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HEBDO #2

ENTRETIEN

Paul B. Preciado, philosophe indispensable

MODE

Mica Argañaraz, héroïne de la Croisière Chanel

CINÉMA

Spike Lee ne décolère pas

VENDREDI 12 JUIN


Quelque part hors de nous par Joseph Ghosn

Il y a quelques semaines, au moment où l’hiver s’en allait pour laisser le printemps s’enfoncer en nous qui étions reclus à domicile, Paul B. Preciado, dont nous publions ici un entretien pour parler de son nouveau livre, Je suis un monstre qui vous parle (Grasset), écrivait une chronique dans le quotidien Libération. Il a l’habitude d’y paraître régulièrement, mais en pleine crise du Covid, son texte évoquait son rapport à ses parents et les rendez-vous désormais fixes et quotidiens avec eux, qui vivent dans un autre pays, par écran interposé. Preciado a habitué ses lecteurs à des textes saillants qui forcent à la réflexion, sans jamais céder à la provocation gratuite : ses mots rebondissent souvent en nous, à partir des artefacts les plus banals parfois, les plus délicats souvent. Politiques, toujours. Il fait bouger nos lignes, à commencer par celles de notre pensée. Ce qu’il tirait de ses discussions quotidiennes avec ses parents, donnait à réfléchir au sens que nous donnons à la conversation, à la discussion avec la famille et, partant au-delà d’elle, avec ceux que nous choisissons d’aimer — voire aussi avec ceux que nous choisissons d’aimer même lorsqu’ils sont soustraits à nous. Les mots de Preciado, donc, rebondissaient et pointaient implicitement cet étrange rapport qui se construit désormais avec ces notions familières de distance et d’éloignement. Les derniers mois nous ont appris à expérimenter les choses via des écrans. Que sommes-nous derrière eux ? Que sommes-nous devant eux ? Je ne me suis jamais senti aussi proche de ceux qui étaient éloignés de moi : l’écran, le téléphone ont servi de lien et la proximité s’est construite à travers ces outils, socialement et symboliquement. J’aimerais, pour être honnête, avoir d’autres mois de mars et d’avril 2020 parce que je sens qu’ils ont été les territoires d’expériences neuves, de découvertes implicites, souvent inconscientes, dont les effets n’ont pas encore été vraiment mesurés. « Nous ne sommes plus nous-mêmes », écrivaient les philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari (Mille Plateaux, 1980). C’est exactement cela qui nous arrive et ce dont nous vous parlons dans les pages qui suivent. Si vous avez des nouvelles de qui nous étions, du début de printemps qui a été kidnappé, merci de me les envoyer, poste toujours restante, écran fixe, mais souvent mobile.

Mica Argañaraz, mannequin-vedette de la présentation virtuelle de la collection croisière de Chanel. Photographie Karim Sadli (Chanel).

GETTY IMAGES

En couverture


Pendant ce temps-là…

...dans la boutique historique Guerlain, les soins reprennent dans des conditions d’hygiène drastiques. Texte Véronique Jacquet, responsable de l’Institut Guerlain, 68 Champs-Élysées avec Bénédicte Burguet

RETOUR À L’ANORMAL

Le plus gros défi pour le spa a été le rythme des rendez-vous. Le temps passé à nettoyer les cabines entre chaque passage ne nous permet pas d’accueillir autant de monde qu’auparavant (nous pouvions avoir jusqu’à quatre cents rendez-vous par mois ; aujourd’hui, c’est un tiers de moins). Actuellement, les clients souhaitent de très longues prestations, notamment des programmes sur-mesure allant jusqu’à cinq heures quarante-cinq de soin, comme pour « rattraper » le temps perdu. Nous avons mis en place des mesures supplémentaires spécifiques grâce à une formation de tous nos employés avec Jannick Thiroux, un expert de la Société française de cosmétologie. Nous demandons à nos clients de venir (un seul à la fois) avec un masque et de se nettoyer les mains avec du gel hydro-­ alcoolique à leur arrivée. Puis nous les invitons à laisser leurs vêtements sur une chaise (que nous dés­in­fec­tons après leur départ) et nous leur mettons des surchaussures. Nous leur remettons un questionnaire à signer afin savoir s’ils souhaitent que l’experte porte des gants ou non, pendant le soin. Pour les soins du corps, une douche est proposée si le client le désire. Nos expertes changent de tenue quotidiennement avec une stérilisation de leur veste avant utilisation. Charlotte, visière, blouse jetable et masque FFP2 ne les quittent pas de la journée. Le lavage des mains est obligatoire pendant une minute devant le client. Chaque soin est réalisé sur des draps jetables (mais très confortables). Entre les rendez-vous, la cabine est nettoyée pendant trente minutes. Les fenêtres sont ouvertes et de l’eau de Cologne est vaporisée dans la pièce. Tout est ensuite désinfecté :

