Orfeo magazine N°20 - Édition française - Automne 2022

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M A G A Z I N E La guitare au Mexique

Abel García Fructuoso Zalapa Daniel Caro Carlos Piña David Rubio

N° 20 - Automne 2022 Édition française


Le livre sur René Lacote est arrivé ! Pour commander votre exemplaire, cliquez sur le livre Format du livre : 22,5 x 30 cm (2 kg). 216 pages couleur 280 photos, plan d’une Lacote en taille réelle Français/Anglais Prix : 90 € (hors frais de port)

Bruno et Catherine Marlat ont rassemblé, durant des années, une documentation importante sur le luthier René Lacote. Grâce à eux et pour la première fois, un livre retrace la vie de ce luthier et l’histoire de ses fructueuses collaborations. Il donne à voir l’évolution de son travail ainsi qu’une sélection d’instruments sortis de son atelier.

© OrfeoMagazine Directeur : Alberto Martinez Conception graphique : Hervé Ollitraut-Bernard – Éditrice adjointe : Clémentine Jouffroy Traductrice français-espagnol : Maria Smith-Parmegiani – Traductrice français-anglais : Meegan Davis Site internet : www.orfeomagazine.fr – Contact : orfeo@orfeomagazine.fr

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orfeo Édito

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M A G A Z I N E Paracho del Verduzco, vous connaissez ? Trente-cinq mille habitants, quatre cents luthiers et quinze usines qui produisent cent cinquante mille guitares par an ! L’envie d’aller voir cette ville du Mexique me trottait dans la tête depuis des années. Après mes visites à Crémone en Italie, à Markneukirchen en Allemagne et à Grenade en Espagne, cet incroyable centre de la guitare méritait un numéro d’Orfeo. J’espère que ces pages vous feront comprendre les difficultés que rencontrent ces luthiers et que vous serez admiratifs de leur habileté à manier le canif et le rabot. Comme toujours, les interviews sont peu nombreuses par rapport à l’abondance de bons luthiers à Paracho. Je regrette notamment de n’avoir pu rencontrer Salvador Castillo ni voir ses excellentes guitares en raison des problèmes de santé qu’il rencontrait pendant mon séjour. Bonne lecture. Alberto Martinez


Paracho, la Crémone Précolombienne, Paracho est une ville du Mexique située dans l’état de Michoacán à une altitude de 2 200 mètres et à 400 kilomètres de la capitale du pays. Son climat est tempéré-froid, avec des


du Mexique précipitations annuelles très élevées, de l’ordre de 1 100 mm. Les conditions de vie de ses habitants, dans ce territoire peu fertile mais avec une abondance de pins et autres espèces forestières, les ont poussés pour survivre à exploiter leur principale ressource disponible : le bois.


L’évêque Vasco de Quiroga, en encourageant l’apprentissage, a fait de Paracho un centre de fabrication d’instruments à cordes. À l’époque de la conquête espagnole, l’évangélisation de la population autochtone a été menée par Fray Juan de San Miguel et plus tard par l’évêque Vasco de Quiroga, qui ont su développer l’habileté de la population en encourageant l’apprentissage, ce qui a fait de Paracho un centre de fabrication pour toutes sortes d’instruments à cordes, de meubles, d’objets artisanaux et de broderies. La guitare à Paracho Il est évident que la guitare, le luth et les autres instruments à cordes apportés en Amérique par les Espagnols leur étaient inconnus. C’est donc à cette époque que les autochtones les ont vus pour la première fois et qu’il leur a été possible d’apprendre à les fabriquer. Les premières guitares réalisées à Paracho étaient faites avec du bois régional mais avec le développement du commerce, des moyens de communication et de transport, il est devenu possible d’avoir accès aux bois d’autres régions avec de meilleures qualités acoustiques et esthétiques. Cette situation a conduit certains paysans à se lancer dans la fourniture de bois de lutherie, non seulement à partir d’essences nationales, mais aussi de différents pays du monde comme c’est actuellement le cas pour la construction de guitares classiques de haute qualité. En ce qui concerne l’histoire de

la guitare à Paracho, on peut distinguer deux étapes : celle d’avant les années 30, quand les instruments à cordes fabriqués, comme la « guitarra séptima » (à sept chœurs), étaient différents de la guitare à six cordes ou guitare espagnole. Dans cette première période, la construction des guitares était beaucoup plus rustique qu’aujourd’hui. À partir de 1940, la construction de la guitare à six cordes est devenue la norme avec l’adoption d’autres techniques, outils, matières premières, bois et modèles. Cette période coïncide avec l’arrivée de l’électricité et des premières machines électriques : scies, perceuses, etc. L’ouverture des voies de communication a développé le commerce, créant un marché plus large et imposant la guitare espagnole. On considère aujourd’hui qu’à Paracho et ses environs, il y a près de quatre cents luthiers, dont certains ont plus de 50 ans d’expérience dans la lutherie artisanale de guitares, et plus de quinze usines qui offrent une grande diversité de modèles, de qualité et de prix. Il faut savoir que cette tradition de fabrication d’instruments à cordes s’est transmise de génération en génération, principalement par le bouche-à-oreille.

Le monument à la mémoire de Vasco de Quiroga.


Monument dédié aux luthiers de la ville.

Une boutique de fournitures et accessoires.


Deux des panneaux peints de l’église de Cocucho.

