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Du même auteur « Les enfants de l’ombre » Avril 2008 « La petite boutique des horreurs » Février 2009 « Le Père Noël est mort » Décembre 2009 Pour commander les ouvrages : http://nolween-eawy.com


Remerciements À Damien Choteau. « Le Truck Stop diner », n’aurait jamais laissé retentir les klaxons des camions de tout horizon, si mon lecteur le plus fidèle ne m’avait pas interdit d’abandonner ma plume. Un mot à tout changé, un geste m’a montré le chemin vers la lumière. Quand la corne de brume de la bête résonnera dans les limbes et le brouillard, nous resterons debout jusqu’au dernier souffle. Une poignée de spartiates contre des millions de soldats. Un David contre Goliath. Une plume contre l’ennemi invisible. Tant que le mal enveloppera le monde de son haleine fétide, je continuerais d’écrire. Tant que le mal soufflera la désolation, continue de dire un mot et de redresser les épaules meurtries des sacrifiés.


À mes enfants. Votre innocence s’évapore au contact du monde adulte. Je sèche vos larmes de colère et d’incompréhension face à un monde idiot et méchant. Je vous raconte des histoires ou les derniers seront les premiers. Les gentils gagnent contre les méchants et les princesses épousent les princes charmants. Mais vous n’y croyez plus. Dans la vie, la réalité est triste et injuste. Alors, je vous emmène loin du chaos et du tumulte. Un coucher de soleil, le bruit des vagues et des reinettes. Le sable fin, un cocotier qui plie sous le vent, mais ne rompt pas et les tam-tams dans le lointain. « Maman tu as raison. Le monde n’est pas si moche après tout. Tout dépends comment on le regarde. Toi, tu le rends plus beau. »


À mon mari. Mon roc quand mon monde s’effondre. Mes rires après mes larmes. Ma lumière au bout du tunnel. T’es vraiment un petit con. Mais tu es mon petit con à moi et ça change tout. Nolween Eawy


TRUCK STOP DINER Terreur Nolween EAWY


« J'aimerais chercher en toi, toutes les choses que tu cacheras. C'est quoi le problème? N'as-tu pas l'air de rechercher ces problèmes qui te hantent et t'accablent. Je souris, pendant que tu as peur. Tu cours, pendant que tu as si mal. » [Lies] – Korn


Prologue Ils se fondent dans le décor et font partie intégrante d’un ensemble complexe et compact. Ils ont toujours été là et puis c’est tout. Il serait temps de se poser des questions logiques face à ce qui semble irrationnel, mais personne ne l’a fait. Peut-être moi, quelques fois. Mais ce fut une pensée fugace. Un questionnement égaré dans les limbes d’une réflexion vite évaporée. Ils sont là, depuis toujours et puis c’est tout. Personne ne semble s’en soucier. Peut-être préfère-t-il garder leur distance, loin d’une vérité obscure ? Des questions me revenaient en tête et se perdaient sur mes lèvres pour s’enfermer quelque part dans mon esprit dans la case « oubli ». Depuis combien de temps étaient-ils là? Des jours, des mois, des années. Peut-être des siècles. Le monde a changé, il a évolué. Il s’est métamorphosé à coup d’inventions, de technologies et de communications toujours plus futuristes. « Le monde de demain est à portée de main», disait un slogan à la con pour le dernier téléphone portable. Ou encore « Le futur est déjà aujourd’hui ». Le genre de conneries qui nous


font comprendre, que le monde avance, court, galope, roule, vole, se téléporte et qu’il vaut mieux prendre le train en marche, si l’on ne veut pas être largué sur le bord d’une route nommée « passé éternel pour péquenaud». Mais ces trois-là n’en avaient cure de tout ce baratin. Le monde peut bien évoluer à vitesse grand V et permettre, dès demain, des excursions « 701 » pour WhiteHead City sur Mars (1). Pour eux, rien ne changera jamais. Pour BitN’Kill (2) non plus. Ce sale clebs a bien failli m’avoir une fois ou deux. Il n’a jamais pu me piffrer. Un lundi d’été caniculaire, il m’a confondu avec un hot-dog grandeur nature et sa gueule sanglante s’était refermée sur ma cheville. Il m’avait sauté dessus, comme ça sans crier gare. J’avais hurlé comme un porc qu’on dépeçait vif. Si sa jeune maîtresse ne l’avait pas sifflé, je crois que je ne serais plus là pour m’en plaindre.

(1) « L’excursion » tirée d’un recueil de nouvelles de Stephen King « Brume – Paranoïa ».