le lavabo, le miroir, les portes, la douche, le lit, les chaises, les pieds de lit, rebord des fenêtres, poignées de porte et enfin, le sol. La seule étape du soin qui n’est plus pratiquée en cette période est la vapeur pour dilater la peau et faciliter l’extraction des comédons et le nettoyage de l’épiderme. Je ne peux pas dire que les attentes des clients aient vraiment changé. Elles viennent parce qu’elles veulent s’offrir une parenthèse dans leur quotidien, penser à elles, lâcher prise et se remettre entre les mains d’une experte. C’était le cas auparavant et c’est toujours le cas aujourd’hui. Cette période de confinement a renforcé cette prise de conscience globale sur l’importance de penser à soi et de s’octroyer du temps. Nous avons remarqué que beaucoup plus de clients prenaient rapidement un autre rendez-vous à l’issue de leurs prestations. La fréquence de passage est en augmentation, c’est aussi une grande preuve de confiance. �

Peut-on attendre en paix ? Par Elvire Emptaz

LE TEMPS qui s’étire a été l’un des refrains du confinement. Ce temps infini, parfois compressé par les tâches accumulées de façon inédite ou à l’inverse étendu comme une longue pause réconfortante et vertigineuse. Alors que la vie masquée reprend doucement son cours, voici que la file d’attente, qui s’invite désormais automatiquement devant les boutiques ou administrations, incarne un nouveau défi quotidien. Si on peut l’éviter parfois – une récente étude (Valtech) montre que 70 % des consommateurs abandonnent leur shopping quand elle est trop longue – on s’y trouve quand même tous confrontés à un moment ou un autre. Quelques-uns arrivent à prendre ce moment suspendu comme une pause méditative bienvenue, mais la plupart d’entre nous enragent quand la file d’à côté avance plus vite et éprouve un plaisir à la limite du sadisme à voir la ligne de gens s’allonger derrière soi. Qu’elle soit organisée ou fouillis, utilisée ou non, la queue provoque généralement l’impatience, l’ennui, la colère, voire la jalousie. Ce n’est pas pour rien qu’elle est étudiée en psychologie depuis plus d’un siècle. Impossible d’en faire un lieu de rencontre, distanciation sociale oblige. La file d’attente est un écrin de moderne solitude. Et comme le port du masque qui gratte, il va falloir s’y habituer et pourquoi pas apprendre à en profiter. �

CHESNOT/GETTY IMAGES

L

orsque nous avons reçu l’annonce du confinement en mars, j’ai eu un sentiment partagé. J’étais chagrinée de ne pas pouvoir honorer les rendez-vous des clients qui, pour certains, les avaient réservés depuis longtemps. Je ne pouvais pas leur communiquer de date de réouverture non plus. Mais d’un autre côté, je me sentais soulagée de ne faire prendre aucun risque à notre clientèle ainsi qu’à mon équipe. Pendant cette période, nous avons reçu énormément de demandes par e-mail. Beaucoup de clients nous demandaient d’être prise en charge « en priorité ». Le premier soin prodigué fut un protocole visage d’une heure trente.


Capri, ce n’est pas fini

Initialement prévue pour défiler sur l’île bijou de la baie de Naples, la collection croisière de Chanel a été présentée lundi sur Internet. Un voyage digital et immobile dont la top model Mica Argañaraz est l’héroïne, sur fond de mer Méditerranée. Entretien Pierre Groppo

KARIM SADLI

L

a mannequin argentine Mica Argañaraz, grande liane brune à la frange la plus cool de la planète mode, le sait-elle ? Au lendemain de la guerre, les maisons françaises collaborèrent à un curieux « théâtre de la mode » itinérant pour défendre la renaissance, après les années noires, de la couture française. Époque oblige, c’est à travers un film que Chanel a été la première maison à présenter cette semaine son défilé croisière, cette collection « entre-saison », hautement stratégique côté créativité, image mais également côté chiffre d’affaires. Une semi-nouveauté, qui est moins dans le film – les défilés étant généralement tous live-streamés et diffusés sur les réseaux sociaux, les chaînes des maisons et les plateformes vidéos – que dans l’absence précisément de défilé proprement dit, annoncée sans surprise par un communiqué diffusé le 17 mars dernier. À la place, donc, de cette expérience dont toutes les grandes marques cultivent la dimension superlative, généralement à l’autre bout du monde, un court-métrage de sept minutes treize secondes, dévoilé lundi 8 juin à midi, qui a fait office de podium pour quelquesunes des cinquante et une silhouettes présentées (soit une vingtaine de moins que d’habitude). Il y avait seulement quatre mannequins, dont l’argentine Mica Argañaraz, fidèle depuis des saisons à la maison de la rue Cambon : « Mon premier défilé date de 2014, et j’ai développé depuis une vraie relation de proximité avec la famille Chanel. Cela fait des années, et c’est toujours un plaisir et un honneur de travailler avec eux. »