La rareté des représentations de vihuelas fait de celles-ci des documents importants. Une série de visites de grands luthiers a eu lieu ainsi que des cours, donnés par eux pour améliorer la technique et augmenter la qualité des instruments. Aujourd’hui, une poignée de luthiers fabriquent des instruments de haute qualité et de plus en plus de luthiers de Paracho voyagent en dehors du Mexique, aux États-Unis ou en Espagne, pour perfectionner leur travail. La « guitarra séptima » Parmi les instruments qui ont précédé la guitare espagnole à six cordes, il y a la guitare mexicaine ou « guitarra séptima ». À ce jour, nous ne savons pas avec certitude quand et comment elle est arrivée dans le pays. Elle a été utilisée au Mexique de la fin du xviii e siècle jusqu’au milieu du xxe siècle, avec sa grande période d’essor au xixe siècle, tant dans les orchestres populaires et de « mariachis » que dans la musique classique. Il ne fait aucun doute que pendant le « classicisme » du Mexique (1770-1840), cette

période de soixante-dix ans qui correspond à la fin de la colonisation et aux premières années de l’indépendance, la guitare à sept chœurs était l’un des instruments de choix, avec le piano et la voix. Anges musiciens Dans un document de la fin du xviie siècle, il est mentionné qu’à Paracho, « vivent deux-centquatre contribuables indiens qui fabriquent des vihuelas, des violons, des chaises, des tabourets et quelques autres meubles domestiques ». Dans l’église de la ville de Cocucho, à environ vingt kilomètres de Paracho, le plafond de l’entrée est décoré avec des panneaux peints, vraisemblablement réalisés au xviii e siècle, représentant des anges qui jouent avec différents instruments. Deux de ces panneaux sont particulièrement intéressants pour nous : l’un représente un ange jouant d’une vihuela à main et l’autre un ange jouant d’une vihuela à archet. Les représentations de vihuelas sont assez rares et celles-ci méritent


Guitare « séptima » de la collection de Jorge Martín Valencia Rosas. Ci-dessus, l’actrice Mimi Derba.



Le Festival de la Guitarra de Paracho a lieu tous les ans au mois d’août.

Des femmes en costumes traditionnels et portant des guitares ouvrent le défilé des luthiers.

d’être signalées comme des documents importants pour l’organologie de la guitare.

© Ana Sánchez / Festival de la Guitarra.

Le bois Les forêts de Paracho et de ses environs sont principalement composées d’épicéas et de chênes. Mais aujourd’hui, tous les bois de lutherie sont disponibles à Paracho. Le développement des communications et de la demande a permis l’émergence d’entreprises spécialisées dans le commerce du bois, qui proposent toutes sortes d’essences importées. De plus, ces entreprises ont un accès privilégié aux bois typiquement mexicains comme le granadillo (platymiscium yucatanum), le paloescrito (dalbergia paloescrito) ou le guayacán (guaiacum), qui est très difficile à travailler en raison de sa dureté. Le couteau de luthier Il est caractéristique des luthiers de Paracho. En raison de la difficulté à acquérir des outils de bonne qualité, certains d’entre eux sont fabriqués à partir de métal récupéré sur d’autres outils. Les ciseaux le sont à partir de limes de métal et les couteaux à partir des lames de scie à métaux. Chaque luthier fabrique le sien et c’est l’outil de base pour la réalisation des guitares. L’habileté que les luthiers ont développée avec ces couteaux est étonnante. La Feria de la guitarra Chaque année au mois d’août, le Festival Internacional de la Guitarra de Paracho est organisé. C’est un festival d’une semaine composé de nombreuses célébrations : concerts de guitare, concours de lutherie et défilés de toutes sortes.


Les couteaux des luthiers sont faits avec des métaux de récupération. Dans le cadre annuel de cette foire, un concours national des luthiers est organisé dans le but de promouvoir l’amélioration de la technique de construction. En plus des qualités esthétiques des guitares, différents éléments sont pris en compte : la puissance et l’équilibre sonores, la justesse, la richesse du timbre et le confort. Détail intéressant : les luthiers qui y participent doivent se présenter personnellement deux mois avant avec les pièces de bois non assemblées (table, fond et éclisses) pour qu’elles soient tamponnées par le comité organisateur. Il y a plusieurs catégories : guitares populaires, guitares d’étude, guitares de concert et guitares Grands maîtres. Les guitares finies doivent être soumises de manière anonyme, sans étiquette ni signature du luthier. Le gagnant d’une catégorie est obligé de passer à la catégorie supérieure l’année suivante. Guitares miniatures En descendant la rue principale de Paracho, au mi-

lieu de nombreux magasins de guitares, on trouve la boutique du luthier Jesús Zalapa et à l’intérieur, toutes sortes d’instruments à cordes, des tableaux montrant la construction d’une guitare et même un atelier complet avec tous ses outils… en miniature ! Jesús, comme la plupart des artisans de Paracho, a appris son métier auprès de son père, mais ce qui l’intéressait le plus, c’était de fabriquer des instruments miniatures. Il nous a donc montré cinq guitares qui tenaient dans la paume de sa main et un atelier de luthier complet construit à l’intérieur d’une guitare classique de taille normale, avec son établi, ses outils (couteau, scie, rabot, papier de verre…) et des guitares à moitié terminées. Récemment, des musées se sont intéressés à son travail et ont acheté plusieurs de ses petites œuvres d’art. Une guitare de 2,60 m faisait partie de l’exposition.


La guitare de Fructuoso Zalapa qui a gagné dans la catégorie « Grands maîtres ».


Le stock de bois de Materiales Mendoza, maison dirigée par Rosa Elena.

Jesús Zalapa et ses guitares miniatures (voir la couverture d’Orfeo).