Elle avait longuement observé la bête faire son œuvre, avant d’intervenir. Un sourire enfantin, pur, innocent et cruel à la fois figé sur ses lèvres rouge écarlate. Une autre fois, c’était lors d’une vidange de ma vessie, pendant ma pausedéjeuner. La bête était tapie dans l’ombre, planquée entre deux urinoirs, attendant mon arrivée. J’aurais juré qu’il n’attendait que moi et avait déjà longuement pensé à la meilleure manière de m’achever dans une lente agonie. Je me croyais à l’abri, en harmonie avec la puanteur et le silence ambiant. Loin du vice et de la décadence des lieux, quand un grognement sourd s’était fait entendre dans la lumière vaseuse et vacillante. Des yeux rouges sanguinaires étaient apparus dans la pénombre. Un brasier démoniaque qui vous paralyse et vous aspire.

(2) « BitN’Kill » jeu de mots pour « Bitting and Killing »: Mordre et tuer.


Une haleine fétide qui vous retourne les boyaux. Une odeur de chair brûlée et de charogne emplissait l’air. Sa patte s’était glissée doucement dans un rayon de lumière. Une patte énorme, aux griffes acérées qui vous trancherait en deux, si vous veniez à esquisser le moindre geste, dans l’espoir d’une fuite impossible. Ses dents taillées dans des épées de Damoclès étaient des hachoirs à chairs humaines. Il pouvait broyer un Xerxès (1), d’un seul coup de mâchoire. Son poil brillant et soyeux, couleur ébène, telle la crinière d’un loup des enfers, n’incitait pas aux caresses. Mais plutôt à un respect apeuré, face à une bête du Gévaudan titanesque. Certains incrédules, qui ont besoin de se raccrocher à des faits et des réalités obsessives, diront qu’il s’agit simplement d’un chien. Un gros rottweiler, tout ce qu’il y’a de plus banal. Mais ceux, qui auront croisé son regard une seule fois, n’iront pas ce discours éventé. (1)

Dieu-Roi Persique à l’allure gigantesque. Personnage vu dans le film épique « 300 » de Zack Snyder, adapté du roman graphique de Franck Miller.


BitN’Kill est une passerelle entre la bouche des enfers et notre planète. Un monstre cruel et avide, qui navigue d’un monde à l’autre pour s’abreuver de sang et se délasser dans un charnier d’os broyés et de chairs putrides. Son grognement devenait tonitruant, tel un orage dans un ciel chargé de tourments. J’avais bien cru que ma fin avait sonné. Mon sang n’avait fait qu’un tour, quand j’avais cru distingué le bras d’un bébé coincé entre ses canines. -

Seigneur ayez pitié. Je ne veux pas mourir ainsi ! Avais-je dit en reculant d’un pas incertain.

Un rire enfantin s’était fait entendre dans l’embrasure d’une porte. Un petit pied chaussé d’une bottine élégante et vernie se montra. On ne fabriquait plus de telles chaussures. Les baskets et autres « sandales de riders (1) » avaient remplacé depuis fort longtemps, ses bottines de cuirs de la bourgeoisie d’antan.


Sa touffe de jais chevelu, difficilement dompté par une couche de Gomina fît place à un visage poupon et rosé. Ses grands yeux vert émeraude, terrifiants et moqueurs à la fois me dévisageaient. BitN’Kill remua la queue à la vue d’un de ses jeunes maîtres. -

Suffit ma belle ! Suffit ! Cesse de jouer avec monsieur Miles veux-tu ? Tu l’effraies. Mais euh … pas du tout.

Il était hors de question d’admettre ma peur, face à ce gamin et son sale clebs, qui n’avait rien à faire dans les chiottes des hommes. J’apprenais au passage que ce monstre avait aussi l’indécence d’être une femelle. Les femmes me haïssaient toutes, qu’importe leur race et leur provenance. (1)Sandale sportswear adaptée à la vie sportive et aux gens actifs.


Hélas, je n’avais pas le bonheur d’être homosexuel, pour n’avoir cure de ce dégoût dont j’étais la cible privilégiée. J’étais pourtant bel homme, enfin je crois, mais né sous une mauvaise étoile et accumulait les mauvais choix de vie. Un bien mauvais parti pour ces dames. -

Elle sent votre peur. C’est pour cela qu’elle vous taquine sans relâche. M’enfin… c’est ridicule. Moi ? Peur? Ce n’est qu’un chien. Vous croyez ?

