__MAIN_TEXT__
feature-image

Page 1


CHAOS EX MACHINA JACK MACHILLOT


Corrections: Vincent Boussuges Maquette: Raphaël Crouzat Éditrice: Hermine Hémon Directeur de Collection: Raphaël Crouzat Illustration de couverture: Vadim Kashin ©2020, Ogmios Éditions, 19 rue fontaine de la ville, 06300 Nice. ISBN: 978-2-490352-11-1 / EAN: 9782490352111


«Pour ma soeur, Sylvie, qui m’a ouvert les portes de l’imaginaire lorsque je n’étais encore qu’un enfant, je te dois tant, merci. Pour ma femme, Staifany qui me permet de les maintenir ouvertes maintenant adulte. Pour mes enfants, Amaury et Raven. Pour ce «Chaos», merci à Guillaume pour sa patience et Raphaël pour sa confiance, sincèrement merci. Mon odyssée continue...»


6


CHAPITRE 1

L

’inspecteur montait les escaliers vers le palier quatre, saluant certains de ses collègues qui, d’un air gêné, lui répondaient d’un hochement de tête. Ils savaient tous où il allait, les nouvelles circulaient vite, très vite, voire trop vite. Il faut dire que la présence d’agents de la brigade interne passait difficilement inaperçue quand ils se présentaient dans les commissariats. Les haut-parleurs diffusaient des annonces d’appel entrecoupées par des messages de bonne conduite à tenir et de gestes citoyens. De grands panneaux lumineux laissaient défiler des publicités corporatistes ou pour de nouveaux centres de désintox financés par la mégalopole dans le cadre de sa politique de réinsertion. « Des conneries mises en boucle », pensa-t-il. Il lâcha un juron blasé et dégouté en passant devant, toisant de jeunes recrues qui le dévisagèrent outrées. Il arriva devant le comptoir du palier quatre, tapa amicalement dans la main de l’officier en faction derrière le pupitre. Il plaça son pouce sur le lecteur digital posé devant lui, un message confirma son identité. « Tu es en retard, dit le policier en faisant un geste de la tête vers le fond du couloir, bureau du chef. Ils sont tous là. 7


— Tu m’étonnes ! — Tu risques gros ? — J’les emmerde, ils n’ont rien, comme d’hab. Sinon j’aurais déjà les bracelets ! » s’exclama-t il pour que tout le monde entende, en levant les bras au-dessus de sa tête, mimant des poignets entravés. Les policiers affairés sur les bureaux les plus proches le regardèrent d’un air consterné. Il leur répondit d’un doigt d’honneur bien franc. Tout ce petit monde reprit ses occupations, tandis que l’inspecteur disparaissait dans le fond du couloir et arrivait devant la porte vitrée de la commissaire. Les haut-parleurs continuaient de cracher leurs inepties publicitaires. Il rentra sans frapper. Le bureau n’avait jamais dû contenir autant de personnes et, malgré sa bonne surface, il parut presque petit. Deux inspecteurs de la brigade des enquêtes internes, visiblement agacés, se tenaient près du mur de droite. Sur la gauche étaient assis, sur un petit canapé, un homme endimanché et une femme bien apprêtée dans un joli tailleur et, derrière le bureau, la commissaire. L’inspecteur s’assit dans le fauteuil laissé libre sans y être réellement invité. Il lança un bonjour à la cantonade, avec un petit sourire narquois. « Bonjour, lui répondit la commissaire, l’inspecteur Simmons daigne enfin se présenter... Bien ! Nous allons pouvoir commencer. » Simmons s’enfonça avec désinvolture dans le fauteuil. Un des deux hommes de la brigade des affaires internes esquissa un sourire. « Bien », lança l’homme du canapé en se relevant. Il s’approcha de l’inspecteur, lui tendant la main. La jeune fille derrière lui avait le regard vide. Une petite lumière clignotait derrière une de ses oreilles. « Une connectée », pensa Simmons en ignorant ouvertement la main tendue. « Une personne n’a pas jugé bon de se déplacer », 8


