avantageusement l’épicéa allemand qu’on employait depuis très longtemps pour les tables de guitares. Il s’agissait du thuja plicata, nommé à tort cèdre rouge de l’ouest et qui me fut proposé comme du cèdre ordinaire. J’ai immédiatement vu ses extraordinaires qualités de légèreté, de résistance,

de sensibilité et surtout, son magnifique veinage, qui surclassaient le meilleur épicéa. Originaire de la côte pacifique de l’Amérique du Nord, il s’agissait d’un conifère cousin germain de l’épicéa d’Europe centrale. J’ai immédiatement fait une guitare avec ce bois qui s’avéra excellente à tout point de vue. Je crois me rappeler que j’ai commencé tout de suite la construction de quatre autres guitares destinées à maître Segovia, et de les lui avoir présentées aussi tôt que j’en ai eu l’occasion, ce qui devait être vers l’été 1965. Il les essaya sans faire de commentaires, mais avec une évidente satisfaction, en choisit une et me rendit celle de 1962. » En torno a la guitarra José Ramírez III


Marcelino López Nieto Né à Madrid en 1931, il a étudié la guitare avec Daniel Fortea (élève de Tárrega), a rencontré la veuve de Santos Hernández, a travaillé pour Hernández y Aguado et s’est forgé une réputation internationale comme luthier.


Don Marcelino essaie sa guitare n° 1000, reproduction d’une guitare baroque. Sur la table, une copie de « La Leona » de Torres en cours d’achèvement.


Son barrage est dérivé de celui de Santos, avec l’ajout d’une plaque sous le chevalet.

À 18 ans, il s’installe comme luthier à Madrid À 83 ans, il construit toujours des guitares, fait des copies d’instruments anciens et reproduit les guitares de Hernández y Aguado, de Santos Hernández et d’Antonio de Torres. Il a l’une des plus belles collections de guitares d’Espagne et il joue « au moins une demi-heure chaque soir ». Interview de ce luthier hors du commun dans son atelier madrilène alors qu’il finissait sa 1 000e guitare. Orfeo - Dans votre jeunesse, vous avez eu une double formation : comme ébéniste dans un atelier madrilène et comme musicien en étudiant la guitare avec Daniel Fortea. López Nieto - Oui, comme j’aimais beaucoup le bois, j’ai appris l’ébénisterie dans un atelier de la rue Olmo, à Madrid. Un jour de 1945, ma mère écoutait le trémolo de « Recuerdos de la Alhambra » de Tárrega à la ra-

dio et ça m’a tellement impressionné que j’ai lui ai dit : « Maman, je veux apprendre à jouer de la guitare ! » Et c’est comme ça que j’ai rencontré Fortea et étudié avec lui. Orfeo - Comment avez-vous appris à faire des guitares ? L. N. - Comme je travaillais dans l’ébénisterie, un oncle m’a offert une guitare faite à Valence qui était en très mauvais état. En regardant comment elle était faite, j’en ai fait une autre à ma façon. À 18 ans, en 1949, je me suis installé comme luthier dans la rue Jesús y María. Orfeo - Quand avez-vous rencontré la veuve de Santos Hernández ? L. N. - De 1948 à 1953 j’ai étudié avec Fortea qui avait une guitare de Manuel Ramírez, de la rue Arlabán, et deux guitares de Santos. Je m’en souviens bien : une en cyprès et une en


Sa guitare n° 999, prête à être expédiée au Japon.


Manches et tables de guitares et de violons ornent les murs de son atelier.


La gommelaque est prête pour le vernis au tampon.

