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numĂŠro 3

07.2009

gratuit


ours

sommaire numéro 3

Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@mots-et-sons.com u 06 86 17 20 40 Direction artistique et graphisme : starHlight Ont participé à ce numéro : REDACTEURS : Olivier Bombarda, Nicolas Borg, Caroline Châtelet, Sylvia Dubost, Nathalie Eberhardt, Kim, Nicolas Léger, Marie-Viva Lenoir, Rosaline Lopez-Oros, Matthieu Remy, Christophe Sedierta, Fabien Texier. PHOTOGRAPHES Vincent Arbelet, Christophe Hager, Laurent Loubet, Dorian Rollin, Baptiste Roux Dit Riche, Christophe Urbain, Nicolas Waltefaugle. CONTRIBUTEURS Bearboz, Sébastien Bozon, Hadrien Chiquet, Manuel Daull, Dupuy-Berberian, Christophe Fourvel, Marine Froeliger, Christian Garcin, Eva Lumens, Henri Morgan, Laure Nantois, nicopirate studio, Nicolas Querci, Denis Scheubel, Vincent Vanoli, Laurent Vonna, Henri Walliser, Sandrine Wymann. PHOTO DE COUVERTURE Philip Anstett. Retrouvez entretiens, photos et extensions audio et vidéo sur les sites novomag.fr, facebook.com/novo, plan-neuf.com et flux4.eu Ce magazine est édité par Chic Médias & médiapop Chic Médias u 10 rue de Barr / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 12500 euros u Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane u bchibane@chicmedias.com 06 08 07 99 45 Administration, gestion : Charles Combanaire

Édito

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focus la sélection des spectacles, festivals, expositions et inaugurations à ne pas manquer

rencontres Eduardo Pavlovsky évoque sa conception du théâtre 30 François Tanguy situe le parcours du Radeau 32 Nicolas Ungemuth se veut critique rock avant tout 34

magazine Claude Lévêque réveille le fantôme du haut-fourneau U4 à Uckange et expose à la Biennale de Venise 36 Gianni Motti s’installe à la Synagogue de Delme

Sophie Hunger assemble les sons pour faire sens

Portfolio de Dorian Rollin au Burkina-Faso

Chroniques

ABONNEMENT hors France 6 numéros u 50 euros 12 numéros u 90 euros DIFFUSION Vous souhaitez diffuser novo auprès de votre public ? 1 carton de 25 numéros u 25 euros 1 carton de 50 numéros u 40 euros Envoyez votre règlement en chèque à l’ordre de médiapop ou de Chic Médias (voir adresses ci-dessus). novo est diffusé gratuitement dans les musées, centres d’art, galeries, théâtres, salles de spectacles, salles de concerts, cinémas d’art et essai et librairies des principales villes du Grand Est.

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Olivier Roller et Olivier Metzger exposent en Arles

IMPRIMEUR Impressions Graphiques Le Trident – 36 rue Paul Cézanne / 68200 Mulhouse Tirage : 7000 exemplaires

ABONNEMENT France 6 numéros u 40 euros 12 numéros u 70 euros

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Chapelier Fou réconcilie acoustique et électronique 44 Le Staff Benda Bilili roule les mécaniques en Europe 45

Rencontre avec Elvis en Abitibi

ABONNEMENT novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez.

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Au festival Météo à Mulhouse, le temps reste au beau fixe Same old Fred Frith 41

médiapop u 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 euros u Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer u ps@mediapop.fr 06 22 44 68 67 www.mediapop.fr

Dépôt légal : juillet 2009 ISSN : 1969-9514 u © NOVO 2009 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés.

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Road-shooting avec Raphaël Krafft

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Le festival Premiers Actes facilite le dialogue théâtral

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Novo ouvre ses colonnes à des interventions régulières Le Monde est un seul : 2, par Christophe Fourvel 59 Golden Agers & Silver Surfers vue en images, par Sandrine Wymann et Bearboz 60 Songs To Learn and Sing : Squeeze, Up The Jonctions, par Vincent Vanoli 62 La stylistique des hits, par Matthieu Remy, Philippe Dupuy et Charles Berberian 63 Mes égarements du cœur et de l’esprit : N° 49 et 67, par nicopirate studio 64 En lisant en dessinant, par Bearboz 66 Science sans confiance : je t’oublie moi non plus, par Laurent Vonna 67 Hadrien Chiquet et Sébastien Bozon 68 Sur la crête : Can’t stop the World, par Henri Walliser et Denis Scheubel 69 Quant aux Américains j’y reviendrai, par Manuel Daull 70 Modernons : sans musique, sans personne, sans rien, par Nicolas Querci 71 Chronique de mes collines : François Mauriac, par Henri Morgan 72 AK47 : Vu à la télé, par Fabien Texier 73 Love Spray : Ventre, par Marine Froeliger 74 Revox : Sea, Sex and Sun, par Eva Lumens 75

selecta

disques, BD, livres et DVD

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édito par philippe schweyer

LA VIE AQUATIQUE

Le soleil était de plomb. Je me suis débarrassé de mes vêtements avant de piquer un sprint jusqu’au rivage. Seul face à l’océan, j’ai plongé tête la première dans une vague d’eau glacée, inexorablement attiré par l’horizon. À force d’entendre dire que tout était question de volonté, j’avais de plus en plus envie de croire que je pouvais me transformer en poisson. Il suffisait simplement de le vouloir. Après quelques battements maladroits, mes bras chétifs se sont changés en une paire de vigoureuses nageoires. J’allais pouvoir nager tout l’été sans me fatiguer. Des écailles sont apparues sur mon torse. L’ivresse des profondeurs valait bien quelques démangeaisons. Mes jambes se sont rapprochées l’une de l’autre et je me suis mis à onduler de plus en plus souplement. Autour de moi un banc de poissons s’est formé et j’ai cru reconnaître dans les yeux de l’un d’entre eux le regard d’une fille que j’avais connue, mais j’étais incapable de lui parler. On s’est contenté de nager bêtement l’un à côté de l’autre au milieu des algues et des coraux. C’était plutôt relaxant, mais je ne pouvais oublier complètement tout ce que j’avais abandonné. À la surface, le rayon laser de la boîte de nuit n’allait pas tarder à fendre le ciel pour appâter les amoureux solitaires de toute la presqu’île. J’aurais voulu redevenir un homme pour danser à perdre haleine et me saouler comme dans un film de Cassavetes, mais ma volonté ne servait plus à rien. J’ai pensé avec une pointe de nostalgie aux barbecues, aux expos et aux festivals que j’allais rater. Maintenant que j’étais un poisson, les canettes de bières, les bagnoles rouillées et les déchets radioactifs qui jonchaient le fond marin me rappelaient cruellement à quel point ma vie terrestre avait été intéressante.

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focus

D 1/ Malick Sidibé Mali, années 60. Dans l’ambiance joyeuse du pays qui vient tout juste d’accéder à l’indépendance, Malick Sidibé, jeune photographe, circule à bicyclette de mariages en surprises-parties. Le musée Niépce à Chalon-sur-Saône présente jusqu’au 27 septembre le travail de ce photographe emblématique d’une Afrique décomplexée. www.museeniepce.com 2 / Les habitants de mes tiroirs Exposition de croquis de nus, gravures et cartes à gratter de Nathyi. Jusqu’au 1er août à la Galerie 24 à Strasbourg. www.galerie24.fr 3/ Sélest’Art 09 La 18ème Biennale d’art contemporain qui a pour thème « Le bizarre, l’étrange et l’incongru » envahira les lieux publics de Sélestat du 12 septembre au 11 octobre. www.selest-art.fr 4/ Le Théâtre du Peuple de Bussang Le théâtre fondé par Maurice Pottecher invite le metteur en scène David Bobbé (Gilles du 5 au 29 août) alors que Pierre Guillois propose Un Cœur mangé du 11 juillet au 29 août. www.theatredupeuple.com

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5/ Le Pavé dans la Mare Le Pavé dans la Mare ouvre la terrasse Traffic imaginée par Séverine Hubard en attendant la grande exposition Traffic Art-Highway qui débutera le 26 septembre à la Citadelle de Besançon. www.pavedanslamare.org 6/ Cyprien Gaillard L’exposition monographique de Cyprien Gaillard au Frac Champagne-Ardenne permet de découvrir l’intégralité des Geographical Analogies. Sont également exposées des œuvres inédites conçues pour l’occasion. Jusqu’au 2 août. www.frac-champagneardenne.org D 7/ NUIT ÉTOILÉE ET BLONDE PAYANTE L’association Accélérateur de particules présente chez Apollonia le travail d’Anne Zimmermann et Nelly Massera jusqu’au 23 juillet. Concert/performance d’Alexandre Kittel, Nelly Massera et Anne Zimmermann le vendredi 10 juillet à 19h. www.accelerateurdeparticules.net

8/ Festival Interférences Grand festival en plein air (concerts, ateliers, expositions, projections…) au parc de la Citadelle à Strasbourg les 18, 19 et 20 septembre. www.festival-interferences.fr 9/ Festival Swimming Poule Trois scènes pour deux jours de concerts rock à Baume-les-Dames les 4 et 5 septembre. www.swimming-poule.com D 10/ LE GRAND ZEP Le « Grand Zep » de Louis Perrin est de sortie à Riehen près de Bâle jusqu’au 19 septembre. www.galerie-lilianandree.ch 11/Festival International de Musique de Besançon Pour sa 62ème édition le festival qui organise également un concours prestigieux de jeunes chefs d’orchestre a pour thème le « Voyage en Italie ». Du 11 au 26 septembre. www.festival-besancon.com 12/ 100 sexes d’artisteS Censuré par la Biennale de Venise 2009, le projet artistique “100 sexes d’artistes” sera tout de même présenté sous forme d’affiches, notamment à Metz et Luxembourg. www.jacquescharlier-venise2009.be

13/Suspens Cécile Bart a entièrement investi la salle d’exposition du Frac Bourgogne. Avec la mise en place de peintures/écrans, elle invite le spectateur à vivre l’expérience du regard, non pas comme une chose détachée du monde, mais faisant pleinement corps avec lui. Jusqu’au 24 octobre. www.frac-bourgogne.org D 14/ Entre Cour et Jardins Pour son 10ème anniversaire le festival Entre Cour et Jardins transforme en espaces scéniques les plus beaux parcs de Dijon et les jardins de Barbirey, entièrement restaurés. Du 22 au 30 août à Dijon et Barbirey-sur-Ouche. www.ecej.fr 15/ Idéklic Vingtième édition du festival international pour l’enfant à Moirans en Montagne dans le Jura du 14 au 17 juillet avec 50 ateliers, 30 spectacles et une “brasserie d’idées” très attendue. www.ideklic.fr


focus

16/ Anke DOBERAUER Anke Doberauer peint des portraits dans des formats souvent proches de l’échelle humaine. Si ses «sujets» sont généralement liés aux lieux de sa vie personnelle et professionnelle, ses peintures portent en elles l’écho de figures «légendaires». Jusqu’au 30 août au 10neuf à Montbéliard. www.le-dix-neuf.asso.fr 17/ Espace compris Cadrées, précises, d’une exactitude au 10ème de ton, les couleurs de Matt Mc Clune et Olivier Soulerin s’unissent pour former un ensemble vibrant savamment orchestré. à la galerie appartement Interface à Dijon jusqu’au 8 août. www.interface-art.com D 18/ Festival Bancs Publics En plus des deux concerts de Jane Birkin à la Saline Royale, Bancs Publics propose cette année des visites guidées de la collection Beaux-Arts et dessins de l’Abbaye de Saint-Claude par des comédiens (Nicole Garcia, Robin Renucci et François Marthouret) et deux chanteuses (Berry et Jeanne Cherhal). Jusqu’au 23 juillet en Franche-Comté. bancspublics.franche-comte.fr photo : Kate Berry

19/ D’Épinal au-delà des mers La production de l’imagerie d’Épinal, des années 1860 aux années 1960, illustre la dialectique complexe entre imagerie populaire, d’une part, diplomatie internationale et expansion coloniale, d’autre part… Exposition au Musée départemental d’art ancien et contemporain, aux Archives départementales des Vosges, à l’Imagerie d’Epinal S.A. et au Musée de l’Image jusqu’au 20 septembre. www.vosges-archives.com 20/ Festival Natala Hiéro Colmar propose des concerts (Mono, What-s Up…) et des projections en plein air avec des films en 35 mm (Elephant, Crossing the Bridge…) et en Super8 (Ma Lucarne). Ambiance garantie avec le Doum Doum Club le 10 et le collectif Panimix le 11. Sous les arbres du Natala du 10 au 14 juillet à Colmar. http://natala.hiero.fr

D 21/ Jazz à la Campagne Du 13 au 24 août, Jazz à la campagne annonce le festival Météo avec notamment un concert de Kathy Faller and The Alsace 68 dans le parc du Château à Hombourg le 20 août et De Jongens Driest le 24 aux Copains d’Abord, spot mulhousien situé à deux pas du champs de patates de Tobias Rehberger. www.festival-meteo.fr 22/VISITEZ LE JURA Le Musée des Beaux-Arts de Dole invite Loïc Raguénès. Sa pratique picturale consiste, avec une grande simplicité de moyens, à reprendre des clichés photographiques et à en poursuivre à sa manière l’élaboration. Jusqu’au 20 septembre. www.musees-franchecomte.com 23/ Concours Rhénan de la Photographie Les Journées de l’architecture et Chambre à part organisent un Concours Rhénan de la Photographie ouvert à toutes les approches. www.ja-at.eu

D 24/ Les Nuits du Ramadan Souad Massi chante à la Filature de Mulhouse le 19 septembre dans le cadre des Nuits du Ramadan, un festival aux couleurs de l’Orient. Du 17 au 19 septembre. www.lafilature.org 25/ Le chant de la carpe Le Centre d’art contemporain de Pougues-les-Eaux aborde la question de la représentation à l’endroit précis où elle révèle son inconsistance, comme prise de hoquet. Jusqu’au 23 août. www.parcsaintleger.fr 26/ Festival Ustensibles Grande soirée de projection en plein air de courts-métrages d’animation le 18 septembre devant les Copains d’abord à Mulhouse. www.myspace.com/ lescopainsdabord D 27/ Christophe Hager Le documentariste a flashé sur une boîte à lettre mulhousienne. 28/ CURIositÉ http://chronique-curiosite.overblog.com/

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par emmanuel abela

focus Giacometti, jusqu’au 11 octobre, à la Fondation Beyeler à Bâle +41 (0)61 645 97 00 – www.beyeler.com

Fragments pour Alberto Giacometti La grande exposition d’été à la Fondation Beyeler, à Bâle, regroupe pas moins de 150 œuvres majeures représentatives de toutes les périodes de création de Giacometti, tout en intégrant des travaux des autres membres de sa famille.

« L’infinie vanité de tout. Et le mystère existe sur tout, en tout. » Alberto Giacometti, vers 1932.

Les œuvres, les artistes, c’est comme les hommes, on les aime, on se lasse, on se brouille, et après on se dit qu’on ne peut pas vivre sans eux. J’ai le sentiment d’avoir vécu tout cela avec Alberto Giacometti. J’ai aussi le sentiment de n’avoir jamais vécu sans lui, ses figures hantant mon espace visuel aussi loin que je me souvienne. Elles étaient là comme une évidence – voisines, cousines, étonnamment familières – et pourtant, à le voir un jour peindre dans une émission de télévision, j’ai ressenti comme une énorme trahison : là où je pensais acte incisif, je découvrais minutie  ; là où je croyais fébrilité de l’acte créateur, j’admettais la mesure de l’instant pensé. Il en allait de même pour ses gestes de sculpteur. Un ouvrage de Jacques Dupin, Alberto Giacometti, Textes pour une approche, publié chez Fourbis me renseignait :

« Le geste de Giacometti est d’une autre nature. Sa répétition, son ressassement, apportent un démenti à la brutalité déformante de chaque intervention particulière. »

Il me renseignait, mais ne me réconciliait pas. La belle rétrospective de 1992 au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris soldait même la relation, elle marquait l’instant de rupture. En face des œuvres je ne voyais plus cet « instinct de cruauté, un besoin de destruction  » qui conditionnaient, d’après Dupin et bien d’autres, son activité créatrice. Je me surpris à négliger les salles où il était exposé, favorisant les instants adultères en compagnie de Francis Bacon. Et puis, petit à petit, j’y suis retourné, à la Fondation Beyeler comme ailleurs. Tout récemment, je me suis surpris à regarder les œuvres isolément, les plus grandes comme les plus petites –  surtout les petites – et à m’attacher aux contours des sculptures, à leur volume, à la matière. Je voyais à nouveau ce que je ne souhaitais plus y voir depuis longtemps, une vibration, une émotion particulière. Comme pour un visage qu’on croit avoir oublié, mais dont l’image apparaît parfois en songe, j’ai ressenti un manque, quelque chose de physique qui me renvoyait à la familiarité initiale. J’avais à nouveau besoin de Giacometti. La grande exposition d’été à Beyeler, constituée de pièces diverses – toiles, œuvres de la période surréaliste, notamment Homme et Femme de 1929, les neuf versions des Femmes à Venise, et la série des portraits qu’Alberto a réalisé de son frère Diego, dont la Grande Tête de 1954 – matérialise avec la même force de l’évidence la réconciliation totale à cette œuvre, qui perçue avec une plus grande maturité, contient tout à la fois l’urgence de l’instant et l’extrême maîtrise dont il faut faire preuve pour la faire sienne. En soi, une vraie leçon de vie. D Grande tête de Diego, 1954 / Bronze, 65 x 39,5 x 24,5 cm Alberto Giacometti-Stiftung, Zurich / © FAAG/ 2009, ProLitteris, Zurich

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par emmanuel abela visuel : serge clerc, Rocker, Les Humanoïdes Associés

focus Summer of the 80’s, du 7 juillet au 25 août, tous les mardis et jeudis www.arte.tv/summer

Élégance et décadence Arte égaie notre été, avec une série de programmes autour des années 80. Films de fiction, documentaires, biographies et émissions, tout ce que vous pensiez savoir sur la période, mais que vous découvrirez sous des éclairages nouveaux.

Comme la chaîne l’avait fait pour les années 60 et 70, Arte rend hommage tout l’été à ces années qui nous ont fait connaître le meilleur comme le pire. Chacun sera juge, mais pêle-mêle, on a vécu conjointement l’avènement planétaire de Madonna, Michael Jackson et U2, la new wave et les sons électropop de Depeche Mode, le rock gothique, le succès des Talking Heads – dont on redécouvre Stop Making Sense, sublime concert work in progress du réalisateur Jonathan Demme –, le street-art, les tubes calibrés FM, les clips diffusés sur MTV, la disparition tragique de Klaus Nomi et l’apparition du SIDA. Philippe Manœuvre, co-fondateur de Métal Hurlant, animateur à l’époque de l’émission Sex Machine aux Enfants du Rock, les samedis soir sur Antenne 2, et actuel rédacteur en chef de Rock & Folk, nous sert de guide dans cet espace spatio-temporel riche. Il en pointe les instants marquants, comme Scarface de De Palma, qu’il juge emblématique de la période et qui nous a valu en 1983 quelques nuits d’insomnie. Un film auquel les esthètes opposent volontiers Paris Texas de Wim Wenders, chef d’œuvre primé à Cannes qui rend mieux compte des sentiments mêlés de joie et de tristesse qu’on associe immanquablement à la période. D Dargaud publie une BD, Summer of the 80’s, qui regroupe 17 auteurs, dont Serge Clerc, Catel et Paringaux… Documentaires sur Strychnine et Joy Division sur Arte Radio podcast spécial 80’s www.arteradio.com

La play-list novo 80’s

Munich 83, habillé en New Man, on découvrait la vie sur les pistes de roller d’une boîte allemande. Les filles étaient jolies, avec leur ruban rose dans les cheveux, les garçons aussi. La bande-son : Eurythmics, Tears For Fears et déjà Wham, quelques mois avant la France, déjà en retard d’un temps. Les années 80 étaient là. Exit le post-punk, vive la couleur et l’insouciance. Mon correspondant allemand ne jurait que par Nena, dont la déferlante 99 Luftballons allait envahir les ondes – si ce n’est le ciel –, de l’Europe. La Neue Deutsche Welle, la nouvelle vague allemande, obtenait ainsi des succès inespérés, par le biais de groupes tels que Trio, chef de file d’un mouvement qui a vu naître D.A.F. et Einstürzende Neubauten.

Joy Division, Heart and Soul Blondie, Rapture The Clash, Magnificent Seven XTC, Making Plans for Nigel Soft Cell, Tainted Love / Where Did Your Love Go Taxi Girl, V2 sur mes Souvenirs The Stranglers, Strange Little Girl Talking Heads, Once in a Lifetime The Jam, That’s Entertainment The Smiths, This Charming Man

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par caroline châtelet

focus Partie(s) de campagne, festival du film court, du 17 au 19 juillet à Ouroux en Morvan 03 86 21 46 46 – www.sceniquanon.com

Festins de campagne À Ouroux-en-Morvan, Partie(s) de campagne creuse le sillon d’une aventure cinématographique faite de désirs et de plaisirs. Une édition 2009 placée sous le signe de la bonne chère, à déguster sans modération !

Château-Chinon, vous trouverez facilement. Cette ville de la Nièvre, nichée en plein Morvan et connue pour ses racines mitterandiennes est à une heure de route de Nevers. Paysage vallonné, verdoyant, qu’on atteint après nombre de routes tortueuses, bordées de forêts denses et de bocages. Mais le détour est agréable, très joli même, et si vous avez le temps, faites une pause dans ce fief de la gauche historique, ne serait-ce que pour jeter un œil à son drôle de musée du septennat. Puis, reprenez la route en vous enfonçant un peu plus dans ce qui constitue le parc naturel régional du Morvan. Encore 25 km, quelques virages, et vous y serez. Affaire de désir Une fois sur place, vous risquez de ne plus vouloir en partir... Làbas, l’été – qui, Morvan oblige, peut être frais - s’étire dans des aprèsmidis qu’on voudrait interminables, entre pétanques, pêches à la ligne et apéritifs bien mérités. Les plus malins en profiteront alors pour rester un peu en amont ou en aval du festival, histoire de savourer et de voir, ressentir l’effet de la manifestation sur le village (675 habitants) et ses alentours. Car Partie(s) de campagne, descendant direct des festivals du film court à Saint-Honoré-les-Bains et à Château-Chinon n’est pas de ces rendez-vous hâtivement plaqués sur un territoire. Porté par l’association Sceni Qua Non, la manifestation participe du désir d’apporter du cinéma en milieu rural, de manière conviviale et innovante. À la migration opérée voici deux ans de Château-Chinon à Ouroux correspond un redéploiement des activités de l’association, motivé par l’envie de plus s’ancrer sur le territoire, en étant présent au quotidien. Et le désir, ce mot-là, son idée, est important, car souhaiter pallier à la carence cinématographique dont souffre la Nièvre n’est pas une mince affaire. Imaginez la tête de « pros » débarquant là, loin de tout ! Certains ne s’en sont pas remis, tandis que pour d’autres le coup de foudre a été immédiat. Ainsi de l’équipe du festival de court métrage de Bruxelles, du fondateur et producteur de Lardux Films Christian Pfohl, ou encore de Benoît Delépine et Christophe Salengro, qui suivent régulièrement le festival.

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Le court en panoramique Alors à Ouroux, trois jours durant on réinvente avec humanité et simplicité le plaisir de découvrir le septième art. Versions longues en ciné-concerts avec Christian Paboeuf, courtes ou en plein air, le cinéma se fait multiple, investissant granges, caves, ou champs devenus pour quelques heures salles de projections. La thématique « à table » réunira plus de 100 films courts mais aussi - et c’est ce qui donne à l’ensemble son charme inégalable - nombre d’autres rendez-vous : concours de pique-nique, matchs de foot (locaux VS réal’, un incontournable), apéritifs quotidiens, concerts, DJ’s et soirées sur le parquet de bal génial du Crystal. Tout ça loin du tapage des gros raouts cinématographiques, preuve que le bonheur peut parfois être à une enjambée... D


par emmanuel abela

focus Olivier Mellano, ciné-concert L’Aurore de Murnau, au Théâtre du Parvis Saint-Jean, le 10 juillet dans le cadre du Festival #4 à Dijon 03 80 74 53 33 – www.dijon.fr

Sentiments duels François Truffaut considérait L’Aurore de F.W. Murnau comme le plus beau film du monde. Le guitariste Olivier Mellano a composé une musique qui s’attache à restituer toute la nuance des sentiments de ce chef d’œuvre absolu.