Le succès du film “Coco” a changé la vie de Paracho. La guitare de Coco En 2017, Walt Disney Studios a réalisé le film « Coco » dans lequel Miguel, un garçon mexicain, rêve de devenir musicien et de posséder une guitare comme celle de son idole. La fabrication de la guitare de « Coco » a été confiée à Germán Vázquez Rubio, un maître luthier né à Paracho et installé à Los Angeles. Les ornements de la guitare originale sont en nacre avec des incrustations d’or. Le succès du film a changé la vie de Paracho. Des imitations de la guitare de « Coco » ont commencé à être produites en quantités industrielles et à tous les niveaux de prix. Pendant plusieurs années, elles ont été les « best-sellers » de la ville !

Ci-dessous à gauche, Miguel et sa guitare « Coco ». Ici, une copie de cette guitare.


Abel García, le voyageur Abel García est le plus international des luthiers de Paracho. Son désir de se perfectionner l’a amené à travailler avec les Romero en Californie, avec José Luis Romanillos en Espagne et avec les meilleurs luthiers contemporains. Comment avez-vous appris le métier ? Abel García – J’ai appris avec mon père. Il avait un atelier très rustique, comme la plupart des ateliers de Paracho à cette époque. J’étais le neuvième enfant. C’était une époque difficile : mon père travaillait plusieurs mois par an à Los Angeles et revenait avec du bois et des outils pour les vendre ici. Ma mère finissait et vernissait les guitares que mon père fabriquait pendant ses séjours à la maison. Et quand avez-vous commencé à faire des guitares ? A. G. – À l’âge de 9 ans, j’ai fait ma première guitare avec l’intention de la vendre pour aider



Des rosaces avec des motifs précolombiens. ma famille. À cette époque, mon père avait déjà un meilleur atelier, avec quelques employés et une petite boutique dans la rue principale de Paracho et j’aimais aller dans son atelier. Lorsque j’avais environ 13 ans, j’ai dit à mon père que je voulais être luthier, mais mon père m’a demandé d’aller à l’université d’abord. Alors, je suis allé étudier à Morelia et j’y ai suivi des cours d’ingénierie chimique, d’ingénierie mécanique et de systèmes informatiques. En même temps, je prenais des cours de guitare classique et je continuais à fabriquer des guitares et à les réparer quand j’avais le temps. Un jour est arrivée une dame américaine qui voulait une basse acoustique ; j’ai accepté de la faire et elle m’a demandé de la porter à Los Angeles lorsqu’elle serait prête. Là, j’ai pu visiter l’atelier de José Oribe, un atelier bien équipé et professionnel. Mais ce qui a changé ma

vie, c’est ma rencontre avec Celedonio Romero. Il m’a reçu très gentiment et il m’a invité à voir sa collection de guitares et à les écouter. Hauser, Santos, Miguel Rodríguez… Je n’avais jamais rien vu ni entendu de pareil ! Tout cela m’a beaucoup aidé à améliorer mon travail et a constitué une aide financière importante, car tous les Romero m’ont commandé des guitares pour leurs élèves. Finalement, ils m’ont proposé d’installer un atelier dans le garage de Pepe ! Et parmi toutes ces guitares, lesquelles vous ont le plus impressionné ? A. G. – Mes préférés étaient la Hauser II de 1975 et la Miguel Rodríguez de 1973 « La Wonderful », mais les Santos et les Torres

À droite, son barrage personnel, intéressant mélange de plusieurs influences.



Copie de la guitare Torres FE 17, réalisée par sa femme Verónica Ayala en 2017.



Le modèle personnel d’Abel avec table en red cedar.

m’ont beaucoup influencé aussi. Mes guitares se sont améliorées et en 1992, Pepe m’a dit que Romanillos organisait un cours à Cordoue et il lui a envoyé une lettre lui demandant de me prendre. Lorsque je suis arrivé en Espagne, j’ai appris que Romanillos demandait de venir avec beaucoup d’outils et le bois nécessaire pour la fabrication d’une guitare. J’avais voyagé sans rien et comme je n’avais pas l’argent pour acheter ce qu’il demandait, j’ai décidé de travailler avec le minimum, comme les luthiers de Paracho. Romanillos et les autres participants ont été surpris lorsqu’ils m’ont vu arriver avec un couteau, une scie, un rabot, une corde et du bois qu’Ignacio Rozas m’avait cédé à Madrid. Cette année-là, comme c’était le centenaire de la mort de Torres, la guitare que nous devions faire était une copie de « La Suprema » à l’aide d’un plan réalisé par Romanillos. J’ai été le seul à terminer

La tête de la copie de la FE 17 faite par Verónica Ayala.


Verónica et Abel dans leur stock de bois.

la guitare pendant le cours, j’ai même eu le temps de la vernir ! Ensuite, je suis retourné en Espagne pour le cours de 1993 et en 1994, Romanillos m’a invité à venir en tant qu’assistant. Ses cours étaient merveilleux, je n’ai jamais vu rien de pareil. Pour moi, c’était fantastique, cela m’a ouvert les portes du monde et je pense que cela a contribué à faire connaître Paracho un peu plus. J’y ai noué de très bonnes relations et j’ai commencé à recevoir de nombreuses commandes. Pour réaliser la copie de « La Cumbre », aviez-vous des plans ? A. G. – Il n’y a pas de plans de « La Cumbre », il n’a pas été possible d’étudier cette guitare. Je me suis guidé grâce à toutes les Torres que j’avais vues et toute la bibliographie existante. Je n’ai jamais vu l’original, mais je pense que ma copie

doit être assez fidèle. J’ai commencé à faire des dessins en 2006, j’ai acheté du bois aussi proche que possible de celui utilisé par Torres, et j’ai terminé la guitare en 2015. C’était un travail très difficile qui m’a demandé beaucoup de précision, car si je ne respectais pas exactement les épaisseurs des filets de bois, à la fin, tous les méandres, les épis et le reste de la décoration seraient plus larges que ceux de l’original. J’ai dû analyser de nombreuses photos et faire beaucoup de calculs pour déterminer la taille exacte de chaque pièce et de chaque filet. Ma femme Verónica Ayala, qui est luthier comme moi, a fait une copie de la Torres FE 17 qui avait aussi des méandres. En dehors des copies de Torres, avez-vous votre propre modèle ? A. G. – Oui, à partir des années 90, j’ai commencé


Neuf ans de recherche, de réflexion et de travail pour faire la copie de « La Cumbre ».


