Mot pour mot automne 2016

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mot pour mot la revue littĂŠraire des ĂŠtudiants francophones de brown university

automne 2016


table des matières éditorial………………………………...............................................................4 la rédaction recevoir une lettre…………………………………………………………………6 lilliane nguyen le dernier adieu……………………………………………………………………7 stephanie kellogg la seine à giverny : une rêverie impressionniste……………………………….8 carla dager tenir bon……………………………...............................................................10 ryan walsh l’orange…………………………………………………………………………...11 alex walsh pizza pour le petit déjeuner…………………………………………………….16 lauren stone tweets littéraires…………………………………………………………………. 17 auteurs divers

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table des matières la création merveilleuse de félix………………………………………………..18 pia ceres rétroaction positiviste……………………………………………………………23 sam grady vue de la tamise, l’élévateur : un tableau pointilliste………………………..24 stephanie zhuojun lu la machine à boissons chaudes………………………………………………...26 nikhil kumar une journée de pluie…………………………………………………………….27 ariele ladabaum une apologie pour les études littéraires………………………………………28 joe zappa s’endormir en lisant : un petit plaisir…………………………………………..30 fabiana vilsan

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éditorial Le lecteur trouvera dans ces pages la deuxième édition de mot pour mot, la revue littéraire des étudiants francophones de Brown. La première édition a été publiée au printemps dernier ; nous vous présentons donc une publication encore dans son enfance, une revue qui grandira, nous espérons, pendant les années à venir. Nous avons commencé ce petit projet pour accorder aux étudiants francophones de Brown un lieu où ils peuvent rassembler leur travail, se parler en français, et partager les uns avec les autres les bénéfices qu’ils dérivent de leurs études en français. Dans la mesure où cette édition réussit à créer un tel espace, nous sommes contents, et nous remercions les étudiants qui ont contribué leur travail ainsi que le département de français — Thangam Ravindranathan, Annie Wiart et Stéphanie Ravillon en particulier. Nous avons envie de voir les façons dont mot pour mot évoluera pendant les années suivantes, et nous offrons nos remerciements à Alex Walsh, à Sam Grady et aux autres étudiants qui dirigeront la revue. De nos jours, à l’égard d’un monde qui continue à diversifier par rapport aux langues et langages utilisés dans le discours écrit, il nous semble aujourd’hui plus important que jamais de faire ouvrir les moyens d’expressions qui sont hors du système de « Standard English » aux États-Unis. Tenant à l’esprit l'inondation de rhétorique inflammatoire et dogmatique qui a émergé et qui continue à couler de source depuis la première édition de notre publication, il faut que nous nous rendions compte de l’influence des médias et du rôle de l’écriture dans les systèmes de pouvoir qui opèrent de façon consciente ou inconsciente dans notre monde. C’est ainsi que nous mettons l’accent sur la multiplicité de communications dans le domaine américain et le domaine universitaire, tous les deux des espaces où la langue domine, mais en même temps où la langue majoritaire risque de faire taire les langues et langages alternatifs. C’est pour ces raisons que nous avons sélectionné pour cette édition les travaux qui utilisent et qui visent plusieurs modes d’expression et qui sont en dessous et en deçà des limites de la langue française. Nous espérons rendre hommage à l’héritage français et de le problématiser à la fois en présentant des poèmes, des nouvelles, des essais, des réflexions personnelles, des traductions, et même de petits morceaux tirés des réseaux sociaux. Comme nous voyons un éventail de formes dans ces textes, nous voyons aussi une variété de manières de penser l’expérience humaine et la façon dont la littérature nous mène vers un dialogue avec nous-mêmes ainsi qu’avec le monde et les gens qui nous entourent. D’une part, ces textes montrent la puissance de l’introspection et du potentiel mental, mais d’autre 4


part ils parlent de l’action et de la manifestation physique de la pensée intérieure, dans toutes ses permutations. Que la revue vous fournisse donc du plaisir à la fin de cette année pendant laquelle le monde a semblé sombre pour plusieurs, et qu’elle souligne l’humanité que nous partageons au-delà des divisions apparentes. Bonne lecture.

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Les rédacteurs en chef de ce numéro sont Nikhil Kumar, Ryan Walsh et Joe Zappa. Les rédacteurs adjoints sont Sam Grady et Alex Walsh. La police d’écriture du numéro est Avenir. Si vous voudriez que votre écriture soit publiée dans le prochain numéro de mot pour mot, nous vous invitons à l’envoyer à l’adresse revuebrown@gmail.com.

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recevoir une lettre lilliane nguyen

C’est toujours une surprise. Sans faire attention, on ouvre la boîte aux lettres et on en sort un tas de factures, de magazines, et de publicités. On feuillette les pages d’un catalogue avec indifférence et on remarque distraitement la date limite de paiement de sa carte de crédit. Et puis voilà. Une petite enveloppe blanche, un peu chiffonnée, dont le devant indique son nom et son adresse : pas imprimés, mais écrits à la main. Un timbre collé de façon désordonnée au coin. L’expéditeur, c’est un ami proche, avec qui on reste encore en contact par des SMS et des coups de téléphone fréquents. Malgré cette correspondance électronique habituelle, on déchire l’enveloppe avec la curiosité et la frénésie d’un enfant à Noël. On scrute l’encre noire sur blanc. L’écriture manque l’uniformité de la police Times New Roman. Les lignes sont courbées. Pas de touche Retour arrière pour effacer les fautes d’orthographe. Tant mieux si on peut voir les mots barrés, les changements d’avis, les détails dont le correspondant s’est souvenu après coup et qu’il a griffonnés dans les marges, signalés par une flèche. « La semaine dernière, j’étais à l’épicerie — ou il y a deux semaines peut-être, je ne me souviens plus — quand j’ai rencontré ... » Après avoir lu la lettre, on la laisse quelque part de visible : sur son bureau ou sur sa commode. Un rappel, un souvenir d’un ami attentionné. On la relit plusieurs fois. Bien sûr, on doit répondre. On y réfléchit pendant un ou deux jours, attendant un moment de répit pour composer une réponse. C’est un processus méthodique. On commence avec une détermination maladroite, et les gribouillages ont l’air de ceux d’un enfant qui apprend l’écriture cursive à l’école primaire. Quand on écrit un texte manuscrit, peu importe le contenu, on se livre plus librement que par la communication technologique. On transmet toutes ses pensées, profondes et banales, au moyen d’un stylo sur papier. On parle de tout et de n’importe quoi, sachant qu’on ne recevra pas une réponse immédiate. On scelle la lettre, l’envoie par courrier, et c’est tout. Pas de copie, pas d’archives d’e-mails. Au moment où elle atteindra son destinataire, on aura déjà oublié la moitié de ce qu’on a écrit. Mais ce qui compte, c’est le moment où elle sera découverte, parmi des bulletins d’information et des livrets de coupons. C’est le moment qui inspira de l’espoir pour une tradition épistolaire en train de mourir. 6