Tu l’approches comment cette modernité, musicalement ? Je ne crée pas une musique qui tente d’atteindre cette modernité ; j’utilise une musique de maintenant, sans code particulier. J’essaie d’établir un rapport très physique d’un point de vue émotionnel. Je me vois comme un filtre, et sans me poser de charte je cherche simplement à retranscrire musicalement ce que je ressens à la vision du film.

Comment ton choix s’est-il porté sur L’Aurore ? C’était une commande de la Fondation Cartier pour le Printemps de septembre à Toulouse. J’étais parti sur un film muet, Vampyr de Dreyer, mais comme ça n’a pas pu se faire, je me suis rabattu assez vite sur L’Aurore que je ne connaissais pas beaucoup. J’ai choisi le film en urgence, sans l’avoir vu entièrement. Mais en voyant la scène de la tempête, je me suis dit qu’il y avait de la magie dans ces images. Et puis, je trouvais que le rythme n’était pas trop trépidant, comme c’est souvent le cas dans les films muets. Le rythme de L’Aurore me correspondait, avec une grande diversité dans les ambiances. Murnau joue sur des tableaux émotionnels différents, ce qui était intéressant pour moi. Et puis, c’est d’une modernité incroyable : je souhaitais vraiment entrer en phase avec cette modernité-là, même s’il me semble qu’aucune musique n’atteindra ce niveau de modernité.

En termes de rythme, c’est un film qui prend le temps. Et puis, il y a cette séparation entre la ville et la campagne… Oui, mais au-delà de cette séparation, il y a ce jeu constant sur la dualité. Et en même temps, il faut se méfier de cette vision manichéenne. Ça n’est pas si simple. La ville est vue comme l’endroit de tous les vices, mais c’est tout de même là que les problèmes de couple finissent par se résoudre. La femme de la ville est celle par qui va arriver le drame et en même temps c’est celle qui fera que le couple va se retrouver vraiment, à un moment où l’amour n’existait plus. La réflexion sur la dualité que mène Murnau concerne l’homme, la femme, les gens, la ville, la campagne… Du coup, le film est rythmé géométriquement. Avec la musique, je n’ai pas souhaité appuyer cette vision du bien et du mal, du blanc et du noir, mais au contraire j’ai cherché à entremêler tout cela, à m’inscrire dans les nuances subtiles d’une logique particulière. Et donc d’emboîter le pas au film, le plus fidèlement possible. D

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par sylvia dubost

photo : cécile babiole

focus Transpositions, exposition de Cécile Babiole, jusqu’au 28 août à l’espace Gantner de Bourogne (90) 03 84 23 59 72 – www.cg90.fr www.babiole.net

Sculpter le son Artiste plasticienne et numérique, Cécile Babiole interroge le rapport entre son et image, et transforme les éléments de notre environnement en instruments de musique.

Installation 0,0116 RPM

Images, sons, lumières, techniques numériques… tous les outils sont bons pour Cécile Babiole, qui crée du son à partir d’objets, du rythme à partir d’images… et inversement. Elle présente à l’espace Gantner deux pièces sonores. Xe-rocks, sa dernière pièce, se compose de deux photocopieurs laqués de noir, dont le son sera à la fois amplifié et traité par un procédé de granulation*. Elle s’accompagne de 0,0116 RPM, qui fait défiler sur deux écrans un panorama circulaire de Mulhouse, où escaliers et fenêtres viennent couper le champ en formant un rythme. Comment vos axes de travail ont-ils évolué ? Je dirais qu’ils n’ont pas du tout évolué [rires]. Avec mon groupe Nox, en 82-83, quand je projetais des boucles de super 8, c’était déjà une manière de faire de la musique avec des images. Je me suis également toujours intéressée à ce qui naissait et à ce qui est en train de mourir en me disant qu’on pouvait encore faire quelque chose de toutes ces machines qui vont aller à la casse, et en particulier les détourner.

Quelle place prennent les techniques numériques dans votre travail ? On a tous des ordinateurs, donc il faut arrêter avec le mythe des nouvelles technologies. C’est un outil domestique, qu’il ne faut pas mystifier, qu’il faut au contraire essayer de comprendre. Connaître un minimum d’informatique, c’est exactement comme connaître l’orthographe. Le reste, on s’en fiche, on prend ce dont on a besoin. Pour Xe-rocks, j’utilise un logiciel développé par un chercheur de l’Ircam, parce qu’il est maniable, intuitif et au service du musicien. J’utilise aussi des micro-contacts, de la technologie bas de gamme, qui ne coûtent même pas un euro pièce. Il y a aussi une vraie intervention plastique sur les photocopieurs, qui deviennent des sculptures… Oui, ils ont été peint en noir laqué pour ressembler à des beaux pianos. Ils ont ainsi changé de nature, et vont être éclairés comme des sculptures dans un musée. Les visiteurs pourront photocopier ce qu’ils veulent, et déclencheront la pièce. Les feuilles imprimées seront le témoignage du son. Mon idée était aussi de transformer un outil de reproduction visuelle en un instrument de production sonore, un objet sans créativité en un processus créatif. D *La granulation est une technique de traitement sonore consistant à jouer successivement des fragments minuscules du son original. Ces fragments, ou grains, sont de l’ordre de quelques dixièmes de secondes.

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par emmanuel abela

focus L’Oblique, un regard sur la géométrie, exposition jusqu’au 2 novembre au Musée du Château des ducs de Wurtemberg et au Musée d’Art et d’Histoire Hôtel Beurnier-Rossel 03 81 99 22 61 – www.montbeliard.com

Regards obliques Peu d’expositions ont posé la question de l’oblique, et pourtant avec la thématique originale de L’Oblique, un regard sur la géométrie, on découvre qu’il s’agit d’une préoccupation constante de la part des artistes, qui a connu bien des développements.

En Histoire de l’Art, la tentation de l’oblique est une constante. Une fois réglée les problèmes spatiaux de l’horizontalité et de la verticalité, l’artiste tente d’élargir le cadre et d’investir de nouveaux champs visuels. On pourrait éclairer toute la problématique de la conquête de la perspective à l’époque renaissante par cette tentationlà, et mieux encore le bouleversement esthétique que provoque le baroque, avec la multiplication des obliques dans la composition, dont certaines se croisent, pour marquer des effets d’instantanéité. À l’époque contemporaine, on supposait que la préoccupation des artistes pouvait se situer ailleurs, mais grâce à l’exposition des Musées de Montbéliard, on découvre des problématiques voisines. En effet, à la suite des grandes tentatives géométriques du début du XX e siècle, bon nombre d’artistes mènent aussi bien en peinture qu’en sculpture une réflexion sur l’espace à partir de lignes obliques. Grâce à la collaboration de plusieurs partenaires, le Museum für Konkrete Kunst d’Ingolstadt, la Fondation Ritter à Waldenbuch, le Musée Würth d’Erstein, le Musée des Beaux Arts de Cambrai et l’atelier Fanal de Bâle, ont été réunies des œuvres de François Morellet, Véra Molnar, Gottfried Honegger, Geneviève Claisse, entre autres artistes qui explorent, parfois exclusivement, les possibilités plastiques qu’offre l’oblique. Ils révèlent que cette quête de l’oblique est intellectuellement une façon d’appréhender le monde, subtile et nourrie, qui rajoute de l’intuition à des approches qui ne seraient que mathématiques. « L’oblique exprime la vie, le dynamisme, l’espace de création, de hasard, c’est l’imprévisible », nous explique Bernard Fauchille, Directeur des Musées de Montbéliard. Elle constitue un point de passage entre deux lignes, la verticale et l’horizontale, « qui ont une sémantique très connotée métaphysique », elle renforce paradoxalement autant qu’elle la conteste notre vision des choses et crée le mouvement. Grâce aux effets que produit l’oblique, « on perçoit la vie sous ses multiples formes. » D

Albert Rubens, Composition B XY P 37, 2001 Coll. Musées de Montbéliard © Jacques Monnin

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par emmanuel abela

par nicolas borg photo : Nicolas Waltefaugle

90’, exposition jusqu’au 4 octobre, à la Saline Royale d’Arc et Senans 03 81 61 55 18 – www.frac-franche-comte.fr

La Nuit Bleue, le samedi 11 juillet de 21h à 7h, à la Saline Royale, à Arc et Senans www.nuit-bleue.com

focus

Le temps de l’exposition

Une autre vision de la musique

Le temps nous est compté : faire ses courses, lire le journal… Qu’en est-il du temps de l’exposition ? Un concept original se pose la question de celui qu’on voudra bien lui consacrer.

Plus qu’un spectacle de sons et lumières, La Nuit Bleue plonge le public dans un voyage utopique d’une rare intensité dans la prestigieuse manufacture de la Saline Royale à Arc et Senans.

Une exposition, ce sont des artistes, des œuvres, un espace et des visiteurs, c’est aussi un temps, celui de la réflexion qu’on mène sur l’accrochage, la disposition des œuvres dans l’espace, les thématiques abordées et naturellement, c’est celui de la visite. 90’ tente d’aborder toutes ces questionslà, et en priorité celle du temps, dans le cadre d’un parcours “expographique” ; entendez par là que la scénographie et l’accrochage deviennent les systèmes directeurs à partir desquels s’articule l’exposition elle-même. Les réflexions qui ont été menées par Véronique Souben, une commissaire indépendante qui a collaboré à de nombreuses expositions, ont abouti à une division de la surface rectangulaire de l’entrepôt en dix bandes parallèles qui correspondent à l’espace-temps du lieu, puis à une répartition en travées selon des règles strictes préalablement définies, d’ordre “objectif”, “subjectif”, “scientifique”, “fictionnel” ou plus simplement formel. Cette approche singulière permet de révéler de manière très vivante les œuvres qui ont été acquises par le Frac Franche-Comté depuis 2006, et d’inscrire celles-ci dans le cadre historique de la ville de Besançon. D

Matthew McCaslin - Bedded bed, 1989 Couvertures / 100 x 200 cm © Matthew McCaslin

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Ce festival à la croisée des ondes sonores et lumineuses propose pendant une nuit entière, de 21h à 7h, des concerts acousmatiques et électroniques. Du mot acousmate et du grec Akousma, il faut entendre un bruit imaginaire, dont on ne voit ni les causes ni l’auteur. Concrètement, la musique acousmatique se tourne, se développe en studio et se projette en salle, comme pour le cinéma. Les auditeurs auront donc droit à un écran de 90 haut-parleurs. Allongés sur un matelas au centre de l’acousmonium, ils auront la troublante impression d’être immergés dans un univers sonore en 3 dimensions qui libère les images mentales et les formes créatives de leurs imaginaires. Pendant ce temps, l’interprète agit en temps réel sur les différents paramètres comme l’intensité sonore ou la coloration spectrale, pour spatialiser la musique. Une trentaine de compositeurs seront représentés, parmi lesquels Sébastien Chatron et Jonathan Prager. Pour les amateurs d’ambiances plus relaxées, le cinéma pour l’oreille invite à une écoute plus intime, sur un transat. Des performances live sont également au programme de cette 8ème édition de Nuit Bleue avec les concerts électroniques de Gert-Jan Prins un néerlandais alliant la dance-électro et la vidéo ou encore Christian Renou, l’un des fondateurs de la scène do it yourself (bricolage avec des instruments rudimentaires). D


par philippe schweyer

par sylvia dubost

Exposition visible jusqu’au 11 octobre www.besancon.fr/museedutemps

Jusqu’au 4 octobre à Metz et dans toute la région www.centrepompidou-metz.fr

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Bijou Bijou

Art-show

Le Musée du Temps à Besançon présente une collection exceptionnelle de plus de 150 bijoux réalisés par les plus grands noms de l’art moderne et contemporain.

Avec la programmation Constellation, la ville de Metz prépare l’arrivée du Centre Pompidou et fait une large place à l’art tout l’été.

Picasso, Man Ray, Arp, Calder, Giacometti, Dubuffet, César, Roy Lichtenstein, Niki de Saint-Phalle, Ben, Louise Bourgeois, Keith Haring, Miquel Barceló, Anish Kapoor... Autant d’artistes qui ont créé par amusement ou prouesse technique des bijoux en or, argent, acier, plastique ou même avec de simples pierres de rivières tels ceux réalisés par Calder. Autant de pièces souvent uniques rassemblées dans la collection de Clo Fleiss pour former une sorte de musée idéal et intime de l’art moderne et contemporain. Montrés au public pour la première fois, chacun de ses bijoux raconte une histoire. La lecture des textes très documentés de Emmanuel Guigon, Chantal Bizot et Laurent Devèze dans le catalogue publié par les éditions Hazan complète utilement la visite de l’exposition. On apprend notamment que Calder s’est amusé toute sa vie à façonner des sculptures portables, des broches et des bracelets à partir d’une simple petite bobine de fil de laiton ou d’argent qu’il martelait, aplatissait ou entortillait au gré de sa fantaisie. D

Prévue pour 2010, l’ouverture du Centre Pompidou-Metz, voulue par Renaud Donnedieu de Vabres alors ministre de la culture, surfe sur la vague de décentralisation des grands musées nationaux, et espère attirer en Lorraine un large public. En attendant que les 5000m2 imaginés par les architectes Shigeru Ban et Jean de Gastines accueillent les collections du musée national d’Art moderne, celles-ci ont trouvé refuge un peu partout dans la ville. Le symbole est fort, et pour préparer en douceur cette arrivée, les organisateurs ont été très attentifs au dialogue entre l’œuvre et le lieu d’accueil. La Bruja de Cildo Meireles a ainsi trouvé au Frac une circulation idéale (lire page 18), la superbe sculpture d’Anish Kapoor révèle toute la beauté de l’église des Trinitaires et la Grande Chrysocale de Guillaume Leblon semble avoir été créée pour la chapelle des Templiers. Une arrivée en douceur et en festivités : après la grande fête d’ouverture du 15 mai, cet accueil s’accompagne de nombreuses expositions dans la ville et la région, et intègre aussi, dans l’idée de festival, plusieurs événements marquants, comme le concert d’ouverture du Centre Acanthes (le 4 juillet à l’Arsenal), et la performance de Daniel Buren (le 3 septembre à l’opéra), en écho à son intervention colorée (et rayée) rue Serpenoise. D

Alexander Calder, Collier avec pendentif, 1940 ; bague ©Calder Foundation, New York/Adagp, Paris 2009, ©Studio Sebert, Paris

Couleurs superposées, Acte II 60’, travail in situ, Musée Laforêt, octobre 1982, Tokyo. Détail. © Daniel Buren / ADAGP, Paris, 2009

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par sylvia dubost

focus À contre-corps, œuvre de dévoration, jusqu’au 20 septembre au Frac Lorraine à Metz 03 87 74 20 02 – www.fraclorraine.org

The Invasion Après sa récente exposition à la Tate Modern, le Brésilien Cildo Meireles, artiste conceptuel et engagé, envahit le Frac Lorraine avec une œuvre de résistance.

En 1981, à la Biennale de Săo Paolo, dans un Brésil encore sous l’emprise de la dictature (1964-1985), Cildo Meireles avec La Bruja 1, véritable mer de 2500km de fil, envahit l’intégralité de l’architecture de Niemeyer. Impossible d’échapper à cette œuvre-monstre, qui phagocyte l’espace, attrape le spectateur, le fait trébucher. Avec Meireles, l’art s’impose physiquement. On peut évidemment y voir une variation sur le conte de Rapunzel ou le mythe d’Ariane, mais dans ce contexte politique, cette Bruja (sorcière), jouant sur l’entrave et émergeant d’un simple balai, objet domestique et quotidien, prend avant tout des accents militants. La révolution est en marche et elle viendra d’en bas. Au Frac Lorraine, ce fil noir serpente à nouveau tel un organisme à travers les couloirs, les escaliers, envahit une salle entière, s’accroche au plafond, dessine des volumes, et se déverse dans la cour, grimpant le long de la façade pour s’épandre jusque dans la rue. Autour de cette œuvre prêtée par le Centre Pompidou*, le Frac construit une exposition autour de l’idée de dévoration, avec deux autres artistes de la scène brésilienne. En 1928, le poète brésilien Oswald de Andrade rédige le manifeste anthropophage. Au moment où le Brésil s’interroge sur la position à adopter face au monde, entre intégration à l’Occident et revendication de son identité propre, de Andrade propose une troisième voie : comme les Indiens Tupi, qui dévoraient leurs ennemis vertueux

pour acquérir leurs qualités, il invite à « manger » l’autre pour faire naître sa propre identité, devenant ainsi l’un des pionniers de l’hybridation culturelle, revendiquée dans les années 60 par les musiciens du courant tropicaliste. De Andrade a inspiré de nombreux artistes, dont Cildo Meireles. Sa Bruja est ici mise en regard avec une vidéo d’Anna Maria Maiolini, In-out Antropofagia (1973), une série de bouches en gros plan, affamées de liberté et de communication, et des traces photographiques de Canibalismo et Baba antropofágica, actions collectives de l’artiste majeure Lygia Clark. Thématique passionnante que la dévoration, qui réduit cependant quelque peu la portée de l’œuvre de Meireles. Bien plus riche de sens, La Bruja aurait pu se suffire à elle-même. D *Dans le cadre de Constellation, préfiguration du Centre Pompidou Metz, exposant jusqu’au 4 octobre des œuvres de la collection dans différents lieux de la ville. www.metz.fr

Cildo Meireles, La Bruja - version I, 1979-81. Coll. MNAM, Paris. Vue d’exposition, Frac Lorraine, Metz. © Cildo Meireles. Photo : Rémi Villaggi

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par emmanuel abela

par emmanuel abela

Dans l’abîme du Temps, exposition jusqu’au 2 novembre, au Musée départemental d’art ancien et contemporain d’Épinal 03 29 82 20 33 – www.vosges.fr

Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, exposition jusqu’au 11 novembre, au Musée de l’Image, à Épinal 03 29 81 48 30 – www.epinal.fr

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Le temps imparti Immatériel, le temps se dérobe à l’artiste qui cherche à le figer tout de même. Une belle thématique pour l’exposition Dans l’abîme du Temps, qui s’est construite à partir des riches collections photo et vidéo du Frac Lorraine. Inscrire sur la durée l’instantanéité de l’acte créateur, parfois bref et incisif, sans rien perdre de sa fugacité, voilà le défi que se sont lancés bien des artistes. Jérôme Fabiani, commissaire exécutif de l’exposition, nous rappelle l’origine de cette thématique transversale : « Nous avons proposé une carte blanche à Béatrice Josse, la directrice du Frac Lorraine. Au départ, nous avions défini les supports sur lesquels nous souhaitions travailler en priorité, la photographie et la vidéo. » La vidéo largement représentée, notamment par l’un des artistes – écrivain et cinéaste minimaliste – qui n’a jamais cessé de placer la question du temps au cœur de sa réflexion : Michael Snow. « La vidéo que nous présentons a été réalisée dans sa maison de vacances : l’air qui passe par une porte-fenêtre fait vibrer un rideau, créant ainsi des volumes, avec des effets qui ne sont rendus possibles que grâce au média vidéo. » Autre axe de réflexion pour introduire cette notion de temps dans la création, la photographie : la durée de pause et la captation du moment permettent des traitements infinis, comme c’est le cas pour le travail impressionnant d’une jeune artiste, Marine Hugonnier – « un regard vers le lendemain qui emprunte les codes à la peinture hollandaise du XVIIe siècle. » À découvrir également le court-métrage de Marguerite Duras, Aurélia Steiner, « une réflexion sur le passé, l’oubli, l’Histoire et l’histoire personnelle. » D

La permanence des images Aujourd’hui, la majorité des œuvres qu’on connaît, on les a découvertes sous la forme de reproductions dans les ouvrages d’art ou les magazines, avant de les voir dans les musées. Par le passé, il en allait de même : le mode de diffusion des tableaux se faisait par le biais des nombreuses gravures qui circulaient à travers l’Europe ; elles inspiraient en retour les artistes qui ne pouvaient les découvrir sur site et familiarisaient les gens avec les thèmes religieux qu’elles reproduisaient. Ces images qui figuraient le Jugement de Salomon, le Massacre des Innocents ou Saint Michel terrassant le démon, popularisaient ces thèmes. Une sélection a été faite au Musée de l’Image d’Épinal, à partir des tableaux des grands maîtres de la Renaissance et du Baroque, Raphaël, Leonard de Vinci, Guido Reni ou Rubens, pour une série d’images qui dessine les contours d’une Histoire de l’Art européen jusqu’au XIXe siècle. À l’origine, leur public se doutait-il qu’il tenait entre les mains des reproductions de grands tableaux ? Rien n’est moins sûr. Ce qui importait, c’était ce que véhiculait l’image elle-même et comment la thématique des tableaux était rendu accessible au plus grand nombre. L’exposition permet également de situer les modèles qui circulaient dans le contexte artistique et géographique de l’époque, les informations contenues dans ces images nous renseignant sur l’évolution du temps et des pratiques. La présence d’œuvres contemporaines, signées Andy Warhol, Jean-Michel Alberola ou Patrick Neu, autant d’artistes qui se sont inspirés d’œuvres anciennes, insiste sur leur étonnante modernité. D

Marine Hugonnier, Towards Tomorrow (International Date Line, Alaska) #1, 2001-2003 collection Frac Lorraine

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par philippe schweyer

par philippe schweyer

Exposition jusqu’au 26 juillet 03 69 77 66 47 – www.kunsthallemulhouse.com

Timewarp, jusqu’au 13 septembre au CRAC Alsace à Altkirch 03 89 08 82 59 – www.cracalsace.com

focus

Le grand bain

Le temps suspendu

Les diplômés de l’école supérieure d’art de Mulhouse exposent leurs travaux de fin d’études à la Kunsthalle.

L’exposition Timewarp rassemble les œuvres de treize artistes qui explorent chacun à leur manière le thème du temps.

Pour décrocher leur DNSEP (Diplôme national supérieur d’expression plastique), les futurs artistes et designers formés au Quai doivent se plier à un dernier rituel qui consiste à présenter les travaux issus de leurs recherches devant un jury de professionnels. Au cours de cette confrontation orale décisive, on leur demande notamment d’expliciter le cheminement qui les a amené à produire leurs premières œuvres. Les réalisations de ceux qui réussissent l’épreuve et obtiennent donc leur diplôme en art, design graphique ou design textile, font ensuite l’objet d’une exposition collective. Une de ses missions étant d’accompagner les artistes en devenir, la Kunsthalle de Mulhouse accueille pour la première fois cette exposition de fin d’études. Une ultime expérience collective qui sera aussi une belle occasion pour les artistes en herbe de s’emparer sans retenue d’un lieu que la première exposition proposée par Lorenzo Benedetti (La Notte) avait occupé avec sobriété. D

Si la thématique du “temps” choisie par la commissaire Felicity Lunn n’a rien de révolutionnaire, l’exposition qu’elle propose à l’invitation du Crac rappelle qu’il n’y a pas mieux pour éprouver physiquement le passage du temps qu’une vidéo, longue de préférence. Celle de Sophy Rickett nous a valu ce mail enflammé de Vincent S. de Mulhouse : « Le hasard m’a conduit au Crac Alsace, à Altkirch. Je n’y étais jamais allé. Je n’avais jamais non plus consacré plus de 53 secondes à regarder une œuvre vidéo. Auditorium de Sophy Rickett est fascinante. Deux images projetées, séquences légèrement en différé ou totalement différentes, jeu sur les travellings et la profondeur de champ. Une insistante musique d’Ed Hughes, répétitive et en même temps linéaire, proche de Philip Glass ou mystérieuse comme celle des films de Chabrol. Une photographie/lumière qui montre, suggère, des fonds bleutés ou verts de Toscane : et parfois, apparaissent alors, des images comme des tableaux de Rothko. Quelques 21 très belles minutes. » Encore plus longue (51 min), la vidéo Non ricordo il titolo de Christelle Lheureux, est un remake néo-réaliste existentiel en noir et blanc filmé sur l’île de Stromboli avec les sosies approximatifs de Marcello Mastroianni et Ingrid Bergman. Cette fois c’est l’artiste ellemême qui en parle le mieux : « Marcello Mastroianni marche dans la poussière volcanique. Il fume. Il regarde la mer. Le volcan explose. Les arbres sont brûlés par la lave. Nous sommes à Stromboli, en 1951, avec le fantôme de Rossellini. Ingrid Bergman monte le volcan. La fumée sulfureuse la fait tousser. Non, c’est son fantôme qui tousse. Je ne sais plus. Ingrid s’éveille au bord du cratère et voit passer Marcello dans la fumée. Oui, c’est sûr, elle le voit. Puis, il disparaît dans la fumée. (…) C’est un rêve, une fable. C’est impossible. La fumée du volcan enveloppe tout. Nos souvenirs de cinéma se mélangent. Vous ne vous souvenez plus très bien. Moi non plus. » D

Tapis modulable «Vanuatu» fabriqué par Virginie Fuchs à partir de bandes de tissu pliées, cousues et recousues jusqu’à l’apparition d’une forme nouvelle. Non ricordo il titolo (j’ai oublié le titre), Vidéo de 51 min (2008), Courtesy Christelle Lheureux / Artericambi, Verona, Italy.

