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Taciturn By neil elliott beisson

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Taciturn

neil elliott beisson

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Dans la cage d’escaliers Le néon sait Vomissant selon ses souhaits Son grésillement suintant d’intermittences Sur le miteux des marches Empestant l’humain sommeil de l’immeuble Les murs n’ont jamais réellement cicatrisé De ce qu’ils ont vu Les cris ont coagulé En plaies béantes Trainées de rouille Nuages de colère Les couloirs résidentiels Raisonnent d’échos résiduels Les portiques Sous le voile jaunâtre des réverbères de fer forgé Les chiens en laisse qu’on regarde pisser avec la cigarette du matin Puis ça grouille, ça se pare Pour la journée de labeur Volontaires forcés à la soumission Vie figée faussement choisie Cadre contraignant et rassurant L’imprévisible n’est qu’accident Mais si on regarde avant de traverser Tout se passera bien Tout se passera bien Mais nous essayions tous les soirs De repousser le jour en cours Au-delà de minuit Laissant l’espace au possible Accomplissement

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Billie Holiday baigne la poussière lumineuse du tapis L’enfant sème autour de lui Des crayons qui tirent les minutes Distillant la mélancolie rampante Dessins et songes Soucis d’adultes de brume qui le rongent Travelling light Il avale, Le gosse Avide, sans faim, des fils barbelés Il se meurtrit de ses propres mains Parce que demain est abandon Alors il se séquestre sans rançon Disparaît par dépit Le jour nouveau est ailleurs L’attachement est un luxe payé de peines Travelling light Demain les crayons joncheront un parquet Et plus tard encore Le stylo triturera furieusement le poisseux intérieur Travelling light Visages sédentaires Ancres, statues Les êtres qui vivent dans l’aujourd’hui Souffrent des leçons fécondées d’hiers Chez le gosse n’ayant que lui-même Comme repère stable Chez une mémoire Qui ne sait pas se taire

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Les enfants sont Au fond du puits Et les larmes étouffent leurs cris Souviens-toi Nos fantaisies héroïques de pupitre Petits dessins Nos lunettes, nos grosses cuisses Premier rang de la classe Petit con bien coiffé Complexes cachés, gros pulls démodés Trop gentil Parce que trop laid Nous donnions nos devoirs aux cancres Ceux qui avaient enlevé les jupes des filles Eux qui nous faisaient renifler en rigolant Leurs doigts parfumés de notre ignorance Pantalons troués Sarbacanes bic à boulettes de papier mouillé Rêves de comics américains Notre lâcheté tangible Les seringues devant les grilles Les surveillants, la salle d'étude et les heures de colle Les photos porno Sous les tables, sous le préau Suivisme, fuite face au solfège Jeune et con mieux qu'accords et arpèges Escapisme de console de jeu Avalé par l’écran Notre temps perdu Les enfants sont Au fond du puits En surface, les Doigts moqueurs rient Dans le bus Nous, au premier rang Les sportifs dans le fond Tripotant les consentantes Puis les heures muettes Solitude sage meublée de devoirs Puis la lune nous ramenait notre mère

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Après les intérims et les nettoyages de maisons Les weekends nous achetaient Vomissant sur l’image maternelle Posture de héros Imposture d’une version des faits Aversion déversée Que nous gobions, décérébrés Conditionnement à la trahison Adulte, argent Les enfants sont Au fond du puits Rêvent la nuit Du sourire d’une fille Impuissants depuis la distance Observateurs des nuptiales danses Naïves et fraîches fleurs qui se brisaient Sur les palabreurs habiles Habitués des mots qui manipulent Distributeurs de sperme aux scrupules suturés Qui repartaient à l'aube avec les rêves morts De princesses qui voulaient devenir reines Gosse de banc de touche Le gros du vestiaire qui n’osait pas prendre de douche Le dernier pris dans l’équipe de foot Courant De son mieux Derrière les humiliations Sournoise adolescence Nonchalance naturelle de traumatismes Mais nous avons eu une belle enfance Inconscient spectateur de vies Nous rions Les joues grasses Aux blagues de notre ignorance Les enfants sont Au fond du puits Résonne l’écho De leur souvenir

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Conduite de nuit Dans la campagne saupoudrée de silence blanc Contre-pieds, contretemps touchant d’une voix Jazz Sortir en silhouette larmoyante Se plonger dans une foule de sourires chatoyants Rentrer et ressentir l’étouffant souffle du solitaire silence S’endormir pour ne pas être témoin du lever du soleil sur Les gribouillis immobiles du mort de tristesse Bailar descalzo en un cuarto como una caja de zapatos Tomar chocolate caliente bajo la manta refugio Regalar sonrisas, distribuir miradas Ser humanos Compartir dudas, miedos E intentar aportar respuestas Sabiendo bien todos Que nos estamos mintiendo Dispuestos a Permanecer Hasta Amanecer Muertos de tristeza Trois accords de piano dans une salle vide Avec les moineaux qui se disputent Des miettes froides du dehors gris Volver a ver las fotos de rostros desaparecidos Escuchar De verdad Con todo su cuerpo El dolor en la música Bouger les meubles Remuer les choses pour la énième fois Se débattre dans le silence Funambule sur cordes de guitare Cris à déverser dans l’oreiller Y amanecer muerto de tristeza Laisse le marc de café décider Dégringoler Emprunter le jamais foulé Façonnant des raisons de vivre Ne reposant sur rien Caresses humides Pour rêves d’argiles Dejar que la noche y el frío llenen nuestro santuario Perdonar a los que nos dañaron E intentar hacer que los que no nos entendieron no nos entiendan nunca

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Rezar a quien sea Para que seamos el único En amanecer Muerto de tristeza Chanter faux, chanter fort Pleurer des « ne me quitte pas » à l’oreille qui dort Applaudir à contretemps Accueillir l’inattendu d’un sourire Sentir l’humain en face Qui porte à bout de bras Qui nous guide à travers nos marais Jusqu’à ce que le soleil surprenne l’être figé Les murs, les poutres, leur silence décent Face à l’inéluctable dénouement

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Déambulateur des quatre vents Orphelin d’étoiles Voleur de paysages, gribouilleur d’errances Brigand tisseur de toiles Nous aménageons nos pauses sans espérances Entre les bras solidaires du saule pleureur L’Ancien Posé là Susurre qu’hier a sué aujourd’hui Il sourit son plus large damier Creuse les craquelures de son visage usagé Il récite son existence incessamment ressassée Dessine sur le sable sa lassitude de ses doigts décharnés Ce faisant, ses lèvres chancellent, le sourire s’efface Et, s’il essaie de le soutenir de ses yeux qui dansent Les larmes envahissent sa vision Emplissent les rides souffrantes. D’une enfance anodine sans comptines Du foyer brisé qui le vomit aux quartiers infâmes De ses déceptions femmes Imperméables à son charme Pour nous rencontrer Ici En voyageurs Enchaînés par nos souvenirs Tirant sur nos liens à coups d’envies d’ailleurs Corazón frío de heridas abiertas Palabras sin alma no son lo que falta Retinas bacillas, trajes y confortables sillas Despachos sedentarios Barrigas y bolsillos bien llenos Mundo al que con orgullo somos ajenos Egos desbordando cuerpos Estilos esfuerzos que transpiran Vicios enormes que las apariencias hacen aceptables Comportamientos que juzgamos, como si tuviésemos El poder o el derecho a condenarlos We travellers believe in the somewhere else It’s our cloudy eyes Against your light as we walk Right through your soul Right through the things you hide The world has ways we cannot change But moonlit skies pour quietness to bless

