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HEBDO#5

PENDANT CE TEMPS-LÀ...

Dans un champ de cannabis

ENTRETIEN

Floc’h raconte sa ligne claire

MUSIQUE

Deux anniversaires, deux ambiances

VENDREDI 3 JUILLET


Édito

par Joseph Ghosn

L

a couverture de ce numéro est un dessin signé Floc’h mettant en scène ses deux personnages, Olivia Sturgess et Francis Albany, comme pris par un photographe fameux, connu pour ses figures de style. La bande dessinée, dont Floc’h nous parle ici longuement dans un entretien rare, a ceci de particulier qu’elle peut réinventer le réel, placer ses figures au sein de la réalité historique et les faire se confondre avec elles. C’est le propos depuis les années 1970 de l’œuvre que Floc’h et le scénariste Rivière ont réussi à construire et à laquelle ils ont donné une place à part, tout à fait entre la littérature et la BD, la fiction et la biographie, l’histoire et le roman pur. La lisant, nous y avons croisé beaucoup de choses et les croisons encore à l’occasion de la réédition de l’œuvre sous forme d’une intégrale magistrale intitulée Une

amitié singulière. Car, au fond, il s’agit, au fil des livres, d’explorer la relation entre deux êtres liés par l’amitié et une passion commune pour l’art, la littérature – et sans doute aussi le mystère. Le livre, qui reprend toutes les histoires écrites par Floc’h et Rivière, commence par un texte, long, qui sert d’introduction mais aussi de conclusion. Il s’agit d’une oraison funèbre écrite par Olivia pour Francis. Elle se termine par cette phrase d’une beauté folle : « Vous seul, Francis, m’avez révélé avec intelligence et sensibilité ce sentiment si fort de la fraternité. Vous n’avez jamais failli à votre parole, à cet accord tacite qui régnait entre nous comme une promesse d’enfants, au cours de ce que les autres appellent la vie et dont je sais, plus qu’aucune autre, qu’il ne s’agit que de la traversée des apparences. » La traversée des apparences : on reconnaîtra là, indifféremment, le titre d’un livre de Virginia Woolf ou, plus près de nous, la façon dont la vie se déploie. �

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Extraits d’Une amitié singulière et du Rendez-vous de Sevenoaks dans Une trilogie anglaise.


Pendant ce temps-là…

...dans les champs de cannabis en Bretagne, on prône la légalisation tout en fabriquant des produits de beauté. Texte Elvire Emptaz

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’invitation était intrigante. Voudriez-vous nous accompagner en Bretagne pour visiter des champs de cannabis qui servent à l’industrie cosmétique ? Quelques e-mails et quatre heures trente de train plus tard, me voilà à Quimper, avec l’équipe d’Ho Karan, une jeune marque bretonne spécialisée dans les produits de beauté conçus à base de chanvre. Direction la campagne pour découvrir, entre deux champs de pommes de terre et de blé, une étendue verte qui ferait saliver n’importe quel ado accro au pétard. Je repense au livre La Plage d’Alex Garland et à son adaptation ciné par Danny Boyle en 2000. Je revois Leonardo ­DiCaprio s’aventurer, comme dans un jeu vidéo, dans une mer infinie de marijuana. Ici, toutefois, point de gardes armés, le million de plants pousse en liberté, comme n’importe quelle denrée. Il ne s’agit pas de plantes qui servent à une consommation « récréative », – comprendre à rouler des joints – ou médicale, mais pour la cosmétique et l’alimentation. Ce chanvre-là est légal car il contient très peu de tétrahydrocannabinol, plus communément appelé THC, la substance qui fait planer. « Il faut démystifier la plante, nous

Concrètement, elle achète sa matière première à des chanvriers, engagés comme elle dans le combat de la légalisation. Ils sont transformés dans des laboratoires français, dans les Landes, le sud de Rennes et le nordest de Paris. Pour les promouvoir, elle doit faire attention au vocabulaire, notamment sur les réseaux sociaux, et éviter à tout prix de parler de cannabis sous peine d’effrayer le chaland. Pourtant, aussi à l’aise dans les champs avec un cultivateur aux faux airs de Jean-Pierre Darroussin, qu’avec des influenceuses ou dans une réunion avec députés et ministres, Laure Bouguen réussit en un instant à convaincre n’importe quel réticent du bien-être que peut apporter sa plante fétiche. Sous un soleil de plomb (si, si, c’est possible en Bretagne, entre deux averses), j’apprends donc à cueillir les plants de cannabis, à les faire grandir, à reconnaître un mâle d’une femelle, à parler permaculture. N’ayant pas la main verte, je n’ai pas la prétention de commencer à cultiver sur mon balcon et me contente donc de tester une crème superhydratante au chanvre et un déo bio étonnamment efficace. Une introduction au cannabis douce et plus sage en société que l’usage auquel on est habitué ! � hokaran.com