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par philippe schweyer photo : the herbaliser © eva vermandel

focus Bêtes de Scène ! du 9 au 13 juillet au Parc Salvator et au Noumatrouff, à Mulhouse 03 89 32 94 10 – www.noumatrouff.fr

Electro sans frontières Pour sa dix-neuvième édition, le festival Bêtes de Scène reste fidèle à sa devise : « de l’ethno à l’électro ». Si la formule est forcément réductrice, elle résume toujours l’esprit d’un festival convivial qui accueillera notamment Amon Tobin, Cirkus et U-Roy.

Depuis quelques années, Mathieu Spiegel, le programmateur du Noumatrouff, rêvait de faire un coup en accueillant Amon Tobin à Bêtes de Scène !  C’est chose faite, puisque le “génie” brésilien de l’électro, figure de proue du label Ninja Tune, est à l’affiche du festival mulhousien pour une date unique en France le 10 juillet. La veille, Bêtes de Scène s’allie aux Jeudis du Parc pour proposer une “soirée australienne” au Parc Salvator avec la projection en plein air de Priscilla, folle du désert, l’histoire de deux drag queens et d’une transsexuelle qui traversent l’Australie en bus. Soirée qui ne serait pas tout à fait australienne sans la « Transe organique » d’Airtist, un groupe… hongrois ! Après cette mise en train exotique, le festival s’installera pour quatre jours de musique, de retrouvailles et de palabres dans la cour du Noumatrouff agrémentée de buvettes et autres stands culinaires. Les quatre soirées démarrant justement dans la cour par des concerts gratuits, il serait bête de ne pas en profiter. S’y produiront notamment Goayandi, Yaro, Bal Pygmée et Jahcoustix mais aussi les incontournables stars locales DJ Hamid Vincent et Lee Ben. Du côté des têtes d’affiches programmées indoor (prévoir une tenue légère pour danser jusqu’au bout de la nuit), il ne faudra pas rater The Herbaliser (photo), une autre pointure du label Ninja Tune, et les strasbourgeois de Lyre le Temps, le 11 juillet. Ces derniers, soutenus par le Noumatrouff, ont représenté l’Alsace au dernier Printemps de Bourges et mis récemment en ligne un clip en noir et blanc qui se taille un joli succès sur Dailymotion. Le lendemain, Cirkus, le projet de Cameron McVey (Producteur de Blue Lines le premier album de Massive Attack), Karmil, Neneh Cherry et Lolita Moon, proposera un mix hypnotique de guitares électriques et de beats sur lequel viendront se poser les voix aériennes de trois chanteurs particulièrement inspirées. Enfin, last but not least, les amateurs de reggae seront eux aussi de la fête, puisqu’ils auront droit à un feu d’artifice vert, jaune et rouge le 13 juillet avec le « dirty reggae » de The Aggrolites et les vétérans toujours verts U-Roy et Pablo Moses. D

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par emmanuel abela

par nicolas borg photo : françoise léger

Les Babyshambles, en concert le 15 août à la Foire aux Vins d’Alsace, à Colmar 03 90 50 50 50 – www.colmar-expo.fr

Scènes de rue, les 17 et 18 juillet à Mulhouse 03 69 77 77 50 – www.mulhouse.fr

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Fuck Forever L’histoire du rock est jalonnée de ces figures en quête de salut, qu’on jette en pâture, avant de constater qu’elles ont façonné nos vies. À l’égal des plus grands, Pete Doherty peut se targuer de faire partie de ce cercle très restreint, non pas tant par ses frasques qui ne finissent par intéresser que ceux qui tentent de les relayer, mais par l’étonnante charge qui se dégage de la moindre des compositions qu’il couche sur le papier. Bien sûr, sa reconnaissance vient se renforcer aujourd’hui auprès du grand public, alors qu’il a décidé de donner la version la plus lisse de lui-même sur son premier album solo – sous le nom de Peter Doherty –, mais d’autres avant lui, à commencer par le grand John Lennon lui-même, avaient ressenti à un moment ou à un autre le besoin de donner des sucreries à ceux qui leur tendaient la main derrière la cage – c’était parfois une question de survie mentale. Comme son brillant devancier, l’ex-Libertine est bien au-delà de cela, il a déjà inscrit dans nos cœurs les hymnes qu’on aurait aimé découvrir adolescent. Avec un sens incomparable de la démesure, il continue de progresser dans une quête de filiation qui lui permet de tutoyer la maestria mélodique des Kinks et des Jam, et ce dans la plus pure tradition britannique. Naturellement, l’incertitude est parfois liée à la dimension légendaire de la star et la liste de ses faux bonds, on le sait – qu’il soit lui-même présent physiquement sur le site ou pas – est longue. Mais certains se souviennent que le songwriter était bien là, sur scène, aux Eurockéennes en 2008 et qu’il y avait même donné un excellent concert, alors il ne reste plus qu’à se réjouir de sa prestation avec les Babyshambles, le jour de l’Assomption à Colmar. D

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Bousculer la rue En été, les spectacles de rue s’installent dans nos villes. On les regarde, les trouve plaisants sans y prêter réellement attention. Le festival Scène de rue à Mulhouse va plus loin et propose des prestations tout à fait étonnantes… Scènes de rue se veut avant tout un festival populaire et gratuit qui touche le plus grand nombre. Une dimension fédératrice chère à Frédéric Rémy, le directeur artistique : « Le fait de partager ces moments d’émotions avec 3000 à 5000 personnes à côté de nous, ça génère une émotion collective plus grande. On se sent vivre ensemble. » La particularité de Scènes de rue est de vouloir interpeller le public et qu’il s’interroge sur la vie d’un artiste qui vient perturber son environnement quotidien, la ville. Sur la base d’une programmation festive et ouverte à de nombreuses disciplines telles que le théâtre, la musique, la danse, les arts visuels, le cirque, on trouve des compagnies confirmées à l’image d’Ilotopie basée dans les Bouches du Rhône. « Ils se posent vraiment la question des enjeux sociaux et individuels et cherchent à savoir comment on peut avoir un regard différent sur la ville et sur les gens. » Leur spectacle, Les gens de couleur, tourne depuis plus de 15 ans dans le monde entier. Il interpelle sur la vision que peut avoir le public sur un artiste revêtu d’une seconde peau, très vive, brillante et plastique et qui déambule dans sa ville. Une façon d’oublier le rapport scène-public et de donner plus d’ampleur au travail de l’artiste en se demandant « comment à un moment donné, on peut perturber la ville et faire qu’elle devienne une scène. » D


par emmanuel abela

par nicolas borg

Les Vacances de Monsieur Hulot de Jacques Tati et Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola, en salle au Bel Air, à Mulhouse, et au Star St-Exupéry, à Strasbourg + Projection en plein-air au Bel Air d’Affreux, sales et méchants le 11 juillet et Les Vacances de Monsieur Hulot le 16 juillet Bel Air : 08 89 60 48 99 – www.cinebelair.org Star St-Exupéry : 03 88 32 67 77 – www.cinema-star.com

Eté cour, été jardin, du 18 juillet au 29 août à Strasbourg www.ete.strasbourg.fr

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Vacances en cinéphilie Les Vacances de Monsieur Hulot de Jacques Tati et Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola font l’objet d’une sortie nationale en copie neuve. L’occasion de projections en plein air et en salle au Bel Air et au Star St-Exupéry. De tout temps, la période estivale s’est prêtée à la découverte et à la redécouverte des classiques du cinéma. Les cinémas Bel Air à Mulhouse et Star St-Exupéry à Strasbourg perpétuent cette tradition, avec la ressortie en copie neuve des Vacances de Monsieur Hulot, le second long métrage de Jacques Tati. Projeté à Cannes cette année, le film réalisé en 1953 en noir et blanc, reste un pur délice d’humour et de tendresse. On y découvre Monsieur Hulot au volant d’une étrange voiture, vacancier comme il en existe peu, qui provoque un joyeux désordre dans une station balnéaire. Certains gags demeurent légendaires – son service frappé au tennis –, mais tendent à faire oublier la richesse des événements qui se passent dans et en dehors de l’image. À chaque nouvelle vision, de nouvelles situations nous sont révélées, dont certaines appuyées par l’environnement sonore si particulier que ce grand amateur de jazz crée pour ses réalisations. Comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, Carlotta réédite également Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola, une satire grinçante à mettre en relation avec les autres chefs d’œuvre du milieu des années 70 en Italie. Le film sera diffusé au Cinéma Bel Air, puis intégré à une programmation du Star St-Exupéry dans le cadre de la rétrospective À l’Italienne avec pas moins de six autres films italiens, dont la plupart en copie neuve (Fellini, Risi, Bolognini…). D

Pour que l’été dure toujours Si les mois de juillet et d’août sont synonymes de trêve pour les hauts lieux de la culture strasbourgeoise, les animations ne s’arrêtent pas pour autant. Au Taps Gare et au Taps Scala, Été Cour Été Jardin propose une large palette de spectacles : théâtre de marionnettes, contes persans ou africains, rythmes brésiliens, poésies et douces mélodies dans le cadre de lectures musicales enthousiastes, comme cette balade littéraire autour de l’œuvre de l’écrivain Raymond Queneau, le 25 juillet, orchestrée pour voix et accordéon. Les mardis, lors des soirées concerts au Taps Scala, ce sera l’occasion de découvrir toute la richesse culturelle de la capitale européenne avec principalement des influences de l’Est : de l’univers cabaret aux résonnances bulgares en passant par des accents balkaniques ou mongols. Tous les mercredis, les instants lyriques alterneront opérettes et lieder. Une série de spectacles qui se clôturera le 26 août par Nuit et Mystère. Interprété par la franco-espagnole Amaya Dominguez ce voyage au cœur de la nuit peuplée d’elfes et de sorcières mettra en avant tout le talent de la voix mezzosoprano de cette chanteuse née à Strasbourg. D

Raymond Queneau revisité à l’accordéon par Lydia Reithler

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par sylvia dubost

par sylvia dubost

Braun Braun Braun, jusqu’au 27 septembre au Ceaac à Strasbourg (Fermeture du 1er au 31 août) 03 88 25  69  70 – www.ceaac.org http://badbeuys.ent.free.fr/

Foul Rain, du 19 juin au 7 octobre à La Chaufferie à Strasbourg 03 69 06 37 77 – www.esad-stg.org

focus

Wesh

Déliquescence

Une bande de jeunes investit un centre d’art : les Bad Beuys Entertaiment tentent de résoudre l’impossible équation entre la cité et l’art contemporain.

La Chaufferie expose les troublants dessins du Néerlandais Paul van der Eerden.

Introduire la cité dans le champ des arts plastiques, à défaut d’introduire les arts plastiques dans la cité, c’était l’objectif des Bad Beuys Entertainment, collectif né en 1999 de la rencontre entre plusieurs jeunes artistes du 9.5 (Cergy-Pontoise). Nourris de culture urbaine et de références plastiques, ils entendent proposer un art social et humaniste (d’où l’hommage à l’allemand Joseph Beuys), dans lequel le mode de fonctionnement du collectif est aussi important que l’œuvre finale. Le CEAAC leur consacre une rétrospective posthume, car comme toutes les utopies, celle des Bad Beuys s’est achevée en 2007. Reste un corpus d’œuvres qui s’est beaucoup interrogé sur la façon dont notre environnement conditionne notre comportement et a tenté le grand écart entre art noble et art populaire. On y retrouve les élémentsclé qui entretiennent le cliché de la cité : l’immeuble, le vestibule comme lieu de vie, les sauvageons squattant l’arrêt de bus, les rappeurs en survêt, le döner, les samples de Public Enemy, et cette magnifique couleur marron dont on revêt le mobilier urbain pour tenter de le faire disparaître. Détournés et décalés, ils composent un langage conceptuel qui interroge notre cadre de vie et la manière dont nous tentons de l’investir. D

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Des hommes qui tombent, des membres arrachés, des sexes offerts, des squelettes et des corps monstrueux… figurés avec toute la délicatesse du dessin, toute la simplicité et l’évidence d’un trait de crayon sur une page de cahier. C’est là toute la richesse et la force de cette technique, fragile et spontanée, qui s’affranchit du spectaculaire de l’art pour ne laisser parler que son sujet. Né à Rotterdam en 1954, Paul van der Eerden l’a choisie pour explorer les thèmes de la solitude, de la détresse, de la peur, de la violence et de la « lutte des sexes »… bref, toutes les turpitudes de l’homme. Aussi prolixe qu’austère, il a choisi de s’écarter de la scène artistique qu’il juge ennuyeuse et académique, et c’est presque malgré lui que ses œuvres ont rejoint les collections des musées de Rotterdam et Utrecht. La Chaufferie accueille une centaine de dessins, dont l’impressionnant série Bad Breath, 52 couvertures d’une revue imaginaire qui traiterait, on l’imagine, de tous les maux et souffrances de l’humanité. Dans ce format auto-imposé se déploie tout l’univers de Van der Eerden, avec des références allant du constructivisme et des avant-gardes au dessin de presse et à l’art brut, où ressurgissent parfois quelques maîtres anciens… Une œuvre d’une force rare. D


par emmanuel abela

focus Temple protestant, rue de l’hôpital à Mutzig

Pie Jesu On croit son art très éloigné de toute considération spirituelle, et pourtant la croix peinte qu’il a réalisé pour le Temple protestant à Mutzig offre un éclairage surprenant sur le travail de Christophe Meyer.

Les relations qu’entretiennent l’art contemporain et la foi chrétienne restent parfois obscures, les paroisses se satisfaisant généralement d’une iconographie veule. En faisant appel au peintre strasbourgeois Christophe Meyer pour la réalisation d’une grande croix derrière l’autel du Temple protestant à Mutzig réhabilité en 2008, le pasteur Jacky Lorentz a fait le pari d’une vraie réflexion sur la place de l’œuvre d’art dans l’espace religieux. « Dans une église, le chemin qui nous conduit vers l’autel n’est pas celui de l’indéfini », nous explique-t-il avec conviction, insistant sur la nécessité de commander des œuvres avec « une identité forte », comme ce vitrail réalisé par Thierry Ruhlmann pour l’escalier qui donne accès à l’étage.

En acceptant de réaliser cette croix, Christophe Meyer en a surpris plus d’un, mais certains se souviennent qu’il avait déjà abordé des thématiques religieuses avec une série de Pietà. « C’est drôle, nous avouet-il troublé, mais j’avais oublié ces tableaux. On ne fait pas forcément le lien, mais les premières figures sur lesquelles j’ai travaillé ont une vocation cultuelle. Il y a quelque chose qui a émergé là qui m’a toujours fasciné. » L’évocation d’un souvenir très marquant d’une reproduction du Retable d’Issenheim – « la seule peinture visible à la maison » –, avec sur l’un des panneaux la présence de Saint Jean Baptiste habillé d’une peau de bête, donne un éclairage nouveau sur le travail qu’il mène depuis ses débuts. Ce qui étonne le visiteur devant cette croix monumentale, constituée d’une trentaine de petits panneaux interchangeables, c’est la grande diversité des techniques utilisées et la forte tonalité colorée. « En poussant les limites de la peinture acrylique, j’arrive à des effets chromatiques étonnants. Sur des petites surfaces, j’ai tenté d’impulser une grande profondeur et un mouvement, en évitant les écueils de l’expressionnisme abstrait. J’ai cherché à explorer les notions de pulsation et de fluidité. » Et de rappeler que le premier signe de ralliement des Chrétiens « à leur époque underground » était le poisson. Il résulte de sa démonstration très cultivée une émotion particulière qui inscrit son œuvre dans la lignée des grands programmes tels qu’ils étaient pensés pour les commandes artistiques de la période du Moyen Âge jusqu’à la fin du Baroque. Avec ses effets de lumière et ses variations de couleur, la croix matérialise la Passion du Christ, mais ne présente rien de funèbre, bien au contraire. Elle signifie visuellement la Résurrection possible, et renoue ainsi avec la tradition iconographique pluriséculaire. D

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par nicolas léger

focus Lika, Dorette, Hella... Femmes affichistes en Alsace de 1900 à 1980, du 30 juin au 20 septembre 2009 à la BNU de Strasbourg 03 88 25 28 00 – www.bnu.fr

Ces femmes en haut de l’affiche... Lika, Dorette, Hella... : trois prénoms surmontent l’affiche de l’expositions de la BNU rendant hommage aux femmes affichistes d’Alsace de 1900 à 1980. Les créations exposées sont de véritables révélateurs de notre société. Quand féminité rime, plus que jamais, avec modernité et inventivité...

Trois figures se détachent de l’intitulé de l’expo : « Lika, Dorette et Hella... ». Mais qui sont-elles ? Des icônes publicitaires ? Des mascottes de marques ? Non, Lika Marowska, Dorette Muller et Hella-Arno, ont été des figures majeures du graphisme strasbourgeois. Les points de suspension du titre sont d’ailleurs là pour nous rappeler que la liste n’est pas exhaustive : de nombreuses femmes ont excellé dans le domaine. Au total, trois générations sont ici mises à l’honneur. L’Alsace, carrefour culturel, a bénéficié de ces talents venus pour la plupart des écoles d’art d’outre-Rhin. Hella-Arno créera son propre atelier strasbourgeois en 1963. Sa formidable production a peuplé des années durant, la presse locale ou les murs de la ville. Une plongée dans l’histoire de la publicité donc, mais pas seulement. L’art est bien au rendez-vous. Le visiteur ne pourra que s’étonner devant l’inventivité et la richesse des fonds iconographiques. Le déploiement de coloris, la variété des lignes et courbes force le respect. À cela s’ajoute la diversité des sujets présentés : l’industrie alimentaire, la brasserie, l’habillement, l’équipement ménager, les activités sportives, le tourisme, les fêtes et les bals, etc... La dynamique d’une affiche annonçant une course automobile, ou l’élégance d’un galbé pour une robe, accrochent immédiatement l’œil. L’efficacité et le charme de ces pubs sont encore intacts.

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C’est toute notre modernité qui se donne à lire en filigrane. L’émergence d’une société de consommation apparaît dans cette perpétuelle apologie du confort et du progrès. Les affiches d’appel à l’emprunt de guerre, quant à elles, nous rappellent les blessures de l’Histoire. De même, les bouleversements artistiques et culturels sont bien visibles dans ce domaine du graphisme où l’exigence d’innovation est permanente. La reproductibilité de ces objets publicitaires, leur visée mercantile a pu faire oublier, trop vite, toute la dimension artistique de la chose. Voilà une belle occasion de mettre des visages derrière ces œuvres du quotidien. « Rendre justice » à ces femmes, tel est le pari explicite de l’exposition : mission accomplie. D Maquette d'affiche pour Bel'Mode par Hella-Arno, gouache 119x79 cm. Fonds BNU (D.R.) La plupart des documents présentés sont reproduits dans le catalogue de l'exposition édité par la BNU (192 pages, 25€).


par nicolas borg

Decorum, exposition du 20 juin au 6 septembre dans la Halle Verrière de Meisenthal 03 87 96 87 16 – www.ciav-meisenthal.com

Revaloriser l’artisanat Face au pillage des codes traditionnels décoratifs par l’industrie de masse, le Centre International d’Art Verrier (CIAV) de Meisenthal présente l’exposition Decorum qui remobilise les savoir-faire traditionnels de décor du verre. Dans ce village des Vosges du Nord, la fabrication de verre et autres boules de cristal, c’est leur métier. Entre 2005 et 2008, 20 artistes-designers et 60 étudiants de 11 écoles d’art en Europe ont été amenés à porter une réflexion sur un programme de recherche intitulé « Relecture contemporaine des techniques traditionnelles de décoration du verre ». L’objectif étant de réagir face aux folles créations issues d’une politique de différenciation de produit par l’industrie moderne. Il en résulte une exposition de 600 prototypes qui portent en eux une conception traditionnelle et contestent le rêve de modernité sans limites de la société actuelle. Cette visite s’effectue en complément de celle du musée du verre où des démonstrations de fabrications sont également proposées au public. D


rencontres Propos recueillis par rosaline lopez-oros (traduction : françoise thanas)

photo : vincent arbelet

Eduardo Pavlovsky, l’énergie au présent Parallèlement à sa profession de psychanalyste, Eduardo Pavlovsky écrit et joue. C’est d’ailleurs à l’occasion du festival Théâtre en Mai que l’homme est de passage en France, invité pour présenter deux de ses pièces. L’occasion d’une rencontre avec un auteur et acteur engagé autant sur que hors du plateau, accompagné de la traductrice de ses pièces Françoise Thanas. Eduardo Pavlovsky est l’une des figures essentielles du théâtre argentin contemporain. Psychanalyste de formation – profession qu’il exerce encore –, auteur de théâtre, comédien au cinéma ou encore à la télévision, cet infatigable homme de terrain continue d’arpenter les scènes du monde. Et s’il est l’auteur à ce jour d’une quinzaine de pièces, plusieurs étant traduites et jouées à travers le monde, Pavlovsky met également en scène et interprète ses propres textes. Ainsi, invité à Dijon à l’occasion de Théâtre en Mai, l’énergique comédien septuagénaire a présenté deux de ses créations : Potestad et Solo Brumas. La première, écrite en 1985 et régulièrement jouée à l’étranger (Jean-Louis Trintignant en a assuré une mise en scène), explore sous la forme d’un monologue précis les traumatismes intimes de la dictature en Argentine. La deuxième, dernière pièce en date de l’auteur, se base sur un fait divers terrible, offrant un univers peuplé de personnages aux relations ambigus. Des textes marqués par une écriture incisive, directe, au propos politique certain, que l’énergique Pavlovsky a interprété avec un plaisir visible.

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Comment avez-vous découvert le théâtre ? J’avais vingt-deux ans, je terminais mes études de médecine et quelqu’un m’a invité à participer à une expérience théâtrale. Cela m’a beaucoup ému, de telle sorte que j’ai joué comme si j’étais familier de la pratique du théâtre. J’ai ensuite débuté ma propre psychanalyse, et ai commencé parallèlement à étudier le théâtre. Par la suite, j’ai fait de la psychothérapie de groupe avec les enfants, puis du psychodrame, mais spontanément, comme un jeu. Cela me passionnait et j’ai même passé un mois à New-York pour m’entraîner avec Moreno (le fondateur du psychodrame). J’ai toujours eu l’impression que mon théâtre ne serait pas professionnel, qu’il demeurerait marginal. Je pense que le théâtre a apporté beaucoup à ma psychothérapie, mais pas le contraire. Pourquoi ? Mon théâtre n’a rien à voir avec la psychanalyse. Lorsque j’étais en psychanalyse, mon psychanalyste s’opposait au fait que je sois acteur, pensant que c’était pour satisfaire ma propension à l’exhibitionnisme. Il ne comprenait rien au théâtre, et lorsqu’un psychanalyste ne comprend pas, il interprète ! Ce qui est le plus important pour moi dans l’expérience du théâtre, ce sont les moments de répétitions en groupe, avec les comédiens. Des sensations, des sentiments jaillissent de moi pendant les répétitions. Tout cela me permet de grandir en tant que personne et en tant que thérapeute.