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The cockroach and the hopeless Souls remain awake because their sanity is at stake Amazing how little people Seem to understand themselves Not that we know better But at least we don’t pretend And the human swarm spreads all over the surface Dwelling on common lies we agree to embrace Their eyes never grasp the truth And you’d be lying if you said you do have a clue Don’t be fooled, there’s no escape And how could you believe your god would be your saviour When even the preacher’s been misled If you only knew about All the things going down, down below There’s a dirty underground To all the things we do Déambulations Nous semons de vaux en monts Nos mémoires vides et sans nombre Ce n’est pas une façon de fuir Le temps finit par tout guérir Les lèvres bougent encore Au loin À se demander lorsque les silhouettes s’effacent Si c’est de l’amertume ou de la nostalgie que nous suscitons

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Les racines des buissons frissonnent Des mondes grouillent sous leurs fines branches aux sinueux troncs Ça trépigne là en bas Transpirant l’impatience de Grappiller des centimètres de bien-être Et on nous dit fou sur la terre ferme Nous qui embarquons avec les lucioles pour seuls guides Parce que notre quête ne connaît pas de terme Parce que nos poches sont vides Sans sécurité pour les jours de rides Mais près de l’humus, les fronts reluisent Toutes ces petites mains agiles qui façonnent l’argile Marmonnant parfois de mécontentement Mais sans jamais former de mot Parce que toute syllabe prononcée est une perte de temps Dans la création de bancals joyaux Gesticulent les yeux inquiets Les orteils souffrent de l’agitation des nuées Sous l’appât se pavanant Hors de portée Peu d’élus dit-on… Alors qu’on veut tous savoir comment c’est De l’autre côté des miroirs Sous les gouttes Des fronts qui perlent

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Seuls les religieux Génération après génération Reconstruisaient Après chaque bourrasque Après chaque chute Leurs lieux de culte Craignant le courroux Des dieux de miséricorde D’amour inconditionnel Parfois, Croyant en leur salut, Ils essayaient De rituels vêtus De contrer la Nature déferlante Pour protéger leurs tours prétentieuses Qui tendaient Vers là-haut Mais les ventres de nuages de ressentiment Les balayaient encore Les survivants Retrouvés sous les charpentes et la pierre Avaient fini par ne plus savoir comment mourir Coincés ici Jusqu’à ne plus avoir l’usage de leurs membres De leurs sens Ces êtres abominables à longues vies Qui avant de survivre Avaient déjà bien trop vécu Abusant de leurs privilèges Gangrénant les rues Les vieilles le disaient : S’ils sont encore ici, eux, C’est que nous sommes au purgatoire Et ça servait de consolation Lorsqu’arrivait l’heure de leur dernier son Et elles avaient peut-être raison Malgré leurs yeux de haine Malgré leurs masques de rides tissés d’ire Arides jardins cultivés d’amertume Chairs pendantes lourdes de trop de lunes Elles avaient peut-être raison De tout mépriser De leurs voix qui accusent et agressent De leurs yeux qui auscultent et méprisent

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Faut reprendre la route, garçon Sous le staccato des machines Accommode-toi tant bien que mal dans la soute Le prochain arrêt, c’est dans longtemps Prends place contre le mur de métal froid, couvert de croutes T’inquiètes, on s’tiendra chaud Quand nos haleines peindront l’air de blanc Pose ta gratte sous tes fesses Y a plus de place sur les bancs Faudra pas être frileux, pas être pudique Pas chercher le confort sous les plaques rouillées qui s’effritent Regarde-nous bien : va falloir arrêter de parler au singulier Apprendre la patience, à regarder et à écouter Parce qu’ici, nous avons tous à apprendre, rien à enseigner Allez, bouge-toi, le môme, Faut reprendre la route Essuie-nous cette boue sur tes pompes et ton froc Nettoie donc ces sentiers de poussière Qui te dégoulinent sur les joues Là, en bas, t’auras pas le temps de te morfondre De toute façon, t’as aucune vraie raison de pleurnicher T’as pas assez de vie à ton actif Tes souvenirs, on les voit se chercher dans ton crâne brouillon de gamin chétif A présent, Va falloir prendre conscience qu’après demain Tu vas aussi devoir te farcir l’avenir Mais bon, on va faire en sorte que ça se fasse avec le sourire On pourrait compter ton âge En additionnant nos doigts et nos moignons Mais nous savons reconnaître les pépites dans la boue Et remercier qui de droit pour leur création Quand le monde tourne trop vite, tu te raccroche à ton instrument C’est peut-être pas une bonne nouvelle, mais t’as ta place parmi nous, C’est une bien maigre consolation, certes Mais vas-y, monte à bord, t’auras l’impression de fouler ta patrie Tu sais, là où nous sommes et là où on va Personne ne parle ta langue Et les quelques milliers de mots de ton français rudimentaire Seront le strict minimum nécessaire pour comprendre la douleur des anciens qui reviennent de l’enfer Allez, relève la tête, qui sait ? Peut-être que t’auras vite plus de chance que nous Qu’une dame acceptera la misère du piteux bouquet fané que t’as à offrir T’as la tronche pas encore trop chiffonnée T’as encore tes chances, même si ça nous fait chier de l’avouer Et au pire des cas, t’auras toujours tes six cordes pour te rattraper

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Arrête de chialer Les regards de chiens battus ne séduisent plus À présent priment les dents de requins et les acrobaties « m’as-tu-vu » La place publique n’a que faire de ta bohème De tes peines de cœur ou de ton mal-être T’es qu’un saltimbanque parmi les autres Pas un messie, un donneur de leçons ou un apôtre Allez, viens On va distraire les gens, les aider à accepter leur condition Les faire penser à autre chose Faudra juste Prendre des gants Pour balancer l’air de rien Toutes ces petites choses Qu’ils ne veulent pas entendre

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Il reste bien peu à briser Chez l’être ébouriffé que voici Tout égaré que nous puissions paraître Nous avons fréquenté vos chemins sinueux Sans vergogne, feignant de ne pas voir vos yeux creux Passant outre votre boue crasse Pour puiser là où se mêlent les racines et les sangs Vos codes et rituels Votre situation de confortable monopole Viennent vicieusement violer notre nocturne sanctuaire Né fustigé, criblé de jugements Spectre De ce qu’il est inconvenant d’être Nous vous offrons la réciprocité de votre aversion Démarche insolente Indocile, nous nous souhaitons Méprisant vos mentons conquérants Si convaincus de votre implacable droit Altitude, vertige de caste puissante Assombris Grincements de dents Vos mains dans notre gorge Nous nous débattons Nous cultivant en poison du meilleur cru N’ayant plus foi en la justice déchue des hommes Nos cérémonies Voodoo incitent la Vie à vous infliger ce qui vous est dû Nous prions Pour que de nos étendues athées surgissent vos chimères Nous dansons nus pour que s’écroulent vos certitudes Emportées par l’étouffement du système qui vous sustente Car même si nous essayons d’être un être moral Nous ne pouvons réprimer nos rires à l’idée de vos airs dépités Lorsque le costard sera sans effet Sans instinct de survie Ankylosé d’habitudes aisées La débrouillardise caractérise les rejetons de la crise Visitez donc les dédales de caniveaux que vous gouvernez Mais qui vous méprisent Et lorsque notre condition de guenilles vous accablera aussi Vous implorerez la pitié à des visages fermés Parce qu’ici règne désormais le « chacun pour soi » Fruit des graines que vous avez semées Accroupis dans les recoins noyés de noir Six cordes de temps meublé d’esquisses gitanes de survie Sembrando poesía en cada huella en el barro

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Para que se les cuente a los niños que algún día pisamos su barrio Et votre monde viendra s’échouer Lentement, dans sa résolution la plus sage Nous avons un balluchon de patience et de chansons vagabondes Et le fait de savoir Rend l’attente supportable

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Can you feel us? Through the distance Through the silences between us? Despite the wars and tempests That move the worlds between us? Can you imagine our distorted mouth? Through the darkness What shape do we have today? What posture will you give us tomorrow? When you choose to shut up When you shut us down So we doubt we ever existed How do you stand and slide Amidst the material world all around While we can only crawl?