À noter : depuis 2016, Chanel avait déjà choisi de limiter les voyages, transformant la nef du Grand Palais en fabuleuse ruine antique (en 2017) ou en quai d’embarquement dans un transatlantique géant (2018). C’est ici qu’en 2019, pour sa première collection, Virginie Viard – bras droit historique de Karl Lagerfeld et désormais directrice artistique de Chanel – avait imaginé un quai de gare ultra-minimaliste, en rupture avec les productions hollywoodiennes précédentes, pour un départ imaginaire vers les destinations qui ont marqué l’histoire de la maison. Dont Venise et l’Italie. Le 7 mai, l’Italie – en « vrai », avec voyage et tutti quanti – aurait dû être au programme du défilé organisé à Capri, ce rocher magique planté au large de la baie

de Naples, haut lieu de la jet-set – à commencer par celle des empereurs romains. De l’île qui a fasciné les artistes, les écrivains du XIXe siècle, les esthètes du XXe et l’objectif photographique de Karl Lagerfeld, fin connaisseur de la Villa Malaparte, Virginie Viard n’a gardé que l’essentiel. « J’avais d’abord Capri en tête, où le défilé devait avoir lieu, ce qui n’a pas été possible à la suite du confinement, raconte la directrice artistique. Alors il a fallu s’adapter : non seulement nous avons décidé d’utiliser des tissus que nous avions déjà, mais la collection a plus généralement évolué vers une balade en Méditerranée... Les îles, le parfum de l’eucalyptus, le rose des bougainvilliers... » Mica, de son côté, reçoit un coup de fil de son agent la semaine où


« J’étais ravie de faire partie de la première opération digitale de ce genre. » MICA ARGAÑARAZ

AU SEUIL DE L’HEURE BLEUE

BEA DE GIACOMO; KARIM SADLI

Décors en studios pour recréer la magie de Capri à l'occasion du premier défilé croisière Chanel digital.

le déconfinement est annoncé : « C’était d’autant plus intéressant qu’il faut tout réimaginer et nous réinventer nous-mêmes. C’était la première opération digitale de ce genre, et j’étais ravie d’en faire partie et curieuse de voir ce que ça allait donner. » Pour le décor et la lumière : une humeur solaire, flottante comme ce moment rose qui précède l’heure bleue. Une grande balustrade et le mobilier de jardin, une plage de galets tout juste suggérée. Au loin, les flots de la mer. Ça pourrait être la terrasse du Capri Palace, de la Villa Michele ou de l’extraordinaire Villa Lysis, où le dandy Jacques d’Adelswärd-Fersen se réfugia au début du XXe siècle, fuyant les scandales sexuels, pour vivre auprès de son amant Nino. Pour Mica, « le tournage a été le premier de cette ampleur depuis le déconfinement. Il était presque comme un autre, sur deux jours, dans deux studios, avec des décors construits pour y projeter des images et des vidéos », mais évidemment plus prosaïque, et plus socialement distancé. « C’était étrange de recommencer à travailler, mais plutôt bon pour mon moral. C’est différent d’avant : nous sommes moins nombreux

(ce qui ne me rend pas malheureuse), et il y a certaines règles qu’il faut apprendre et respecter. Le maquillage, la coiffure, les essayages impliquent beaucoup de contacts, donc ça a été revu. C’était bizarre au début, mais on s’y fait très vite. Tout le monde est masqué, les maquilleurs et les coiffeurs portent carrément une visière. J’ai retrouvé mon rythme et une routine un peu changée – je fais attention à avoir mon gel et un masque en quittant la maison. » La collection – on imagine le cassetête à produire – est comme un retour aux sources, voire à l’essence même de la maison de la rue Cambon. Sans âge, presque hors saison, elle fait la part belle aux lignes simples, aux vêtements transformables, vite jetés dans une valise pour une escapade imprévue sous le soleil thyrrénéen. Créées uniquement avec des tissus déjà existants, les pièces laissent entrevoir toute la grammaire Chanel : goût du noir, de l’accessoire, des étoffes mordorées brillantes comme une mer d’huile, twistées par la modernité d’un pantalon extra-large en denim, des empiècements de tweed, d’une ceinture bijou portée

