Détails des visites guidées gratuites (DIM à 15h) et du programme-cadre sur konschthal.lu
Konschthal Esch
29, boulevard
Prince Henri
L-4280 Esch-sur-Alzette info@konschthal.lu
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GABRIELA LÖFFEL
BROGNON ROLLIN
AURA SATZ
NIKA SCHMITT
TINTIN PATRONE
OPEN GROUP
NIK NOWAK
Dans un monde complexe et multipolaire où les agendas économiques, politiques et culturels s’affrontent et se chevauchent, l’exposition état bruit met l’accent sur les artistes contemporains qui s’engagent dans cet environnement difficile et bruyant, plaçant le son au cœur de leurs réflexions et, par conséquent, de leur travail. L’exposition vise à fournir un aperçu contemporain des multiples canaux, signaux et bruits de fond qui nous entourent quotidiennement, rivalisant pour attirer notre attention ou nous détournant de l’essentiel.
Curateur : Charles Wennig
Rédacteur en chef : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr 06 22 44 68 67
Secrétaire de rédaction : Aude Ziegelmeyer
Relecture : Manon Landreau
Direction artistique : Starlight
Ont participé à ce numéro :
RÉDACTEURS
Florence Andoka, Nathalie Bach-Rontchevsky, Nicolas Bézard, Valérie Bisson, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Nicolas Comment, Claude De Barros, Alma Decaix-Massiani, Coralie Donas, Emmanuel Dosda, Nikol Dziub, Dominique Falkner, Christophe Fourvel, Clo Jack, Mathieu Jeannette, Bruno Lagabbe, Pierre Lemarchand, Lucas Le Texier, Luc Maechel, Guillaume Malvoisin, Mathieu Marmillot, Stéphanie-Lucie Mathern, Myriam Mechita, Mylène Mistre-Schaal, Martin Möller-Smejkal, Nicolas Querci, Martial Ratel, Öykü Sofuoğlu, Louis Ucciani, Jean Vales, Aurélie Vautrin, Nathanaelle Viaux, Gilles Weinzaepflen, Jean-Luc Wertenschlag, Clément Willer, Aude Ziegelmeyer.
PHOTOGRAPHES ET ILLUSTRATEURS
Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Bearboz, Nicolas Bézard, Sébastien Bozon, Mar Castañedo, Nicolas Comment, Caroline Cutaia, Régis Delacote, Richard Dumas, Alexandra Fleurantin, Romain Gamba, Alicia Gardès, Delphine Ghosarossian, Anne Immelé, Joan, Nicolas Leblanc, Olivier Legras, Benoît Linder, Renaud Monfourny, Zélie Noreda, Arno Paul, Laetitia Piccarreta, Bernard Plossu, Olivier Roller, Dorian Rollin, Christophe Urbain, Jean Vales, Henri Walliser, Nicolas Waltefaugle.
COUVERTURE
Jean-Claude Figenwald, Turkménistan, 2006, photo extraite du livre Comme il m’a été donné. Mes vies de photographe à paraître chez Médiapop en juin 2026.
IMPRIMEUR
Estimprim – PubliVal Conseils Dépôt légal : avril 2026
Emmanuel Abela, Bruno Chibane, Philippe Schweyer et Lionel Shili.
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Abonnement France : 4 numéros — 30 € Hors France : 4 numéros — 50 €
DIFFUSION
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PROLOGUE
5
FOCUS 7-22
La sélection des spectacles, festivals et inaugurations
SCÈNES
23-36
Caroline Arrouas 24-27, Théâtre en Mai 28-29, César Vayssié 30-31 , Totality Street 32-33, Héla Fattoumi 34-36
ÉCRITURES
37-58
Adrien Bosc 38-45, Christian Fevret 46-51, Nikol Dziub 52-58
SONS 59-78
Jessica Moss 60-65, Laura Vazquez et Anne Paceo 66-67 , Guido Minisky 68-69, Didier Wampas 70-71, The Wooden Wolf 72-73 , Eve Risser 74-75, Winged Wheel 76-78
ARTS
79-98
F’murrr 80-82, Biennale de la Photographie de Mulhouse 83-90 , Jean-Claude Figenwald 91-93, Paul Cézanne 94-97 , Louise Nevelson 98-99
IN SITU 101-115
Les expositions du printemps
CHRONIQUES
117-130
Stéphanie-Lucie Mathern 118-119 , Jean-Luc Wertenschlag 120-121, Myriam Mechita 122-123 , Nathalie Bach-Rontchevsky 124, Claude De Barros 126 , Bruno Lagabbe 128
SÉLECTA
Disques 130 Livres 132
HOMMAGE
134
ÉPILOGUE
136
AUCUN MISSILE À L’HORIZON
Par Philippe Schweyer
Je suis entré dans un café pour retrouver mon ami.
