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numĂŠro 8

05.2010

gratuit


2010 2011 Souscrivez à de nouvelles émotions

Opéra Love and Other Demonst Eötvös Simon Boccanegrat Verdi Ali Baba ou les Quarante Voleurst Cherubini

Saison 2010 - 2011 - Graphisme OnR - Licences 2-1026712 et 3-1026713

La Belle Hélènet Offenbach Götterdämmerungt Wagner Don Pasqualet Donizetti L’Affaire Makropoulost Janácek ˇ Die Entführung aus dem Serailt Mozart Hamlett Thomas

Danse Strasbourg : 0825 84 14 84 (0,15€/min) Colmar : +33 (0)3 89 20 29 02 Mulhouse : +33 (0)3 89 36 28 28 www.operanationaldurhin.eu

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ours

sommaire numéro 8

Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@mots-et-sons.com u 06 86 17 20 40 Direction artistique et graphisme : starHlight Ont participé à ce numéro : REDACTEURS  Hélène Bigot, E.P Blondeau, Olivier Bombarda, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Sylvia Dubost, Nathalie Eberhardt, Magali Fichter, Virginie Joalland, Kim, Christophe Klein, Nicolas Léger, Coline Madec, Guillaume Malvoisin, Stéphanie Munier, Adeline Pasteur, Nicolas Querci, Marcel Ramirez, Matthieu Remy, Catherine Schickel, Christophe Sedierta, Fabien Texier. PHOTOGRAPHES Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Olivier Roller, Christophe Urbain. CONTRIBUTEURS Bearboz, Dupuy-Berberian, EM/M, Christophe Fourvel, Christian Garcin, Sophie Kaplan, Caroline Loeb, Christophe Meyer, Henri Morgan, Nicopirate, Denis Scheubel, Vincent Vanoli, Henri Walliser, Sandrine Wymann. RELECTURE Léonor Anstett, Caroline Châtelet, Stéphanie Munier. PHOTO DE COUVERTURE Ludmilla Cerveny / www.ludmillacerveny.com. Retrouvez entretiens, photos et extensions audio et vidéo sur les sites novomag.fr, facebook.com/novo, plan-neuf.com, mots-et-sons.com et flux4.eu Ce magazine est édité par Chic Médias & médiapop Chic Médias u 10 rue de Barr / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 12500 euros u Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane u bchibane@chicmedias.com 06 08 07 99 45 Administration, gestion : Charles Combanaire médiapop u 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 euros u Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer u ps@mediapop.fr 06 22 44 68 67 – www.mediapop.fr IMPRIMEUR Estimprim Tirage : 9000 exemplaires Dépôt légal : mai 2010 ISSN : 1969-9514 u © NOVO 2010 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés. ABONNEMENT novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. ABONNEMENT France 6 numéros u 40 euros 12 numéros u 70 euros ABONNEMENT hors France 6 numéros u 50 euros 12 numéros u 90 euros DIFFUSION Vous souhaitez diffuser novo auprès de votre public ? 1 carton de 25 numéros u 25 euros 1 carton de 50 numéros u 40 euros Envoyez votre règlement en chèque à l’ordre de médiapop ou de Chic Médias (voir adresses ci-dessus). novo est diffusé gratuitement dans les musées, centres d’art, galeries, théâtres, salles de spectacles, salles de concerts, cinémas d’art et essai, bibliothèques et librairies des principales villes du Grand Est.

Édito

05.2010

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FOCUS La rédaction en visite dans une ville. Deuxième étape : Dijon La sélection des spectacles, festivals, expositions et inaugurations à ne pas manquer 12 Une balade d’art contemporain : Exposition Gabriel Orozco au Kunstmuseum de Bâle 28

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RENCONTRES Julien Hervier traduit Heidegger et Jünger Michael Lonsdale est very happy 32 Gérard Oberlé cite Bukowski 34 Lonelady ménage des silences 35

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MAGAZINE Jean-Luc Bredel revient sur l’ouverture de Pompidou-Metz 36 Basquiat est rock’n’roll à la fondation Beyeler 38 EM/M (www.emslashm.com) 42 Le Frac Alsace invite un artiste allemand en Autriche 44 David Grimal repousse les limites avec son violon 46 Robert Carsen monte Jenůfa 47 Théâtre en mai une saison dans la saison de François Chattot 48 Le festival Premières entame une démarche prospective 49 Les Eurockéennes poursuivent leur travail de création jusqu’au Caire 50 Ethiopiques, une collection mythique en tournée dans le Grand Est 52 Pacôme Thiellement se passionne pour la main gauche de David Lynch 54

CHRONIQUES Novo ouvre ses colonnes à des interventions régulières ou ponctuelles La vraie vie des icônes 5 : Mise en Abîme, Remember The Time, par Christophe Meyer 57 Songs To Learn and Sing : I can’t control myself de The Troggs par Vincent Vanoli 58 Chronique de mes collines : Twilight de Stephenie Meyer par Henri Morgan 59 Tout contre la BD, par Fabien Texier 60 Mes égarements du cœur et de l’esprit : égarement #55, par nicopirate 62 La stylistique des hits : la métaphore, par Matthieu Remy et Charles Berberian 63 Bestiaire n°3 : conseils d’une chenille par Sophie Kaplan 64 Modernons : Ma vie sans code, par Nicolas Querci 65 Cinérama 2, par Olivier Bombarda 66 Lise & Lulu, Pierre Loeb et moi ! par Caroline Loeb 68 Le monde est un seul / 7 : Nord, quatre fois, par Christophe Fourvel 70 AK47 : Slawkenbergius’s Tale, par Fabien Texier 73 Plastic Soul, par Emmanuel Abela 74 T’as raison !, par Henri Walliser et Denis Scheubel 75

selecta

disques, BD, livres et DVD

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Design by Donuts

CHEFS-D’ŒUVRE ? EXPOSITION D’OUVERTURE DU CENTRE POMPIDOU-METZ

12.05 > 25.10.10

www.centrepompidou-metz.fr


édito par philippe schweyer

CONFESSION D’UN LOSER

Alors que je lui demande de me conseiller un vin italien, mon caviste me fourgue REGIME SEC de Dan Fante dans les pattes en me glissant à l’oreille : « Tu devrais faire un truc sur ce mec. Crois-moi, il a hérité des gênes de son paternel ! ». Alors que j’examine SUPERBAD de Tom Grimes dans la même collection, ma libraire me saute dessus : « Tu devrais faire un truc sur 13e Note, t’as vu comme leurs livres sont beaux… ». Alors qu’il vient de lire d’un trait SPEED de William Burroughs Junior, un dealer reconverti dans la téléphonie mobile me hèle depuis son 4X4 : « Tu devrais faire un truc sur le mec qui a eu l’idée de publier tous ces ratés, ces alcoolos géniaux, ces drogués du clavier, ces beatniks magnifiques ! ». Cette fois mon sixième sens me dit que je tiens un sujet et je contacte immédiatement l’attachée de presse de 13e Note. Son boss, qui vit en Espagne, sera bientôt de passage en France et en quelques minutes, tout est calé. Mais le lendemain, patatras, mon rendez-vous tombe à l’eau à cause d’un foutu volcan. De peur de décevoir mon rédac-chef qui m’a appris à ne jamais lâcher ma proie, je m’accroche à l’attachée de presse comme une sangsue : - Est-ce qu’on ne pourrait pas remplacer la séance photo par un photomaton ? - Je demande au boss et je vous rappelle. Deux jours plus tard, l’attachée de presse me rappelle : - Ok pour le photomaton. Il trouve ça plutôt original. - Et l’interview ? Est-ce qu’il a Skype ? - Je lui demande et je vous rappelle. Un peu plus tard, l’attachée de presse me rappelle : - C’est bon, il a Skype. Au fait, je vous conseille CONFESSIONS D’UN LOSER  de Mark Safranko… Encore plus tard, coup de téléphone : - Allo, c’est Eric Vieljeux. - Ah super ! Alors, on peut se skyper ? J’aime voir à qui je m’adresse quand je pose une question… - Oui, mais j’ai un petit problème de micro. Il faut que je trouve une solution. Dimanche après-midi ça irait ? Dimanche après-midi, enfermé devant mon ordinateur, j’attends. Dehors il fait SUPER BEAU. Alors que je meurs d’envie de sortir, Eric Vieljeux m’envoie un petit message pour m’informer qu’il est en train d’essayer de me joindre. Je patiente, mais rien ne se passe. Comme je commence à trouver le temps long, je m’énerve tout seul devant mon ordinateur : « Qu’est-ce qu’il fabrique ce gros con ? Putain, il n’est vraiment pas doué…». Là, un petit message s’affiche : « Je vous entends très bien… » Manifestement lui m’entend, mais pas moi. J’aurais dû me méfier. Nouveau message : « Rien à faire, ça ne marche pas… On réessaye demain. J’ai un ami informaticien qui va régler le problème. » Le lendemain, j’annule mes rendez-vous pour être dispo au cas où. Mais à 15h57, je reçois un dernier mail : « Bon j’ai passé 2 heures à essayer de brancher le micro intégré et n’y arrive pas. Maintenant cela me pompe l’air et je suis désolé d’annuler le rendez-vous de 17 heures. J’ai eu le temps de regarder votre magazine, bravo c’est top. Si vous voulez me laisser 2-3 questions par email, sinon pour ceux qui m’accompagnent dans ce projet, et surtout pour les auteurs que nous défendons, merci d’avoir pensé à nous. Un saludo cordial. Eric Vieljeux, www.13enote.com ». Depuis, plus de nouvelles.

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Frans Hals, Portrait de femme, 1630, © 2009 photos : Image Department, Rijksmuseum Amsterdam

bienvenue welcome

The Golden Age Reloaded La fascination de la peinture néerlandaise du XVIIe siècle Collections de la Villa Vauban et du Rijksmuseum Amsterdam

du 02 MAI au 31 OCT

Villa Vauban - Musée d’Art de la Ville de Luxembourg 18, av. Émile Reuter L-2090 Luxembourg T +352 4796-4552 www.villavauban.lu


Festival

mer 2 jeu 3 ven 4 sam 5 dim 6 juin 2010

Premières Jeunes metteurs en scène européens

10 spectacles Allemagne / Autriche / Belgique / France / Grande-Bretagne / Pays-Bas / Serbie / Turquie

Strasbourg

graphisme Poste 4 / photo monsieurcantin

6e édition

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10/05/10 11:02:57

à La Filature, Scène nationale – Mulhouse arts du cirque I look up, I look down… Cie Moglice – Von Verx théâtre – musique – image My Way de et par Joachim Latarjet et Alexandra Fleischer arts du cirque Chouf Ouchouf Zimmermann & de Perrot – le Groupe acrobatique de Tanger théâtre / dès 4 ans Petit Pois de et par Agnès Limbos ciné-concert Equi Voci Thierry De Mey – musique Claude Debussy, Maurice Ravel avec l’Orchestre Symphonique de Mulhouse direction Daniel Klajner mardi 8 juin à 19 h 30 / entrée libre Soirée de présentation de la saison 10-11 en présence d’artistes vous pouvez d’ores et déjà retirer vos billets mercredi 9 juin à 11 h Ouverture des abonnements


focus

1 ~ PUNISHER PARTY 7ème Punisher Party le 12/6 au Noumatrouff en partenariat avec Mulhouse 010. Au programme : une “sélection drastique de la crème de la musique mouvante” avec Les Trucs, Thiaz Itch, Driver & Driver, Mabuseki, Oscar Lumière et Punisher. www.leplasma.org 2 ~ POUCHKINE L’exposition Pouchkine illustré se poursuit jusqu’au 19/9 à la BNU à Strasbourg. www.bnu.fr 3 ~ DOLCE VITA SHOW Pietro Messina revisite les chansons italiennes dans le cadre des scènes ouvertes mulhousiennes à la Filature le 5/6. 4 ~ PARADOX Pour sa 1ére édition en octobre à Paris, la foire internationale d’art contemporain Paradox invite l’Islande et lance un appel à projets. www.paradoxparis.com 5 ~ PROWPUSKOVIC Le collectif musical jouera au Théâtre Musical de Besançon dans le cadre du dispositif Emergences le 5/6. www.letheatre-besancon.fr 6 ~ RADIO MNE 3 jours et 3 nuits pour inaugurer la radio libre mulhousienne. www.radiomne.com

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7 ~ DESIGN CITY Design City Luxembourg jusqu’au 6/6 à Luxembourg. www.mudam.lu 8 ~ einkaufen Désormais catalogué chez Hertzfeld, Einkaufen sera en concert au Crac à Altkirch le 21 juin. einkaufen.free.fr 9 ~ LE LIT CIVILISE Suite à leur résidence en BosnieHerzégovine Mathieu Boisadan et François Génot exposent ensemble chez Apollonia à Strasbourg du 5/6 au 2/7. www.apollonia-art-exchanges.com 10 ~ valium valse Le groupe est en tournée dans toute l’Alsace dans le cadre des Régionales. valiumvalse.com 11 ~ YVES CHAUDOUët L’artiste propose une exposition au titre facétieux : Peindre le citoyen Taquet pour commencer. Tout un programme ! Jusqu’au 20/6 au Granit à Belfort. www.theatregranit.com 12 ~ CHEF-D’œuvre ! Exposition jusqu’au 5/9 chez Faux Mouvement à Metz avec des œuvres de Gérard CollinThiébaut, George Condo, Anouck De Clercq, Pierre Huyghe, Bertrand Lavier et Joana Vasconcelos. www.faux-mouvement.com

13 ~ mind the gap Exposition de Shannon Bool et Julien Bismuth du 16/6 au 12/9. On annonce du beau linge francoallemand et des filles chics au vernissage. www.cracalsace.com 14 ~ AUTOPSIE Performance de Anne Zimmermann le 29/5 à la boucherie Les Palmiers à Mulhouse dans le cadre d’une digression proposée par la Kunsthalle. 15 ~ fORUM 010 Comment sortir d’une école d’art ? Comment organiser son réseau professionnel ? Résidence, bourse, galerie : par où commencer ? Plusieurs acteurs du monde de l’art viennent présenter leur activité et dispenser leurs conseils à l’occasion de Mulhouse 010. Le 14/6 au Parc Expo à Mulhouse. www.lequai.fr 16 ~ BESOIN D’AIR ! La Vapeur propose trois concerts hors les murs : Syd Matters “BaladeS Sonores” le 7/6 Scout Niblett le 8/6 dans la cour de la Nef et The Bamboos le 17/6 place du marché + un Ciné Drive-In le 16/6 sur le parking de la Vapeur. www.lavapeur.com 17 ~ L’USINE A BELFORT Un projet unique reconnu d’innovation non-technologique. www.lusineabelfort.fr

18 ~ BABEL BALBUTIE (…) Mais l’image et l’objet se reliant, gardant quelque chose de leur utilité première, creusant leur espace pour ouvrir le nôtre, donnant les mots d’autres histoires d’avant et d’après, le trompe- l’œil se fait trompe la mort. Alors, dans les ici et maintenant qu’il a posés chez Robert, tout va bien. (Hélène Sturm, avril 2010). L’exposition de Josué Rauscher chez Robert se poursuit jusqu’au 3/7. www.chez-robert.com 19 ~ LES UNES ET LES AUTRES En présentant une exposition rétrospective du photographe Jean Rault et les peintures d’Anthony Vérot, le 10neuf confronte deux pratiques du portrait. Au 10neuf à Montbéliard jusqu’au 13/6. www.le-dix-neuf.asso.fr 20 ~ CITADELLE ELECTRONIQUE Qoso, Jahcozi, 2MethylBulb1ol et Christophe Ruetsch à la citadelle de Besançon le 11/6 en partenariat avec le Cylindre et Elektrophonie. 21 ~ Le Parvis s’expose Pendant Théâtre en mai, Vincent Arbelet et Claire Le Gal investissent les murs extérieurs du Parvis Saint-Jean à Dijon. 22 ~ ETSETALA Festival de contes en sol mineur à Staffelfelden du 20 au 23/5.


focus

23 ~ MY WAY Exposition de portraits photographiques et sonores des personnes rencontrées à Mulhouse pour la création du spectacle My Way de et par Joachim Latarjet et Alexandra Fleischer les 27 et 28/5 à la Filature de Mulhouse. www.lafilature.org 24 ~ RAHAN La Ville d’Audincourt organise un concours de BD préhistorique en attendant la venue des auteurs de Rahan en octobre. www.audincourt.fr 25 ~ IROCK Le web-documentaire interactif de Lionel Brouet permet de déambuler dans les coulisses des Eurocks 2009 en attendant l’édition 2010. www.irock.fr 26 ~ BITTERKOMIX My.Monkey à Nancy s’associe au festival Ti-Piment et met à l’honneur la revue la plus incisive et provocatrice d’Afrique du Sud du 9/6 au 14/7. www.mymonkey.fr 27 ~ JEUX DE JARDINS Deuxième édition du festival mosellan qui fait rimer culture avec nature dans sept « théâtres végétaux » du département jusqu’au 20/6 www.moselle-festival.fr

28 ~ ROMEO ET MONA Bienvenue à Roméo et à Mona. 29 ~ PHILOS Le chanteur reprend Salade de fruits à la sauce hawaïenne en attendant de passer une nuit à l’Elysée. www.lautonome.fr 30 ~ PETITE CHAPELLE PJ@MelloR se produit dans le cadre de Petite Chapelle 3, performance musicale, le 19/6 à la Chapelle Saint-Jean à Mulhouse. www.myspace.com/petitechapelle 31 ~ LE Quai a DMC Les artistes et designers formés au Quai exposent leurs travaux en art, design graphique et design textile sur le site de l’ancienne usine DMC, un des hauts lieux de l’histoire industrielle de Mulhouse. Les 19 et 20/6. Visuel : Pascal Auer, qualitylabel. www.lequai.fr 32 ~ GABLÉ Entre boui-boui indéfinissable et bricolage ultra inspiré, Gablé déploie un véritable chantier autour de lignes de guitare sèche, de samples électroniques et de voix venues d’ailleurs. Avec Marvin et Tapetronic aux Trinitaires à Metz le 12/6. www.lestrinitaires.com

33 ~ TZAK Les autoproclamés ambassadeurs de l’absurde sortent leur premier album avant une tournée chaotique. www.tzak.org 34 ~ LE CYLINDRE Après dix ans de concerts mémorables, le Cylindre invite à une grande fiesta de clôture le 28/5 en attendant l’ouverture d’un nouveau lieu sur les bords du Doubs à Besançon intra-muros. 35 ~ DAZIBAO Un événement culturel à l’échelle du territoire chalonnais, conçu par le musée Nicéphore Niépce et Nicéphore Cité dans le cadre d’Utopies et Innovations. www.utopinov.net 36 ~ HORS PISTE Soirée spéciale courts-métrages internationaux le 4/6 au cinéma Eldorado à Dijon. www.cinema-eldorado.fr 37 ~ wolke Le duo colmarien qui monte est annoncé à la soirée de lancement du collectif Microclimat le 29/5 au Grillen à Colmar. 38 ~ chef d’œuvres ? Le Centre Pompidou-Metz présente près de 800 œuvres pour certaines célébrissimes, mais aussi une copie de La Joconde par un anonyme italien du XVIIe. www.centrepompidou-metz.fr

39 ~ ART BASEL 41 Le rendez-vous incontournable de la jet-set éclairé et des amateurs d’art du monde entier. A Bâle du 16 au 20/6. 40 ~ JAZZ ET MUSIQUE IMPROVISEE 29e édition du festival franccomtois du 28/6 au 3/7 avec Sophie Agnel, Jean-François Pauvros, Edward Perraud, Louis Sclavis… 41 ~ PETER CSABA Peter Csaba dirige la Ière symphonie de Mahler le 3/6 au Théâtre Musical. Jean-François Verdier lui succèdera à la rentrée à la tête de l’Orchestre de Besançon. 42 ~ DÉPLACEMENT DE COMPÉTENCES Jeu transfrontalier d’échange de rôles au Kunsthalle Palazzo à Liestal (CH) jusqu’au 20/6. www.palazzo.ch 43 ~ FABLES DE L’IMAGINAIRE Manifestation proposée dans toute la Meuse par le Frac Lorraine et les musées du département à partir du 3/6. 44 ~ SURFING CLUB Plugin (Bâle) propose de découvrir une nouvelle génération de netartistes à l’Espace Multimédia Gantner à Bourogne jusqu’au 3/7. www.Iplugin.org

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novorama ➾ caroline châtelet

printemps 2010 photos ➾ vincent arbelet

Dijon

Novo part à la découverte des villes du Grand Est. Étape printanière ➾ Dijon Carnet d’adresses Théâtre Mansart ➾ www.theatre-mansart.com Atheneum ➾ atheneum.u-bourgogne.fr Radio Dijon Campus ➾ www.dijon.radio-campus.org AdKaméra ➾ www.cinemathequedebourgogne.com Théâtre Dijon Bourgogne ➾ www.tdb-cdn.com Association Bourguignonne Culturelle ➾ www.abcdijon.org Opéra Dijon ➾ www.opera-dijon.fr Galerie Triple V ➾ www.triple-v.fr Le Consortium ➾ www.leconsortium.com Galerie interface ➾ interface.art.free.fr Frac Bourgogne ➾ www.frac-bourgogne.org La Vapeur ➾ www.lavapeur.com Péniche Cancale ➾ www.penichecancale.com Association Sabotage ➾ www.myspace.com/sabotagecrew Les Tanneries ➾ http://malokadistro.com

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Chaque lieu, chaque ville se révèle pour son visiteur unique, personnelle et intime. De la première confrontation jusqu’à la connaissance par le menu, la vision qu’on acquiert d’une cité se fonde autant sur l’utopie que sur la mémoire. Ne pas espérer, donc, une visite exhaustive. Plus un parcours subjectif, et, à l’image d’une ville, de son histoire, de ses différentes phases d’évolution et de ses populations, discontinu. À ce titre, débuter par la périphérie, les extrémités, peut être une bonne façon d’appréhender un territoire... Une fois à Dijon, laisser, donc, pour quelques heures encore le centre, son patrimoine historique, sa rue de la liberté, sa place Darcy et son ours de Pompom. Dépasser la place Wilson, l’Eldorado – bastion du cinéma d’art et d’essai  – et « monter » jusqu’au campus. Cette vaste zone située à la lisière de la ville accueille un théâtre, une radio et un centre culturel. Des structures essentielles, en ce qu’elles constituent pour les milliers d’étudiants débarquant le point d’accès premier aux arts. Les mêmes étudiants venant, par la suite, irriguer la ville et ses structures de

leurs connaissances acquises là, à la marge... Mansart, joli théâtre appartenant au Crous de Bourgogne affirme son soutien à la jeune création, et la pépinière accueille des initiatives multiples - théâtre universitaire, association des Derniers Hommes, etc. (Norway.today, d’Igor Bauersima mis en scène par le sérieux Renaud Diligent y joue en lien avec Théâtre en mai du 22 au 24). Puis, au cœur du campus, on trouve le centre culturel universitaire l’atheneum, dirigé par Béatrice Hanin, et Radio Dijon campus, deux structures pionnières dans leur genre. Tandis que campus bat au rythme de la ville et de la région, l’atheneum, équilibriste dans l’âme, tente l’alliance complexe entre accueil de spectacles « pros » et soutien aux multiples et parfois bredouillantes initiatives étudiantes. Les plus aventureux pousseront jusqu’aux locaux d’AdKaméra, association travaillant à la préfiguration de la cinémathèque de Bourgogne, soutenue par l’éminent Jean Douchet.


« Parfois, il me suffit d’une échappée qui s’ouvre au beau milieu d’un paysage incongru, de l’apparition de lumières dans la brume, de la conversation de deux passants qui se rencontrent dans la foule, pour penser qu’en partant de là, je pourrai assembler pièce à pièce la ville parfaite, composée de fragments jusqu’ici mélangés au reste, d’instants séparés par des intervalles, de signes que l’un fait et dont on ne sait pas qui les reçoit. Si je te dis que la ville à laquelle tend mon voyage est discontinue dans l’espace et le temps […], tu ne dois pas en conclure qu’on doive cesser de la chercher. » Italo Calvino, Les Villes invisibles

➾ Pièces maîtresses – Revenu au centre ville, trois institutions tiennent le haut du pavé du spectacle vivant : l’Association bourguignonne culturelle, le Théâtre Dijon Bourgogne et l’Opéra de Dijon, l’Opéra disposant de deux massifs lieux Auditorium et Grand Théâtre. On trouve ce dernier au bout de la rue de la Liberté, à quelques mètres du musée des Beauxarts, lui-même en travaux pour plusieurs années. En remontant la rue de la Liberté et la place Bossuet, atteindre le Parvis SaintJean, l’une des deux salles du Théâtre Dijon Bourgogne dirigé par François Chattot (du 18 au 29 mai, festival Théâtre en Mai). Non loin d’ici, juste une église plus loin – qui, à Dijon, sont aussi nombreuses que les festivals... -, est installé les Feuillants. L’Association Bourguignonne Culturelle, structure pluridisciplinaire emmenée par Thierry Macia, investit régulièrement ce théâtre municipal (Yaacobi et Leidental d’Hanokh Levin, mis en scène par Alain Batis s’y joue le 27 mai). Direction, ensuite, le boulevard de Verdun, avec un coup d’œil au passage au Conservatoire régional – réussite architecturale s’il en est

de la fin du XXe siècle... – installé boulevard Clemenceau. Nous voilà face à l’Auditorium, salle à l’acoustique impressionnante dirigée par Laurent Joyeux qui accueillera Sacha Waltz les 4 et 5 juin prochain. ➾ Fragments d’arts – Pour les « Beauxarts », Dijon est plus que jamais morcelée. Car si les musées – des Beaux-arts, de la vie Bourguignonne, Magnin, archéologique – y sont repérés et repérables, il n’en va pas de même avec l’art contemporain, certains lieux cultivant la discrétion... Exemple, la galerie Triple V, fondée par Virginie Guillerot, Vincent Pécoil et Olivier Vadrot et installée depuis novembre 2007 au 20 de la rue de la Liberté. Toujours au centre et aussi peu signalé, le centre d’art contemporain Le Consortium. Situé à côté du marché couvert, il accueille dans son intéressant espace d’exposition l’artiste Lynda Benglis (jusqu’au 20 juin). À deux églises du marché – Notre Dame et Saint-Michel –, rue Chancelier de l’Hospital, Interface réinvente l’appartement. À l’initiative des programmateurs Frédéric Buisson et Olivier Nerry et de la coordinatrice Nadège

Marreau, expositions (Les péripéties de l’invention, du 29 mai au 17 juillet) cohabitent avec concerts divers. Reste ensuite le Frac Bourgogne, installé rue de Longvic (jusqu’au 16 mai, exposition d’Andrade Tudela) à quelques mètres de l’Usine, bâtiment du Consortium réhabilité par Shigeru Ban et dont l’ouverture est annoncée en 2011. ➾ Musiques aux marges – Terminer, à nouveau, aux marges de la ville. Nord nord-est, rendez-vous à la Vapeur. Rock, électro, pop, jazz, hip-hop, toutes les musiques actuelles et émergentes y passent, la salle de concert dirigée par Fred Jumel n’hésitant pas à programmer hors les murs (Syd Matters le 7 juin). Sud, direction la terrasse de la Péniche Cancale. Le bistrot-spectacles fondé par Benjamin Magnen réussit dans sa programmation le pari de la qualité – Elysian Fields accueilli avec l’association promotrice des musiques indépendantes Sabotage le 28 mai – et de l’implantation dans un quartier – participation à la fête du Port du Canal (les 4, 5, 6 juin). Sud-est, enfin, une clôture aux Tanneries, squat labellisé et espace autogéré depuis 1998. Maloka, collectif anarcho-punk invite, entre autres, Euroshima (électro punk ex cadavres, Paris) et Police on TV (punk rock, Troyes) le 12 juin prochain. ✣

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par hélène bigot

focus Exposition Le Voyage, jusqu’au 26 septembre, au Musée du château de Montbéliard Fête des Cavalcades du futur, les 22 et 23 mai à Dole Festival des Jardins le 18 juin à la Saline Royale d’Arc-et-Senans www.utopinov.net

Expérimenter l’utopie Utopies et Innovations est aux musées ce que le festival GéNéRiQ est aux salles de musiques actuelles. En développant un réseau citadin, la structure politique « Métropole Rhin-Rhône » nous promet l’avènement d’un grand pôle culturel dans l’Est. Survol d’une exposition globalisante ambitieuse.