par Mica Argañaraz au-dessus du nombril. L’emblématique veste, classique parmi les classiques, se porte négligemment par-dessus un soutien-gorge brodé tandis que les mailles sortent pour parer aux vents frais du soir. Un grand pantalon d’inspiration marine évoque une silhouette célèbre de Gabrielle Chanel, mais Virginie Viard l’a volanté sur les côtés pour y apporter davantage de mouvement et de fluidité. C’est féminin, sans tomber dans le travers du sexy tapageur : les cols ronds, les tailles hautes, le tombé des épaules et les effets de ceintures sont comme posés en contrepoints aux brassières, aux voiles, à la peau nue. Époque oblige, la sophistication a une indolence revendiquée qui se prête à tous les âges, et sur laquelle plane la langueur mutine de Bardot filmée à Capri par Godard ou le mystère d’une maîtresse de l’écrivain Curzio Malaparte prenant son bain dans la salle de bains en marbre (Chanel au possible !) de la villa du même nom. Mica, quant à elle, se souviendra longtemps de cette collection : « Ses images, son ambiance, la preuve que la mode est aussi un voyage, ici, en Méditerranée ». �


« Nous vivons une crise esthétique »

Je suis un monstre qui vous parle : en novembre 2019, Paul B. Preciado s’adressait ainsi à un grand congrès de psychanalystes. La plupart n’ont pas voulu entendre cet homme trans qui, pourtant, est peut-être le philosophe le plus lucide de sa génération. Entretien Philippe Azoury et Elena López Riera

MARIE ROUGE

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our certains, tout a commencé en 2008, avec un livre, alors marginal, clandestin, Testo Junkie (Grasset), où Beatriz Preciado écrivait le récit de sa transition vers un autre genre. Un•e philosophe des techniques du corps devenait son propre sujet de recherche. Le corps, l’écriture, tout est désormais imbriqué, intoxiqué. En 2019, Un appar­tement sur Uranus (Grasset), publié sous l’identité désor­mais officielle de Paul B. Preciado, compilait cinq années de chroniques parues dans Libération : un livre émouvant (Preciado est un très grand écrivain), journal des corps non binaires, apposés à des sociétés qui les regardent, les utilisent, les excluent. Preciado devient le philosophe d’une génération, chacune de ses apparitions publiques provoque une émeute. Certains parlent de gourou, de chaman ; lui apprend à se connaître, pense et écrit en trois langues à la vitesse de cette connaissance. En novembre, c’est un tout autre type d’émeute que Preciado a déclenché en répondant à l’invitation d’un congrès de psychanalystes. Sa ­communication a suscité une bronca du diable. Elle a été aussitôt piratée, commentée en tous sens et sa version intégrale sort enfin en librairie sous le titre Je suis un monstre qui vous parle (Grasset). Celui qui nous parle ce matin, un 6 mai confiné, par Skype, en français, est aussi la voix qui hante nos temps viraux.

NON-BINAIRE Le philosophe et homme trans Paul B. Preciado.

Comment ça va ? Mieux. Je viens de passer le virus. Enfin, j’espère... Je suis tombé malade le 11 mars, dix jours de lit, fièvre. Après quoi, je me suis senti bien à nouveau. Mais un matin, j’ai perdu la vue de l’œil gauche. Aux urgences, à Rothschild, ils m’ont confirmé que c’était une inflammation du nerf optique, due au Covid, de la même façon qu’il y a une inflammation du nerf gustatif entraînant une perte de l’odorat. Après quarante-huit heures d’antibiotiques, tout est rentré dans l’ordre, mais j’ai vraiment eu peur avec cette rechute. Revenons à l’avant-virus. Que s’est-il passé le 17 novembre ? On s’était croisés la veille et vous appréhendiez de devoir prendre la parole aux journées de l’École de la Cause freudienne. Le bruit qu’a causé votre intervention vous a amené à en faire paraître une version intégrale sous le titre Je suis un monstre qui vous parle… J’ai longtemps hésité avant d’accepter cette invitation. Il n’est pas anodin que des

psychanalystes invitent quelqu’un comme moi à parler. Étant philosophe et personne transgenre, je suis vite vu sur cette scène comme un singe dans un cirque. C’est pourquoi je commence par la figure de Kafka, l’image du singe devant une assemblée, dans Rapport pour une académie : je savais que face à 3 500 analystes, j’allais prendre la parole par effraction. Je ne pouvais éviter de leur parler en tant que corps non-binaire. J’y suis allé dans un état très particulier. Depuis une semaine, je ne dormais plus. Je savais que ça allait tourner à la confrontation avec un pouvoir. Pourquoi une confrontation ? La parole trans n’est pas audible par un analyste ? Parce que j’adopte face à eux une position paradoxale : je me présente comme « monstre parlant ». Je suis le trans, je suis ce corps construit qui est, au regard de la psychanalyse, un corps sans raison, sans parole, sans possibilité de produire un discours sur lui-même ni sur les autres. Je suis, pour eux, le malade mental, le dysphorique...