Le Japon en poche. Texte Bénédicte Burguet

S’IL EST UNE CHOSE à emprunter aux rituels de beauté japonais, c’est bien l’utilisation de soins nomades pour se protéger des UV et de la pollution. Surtout lorsque ces derniers sont associés aux fortes chaleurs estivales. Pour conserver leur blancheur légendaire et un grain de peau impeccable, les Tokyoïtes raffolent des sprays saturés d’actifs, à emporter partout, comme la brume Défense rafraîchissante imaginée par Shiseido. Formulé à partir de technologies de pointe, ce soin léger renferme toutes les qualités d’un sérum. Non seulement l’eau de source minérale de Kirishima qu’il contient diminue sensiblement la température du visage (et donc les sensations de picotement et les rougeurs), mais l’ImuGeneration Technology de la gamme Ultimune agit comme un bouclier qui renforce la capacité d’autodéfense de la peau. Un soin très citadin qui n’en oublie pas pour autant la planète. Fort d’une direction générale en charge du développement durable née en 2019, le groupe veille à une réduction sensible des déchets. Dans cette optique, la brume Défense rafraîchissante est accompagnée d’une recharge. � Brume Défense rafraîchissante Tokyo, édition limitée, Shiseido.

CHARLAINE CROGUENNEC; SHISEIDO

BEAUTÉ

explique d’emblée Laure Bouguen, 29 ans, fondatrice d’Ho Karan. En France, la loi autorise à la cultiver en entier, sauf sa fleur. Cela se joue à une parenthèse dans un vieux texte de loi. » La Bretonne sait de quoi elle parle, puisque ses grands-parents produisaient déjà du chanvre pour fabriquer du papier à cigarette. C’est pendant ses études en école de commerce qu’elle décide de faire des produits au chanvre et de changer les mentalités à ce sujet. Grâce à un prêt étudiant, les banques étant peu promptes à soutenir une jeune femme entrepreneure dans le cannabis, elle réussit à souscrire un emprunt conséquent, nécessaire au développement de son idée. Ce n’est ni vers les tissus, l’huile, les liquides à vapoter ou la farine de chanvre qu’elle s’oriente, mais vers les crèmes et les sérums aux vertus relaxantes. « Chaque produit est pensé pour réduire le stress. Je ne vais pas faire une crème solaire parfumée au chanvre car cela n’apporterait rien. Il faut que l’utilisation de cette plante naturellement bio se justifie. »


Moodboard

Sur mes lèvres

CHRISTIAN DIOR PARFUMS ; ERES ; JEAN-FRANÇOIS JAUSSAUD ; CHARLY GOSP ; DR ; ALICE LÉVÊQUE ; HELM SILVA ; FLORENT TANET

Ôde au silence et à la sensualité par Bénédicte Burguet.

DE GAUCHE À DROITE ET DE HAUT EN BAS : LA LOTION ESSENCE DE ROSE DIOR PRESTIGE, DIOR. LIGNE PANAMA, ERES. ESCALIERS PIERRE YOVANOVITCH. BARRETTE, CHARLOTTE CHESNAIS. EAU DE PARFUM CASANOVA 2161 LIGNE PALAZZO NOBILE, LA MAISON VALMONT. SILHOUETTE KYM ELLERY. LA CRÈME, AUGUSTINUS BADER. BOUCLE D'OREILLE HAUTE JOAILLERIE EN DIAMANTS ET OR BLANC, ANA KHOURI. FARDS À LÈVRES ALLUMETTE, SHADE N° 1/2/3, SERGE LUTENS.


Extrait du Rendez-vous de Sevenoaks, premier tome d’Une trilogie anglaise.

« Le dandysme, c’est le courage intellectuel »

Franc-tireur de la BD ligne claire, qu’il délaissera le plus souvent possible pour l’illustration, Floc’h publie avec François Rivière une somptueuse intégrale : Une amitié singulière. Entretien Toma Clarac

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’avantage des entretiens au télé­ phone, c’est qu’ils laissent de la place à l’imagination. Floc’h, 66 ans, a quitté Paris il y a un an environ pour le Pays basque et Biarritz, mais il n’a certainement pas renoncé au style flamboyant qu’on lui connaît. On le devine tiré à quatre épingles et contemplatif sur le rocher de la Vierge, mi-lord anglais mi-dandy fin de siècle, confondant les embruns océaniques avec ce bon vieux fog londonien. Illustrateur, auteur de dizaines de livres, il a sublimé, de sa ligne claire et amoureuse, une An­ gleterre encore en prise avec les sortilèges de la société victorienne dans deux séries d’albums co-signés avec François Rivière.