Je n’avais pas aimé le ton moqueur et énigmatique, qu’il avait employé ce jour-là. Cette simple phrase rendait possible toutes mes craintes sur cette passerelle faite chienne entre les enfers et notre monde. Cet incident ne s’était plus reproduit depuis. Mais je gardais une distance sécuritaire entre moi et la bête, qui ne cessait de me dévisager avec avidité à chacun de mes pas. Depuis combien de temps, ces gens-là traînaient dans cette gare routière ? Au début, ils faisaient partie de la clientèle passagère. Plus tard ont rejoint le clan restreint des habitués. Puis, ont fini par faire partie des lieux, comme les meubles et le vieux juke-box.


Je n’y portais plus attention, jusqu’à aujourd’hui. Une réflexion passagère, une question perdue sur mes lèvres. Une pensée qui me semblait évidence, mais refusait de trouver écho. Ce vieil Abraham et ses trois gosses. Une longue histoire, sans début, ni fin. Qui savait quelque chose ? Qui connaissait leur passé, leur présent ou leur avenir ? Personne. Pas même moi. Pourtant, j’étais l’oreille attentive des messes basses et des dernières folles rumeurs. Un mur des lamentations et des complaintes alcoolisées. La porte ouverte aux mesquineries et moqueries du jour. Qui couchait avec qui. Qui s’était fait arrêter par les flics avec une pute au bout de la queue. Qui s’était fait prendre la main dans la poudre blanche ou dans un champ de cannabis. Qui avait passé la nuit en cellule de dégrisement ou avait reçu une énième amende pour excès de vitesse. Qui avait appuyé sur le champignon pour gagner du temps et avait renversé tout le contenu de son camion sur la nationale. Les dernières nouvelles sur Madame X, ou Z ou encore Monsieur P ou Q. Qui avait perdu son bébé ou enfanté des quintuplés. Qui était dans le proxénétisme ou la prostitution. Qui avait changé de bord et préférait une bite au lieu d’une chatte.


Je savais tout sur tout le monde et rien n’échappait à mon comptoir de sandwichs et de cafés officiellement. Officieusement, l’alcool y coulait à flot et les substances illicites légions. Mon salaire de caissier/serveur ne payait pas de mine, il fallait bien boucler les fins de mois. Si quelques flics faisaient du zèle et menaçaient de me boucler en cellule, il suffisait de leur glisser quelques billets, quelques putes ou cigarettes qui font rires, pour les mettre à mon service. Ils devenaient les trois singes. Je ne vois rien, je n’entends rien, je ne dis rien. Mon petit business était un secret de polichinelle dans le coin. Tout le monde connaissait « Rick le meilleur fournisseur du Truck Dîner 65 ». Je n’étais plus Ricardo, un homme comme un autre. Mais Rick, l’homme incontournable qui à réponse à toutes les questions et gère toutes les situations. La seule chose qui échappait à mon contrôle était ces gens-là. Les enfants d’Abraham et leur putain de clebs BitN’Kill. D’Abraham, je savais peu de choses. Mais assez pour que son existence sur cette terre ait un sens. Mais ces gamins qu’il avait ramenés du jour au lendemain, sans raison et sans explication, étaient une énigme.


Tout le monde sait que le vieil Abraham n’avait jamais eu d’enfants, malgré ses nombreuses femmes. Un vieux mormon, plus par vice que par conviction religieuse, qui vivait en rase campagne avec ses six femmes. Ses spermatozoïdes avaient rendu l’âme dans les pichets de bière qu’il s’enfilait comme de l’eau minérale et aucune de ses femmes n’avait pu enfanter. Chacune avait une tâche ménagère précise et écartait les cuisses, pour le jour qui lui était affilié. Jamais le dimanche, disait-il toujours. Le dimanche c’est le jour du Seigneur. Ou de la beuverie à la gare routière. La bière était son hostie et la marijuana la parole du seigneur. Ce vieux de la vieille nous enterrera tous. C’était un fait inéluctable. Il était déjà un cadavre ambulant, le jour de sa naissance. Il a toujours été vieux, d’aussi loin que je me souvienne. Ce vieil Abraham ne faisait pas de vague et sa vie morne n’avait pas d’intérêt pour les commères du secteur.