le dernier adieu stephanie kellogg

Le réveil sonne Elle se lève Elle enfile une robe noire Toute simple Elle enfile par-dessus Un manteau noir Tout simple Des fleurs à la main Elle monte dans la voiture et commence à pleurer Les larmes n’arrêtent pas de couler La voiture s’arrête Elle est arrivée Elle a le cœur déchiré Tout le monde est là Elle embrasse sa famille, ses amis Et ils marchent ensemble vers la tombe Elle le regarde Elle sait que c’est l’heure Le cœur lourd Les yeux remplis de larmes Elle lâche les fleurs Elle le regarde une dernière fois Avec des larmes aux yeux Et de l’espoir dans le cœur

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la seine à giverny : une rêverie impressionniste carla dager La Seine à Giverny est un tableau réalisé par le peintre français Claude Monet en 1897. Ce tableau représente un paysage très simple : il n’est pas plus qu’une rivière au petit matin. Cependant, les techniques employées par Monet, en ce qui concerne la couleur, la lumière et la texture, donnent à la peinture un sens plus poétique de ce que son titre si littéral peut insinuer. En regardant La Seine à Giverny d’une certaine distance, on voit la vue panoramique de la Seine tôt le matin (un fait qui est mis en évidence par la lumière rose et violette dans le ciel). Notre perspective est celle d’une personne qui contemple la rivière depuis un bateau sur l’eau. D’abord, ce qui a capté mon attention est le contraste entre la pâleur du ciel et le reflet de ses couleurs sur l’eau, et l’obscurité de la végétation sur les rives de la Seine. L’utilisation de la couleur dans ce tableau dilue notre vision : à première vue, il est difficile de distinguer entre le ciel et la rivière, et aussi entre le feuillage et son reflet dans l’eau. Mais, en regardant la peinture plus attentivement, il est possible d’identifier les différences subtiles de teinte qui partagent l’eau et le ciel (il y a une espèce de ligne imaginaire qui coupe le tableau horizontalement) et la végétation et son reflet, et qui nous montrent qu’il y a, en fait, des arbustes flottants qui se mélangeaient auparavant avec ce reflet du feuillage. En se rapprochant du tableau, on peut apprécier sa texture. Les coups de pinceau qui dessinent l’eau et le ciel sont fins et diagonaux, et cela donne du dynamisme à la peinture en imitant l’écoulement de ces éléments dans le paysage. La végétation est peinte avec des coups de pinceau plus désordonnés, et cette technique donne aussi du mouvement au tableau, en représentant le feuillage secoué par le vent. Finalement, Monet a utilisé des coups de pinceau verticaux pour illustrer, avec vraisemblance, le reflet de la végétation sur l’eau. En définitive, la composition des couleurs et la texture créées par Monet sont très caractéristiques de l’impressionnisme parce qu’elles contribuent à l’ambiance de rêverie qui souligne l’importance de la perception dans ce tableau. Le peintre ne nous présente pas une réalité quotidienne comme telle, mais il met l’accent sur la manière dont il la voit : plus claire, plus lumineuse, plus abstraite, plus onirique. Monet illustre un paysage délicat où il 8


donne de la vie aux éléments qui sont d’habitude négligés par les artistes (comme l’eau, l’air et la lumière). La réalité presque sublime qu’il dépeint évoque beaucoup de sentiments dans le spectateur, comme la tranquillité, la sérénité et le plaisir esthétique, mais, plus important encore, il l’incite aussi à éprouver une appréciation très profonde pour la nature.

Claude Monet, La Seine à Giverny. Image du RISD Museum.

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tenir bon ryan walsh

En 2009, la treizième réincarnation de la série de jeux vidéo FINAL FANTASY émergea. Je me souviens de m’être assis sur le sofa regarder la bande-annonce pour le jeu en prime-time sur ESPN—une drôle de chaîne pour un tel produit, mais je m’écarte du sujet. Mes yeux fixés sur l’écran, je vis des scènes de combat qui montrèrent des guerrières aux cheveux roses, épées dans les mains, toutes en train de hack n’ slash des cyborgs énormes et toutes mêlées avec des épisodes de course moto ultra-high tech et de Ragnarök robotisée qui se passent aux cieux d’un univers parallèle. Même si ces éléments visuels sont inoubliables, pour moi c’était la chanson-thème qui demeure la plus claire dans la mémoire. La chanson en question, « My Hands » par Leona Lewis, vient de son album Echo, et c’est une mise à nu très passionnée de son âme qui se lamente de comment c’est impossible d’oublier pour jamais les caresses de la main des anciens amis de cœur. Dans le refrain, elle chante (et je traduis) : Mes mains Ils refusent tout sauf pour Tes mains Et ils n’aiment pas être sans Tes mains Et ils ne me lâcheront jamais Non, ils ne me lâcheront jamais Nous apprenons que, malgré nos efforts d’aller de l’avant, il y a certaines mains qui ne nous quitteront jamais, parfois pour le pire. Sentiment sombre au premier regard, mais si on écoutait le ton de la chanson développé par le son doux des violons, où même si on jouait FINAL FANTASY XIII—tous les deux emblèmes de triomphe et d’espoir—on se rendrait compte très vite que les mains des ex-amants ne sont pas nécessairement les poids morts qui nous lestaient dans notre retard. Dans sa chanson, je pense que Lewis veut dire plutôt qu’afin de reprendre la route de la vie, parfois il faut tenir bon à la main de celui qui vous a abandonné, et faire du rattrapage avec.