P.-J. Proudhon en 1853

Seize mairies de France, de Suisse et d’Allemagne qui verront bientôt passer le TGV ont été priées de choisir une orientation particulière déclinant le thème Utopies et Innovations. Il s’agissait de dégager une richesse culturelle fédératrice à partir des expérimentations de penseurs attachés à ces territoires. Architecture, nature, machine, recyclage, politique, liens sociaux, produits artistiques ou de grande consommation : les villes se sont emparées de toutes les pistes imaginables. Laurent Gervereau, commissaire général de l’exposition, a la tâche d’assurer malgré tout une certaine unité dans la diversité. « Utopies et Innovations délivre un noyau d’idées du vivre-en-commun à revivifier au temps d’une mondialisation vécue comme injuste et acculturante » écrit-il. Pour ouvrir le bal, Emmanuel Guigon, directeur du Musée des Beauxarts de Besançon, avait promis le portrait du plus grand utopiste des utopistes. Charles Fourier, l’Ecart Absolu étonna par l’actualité des pièces inspirées des théories du philosophe poète. À sa suite, l’exposition Le Voyage à Montbéliard a été inaugurée le 8 mai dernier. Ses visiteurs s’offrent le Château des Ducs de Wurtemberg à parcourir du rez-de-chaussée à la tour en sept voyages, reflets de sept explorations. Des pièces émaillées Japy d’ordinaire jalousement conservées dans les réserves jonchent là une partie du sol en une accumulation « façon Armand ». Plus loin, une Peugeot compressée

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« façon César » confirme les références contemporaines voulues par Bernard Goetz, le conservateur des musées de la ville. Une salle – ou presque – est dévolue à chaque vie montbéliardaise consacrée à l’expérimentation. On regrettera qu’il ne soit dédié à René Thom qu’un recoin, mais celui-ci semble se distordre lorsqu’on s’y glisse tant son univers apparaît vaste et inspirant. Ainsi, en 1972 naît dans son esprit visionnaire et très calé une idée fantasque : décrypter des situations relevant indifféremment de toutes les sciences, humaines comprises, grâce aux mathématiques. La théorie des catastrophes qu’il énonce alors fait des émules. Salvador Dalí l’encensa comme « la plus belle des théories esthétiques » et en fit le principal sujet de ses ultimes toiles, dont deux sont reproduites pour l’exposition. Quant à La Maison du Directeur de la Saline Royale d’Arc-et-Senans, pourtant haut lieu de l’ordre et du pouvoir absolu, elle accueuille Proudhon et Courbet, son contemporain. Le résultat de la confrontation entre un socialiste utopiste père de l’anarchie et un artiste prophétique ancré dans la réalité de son temps est à ne pas manquer. En s’éparpillant parfois, le projet Utopies et Innovations décloisonne la pensée. Il réunit des personnages dont la préoccupation n’était pas de résoudre les problèmes mais de les considérer sous un jour nouveau. Ces derniers nous laissent en héritage un puits de possibles dans lequel chacun d’entre nous peut venir fouiller dans l’espoir d’en sortir un autre monde. D


par stéphanie munier

focus Festival Rencontres & Racines, les 26 et 27 juin 2010, à Audincourt http://rencontres-et-racines.audincourt.com

Le monde sur un plateau Le Festival Rencontres & Racines, véritable moteur du rassemblement et du brassage des cultures depuis 1990, propose cette année encore une programmation internationale et métissée au sein d’un village associatif « aux couleurs du monde », sur le site de la Filature Japy.

Steel Pulse, photo © Lee Abel

« La particularité de notre festival, c’est la cohésion entre les valeurs humanistes que nous défendons et auxquelles adhèrent aussi les groupes ». C’est ainsi que son organisateur, Jean-Luc Morin, définit Rencontres & Racines. Un brassage de styles musicaux guidé par la qualité, la diversité, la découverte, de la world music au rap en passant par le jazz, alliant tradition et modernité, pour faire tomber les barrières culturelles, encourager les métissages et lutter contre les discriminations. Parmi les têtes d’affiche d’un événement qui couvre cette année les cinq continents : Babylon Circus, la Rue Kétanou, Steel Pulse, Vieux Farka Touré... Un exploit quand on sait que la manifestation tient à conserver une politique tarifaire modeste. « Le but de ce festival est de faire rencontrer des publics très divers. Nos têtes d’affiches sont des coups de cœur. Vieux Farka Touré est l’une des belles voix du Mali aujourd’hui, c’était un artiste qu’on devait faire venir sur notre festival. » Une programmation également animée par l’esprit de partage : « Steel Pulse a beaucoup milité pour l’Afrique. Ils sont issus de quartiers défavorisés de Birmingham, et même s’ils vivent maintenant aux Etats-Unis, ils sont toujours attachés à ces valeurs. Ils ont adhéré assez facilement à l’esprit du festival, mais c’est surtout vrai pour La Rue Ketanou. Des gens animés par cet esprit, le milieu associatif et les réflexions qu’on peut se faire. Des choses qui collent avec leurs textes ». Cependant, la vocation de Rencontres & Racines ne s’arrête pas là : des groupes semi-professionnels ou amateurs venus de toute l’Europe rencontreront le public sur la scène Découverte : « C’est quelque chose qui nous anime et auquel on tient énormément. »

Rencontres & Racines n’oublie pas sa vocation solidaire. La place prépondérante des associations en est la preuve : « Il y a un peu plus de quatre -vingth -dix associations, chacune présente son artisanat, ses spécialités culinaires, mais aussi ses projets d’aide humanitaire. » Cet événement pluridisciplinaire propose aussi des expositions, des films  – à travers le cycle Cinémas d’ailleurs -, des œuvres de littérature et des rencontres avec leurs auteurs, ainsi que des débats et conférences : « On aura cette année des débats sur les sanspapiers avec une troupe du Sénégal  » et de nombreuses animations. Une manifestation solidaire et engagée qui prend tout son sens dans une ville accueillant près de quarante nationalités différentes. D

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par fabien texier

focus Festival international de l’affiche et du graphisme Du 29 mai au 20 juin à Chaumont www.chaumont-graphisme.com

No Border 21ème édition d’une manifestation qui a su évoluer au-delà de son fonds patrimonial, pour devenir l’un des rendez-vous international du graphisme. Elle s’est si bien affranchie de ses limites qu’on ne parle plus guère du Festival de l’affiche, mais bien de Chaumont, une belle opération pour la ville qui l’a suscitée.

Logorama © H5

C’est dans toute sa largeur que le champ du design graphique est exploré, empiétant ici sur l’art moderne, contemporain, l’illustration, le cinéma… L’étanchéité entre ces domaines ne relève d’ailleurs depuis longtemps que de normes pratiques à l’usage de l’administration, des journalistes et des théoriciens du petit bout de la lorgnette. La preuve avec l’exposition d’affiches constructivistes russes où certains des graphistes de l’époque ont pour nom Malevitch, Rodtchenko ou Klucis… Ou encore avec Logorama, le fameux court métrage d’animation des H5 oscarisé cette année. Le film, où un psycho Ronald MacDonald mitraille des flics Michelin dans un L.A. tout en logo, est présenté dans le cimetière des marques tombées au champ d’honneur de la guerre économique. En écho à un autre Psycho Killer, celui des Talking Heads cette fois, les projets expérimentaux de Ruedi Baur, Manuel Krebs et Dimitri Brun interrogent les visiteurs du Garage Municipal : « Le graphisme, qu’est-ce que c’est ? » Une question pertinente à l’heure où Chaumont se dote d’un Centre International du Graphisme dont l’ouverture est prévue pour 2011-2012. Parmi les autres expositions, Open Projects de Silvia Sfligiotti et Cristina Chiappini, la sélection du concours des plus beaux livres français présentée par le jeune D.A. Tom Henni, le livre d’artiste selon le graphiste Frédéric Teschner, les affiches des concours…

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Le festival investit également la ville de manière plus inattendue, avec les espaces ouverts dans l’entreprise Tisza Texil à dix jeunes professionnels qui se voient accorder chacun une carte blanche. Les illustrations s’affranchissent une nouvelle fois du livre, puisque la sélection internationale (Henning Wagenbreth, Hvass & Hannibal, Jason Munn…) du critique Adrian Shaugnessy s’affiche sur 50 colonnes de béton à travers Chaumont. Enfin, les cordonniers suivant l’adage n’étant pas les mieux chaussés, c’est l’arrivée d’un nouveau D.A. issu de la bible mensuelle du graphisme Étapes qui nous vaut un effort dans la communication du festival lui-même. Sa signalétique sera pour la première fois un objet en elle-même, puisqu’elle a été commandée au tandem Helmo (ex-La Bonne Merveille). Affiches des différentes expositions, programmes, murs des bâtiments, fenêtres et jusqu’aux sous-bocks font l’objet de ses soins. Reste désormais à revoir un site Internet, simple mais sans intérêt, et un logo, certes signé par un ancien maître, mais aujourd’hui parfaitement désuet… D


par adeline pasteur

par adeline pasteur

Expositions du 19 juin au 26 septembre au Musée des Beaux-arts et d’archéologie et au Musée du Temps à Besançon

3e Salon du livre d’Art et d’Artiste, les 22 et 23 mai à Ornans (25)

focus

Carte blanche à Hiraki Sawa

D’Art et d’Artiste

Le Japonais Hiraki Sawa investit cet été deux musées de Besançon et convie le visiteur dans son univers particulier. Un monde imaginaire, où les images s’intègrent à notre environnement domestique et invitent à penser au temps, à l’espace, au mouvement sans fin, à l’innocence et à la rupture.

La ville d’Ornans, berceau du peintre Courbet, organise ce printemps la troisième édition de son Salon du livre d’Art et d’Artiste. Beaux ouvrages, rencontres et expositions sont au menu de deux journées bien remplies.

Hiraki Sawa, encore peu connu en France, confirme pourtant sa présence sur la scène artistique internationale, avec des expositions dans de nombreux pays : Etats-Unis, Australie, Corée du Sud, Japon, etc. Né dans le département d’Ishikawa au Japon, il exerce désormais son art à Londres, où il a obtenu une Maîtrise de la Slade School of Fine Arts. Le Musée du temps et le Musée des Beaux-arts et d’Archéologie de Besançon lui ont laissé carte blanche pour l’ensemble de la période estivale. Dans le premier, le jeune artiste a choisi d’installer Variations III (Silts), une sorte de « chambre obscure » qui met en scène des images et des objets qui révèlent, dans leur caractère insolite et inattendu, la quête de la connaissance et les supports, parfois oubliés, qui la manifestent. Une réflexion sur un mouvement sans fin, qui évoque la transmission des savoirs, à travers un parcours onirique. Au rez-de-chaussée du musée des Beaux-arts, les visiteurs pourront admirer Dwelling (2002), une vidéo dans laquelle des avions miniatures décollent et atterrissent dans son appartement. Deux opportunités pour découvrir un artiste au parcours prometteur. D

En trois années, le salon ornanais a gagné sa petite notoriété. Libraires et éditeurs de France et de Suisse s’y donnent rendez-vous avec un plaisir non dissimulé, pour proposer un grand choix d’ouvrages dans des domaines artistiques multiples : peinture, photographie, sculpture, architecture, design ou art vidéo. Les visiteurs sont encouragés à feuilleter, admirer, savourer des milliers de beaux livres, en rencontrant par la même occasion quelques auteurs et artistes. Le plaisir ne passe pas seulement par le papier : des expositions inédites sont programmées, comme celle de Bernard Plossu, qui propose une série de photographies d’Ornans et de la Franche-Comté ; ou encore celle de l’écrivain Claude Louis-Combet, qui présente, outre ses livres d’artistes, plusieurs œuvres issues de sa collection privée. Comme dans tout salon, des rencontres sont prévues tout au long du week-end avec des spécialistes pour évoquer, par exemple, la place de ces livres dans la création contemporaine, la relation écrivainartiste ou encore certains aspects de la peinture de Courbet. À noter, dans la soirée du samedi, la projection d’un film d’Alain Jaubert sur le britannique JMW Turner, précurseur de l’impressionnisme et « peintre de la lumière ». D

© Bernard Plossu

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par philippe schweyer

focus Landscape Pieces jusqu’au 4 juillet à la Filature à Mulhouse 03 89 36 28 28 – www.lafilature.org

Vrai ou faux ? Lauréat du Prix Filature de Mulhouse 008, Marc Scozzai voudrait nous faire regarder d’un œil neuf les éléments constitutifs de notre environnement visuel qu’il détourne dans ses installations et ses vidéos. Pour Novo, il répond aux interrogations suscitées par une exposition particulièrement stimulante.

Sans titre, video still, à 9 min, 3 sec, 2006 © Marc Scozzai

l’est-elle ? Et c’est vrai que nous ne voyons que très rarement une grue en construction, elles apparaissent subitement dans le paysage et disparaissent « d’un seul coup ». Bien plus que leur présence éphémère, c’est leur intervention qui transforme durablement notre lieu de vie. Ici encore, la vidéo n’a ni début ni fin, elle tourne en boucle. L’homme éprouve un besoin constant d’intervenir sur son environnement, de le modifier. 6 ~ La boucle parfaite ? Celle qui est imperceptible. 7 ~ La dernière idée que tu as eue ? Rouler en marche arrière et en contresens sur l’autoroute, filmer le rétroviseur de la voiture et inverser l’image par la suite. Demande d’autorisation en cours… 1 ~ Deux mots pour définir ton travail ? Paysages trafiqués. 2 ~ Ce qui t’inspire / Ce qui te laisse de marbre ? Bill Viola / Claude Viallat. 3 ~ Ce que les autres voient dans tes vidéos (et que tu ne voyais pas) ? Une passion pour les feux d’artifices. 4 ~ D’où vient ta fascination pour les feux d’artifices ? Il n’y en a pas. 5 ~ Peux-tu commenter le visuel tiré de la vidéo qui t’a permis d’être repéré lors de Mulhouse 008 ? À l’image un plan fixe d’un chantier avec des grues en mouvement. Elles ne déplacent pas d’éléments ou matériaux de construction, mais déconstruisent le ciel et démontent progressivement l’image. Au fil de la bande de nouvelles grues apparaissent, d’autres disparaissent. Les images successives nées de ce démontage semblent tout à fait cohérentes et nous montrent des espaces possibles. Au moment où tu crois être en face de la « vraie » image, celle-ci se déconstruit pour en révéler une autre tout aussi vraisemblable qui va être démontée à son tour. De cette frustration naît un questionnement sur la réalité de ce qui est représenté : quelle est en fin de compte la « vraie » image ? Est-ce qu’il n’y en a qu’une seule, plusieurs ? Sont-elles toutes réelles ou aucune ne

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8 ~ Le logiciel qu’il faudrait inventer pour réaliser ton idée la plus folle ? Quick Final Effect Autocut Creative Studio 3D Pro. 9 ~ Manipuler les images : une nécessité pour approcher la vérité ? En intervenant sur les images filmées, je tente d’interroger notre rapport aux images en mouvement : par rapport à une peinture où la nature est retranscrite sous formes de tâches de couleur sur une toile, l’image vidéo semble directement extraite de la réalité. L’image projetée, tout comme un tableau peint, peut-elle être considérée comme une composition ? C’est ce questionnement sur la véracité de ce qui est montré que j’essaye de mettre en œuvre dans mes vidéos. 10 ~ Qu’en est-il de ta vidéo « Couloir » qui semble plutôt mettre en scène une forme d’angoisse ? Plus haut nous parlions de boucle imperceptible : c’est ce que j’ai essayé de créer dans « Couloir ». Un avancement sans fin dans une allée d’arbres, une progression figée qui te tient à l’intérieur de la forêt et fait du chemin vers la lisière une voie sans issue. Le fait de « tourner en rond » n’est pas immédiatement palpable et petit à petit ce que tu vois s’éloigne de la réalité. Tout ceci provoque une sensation d’enfermement, d’angoisse, qui est renforcée par l’altération des contrastes et flous de mouvement dans l’image. D


par philippe schweyer

focus Mulhouse 010, du 13 au 16 juin au Parc des expositions de Mulhouse. 03 69 77 77 50 - www.mulhouse.fr

Mulhouse vise l’Europe Prélude à Art Basel, la biennale Mulhouse 010 réunit quatre-vingt-dix jeunes artistes européens dont certains seront peut-être les « stars » de demain.

Paul Souviron, BTP, 2009, Sculpure, parpaings, ciment, bois.

Rassembler la crème des jeunes artistes issus des écoles d’art européennes en marge de la plus grande foire d’art contemporain au monde : après huit éditions, le concept de Mulhouse 010 est désormais rodé. Le lieu (le Parc Expo) et la petite centaine de stands alignés au cordeau rappellent les travées de Art Basel. Ne manquent qu’une grosse poussée de fièvre acheteuse, une poignée de stars hollywoodiennes, un bataillon de milliardaires et une ribambelle de créatures à la beauté plastique hyper réaliste pour rehausser le tableau. Plus sérieusement, si le retentissement de la manifestation laisse encore à désirer, c’est peut-être simplement parce que les organisateurs préfèrent donner du temps au temps et attendre 2012 ou 2014 pour élargir leur sélection à l’ensemble des ressortissants européens (cette année, il y aura encore une majorité d’artistes français, mais aussi des Suisses, des Allemands, des Italiens et des Roumains). Malgré cet excès de prudence, le rendezvous mulhousien est en passe de devenir « the place to be » pour les jeunes artistes français désireux de se faire une place dans le circuit marchand (quelques galeristes parisiens ont compris l’intérêt de faire un crochet par Mulhouse avant d’aller faire du business à Bâle) et peutêtre plus encore institutionnel. Succédant à François Barré, c’est Olivier Kaeppelin, en charge du projet de création d’un lieu consacré à la création artistique au sein du Palais de Tokyo, qui préside le jury cette année. Quant au public, s’il aura sûrement du mal à deviner qui seront les « stars » de demain, un coup d’œil au catalogue lui permettra de mieux appréhender la démarche de jeunes artistes engagés dans des voies très variées : « Je cherche à faire réapparaître ce qui a été effacé par l’inexorable progression du temps, ressurgir une histoire déjà passée, des choses invisibles

ou disparues mais encore palpables. » (Joya Muriel), «  À travers la notion de programme, je cherche à traiter des idées extravagantes soit par la logique, soit par le pragmatisme » (Guillaume Lemuhot), « Je cherche à jouer avec les frontières des médiums que j’utilise (qu’une édition soit aussi une sculpture, qu’un multiple soit aussi unique), jouant avec leurs propriétés intrinsèques » (Julien Nédelec), « Je cherche à proposer une vision sur quelle est notre place vis-à-vis de la représentation de la femme dans ces images à but publicitaire » (Ivan Argote), « Je cherche une lumière qui éclaire comme une obscurité de néons » (Gregory Camilleri)… Pour être totalement complet, on rappelle que pendant Mulhouse 010, il ne faut manquer ni la mythique Punisher Party au Noumatrouff (le 12 juin à partir de 22 heures), ni les expositions des deux lauréats de l’édition 2008 : Mathieu Dufois, lauréat du prix de la jeune création, au Musée des Beaux-arts et Marc Scozzai, lauréat du prix de la Scène nationale, à la Filature (voir ci-contre). Quant à la Kunsthalle (le nouveau centre d’art contemporain mulhousien), elle propose un “kunstdîner” le 13 juin en présence du très “kunsty” DJ Bouto. Enfin, last but not least, le Quai (l’école supérieure d’art de Mulhouse) organise une journée de rencontres et de débats consacrés à l’information et à l’orientation des jeunes plasticiens (le 14 juin), manière intelligente de donner encore plus de sens à la manifestation. D

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par stéphanie munier

par stéphanie munier photo : laure woefli

De Degas à Picasso, collection Jean Planque, du 30 mai au 24 octobre 2010, Espace d’Art Contemporain Fernet Branca, à Saint-Louis www.museefernetbranca.fr

Festival Musiques Métisses, du 20 au 23 mai au Cercle Saint Martin à Colmar, EnBuscaDe, dimanche 23 mai à 18h30 www.lezard.org – www.myspace.com/elgrupoenbuscade

focus

L’Art selon Jean Planque Avec la collection de Jean Planque, reflet d’une vie consacrée à l’art contemporain, l’Espace d’Art Contemporain Fernet Branca nous fait entrer dans l’œuvre exigeante de ce fervent amateur d’art. Remarqué par les galeristes pour son goût assuré, Jean Planque (1910-1998) a été le courtier d’Ernst Beyeler entre 1954 et 1972, ce qui lui permettra de se lier d’amitié avec de grands noms de la peinture, et notamment avec Dubuffet dont il sera le confident pendant de nombreuses années. Cet amateur d’art vaudois arrivé à la peinture par hasard, mais sans concession, s’est attaché à rassembler des œuvres répondant à ses critères : l’efficacité, la profondeur, la solitude du langage pictural. Il ressort de cette vie passée à réunir des œuvres d’art pour lui-même et ses amis, une collection d’une extrême cohérence, composée de 130 œuvres et de 50 artistes dont Cézanne, Degas, Picasso, Dubuffet, Klee… L’exposition De Degas à Picasso est organisée en collaboration avec la Fondation Jean et Suzanne Planque, créée par le collectionneur en 1998 pour promouvoir la collection et en assurer la sauvegarde. Une place de premier plan est accordée à Dubuffet, son ami de longue date, ainsi qu’à Picasso, mais leurs œuvres côtoient des choix plus intimes, allant de Bonnard à de Staël. On retrouve enfin une certaine diversité dans ses affections : d’un côté son respect pour la construction rigoureuse du tableau illustrée par Cézanne ou Braque, de l’autre son attachement profond à la liberté inventive de Dubuffet. Une collection extraordinaire, née de la passion d’un homme qui dira : « J’ai brûlé pour les tableaux ». D

Fernand LEGER, Composition avec des lettres, gouache sur papier vélin – 1919, 39 x 28,2 cm © Fondation Jean et Suzanne Planque, Lausanne

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Son de corazón Musiques Métisses, festival inspiré et renommé pour ses soirées dédiées aux musiques du monde accueille le groupe strasbourgeois EnBuscaDe, un sextet réuni autour d’une mâchoire d’âne, pour un apéro-concert rythmé. Le répertoire de ce groupe, créé en 2007, couvre différents courants de la musique traditionnelle mexicaine : Son Jarocho, Son Huasteco, Son Michoacano, Son de Tierra Caliente et Son istmeño. Après avoir passé trois mois au Mexique lors d’un échange interculturel, EnBuscaDe a mis sur pied un « Concert Spectaculaire » intitulé Carta de Mexico, dans le cadre d’une résidence au PréO d’Oberhausbergen, reconduite en juillet prochain : « Dans ce spectacle sonore et visuel, la musique se mêle au chant, la danse au théâtre, le conte aux légendes et les histoires aux images. Carta de Mexico est directement inspirée des aventures mexicaines et musicales du groupe. Nous espérons pouvoir aller la jouer au Mexique bientôt. » EnBuscaDe a également été sélectionné pour le tremplin SuperBowl aux Tanzmatten de Sélestat le 5 juin. Par le biais de son association culturelle franco-mexicaine La CobijA, le groupe anime des ateliers de chant, danse et musique traditionnels mexicains dans des écoles et médiathèques bas-rhinoises, et organise des « Rencontres autour des musiques et instruments traditionnels du Mexique ». En 2011, pour l’année du Mexique en France, ils participeront à l’organisation d’événements musicaux à Strasbourg, notamment des fandangos : « des fêtes populaires où les gens se retrouvent pour danser sur une estrade au son des instruments et des chants » et recevront des groupes mexicains rencontrés lors de leur voyage. D


par emmanuel abela photo : éric antoine

Festival Strasbourg-Chicago, jusqu’au 28 mai, au Molodoï, aux Expats, au Café des Anges et à l’Artichaut, à Strasbourg marxer, avec Jaime Rojo et Jon Drake and the Shakes, le 28 au Café des Anges www.strasbourg-chicago.fr

Tout est parti d’une session acoustique privée de Jim Drake à Strasbourg l’an passé. L’instant avait été apprécié par la poignée de spectateurs qui y avait assisté. À l’époque, on s’était promis de renouveler l’expérience. Sauf que cette fois-ci, ce brillant songwriter ne revient pas seul, on le retrouve au sein de son trio Jaime Rojo, et de celui de son frère, tout aussi talentueux, Jon Drake and the Shakes. Avec le Collectif Kim, l’idée a rapidement fait son chemin de proposer une tournée à ces deux formations dans différents lieux à Strasbourg et d’y associer des groupes strasbourgeois, dans le cadre d’un vrai festival StrasbourgChicago. Parmi ces groupes strasbourgeois, le duo Kimberlie & Clark, qui risque fort de faire sensation, Solaris Great Confusion, le projet de Stephan Nieser avec d’autres membres de la galaxie Herzfeld, et marxer. On raconte que cette formation réunie autour de Franck marxer et Pierre Walter alias Spide, est née lors d’une session devenue mythique dans la forêt de Bolsenheim pour le compte du tournage du court métrage H.O.M. (Heart of Mine) de Franck Vialle. Depuis, le projet a pris forme. Le duo initial a été rejoint par le bassiste – guitariste pour l’occasion ! – Michaël Labbé et la chanteuse Mujde Antoine. Tous deux apportent une touche délicate à cette très belle entreprise pop qui revient à la source Felt – ce groupe anglais mythique qui a publié entre 1981 et 1989, 10 albums et 10 singles. Chez marxer, il y a une retenue qui, paradoxalement, révèle la force d’une extrême pudeur, un peu comme si le sentiment se distendait et gagnait en densité sur la durée. Les entrelacs acoustiques, très subtils aussi bien à la guitare et dans les voix, maintiennent cette tension, comme source ultime de l’émotion. D

F ULES, F

LS

22.04 J 20.06.10 ¦ Stephen WILKS ¦ Tél. +33 (0)3 69 77 66 47 ¦ kunsthalle@mulhouse.fr www.kunsthallemulhouse.com

Fools – Stephen Wilks, 2010 graphisme : médiapop + STAR★LIGHT

Les diplômés 2010 du Quai visites guidées | entrée libre

10h / 19h

exposent un week-end, sa. 19 & di. 20 juin 2010 Site de DMC / Bât. 118 13, rue de Pfastatt à Mulhouse

Renseignements : école supérieure d’art de mulhouse 03 69 77 77 20 / www.lequai.fr

www.jean-w.fr

Primitive painters


par catherine schickel

focus A Strasbourg, au Taps Gare, 10 rue du Hohwald, du 25 au 30 mai 03 88 34 10 36

Un dernier filage Dominique Guibbert a pour habitude de construire ses spectacles à partir de témoignages patiemment récoltés. Sur le fil ne déroge pas à ce principe et transmet la mémoire de ceux qui ont travaillé dans les usines textiles de la Vallée de Munster.