Alors comment prendre la parole quand, historiquement, le corps non-binaire est désigné comme celui du malade mental ? C’est la question fondamentale que pose la philosophe Gayatri Spivak : « Les subalternes peuvent-ils parler ? » Oui, et dans quelle langue ? Kafka m’a aidé. Ce n’est pas la première fois, je reviens constamment à lui : pour moi, Kafka est un philosophe, et probablement l’un des meilleurs, bien plus important pour moi que Husserl, au même moment. Il y a une puissance de diagnostic inouïe chez Kafka. Diagnostic de l’appareil bureaucratique, de l’appareil d’État, du rapport entre la science et ce que la science produit comme subjectivation : tout cela, Kafka le voit mieux que les philosophes de la science. L’insomnie, c’était parce qu’il vous fallait trouver une langue pour parler aux analystes ? Il fallait trouver une forme. La philosophie, c’est un art de fiction, pour moi. Quand j’ai écrit Testo Junkie [son second livre, qui mêle passages philosophiques et récit intime des débuts de sa relation à VD, soit Virginie Despentes, avec qui Preciado a vécu dix ans], Il était capital que le dispositif pornographique soit à l’intérieur du texte même, pour qu’arrive cette chose complètement étrange : un philosophe prend la parole sur sa propre sexualité, un protocole d’intoxication volontaire se déploie à l’intérieur d’un texte philosophique. En novembre 2019, la forme, pour moi, c’était Kafka contre Freud. Soit deux façons de voir la théorie de l’inconscient. Celle de Freud s’écrit sur une idéologie que je qualifie de patriarco-coloniale. Quand Kafka, lui, au contraire, nous dit : on est déjà animal, on a été animalisé, colonisé par l’histoire, on est dans la position de la blatte, du singe. Comment construire un discours à partir de cette position minoritaire, animale ? Armé de Kafka, j’ai pu monter sur cette tribune. Kafka comme gun… ? Voilà ! (rires) Comme un jeu vidéo, où l’on va démultiplier ses forces en se chargeant de ça ou ça : moi, je prends Kafka ! Les psychanalystes prévoyaient sans doute que je dise deux trois choses bizarres, un peu queer et puis c’est tout, mais moi je ne voulais pas entrer à l’intérieur du jeu qui consiste à commenter le discours psychanalytique, ça m’aurait semblé absurde. La question pour moi, c’est la position du monstre, de toute personne désignée comme monstre : le malade mental, le dépressif, le maniaco-compulsif, l’homosexuel, la femme hystérique, la femme violée. Parler depuis ce point de vue « de monstre », c’est pour moi l’urgence de la philosophie d’aujourd’hui. C’est discutable

« Parler depuis ce point de vue “de monstre”, c’est pour moi l’urgence de la philosophie d’aujourd’hui. » sans doute, mais je crois que c’est uniquement depuis la monstruosité que l’on pourra construire une nouvelle forme de connaissance. Il n’y a pas de petite conversation possible entre la théorie queer et la psychanalyse. Non, c’est à une révolution épistémologique qu’il faut en venir. La science est un paradigme, on peut l’adapter à son bon vouloir ? Elle est une construction, donnée comme une vérité. Une des complexités, lorsqu’on parle de politiques du genre, de la sexualité, de la maladie – du corps, disons –, c’est d’arriver à rappeler en permanence que la plupart des identités politiques avec lesquelles on travaille ont été produites par un discours scientifique traversé historiquement par des enjeux de pouvoir. La notion de race a été mise en place avec l’esclavage et on l’a formulée comme une donnée scientifique. Même chose pour la différence sexuelle, qui n’apparaît pas avant la modernité. Mais depuis la seconde moitié du XXe siècle, ces notions sont en mutation : pas simplement parce qu’elles ont été l’objet d’une critique politique venue des mouvements anti-coloniaux, féministes ou queer, mais parce que la transformation à l’œuvre du gouvernement de nos sociétés va dans le sens d’une modulation de la violence, d’une sophistication des modes de contrôle, désormais placés dans une logique néolibérale qui trouve ses raisons à l’intérieur des marchés. Il en résulte une révolution épistémologique très complexe. Par quelle politique du corps est traversée la psycha­nalyse, selon vous ? Par une division binaire : le civilisé / le non-civilisé, l’hétérosexuel / l’homosexuel, l’homme / la femme, la production / la reproduction. Transformer cette épistémologie, c’est faire ­exploser chacune de ces divisions binaires. Car par elles, une technique qui se présente comme une technique de soin est devenue une technique de contrôle. La psychanalyse vise à nous libérer, via l’inconscient. Mais vous lui répondez que la liberté, d’abord, ça se construit. Et que l’analyste luimême doit se libérer de son histoire. Oui, car pour l’heure, la psychanalyse n’a produit qu’une subjectivité normative. L’analyste n’a toujours pas déconstruit sa position identitaire ou de pouvoir.

