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25 JUILLET 2013

REPORTAGE

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Chaque année, le village géorgien de Shoukhouti se transforme en gigantesque stade de sport. Les habitants de la partie haute s’opposent à ceux de la partie basse lors du tournoi de lélo, une forme ancestrale de rugby qui rend hommage aux disparus. Texte: Clément Girardot. Photos: Nicolas Brodard


20 Page précédente Le Père Saba échauffe quelques joueurs massés devant l’église en lançant plusieurs fois le ballon dans la foule. C’est la seule opportunité de toucher le ballon pour nombre d’entre eux.

Ci-dessous Rempli de sable mouillé, la balle doit peser 16 kg.

a table est dressée dans la cour de la maison de Khvitcha Oragvelidze, habitant de la partie basse du village de Shoukhouti, dans l’ouest de la Géorgie. Bien bâti, la quarantaine, il surveille d’un œil attentif la cuisson de la viande sur le barbecue. Les principaux joueurs de lélo sont attendus pour la supra, le traditionnel banquet géorgien, dont Makho, le charismatique frère cadet de Khvitcha, et Gia Imnaishivili, du haut du village, dit katsi, le «mec». Shoukhouti, c’est officiellement 252 familles dans la partie haute et 440 dans la partie basse, une église orthodoxe, un centre culturel soviétique en ruine, une école et trois cimetières. Le ballet incessant des poids lourds turcs sur la route principale vient rompre la tranquillité de cette bourgade à la végétation luxuriante. Une simple rue fait office de démarcation entre les deux parties.

L

Depuis quelques jours, la tension et l’excitation montent. Le tournoi de lélo a lieu le lendemain, dimanche 5 mai, jour de la Pâque orthodoxe. L’équation est simple: chaque partie tentera de ramener un ballon en cuir de 16 kg rempli de sable dans son camp. Les deux lignes d’essai sont des petits ruisseaux situés chacun à 150 m du centre du village. Unique règle: relever les joueurs tombés à terre. TOUT COMMENCE PAR UN BANQUET

Une bonne supra est une supra bien arrosée. A chaque bout de la tablée, un serveur s’assure que les verres sont toujours remplis. Gia est le tamada de la soirée, le chef de table. Il est chargé de porter les toasts: le premier est dédié à Dieu, le deuxième au lélo. Le ballon en cuir dégonflé fait office de coupe à vin que chaque joueur vide d’un trait, puis passe à son voisin.

C’est le moment qu’a choisi Gia pour rendre hommage à ses amis Makho et Kakha: «Durant la période difficile des années 1990, ils ont collecté des petits bouts de cuir pour fabriquer le ballon et préserver la tradition. Sans eux, le lélo aurait disparu». Les plats défilent sur la table: salades, brochettes de porc, poulet aux noix, galettes de fromage. L’atmosphère s’échauffe quand, Makho en tête, les joueurs du bas reprochent à ceux du haut d’avoir recruté des participants dans les villages voisins pour gagner l’édition précédente. Gia ne répond pas aux attaques. La querelle est brève. L’amitié et l’hospitalité sont les deux valeurs cardinales des habitants de Shoukhouti. Un tambour et un accordéon arrivent, les hommes des deux équipes se mettent à entonner des chants traditionnels. La fête touche à sa fin, rendez-vous est pris pour le lendemain. Le bas compte bien

De g. à dr. Après le match, le ballon sera déposé sur la tombe d’un joueur défunt. Makho Oragvelidze boit d’un trait le vin contenu dans le ballon de lélo. Supra (dîner) la veille du match réunissant les principaux joueurs de lélo. Gia Imniashvili est chargé de porter les toasts. Le cordonnier Tariel Phophkhadze coud la balle depuis quelques années.

mettre fin à trois années de disette. Il est difficile de définir le lélo: sport sans règlement ni arbitre, jeu d’une rare intensité, tradition aux lointaines origines. C’est aussi un rite quasi initiatique qui marque l’entrée des adolescents dans le cercle des adultes. Il charrie sa propre légende, une histoire orale faite d’anecdotes cocasses qui se transmettent de génération en génération. Cette tradition sportive, proche de la soule française, a disparu dans tous les autres villages de Géorgie. Le lélo fait la fierté des habitants de Shoukhouti. PLUS FORT QUE LE MUNDIAL