Est-ce pour laisser jaillir les émotions que vous vous laissez une grande part d’improvisation dans le jeu ? C’est difficile de répondre. En référence à Meyerhold, je dis que lorsque j’improvise, ce n’est pas Eduardo Pavlovsky qui improvise, mais le personnage. Ce n’est pas écrit, mais le personnage le sent. Alors, entre ce que je vais faire et ce que je vais dire se produit un décalage, d’où ressort le sentiment personnel du personnage, à ce moment-là. Mais cette part d’improvisation ne trouble pas le jeu. Au sein du groupe d’acteurs je suis celui qui improvise le plus, mais les comédiens connaissent mon style. Vous jouez essentiellement dans vos pièces, ressentez-vous le besoin de porter ces textes ? Ce que j’écris a quelque chose à voir avec moi. Je ne le pense pas, mais j’en suis sûr. Si cela n’empêche pas que mes pièces soient montées, et

jouées par d’autres que moi dans le monde entier, le meilleur acteur des pièces de Pavlovsky, c’est Pavlovsky. Parce que mon corps ressent ce que je dis. Je crois beaucoup au théâtre du corps. Le théâtre européen, en général, est un théâtre de danse, ou de mots, où les mots sont importants. Et si pour moi aussi les mots sont importants le corps est essentiel. Ce qui ne veut pas dire que le théâtre « doit » être comme cela, mais c’est le théâtre que je ressens. Lorsque vous parlez de l’influence du théâtre sur la psychanalyse, est-ce dans votre jeu ou dans votre écriture ? Le père de mon théâtre est Samuel Beckett, dont la conception du monde m’a toujours touché. En psychanalyse, ce qui domine c’est le concept d’Œdipe. C’est très important. Lacan également est très important. Mais mon théâtre dépasse cela et comme le dit Gilles Deleuze, j’essaie de passer au-delà des lignes de fuite, de dépasser le triangle œdipien. N’avez-vous jamais eu l’envie d’écrire d’autres formes littéraires que du théâtre ? Non. J’écris beaucoup, que ce soit dans mon métier et aussi sur des thèmes politiques, dans les journaux (J’ai été candidat en tant que député du parti trotzkyste). Je lis également beaucoup de romans, mais je n’aime pas lire le théâtre. Je me perds ! Je préfère lire les romans. Pour vous le théâtre doit passer par le corps, la matérialité ? Oui, mais il y a une autre chose importante : je pense que tout intellectuel, indépendamment de sa profession, doit rendre à la société dans laquelle il vit sa pensée sur la justice ou l’injustice de cette société. Par exemple, un psychiatre espagnol disait que c’était une obligation de rendre à la société ce que la société nous a donné pendant notre formation. Et c’est une situation, une manière de penser qui n’est pas partagée en Argentine. Vous concevez l’éducation comme un bien public ? Beaucoup d’auteurs argentins pensent que la politique est en dehors du théâtre. Pour eux, il ne faut pas mélanger les choses, ni faire venir la politique dans le théâtre. Et bien des psychanalystes pensent eux que la psychanalyse est un « Weltanschauung », une conception du monde. Comment définiriez-vous les thèmes qui traversent votre travail ? C’est un processus irrationnel. Tout ce qui est artistique, mais aussi les coups d’état militaires, l’exil de mon père, mon propre exil, ont eu beaucoup d’influences dans mon théâtre. Toutes choses que j’écris ont comme imprimé en elles une ligne politique, qui est le résultat, le prolongement de ma vie. ❤

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rencontres par caroline châtelet

photo : françois tanguy

Beauté de la fugue Depuis plus de vingt ans, le Théâtre du Radeau mène un travail exigeant. exempt de toutes tentatives de séduction, ses créations révèlent des mouvements magnifiques et intimes.

« Souvent, le théâtre, c’est la nuit. Souvent, c’est profondément beau. Il est difficile d’expliquer la beauté profonde de quelque chose, nous avons peut-être trop pris l’habitude des surfaces, plus faciles à arpenter. Il y a une profondeur qui est tapie dans la nuit du théâtre de Tanguy et du Radeau, c’est une profondeur enthousiaste et légère. La profondeur de la beauté nécessaire, face à l’éternelle grimace de l’histoire ». Jean-Paul Manganaro, François Tanguy et Le Radeau, Ed. P.O.L., 2008

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Jeudi 4 juin, Dijon. Il est 12h30, j’arrive – à vélo, évidemment – au Campement, soit dans les anciennes casernes Heudelet. Il y a quelques jours encore se jouaient ici les spectacles du Théâtre Libre de Minsk. Les bélarusses sont repartis, le festival Théâtre en Mai est terminé, mais la tente du Radeau installée entre deux casernes, elle, demeure. Normal, car la compagnie présente son dernier opus créé en 2007, Ricercar. Et c’est à cette occasion que rendez-vous est pris avec le metteur en scène François Tanguy. Mais le terme « interview » ne convient pas pour les quelques heures passées là-bas, à l’ombre des tilleuls en fleurs ou dans la fraîcheur de la caserne. Ce sera une drôle de rencontre, non pas de ces entretiens accomplis à la va-vite, sur un coin de table entre deux cafés, mais de celles trop rares, faite d’attentes, d’inattendus et de conversations. Car si rien n’est énoncé clairement, il est clair que François Tanguy n’a guère envie de se prêter à l’exercice journalistique. D’autant que l’heure est aux préparatifs du barbecue, qui d’ici un moment réunira une poignée de personnes. D’interview proprement dite, alors il n’y aura rien, plutôt des discussions en compagnie de Tanguy, des comédiens Laurence Chable et Fröde Bjornstad, de JeanPaul Manganaro (universitaire et ami de la compagnie), et de Daniel, hôte de passage. On fera autrement, saisie de l’intuition que les instants à vivre là sont précieux. Et en pleine ville mais sans y être, loin des bruits de la cité, entre friches industrielles, vieilles mobylettes et pépiements estivaux, j’ai (ré)appris ce jour-là la lenteur et la sérénité... Précision importante, car le moment partagé – l’hospitalité –, tout comme l’invitation à suivre un autre chemin – sortir du cadre –, résonnent au plus juste avec le Théâtre du Radeau, son histoire et son travail.


Ricercar

Nécessités de la sédentarité... Si l’on revient un peu sur son histoire, quelques étapes importantes jalonnent le parcours du Radeau. De la compagnie initiale, qui trouve son origine en 1977 au sein d’une MJC d’un quartier du Mans, un petit noyau se détache rapidement, dans le but de vivre de son travail. C’est en 1982, que à la recherche d’un metteur en scène la route du Radeau croise celle de François Tanguy. Depuis, comme l’explique la comédienne Laurence Chable, « c’est un mouvement constant, avec des gens qui sont là depuis longtemps, comme François, Fröde, moi, d’autres qui sont partis et qui reviennent, d’autres qui ne sont pas revenus, de nouveaux arrivés. La circulation se fait autour de chaque création. » Parallèlement, la compagnie construit son travail et ses outils, et en 1985 débute l’installation progressive dans une ancienne succursale Renault. Dans ce lieu naît « petit à petit la Fonderie, nourrie d’une réflexion se déroulant sur une durée très longue et construite à partir des besoins les plus élémentaires. » Ainsi, occupant depuis 1994 tous les espaces de la Fonderie, le Radeau ouvre sa porte aux artistes au gré des rencontres, loin des contraintes trop courantes de la « résidence » et de son formatage. Et, « parce qu’à partir du travail et du quotidien, on mesure d’emblée les nécessités, il y a pour les compagnies accueillies des espaces de travail, mais aussi des lieux pour vivre, se rencontrer. Cela ne relève pas que d’une question économique, c’est toute la réflexion sur le quotidien d’un outil, sur la manière de l’envisager. L’acte de la présence agit sur le mouvement même. »

... Et de l’itinérance Autre étape en 1997, avec l’arrivée de la Tente, outil né d’une « impulsion à plusieurs prises. Il y a à la fois le souci de François de travailler sur des espaces scéniques plus grands, et de questionner la configuration des théâtres, leur classicisme, leur rapport au public, cette question de l’hospitalité. Désormais toutes les créations du radeau se feront sous la tente, libérant les espaces de la Fonderie et donnant une forte impulsion à l’accueil de compagnies. »

Images Vs mouvements Depuis l’arrivée de Tanguy au Radeau, la compagnie a créé quatorze spectacles. Quatorze en vingt-cinq ans, cela peut sembler bien peu au regard d’autres rythmes artistiques. Cette temporalité s’explique autant par le minutieux et lent travail de création que par le fait que le Radeau mène ses spectacles jusqu’à leur propre terme de tournées. Pas de répertoire ici, et chaque nouvel opus naît en partie des précédents, poursuivant la réflexion menée. Pour Jean-Paul Manganaro, le Radeau ne produit « pas un travail de représentation, mais un travail critique extrêmement important sur le théâtre. Il y a une attitude et une forme de recherche presque scientifique. C’est pourquoi ça prend un certain temps, puisque ça en assume les modalités, en se donnant la possibilité de remplir les formes conçues. Les démarches sont à la fois théoriques ou mentales, mais aussi physiques. » Le théâtre du Radeau n’étant pas narratif, mais mêlant textes, musiques, corps, décors dans des mouvements propres, on lui a souvent accolé l’étiquette de “théâtre d’images”. Comme précise Laurence Chable, « ce n’est pas du tout cela. C’est vraiment une histoire de tensions, de lois physiques, d’équilibres. Et de perception. » Perception dans laquelle le public prend toute sa part, car le Radeau ne « travaille pas sur un théâtre qui serait discours, commentaire, ou interprétation d’une œuvre. C’est un mouvement se faisant. La personne à l’écoute travaille autant sur ce qui est possiblement perçu que sur la manière de le percevoir. Il n’y a pas un sens assigné. Ce travail ne peut donc être qu’une rencontre. Parfois elle ne se fait pas, ou pas tout de suite, il peut y avoir refus, résistance intempestive. » Ainsi, sous la Tente du Radeau il importe que le spectateur réalise son cheminement intime pour arpenter les profondeurs de ce théâtre. Et de ces créations exigeantes, auxquelles François Tanguy refuse l’étiquette de “spectacle’” puisqu’elles ne produisent ni résolution ni globalité de sens, émergent des instants de vie à l’intensité et à la beauté folles. ❤

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rencontres par nicolas lĂŠger

photo : christophe urbain

La contrehistoire du rock

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Le rock a ses stars, lumineuses, éclatantes. mais il a aussi ses hommes de l’ombre. Nicolas Ungemuth est de ceux-là. Il vient de publier Garageland, rassemblant ses articles de Rock & Folk sur des pépites 60’s du garage et du mouvement mod, et réparant ainsi des injustices mémorielles. Rencontre avec un esthète.

Tu te veux plutôt journaliste ou critique ? Critique. C’est un cliché, mais le journaliste n’est pas censé donner son avis et c’est tout ce qui ne m’intéresse pas. Même en tant que lecteur, je me suis délecté de la prose de gens comme Garnier ou Lester Bangs qui jouent la carte de la mauvaise foi, qui provoquent des réactions et disent ce qu’ils pensent. Sinon, autant faire du journalisme politique ou parler de la météo… Ta plume est reconnaissable entre toutes, acérée, incisive et drôle… D’où vient ce style ? De ma culture littéraire qui est un mélange de littérature anglosaxonne de Chandler aux premiers McCarthy et d’écrivains français plutôt pamphlétaires ou assimilés à droite comme Céline, Léautaud, Bloy et les autres du Mercure de France. Mais surtout, j’essaye, modestement, d’avoir un peu d’humour dans mes papiers. On parle de rock, pas de Roland Barthes ou de Maître Eckart. C’est juste du rock, alors si on ne peut pas s’amuser… Mais tu n’as jamais été tenté par une « théorie » du rock ? On arrive à un moment où le rock a une histoire, la tentation est grande de faire œuvre d’historien ou d’exégète… Ça ne m’intéresse pas du tout, je trouve ça plutôt ennuyeux. Dans la musique, ce qui compte avant tout, c’est l’émotion. L’histoire et les détails techniques, c’est secondaire. Par exemple : quelqu’un comme Greil Marcus, qui représente tout ce que j’abomine, va t’expliquer que les Pistols étaient situationnistes à l’époque. Sauf qu’il ne faut pas oublier que Steve Jones ne savait pas écrire, il signait en faisant des croix ! Les Pistols situationnistes ? C’est du délire complet. Ce n’est pas parce qu’une expression artistique commence à avoir 60 ans que tu peux lui trouver des messages cachés ou enfouis. J’ai fait plus de 200 interviews et tu t’aperçois que ces mecs n’ont pas lu quatre livres. Je le dis sans mépris, ils n’ont juste pas le temps de le faire. Iggy, il est né dans une caravane, il ne lisait pas Proust. Alors chercher à tout prix dans leurs chansons des messages fondamentaux, pour moi, c’est à la limite du révisionnisme. Mais d’un autre point de vue, le rock crée tout de même un mythe, un reflet de la société malgré lui. Certes, mais l’énorme nuance, tu viens de la faire, c’est « malgré lui ». C’est à partir du moment où l’on dit que c’est intentionnel que ça devient insupportable. Qu’on ait un regard sur la sexualité sous-jacente d’Elvis en 54, choquant à l’époque, habillé en rose fluo ou encore l’hédonisme des sixties ou le nihilisme du punk, je le conçois parfaitement. Mais il ne faut pas oublier que ces gens-là étaient le produit de leur époque, tout en créant par réaction.

Et les mods (mouvance « moderniste » des sixties dont sont issus Bowie, Bolan ou encore Jimmy Page…) dans cette affaire ? Les mods, c’est super caricatural. C’est un mouvement prolétaire qui a joué les dandys. C’est clairement un phénomène de frustration et de honte de sa propre classe sociale. On prend les films italiens, de la nouvelle vague française, les costards américains, les vespas et on mélange tout ça. On joue les jeunes paons… alors que son père est à l’usine. Là, socialement, c’est très parlant mais le message n’est pas non plus profond. On connaît tous des fils de pauvres se déguisant en riche. Ton livre ne laisse entrevoir aucune nostalgie : y-a-t-il un sens à se vouloir « mod » en 2009 ? Etre moderne et rester 40 ans en arrière, ça n’a pas de sens. J’ai une affection pour ce mouvement, esthétiquement parlant, pour son inventivité. Les mods parisiens d’aujourd’hui, je les connais : c’est des quadras chauves qui écoutent exclusivement de la northern soul… Passer sa vie à écouter les Small Faces et à acheter des fringues vintage sur internet, c’est le contraire absolu de l’esprit moderniste. À « l’ère du musée », où on compile, référence et archive, tu marches plutôt par constellation, moins par généalogie… Oui, c’est exactement ça. Quand j’écoute Hank Williams, il faut que la chanson me plaise et il se trouve que ça me plaît. Que ça soit enregistré sur un 48 pistes ou pas, ça m’est tout à fait égal. C’est un rapport émotif, point. Tout est affaire d’esthétique : quand j’avais 8 ans, les photos d’Elvis et de Cochran me touchaient par leur classe. C’est pareil, pour les Pistols, les Jam ou le Clash : j’étais pris par la friction entre la violence et le mélodique. All Mod Cons des Jam m’a retourné. Je ne fais pas de distinction entre moderne et ancien. Quand un mec aime Mozart, tu lui dis pas « t’es rétro ». On a vite fait de passer pour un horrible réac. Pareil en littérature, je ne pense pas qu’on écrive mieux en 2009 qu’en 1899. ❤ Nicolas Ungemuth, Garageland, Hoëbeke Interview intégrale à lire sur www.plan-neuf.com

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Le Grand Soir, jusqu’au 22 novembre à la 53ème Biennale de Venise, Pavillon français. er Tous les soleils, jusqu’au 1 novembre au Parc du haut-fourneau à Uckange. 03 82 86 65 30-www.valdefensch-tourisme.com

D’UN MONDE à L’AUTRE propos recueillis par philippe schweyer

En réveillant le fantôme du haut-fourneau U4 à Uckange ou en faisant flotter le drapeau de l’anarchie à la Biennale de Venise, Claude Lévêque provoque des émotions visuelles et sensibles. Conversation avec l’auteur de « Tous les soleils » et du « Grand Soir ».

Il y a quelques années, tu confiais que c’était difficile d’aller au bout des commandes publiques. Comment s’est déroulée la mise en lumière du haut-fourneau U4 à Uckange ? ça c’est très bien passé, même s’il a fallu prendre en compte de nombreux facteurs, notamment les contraintes de sécurité. En plus de la mise en lumière proprement dite, j’ai très rapidement proposé un cheminement afin de permettre au public de circuler autour du site, de s’approcher au plus près et de monter sur les deux belvédères pour avoir une vue plongeante sur un panoramique de face du haut-fourneau et à l’arrière sur la halle de coulée. En quoi cette « mise en lumière » se différencie-t-elle de tes autres œuvres ? Sans parler de censure, un artiste ne peut pas produire le même langage dans un lieu public ouvert à tous que dans un centre d’art. J’ai répondu à ma manière à un certain nombre d’impératifs. Depuis sa fermeture,

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le haut-fourneau est comme un vaisseau fantôme. J’ai baptisé mon œuvre Tous les soleils parce qu’avec la fin de la sidérurgie, chaque site qui ferme est comme un soleil qui s’éteint. En travaillant sur place, j’ai appris des tas de choses passionnantes. J’ai aussi énormément circulé pour créer avec la lumière un véritable récit qui soit davantage une fiction qu’une affaire d’éclairage de type « monument ». Sur place, la population a-t-elle compris ta démarche ? Les gens voulaient savoir ce que j’allais faire et il a fallu que je présente mes idées bien en amont, ce que je ne fais pas habituellement. Sans être excessif, le budget était important. Je suis bien conscient que c’est difficile dans une région sinistrée de mettre autant d’argent dans un projet artistique. Une fois le projet

lancé, j’ai pris un plaisir fou à suivre tout le chantier. Je n’arrivais plus à décoller ! J’ai même rencontré un conducteur qui m’a appris à conduire une pelleteuse, ce qui était un rêve de gamin ! T’intéresses-tu à la manière dont Tous les soleils va évoluer dans le temps ? Un gros budget de maintenance est prévu et je suis extrêmement vigilant. Je pense que l’artiste dispose d’un droit moral et qu’il faut éviter qu’une œuvre se dégrade, comme cela a été le cas pour les colonnes de Buren au Palais Royal, ou soit dénaturée par des modifications trop importantes de son environnement. Si une œuvre n’a plus de sens, mieux vaut qu’elle soit enlevée. À Uckange, on peut imaginer une deuxième phase de l’œuvre si on permet un jour au public de pénétrer au cœur du hautfourneau.


Tous les soleils, 2007 / Photo : Olivier-Henry Dancy ©ADGAP Claude Lévêque / Courtesy the artist and kamel mennour, Paris

Le Grand Soir, 2009 / Photo : Léo Carbonnier © ADAGP Claude Lévêque / Courtesy the artist and kamel mennour, Paris

Ce n’est pas risqué par les temps qui courent de représenter la France à la Biennale de Venise avec une installation baptisée Le Grand Soir ? Non, il n’y a vraiment aucun risque car un artiste ne pèse rien face au pouvoir ! Parler de subversion, de provocation, de rébellion à propos de mon projet, c’est ridicule. Le Monde a parlé “d’anarchisme light à paillettes”, alors que j’ai conçu Le Grand Soir en réagissant à l’espace rococo très orné du pavillon français. Le parcours dans des cages permet d’être dans tous les espaces tout en étant dans l’incapacité de circuler librement. Le Grand Soir n’est pas un monument dédié à l’anarchisme, il y a plus de filiation au « spleen » Baudelairien, comme le tombeau des illusions… Et c’est aussi la mort. Ce qui m’intéresse le plus, c’est que les réactions soient variées. Tout le monde sait ce que je pense du

gouvernement actuel. Je ne cache pas non plus être sensiblement favorable à un monde libertaire… Mais la Biennale de Venise est une manifestation tellement officielle que l’on accepte forcément une certaine forme de compromis en y participant. La Biennale est complètement désuète et les pavillons des différents pays me font penser à une exposition coloniale. La France devrait être représentée par un artiste africain… Le pavillon allemand a eu tout à fait raison de choisir un artiste anglais ! C’est tellement dommage qu’il n’y ait pas plus de mélanges et de transversalité. Ce n’est vraiment plus le moment de choisir un artiste porteur du drapeau de son pays ! As-tu pensé à refuser de représenter la France ? Il n’y a pas beaucoup d’artistes qui refusent de représenter leur pays. Je ne cache pas que pour moi, ça a été un

immense plaisir d’être choisi. Je l’ai pris comme une forme de reconnaissance pour ce que j’ai accompli pendant vingt-cinq ans. Même si je suis aussi un artiste institutionnel, beaucoup de gens étaient contents parce que c’était une façon de saluer toutes les petites structures avec lesquelles j’ai travaillé. Tu n’as pas fait de petite dépression post-Venise ? Non, ce n’est plus de mon âge ! Après l’inauguration, je suis allé pogoter au concert de Hatebreed à l’Elysée Montmartre ! Je me suis bien défoulé… Est-ce que tu connais Rolo Tomassi, un groupe de métal au look étonnamment clean programmé aux Eurockéennes ? Non, mais c’est vrai que j’aime beaucoup le métal hard-core pour l’énergie et que d’aller à un concert, ça me fait le plus grand bien. J’ai vu que Madball passe le 13 août au Grillen à Colmar, ça vaut le déplacement ! i

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Gianni Motti, jusqu’au 13 septembre à la synagogue de Delme (57) 08 87 01 42 43 - www.cac-synagoguedelme.org

La vie d’artiste par sylvia dubost

Artiste-activiste, Gianni Motti tente de perturber avec des actes simples la marche du monde, en tout cas la façon dont nous le regardons. Toujours en prise avec le réel et le présent, il propose à Delme une exposition de crise.

Chez Motti tout est art. L’art est dans la réalité, il est la réalité, et la réalité peut être art.