Un vieux camionneur, qui ne connaissait pas le mot « Retraite », faisant des livraisons de lait et autres babioles aux quatre coins du pays. Un salaire de misère, mais qui lui offrait une liberté inestimable. Il aurait pu s’enrichir s’il ne dilapidait pas son fric dans l’alcool et ne se contentait pas des livraisons basiques dont personne ne voulait. Il était comme ça le vieil Abraham, sans ambition, simplement un bon vivant. Mais un jour, il est revenu avec une livraison spéciale. Trois gamins et leur chien. Il les avait présentés comme ses gosses et personne n’avait fait de commentaires ou posé la moindre question suspicieuse. Nous aurions dû le charrier un peu ou le soupçonner de pédophilie pour le faire enrager. Mais personne n’a moufté. Ces gamins là, n’avaient rien des gosses habituels. Ils étaient bizarres, différents et surtout semblait sortir d’un film de cape et d’épée ou un truc du temps du Roi Soleil. Ils ne ressemblaient pas aux enfants qui passaient par ici par hasard et égarements, fringués en rockeurs, gothiques, surfeurs, lolitas et autres modes stupides. Ces trois-là étaient d’une autre époque. On aurait dit des triplés, tellement ils étaient similaires.


Les cheveux aussi noirs que les ténèbres d’une forêt un soir sans lune. Les yeux d’un vert émeraude translucide à vous glacer le sang. Leur peau laiteuse, comme si le soleil ne s’y était jamais attardé et leurs lèvres rouge couleur sang. Ces mioches là, n’étaient pas comme les autres. Il ne ressemblait pas au vieil Abraham, ni à aucune de ses femmes. J’aurais dû l’ensevelir sous des milliers de questions, comme à l’accoutumée. J’étais doué pour me mêler de ce qui ne me regardait pas. Mais je ne l’ai jamais fait. Me contentant de me taire et continuer ma routine. Parfois, une question me taraudait, mais je ne parvenais pas à la formuler. Puis, je croisais leurs regards qui me faisaient taire sur le champ. Ces gamins-là sont flippants, on n’a pas envie de les contrarier. On risque sa vie à tenter d’insister. Je ne sais pas ce qui me pousse à penser de telles inepties. Mais une petite voix au fond de moi, ou un radar à emmerdes m’incite à rester à ma place. Il faut dire aussi qu’il se passait des choses bizarres depuis leurs apparitions dans le coin. Des accidents, si on peut appeler cela ainsi, sans risquer sa vie à trop vouloir savoir. Si je n’étais pas si rationnel, je dirais que ces gamins-là en sont responsables.


Mais je me ravisais toujours, mettant la faute sur « pas de chance » ou sur le « destin ». Oh, des choses étranges et des accidents mortels il y’en avait souvent par ici. Au point que cela devenait une routine, qui n’intéressaient même plus les rumeurs de comptoir. La mort faisait partie du quotidien des routiers, il la défiait chaque jour et lui faisait un doigt d’honneur à chaque fois qu’ils en réchappaient temporairement. Parfois, c’est elle qui gagnait et on buvait à la santé du perdant. Un jeu de poker sanglant et répétitif. Ici, les putes sont éventrées, puis violées au marteau piqueur. Les gamins torturés et dépecés. Les fantômes hantent les routes et s’amusent avec les camionneurs ensommeillés. Ici, la musique réveille les morts au son du Nazgûl et son « Armageddon Rag(1) ». Les détraqués en tout genre sortent de leur tanière, à la recherche de vierges à sacrifier et d’innocents à crucifier. Les balles sifflent plus vite que la rumeur. Les duels d’égo sont sanguinaires. (1) Roman terreur de George R.R Martin « Armageddon Rag ».


Les vampires croisent les succubes et jouent à la marelle en utilisant les têtes décapitées de leur dernière victime. La folie et l’irréel s’entremêlent pour jouer avec les nerfs de ceux qui osent les défier. Personne ne les entendra crier et ne viendra à leur rescousse. Les flics n’en ont cure et nous non plus. La loi des « Trucks Stop Dîner » est implacable et cruelle. Ici, on mange, on boit, on achète son essence et c’est tout ce qu’on a besoin de savoir. Le reste appartient aux enfers et nous nettoyons les boyaux sur le trottoir après son passage. L’horreur nous la côtoyons tous les jours. L’ignorer et en rire est la meilleure manière de la tenir à distance et survivre. Mais ces gamins-là sont pires encore que le mal qui nous encercle au quotidien. Le diable se contente d’étriper longuement ses victimes, puis la mort inéluctable qui en découle une délivrance. Même le diable, en personne, à la bonté d’achever ses joujoux. Mais avec ces mioches-là, le tourment est éternel. Une boucle sans fin qui nous agrippe dans ses filets et ne nous donne aucun répit. Belzébuth est un enfant de chœur comparé au triplet. Même l’enfer ne peut engendrer un tel fléau.