La première, Une trilogie anglaise – même si elle compte désormais quatre vo­ lumes (peut-on faire plus british que cela ?) – consiste en une succession d’enquêtes menées par un inséparable tandem de détec­tives mondains, le journaliste Fran­ cis Albany et la romancière Olivia Stur­ gess, personnages de fiction, certes, mais évoluant souvent au contact d’un gratin bien réel, de leurs pairs en écriture au capi­ taine du Titanic. La seconde, La Trilogie du Blitz, explore Londres lors de la Seconde Guerre mondiale, quand ses habitants se réfugiaient dans le tube pour échapper aux bombardements allemands : quelle meilleure scène de théâtre qu’un quai de métro ?

Ces récits réunis aujourd’hui dans un ouvrage unique, Une amitié singulière, sont plus en phase avec les expérimen­ tations littéraires de l’époque où ils ont été enfantés (le Nouveau Roman en tête) qu’avec l’implacable linéarité de l’école de bande dessinée franco-belge. Mises en abyme, ellipses, temporalité éclatée... la nouveauté irradie d’autant plus fort qu’elle se fond sans peine dans une ima­ gerie qui rappelle celle des aînés admi­ rés, Hergé et Edgar P. Jacobs entre autres. Moderne mais avec l’apparence rassu­ rante du passé : voilà, du reste, une défini­ tion possible du style Floc’h. Une affaire de flegme peut-être, d’ironie assurément. Comment avez-vous rencontré François Rivière ? Comment sont nés Francis Albany et Olivia Sturgess ? J’ai connu Rivière quand j’étais aux Arts déco. J’avais terminé la première année, mais il n’était pas dans mon intérêt d’y traîner outre mesure. J’avais entendu dire que Rivière, lui-même aux balbutiements de sa vie professionnelle, cherchait à voir des dossiers d’étudiants afin de trouver un illustrateur pour une collection qu’il venait


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de lancer, « Marginalia ». J’avais, dans mes cartons un dessin de ma petite amie du moment allongée sur mon lit – un lit assez original – lisant un « Blake et Mortimer », L’Énigme de l’Atlantide, dont on voyait la couverture. Il y était écrit « l’invi­ta­tion au voyage ». À côté de mon amie, on distinguait un cendrier avec un joint [rires]. Rivière a aimé le dessin et j’ai réalisé ma première couverture pour Les Clés mystérieuses de Maurice Leblanc, le père d’Arsène Lupin. Rivière publiait alors deux livres ; l’autre était un Lovecraft avec une très belle couverture signée Moebius. À l’époque, il travaillait aussi sur un projet autour de ce qu’on appellerait « la ligne claire ». Il m’a proposé de l’accompagner à Bruxelles pour rencontrer Hergé – ça ne se refuse pas. Au retour, dans le train, il m’a parlé d’une idée de roman qui m’a

beaucoup plu, construite sur une mise en abyme. Il s’intéressait au Nouveau Roman et à Alain Robbe-Grillet qui en était le pape. Je lui ai proposé d’en faire une bande dessinée. C’est devenu Le Rendez-vous de Sevenoaks [le premier tome d’Une trilogie anglaise]. Goscinny et Greg ont aimé et proposé une pré-publication dans le magazine Pilote en nous invi­tant à concevoir une page pour préparer le lecteur à quelque chose de nouveau, comme un avant-propos. On expliquait qu’on voulait rendre hommage à

« Je ne me préoccupe pas de cette appellation “ligne claire”, elle est plutôt l’affaire des suiveurs, pas de ceux qui avancent. »

Extraits d’Une amitié singulière.

Hergé, qui n’était pas en odeur de sainteté à l’époque. L’heure était plutôt à l’éclatement de la bande dessinée, que je goûtais peu, même si j’étais très jeune. Je n’étais pas consciemment en train de relan­cer la ligne claire et, en même temps, je croyais dans ce dessin. C’était un style rassurant qui avait une histoire et qui allait nous servir à piéger le lecteur en cassant la linéarité de la bande dessinée. Car au-delà de l’hommage, nous disions que nous voulions être beaucoup plus audacieux dans la narration.

Comment le livre a-t-il été reçu à l’époque ? L’album n’a pas eu nécessairement un succès commercial foudroyant, mais il a une excel­lente critique. Il a eu droit aux honneurs des Nouvelles littéraires, comme s’il s’agissait d’un roman – c’était assez exceptionnel. Je me souviens encore du compte rendu : « Les enfants n’y comprendront rien et les adultes gagneront à le relire parce qu’il s’agit ici d’une spirale sans fin comme dans certains écrits de Borges. » On était plus que ravis !