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Poussière sous nos ongles Le caniveau sous la peau Des poumons de pluie Un dos de boue Sous nos paumes Grattant nos guenilles grignotées par le goudron Notre offrande Sans raffinement Sans violons Masquée tantôt par la pluie Tantôt par le vent Prothèse de sons Qui nous portent humblement Sans prendre personne en otage Sans mendier de clémence Mais redoutant en réponse Les voix d’autres âmes brisées Qui se dressent de concert Pour s’accrocher à nos épaules En foudre de furieux flots Se fracassant à flanc de falaise Reléguant nos angoisses à petits malaises Et nous en voyons Des mains saisissant leurs crânes fendus de bouches béantes Tordues de tortueux méandres d’esprits de cendres Et nous n’avons rien pour éponger les fronts Combler les plaies Comme si, sur la chair déchirée Nous apposions un baiser Et nous parlons aux nuées Tout comme elles nous hantent Parce que nos cauchemars se font écho Parce que nos cernes se ressemblent Nous ne pouvons nous plaindre Nous ne le voulons plus Devant la multitude qui geint ses fissures suintantes de pus Nous cherchons le répit parmi le tumulte Des langues boursoufflées que le bonheur fuit Mais eux Ils ont abandonné, eux Ils tirent vers le bas, eux Ont rendu vitreux leurs yeux dans de vaines tentatives d’égayer l’instant, eux Et les boyaux cèdent et se tordent hélas trop aisément Face aux dogmes qu’imposent les vertiges du temps Qui fait son affaire, Dérobe

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Arrache Prend Et nous nous débattons tous sous le poids des filets Parce qu’ils pèsent lourd, tous ces états d’âme à défier Sauf que nous nous relevons, nous En colonnes voutées à la limite de la rupture, Essayant de ne pas entendre Car peut-être que debout, même en chaînes et en haillons Nous vaudrons quelque chose aux yeux des quelques pairs Qui nous verront

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Pas grand-chose pour faire face Trop peu pour être stable Une veste de jute Jetée sur une maigre carrure Soulevée de doutes Des paupières qui flanchent à l’aube Les pupilles plantées aux poutres Le cahot qui fait tanguer l’ampoule Au chevet, une photo d’un chalet au bord d’un lac Comme seul rêve contre le ressac Il paraît que nous sommes né juste au bord Là où un jour bascule dans un autre La vieille aux yeux de verre nous avait pris à part Lorsque nous eûmes l’âge de comprendre Elle nous avait parlé de deux horloges Œuvrant à contre-sens À contre-courant l’une de l’autre L’une absolue comptant le même temps pour tous L’autre, relative à nous Décomptant moments et instants Jusqu’à ce que l’essoufflé batte son dernier temps Et ces deux horloges sont venues emprisonner nos poignets Comme tant d’autres contraintes Menottes et chaînes que les bras ballants trainent, bavant leur peine Mais notre naturel ébouriffé Notre marée de vents affolés Ne se voyaient pas accepter Et comme dans toute entreprise sans espoirs Nous dressions nos silhouettes chancelantes pour défier l’élément temps Et puisqu’il fallait bien commencer quelque part Nous placions le début de notre histoire au moment où le temps y plaçait son aboutissement Et nous rajoutions 40 années de rides à nos 27 ans Plaçant dans notre bouche épuisée Une sagesse déjà nôtre avant d’être né Prenant la liberté de piétiner toutes les chronologies Parcourant les couloirs et chambres de notre existence Pour y défigurer les horloges Arracher leurs aiguilles accusatrices Chargées de culpabilité Pour glisser entre les doigts du traitre temps Et nous prenions un malin plaisir À vieillir vite et à nous creuser de traces de stress Pour priver le temps du bonheur De nous infliger son œuvre

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Nous avons déguisé notre sanctuaire Travesti, couvert de vestiges de vieilles âmes Décoré de leçons d’époques passées Pour éviter que le temps à venir ne le profane Trépignant d’impatience Piétinant d’insolence Et pendant ce temps Nous bâtissions des ponts entre l’aube et le crépuscule Pour échapper aux agressions du soleil Et des cadrans hérissés d’aiguilles Nous réarrangions les nombres à notre façon Et nous le voyions déjà dépité, le temps Bras ballants, le temps Debout au milieu de ses propres décombres, longtemps Puis à genoux à essayer de recoller les morceaux, pourtant Comme nous l’avons tous fait Nous, les victimes du temps De ses humeurs De ses changements Une bordélique sombre barbe Un cahier de pattes de mouche Pour savoir où l’on se trouve La rouille qui ronge la peinture La tempête sinueuse qui porte en elle Les haut-le-cœur d’aventure Le regard ne peut que fuir sur l’étendue Puisqu’ici, rien n’est certitude Et pourtant, nous tentons de tenir Echappant à la routine D’une vie sur continent Depuis l’intérieur du sablier Sous les sables envahissant nos pores et nos poches Nous tentons depuis toujours de briser le verre qui nous emprisonne Pour faire en sorte que « se dépêcher » et « prendre son temps » Ne soient que deux expressions de la même notion Et nous bannissons de l’ordre des évènements Toute place accordée au temps Pour ne plus être surpris, pris au dépourvu Toujours en mouvement Jeune et vieux, innocent et coupable à chaque instant Et nous travaillerons à semer le temps à temps plein Tout comme lui sème en notre sein son sable malsain Et nous déciderons du moment où notre heure sera venue N’attendant pas du temps qu’il fasse plier notre dos Et sans doute est-ce le genre de combat dont on ne sort pas vainqueur Rendant vains les élans valeureux qui modèlent chaque jour

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Pour offrir à notre Terre notre meilleur reflet là où le noir règne Et nous taillons chaque petit morceau de bois repêché Perdant nos bouts d’âmes pour sculpter des offrandes Que nous donnons à porter Aux bras bienveillants de l’air muet du soir Les poussant dans une traversée hasardeuse Espérant l’oreille de la Terre Son secours À nous, suant et saignant contre le temps Et si la chance nous sourit, Les cloches d’églises retentiront De la clarté de leur son de pitié et de compassion Cadençant la marche funèbre D’un convoi de sourires clownesques, En l’honneur du temps déchu Rachetant un tant soit peu nos instants déçus