Nous avions des tas de choses à nous raconter. Le patron s’est incrusté dans la conversation. Lui aussi, il avait besoin de parler. Nous n’avions aucune envie de l’écouter, mais il n’était pas du genre à s’en soucier.
— Vous savez à quelle vitesse ça peut aller un missile ?
— Aucune idée.
— Dites un chiffre au hasard.
Je me suis lancé sans conviction.
— 300 kilomètres à l’heure ?
— Plus !
— 1 000 kilomètres à l’heure ?
— Mach 15 !
— Ça fait combien ?
— 18 500 kilomètres à l’heure !
J’avais du mal à le croire. Ce qui m’intéressait, ce n’était pas la vitesse. Plutôt les dégâts qu’un missile était capable de causer. Le nombre de vies que chaque missile pouvait anéantir.
— Et vous savez combien ça coûte un missile ?
Je me demandais surtout à quelle vitesse on arriverait à se débarrasser de lui.
— 20 000 euros ?
Le patron a éclaté de rire.
— Avec 20 000 euros, tu peux tout juste te payer une heure de vol en Rafale. Le coût unitaire d’un missile français antiaérien MICA est d’environ 1 million d’euros.
— Ça veut dire quoi MICA ?
— Missile d’interception, de combat et d’autodéfense.
J’aurais voulu savoir d’où il sortait toutes ces informations. J’ai pensé qu’avec 1 million d’euros, j’aurais pu faire une belle fête et même inviter
tous les voisins du quartier. Mon ami a commandé un deuxième expresso. Le patron s’est éloigné quelques instants.
— Un million d’euros pour un missile. On est vraiment cons.
— Les hommes de Néandertal étaient des génies à côté de nous. Une pierre et un bout de bois, ça ne coûte rien.
— Pourquoi on n’arrive pas à faire la paix une bonne fois pour toutes ?
Mon ami avait des tas de problèmes. Nous étions dans ce café pour tenter d’y voir plus clair. Pas pour parler des missiles qui étaient en train de détruire des vies en Ukraine, en Iran ou au Liban. Quand le patron a posé l’expresso de mon ami sur la table, j’ai commandé à mon tour un deuxième expresso histoire de gagner quelques secondes d’intimité.
— Ça va ?
— Non.
— C’est toujours à cause d’elle ?
— Elle me rend dingue.
Le patron est revenu avec mon café. Il avait les yeux brillants et le sourire aux lèvres.
— Vous savez combien coûte un char Leclerc ?
Je me préparais à lui répondre, mais mon ami a été plus rapide que moi.
— On s’en fiche !
— Huit millions d’euros.
J’ai cru qu’il allait lui sauter à la gorge.
— Ça coûte combien quatre cafés ?
— Huit euros.
Il a sorti un billet de dix de sa poche. Dehors, il faisait doux. Je n’ai pas pu m’empêcher de regarder en l’air. Le ciel était étrangement pur. Aucun missile à l’horizon.
Mulhouse en plein dégazage
Sans parler des récents résultats d’élections municipales, parlons de ce que le feu follet sait faire : Voleter joyeusement au-dessus des marais et des eaux croupies. Feu follet ? C’est celui que l’Alsace traduit en Irrlicht, nouveau rendez-vous de la Cité, six journées pour aller virevolter dans d’autres impros sonores et recherches musicales « insaisissables ». Irrlicht, c’est une balade « des rives du Bosphore au désert du Niger », aux couleurs acoustiques, electro-radicales, folk grand public ou queer rap. Tout va bien, faites vos jeux. Concerts, tables rondes, performances sonores ou ciné-concert, cette petite sœur printanière de l’estival Météo est une fête faite d’aventures musicales et de curiosités pour oreilles détendues. (G.M.)