Pourtant, parmi les attaques qui pleuvent contre vous depuis le 17 novembre, certains analystes ont pris votre défense : ­Mathilde Girard a publié dans la revue en ligne AOC un texte inti­tulé « Ce que Paul B. Preciado fait à la psychanalyse », dans lequel elle dit avoir entendu dans votre intervention, et par votre corps même, une « invitation » pour une autocritique nécessaire de la psychanalyse. Pour elle, vous êtes « une réalité politique face à laquelle la psychanalyse est en tort, et en retard ». Ce texte m’a fait du bien car le 17 novembre a été très dur. Il faut imaginer qu’au premier rang, pendant que je parlais, une dame hurlait : « Il faut l’arrêter, c’est Hitler. » Hitler ! Alors que je me présentais face à elle, depuis ma position d’homme trans... Très kafkaïen comme scène... Mais vous-même, quel est votre rapport à l’analyse ? Si j’ai été capable de faire cette intervention, c’est aussi parce que j’ai fait beaucoup d’années d’analyse. Dans Testo Junkie, vous disiez aussi votre volonté de ne ­surtout pas passer par le protocole clinique officiel de la testo­ stérone, votre refus d’accorder à la psychanalyse ou à la psychiatrie le pouvoir de vous délivrer une autorisation intime à migrer d’un genre à l’autre… Pour comprendre cela, il faut revenir à la source, en Espagne, à Burgos, là où les sœurs ont appelé mes parents pour leur dire, très tôt : « Cette fille n’est pas normale, il faut l’emmener chez le psychologue. » Dans l’esprit de mes parents, classe moyenne catholique, emmener leur fille chez le psychologue, cela supposait maladie mentale, crime, débauche, exclusion sociale, asile ; sinon prison. J’avais 16 ans et j’étais déjà « suivie » par un psychologue qui était effrayé épistémologiquement et personnellement par toute chose que je pouvais lui dire. Donc oui, j’ai très rapidement vu comment l’analyse a voulu se mettre en place comme une « structuration de ma folie ». Je me vis depuis comme quelqu’un qui a résisté à l’analyse. Mais des analyses, vous en avez fait d’autres encore, après ? Oui, quand je suis arrivé à New York à 20 ans, au début des années 1990. Il y avait alors une très grande proximité entre le


MARIE ROUGE

féminisme et l’analyse. Julia Kristeva, Hélène Cixous, Luce ­Irigaray nous incitaient à lire Lacan. Pour elles, la psychanalyse était l’un des langages émancipateurs. Elles entretenaient une rela­tion quasi poétique à la psychanalyse. Moi, j’adore lire Freud, qui me semble être un écrivain extraordinaire, totalement délirant. Mais je ne suis plus dans cette visée-là, je n’ai plus envie de cette petite conversation-là avec la psychanalyse. Car c’est toute la production de la subjectivité de la modernité qui est marquée par le langage médical et la psychanalyse : c’est simple, on ne sait pas ce qu’est la sexualité en dehors de cette primauté du langage médical et psychanalytique. J’ai besoin de dé/psychanalyser la sexualité, de dé/médicaliser la sexualité. Freud a fait quelque chose de l’ordre de l’extraordinaire, en ouvrant tout un espace de gestion de la subjectivité. Une gestion du corps sans le toucher, sans la violence directe, une discipline qui, via l’inconscient, va toucher la subjectivité sans toucher le corps – vraiment la psychanalyse est parfaite pour l’âge du virus ! Mais aussitôt, Freud referme cet espace avec un ensemble de clôture, une grille qui occulte le viol pater­nel. Le souci fondamental de la psychanalyse, c’est quand même de protéger la figure du père, de légitimer son pouvoir. Le pouvoir de violer ou pas. Faire porter la responsabilité du viol à la victime, rappeler sans cesse qu’Œdipe désirait coucher avec sa mère, alors qu’il ne vienne pas se plaindre, il l’a bien cherché. La différence sexuelle et l’impératif de la reproduction sont les autres points de cette fondation. Je ne vois pas comment la psychanalyse peut se défaire de ces trois points-là. Pourtant, nous sommes justement en train de passer du para­digme de la différence sexuelle à autre chose. Cette autre chose, on ne sait pas encore ce qu’elle est, mais sa mutation est en cours. Un post-humanisme ? Je travaille avec la notion d’organicité, de vivant, j’interroge la différence humain / non humain. Pour autant, je ne suis pas du tout dans le post-humanisme. Je ne crois pas que la technologie va nous faire quitter l’humanité. Ce qui m’intéresse, c’est l’invention collective d’une épistémologie. Comment ça s’invente, une épistémologie ? Une épistémologie, c’est aussi un ensemble de pratiques sociales et politiques. Chaque fois que l’on modifie une pratique sociale, on force l’épistémologie à se déplacer. Soit elle se replie sur elle-même et revient avec encore plus de contrôle, soit on la force à dérailler et à produire autre chose. La physique, la cartographie, la cosmologie, ces domaines ont déjà connu des ruptures épistémologiques : tout ce qui était géocentré a fini par perdre son caractère d’évidence. Mais quand on parle des corps, la