“Je n’ai jamais vu l’original, mais je pense que ma copie doit être assez fidèle.”


Le tornavoz métallique entoure les deux plaques gravées dans la nacre. à fabriquer mon propre modèle, inspiré par toutes ces superbes guitares que j’avais vues. J’ai même ajouté la barre de Robert Bouchet à mon barrage, mais avec d’autres épaisseurs et en passant les brins extérieurs de l’éventail par-dessus sa barre. Tout change au fil du temps, on évolue, en recherchant le meilleur son. Que pouvez-vous me dire d’autre sur vos guitares ? A. G. – Je fabrique environ six ou sept guitares par an et mon modèle est très similaire à la Hauser II que possèdent les Romero. Ma construction est de style espagnol, en commençant par la table et le manche et avec le joint en biais de la tête. Depuis quelques années, j’essaie de réaliser des rosaces avec des éléments graphiques précolombiens. Ils sont merveilleux, mais j’évite les couleurs vives et j’essaie de les rendre élégants et raffinés. Pour le fond et les éclisses, dans les bois mexicains, mes préférés sont le zopilote et le paloescrito. Ici Beaucoup de luthiers formés par Abel sont devenus des luthiers de haut niveau. Ici, une guitare en ovangkol (guibourtia ehie) de Gerardo Escobedo.

on trouve une douzaine de bois durs différents (paloescrito, cam­pin­cerán, zopilote…), et aussi plu­ sieurs types d’épicéas, car nous som­mes à 2 200 mètres d’altitude. Mais pour les tables, je préfère le son de l’épicéa européen. Pourquoi Paracho n’a-t-elle pas la renommée qu’elle mérite ? A. G. – Paracho pourrait conquérir le monde avec sa fabrication de guitares. Nous avons du bon bois et des luthiers très habiles. Dans les cours de lutherie que j’ai donnés, j’ai eu des étudiants extraordinaires, mais les conditions générales du pays ne les aident pas à avoir le succès qu’ils méritent. Il est difficile pour eux de vendre leurs guitares dans d’autres pays. Il faudrait organiser des expositions à l’étranger et faire connaître les instruments fabriqués à Paracho. Pour nous développer vraiment, il nous faudrait un soutien gouvernemental, un musée/centre de documentation et une école de lutherie !


La merveilleuse marqueterie de la copie de « La Cumbre ».


L’été, c’est la saison de pluies à Paracho, avec de fortes précipitations dans l’après-midi !



Fructuoso Zalapa, le lauréat 2022 Né à Paracho mais installé à Morelia, la capitale de l’état de Michoacán, il partage sa vie entre son atelier mexicain et des séjours en Californie. Cette année, il a reçu le premier prix du concours de construction de guitares, catégorie Grands maîtres. Avez-vous appris la lutherie avec votre père ? Fructuoso Zalapa – Oui, j’ai appris avec mon père. J’appartiens à la quatrième génération de luthiers de guitares de ma famille mais j’ai également suivi plusieurs stages avec Romanillos et je suis très ami avec Manuel Cáceres, l’excellent luthier madrilène. Lors de mon prochain voyage à Madrid, je vais essayer de convaincre Manuel de fabriquer une guitare avec double-top. Les doubletops donnent des possibilités infinies. Quand je fabrique un modèle Torres, Hauser ou Romanillos, cela finit toujours par être la guitare que j’avais imaginée. Avec une double-top, vous fabriquez une centaine de guitares et elles sont toutes différentes. Cela me motive beaucoup et cela m’a fait beaucoup progresser. Le fait d’utiliser des bois aussi



Construction tout en bois du barrage en treillis.

fins et aussi délicats a raffiné mon travail ; cela m’a donné la confiance nécessaire pour aller vers des tables d’harmonie traditionnelles aux épaisseurs très minces, comme les maîtres espagnols. Vous parlez de double-tops, mais je vois que vos tables ont des treillis ; ce sont deux choses différentes ! F. Z. – Oui, j’utilise les deux : double-top et « lattice », car la double-top fonctionne mieux avec un barrage en treillis. Elle ne fonctionne pas avec un barrage traditionnel, elle doit avoir le treillis et de préférence tout en bois ; avec le carbone, c’est une autre affaire. J’aime les guitares avec des double-tops faites avec du Nomex au milieu. J’ai aussi essayé avec Fonds simples et fonds doubles des futures guitares.