Irrlicht, festival du 7 au 12 avril à Mulhouse et alentour www.festival-meteo.fr
Impro Visions
Pierre Chinellato, photographe talentueux dont on connait la passion pour les musiques improvisées, a sélectionné quarante clichés de musiciennes pour les exposer en plein air sur des panneaux plantés le long de la Thur. Ce qui frappe, en flânant d’une image à l’autre, c’est le décalage poétique entre un coin de nature paisible bordé par la vigne et la rivière et des figures importantes de la scène musicale contemporaine, photographiées au plus près, que l’on ne s’attendait vraiment pas à retrouver là. Une exposition recommandée aux promeneurs du dimanche, mais aussi à tous ceux qui s’intéressent à la photo et à la musique. (P.S.)
Exposition jusqu’au 23 mai dans le cadre des Promenades photographiques du Rangen à Thann et Vieux-Thann (68)
Souvenirs de l’avenir
Dépoussiérez vos albums, scrollez dans vos pellicules, exhumez tranches de vie et prises de vues à la recherche de la précieuse photographie sur laquelle apparaîtrait… une autre photographie ! Dans un cadre, tenue du bout des doigts, aimantée sur la porte d’un frigo, au cœur de l’image ou en arrière-plan : qu’importe la forme, pourvu qu’il y ait mise en abyme ! C’est l’appel que lance la Conserverie, centre d’archives nancéien, pour sa prochaine collecte photographique. À la clé, « Présent(s) », une exposition en trois chapitres qui abordera notre rapport à l’objet photographique par-delà les époques. (M.M.S.)
Cette collecte de photographie s’adresse à tous et est ouverte jusqu’au 31 mars 2027. L’exposition « Présent(s) » sera présentée de septembre 2026 à septembre 2027, à la salle Poirel de Nancy, à l’Institut pour la photographie de Lille et au musée Nièpce à Chalon-sur-Saône. cetaitoucetaitquand@free.fr
Nous en avons pris plein les yeux et les oreilles grâce au spectacle electro-hip-hop Bugging. Étienne Rochefort creuse cette voie et fait à nouveau surchauffer les cerveaux avec Fata Morgana : deux interprètes dont les mouvements dansés s’enchevêtrent, fusionnent avec le flux d’images qui inondent plus que jamais notre environnement, à l’heure de l’IA/BFMTV/CNEWS. Electric boogaloo, techno (signée Mondkopf) et zooms, breaks et désynchronisations pour un duo augmenté. (E.D.)
Spectacle du 5 au 6 mai à POLE-SUD, à Strasbourg www.pole-sud.fr
Dolce vita Mìlhüsa
Christiane Fath et François Bauer ont l’art particulièrement ludique et leur rencontre provoque un tohu-bohu sacrément poétique. Quand Christiane joue avec le textile et ses replis, bariole le tissu d’histoires et de motifs, François en découd avec les volumes, détourne les objets et s’amuse des illusions d’optique ! Un duo exubérant et franchement joyeux, qui transfigure la Kunsthalle du sol au plafond ! (M.M.S.)