Communauté de Communes de la Vallée de Munster

Dominique Guibbert se définit comme une « passeuse » de la parole des autres. Elle procède toujours de la même façon : elle écoute les gens, les enregistre, retranscrit mot à mot leur propos. Puis, avec cette matière première, elle écrit une pièce de théâtre et la met en scène. De ce principe de collectage sont nés en 2005 Le Crabe et moi sur ceux qui ont affronté la maladie du cancer, Le Mariage de la fille du Gouverneur, paroles de femmes mahoraises dans le cadre d’un échange artistique avec Mayotte et Traversées, témoignages d’Alsaciens récoltés lors d’une résidence à l’Espace Grün de Cernay. Cette fois encore, c’est un travail de commande que réalise Dominique Guibbert avec sa compagnie colmarienne Pandora. Touchés par Le Crabe et moi, des responsables de la Communauté de Communes de Munster ont eu envie qu’un travail de ce type soit mené dans la vallée. C’est ainsi qu’a commencé l’aventure de ce nouveau spectacle, Sur le fil, qui aborde le thème de l’industrie textile. Des ouvriers, des responsables ont raconté individuellement ou en groupe leur vie à l’usine. Dominique Guibert retranscrit les propos au pied de la lettre mais ne tient pas à y associer des noms. Elle « tricote » ensuite ces paroles anonymes pour en faire un condensé qui

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sera mis en scène et joué par trois comédiens et un musicien percussionniste. « La suite, c’est bien sûr l’ambition de porter cette parole en région et hors région au tout public, pour lui faire découvrir l’histoire de l’activité d’une vallée et de ses gens, par la petite porte de l’intime et non par le biais des médias, du politique et de l’économique. » relate-t-elle. Conduits avec exigence, les projets de la Compagnie Pandora ont toujours suscité l’intérêt et l’émotion du public. À mi-chemin entre l’enquête documentaire et le théâtre, Sur le fil s’attache encore et toujours à la mémoire collective. D


par emmanuel abela

par sylvia dubost photo : anémone du roy de blicquy

Manfred Pernice, liquidation-tischwelten2 / Ivan Seal, I learn by osmosis, expositions du 19 juin au 3 octobre, au CEAAC, à Strasbourg www.ceaac.org

The Missing Part, du 5 juin au 19 septembre au musée d’Art moderne de Strasbourg www.musees-strasbourg.org

focus

Crystal ship

À fond la forme

Pour le nouvel accrochage qu’elle monte au CEAAC,Bettina Klein invite deux artistes, Manfred Pernice et Ivan Seal, pour des expositions individuelles qui investissent l’espace, le questionnent et dialoguent entre elles.

Strasbourg offre au sculpteur Richard Deacon sa première rétrospective, et présente 40 années de travail d’une figure désormais incontournable de la sculpture contemporaine.

Bettina Klein, la commissaire invitée au CEAAC, aime s’attacher au lieu qu’elle investit avec ses expositions. Elle a manifesté très tôt l’envie de retourner à l’une des activités passées du lieu, en l’occurrence un magasin de verre et de porcelaine. C’est pourquoi elle a convié Manfred Pernice à investir le rez-de-chaussée, dans le cadre d’une grande exposition individuelle. Ce plasticien allemand pratique l’installation avec « des éléments de cristal de Baccara, de céramique, mais tout cela dans un dispositif qui rappelle les présentoirs des grands magasins d’époque », nous explique Bettina Klein. Tout en insistant sur la charge du lieu, il multiplie les échos à d’autres références esthétiques, « la production de verre et de cristal, aussi bien en Lorraine et en Alsace qu’en Allemagne de l’Est. » Il dialogue indirectement avec une autre exposition individuelle, celle de Ivan Seal, à l’étage. Ce plasticien et musicien expérimental anglais, qui vit depuis 2004 à Berlin, présente une sélection de peintures pour lesquelles il a créé un environnement sonore particulier, entre musique électronique minimale et musique concrète. Ces deux expositions confirment l’extrême cohérence des accrochages de Bettina Klein qui se fait jour, d’exposition en exposition. « Avec une programmation sur deux années, nous confie-t-elle, je peux pleinement déployer les thématiques qui m’intéressent. En étant sur place, je peux réagir avec une certaine souplesse et construire mon propos sur la durée, en fonction du lieu. » D

Pour cette première, Richard Deacon a travaillé en étroite collaboration avec les commissaires. C’est lui qui a orchestré l’agencement des sculptures de la grande salle. C’est aussi lui qui a choisi le titre de l’exposition. Avec The Missing part, il fait un pied de nez à l’idée même de rétrospective, qui peut sonner comme une consécration mais aussi comme un enterrement. La partie manquante, c’est tout ce qu’à 51 ans, il lui reste encore à réaliser. C’est aussi ce vide qui joue un rôle primordial dans son œuvre. Sa sculpture, fluide, mobile, instable, est un écho à la complexité du monde et à l’absolue relativité de sa compréhension. Les formes mystérieuses de Deacon, auxquelles des titres poétiques n’apportent aucun éclaircissement, soulignent l’impossibilité à connaître de manière certaine et définitive. « Ne pas savoir, un bon état de l’art », dit-il. La seule réalité tangible, c’est l’expérience sensible de la matière, que Deacon n’hésite pas à affronter. Ses sculptures, en métal, bois, résine, plastique, cuir, tissu… ne cachent rien des techniques utilisées  : assemblage, rivetage, pliage, cerclage. Une large sélection de dessins complète l’exposition, qui se poursuit au Palais Rohan, où les céramiques de Deacon s’installent en contrepoint aux collections chinoises du cardinal… D

Richard Deacon, Quick, 2009 - Photo : Ken Adlard

Ivan Seal, Untitled, 2010

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par stéphanie munier

focus Sur les routes, du 12 juin au 11 novembre, Le Chemin des Images, du 12 juin au 31 octobre, au Musée de l’Image d’Epinal 03 29 81 48 30 - www.museedelimage.fr

Le bout de la route Le Musée de l’Image d’Epinal s’est plongé dans ses collections pour y choisir de grandes figures de marcheurs et leur adjoindre des œuvres contemporaines associées au mouvement. Une exposition qui interroge l’imaginaire de ces personnages et ce que l’histoire en a fait.

Le Juif errant (détail) Bois de fil colorié au pochoir, retirage d’une image éditée en 1820 par Pellerin, Epinal Coll. Musée de l’Image, dépôt MDAAC

On a tous encore en tête les images de ces travailleurs itinérants, petits ramoneurs savoyards, colporteurs, ainsi que tous ceux que le destin ou un tirage au sort malheureux ont jetés sur les routes : Juif errant, conscrits ou cantinières. « On a gardé, nous sédentaires, une espèce de fascination pour les gens qui marchent, les gens qui savent ne pas s’arrêter et qui continuent à avancer. » Ces grandes figures du voyage, infatigables, ont inspiré de nombreux artistes et sont devenus des symboles dans l’imagerie du XIXe siècle. « On part toujours d’une image de nos collections, ici c’était le Juif errant, et ensuite c’est toujours au plaisir des rencontres, parfois avec des artistes contemporains », explique la conservatrice Martine Sadion. L’exposition « met ainsi en connivence  » une centaine d’images anciennes et de tableaux issus des collections du Musée de l’Image et à des œuvres contemporaines d’Henri Cartier-Bresson, Claire Chevrier, Gérard CollinThiébaud, Hamish Fulton, Izis ou encore Corinne Mercadier, prêtées par des musées français, fonds régionaux d’art contemporain, collections publiques et privées. Une belle occasion pour le musée de « dresser le portrait d’une société en pleine mutation ».

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Du 12 juin au 31 octobre se tiendra également la troisième édition du Chemin des Images, un parcours d’art insolite entre le Musée de l’Image et le Musée départemental d’art ancien et contemporain. Cette année c’est l’artiste Benoît Jacques qui est mis à l’honneur. Il présente une série inédite, inspirée par ce concept hors du commun : une aventure amoureuse nommée «  ¡Ay! mi amor  » de la atracción a la capitulación, parcours de quinze œuvres semées d’interjections espagnoles. Des dessins plein d’humour à découvrir tout au long du chemin… D


par emmanuel abela

focus Drawing Time / Le temps du dessin, jusqu’au 16 août au Musée des Beaux-arts de Nancy, dans les Galeries Poirel, à la Galerie Nancy Thermal, à la Galerie Art Attitude Hervé Bize, à Nancy, à la Douëra à Malzéville. www.nancy.fr – www.fraclorraine.org

Le dessin émancipé À l’heure du tout numérique affiché, le dessin et ses supports sont réévalués dans le cadre d’une grande exposition organisée de manière concertée par le Musée des Beaux-arts de Nancy, le Frac Lorraine et des galeries nancéennes.

Le dessin, instant fondateur de toute pratique artistique, est souvent cantonné à l’intention initiale de l’artiste. On voit à tort dans l’acte de dessiner l’ébauche d’une œuvre à venir, alors que de tout temps les grands maîtres, de la Renaissance au Baroque, du XIXe à l’époque contemporaine, lui ont consacré une partie de leur œuvre. Il s’agissait donc de rétablir quelques vérités autour d’une pratique émancipée. C’est l’objet d’une belle attention de la part du Musée des Beaux-arts de Nancy et du Frac Lorraine, avec une exposition conjointe organisée aussi bien au Musée, dans les galeries Poirel, la galerie Nancy Thermal, à la Galerie Art Attitude Hervé Bize et à la Douëra à Malzéville, avec l’exposition organisée par le Bureau du dessin, un groupement libre commun aux quatre écoles supérieures d’art de Nancy, Metz, Epinal et Strasbourg. On y découvre un dessin vécu plastiquement pour lui-même, sur l’un de ses supports, le papier dont on interroge la substance, avec la présence à la fois des artistes contemporains, mais aussi des maîtres de la peinture qui lui ont réservé un traitement particulier. « Ce jeu de ping pong entre passé et présent nous intéresse », nous rappelle Claire Stoullig, commissaire [avec Christian Debize, directeur de l’École Supérieure d’Art de Metz Métropole, ndlr] de la partie de l’exposition présentée au Musée des Beaux-arts de Nancy, dont elle est la directrice. « La création contemporaine devrait pouvoir éclairer notre vision du passé et inversement. » Grâce à cette exposition, le dessin est également vécu sous d’autres formes dans les Galeries Poirel – « dans l’abstraction, jamais dans la figuration », nous précise Béatrice Josse, directrice du Fonds régional d’art contemporain de Lorraine –, en vidéo, en volume, comme c’est le cas avec l’imposante installation de Gaylen Gerber, Backdrop (“toile de fond”), à la fois contenant et contenu, qui s’attache au contexte même de l’exposition. « Elle recouvre tout l’espace des Galeries Poirel par du papier, du sol au plafond. Cette œuvre participe de la scénographie de l’ensemble de l’exposition ; elle enveloppe les autres dessins accrochés dessus. Dès qu’on entre dans le lieu, on entre dans l’œuvre. » Tout le paradoxe réside dans la position de cet artiste qui aime être « en-dessous », mais dont l’installation installe le dialogue entre les œuvres, un dialogue qui prolonge celui des structures qui se sont associées autour d’un projet d’envergure. « Dès le départ, nous avions l’intention de travailler collectivement, insiste Béatrice Josse, ce qui nous permet d’être présents. » Et de rajouter de manière plus générale, avec une petite arrière pensée sans doute à l’intention du Centre Pompidou-Metz : « Un territoire, c’est également plein de petites choses comme ça, qui vivent ! » D

Wim Delvoye (Wervik, 1965), Jezus, 2001, Peau de cochon tatouée 170 x 115 cm Centre Pompidou, Paris. Musée national d’art moderne / Centre de création industrielle © Collection Centre Pompidou, Dist.RMN / Philippe Migeat © ADAGP, Paris 2010

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par sylvia dubost

par sylvia dubost

Le pire n’est jamais certain, jusqu’au 4 juillet, à Metz www.arsenal-metz.fr / http://esam.metzmetropole.fr/

À l’ombre d’un doute, jusqu’au 29 août au Frac Lorraine à Metz www.fraclorraine.org

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Que peut l’art ?

Show what ?

A l’heure de toutes les peurs, l’Arsenal et l’école d’art de Metz se penchent sur la position de l’artiste face au risque (supposé) majeur.

Le Frac Lorraine se penche sur sa propre histoire et son propre projet : interroger la notion même de collection et d’exposition.

Le dérèglement climatique, l’épuisement des ressources, la menace nucléaire, la crise financière, les pandémies… ça sent le sapin pour nos sociétés occidentales. Alors que l’humanité est au bord de la crise de nerf, l’Arsenal et l’ESAMM se demandent ce que peut bien l’art face à toutes ces crises. Loin de tout catastrophisme, avec lucidité, optimisme parfois et même un certain amusement, 30 artistes interrogent, sur quatre sites, leur position de regardeur et leurs responsabilités. Dans la galerie de l’école d’art, ils se confrontent directement à la catastrophe, jouant de la distance critique que leur permet leur pratique. François Génot fait fondre 24 fois le Saint-Gothard (mais en format carte postale), Alain Declerq voit la ville idéale sous les eaux (avant Xynthia), Fischli et Weiss s’amusent à déclencher des mini-cataclysmes à la chaîne (Le Cours des choses, vidéo mille fois vues mais toujours délectable). À l’Arsenal, on regarde les catastrophes avec étonnement et quiétude : elles jouissent d’un certain pouvoir d’attraction, et même d’une certaine poésie puisqu’elles rendent un autre monde possible. À l’église Saint-Pierre-aux-Nonnains et à la chapelle des Templiers, on tente en revanche de réordonner le monde. Et si on utilisait ces criquets qui dévastent les récoltes en Afrique pour faire du ciment et relancer le bâtiment ? D

Créé comme tous les Frac en 1984 avec pour mission de soutenir la création (en achetant des œuvres) et d’y sensibiliser le public (en les montrant), le Fonds régional d’art contemporain Lorraine a longtemps été SDF, ou plutôt nomade. Les œuvres de sa collection, le Frac les installe alors dans différents lieux de la ville et de la région, avec une prédilection pour l’espace public. Et de même que cette démarche forcée poussait à interroger l’acte même d’exposer, sa collection interrogeait l’acte de collectionner. Son fonds est en majorité constitué de propositions d’œuvres, plutôt que de pièces tangibles : performances, protocoles d’artistes à réactiver et, depuis quelques années, danse et cinéma… S’il est sédentaire depuis 2004, le Frac et sa directrice, Béatrice Josse, n’ont pas renoncé à ces questions, et préfèrent envisager le lieu qu’ils occupent désormais comme un espace d’expérimentation plutôt que de consécration. Constituée exclusivement d’œuvres de la collection, l’exposition À l’ombre d’un doute remet encore une fois l’ouvrage sur le métier, en explorant les relations complexes entre corps, œuvres et espace muséal, révélant l’impossibilité de la pensée à se matérialiser en un objet. Autrement dit, l’échec de la forme plastique. D

Knut Åsdam, Untitled : Pissing, 1995. Courtesy de l’artiste et de la galerie Serge Le Borgne, Paris

Bernard Faucon, La boule de feu, 1982. ©Agence Vu

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par stéphanie munier

par emmanuel abela

Les Maras, photographies de Christian Poveda, du 4 au 28 juin 2010, Musées de Metz Métropole - La Cour d’Or http://musees.metzmetropole.fr/

Keijo Haino et Éric Cordier, en concert le 8 juin aux Trinitaires à Metz 03 87 20 03 03 – www.lestrinitaires.com

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Rester vivant « Le travail d’un homme porté par ses convictions et son profond humanisme ». C’est par cette phrase que Jean-Luc Bohl, président de Metz Métropole, qualifie l’œuvre photographique du reporter Christian Poveda, assassiné en septembre 2009 par les membres de la Mara 18. Installé depuis 2005 au Salvador, troisième pays consommateur de drogue, Christian Poveda a consacré les dernières années de sa vie à filmer et photographier au quotidien ces gangs de jeunes (certains y sont entrés à 14 ans) issus de quartiers d’une pauvreté extrême, qui affrontent des bandes rivales pour des raisons oubliées de tous. Cette guerre civile terrible déchire un pays dont le taux d’homicide figure parmi les plus élevés du monde. Regroupant près de 70 photos en noir et blanc, l’exposition se déroule en deux temps : une première série de portraits de Maras, puis une quarantaine de clichés illustrant leur vie quotidienne au Salvador. Les tatouages qui couvrent leur corps et leur visage sont autant de témoignages de leur existence et de leur appartenance au gang. Signes de reconnaissance entre les membres de la Mara 18, ils peuvent également signifier leur arrêt de mort face à ceux d’une bande rivale, ou un aller direct pour la prison. L’exposition sera accompagnée d’une projection du film de Christian Poveda, La Vida Loca, sorti quelques jours après sa mort, et fera l’objet d’une table-ronde photoreportage en présence d’Alain Mingam, ami de longue date du reporter et commissaire de l’exposition. Empreintes d’émotion, de pudeur et de force, Les Maras, photographies de Christian Poveda, dressent le portrait d’une société en plein naufrage. D

Be my baby Un événement d’importance : la venue à Metz de Keijo Haino, un artiste japonais prodigieux dans un échange de haut-vol avec le compositeur Éric Cordier. Qu’on se le dise : Keijo Haino est l’une des très grandes figures de la musique improvisée au Japon. Cet artiste total qui se revendique des écrits d’Antonin Artaud, et qui a vu sa vie changer dans un moment d’extase à l’écoute de The Music is Over des Doors, étonne par la diversité de ses approches musicales. Aussi à l’aise dans le rock, la pop – dont il connaît les moindres recoins –, le psychédélisme, le folk, les musiques traditionnelles et expérimentales, la chanson à texte, le bruitisme, l’avant-garde électro-acoustique, la musique contemporaine, le DJing, il semble capable de tout, et à tout moment. On a du mal à dénombrer les groupes auxquels il a participé, entre le duo Futshitsusha à la fin des années 70, et tous ceux qui ont suivi, pour le grand bonheur des discophiles du monde entier : Vajra, Knead, Sanhedolin. De même pour ses contributions aux côtés des plus grands instrumentistes : le groupe Faust, le saxophoniste subversif John Zorn, le guitariste émérite Derek Bailey, le batteur Joey Baron, Fred Frith forcément, Lee Konitz, etc. Son instrument de prédilection reste la guitare, mais son goût pour les musiques anciennes l’a conduit à se positionner en troubadour des temps modernes dans un registre décloisonné entre Xenakis, Marlène Dietrich et Syd Barrett. Pour sa venue exceptionnelle, il ne restait qu’à lui “opposer” amicalement une figure qui puisse répondre à cette diversité de pratique. La personnalité d’Eric Cordier, également improvisateur, et amateur à la fois de musique électro-acoustique et ancienne, semblait indiquée. Sa pratique de la vieille à roue augure d’échanges qui risquent de puiser dans les patrimoines esthétiques de l’occident et de l’extrême-orient pour nous entrainer loin dans des sensations musicales communes. D

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par nicolas querci

par stéphanie munier

Jardin d’Eden et petites mythologies, exposition jusqu’au 31 octobre au Moulin de la Blies Jardin des Faïenciers à Sarreguemines 03 87 98 93 50 – www.sarreguemines-museum.com

Festival de Musiques Nomades, les 4 et 5 juin au Carreau, Forbach www.carreau-forbach.com

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Eden, Eden, Eden Avec quatre expositions en 2010 (à Metz, à Villerslès-Nancy, à Ficarra – en Sicile – et à Sarreguemines), le plasticien vosgien Emmanuel Perrin a réussi à imposer ses créatures un peu partout, dans les espaces publics, les galeries, aussi bien que dans la nature. À Sarreguemines, au Jardin des Faïenciers, sur le site du Moulin de la Blies, Emmanuel Perrin présente plus de mille pièces – le travail d’un an – réparties sur une quinzaine d’installations : terres cuites, bois gravés, panneaux en verre, tôles découpées, fers soudés, etc. Les plus petites mesurent à peine quelques centimètres de haut, des personnages en céramique qu’il faudra prendre soin de ne pas piétiner, tandis que les plus grandes – des Colporteurs – dépassent les deux mètres cinquante. Si les chiffres sont intimidants, les personnages humains et les autres créatures étranges imaginés par Emmanuel Perrin nous touchent par leur maladresse, leur grotesque, leur imperfection, leur drôlerie. Avec ses petites mythologies, l’artiste cherche avant tout à raconter des histoires – des centaines d’histoires – et à tirer profit de la diversité du site pour multiplier les tableaux. S’inspirant aussi bien du Jardin des Délices de Jérôme Bosch et de la mythologie que de l’actualité, ses œuvres forment un gentil chaos dont le centre est l’homme, coincé quelque part entre l’enfer et le paradis, en proie à ses passions. L´absurde, la satire, ne sont jamais loin mais le cynisme est absent. Emmanuel Perrin est un vrai tendre. D

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Rythmiques nomades Enrichir la musique comme l’humanité par le métissage et le nomadisme. Tel est le programme de la deuxième édition du Festival de Musiques Nomades. Le Carreau de Forbach a réuni quelques artistes majeurs des scènes jazz et jazz manouche pour deux jours de concerts d’exception. Le spectacle Alezane puise dans la longue et généreuse carrière musicale de l’autodidacte Titi Robin, dont les influences gitanes et orientales nourrissent depuis toujours la composition. Entouré de ses musiciens, tous éminents instrumentalistes, ce grand joueur de guitare, d’oud et de bozouq fera découvrir aux spectateurs dans un set promis festif les morceaux de son répertoire, depuis les taqâsîm orientales, véritables improvisations instrumentales, jusqu’aux rumbas gitanes effrénées. Il sera précédé par le Samson Schmitt Quatuor, ensemble lorrain de jazz manouche mené par le fils du grand artiste Dorado Schmitt. Le Trio Rosenberg, accompagné de jeunes invités de la Région, rendra quant à lui un hommage rythmé au maître du jazz manouche Django Reinhardt qui aurait fêté ses cent ans cette année. Stochelo Rosenberg, le guitariste soliste de cet ensemble de trois cousins en activité sur les scènes internationales depuis plus de vingt ans, a appris la musique en écoutant et reproduisant les disques de son modèle : « Oubliez Stochelo et tous les autres… Si vous voulez apprendre et comprendre le jazz manouche, commencez par Django, le meilleur guitariste qui ait jamais existé ». Même s’il se refuse à le reconnaitre, sa virtuosité et son swing le posent aujourd’hui comme un successeur incontestable du virtuose rom dans l’univers du jazz manouche. D


par stéphanie munier

par stéphanie munier

Sketches of Space, du 19 juin au 19 septembre, Mudam Luxembourg www.mudam.lu

The Golden Age Reloaded, du 2 mai au 31 octobre, Villa Vauban Musée d’Art de la Ville de Luxembourg www.villavauban.lu/

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Bousculement spatial

Fascination

Huit artistes européens investissent les espaces du MUDAM, remettant en question les repères spatiaux du visiteur à partir de projets spectaculaires pensés pour le musée.

La peinture néerlandaise du XVIIe siècle marque l’âge d’or des Pays-Bas septentrionaux avec sa prospérité économique, sa libre pensée, et, grâce à l’enrichissement de la bourgeoisie, sa productivité artistique.

Structurel. Parmi ces artistes, nombreux sont ceux qui interrogent l’architecture même du musée, proposant une perception nouvelle du lieu. L’allemand Michael Beutler revisitera complètement l’organisation structurelle de l’une des galeries : dans sa proposition intitulée Flip, les murs sont découpés puis basculés en utilisant des structures d’acier. Reposant à plat sur ces structures, ils divisent l’espace horizontalement. Simone Decker a elle aussi imaginé un travail sur l’architecture du MUDAM. Son installation dans le Grand Hall, composée de caisses d’œuvres de la collection, formera une tour permettant d’atteindre le sommet de la verrière. Les visiteurs disposeront ainsi d’un point de vue inédit sur le lieu et sur la collection. Vincent Lamouroux a quant à lui pris comme point de départ une série d’architectures fictives décrites par E.A. Poe, concevant des modules qui entrent en résonnance avec le style d’Ieoh Ming Pei. Virtuel. « Expérimenter l’insaisissable », c’est le but que s’est fixée Ann Veronica Janssens. Elle explore les limites de la perception du temps et de l’espace grâce à un écran qui viendra traverser la galerie et sur lequel s’inscriront des faisceaux lumineux produisant une pulsation rapide, presque hypnotique, source de persistances rétiniennes. Un environnement virtuel plaçant le visiteur au centre de la réflexion de l’artiste, à l’image de l’installation vidéo de Peter Kogler, qui projettera à 360° une trame abstraite composée d’un maillage de lignes en perpétuel mouvement. Sujets au mal de mer s’abstenir… D

La fascination qu’a exercée cette période de l’histoire sur la bourgeoisie française du XIXe siècle a provoqué une redécouverte de ce genre pictural, incitant les peintres de l’époque à copier leurs prédécesseurs pour répondre à la demande croissante des collectionneurs. L’exposition présente une sélection de 80 peintures. On y retrouve des œuvres de David Teniers le Jeune, Jan Steen et Gérard Dou et des peintures sélectionnées parmi les collections du Rijksmuseum, dont Frans Hals, Paulus Potter, Govaert Flinck, Jan van Goyen et Jacob van Ruisdael. Des gravures des collections du Von der Heydt-Museum Wuppertal viennent compléter l’ensemble. L’abondance des sujets, le réalisme, la richesse en détails, l’humour dans la représentation des personnages et les éléments symboliques cachés dans ces œuvres font toute la singularité de ces scènes de genre et de ces natures mortes. Mais la particularité de cette exposition réside également dans l’attention particulière qui est donnée à tout ce qui entoure l’œuvre, l’importance de jeter un regard « derrière » les peintures, d’explorer la vie cachée des tableaux. La science permet aujourd’hui de comprendre la méthode de travail d’un artiste, les matériaux constitutifs d’une œuvre, ses détériorations. Des éléments qui viennent éclairer la démarche de l’artiste, près de 400 ans après la réalisation de ces œuvres. D

Deux fumeurs devant un tonneau, David Teniers II. (1610–1690) Huile sur cuivre, 16,7 × 22,8 cm Villa Vauban – Musée d’Art de la Ville de Luxembourg, Inv. 342

Ann Veronica Janssens, Untitled (Martin MAC2000), 2009, Vue d’installation, Wiels Projection lumineuse – 9min, loop © Photo : Philippe de Gobert

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Les petits riens d’Orozco Par Sandrine Wymann et Bearboz

Gabriel Orozco, au Kunstmuseum Basel du 18 avril au 8 août.