dit-il en désignant de la tête la fille sur le canapé. — Tu n’es pas le centre du monde trou duc », siffla un des deux inspecteurs sur sa droite. Simmons mit ses lèvres en cœur et envoya un baiser à ce dernier dans le seul but de l’énerver. « Allons, allons, reprit l’homme en s’appuyant sur le bureau pas du tout perturbé par l’attitude de l’inspecteur. Bien, maintenant on fait redescendre la testostérone ou on continue dans ces enfantillages ? « Inspecteur Simmons, je suis Samuel Freïdriech, du bureau du maire, et voici Mme Hogan. Effectivement, comme vous avez l’air de l’avoir remarqué, c’est une connectée, comme on dit vulgairement, insistant sur le mot. Voici les inspecteurs Vega et Dimmick du bureau des affaires internes et la commissaire Wallace que je ne vous présente plus. « Inspecteur je vais être franc, vous êtes baisé. Nous avons assez de preuves et au moins deux témoins pour vous faire plonger, votre jeu du chat et de la souris n’a plus cours. Désolé. J’avoue que des gens comme vous, ça n’engage que moi attention, je les exilerais sur une quelconque prison lunaire, mais là n’est pas le propos. » L’inspecteur tenta de dire quelque chose, mais Freïdriech le coupa net. « Non, ne cherchez pas, vous êtes fait comme un rat, je vous dis. » Simmons se cala au fond de son siège, nettement moins à l’aise qu’en entrant. Un sourire de satisfaction illumina le visage de l’inspecteur Vega. La commissaire appuya sur un bouton devant elle, un écran translucide apparut. Une kyrielle de données, photos, captures de caméras de surveillance et dossiers qui retraçaient le parcours des deux, voire trois dernières années de l’inspecteur défilèrent rapidement. Des affaires classées, des archives, des vidéos de ses rencontres avec la pègre, ses passages aux putes, des bastons, des numéros de 9


comptes dont certains pourtant bien dissimulés, des abus en tout genre, tout y était… Il était effectivement piégé. Ne laissant rien paraitre, il lança calmement : « OK, et que voulez-vous ? Si je suis encore libre de parler c’est que vous voulez quelque chose, non ? — Vous êtes bien à la hauteur de votre réputation, inspecteur. Effectivement, nous avons besoin de vous, car, voyez-vous, vous êtes une rareté, une antiquité en quelque sorte. L’un des rares « organiques », un homme tout ce qu’il y a de plus banal, sans améliorations ni modifications. Je vais vous faire une proposition que vous ne pourrez pas refuser, comme on dit. Une dernière affaire et ensuite vous démissionnerez et j’oublierai de lancer des poursuites. Tout vous sera saisi, mais vous serez libre. — Pourquoi moi ? Vous n’avez pas d’autres abrutis à sacrifier ? OK j’suis l’un des derniers organiques, m’enfin quand même, pourquoi me feriez-vous cette fleur ? — Pourquoi ? Parce que vous êtes démodé, un dinosaure de la police, du consommable, que nous voulons éliminer. Si on vous balançait en prison, votre réputation entacherait encore plus une institution qui n’a pas besoin d’une telle publicité. Vous êtes un parasite, mais avec certains avantages, notamment celui de n’être qu’un simple organique. De plus vous êtes certes pourri mais, quand vous voulez, vous êtes efficace, un sacrément doué même. Mettre en taule un ancien héros n’apporterait rien de bon, sans même parler de la protection qu’il faudrait vous fournir une fois coffré. Donc vous faites votre dernière affaire et vous dégagez. Tout le monde est content, même les affaires internes ici présentes. » Il regarda vers les deux inspecteurs qui acquiescèrent, comme le releva intérieurement Simmons, mais avec difficulté, probablement forcés à un tel arrangement. 10


« Et c’est quoi cette affaire ? — Une disparition dans le quartier d’Old’Valley. — Old’Valley ! Mais qui a besoin de retrouver quelqu’un dans ce foutoir ? — Le maire, son fils y a disparu depuis une semaine. — Rien d’anormal jusque-là, ironisa-t il, une semaine c’est quoi ? Une virée d’un fils de bourge, non ? — Sauf que c’est le fils du maire, enfin bref, vous lirez le dossier. Dois-je comprendre que vous acceptez ? — Ai-je le choix ? — C’est bien, vous n’êtes pas si con, dit-il, cynique. Il posa sur le bureau une clé data. Tout est là », affirma-t-il. Il retourna s’asseoir sur le canapé. L’inspecteur ne répondit pas. Il était coincé et il n’aimait vraiment pas ça. Il regarda la commissaire : « Et toi tu ne dis rien ? — Y a-t il réellement quelque chose à dire ? » conclut-elle. L’inspecteur se leva, alla vers le mur de gauche, appliqua une pression sur une petite plaque en verre luminescente à côté du canapé. Un petit panneau coulissa, découvrant une petite alcôve contenant deux paires de verres et une carafe remplie d’un liquide brunâtre. « Ça va, fais comme chez toi, je t’en prie inspecteur. — Et vous laissez faire ça dans votre bureau, commissaire ? » pesta Dimmick. Elle éluda la remarque d’un geste de la main tout en invitant du regard l’inspecteur Simmons à arrêter de faire le malin. Lui se servit un verre et le but d’un coup, terminant son geste par un claquement de langue satisfait, se resservit, but tout aussi rapidement, le sourire aux lèvres. Il alla ensuite vers le bureau, ramassa la clé data qui y était posée, fit demi-tour et ouvrit la porte, le verre à la main. « Alors, qu’est-ce que ça fait de se faire baiser par un 11