Jusqu’au 24 avril à la Kunsthalle, à Mulhouse www.kunsthallemulhouse.com
« Je me sens comme un agneau / Qui dit pardon au loup / D’avoir été trop lent / À lui offrir son cou / D’avoir pris trop de place / D’avoir trop résisté / D’avoir vu sa robe de rouge se tacher. » En janvier 2024, il a suffi de quelques notes de « Rome » pour comprendre que Solann allait jeter un sort à tous les amateurs de nouvelle pop française. Voix cristalline, rime dissidente, musique obsédante, l’autrice-compositricemusicienne-interprète allait tout bouleverser sur son passage, à grands coups de punchlines envoutantes portées par un magnétisme à toute épreuve. Deux ans et un sacre de Révélation féminine aux Victoires de la musique 2025 plus tard, la « sorcière réconfortante » a bel et bien fait souffler un vent de liberté façon tsunami dans une industrie trop souvent calibrée pour TikTok. Entre douceur suspendue et explosion à vif, précision diamantaire et chaos incandescent, elle a tissé un univers où la fragilité s’est muée en arme, et la tendresse, en force. Issue d’une famille spirituelle et esthète, Solann travaille seule, dans l’intimité de son studio avec son ukulélé ; elle peint, écrit, met en scène, crochète ses vêtements. Ici, paradoxes et démons se croisent, l’indicible se raconte, l’innommable se nomme, et tant mieux si l’on peut brûler le patriarcat au vitriol par la même occasion. Ou comment transformer chaque chanson en un manifeste intime et politique – parce que la liberté, lorsqu’elle se chante, est comme le feu. Elle se propage.
À noter : Cette soirée s’inscrit dans le cadre des rendez-vous publics de la semaine « Musiciennes à Besançon », temps fort autour de la création féminine et des minorités de genre avec une semaine d’immersion pour trois équipes artistiques du 20 au 24 avril.
Par Aurélie Vautrin
— SOLANN, concert le 24 avril à La Rodia, à Besançon www.larodia.com
L’homme-pales et tête d’ampoule
Pied au plancher, œil riveté au ciel. Ainsi vit Angelin Preljocaj, dansant dans l’obscurité d’un monde qui est le nôtre, le parant de lueurs qu’il entrevoit depuis le mirador où il veille. Des lueurs, voilà ce qu’il annonce. Pas certain qu’un bulletin d’actualité nous suffise à croire le chorégraphe, mais la vision de Licht, sa création 2025, devrait nous éclairer un peu plus. D’autant plus qu’il fait succéder cette pièce à une autre, monolithique et superpuissante, Helikopter, créée 25 ans plus tôt. L’idée n’est pas folâtre, il s’agit de clarté et d’obscurité, d’un combat entre les deux, d’une façon de les apprivoiser voire de les comprendre. Pour cela, Preljocaj a ses habitudes : confronter le corps des danseurs à la musique, faire peser la dernière sur les premiers, et voir ce que le mouvement peut sublimer, résoudre ou corrompre. Pour Helikopter, musique imaginée par un Stockhausen septuagénaire, il y a le « désir jubilatoire de se confronter aux entrelacs des turbines d’hélicoptères et des glissandi du Quatuor Arditti », d’y « exposer six interprètes aux rythmes effrénés et technorganiques ». Pour Licht, qui double le nombre de danseurs, passant de six à douze, c’est un autre pionnier qui est appelé en renfort de composition, Laurent Garnier. Voilà en quelques noms et principes tout ce qui peut résumer l’art du chorégraphe, pionnier en son temps lui aussi. Juxtaposer Helikopter et Licht, c’est faire une sorte de bilan in situ, une façon d’équation géniale et irrésolue. Pour mieux nous projeter sur les décombres d’un monde à venir et nous apprendre à danser dessus.
Par Guillaume Malvoisin
— HELIKOPTER / LICHT, ballet du 4 au 5 mai à l’Opéra de Dijon, à Dijon www.opera-dijon.fr
Le festival made in Audincourt fête cette année ses 35 piges, sans nostalgie aucune, mais avec du son, du (beau) monde et des idées ! Du reggae, beaucoup - l’ADN, la base - mais pas en mode carte postale ; pendant trois jours, l’electro et la techno vont également injecter du nerf et de la teuf dans les allées du parc Japy. Jugez plutôt : Alpha Blondy en patriarche, Gaël Faye en funambule des mots, Stephan Eicher en éternel voyageur, Ky-Mani Marley en gardien de l’héritage. Sans oublier Lilly Wood and the Prick qui font tourner leur pop pendant que Les Ogres de Barback et La Rue Ketanou ramènent la famille à leur bamboche commune. Et puis il y a Mariam. Programmée l’an dernier, absente après la disparition d’Amadou, elle vient cette fois seule sur scène - mais avec lui, partout… Aux côtés des têtes d’affiche, il y a les détours. Les outsiders, les noms moins connus mais avec du talent à revendre, comme Marcus Gad et son deep roots tendu, spirituel, presque à contre-courant du flux, qui promet un sacré moment de partage. Parce que si ce festival tient debout depuis plus de trente ans, c’est peut-être parce qu’il a su rester en déséquilibre - trente-cinq ans à préférer le bruit des rencontres au ronron du mainstream. Enfin bien sûr, il y a le off : des assos partout, des cuisines qui voyagent, un village qui respire le monde, des prix cool et une foule fidèle toujours présente. Un joyeux désordre organisé au doux parfum d’été. Prenez la vibe !