Le travail de Gabriel Orozco aime à trouver des règles, à être cadré pour mieux se perdre dans l’abîme du détail et de l’infiniment anodin. L’artiste est en perpétuel déplacement, il est en quête. Il parle de la liquidité des choses, de la rivière des phénomènes, de cette fluidité qui le conduit d’un objet à un autre, d’un débris à un détail. Il promène son regard, flâne, collecte et c’est la matière même de la ville qui traverse ses déambulations. Orozco révèle ce qui n’est pas donné à voir, s’empare de ce qui est laissé pour compte, des rebus qui s’accumulent et que l’on ignore. Il recueille les traces des espaces qu’il traverse et inscrit ainsi un temps fugitif. Ce regard continuellement posé sur l’arrière-plan du quotidien confère à son œuvre une dimension onirique, quasi irréelle, dans laquelle les presque riens prennent le premier rôle et imposent un renversement des échelles et des perceptions. Avec humour et simplicité, Orozco joue de cette facilité qu’il a à voir autrement par des interventions qui font l’objet de photographies : au Brésil dans Turist Maluco, il pose une orange sur chaque étal vide d’un marché fermé. Dans un supermarché, sur un empilement de pastèques il coiffe chaque fruit d’une boîte de nourriture pour chat. Ces assemblages simples, pauvres, dessinent un paysage. La rétrospective que propose le Kunstmuseum de Bâle rassemble des œuvres emblématiques de l’artiste, honore ses petits riens, s’attarde sur ses dessins et peintures et entre-ouvre une porte sur de nouvelles pièces. L’exposition se déploie dans une enfilade de pièces et son installation joue de coups d’œil que l’on peut jeter d’un bout à l’autre du parcours. Il n’est pas interdit d’instaurer un jeu, un principe, à la manière d’Orozco lui-même, de se donner un point de départ, un point d’arrivée et de dérouler les thématiques qui jalonnent le parcours de l’artiste. Au cœur de la démarche d’Orozco il y a le déplacement. Il l’illustre, le pratique. L’exposition commence sur ce thème avec la DS, pièce emblématique. L’œuvre date de 1993, Orozco l’a réalisée alors qu’il était en résidence à Paris. La voiture lui rappelait des souvenirs d’enfance, il a décidé de la remanier : la fragmenter, l’amputer d’un tiers de sa carrosserie et la remonter à la perfection. Le résultat est une DS effilée, une sculpture déconcertante. Le processus illustre bien le goût de l’artiste pour un principe d’addition ou de soustraction. Avec beaucoup de simplicité et d’efficacité, il modèle ou remodèle des objets en réduisant leurs proportions ou en les juxtaposant. Il les détourne ainsi de leurs usages, tout en conservant forme et plasticité. Four Bicycles répond à ce même remaniement. Ce sont quatre bicyclettes agencées en pièce montée qui perdent de la sorte toute fonction praticable.

La DS, les bicyclettes sont des œuvres nées de séjours à Paris, à Amsterdam. L’artiste joue du cliché, il utilise ces objets comme un matériau qui prend le statut d’image représentative et qui peuvent se lire comme des empreintes des lieux où il a vécu. Cette idée d’empreinte est récurrente chez Orozco. Pour exemple Yielding Stone, boule de plasticine d’un poids égal à celui de l’artiste et qui roulée dans la rue a pris les traces et accumulé les résidus des espaces traversés. Plus récemment, Lintels, déchets de sèche-linges accrochés sur des cordes à la manière du linge séché traditionnellement, est une installation qui convoque mémoire, ironie mais aussi dégout et qui pose ou repose dans le cas d’Orozco, les éléments d’une réflexion sur l’éphémère.

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La temporalité de l’objet, du vivant sont des thèmes qu’on retrouve dans des pièces comme Black Kites, crâne humain recouvert d’un damier dessiné au crayon de papier de manière extrêmement rigoureuse et géométrique et que les irrégularité du support ne perturbent aucunement.

La Working Table s’impose au centre de l’exposition et rassemble une multitude d’objets collectés par Orozco, elle constitue un ensemble sur lequel l’artiste a posé son attention contre toute attente et alors même que chaque élément pris individuellement était voué à l’abandon et à l’oubli. Thierry Davila qualifie Orozco d’historien chiffonnier (1), il lui reconnaît cette acuité du regard et cet admirable don pour l’accumulation qui fait état d’un lieu et d’un temps.

L’exposition du Kunstmuseum réserve également la part belle aux travaux sur papier d’Orozco ainsi qu’aux peintures. Recherches sur le mouvement, connectées à des images aussi populaires que le sont les objets qu’il collecte, les séries peintes se distinguent par leur précision mais trouvent leur sens dans une réflexion sur le mouvement et l’action.

La rétrospective est loin d’être exhaustive et on regrette entre autre de ne voir aucune vidéo d’Orozco. Les quelques salles réservées à l’événement sont trop vite parcourues mais au bout du chemin on constate qu’il s’est passé quelque chose et l’envie de revenir sur ses pas, de reprendre le voyage en sens inverse est irrésistible. (1)

Thierry Davila, Marcher, Créer, éditions du regard. 2002

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rencontres par emmanuel abela

photo : christophe urbain

La publication de la correspondance d’Ernst Jünger et de Martin Heidegger atteste d’échanges nourris et d’une relation cordiale entre les deux hommes. Lors de sa visite à la Librairie Kléber, Julien Hervier nous a évoqué les univers langagiers de ces deux grands intellectuels.

le quotidien de la pensée La rencontre entre les deux hommes est tardive, elle date de 1948, un an avant le début de leur correspondance, et pourtant l’affection que porte Heidegger à l’œuvre et au travail d’Ernst Jünger est bien plus ancienne. Comment expliquer que cette rencontre n’intervienne pas plus tôt ? On est un peu surpris, et Jünger avait suggéré à Henri Plard qu’ils s’étaient rencontrés plus tôt, dans les années 30, à l’époque du Travailleur, mais on est obligé de travailler en scientifiques. On n’a pas retrouvé de correspondance plus ancienne, donc on peut penser peutêtre qu’il y a eu un flou dans les souvenirs et qu’ils ne se sont rencontrés qu’après la Seconde Guerre mondiale. Si j’ai bien compris, Jünger ne connait dans un premier temps Heidegger que par des intermédiaires, et quand il lit les premiers écrits du philosophe dans ces années là, il le situe très loin de l’univers de ses propres images. Qu’est-ce qui va finalement le rapprocher du philosophe ? Je pense d’abord que Jünger est quelqu’un qui a toujours été très sensible à la grandeur intellectuelle de ses contemporains. Pour rester dans le domaine germanique, Jünger s’est très vite rendu compte que Gottfried Benn était un des très grands poètes de son temps. Il avait d’ailleurs écrit très jeune à Gottfried Benn qui ne lui avait pas répondu, je pense qu’il avait dû être très attristé de ça, mais ils se sont rattrapés un peu plus tard. Ça a été une relation cordiale, mais qui n’a pas pris l’ampleur de celle qu’il a connu avec Heidegger. De la même façon, il a très bien compris que Carl Schmitt était l’un des grands esprits de son temps, même si l’horizon de recherche de Carl Schmitt n’était pas le sien. Donc, il savait établir des relations au plus

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haut niveau entre le grand poète, le grand politique, le grand philosophe, lui-même étant le grand – on ne peut pas dire littérateur – dichter, qu’on ne peut pas traduire par poète en français, mais écrivain n’est pas suffisant. Pour prendre un terme de Jünger qu’on traduit facilement : le grand auteur, puisque Autor und Autorschaft (L’Auteur et l’Ecriture, ndlr) est un des livres importants d’Ernst Jünger. Les deux hommes ont rencontré tous deux des difficultés après la Seconde Guerre mondiale, on se situe au moment où ils peuvent exercer à nouveau sans difficulté, mais on sent malgré tout quelque chose d’un petit peu désabusé dans l’échange. Est-ce que finalement cet échange-là ne relance pas chez eux quelque chose de vivace, de l’ordre de la pensée, ou de l’échange intellectuel ? À l’origine, je suis un comparatiste. Je trouve très intéressant d’éclairer les écrivains les uns par les autres. Là, effectivement, c’est une correspondance entre eux qui démarre sur l’idée de lancer une grande revue intellectuelle. J’ai travaillé beaucoup sur Drieu La Rochelle, auquel on a reproché d’avoir accepté de diriger La Nouvelle Revue Française pendant la guerre. Il a repris cette revue à la fin de l’année 1940. Pour lui, l’invasion nazie était terrifiante, il s’attendait à ce que les nazis massacrent une partie de l’Intelligencia française, comme ça a pu se produire dans des pays comme la Pologne. Le fait qu’on le laisse faire paraître une revue, c’était pour lui une manifestation du fait que la pensée française existait toujours. Et là, Jünger et Heidegger pensent, à un moment donné, que peut-être il serait bon qu’il y ait une autre voix qui puisse s’élever. Des gens qui, soit n’ont pas été du tout compromis


avec le régime comme lui, Jünger, soit ont été compromis, mais ensuite sont revenus sur cette compromission comme Heidegger. Il y avait donc cette idée que la voix d’une certaine Allemagne puisse de nouveau s’élever. Les circonstances n’étaient pas favorables, ils se sont très vite rendus compte que ça risquait d’être interprété comme une tentative revancharde, de vieux fantômes nazis qui remonteraient à la surface, et donc ça a tourné court. C’est le démarrage de leur correspondance. On suppose une langue spécifique à l’un et à l’autre. Au moment de la traduction, quelles sont les difficultés que vous rencontrez, ou comment adaptez-vous la langue de l’un et de l’autre sans difficultés particulières au niveau de la traduction ? Il y a la langue de l’un et la langue de l’autre. La langue de Jünger est une langue que je connais très bien. J’ai commencé à traduire ses œuvres il y a déjà longtemps, je le connaissais personnellement très bien, et je me sens dans une grande familiarité avec son langage. Et puis c’est une chose qui s’établit. Par exemple, j’ai traduit beaucoup de Nietzsche. Au début je pataugeais un peu, et à un moment donné – tous les traducteurs vous diront ça –, on a l’impression qu’on est entré dans l’univers langagier d’un écrivain, et là tout se passe tout seul si

je puis dire. Je crois que je suis très bien entré dans le style particulier de Jünger. Il parlait à propos de sa propre langue du doctus, qu’on ne peut pas facilement traduire en français. Il y a une espèce de coupe, de rythme, d’allure de sa langue, que je connais bien. En ce qui concerne Heidegger, j’en ai beaucoup moins traduit. Mais, j’ai une familiarité avec sa philosophie. Et de temps en temps les Allemands se moquent des traducteurs français d’Heidegger en disant : « Mais comment est-ce que vous arrivez à traduire en français des textes que nous nous ne comprenons pas en allemand ! » C’est là que les difficultés sont très grandes. Il y a des moments où l’on peut essayer de trouver des équivalents, il y a un passage où il est question de choses qu’on dispose, qu’on transpose, qu’on propose, j’espère que j’y suis arrivé, mais il y a des termes, comme le Gestell, devant lesquels on baisse les bras, alors j’indique les principales traductions devenues canoniques auprès des traducteurs d’Heidegger, tout en donnant le terme allemand, parce qu’on ne sait pas comment faire. C’est comme pour traduire Dasein, maintenant les traducteurs ne traduisent plus, ils mettent Dasein. ❤ Ernst Jünger / Martin Heidegger, Correspondance 1949-1975 (Traduction : Julien Hervier), Christian Bourgois

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rencontres par emmanuel abela

photo : pascal bastien

Are you happy, Mr Lonsdale ? Nous avons profité du tournage du film L’Avenir dure longtemps d’Emmanuel Bohn à Strasbourg, pour rencontrer l’un de nos acteurs préférés, Michael Lonsdale…

Récemment, vous avez été invité au cinéma 104 à Paris, pour parler d’India Song de Marguerite Duras. On a le sentiment que vous situez ce film à part dans votre filmographie. Il est à part, sans doute parce qu’il est le film avec lequel j’ai éprouvé le plus de bonheur à faire ce métier. J’ai incarné ce personnage qui correspondait à mes souffrances personnelles, à l’époque. C’est pour ça que j’ai pu hurler, crier comme il fallait. C’est tout un monde, Marguerite – j’ai joué trois pièces d’elles, Détruire, dit-elle, La Chaise longue et L’Amante anglaise –, mais c’était le sommet de ce que je pouvais faire. Vous y retrouviez Delphine Seyrig, avec qui vous entreteniez une relation amicale et professionnelle soutenue depuis de nombreuses années. Oui, nous nous connaissions depuis longtemps : elle était au cours de Tania Balachova quand je suis arrivé en 1952. Nous avons créé Comédie de Samuel Beckett, nous avons joué Se trouver de Luigi Pirandello [mise en scène de Claude Régy, ndlr], nous avons fait des films ensemble, Le Chacal de Fred Zinnemann, Baisers Volés de François Truffaut.

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Justement, dans Baisers Volés, vous vous retrouvez tous deux mari et femme, M. Tabard et sa femme, Fabienne Tabard. Était-ce un choix de Truffaut que de vous associer ainsi ? Non, avec François, j’avais fait La Mariée deux ans auparavant, dans une atmosphère assez tendue : nous avions rencontré des problèmes avec Jeanne Moreau. Les producteurs faisaient les cent pas, mais c’est idiot, parce que ça a très bien marché. Pour Baisers Volés, j’étais content parce que c’était la première fois que j’improvisais, vous savez pour la scène dans l’agence de détective. François m’a donné deux pages, je lui ai dit : « Mais écoute, je ne peux pas apprendre tout ça ! » Il m’a répondu : « Je te rassure, c’est pour que tu brodes dessus. » Comme j’aimais beaucoup l’improvisation, c’était du bonheur ! Ce personnage de M. Tabard pose le style Lonsdale, une sorte de distance flegmatique, mais bienveillante. En tout cas, ça a été le début de quelque chose de plus sérieux dans ce métier. C’est à partir de là que j’ai commencé à avoir beaucoup de propositions, à pouvoir choisir. Après, pour la question du flegme,

vous savez, j’ai été élevé en Angleterre avec un papa anglais. Donc je n’ai pas appris ce flegme, mais c’est venu naturellement. Ça n’est pas une couleur très française – les Français sont plus expansifs, plus animés, plus méditerranéens ! –, du coup, ça faisait un personnage plus anglais dans le cinéma français. Mon professeur me le disait : « Je ne sais pas ce que vous êtes, ni français, ni anglais. » Un peu tout, en quelque sorte… Lors de cette projection au cinéma 104, vous êtes venu avec Françoise Lebrun, que vous avez croisée à la fois sur India Song et Une sale histoire de Jean Eustache. Oui, Françoise avait une petite présence sur ce film. Depuis, nous nous croisons de temps en temps. Jean-Noël [Picq, co-scénariste du film] a soi-disant vécu cette histoire, que nous avons tournée avec un dispositif très modeste. Jean Eustache voulait refaire cela –  comme je m’amusais à le dire, « la sale histoire, en propre » –, en 35 mm.


Nous avons pourtant fini par y croire à cette histoire. Jean-Noël Picq et vous même y avez mis beaucoup de conviction. Quelle relation entreteniez-vous à Jean Eustache ? Je l’aimais beaucoup. C’était quelqu’un de très secret, de très discret, qui ne parlait pas énormément. J’étais très touché qu’il me fasse confiance pour ce film. Il ne m’a presque rien dit, il m’a laissé faire… Nous avions un très beau projet, deux ou trois ans après. Il m’a appelé à propos d’un film avec deux hommes qui parlent au téléphone de leurs histoires d’amour. Il m’a demandé avec qui je souhaitais faire cela. Je venais de voir un comédien que j’avais trouvé très bien : Jean-Pierre Sentier. Je devais partir pour tourner en Suisse, mais je lui ai dit d’aller le voir au cinéma. Dix jours après, j’apprends qu’il est mort. Ça m’a fichu un sacré coup. Le projet a été publié dans les Cahiers du Cinéma, mais j’aurais bien aimé faire le film.

L’autre grande figure que vous croisez, c’est Orson Welles pour Le Procès. Oui, ça a été un choc, à un moment où je débutais. Je jouais au théâtre avec Laurent Terzieff une pièce qui s’appelait Zoo Story. Un soir, on m’a dit qu’Anthony Perkins était dans la salle. Nous, on trouvait ça curieux qu’il vienne nous voir dans ce modeste théâtre du Quartier latin. À la fin, il n’est pas venu, je me suis dit que ça ne lui avait pas plu, mais en fait, il était venu en éclaireur. Une semaine après, une employée espagnole qui prenait les messages me signale sur la liste des appels qu’il fallait rappeler d’urgence un certain M. Willis. Je fais le numéro, je demande à parler à M. Willis et j’entends « I’m Orson Welles. » J’ai cru à une blague, mais c’est Perkins qui lui a dit qu’il m’avait vu au théâtre. Il cherchait un acteur d’urgence. Il me dit de le retrouver au studio à Billancourt, le lendemain après le théâtre. J’arrive dans l’entrée du studio et j’entends un rire titanesque, c’était lui.

Il était très heureux, c’est le dernier film qu’il a fait dans un bonheur total. Il avait tout l’argent qu’il voulait grâce à un producteur très malin qui avait prévu le double de ce qui avait été annoncé en sachant que le but inconscient de Welles était de ruiner les producteurs qu’il détestait. Du coup, il avait tout ce qu’il voulait, la Limousine avec un chauffeur, les cigares, tel un pacha ! Nous avons tourné à la gare d’Orsay qui avait été transformée en studio. Ça a été pour moi une nuit éblouissante. Nous avons tourné deux plans – cette histoire était très courte pour moi –, mais à la fin de chaque prise, il me demandait : « Are you happy Mr. Lonsdale ? » Oh oui, happy ! Le seul ennui, c’est qu’on a fait douze prises et qu’à la fin, je commençais à ne plus savoir. C’était un plan-séquence très compliqué d’à peu près cinq ou six minutes – la caméra entrait, sortait, montait, redescendait… –, et puis le plan suivant, ça s’est fait en une prise. Il était comme un prince, comme un roi. C’était magnifique de voir comment il demandait les choses. Pour moi, c’était la confirmation que ça valait la peine de faire ce métier. ❤

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rencontres par philippe schweyer

photo : marianne maric

Plein de vie Auteur de Retour à Zornhof (2004) et de La vie est ainsi fête (2007), Gérard Oberlé était de passage à Mulhouse pour parler de son dernier livre Mémoires de Marc-Antoine Muret.

C ’est au sous - sol de la bibliothèque municipale que l’on retrouve Gérard Oberlé en compagnie du maître des lieux, Jean-Arthur Creff, heureux d’accueillir un écrivain dont il semble goûter le style débridé et l’ér udition tr uculente. Une fois expédiée la séance photo improvisée entre deux rayonnages, il est temps de remonter à la surface tout comme, il y a quelques mois à peine, Gérard Oberlé est revenu miraculeusement à la vie après un coma de cinq semaines. Un spectaculaire pied de nez à la mort pour ce familier de la Renaissance qui venait de boucler un livre racontant la vie de Marc-Antoine Muret, humaniste haut en couleurs, amateur de plaisirs charnels et enseignant adulé par toute une génération, qui fut professeur de Montaigne et échappa par deux fois au bûcher. Gérard Oberlé, ancien prof de latin devenu à la fois écrivain et libraire de livres anciens, n’a pas besoin qu’on le relance beaucoup pour raconter avec un plaisir non dissimulé comment il s’est glissé dans la peau de Muret : « Dans une précédente vie je m’étais intéressé à la poésie latine du XVIe et du XVIIe. J’avais fait un travail un peu absurde qui m’avait pris une dizaine d’année, mais qui m’amusait. J’avais rassemblé énormément de poètes néo-latins

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et j’en ai fait un catalogue, en racontant qui ils étaient. Je trouve ça assez snob de lire des poèmes latins pendant des nuits entières… C’est dans le cadre de ces recherches que j’ai rencontré Marc-Antoine Muret dont j’avais un recueil de poèmes de jeunesse. Pour pouvoir en parler, je m’étais mis à le lire et à essayer de savoir qui était ce bonhomme. C’est là que j’ai appris que sa vie était extrêmement aventureuse et romanesque. Il a vécu pleinement la Renaissance : il est né en 1526 dans un obscur petit patelin près de Limoges et il est mort à Rome en 1585, très célèbre dans ce qu’on appelait la République des lettres. À l’époque, il n’y avait pas de suffrage universel qui permet aux veaux de voter pour n’importe quel menteur, mais il y avait une Europe des lettres, c’est à dire un monde qui se foutait des frontières et des guerres et qui était uni par le désir de la beauté et l’amour de la langue latine. » Et quand Jacques Lindecker, qui anime la rencontre, lui fait remarquer que l’on retrouve à nouveau beaucoup de lui dans son personnage, Oberlé rappelle la réponse de Bukowski (un écrivain qu’il aime particulièrement) à une journaliste qui lui demandait pourquoi dans ses livres il ne parlait que de lui, de ses histoires de beuveries et de ses coucheries avec les putains : « Ecoute ma petite : moi le matin quand je me lève, ce n’est pas vos godasses que je mets, c’est les miennes ! Je marche dans mes chaussures, pourquoi voulez-vous que je parle au nom de quelqu’un qui a des talons hauts ? ». ❤


par e.p blondeau

photo : vincent arbelet

not alone ! Une jeune mancunienne semble avoir traversé le temps afin d’opérer la conciliation improbable et rêvée entre la new wave britannique et le punk new yorkais. Lonelady se joue de la géographie et des époques. Retour sur une rencontre intemporelle.

Rarement la sensation de familiarité ne s’est faite aussi forte que lors d’une rencontre avec la mystérieuse Lonelady. Il y a tout d’abord cet album, Nerve Up, qui aurait dû nous mettre sur la voie. Quelque part entre la froideur de Joy Division, les brumes insondables de Manchester (sa ville natale) et la tension, le groove malade new yorkais de Television ou des Talking Heads. Aussi, à l’heure où les groupes de 2010 déploient des efforts considérables pour sonner comme leurs aînés de la glorieuse période 1979-1982, Lonelady, elle, dévoile un univers cohérent et intègre qui donne l’impression d’une téléportation en temps réel. Le secret de cette alchimie ? Lonelady la dévoile en toute simplicité : « Ma musique est très mancunienne, elle doit beaucoup à Joy Division ou à The Fall. Ma chambre donnait sur le fameux pont de Manchester rendu célèbre par les photos de Joy Division, je suppose que ce genre de détails ne peut que vous marquer… En même temps, et au risque de vous étonner, je suis avant tout une inconditionnelle de Prince et de Parliament. De véritables génies. Je ne fais pas de tri dans mes influences [silence, ndlr] c’est surement une hérésie pour une Mancunienne, j’ai tous les albums de Prince, mais aucun des Smiths, c’est

étrange mais c’est la vérité. » Devant notre curiosité grandissante, pour ne pas dire notre étonnement, elle préfère brouiller encore davantage les cartes : « Le premier concert que j’ai donné en dehors de Manchester était à Austin, au Texas, pour le South by Southwest festival. Je n’avais même pas donné d’autres dates en Angleterre… Jamais je n’aurais pensé que ma musique trouverait un écho en passant de Manchester à Austin. Une étrange histoire, à Austin, je me suis vraiment sentie comme un poisson hors de son bocal. Et pourtant c’est là-bas, au Texas, à des milliers de kilomètres physiques et culturels du nord de l’Angleterre que la résonance s’est faite. Quand je pense que certains groupes anglais ont des plans de carrière [sourire triste, ndlr]. » Lonelady ménage des silences, on sent le doute permanent et un malaise sans doute représentatif d’une musicienne un peu perdue dans son époque : « Le titre de mon album, Nerve Up s’est très vite imposé. Donner un titre à un album comme ça sans y réfléchir, je ne vois

vraiment pas l’intérêt. La tension nerveuse renvoie à la fois à l’agitation créatrice, à la vigilance mais aussi à la maladie mentale. Je suppose que j’ai un peu de tout ça en moi. » Elle n’en dira pas plus et en la laissant on retrouve cette sensation étrange, Lonelady aurait-elle hiberné pendant toutes ces années ? Et même ce visage… elle ressemble à s’y méprendre à la fille cachée de Sinead O’Connor et de Ian McCulloch d’Echo and the Bunnymen. Concert sur le rasoir à l’appui, une seule chose est sure, la pop de Manchester et le punk new yorkais ne se sont jamais aussi bien portés. ❤

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Centre Pompidou-Metz 1, parvis des Droits de l’Homme www.centrepompidou-metz.fr

L’effet Pompidou par sylvia dubost

À l’ouverture du Centre Pompidou-Metz le 12 mai, beaucoup ont parlé de l’effet Bilbao. C’est oublier que le géant parisien n’est que le dernier arrivé dans une ville qui structure son réseau d’art contemporain depuis plusieurs années. Cette ouverture se fera-t-elle au bénéfice de la ville tout entière ? Au détriment du reste de la région ? En concurrence avec les régions voisines ? Éléments de réponse avec Jean-Luc Bredel, directeur régional des affaires culturelles de Lorraine, quelques semaines avant l’inauguration.

On a l’impression qu’en Lorraine, tous les projets en matière d’art contemporain se concentrent à Metz : est-ce une fausse impression ? Globalement, la concentration en matière culturelle ne se fait pas que sur Metz. L’arrivée de Pompidou génère une situation nouvelle, sur le territoire, au niveau du Grand Est et au niveau national. In fine, elle va nécessairement générer une réflexion dans les autres domaines. Je viens de rencontrer le maire de Metz et je le lui ai dit : la présence de Pompidou va commander une politique encore plus exigeante dans tous les domaines, pour qu’il n’y ait pas de dichotomie entre une excellence reconnue internationalement et une politique culturelle simplement moyenne. Le Centre est un catalyseur pour les politiques messines et lorraines. On imagine bien que tout cela va avoir un fort effet pédagogique. Les élus ont compris qu’il y avait là un challenge. Là où au carrefour d’entrée d’une petite ville on mettait une vieille charrette avec des fleurs, on va peut-

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être réussir à mettre autre chose. Donc cela joue aussi sur l’architecture, l’urbanisme… l’approche de ce qu’est la ville peut être changée dans les 10-15 prochaines années. L’autre grand projet, c’est la création de l’Etablissement Public de Coopération Culturelle (EPCC) « école supérieure d’Art de Lorraine » réunissant les écoles de Metz et Épinal, auquel va ensuite être associée l’école de Nancy. On aura ici un pôle extrêmement important, comme il n’en existe pas alentour. Ces deux projets s’inscrivent-ils justement dans une stratégie globale qui serait de courtcircuiter Strasbourg en se rendant incontournable entre elle et Paris ? Franchement, non ! Pour ce qui est des écoles, il fallait leur permettre d’atteindre le seuil crédible pour la réforme LMD. Le projet

n’a pas été conçu pour contrer Strasbourg, et le fait que les écoles françaises aient l’obligation aujourd’hui de se rapprocher fait qu’elles vont encore plus se spécialiser. En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’il va être de plus en plus nécessaire de mutualiser et de travailler entre grandes écoles de région, et pas seulement entre grandes écoles d’ailleurs. Ça va être dans le Grand Est un enjeu pour les 10-15 prochaines années. Même si on ne sera pas une énorme région comme le Land de Bade Wurtemberg de l’autre côté du Rhin, on va être amené à une vraie synergie. Sur le classement des quartiers historiques, pour les deux écoles nationales d’architecture… il faut une mise en cohérence, une réflexion commune.