Collage du barrage en treillis sur une table doublée épicéa et red cedar.

du balsa au milieu, mais le résultat n’était pas aussi bon. Je combine toujours un côté en épicéa et l’autre côté en cèdre. Comme ça, je termine la table d’un côté ou de l’autre selon qu’on me demande du cèdre ou de l’épicéa. Ce n’est pas seulement pour des raisons esthétiques, le son aussi change un peu. Vous pouvez penser que c’est pareil, mais il y a quelque chose qui intervient et le son change. L’épicéa à l’extérieur donne toujours ce son légèrement plus fin et plus clair, avec plus d’harmoniques. Cela semble incroyable, mais c’est comme ça. Une autre différence que j’ai constatée est que la double-top a besoin de plus de temps pour se libérer qu’une table traditionnelle. Au bout de deux ou trois ans, mes guitares avec doubletop s’améliorent beaucoup. Par exemple, deux ans après, un modèle Romanillos gagnera 10 % tandis qu’une double-top gagnera 30 %. Très

souvent, on m’apporte une guitare double-top que j’ai fabriquée il y a deux ou trois ans, pour retoucher le vernis ou ajuster les sillets, et je vois qu’elle s’est améliorée. Ne me demandez pas pourquoi… La guitare avec laquelle vous avez remporté le concours de cette année est-elle comme cela ? F. Z. – Non, ce n’est pas une double-top, la table est en cèdre massif car le règlement du concours exige que la guitare soit de construction récente, j’ai donc préféré utiliser du cèdre, qui est plus généreux rapidement. Et comment faites-vous les caisses ? F. Z. – Lorsque je fais un fond plat, j’ajoute des barres de renfort, mais lorsque je fais un fond voûté, je n’ajoute rien ; la voûte suffit. Les fonds voûtés, je les fais laminés, avec trois couches :


Sa formule : une caisse rigide et une membrane légère.


Les ouïes d’éclisses aident beaucoup le guitariste à entendre ce qu’il fait.


Un modèle Romanillos avec table en épicéa et caisse en paloescrito.


Une belle interprétation de la rosace de Romanillos. par exemple, avec du paloescrito, du cèdre blanc (cyprès mexicain) et du kingwood. Les éclisses sont également laminées, ce qui améliore les basses et me donne plus de sécurité car le king­ wood ou le cocobolo ont tendance à se fissurer. Le problème est que les guitares voûtées demandent plus de travail, coûtent plus cher et sont donc plus difficiles à vendre. Mais je les préfère. Je fais toujours en sorte que la caisse soit assez épaisse, 2,5 à 3 mm. Il me semble que ça doit être ainsi : une caisse rigide et une membrane légère. J’utilise toujours des renforts d’éclisse lisses ; je pense qu’avec les taquets, on perd un peu de son, car le collage doit être aussi régulier que possible. Pas de problème avec l’humidité ? F. Z. – À Paracho, l’humidité est terrible pendant l’été. Même ici à Morelia où j’ai déménagé, le déshumidificateur fonctionne en permanence. Paracho a des hivers très secs et des étés très humides ; c’est pourquoi je suis venu vivre ici, le climat est un peu meilleur. Dans mon atelier, j’es-

saie de maintenir l’humidité autour de 50 %. Pour les mêmes raisons, j’utilise une colle moderne. La colle chaude est trop sensible à la température et à l’humidité. Quels sont les bois que vous aimez ? F. Z. – Mon bois préféré est le palissandre brésilien. C’est un bois qui, lorsqu’il est de première qualité, restitue tout le son sans rien absorber. Le cocobolo et le kingwood sont similaires, mais je pense que le palissandre brésilien leur est supérieur. Le bois a sa magie. Je peux fabriquer plusieurs guitares avec le même bois, mais elles ne seront pas toutes du même niveau. J’utilise toujours le cèdre de Honduras pour le manche, le cèdre espagnol est très bon mais difficile à trouver ici. Autres détails de construction ? F. Z. – La fabrication du sillet en deux parties a pour but d’optimiser le contact avec le chevalet et de permettre régler la hauteur des cordes basses et aiguës indépendamment. Les ouïes d’éclisse aident beaucoup le guitariste à

Un sillet en deux parties pour optimiser les réglages.


“J’aime faire des guitares romantiques. Ce ne sont pas des copies mais des interprétations modernes.”

Superbe travail de marqueterie.

entendre ce qu’il fait. J’aime aussi faire des guitares d’inspiration romantique. Ce ne sont pas des copies d’une guitare particulière, ce sont des guitares faites dans ce style. Pour rendre plus confortable la dernière que j’ai faite, j’ai ajouté un repose-bras et un chevalet à douze trous. Mes guitares romantiques sont plutôt des interprétations modernes de la guitare romantique. Et quelles sont les guitares qui vous ont marqué ? F. Z. – Parmi celles que j’ai connues, l’une de mes préférées est une Daniel Friederich qui appartenait au maestro mexicain Enrique Velazco. Bien que j’aime le son des double-tops, comme les Dammann ou les Wagner, je dois admettre que la Friederich m’a beaucoup impressionné. Je travaille aussi aux États-Unis chez Kenny Hill, quatre à six mois par an et j’aime y aller. Kenny est une très bonne personne et je travaille dans de bonnes conditions. C’est là que je fais les guitares haut de gamme, les modèles « Signature ». À mon retour, j’en profite pour ramener du bois et des outils, surtout des tables, car à Paracho le bois pour les tables n’est pas bon. Nous, les luthiers, travaillons 365 jours par an. Je suis en train de terminer la guitare 972 avec ma signature et je continue à penser que notre métier est l’un des plus beaux qui soient.


Les mécaniques (p. de gauche), et l’appuiebras sont des éléments modernes ajoutés par Fructuoso à ses guitares romantiques.


Dans les rues d’Uruapan, à 35 km de Paracho, peinture murale dans la grande tradition mexicaine.



Daniel Caro, le doyen Daniel est le doyen des luthiers de Paracho. Plus de trois mille guitares sont sorties de ses mains et à 82 ans, il continue au rythme d’une guitare par mois.