naturalisation est encore là. Nos aînés ont fait la révolution des pratiques sexuelles, la révolution en cours doit être celle de l’épistémologie du genre. L’un des problèmes que peut rencontrer la psychanalyse par rapport au corps transgenre, n’est-ce pas la notion d’historicité ? Face à Paul, le ­psychanalyste, pour travailler, va vouloir retrouver Beatriz… Oui, ils considèrent que mon histoire de Paul commence avec Beatriz. Il y a peut-être chez moi une proposition clinique : une clinique trans, qui leur dit là où il y avait le sujet Beatriz, il y a désormais le sujet Paul, et il va falloir faire avec, trouver une autre manière de dire la subjectivité en termes d’identité, chercher une issue. Une issue qui ne nous ferait plus jouer les rôles des victimes que vous nous avez assignés. Cela ne vaut pas seulement pour les transgenres, suivez mon regard. Un analyste pose aussi la fonction de la mémoire : quelle mémoire Paul a de Beatriz ? Oui, mais il se trompe en opérant par binarités. Le psychanalyste qui va m’accepter va analyser Paul genre masculin avec un corps fémi­nin : mais mon corps n’est abso­ lument pas un corps féminin. Et il n’est pas non plus un corps masculin ! Et c’est cela qui pose question : il y a des corps pour lesquels il n’y a pas (encore) d’épistémologie. Cette inexistence rend ces corps impossibles. Mon corps n’existe pas : Paul, c’est une fiction politique. Une fiction administrative. Mais vous aussi, vous êtes des fictions politiques. Le corps trans est constamment assujetti à la surveillance : passer une frontière par exemple, c’est compliqué. Depuis le virus, ce soupçon concerne tout le monde. Le

deve­nir monstre de la planète, on l’entend fort à présent : passer les frontières n’est plus possible, on se demande quelle catégorie de corps est contaminée, contaminante. On trace. Notre peau est devenue la frontière ultime, le nouveau Lampedusa... L’après- Covid, comment l’imaginez-vous ? Je crois que ce que nous vivons n’est pas seulement une crise économique ou sanitaire. C’est aussi une crise esthétique. Il y a eu une transformation de la sensibilité. Cela arrive rarement, une rupture aussi radicale des processus de production et des habitudes quotidiennes. Quand justement notre construction de la vie quotidienne était totalement imprégnée par les modes de consommation et de production. On était tous junkies du capitalisme contemporain. Cet arrêt brutal de quelques semaines est une désintox. Étant tombé malade très tôt, ça fait deux mois que je suis chez moi, zéro consommation, et je m’aperçois que je suis absolument heureux. Aussi, pourquoi ne pas continuer à explorer ça, de façon plus collective peut-être ? Garder cette rupture esthétique, comme réservoir pour redéfinir, restructurer, décoloniser notre désir. Le projet est poétique, artistique. Il va falloir lui donner une forme, pour éviter que tout recommence comme avant. Vous définissez-vous comme optimiste ? Pathologiquement optimiste. Il faut être très pessimiste dans le diagnostic pour entrer ensuite dans une quasi-folie ­optimiste et mobiliser des désirs de transformation. Sans quoi, c’est foutu. � Je suis un monstre qui vous parle de Paul B. Preciado (Grasset).


« Ma colère ne se dissipe pas » Grisé par le spectacle des manifestations, Spike Lee évoque les sentiments qui l’ont traversé ces derniers jours. Entretien Toma Clarac