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Gianni Motti ne crée pas d’objets. Il intervient dans la réalité, la transforme, l’infiltre, la manipule, la revendique. Son œuvre, il la construit la plupart du temps en dehors du champ de l’art : dans la vie. Né en Italie en 1958, il vit aujourd’hui à Genève, et mène une vie exemplaire, comme l’indique sa bio. Gianni Motti est le grain de sable qui fait dérailler momentanément la machine. Ses gestes sont ironiques, dérisoires, souvent absurdes, toujours malins. Ainsi en 1992, il revendique à la manière d’un terroriste le tremblement de terre en Californie : il se fait photographier avec une pancarte et envoie le cliché aux agences de presse. Il fera de même en Suisse et en région Rhône-Alpes en 1994, et les journaux reproduiront sa photo à côté d’articles relatant les faits. Motti met les médias à son service, utilise tous les vecteurs de communication et joue de la crédibilité qu’ils sont censés donner aux événements. En démiurge, il s’approprie accidents et catastrophes sur lesquels l’homme n’a aucune prise et en fait des ready-made. Il lance en 1999 sa Big Crunch Clock, un compte à rebours non vers le tournant du

millénaire, mais vers l’explosion du soleil, que certains scientifiques prévoient dans 5 milliards d’années. Visuellement, ce décompte gigantesque fonctionne comme un détonateur : comme si l’artiste lui-même allait déclencher l’effondrement du système solaire. Gianni Motti introduit l’art là où il est à priori absent, pose la question du statut de l’artiste et du champ de l’art, remet ainsi en cause notre système de valeurs. En 1997, un étudiant des Beauxarts de Grenoble se voit attribuer une bourse pour travailler comme assistant de l’artiste de son choix. Il choisit Gianni Motti, qui l’envoie en voyage autour du monde, parce que les voyages forment la jeunesse. Seule obligation : porter en permanence un T-shirt marqué « Gianni Motti assistant  ». Il finira son tour du monde dans le cortège de la manif antiFN à Paris, photographié et « publié » dans l’Humanité-dimanche. Chez Motti tout est art. L’art est dans la réalité, il est la réalité, et la réalité peut être art. Et surtout, Motti introduit l’idée que l’homme peut prendre en main les événements, posant la question de l’engagement de l’artiste, et de l’engagement tout court. La même année,


il infiltre une session de l’ONU, en prenant la place du délégué indonésien, absent ce jour-là. Son intervention sur les minorités ethniques rallie d’autres représentants à sa cause, qui quittent avec lui l’hémicycle, provoquant ainsi l’interruption de la séance. Le 5 juin 2004, jour de l’arrivée à Paris de Georges W. Bush pour célébrer le 60e anniversaire du débarquement, il s’installe dans la tribune VIP de RolandGarros, pile en face des caméras, et assiste à tout le match un sac sur la tête et les mains dans le dos, allusion évidente aux prisonniers irakiens. À la Criée à Rennes, on l’invite en 2008 à créer une pièce en hommage à mai 68 : il installe 17.000 « pavés non solidaires » qui forment un sol instable, évoquant à la fois l’absence d’engagement, l’incertitude. Motti questionne plutôt qu’il ne produit, propose des points de vue plutôt que des objets. Son travail se place délibérément en dehors du champ de l’art, ses œuvres ne peuvent se vendre, elles sont presque toujours éphémères. Ses actions

s’inscrivent dans une réalité, une actualité, une problématique, pointent là où ça fait mal et proposent une multitude de pistes de réflexion, en un seul geste. Motti sème le désordre, avec une intelligence rare et un sens aigu à la fois de l’à-propos, de l’absurde et de l’engagement. Sa devise : être au bon moment au mauvais endroit. Avec son installation Funds Show à la synagogue de Delme, deuxième volet du projet initié à Noisiel / La ferme du buisson avec Moneybox, il propose une exposition de crise, et se place encore une fois ici et maintenant. Il a converti la totalité du budget de l’exposition en billets de un dollar, lancés depuis la coursive vers l’espace d’exposition du rez-de-chaussée, vide et blanc, où ils s’éparpillent de manière aléatoire. Matérialiser les dollars qui s’évaporent chaque jour, jouer la transparence face à l’opacité des banques, rendre visible le budget d’une exposition, ridicule en comparaison des milliards que brassent (et perdent) chaque jour les

milieux financiers, étalage d’argent, bling bling, et puis financer la culture, n’est-ce pas jeter de l’argent par les fenêtres ?… autant de pistes pour une œuvre qui n’est rien d’autre que son budget de production. Au final, l’argent sera reversé sur le compte du centre d’art : l’exposition n’aura rien coûté (à part quelques cheveux gris à la comptabilité, qui va devoir trouver à quoi imputer cet argent subitement gagné). En ces temps de crise de l’économie et des valeurs, quand tout se monnaie mais qu’il n’y a plus d’argent, Motti fait acte de gratuité. Peut-on être plus pertinent et plus malin ? i

Vue de l’exposition Funds Show de Gianni Motti - CAC la synagogue de Delme, 2009 © Olivier Dancy

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Festival météo, du 13 au 29 août, à Mulhouse 03 89 45 36 67 – www.festival-meteo.fr

À météo, les variations du temps musical propos recueillis par emmanuel abela

photo : helke liss

Anciennement Jazz à Mulhouse, le festival a opté pour le nom de météo. Avec une volonté d’ouverture accrue, Adrien Chiquet, directeur et programmateur, continue d’affirmer l’idée de diffuser la musique, mais aussi de la transmettre.

L’appellation “jazz” pouvait renvoyer à bien des postures musicales, et pourtant vous avez décidé de changer le nom du festival. Malheureusement, ça n’est pas moi qui choisis ce que le mot véhicule aujourd’hui. Ce qu’on appelle jazz, ne correspond plus à ces approches transgressives. L’idée était de faire un pas vers ceux qui fuient devant cette appellation, alors qu’ils constituent notre public potentiel. Vous avez opté pour le nom de météo. On n’ose pas imaginer le moindre rapport avec la formation jazz-rock Weather Report… Ce rapport, on l’a réalisé bien après. Joe Zawinul doit travailler mon inconscient. [rires] Ce terme de “météo” vous libère-t-il à terme en ce qui concerne la programmation ? Il fallait éviter de nous enfermer à nouveau dans un style. Ce terme n’appelle rien de spécifique en musique, et permet tout, et notamment de pousser plus loin l’ouverture. Il ne s’agit pas forcément de tendre vers des choses plus pointues, mais d’aller par exemple sur le

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terrain de la musique classique et ancienne – du fait de ma formation en musicologie, je garde un profond attachement pour tout ça – ou des musiques traditionnelles et actuelles, en veillant à ne pas empiéter sur le terrain des collègues avoisinants. L’idée est d’éclaircir notre manière d’approcher ces musiques-là. La météo est malheureusement loin d’être clémente. En cette période difficile, comment maintenir la cohérence d’ensemble ? Bien sûr, nous souhaiterions développer le festival, ce qui constitue une condition de survie pour un festival comme le nôtre à l’avenir, mais l’objectif est avant tout de conserver un niveau de convivialité qui démarque météo de certains festivals urbains. Je milite pour une organisation qui permette aux festivaliers de suivre l’ensemble du parcours. L’intérêt réside dans le “débordement” et dans l’idée de voir

30 concerts en 4 jours. Nous cherchons à construire le festival, avec la conscience de cela, c’est-à-dire avec la volonté d’entraîner le festivalier dans un voyage qui débloque des choses, établit des parallèles et met en résonance des pratiques artistiques. Du coup, ça fait sens que d’intégrer des éléments tels que la musique classique ou les musiques du monde, qui viennent colorer les pratiques plus habituelles du festival. i


une distance flegmatique et son sens de l’humour si anglais. Ces frontières, il les foule dès ses premiers pas musicaux, à cinq ans quand il débute au violon – un instrument avec lequel il crée une émotion particulière, unique dans toute son œuvre –, ou plus tard quand il se met à la guitare et s’exerce à reproduire les ritournelles pop, des Shadows, puis des Beatles – une fascination tenace – ; les frontières physiques et politiques, il les

ces frontières, il n’a jamais cessé de chercher à les traverser fred frith, figure légendaire de la scène improvisée anglaise, vient jouer trois fois à météo, au Noumatrouff, en solo, en duo et en trio. Retour sur une carrière de près de quarante ans. En concert au Noumatrouff à 21h, le 27 août en solo, le 28 août avec le percussionniste Fritz Hauser, le 29 août avec Stevie Wishart (vielle à roue et électronique) et Daniela Cattivelli (ordinateur, samples).

Fred Frith, ce sont autant de flashs, autant d’instantanés, vécus ou fantasmés, qui se confondent avec les images du documentaire que lui ont consacré les cinéastes suisses Nicolas Humbert et Werner Penzel en 1990, Step Across the Border, sans doute à ce jour l’un des meilleurs films musicaux jamais réalisés. Fred Frith, un pas au-delà des frontières, quel meilleur titre de longmétrage pourrait résumer à la fois l’homme et son parcours ? Ces frontières physiques, artistiques et mentales, Fred Frith les a

traversées maintes et maintes fois, dans un sens comme dans l’autre, vers l’inédit ou le traditionnel, voire le folklorique ; ces frontières, il n’a jamais cessé de chercher à les traverser – de les transgresser souvent, serait-on tenté de rajouter, à l’image de certains clandestins auquel il emprunte la même ferveur désespérée, ultime – ; il les traverse en formation ou en solo, à la guitare – parfois renversée ou préparée –, au violon, aux chips et au fil dentaire s’il le faut, avec toute l’humilité qui le caractérise,

piétine allégrement au sein du collectif crypto-marxiste Henry Cow, au cours des seventies, aux côtés de son ami Tim Hogkinson rencontré à l’Université de Cambridge à la fin des années 60 et surtout de Chris Cutler, le batteur virevoltant et théoricien du groupe, qui entraîne la joyeuse clique aux limites du conceptuel, ou au sein des formations Art Bears et Skeleton Crew – avec le regretté Tom Cora. Aujourd’hui, Fred Frith nous désigne sa nouvelle frontière à lui et à l’égal d’un Béla Bàrtok ou d’un Frank Zappa nous permet d’envisager l’immensité des terrains musicaux encore vierges. Ils sont rares, ceux qui restent en capacité de nous désigner un futur musical possible et d’entraîner à leur suite toute une génération de jeunes musiciens. Fred Frith fait partie de ce cercle très restreint de pionniers qui creusent les sillons de la terre et qui, à ce titre, continuent de favoriser une émulation artistique plus que salutaire. i

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En concert le 4 juillet aux Eurockéennes de Belfort www.festival.eurockeennes.fr + le 17 juillet à Lorräch (Suisse), dans le cadre du festival Stimmen www.stimmen.com

Le sens au-delà des mots propos recueillis par marie-viva lenoir

photos : benoît peverelli

À 25 ans, la chanteuse allemande Sophie Hunger est un phénomène folk-rock à la fois sobre et surprenant. Porté par une voix stupéfiante et des textes aussi réalistes que touchants, son premier album studio, Monday’s Ghost est indispensable.

Sophie Hunger, le 4 juillet, vous jouerez aux Eurockéennes de Belfort. Redoutez-vous ce passage sur une si grosse scène, vous dont la musique est plutôt intimiste ? Oui, ça me fait un peu peur, d’autant que je n’ai jamais essayé de jouer ma musique sur des scènes aussi grandes, en plein air qui plus est. Il va me manquer un espace « fermé ». Je pense aussi que je ne pourrai pas faire la même chose. Je vais donc changer un petit peu le groupe, ajouter un guitariste. Moi-même je jouerai plus de guitare électrique. Je vais jouer un autre set, quelque chose de plus adapté à un tel lieu. Des passages piano-voix, il y en aura c’est sûr, mais on ne peut pas tenir tout un concert en festival avec. Vous avez un jour évoqué l’importance qu’a pu avoir pour vous la poétesse danoise Inger Christensen, alors que vous ne connaissez pas sa langue. On ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec votre musique. Sur votre album, certaines chansons sont en allemand. Comment, selon vous, peut-on être touché par quelque chose que l’on ne comprend pas nécessairement ? Oh, je ne sais pas  ! C’est une question presque philosophique, voire scientifique ! Je pense que dans le langage humain, il y a toujours des choses qui se ressemblent, une structure similaire. Mais il m’est presque impossible de répondre. D’autant qu’on parle

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beaucoup de ce paradoxe en musique, alors que c’est la même chose pour le cinéma. On peut voir un film dans une langue qu’on ne comprend pas et comprendre quand même quelque chose. Il y a du sens au delà des mots. Pour chaque mot, il y aura toujours une référence, une signification directe, mais il y aura aussi toujours quelque chose d’autre, qui ne peut être précisé. Je pense d’ailleurs que c’est de là que vient le mot. Par exemple, un poème d’Inger Christensen est un bon poème parce qu’il est complet, achevé. Et cet « accomplissement » vous pouvez l’entendre à tous les niveaux de son langage. Donc, si j’échappe au niveau lexical, celui du sens, je ressentirai quand même cette notion d’accomplissement puisque c’est là, à tous les étages de ce poème. Vous avez sans doute dû entendre parler des travaux menés sur la résonance des mots. Oui, j’ai lu tous les travaux de Noam Chomsky sur la linguistique. J’ai d’ailleurs lu ses livres trois fois ! J’ai été tellement rassurée de voir qu’il existait en réalité une preuve scientifique de quelque chose

dont je n’avais qu’une vague sensation, une notion complètement irrationnelle ! J’ai vraiment ressenti un soulagement. Vous semblez toujours vouloir mettre une distance entre vous et votre musique, précisant bien que ce que vous êtes n’a rien à voir avec ce que vous faites. Auriez-vous peur du succès ? (silence) Oui, je pense que oui. Je veux dire, ce sont deux choses très différentes, ma musique et moi. Ma musique est une chose artistique. C’est quelque chose que je peux contrôler, jusqu’à un certain point. Je la communique, et je sais m’en occuper, c’est ma vie de faire des chansons, de la musique. Mais l’autre partie de moi, cet aspect personnel, je ne sais pas comment le gérer face à un public. Je ne vois pas comment je pourrais partager ça avec un public parce que je ne le connais pas. Le public en tant que personne n’existe pas, c’est une entité anonyme. Vous savez, c’est une voie à sens unique. Je donne quelque chose et je ne sais jamais où ça va arriver. Mais pour l’aspect travail de ma musique, j’ai besoin du public, je l’utilise, je suis dans


Dernier album : Monday’s Ghost, Universal Jazz

un dialogue permanent quand je joue. Il est la moitié du tout. Il faut aussi considérer que je suis née en 1983, une époque où les analyses psychologiques étaient à leur apogée. Dans tous les journaux, on pouvait lire les témoignages de gens qui parlaient de leurs problèmes personnels et psy, et je crois que ça m’a très vite lassée. J’essaie de laisser de côté tout cet aspect là. Est-ce que vous avez peur d’être enfermée dans l’image de la jeune artiste suisse qui monte ? Comment gérez-vous cette pression ? Oui, bien sûr que j’ai peur d’être réduite à une image. Quant à ma manière de le gérer… Au début je lisais tout ce qui sortait sur moi, bon comme mauvais, et

j’ai commencé à devenir paranoïaque. C’est très bizarre de vous voir dans les journaux, de lire des citations de vous qui vous semblent à des lieues de ce que vous auriez pu dire. J’essaie maintenant d’avoir le plus de distance possible avec mes apparences publiques. Je ne les regarde plus, ou le moins possible, parce qu’au final, je ne crois pas que ça ait une grande importance de savoir de quoi j’ai l’air. Je dois juste savoir faire ce travail-là et jouer. Et il faut rester conscient du fait que tout ça n’est qu’une illusion. Oui, c’est moi à la télé, mais ce n’est pas plus moi que lorsque je vais déjeuner avec ma grand-mère par exemple ! Je suis devenue très sélective. Les médias essayent tous de raconter une histoire, moi aussi. Difficile de savoir qui a raison.

Difficile aussi de savoir si c’est la même histoire… Oui (rire), mais j’aurais de la difficulté à vivre cette situation uniquement si je m’acharnais à vouloir qu’il n’y ait qu’une seule et même histoire. Et si je laisse tomber ça, cette volonté de tout contrôler, je pense que je serai presque bien ! Pour finir, vous avez dit n’être « qu’une petite partie de votre musique », si tel est le cas, laquelle ? Hum, disons que si la musique était un mot, j’aimerais en être les lettres. Je ne pourrais pas être le sens parce que ça n’arrive que lorsque quelqu’un lit le mot. Mais les lettres, je pourrais les mettre ensemble. i

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Chapelier fou, Ep 6 titres, Ici et d’ailleurs En concert le 3 juillet aux Eurockéennes de Belfort www.festival.eurockeennes.fr

L’objection du Chapelier propos recueillis par marie-viva lenoir

Armé d’une solide formation musicale, un jeune messin de 24 ans, Louis Warynski alias Chapelier fou, réconcilie les instruments classiques et l’électro. Rencontre au pays des merveilles… Louis, des quelques renseignements qu’on peut glaner sur toi sur la toile, on découvre un jeune homme ayant reçu une intense formation au conservatoire de musique. Qu’est-ce qui t’a amené à l’électro ? Je ne sais pas trop en fait. Oui, c’est sûr, j’ai une formation classique au conservatoire… Mais j’en ai vite eu assez. Vers 15 ans, j’ai décidé d’arrêter. Au départ je faisais du hip hop instrumental, travaillant uniquement avec mon ordinateur. Et puis, j’ai commencé à vouloir faire des concerts. Là il a fallu penser à une manière de rendre cette musique vivante, du coup, ma solution fut de la rendre moins électronique, de ressortir tous mes instruments et de faire des boucles en direct.

Est-ce que tu te sens proche d’artistes abstract hip-hop, comme DJ Krush ou DJ Shadow ? Au départ c’était ça. J’ai quand même passé des années à ne faire que coller des bouts de trucs ensemble, comme DJ Shadow, c’est-à-dire jouer une musique uniquement constituée de samples. Si tu écoutes bien sa musique, il n’y a pas une note « jouée » live. Ça m’a beaucoup servi parce que c’est une école de l’écoute. Tu apprends à écouter comment deux choses peuvent sonner ensemble. Le sampling ça peut être extrêmement raffiné, mais c’est ce que j’ai progressivement cherché à fuir.

Tu parles des besoins spécifiques de la scène, il y a un morceau qui comporte de la voix, est-ce que tu comptes faire évoluer cet aspect là ? Peut-être… J’aime bien chanter, mais personnellement, je trouve que ma voix ne correspond pas à la musique que je fais. Je fais de la musique instrumentale, presque cinématographique, je n’ai pas envie de dénaturer ce truc-là. J’ai l’impression qu’on m’oblige à mettre de la voix, « Pour passer à la radio, faut qu’il y ait du chant, sinon ça ne passera jamais ». Et même si c’est vrai, tant pis. Je ne peux pas faire des choses qui ne me sont pas naturelles. Tes études au conservatoire t’ont servi pour ta musique ? Oui, c’est sûr. Je crois que ça m’aide d’une part à aller très vite. Quand j’ai quelque chose dans la tête, je sais le jouer rapidement. Après, est-ce que c’est le conservatoire qui t’enseigne l’oreille, ça je n’en suis pas sûr. D’autre part, j’arrive à me rendre compte assez vite de ce qui n’est pas intéressant. C’est utile, mais il ne faut surtout pas oublier le plaisir. Es-tu inspiré par l’œuvre de compositeurs tels que John Cage ? Oui, lui particulièrement. En ce moment je travaille avec beaucoup de sons joués au clavier mais qui ont été samplés. Je me suis amusé à préparer le piano demi-queue de ma mère pour re-sampler ensuite les morceaux produits, note par note. Depuis c’est ma banque de sons préférée. Donc oui, John Cage est une référence. D’autant que j’aime aussi travailler sur l’aléatoire, ce que permet l’ordinateur, travailler sur des rythmiques autrement incalculables.

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Dernier album : Très Très Fort, Crammed Disc En concert le 5 juillet aux Eurockéennes de Belfort www.festival.eurockeennes.fr

Ils présentent la particularité d’être tous paraplégiques et d’évoluer sur scène dans des tricycles spectaculaires, mais au-delà de cela, les membres de Staff Benda Bilili produisent une musique d’une émotion rare. Ils s’apprêtent à conquérir l’Europe.

Au-delà des apparences par emmanuel abela

Le mythe tient à peu de choses. Quand Vincent Kenis, l’ex-Aksak Maboul et Minimal Compact, co-fondateur de Crammed Disc et producteur de Konono n°1, Kasaï All Stars et de la série Congotronics, enregistre le Staff Benda Bilili, il dispose sa douzaine de micros en plein air, dont un qui a servi par le passé à Jacques Brel. Ricky, leader de ce groupe pas comme les autres, est impressionné. Naturellement la figure du chanteur belge planant sur l’enregistrement peut intimider, mais la solennité de l’instant vient d’ailleurs. Elle vient de la réunion de tous ces musiciens juchés sur leurs tricycles customisés de manière spectaculaire, prêts à inscrire pour l’éternité l’émotion de leurs chansons. « La chance peut vous tomber dessus sans prévenir », interprètent-ils sans ironie dans Tonkara, avant de rajouter : « Elle va et vient ». Pour chacun d’entre eux, malheureusement « bousillés » par la polio, elle s’en est allée souvent, les laissant comme beaucoup d’handicapés de Kinshasa se débrouiller avec les moyens du bord. On les croise parfois, pilotes intrépides d’engins tous droits sortis de la série des Fous du Volant ; ils aménagent leurs drôles d’engins, pratiquent l’import-export, s’organisent en un syndicat puissant, encadrent les enfants de la rue – les shégués – et jouent de la musique. C’est dans ce contexte que le Staff Benda Bilili s’est réuni autour de Ricky, 55 ans, fondateur du groupe, Koko, 50 ans, guitariste et chanteur, Theo, le chanteur soprano et Roger, un ex-shégué que Ricky a pris sous sa protection. Ce jeune

prodige de 17 ans a inventé un instrument qu’il appelle satongué, une sorte de luth électrique à une corde qu’il a construit à partir d’une boîte de conserve et qui donne ce son si particulier aux compositions du Staff. Si l’on retrouve des éléments propres aux célèbres Konono n°1, et notamment ce sens de la récupération et de la débrouille, le staff se distingue des autres formations de la série des Congotronics par des influences

photo : belle kinoise

plus ouvertement affirmées, reggae, funk et sud-américaines, et surtout par une approche vocale totalement différente. Avec cette manière unique de se faire l’écho des blues ancestraux, le groupe a séduit les membres de Massive Attack. Depuis, il a jammé avec Damon Albarn, rappé avec De La Soul et s’apprête désormais à vivre un triomphe en Europe. i

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Les photos de Dorian Rollin seront exposées au Conseil de l’Europe courant 2010 Une tournée avec les musiciens africains est en projet à la fin 2009 www.myspace.com/ozmafrica

Le photographe Dorian Rollin a suivi Ozma au Burkina-Faso pendant cinq semaines en janvier et février 2008, pendant la résidence du quintet jazz strasbourgeois dans le pays. Entre les instants de répétition avec les musiciens africains et la tournée qui a suivi, il en a profité pour prendre des clichés du pays. Port-folio commenté.

Dorian Rollin, le parti pris de la distance propos recueillis par emmanuel abela

« Cette jeune femme, Aïcha, nous faisait la cuisine tous les jours dans la maison que nous louions sur place. Ce qui est amusant, c’est qu’elle était très occidentalisée et changeait de tenue tous les jours. Par contre, quand je lui ai donné rendez-vous pour la séance photo, elle s’est présentée en tenue traditionnelle. J’ai choisi de la photographier dans cet espace, parce que nous y passions beaucoup de temps, mais en règle générale, j’essaie de maintenir une distance aux sujets que je photographie. »

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« Nous nous situons à Banfora, dans l’ouest du pays, au moment du coucher de soleil : ça brûlait de part et d’autre, on le voit à l’arrière de l’image. Ils pratiquent la culture sur brûlis pour la canne à sucre. »

« Une rue à Dédougou. J’aime les vues un peu larges de rue, ça restitue bien l’ambiance. On découvre les lumières un peu écrasantes, blafardes et puis ça montre le foisonnement de la vie végétale et humaine. »

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« Dans tous les bars à musique, les maki de quartiers, on trouve une enceinte carrée avec au milieu, soit un kiosque, soit une piste de danse. Les tables et les chaises s’organisent autour de cet espace central. La photo est prise à Nouna pendant la CAN, la Coupe d’Afrique des Nations de football. Derrière moi, il y a une centaine de personnes complètement hystériques devant un poste de télévision. J’aime assez travailler sur des éléments qui restent cachés. »

« Nous nous trouvons au petit matin à Boqoui, dans une zone où tout était gris, avec des harmonies très particulières. À droite, on distingue une pierre sacrificielle pour des rites animistes. »

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Figures romaines, une exposition d’Olivier Roller, du 8 juillet au 31 août à l’Atelier du Rhône / Espace NEI, en Arles – www.@-nei.it

Olivier Metzger, exposition les Prix des Rencontres d’Arles du 7 juillet au 13 septembre à la Grande Halle, en Arles www.rencontres-arles.com

À l’ombre des Olivier par emmanuel abela

Ils se prénomment tous deux Olivier, le premier est né à Strasbourg, le second à Mulhouse. Olivier Roller et Olivier Metzger exposent tous deux EN Arles.

Olivier Roller se consacre presque exclusivement au portrait d’écrivains, hommes et femmes politiques, acteurs et actrices. Il vit quotidiennement l’expérience des images du pouvoir. Quand le Louvre le sollicite en 2008 pour photographier les bustes d’empereurs romains conservés dans les salles du musée, il se trouve confronté à des images qui magnifient précisément cet exercice du pouvoir. Dès lors, avec l’acuité qui le caractérise, il se met en quête de l’homme caché derrière ces visages de marbre.