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He had learned languages Keys to distant borders Necessary luggage For further away landscapes He’d caressed stones and sands Watched trees sway and shaken farmer’s hands He’d broadened his perspectives To keep his mind from being captive Of his childhood He could remember The syringes behind school gratings And a park with a lake of water lilies He’d lost some feathers To the stubbornness of men Peoples shitless scared Of the inevitable death of their culture Defending their dialect knives out Justifying everything with narrow-mindedness Shaking their rattlesnake tails Growling about how he should address them With words their ancestors crafted Giving answers their Princes had made for them One can’t change the world So he grabbed his bag Knowing dialects die from being proud and scared The village would gather up At weddings and funerals And you could see how The younger memories had reached dead-ends While the grown-ups could still gather and talk The exact dates and circumstances Of the lives that had been given, used and taken back The cemetery kept greeting Siblings traded mutual hatred For shares of legacies Spouses would, with the course of the years, Change their language as love would wither Rooting unwise thoughts into Stereotypes and small talk To bitterly join the ranks of the elderly Who’d always complain about “the people” They’d throw those sideways glances That accused you of not knowing any better Of not being able to relate Like they’d been the only parents going through Their children leaving home and getting tattoos Like their servile submission to bank loans

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Really meant success And kids at the fun fair would stare Bland motionless At the ways of the world Despising teachers Idolizing football players Some of us woke clenching fists above our heads Aiming at society when playing darts Talking about how TV and pills saved the world While middle class swallowed everything Sitting on their cosy front porch They keep people from kissing barrels And busy hands in the kitchen They keep questions about self away And numb smiles on naïve faces And revolutions bore babies To proliferous miscarriages Winds boast about how they’ll bring some change But eventually get tired And arrows fall out of range Real riots take sacrifice and commitment The rebellious few of us won’t suffice Against comfort as necessary consumer’s commodity We all know the recipe A dosage of cultivated fears Cheap philosophy to settle down consciences Do not act Blind eye Deaf ears Because morally speaking Who are you to judge What’s good or bad? What they should give up on And how they should act? Never mind Today is okay Says the soul resting on a rocking chair He made it that far Without a bottle in his hand Without residues of substances in his grey hair He cried out into his world Like the rest of us But he’s determined to take his last breath Free of anger, free of bitterness

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Une vie A fond de cale, Une vie de lueur de bougies et de blafards reflets timides dans la pénombre métallique Une vie d’ombres dansantes dans des échos de crissements stridents tapissés du vrombissement sourd des turbines C’est ici que nous vivons Avec quelques livres Des lettres à celui que nous ne sommes plus et Sur les murs Des cartes postales du bord du gouffre Pas beaucoup plus à offrir que quelques tentatives de sagesse Parsemées d’essais de sourires Et c’est ici Que nous parvenons à créer Parfois De temps en temps Peut-être ne sommes-nous Que vagues empruntes sur vos iris Et qu’une fois passée la mousson d’encre sculptant une voix de mémoires d’ambre La mode mourante crachera en pâture notre nom à l’oubli Parce que depuis que les sages sont morts Depuis que tout réside dans des écrans Le monde de riches mécènes branchés et de petits opportunistes insipides pullule au détriment de l’artisan qui Pourrira Méconnu Sous des gravats de préjugés, dans la couleur sépia Et nous Triste sueur reluisante dans le noir Plongés, las, dans notre Voodoo A essayer de faire mûrir l’encre A labourer nos entrailles pour une moisson de quelques mots Quelques mots à ramener dans notre labo de fond de cale A travailler au vitriole de nos doutes Puis les ratures Minutieux travail d’orfèvre Tisserand de capharnaüm hirsute Pour révéler A la lueur d’une bougie Une part de vérité fragile D’un jeune vieux assagi Et parfois, avec un peu de chance Etincelle, au fonds d’un texte Une petite pépite de poésie

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Et c’est dans ces moments-là Que nous existons Parfois De temps en temps Et si l’artiste n’est plus que businessman sachant berner les foules Nous nous berçons de la rassurante pensée que nous ne sommes pas nés du même moule Appelez-nous donc saltimbanque Pollueur d’espace de parole publique Charlatan cracheur de vers impudiques Il n’en reste pas moins que la rime est sincère Nous n’avons pas goût aux manœuvres mensongères et autres artifices de séduction Et si Malgré l’insalubrité de l’égo que nous proposons Tu es tentée par l’aventure d’une commune création Du seuil de notre âme Nous t’ouvrirons nos paupières sur un parterre jonché de contradictions. Et avec un peu de chance Tu seras de celles qui ne reculent devant rien Une de celles grisées par le vertige de défis lunatiques lancés par notre magma instable Avec un peu de chance, tu resteras assez pour habiter nos entrailles métalliques Et nous Titubants Sincèrement Nous essaierons de te porter au dessus du champ de tes doutes Tout autant que tu nous affranchiras de notre solitude de fond de cale Parce que c’est dans tes gestes Que nous existerons Parfois De temps en temps

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Five years old And we have to sleep alone Mud puddles everywhere in our head Water drops count the Hours And the only light in the room Are the transient flashes of the cars driving by Piercing through the blinds. It’s all so dark The furniture casts ghosts all around And the cars pushing their light in Are the only reassuring thing here But they drive past, reach the curve And screech away But you've stayed You’ve parked right across the street Left your lights on, and the radio too Though we’re a mean kid Although we’re a capricious, selfish child And we’re sorry for everything And we’re grateful you're here Though you deserve more

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Nous Les petites gens Les particules d’infiniment petit Nous qui avons longuement erré Entre ces dunes toutes identiques Pareilles les unes aux autres Au point de nous convaincre que l’on tourne en rond Qu’on a déjà vécu ça Et qu’on se fourvoie pour la énième fois dans les mêmes erreurs Nous qui avons enfoui La moindre parcelle de peau sous de lourds tissus sombres Tentant de nous soustraire aux morsures Du vent, du sable, des serpents Trainant dans le désert le douloureux deuil du déchu Nous Les petites gens de trivialité Rien de nous avant Pas grand-chose après Tentant de justifier nos timides existences En jouant à être de petits dieux À créer autour de nous de petits mondes À notre mesure Dans des illusions de contrôle Nous Les petites gens qui En connaissance de cause pourtant Pêchons par présomption Qui pensons qu’on peut parvenir à être tout pour l’Autre Qui nous devons d’essayer Tout en sachant d’avance Que nous échouerons Mais qu’en essayant d’être tout On arrivera peut-être tout juste à être assez À suffire de justesse À être la paume de main qu’Elle prendrait Non pas par peur ou par pitié Mais parce qu’une possibilité d’amour aurait éclot en elle Nous Les petites personnes Qui acceptons l’étreinte de modestes mains Pour en faire notre chez nous Et l’espace d’un instant sublimé par le miracle de son insignifiance dans les tumultes du monde Nous accepterons d’être la lune de l’Autre Un pâle et froissé reflet du soleil Qui s’évertue Tant bien que mal

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À éclairer un peu la face sombre de notre Terre En espérant qu’elle ne lâchera pas Cette jeune corde tressée entre nos deux mondes Peut-être deviendrons-nous L’une de ces fables que content les vieilles arides aux yeux d’enfants émerveillés L’une de ces histoires de lunes qui se voulaient soleil Pour baigner l’Autre De toute la puissance d’un cocon de lumière

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We drew curves like a thousand swan necks Throw up swamps of the muddiest hair under the foliage And no one ever got to understand How we’d grow back like a wounded hydra Legions of trees would dive Their sharpest roots in our skin But we'd pass through Be just dark veils under darker stars As land would be eaten away Not knowing Where we'd come from And where to die A few of you thought we'd be easy to master But what could you honestly do against tainted restless waters We would be A time swallower below the weeds Slowly blurring away all traces of you We’d wish for our own death a million times in the process Or sometimes just hope for Some event to throw us out of context With hands nervously shaking under the mess they made Until fake relief through anger came We’ve had mouths so full of sand No hand could hold back our landslides And we’d crash at the bottom of some sea Vomiting a thousand rattlesnakes in the collision But all the rivers that dived into us And the freak swarms we’d give birth to would have to die at your feet As you’d slightly open your medulla lips Releasing nets of sensual white smoke to trap us down You made time your best friend Shaped random childhood fears To make them our fiercest enemies And you made of us something You could peacefully drink from You can certainly be proud Of how you’ve tricked our mazes And be proud of How you’ve bowed our necks down and bent our courses And be proud of How you could forsaken any other river at will To lick your ego You’re the master of all rivers now And no one Whatsoever