Par Aurélie Vautrin
— RENCONTRES & RACINES festival, du 26 au 28 juin 2026, au parc Japy, à Audincourt www.rencontresetracines.audincourt.fr
Assister à l’éclosion d’un talent, ça n’arrive pas tous les quatre matins. Alors quand l’occasion se présente, pas question de louper le train en marche ! Le 30 avril, le Nouma vous invite à la release party du premier EP de Daria Arkova, un groupe de soft-metal-dark-etherealrock – peu importe l’étiquette, le constat sera toujours le même : il suffit de quelques secondes d’écoute pour tomber sous son charme. Porté par une voix terriblement envoutante à la London Grammar, bercé par les nappes saturées d’un rock crépusculaire façon Deftones, le son de Daria Arkova s’incruste sous la peau, cherche la faille, puise son essence dans le noir et les larmes. Née en Ukraine, la demoiselle s’est d’abord construite seule, dans une esthétique brute en guitarevoix, presque confessionnelle. Déjà, il y avait ce timbre, hors du commun : une voix sombre, veloutée, capable de passer d’un murmure fragile à une montée presque incantatoire, comme si la mélancolie avait trouvé sa propre résonance. Aujourd’hui entourée d’un groupe, Daria Arkova amplifie encore cette obscurité en naviguant entre les genres, cherchant toujours à transformer l’anxiété, le deuil ou la rage en matière sonore. Son premier EP, What Comes At Night, ressemble à une plongée frontale dans ces zones d’ombre. Car chez Daria Arkova, la douleur n’est jamais décorative. Elle griffe, elle insiste. Et c’est précisément pour cela qu’elle touche. Dans un paysage musical saturé de pop rose mièvre, cette obscurité-là a quelque chose de furieusement vivant.
Par Aurélie Vautrin
— DARIA ARKOVA, concert le 30 avril au Noumatrouff, à Mulhouse www.noumatrouff.fr
Jazze avec les loups
Mise en abime : le visuel de la seizième édition de Wolfi Jazz Festival montre un loup crachant, non pas des watts, mais une meute de canidés hurlant à la lune sous un ciel étoilé de juin. Un grand méchant programme s’annonce au fort Kléber de Wolfisheim, comme d’hab’, dans une ambiance cosy et familiale où toutes les générations se croisent autour d’un verre et devant un concert. Une petite réorganisation des espaces de live a été imaginée pour, selon les organisateurs, « davantage de dynamique, avec des alternances de scènes et quatre ou cinq formations quotidiennes ». Cerise sur le château fort : un dimanche 21 juin totalement gratuit pour une fête de la musique exigeante et populaire. Comme à son habitude, Arnaud Bel, programmateur, s’est amusé à mixer les genres, entre jazz et world qui donnent particulièrement des fourmis dans les pattes. La tête d’affiche du jeudi : la battante Anne Paceo pour une entrée en matière percussive. Le lendemain, n’oubliez pas que vous avez Pony grâce au groove funky et galopant de Deluxe ! Au menu des autres jours, le trio jazz funky The Getdown ou la chanteuse Selah Sue accompagnée des Gallands père et fils : Stéphane (à la batterie) et Elvin (au piano) Galland.
