__MAIN_TEXT__
feature-image

Page 1


Seppuku Romain d’huissier


Corrections: Vincent Bossuges Maquette: Raphaël Crouzat Directeur de Collection: Raphaël Crouzat Illustration de couverture: Max Bedulenko ©2019, Ogmios Éditions, 19 rue fontaine de la ville, 06300 Nice. ISBN: 978-2-490352-03-6 / FAN: 9782490352036


«Ce roman est dédié à mon cousin Robin Gatto, qui joua un grand rôle dans ma découverte des cinémas asiatiques.»


6


CHAPITRE 1

LA BOUE ET LE SANG

I

l flottait comme une odeur de sang et de mort sur la grande plaine d’Okigara. Ce vaste espace herbeux

piqueté çà et là d’un arbre ou d’un buisson avait perdu sa belle couleur verte : un rouge écarlate l’éclaboussait désormais de toute part – de longues traînées carmin qui jaillissaient des corps ouverts de nombreux samurais gisant face contre terre et formaient des arabesques à l’esthétique morbide.

Des cadavres innombrables jonchaient le sol à perte de vue. Plusieurs dizaines de guerriers avaient péri là, les armes à la main. Déchirées, leurs armures en bois laqué laissaient voir d’horribles plaies d’où s’échappaient le sang et les organes. La terre, grasse et humide, s’imbibait de ces diverses humeurs – grotesque engrais dont les volutes gluantes serpentaient entre les brins d’herbe 7


avant de s’étioler peu à peu. Où que portât le regard, le spectacle restait le même. Un carnage abominable s’était ici déroulé. On aurait pu croire à une bataille entre clans, l’une de ces escarmouches qui ensanglantaient les provinces du Japon même durant cette époque de paix, mais un détail détrompait cette hypothèse : tous les samurais présents – dont les visages paralysés en une grimace d’horreur et de souffrance semblaient faire reproche au ciel lui-même – portaient un blason identique : celui du clan Asagawa. Nul cadavre étranger à cette maison ne se trouvait en ces lieux. Naigo Kurogane n’était pas mort – pas encore. Allongé sur le dos, il contemplait les nuages blancs qui se déplaçaient avec lenteur. La souffrance saturait son corps et seule cette sensation le rattachait pour quelques instants encore à la vie. Ses larmes coulaient librement et chaque sanglot lui arrachait une plainte de douleur. Les bouts effilés de ses os broyés avec une immense cruauté transperçaient à présent sa chair et sa peau et lui donnaient l’allure d’une marionnette aux fils coupés. Kurogane devinait l’apparence de son corps sans même le regarder : il lui suffisait d’explorer les tourments qui l’affligeaient pour se le figurer à la perfection. À demi-arraché au niveau de l’épaule, son bras gauche n’était relié à son tronc que par quelques ligaments de chair mais il ne parvenait plus à le bouger – il ressentait pourtant toujours sa présence, appendice mort dont le fantôme clamait durement l’existence. Ses jambes tordues en des angles impossibles se hérissaient de fragments osseux, comme les piquants d’un absurde porcépic. Enfin, une longue plaie ouverte lui barrait le ventre, suffisamment profonde pour que ses intestins essaient de l’utiliser comme porte de sortie. Des morceaux de ces boyaux rosâtres émergeaient comme de petites collines 8


de chair, pulsant selon le rythme de la respiration du jeune samurai. Un voile rouge s’abattit sur les yeux de Kurogane. Il leva son bras droit – seul membre qui acceptât encore de lui obéir – et s’essuya le front du revers de la main. Son regard se porta sur les corps de ses compagnons – ses frères d’armes. Mû par le désespoir, il chercha un quelconque signe de vie au sein de ce macabre tableau. En vain. Lui seul avait échappé aux griffes de la mort, mais il sentait la poigne glacée d’Enma-Ô lui étreindre le cœur peu à peu. Il ferma les yeux. Le clan Asagawa avait ordonné des manœuvres sur ses terres, dans le but de démontrer sa puissance à ses voisins et de maintenir ses samurais en éveil. À la tête d’un fief riche de deux cent mille koku, cette maison bénéficiait des faveurs du shogun et comptait bien accroître encore son pouvoir dans la région. Aussi n’hésitait-elle jamais à prouver sa force lors de spectaculaires entraînements collectifs, qui mobilisaient la fine fleur de ses guerriers. C’était par une belle matinée de printemps que les rangs parfaitement ordonnés de la troupe d’élite du clan avaient investi la plaine d’Okigara afin de s’y livrer à des exercices militaires. Naigo Kurogane se sentait excité comme jamais : jeune prodige diplômé de l’école d’escrime Yagyu, il avait intégré les forces du clan Asagawa à peine quelques jours auparavant et se voyait déjà sélectionné pour en accompagner les meilleurs guerriers. Il ne s’agissait certes que de manœuvres et non d’une réelle bataille, mais son avenir au sein de cette prestigieuse maison paraissait assuré. Un brouhaha en tête de cortège le sortit de sa rêverie. Plusieurs de ses camarades tendirent le cou afin de voir ce qui pouvait bien se passer. Un spectacle incongru s’offrait à leur regard : cinq inconnus barraient le chemin de l’armée, nonchalamment appuyés sur leurs 9