De 1972 à 1975, j’ai dû faire 30 guitares pour Hernández y Aguado palissandre, avec lesquelles il nous laissait jouer. Maître Fortea emmenait ses élèves dans les réunions de guitaristes qui se tenaient chez Matilde Ruiz López, la veuve de Santos, dans la rue Aduana. Après le cours du samedi, avec Fortea, nous allions donc aux réunions chez Santos, où venaient jouer Regino Sainz de Maza et Alirio Díaz. Orfeo - Avez-vous appris quelque chose sur la construction des guitares avec la veuve de Santos ? L. N. - Beaucoup ! Elle m’a transmis tout ce qu’elle savait sur les guitares de son mari. Elle me laissait jouer avec les trois guitares de Santos qu’elle conservait. Parmi celles-ci, il y avait « La inédita », que Santos avait faite pour Segovia mais ne lui a jamais donné. De plus, je connais bien les guitares de Santos Hernández pour avoir fait plusieurs restaurations. La reproduction de Santos que je fais est la copie d’une guitare de 1933. Orfeo - Avez-vous rencontré Marcelo Barbero, le luthier qui a fini les dernières guitares de Santos ? L. N. - Oui. Nous n’avons jamais travaillé en-

semble, mais nous étions amis. J’ai aussi fait quelques guitares du modèle Barbero. Orfeo - Comment avez-vous rencontré Hernández y Aguado ? L. N. - Chez Matilde également. Victoriano Aguado était décédé et Manuel Hernández, qui ne travaillait presque plus, m’a demandé de lui faire des guitares. Entre 1972 et 1975 j’ai dû faire trente guitares environ. Hernández aimait bien mon travail. Il me donnait à coller leurs étiquettes et il n’y avait pas ma signature. Des années plus tard, quand le gendre de Hernández est mort, dernier héritier, j’ai continué à faire ces guitares, mais avec mes étiquettes. Je reçois beaucoup de demandes pour ce modèle, surtout du Japon. La construction est basée sur les guitares de Santos. C’est la reproduction exacte des guitares Hernández y Aguado : le gabarit, le barrage, la rosace, la tête… tout est identique. Orfeo - Ces copies sonnent-elles comme les originales ? L. N. - Ça, c’est impossible ! Les bois ne sont pas les mêmes et de plus, le temps a beaucoup changé ces guitares. Mais les miennes s’en rapprochent beaucoup…


Rubén, le fils de Don Marcelino, examine la rosace du modèle Santos Hernández.

Pour coller les filets du bord de la table et du fond, la guitare est ficelée à l’espagnole.


Une incroyable diversitÊ d’instruments est en attente dans son atelier.


Le modèle Hernández y Aguado en cours de réalisation.

La partie centrale de la table est plus épaisse, les bords plus fins, mais tout cela est très intuitif Orfeo - Combien de guitares faites-vous par an ? L. N. - Quand j’étais jeune, je pouvais construire jusqu’à 12 instruments par an. Maintenant, je me limite à la moitié avec l’aide de mon fils Rubén. Orfeo - Je crois que vous avez construit plus de guitares classiques que de flamencas, n’est-ce pas ? L. N. - Oui, la grande majorité sont des classiques. Orfeo - Vous faites des guitares comme Santos Hernández, comme Hernández y Aguado, comme Torres, mais les vôtres, comment sont-elles ? L. N. - Le barrage est basé sur celui de Santos mais j’ajoute une petite barre sous les aigus et un renfort sous le chevalet. Mais les barrages varient selon la flexibilité de la table. Il y a des tables plus rigides que d’autres. Je tape, j’écoute le son et j’ajuste les épaisseurs et le type de bar

rage en fonction du bois de la table. Je n’utilise pas de calibre, je me fie à mon expérience. La partie centrale de la table est plus épaisse, les bords plus fins, mais tout cela est très intuitif. Les gens aiment les grandes guitares, mais je pense qu’une guitare plus petite favorise les aigus et s’avère plus équilibrée. Les graves sont toujours faciles à obtenir. Je préfère réduire un peu le volume d’air. La plupart des guitares actuelles sont plus grandes mais basées sur celles de Torres. On ne peut pas faire une bonne guitare si l’on n’a pas compris cette référence incontournable. J’ai aussi toujours aimé reproduire des instruments anciens et j’utilise plusieurs gabarits  : Muñoa, Llorente, Pernas, Pagés… Orfeo - Certaines de vos guitares portent une étiquette avec deux dates, pourquoi ? L. N. - Parce qu’elles ont été commencées à un moment et finies plus tard. Cela m’est arrivé plusieurs fois.