Caligula, 2008, photographie couleur, 74 x 107 cm © Olivier Roller

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« Il n’y a qu’une façon de s’égaler aux Dieux : il suffit d’être aussi cruel qu’eux. »

Albert Camus, Caligula

À la découverte des images d’Olivier Metzger, il serait assez aisé de tenter d’établir des parallèles : on pourrait ainsi supposer la tentation de figures déconnectées, isolées, évoluant dans un monde dématérialisé. Il y a de cela sans doute, mais ça serait occulter la « dramaturgie ambiguë » telle que le formule à très juste titre Christian Milovanoff. Une dramaturgie qui naît de ces figures propulsées malgré elles dans des espaces trop vides pour elles. Ici, point de résignation, ni désespoir, une simple interrogation sur le sens de la relation qu’on entretien à notre environnement affectif immédiat. Secondary Road © Olivier Metzger

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FMEAT, du 2 au 6 septembre à Rouyn-Noranda au Québec. www.fmeat.org + www.tourisme-abitibi-temiscamingue.org

A la fin de l’été, la “plus grande concentration d’êtres souriants au monde” s’entasse dans les bars et les salles de spectacle de Rouyn-Noranda pour vibrer au rythme du Festival de musique émergente en Abitibi-Témiscamingue (Fmeat). Retour sur une édition 2008 particulièrement flamboyante.

ELVIS en abitibi par philippe schweyer

photo : baptiste roux dit riche

La meilleure poutine au monde 28 août 2008. Le petit avion aux couleurs de Canada Jazz se pose sur la piste de l’aéroport de Rouyn-Noranda. Nous voilà à un peu plus de 600 km au NordOuest de Montréal, au cœur de l’AbitibiTémiscamingue, un territoire sauvage vaste comme la Belgique, couvert de lacs et de forêts, peuplé d’orignaux, d’ours noirs et d’à peine 150 000 âmes. A l’arrivée, une délégation de bénévoles du Fmeat nous tombe dans les bras. Nous faisons la connaissance de Christian, le patron de “Chez Morasse”, établissement qui se targue de servir « la meilleure poutine au monde » (des frites et des grains de fromage frais recouverts d’une sauce brune chaude) et de Charles, un agent d’assurances qui prend chaque année des congés pour se mettre au service du festival. France qui travaille pour le développement touristique du territoire et Mélanie, chargée d’attirer du personnel de santé dans une région aux attraits méconnus, seront nos guides.

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Dans la voiture, Charles nous explique que Rouyn-Noranda est la capitale nationale du cuivre et que toute l’Abitibi profite à plein de l’envolée récente des cours des métaux précieux. C’est l’usine Noranda, située en pleine ville, qui traite le minerai de cuivre provenant des mines situées tout le long de la faille de Cadillac.

L’erreur boréale Après avoir déposés nos bagages à l’hôtel Alpin qui offre une vue impayable sur le super marché Wal-Mar t (“ la meilleure expérience de magasinage du marché”), nous rejoignons la terrasse du Pizzedelic pour déguster un burger. France, manifestement émue, nous chuchote à l’oreille que Richard Desjardins en personne mange à la table voisine. Très engagé, le chanteur le plus respecté de la région est aussi l’auteur de L’erreur boréale, un film choc qui a mis en lumière la situation critique de la forêt québécoise. Après un peu de cruising dans les larges rues de la ville, nous longeons le lac Osisko pour retrouver

Sandy Boutin, le directeur du festival, et Jenny, à ses côtés depuis les débuts de l’aventure en 2003. Grâce au Fmeat, de nombreux montréalais font désormais “du pouce” jusqu’à Rouyn-Noranda pour approcher des artistes renommés, tel Jon Spencer qui a joué à Rouyn-Noranda devant 200 personnes en 2006.

Le Cabaret de la dernière chance Pour l’ouverture au Cabaret de la dernière chance – ici tout le monde dit “le Cab” – Samian, un rappeur né au sein de la communauté autonome de Pikogan, scande ses textes en français mais surtout en algonquin (la langue parlée par le peuple Algonquin du Québec et de l’Ontario). Au pays des aurores boréales, on ne boit pas de bière à la pression, mais des canettes de “Boréale”, une bière naturelle blonde, rousse ou blanche. On ne prend pas de gants pour briser la glace quand on passe la majeur partie de l’année sous plusieurs mètres de neige, aussi nous sympathisons


très vite avec Diane, l’aventurière locale qui a déjà parcouru des milliers de kilomètres sur un radeau à la manière des convoyeurs de fourrures du 19 ème siècle. Quelques concerts et pas mal de canettes de Boréale plus tard, lorsque El Motor reprend en français Monkey Gone to Heaven des Pixies, la température monte encore d’un cran et les serveurs font ce qu’ils peuvent pour rafraîchir des festivaliers de plus en plus chauds.

Les Foufounes électriques Le lendemain, à peine remis, nous faisons la connaissance de Louis Côté, le manager des Mille Monarques, un groupe post-punk de Montréal. Pendant dix ans, ce bourlingueur en perfecto a programmé 3000 concerts aux Foufounes électriques, le club mythique de Montréal, et fait tourner la Mano Negra et Noir Désir dans tout le Québec. Avec Aurélien, son jeune assistant qu’il a recruté dans un bar parce qu’il aimait bien sa “façon de penser”, nous partons visiter le refuge crée par Michel Pageau, un ancien trappeur, pour soigner les animaux sauvages de la région. Le temps de se faire griffer une chaussure par un ourson, de donner le biberon au sosie de Bambi et de s’apitoyer sur un pauvre lynx à trois pattes,

nous revoilà à Rouyn-Noranda pour le concert rafraîchissant du duo The World Provider à l’écart, un “centre d’art actuel” autogéré par les artistes du cru.

La duchesse fait son show Au sous-sol du Petit Théâtre, aux faux airs de bordel avec ses murs garnis de miroirs, nous tombons sur la chanteuse de Duchess Says en pleine phase de concentration avant son show. Plus tard, complètement méconnaissable, les cheveux ébouriffés et les yeux révulsés, elle arpente la scène pieds nus en hurlant avant de se faire porter par la foule et de s’agripper à un petit vélo suspendu au plafond. Encore sous le choc, nous retrouvons France, Mélanie, Tatiana et Diam’s devant El Paso, un bar aux allures de saloon où démarre le set déjanté de O’Death, un groupe de country qui semble carburer aux amphétamines. A la sortie, une petite nana nous chante La Vie en rose d’une voix à faire pâlir la môme Piaf. Elle s’appelle Whitney et on la suit volontiers chez Morasse, le spot où se finissent les soirées arrosées dans une ambiance survoltée. La meilleure poutine au monde possède – ça tombe bien ! – des vertus thérapeutiques qui permettent de s’éviter une gueule de bois trop carabinée…

Conversation avec Elvis Le concert d’Elvis Perkins, le fils d’Anthony (Norman Bates dans Psychose), est un des moments les plus attendus du festival. Quelques heures après le dernier rappel exécuté à la demande d’une salle conquise, Elvis se joint à nous pour humer l’ambiance du festival sur la terrasse du Cab’. Pantalon blanc, casquette, lunettes à la John Lennon et petite queue de cheval, il commence par s’excuser de ne pas mieux parler le français alors que sa grand-mère habite Paris. Après quelques minutes de conversation chaotique au milieu d’une mer de festivaliers passablement éméchés, Elvis s’éclipse en nous promettant de venir nous voir très vite en France. Encore sous le charme, nous retrouvons Sandy qui nous fait perdre la tête avec quelques tournées de téquila et de rhum, histoire de sceller définitivement notre amitié. Grâce à lui et ses amis, pendant quatre jours nous avons vu des groupes se surpasser, participé à une partie de pêche sous un soleil de plomb (30° !), couru un grand prix de karting rocambolesque avec les musiciens, les journalistes et les organisateurs et, surtout, vécu quatre jours inoubliables au contact de la “plus grande concentration d’êtres souriants au monde” ! Le lendemain, émus par une chanson de Richard Desjardins interprétée à la guitare sèche par France et Mélanie, nous serrons Sandy dans nos bras une dernière fois avant de quitter à regret RouynNoranda et ses habitants si attachants. i

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Émission Roue libre, tous les dimanches de 18h10 à 19h, jusqu’au 30 août, sur France Inter www.roue-libre.net

Petite reine des ondes par caroline châtelet

photo : laurent loubet

Journaliste à vélo, Raphaël Krafft arpente le monde pour en recueillir des géographies multiples, faites de rencontres où l’humanité affleure. Des chemins de traverse à emprunter tout l’été, avec les yeux et les oreilles.

Lorsque je rencontre Raphaël Krafft à Paris, cela fait deux jours seulement qu’il est rentré. Ce journaliste indépendant qui travaille régulièrement avec France Inter et France Culture revient d’un périple en Guadeloupe, Martinique et Guyane française. En vacances ? Non, en reportage. Et depuis le 28 juin, les auditeurs de France Inter peuvent suivre ses pérégrinations sur les routes des Antilles. L’émission s’intitule Roue Libre. Car - il faut que l’on vous précise -, l’une des spécificités de Raphaël Krafft est son mode de déplacement. Si d’aucuns pratiquent leur art journalistique à toute vitesse, dans une forme de précipitation urgente, Raphaël Krafft, lui, a choisi le vélo. Un moyen de locomotion précaire, dont l’utilisation s’apparente à une sorte d’éloge de la lenteur. Lorsqu’on lui demande d’où lui est venu cette idée saugrenue, Raphaël Krafft répond simplement « par hasard, tout à fait. » Il y a dix ans, le jeune homme fait un peu de journalisme en tant que pigiste. Après un premier voyage en Amérique Centrale en compagnie de Laurent Loubet, il revient avec dans l’idée de repartir. Mais comme lui-même l’explique « Je me suis dit que si je

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voulais faire du reportage à l’étranger il fallait réduire les coûts, ne pas avoir de billet retour. Le vélo était parfait pour ça... » Le voilà donc sur les routes deux ans en vélo, de la Terre de Feu jusqu’aux Etats-Unis. À son retour il ré-embarque, sans deux roues cette fois, et enchaîne les reportages en tant que correspondant ou pigiste à Gaza, Tel-Aviv et Ramallah, pour des médias américains ou francophones. Suivront diverses régions du monde en crise, des Balkans au MoyenOrient, de l’Afrique noire aux Amériques.

Périples à réactions Le vélo refait son apparition dans la profession de Raphaël Krafft en 2002, suite au premier tour des présidentielles du 21 avril. Le 1er mai, Jean Lebrun consacre son émission Travaux Publics (diffusée sur France Culture) aux nombreuses manifestations. Ce jour-là, il fait intervenir son collaborateur Krafft à l’antenne, et

conclut en annonçant au débotté son départ avec Loubet pour un tour de France à vélo. Une proposition imprévue et culottée, à laquelle le journaliste dit oui. « Jean Lebrun nous a donné Le Tour de la France par deux enfants et nous sommes partis dans cet esprit-là : naïfs, mais avides de comprendre. De s’instruire sur notre pays. À l’issue de ce voyage j’ai eu envie de remettre ça en 2007, mais avant le scrutin et de façon plus organisée. » Ce sera chose faite, et le périple donne lieu à un blog, des chroniques


Passage d'un col (4200m d'altitude) lors de la traversée des Andes avec Laurent Loubet

Machine à rencontres

radios, ainsi qu’à un livre. En 2008, c’est à l’invitation de son éditeur que Krafft réitère l’expérience. Direction le Proche-Orient : « J’avais envie de le découvrir à vélo. Lorsque tu es correspondant, il y a toujours quelque chose qui te ramène à l’actualité. Tandis qu’en vélo, c’est linéaire. Là-bas, la violence est très localisée dans l’espace et le temps et le vélo permet de passer à côté, de voir autre chose. Et puis c’est à Gaza, Tel-Aviv et Ramallah que j’ai fait ma formation journalistique et

politique, avant de rééquilibrer mon sentiment lors de mon passage en Irak. Ce voyage à vélo, c’était comme une synthèse pour moi. » De là sont tirés une première série d’émissions Roue Libre diffusées l’été 2008, ainsi qu’un deuxième ouvrage. Et pourquoi les Antilles, cette troisième destination ? « Un choix pragmatique  » affirme le journaliste, qui assure ne pas avoir « d’obsession. Je ne me dis pas “il faut absolument que j’aille là”, mais plutôt “j’irai un jour”. Demain ou dans dix ans, ça ne me pose aucun problème. »

Pour autant, n’allez pas imaginer Raphaël Krafft comme un fondu de biclou, pour qui l’engin serait la condition sine qua none du journalisme. Il avoue facilement ne pas être un fan de vélo, avant d’ajouter avec humour « fumer beaucoup, boire raisonnablement, ne pas se raser les jambes et ne guère s’y connaître en mécanique, hormis la réparation d’un pneu ou le changement d’une chaîne ». Pour lui, « le vélo est un outil médiologique, qui permet d’être à égalité avec les gens. À vélo, on n’arrive pas avec ses idées préconçues, on n’a pas prévu ses interlocuteurs à l’avance. C’est complètement aléatoire, ça dépend du hasard. Ce qui permet d’avoir des paroles qui ne sont pas formatées. » Tout en renouant un lien parfois rompu entre l’interviewé et le journaliste. Ainsi, les deux voyages réalisés en 2002 et 2007 se sont faits « dans un contexte où la presse était extrêmement mal vue. Les réactions étaient donc positives, les gens étaient contents. Il y avait une attente de leur part de cette forme de lenteur, de l’imprévu. » Mais si le vélo peut atténuer la méfiance vis-à-vis du journaliste, il peut aussi l’accentuer, comme ce fut parfois le cas aux Antilles. Et au Moyen-Orient ? « Là, les gens sont accueillants, ils aiment l’étranger, l’autre. Il n’y a pas cette insécurité de savoir où on va dormir le soir, qui est la première des inquiétudes pour le cycliste. Vous êtes le roi, qui que vous soyez. Les gens n’ont pas de liberté de mouvements, mais ils ont une grande liberté dans leur tête. » Le vélo constitue donc un outil pour Raphaël Krafft, une machine à rencontres, permettant la réactivation de liens et une égalité dans l’échange. Évoquant volontiers les moments « où le vélo ne sert à rien dans le journalisme », Raphaël Krafft demeure très clair quant à son rapport aux deux roues : il s’agit d’un mode de déplacement, « permettant de faire parler les gens, mais [il] n’en [fait] pas une philosophie. » Et par ce biais, les réalisations autant radiophoniques qu’écrites du journaliste composent des géographies complexes, empreintes d’humanité et plutôt éloignées du manichéisme ambiant. Proches en cela du journalisme littéraire et de l’école polonaise qu’il dit apprécier, tant « qu’il n’est pas là pour dire des vérités. Il n’est ni didactique, ni manichéen, mais laisse le lecteur libre de se faire une opinion. » i

Un petit tour au Proche-Orient et Un petit tour chez les Français sont publiés aux éditions Bleu autour. www.bleu-autour.com

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Festival Premiers Actes, du 20 août au 20 septembre, Vallée de Saint-Amarin, Vallée de Munster, Vallée de Kaysersberg 03 89 77 82 72 - www.premiers-actes.com

Vallées théâtrales par caroline châtelet

Le festival Premiers Actes réunit des compagnies venues d’Allemagne, de Suisse, de Roumanie ou de France, pour un parcours théâtral en Haute Alsace. Une programmation qui laisse la parole à de jeunes artistes et invite à la pérégrination.

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« L’été venu, nous faisons nos valises et laissons derrière nous les villes de Strasbourg, Lyon, Paris, Brest, Marseille, Genève, Bruxelles, Berlin, Timisoara... pour investir quelques semaines durant friches, ferme et jardins des vallées de Saint-Amarin, Munster et Lapoutroie. » Ces quelques lignes de Thibaut Wenger, membre du collectif organisateur du festival Premiers Actes résonnent comme un manifeste. Joyeux, énergique, de ces invitations que l’on n’a aucune envie de refuser. Et qu’on a, au contraire, tout le temps de savourer. Car loin du tumulte et des autoroutes festivaliers, Premiers Actes trace sa route durant un mois, à mi-chemin entre fin de l’été et début de l’automne. Pour la deuxième année consécutive, la

manifestation à la spontanéité assumée réunit un camaïeu d’esthétiques pour un melting-pot hautement culturel, dans des lieux plutôt inhabitués à recevoir du théâtre. L’une des spécificités du festival est d’envahir des sites n’ayant pas de vocation culturelle, dont la Chaufferie, bâtiment appartenant à l’architecte François Doyelle. Dans ce lieu, l’association souhaite développer l’essentiel de ses activités, en les articulant autour d’un vaste programme de reconversion. De quoi occuper l’équipe du festival et favoriser création et transmission théâtrale sur le territoire de la HauteAlsace. Mais en attendant l’implantation au long cours de ce geste artistique, le festival réunit déjà un vrai petit monde, avec une quinzaine de propositions artistiques. Avec du théâtre, essentiellement, mais aussi de la marionnette, des rencontres, des performances, des ateliers et des lectures. Alors, avant de partir découvrir en chair et en os ces paroles de plateaux, deux détails sur ce drôle de festival migrateur en compagnie de Thibaut Wenger : Est-ce une volonté de votre part de travailler sur des lieux non culturels ? Lorsque nous avons commencé il n’y avait aucune structure culturelle. Depuis des lieux ont été inaugurés, proches de la politique de diffusion mise en œuvre par l’agence culturelle d’Alsace. Avec Premiers Actes, nous essayons de concevoir différemment un projet de développement culturel sur un territoire. Les équipes arrivent le 29 juin et sont là jusqu’au 20 septembre, c’est une aventure qui s’écrit dans la durée. Les artistes vont rencontrer les habitants dans la vie quotidienne, tisser des liens. De cette façon, il me semble que nous pouvons amener les gens à des propositions peut-être moins abordables à priori. Existe-t-il un fil conducteur entre les quatorze spectacles invités ? Nous ne voulions travailler ni sur une thématique, ni sur une famille esthétique. La constellation s’est surtout construite sur des choses qui nous excitaient. Après coup, nous nous sommes rendus compte que dans les spectacles il est beaucoup question des pères, de la génération d’avant. Il y a un dialogue avec ça, mais c’est un hasard. i

Langages en partage Si rien n’est prémédité en termes d’esthétiques, des lignes de force émergent. Ainsi, outre les créations basées sur des pièces (Fuck you Eu.ro.pa, Oberösterreich), nombreux sont les spectacles qui travaillent d’autres textes, tels les romans et nouvelles (la Maladie de la mort, Lenz/variations) ou qui tissent des fragments d’autres matériaux littéraires (Jonas Orphée, the Free Light Medieval Blues Experience, l’Egoïste Fatzer). Cette pluralité d’univers convoquée suscite la curiosité quant aux vocabulaires utilisés, et trois metteurs en scène nous éclairent quant à leur langage respectif. Alexandra Badea, metteur en scène de Fuck you Eu.ro.pa « Mon langage… Je ne travaille que sur des écritures contemporaines, sur des sujets blessants pour nos sociétés contemporaines et pour les individus d’aujourd’hui. Je suis dans l’urgence. Dans l’urgence de dire ce qui me dérange. Je ne raconte pas des histoires, je dis des choses, d’où le travail sur des textes qui sont plutôt des matériaux, y compris les miens. Je cherche un jeu distancié, où le comédien est avant tout un citoyen du monde d’aujourd’hui, et après un personnage. Je travaille sur la fracture, la fragmentation. J’essaye de rendre visible l’invisible, le monologue intérieur du personnage, la mécanique de sa pensée, l’abîme dans lequel il est plongé. Je travaille sur plusieurs médiums : la vidéo, la recherche chorégraphique, la captation en direct… » Charles-Eric Petit, metteur en scène de Notre Dallas « Inspiré par les langages traditionnels du théâtre, je prolonge l’écriture par celle de la mise en scène. Faire feu de tout fi de rien. Mon «langage» vient surtout rencontrer celui des autres collaborateurs du plateau et se réinvente en fonction des protagonistes. » Eric Vautrin, metteur en scène de Vêpres de la vierge bienheureuse « Pour répondre au sens strict, il est composé d’un texte, d’un acteur jouant en solo, d’un important travail sur la voix, d’une création sonore écrite pour cette scène, de cet acteur et ce texte. Nous travaillons à trois, jeu, musique et mise en scène. Chacun agit sur le travail commun avec ses outils propres, amenant ses références, ses questions, ses envies. Nous passons du temps à comprendre comment le texte se structure, ce qu’il se permet et ce qu’il refuse. C’est lui qui nous guide, en tant que force résistante. »

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le monde est un seul / 2 Par Christophe Fourvel photo : Christian Garcin

D’un rêve(chinois) modeste et fou

C’est un village chinois, un été de terrible sécheresse. Tous les habitants abandonnent leurs maisons, leurs champs, pour chercher un endroit où il sera possible de trouver de l’eau, de faire germer ses graines, de survivre encore. Seuls, un homme et un chien ne partent pas. Le chien est aveugle. Il s’appelle “L’aveugle”. L’homme est trop vieux pour accomplir une longue marche dans les montagnes. Il se nomme “L’aïeul”. Dans ce monde où il semble qu’il ne pleuvra jamais plus, ils consacreront toute leur force à un unique pied de maïs qu’ils veilleront avec un savoir millénaire et une attention de tous les instants. L’aïeul n’aura de cesse de le préserver des rats, des rafales de vent et du trop lourd soleil. En attendant le terme de la maturation incertaine, il leur faudra trouver de quoi se nourrir. Lutter avec les animaux pour s’approprier les

graines demeurées à l’état de graine dans la terre ingrate ; trouver le peu d’eau encore disponible malgré les rats et les loups. Au cœur de ce livre âpre, magnifique jusqu’à son dénouement, il y a une figure immémoriale : celle de l’être résolu, entêté et qui met en jeu sa vie pour conquérir “un sommet intérieur” ; peut-être le rêve modeste et fou dont parlait Aragon. Le miracle, lorsqu’il est infime, suscite autant d’admiration que les plus grandes conquêtes. Mais il double ce sentiment d’une tendresse à sa mesure et le rend ainsi supérieur. C’est ce que nous ressentons devant les silhouettes solitaires de Giacometti, en marche vers l’infini ou le néant. C’est ainsi que nous aimons le coureur échappé dans un col, le marathonien au bout de lui-même. Le bagnard Papillon obsédé par l’idée de s’évader. Le coureur de fond de Sillitoe, le vieil homme et la mer, le danseur seul sur un immense plateau. L’homme qui décide de bâtir sa maison. La figure du peintre ou de l’écrivain, poursuivant son motif avec le souci d’une perfection qui échappe aux observateurs, jusqu’à en oublier de manger ou de dormir. Certes, cette beauté du but unique semble pâlir de jour en jour puisque l’époque encense le zapping, l’éphémère, la pluralité des mondes. N’empêche : cette présence d’un vieil homme et d’un chien, face à un seul pied de maïs perdu dans l’immensité sèche, a su conserver, sous la plume de l’écrivain chinois Yan Lienke, sa force subversive. Plus près de nous, cet entêtement à ne pas mourir trouve une autre expression dans la vie des immigrés clandestins, capables de parcourir des milliers de kilomètres pour atteindre un pays un peu moins hostile que le leur. À ce titre, le très beau film de Philippe Lioret, Welcome, dessine en la personne de l’Irakien Bilal, une superbe silhouette giacomettienne. Un réfugié Kurde, parvenu à Calais, est hanté par le désir de traverser la Manche à la nage pour l’amour d’une femme. Quatre mille kilomètres à pied et trente à travers l’eau pour l’amour d’une femme : les héros ne sont pas tous morts. Ce qui est mort, c’est notre capacité à les admirer. La littérature, comme celle de Yan Lienke, semble exister pour nous le rappeler. Les Jours, les mois, les années , YAN Lianke (traduit du chinois par Brigitte Guilbaud) / Éditions Philippe Picquier, 2009 Welcome, réalisation Philippe Lioret, distribution Mars Distribution

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de l’or et de l’argent Par Sandrine Wymann et Bearboz

Parmi les expositions thématiques, il y a celles qui traitent de questions existentielles, de concepts intemporels, d’exercices formels et il y a celles qui tombent sous le sens, qui semblent sous-jacentes, à peine cachées derrière un rideau d’évidences. Christoph Doswald et Sabine Schaschl ont lu entre les lignes de notre société, ont regardé nos quotidiens dans le blanc des yeux, ont écouté les murmures de nos médias et c’est un âge d’or et des cheveux d’argent qu’ils ont trouvé. Ils signent ainsi une exposition, Golden Agers & Silver Surfers, remarquablement contemporaine et tout à fait originale. Ils prennent le temps de s’interroger sur des hommes, des femmes, la société qui les entoure, les discours qui les accompagnent, la manière dont ils se représentent et dont on les représente. Avoir 60 ans... être la très célèbre génération 68. Encore jeunes ? Déjà vieux ? Mais qui est jeune ? Qui sont les vieux ? Et de quelle vieillesse parle-t-on ? Les artistes ont travaillé sur ce thème. Difficile pour eux d’aborder la question quand on sait que dans le monde même de l’art entre les jeunes et les superstars, il n’y a que peu de place pour les « plus si jeune, pas si vieux ». Le parti pris par les commissaires est de traiter de ce thème à la fois contemporain et atemporel par l’image. Point d’installations, pas davantage de performances. Les médiums choisis sont plus classiques : de la peinture à la vidéo, en passant par la photographie, les portraits se multiplient mais ne se ressemblent pas.