Chantier du Centre Pompidou-Metz, décembre 2009 © Shigeru Ban Architects Europe et Jean de Gastines Architectes / Metz Métropole / Centre Pompidou-Metz. Photo Olivier H. Dancy

Certains opérateurs culturels ont formulé des craintes quant à l’arrivée du Centre Pompidou-Metz : ils ont peur qu’il ne « vole » leur public ou leur budget. Cela n’a pas de sens. Bien sûr qu’il faut veiller à ce que le Centre ne siphonne pas tout autour de lui. Mais il n’y a qu’une manière de l’éviter, c’est de créer du lien entre les projets. Si on continue à faire des opérations chacun pour soi comme si de rien n’était, ça ne va pas marcher. On est sensible à ces inquiétudes, mais il faut imaginer des réponses. Cela crée une obligation d’excellence. On ne peut pas se permettre la médiocrité quand on a le centre Pompidou sur le territoire. Il y a assez de public, je pense, pour tous les lieux, mais il faut que tout le monde se bouge ! Les deux premières années tout va bien se passer, pour le Centre en tout cas, ensuite on verra comment tout

cela s’articule. Il ne maîtrise pas son avenir à lui seul. Tout le monde doit réagir de manière à ce que ce soit un succès. Il n’y a pas que la culture dans cette affaire : toute l’infrastructure doit fonctionner en accord, notamment sur le plan du tourisme culturel. L’avantage, c’est que le Centre Pompidou est à côté de la gare. L’inconvénient, c’est que le Centre Pompidou est à côté de la gare. Les gens peuvent arriver par le TGV de 10h et repartir par celui de 12h30, sans visiter la ville, sans consommer.

n’y a rien. C’est en train de changer. Le centre Pompidou a déjà des conséquences. On crée une scène des musiques actuelles à Borny, dans un quartier dur. L’architecte choisi est Rudy Riciotti. Jamais ils n’auraient été le chercher s’il n’y avait pas eu Pompidou… i

En tout cas, l’image de Metz est clairement en train de changer… La Lorraine a un déficit d’image considérable. On aurait pu la traiter mieux qu’elle ne l’a été. Elle a encore été touchée très récemment par les restructurations militaires. La région est vue comme un territoire sinistré, gris, pas dynamique, où il

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Rétrospective Jean-Michel Basquiat, jusqu’au 5 septembre, à la Fondation Beyeler, à Bâle Downtown 81, de Edo Bertoglio avec Jean-Michel Basquiat, projeté le 9 juin dans le cadre du Splitmix de Contre-Temps 2010, au cinéma Star, à Strasbourg

I murdered a rock ! par emmanuel abela

La fondation Beyeler consacre une rétrospective inespérée au peintre new-yorkais Jean-Michel Basquiat à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa naissance. Plus de cent toiles sont réunies, des travaux sur papier et des objets en provenance des plus grands musées du monde. L’occasion d’un portfolio sélectif et de quelques notes glanées ici ou là.

Glenn O’Brien, éditeur et directeur artistique d’Interview Magazine et par la suite d’ouvrages avec Madonna – notamment le sulfureux SEX –, nous rappelle que « les mecs l’appelaient “Jean”. “Jean-Michel” est venu plus tard, même si quelques filles l’appelaient déjà comme ça. » Jean-Michel Basquiat dans son atelier de Great Jones Street, New York, 1985 devant Untitled, 1985 Acrylique et pastel gras sur bois, 217 x 275,5 x 30,5 cm (détail) Collection privée, Photo: Lizzie Himmel © 2010, ProLitteris, Zürich

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« Le jeune Cassius Clay a vaincu Sonny Liston, l’homme qui a écrasé deux fois Floyd Patterson. Il allait me tuer ! Il a frappé plus fort que George. Je ne suis plus celui qui fuyait devant Sonny Liston. Maintenant je suis un pro. J’ai eu la mâchoire cassée, j’ai été mis K.O., je suis un dur ! J’ai coupé des arbres, j’ai fait quelque chose de nouveau pour ce combat. J’ai combattu un alligator. Oui, un alligator, et j’ai lutté contre une baleine. J’ai attrapé un éclair, emprisonné la foudre ! Je suis dangereux ! La semaine dernière, j’ai tué un roc, blessé une pierre, envoyé une brique à l’hosto ! Je suis pire que tout. » Mohammed Ali, avant son combat contre George Foreman en 1974

Jean-Michel Basquiat, Cassius Clay, 1982 Acrylique et pastel gras sur toile sur palette de bois, 106 x 104 cm Collection Bischofberger, Suisse © 2010, ProLitteris, Zürich

« Je suis jeune, beau, rapide, mignon et en plus je suis invincible » Cassius Clay, avant son combat contre Sonny Liston en 1964 ggg

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« Parfois, je fais du scratching sur des cris de coq, comme ça, sans raison... » Mix Master Mike dans Scratch, le film de Doug Pray

Fab Five Freddie told me everybody’s high DJ’s spinnin’ are savin’ my mind Flash is fast, Flash is cool Francois sez fas, Flashe’ no do And you don’t stop, sure shot Go out to the parking lot And you get in your car and you drive real far And you drive all night and then you see a light And it comes right down and lands on the ground And out comes a man from Mars And you try to run but he’s got a gun And he shoots you dead and he eats your head And then you’re in the man from Mars You go out at night, eatin’ cars You eat Cadillacs, Lincolns too Mercuries and Subarus And you don’t stop, you keep on eatin’ cars Then, when there’s no more cars You go out at night and eat up bars where the people meet Face to face, dance cheek to cheek One to one, man to man Dance toe to toe Don’t move too slow, ‘cause the man from Mars Is through with cars, he’s eatin’ bars Yeah, wall to wall, door to door, hall to hall He’s gonna eat ‘em all Rapture, be pure Take a tour, through the sewer Don’t strain your brain, paint a train You’ll be singin’ in the rain I said don’t stop, do punk rock Blondie, Rapture

Jean-Michel Basquiat, Untitled, 1981, acrylique et pastel gras sur toile, 207 x 176 cm The Eli and Edythe L. Broad Collection, Los Angeles Photo : Douglas M. Parker Studio, Los Angeles © 2010, ProLitteris, Zürich

This is Radio Clash on pirate satellite This is Radio Clash everybody hold on tight (This is Radio Clash) A-riggy diggy dig dang, dang (This is Radio Clash) Go back to urban ’Nam The Clash, Radio Clash

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« I deserve to claim nothing » Richard Hell, It’s cold in here (w/ Michael DeCapite) dans : Hot and Cold, Powerhouse Books

In Italian, 1983, acrylique, pastel gras, feutre et assemblage sur toile sur cadre de bois,deux parties, ensemble, 225 x 203 cm Courtesy, The Brant Foundation, USA © 2010, ProLitteris, Zürich

End of a decade, le formalisme triomphant est contesté : Jean-Michel Basquiat Adele Bertei / Glenn Branca / David Byrne / James Chance / Rhys Chatham Contortions / Robin Crutchfield / Mark Cunningham / Dark Day / DNA / Brian Eno Michel Esteban / The Feelies / Fab Five Freddy / Futura 2000 / Vincent Gallo Lisa Genet / Grandmaster Flash / Grey / Debbie Harry / Richard Hell James White and the Blacks / Lenny Kaye / Arto Lindsay / Lounge Lizards Lydia Lunch / John Lurie / Mars / Lizzy Mercier Descloux / Ikue Mori / Robert Quine Ramones / Martin Rev / Patti Smith / Suicide / Talking Heads Teenage Jesus and the Jerks / Theoretical Girls / Tom Tom Club / Alan Vega ZE Records / Michael Zilkha / and so on

« quand je me suis levée je me suis coupée les pieds, il y avait du sang partout mais je n’ai rien senti. j’avais besoin d’un rasoir pour trancher dans l’atmosphère. j’ai tâtonné dans le brouillard, fermé les yeux et promené mes doigts de haut en bas sur le bras de mon ange. j’ai senti les mains calleuses je suis tombée à genoux et je les ai embrassées un million de fois. il désire l’abandon, je me rends. » Patti Smith, pénicilline (dieux vivants) dans : Babel, Christian Bourgois

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Le jeu sans fin, jusqu’au 6 juin au Kunstraum Dornbirn (AT) 0043 (0)5572 55044 4834 www.kunstraumdornbirn.at – http://frac.culture-alsace.org

La 4 dimension e

par sylvia dubost

photos : robert fessler

Le Kunstraum de Dornbirn en Autriche invite le Frac Alsace qui invite l’artiste allemand Jan Kopp. Et cela donne Le jeu sans fin, une installation ambitieuse et hypnotique, poétique, philosophique et métaphysique.

Suspendus au plafond de ce parallélépipède grège aux murs mités, à 11 m de haut, oscillent lentement 11 pendules de Foucault. Au sol, un socle elliptique blanc est parsemé d’une infinité de petites billes de verre multicolores. Un infime cliquetis se fait entendre : la rotation terrestre a modifié l’oscillation d’un pendule, venu heurter les billes qui se trouvaient sur son passage. Puis plus rien. Jusqu’à ce que le mouvement terrestre fasse à nouveau dévier leur trajectoire. Pendant ce temps, sur le mur du fond, la lumière qui entre par les immenses fenêtres inscrit la course du soleil. Dans cette ancienne halle de montage, le temps semble suspendu. L’univers joue aux billes. L’infiniment grand est entré dans l’espace d’exposition, et le visiteur devient spectateur halluciné de son propre déplacement dans le système solaire, qui ne déclenche pas plus qu’un petit roulement, de temps en temps. Devant ce mouvement qui le dépasse, il peut toucher du doigt l’incommensurable… qui s’incarne en un jeu d’enfant.

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Ce Jeu sans fin, Jan Kopp l’a imaginé spécialement pour le Kunstraum, espace d’art contemporain installé au cœur d’un écomusée et qui s’est donné comme thématique « art et nature », en exposant majoritairement des œuvres créées in situ. Spécialement et peut-être bien uniquement  : une installation de cette dimension nécessite un espace à l’avenant, et sa mise en œuvre a été complexe. « C’est presque une performance », constate-t-il. Avec Olivier Grasser, directeur du Frac Alsace et commissaire de cette exposition, ils ont fait venir un spécialiste du pendule de Foucault pour installer les 11 nécessaires ici. Des éléments magnétiques ont été disposés sous le socle pour neutraliser les effets perturbants des traverses en fer qui courent dans le sol et faussent les mouvements des pendules. Au final, l’installation est celle que Jan Kopp a voulu, après avoir exploré

d’autres pistes, qui toutes avaient pour point de départ un pendule de Foucault. « C’est fascinant. Le pendule est un objet plastique qui révèle quelque chose d’invisible, en l’occurrence les mouvements planétaires. Finalement, c’est la définition de l’art ! » Encore une fois, Jan Kopp fait vivre au spectateur une expérience sensible qui doit jouer le rôle de révélateur. « Mon intérêt est de trouver un moment éphémère, sorte de concentré d’espace-temps, qui se vit comme une expérience pour s’effacer ensuite et ne laisser qu’une trace dans la mémoire », ditil à propos de son travail auquel il donne, suivant le projet, la forme d’installation, de performances, de dessins ou de vidéos. Au Frac Alsace, en 2008, il avait ainsi installé une immense structure broussailleuse et quasi organique qui emplissait tout l’espace d’exposition, dans laquelle le spectateur devait trouver son chemin, empêché en cela


par l’épais nuage créé à intervalles réguliers par les fumigènes. Comme Le jeu sans fin, Ungebautes investissait l’intégralité de l’espace, ne laissant au spectateur d’autre territoire que celui de l’œuvre même, et mobilisait son attention et sa réflexion par le biais du jeu. « Dans le jeu, explique Jan Kopp, il s’agit de représenter notre monde de manière allégorique. On rejoue symboliquement ce qui se passe dans la vraie vie. Comme l’art, le jeu est un miroir qui nous révèle quelque chose de la vie. » L’installation ouvre cependant bien plus de perspectives que celle de la « simple » allégorie. Le jeu est ici sans fin…

et les pistes d’analyse (presque) aussi. Plastiquement tout d’abord, Jan Kopp fait entrer en tension les formes – sphères, parallélépipède, ellipse –, les couleurs – rouge, jaune, bleu, or –, les matériaux – le verre des billes et l’or du pendule face à l’aspect brut du lieu – et les dimensions : le socle blanc parsemé de billes est un écran en 2D, auquel les pendules viennent ajouter une 3e dimension… et une 4e. Jan Kopp fait surtout entrer en collision le rythme du cosmos avec celui du réel, le rationnel et le scientifique avec le sensible et l’aléatoire (ce qu’Olivier Grasser voit comme un hommage aux Surréalistes),

le fini et l’infini, l’éternel et l’instant, l’expérience individuelle et universelle… et matérialise la marche du monde par un micro-événement. On ne peut également s’empêcher de voir dans ce socle blanc une toile sur laquelle les pendules, tels des pinceaux, répandent les couleurs… et l’on reste contemplatif, fasciné, étourdi par les problématiques plastiques, philosophiques et métaphysiques, ou simplement hypnotisé par le mouvement continu des pendules, la beauté des couleur et de la lumière et le doux tintement des billes de verre. i

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Beethoven #2, avec la Symphonie n° 7 en la majeur op. 92 de Beethoven, Les quatre saisons de Vivaldi et Les quatre saisons de Buenos Aires d’Astor Piazzolla, le 27 mai, à l’Auditorium, à Dijon 03 80 48 82 82 – www.opera-dijon.fr

David Grimal, hors-limites par caroline châtelet

photo : olivier roller

Violoniste, soliste international en résidence avec les Dissonances à l’Opéra de Dijon, David Grimal repousse les limites du fonctionnement « classique » d’un orchestre. Une œuvre stimulante, qui prend, entre autres, la forme d’une aventure symphonique au long cours autour de Beethoven.

C’est lors d’une matinée à Paris, entre deux concerts à l’étranger, que le musicien se prête à l’exercice du portrait. Et en dépit d’un agenda chargé, David Grimal prend le temps nécessaire, blaguant même le fils d’Olivier Roller lorsque ce dernier l’interroge sur le contenu de son sac à dos. Car ce que transportelà Grimal est son violon, précieux Stradivarius de 1710... Pour autant, sa distance amusée face à l’objet me renvoie à un trait de caractère revendiqué quelques minutes auparavant, celui de ne pas se laisser happer par le milieu dans lequel il évolue. David Grimal se considère, en effet, comme « un artisan, dont le rôle de passeur consiste à aller à la rencontre de publics sans cesse différents. » La chose peut paraître étonnante chez un violoniste soliste se produisant dans le monde entier et

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régulièrement sollicité par les plus grands orchestres... Mais le musicien affirme une approche multiple de la musique, mêlant « culture, savoir, transmission, tradition, folie, instinct. La musique est le mélange de la sensibilité, de l’intelligence et du corps », et si Grimal la transmet depuis peu en tant que professeur, il la pousse à ses propres limites à travers de nombreux projets... Le plus emblématique est les Dissonances, laboratoire musical à géométrie variable. Créé en 2004, le collectif réunit des solistes d’envergure internationale, avec comme spécificité de ne pas avoir de chef d’orchestre. Une

gageure artistique et musicale, qui fait des Dissonances une formation totalement atypique dans le paysage de la musique classique actuelle. Si cela peut « rendre certaines partitions plus complexes à réaliser », l’absence de chef relève également « d’une responsabilisation : ne pas pouvoir se réfugier derrière une baguette de chef signifie prendre ses responsabilités. C’est beaucoup plus dangereux pour un musicien, l’exigence est plus grande. Jouer ensemble, les énergies, la hiérarchie diffèrent. Une seule personne peut faire s’écrouler le château de cartes. Cela met donc dans un état de tension particulier ». Loin des Dissonances, cependant, l’idée de remettre « en cause la nécessité du chef d’orchestre. » Il s’agit plus, à partir de la constatation de l’évolution du rôle de ce dernier, de tenter d’autres expérimentations, en imaginant « un espace de liberté, au sein duquel les musiciens peuvent être déformatés. » L’ensemble, qui se produit peu annuellement – emplois du temps de solistes internationaux oblige -, se retrouve régulièrement à l’Opéra de Dijon. Là, les concerts proposés concilient « le désir des musiciens, celui des programmateurs et le sens des choses. » Un « sens » s’enracinant dans le souhait de « construire un répertoire sur le long terme, comme avec les Symphonies de Beethoven » - que les Dissonances vont interpréter sur plusieurs années  -, de susciter des créations, de travailler avec des compositeurs contemporains et de faire de la musique de chambre. La preuve en images fin mai à Dijon, avec un programme croisant attendus et inattendus... i


Jenůfa, un opéra en trois actes de Leoš Janáček, les 11, 15, 17, 20 et 24 juin, à l’Opéra de Strasbourg ; les 2 et 4 juillet, à la Filature à Mulhouse 03 88 75 48 00 (Strasbourg) - 03 89 36 28 29 (Mulhouse) www.operanationaldurhin.eu

Marc Clémeur a confié à Robert Carsen la mise en scène d’un cycle de trois opéras de Leoš Janáček, un compositeur majeur, mais qui reste méconnu du grand public. Le célèbre metteur en scène canadien nous renseigne sur Jenůfa, œuvre à la modernité intacte.

L’impact Janáček par emmanuel abela

photo : annemie augustijns

Dans Jenůfa, le drame se déroule en milieu rural, mais il a une portée universelle. L’une des choses qui est extraordinaire dans l’opéra, c’est justement l’universalité d’un langage musical qui traverse les frontières. C’est cela, l’impact émotionnel de la musique. Chez Janáček, cet impact est très viscéral, très direct, mais aussi bien sûr très poétique. Il y a un contexte social très fort. Janáček dénonce des pratiques d’un autre temps à un moment où le féminisme s’affirme contre la morale bien-pensante. Janáček réduit toujours ses livrets au minimum nécessaire, et il a une capacité à condenser l’action pour éclairer le plus possible les aspects psychologiques et surtout émotionnels de ses personnages. Il y a cette histoire très compliquée entre les demi-frères Steva et Laca : alors que Laca est défavorisé, Steva est le beau garçon, riche, qui adore les filles. Janáček nous raconte l’histoire de Jenůfa, la plus récente de ses conquêtes, qui n’est pas seulement amoureuse, mais qui est enceinte, ce que personne ne sait et ne doit savoir. On découvre aussi l’amour que porte Kostelnicka à sa belle-fille. Elle sait de quoi elle parle quand elle dénonce ces jeunes hommes qui séduisent les filles. Dans son désespoir, elle estime qu’il serait préférable de tuer l’enfant pour que Jenůfa retrouve son honneur et puisse se marier. Ce qui est très touchant, c’est qu’on ne peut

absolument pas détester Kostelnicka – on ne le devrait pas, à mon avis. Elle essaie de faire ce qu’il y a de mieux pour sa bellefille. Et quand, après la découverte de l’enfant, toute la communauté veut tuer Jenůfa, la jeune femme pardonne à sa belle-mère. C’est très émouvant, c’est un peu comme dans la Traviata : ce sont les êtres qui sont dans les situations les plus compromettantes qui expriment la grâce et le pardon et enseignent à tous les autres comment vivre.

j’ai toujours pris beaucoup de plaisir à collaborer avec Friedemann Layer. On a travaillé ensemble sur les trois Janáček qu’on a montés à Anvers, et l’année dernière sur Ariane à Naxos à Copenhague. C’est un collaborateur que j’estime beaucoup. Un vrai homme de théâtre, un vrai partenaire aussi. C’est un chef d’orchestre qui veut vraiment être au théâtre et dans le théâtre, et faire du théâtre, j’aime beaucoup ce qu’il fait. i

Cet opéra sera dirigé par Friedemann Layer. On dit de lui qu’il dirige de manière analytique… Je ne suis pas capable d’analyser la baguette d’un chef d’orchestre, mais

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Jusqu’au 29 mai dans divers lieux à Dijon www.tdb-cdn.com

Les bruissements du monde par guillaume malvoisin

les hirondelles annoncent Théâtre en Mai. Une saison dans la saison, dirait son directeur François Chattot, tribun tributaire de peu et inventeur de beaucoup aux côtés de son équipe. le Théâtre Dijon Bourgogne place l’art du récit au cœur d’un mouvement de joie et de désir. Furieux printemps.

« Il était un peu fou, mais en suivant son raisonnement, pour moi, il avait raison. » Pasolini confie ces mots à Rosaura, une des héroïnes de son Calderón. Par anticipation, on pourrait les imaginer sortir de la bouche d’un spectateur ou d’un collaborateur à propos de Chattot. Un peu fou, sans doute mais avec la clairvoyance des fous nés chez Shakespeare. Interrogé sur cette obsession d’imposer l’art du récit au cœur de ses programmations : « Si on ne se nourrit plus de cela, on se suicide. Il ne faut jamais rien oublier dans la saison d’un théâtre. Tu vas voir Arlette qui va se pointer avec ses

Calderón, Dabid Araez

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renards... Ce qu’elle raconte et comment elle le raconte est important, avec cet animal qui est quand même à la fois Ysengrin et ce qu’on appelle aujourd’hui un nuisible. C’est une transgression. C’est ce genre d’équilibre dans une programmation qui me tient à cœur. On appelle cela les Arts mineurs, moi je préfère : les Arts frères. Le théâtre élisabéthain n’a jamais séparé la tragédie de la comédie. On a besoin d’avoir tous les maillons et d’avoir la République en soutien. » Travailler avec

le public dans la Cité, travailler à saisir la douleur commune et à rire contre elle, à constituer une assemblée autour de l’acteur, celui qui sait se dresser et raconter à l’autre. Cela tient plus de la vocation que d’une sorte de mystère. Il faut voir les détours de la programmation de cette édition de Théâtre en Mai, assemblage de Finlande, de Suisse, d’Ouzbékistan, de Corée, d’Italie et de France. Les bruits du monde animés au cœur d’une même Cité. Avec Le Songe d’une nuit d’été, Shakespeare s’allume grâce à Pip Simmons et au Yohangza Theatre.Philippe Avron croise Montaigne en avant-première d’Avignon, Yannick Jaulin raconte, Arlette Chosson et Johann Le Guillerm traquent les équilibres instables. Il faut aller fouiner dans la programmation pour déterrer les autres pépites. Parmi elles, il y a ce travail de fond avec le Jeune théâtre national pour accueillir sans férir les jeunes pousses parmi les vieux maîtres. Ainsi, retour à Pasolini et à son Calderón. Les Ex-citants - compagnie rassemblant des jeunes gens de Cannes (Erac) et d’Asnières (Studio Théâtre) et menée par Clara Chabalier - s’attaquent à la parole fragmentée et lapidaire du poète, tirant une ligne généalogique, droite et sans complexe, entre l’Espagne du Siècle d’or et l’Italie postfasciste. Politique, assurément. Poétique, sans conteste, est ce ball-trap ravageur. Une anecdote en forme de hoquet qui laisse au fond de la gorge le goût amer du déjà-vu. À voir assemblés (la représentation du samedi 29 à 14h30 est accessible aux aveugles et malvoyants). i


Premières, du 2 au 6 juin à Strasbourg www.tns.fr – www.le-maillon.com

La 6e édition du festival Premières poursuit une démarche prospective autour du théâtre européen de demain.

La jeune garde par sylvia dubost

Bezette Stad (Ville occupée) de Ruud Gielens (B) – Photo : Bart Grietens

La cuvée 2009 avait été remarquable. Sur les scènes du Maillon et du TNS, on avait découvert de jeunes créateurs engagés, inventifs, intrépides, investis, qu’ils soient profonds ou légers, joyeux ou graves. Leur enthousiasme et leur désir de scène avaient été communicatifs, et l’on avait réellement eu le sentiment de voir émerger, là, sous nos yeux, de véritables univers et langages théâtraux. Après une édition d’une telle qualité et cohérence, couronné d’un succès à la fois public et critique, l’attente est grande, forcément… Aussi, pour composer le programme de dix spectacles, et susciter encore et toujours la curiosité des spectateurs désormais bien avisés, les organisateurs ont prospecté dans toute l’Europe, y compris dans des contrées dont l’on connaît peu, voire pas du tout, la production théâtrale. Fidèles au projet de ne montrer que des spectacles d’écoles ou des premières productions, ils ont notamment élargi le champ vers la Turquie et le Conservatoire national Mimar Sinan d’Istanbul, où ils ont repéré le spectacle du collectif oyun deposu Çirkin insan yavrusu (Vilain petit être humain), manière d’interroger aussi d’autres manières de pratiquer et d’enseigner le théâtre. Créé il ya cinq ans à l’initiative de Stéphane Braunschweig, alors directeur du TNS et créateur de la section « mise en scène » de l’école, et du théâtre du Maillon, toujours aux avant-postes de l’exploration de nouveaux langages théâtraux, Premières se veut non seulement un espace de découvertes de nouvelles voix et de

nouvelles postures scéniques, mais aussi un lieu de réflexion sur l’enseignement de la mise en scène, inégalement développé selon les pays. Deux tables rondes aborderont ces questions de formation et de transmission, en laissant une place aux artistes issus des écoles d’art, qui développent d’autres approches théâtrales, à l’instar du Néerlandais Ilay den Boer avec Bezette dit is mijn vader - Het beloofde feest, deel III (Ceci

est mon père - La Fête promise, troisième partie). Et les dix spectacles programmés permettront de voir si la jeune génération marche dans les pas de ses aînés, si les Français sont toujours les tenants du texte, si les Belges sont toujours aussi déglingués et les Allemands toujours aussi physiques. Le théâtre de demain fait-il voler en éclat la notion d’école ? Pas si sûr… i

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Sawah, Hindi Zahra et El Tanbura, en concert le 23 juin à la Citadelle du Caire, le 24 juin sur l’esplanade de la bibliothèque d’Alexandrie, le 25 juin à Port-Saïd et le 3 juillet aux Eurockéennes de Belfort Création 2010 : Sophie Hunger & Piers Faccini (avec Patrick Watson en guest), avec chœurs et orchestre, le 2 juillet www.eurockeennes.fr

Les Eurockéennes poursuivent le travail de création entamé au cours de la décennie passée. Christian Allex, l’un des deux programmateurs, nous raconte Sawah, la rencontre entre la chanteuse marocaine Hindi Zahra et la formation traditionnelle égyptienne El Tanbura à Port-Saïd, qui aboutit à des concerts communs à Alexandrie, au Caire et aux Eurockéennes de Belfort.

L’énergie du croisement par emmanuel abela

Pour l’une de ces créations, vous avez provoqué la rencontre entre Hindi Zahra et El Tanbura. En quoi est-ce un clash ? C’est un clash parce qu’Hindi Zahra c’est une musique qui est issue de la culture maghrébine, ce qu’on a appelé le blues marocain. El Tanbura, c’est de la musique orientale, qui se distingue par une autre forme de rythmique, avec des instruments qui jouent vite les uns après les autres, à la limite de la transe. On a l’impression que les deux univers sont proches parce qu’on se dit que c’est arabisant, alors qu’en fait pas du tout. Qui va vers l’autre ? Les deux. Hindi Zahra jouera seule, de même pour El Tanbura parce qu’on a envie de montrer la musique de l’un et de l’autre, et puis il y aura des titres de Hindi Zahra réorchestrés par El Tanbura et d’autres titres où Hindi Zahra va intégrer des titres traditionnels de musique égyptienne d’El Tanbura.