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Can trouble our waters now Until you Decide so

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Ressens le murmure des arbres Leur révolution résolue et millimétrée Le vaillant lierre sur le marbre De statues insolentes à l’effigie de l’ordure civilisée Vois l’avancée svelte des feuilles rampantes aux couleurs ardentes Trop tard pour l’innocence Pour mendier de la clémence Pour notre espèce Donc nous observons le cirque Le visage tracé d’une défaite envisagée qui arrive Notre rédemption est timidement portée par la Femme Sous le voile affolé d’yeux conscients qui assistent impuissants Au déracinement de chances volées aux enfants maigres et tremblants Les femmes et leurs sentiments coupables Ne meurent jamais vraiment Leur nom reste suspendu dans le vent Suave polissage au vil injustifiable viril La Femme caresse le front strident de l’homme Appose la morale à la fable Pendant ce temps Sous la poitrine, elles se demandent Lasses Si elles ont mérité ce fardeau de d’attente Pâtissant des choix mâles Le regard mélancolique et chargé d’habitude Ceux qui croient en leurs dieux S’emmitouflent dans leurs contes de fées Mais le regard fixe des chats est sans équivoque Dans le dernier souffle, Ce n’est pas un créateur, mais la vermine qui nous convoque Ironie du sort de cette race de sots Affairés à détruire le globe qui respire Pour venir nourrir ses entrailles, sitôt que notre vie expire Et les arbres nous honorent de leurs « Je te rongerai de mes racines » Les roseaux caressent l’étang de leur cri de rassemblement Hyènes et babouins nous regardent en ricanant Car tous savent ce qui nous attend Et nous, cultivant notre aveuglement Courons incessamment à notre perte Homo Sapiens sans essence Suintante pestilence capricieuse Pensant pouvoir imposer ses errances Incontinence incohérente de la cohue retentissante Cacophonie oppressante

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Envahissant d’indécences sous belles apparences Audace de cécité étouffante Poids odieux sur le planisphère souffrant Le ruisseau cherche humblement à prévenir quand il chante Mais l’humain est cancre, cancer de l’existence Si ça ne tenait qu’à nous Nous dresserions les colonnes du sanctuaire Pendant qu’au sommet, Règnent basses ambitions La pourriture siège en seigneur Ignorante des élans que des bas-fonds nous voudrions faire éclore Sentez-les dans le remous de l’écume Écoutez-les qui coulent dans vos tympans Nous pouvons déjà entendre Les rides des femmes du vent Susurrer dans mille ans : « Nous avons connu, couleur sépia, Ceux qui sont tristement nés hommes… »

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For all we know She died in the mud And everything froze out there When she let her last breath go And seconds after that A baby started to cry. She spread pieces of night in the midst of days That make people uncomfortable, make them look away Funny how as a kid We could tell right from wrong And how growing up into everything we despised We learned how to trick our conscience Down the road we wanted to avoid The one drawn by time towards the void We took her in, shared our food Then there was him and she took us for a fool Now that she’s passed, she’s the stuff inside our belly That stabs and smiles in the process The mirror that breaks When our image yells Guilt is the spell she shed On our worn out shell You could fast forward how life moved outside But if you asked us We’d tell you we also got stuck Frozen somewhere that night Water under bridges They’ve run their cycle several times now And we still stare outside Whenever outbursts of laughter catch our ears Wondering how fast they’d vanish Wondering how faithfulness was to be nourished You can ask any hairy chest We’re irrelevant puppets In the hands of love and life And to some people Counting your assets Really feels like a countdown before you let go Now tell us How are we supposed to walk? What kind of bearing should we have? How silent should we be? Tell us How you got to all those conclusions about us

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Maybe you’ve noticed How heavy our feet are How hourglasses stop When we pass them by Have you noticed? How dogs bark? How their eyes shine With deep rooted fright Have you noticed? How snowflakes slow down When we interrupt their fall Before they reach the ground One has to know about ugliness pretty well indeed To be able to create some beauty after all And we We really meant to come back, you know? And if the word “justice” were anything more than just a funny joke We’d probably be in trouble now. And we guess that’s the reason why Cats always stare at us through a huge pair of questions We mean, look at the moon and it’s scars That’s what it takes to get that far

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La lune blafarde Bave sur nos murs pâles De dansantes âmes menaçantes Elle hasarde ses rayons Sur la marée de nos draps Créant des crêtes où paradis et enfer s’affrontent Nous avons souvent repris la route Mais lorsque la nuit sourd ses ombres Nous nous demandons si elles nous reconnaîtront Nous hibernons en dedans Depuis trop longtemps Pour témoins Nos déserts de vents Nos organes poussière Nos angoisses qui séquestrent Nos sens par moments La pluie et le soleil dictent Leurs humeurs et leurs actions Le jour et la nuit Le labeur et les distractions Les terrasses et vitrines de bars scintillants Se moquent bruyamment de la misère dehors déployée Paroles grises de fumée Rires sombres de café Les bouches aiment avoir à dire Et les sans vie croient savoir Aiguisent la parole pour salir et détruire Alors que nous, nous n’avons rien à voir dans cette histoire Nous avons arpenté Les trottoirs noirs de cafards morts Et traversé devant les pare-chocs Haineux aux roues grinçantes Nous avons observé les hystéries D’âmes inondées de peurs La perspicacité de la perspective nous donne l’air détaché de tout Nous tissons nos voiles de mots sur les recoins oubliés La lune cachée derrière le velouté gris de nuages mouvants de vie Nous insufflent nos rimes insalubres Insomniaque aux cheveux hirsutes Danseur de cérémonie occulte Funambule de halos de lampadaires Assis seul entre les racines du saule pleureur Les branches ballantes viennent caresser le sol sans peur Décrire en grattant le gravier

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Comment va le monde Maigre de ce qu’il reste à sauver La lumière perce le feuillage Vient déposer la sagesse d’une ride sur notre visage Sarah chante et le nuage fond Choisissant encore la vie Nous chaussons l’asphalte Les vautours planeront demain Mais nous avons les armes pour nous battre Et les arbres frissonnent leurs applaudissements Alors que nos doigts étalent Les peintures guerrières sur un visage ferme Offert au firmament