Il y a par exemple la peinture de Paul Pretzer, Kopie von Telekinese, un vieillard que ni Goya ni Chagall ne renieraient, mais avec une vraie dose de comics en plus. Un vieux barbu jovial et rusé qui donne de la vieillesse une image mi-rassurante mi-inquiétante. Bruno Jakob, également présent par la peinture, a un travail qui revêt une toute autre gravité : ce sont des peintures mortuaires de sa mère qu’il donne à voir. Pas de voyeurisme mais un geste de recueillement et d’amour qui se traduit formellement par l’empreinte du visage maternel sur un linge. Regine von Felten dans Pilze haben keine blätter, présente aussi une oeuvre autobiographique et fort émouvante : une série de photographies de sa grand-mère atteinte de la maladie d’Alzheimer, retouchées, raturées, enjolivées au crayon, par cette même grand-mère. Le résultat est très vivant et spontané.

Autre portrait d’une vieillesse assumée et joyeuse cette fois, la vidéo de Gitte Villesen : Willy as DJ. On y voit Willy grand amateur de musique présenter son immense collection de 33 tours. Il danse sur un air de Frank Sinatra, fredonne avec entrain « Oh Suzanna ...». Beaucoup de tendresse dans ces images qui entrainent chez le spectateur une coupable émotion, là où ne devrait régner que bonne humeur. À côté de ces images, une bande son tourne en boucle, c’est le best-of de Willy concocté par ses soins.

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Golden Agers & Silver Surfers, exposition du 9 août au 4 octobre 2009, à la Kunsthaus Baselland Muttenz www.kunsthausbaselland.ch

À cette sereine vieillesse, Julia Rudentais oppose une très étonnante vidéo. Forever est une série de témoignages de femmes âgées, floridiennes et très riches. Le film donne la parole à cinq « femmes du monde » qui répondent à des questions relatives à leur bonheur, leur chance, leurs activités, leur beauté, leur âge. Un montage en parallèle souligne à quel point ces femmes, qui n’ont rien de commun à priori, sont cinq fois les mêmes, dans leurs gestes, leurs poses, leurs réponses et même leurs piscines. Une vieillesse de luxe et de déni.

Ce travail laisse apparaitre une volonté d’immortalité, un réel besoin d’éternité. À sa manière, Charlie White traite de ce même sujet. L’artiste représente habituellement dans ses photographies une jeunesse américaine intemporelle, lisse et épurée. Les visages qu’il photographie sont presque irréels et fantomatiques, il relie son travail à l’influence des médias sur l’image de soi. La série photo choisie pour l’exposition rassemble des portraits de femmes et d’hommes, papiers tirés de magazines et froissés, donnant ainsi l’illusion d’un vieillissement tout à fait inattendu dans cette imagerie.

L’auto-projection, imaginer son devenir, c’est une autres piste que nous soumettent les commissaires. Miwa Yanagi, dans sa très belle et surprenante série photo My Grandmothers propose à ses sujets de mettre en scène leurs propres vieillesses. L’exposition prend également des détours scientifiques avec le travail de Martin Graf qui s’attarde sur l’étude d’une évolution comparée du vieillissement de l’australopithèque à l’homo sapiens.

Le titre Golden Agers & Silver Surfers laissait présager une exposition amusante et légère. Il n’en est rien. Le sujet est grave et son traitement rigoureux et parfaitement documenté. Une bien belle proposition qui nous réconcilie presque avec nos cheveux blancs.

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Songs to learn and sing Par Vincent Vanoli

Référence de la bande dessinée d’auteur, le Ludovicien et italo-lorrain Vincent Vanoli est aussi DJ à ses heures, illustrateur pour la revue musicale anglaise Plan B et initiateur d’un spectacle avec Lauter, du label Herzfeld. Assez logiquement il a choisi dans son intervention récurrente d‘interpréter en image des paroles de chansons.

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La stylistique des hits Par Matthieu Remy

Illustration : Dupuy-Berberian

Zeugme

Tout le monde aime les zeugmes. Faites-en l’expérience autour de vous : proposez un concours de zeugmes et voyez comme les gens s’amuseront. Du tout cuit. Mais pourquoi donc ? Parce que le zeugme est la figure de style de l’association d’idées, du mélange des genres, et parce qu’elle est presque obligatoirement poétique. On rappelle le principe : à un élément commun qui ne sera pas répété, on associe deux autres éléments qui ne sont pas sur le même plan. Exemple canonique et hugolien : « Vêtu de probité candide et de lin blanc ». Autre exemple, qu’on peut apercevoir dans Le Côté de Guermantes de Proust, à propos d’un monsieur tabassé par le personnage de Saint-Loup, dont on dit qu’il « parut perdre à la fois tout contenance, une mâchoire, et beaucoup de sang ». Pour l’expliquer aisément, on pourra se rabattre sur le fameux « elle est partie avec mon cœur et l’argenterie », très Sacha Guitry. Dans les chansons populaires, le zeugme est peu fréquent et reste plutôt réservé aux raconteurs d’histoire comme Brel, qui en bricole un magnifique dans Au suivant : « j’avais le rouge au front et le savon à la main ». Idem

pour le célébrissime Un clair de lune à Maubeuge de Bourvil, écrit par Perrin et Blondy où l’on trouve cette formule géniale : « j’ai même roulé carrosse et j’ai roulé les « r » ». Géniale parce que plus l’écart est grand entre les deux termes associés, plus l’effet poétique est décuplé. On mélange – souvent grâce à des expressions toutes faites – un élément concret et un élément abstrait, ce qui crée une heureuse collision, la plupart du temps pleine de malice. Bien sûr, on peut rater son zeugme. Verser dans la trivialité ou oublier qu’il faudrait faire se joindre deux univers apparemment sans rapport. C’est le cas de Renaud, qui échoue lamentablement dans Le Retour de la Pépette : « alors elle va s’manger une pizza/Au jambon et au centre commercial ». On a rarement fait plus paresseux et c’est bien la preuve que la figure de style ne fait pas forcément la richesse poétique d’un texte : elle doit être calibrée mais aussi parfaitement audible, placée là où elle sera la plus mystérieusement percutante. Hugo, chanteur pop français malheureusement méconnu, a su utiliser dans un refrain de son disque La nuit des tournesols, une séquence d’une étrange beauté, simple et puissante à la fois. « On a tout brûlé/Nos sentiments, les champs de blé » disent les paroles d’une chanson au surréalisme de bon aloi, appelant des images mentales d’une bizarrerie parfois dérangeante, souvent émouvante. C’est encore une fois le sens de l’écart qui est en jeu ici car plus l’association est incongrue, plus elle témoigne de la création d’un système de référence singulier. Mais c’est finalement ce que nous demandons aux chansons les plus réussies : créer en quelques minutes un univers qu’on aurait cru impossible jusque là, et qui se matérialise pourtant.

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Mes égarements du cœur et de l’esprit Par Nicopirate studio Égarement #49

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Égarement #67

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En lisant en dessinant Par Bearboz

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Science sans confiance

Chroniques scientifiques fortuites

Par Laurent Vonna

Je t’oublie moi non plus… [47°27’58.98’’ N 3°44’56.23’’ E] …faites demi-tour immédiatement…

[46°57’27.03’’ N 10°52’32.25’’ E] …après 50 mètres, tourner à droite, vous êtes arrivés… En réalité je n’avais pas vraiment besoin de ce navigateur GPS pour réaliser ce pèlerinage, thématique ridicule de mes dernières vacances d’été. Le chemin était plus que jamais gravé dans ma mémoire. C’était justement pour cela que j’avais décidé de revenir sur les lieux les plus symboliques de notre relation… pour les oublier, l’oublier elle, pour oublier. Échec total, pour une démarche finalement triste et pathétique… chacun sa méthode. [47°39’36.34’’ N 7°17’39.72’’ E] …à la sortie du village vous êtes arrivés… Joel Barish (Jim Carey) dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind, lui, se payait les services d’une entreprise privée pour se « faire effacer » les souvenirs trop douloureux de son amour perdu. Ces dernières années, les articles de vulgarisation scientifique s’y sont régulièrement référés pour commenter des résultats spectaculaires obtenus récemment dans le domaine des neurosciences. L’objectif de ces études est ni plus ni moins d’effacer des souvenirs traumatisants en modulant par des voies chimiques l’activité des neurotransmetteurs. Plusieurs équipes ont ainsi déjà réussi à effacer le sentiment de peur associé à un stimulus, chez le rat ainsi que chez l’homme1-3. Les auteurs de ces études prétendent qu’ils ont été capables d’empêcher le transfert de la mémoire à court terme vers celle à long terme, ainsi que de cibler une émotion.

Les travaux dans ce domaine n’en sont encore qu’à leur début. Avant même d’évoquer les innombrables questions éthiques soulevées par les applications potentielles, il faut préciser que l’on est bien loin d’effacer réellement un choc traumatique ancien autour duquel tout un individu se serait construit. Les intentions affichées (bonnes comme toujours en science) sont en effet de soigner des troubles psychiques survenus à la suite de traumatismes (TOC, angoisses…). Pour être complet en réalité, il faut préciser que ces recherches sont entre autre motivées par le coût pour la société du traitement des troubles post-traumatiques chez les vétérans de guerre, et que l’armée s’intéresse à l’effacement du sentiment de peur, dont celle de la mort en particulier… …faites demi-tour immédiatement… faites demi-tour immédiatement… Post Scriptum : 1­– penser à vendre mon GPS sur eBay 2­– ne pas oublier de rappeler B.R.

1. Inducible and Selective Erasure of Memories in the Mouse Brain via Chemical-Genetic Manipulation Cao XH, Wang HM, Mei B, et al. Neuron Vol. 60: 2, 353-366 (2008) 2. Rapid erasure of long-term memory associations in the cortex by an inhibitor of PKM zeta Shema R, Sacktor TC, Dudai Y Science Vol.  317: 5840, 951-953 (2007) 3. Synapse-specific reconsolidation of distinct fear memories in the lateral amygdala Doyere V, Debiec J, Monfils MH, et al. Nature Neuroscience Vol. 10: 4, 414-416 (2007)

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Sébastien Bozon (photographies) et Hadrien Chiquet (textes) confrontent images et textes dans l’espoir d’explorer l’entre deux. Ni légende ni illustration mais, dans l’interstice, quelque chose d’autre.

Après avoir contourné plusieurs groupes aux langues incompréhensibles et aux allures improbables, j’entrai dans une salle où deux pendules silencieuses et sans âge rejouaient le poème symphonique de Ligeti. J’écoutais leurs cliquetis dans un miroir à la Van Eyck mais il m’était alors impossible de savoir si les mécanismes étaient réguliers ou si dans le tumulte du passage j’avais rêvé la persistance des métronomes. Je sortis rapidement pour échapper à la foule compacte qui ne manquerait pas de se former autour du phénomène. Étonnement, partout où je stoppais ma marche je retrouvais un petit monsieur rougeaud et fort en voix répétant à une femme, sa femme peut-être : « Natacha, elle en fait ses choux gras ! » « Natacha, elle en fait ses choux gras ! » « Natacha, elle en fait ses choux gras ! » Je croisai d’ailleurs un peu plus loin Natacha en train d’écrire, ses yeux faisant à une vitesse étonnante l’aller-retour entre une feuille de papier grand format accrochée au mur et celle plus petite où elle gribouillait ses fameux choux gras. Je restai

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de côté et vis ainsi une merveilleuse lueur orangée entre la feuille et le mur. Certain que Natacha ne l’avait pas remarquée, je m’apprêtais à lui signaler. Je finis par me raviser, estimant que c’était risquer de lui gâter ses choux à elle et au monsieur l’occasion d’une épatante conversation. En avançant plus loin, je découvris une petite boite en bois dont l’intérieur était divisé en deux compartiments. Au fond de la case de droite, on pouvait lire : « geometry is hope ». Je ne me souviens plus précisément du contenu de celle de gauche. Quelque chose comme une sculpture miniature qui offrait  à la gentille poésie des mots une certaine résonance, une perspective inattendue. De l’autre côté, sur le mur qui faisait face, une autre inscription se détachait en grandes lettres brillantes et noires : « communism never happened ». Une lettre fermée reposait face retournée sur une console de fausse pierre si bien qu’il m’était impossible de savoir si oui ou non elle m’était adressée. Je n’en doutai pourtant pas un seul instant : après tout, qui d’autre ? Le petit monsieur ? Sa femme ? Natacha ? Non. Posée là, j’en étais nécessairement le destinataire mais intimidé par le regard en coin, derrière moi, d’un homme en costume, je dus renoncer à l’ouvrir. Je continuai un peu la promenade en remarquant que la banalité de mon accoutrement vestimentaire avait ici valeur d’exception. Je finis par sortir et je descendis seul l’escalier par lequel j’étais arrivé avec mes amis. Je me mis à leur recherche entre cabanes à saucisses et buvettes temporaires tâchant de distinguer quelque chose à travers une forêt de parapluies sponsorisés. C’était la première fois que je venais ici et il pleuvait. Je repensais malgré moi et malgré la pluie à Beckett : « Le soleil brillait, n’ayant pas d’alternative, sur le rien de neuf ».


Sur la crête

La rencontre d’un linograveur et d’un poète … Henri Walliser + Denis Scheubel

Can’t stop the world

Est-ce le rythme qui naquit du travail ou le travail qui découla du rythme ? L’outil lui, fut crée avant le travail et le rythme, et l’Homme. L’outil restera sur la terre après nous. En attendant ce jour il est la raison d’être du rythme, du travail et de nous. L’outil est à l’homme ce que la quête est au Graal. Ah ! Et si la crise était le rejeton de notre arrogance, de notre narcissisme, de notre ennui ? Si la finance n’en était que l’outil ? Et si nous étions jaloux de nos outils ?

Avant d’être une acrylique sur toile, Can’t stop the world est un titre de Steve Diggle des Buzzcocks. Univers noir et blanc, rehauts d’aquarelle, portraits old school, eauxfortes, dessins et linogravures… Jusqu’au 31 juillet, Henri Walliser expose du mercredi au samedi à la galerie Pascal Bertolo, 16 rue Poincaré à Mulhouse.


Quant aux Américains j’y reviendrai Par Manuel Daull

De : -----------------------------Objet : Date :---------------------------- 2009 23:23:00 GMT+01:00 À : entre2m.ed@free.fr

depuis quelques mois, je reçois les mails d’un émetteur inconnu, dont la teneur même de cette pensée qui se livre (dans le contexte actuel, où l’affaire Coupat, entre autres, n’est pas réglée) me semble importante à rélayer — précisant juste, que j’ignore tout de la personne qui m’adresse ces messages, qui ne possèdent ni adresse valide, ni titre, ni signature, sous forme il me semble de fragments — je ne sais pas non plus si je suis le seul ou non à les recevoir — et j’ai pris la décision de commencer une fiction {sensible à Boris Vian qui disait, cette histoire est totalement vraie puisque je l’ai inventée du début à la fin} qui raconterait combien ces messages déboulant dans mon quotidien questionnent l’écrivain que je suis, dans son rapport à la vie de la cité – enfin, je tiens à m’excuser auprès de celui qui me les fait parvenir, pour avoir fait des coupes pour des contraintes techniques propre au magazine, j’espère avoir respecté au mieux l’esprit qui l’anime, qu’il sache que je ne suis pas juge des ses écrits, et qu’il ne s’agit pas là de censure de ma part – et remercie Novo, d’avoir accepté la publication des extraits qui suivent.

< ...Alors que la désespérance partout dans le monde n’a jamais été aussi forte, que la faillite d’un système se fait de jour en jour de plus en plus grande, que des millions d’individus vivent dans des conditions que l’on ne souhaiterait pas au dernier des chiens errants, que des signes de plus en plus sourds résonnent au nord comme au sud, je ne sais pas pourquoi mais il me semble que le temps est venu d’espérer... > < ...Je ne fais parti d’aucun mouvement politique, d’aucune association de personnes réfléchissant à l’avenir du monde, d’aucune confrérie, d’aucune communauté de pensée, ce que je souhaite exprimer ici, des centaines de personnes, des milliers peut-être autour de moi, dans les rues de ma ville, ou ailleurs pourraient le formuler... > < ...Elle, cette voix, se fait entendre dans la solitude d’un acte isolé et c’est ce qui fera sa force. Terminé le temps des utopies communautaires, des mouvements de masse même si l’actualité semble me contredire, l’insurrection qui vient nous dit-on, sera le fait d’individus isolés, sans lien les uns avec les autres, issus de lieux, de milieux, d’éducations, de constructions, de classes d’âge, aussi différents qu’il existe d’individus. Si j’insiste sur ce point, c’est que j’ai cette conviction qu’il ne faut pas aller à contre courant d’une tendance, mais profiter de son mouvement, s’y fondre, se laisser porter par l’énergie qu’elle suppose. […] La révolution qui s’amorce est l’expression d’une somme incontrôlable d’individualités, ce que personne ne nomme parce que cette révolution n’a pas un seul visage mais des centaines, des milliers, des millions de visages, et qu’en ce sens elle dépasse en nombre la répression qui pourrait l’endiguer. C’est une vague qui se met en route, un fleuve qui quitte son lit et qui noiera tous ceux qui tenteront de l’arrêter... > < ...Je vous parle d’une forme de guérilla nouvelle qui nous offre des perspectives jusqu’ici impensables, et cette expression née du système le mettra à genoux si et seulement si elle ne va pas contre, mais choisira de l’accompagner dans sa chute, car la révolution dont je vous parle est avant tout intellectuelle, elle est cette prise de conscience qu’il ne faut pas réagir, mais justement que notre action doit prendre la forme d’une non-action, car lutter ou combattre c’est encore participer au système... > < ...Le sabotage ou le terrorisme n’est en aucun cas envisageable dans la prise de position que je souhaite vous voir prendre, l’énergie qu’ils réclament, les moyens, la réponse sécuritaire qu’ils engendrent participent et renforcent le système, c’est une voie sans issue, la violence engendre la violence et ce type de lutte entraîne la répression, lui donne une légitimité... >

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Modernons

Par Nicolas Querci Un but : dénoncer les exactions du moderne.

Sans musique, sans personne, sans rien Aujourd’hui, la musique est partout. Elle a pénétré tous les aspects de notre vie, publique aussi bien que privée. Elle vous traque, elle vous harcèle, elle ne vous laisse plus une seule seconde de répit. La musique se confond avec le monde. Le vacarme est la commune mesure. Au réveil, il y a les hurlements de la radio du voisin. Dans le bus, il y a le grésillement des téléphones et des lecteurs mp3. Sur le trottoir, ce sont les déflagrations syncopées des voitures. Dans la rue, la réclame incessante de la musique de boutique, et de tous ceux qui portent leur téléphone à bout de bras avec un air défiant. Au boulot, les modulations de l’ordinateur du collègue qui brûle qu’on lui demande ce qu’il écoute. Chez le praticien, la mélopée censément apaisante de la salle d’attente. Au restaurant, au supermarché, au bar, chez des amis, à la piscine, n’importe où. Le soir, les murs et les fenêtres sont soufflés par la musique des voisins sans qu’il soit possible d’en localiser la source. Si par hasard vous demandez à quelqu’un de baisser la musique, il vous faudra user de plus de tact et de diplomatie qu’avec des preneurs d’otages – mais partez du principe que vous aurez toujours tort. 95% des Français déclarent dans le sondage le plus pertinent de l’année écouter de la musique. Dans les 95%, il doit s’en trouver pour s’indigner contre les caméras de surveillance ou fantasmer un état policier. Il existe pourtant des mesures afin d’éviter que les vieux fous ne tirent dans le tas trop souvent. Par exemple la création d’espaces sans musique dans les bars et les transports en commun, l’élévation d’une pyramide d’iPod comme on fait des pyramides de chaussures pour Handicap international – on passerait dessus avec un rouleau-compresseur –, ou encore la création d’une Journée internationale sans musique, comme il y a des journées sans voiture, sans Internet, sans violences conjugales, sans les mains. Le problème, outre les nuisances, c’est que la musique n’élève plus l’âme de l’auditeur, tout comme elle ne transporte plus la foule. Elle noie l’un et l’autre sous son déluge de décibels. Elle égalise tout au niveau de son bourdonnement. Elle est devenue la bande-son nécessaire à l’action la plus insignifiante, comme chercher son pain. Elle sert d’habillage sonore. Plus personne ne sort sans sa musique de poche. Plus personne ne prend plus même la peine d’écouter un morceau en entier. La musique ne poursuit aucun but, elle n’a aucun contenu ni aucune visée idéologiques, si ce n’est l’éternelle expansion de sa rumeur. L’important, c’est qu’elle soit là, et que ça se sache. Le troupeau ne bêle plus – il chante.


Chronique de mes collines

Retraité de Lettre, retiré à la campagne, loin du bruit, Henri Morgan nous raconte ses livres et sa vie.

François Mauriac Journal, Mémoires politiques On croule sous les recueils de chroniques de François Mauriac. Aux cinq volumes du Bloc-Notes en Points Seuil, plus un volume supplémentaire chez Bartillat (D’un bloc-notes à l’autre), s’ajoutent d’autres compilations. D’abord La Paix des cimes (Bartillat, 2009) et On n’est jamais sûr de rien avec la télévision (Bartillat, 2008). Mais je vous parlerai de la chronique télé de Mauriac une autre fois. C’est d’un autre gros volume de chroniques, Journal, Mémoires politiques, en Bouquins–Laffont, que je veux vous entretenir. Il reprend les 5 tomes du Journal (Grasset et Flammarion entre 1934 et 1953), plus le recueil du Bâillon dénoué (Grasset, 1945), et les Mémoires politiques (Grasset, 1957). D’excellents esprits répètent naïvement que notre société de 2009 connaît une crise très profonde et que la France est au bord de l’implosion. La lecture des vieux éditoriaux de Mauriac nous révèle par contraste que nous vivons en réalité une époque d’un extraordinaire pacifisme et d’un extraordinaire consensualisme. Dans l’après-guerre telle qu’elle émerge de la chronique mauriacienne, les grèves ouvrières sont des soulèvements insurrectionnels, et il y a mort d’homme. On ne parle certes pas de choc des civilisations, mais il faudra que le rideau de fer coupe en deux l’Europe pour que se dissipe la peur de voir les chars russes à Paris. En attendant, L’Humanité traite tous les jeudis Mauriac de hobereau fascisant et celui-ci répond poliment tous les lundis dans Le Figaro que les fougueux jeunes gens qui le conspuent finiront bien par dévier de la ligne et qu’il s’expliqueront alors avec la Guépéou.