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Étiez-vous proche des autres auteurs asso­ ciés à la ligne claire ? On se connaissait, bien sûr, mais on ne faisait pas école. En tout cas moi, je suis quelqu’un qui a plutôt tendance, quand je vois des gens s’attrouper, à filer dans l’autre sens. Je n’ai pas l’esprit de groupe. Yves Chaland et Serge Clerc étaient proches car ils travaillaient pour le magazine Métal hurlant. De toute façon, la ligne claire existait bien avant Hergé. Je pense à Benjamin Rabier, par exemple, à qui l’on doit un personnage nommé Tintin-Lutin... J’avais envoyé la première page du Rendez-vous de Sevenoaks à Hergé qui m’avait gentiment répondu qu’il trouvait ça très bien. Mais il ajoutait un conseil : « N’oubliez pas qu’il faut que le trait soit le même au premier plan et à l’arrière-plan. » Je ne me vois pas suivre ce dogme graphique ! Moi, je ne me préoccupe pas de cette appellation « ligne claire », elle est plutôt l’affaire des suiveurs, pas de ceux qui avancent. Cela dit, je pense que ce n’est pas un hasard que ce qu’on a appelé ainsi soit lié à Bruxelles. Quand vous vous promenez là-bas, surtout après la pluie, tout est dessiné. Il n’y a plus qu’à recopier. C’est comme si les lignes étaient rendues plus précises. C’est une ville hétéroclite architecturalement qui vous pousse à dessiner – et à dessiner de cette façon-là. Quelles étaient vos influences, au-delà d’Hergé ou de Jacobs ? Hergé et Jacobs ne sont que deux noms, impo­sants certes, parmi d’autres. Je pourrais en citer des dizaines, des Anglais Nicolas

Extrait d’À la recherche de Sir Malcolm, tome III d’Une trilogie anglaise.

« Aujourd’hui, Londres est devenue presque détestable. On y entend parler français et il y fait... beau. » Bentley et Osbert Lancaster aux grands illustrateurs de mode, Carl Erickson – qui signait Eric –, René Bouët-Willaumez, René Gruau ou encore les dessins d’Edward Hopper quand il n’était qu’un illustrateur. Et à l’intérieur des œuvres d’Hergé et de Jacobs, je suis très difficile. À mes yeux, « Blake et Mortimer », c’est surtout Le Secret de l’Espadon, Le Mystère de la Grande Pyramide et La Marque jaune [les trois premiers albums de la série]. Quant à Tintin, mon préféré a toujours été Les Bijoux de la Castafiore. Ce n’est pas étonnant dans la mesure où c’est presque du Nouveau Roman. Il n’y a pas d’histoire, seulement des fausses pistes. Et c’est un huis clos. J’aime les intérieurs. D’ailleurs, je vous parle depuis ma maison que j’ai composée comme une image – « la maison, c’est notre coin du monde », disait Gaston Bachelard. Réussir mon intérieur dans la vie réelle était très important pour moi – autant que les livres. Pouvez-vous nous décrire votre maison ? Je marche énormément quand je parle au téléphone. Je traverse actuellement une enfilade de trois pièces. Celle qui est au centre est ronde, ou plutôt octogonale, et j’y ai installé

une bibliothèque délicieuse, avec tous les livres que j’aime. Elle est consacrée aux beaux livres. J’en ai une autre pour la littérature. Me voici maintenant dans le salon anglais. Il y a un tableau d’un gentleman du début du XIXe siècle que j’imagine être un lointain parent. Il y a aussi une tête de Walter Scott en demi-volume, des gravures d’Édim­bourg et une carte ancienne de l’Écosse. Ce salon est vert anglais. Les sièges sont des vieux Chesterfield. Il est entiè­rement meublé années 19301940. Le salon rose, en revanche, ne contient que des choses du XIXe siècle, dans le genre « Grand Tour », donc très néo-classique. J’ai des vases grecs qui datent de 500 avant JC, mais je préfère envisager l’Antiquité du point de vue de la fin du XVIIIe ou du début XIXe, quand la folie de l’Antiquité s’est emparée de l’Europe après la découverte de Pompéi et que l’art s’en est nourri pour les objets comme pour les bâtiments – l’église de la Madeleine, par exemple. Les intérieurs de la Trilogie anglaise sont un éblouissement permanent... Je voulais sortir totalement de ce que la BD était à cette époque-là. Je ne souhaitais


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De haut en bas, extrait du Rendez-vous de Sevenoaks et extrait d’Une amitié singulière.