armes ou adossés à un arbre. Bien que le héraut leur ait visiblement demandé de faire place, ils refusaient d’obtempérer. Le vaillant Himura Kirise – vénérable général qui servait les Asagawa depuis plusieurs décennies – dirigea son cheval vers ces importuns et condescendit à leur adresser la parole en personne. Ni Kurogane ni ses frères d’armes ne purent entendre les propos échangés, mais tous restèrent pétrifiés par ce qu’ils virent alors. L’un des inconnus se dressa de toute sa taille et donna un puissant coup de pied dans le flanc du cheval. Avec un hennissement aigu, l’animal se renversa sur le côté et coinça le général sous son poids. Avant même que l’escorte de l’officier ait pu réagir, un autre de ces mystérieux guerriers brandit un lourd naginata et décapita Himura Kirise. Même de là où ils se trouvaient, Kurogane et ceux qui se tenaient à ses côtés distinguèrent clairement le geyser de sang qui jaillissait du cou tranché, telle une macabre fontaine. Le silence plana un instant tant la scène paraissait irréelle. Puis l’un des gardes du corps du général poussa un grand cri : il leva son sabre au-dessus de sa tête et se rua sur les inconnus. À peine eut-il fait un pas que de puissants tentacules lui enserrèrent les membres – ces appendices incongrus surgissaient du dos de l’un des guerriers. Soulevé du sol, le samurai se débattit un instant mais ses imprécations furent interrompues net par un immonde bruit de déchirure : les tentacules venaient de l’écarteler, arrachant ses bras et ses jambes. Son torse retomba en tournoyant dans une brume sanglante alors que son visage n’exprimait que l’incompréhension. Ce fut le signal. Les cinq inconnus se jetèrent sur les samurais du clan Asagawa afin de profiter de l’effet de surprise. Autour de lui, Kurogane sentit la peur s’emparer de ses camarades – et lui-même resta un instant pétrifié avant que la colère ne balaie toute autre émotion. Il dégaina son katana et se précipita en tête de colonne. 10


Le chaos régnait et toute la belle discipline de la troupe d’élite du clan Asagawa se désintégra sous les assauts des cinq guerriers, qui semaient la mort avec une vitesse et une précision surnaturelles. Un brouillard opaque se répandait entre les rangs et empêchait toute action coordonnée – les silhouettes des samurais se réduisirent à des ombres blanchâtres et plus d’un embrocha un compagnon en croyant frapper un ennemi. Alors qu’il courait, le visage de Kurogane se couvrit de giclées de sang et il en goûta la saveur métallique alors qu’il piétinait déjà les cadavres des soldats de l’avant-garde. Les cris d’agonie se mêlaient à présent au son si caractéristique de la chair qu’on découpe et au bruit écœurant des organes répandus au sol. Kurogane essaya de s’orienter au milieu de cette brume qui lui piquait les yeux et la peau, mais tout n’était plus que fureur et larmes – il ne savait même plus s’il était encore dans l’Empire ou déjà plongé dans l’enfer bouddhique des Massacres, le fameux monde des ashura. Il devinait la mort de ses camarades perdus sur cette plaine de souffrance – ici une silhouette tranchée en deux par une puissante lame, là une ombre transpercée de toute part au moyen d’excroissances osseuses… Alors un homme voûté aux bras anormalement longs apparut devant le jeune homme. Kurogane n’eut même pas le temps de voir son visage, dissimulé sous une capuche, avant que ne débute le combat. Le samurai frappa et fit dessiner à son sabre une courbe parfaite mais la lame glissa sur la peau de son adversaire, détournée par un mucus verdâtre. Un rire caverneux résonna à ses oreilles alors que l’homme – mais en était-ce seulement un ? – lui attrapait le bras gauche. Kurogane essaya de se dégager mais l’étreinte de fer se resserra et une douleur telle qu’il n’en avait jamais connu lui arracha un hurlement : la main massive de son adversaire venait de déchirer ses chairs, séparant à demi le 11