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Ces polémiques, qui devaient beaucoup amuser les lecteurs, nous renseignent sur la nature exacte de ces chroniques. Mauriac rédigeait un blog avant la lettre. Considérez ce passage : « Nous savons bien que nous vivons au siècle de ce que nous appelons par pudeur “les personnes déplacées”, le siècle qui, par-delà les millénaires de civilisation gréco-romaine et chrétienne, rejoint les temps des sacrifices humains, des prisonniers devenus esclaves et de l’anthropophagie. » (Le Figaro, 8 mai 1947.) Cette prose porte toutes les marques d’un blogueur, et plus précisément d’un blogueur de la réacosphère, le ton apocalyptique, la référence fondatrice aux humanités gréco-latines et au catholicisme, plus on ne sait quoi d’indécis et de nébuleux, à quoi l’on devine que l’auteur considère son époque avec un décalage d’une quarantaine d’années à peu près. Je n’aime pas beaucoup, je l’avoue, ce mot de blog, qui n’a guère de sens en anglais (il serait paraît-il la contraction de web log, « journal de bord sur la Toile ») et qui n’en a aucun en français. On ne devrait pas dire ni écrire un blog, ni même un blogue, mais bien un bloc, à cause du célèbre Bloc-Notes de Mauriac. Mauriac est l’inventeur du bloc. Les millions de Français qui tiennent un bloc lui doivent tout. François Mauriac, Journal, Mémoires politiques, Laffont, Collection Bouquins, novembre 2008.


AK-47

par Fabien Texier

« Garde la pêche. Qu’est ce qui s’passe han? Je garde le Kalashnikov.»

J’garde le Kalashnikov, Le Roi Heenok.

Vu à la télé On ne peut guère reprocher au nouveau ministre de la culture d’avoir renié ses convictions ou trahi son camp à la façon d’un Karmitz/Besson. Seul son nom et ses accointances avec le monde de la culture pourraient le situer à gauche (de loin et dans un épais brouillard). Question compétences, il vaudra bien la litanie, conclue en beauté par Christine Albanel, de demi-sels qui se sont succédé à ce poste. Frédo, courtisan de premier ordre, possède une réelle culture (il a sûrement lu La Princesse de Clèves un jour) et une incomparable expérience du maniement délicat de la brosse à reluire (rien à voir avec la truelle de Drucker). Mais on peine à voir autre chose dans sa nomination qu’un énième coup médiatique. Dépourvu de poids politique, flanqué du conseil très spécial de Marin Karmitz, et supervisé par un président qui décide du nombre de sucres que le premier ministre met dans son café, il aura autant de poids qu’une urne électorale un soir d’Européennes. Comme chaque chose en Sarkozie, sa valeur est dans la communication : une marque «  Mitterrand  », et un produit vanté à la télé. Un peu comme ce show versaillais, seule image de la France entrevue lors de mon séjour au Québec. À qui s’adresse ce président qui découvre subitement que la burka c’est pas sympa  ? Aux parlementaires qu’on voit se lever pour accueillir et applaudir le minarque ? À qui montre-t-il comme il a l’air classe, à parader en talonnettes entre deux rangées de gardes républicains, dans le palais des ci-devant souverains légitimes du Peuple français ? Au journaliste québécois qui conclut son sujet sur les mots : « dérive monarchique » ? Que nenni, c’est à nous que le petit roi offre son corps, béni par l’onction télévisuelle, dans une cérémonie enfin à la hauteur de la Star Ac’. Il nous le dit en vérité : « l’État c’est moi ! »


Love Spray Par Marine Froeliger Illustration : Laure Nantois

Ventre hors des sentiers battus

« I forgot the movement of my sixteen It’s running on the pages of a dated novel I don’t need you, in that cold distance I start to write the dates but nothing comes along I forgot the movement of my sixteen It vanished with my most exciting memory Do I need you in that kind of distance Once I swallowed a fish that used to make me dumb.» Ventre, Oblivion, 2007

De quoi ouvrir votre appétit… Pas trop loin du « hello darkness my old friend, I’ve come to talk with you again », Laure et Antonin dessinent depuis 2000 les contours d’une région trop peu cartographiée. Un no man’s land où se croisent sans s’affronter diverses expérimentations ; meuglant, bêlant sourdement dans une vallée quasi-abandonnée. Ciel et terre s’y fondent comme on confondrait des bêtes, la nuit. Respectivement rejoints par Josh à la batterie et Audrey à la basse, les lycéens soniques devenus adulescents offrent un paysage où les lignes à haute tension se veulent molles. Les paroles de Ventre sont susurrées ; tour à tour, Laure et Antonin dressent une mythologie de l’ordinaire où le sous-jacent devient fluorescent. Mémoire, désir, oubli... rythment sans prétention une musique insidieusement exquise.

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Ventre fait partie de ces groupes qui s’écoutent dans le train. Dehors. Dedans. Le tout parfaitement flottant. Les instruments se greffent un a un au corps, s’époumonent courageusement, et, dans un seul et même mouvement se plaisent à s’essouffler lestement. Le tout très également, dans un respect mutuel empreint de sagesse. Deerhoof, Electralane, Lightning Bolt, Au Revoir Simone, ou encore The Jesus Lizard, And Also the Trees font partie des nombreuses influences qu’avalent ces estomacs sur pattes presque trentenaires. La « grande cavité splanchnique qui renferme les intestins, la vessie, etc. » est avant tout un lieu de liberté. Celle qui fait peur au départ, mais qui s’apprivoise plus aisément que l’on ne le croit. Les membres de Ventre évoluent sans trop se prendre au sérieux, au sein du collectif Kim (par ailleurs, organisateur d’événements sur Strasbourg, au Molodoï notamment) avec 6 autres formations musicales, toutes plus ou moins autodidactes, qui oscillent entre indie, new wave, post rock et folk. Ils projettent de tourner dès la rentrée prochaine aux côtés de A second of June et de Volga (collectif Kim) en Belgique, en France et en Espagne. www.myspace.com/ventreband + www.collectifkim.org


Revox

Digressions sans bande pour un tube, une expression, un titre de film…

Par Eva Lumens

Sea, Sex and Sun

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Sea, Sex and Drugs

Soleil Cosmique

Imaginer Ibiza… 1969… Le soleil brillait, n’ayant pas d’alternative, sur le rien de neuf… une mer de carte postale… un homme, une femme… More, le premier film de Barbet Schroeder, allie le contraste d’images sublimes, d’un décor de vacances idyllique à la descente aux enfers, des deux protagonistes, via différents cocktails de drogues… un ensemble corrosif que la musique de Pink Floyd vient irradier. Une expérience cinématographique troublante pour un été 2009…

Si More et ses junkies vous refroidit, une autre envolée s’offre à vous avec Space is the Place de John Coney (1974) où l’incommensurable et pharaonique jazz man Sun Ra, traverse la galaxie avec son vaisseau intergalactique pour répandre sa bonne parole… des costumes incroyables, des décors impossibles… et la magie de la musique de Sun Ra. Hallucinant.

More de Pink Floyd (1969), EMI More de Barbet Schroeder (1969), M6 Vidéo

Sous la plage… Vous ouvriez les portes de la perception, nous ouvrons celles de l’anpe Le livre Sous la plage, des ruines (Editions Terre Noire) « retourne les slogans de Mai 68, comme la peau qu’on arrache à un lapin encore chaud : ce n’est pas spécialement beau à voir, mais c’est un acte nécessaire, pour mettre un terme à «  cette fête permanente et pathétique qu’est devenue la vie. » Le ton est donné, la maison d’éditions Terre Noire (Lyon) est une maison d’éditions militante comme on en fait trop rarement et artisanale. Toutes les étapes de leurs publications sont réalisées dans leur atelier ouvert à toutes les bonnes volontés travailleuses qui souhaiteraient les aider. Leurs livres allient textes déroutants et graphisme mordant, à acheter ou à télécharger sans modération.

Un extrait : www.veoh.com/browse/videos/category/entertainment/watch/v683427yKejB2KR Space is the Place de John Coney (1974), Plexigroup

Sex Corea Vive le cunnilingus nord-coréen ! Les artistes sud-coréens de Young-Hae Chang Heavy Industries présentent sur leur site une œuvre délicieuse : Cunnilingus in north Corea. A travers un défilé de phrases, de mots rythmés, la liberté sexuelle s’affiche comme un droit universel, une dialectique nécessaire et intime à la notion de communisme… l’orgasme de la femme par le cunnilingus devient le slogan de la Corée du Nord… le meilleur moyen de s’affranchir de la mentalité bourgeoise. http://www.yhchang.com/CUNNICORNORD.html

* Certes Sea, sex and sun de Serge Gainsbourg, est le générique du film Les Bronzés. Mais plus amusant, la face B du 45t de l’époque (1978) avait pour titre Mister Iceberg…

Sous la plage, des ruines (collection No Présent) http://www.editionsterrenoire.com

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CHUCK BERRY YOU NEVER CAN TELL, COMPLETE CHESS RECORDINGS 1960-1966 – 4CD HIP-OSELECT

Chuck Berry peut se targuer d’être l’une des références communes aux Beatles et aux Stones, qui n’ont pas hésité à puiser dans son répertoire pour alimenter l’énergie de leurs premiers albums. En 1960, quand ses disques arrivent en import dans les villes portuaires anglaises, ils constituent une manne précieuse pour tout amateur de rock’n’roll. Et même si l’on constate que son âge d’or se situe derrière lui – les années 50 couvertes par le précédent coffret –, l’animal continue de posséder des ressources qui lui permettent de regarder avec un air amusé l’évolution des groupes anglais au cours de la décennie. Ces derniers font la grande boucle psychédélique avant de revenir à l’essentiel, le blues et le rock des origines, tels que l’ami Chuck continue de s’en porter garant, ce qui lui vaut de prolonger sa carrière en toute décontraction, avec des instants de fulgurance et toute la classe qu’on lui connaît. (E.A.) i

TOM TOM CLUB

MODERAT

TOM TOM CLUB [DELUXE] – ISLAND

MODERAT – BPITCH CONTROL

En temps réel, on ne mesure guère l’importance de certains disques. Quand, en 1981, apparaissent sur nos écrans les images extrêmement naïves du clip de Genius of Love, on est incapable de situer le background de cette expérience solo menée par le batteur et la bassiste des Talking Heads, Chris Frantz, son épouse, la sublime Tina Weymouth et les trois sisters de cette dernière. Cet instant récréatif marque pourtant des dizaines d’artistes, dont LCD Soundsystem et !!!, tant les rythmiques éprouvées au contact du dub et du hip hop triomphant, restent étonnantes de modernité. Cette belle réédition contient les versions maxis de tous les singles et l’album suivant, Close To The Bone, inédit en CD, pour des plaisirs prolongés. (E.A.) i

Ils avaient eu l’occasion de collaborer sur des maxis, à leurs tout débuts, mais peut-être leur a-t-il fallu le temps de l’exploration en solo pour finaliser ce travail initial. Modeselektor s’est fait un nom avec un propos musical parfois décapant, et Apparat est devenu la coqueluche de la scène berlinoise, ouvrant une voie mélancolique à l’electro organique. La réunion sous le vocable commun, Moderat, du minimalisme de l’un et du romantisme de l’autre, offre des possibilités nouvelles, fortement chargées en sentiments, à un genre qui avait fini par avoir besoin de se renouveler. (E.A.) i

SCHWEFELGELB ALT UND NEU – TAPETE RECORDS

On ne soupçonne guère la richesse de la Neue Deutsche Welle, la nouvelle vague allemande, qui a livré à la postérité ses plus beaux fleurons. Sid et Eddy ont branché leurs synthés sur cette riche période du début des années 80 pour y dénicher des sons d’une modernité incroyable. Chez DAF, ils puisent une perversité qui alimente leur set post-punk avec une conviction telle qu’elle a surpris jusqu’à leur environnement immédiat. Anguleux et intenses, ils se présentent aujourd’hui comme les dignes héritiers de performers extrêmes, parmi lesquels le regretté Frank Tovey de Fad Gadget. (E.A.) i

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PASSION PIT MANNERS – FRENCH KISS

Passion Pit est le titre anglais d’un film porno célèbre ; c’est aussi le nom d’un groupe de Boston mené par Michael Angelakos, un jeune songwriter surdoué de 21 ans qui écrit des ritournelles complexes, expérimentales, mais imparables. S’inspirant d’Arthur Russell, de Randy Newman et de Stevie Wonder, ce perfectionniste soigne la production art-disco de chansons électroniques qu’il destine à la Terre entière. Les détours sont parfois hasardeux, mais son graal reste la pop-song parfaite. L’Angleterre ne cesse de clamer au génie, l’Europe ne devrait plus tarder à accueillir ce prodige comme il le mérite. (E.A.) i


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LA BOUCHE PLEINE DE TERRE DE BRANIMIR Šćepanović LE SERPENT À PLUMES

Le DégOÛT

DE HORACIO CASTELLANOS MOYA – LES ALLUSIFS

L’amour de la patrie n’est sans doute pas le sentiment qui domine cet ouvrage au titre évocateur. L’histoire aurait pu se situer dans l’Autriche de Thomas Bernhard, elle se déroule en réalité au Salvador, pays longtemps ravagé par une guerre civile sanglante et dans lequel Vega, réfugié depuis des années au Canada, doit retourner à l’occasion de l’enterrement de sa mère. Attablé dans un bar où l’a rejoint un vieil ami qui demeure résolument muet, Vega vomit sa haine pour ce pays peuplé de psychopathes gorgés d’une bière qui refile la diarrhée, d’idiots congénitaux rêvant de devenir des managers. Porté par le style hypnotique d’un monologue grinçant, ce livre ne dresse pas seulement un portrait au vitriol d’un pays dans lequel l’amour des arts, et singulièrement de la littérature, a fait place à celui de la bêtise, de la violence et de l’argent, il est aussi une réflexion sur le déracinement et l’exil. (C.S.) i

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Ce roman, vous le lirez d’une traite, à en perdre haleine, contre la montre. Vous aurez un point de côté et peut-être même un vertige. Grâce au rythme haletant, trépidant, des visions poétiques, lyriques, dramatiques de Branimir Šćepanović, vous entrerez dans la danse, vous vous mettrez à courir, intérieurement. Cette traque, cette chasse à l’homme, ce haro sur l’étranger, vous les verrez et, pire encore, vous en serez. Vous vous joindrez à la victime véloce et à ses bourreaux à bout de souffle tant l’art de Šćepanović parviendra à vous hanter. Il nous plonge au cœur de l’époustouflant récit d’un malentendu fatal. Nous en devenons le théâtre. (N.E.) i

WALTER BENJAMIN, UNE VIE DANS LES TEXTES DE BRUNO TACKELS – ACTES SUD

Il a fallu toute la maestria de Bruno Tackels pour s’attaquer à la biographie de Walter Benjamin. L’option d’interroger les textes du philosophe allemand semble pertinente, elle n’en demeure pas moins périlleuse. Et pourtant, il se dégage des fragments que constitue cet autoportrait d’un genre nouveau, une forme de vérité singulière qui fait admirablement écho à la portée d’une œuvre, dont nous mesurons chaque jour un peu plus la dimension hautement visionnaire. (E.A.) i

LE DÉCLIN DES CLINS D’ŒIL

DE SIMON MASELLA – LA DRAGONNE

Avec ce titre à la fois étrange et poétique, dont la signification drolatique sera révélée en cours de route, Simon Masella, jeune auteur qu’il faudra garder à l’oeil, nous invite à suivre les aventures rocambolesques et rebondissantes de deux enfants, l’un souffrant d’un complexe de supériorité aigu, l’autre s’étant pris de passion pour une fillette obèse, bien décidés à libérer coûte que coûte Cathy-la-Grosse du centre d’amaigrissement dans lequel elle a été internée. A l’arrivée, cela donne un livre plus que réjouissant, vif et bourré d’humour décalé sur une période de la vie faite de rêves et d’aventures… imaginaires ou bien réelles. (C.S.) i

JOURNAL VOLUBILE D’ENRIQUE VILAS-MATAS CHRISTIAN BOURGOIS

Nous n’avions guère besoin de la caution de Pedro Almodóvar pour apprécier ce recueil, mais force est de constater que comme le réalisateur espagnol, nous succombons à la dimension jubilatoire de ce Journal Volubile. À la manière de Marcel Duchamp, l’écrivain déplace avec beaucoup de naturel l’acte créateur et recueille, non sans une bonne dose d’humour, les impressions que lui suggère son environnement immédiat. (E.A.) i


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LA COLLINE AUX MILLE CROIX DE CHRISTIAN PERRISSIN ET DÉBORAH RENAULT

Les talents de dessinateur de Christian Perrissin, le très inspiré scénariste d’El Niño et de Martha Jane Canary, explosent dans cette terrible variation du mythe d’Antigone co-écrite avec sa compagne Déborah Renault. Ces planches au crayon gras sont tout simplement splendides, leur froideur théâtrale et leur noirceur s’accordant parfaitement au funeste destin de leur héroïne, Luce de Mirail. Cette jeune veuve papiste en quête de liberté s’oppose violemment à son austère belle-famille en préférant porter le deuil de son frère plutôt que celui de son mari. Mais dans les confins du Rouergue du XVIème siècle en proie aux guerres de religions, il n’est pas bon de défier l’ordre établi ! Un bel album dont le graphisme constitue un véritable atout. (Kim) i

LE BOIS DES VIERGES T.1 HACHE

ROSALIE BLUM #3 : AU HASARD BALTHAZAR !

DE BÉATRICE TILLIER ET JEAN DUFAUX DELCOURT

DE CAMILLE JOURDY - ACTES SUD

Avec Béatrice Tillier et le Bois des Vierges, l’incontournable scénariste Jean Dufaux s’attaque à détourner et pervertir les contes de notre enfance. À l’image d’une Planète des Singes devenue celle des « bêtes de haute taille », les loups, renards et chats sur pieds ont déclaré la guerre aux hommes, ces nantis qui se croyaient si bien à l’abri. Complots, traquenards, poursuites et violences guerrières dignes d’un film flamboyant de Kurosawa sont reproduits par la maestria de Béatrice Tillier : son trait souple et ses couleurs somptueuses figurent la force de frappe nécessaire à ce premier volet. (O.B.) i

WASHITA DE LABOUROT, GAUTHIER, LEROLLE DARGAUD

Washita est le nom d’une jeune Cherokee que se disputent le bel Equani et son rival Asgina. L’heure n’est pas au batifolage car d’étranges marques noires sur la peau des daims inquiètent l’ensemble de la Tribu déjà en manque de nourriture... Le trio d’auteurs nous embarque dans le premier opus d’une saga qui affirme une « conception amérindienne du monde » avec un goût désinhibé pour les effets spectaculaires, tant au niveau du récit que de sa forme anguleuse et hyper stylisée. Il conjugue intérêts anthropomorphiques et visions fantasques dignes de Guillermo Del Toro. Espérons que cette esthétique explosive ne déborde pas par la suite le cadre d’une intrigue initiée plutôt élégamment. (O.B.) i

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Oublions Bresson, qui n’a guère sa place dans ce dernier volet de la trilogie d’investigation sentimentale de Camille Jourdy. Avec un trait toujours très illus’, école Claude Lapointe, l’auteur sert habilement une écriture décidément impeccable. Après avoir exposé successivement les points de vue de Vincent (Norman Bates revu et corrigé par Hal Hartley) et Aude (Catwoman tendance illustratrice des arts décos), ce troisième tome croise enfin les regards et les personnages pour évoluer vers un dénouement sans grandes surprises mais parfaitement abouti. La fin d’une belle histoire en toute simplicité. (F.T.) i

TRANSAT D’AUDE PICAULT - DELCOURT

Poussée sur sa droite, Aude Picault risquerait de se perdre dans la facilité d’une Clara Pilpoil (Anne Simon), poussée sur sa gauche, elle devrait se mesurer aux redoutables Julie Doucet (Changements d’adresses) ou Debbie Drechsler (A Summer of Love). L’auteur évolue sur le fil, avec la fragilité maligne qui fait son charme. Cette fiction tient beaucoup du carnet, et nous renvoie pour sa partie parisienne au meilleur de Moi je (éd. Warum). Si les doubles pages illustratives du voyage sont saisissantes, la partie vie à bord (et à quai) durant la transat aurait gagné à être davantage travaillée, plutôt que de friser l’insignifiance auto-complaisante des Petits riens du directeur de collection Trondheim. (F.T.) i


dvdselecta

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13 MOST BEAUTIFUL SCREEN TESTS D’ANDY WARHOL – PLEXIFILM

Les esprit chagrins ont beau moquer la geste warholienne, il n’en pas demeure pas moins que ce touche-à-tout de génie savait chercher au plus profond des êtres ce brin de majesté qui les sortait de leur condition d’homme. Il est vrai que Dennis Hopper, Nico, Edie Sedgwick ou Lou Reed n’étaient pas des inconnus quand le célèbre peintre a décidé de les filmer durant plus de 4 minutes à raison de 16 images par seconde entre 1964 et 1966. Et pourtant, c’est précisément à ce moment-là qu’ils deviennent des figures de légende. Ces screen tests, présentés ensemble au Grand Palais et réunis ici pour la première fois en DVD, nous renseignent sur l’attitude de cet immense artiste, qu’on qualifie injustement de désinvolte. Il suffit de regarder attentivement le film qu’il consacre à Ann Buchanan, The Girl Who Cries a Tear, jeune poétesse et amie d’Allen Ginsberg, pour mesurer l’extrême niveau d’émotion qu’il place dans sa démarche. (E.A.) i

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L’HéRITIERE


MIROIR NOIR

De WILLIAM WYLER – CARLOTTA

DE VINCENT MORISSET – MERCURY

Catherine Sloper (Olivia de Havilland) est riche mais n’a pas beaucoup de chance en vivant sous le joug d’un père tyrannique. De plus, pas très jolie, plutôt réservée et timide, c’est une célibataire attardée... jusqu’au jour où Morris Townsend (Montgomery Clift), rencontré au cours d’un bal, lui fait une cour d’enfer. Noir, tortueux et parfois très drôle, le génial William Wyler étudie une sorte de Bridget Jones du XIXème siècle, un produit du terroir aux préceptes archaïques qui, soudainement en état d’ébullition, est la proie à bien des révélations. Un film qui dans son genre demeure inégalé. (O.B.)
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Autant le dire d’emblée, on n’aime pas beaucoup les live filmés. À quelques rares exceptions, ils n’ont pour vocation que de faire patienter le fan jusqu’à la publication suivante. Or, pour Arcade Fire avec Miroir Noir, l’entreprise est toute autre, elle vise à prolonger plus qu’à restituer l’expérience du concert proprement dit. On se laisse porter par la poésie des images et on pénètre presque malgré nous, dans l’univers intime et troublant de Régine Chassagne, Win Butler et de tous les membres du célèbre groupe de Montréal. Une merveille ! (E.A.)
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THE PRESIDENT’S LAST BANG D’IM SANG-SOO – POTEMKINE ET AGNÈS B.

Formidable hommage (revendiqué comme tel) au Parrain de Coppola et Aux Affranchis de Scorsese, The President’s Last Bang d’Im Sang-soo raconte l’histoire vraie de l’assassinat du président Park Chung-hee en 1979 à Séoul alors qu’il dîne à l’hôtel particulier de la CIA coréenne. Superbement interprété, précieusement minuté, parfaitement huilé, le film dégage indubitablement la violence noire et sourde de ses modèles en procurant au spectateur un plaisir qu’il ne soupçonnait plus. À se procurer sans plus tarder ! (O.B.)
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La BLESSURE 


De NICOLAS KLOTZ - SHELLAC

Blandine venu rejoindre son mari Papi, installé en France, est maintenue en zone d’attente à Roissy. Elle est violentée lors d’une intervention musclée de la Police Aux Frontières. Malgré ses retrouvailles avec son mari, elle s’enferme dans le silence. Elisabeth Perceval et Nicolas Klotz ont vu dans La Blessure un prolongement de leur travail entamé avec Paria (également disponible en DVD) dans le but de filmer un monde que l’on ne voit pas (ou que l’on ne veut pas voir) à l’intérieur de la société française. Après une longue enquête et tenu par une absolue nécessité de témoigner, le couple définit ainsi la fiction comme un relai indispensable pour trouver la distance la plus équilibrée avec le spectateur. Une expérience dont ce dernier sort indubitablement grandi. (O.B.)
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NOVO N°3  

Troisième numéro de NOVO, magazine culturel diffusé gratuitement dans tout le Grand Est de la France.

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