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V

Le

oyageur onirique

GUILLAUME BECK


Corrections : Sophie Guinouët Maquette : Stéphanie Lairet Illustration de couverture : Tobias Kwan © 2018, Ogmios Éditions. 19 rue fontaine de la ville, 06300 Nice. ISBN : 978-2-490352-00-5 / EAN : 9782490352005


« Au souvenir d’une mère aimante qui m’a soutenu dans tous mes projets et à mon père qui m’épaule toujours. À leur amour de la culture et au soin qu’ils ont pris pour le transmettre à leurs enfants. »



CHAPITRE 1

P

arle-moi des grands anciens ! » L’averse battait les carreaux du laboratoire alors que j’interrogeais West pour la première fois sur ces entités qui semblaient l’obséder. Il releva un œil de son microscope et jeta sur moi un regard satisfait. Avait-il attendu cet instant ? « Crois-moi, tu ne veux pas le savoir, lança-t-il avant de se recroqueviller sur sa lunette et de poursuivre à mi-voix. Il est des choses qui dépassent l’entendement, des choses qui excèdent notre représentation de l’univers, des choses qui sommeillent entre fantasme et réalité par-delà les portes de notre imagination.  » Combien de fois l’avais-je entendu couper court sur ce sujet avec ce genre de formule ? Je tirai alors un tabouret à côté de lui, en veillant à bien le faire grincer pour le sortir de sa bulle. Je me campai là, juste sous son nez. Il était hors de question que je le laisse me maintenir dans le flou plus longtemps. « Ça fait quoi ? 5 ans, 6 ans peut-être que nous travaillons ensemble ? Sur tous les sujets, il suffit du moindre prétexte pour que tu t’emballes. Tu aimes partager ton savoir, expliquer tes découvertes, brillamment d’ailleurs. Sauf pour ce sujet précis, pourquoi ? » «

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Sous son air impassible, une légère torsion de ses lèvres trahissait son envie de tout me dire. Il scruta mon regard à la recherche de la moindre trace d’ironie, puis rasséréné, sembla chercher ses mots pour me répondre, comme s’ils avaient traîné quelque part sur son plan de travail. « Écoute, aucun des outils d’analyse dont nous disposons ne permet d’appréhender la nature des révélations du mythe ; un profane n’y verrait que des sornettes, des légendes bizarres, mais j’ai vu ces choses, elles existent… —  Le mythe ? » Mon sourire m’avait trahi. Il se renfrogna et replongea dans son univers mental. On lisait dans son expression la colère et la contrariété qu’engendrait le fait de renoncer à partager ses connaissances. « Herbert, j’insiste, qui sont les grands anciens ? » Ses doigts frappaient le bureau nerveusement. Il se retourna d’un coup, pour me cracher la réponse, comme s’il se faisait violence contre un instinct qui le sommait de se taire : « Si Dieu a créé l’homme à son image, les grands anciens eux ont créé l’univers à la leur. » Il se ressaisit un petit peu, ajustant ses lunettes. Sa main droite jouait avec la vis du microscope. « Tout n’est qu’une question d’échelle. Regarde ce qui t’entoure, ici même par exemple. — Comment ça ? — En ce moment, une horde de vermines, rats, cafards, moisissures, acariens, bactéries, circulent autour de nous, au sol, dans les murs, sur nous. Ils se repaissent de nos restes, des déchets que nous générons et rejetons jusque dans l’air que nous respirons. Si l’homme venait à disparaître, l’intégralité de cet écosystème imperceptible serait renversée. Certaines de ces créatures, si ce n’est toutes, s’éteindraient de concert avec nous. Nous sommes leurs dieux et pourtant, nous ne faisons rien pour elles. 8


— Et que dois-je comprendre ? » D’une main, il m’invita à me taire et à écouter. Le crépitement de la pluie sur les carreaux donnait l’illusion que l’air entrait en ébullition. « Considère les nations asservies à la Terre et ses ressources, la planète asservie au soleil, les systèmes solaires asservis aux tensions de la Voie lactée, ellemême prise dans le maelström d’un univers tourbillonnant percé de trous noirs aux dimensions incommensurables, dévorant et recrachant le tissu du réel au travers d’espaces temps parallèles creusés de dimensions que nos sens et notre esprit ne peuvent percevoir, ni même concevoir. » Je relevai un œil interrogateur pour l’inviter à poursuivre alors qu’un grondement diffus résonnait au-dehors. « Toutes ces choses immenses pour nous, ce sont les cafards et les moisissures des grands anciens. Nous sommes accrochés comme des microbes sur un îlot perdu au cœur d’un chaos organisé dont les rouages sont ces entités. Des êtres aux desseins inaccessibles et hors de toutes proportions humaines. » J’avais envie de lui faire un signe pour le ramener sur terre alors que ses yeux s’étaient perdus quelque part dans l’infini derrière moi. Ce qui me sidérait en cet instant, c’était de voir un esprit aussi rationnel prendre toutes ces histoires avec tant de sérieux. Qu’est-ce qui pouvait le persuader que, derrière les mystères du cosmos, se trouvaient effectivement ces choses ? Et tant qu’à verser dans les contes de fées, pourquoi ceux-là, plutôt que n’importe quel autre tiré de je ne sais quel mythe ou religion classique ? «  Franchement Herbert, ces discours, ça ne te ressemble pas. » Ses yeux revinrent de leur promenade introspective pour se braquer sévèrement sur moi. Je vis l’animal soli9