autre, hein, connard ? » s’exclama fièrement l’inspecteur Vega alors que Simmons allait sortir. — Sais pas, demande à ta femme, lèche-cul » répondit-il en laissant la porte se refermer sur le flot de jurons que l’inspecteur Vega lançait dans une colère noire, retenu par son collègue. Il ne put voir le petit sourire sur le visage de la commissaire. Arrivé au bout du couloir, il finit le verre et le jeta dans la poubelle juste à côté du comptoir. « Alors ? fit l’officier qui n’avait pas bougé de son poste. — Alors ? Suis baisé, mec ! » souffla-t il. Il s’assit à son bureau, balança ses jambes dessus et fit tourner la clé entre ses doigts, pensif. Putain, ce n’était pas prévu ça, vraiment pas. Il avait été discret pourtant, enfin il l’avait cru. De ce qu’il avait vu, ils n’avaient pas tout. Il lui fallait la jouer serré à partir de maintenant, surtout avec ses affaires en cours. Il allait jouer le jeu pendant un moment, ça aurait au moins le mérite de retarder un peu sa chute et d’éviter un procès délicat. De plus, le temps passé sur cette affaire lui permettrait de sauver ce qui pouvait encore l’être, deux trois comptes à vider, s’organiser une sortie pas trop dévastatrice en quelque sorte. Il pourrait ensuite aller au procès, tirer quelques ficelles dont il avait le secret — pas mal de monde lui devait un petit service par-ci par-là — et s’en sortir sans trop de dégâts. Mais bon, ça allait être long et chiant et il n’aimait pas ce qui était long et chiant, encore moins maintenant. L’inspecteur Simmons était un homme proche de la quarantaine, le front dégagé, un visage tout en rondeur, assez passe-partout. Le genre de visage qu’on aurait oublié aussi vite croisé, si ce n’est que l’inspecteur avait un caractère inoubliable. Un vrai connard, comme le disaient les gens qui l’aimaient le plus. C’est pour dire. Irascible, acariâtre, vulgaire, souvent odieux avec 12


qui s’approchait de trop et violent dès que possible. Arrivé dans la police par hasard, puis resté par intérêt, préférant mettre des salopards en taule plutôt que d’y aller lui-même. Cette idée d’inverser les rôles lui avait plu. Personne ne le voulait comme équipier, très peu résistaient à ses manières et tous demandaient à être transférés le plus rapidement possible. Cette réputation lui plaisait et, surtout, il ne faisait rien pour la démentir. Mais il pouvait se montrer bon flic, très bon même, pour peu que l’affaire le passionne. Le petit nombre de ceux qui avaient réussi à travailler avec lui ne manquaient pas de mettre en avant sa perspicacité et son professionnalisme. C’était aussi le dernier inspecteur « organique » du commissariat, comme ils disaient, un non-connecté. Rien, aucun FleshPlants, mental, physique ou cosmétique comme c’était la mode depuis maintenant presque vingt ans, depuis que ces technologies avaient émergé. Ils n’étaient pas nombreux, ceux à ne pas avoir succombé à cette folie cybernétique. En tout cas ils ne restaient pas dans les grandes métropoles qui elles s’étaient engouffrées dans ce qui était considéré par beaucoup comme une des plus grandes avancées depuis l’invention de la roue. Tout était facilité par la cybertechnologie, salaires, achats, communications pour les plus importants. Les principales modifications permettaient d’augmenter les capacités cognitives ou physiques à des niveaux très élevés si on y mettait le prix. Et, clairement, certains quartiers les plus huppés, certains bâtiments administratifs privés refusaient complètement l’accès sans ces ajouts. Mais Simmons s’y était toujours refusé. « J’ai pas b’soin d’ces merdes », lâchait-il quand on lui posait la question. Pour une fois, c’était devenu un avantage. Ils avaient donc besoin de lui pour rentrer dans Old’Valley, le quartier où seuls les organiques étaient acceptés. Il 13