Akaki Oragvelidze, jeune homme de 19 ans à la silhouette élancée, en est déjà à sa cinquième participation et

elle s’annonce très spéciale. Cette année, la partie basse du village joue pour son grand-père. S’ils gagnent, les joueurs du bas déposeront le ballon sur la tombe de Kako Oragvelidze, décédé en 2008. «Je vais jouer même si je me casse quelque chose, affirme-til avec sérénité. La victoire c’est comme un rêve, c’est une sensation plus forte que si la Géorgie gagnait la Coupe du monde de football». Le moment tant attendu arrive. Plusieurs centaines de joueurs se sont rassemblés sur la grande route. Impossible de distinguer les deux camps par l’habillement: les bottes et les teeshirts à manches longues sont préconisés, mais la plupart finiront la partie avec le maillot déchiré ou torse nu. Peu après 17 heures, le prêtre du vil-


23 du ballon et toute l’équipe doit être prête à pousser». Avec le brouhaha et le manque de visibilité, la plupart des joueurs ignorent généralement où se trouve la balle. Cela laisse une place importante au bluff. Une tactique répandue consiste à cacher le ballon et à désigner un autre endroit pour faire diversion. Outre la ruse, les stratégies de jeu s’inspirent du rugby: «Lorsque l’on est dominé, il faut essayer de se mettre sur la balle, raconte Makho Oragvelidze. On la fait passer discrètement entre les jambes de plusieurs joueurs couchés les uns sur les autres, puis quelqu’un court. S’il fait dix mètres, c’est déjà formidable». La vic-

De g. à dr. Les hommes de la partie basse du village livrent les ultimes efforts qui les mèneront à la victoire. Akaki Oragvelidze, 19 ans, qui joue en l’honneur de son défunt grandpère, s’offre quelques secondes de répit alors que son équipe perd du terrain et menace de céder.

25 JUILLET 2013

REPORTAGE

L’euphorie succède souvent à l’abattement en fonction de l’évolution du match. Noyés dans un nuage de poussière rendant l’air irrespirable, les pousseurs luttent pour porter l’action vers leur ligne d’essai.

lage, le Père Saba, reconnaissable à sa longue robe noire et à sa barbe grise, se fraie un chemin à travers la foule, ballon en main, pour donner le coup d’envoi de la partie. Un coup de carabine est tiré et le Père Saba lance la balle en l’air. La mêlée géante se met en branle. Elle avance tantôt imperceptiblement, tantôt par de brusques à-coups, charriant avec elle un épais nuage de poussière. Après trente minutes, le haut semble bien parti pour l’emporter à nouveau. Les joueurs sortent sporadiquement de la mêlée pour se reposer un peu et boire de l’eau, certains allument une cigarette. Les adolescents et les retraités poussent en périphérie de la mê-

lée. Les joueurs les plus robustes se retrouvent au centre, au plus près du ballon. Là, les impacts sont les plus violents et l’air est étouffant. Il faut de nombreuses années pour devenir un joueur aguerri: «Le lélo c’est comme la vie, la façon de jouer évolue avec l’âge», affirme Gia. COUPS DE BLUFF

Le ballon est particulièrement difficile à manier, son poids rend les passes quasiment impossibles. Le jeu se déroule souvent au sol. «Beaucoup de choses se passent quand la balle est à terre, explique Gia. Si on est rusé, on peut voler la balle à l’équipe adverse. Puis on essaye de relever le porteur

toire se joue aussi à l’usure, le plus long lélo aurait duré 5 heures avant qu’un joueur marque l’unique essai de la partie! Le bas se ressaisit et reprend du terrain, âprement, mètre par mètre, pour revenir au centre du village vers l’aire de jeu. «Allez les mecs, on y va!», lancent les jeunes du bas pour galvaniser les troupes. La remontée se transforme en envolée vers la victoire. Gia, couvert de poussière marron, est dépité: «C’est fini, le terrain est en pente, ce sera très difficile». Quelques dizaines de minutes plus tard, à 18h45, le ballon a franchi le ruisseau. La clameur monte: «Lélo, lélo, lélo!». Les joueurs du haut s’écroulent ça et là,

terrassés par l’effort. Ceux du bas exultent; ils forment une procession pour aller déposer le ballon près de la stèle du grand-père d’Akaki. Dans le cimetière, d’autres balles en décomposition jalonnent les tombes des grands joueurs de lélo, respectés eux aussi pour leur exemplarité morale. Les habitants du village viennent souvent leur rendre hommage et se remémorer les parties les plus acharnées. C’est dans ces allées ombragées que réside le secret de ce sport qui demande une vivacité et une endurance extrêmes. Cette tradition que chérissent les habitants de Shoukhouti relie les vivants et les morts. n Clément Girardot

De g. à dr. C’est au Père Saba que revient l’honneur de donner le coup d’envoi de la partie. Les spectateurs se massent un peu partout pour suivre la progression de leur équipe.

Lélo, aux racines du rugby  

reportage pour Echo Magazine.

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