pas tant faire des personnages que des personnes, des gens vivants, montrer leur enfance, leur vieillesse. Le contraire des habitudes de la BD avec ses héros qui ne changent ni d’âge ni d’apparence. Et je ne voulais pas faire de l’aventure. Je suis un homme de salon. Je ne suis pas du genre à partir en trekking [rires]. Je me souviens d’une grande case inhabituelle pour Hergé à la fin de L’Île noire seconde version, dans la maison du docteur Müller. C’était comme si je pouvais y vivre. Pareil pour Les Bijoux de la Castafiore : j’avais le sentiment de me

promener dans Moulinsart. C’est presque comme une de ces maisons de poupées anglaises que l’on aménage avec de petits meubles. La plus belle étant celle de la reine à Windsor. Elle est le sujet de mon livre Meurtre en miniature. Tout fonctionne dans cette maison : la lumière, la chasse d’eau... Le sommet étant la bibliothèque, remplie de mini-livres commandés pour l’occasion (à Kipling, par exemple). Et moi bien sûr, j’y ai glissé un récit d’Olivia Sturgess. En parlant de miniatures et de maisons de poupées, vous avez vu les films de Wes Anderson ? Oui parce que le fils de ma femme crie au génie, mais je ne suis pas convaincu.

L’histoire dans l’hôtel [The Grand Budapest Hotel], c’est un peu chiant. Il fait joujou en quelque sorte, plus gentiment que Quentin Tarantino ou le réalisateur de Parasite [Bong Joon-ho], certes, mais tout de même... Le garçon a pourtant l’air très sympathique et précis dans sa manière vestimentaire comme dans son cinéma. D’où vous vient votre amour pour la culture britannique ? Elle remonte à mon enfance. Petit, je disais à qui voulait l’entendre que l’agencement des plaques minéralogiques des voitures françaises était horrible, alors que je trouvais d’une beauté dingue celui des anglaises. De la même manière, j’adorais leur drapeau (qu’il ne faut pas appeler Union Jack, c’est réservé aux bateaux), alors que je détestais le drapeau français. Dès l’âge de 17-18 ans, j’ai commencé à me rendre à Londres. Aujourd’hui, la ville est devenue presque détes­table, parce qu’elle est trop facilement accessible, qu’on y entend parler tout le temps français et qu’il fait... beau. Au début des années 1970, il fallait y aller en bateau, c’était compliqué, vous aviez mal au cœur. Quand vous arriviez, il pleuvait, ou alors il y avait un fog tel que vous perdiez votre copain qui se tenait à un mètre de vous. C’était une ville qui ressemblait à celles des films des années 1940, aux 39 Marches d’Alfred Hitchcock par exemple. Il y avait une ambiance à la Robert Louis Stevenson. Il se passait toujours quelque chose. Et les magasins étaient formidables. L’écrivain Pierre-Jean Rémy m’a dit un jour que Paris était une ville pour les femmes et Londres pour les hommes. C’était vrai. Il y avait un exotisme de proximité très puissant à l’époque dont on se régalait. Aujourd’hui tout est partout pareil. Je n’y vais plus. L’Angleterre de la Trilogie an glaise et de celle du Blitz est très codifiée, figée dans des rituels immuables et un système de classes. Oui, cette Angleterre-là, encore un peu victorienne, venant se mêler à la modernité nouvelle des années 1960 nous était servie sur un plateau. Et graphiquement, c’était du pain béni : les cabines téléphoniques rouges, les bus rouges, les taxis noirs... L’Occupation à Paris, ça ne m’intéresse pas, mais Londres pendant la guerre, la période du Blitz, c’était un théâtre avec ses rues et ses places (ma préférée est Cadogan Square) en décor de scène. Sans oublier cette rapidité d’esprit si anglaise. Un jour, l’écrivain Martin Amis en a eu marre de la vieille Europe. Il est parti s’installer à New York. Trois ans plus tard, un journaliste lui demande s’il est heureux et Amis de répondre : « Non. Je rentre. L’ironie me manque. » Les Anglais avaient le meilleur humour et la meilleure distanciation,