taire sortir ses griffes. J’enchaînai doucement pour ne pas le froisser : «  L’univers, l’infiniment petit, l’infiniment grand, d’accord, mais ces choses immenses et vivantes dont tu parles, quelles sont les preuves qui t’amènent, toi, à y croire sans le moindre doute ? Il m’en faut plus et pourtant, crois-moi, j’ai envie d’y adhérer. Convaincs-moi ! — Je les ai vues ! » Seul le battement de la pluie résonnait dans le silence qui suivit cette déclaration. De son regard perçant, West me sommait d’avoir foi en lui. Je me redressai, écarquillant des yeux incrédules. Un flash fit crépiter les lampes et le tonnerre roula longuement sur les toits d’Arkham, faisant vibrer les vitres avant de s’étouffer à l’horizon. Se dessinant sur son visage le sourire qu’il avait dans ses bons jours, il rompit le silence avec amusement : « La pluie, le tonnerre, c’est parfait non ? » En se retournant, il m’indiqua un ouvrage qui traînait dans le laboratoire. D’aussi loin que je me souvienne, il avait toujours été là. La couverture m’avait intrigué à maintes reprises, mais je m’en étais naturellement maintenu à l’écart, comme s’il eût fallu se méfier de ce livre. Je m’approchai pour m’en saisir, contempler l’étrange cuir qui le couvrait, humer son parfum. À l’odeur ordinaire des vieux ouvrages se mêlait une senteur âcre bien plus dérangeante, presque organique. Il me sembla qu’à l’instar des manuscrits anciens, le livre était conçu de peaux de bêtes tannées, mais considérant la technique de reliure et sa finition, c’eut été parfaitement anachronique. Il ne ressemblait à aucun autre et affirmait subtilement, de par sa seule apparence, qu’il n’était pas de ce monde. Je n’osais le ramener à mon bureau, le tirer à la lumière. Un sentiment de révérence me convainquit de l’étudier à même la table en désordre qui lui servait de piédestal. West m’observait sans mot dire, ses yeux de chouette luisant dans le noir. Le crissement 10


sanguin des pages, que je tournais délicatement, me surprit autant que ses illustrations diverses. Le « papier » si tant est que c’en fût, était d’un contact rebutant, une peau filandreuse dont les fibres semblaient sur le point de se mouvoir. J’ignore dans quelle langue le livre était rédigé, mais plus j’avançais, plus les schémas de rites et d’expériences m’empoignaient les intestins. Il y avait là l’étalage d’une science ancienne et repoussante, sans lien avec les nôtres, et j’avais la curieuse sensation que tout ce savoir m’avait été caché jusqu’ici. Pourquoi étais-je incapable de douter de l’authenticité de l’ouvrage ? Ne serait-ce que pour me rassurer. Peut-être était-ce la confiance que je plaçais en West. Ou bien était-ce l’objet lui-même, dont l’aura me confrontait à l’effrayante impression de tenir là l’incarnation tangible d’une chose inexplicable. Alors que je refermais le livre, j’aperçus furtivement, dans le défilement des pages, un dessin abominable, un amas de viscères grouillants constellés d’yeux et de crocs démesurés. Je ne l’avais vu qu’un instant, pourtant la chose persistait nettement dans mon esprit tandis que je reposais le volume sur le bureau. Si j’avais su l’immense privilège qu’il m’avait été donné d’examiner les mystères révélés dans ces pages, je n’aurais pas rejeté l’objet ainsi. Dans l’instant, je sentais que ma raison fiévreuse ne guidait plus mes mains, et que mon corps, pour se protéger, avait décidé seul d’éviter de prendre le risque d’assimiler la moindre information contenue dans ces pages. West sembla déçu, mais pas surpris. « Tu vois, tu ne peux pas comprendre. » Pourquoi ce ton moqueur ? Je n’avais pas le moindre doute quant au fait que, derrière sa morgue, il était tout aussi inquiet que moi et avait dû lui aussi être confronté à ce malaise. Dans l’immédiat, j’étais si abasourdi qu’aucune réponse ne sortit de mes lèvres. 11


L’orage s’éloignait à présent. Le reste de bruine battant les fenêtres accompagnait les chuintements de la veste de West, alors qu’il se préparait en silence pour partir. Je l’observais… j’avais tant à lui demander, mais comment faire quand même une simple parole ne pouvait s’élever de ma poitrine. Il me passa devant en m’ignorant et s’empara du livre avant de quitter la pièce dans un grand claquement de porte. Retournant à mon bureau, envahi par mes notes qui m’apparaissaient maintenant bien futiles, je m’affaissai de tout mon poids, pris d’un douloureux vertige. La tête me tournait, je n’arrivais plus à réfléchir. Abruti par ce tourbillonnement de concepts insaisissables, un geste de colère incontrôlable me fit envoyer valser mes affaires dans un tintamarre de papier froissé et de verre brisé. Cruelle sensation de la raison qui vous rappelle instantanément à l’ordre dans ces moments-là. J’eus tout le loisir de contempler les plus chers de mes outils dans leur chute alors qu’ils éclataient et déversaient leur contenu sur ces innombrables pages dont certaines partaient glisser jusque sous les étagères. Qu’est-ce que j’avais fait ? Le venin était sorti de mon corps d’un coup, laissant place à un profond embarras alors que je ramassais, tout penaud, ce qu’il restait de mon matériel. Comment avais-je ainsi pu laisser mon esprit s’effondrer en un claquement de doigts par le simple survol de quelques pages d’un livre ?

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