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Ce sont les questions qui tiennent les murs Elles rampent le long des trottoirs Et les caniveaux regorgent Des doutes blafards du tard le soir Nos défauts viennent gangréner Celui que nous étions à l’instant Ne faisant de nous Que le triste reflet De nos réalités inavouées Et sans doute sommes-nous égoïstes Parce qu'il n'y a que quand ça nous arrange que nous te répondons Parce que nous ne t’aimons que quand nous sommes trop seul Sans doute sommes-nous lâches Ne pouvant appartenir Parce que le mensonge ou le silence Parce que pour fuir le froid de tes iris Sans doute sommes-nous trop faibles Parce que le temps nous tient en laisse Parce que nous avions juré de ne pas devenir comme eux Mais que les orages nous ont ombragés de colère peu sage Et que la brume de passage Nous faisaient infliger aux autres Les brûlures de notre amertume Pensées, vêtements de travers Nous ne sommes que stéréotype Qui déballe son air blasé et cynique Laideur en baluchon Nos poches pleines de trous Nos vêtements, usés d’existence Nous n’avons pas appris des erreurs des grands Et il a fallu que nous nous trompions Le papier se froisse sous nos indécences Parce que dans notre coin de rue La pudeur n’a plus que peu de place La rétine scrute le vide Et nos mille vies défilent Nous essayons de construire des qualités en nous Mais souvent il est déjà trop tard Et quand tout nous échappe Il nous reste notre veille gratte Et nos chansons à beugler Jusqu’à nous en déchirer les cordes vocales Puis exténué Nous reposons, le dos courbé, sur notre guitare Et nous restons là, immobiles, Pathétiques cons inconsolables

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It seems to be the rule here Like in any other train station hotel Dull colours, smells And you at the root Of thoughts We’re desert and ocean Absence of noise And the continuity of it Storms swallow our tongue And the salty water fills our vacuum Never had we used that medicine before But tonight our sleep will be led By the scientists It’s like it’s the rule here Cheap hotels facing the station Dull colours alienating furniture Blurring the trail While new faces usher you into dawns Filled with fake Elements of night lost In the middle of the next day Little hopeless contradictions Where grey oceans meet deserts

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Chessboard floor Long-gone spirits oozing through A cuckoo-clock Black and white photographs Paintings of Mary A crucified Christ The rancid smell of a departing soul filling the house Even the TV colours its shows sepia While being the only thing Linking this place to the modern era Everything will make you doubt this But there used to be kids running all over Time kicked the door in Blew its dust in Changed everything From the wrinkles to the talking Though the doors and shutters Would always remain closed The Devil and Saint Christopher shared all the souls that used to live there Chessboard floor Long-gone spirits oozing through Names vanished from lips Fingertips did caress out of reach dreams But mirrors were broken Black cats ran past Hospital white for lives smoked fast And there were Embarrassed doctors staring at their sterilized shoes As hearts stood still in chests that had plans to fulfil And nobody wants to be there Toy trucks talk to white hair Kids get restless Gasp for some air Faces try to look secure Nod, assertive, to whatever they hear But the eyes always betray Keep drifting back and forth From the window to the clock to the ashtray Thinking “How much time Before we end up in a place like this?” Chessboard floor Long-gone spirits oozing through She walked down vast hallways Stopping in front of every window Yelling at them Maybe that’s how She fought for freedom Though she never dared trying

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The door knob to the garden She knew the names Of flowers and constellations She loved to play with twinkling bells And think of herself as a rebel But the number of keyholes on the door Did smell a little like paranoia Coloured light bulbs hanging everywhere Curtains floating outside Conversing with the winds The sneaky squeak of cracking wooden doors As the dirt would dance into the lights piercing through closed shutters With swarms of dream-catchers hanging from the ceilings And everyone beneath would wonder: “who lives in a house like this?” Chessboard floor Long-gone spirits oozing through He came from a place Where even the sun looks dustier And every time he’d cry He’d spill as much sand as water He worked hard On sticking to the cliché Of a tortured artist No result would show But the villagers would talk, downtown About a mysterious collection Of gem-like lost songs Hanging from torn eyes They’d wonder from afar “How can one live in a mind like this?” Chessboard floor Long-gone spirits oozing through Unoccupied building Windows like open jaws Home for the night Dart intruders with used syringes Dogs bark in the distance But the smell of piss here He’s safe Low budget traveller Hobo, nobo, circus smooth talker Tightrope walker Sweet perfumes stalker Building imaginary walls night after night To put them down with the rise of morning lights He’ll take your suspicious eye As an invitation to sit by your side And maybe you’ll get to

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Spare some room for him Writing words everywhere Letting him making you feel home Yet wondering “who could live in a house like this?” Chessboard floor Long-gone spirits oozing through And she sat there On an evening that lasted forever Blowing her beer breath straight into his face Like she was trying to share next morning’s hangover She certainly had been attractive Before her skin started sliding off Her distant gaze would stare into nothingness As if watching anywhere was painful She had belonged to bastards and princes And she knew many men’s eyes had undressed her In dirtier ways than their hands could ever dare She stood and said she had to go to the ladies And never came back Just when we were getting used to her throat-clenching perfume One thing she said before she passed Was about the first words she’d mumble Every time she’d stumble back into her place Something like “who can live in a house like this”

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Depuis que les sages sont morts On a vu le village se murer dans son silence Les portes s’ouvrent au laitier et au facteur Puis les ombres se terrent à nouveau Sourdes aux prédications apocalyptiques du pasteur Seul à encore lutter pour sauver Des âmes dont s’est depuis longtemps détourné son Seigneur Là où les bouches humaines se sont tues Les gueules canidées ont pris la relève au vain brassage d’air Et ils aboient, les fous, contre les tourments du vent Te souviens-tu des noms que nous donnaient les gens du village ? Nous qui jonglions avec les lucioles pour défier les étoiles Et la suspicion dans les yeux de verre de la vieille diseuse de mauvaises aventures Nous qui jouions avec les serpents entre les rochers du ruisseau Avec nos reflets en morceaux Dans les miroirs déchus en lambeaux Te souviens-tu de nos insomnies Comme des expéditions pour traquer l’inspiration Là où les heures pâlissent ? Puis au matin La révolte de nos dessins qui brisaient sans discernement Les lignes de nos cahiers d’école Les vieilles bienpensantes, pauvres catholiques Sortaient de leur tube cathodique Pour déplier leur chaise dans un coin de soleil En méprisant nos habitudes bohèmes En attendant que la vie forge des costumes de fer contraignant Pour éteindre la liberté de nos gribouillages d’enfant Te souviens-tu de nos prises de conscience ? D’avoir développé le pouvoir de voir la beauté Même sous le néon grésillant d’une station essence À l’heure où les adultes les plus téméraires Ne s’aventurent dehors qu’en relevant leur col, Regardant l’Autre de travers Nous nagions dans les brumes jaunâtres de rues inquiètes Baignées de notre sentiment d’appartenance à l’errance Puis au matin, Nous savourions les « tu as changé » qui se voulaient d’incisives sentences Et les ricanements des petites couettes à sucettes qui jouaient à la marelle En attendant que la vie vienne saccager leur insouciance Même la maternelle institutrice qui scrutait la récréation cocon S’avéra n’être qu’une petite âme affamée, jongleuse de chiffres Les heures solitaires d’une chambre aux poutres qui craquent

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Aident à y voir plus clair Les êtres aménagent en eux de la place pour leurs profondes peurs Ne pas posséder Posséder puis de perdre ensuite Seul remède Ne rien vouloir Chaque soir vient le temps De se frotter les yeux De cultiver les trous dans nos pantalons Pour en contempler les rapiècements Parce qu’avant d’arriver au bout De cette ligne dans notre paume de main Nous devons la constance À l’émancipation

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Il se tenait là Seul Abandonné depuis des siècles Il avait essuyé des tempêtes Dont rien n’aurait pu le protéger Paré de traces des foudres Qu’il s’était attiré pour être resté debout Vaillant Empli de défi Lorsque l’atmosphère pesait Et le ciel se déchaînait Son tronc était tortueux Torturé Incrusté de visages hurlants Et de tourbillons Qui avalaient tout Les enfants du village Ne s’en approchaient jamais Le contournaient de loin Lui, dans son sanctuaire de peur Peut-être sont-ce les légendes Celles colportées par les bergers Qui faisaient que personne n’osait Travailler la terre autour Et c’est à l’ombre de ses bras chargés de ciel Que nous nettoyions nos pensées