Quand avez-vous appris le métier ? Daniel Caro – Après l’école primaire, dans les années 50, j’ai dit à ma mère que je ne voulais pas étudier, que j’aimerais travailler. Elle a demandé à un voisin qui était luthier de guitares s’il pouvait m’apprendre le métier. Au début, je regardais comment les autres travaillaient et petit à petit, j’ai commencé à apprendre à faire des guitares et surtout, à me rendre compte des erreurs que je faisais. Puis j’ai commencé à les corriger, à améliorer mon travail. Au bout de deux ans, mon père m’a acheté quelques outils pour que je puisse commencer à travailler seul. Au début, je travaillais comme on le fait souvent ici (voir encadré Maquila mexicana) : on me donnait le bois, je construisais la guitare mais je la livrais non finie, sans frettes, sans mécaniques et sans vernis. Après un certain temps, j’ai commencé à vendre mes guitares complètes à divers magasins, en-



Marilyn tient compagnie à ses diplômes de luthier. cordées, finies. Je travaillais beaucoup. Il y a eu une semaine où j’ai fabriqué six guitares. Je faisais tout en série : six manches, six tables… J’avais profité du temps sec car je ne les laissais pas sécher longtemps. À la fin, mes mains me brûlaient tellement que j’ai dû ralentir et passer à trois ou quatre par semaine. Je vendais ces guitares à Mexico, à Guadalajara, à Monterrey… même à Laredo (Texas), car j’avais obtenu ce passeport qui permettait aux frontaliers d’entrer et de sortir facilement des États-Unis. Avez-vous voyagé à l’étranger ? D. C. – Oui, profitant du passeport que j’avais, je suis allé à Los Angeles pour chercher du travail et j’ai été embauché dans un atelier de construction et de réparation de guitares. Cela m’a permis de voir les guitares des grands luthiers et de les étudier. J’ai pu y voir des guitares de Hauser, Esteso, Santos Hernández et Torres. Les guitares de Fleta m’ont beaucoup impressionné par la qualité de leur fabrication : on pouvait sentir le grand artisan. Un jour, un guitariste est passé et m’a

La découpe de la rosace au couteau, à la manière de Paracho.


Un outil de son invention pour monter les guitares. Le couteau de luthier, l’outil à tout faire.


“L’industrie fabrique des centaines de guitares par jour. Rien à voir avec ce que nous faisons : nous, c’est de l’art.”


Table en red cedar et caisse en palissandre indien. Chevalet non verni, à la manière de Paracho.


MAQUILA MEXICAINE Pendant la Seconde Guerre mondiale, pour remplacer les « bras » des Américains partis à la guerre, il a été créé le Programa Bracero (Mexican Farm Labor Program), en vigueur de 1942 à 1964, qui permettait aux ouvriers agricoles mexicains d’aller travailler temporairement aux États-Unis. Quelque quatre millions de travailleurs sont venus du Mexique. En 1964, à la fin de ce programme, afin d’employer les travailleurs qui étaient retournés au Mexique, l’idée est née de faciliter la création d’industries frontalières. Une maquiladora est une entreprise qui importe des matières premières sans payer de taxes, les transforme au Mexique et les exporte, toujours sans payer de taxes, à condition que l’assemblage et la commercialisation soient faits dans le pays d’origine des matières premières. Le mot « maquila » est né dans l’Espagne médiévale pour décrire un système consistant à moudre du blé dans le moulin de quelqu’un d’autre, en payant le meunier avec une partie de la farine obtenue. Dans le cas des guitarreros de Paracho, il s’agirait du travail partiel de fabrication effectué pour le compte d’une entreprise.

Dans la rue, rien ne signale l’atelier de Caro.

demandé d’essayer la Fleta que je venais de réparer. Il l’a jouée et m’a dit : souviens-toi toujours de ce son ; le jour où tu atteindras ce niveau, tu seras un bon luthier. Construisez-vous à la manière espagnole, en commençant par la table et le manche ? D. C. – Oui, mais d’une manière un peu différente. Je travaille à ma façon et je me suis fabriqué un outil qui me guide pour construire la guitare. Comment faites-vous le barrage ? D. C. – Je sens le bois de la table avec mes mains et je fais le barrage en conséquence. En général, je fais un éventail avec seulement sept barrettes ouvertes, mais parfois je le ferme avec deux barrettes en V, en bas. Tout dépend de ce que me dit le bois. À la fin, lorsque la guitare est terminée, je tapote la table pour accorder le tout en ponçant l’intérieur. C’est l’étape la plus importante. Et quels autres détails ? D. C. – Ici, on ne vernit pas le chevalet, on le laisse comme la touche, c’est une mode à Paracho. La tête de mes guitares a une forme inspirée de Fleta. Pour plus de sécurité, le manche est renforcé avec une pièce de granadillo d’environ 8 mm d’épaisseur et 30 mm de largeur. Dès le début, je voulais bien faire les choses, même s’il s’agissait de guitares bon marché. Lorsque je n’y arrivais pas, je m’en voulais. Cela m’a aidé à m’améliorer chaque jour un peu plus… et encore aujourd’hui, à 82 ans, je continue à faire les guitares avec cette exigence !


Certains éléments de ses guitares sont inspirés de Fleta.