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qu’on appelle « the wit » [l’esprit]. Une ironie under­stated indispensable à ma survie. Est-ce également une affaire de style, voire de dandysme ? Le dandysme, c’est une étiquette comme la ligne claire. On en fait souvent une chose trop simple, on le réduit à l’aspect physique, alors que c’est le contraire. Le dandysme, c’est le courage intellectuel. Dernièrement des types [du magazine] Point de vue m’ont appelé dans l’idée de faire un reportage sur « un dandy comme [moi] ». Je leur ai répondu : « Voilà exactement ce qu’un dandy doit refuser. Au revoir, messieurs. » Barbey d’Aurevilly, prince des dandys, disait : « Le dandy se joue de la règle, mais la respecte encore. » Est-ce qu’on n’a pas là toute l’Angleterre ? L’homosexualité de Francis Albany et d’Olivia Sturgess est latente, mais pas évoquée ouvertement, sauf peut-être dans le dernier livre qui leur est consacré. Elle ne l’est jamais, en réalité, et il ne faut pas qu’elle le soit. Un jour, des gens qui étaient venus me voir pour une commande publicitaire m’avaient fait des compliments sur la Trilogie anglaise. Pour m’amuser, je réponds : « Oui, Francis est un vieil homo et Olivia, une lesbienne. » Ils m’ont regardé avec une tête telle que je leur ai dit que je plaisantais. Beaucoup de lecteurs pensent que c’est un couple. Une amitié singulière, puisqu’il a fallu que je trouve un titre à cet ensemble, maintient bien cette ambiguïté et permet une nouvelle lecture. Vous avez dessiné beaucoup d’affiches, notamment pour Alain Resnais (Smoking/ No Smoking, On connaît la chanson, Pas sur la bouche). Quel était votre rapport au cinéma ? Au début des années 1970, nous en étions fous. Il y avait une effervescence incroyable et tellement de salles à Paris... Des rétrospectives de Hitchcock, de Ford ou même de seconds couteaux comme Robert Aldrich. On redécouvrait Louise Brooks, tellement moderne, qui m’a inspiré graphiquement pour Olivia Sturgess. J’allais au cinéma deux ou trois fois par jour. On aimait L’Année dernière à Marienbad [d’Alain Resnais], une œuvre pourtant difficile à comprendre, avec une part de rêve très forte, à l’image de Finnegans Wake de James Joyce qui est quasiment illisible. Mais c’était du cinéma, parce que le cinéma n’est pas censé être de la littérature à l’écran. Je n’imaginais pas, un jour, que je collaborerais avec Alain Resnais. Providence est sorti la même année que Le Rendez-vous de Sevenoaks et c’était la même histoire ! Resnais aimait la BD, c’était donc une rencontre presque logique. On avait beaucoup d’espace et d’opportunités à l’époque. Très vite, je me suis mis à faire autre chose que de la bande dessinée.

« Mon métier, ce n’est pas illustrateur, c’est... Floc’h ! Il faut que je découvre chaque jour un peu plus qui est ce type-là. » Pourquoi êtes-vous attiré par l’illustration ? La bande dessinée est un pensum, un cauchemar pour moi, qui ne suis ni patient ni modeste. Pour faire de la BD, il faut être un artisan et moi, je ne suis pas un travailleur manuel. Sans une idée, sans un concept (dans Une amitié singulière, les mises en abyme vers un medium que j’aime : théâtre, cinéma, magazines, albums photo – et même la télévision que pourtant je déteste sauf sous l’aspect d’un documentaire), ça ne m’intéresse pas. Quand j’étais petit, tous les jours, je me disais : « Quelle bonne idée tu peux avoir aujour­d’hui ? » et non pas : « Quel beau dessin tu pourrais faire aujour­d’hui ? » J’ai besoin d’une construction formelle pour échapper à l’ennui de la

linéarité. Les concepts me gardent éveillés. La BD, en revanche, est un artisanat. L’artisan travaille tous les jours ; il ne s’arrête pas. Chaland, qui avait du talent au-delà de l’artisanat mais qui était aussi un artisan, passait quinze heures de sa journée sur son siège. Moi, on ne me voyait jamais. Ma nature, c’est d’être inventif, mais aussi d’être paresseux. D’ailleurs, mon métier, ce n’est pas illustrateur, c’est... Floc’h ! Il faut que je découvre chaque jour un peu plus qui est ce type-là. Je pense à cette phrase d’Henri Michaux : « Ce royaume immense, incomparable et presque indécouvert, dont je suis l’irremplaçable roi. » � Une amitié singulière de Floc’h et François Rivière (Dargaud).

Extrait d’À la recherche de Sir Malcolm dans Une trilogie anglaise.


Une chronique de Philippe Azoury

Trente ans et des poussières

En l’espace de deux jours, fin juin, deux anniversaires, les 35 ans de l’album Steve McQueen de Prefab Sprout et les 30 de Goo de Sonic Youth, nous ont ramené à l’endroit où se sont forgés nos rêves.