Je n’ai aucune preuve. D’ailleurs, peut-être est-ce simplement la folie environnante qui me fait penser de telles absurdités. Ce sont, peut-être, des mioches comme tous les autres. Ou, peut-être, sont-ils les uniques responsables des calamités qui ne cessent de se propager et disséminent le mal, comme une gangrène nauséabonde. Peutêtre que le diable lui-même n’est qu’une marionnette de plus, dans leur petite main douce et habile. Je sais au fond de mes entrailles que ces gaminslà, sont différents. Ils lisent la peur dans vos boyaux les plus profonds et dissèquent votre esprit d’un seul regard. Ils savent tout sur vous, même les pensées inavouées. Ils donnent vie à ce qui vous terrorise et libère le mal qui s’abrite dans votre politesse et votre bonté. Je ne devrais pas vous raconter tout ça. Je devrais me taire, cesser de penser à ces fadaises et continuer mon train-train quotidien. Être docile et continuer de leur sourire, comme s’il n’existait aucune question sur le bord de mes lèvres. Mais quelqu’un doit tout savoir. Vous devez connaître la réalité, avant que ma fin ne devienne une évidence.


BitN’Kill ne cesse de m’observer avec une rage non dissimulée, ces derniers jours. Son regard est devenu furieux, comme si elle avait deviné à l’avance ma traitrise. J’ai toujours détesté les chiens. C’est comme ça, depuis tout petit. Quand le sale Rottweiler de ma mère m’a déchiqueté la jambe un jour d’été au bord du lac. C’était un chien, tout ce qu’il y’avait de plus doux et docile. Une boule de poil d’une sagesse naturelle et d’un calme apaisant. Mais ce matin-là tout avait changé. Il s’était dressé sur ses pattes et m’avait fixé longuement. J’étais en train de me baigner pour évacuer la chaleur étouffante. Ma mère et mon beau-père avachi sur les transats, plongés dans la lecture du quotidien local. Une journée tranquille et parfaite. Jusqu’à ce grognement sourd, sorti d’outre-tombe. Rex avait grogné et montré les dents. Ses canines étaient devenues des lames de rasoir tranchantes. Ses yeux autrefois aimables, étaient devenus colériques et injectés de sang. Ce qui n’était jamais arrivé en six ans de cohabitation. On pensait qu’il avait débusqué un chat derrière un fourré ou avait entendu un bruit ennemi dans le lointain. Mais c’était moi qu’il fixait avec cette rage dans les canines.


Il avait bondi vers moi et s’était accroché à ma jambe, comme pour y déloger un mal qui s’y dissimulait. Un craquement d’os, puis du sang pourpre avait giclé de ma blessure. Je crois que je ne connaissais pas encore le mot douleur, jusqu’à ce jour. Ma mère était en boucle dans un hurlement hystérique. Mon beau-père frappait Rex de toute force pour le faire lâcher prise. Mais il était devenu fou et ne s’arrêterait que lorsque ma jambe serait délogée de mon corps. Un coup de feu avait retenti dans le lointain. Le Vieil Henry, notre unique voisin, avait entendu mes hurlements et n’avait pas hésité à tuer cette bête qui devait être atteinte de la rage. C’était la seule explication plausible à l’époque. Moi, je savais qu’il s’était passé autre chose. J’en ai aujourd’hui la certitude depuis que ces rires, si familiers, résonnent dans mes cauchemars. Les triplets étaient assis au bord du lac, luttant pour construire un château de sable. Ils étaient là ce jour maudit et n’avaient pas cessé de rires à la vue de mon sang qui giclait partout. Cette histoire que je pensais évanouie dans les limbes du monde adulte revient souvent dans mes cauchemars.


Je crois que ma fin approche et que rien n’est dû au hasard. J’ai la phobie des chiens et plus encore de cette pute de BitN’Kill, elle le sait et renifle ma peur, comme un os moelleux et douceâtre. Je n’ai plus beaucoup de temps, vous devez tout savoir. Quelqu’un doit connaître la réalité. Si tant est que tout cela ne soit pas simplement l’écho de la folie d’un homme. Ces gamins-là sont bizarres et semblent ne jamais vieillir. Approchez et écoutez tout ce que j’ai à vous dire. Mais par pitié, sirotez votre verre longuement et ne croisez jamais le regard de ces gamins. Faites comme si je vous racontais une bonne blague et riez aux éclats. Sinon, vous ne ressortirez pas d’ici vivant.

Extrait "Truck Stop diner"  

Chapitre 1 du roman "Truck Stop Diner"

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