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Au moment de la première rencontre au Caire, on imagine que le lien s’est fait immédiatement par la musique. Au début, pas vraiment. Les membres d’El Tanbura sont des gens tellement accueillants qu’ils veulent montrer l’univers dans lequel ils vivent. Ils sont basés à Port-Saïd et ils ont un centre de travail et de recherche musicologique au Caire qui est en fait un appartement assez grand dans lequel ils exposent tous les vieux instruments qu’ils essayent de remettre au goût du jour. On a passé au moins trois heures à parler de leur musique, de son origine – au fin fond de l’histoire des pharaons –, de l’origine de tel ou tel instrument… Ensuite, ils ont

joué des titres de leur répertoire. Hindi a commencé à chanter sur certains de ces titres en improvisant, Thomas [Naïm, ndlr] s’est mis à la guitare. Par la suite, nous sommes montés à Port-Saïd. Ils ont absolument voulu nous emmener dans leur fief pour nous montrer combien c’était différent. Port-Saïd est une ville assez mystique, au bord du canal de Suez. Il y a le côté quartier français, le quartier asiatique, la Bande de Gaza est à côté, Israël est au-dessus et tu sens que tu es à un carrefour assez puissant au niveau des énergies. Tu sens qu’ils bénéficient de tout ça, de cette énergie du croisement. C’est un vieux pays au niveau des cultures, très prescripteur dans le monde arabe. Hindi

« «El Tanbura, c’est un peu les Buena Vista Social Club égyptien, j’ai trop de respect pour ces gens-là !» »


Zahra s’est retrouvée très impressionnée, elle ne savait plus comment prendre la création, elle a dit « El Tanbura, c’est un peu les Buena Vista Social Club égyptien, j’ai trop de respect pour ces gens-là je peux pas trop leur demander quoi que ce soit ». Mais finalement on a quand même réussi à monter les choses en toute humilité. Avec les Eurockéennes, vous avez cette vocation de faire découvrir les talents du monde entier : on se souvient de Tinariwen l’an passé, le Staff Benda Bilili. Là, avec cette création, mais aussi avec la présence des musiciens éthiopiens, Mahmoud Ahmed notamment, ça devient une articulation importante de la programmation. Ça dépend des années. Nous essayons d’avoir des groupes urbains à chaque fois – plus sono mondiale que world music, en fait –, puisque nous choisissons des artistes qui évoluent souvent dans des métropoles.

Port-Saïd est une petite ville en Egypte mais c’est quand même l’équivalent de Marseille ou Lyon en termes de population. Nous cherchons des artistes qui cherchent à faire de la musique à leur façon, tout en étant énormément influencés par le brassage urbain. Avec Tinariwen, c’était exactement ça : ils rajoutaient de l’électricité à la musique traditionnelle. Konono, c’est pareil : les gars sont partis de la rumba congolaise traditionnelle et ont branché des amplis à lampes sur leurs enceintes, ce qui a donné un son presque punk. J’aime bien ce mélangelà, j’aime mesurer l’influence du rock sur le reste du monde. Ou le contraire… Bien sûr  ! Maintenant ça devient le contraire, peut-être qu’il y a un manque d’imagination qui provoque un besoin de revenir aux sources pour certains. Je trouve plutôt bien le phénomène des Vampire Weekend, des Foals, ou de tous ces groupes qui sont influencés par la musique africaine.

Vous avez également souhaité réaliser un film autour de cette création. Oui, un film réalisé par Vincent Moon et Thomas Rabillon est en cours de tournage. Au début, nous voulions faire un petit documentaire, mais comme les membres d’El Tanbura restent pêcheurs, commerçants ou paysans, nous nous sommes dits qu’on allait les suivre dans leur vie de tous les jours. Hindi Zahra c’est pareil, c’est une fille qui est très touche-à-tout. Il nous semblait intéressant de les suivre les uns les autres dans leur vie quotidienne avant de poursuivre l’aventure sur les sites magnifiques des concerts qu’on va faire avec eux au Caire et à Alexandrie. Et puis, de montrer qu’avec les Eurockéennes, nous sommes capables de monter un concert sur la citadelle du Caire ou l’esplanade de bibliothèque d’Alexandrie, dans des ambiances très différentes de celles qu’on connaît aux abords du lac de Malsaucy, c’est bien aussi. i

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Mahmoud Ahmed, Alèmayèhu Esthèté et le Badume’s Band, le 23 mai au Centre Culturel André Malraux, à Vandœuvre-lès-Nancy, dans le cadre de Musique Action 2010, le 28 mai à la Salle du Cercle, à Bischheim et le 4 juillet aux Eurockéennes de Belfort http://centremalraux.fr – www.salleducercle.fr – www.eurockeennes.fr Mulatu Astatke, le jeudi 10 juin, à la Salle de la Bourse, à Strasbourg, dans le cadre de Contre-Temps 2010 www.contre-temps.net

Ethiopiques all-star par emmanuel abela

Avec la collection Ethiopiques, Francis Falceto dresse l’inventaire des musiques éthiopiennes depuis près de 15 ans. À l’occasion de nombreux concerts dans le Grand Est, nous revenons sur ce travail d’historien d’un véritable amoureux de la musique.

Vous rencontrez la musique éthiopienne dans les années 80. Qu’est-ce qui vous a séduit d’emblée dans la production de tous ces musiciens ? D’abord la singularité de la musique, comparée à toutes les autres musiques africaines connues. C’est très singulier, très spécifique, très différent. Mon intérêt et mon goût pour ces musiques a commencé à travers le LP culte de Mahmoud Ahmed et Erè Mèla Mèla qui était le premier disque que j’ai édité et que j’ai sorti sur Crammed Discs à Bruxelles en 1986 et que j’ai ressorti en édition augmentée sous la forme d’Ethiopiques 7. A travers ce disque-là, j’aimais la voix de Mahmoud Ahmed que je trouve vraiment une des plus belles voix d’Afrique, comparable à celles de Youssou N’Dour ou Salif Keita. Les arrangements extrêmement entêtants, très cuivrés, ça a joué pour beaucoup dans mon intérêt immédiat pour cette musique là qui ne ressemblait à aucun autre type de son africain. On peut aussi relever une diversité au sein même de ces artistes. Il y a quelque chose qui les lie mais ils sont tous très divers les uns par rapport aux autres. On parle d’éthio-jazz, mais finalement l’appellation semble inappropriée. Tout à fait. L’éthio-jazz c’est un mot qui a été inventé par Mulatu Astatke et qui ne concerne que Mulatu Astatke. C’est un cas absolument à part dans le panorama

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des musiciens d’Éthiopie. Il est le seul qui se revendique du jazz, donc il a inventé le terme d’éthio-jazz parce que l’arrière-fond de cette musique est assez pénétré de musique éthiopienne. Il y a quelque chose qui les lie, c’est l’omniprésence des cuivres. O u i , b i e n s û r. C e l a s ’e x p l i q u e historiquement par le fait que comme dans tous les pays d’Afrique, les débuts de la musique moderne se sont fait à travers les fanfares et les marching bands militaires. À partir de là, en se l’appropriant, les musiciens ont commencé à jouer le fond traditionnel et c’est ça qui a donné les musiques modernes un peu partout dans toute l’Afrique, comme dans beaucoup d’autres pays d’Asie, d’Afrique du Sud, ou dans les Antilles. Je dis assez souvent qu’il y a une sorte d’équation un peu sommaire mais très significative pour expliquer ce mouvement : musique traditionnelle + instruments occidentaux = musique moderne locale. Et l’Éthiopie, qui n’a pas été colonisée – on ne peut pas considérer que les cinq ans d’occupation de l’Italie fasciste de Mussolini aient été une

colonisation de l’Éthiopie –, a connu la même trajectoire de développement de ces musiques modernes. Pour son cas particulier, c’est le Tsar de Russie Nicolas II qui avait envoyé à l’Empereur Menelik II, un kit de fanfare avec quarante instruments et un professeur de musique dès 1897. C’est comme ça que s’est développée petit à petit cette musique moderne. Au début ce n’était évidemment pas extrêmement groovy, c’était des marches militaires, des hymnes nationaux pour les légations qui s’installaient à Addis-Abeba, mais ça a pris quelques décennies avant qu’on en arrive à ce qu’on appelle aujourd’hui le groove éthiopien qui a crû et embelli à partir de la libération en 1941. Et le summum de ce développement, on a pu le constater au cours des vingt dernières années du règne d’Hailé Selassié.


Pour la collection Ethiopiques vous avez pris l’option de rééditer dans un premier temps les catalogues existants, ceux d’Amha Records et de Kaifa Records, entre autres labels, mais la plupart du temps il fallait exhumer les masters originaux, tout en creusant et en essayant de poser les bonnes questions. Nous nous situons dans une démarche historique pure. Bien sur, je considère mon travail comme un travail d’historien. Quand je me suis retrouvé à avoir le nez dessus, je n’ai trouvé aucune référence. Personne n’avait travaillé là-dessus avec un peu de recul pour pouvoir exposer et faire comprendre sa naissance, son développement, et donc ça m’a pris un petit peu de temps. D’une part avant

de me décider à m’y mettre, parce que je ne trouvais rien ni en Ethiopie ni ailleurs, qui m’explique comment tout ça c’était passé. Ca m’a pris quelques années, il a fallu remonter au moins jusqu’à la fin du XIXe siècle pour comprendre cette évolution. Aujourd’hui l’engouement est de plus en plus important, il y avait les premiers amateurs du genre, d’Elvis Costello à John Zorn en passant par le Kronos Quartet, et puis il y a eu le film de Jim Jarmush, Broken Flowers. Je dois reconnaître qu’il y a un fan-club très select dont je me réjouis. Il y en a beaucoup d’autres, des gens comme Marc Ribot, comme Tom Waits, Patti Smith…

Je ne sais pas si vous avez rencontré ces artistes, qu’est-ce qu’ils vous renvoient concrètement par rapport à ce qu’ils entendent dans ces musiques ? J’en ai rencontré un certain nombre, ils sont simplement fans. Pour eux ils la perçoivent comme moi je l’ai perçue et comme beaucoup de gens peuvent la percevoir, comme une musique assez singulière, assez différente de tout ce qu’on peut connaître venant d’Afrique. Ça fait partie de ce qui les attire dans cette musique. Tout ça est certainement dû à la gamme pentatonique et au rythme ternaire qui sont d’une certaine manière très proche du jazz. Mais il faudrait leur demander, un par un, quels sont les ressorts qui les agitent le plus quand ils écoutent cette musique ! D’une manière générale, ils en parlent assez bien. i

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Pacôme Thiellement, La main gauche de David Lynch, P.U.F.

Back to Twin Peaks par marcel ramirez

La cultissime série Twin Peaks a 20 ans. Véritable objet de fascination aux multiples degrés de lecture, le feuilleton co-créé par David Lynch et Mark Frost continue d’exercer, aujourd’hui encore, une influence évidente sur les séries T.V. actuelles. Fan de la première heure, Pacôme Thiellement apporte un nouvel éclairage à cet « Objet Télévisuel Non Identifié ».

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Le 8 avril 1990 très précisément débutait la série mythique Twin Peaks sur la chaîne américaine ABC, à la suite d’un matraquage impressionnant à coups de « Mais qui a tué Laura Palmer ?! » Quiconque s’est un jour plongé dans cette série a profondément été marqué par la mise en scène, d’une ambition inédite à la télévision, par l’intrigue, nébuleuse à souhait, par la fameuse « red room », ses rideaux rouges et son parquet zébré, et bien évidemment par l’étonnant Dale Cooper et son amour immodéré pour le café et les tartes aux cerises... Pa c ô m e T h i e l l e m e n t , v i d é a s t e , collaborateur de Rock&Folk, Standard, Chronic’Art (dont il a déjà eu les honneurs de la couverture), et auteur de plusieurs essais sur les Beatles, Matt Konture, Gérard

de Nerval, Frank Zappa, ou encore Led Zeppelin, fait partie de ces chanceux qui ont pu suivre la série dès sa diffusion en France, sur la défunte Cinq. Immédiatement sous le charme, il ne pourra plus en décoller, à tel point que, de son propre aveu, il a déjà vu la série une bonne quarantaine de fois : « Je suis un peu maniaque sur les choses que j’aime... » Il avouera d’ailleurs avoir eu l’idée d’un livre sur ce monument du petit écran il y a déjà 15 ans. Dans son essai La main gauche de David Lynch, Pacôme Thiellement, d’une érudition incroyable, convoque entre autres Frank Zappa, le jazz, la religion hindoue, et parvient à citer Dante Alighieri et les Shangri-Las dans une seule et même phrase... La série a certes déjà fait l’objet de nombreuses analyses, mais il en tire pourtant un nouveau décryptage, et une réflexion passionnante, guidée par son obsession pour cette œuvre qui a révolutionné le genre de la fiction télévisée. Pour lui, à la vision de la série, « ce qui était absolument nouveau, c’était d’avoir un cinéaste qui donne son plein dans une série télévisée, avec les contraintes de la série télévisée... » car « tout ce que Lynch aura représenté esthétiquement et narrativement trouve sa forme et atteint son acmé dans Twin Peaks ». Comme tout fan de la série, lorsque celle-ci prit fin, à la demande d’ABC, au bout de seulement 30 épisodes (Lynch en réalisera 7, considérés comme les meilleurs), il fut bien évidemment déçu, mais il explique dans le livre que Twin Peaks « devait échouer ». Ainsi, c’est le rapport du téléspectateur à la série qui est, selon lui, primordial : « une œuvre qui n’est pas achevée dure plus longtemps dans le cerveau du récepteur ». En effet, le fait que Lynch n’ait pu mener à terme son projet initial de faire durer indéfiniment l’enquête, sans forcément révéler l’identité de l’assassin de Laura Palmer, participe à transformer chaque téléspectateur « en agent du FBI, devant reprendre la geste de Dale Cooper ». Mais lorsqu’on lui fait remarquer qu’on est peut-être passé à côté de quelque chose, il rétorque : « Oui, mais ce qu’il [Lynch] nous a laissé est peut-être ce qu’on a pu recevoir de mieux dans les 20 dernières années ! » De

plus, si la série n’avait pas été sommée de s’arrêter, nous n’aurions pas eu droit au film Twin Peaks: Fire Walk With Me, narrant les 7 derniers jours de Laura Palmer. Dans La main gauche de David Lynch, Pacôme Thiellement étend son analyse à ce film, qu’il considère comme le meilleur de Lynch – et qu’il a vu 150 fois ! –, et même à son œuvre dans sa globalité. Remarquant que des éléments habituels du «  Lynchland  », comme la nourriture, manquent à l’appel dans les films suivants, et que ces derniers évoquent, contrairement aux autres, un monde d’une tristesse infinie, Pacôme Thiellement développe une thèse selon laquelle les films suivants semblent ne plus avoir été réalisés par Lynch. Dans un passage des plus intéressants, il compare Lynch à Rimbaud, dont la biographie présente cinq années restées mystérieuses et desquelles il sortira différent ; de même, quatre ans séparent Twin Peaks: Fire Walk With Me de Lost Highway ; quatre années laissant, là-aussi, la porte ouverte à toute interprétation... À travers son analyse de Twin Peaks, Pacôme Thiellement livre ainsi en arrière-plan un portrait de David Lynch en tant que créateur, il est vrai difficile à cerner à la seule vue de ses interviews récentes. Jugeant « hautement improbable » un retour de David Lynch dans la cité des Pics Jumeaux et même si son livre est sous-titré « Twin Peaks et la fin de la télévision », Pacôme Thiellement n’en a pourtant pas fini avec le petit écran : il se passionne aujourd’hui pour Lost. La digne héritière de Twin Peaks touche à sa fin sur ABC, et Pacôme n’en perd pas une miette. En vue d’un nouvel essai éclairé ? « Je le souhaite ardemment et de tout mon cœur... ». i

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CRAC ALSACE du 16 juin au 12 septembre 2010 --------------------------------------------------------

MIND THE GAP

À L’OMBRE D’UN DOUTE

Shannon Bool & Julien Bismuth + Project Room № 7 :  Mais Godard C’est Delacroix / Plan 2 

08 MAI - 29 AOÛT 10 I. ABALL�, ART ERRORISTE, N. BEIER & M. LUND, M. DE BOER, M. BONVICINI, DÉCOSTERD & RAHM, DECTOR & DUPUY, E. DEKYNDT, S. FRITSCHER, D. GARC�A, T. HESSE, A. V. JANSSENS, J. KOVANDA, I. KRIEG, C. MCCORKLE, L.MOTTA, T. MOURAUD, N. THOENEN & M. GUSBERTI, M. GARCIA TORRES, K. SANDER, I. WILSON ---------------------------------------------------------------

Le CRAC Alsace bĂŠnĂŠďŹ cie du soutien de la Ville d’Altkirch / le Conseil GĂŠnĂŠral du Haut-Rhin / le Conseil RĂŠgional d’Alsace / la DRAC Alsace – le Ministère de la Culture et de la Communication / le Ministère de l’Éducation Nationale ainsi que du club d’entreprises partenaires du CRAC Alsace – CRAC 40 Cette exposition fait partie de THERMOSTAT, ĂŠchanges artistiques entre Centres d’art et Kunstvereine. Du mardi au vendredi de 10h Ă 18h / Le week-end de 14h30 Ă  19h. Ouvert le 14 juillet, fermĂŠ le 15 aoĂťt. CRAC ALSACE 18, rue du Château F-68130 Altkirch

www.cracalsace.com

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FONDS RĂ&#x2030;GIONAL D'ART CONTEMPORAIN DE LORRAINE 1BIS RUE DES TRINITAIRES, F-57000 METZ

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INFOS / CONTACTS : WWW.FRACLORRAINE.ORG -------------------------------------------------------LE FRAC, MEMBRE DU RĂ&#x2030;SEAU PLATFORM, BĂ&#x2030;NĂ&#x2030;FICIE DU SOUTIEN DU CONSEIL RĂ&#x2030;GIONAL DE LORRAINE ET DU MINISTĂ&#x2C6;RE DE LA CULTURE ET DE LA COMMUNICATION - DRAC LORRAINE. IMG : KNUT Ă&#x2026;SDAM, UNTITLED: PISSING, 1995. Š COURTESY DE Lâ&#x20AC;&#x2122;ARTISTE ET DE LA GALERIE SERGE LE BORGNE, PARIS


La vraie vie des icônes / 5 Par Christophe Meyer Le décès de Michael Jackson, le 25 juin dernier, inspire à Christophe Meyer une série de gravures, pour autant d’épisodes d’un feuilleton en cours. Cinquième volet : Mise en Abîme, Remember The Time.

Un tourbillon nous entraîne dans un sablier où sévit la tempête, le sablier lui même éclate, entraînant dans son érosion, par deux fois, en accéléré, le Sphinx de Gizeh et l’image de synthèse du buste de Nefertiti. Tous deux s’effondrent, mouvement de chute accentué et accompagné par la caméra qui glisse dans la nuit d’un fondu au noir rapide, avant de s’éclaircir sur l’image taillée et peinte d’un serviteur souterrain d’une crypte ou d’un tombeau égyptien, latéralisé, en pagne blanc. Zoom sur un chat couché, miaulant avant de se sauver. Un lionceau sur un coussin, « I’m bored  », soupire Iman, jouant Nefertiti, à Eddy Murphy/Ramsès, avant d’ajouter « I want to be entertained... » et glisse l’image d’un faucon, bec doré, sur son perchoir. L’enjeu de la performance des entertainers appelés à distraire la reine n’est rien moins que leur vie, rapidement jetés aux lions ou décapités sur la simple expression d’une moue d’une souveraine lassitude. Mar tin Bashir, réalisant à sa demande un documentaire sur Michael Jackson (Living with Michael Jackson) est invité par Michael Jackson, accompagné de bambins masqués, à le suivre dans un shopping mall de Las Vegas pour venir y voir quelques uns des achats qu’il y a effectués. Le vendeur empressé d’une sorte de bazar de répliques bling-bling d’antiquités égyptiennes ne cesse de se frotter les mains. Aux milieux de longues figures du dieu Anubis, Michael Jackson caresse et touche un sarcophage doré, « Gorgeous! », « Come on, that’s beautiful » s’exclame-t-il, « Look at the art! » devant Martin Bashir qui glisse ses doigts entre les deux parties du cercueil comme pour tenter de l’ouvrir et qui lui demande pourquoi a-t-il acheté ce cercueil, s’il aimerait y être enterré. À cette question, environné des gardiens et totems du sarcophage, de l’oiseau Horus noir couronné du pschent doré et de touristes en bob prenant des photos de l’aubaine, Michael Jackson bégaie, ricane un peu d’excitation et de gêne, et secoue la tête en signe de négation. Crispé, « I never wanted to be buried », suivi de « I would like to live forever », niant d’un sourire maladroit une attraction profonde, les yeux occultés de lunettes en miroir.

Se présente devant la reine un personnage mystérieusement capé de bleu nuit, sortant d’une bourse des graviers noirs qu’il jette devant lui, avant d’entrer dans le cercle formé par ces graviers animés, sonnant métalliquement, avant d’y disparaître, laissant une bure vidée de toute présence charnelle. Christophe Meyer expose les gravures, dessins et textes des épisodes de La vraie vie des icônes, à La Boutique au 10, rue Sainte Hélène, à Strasbourg à partir du 25 juin.

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Songs to learn and sing Par Vincent Vanoli


Chronique de mes collines Henri Morgan vit retiré à la campagne, et se consacre à l’étude et à la méditation.

Twilight de Stephenie Meyer

Dans ma retraite campagnarde, j’entretiens depuis quelques temps le dessein d’adopter une poule. Elle me donnerait l’œuf de mon petit déjeuner, et je lui céderais en échange l’usufruit de mon jardin, avec le droit d’en extirper pour sa consommation personnelle tous les lombrics qui en vrillent le terreau. Comme je ne sais pas du tout où l’on achète des poules, je médite d’attirer chez moi une poule que je vois dans mon pré et qui a l’air de s’être perdue. En attendant, et à défaut d’une poule, j’ai recueilli chez moi une nièce qui a brièvement divorcé de ses parents. C’est une adolescente brillante, qui, pendant la fin de semaine qu’elle a passée chez moi avant de décider de donner une seconde chance à ses géniteurs, a lu – et en anglais, s’il vous plaît – Twilight de Stephenie Meyer, qui raconte les amours d’une lycéenne et d’un camarade de classe, vampire de son état. Comme ma nièce a laissé le livre, je l’ai lu après elle. Les 430 pages du roman se lisent d’ailleurs assez vite.

Stephenie Meyer reprend le mythe du vampire là où l’avait laissé Anne Rice (Interview With the Vampire, 1976). Elle nous présente des vampires romantiques, compassionnels et bien de leur personne, ce qui, à mon avis, gâche complètement ce beau mythe de la fascination et de la souillure qu’est le mythe du vampire. L’originalité de Mrs Meyer est qu’elle triture cela avec les histoires de superhéros, telles qu’elles sont passées du comic book aux séries télévisées pour adolescents. (On le comprend bien dans une scène où les vampires jouent au base-ball. Le match pourrait parfaitement opposer Hulk et La Chose ou Superboy et Supergirl). Stephenie Meyer écrit prodigieusement mal. Même en s’en tenant prudemment à la formule narrative la plus simple, un récit à la première personne, linéaire et strictement événementiel, elle ne peut s’empêcher d’écrire des choses comme : « ”Oh.” The word seemed inadequate, but I couldn’t think of a better response. » Le roman a choqué les éducateurs et les critiques « progressistes » qui, si j’ai bien compris, reprochent essentiellement à Mme Meyer le fait qu’elle appartient à l’Église mormone, et soupçonnent en conséquence Twilight de transmettre quelque horrible message religieux ou ultra-conservateur. Le fait est que Bella, qui a dix-sept ans, et Edward, qui en paraît également dix-sept (mais qui est devenu un vampire en 1918), ne croquent pas la pomme qui figure de façon si éminente sur la couverture du roman. On peut ajouter que Bella est une authentique cruche, qui ne peut dire un mot sans virer à l’écarlate, ni faire un pas sans trébucher sur ses lacets, ni embrasser son vampire de petit ami sans s’évanouir, et dont la seule fonction dans le roman est de tomber aux mains d’un vampire tueur en série, pour être délivrée in extremis par la cavalerie vampirique de son boy friend. Stephenie Meyer, Twilight, Hachette Jeunesse

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Tout contre la bande dessinée Par Fabien Texier – Illustration : détail de la page titre du chapitre 9 de Contre la bande dessinée, Jochen Gerner, L’Association.

« Les Rencontres de la Bande Dessinée vous offrent la crème du neuvième art. Sluuurp ! ». Propos cité par Jochen Gerner dans Contre la bande dessinée, l’Association

Trois grands festivals de bande dessinée à l’Est sur un mois. Trois manières d’envisager une telle manifestation. Fumetto à Lucerne (CH), 1-9 mai. Notre préféré : par son ambition, sa forme et ses contenus. Une déambulation à travers la ville, mobilisée tout entière : lieux d’art, centre culturels, cinémas, hôtels, café restaurants. Des expositions souvent très soignées et originales pour une programmation véritablement internationale qui s’inscrit dans le champ plus vaste de l’art contemporain. Héros, mort, de cette édition, le king Jack Kirby, inventeur des plus célèbres personnages de la Marvel, et comme l’a rappelé Harry Morgan dans ses Apocalypses de Jack Kirby, conteur de premier plan dans l’histoire de la bande dessinée. Une rétrospective complète inédite en Europe. Autre Américain, bien vivant celui-là, Ben Jones, récemment passé par Art Basel Miami, travaille au carrefour de la peinture, de la vidéo, de la musique et des comics underground : une des preuves de la perméabilité du monde de la bande dessinée et de l’art contemporain que cherche à illustrer la direction du festival. À suivre aussi avec les dessins performances de l’artiste roumain Dan Perjovschi. Une tendance qui se vérifie chez les illustrateurs Chichoi (Hong Kong), Souther Salazar (USA), François Avril ou Brecht Evens (Belgique). Dans un registre relativement plus proche des formes familières de la bande dessinée, le minimaliste autrichien Nicolas Malher, le français Emmanuel Guibert qui présente son Photographe et l’ex-strasbourgeoise Lucie Durbiano. Côté « local » on ne sera pas déçu non plus. Thomas Ott, l’un des plus impressionnants auteurs suisses, qui s’inspire des cabinets médicaux de la fin du XIX siècle pour son installation La chambre ottologique. Également invités, le plasticien Olaf Breuning et l’incontournable Alex Baladi avec un travail autour du tournage de son film d’animation Frankenstein encore.

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Festival Européen de la Bande Dessinée (Strasbulles) à Strasbourg, 1-6 juin. Toujours en train de chercher son identité, il est devenu le premier festival par son importance dans le Grand Est côté français. Doté dorénavant d’une direction artistique pas entièrement décisionnaire qui regarde de plus en plus du côté de la bande dessinée d’auteur (populaire ou non) et soutenue par l’énergie des bénévoles pour beaucoup friands de « bédé », le festival continue à faire le grand écart entre les trolls de Tarquin et la pointe la plus aiguisée de la microédition (Pacôme, Troglodyte, Belles Illustrations, Icinori, Imprimerie Nasa et Fleshtone pour les régionaux). Entre les deux, les auteurs réunis par Lewis Trondheim autour des cinq ans de sa collection chez Delcourt, Shampooing. Outre le boss, qui s’offre une carte blanche au Star Saint-Exupéry, on y verra entre autres Guy Delisle, Lisa Mandel, Mathieu Sapin… Et certains également très actifs dans l’underground comme Sylvain Moizie ou Sébastien Lumineau. Dans le cadre des expositions, un espace européen : excitant du côté finlandais, patrimonial pour l’Allemagne et l’Italie (Max & Moritz + Pinocchio), des Suisses à suivre avec Fireboxes, Nicolas Malher, le maître français Baudoin y voisine un Hardy proche de la tradition Dupuis, le parrain de l’édition F’murrr qui signe l’affiche du festival qu’on aurait une nouvelle fois pu s’épargner. On s’intéresse aux comics avec des dessinateurs français travaillant pour Marvel & Co et la conférence d’un responsable de Panini, principal éditeur de comics en France et dont la politique est conchiée par les connaisseurs. Bref, une


édition riche en tout et n’importe quoi ! Faut-il se réjouir des opportunités de découverte ou se lamenter de la foire en perspective ? Quoiqu’il en soit, on s’énerve à constater une nouvelle fois que potentiellement à la pointe des arts graphiques avec sa fameuse option à l’ESAD, des équipements avec le Centre international de l’illustration Ungerer et la Médiathèque Malraux, et pourquoi pas le MAMCS, Strasbourg soit incapable d’aider un tel festival à trouver sa voie ! Au lieu de cela, on s’échine à fédérer n’importe comment des événements disparates pour une manifestation à l’impact nul : Fous d’images en 2009 ça vous rappelle quelque chose ?