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l’orange alex walsh I. Rondeur : illusion de la lumière. Qualité qui n’existe que dans l’esprit qui imagine que l’orange produit sa propre lueur (le même esprit qui confond la lune rousse et le soleil). Peau : expression imaginée de l’intérieur. Couverture qui permet à son contenu de s’affaiblir. Douceur : sentiment d’ennui pris pour la beauté par des spectateurs qui ne savent pas toucher (le savons-nous ?). Veine : carte du cœur qui porte des secrets, secrets même pour le détenteur. Découvrir : chercher la source du pouvoir pour la contrôler. Violer. Violer : entrer dans un contrat fragile qui menace la sécurité du violeur en traversant la frontière entre les espaces intérieurs. Fragile : de valeur ; si précieux que l’on craint la fracture. Essence : vide séduisant entre la Vérité et la compréhension du spectateur. II. L’orange n’est ronde que de loin. De près sa peau s’affaisse et se ride, dissipant toute semblance de douceur. Les creux de l’orange, ses vices visibles, fournissent des points d’accès à une chambre de veines transparentes que l’orange elle-même ne voit pas. Découvrir l’orange c’est la violer, en cherchant le cratère le plus profond et en le pétrissant jusqu’à ce que l’on sente du sang. Percée, l’orange pousse un soupir singulier : c’est la dernière fois que l’on pénétrera sa peau complète. Une fois pelée, l’orange sera pelée. Point de prétexte de régénération.

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La moindre fuite expose l’orange. À moitié nue, elle nous supplie de ne pas arrêter avant que sa fragilité soit toute visible. L’orange n’est pas la pomme résiliente ou la pêche souple ; elle ne résiste pas, elle ni donne ni prend, mais vit au bord d’éclatement. L’orange est plus proche du divin que de l’humain. Subdivisée, elle ne se brise pas mais se multiplie, chaque partie pulsant avec son essence. Crevée, l’orange émet un arôme, contenant son esprit, que l’on ne sait pas toucher. On ne peut saisir que les fragments de peau qu’elle délaisse. III. Un doigt perce l’orange Ignorant qu’elle vit toujours Au moyen de son parfum L’illusion de rondeur Une illusion n’est pas réelle L’irréel ne sait pas briser IV. L’orange ne lutte pas pour nous frapper par sa dignité. On la voit d’une telle proximité que tout air d’onctuosité s’évanouit. Cette faillibilité nous fait pourtant l’adorer comme une lune rousse. Elle nous regarde en revanche d’un œil nerveux. Bien que curieuse elle ne se dépêche pas d’enlever ce qui la sépare de nous (nous : les tables, le bout des doigts, les couteaux, les sacs, qui cherchent à la caresser). Soulevée, l’orange révèle des imperfections plus graves, délibérément cachées, des cratères qui

sucent vers l’intérieur et pourrissent en croûtes. Ces blessures nous encouragent à pénétrer plus profondément. La rondeur gâchée, on perd tout scrupule à toucher aux idéals.

Enlevant la croûte on découvre des nuances de jaune, comme les strates du manteau, qui commencent aux doigts doux de l’intérieur du fruit et ne s’arrêtent pas avant de toucher les doigts froids et durs sur l’extérieur de l’écorce. Il y a un axe vide du pôle sud au pôle nord, qui attire nos yeux—mais nos doigts ne peuvent pas le toucher sans le détruire. 12


Sans écorce l’orange ne retient aucune image de sécurité. Trop facile de voir où les fissures attendent à déchirer le corps en morceaux. Regarde-la pourtant de plus près. Aucun acte destructeur—d’abord on coupe l’orange en deux, puis on la met en pièces membre

par membre—ne réussit à altérer l’essence de l’orange, car son identité est aussi déconnectée de sa rondeur que celle d’un humain est de ses membres. V.

Envie de l’orange désir de l’orange Tuer libérer adorer l’orange Avaler les pépins son esprit son âme Embrasser son parfum Séduire le cri de la peau de l’orange Violer découvrir la violation La saigner jusqu’à ce que seules les veines transparentes restent molles sur la table en attendant

le jus qui ne reviendra jamais

VI. Pour l’orange c’est une matière triviale de préserver en cours de la subdivision son pouls. Ce n’est pas le cas pour le pays, ou pour la rose, dont les pétales, une fois pelés, ne laissent rien de la fleur dans leur berceau. Ingérer les doigts tendres de l’orange, c’est intérioriser plusieurs cœurs entiers, tous équivalents sauf le nombre de pépins. L’orange est un sous-espace de la conscience ; nue, elle ressemble au cerveau au bord d’éclater, habitant la frontière entre le solide, le liquide et l’esprit, piégée entre les limites de son espace vectoriel. Ce n’est pas le cas 13


pour le poème, ou pour la feuille morte, dont les fractales saignent au-delà de leurs formes. Ce n’est pas le cas pour le nénufar détaché, à la dérive pour toujours contre l’étang. VII. Un globe divisé en sections identiques est facile à déchirer mais lié toujours par la sororité qui gouverne ses veines et qui gouverne les veines de l’orange si ce n’est pas moi Sans moi l’orange ne se définit que par sa beauté et cette beauté pâlit chaque jour sans moi Un cœur divisé en sections identiques ne guérira ni avec le temps ni avec le jus ni l’amour ni la colle ni le jus collant de l’amour car une fois que l’on voit du liquide le déluge commence ne s’arrêtant jamais même avec l’aide d’une écorce pour un refuge temporaire Régénérer restructurer redécouvrir la peine de la fracture pour rétablir la soif originale Quand on regarde l’orange entière on voit un monde délicieux qui cache pour nous toute peine. Quand on regarde l’orange brisée on regarde les vestiges d’un martyr qui ne connaît pas son immortalité De tels grands mots pour une balle qui n’est pas une balle. Un pépin qui ne pousse jamais. Une telle louange pour une fausse armure qui invite la pénétration de l’ennemi en imitant de la protection VIII. Laquelle nous offre plus de plaisir : La sensation de l’or sur la main ou L’odeur dorée de l’orange Au moment de soumission

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IX. En mangeant l’orange je lui offre ma solidarité : je crois en toi, je lui dis, en toi et moi, que nous pouvons nous joindre pour rectifier nos péchés. À l’orange je donne ma solitude ; je la laisse entrer dans moi ; j’accepte d’ajouter son âme aux vestiges de la mienne. Ce n’est pas un caprice qui me pousse à percer sa peau : le désir court sous mon écorce. Tuer l’orange, en libérant son esprit, me permettra de vivre, encore, pour un peu plus longtemps.