Par Emmanuel Dosda
— WOLFI JAZZ FESTIVAL, festival du 18 au 21 juin au Fort Kléber de Wolfisheim wolfijazz.com
Cervantes façon manga ? Récit épique à la sauce Wu-Tang ? Mythologies urbaines à base de popopop, de gardav et de poucave ? Auteur, acteur et metteur en scène de ses propres textes, Julien Villa livre le dernier chapitre de sa trilogie théâtrale Des Don Quichotte(s). Trois volets, trois figures héroïques : le maître de la SF Philip K. Dick, le sous-commandant Marcos, visage (dissimulé) de l’anticapitaliste. Aujourd’hui, le chevalier errant à la quête de missions valeureuses prend la forme de… San Goku. Encore une fois, Villa part d’un de ses romans – Des Dragons dans les halls –, terreau à son travail de mise en scène. Le plateau a la semblance d’un studio de radio, un peu comme RBS à Strasbourg. Les protagonistes, une bande d’ados, tels des rappeurs des nineties ou des personnages de mangas, prennent la parole, avec Julien Villa en MC. Toutes et tous sont les jeunes membres d’un club des losers qui projettent leur environnement dans l’univers pop et bagarreur de Dragon Ball : elles et ils y transposent leur morne quotidien de banlieusards, s’imaginant des superpouvoirs et une vaillance résistant à toute épreuve. Les « zombies de la cabine téléphonique », le « clan des gitans », la « femme au cubi de blanc » ou le « travelo derrière la Foir’Fouille » sont intégrés au récit d’une cité filtrée par le regard adolescent qui s’échappe dans un ailleurs moins bétonné.
Par
Emmanuel Dosda — DES DRAGONS DANS LES HALLS, spectacle du 26 au 29 mai au TJP, à Strasbourg tjp-strasbourg.com
Bouge Brésil
Un souffle brésilien souffle sur le Grand Est grâce au Maillon, en mai. Fora et Borda, deux spectacles, deux facettes très différentes d’un vaste territoire insaisissable. Tube assuré pour Fora d’Alice Rende ! Dans son show circassien, la conceptrice et interprète tente de s’échapper d’un tuyau translucide, trachée qui refuse de la recracher. Un boyau broie Alice qui est coincée et se débat, gesticule comme un ver dans une motte de terre. Elle cherche à sortir, à aller au-dehors (« fora ») de ce piège de Plexiglas. Ses mouvements et contorsions vont-ils lui permettre de quitter cette camisole ? Une geôle presque invisible, pourtant bien présente : le symbole d’une condition qui nous empêche, nous contraint, nous ficelle. Pas de tube (digestif) chez Lia Rodrigues, mais, au contraire, un volumineux ectoplasme blanchâtre et mouvant comme un nuage radioactif menaçant fait de chutes de plastique et textile. Avec Borda, il est également question de limites à dépasser, de codes à transgresser. De ce magma écru, neuf visages grimaçants se devinent, puis apparaissent pour de bon. Sur le plateau, parmi chants choraux et rythmes percussifs, les interprètes veulent prouver leur humanité, pris dans ce blob amalgamant. La chorégraphe brésilienne peint des tableaux vivants évoquant le Laocoon antique tentant d’échapper au reptile géant.
Par Emmanuel Dosda
— FORA, spectacle les 20 et 21 mai à la Reithalle im Kulturforum, à Offenburg (Allemagne) (navettes Strasbourg/Offenbourg pour toutes les représentations) www.kulturbuero.offenburg.de
— BORDA, spectacle les 28 et 29 mai au Maillon, à Strasbourg maillon.eu
DANS LE CADRE DU OFF DU NL CONTEST BY CAISSE D’EPARGNE – 20E ÉDITION
Du barouf dans la vallée
Pour ses dix bougies, Jazz’n Bruche compte bien faire un gros barouf ! Depuis sa première édition dans un jardin de Poutay, le festival a bien évolué en une dizaine d’années, regroupant aujourd’hui 2 000 spectateurs chaque été dans le cadre idyllique de la vallée de la Bruche. Pour cette édition anniversaire, un concert d’ouverture au Mémorial Alsace Moselle de Schirmeck avec le quintet strasbourgeois Barouf qui mixe les genres, du jazz à la musique contemporaine. Moment fort au Dôme de Mutzig en compagnie du pianiste brésilien Amaro Freitas qui, escorté par un contrebassiste et un batteur, confrontera les leçons de piano de Monk aux sonorités de son pays. Au programme encore de ce festival écoresponsable et humain : Bernard Allison Band, Lúcia de Carvalho, Oûz Trio, Pierre Schott ou Principles of Joy pour une joyeuse escapade funky.