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Là d’où nous sommes On dit qu’il n’y a en fait que quelques courants d’air Qui se départagent la surface du globe Témoins de tout ce qui s’y fait Parfois Ils ralentissent jusqu’à n’être plus qu’un murmure Caressant le blé Parfois Ils se faufilent sous une porte pour y abandonner une oreille Et saisir notre essence Ils se goinfrent de nos querelles De nos basses peines humaines Pour éclater en tempêtes Un peu plus loin A l’autre bout du monde Quoiqu’il en soit Ces quelques brises nous scrutent Colportent nos nouvelles Et ramènent Lorsque le village le mérite Les marins à bon port

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There was a madman, they say Lonely as can be He heard you were back in town And went door to door like some pained soul He lost his mind, they say At the corner of some street It rolled like a coin into the gutter And was swallowed by the sewer But as he’d lost his mind He’d also lost the count Of the streets he’d searched And the ones left undone People laughed at the miserable guy Hoping to see you again Until they saw The light bulbs of streetlamps Burst as he’d pass by He was an empty eyed tightrope walker Adrift and leaking At a time when the green grass Could not swallow anymore All the water spilled by heaven There were children playing in the backyard He could hear them from the limbs Their echo hypnotized Just like their unpredictable dance And he didn’t know then Whether to laugh or cry Why should he even try To get along He had chosen a path Lit by hopes of fulfilment Left loved ones behind And ended up alone No one came running after him He wasn’t missed No one tried to hold him back He wasn’t loved They had their lives He was Disposable part

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He didn’t believe Thunder would hit were luxury lives He didn’t believe Eyes could tell what lies beneath He wouldn’t believe The words you’d dare to speak But listen to the pauses in between And in his nightmares Crows would keep eating his eyes out And bullets would keep swarming through his brains They would make him walk All moody and perplexed All taciturn and defeated

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Nos rencontres sont devenues presque rituelles Parfois, c’est sur ce banc, dans le parc, Juste à côté des moineaux qui, entre les feuilles mortes, picorent sans relâche Parfois, c’est juste ici, autour de cette même table Le plus étonnant, c’est que jamais nous ne nous donnons rendez-vous Mais eux sont toujours là, en avance sur nous, avec leurs grands sourires Pourtant, ils voient bien que nous sommes mal à l’aise en leur compagnie Mais ils sourient, croisent leurs jambes Puis croisent leurs mains sur leurs genoux croisés Et les corbeaux croassent leur complainte grasse Comme les poumons du vieux sur le banc d’en face Crachant dans un mouchoir blanc, puis… rouge, le temps qui pèse et qui passe Alors, l’une de ces présences se lève, va, et touche le vieil homme Le vieillard dont la peau devient pâle bleu transparent laissant paraître finement les veines pourpres d’un cœur figé Puis l’ombre revient, ramène son regard glacial dans nos rétines paralysées Et elle sourit Un sourire qui veut dire Qu’il fallait bien que quelqu’un occupe ce poste Qu’on est nombreux et qu’il faut souvent qu’elle soit partout à la fois Mais que parfois, elle aime prendre de petites pauses Pour nous regarder, pathétiques et chétifs, Grappiller quelques minutes sur la vie Et tout ça se dit dans le mutisme absolu de notre petite assemblée Alors que le môme qui jouait non loin lâche son soldat et éclate en sanglots. Celui qui est assis à notre gauche Il est aussi difficile à regarder Veste noire à carreaux gris, allures de bibliothécaire Le visage est creusé de rides et de fatigue Les cheveux secs poignardent l’air tout autour Et tout, chez lui, même les petites veines hystériques qui serpentent, frénétiques, sur le blanc de ses yeux, Semble être fait de colère Et il pue Il est nauséabond d’amertume et de méfiance Et ses dents sont cariées de phrases odieuses de défiance Et il manipule, le salaud, il s’installe l’air de rien S’étale de tout son long Il prend place dans notre tête et va poser ses griffes mesquines sur les pelotes de nos pensées Pour en tresser des torrents vertigineux de peurs Qui deviennent jalousie, mépris, condamnation Toutes ces choses dont nous essayons de nous éloigner… Mais c’est sans compter le troisième larron : On dit de lui qu’il n’a plus toute sa tête Et nous nous demandons, à sa vue, Si c’est au sens propre ou au sens figuré que c’est entendu Il manifeste sa procrastination de ses gestes dégingandés

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Ses doigts décharnés jonglent sans cesse Avec des dés ou une pièce de monnaie Et il laisse toujours choisir les autres en premier Pour ensuite contempler, sourire en coin, Les tristes conséquences qu’il nous avait mijotées Et les minutes nous semblent longues en si mauvaise compagnie Nous aurions voulu, nous aussi, un triptyque du genre Père, Fils et Saint-Esprit Mais lors de nos gris après-midis nous tiennent la main La Mort, nos Peurs et le Hasard qui nous sourient

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Elle se retrouve là, assise Sur une valise rouge contenant sa vie Sous ce lampadaire Le trottoir exige des larmes Sous ses cheveux qui lui collent aux joues À quel moment Lui a-t-on lâché la main La dernière fois qu’elle s’est retournée Il y avait sa mère en robe rouge Dans le jaune du blé dressé en champ Sur le bord des chants des cigales De coquelicot en coquelicot Insouciance souriante des dimanches matins Maintenant les hommes passent Ils sifflent la catin Elle aurait aimé qu’on lui laisse le temps De s’asseoir, de respirer, de réfléchir Qu’on la prévienne Elle, au visage de malédiction Être trop belle Un morceau de viande Pour des lions en cage Et dehors dans la neige, près de la voiture Les boules fusaient dans le souffle suspendu Le grand arbre était noir et nu dans la valse des flocons La fontaine montrait le sol, toutes stalactites tendues Les rires Rien pour prévenir Loin de tout ça Les corniches et balcons plongent menaçants sur elle Chaque façade semble froncer des sourcils Et les talons de costumes trois-pièces Martèlent, hostiles Ce soir C’est la valise qui dissuade Ils savent que ce n’est pas normal, cette valise rouge Le trottoir, la fille, les talons et les yeux vers le sol Ils la connaissent bien Trop bien pour la plupart Mais pas un seul Ne lui tendra la main

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Sous le lit, dans la poussière Le pantin, le bout de chiffon À la merci des humeurs dépeceuses De l’oubli et de l’abandon Depuis que d’autres jouets Vinrent nous placer au second plan Ses griffes d’indifférence dans notre sternum Dedans de miettes Témoins moqueurs Les acariens inconscients, Petit à petit L’air de rien Dans sa lenteur délicieuse Il se rapièce Se raccommode S’accommode de sa condition S’habitue à ses couleurs délavées À son tissu rêche Au bout de mousse manquant dans sa poitrine A cause d’une faucheuse d’âmes Un visage bâti de remords De s’être aventuré Aveugle Dans le pétillant du sourire L’âme réveillée au cutter Consumée de colères fondées de doutes Les étoiles tombaient Une par une Se brisant en éclats Sommier lacrymal Aux yeux ouverts Aux dents serrées Alors que toutes les figures familières Brulaient sans se plaindre Dans une mémoire floue de fumée Le pantin en chiffon apprit à patienter Les racines sous terre Le tronc poussant péniblement contre l’air pesant Et les feuilles dansantes encadrant les fleurs qui timidement Osaient sortir de leurs bourgeons Le pantin regardait Pensées désarticulées Commandeur de légions de rimes futiles Fonds de tiroirs d’inutile Pantin de boîte à chaussures