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pizza pour le petit déjeuner lauren stone C’est samedi matin. Le sommeil s’en va lentement, comme un train quittant la gare. On descend dans la cuisine, où les carreaux gèlent les pieds. Les rêves, flous et petits, trainent encore dans les coins du cerveau. On ouvre le frigo automatiquement. C’est le réflexe du samedi matin. Voilà la pizza, la pizza qui reste, sur la deuxième étagère. Elle est à côté des œufs et de la confiture, qui sont pour les autres petits déjeuners de la semaine, pour les jours où le petit déjeuner sert juste à nourrir. On a commandé trois pizzas. C’était ambitieux, avec cinq amis seulement, mais n’est-ce pas vrai qu’on pensait toujours au lendemain matin ? On ne s’embête pas à la réchauffer. On prend la même place, face à la fenêtre. La vue était bloquée quand tous nos amis étaient là, tintant les verres, se cognant les coudes, et partageant les serviettes. Hier soir, la cuisine était jaune et chaleureuse et bruyante, comme le soleil dans la nuit. Maintenant, la cuisine est bleue et silencieuse et fraîche, comme la lune le matin. Il y a une miette à l’autre bout de la table, qu’on a manquée en nettoyant. On repense à cette question ardente qu’un ami a posée, et à la manière dont elle avait temporairement distrait tout le monde des repas fumants et des bières glacées. Et maintenant, le repas est froid et le café est chaud et on ne connaît toujours pas la réponse. Et on pense à toutes les fois où on a mangé de la pizza à cette table, toutes les croûtes non mangées, et les garnitures tombées, comme des questions sans réponses et des pensées oubliées. On se souvient de toute la pizza laissée pour le lendemain, et on se souvient des matins passés à repenser aux nuits. On se souvient de quand maman était partie pendant deux semaines et on a mangé de la pizza tous les soirs, et la plupart des matins aussi, et on n’en avait toujours pas marre. Les ombres glissent par les vitres et vacillent à travers le plat. On a encore la journée entière. On mange une deuxième part.

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tweets littéraires

Dazhi Huang

24/10/2016 - 11:45 Je regarde ma main gauche, Il y a deux George Washingtons, Je peux les utiliser pour acheter une bouteille d'eau, mais pas plus. Ils ont disparu dans le métro. modifié par Dazhi Huang à 22:41 - 24/10/2016 (1 J'aime)

Jason Hebert 24/10/2016 - 11:47 Hier, un chat noir a volé mon cœur. Mais ensuite, il l’a renversé hors de la table avec ses pattes impitoyables. (1 J'aime)

Henry Jacob 25/10/2016 - 3:08 Le voyageur jette le morceau de bois. Il ne l’adore pas mais toujours le morceau revient. Les années passent comme ça. Toujours il revient. (1 J'aime)

Abigail Mott 25/10/2016 - 10:18 Vair : poil d’écureuil. Verre : sable fondu. Une seule traduction mauvaise a changé pour toujours le conte de fées iconique.

Valerie Rico

25/10/2016 - 11:02 Vous serez vous. Je serai moi. Le cerveau est le cerveau. et le monde est rond. (2 J'aime)

Jack Makari 25/10/2016 - 11:45 Hier, je regardai un poulet. Il avait ses ailes et son corps mais pas sa tête. Je mangeai le poulet et puis je quittai le "Ratty." (1 J'aime)

Kwon Sok Oh

25/10/2016 - 22:37 Quelquefois on tend les mains pour les étoiles et c’est un peu trop court. Mais malgré la douleur, on doit se relever et aller de l’avant.

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la création merveilleuse de félix pia ceres Cette nuit, Félix rêva encore du géant. Mais cette fois-ci, au lieu de l’avoir vu de loin, comme dans ses rêves précédents, la créature faite de métal et de lumière dont les épaules frôlaient les toits des plus grands immeubles s’était rapprochée de lui. Et lorsqu’il baissa sa main, faite d’un nœud de barres de fer et de rouages, jusqu’à atteindre la terre devant Félix, le garçon se rendit compte de la grandeur du géant, qui était plus énorme encore qu’il ne l’avait jamais pensé. Il tremblait de peur et de merveille. Un passant dans la rue qui aurait vu le corps de Félix, endormi dans le seuil d’une porte, aurait frissonné. Ce jour-là, le matin avant la réapparition toute proche du géant, Félix était allé tôt à la récolte. Il passait les nuits dans un seuil de porte, sa tête posée sur sa boîte en bois et ses bras s’en saisissant fermement afin de créer une admirable barricade de bras et de haillons contre le vent. Puis, il avait levé la tête, qui était posée sur sa boîte, comme si le fond de la boîte était un doux oreiller, et il s’était dressé. Il avait retourné la boîte en bois pour dévoiler un bout de pain qu’il avait épargné depuis hier. Il avait mordu la croûte durcie et savouré le poids dans son estomac. La fatigue avait commencé à serrer son petit corps dans sa prise étouffante, mais Félix l’ignorait. C’était samedi matin, et la nuit était toujours rentable pour les galopins de Montmartre. Félix était un gamin maigre avec des oreilles un peu trop grandes pour son visage, mais cette anomalie importait peu parce que les oreilles sont un détail qui échappe souvent à la méchanceté des grands garçons, et en cela il n’en avait pas trop à se plaindre. Il était quand même petit. Cette qualité était une carence aux yeux des grands garçons, mais Félix compensait avec sa vitesse et sa mémoire astucieuse de Montmartre, comme s’il possédait une carte que connaissaient non sa tête, mais ses pieds. Félix avait un teint délicat, un joli nez, et de grands yeux marron. Il avait une compréhension vague de la capacité de cette combinaison angélique à attirer les piétons, souvent les dames, qui lui donnaient quelques sous pour ses petits assemblages de violettes.