Dans un bref montage mis en ligne la semaine dernière sur les réseaux sociaux, il juxtapose l’extrait en question avec les inter­pel­la­tions meurtrières de George Floyd et d’Eric Garner (à New York en 2014). Ce « Spike Lee Joint » (c’est ainsi qu’il signe ses films) de quatre-vingt-quinze secondes en dit long sur l’effroyable inertie qui nous gouverne. Rien n’a changé en trente ans ou si peu. Jusqu’à aujourd’hui, peut-être : « Je n’avais pas vu quelque chose d’aussi fort depuis mon enfance à Brooklyn, au milieu des années 1960, dit le réalisateur. Depuis quelques jours, il se passe vraiment un truc, un “je-ne-saisquoi”, comme vous dites en France. » Quand il mentionne les années 1960, Lee fait référence à la lutte pour les droits civiques. Mais en cette décennie contestataire, l’Amérique est aussi secouée par les rassemblements contre la guerre du Vietnam, conflit dont il dit avoir été, enfant, un téléspectateur assidu : « C’était la première guerre diffusée dans les foyers américains ». Dans Da 5 Bloods, il met en scène le retour de quatre vétérans noirs sur les lieux des combats cinquante ans plus tard, à la recherche du corps de leur chef d’unité et d’un coffre garni de lingots d’or enfoui dans l’espoir d’être un jour rapatrié pour servir de réparation aux injustices subies par la communauté noire. Mais le temps a passé et, entre ces hommes meurtris par la vie autant que par la guerre, des dissensions

éclatent en dépit de la camaraderie retrouvée (belle scène où les héros reprennent en chœur What’s Happening Brother de Marvin Gaye). Drôle d’objet, assurément, que ce film en proie à d’incessantes oscillations de registres, tantôt badin tantôt tragique, et multipliant presque à son corps défendant les intrigues secondaires (il n’y a qu’à voir comme elles sont expédiées). Mais cette dispersion lui confère aussi une sorte d’hybridation vertueuse, quelque part entre film et mini-série, compatible avec la plateforme de streaming (Netflix) qui le distribue. L’histoire sert peutêtre avant tout de prétexte à un jeu de collages militant. Un peu comme il l’avait fait à la fin de BlacKKKlansman, brutalement éclairée par la lumière crue de l’actualité (les événements de Charlottesville raccordés à une enquête policière sise dans les seventies), Lee insère tout au long du film des hommages à des figures et mouvements noirs historiques, de l’esclave Crispus Attucks à Black Lives Matter. Un inventaire à visée pédagogique, un geste de passeur adressé à la nouvelle génération. Que peut faire le cinéaste pour accompagner la jeunesse rayonnante qui illumine les mani­fes­ta­tions partout dans le monde ? « Leur dégager la voie, répond-il sans attendre la fin de la question. Il faut les laisser faire. Je sais pour qui ils vont voter et je sais pour qui ils ne voteront pas ! » � Da 5 Bloods de Spike Lee. À partir du 12 juin sur Netflix.

THE WAHSHINGTON POST/GETTY IMAGES

S

pike Lee est en roue libre quand son visage apparaît sur une fenêtre Zoom, l’application par laquelle on organisait des apéros connectés il y a encore quelques semaines. « Wazzup ! Wazzup ! » Le réalisateur new-yorkais, 63 ans, enchaînait lundi les interviews pour son nouveau film, Da 5 Bloods, à l’occasion d’une cocasse journée presse qui aura vu une foule de journalistes s’agglutiner dans un hall virtuel dans l’attente d’un entretien numérique : magie du monde d’après. « Vous êtes où ? », demande gaiement Lee en inversant les rôles. « À Paris ». À peine a-t-on eu le temps de répondre qu’il enchaîne : « Vous êtes descendu dans la rue pour protester ? » Nous, pas peu fier : « Oui, on était à la manif mardi. » Lui, le poing levé et le sourire communicatif : « Bravo, Paris déchire ! » Et Lee de poursuivre en citant... maître Yoda : « Fais-le, ou ne le fais pas, mais il n’y a pas d’essai. » Pas d’essai et pas de temps à perdre, se dit-on : les minutes sont comptées. L’humeur joyeuse du cinéaste, de toute évidence dopée par le format hystérique du junket (qui est au journalisme ce que le speed dating est au flirt) peut-elle s’expliquer par l’ampleur inédite des manifestations déclenchées par la mort de George Floyd le 25 mai durant son interpellation par des policiers à Minneapolis ? « Ces derniers jours, mon esprit est parti dans plein de directions différentes, dit Lee, redevenu sérieux. Je suis en colère. Cette colère ne dissipe pas, mais le spectacle de tous les rassemblements qui ont lieu dans le monde m’encourage. » Sur sa casquette noire, se détache en blanc le nombre 1619, soit l’année de l’arrivée des premiers esclaves sur le continent américain. Récemment encore, Lee dénonçait dans L’Obs une nation bâtie sur « l’assas­si­nat des Noirs ». Un postulat auquel il a parfois confronté son cinéma directement. À commencer par Do the Right Thing, brûlot pop où il chronique vingt-quatre heures de tensions communautaires à Brooklyn un jour d’été caniculaire, culminant avec la mort de Radio Raheem (Bill Nunn), un des protagonistes, lors de son arrestation. Le film est dédié aux victimes des violences poli­cières.

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Vanity Fair Hebdo #2  

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