Sismics Festival à Sierre (CH), 2-6 juin Un vrai lieu, les Caves Tavelli – pas forcément très beau, mais constituant un véritable espace, scénographie –, plus l’hôtel de ville et la médiathèque pour 19 expositions dont quelques-unes qui feront date. Pour dynamiser le tout, du catch de dessin, des projections, des interventions graphiques et une importante programmation musicale : Féfé, des fanfares, groupes locaux et autres trucs plus ou moins festifs, pas franchement notre tasse de thé, le concert + dessin d’Angil et Guillaume Long, Menu + Luz en DJ’s, les Naive New Beaters… Tout cela avec un vrai soutien de la ville et des acteurs culturels locaux : OK, la Suisse c’est riche, mais on sait aussi se secouer et sortir des sentiers rebattus. Pour les événements marquants en bande dessinée : XX / MMX à traduire par 20 ans en 2010, exposition anniversaire

de l’Association, les installations-performances limites de Ruppert & Mulot, Minaret Hebdo ou le regard de Charlie sur la Suisse (espérons-le sans participation du toutou gouvernemental Philippe Val), les Burqalembours de Luz, les collectifs Hécatombes et Arbitraire, un témoignage du passage de relais entre le Drozophile (indispensable éditeur en sérigraphie) et les éditions Kouma, les gravures d’Olivier Deprez… Alors pourquoi la Suisse et pas la France ? Pour les plus belles initiatives : illiko est en stand-by à Kingersheim et Pierre-Feuille-Ciseaux a peiné pour monter une seconde édition à Arc-et-Senans. Restent la déprimante foire d’Illzach, un Strasbourg toujours en train se chercher et un Audincourt toujours sympathique malgré des moyens limités… www.fumetto.ch + www.strasbulles.fr + www.sierrebd.ch

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Mes égarements du cœur et de l’esprit Par Nicopirate Égarement #55

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La stylistique des hits Par Matthieu Remy – Illustration : Dupuy-Berberian

Métaphore

Pour étudier certaines figures de style omniprésentes poétiquement, mieux vaut définir un corpus – un ensemble de textes significatifs – dans lequel on essaierait de trouver des éléments récurrents. En inspectant un ensemble de trois cents ou quatre cents chansons de variété française, allant de 1960 (année de l’arrivée sur le marché de Johnny Hallyday) à aujourd’hui, on peut par exemple trouver des métaphores qui reviendraient régulièrement. Et c’est bien vrai : la variété française a ses images préférées, et des métaphores qu’elle goûte tout particulièrement, en général radicales. Pas de nuance, pas de demi-mesure. Quand on est heureux et amoureux,

il faut que ça brille et que ça pétarade. Et l’on restera dans l’imaginaire américain. Si l’on voit des motos débarquer d’un seul coup, on les assimilera tout de suite à la cavalerie des westerns, comme le fait Etienne Roda-Gil pour Julien Clerc en 1968, un peu avant les émeutes étudiantes auxquelles il participera lui-même. En inspectant encore un peu notre corpus, on s’apercevra que les chansons de variété qui sortent quelques années avant mai 68 disent presque toutes l’ennui et l’impossibilité de s’en sortir quand on est jeune et que le paternalisme gaulliste pèse comme un couvercle de plomb. Jacques Dutronc, l’un de ces héros, chante Il est cinq heures, Paris s’éveille et Jacques Lanzmann trouve les métaphores qui font mouche pour décrire le décor d’une insatisfaction. Pour lui « sur le boulevard Montparnasse, la gare n’est plus qu’une carcasse » et c’est la France entière qui semble être comparée à une structure vide et désaffectée. Il faut donc en appeler à un ultime recours et c’est la cavalerie qu’on attend avec Julien Clerc : « Quand s’éloigne la tourmente/ Quand retombe la poussière pesante/ Et que sombre le pays/ Dans le sommeil et l’ennui ». On n’est pas très loin de ce que chantera OTH à la fin des années 80, avec La France dort, magnifique morceau de rock alternatif français : « la France dort d’un sommeil profond et léthargique, sur son lit de paille desséché ». Mais là, on n’est presque plus dans la métaphore et déjà dans une sorte d’allégorie. Et surtout, l’on quitte la variété française qui, elle, souhaite l’adhésion du grand public, veut avant tout se rendre lisible. Pour cela, il semblerait que la variété française proposât d’ailleurs plus de comparaisons que de métaphores, afin de bien guider l’auditeur : « Comme un garçon, je porte un blouson », « Fais comme l’oiseau », « Comme un boomerang », etc. La variété française adore la logique comparative et quand elle image, elle s’applique à rendre explicite. Comme s’il était question de rester didactique, pour mieux asseoir son autorité sur un public qu’elle voudrait gentiment aliéner. Jacques Dutronc – Il est cinq heures, Paris s’éveille Julien Clerc – La Cavalerie OTH – La France dort

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Bestiaire n°3 : conseils d’une chenille1 Par Sophie Kaplan

Exposition Foules, Fools de Stephen Wilks à la Kunsthalle de Mulhouse jusqu'au 20 juin.

« Il faut bien que je supporte deux ou trois chenilles si je veux connaître les papillons. » Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince (1943)

La Chenille bleue (une grosse chenille bleue qui fume) et la Chenille beige (une chenille en tissu beige de plus de six mètres de long, recouverte d’inscriptions à l’encre bleue) se regardèrent un bon moment en silence. Finalement, la Chenille bleue retira son narghilé de sa bouche, puis demanda d’une voix languissante et endormie : « Qui es-tu ? » Ce n’était pas un début de conversation très encourageant. La Chenille beige répondit d’un ton timide : « Je…Je… ne sais pas très bien, madame, du moins pour l’instant… Je suis une œuvre de l’artiste anglais Stephen Wilks. On peut me regarder et on peut me lire. - Et que regarde-t-on ? demanda la chenille d’un ton sévère : « Explique toi ! » « On regarde une Chenille. On ne regarde pas un âne vert, on ne regarde pas un âne bleu, on ne regarde pas une souris. On regarde une Chenille. Ma forme et ma matière, simples, enfantines, me rendent immédiatement reconnaissable et sympathique. Je suis énorme, j’inverse les proportions. Je suis une allégorie.

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- Tu t’y habitueras au bout d’un certain temps », affirma la Chenille. Après quoi, elle porta le narghilé à sa bouche et se remit à fumer. Au bout d’une ou deux minutes, elle reposa le narghilé, bailla une ou deux fois, et se secoua. Puis elle cria : « Et que peut-on lire2 ? - On peut lire que mes pensées me transforment3. - On peut lire que je suis Gregor Samsa, un représentant de commerce métamorphosé en un monstrueux insecte4. - On peut lire que je suis un bourgeon, mais que je suis une fleur, mais que je suis une feuille, mais que je suis un calice, mais que je suis un fruit… que je suis le même organe qui s’étend5. - Et l’on pourrait aussi bien lire que je suis un objet familier (un porte-chapeaux, un tas de bonbons argentés, une grosse peluche), que je suis une œuvre d’art (ou un porte-chapeaux ou un tas de bonbons argentés ou une grosse peluche), que je suis une intimité, que je suis pensées. » Pendant quelques minutes, la Chenille bleue fuma en silence, puis, finalement, elle décroisa ses bras, retira le narghilé de sa bouche, et demanda à nouveau : « Qui es-tu ? » Ce n’était pas une fin de conversation très intéressante. La Chenille beige répondit d’un ton assuré : « Je suis celle qui devient. » 1 – Le texte qui suit est librement inspiré du cinquième chapitre d’Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll, 1865. 2 – Les réponses de la Chenille beige font directement écho aux textes écrits sur son corps. 3 – Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, livre IV. 4 – Kafka, La Métamorphose, 1915. 5 – Goethe, La Métamorphose des Plantes, 1790.


Orchestre de Besançon Franche-Comté Direction Musicale PETER CSABA

Modernons Par Nicolas Querci 1st class Un but : dénoncer les exactions du moderne.

T HÉÂTRE

03 juin 2010 MUSICAL

– 20 H 00

DIRECTION PETER CSABA HARPES MARIE-PIERRE LANGLAMET & NAOKO YOSHINO

Ma vie sans code La dernière chose dont je me souvienne, c’est de m’être retrouvé coincé en bas de chez moi à trois heures du matin parce que j’avais bêtement oublié le code d’entrée. J’aurais pu téléphoner à un ami si je m’étais rappelé mon fichu code pin. Cela tombait vraiment mal. Je venais de me faire verbaliser pour avoir contourné quelquesunes des règles fondamentales du code de la route et j’étais rentré à pied. J’étais seul. Adèle m’avait lâchement planté après que j’ai contrevenu en plusieurs points à son code des bonnes manières. Je lui faisais honte. Elle avait déjà tiqué à mon code vestimentaire. J’avais prévu de l’emmener dîner, mais à la suite de trois saisies erronées de mon code confidentiel, le distributeur de billets avait sans pitié avalé ma carte. J’étais bien embêté. Tout l’après-midi, j’avais essayé de me rappeler le code de ma boîte mail, en vain. J’avais aussi voulu commander sur internet, mettre à jour mon CV, déclarer un changement de situation aux organismes sociaux, mais je ne me souvenais ni de mon code client ni d’aucun autre des codes que j’avais entré sur ces sites en pensant m’en souvenir toujours. Décidément, ce n’était pas mon jour. J’avais perdu un client pour n’avoir pas respecté son foutu code couleur et j’avais été convoqué au tribunal pour avoir enfreint le code pénal. Le matin, je m’étais souvenu de l’anniversaire de ma mère et je lui aurais envoyé une carte si j’avais connu son code postal. Où que j’aille, quoi que je fasse, quoi que je veuille, il y avait toujours un code pour se mettre en travers de ma route. J’étais coincé. J’en avais parlé à une amie vaguement astrologue et elle m’a dit que j’étais né sous un mauvais code INSEE. Pour un peu je serais parano.

Concert exceptionnel Participation des musiciens de l’Orchestre philharmonique et des élèves de 3ème cycle du conservatoire à rayonnement régional

W OLFGANG A MADEUS M OZART CONCERTO POUR

2

PIANOS

K 365

: version pour 2 harpes :

G USTAV M AHLER

SYMPHONIE N °1

«T ITAN »

: en ré majeur :

Renseignements location Le Théâtre musical de Besançon 49, rue Mégevand I 25000 Besançon www.besancon.fr

03 81 87 81 97


cinérama 2 Par Olivier Bombarda

« Je ne veux parler que de cinéma, pourquoi parler d’autre chose ? Avec le cinéma on parle de tout, on arrive à tout. » Jean-Luc Godard

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Edward aux mains d’argent : Valentine, 8 ans, assiste pour la première fois à la projection d’un film en relief, Alice au Pays des Merveilles de Tim Burton. Le nettoyage des lunettes 3D, préalable à la séance, se révèle une activité passionnante, nouvelle et rigolote. Légèrement myope, Valentine a une sacrée allure avec ses doubles binocles qui tiennent à peine sur son nez. Lorsque le film commence, la petite fille est très concentrée tandis qu’à côté d’elle, très vite son père baille d’ennui. Au final, Valentine apeurée par le dragon réveille le dormeur en se blottissant contre lui. « C’était bien ! » dit la petite en sortant de la salle ; son papa a payé 13 euros la place et Tim Burton compte à ce jour 315 308 000 M$ de recette pour son film. Quarante minutes plus tard, Valentine s’en fout, elle est devant Gulli. *

« Plus le film est riche, plus le cinéma est pauvre. » Albert Guyot * « C’est l’absence d’une langue qui explique le fait qu’il n’y a pas de cinématographie barbare. Les habitants du territoire compris entre le Canada et le Mexique fabriquent en grande quantité, et imposent dans le monde entier, ce qu’eux-mêmes appellent des bougeants, mais il s’agit de produits industriels, comparables à leurs voitures automobiles, ou au produit liquide à base de sirop de cocaïne, lourd ou léger, qu’ils commercialisent comme boisson ». Eugène Green Poétique du cinématographe * Un couple parfait : un couple et une caravane suffisent à Vincente Minelli pour décrire dans La Roulotte du plaisir (1953) l’une des plus féroces critiques du système matriarcal américain. C’est un bonheur sans égal que de (re) découvrir qu’au détour de cette comédie dynamique et burlesque a priori sans intérêt, le cinéaste met en scène avec une verve insoupçonnée la futilité et les mesquineries des jeunes mariés s’enfonçant toujours plus avant dans leur bêtise : « Minnelli was also a bad guy ». * « Comme tous les arts, le cinéma vit de contrastes. Il a autant besoin d’hommes mauvais comme exemples de principes mauvais, que d’hommes bons pour illustrer les principes héroïques. On lui porte un coup mortel lorsqu’on lui demande de nous présenter seulement des hommes comme nous les souhaiterions volontiers : des hommes parfaits, champions et héros, chérubins et séraphins… »

Crimes et Délits : En 1971, peu de temps après l’assassinat sauvage et sans motif de sa femme, Sharon Tate, Roman Polanski tourne Macbeth. Lors du tournage d’une scène de tuerie, le cinéaste s’en prend à un accessoiriste visiblement un peu chiche : « Savez-vous réellement ce qu’est un massacre ? » lui dit Polanski tout en badigeonnant abondamment de faux sang le sol, les murs et le corps de ses acteurs. Quarante ans plus tard, Polanski tourne The Ghost Writer et une scène magistrale dans laquelle Pierce Brosnan est acculé par la justice internationale à demeurer séquestré dans sa villa pour crime de guerre. À ce moment précis, à quoi peut bien penser Roman Polanski ? * Sueurs Froides : Claire Denis poursuit son approche cinématographique si par ticulière dans White Material, tenue par un concept renouvelé, une boucle philosophique inspirée où le voyage la propulse avec Isabelle Huppert en Afrique. Le contexte de chaos et de résistance jamais totalement défini laisse une place primordiale à l’hypnose du spectateur, relayée en cela par les notes de Stuart Stapples, co-auteur du film à part entière. Qui peut prétendre relever aujourd’hui en France le gant du cinéma de la sensation si raffinée de Claire Denis ? *

« Ce ne sont pas les images qui font un film mais l’âme des images. » Abel Gance * « Il fut un temps où le cinéma sortait des arbres, jaillissait de la mer, où l’homme à la caméra magique s’arrêtait sur les places, dans les cafés, où tous les écrans ouvraient une fenêtre sur l’infini. Ce fut le temps de Louis Lumière. » Henri Langlois

Dr Joseph Goebbels

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Lise & Lulu, Pierre Loeb... Et moi ! Par Caroline Loeb

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Ce soir, le 28 avril 2010, je referme Lise et Lulu, le très beau livre de Lise Lévitsky et Bertrand Dicale. Quelle émotion ! On savait que, comme toujours avec Gainsbourg, derrière cette chanson L’hippopodame se cachait une vraie histoire. Une vraie femme. Une vraie histoire d’amour. Gainsbourg faisait feu de tout bois, et son « rôle » de Gainsbarre lui permettait de se mettre à nu beaucoup plus que quiconque ne l’imaginait. Oui. Cette grosse femme était son premier amour, et il la verrait et en serait l’amant toute sa vie.

Stupéfaite, je découvre dans le livre de Lise Lévitsky ce qui a inspiré ce livre de photos sur lequel j’ai travaillé. L’inceste photographique qu’elle a subi par son père, la shootant avec une poupée de sa taille dans des vêtements identiques, lui faisant prendre la pose inlassablement. Lise dessinée par Bellmer. Lise triant des photos pornographiques pour décrocher un de ses premiers boulots, avec parmi ces photos, des photos pornos d’elle, prises par son père.

Le texte est très fort. Bien écrit. Des scènes incroyables. La libération de Paris d’une violence, d’une folie hallucinante. Hallucinée… Lise dans sa robe jaune éclaboussée du sang et de la cervelle d’un jeune allemand. Elle l’enlève dans un bistrot, la lave, et la remet. Elle séchera au soleil. Il fait beau.

Gainsbourg shootant Bambou et ses poupées dans un lit d’enfant, établissant un lien connu de Lise et de lui seuls, avec le viol dont celle-ci a été l’objet.

L’antisémitisme qui continue à faire des ravages après la libération. Bien sûr que les idées sordides continuaient à ronger les esprits. Évidemment que la libération n’a pas transformé les mentalités instantanément, et que les juifs ont continué à être montrés du doigt et humiliés.

En fermant le livre, je me souviens soudain de lui, assis sur le côté gauche de son petit canapé, rue de Verneuil, me demandant si j’ai un lien de parenté avec Pierre Loeb ! Lui qui a failli être exposé par le grand Pierre Loeb, lui pour qui la peinture reste sa grande blessure et son éternel regret, ça a dû le faire sourire d’envoyer sa petite fille Caroline chercher des poupées gonflables rue Saint Denis pour transformer en œuvre d’art l’inceste de sa première femme, Lise, en faisant poser sa dernière femme, Bambou (la petite Caroline, comme on l’appelait à l’époque où nous nous croisions dans les nuits parisiennes du Palace...). À la même époque, Michael Zilkha lit mes premiers textes de chansons, les trouve « gainsbouriens » et décide de produire ce premier album… Qui s’appellera Piranana ! De L’hippopodame à Piranana il n’y a qu’un pas… (Inutile de dire que je ne connaissais pas L’hippopodame à cette époque !)

Leur rencontre à l’Académie Montmartre où Gainsbourg dirige les changements de pose des modèles de ses scansions : « Changez ! ». La Schola Cantorum où ils vivront, avec ce placard duquel il entendra le jazz se faire, d’Art Tatum à Dizzy Gillepsie, apprenant ainsi les règles secrètes de la composition. Le couple Lulu et Lise se torchant avec les dessins érotiques de Dalí, ce qui a évidemment aiguisé le sens de la provocation de Gainsbourg qui en fera sa marque de fabrique. Et puis la peinture. Et c’est là que ma mâchoire s’est décrochée. Il se trouve que Lise était copine de Florence Loeb, ma tante et la fille de Pierre Loeb, un des plus grands marchands d’art moderne de l’époque. Accessoirement, mon grand père. Quand elle cherche une galerie pour Gainsbourg, c’est à Pierre Loeb qu’elle le présente. Pierre Loeb, le marchand de Zao Wou Ki, Balthus, Miró, Wilfredo Lam, Giacometti (qui fera de nombreux dessins de lui) et Picasso. Pierre Loeb, l’ami d’André Breton et d’Antonin Artaud est emballé par le jeune peintre d’à peine vingt ans et lui propose de revenir le voir avec quarante toiles. Il est prêt à l’exposer. Mon cher grand père est « gainsbourien » avant moi. Avant tout le monde ! Sauf que Lulu (c’est comme ça qu’il s’appelle avant de choisir comme pseudo Serge Gainsbourg), comme on sait, laisse tomber la peinture au profit de la chanson. J’ai déjà raconté qu’au tout début des années 80 je m’étais retrouvée styliste photo pour son Bambou et les poupées. Quand j’avais vu le livre terminé, ça ne m’avait évidemment pas échappé qu’il y avait du Hans Bellmer* là dedans.

Tout se tient. Les pièces du puzzle s’imbriquent parfaitement.

Bambou et les poupées sort en 81. Mon premier album en 83. Presque 30 ans plus tard, je découvre, fascinée, les liens subtils qui nous reliaient, le beau Serge et moi. Soudain, pour illustrer ce texte, je cherche la photocopie** de la page du petit carnet Hermès sur lequel Gainsbourg avait noté mon nom et mon numéro de téléphone de l’époque où j’habitais rue Saint Jacques, à quelques numéros de la Schola Cantorum. Je regarde la date : le 28 avril. On est le 28 avril aujourd’hui. Oui, la vie est un puzzle. On a parfois le sentiment qu’il manque des pièces, des liens. Un sens. Et la pièce arrive, comme par miracle. Et le sens s’impose. *un artiste surréaliste majeur dont l’œuvre tourne essentiellement autour de poupées érotiques démantibulées **que Laurent Balandras a faite lorsqu’il a eu accès aux archives de Gainsbourg pour établir les Manuscrits de Gaisnbourg publiés chez Textuel

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le monde est un seul / 7 Par Christophe Fourvel – photo : Christian Garcin

Nord, quatre fois

Il arrive un jour, au large d’un petit port de pêche islandais, que l’amour des mots tue un homme. L’amour de la langue exigeante qui tente de discerner le bien du mal tue beaucoup d’hommes et de femmes dans le monde. Car il arrive que la recherche de la vérité soit perçue comme un crime, une subversion, un acte profane passible de la peine de mort. Mais cela se passe rarement en Islande, pays qui vit naître le premier parlement démocratique du monde. Non, la mort de Bárđur, puisqu’il s’agit de celle d’un homme qui s’appelle Bárđur, n’a rien à voir avec les dictatures, la politique ou les religions intraitables. Bárđur est mort de froid dans une barque à six rames. En se levant, en cette ultime aube de sa vie, il était occupé à mémoriser quelques vers de Paradis perdu du poète anglais John Milton. Il voulait s’en souvenir pour mieux affronter la nuit, la fatigue, le froid ; éclairer la blessure des rames d’une lumière plus noble et faire en sorte que le ciel soit plus haut et plus

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majestueux encore que ce qu’il était, ce matin-là, au large de ce fjord islandais que l’on surnomme le profond. L’esprit ainsi soucieux de beauté et de transcendance, Bárđur en a oublié sa vareuse. Le ciel, probablement vexé de ne pas être apprécié pour ce qu’il était dans son cocon de silence, fit le reste. Il a mis en travers du destin de Bárđur une tempête de neige et de froid. L’homme est donc mort de ce mal désuet, absurde et regrettable que l’on nommera ici, à défaut de trouver mieux, « l’amour des mots ». Le jeune ami de Bárđur, celui qui partageait ses lits dans les ports, ses silences, ses lectures et ses fatigues contre le bois des rames, décide de rapporter le livre à son propriétaire car il


© Françoise Michel

pense qu’un livre doit toujours être rendu à son propriétaire. Il accomplit en marchant et dans la neige un long chemin jusqu’à un autre port enclavé pour poser l’ouvrage coupable sur la table d’un voyageur aveugle, tenu par sa cécité au chevet d’une rêverie interminable. Le nord a, je crois, beaucoup d’estime pour les hommes ; quand ils traversent sa nuit ou ses tempêtes, il ne leur parle que de choses essentielles : de survie, d’amour, de mort, de rêves. C’est avec ces quatre pigments que Jòn Kalman Stefànson, écrivain islandais de 47 ans, a façonné son livre, Entre ciel et terre. N’y cherchez pas autre chose, tout est là, dès le début : « C’était en ces années où, probablement, nous étions encore vivants. Mois de mars, un monde blanc de neige, toutefois pas entièrement. Ici la blancheur n’est jamais absolue, peu importe combien les flocons se déversent, que le froid et le gel collent le ciel et la mer et que le frimas s’infiltre au plus profond du coeur où les rêves élisent domicile, jamais le blanc ne remporte la victoire. »

Allons vers le nord, ici, une deuxième fois : j’emprunte sa vision à un film norvégien intitulé précisément Nord et passé sur nos écrans sans doute furtivement en ce début de printemps. Il arrive un jour, dans une station de ski norvégienne, que des mots jamais prononcés menacent de tuer un homme. Cet homme, claquemuré dans son alcoolisme et sa dépression, a laissé partir un jour une femme épuisée avec en son sein leur enfant. Il a laissé s’écrouler leur vie comme une demeure sur sa tête puis a vécu seul dans ces décombres poussiéreux et sales, se contentant des horizons instables que font les coulées de bières dans la gorge quand rien d’autre du ciel et de la terre ne vient les contredire. Puis un jour, les mots ➾

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le monde est un seul / 7 Nord, quatre fois

➾ enfermés dans le goulet de son âme et qui devenaient toujours plus menaçants ont exigé de lui qu’il se lève et parte poser sa carcasse devant les yeux de l’enfant qui immanquablement le chercherait. Il a traversé des kilomètres de forêts et de neige sur un scooter, vers le nord, toujours vers le nord, finissant ce long parcours sur des skis. Au fil de ce périple, se sont bien entendu agrégées à sa solitude d’autres solitudes, quelques êtres ratés ou lumineux comme des cailloux dispersés sur la peau du monde et à qui, selon les moments et les mots, la lumière donne une brillance de pierres précieuses. Nord porte dans les plis de son déroulé nordique un des plus beaux suicides de l’histoire du cinéma. Une mort qui sans qu’on n’exige d’elle le moindre enseignement, génère son arc-en-ciel au-dessus du corps et donne aux vivants un supplément de goût à vivre, à regarder et à sentir. La force apaisée de continuer encore. « Il n’est pas déraisonnable de penser que, marchant, nous allons vers les mots. Les mots qui disent l’origine et le but ultime, quoique l’enjeu de notre marche, assez obscur, pût sembler manquer de vigueur et tout autant de certitude. Nous allons vers les mots parce que nulle part ailleurs nous ne pouvons réchauffer cette part de nous qui a froid, que ce qu’ils laissent passer, qui est et n’est pas notre histoire, touche à quelque chose d’essentiel dans notre vie et que cela constitue à sa façon une manière d’espoir. » Le livre de Pascal Commère, Noël Hiver, murmure à travers quelques textes courts consacrés à l’hiver, à l’enfance et à ses blessures inguérissables, ce compagnonnage des hommes et des mots, leur distance prise parfois pour accomplir des gestes durs et immémoriaux dans la campagne froide. Le livre creuse ce silence fondamental qui est nôtre plus que tout, et auquel les mots que l’on prononce viennent prélever un peu de sa préciosité de bois ancien, lavé et buriné aux joies comme aux chagrins. Oui, les mots sont peut-être ces ciseaux à bois dont la plus belle oeuvre, au fond, est ce silence intime et lourd que l’on porte en soi, dont ils ne viennent jamais à bout mais qu’ils rainurent inlassablement jusqu’à le sculpter à notre plus juste image. « Maintenant il fallait redescendre, affronter le chemin du retour et la neige. Bientôt le soir tomberait, et le livre que chacun porte en soi se refermerait. » Les livres comme ceux de Pascal Commère nous rendent imperceptiblement plus grands et plus forts. Nous en avons terriblement besoin. En achevant

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sa lecture, encore recouvert de la neige de son temps, conquis par le beau sillage qu’il trace dans la blancheur, j’apprends successivement la mort de Vincent Druguet, immense danseur et d’Odile Duboc, immense chorégraphe, tous deux emportés dans le court fil de temps d’une même semaine. Les traces qu’ils ont laissées dans nos yeux tiendront le temps de notre saison, sur la blancheur de cette neige où nous apprenons tour à tour à grandir et à vieillir. La mort les a saisis dans un instant parallèle, ensemble. Vincent Druguet avait 46 ans et a dansé dans de nombreuses pièces essentielles aux yeux de ceux que la danse accompagne ; avec Daniel Larrieu, Georges Appaix, Dominique Bagouet, Stéphanie Aubin, Odile Duboc puis plus tard Boris Charmatz… « C’était en ces années où, probablement, nous étions encore vivants. » Odile Duboc a dirigé le centre chorégraphique de Belfort depuis sa création, en 1990 et ce jusqu’en 2008. Elle est la créatrice de Insurrection, Projet de la matière, Trois Boléros. Je les revois ici, partageant le même plateau dans Pour Mémoire, pièce puzzle et récapitulatrice de quelques années de création d’Odile Duboc. Les pas de cette chorégraphe ont largement participé à tracer le beau et pétillant chemin qui fut celui de la danse contemporaine, en France, depuis les années 80. Certes il n’y fut jamais question de neige, mais d’un silence parfois, à la qualité et à la profondeur si proche, que mon oreille et mon chagrin renoncent ici à les discerner. Entre ciel et terre de Jòn Kalman Stefànson (traduit de l’islandais par Éric Boury) est disponible aux éditions Gallimard dans la collection Du Monde entier. Nord, est un film réalisé par Rune Denstad Langlo Noël Hiver, de Pascal Commère, est publié aux éditions Le temps qu’il fait.