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Alors ce matin-là, il avait mis autour de son cou la corde qui lui permettait de tenir la boîte des petits trafics sans ses mains. Les mains le protégeaient, et il avait besoin de toutes ses forces pour escalader les grilles des jardins. Accroupi auprès d’un parterre de fleurs dans le jardin d’un certain M. Roger, le bedeau, il a cueilli avec douceur les violettes les plus fraîches qui scintillaient de rosée. Le soleil jouait sur les petits orbes, créant aux yeux de Félix de nombreux petits soleils. Il a pensé à la lampe électrique que Madame Pereira lui avait montrée quelques jours plus tôt. Comme ça brille ! Mais quelle merveille ! Madame Pereira était une femme d’une silhouette généreuse, et, au-dessous de son extérieur caustique de patronne, elle témoignait un sentiment qui frôlait la tendresse pour Félix, dont la mère Madame Pereira avait adoré comme si c’était sa propre fille. Arrête de regarder de si près, mon Dieu, tu mettras tes yeux en feu ! Madame Pereira avait tenu Félix par ses épaules puis éteint la lampe. La nuit, client régulier, s’était insinuée dans la maison close. Félix était en train de se demander si une lampe était une goutte de rosée qui préservait sa partie de soleil quand, tout d’un coup, les rideaux qui couvraient les fenêtres à claire-voie du bedeau Roger remuèrent. La vieille bonne, Alice, l’avait menacé qu’elle prendrait la badine si jamais elle revoyait ses petites mains sales fouiller dans le parterre. Félix, qui était encore béni de la justice bornée de l’enfance, n’avait pas compris pourquoi le bedeau Roger ne désirait pas partager ses fleurs. De toute façon, il avait vite changé de jardin. Les nuits précédentes, le rêve de Félix s’était déroulé ainsi : il était assis sur le trottoir au sommet de la butte. Il avait posé sa boîte en bois quelque part — c’était uniquement dans ses rêves qu’il était séparé de ce carton. De ce nid de pie, il voyait les vrilles des rues qui serpentaient dans un Montmartre tranquille. Pendant la journée, le soleil critique dévoilait ces pavés qui rappelaient les dents sales d’un sourire de misère. Au moins, l’imaginaire de Félix avait la courtoisie d’adoucir la réalité — et ainsi, la terre grise était devenue argentée. Le ciel aussi était le bleu de la campagne. Il gardait ces souvenirs du ciel campagnard dans le coffre de son imaginaire, parce qu’il y avait longtemps qu’il ne l’avait pas vu, et alors il l’avait associé avec le sein de sa mère, qu’il gardait dans ce coffre aussi. L’air dans ce Montmartre de rêve était légèrement teinté de bleu et effleuré du parfum de jasmin. Audessus, les oiseaux mécaniques, rouges et jaunes et verts, volaient et s’inclinaient. Ces voisins, minuscules de cette hauteur, se baladaient dans les rues, effectuant le va-etvient quotidien à l’échelle de jouets. Et puis, de loin, il aperçut le géant. Une fois la nuit tombée, le défilé était arrivé à Montmartre. Les clowns qui se cachaient derrière leurs propres visages, les saltimbanques habillés de façon à désespérément se faire 19


voir, les artistes et leurs marchandises, les malhonnêtes et les bien acquises. Et enfin, les dames avec leurs robes onduleuses comme des crêtes écumeuses de l’océan, et les sourires maquillés qui s’élevaient au-dessus, célestes et rayonnants. Félix ficela son dernier bouquet. Quel travail pour de telles petites mains qui auraient pu, si le sort l’avait voulu ainsi, écrire avec soin des lettres ou des équations ! Il s’assit, posa ses coudes sur les genoux, berça sa tête entre ses deux mains, et regarda les clients qui passaient. Les illuminations électriques avaient envahi la nuit comme de fiers adolescents. Cet air rebelle avait pénétré Montmartre. Félix se laissa passionner par les vues, toujours un nouvel appareil mécanique, un télescope, un flacon de parfum, et — Félix ne l’avait vu qu’une fois, mais l’image demeurait encore dans ses pensées — une voiture électrique ! Le spectacle lumineux de Montmartre la nuit n’avait jamais cessé d’allumer l’imagination de Félix. C’était un enfant fort curieux, la tête pleine de questions et d’hypothèses. Il avait, même s’il lui manquait le mot exact pour le dire, une imagination scientifique. Les hommes en coutume brandissaient leurs acquisitions comme s’ils vantaient des femmes exotiques, Une belle nouveauté parisienne ! Des États-Unis ! De l’Orient ! Les billets de francs s’échangeaient de mains comme une valse chaloupée vertigineuse de fric — pour des babioles vrombissantes, pour des boissons, pour une chambre et d’épais rideaux. Ici, les rires, bas et allongés, se coulaient des bouches comme une huile noire et onctueuse. Félix regardait, silencieux et observateur, de ses grands yeux marron. Il ne voyait que le charme de l’industrie, ces jouets qui attrapaient le soleil et conjuraient les tours de magie. Félix ne parlait pas trop, ce gamin qui préférait toujours la compagnie du silence et ses hypothèses peu scientifiques. Un jour, il voulait créer sa propre invention, une de ces cristallisations de la sorcellerie spectaculaire en métal. Il entra dans la foule, et il cria, avec la clarté d’une clochette, Violettes ! Violettes ! Les dames avaient une tendance générale à tomber amoureuses des grands yeux observateurs de Félix. Il leur permettait de lui donner des caresses sur le visage, de pincer ses joues, et leur offrait un petit bouquet de fleurs. Le gamin empochait leurs cadeaux avec un sourire qui faisait penser à tous les observateurs malchanceux à une sorte de pureté depuis longtemps abandonnée. Et encore, ils virent Félix disparaître, comme un fantôme. Vers la sonnerie de 11h du soir, Félix avait effectué ce sourire qui captivait, à l’insu de son porteur. Bouleversé, ou ivre, un homme en cravate, dont le visage était gravé en ombres, 20