Carlos Piña, le pédagogue Carlos donne des cours de lutherie depuis quatorze ans et il a même fait un manuel de construction de guitares. Son conseil aux étudiants : faire les choses avec amour ! Comment étaient vos débuts ? Carlos Piña – J’ai appris la lutherie à Mexico, notre capitale, dans les années 50. À cette époque, les guitares fabriquées à Paracho étaient très rustiques, faites en usine. À Mexico, j’ai eu un apprentissage dans différents ateliers pendant environ huit ans. Ensuite, j’ai travaillé pour les usines en tant que « maquilero » (voir encadré de la double page précédente), ce qui revenait à être employé tout en en travaillant à domicile. Je livrais les guitares avec toutes les parties en bois terminées, avec le chevalet séparé, sans frettes ni tête, ni vernis, ni cordes. À l’âge de 23 ans, je me suis marié et je suis venu vivre à Paracho. J’ai continué à travailler comme « maquilero », mais je livrais les guitares finies, prêtes à être vendues. Ici, il y avait des femmes qui vernissaient et des personnes spécialisées dans la fabrication des rosaces et des filets. Il m’arrivait aussi de vernir ou de faire les rosaces, mais il était plus facile de les donner à faire aux spécialistes. Comment travaillez-vous aujourd’hui ? C. P. – Je travaille maintenant comme luthier indépendant. J’enseigne également la construction de guitares depuis quatorze ans. Il s’agit de cours de trois ans dans lesquels j’enseigne toutes les bases


“Il est très difficile de proposer un seul modèle.”


de la lutherie de guitares. J’ai publié un Manuel de construction artisanale de guitares, que nous avons écrit avec Mario Fuentes. J’ai donc moins de temps pour faire mes guitares à l’atelier. Aujourd’hui, je construis environ quatre à cinq guitares par an. J’enseigne la manière de réaliser tous les modèles : Torres, Fleta, Miguel Rodríguez, Santos Hernández, Simplicio et aussi Gerundino Fernández comme exemple de flamenco, tous ces luthiers de guitares de la période espagnole de grande créativité. J’enseigne à mes étudiants la construction espagnole classique, mais aussi comment construire avec la caisse et le manche séparés. La maturité du luthier prend du temps à advenir, généralement vers l’âge de trente ou quarante ans. Ce métier demande une évolution permanente : la guitare que je fabrique aujourd’hui n’est pas la même que celle que je fabriquais il y a dix ans. Quels sont les bois avec lesquels vous aimez travailler ? C. P. – J’aime faire les tables avec de l’épicéa allemand ou du cèdre canadien, raison pour laquelle je n’utilise pas de bois mexicain. En revanche, pour les guitares de flamenco, j’utilise du cèdre blanc ou du cyprès du Mexique (cupressus lusitanica). Pour les classiques, j’aime travailler avec le palissandre indien ou le paloescrito mexicain. Notre bois est très beau, il existe en différents motifs et couleurs ; il présente plus de variations que le palissandre indien mais il est un peu moins dense. Pour donner plus de solidité à la caisse, je fais

Une petite guitare avec un barrage simplifié à quatre brins.

À Paracho, il y a toujours eu des spécialistes de rosaces.

Guitare de voyage et guitare classique en cours de construction.


Pour cette guitare, il a choisi une décoration avec des motifs précolombiens…

parfois des fonds doublés, laminés. Cela contribue également à améliorer le son. Si je mets du palissandre indien à l’extérieur et du cyprès à l’intérieur par exemple, le timbre change, le son est plus défini, plus équilibré, les aigus sont plus brillants et les basses chantent davantage. C’est mieux que si j’avais utilisé uniquement du palissandre et la conservation de la guitare est encore meilleure. Je double le fonds, les côtés ou les deux, en fonction de ce que veut le client. Il est très difficile de proposer uniquement un modèle personnel. Ici, le client est roi et il faut adapter la construction à sa demande. L’un de mes amis m’a demandé de lui fabriquer une guitare de voyage, avec un manche de 61 cm et une caisse la plus petite possible. Je ne l’avais jamais fait auparavant,

mais c’est un ami qui me l’a demandé et je ne peux pas dire non à un ami ! Alors je l’ai fait. Avez-vous votre propre modèle ? C. P. – Oui, j’ai mon propre modèle, fait avec ma solera. Ce qui varie en général selon la commande, c’est le bois et le barrage : éventail classique, treillis… Pour les flamencas, je fais l’éventail avec des brins triangulaires ; ce sont ceux qui me donnent le son le plus spontané, le plus rapide. Les guitares classiques ont des barrettes plus basses, pour que la table soit plus mobile et que les notes aient plus de sustain. Pour la petite guitare que j’aie dans l’atelier, j’ai fait un éventail avec deux barres Son manuel de construction, écrit avec Mario Fuentes Salinas.


… avec des méandres pour le joint du fond et pour la mosaïque centrale de la rosace.

inclinées et seulement quatre brins, deux du côté des aigus, un du côté des basses et un au milieu. Quels autres guitaristes ont donné des cours à Paracho ? C. P. – Notre collègue Abel García a invité José Luis Romanillos à venir à Paracho et j’ai assisté à son stage et fabriqué une guitare avec lui. Antonio Raya Pardo et Thomas Humphrey sont également venus donner d’autres cours de quinze jours. La richesse de la guitare c’est sa diversité. Tous les guitaristes n’ont pas le même goût ou la même oreille et chaque luthier a son propre timbre, sa propre signature sonore. C’est comme la voix humaine, chacun a la sienne. Les sentiments sont très importants. Il faut faire les choses bien et avec amour. Lorsque j’entre dans mon atelier, mes problèmes restent à l’extérieur. Il n’y a pas de secrets dans la guitare, le secret est dans votre cœur.


David Rubio, l’étoile montante David a 28 ans, il joue de la guitare classique et il a une approche scientifique de la lutherie. Une étoile montante dans le ciel de Paracho.