Le marché asiatique raffole de ces tables de guitares à « griffes d’ours ».


Les rondelles de ses guitares tr么nent au-dessus des futurs instruments.


Portrait de Marcelino López Nieto réalisé par le peintre José Luis Morán.

C’est une honte que l’Espagne, patrie de la guitare, n’ait pas de musée de la musique dans sa capitale ! Orfeo - Combien d’instruments anciens avezvous reproduit ? L. N. - Je ne me rappelle pas… beaucoup. Plusieurs luths, cinq violons, une harpe, des guitares baroques, romantiques… Orfeo - Quelle est cette guitare que vous avez sur la table ? L. N. - C’est une copie de Torres. J’ai réparé la guitare de Torres qu’on appelle « La Leona » et à cette occasion, j’ai relevé le gabarit et les détails de construction. Celle-ci est identique mais sans le tornavoz lequel à mon avis, ne sert qu’à réduire le son. Orfeo - Votre fils Rubén, a-t-il déjà fait des guitares ? L. N. - Oui, mais il a repris mon ancien gabarit avec une caisse plus grande. Il a déjà fait plus de vingt guitares. Il m’aide beaucoup en faisant le vernis au tampon des miennes.

Orfeo - Que pouvez-vous me dire de votre collection ? L. N. - J’ai commencé il y a cinquante ans. Collectionner est un vice, il est difficile de s’arrêter. Je conserve plus de cent soixante guitares, en province : des guitares baroques, romantiques et classiques ; des guitares italiennes du xviiie siècle et des Françaises du xixe. J’ai une guitare de cinq chœurs de la fin xviie, de l’époque de Velázquez, qui appartenait à Juan José de Austria, en palissandre de Rio, cèdre de Cuba, décorée avec des aigles bicéphales, emblème de la Maison d’Autriche. Elle doit être l’une des plus anciennes guitares connues. J’ai aussi des guitares de Antonio de Torres, de Vicente Arias, de Manuel Ramírez, de Enrique García, de Simplicio, de Santos… J’essaie de convaincre le ministère de la Culture de créer un musée de la musique à Madrid. Je voudrais que mes guitares restent ici. C’est une honte que l’Espagne, patrie de la guitare, n’ait pas de musée de la musique dans sa capitale !


Il suspend les tables de ses futures réalisations à la lumière pour qu’elles prennent une belle coloration.


Une collection unique en

Nous avons choisi de vous montrer cinq instruments d’exception de la collection de Marcelino López Nieto.


Espagne

Deux guitares à peine finies de López Nieto côtoient des instruments en attente de restauration.


Guitare baroque (fin du xviie siècle)

Elle appartenait à Juan José de Austria, frère de Carlos II. Sous le chevalet et sur le manche, on voit l’aigle bicéphale de la Maison d’Autriche.


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Antonio de Torres 1867 « On ne peut pas faire une bonne guitare si l’on n’a pas compris cette référence incontournable. » L. N.


Vicente Arias 1902 Vicente Arias, ĂŠtait un des seuls luthiers qui pouvait concurrencer Antonio de Torres.


Francisco Simplicio 1928

La tête sculptée est l’une des signatures fortes de Francisco Simplicio.


Santos Hernández 1939

« Le son des guitares de Santos a toujours été ma référence. » L. N.


Paris, avril 2014 Site internet : orfeomagazine.fr Contact : orfeo@orfeomagazine.fr


Orfeo magazine n°3 - Édition française - Printemps 2014  

Magazine dédié à la guitare classique

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