avait dépensé dix francs pour un bouquet de violettes. Les yeux marron de Félix s’étaient élargis. Il s’était dépêché vers le vendeur de saucissons. Son corps dissimulé derrière les bâtiments, seule la tête du géant errait au-dessus des toits. Que c’était étonnant, que les autres habitants ne l’aient même pas remarqué ! La tête était un nœud fait de rails de chemins de fer entrelacés afin de former le squelette d’un crâne. Sa bouche ressemblait à une sorte de cheminée horizontale, qui émettait des fumées grisâtres à chaque fois qu’elle s’ouvrait. Il semblait qu’une lumière qui venait d’en bas, peut-être de l’intérieur du corps puissant, avait éclairci les fumées afin que les contours des nuages soient dorés. Ces lueurs, quoique diffusées par ses porteurs vaporeux, atténuaient le danger de cette bête, et lui donnaient un air plutôt doux, presque aimable. Les yeux, deux grands globes jaunes, regardaient tout autour, sans direction et sans but. À la fin de ce rêve, les yeux du géant trouvèrent ceux de Félix, et ils se regardèrent. Du geste illogique, mais insistant qui caractérise les rêves, Félix sut que le géant était sa grande invention. « T’as quoi dans la poche ? » C’était Richard, un grand garçon. Puisqu’il vendait du charbon, le corps de Richard était perpétuellement couvert de suie. Il avait été frappé de la malédiction d’un nez peu délicat, collé juste hors du centre de son visage. Et la petitesse de Félix n’a pas échappé à son regard carnivore. — Rien, murmura Félix. Ses pieds dansaient, s’apprêtaient pour la chasse. Tout d’un coup, il a oublié la faim qui l’avait fatigué toute la journée. Il a oublié le bout de viande qu’il avait tellement convoité. Il ne voulait que survivre. — T’es un sale menteur ! Richard, noir comme de la suie, était incapable d’en saisir l’ironie, mais avait fixé ses yeux sur la poche de Félix. Les plis des pantalons de Félix avaient trahi un poing qui serrait quelque trésor de valeur. Les pieds de Félix n’hésitèrent pas. Félix s’envola, flèche guidée d’Apollon qui continua en dépit des virages brusques et étroits. Son poing restait dans sa poche. Par une cruelle malchance grecque, Apollon n’a pas anticipé la pierre qui avait bloqué l’élan des pieds de son petit coureur. Il faut comprendre que Richard, lui aussi, avait faim. Personne ne verse une larme quand le lion rattrape la gazelle. Lorsque la fureur se fut calmée et que Félix se retrouva encore seul (la boîte en bois et les fleurs n’intéressaient pas Richard), le garçon fragile marcha à quatre pattes et s’installa dans l’encoignure d’une porte. L’ensemble de son teint beige et ses vêtements de toile à sac 21


étaient si poudrés d’une couche de poussière qu’il put se camoufler contre le mur. Il lui restait encore trois bouquets de violettes. Il faut également dire, en toute franchise, que l’indiscrétion de Richard n’avait pas beaucoup atténué la santé de Félix. La connivence de la faim et la fatigue avaient déjà creusé ses pommettes, avaient déjà blanchi la peau sous ses ongles. Félix avait fermé les yeux, craintif, souhaitant ardemment le noir palliatif du sommeil. — Qu’est-ce que tu veux ? dit Félix. Juste devant les pieds du petit garçon, une main immense en métal attendait. Les rouages sous le squelette de fer tournaient à une vitesse presque imperceptible. Une plate-forme de fer formait la paume. Le géant inclina sa tête. Cette inclinaison, comme celle d’un chien, relança la question de Félix. — Portez-moi, en haut, commanda-t-il. Félix avança sur la paume. Lentement, le géant le porta vers le haut. Les bâtiments, les jardins, Richard, et la maison de Madame Pereira rapetissaient. Le géant et le garçon se regardaient. Les yeux du géant attendaient l’ordre du maître, créateur, génie. Félix se dressa, sa hauteur lui ayant inspiré d’une fierté inconnue. Il sourit, allègre de la conviction qu’il était le seul capitaine de cet être merveilleux, qui dépassait la camelote du monde en bas. Et le géant, bienveillant, ôta cette petite âme d’un Montmartre grisâtre, et l’emporta vers le ciel où les oiseaux mécaniques de son imagination, rouges et jaunes et verts, volaient et s’inclinaient. Et l’air sentait le jasmin.

Pelez, Fernand. Un Martyr, ou Le petit marchand de violettes. Huile sur toile. 1885. Petit Palais, Paris.

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rétroaction positiviste sam grady

c’est assez évident : les cartes m’enchevêtrent l’essentiel est perdu, ignoré par mon cœur l’obscurité des eaux tape sur la fenêtre ferme donc les rideaux — et écoutons ce chœur

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vue de la tamise, l’élévateur : un tableau pointilliste stephanie zhuojun lu Au premier coup d’œil, on aperçoit que le ton du tableau est plutôt léger. En arrière-plan, le ciel est rose clair, comme l’aube de la matinée ; il y a aussi des silhouettes de la ville dessinées en bleu, ce qui contraste le rose du ciel. De droite à gauche, le bleu des silhouettes devient de plus en plus clair et la forme de plus en plus vaporeuse, ce qui nous donne l’impression qu’on les voit dans la brume. Au premier plan, on voit la mer en vert clair, qui se distingue des silhouettes bleues de la ville et qui correspond au ton du ciel. À gauche il y a la rive où se situent des bâtiments et un grand élévateur. Les couleurs sont plus sombres que celles du reste du tableau, ce qui contraste le ton de l’eau et du ciel. Le titre du tableau, « Vue de la Tamise, l’élévateur », nous indique que l’eau dans le tableau fait partie de la Tamise au lieu de la mer et les silhouettes en arrière-plan sont bien sûr celles de Londres. Cette ville associée au développement industriel nous fait penser que c’est probablement la fumée — au lieu de la brume — qui est sur la Tamise. Étant plus proche, on voit que le tableau est dessiné d’une manière pointilliste. Tous les objets dans le tableau se composent de milliers de petits points de différentes couleurs. Le ciel rose est en fait composé par les points jaunes, orange, bleus et verts. En utilisant les points, le peintre trace la surface de l’eau comme un miroir, car il y a des points de la même couleur de ceux dans le ciel. Aussi il y a les points orange dans les parties noires, ce qui rend la couleur plus riche. De plus, en utilisant les points au lieu de lignes précises, on estompe un peu les bords entre les objets et cela crée un effet atmosphérique. Les couleurs qu’on aperçoit au loin ne sont plus celles qu’on croit quand on est plus proche et quand on les regarde plus attentivement. Je trouve que cette manière quasi scientifique correspond au thème du tableau — l’élévateur qui représente la technologie et l’industrialisation. Le tableau me fait imaginer la scène d’une matinée quotidienne à Londres (ou plutôt, dans une grande ville industrielle, n’importe où) : Le soleil se lève. La lumière brillante est coupée par les nuages et la brume, ce qui adoucit son ardeur et jette une projection jaune sur le ciel. Les ouvriers du port commencent leur jour plus tôt que le reste de la ville. Debout sur l’élévateur, ils jettent un regard sur la ville 24