De quelle génération de Rubio êtes-vous ? David Rubio – Je suis le fils d’Arnulfo Rubio Orozco et j’appartiens à la quatrième génération de luthiers de guitares de la famille Rubio. Germán Vázquez Rubio, le luthier qui vit à Los Angeles et qui a fabriqué la guitare « Coco », est l’un de mes oncles. Quand j’étais enfant, je jouais à faire des guitares. C’était naturel pour moi : mon père était luthier et ma mère vernissait ses guitares. À l’âge de 8 ans, j’ai commencé mes études de guitare à l’école de musique de Paracho. À 12 ans, je travaillais déjà dans l’atelier de mon père et à 18 ans – je faisais alors des guitares de A à Z –, j’ai participé pour la première fois au concours des luthiers et j’ai remporté l’un des prix. Quelles études avez-vous suivies ? D. R. – J’ai étudié l’ingénierie industrielle et développé une thèse : « Conception de paramètres



Le paloescrito est riche en variations de motifs et de couleurs.

optimaux pour la fabrication de guitares classiques à l’aide de la méthodologie de Taguchi ». Taguchi était un ingénieur japonais qui travaillait dans l’industrie automobile, étudiant constamment comment optimiser les méthodes de fabrication et la conception de chaque pièce. Mon objectif était donc d’évaluer le modèle traditionnel de construction des guitares et d’essayer de le porter à un niveau supérieur, de l’optimiser. L’une des conclusions était qu’il faut travailler avec précision pour que toutes les pièces s’adaptent parfaitement et puissent être collées ensemble sans forcer. Une autre était que, pour obtenir une bonne réponse sonore, il faut construire une caisse rigide, qui reflète bien

l’énergie générée par la table d’harmonie et que celle-ci soit aussi libre que possible. Et avez-vous étudié différents types de barrage ? D. R. – Oui, j’ai étudié l’éventail traditionnel, le lattice, le double-top, etc. Il est évident qu’il existe un conflit entre la perception et le goût. Dans mes mesures au sonomètre, les guitares avec doubletop ou avec lattice projetaient davantage, mais de manière très directionnelle. Les guitares de construction traditionnelle projetaient moins

Il construit avec un tasseau très solide…


Le treillis du barrage de la table vu en transparence.

mais rayonnaient plus. Chaque construction présente des avantages et des inconvénients, et c’est là que le goût de chaque luthier et de chaque guitariste entre en jeu. J’ai fait une expérience : j’ai organisé une écoute comparative de plusieurs guitares en invitant plusieurs guitaristes, un chef d’orchestre et des musiciens qui jouaient des instruments à cordes. En général, les opinions des musiciens correspondaient aux mesures du sonomètre, tandis que celles des guitaristes étaient moins objectives. Construisez-vous à la manière espagnole ? D. R. – Oui et non. Par exemple, je n’utilise pas de taquets ; je préfère mettre un renfort scié continu. Je pense que c’est plus précis de

cette façon ; le taquet a une surface droite et le coller contre une surface courbe ne me satisfait pas. Une autre différence est que je ferme la caisse avec la table à la fin, pour qu’elle soit le plus libre possible. Je fais plusieurs rosaces, c’est celle avec des motifs précolombiens que j’utilise le plus, mais j’en fais aussi une en hommage à Antonio Marín. La tendance actuelle est de gagner en puissance, en laissant de côté les multiples autres qualités que possède la guitare. Moi aussi je cherche la puissance, mais avec beaucoup de couleurs et d’équilibre. Je fais un barrage en treillis, de

… et des consoles en forme de ponts suspendus.


type lattice, mais tout en bois et avec une certaine asymétrie. Mes guitares sont assez lourdes en raison des épaisseurs de la caisse : le fond mesure environ 3 mm, les éclisses 2,5 mm et la table environ 1,8 mm, et jusqu’à 2 mm au niveau du lobe supérieur. Quels sont les bois que vous aimez ? D. R. – Pour le fond et les éclisses, j’aime les dalbergias. Je travaille beaucoup avec le paloescrito mexicain. Pour les tables, je préfère l’épicéa européen. Je sais que mes guitares ne sont pas les meilleures du monde. Le plus important, c’est que je sois satisfait de ce que j’ai fait. La fabrication d’une guitare ne consiste pas seulement à couper du bois, à coller et à poncer ; il y a beaucoup d’émotion, beaucoup de sentiments, qui ont imprégné la guitare qui sort de nos mains. La meilleure preuve, c’est que la guitare ne peut pas être copiée, je l’ai constaté en travaillant avec mon père : nous faisions tous les deux la même guitare, avec le même bois et les mêmes outils… et finalement, elles étaient toujours différentes. Quelles sont les guitares que vous avez entendues et qui vous ont plu ? D. R. – Plus que les disques, mes références sont les guitaristes qui sont venus à Paracho et que j’ai entendus en direct : j’ai beaucoup aimé le son de la Daniel Friederich de Zoran Dukić, la Matthias Dammann avec laquelle David Russell est venu la première fois et pour ce qui est du timbre, une Robert Bouchet qui est ici au Mexique. L’un des problèmes que nous avons au Mexique, c’est que les guitaristes veulent que la guitare sonne bien dès qu’elle est terminée. Mais ça ne marche pas comme ça : la guitare a besoin de temps pour sécher, pour se stabiliser, et le guitariste a besoin de temps pour apprendre à en connaître les possibilités. Les musiciens d’instruments à cordes le savent bien. En général, ils n’achètent pas des instruments neufs, ils cherchent des instruments mûrs, stabilisés et ayant été joués.

Il fait plusieurs rosaces avec des motifs pré­ co­lombiens.

Le paloescrito est un dalbergia moins dense que les autres.

Une tête en hommage à Daniel Friederich.


Cette guitare a une rosace en hommage à Antonio Marín.


Paris, octobre 2022 Site internet : www.orfeomagazine.fr Contact : orfeo@orfeomagazine.fr