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Les petits crayons rouges

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Les petits crayons rouges Par Nolween Eawy « Il n'y a qu'un remède au désespoir : c'est la prière - la prière qui peut tout, qui peut même créer Dieu... » [Emil Michel Cioran]

J’ai la tête collée au sol. Son souffle cancéreux emplit mes poumons. Je prie pour qu’il s’arrête et meure foudroyé. Mes prières sont vaines. Dieu est mort. A-t-il seulement existé un jour. Thomas est assis, dans un coin du mur, la tête enfouie dans ses genoux, attendant son triste sort. C’est toujours comme cela qu’il procède, chacun son tour. William, en premier, moi ensuite et puis le petit dernier de la fratrie. Il veut expier le mal qui se dissimule entre nos cuisses. Je n’y crois plus, je n’y ai jamais cru. Le diable c’est lui. Il est aussi dieu, car nous sommes ses pantins. Cela fait longtemps que je n’ai plus mal, ma tête est vide de sens. Je ne ressens plus la douleur, ni la colère, ni la peine. J’attends et compte les minutes. Maman cuisine l’un de ses ragoûts répugnants en bas. Elle doit sûrement faire cuire un bout de nos placentas et nos espoirs avec des oignons et des légumes. Elle garde nos résidus de naissance depuis des années dans des bocaux, nous en servant à la louche pour purifier nos âmes. Nous sommes sa punition divine. Elle a enfanté les enfants du démon. Stérile, elle l’a toujours été, nous ne pouvons pas exister. Sa musique de chant grégorien, hurle à plein poumon. Elle marmonne ses prières d’expiations. Je crois que ses prières sont pour papa. Il est son unique dieu. Elle ne veut pas nous entendre, supplier et implorer. Être aveugle, sourde et muette est son unique adage. Thomas me dévisage et ne parvient plus à pleurer. Ses larmes ont fini par s’assécher avec les années. William garde les poings fermés et souffre en silence. Il tremble, mais n’a pas froid. La rage se lit dans son regard. Il est devenu trop grand, pour rester docile et subir sans mot dire. Papa le sait et le fouette jusqu’au sang, chaque jour, pour parvenir à garder le contrôle. Pas une fois il ne crie, ne pleure, ou implore. Sa rage l’anesthésie. Alors, papa l’oblige à écrire au crayon rouge une centaine de fois « Je suis mauvais et je demande pardon à notre seigneur ». Chez nous, il n’ya pas de couleur. Tout est gris et terni. Il n’ya pas de jolis dessins colorés, ni de sourires sur les visages. Il n’y a que des crayons rouges


pour nous punir de notre infamie. Nos murs sont emplis de prières et de psaumes. Nos feuilles jaunies se noient sous les lignes maudites de notre désolation. La litanie du « Prie, implore, expie », régentent nos vies. Il n’y a pas de soleil, ni de balançoires derrière nos fenêtres. Les briques rouges les ont dissimulées. Parfois, un rayon de soleil s’immisce dans les interstices. Viens s’égarer sur les murs quand papa ouvre la porte et s’en va vers un monde inconnu. Quand il s’en va, maman vient me caresser le visage et brosser mes longs cheveux bruns. Elle chante des farandoles pour petite fille, en oubliant que j’ai grandi. Parfois, je pleure et Thomas aussi. Elle se fâche à en devenir rouge et nous balance des gifles à dévisser la tête. Nos crayons rouges dans les mains, nous écrivons nos punitions, jusqu’à en avoir les doigts endoloris, jusqu’au sang. William, reste figé et refuse d’écrire des fois. Maman l’attrape par le bras et le jette sur la croix de Jésus-Christ. Nous n’y croyons plus, depuis longtemps déjà. Jésus à peur de papa et préfère se taire à jamais. Les crucifix sur nos cous, nous démange à en perdre la raison. Nous nous grattons, encore et encore, et maman devient folle. Elle dessine une croix, au crayon rouge, sur notre front et supplie le ciel de nous sauver. Un jour, William lui a craché au visage et nous ne l’avons pas revu pendant des semaines… ou des mois. Le temps n’existe pas entre nos murs. Quand il est revenu, il avait changé. Il est revenu, plus grand, plus fort. Son visage était celui d’un autre. Ses yeux, eux, étaient les mêmes. Une rage contagieuse, qui emplissait nos veines meurtries. Il restait pendant des heures, dans un silence de mort, dévisageant ce père, ce gros porc, gras et répugnant. Au pénis vicieux et sale. Cette mère maigre et illuminée. William nous disait qu’elle était devenue folle le jour où il est né. Papa lui avait mis son glaive rosé entre les cuisses, quand elle portait encore des couettes. Il était arrivé, quand elle n’était encore qu’une petite fille. Depuis, elle était devenue zinzin. Ses parents n’en voulaient plus, alors elle est restée avec le gros porc, qui lui a fait encore deux mioches. Peut-être trois, ou quatre. Il croit qu’elle les a noyés dans le puits. Il disait ça, en chuchotant, nous fixant droit dans les yeux. Comme ses histoires des frères Grimm, qu’il nous racontait au coin de feu. Les histoires étaient interdites, alors il fallait les dire à voix basse. Mais cette fois, ce n’était pas des histoires. Je retenais mes larmes. Papa, il a mis un mioche dans mon ventre aussi. J’avais mal au ventre un jour, il y’avait du sang partout et des cris d’un monstre visqueux. Maman l’a pris et je ne l’ai jamais