d’en face et sur son reflet complet et silencieux dans le miroir liquide. Ils ne bavardent pas, sauf une ou deux phrases très courtes de temps en temps, comme s’ils craignaient de déranger la ville en sommeil. Quelqu’un relève son col contre le froid du point du jour ; l’autre fume. En haut, le soleil paraît finalement réussir le combat contre les nuages — la lumière transperce les nuages et la fumée, et le ciel rougit. Il fait plus doux. Le bruit commence à venir de l’autre côté de la rivière à travers les tremblements invisibles de la brume. La surface de l’eau n’est plus un miroir luisant ; les reflets se brisent. La ville s’éveille.

Georges Lemmen, Vue de la Tamise, l’élévateur. Image du RISD Museum.

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la machine à boissons chaudes nikhil kumar « La Sorbonne. » Ces deux petits mots, ces trois petites syllabes signifient quelque chose d’énorme. Une grande institution, un monument, un symbole de la France. Et tout ce qui est lié à une telle forteresse de la connaissance : les cours magistraux intimidants, les professeurs froids, la bureaucratie infinie. Mais chaque matin, une fois entré dans cet établissement mythique, on peut toujours compter sur la machine à boissons chaudes. Une machine qui nous attend sans prétention, sans jugement, juste à côté des toilettes. On s’approche de la machine en lisant les choix : un cappuccino ? un café au lait ? une noisette ? un chocolat ? un chocolat au lait ? On décide : aujourd’hui, un cappuccino. On offre deux pièces de 20 centimes à la machine, qui les accepte avec grâce. Du sucre ? Oui, un tout petit peu, merci. Le gobelet rouge en plastique descend de l’intérieur de la machine et elle commence à préparer la boisson. On suit son avancement en oubliant la lecture qu’il faut faire pour le prochain cours. Les gargouillis doux du liquide brun qui remplit lentement, calmement le gobelet sont une distraction apaisante. La machine à boissons chaudes nous informe que le cappuccino est prêt. On tient délicatement le gobelet, moins chaud en haut, et on prend une petite gorgée. Sucrée, épaisse, puissante, vivifiante. On quitte la machine pour aller trouver un endroit où on peut lire malgré la foule qui tourbillonne dans le couloir. On prend une deuxième gorgée tout en souriant. La machine demeurera dans son petit coin à côté des toilettes. Demain, on l’y retrouvera, tranquille.

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une journée de pluie ariele ladabaum On l’entend quand elle commence. Très faible au début, et plus éparse. Comme si quelqu’un avec des ongles longs tapait ses doigts doucement sur le toit de la maison. Puis, plus forte, plus rythmique. On peut sentir la puissance avec laquelle elle tombe. Maintenant, la pluie a vraiment commencé. Mais nous ? La maison nous protège. On est sûr là-dedans, dans le confort de chez soi. Rien ne peut remplacer la satisfaction qui vient en sachant qu’on est tous bien au chaud à l’intérieur, abrité de la pluie, mais toujours capable d’être calmé par son rythme apaisant. On pourrait passer des heures à écouter cette pluie. On marche vers sa chambre, sachant que ce dont on a besoin en ce moment, c’est le confort de son pantalon de jogging préféré. On le sent immédiatement quand on le met. La douceur du coton, merveilleusement familière. Comme l’étreinte d’un ami proche. Ce n’est pas possible d’être stressé quand on porte ce pantalon. Prochain ordre du jour : une grande tasse de chocolat chaud. Presque une nécessité pour ces jourslà, la pluie et le chocolat chaud vont si bien ensemble. La chaleur de ce bonheur liquide soulage tout, nous enveloppe avec ses pouvoirs réconfortants. Comme si on était un enfant. C’est un petit plaisir d’enfance qui ne part pas quand on grandit. On retourne au canapé où on était assis, tasse de chocolat chaud dans la main. On s’assoit, et on s’enfonce un tout petit peu dans le coussin. On boit à petites gorgées son chocolat chaud, toujours en écoutant le bruit de la pluie sur le toit. C’est un moment de calme, de repos, de contemplation. On ouvre les rideaux pour qu’on puisse regarder la pluie. Bizarre, n’est-ce pas ? De l’eau qui tombe du ciel ? C’est fascinant, regarder la pluie tomber. Les gouttelettes qui couvrent les feuilles des arbres et les pétales des fleurs leur donnent un petit scintillement luisant. La pluie apporte de la vitalité et de la fraîcheur à tout ce qu’elle touche. C’est une vraie joie de pouvoir la regarder faire sa magie. Et puis, tout à coup, la pluie commence à diminuer. Les gouttes deviennent moins fortes, plus sporadiques. Bientôt, tout ce qui reste c’est une bruine très légère, presque inaudible. Et finalement, le silence. La journée de pluie s’est terminée, mais le bonheur et le confort qu’elle nous a donnés durent.