MICHAEL PUTLAND / GETTY IMAGES

S

teve McQueen a 35 ans. Pas l’acteur, le disque. Le deuxième album de Prefab Sprout, groupe provincial anglais au nom pas possible et possédant ce type de charisme particulier que l’on accorde aux chaussettes lorsqu’elles sèchent. C’est un anniversaire, mais pour qui ? Celui de son succès ? Vous voulez rire : en 1985, Steve McQueen a été la 21e meilleure vente en Angleterre. À ce titre, il n’entre dans aucun Top 20. Son succès fut lent, patient et on ne sait que depuis quelques années qu’il s’agissait bel et bien d’un classique. Ce non-anniversaire, donc, n’est assorti d’aucune espèce d’actualité publique : pas de coffret d’inédits, pas de chutes de studios ou d’outtakes en bonus, comme si ce disque portait en lui sa propre perfection et que le mystère que procure son écoute ne saurait souffrir d’aucune coulisse : un magicien ne livre pas le secret de ses tours. Il n’y aura pas non plus de tournée commémorative et, cette fois, le coronavirus n’y est pour rien : Paddy McAloon, son leader et démiurge, a perdu en partie l’ouïe et la vue il y a longtemps déjà, du fait l’une longue maladie dégénérative – ce qui est le comble du paradoxe, quand on y songe, car il n’y a pas un groupe au monde qui ait livré une musique à ce point à fleur de peau, ouverte aux sens... Ce que Prefab Sprout fait tenir dans l’espace limité des deux faces d’une rondelle de vinyle noire ne pouvant pas supporter chacune plus de vingt-deux minutes de musique relève du vertige. Vingt-deux minutes de Prefab Sprout sont sentimentalement impossibles à soutenir. Elles offrent un trop-plein – non pas de mélodie ou d’énergie, mais de mélancolie. On ne sait pas comment McAloon y arrive, mais son

écriture d’orfèvre maintient en durée longue (souvent quatre minutes, parfois plus) les deux instants les plus cruciaux de notre vie : l’apparition, pour ne pas dire le surgissement, sous nos yeux, d’un être provoquant une sensation de foudroiement (musique de la naissance de l’amour), mais aussi, et dans un même morceau, cette autre seconde où cette même personne refermera votre porte ou quittera la terrasse de café où vous étiez attablés tous les deux sans se retourner, décidée à ne plus jamais vous revoir, et la vie subitement se vide au fur et à mesure qu’elle s’emplit de larmes. Adolescent, à 12 ans, j’ai acheté Steve McQueen parce que j’avais vu à la télévision quelques secondes du clip de When Loves Breaks Down et des larmes se sont mises à couler sans que je sache pourquoi, bien trop jeune pour y réfugier mes propres sentiments. Ce disque, je l’ai acheté pour moi. Je n’en ai parlé à personne. Il était à part dans ma collection, il ne sonnait pas comme les groupes punks ou new wave qui m’intéressaient : ils n’étaient ni Bauhaus ni les Cure, ni Echo and the Bunnymen ni les Smiths ; ils n’étaient vraiment pas les Cramps. Les clips étaient nuls, ces gens-là ne ressemblaient à rien, et je ne pouvais rien projeter à contempler des heures durant la pochette où les frères McAloon, Neil Conti et la très anglaise Wendy Smith s’efforçaient de parodier La Grande Évasion. Mais évasion vers où ? En pochette intérieure, Paddy pouvait bien s’essayer au portrait noir et blanc aux relents cinématographique, le marché américain continuera à lui préférer Donald Fagen de Steely Dan. C’est un peu comme si personne n’y croyait sauf lui, vivant fou dans une tour d’ivoire pop avec le projet de transformer depuis une ferme de Durham ses visons gershwiniennes en chansons pop. Cette conquête du monde se heurWendy Smith et Paddy McAlon en 1985.

tait à une époque vulgaire, que le groupe aurait dû renier mais avec lequel McAloon avait quand même décidé de négocier : no pain no gain, il n’y a pas grandes œuvres sans commerce. Le projet Prefab Sprout, ce n’est pas de « refaire Gershwin » mais de reproduire l’élégance triste des balades de l’auteur de comédies musicales Stephen Sondheim à destination des héros cyniques des livres de Bret Easton Ellis et des enfants gavés de hamburgers et de MTV.


Tout est un peu dit dans la première ligne de Bonny, merveille de chanson d’abandon amoureux : « I spend the days with my vanity » – Steve McQueen, c’est le bûcher des vanités et c’est l’élégance de la vanité, les deux ensembles contenus dans un seul tourment. Et c’est toute l’incroyable structure de Prefab Sprout que de faire briller la pureté sans aspérité du surgissement amoureux, ce moment où le ventre se serre comme celui où le cœur se brise, mais de le faire au centre d’un paysage sonore artificiel et surfait, surchargé : pop rock. En 1984, j’avais honte de faire partager à mes potes punk un disque produit avec des synthés à ce point dégoulinants et où la batterie sonnait vide, similaire à celles des pires groupes de baloches – sans comprendre qu’il fallait aussi cette production surchargée et périssable, datée dès le jour de sa sortie, signée Thomas Dolby, pour aimer ces chansons. Comme il fallait que la voix de la blonde choriste Wendy Smith ne sonne surtout pas comme si elle était là, avec le groupe, mais au contraire qu’elle soit aérienne, qu’elle n’intervienne, telle l’ange, que par endroits, lorsqu’un doigt appuie sur une touche blanche d’un clavier. Alors j’ai écouté chaque jour depuis trente-cinq ans ce disque seul, Appetite, Desire As, When the Angels, Faron Young, Goodbye Lucille #1, je vous connais si intimement que je peux mesurer sans me tromper chaque espace silencieux entre les morceaux. Depuis trente-cinq