membre du torse. Le jeune samurai tomba à genoux et reçut un violent coup de pied dans le torse : il s’envola et s’écrasa quelques mètres plus loin, le souffle coupé et les poumons transpercés par ses côtes à présents brisées. L’homme n’en avait pourtant pas fini avec lui : d’un bond prodigieux, il s’éleva dans le ciel et retomba pieds en avant sur les jambes de Kurogane – pulvérisant ses os dans un craquement sinistre. Enfin, il leva l’épée qu’il avait ramassée et la plongea dans le ventre de sa victime, remuant la lame dans ses entrailles avec un gloussement vicieux. Satisfait, le guerrier au visage encapuchonné se désintéressa alors du samurai mutilé et alla poursuivre son œuvre de mort. Dans un effort surhumain, Kurogane attrapa la poignée de son katana avec sa main valide et l’extirpa de ses chairs. La douleur fut telle qu’il vomit, la déjection coulant de part et d’autre de son visage. Puis il s’évanouit. Kurogane rouvrit les yeux en serrant les dents. Ces souvenirs le torturaient au moins autant que la souffrance qui ravageait son corps. L’incompréhension s’empara de son esprit : le clan Asagawa devait sa réputation à sa puissance militaire, alors comment cinq combattants anonymes avaient-ils pu si aisément massacrer autant de ses samurais ? À nouveau, la colère le secoua – dirigée contre lui-même avant tout. Il s’était montré si inutile, incapable d’abattre un seul de ces étranges adversaires… Il n’était pas un digne serviteur de sa maison. Avec un hurlement, Kurogane se retourna sur le ventre. Ses viscères écartèrent la plaie de son abdomen et se répandirent sous lui, dispersant des fumerolles de chaleur dans l’air. Mû par ses dernières forces, le samurai se mit à ramper – son unique membre valide le tractant mètre après mètre. S’il n’avait su s’illustrer dans la bataille, Kurogane était bien décidé à aller prévenir 12


le seigneur Asagawa des évènements qui venaient de se dérouler – et ce, même s’il devait se rendre à son palais en rampant comme une limace. Derrière lui, ses jambes maculaient le sol d’une traînée de sang et d’esquilles d’os. Quant à son bras gauche, il pendait lamentablement et tirait sur les quelques filaments de muscle qui le rattachaient encore à l’épaule. À chacune de ses reptations, Kurogane laissait derrière lui une partie de son corps – sang, boyaux, moelle s’échappant de son squelette mis à nu, larmes de douleur et de honte. Le samurai finit cependant par s’avouer vaincu. Sa rage et sa discipline ne lui suffiraient pas à lutter contre la mort qui peu à peu gagnait du terrain. C’était même un miracle qu’il n’ait pas déjà succombé à ses blessures. Kurogane avisa un arbre non loin ; il parvint à l’atteindre et à s’y adosser. S’il devait quitter ce monde, que ce soit avec la vision de ses frères tombés au combat. Il espérait ainsi que cette image donnerait à sa prochaine incarnation la volonté de venger les siens. Il allait fermer les yeux et s’abandonner quand une silhouette indistincte se pencha sur lui. Kurogane se força à rester conscient et son regard s’ajusta suffisamment pour lui permettre de détailler l’étranger qui lui soutenait la tête et versait sur ses lèvres une eau claire et fraîche. L’individu se vêtait d’un kimono à la blancheur immaculée et aux manches larges, à la manière des robes de l’Antiquité. Son haut bonnet surmontait un visage doux et de longs cheveux noirs flottaient librement dans son dos. Presque machinalement, Kurogane but avec avidité le liquide si pur qui ruisselait dans sa bouche. — Du calme, jeune guerrier, dit l’inconnu d’une voix flûtée, presque féminine. J’ai momentanément éloigné le pinceau d’Enma-Ô de son registre alors qu’il y écrivait ton nom. Kurogane ne trouvait pas la force de répondre. C’est 13


à peine s’il entendait les paroles de cet homme, mais sa voix l’apaisait sans qu’il puisse expliquer pourquoi. — Survivre à une rencontre avec les cinq oni de Nagaki n’est pas à la portée de tous, reprit l’inconnu. Cela témoigne à tout le moins d’une volonté de fer. L’homme eut un sourire mélancolique et une immense tristesse voila fugacement son regard. — Dis-moi, jeune samurai : les portes de la mort sont grandes ouvertes devant toi. Je peux les refermer. Que désires-tu profondément : le repos éternel ou de nouveaux combats contre ces adversaires qui ont eu raison de toi ? L’oubli ou la vengeance ? ...

14


Chers lecteurs, si cet extrait vous a plus, n’hésitez pas à vous procurer le livre disponible dans notre boutique en ligne ici : https://ogmios-editions.com/produit/ seppuku-romain-dhuissier

15


16

Profile for Ogmios Éditions

Seppuku Extrait  

*Extrait du Roman Seppuku de Romain D'Huissier* Alors que Naigo Kurogane participe avec ses frères d’armes à des manœuvres pour démontrer l...

Seppuku Extrait  

*Extrait du Roman Seppuku de Romain D'Huissier* Alors que Naigo Kurogane participe avec ses frères d’armes à des manœuvres pour démontrer l...

Advertisement