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une apologie pour les études littéraires joe zappa Je suis arrivé à Brown en pensant que je me spécialiserais en relations internationales. Je me souviens du premier moment où j’ai considéré une autre option : c’était mon premier semestre dans mon premier cours de français, Français 600, dans lequel Stéphanie Ravillon m’a suggéré la drôle d’idée d’une spécialisation en études françaises. Je pense que j’ai ri. Quelques mois plus tard, j’ai capitulé. Je voudrais commencer cette petite apologie pour mon choix (que je dois offrir à mes parents, à mon optométriste et mon médecin d’enfance, et à tous mes anciens compagnons de classe qui m’ont posé la question : But what are you going to do with that ?) en avouant qu’une spécialisation en français est une sorte de privilège. Ce serait malhonnête de revendiquer qu’on peut trouver après Brown un poste aussi facilement après avoir concentré en français qu’après avoir consacré son temps ici à l’informatique ou aux études d’économie. Ce n’est pas vrai. Je n'avance pas non plus l’argument selon lequel tout le monde doit étudier les sciences humaines pour raffiner leur façon de penser ou de construire un argument, comme si ce n’était qu’en suivant des cours de littérature ou d’histoire qu’on développerait ces capacités ou comme si les facultés de droit mouraient de faim pour les partisans de Proust. Non, il est certain que pour les étudiants qui s’inquiètent de la sécurité de leur situation financière après Brown, il se peut qu’une concentration uniquement en français ou en littérature comparée ne soit pas le meilleur choix. Cependant, ce ne veut pas dire qu’on ne peut pas avoir deux concentrations, une un peu plus pragmatique, ou qu’on ne peut pas suivre pas mal de cours en français ou en littérature comparée sans se spécialiser. La question de la concentration, ce n’est pas celle que nous aborderons ici. Nous consacrerons ces pages, plutôt, à la valeur des études littéraires, dans toutes leurs formes, d’un seul cours ou d’une carrière. Avant de choisir de me spécialiser en français, j’ai hésité, ne sachant pas si je voulais consacrer une dizaine de cours à la littérature, même si ce n’est pas que des cours de littérature qui soient donnés dans le département. J’ai été confronté à cette hésitation parce que je voulais étudier très nettement des questions politiques, voire sociologiques ou ethnographiques. Je ne savais pas si des études littéraires me fourniraient assez de temps ou d’espace pour penser ces questions. Pour le chercheur, le doctorant ou même l’étudiant en 28


année terminale qui a fait ses études à Brown en littérature, cette hésitation semblera étrange, mais c’est vrai qu’il y a pas mal de gens hors des sciences humaines qui voient ce que nous faisons comme une frivolité, un engagement esthétique qui n’exige pas de réflexion rigoureuse sur ce qui existe au-delà de nos métaphores. Pourtant, en étudiant la littérature à Brown, j’ai beaucoup appris non seulement sur la société comme un concept politique ou théorique mais aussi sur ses côtés les plus intimes. J’ai choisi de me concentrer en français et en littérature comparée parce que les études littéraires nous inspirent ce dont le monde a maintenant un si grand besoin : l’empathie, la compassion pour et la compréhension des autres. En lisant Ahmadou Kourouma, Valentin Mudimbe et Nina Bouraoui, pour donner quelques exemples des grands esprits avec lesquels mes études en français m’ont mis en contact, j’ai eu l’occasion de penser ce que c’est de grandir noir, musulman, ou africain. Ce n’est pas à essentialiser ces expériences, bien sûr ; ce n’est pas à dire que lire ces auteurs nous fait comprendre tous les aspects de leurs identités. Ce que je souligne, ce sont les bénéfices d’un travail intellectuel qui nous pousse à contempler et à sympathiser avec une expérience qui n’est pas la nôtre. Lire Rachid O., ce n’est pas savoir déjà ce que cela veut dire d’être lui, d’être noir, marocain, ou gay, mais c’est de savoir ce que cela veut dire de penser avec lui, sinon comme lui, pour deux cent pages, et de considérer les différences entre nous-mêmes et lui, et en effet de considérer la différence elle-même. Étudier la littérature, c’est de célébrer la différence tout en reconnaissant et célébrant l’humanité que nous partageons. Comme la majorité des étudiants qui approchent la fin de leur temps à Providence, je ne pense plus de Brown comme j’en pensais mes premiers jours. Je vois ses fautes ; je vois que certains aspects de l’expérience ici ne sont pas, forcément, des bénéfices de Brown en particulier, mais des avantages d’une vie universitaire qui existe dans d’autres endroits. Toutefois, je serai reconnaissant longtemps après mon départ pour tout ce que j’ai appris ici et surtout pour ce que Brown m’a appris sur ce que cela veut dire de respecter les autres, d’embrasser la différence tout en célébrant la similitude. De cette façon, je ne peux pas penser aux éléments les plus signifiants de mon temps ici sans parler de la littérature. Elle n’est pas tout simplement un sujet d’études, mais aussi une pierre angulaire du caractère de ceux qui se dévouent à elle.

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s’endormir en lisant : un petit plaisir fabiana vilsan La vision commence à s’estomper et les mots sur la page commencent à disparaître. Dehors, tout est silencieux. La journée est déjà finie. On peut presque entendre les pas du lendemain, qui viendra dans quelques heures. La seule lumière est celle de la vieille lampe sur la table, à côté du lit. La lumière crée une chaude atmosphère. C’est une soirée parfaite pour lire un roman extraordinaire, pour remplir le silence avec des histoires et des voix. Mais on commence à sentir une fatigue qui tire les paupières. Les personnages, qui ont crié deux lignes plus haut, chuchotent maintenant. Chaque mot sur la page se fond dans un rêve. On se sent absolument détendu. Le passé et l’avenir n’existent plus en ce moment — seulement les mots flous sur la page et dans l’obscurité croissante. On laisse le livre tomber de la main pendant qu’on laisse les yeux se fermer. Dans l’obscurité, la lumière de la lampe est comme le scintillement d’une étoile, un petit étincellement lointain. Dans quelques heures, tout va recommencer ; alors ces dernières minutes quand on dérive entre la réalité et l’inconnu sont tellement douces. Le bourdonnement de la vie quotidienne se mêle au silence. Les muscles tendus commencent à s’apaiser. Les lèvres serrées se détendent dans un demi-sourire pendant qu’une histoire commence à se dérouler sur l’écran, à l’intérieur des paupières. On bouge pour être plus confortable, le livre tombe des mains. Demain, ce livre va être froissé, comme tous les livres bien lus. En ce moment, le monde a cessé de tourner et on entre dans un monde qu’on n’habite pas. Ce monde est exempt de luttes quotidiennes et de soucis inévitables. On est entouré des personnages qui habitent dans le livre sous l’oreiller. Ce moment parfait rappelle les moments où maman lisait des histoires avec des rois et des princesses pour que l’on s’endorme, ça fonctionnait. On s’endormait sans aucun problème ou responsabilité en tête. La maturité est difficile. Le matin, on doit faire face aux choses auxquelles on échappe pendant la nuit — la réalité de la vie n’est pas aussi simple que les rêves. Mais, dans ces petits moments de chaque nuit, avec un livre dans les mains, on peut faire semblant qu’on est encore un enfant et que la seule chose qui compte est l’éclat de la lampe près de soi. 30