Page blanche AK-47

conception et mise en scène Luc Amoros Spectacle gratuit

Graphisme po.lo. , photo Raoul Gilibert

par Fabien Texier

« There’s something going down on the other side of town. Smoke rising. City burning down - Mr. AK47 » U.K. Subs

Slawkenbergius’s Tale Dotée de son centre Pompidou bien à soi, Metz domine le paysage de l’art contemporain dans le Grand Est, à l’exclusion de Bâle. Cela n’est rien quand on songe aux glorieuses perspectives promises à Strasbourg. La ville rayonne au top niveau international ! Naguère en accueillant le sommet de l’OTAN, aujourd’hui en poussant sa candidature pour le G20 en 2011. La capitale pourrait ainsi rejoindre le groupe envié des Évian, Morelia, Auchterarder, Halifax, L’Aquila, Pittsburgh et Gênes : villes de stature mondiale, à l’image enchanteresse et en plein boom économique. Strasbourg se lance dans la compétition avec les plus influentes cités des Gaules (Évian encore, La Baule…) afin d’organiser ce sommet dont l’utilité n’est plus à démontrer. On s’y concerte entre grands sur le destin de la planète, traçant la voie pour l’avenir : on sait les considérables résultats obtenus dans les matières économiques, diplomatiques ou écologiques… Et de quels atouts peut se flatter la métropole européenne ! Un centre-ville en cercles concentriques facile à boucler avec gardes mobiles, chiens, grillages et snipers… Des habitants habitués à montrer leur badge pour entrer chez eux, férus d’hélicoptères de combat qu’ils ont hâte de pouvoir contempler encore à deux coudées de leur fenêtre. Et puis le G20 pourrait être une nouvelle opportunité d’aménager la ville ! Hier le Port du Rhin, demain le quartier populaire du Neuhof ! L’enthousiasme que suscite chez certains ce formidable événement nous évoque un épisode de Tristram Shandy où Strasbourg, alors ville libre, s’enamoure du nez extraordinaire d’un étranger de passage, et sort de ses remparts pour l’aller admirer. Dans le conte de Sterne aussi, l’emballement pour une si énorme chose rehausse le prestige et l’indépendance de la cité…

Place du marché - Neudorf : les 10 et 11 juin à 22h Production Cie Luc Amoros, Strasbourg – Création 09

Un théâtre dans la ville, Les Taps

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Et petites mythologies Du 15 mai au 31 octobre, Emmanuel Perrin cultive son Jardin d’Eden au Jardin des Faïenciers de Sarreguemines...

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Plastic Soul #2 Par Emmanuel Abela

Tanzmusik ? On se souvient d’un album extraordinaire enregistré par Troy Von Balthazar, l’ex-Chokebore, en 2005. Depuis, nous avions succombé au charme d’un single en 2006, Son of magnified, produit par Mathias Malzieu. Mais comme ça arrive parfois, nous avions un peu perdu de vue ce songwriter californien émérite. Nous avions même, sans raison véritable, occulté sa présence sur une scène strasbourgeoise, en novembre dernier. Tout récemment, des nouvelles nous parvenaient cependant par le biais d’un bref communiqué de presse envoyé par mail : “3 Girls, A novel by musician Troy Von Balthazar. Point de vente : Librairie de la Galerie Yvon Lambert 108, rue Vieille du Temple 75003 Paris – F” Comme ça m’arrive parfois, je formule une demande d’envoi presse. Deux ou trois échanges par mail plus loin, on me signale que Troy Von Balthazar me fera parvenir l’ouvrage pour une chronique à paraître dans Novo. Incrédule, j’en étais resté là… Mais récemment, une fine enveloppe glissée entre deux factures, un avis de la banque et des prospectus publicitaires, se signale par la mention : United States Postal Service. Décidément, Soul Jazz Records fait bien les choses : là, en l’occurrence, il s’agit d’une compilation, Deutsche Elektronische Musik, sous-titré Experimental German Rock and Electronic Musik 1972-83. On appréciera dans le titre l’absence de l’appellation “krautrock”, la mauvaise blague ayant enfin tourné court – on nous rappelle que le “kraut” était le sobriquet dont les alliés affublaient le soldat allemand outre-Manche ! Les classiques Neu! – qui voit son catalogue réédité en vinyle, coïncidence des calendriers –, Can, Faust, Ash Ra Tempel, Tangerine Dream, Amon Düül II ou Popol Vuh se succèdent, affirmant la diversité, mais aussi paradoxalement l’extrême cohérence de cette scène psychédélique et hautement avant-gardiste. Le booklet nous renseigne sur les filiations esthétiques, insistant sur la figure de Karl Heinz Stockhausen – dont Holger Czukay et Irmin Schmidt étaient les étudiants –, mais aussi et surtout sur celle de Joseph Beuys. Les performances de ce dernier ont redéfini les contours de toute démarche artistique outre-Rhin dans un contexte politique et social d’une violence inouïe. De manière générale, cette compilation en 2 CD avec son lot d’inédits et de perles – La Danse des Microbes de Michael Bunft, Rambo Zambo de Kollectiv, etc. –, nous offre une plongée au cœur des 70’s dans ce que la période a révélé de sublime, mais aussi de tragique.

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Expéditeur : Troy Balthazar (avec une adresse à Los Angeles). Voilà sans doute l’un des envois presse les plus touchants qu’il me soit donné de recevoir, un envoi de Troy lui-même ! Le contenu de l’ouvrage, selon le propos de l’auteur : un poème déguisé en roman déguisé en journal déguisé en œuvre d’art !


Sur la crête … Henri Walliser + Denis Scheubel La rencontre d’un linograveur et d’un poète

�XPOSITIO� mardi - samedi 13 h 18 h dimanche 14 h 18 h entrée libre

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ARTISTE� �ANNY ADLE� ART ORIENTÉ OBJET [ MARION LAVAL-JEANTET & BENOÎT MANGIN ]� �ANDRA AUBRY & SÉBASTIEN BOUR� �ATHY CAT-RASTLE� �IRÍ CERNICKÝ� �OHN CORN� �LAIN DECLERC� MORGANE DEMOREUILL� �EAN-JACQUES DUMON� JEAN-PAUL FARGIER & PHILIPPE SOLLER� �ERNARD FAUCO� �ETER FISCHLI & DAVID WEIS� �ANESSA GANDA� �RANÇOIS GÉNO� CHRISTIANE GEOFFROY� �HRISTIAN GLOBENSKY & TOM MAY� �AVID GUE� �LGA KISSELEV� �MANDINE LE MARE� GUILLAUME LE MOIN� �IANNI MOTT� �RÉDÉRIC POH� �RIC POITEVI� �LODIE PON� �AVID RENAU� �VARISTE RICHE� �ENJAMIN SABATIE� �ARC SCOZZAI & SASKIA RAU� �EANNE SUSPLUGA� �ANN TOMA & ALAIN BONNEVILL� �RIC WATIE� �ABLE DE L’APPEL À PROJET�

24 25 JUIN 2010 AUDITORIUM CENTRE POMPIDOU-METZ

PDQLIHVWDWLRQ À L’INITIATIVE DE L’ÉCOLE SUPÉRIEURE D’ART DE METZ MÉTROPOLE ET DU CENTRE D’ÉTUDES ET DE RECHERCHES EN ARTS PLASTIQUES DE L’UNIVERSITÉ PARIS 1 PANTHÉON-SORBONNE

T’as raison ! C’est pas toi qui va changer le monde.

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CENTRE D’ART CONTEMPORAIN LA SYNAGOGUE DE DELME


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MGMT

Congratulations, Columbia

Désormais au sommet de la hype, les MGMT semblaient voués à reproduire le hold-up d’Oracular Spectacular. Si leur premier album se basait sur l’efficacité de leurs riffs de synthés, ils font ici preuve de bien plus d’audace et de complexité. Disons-le, ce Congratulations est complètement fou : pas de réels tubes comme Time to pretend, ou Electric Feel ; non, cet album est un laboratoire, où nos deux génies expérimentent, tentent tout (et ratent parfois) ; ils se permettent même une pochette affreuse, finalement à l’image de leur musique : inattendue, réfractaire à toute tendance, et diablement psychédélique ! Ainsi, on ne s’étonnera pas qu’ils citent le 13th Floor Elevator parmi leurs influences. Mais ce grand disque malade évoque aussi les Mammas and Papas, surfe en eaux troubles aux côtés des Beach Boys, et invoque l’esprit des vieux films déjantés de la Hammer, tant il semble, comme eux : hanté... (M.R.) i

SHE & HIM

JOHN & JEHN

VOLUME TWO – DOMINO

TIME FOR THE DEVIL – NAÏVE

Bien avant Pete Yorn avec Scarlett Johansson, M. Ward avait déjà eu l’excellente – et lucrative – idée de faire chanter ses compositions par une actrice gâtée par la nature. Zooey Deschannel est certes moins connue que Scarlett, elle n’est pas moins jolie en revanche. Elle est surtout dotée d’un joli brin de voix qui convient parfaitement aux orchestrations sunshine-pop concoctées par M. Ward. Nous l’avions constaté avec bonheur sur Volume One, publié en 2008, avec 13 chansons vintage pour autant de tubes. Aujourd’hui, ils réitèrent cette performance de haut vol avec des mélodies acidulées qui rappellent toujours autant les Ronettes, mais qui sont cette fois-ci toutes écrites par Zooey. (M.R.) i

Nous est-il encore possible d’affirmer la moindre objectivité les concernant ? Nous aimons John & Jehn depuis le double single paru au début de l’année dernière. Là, avec ce premier album, les esprits chagrins se plaignent déjà d’une orientation nettement plus FM qui rappelle quelques tentatives franchement new wave du début des années 80. On les accuse d’avoir vendu leur âme au diable, mais pourquoi résister à tant de savoir-faire mélodique ? Une ligne de basse envoûtante empruntée au répertoire de Serge Gainsbourg, un clavier à la Wire, le timbre batcave de Peter Murphy et puis… Jehn ! Si ce n’est le temps d’une damnation délicieuse, ça y ressemble bien. (E.A.) i

JEREMY JAY

THE BLACK KEYS

SPLASH – K / DIFFER’ANT

BROTHERS – V2 / COOP

Nous l’avions laissé en pleine “slow dance” lascive, à guetter la minette échouée en fin de soirée, mais Jeremy Jay a repris du poil de la bête. Le voilà de retour en grande forme, le plus francophile des artistes romantiques américains ! Si ce troisième opus, un tantinet plus électrique, se situe dans la continuité des précédents – plus de véritable effet de surprises, malheureusement –, on s’y attache avec la même ferveur, persuadés de tenir là le songwriter qui, à mi chemin entre Jonathan Richman et la pop 70’s mutante des premiers Brian Eno, satisfait quelques uns de nos fantasmes les plus tenaces. (E.A.) i

À Akron, dans l’Ohio, les groupes ne font jamais rien comme les autres. On se souvient notamment de Devo, et même si les Black Keys évoluent dans un registre bien différent, ils partagent cette manière singulière de s’appuyer sur le passé pour alimenter leur propre modernité : Dan Auerbach et Patrick Carney restituent au blues-rock la ferveur des origines, tout en ayant une oreille grande ouverte sur la musique de leur temps, comme en témoigne le projet hybride Blackrock auquel ils ont contribué aux côtés de Mos Def, Q-Tip et RZA. Après cette expérience exceptionnelle, ils reviennent aux sources avec une conviction renforcée. (E.A.) i

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CYCLOCOSMIA III ASSOCIATION MINUSCULE

KITANO PAR KITANO

DE TAKESHI KITANO ET MICHEL TEMMAN – GRASSET

Ce texte réunit des points de vue de Kitano sur son œuvre cinématographique et la lie intimement à ses shows-télé, à ses autres pratiques artistiques (danse, peinture), aux personnages-clef de son enfance, à ses rencontres avec d’autres artistes et peut-être, d’une manière aussi feutrée que complexe et violente, à une rencontre avec soi-même. C’est là l’intérêt du livre : pas d’impudeur, pas de fausses confessions et pourtant, ce Kitano par Kitano plonge dans les profondeurs, l’air de rien, laconique mais troublant. Bien loin de proposer une lecture anecdotique de la création du cinéaste, ces fragments de récit, émaillés de réflexions profondes et touchantes sur l’art, la technique mais aussi le corps et la chair blessée, offrent l’illusion de saisir au vol une turbulence exigeante et féconde, un work in progress puissant qui tutoie sans façon la mort et la finitude. Captivant ! (N.E.) i

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Après Thomas Pynchon et José Lezama Lima, c’est au tour de Roberto Bolaño d’être soumis au scalpel audacieux d’une revue qui, par son sérieux, sa richesse et ses qualités graphiques, devient, au fil de ses parutions, une référence. Cyclocosmia offre ainsi plusieurs études passionnantes sur l’immense auteur de 2666, faisant appel à de grandes plumes telles que Rodrigo Fresán ou Horacio Castellanos Moya et à de fins connaisseurs de la vie et de l’œuvre de Bolaño, pour le plus grand plaisir de lecteurs qui, une fois le bel objet refermé, n’auront qu’une hâte : plonger dans les méandres de l’univers du chilien. La revue Cyclocosmia aime s’attaquer à des monstres, littéraires s’entend. Elle le fait décidément avec brio. (C.S.) i

JARDINS

ÉDITIONS DU SANDRE

Dirigée par l’historien Marco Martella, cette revue venue rejoindre le catalogue des éditions du Sandre depuis janvier dernier, explore le jardin sous un angle éloigné de l’horticulture privilégiant un credo délicat et singulier. La revue dans une maquette très sobre met en valeur l’écrit et sa puissance évocatrice, tout en offrant au lecteur la complémentarité des supports sur son site Internet. Le thème de ce premier numéro est le Génie du lieu, ce genius loci de l’Antiquité qui peuple encore chacun de nos espaces contemporains. Un paysagiste, des poètes, des écrivains, un artiste, un jardinier, des historiens ont contribué à cette première floraison. (F.V.) i

DE PAREILS TIGRES DE JEAN-MARIE DALLET ÉDITIONS DU SONNEUR

Des marins hors pair, assurément, ces inséparables frères Rorique. Sillonnant l’océan Pacifique à la fin du 19e siècle, bondissant d’îles en atolls, toujours prêts pour l’aventure pour peu qu’elle leur permette de fendre les flots et leur réserve son lot de femmes et de bouteilles. Jusqu’au jour où ils sont accusés d’avoir assassiné sept hommes à bord d’une goélette volée. Alors, les frères Rorique : victimes bien malgré eux d’un malheureux enchaînement de circonstances ou pirates sanguinaires et calculateurs ? Dans ce roman polyphonique envoûtant où l’on croise Gauguin, Conrad et Stevenson, servi par une écriture nerveuse, Jean-Marie Dallet déploie avec justesse et efficacité son incontestable talent d’écrivain pour le plus grand plaisir du lecteur qui, jusqu’au bout, retient son souffle. (C.S.) i

THE PARIS REVIEW LES ENTRETIENS CHRISTIAN BOURGOIS

Créer une revue qui aspire à mettre en avant la création littéraire et poétique, en resituant la critique dans son vrai rôle, ça n’était pas le moindre des défis. Et pourtant, The Paris Review a révélé bon nombre de talents sur la base d’une ligne éditoriale forte. Publiée uniquement en anglais, les meilleures pages sont enfin traduites en français, avec des entretiens avec Allen Ginsberg, William Burroughs, Susan Sontag, Jim Harrison, Billy Wilder, etc. Un premier volume exceptionnel qui en appelle un autre à l’automne ! (E.A.) i


2010 2011 “

Présentation de la saison en musique Mardi 22 juin à 19h Entrée libre Abonnez-vous du 23 juin au 16 juillet, puis à partir du 24 août

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Le Théâtre musical de Besançon 49, rue Mégevand 25000 Besançon Location : �� �� �� �� �� www.letheatre-besancon.fr


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BLOCK 109

SLALOMS

LE RAYON DE LA MORT

La fin justifie-t-elle les moyens ? Cette question obsède inlassablement le lecteur tout au long de ce terrifiant one shot qui décrit une autre histoire de la Seconde Guerre mondiale de 1941 à 1953. Dans un monde où les puissances occidentales ont été ravagées par le feu nucléaire nazi, l’Armée Rouge est la seule entité capable d’anéantir le Troisième Reich. Zytek, obscur officier SS et nouveau maître de l’Allemagne, décide d’abattre sa dernière carte en lançant une attaque virale majeur. Un scénario époustouflant, une ambiance mêlant habilement science-fiction et horreur : Brugeas réalise là un coup de maître ! Les dessins crayonnés de Toulhoat, déclinés en gris et ocre et rehaussés par l’éclat ponctuel du rouge sang, transcendent cette avancée vers l’apocalypse. Une lecture angoissante dont il est impossible de s’arracher avant la dernière page ! (Kim) i

Nous l’avons lu et relu, dans sa version originale en noir et blanc, au moment de sa réédition en couleurs et nous lui préférerons à jamais Les Carottes de Patagonie, mais bon malgré tout ce « zéroième » tome des formidables aventures de Lapinot reste un excellent moment de détente, qui donne vie à des personnages, malmenés par ailleurs. Une semaine de ski, et les voilà en prise avec la réalité, la drague et la compétition pour les uns, la mélancolie et l’introspection pour les autres… L’idée de cette édition limitée, millésimée, imprimée avec un dos toilé à l’occasion des 10 ans d’existence de Poisson Pilote, confère à cet épisode inaugural son statut de classique de la bande dessinée moderne. (E.A.) i

Décidément, il y a quelque chose de salvateur chez Daniel Clowes : l’auteur américain oppose au cynisme ambiant une forme de dépit magnifié, qui fait la part belle à de solides références dans le domaine des comics. Le parallèle avec les derniers Gus Van Sant serait aisé, mais pas complètement erroné : une affection commune pour l’adolescent, qu’on place au cœur d’un dispositif scénaristique complexe et un goût prononcé pour une esthétique désuète, mais d’une grande modernité, semble réunir les deux auteurs. Dans ce dernier opus d’Eightball, publié aux Etats-Unis en 2004, on découvre un nouveau récit nauséeux au cœur de la banlieue qui, sans aucune bienveillance à notre égard, nous renvoie à nos propres frustrations. (E.A.)

DE BRUGEAS ET TOULHOAT – AKILEOS

DE LEWIS TRONDHEIM – POISSON PILOTE

LE DIABLE AMOUREUX ET AUTRES FILMS JAMAIS TOURNÉS PAR MÉLIÈS DE DUCHAZEAU ET VEHLMANN - DARGAUD

Suite à la série La Nuit de L’Inca, Duchazeau et Vehlmann se retrouvent dans un one-shot poétique centré sur le personnage de Méliès, créatif génial à qui ils attribuent sept films imaginaires, prétextes à des récits toniques et fantasques. Plus encore, le trait gras et brumeux de Duchazeau restitue parfaitement l’effervescence de l’invention du cinéma, que les auteurs resituent dans les décors minutieux de Paris au début du XXème siècle. Une pertinence et un talent que l’on souhaite désormais incontournables dans l’univers de la BD. (O.B.) i

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DE DANIEL CLOWES – ÉDITIONS CORNÉLIUS

ANTARÈS, ÉPISODE 3 DE LÉO – DARGAUD

Perdue et menacée par les dangers de la planète sauvage Antarès, mais aussi par des ennuis au sein de son équipe, Kim tente de rejoindre à ses risques et périls le camp de base. Au détour d’une recette qui peut sembler facile, Leo reste toujours fascinant : au fil des albums de sa saga telle une haletante novela SF, l’imaginaire du brésilien ne faiblit pas et le lecteur est ébahi face à ses prouesses scénaristiques constantes, alliées à la clarté d’un trait qui mène toujours à l’émerveillement. (O.B.)


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17/09 Belfort Lâ&#x20AC;&#x2122;innovation

16/10 Mulhouse Art & Machine

07/05 MontbĂŠliard Le voyage

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22/05 18/06 Dole Arc et Senans Ă&#x2030;nergies, Jardins dâ&#x20AC;&#x2122;utopie technologie & environnement

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15/05 La Chaux-de-Fonds Le Locle Neuchâtel IdÊologie

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Yverdon-les-Bains

Musiques & science-fiction

Entrez en matière !

La MĂŠtropole Rhin-RhĂ´ne rythme la saison culturelle. DĂŠcouvrez les expositions ÂŤutopies & innovationsÂť Ă&#x17E;Jardins dâ&#x20AC;&#x2122;Utopies / Arc et Senans, Ă partir du 18 juin / Saline Royale Ă&#x17E;Dazibao / Chalon-sur-SaĂ´ne, jusquâ&#x20AC;&#x2122;au 31 dĂŠcembre / MusĂŠe NicĂŠphore NiĂŠpce Ă&#x17E;Tout garder ? Tout jeter ? Et rĂŠinventer ? / Dijon, jusquâ&#x20AC;&#x2122;au 20 dĂŠcembre / MusĂŠe de la vie bourguignonne Ă&#x17E;IdĂŠologie / La Chaux de Fonds, jusquâ&#x20AC;&#x2122;au 12 septembre / MusĂŠe des Beaux Arts, MusĂŠe dâ&#x20AC;&#x2122;Histoire et MusĂŠe international dâ&#x20AC;&#x2122;horlogerie Ă&#x17E;Regards de graveurs sur les ĂŠvĂŠnements politiques / Le Locle, jusquâ&#x20AC;&#x2122;au 30 septembre / Moulins souterrains du Col-des-Roches Ă&#x17E;Le voyage / MontbĂŠliard, jusquâ&#x20AC;&#x2122;au 26 septembre / MusĂŠe du château des ducs de Wurtemberg et MusĂŠe dâ&#x20AC;&#x2122;Art et dâ&#x20AC;&#x2122;Histoire

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PHANTOM

DE MURNAU – MK2 EDITIONS

LA MORT EN CE JARDIN

DE LUIS BUÑUEL – ÉDITIONS MONTPARNASSE

La Mort en ce jardin est un des trois films que Buñuel a tournés en langue française au Mexique. à première vue, c’est un film d’aventure classique américain à la manière d’African Queen de John Houston. Mais la jungle hostile s’avère un cadre idéal pour Buñuel qui ne se prive pas de mettre en scène ses obsessions et de trouer le récit de bouffées délirantes beaucoup moins classiques (la scène du serpent dévoré par les fourmis, la carte postale de Paris qui s’anime…). Pour sa première collaboration avec Buñuel, Michel Piccoli joue un jeune prêtre qui, dans une des scènes les plus dingues du film, raconte son obsession pour les œufs… Avec Charles Vanel, Georges Marchal et Simone Signoret qui ne renouvellera pas l’expérience contrairement à Piccoli. En bonus les analyses très éclairantes de Philippe Rouyer de Positif et Charles Tesson des Cahiers du Cinéma. (P.S.) i

82

Entièrement restauré à partir des négatifs originaux et réalisé la même année que son Nosferatu (1922), Phantom de Murnau est une perle rare du cinéma expressionniste allemand : clerc sans histoire, Lorenz Lubota est un jour renversé par une calèche conduite par une femme étrangement belle, dont il tombe éperdument amoureux. Dès lors, il la poursuit sans relâche, mais elle ne cesse de lui échapper... Phantom est ainsi marqué par le sceau d’une époque révolue où les tourments de l’âme et les obsessions décadentistes étaient au premier chef des préoccupations. Il s’en dégage une poésie unique, ambigüe et inaltérable. (O.B.) i

THE SAVAGE EYE

DE BEN MADDOW, SIDNEY MEYERS, JOSEPH STRICK – CARLOTTA

Les années 60 constituent pour les Etats-Unis le grand tournant historique, l’instant de la bascule du sublime vers l’abîme. Les limites de l’American way of life sont durement vécues par une jeune femme, plongée dans le doute et la solitude, après son divorce, et confrontée au conformisme ambiant. Ovni filmique, diamant noir d’une génération encore trop colorée, il est étonnant de constater à quel The Savage Eye annonce le désastre : My Lai y est déjà inscrit – ce massacre au Vietnam fait l’objet d’un reportage saisissant en bonus ! –, Altamont aussi. (E.A.) i

CLOSE-UP

DE ABBAS KIAROSTAMI ÉDITIONS MONTPARNASSE

Apprenant qu’un cinéphile sans emploi avait réussi à s’attirer les faveurs d’une famille iranienne bourgeoise en se faisant passer pour le cinéaste Mohsen Makhmalbaf, Abbas Kiarostami décide de filmer son procès et de faire rejouer toute l’affaire par les protagonistes eux-mêmes. Ce film qui mélange la réalité et la fiction avec beaucoup de subtilité est accompagné de trois bonus dont le court métrage de Nanni Moretti Le jour de la première de Close-Up dans lequel on suit le réalisateur italien en plein stress lors de la sortie de Close-Up et Abbas Kiarostami, vérités et songes, réalisé par Jean-Pierre Limosin dans la collection Cinéma, de notre temps, dirigée par Janine Bazin et André S. Labarthe. (P.S.) i

L’ENFER D’HENRI-GEORGES CLOUZOT DE SERGE BROMBERG ET RUXANDRA MEDREA

La sortie de ce documentaire a sans doute constitué l’un des événements de l’année dernière. On découvrait ainsi le chef-d’œuvre inachevé d’Henri-Georges Clouzot construit autour des hallucinations plastiques d’un homme en proie à une jalousie chronique. Outre, les bonus foisonnants qui offrent un éclairage complémentaire sur les conditions de tournage en 1964 de ce film maudit et l’abandon de Serge Reggiani, cette belle édition DVD permet de se repasser ces images de Romi Schneider et d’en mesurer la charge érotique infinie. (E.A.) i


Création : Jean Wollenschneider | www.jean-w.fr — Photos : Marianne Maric

mulhouse 010

La création contemporaine issue des écoles supérieures d’art européennes

Informations : 03 69 77 77 50 ou www.mulhouse.fr Délégation aux arts plastiques Direction régionale des affaires culturelles Alsace

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huitième numéro de NOVO, magazine culturel diffusé dans tout le Grand Est de la France

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