revu. Il est peut-être dans le puits, avec les autres. Je craignais de finir folle, moi aussi. William m’a pris dans ses bras et m’a promis que demain tout ira mieux. Il est grand et fort aujourd’hui et n’a plus peur des monstres dans le noir. Des soirs, il disparaissait et ne revenait que lorsque des rayons de soleil s’écrasaient dans les fissures. Il y’avait du sang sur ses crayons rouges et il mettait des heures à la laver dans un seau. Il nous faisait « chut », le sourire aux lèvres. Nous l’avons supplié de nous emmener avec lui, pour qu’on puisse sourire nous aussi. Il nous disait « non » tous les jours, parce qu’on était trop petits et innocents. Mais face à nos larmes, il a fini par nous conduire dans sa cachette qui menait dans le monde inconnu. Dehors, il y’avait des lumières partout, des immeubles très hauts et des couleurs dont nous ne connaissions pas le nom. Des engins roulants qui filent comme la lumière. Des gens partout, très beaux et heureux. Je déteste les gens heureux. Moi je ne sais pas sourire et n’ai pas le cœur à rire. Ces gens-là me regardent comme une poupée à offrir et parfois ils mettent leurs choses gluantes entre mes cuisses. La même que papa, mais en plus grand et plus joli. Moi, j’aime bien ça, c’est plus drôle qu’avec papa. Alors, je reviens dans le monde de dehors avec William et Thomas, qui eux s’amusent avec des poupées moins jolies que moi. Parfois, les messieurs plus beaux que papa, ont des crucifix dans des colliers argentés. Moi, ça me fâche, alors, je crève leurs yeux avec mes crayons rouges. Des fois, je transperce leurs cous, avec mon crayon, et regarde leur sang couleur groseille couler sur les carrelages blancs. Parfois, ils n’ont pas de crucifix, mais je ne les trouve pas drôles. Ils veulent me faire mal, comme papa. Alors, je rentre à la maison, quand je n’ai plus envie de jouer. Je n’ai plus peur de ma maison. Papa est devenu gentil maintenant. Il ne joue plus avec sa chose petite et sale. William l’a mis sur un crucifix géant dans la cave, avec des clous dans les pieds et les mains. Il est drôle comme ça, il me rappelle le petit Jésus, mais en moins joli. Parfois, il saigne, crie et vomis. Il crie et implore, mais personne n’entend. On joue avec nos crayons rouges et on dessine des petits enfants et des animaux sur son ventre rond et ses jambes. Maman continue de cuisiner ses ragoûts qui ont meilleurs goûts. Elle tranche des bouts de gras sur papa, ce qu’elle préfère ce sont les cuisses comme ceux du poulet et ses joues avec des lardons. Un vrai régal. Dieu


dépérit dans une cave froide. Il n’y a plus de bible, ni de psaume, on les lui a fait manger de force au dessert. Entre deux crucifix argentés. Aujourd’hui, nous avons enlevé les briques et les fenêtres sont ouvertes pour laissé passer le soleil. William, m’a racheté des crayons rouges, il sait comment me faire sourire. Nolween Eawy


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Les petits crayons rouges by Nolween_Eawy - Issuu