CHRIS CARROLL / GETTY IMAGES

Lee Ranaldo, Steve Shelley, Thurston Moore et Kim Gordon en 1990.

ans, j’écoute ce disque en pensant qu’il ne s’adresse qu’à moi et à personne d’autre. Et je suis aujourd’hui encore stupéfait lorsque je m’aperçois qu’il en a été de même pour à peu près tous les gens que je connais, du moins ceux qui ont intimement la passion de la musique. Que pour eux comme pour moi, Prefab Sprout n’est pas un nom laid, mais le nom de code du coffre-fort dans lequel je dépose chaque jour mes histoires d’amour. Vendredi 26 juin, c’est Goo, l’album de Sonic Youth, qui fêtait sans prévenir ses trente ans. Trente ans, trois décennies. Je ne sais même pas comment c’est possible. Je veux dire : ce n’est pas que le temps passe vite – il passe vite –, mais c’est que depuis trente ans ce disque n’a toujours pas quitté le bac des actualités. C’est l’éternelle nouveauté. Intacts, ses morceaux, sa grande puissance symbolique, son snobisme, sa fragilité, sa fureur... C’est d’abord cette rage qui frappe aujourd’hui : il fallait qu’en juin 1990, le système des majors soit déjà passablement chamboulé et en perte de repères pour accepter d’abriter et de promouvoir ces longues plages de distorsions et de harangues politiques flirtant dans un fracas de bruit blanc. Des gens de près de 40 ans s’emparant de la révolte de la jeunesse et la faisant briller, la lustrant au papier de verre et la parfumant de vapeurs intoxiquées. Jusqu’à ce single, Kool Thing, qu’il est saisissant de réécouter aujourd’hui même. Kim Gordon y invite Chuck D, le leader du groupe de rap le plus méchant de l’époque, Public Enemy. Et elle lui demande un truc étrange :

« Hey, Kool Thing, come here, sit down There’s something I go to ask you. I just want to know, what are you gonna do for me ? I mean, are you gonna liberate us girls From male white corporate oppression ? » Soit la formulation sexy et vénère des luttes intersectionnelles du jour. C’est un peu comme si, en 1990, un disque disait noir sur blanc : « On ne laissera pas Polanski dormir tranquille ni les policiers étouffer sans raison des jeunes types ou de jeunes trans parce qu’ils sont noirs de peau. » OK, c’est renversant. Et puis, comme si ça ne suffisait pas, il y a le chef-d’œuvre de cette pochette commandée par le groupe à l’artiste Raymond Pettibon. Au feutre noir gras, il redessine la photo de presse représentant Ian Brady et Myra Hindley, un jeune couple auteur d’une des pires horreurs des années 1960 : « les meurtres de la lande », soit le saccage de cinq enfants âgés de 10 à 17 ans. Et Pettibon d’assortir le dessin d’une légende écrite à la main, très Balade sauvage : « I stole my sister’s boyfriend. It was all whirlwind, heat, and flash. Within a week, we killed my parents and hit the road » (« J’ai piqué le mec de ma sœur. Tout n’était que tourbillon, chaleur, et éblouissement. En l’espace d’une semaine, nous avons tué mes parents et foutu le camp. ») C’est cet ensemble qui a gagné. Le temps et la partie. En 1990, Sonic Youth entité radicale issue des franges expérimentales du punk, accepte l’offre de Geffen, une major, comme une expérience en laboratoire. Pour voir jusqu’où il est possible non seulement de braquer la banque mais surtout de tester les limites d’une industrie que le groupe entend gangrener de l’intérieur. Goo (crasse) devait s’appeler Blowjob (pipe) au départ, juste pour tester les limites de la patience du label, juste pour savoir jusqu’où on peut manier une chose et son contraire. Quelques semaines plus tard, Nirvana sortira Nevermind (également chez David Geffen) et poussera l’art du paradoxe plus loin encore, vendant un nombre faramineux de disques, jusqu’à ce que Kurt Cobain ne comprenne plus ce qu’il foutait là, pris dans les rets de ce cirque vide de sens. Sonic Youth a juste flirté avec le succès planétaire. Goo est une grosse vente mais fait aussi long feu. Un jour, Thurston Moore et Kim Gordon m’ont avoué que ce relatif « peu de succès » les avait sauvés, mais que le suicide de Cobain avait achevé la blague : « Si seulement Cobain avait pu vendre six ou sept millions de disques de moins... » �

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VANITY FAIR HEBDO #5  

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