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Rêche peau de rapiècements Grossières coutures Pourtant Nous avons un jour Eu la meilleure place Dans la chambre d’une petite fille Avant les déchirures et les tâches Avant que nos entrailles s’effilochent Mu par le souffle de vie qu’apporte le nouveau Trônant sur la meilleure étagère de sa chambre Et l’on pouvait se pencher sur La précision de la manufacture Ces heures d’ouvrage sur nous Pour un bel avenir Mais Avoir été choisi Alors qu’ensuite Le sol embrassait nos genoux Et léchait nos gouttes de sueur Lourdes de haine contre nous-mêmes Les poings sur les joues Pour punir Ou comme une invitation à la consolation Vite Pallier l’usure Voodoo de patches vulgaires Pendus à notre tenue impudique Cérémonies creuseuses de sillons Tatouées sur nos joues Ruisselantes de regrets Et ces cris en larsen Qui brisent au passage le chant des sirènes D’une mousson stérile sur le quotidien

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Existence en sentiers sinueux Détours de mauvaise farce La foule La musique Les rires de bonimenteurs et bouffons de circonstance Trop pressants Trop pesants Trop compactes Qui ont arraché ses doigts à notre emprise Jusqu’aux misérables commissures de nos lèvres et plus encore La fête foraine l’avait avalée dans ses couloirs de couleurs Nous rejoignions la fange Dans l’absence malheur Instinct de survie Contre nostalgie du déchu En boules électrisantes La foudre en dedans Tempêtes qui balayent De gris et de vert Le tonnerre qui mitraille les nerfs Fait grincer la mémoire

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Little Joanna was One of a kind One little piece of shining girl The cleanest shoes in town And her eyes poured intelligence That went far beyond her age She took up piano lessons And covered the walls of her world With horses and unicorns she’d drawn High pitched voice Angelical features Served her well Her behaviour deserved ice cream rewards She’d go for vanilla The world As a better place One perfect fragile victim For any kind of claws Annoying ravenous mosquitoes Scary furniture shadows at night And stupid candy-stealing school kids It’s a surprise how she made it this far When we’ve grown so used to shattered beauties Swirling with untainted grace Though her heart certainly knows pain

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Tout part d’une vision Une vision qui nous donne ce frisson qui traverse le corps lorsque nous sentons la faucheuse proche Cette vision, toujours la même, ne dure que le temps pour le cœur de comprendre qu’elle n’est qu’une suite d’images, avant qu’il ne reprenne son office Un homme tient un semi-automatique à bout de bras Au bout d’un bras qui atteint son horizontalité lorsque le canon embrasse notre tempe Puis il y a la détonation et ce sursaut nerveux qui contracte les muscles de nos membres terminés en serres aquilines, Un sursaut nerveux qui fait se rejoindre les genoux, Et nos jambes qui se dérobent sous nous Parfois, la vision change un peu à ce moment-là et nous levons les mains dans une vaine tentative de protéger le visage, comme si mettre un maximum de chair et d’os entre le métal fusant et notre crâne pouvait faire naître une seconde chance Parfois aussi, nous sommes à deux endroits à la foi, pour être le cadavre et celui qui presse la détente comme pour apporter le soulagement En traitant dans une égalité radicale D. Jekyll et Mr. Hyde Puis L’harmonie s’installe juste après le staccato de ces gestes Et les cheveux moites d’écarlate et d’encéphale suivent la trajectoire de la déflagration Notre corps se suspend dans sa chute Dans l’instabilité d’une inclinaison peu probable L’air autour est glacial, la lumière est bleue A aucun moment nous ne touchons le sol Nous devenons une volée de bris de néant dans cette chute immobile Et nous soupçonnons que la mort ne reste alors qu’un bouleversement rassurant Un simple changement d’état : de n’être rien, à devenir un rien d’une nature différente Selon un choix que nous aurons fait entre le moment de la détonation et le moment où la balle aura balayé toute pulsion électrique de nos terminaisons nerveuses C’est donc là que se trouve la décision Et nous décidons Nous décidons sous le coup de la colère contre tout Nous décidons que cette dernière vibration de vie Avant que nos poumons ne se figent et que notre cœur n’abandonne Sera différente Nous décidons que nous n’avons de toute façon jamais été matière Mais toujours voués à rendre à la Nature ce qui nous a été prêté Nous décidons que nous acceptons sans brailler ou pleurnicher De nous éparpiller, particule par particule, dans tout ce qui vit et ce qui ne vit pas Nous devenons la réconciliation entre nuage et cime des arbres L’onde timide qui lèche la berge du lac Et parfois aussi, ce qui fait le lien entre l’air d’une bulle et l’eau, tout autour

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Nous décidons que nous participerons Avec le reste du courant, A l’érosion d’un caillou pour en faire un galet, Et que ça prendra le temps qu’il faudra Mais que devant l’infinité d’un temps qui ne nous a jamais appartenu Plus rien ne sera effrayant Et au moment de la détonation, nous déciderons de venir, Dans une dernière expiration de fierté mal placée, Nous incruster dans l’amnésie collective d’un fait divers Pour féconder des fœtus de poèmes sous terre Pour qu’ils poussent Grandissent Et fleurissent avec violence Avec la même insolence assumée dont nous aurons toujours fait preuve Face à la connerie commune comme norme de comportements sociaux Ce seront des orchidées crachant leur pollen Au visage des soleils et autres paradis artificiels Nos mots de récup’ dresseront des bidonvilles aux murs d’eau Comme un raz de marée de modeste beauté accrochée chichement à flancs de montagne Faisant face, le visage inondé de larmes de boue, A la fois défiant et communiant avec la Terre et ses tremblements Nous, qui avons toujours aspiré à n’être que sérénité Nous parviendrons à porter les aigrettes de pissenlits dans des trajectoires tellement pures qu’elles sembleront s’organiser en ballet paisible décrivant la joie dans leurs arcsde-cercle Nous ferons partie de chaque couleur des arcs-en-ciel Après les pluies les plus drues Emportant avec nos gouttes les flaques de sang dégueulées par les fins métalliques et brûlantes de bras assassins Au moment de la détonation Lorsque l’esprit aura tellement paniqué devant l’inconnu qu’il ne lui restera plus qu’à accepter Nous déciderons de n’être plus qu’Amour et Haine Puis Amour, et Colère Et enfin, Amour et Pardon Et lorsque nos cheveux flotteront inertes entre les éclaboussures en suspension Notre regard figé dans la distance dévisagera avec indécence votre honte des minutes gâchées offertes au néant des moments de fuite Alors que nous érigions des autels de larmes Pour y déposer le peu de courage que nous avions en offrande Et peut-être même que nous aurons mérité de devenir de ces pluies qui évitent soigneusement de toucher les enfants qui rayonnent chez tous les peuples du voyage Qu’il en soit ainsi, si notre sort est de rejoindre la vision sans faire de vieux os C’est dans une tête certes tourmentée de tempêtes schizophrènes Mais après que notre raison ait combattu nos peurs à coups d’éclairs Que nous accueillerons droitement le dernier coup de la vie Qui, elle, ne frappe jamais dans le dos celui assez fou pour la prendre de face

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Taciturn by neil elliott beisson