inséra la clé data dans l’emplacement prévu sur son bureau, le fichier s’ouvrit sur un écran dématérialisé. « Von Denk Clauvert David, murmura-t il. Disparu depuis une semaine. » Une photo s’ouvrit sur le visage d’un adolescent lambda, posture figée, un visage long et plat inexpressif. Un beau visage de con, pensa l’inspecteur, ce qui le fit sourire. « C’est donc toi qui vas me casser ma carrière, David Von Machin-Chose ! » Il fit glisser du doigt les différents rapports, les plaçant au mieux sur ses multiples écrans afin d’en afficher plusieurs en même temps. Il les lut avec attention, jeune diplômé, parcours classique d’un fils à papa pourri gâté. Quelques affaires de crioweed mais rien d’alarmant ni de très grave. Le réseau tentaculaire de surveillance, couvrant la mégalopole, lui permit de remonter aisément sa trace. Déposé le matin par la limousine familiale devant son lycée, il en ressortit en milieu d’aprèsmidi, avant la fin des cours, d’après l’emploi du temps de l’établissement. « Alors on sèche, le petit bourge, on s’encanaille ? » Il est monté dans un bus en direction du centreville, les caméras continuaient de le montrer seul. Il est descendu vers une station centrale puis a disparu dans un intratube non surveillé pour Old’Valley. Depuis, plus de nouvelles. Ce n’était pas pour de la drogue qu’il allait vers ce quartier, pas besoin de se déplacer pour se procurer son shoot, surtout pour un gars de son statut. « Alors pourquoi tu es allé dans ce putain de quartier ? grommela l’inspecteur. — Tu parles tout seul vieux bouc ? » La personne qui avait lancé ça sur un ton amusé s’appuya sur le bureau, dos à l’écran. Elle lui tendit un petit gobelet en carton qui laissait échapper un filet de fumée et une forte odeur de café. 14


« Noir, comme d’hab, parait que tu en as besoin. — Les nouvelles vont vite », dit-il en prenant la tasse. Il ouvrit un tiroir, sortit une bouteille de vodka, rallongea son café d’une bonne rasade. Il en proposa à la femme assise devant lui d’un mouvement de tête. Elle refusa poliment. « Tu croyais quoi ? La big boss a vite fait de répandre la nouvelle de ta chute. — Les vautours sont toujours affamés. — En même temps tu n’avais qu’à pas coucher avec ton vautour et la prendre pour une conne, cela t’aurait évité des emmerdes, dit-elle d’un ton narquois. — J’ai bien fait pareil avec toi et tu ne m’en veux pas. — Oui. Mais moi je m’en fous de toi, c’était que pour le cul. Et, d’ailleurs, ce n’est pas ce qu’il y a eu de meilleur entre nous, répondit-elle avec une grimace moqueuse. — Pas faux ! conclut-il d’un clin d’œil. Bon, tu es venue pour voir la bête crever ou tu as autre chose derrière la tête ? demanda l’inspecteur en s’enfonçant un peu plus dans son siège. — Non, j’ai entendu dire que tu étais sur une affaire dans un quartier d’Old’Valley où j’ai deux trois contacts ? Si tu veux, je peux te rencarder. Entre collègues, tant que nous le sommes encore en tout cas, autant s’aider. — Ça peut servir ouais, longtemps que je n’y suis pas allé dans ce merdier. — OK, je te fais suivre ce que j’ai avant de repartir en patrouille, à plus. » Il la regarda s’éloigner un instant, puis se redressa vers l’écran en disant : « C’est vrai que tu as un beau cul, agent ! — Je sais, connard ! dit-elle en lui faisant un doigt d’honneur sans même se retourner. — C’est inspecteur Connard, s’il te plait ! » insista-t il, amusé, tout en faisant défiler les fichiers devant lui. Après tout, c’était son surnom officiel. 15


Chers lectrices et lecteurs, nous espérons que cet extrait vous a plu! Chaos Ex Machina est à paraître en numérique le 23 avril prochain. N’hésitez pas à visiter notre site web ou à vous rendre sur notre page Facebook: https://ogmios-editions.com https://www.facebook.com/OgmiosEditions/

16


Profile for Ogmios Éditions

Chaos Ex Machina - Extrait  

« Ok, et que voulez-vous ? Si je suis encore libre de parler c’est que vous voulez quelque chose, non ? » L’inspecteur Simmons est un pourri...

Chaos Ex Machina - Extrait  

« Ok, et que voulez-vous ? Si je suis encore libre de parler c’est que vous voulez quelque chose, non ? » L’inspecteur Simmons est un pourri...

Advertisement