Par Emmanuel Dosda
— JAZZ’N BRUCHE, festival du 7 au 18 juillet dans la vallée de la Bruche (le Mémorial Alsace Moselle, les Charasses, le musée Oberlin, le café La Couronne Verte à Barembach…) www.jazznbruche.fr
Quelle class
Le plus cool des festivals va encore une fois afficher complet avec une programmation qui contredit tous les business plans en misant sur la découverte plutôt que sur la tête d’affiche. Les talents de demain ? Ils se sont donnés rendez-vous au Jardin des Deux Rives de Strasbourg mi-mai. Nous misons tous nos « chetons » sur le post-punk grimaçant des inquiétants Londoniens de Snapped Ankles qui nous invitent à une rave dark au fond des bois ou sur TedaAk qui sait pertinemment qu’un jour son prince ne viendra pas : il est mort en même temps que sa croyance aux contes de fées. Nous irons assister au show totalement f*cked up de Jasmine Not Jafar, aux concerts d’Ammar 808, de Le Lou, Sam Sauvage, Michel Hubert, Velours Velours… Et nous prendrons des claques à des moments impromptus, comme chaque année. Pelpass, la classe !
Par Emmanuel Dosda
— PELPASS FESTIVAL du 14 au 17 mai, au Jardin des Deux Rives, à Strasbourg pelpass.net
Là, j’écoute Maïcee, une des artistes à l’affiche de Strasbourg Music Week, et j’ai l’impression que ce shot de grime vitaminé va me faire écrire l’article que vous lisez à très grande vitesse. SMW, une description TGV ? Un festival ancré dans le paysage eurofrontalier. Un événement mêlant aficionados de la pop, celles et ceux qui la font vivre et la vivent. Blitz ou pitch sessions, soundwalk, matchmaking, workshops, techno yoga… Beaucoup d’anglicismes, mais jamais de novlangue vide de sens façon écoles de commerce : apéros pros, tables rondes, émissions live radio (W.N.E., R.E.C., Tsugi), discussions (traduites) sur la musique et la ruralité, la place de l’electro et sa marchandisation, etc. Pour Isabelle Sire, directrice, il s’agit de faire « un état des lieux de la situation du secteur des musiques actuelles dans nos régions transfrontalières ». Durant la manifestation, il y aura du blabla, mais aussi des dB ! Outre Maïcee, qui devrait être remboursée par l’Assurance Maladie, à en croire Florence Collin, programmatrice, nous avons flashé sur le flow de NuBreeze (DE), l’ambiance « frites molles », gabber et chien mouillé de Nord//Noir (FR), les bizarreries indé beckiennes de Damaghead (pépite rock du Grand Est), le reggaeton « beau comme une séance de nail art » de Tendinites (CH), la pop classieuse et casquée de Cascadeur (Metz, of course) ou la « figure montante » rap/rave Nathalie Froehlich.
Par Emmanuel Dosda
— STRASBOURG MUSIC WEEK #4, festival du 5 au 8 mai, au Karmen Camina, Grenze, Molodoï, Espace K, Salle des Colonnes, et lieux secrets… à Strasbourg strasbourgmusicweek.eu
La maison brûle
Dans une époque saturée de pop formatée pour flatter les algorithmes avant les oreilles du public, Coline Rio arrive avec l’exact inverse : de la peau, des failles, et une écriture qui n’a pas peur d’être subversive car complètement mise à nue. Il faut dire qu’avant la délicatesse de ses chansons solo, elle était la voix volcanique d’INUÏT, groupe nantais d’electro-pop réputé pour ses concerts incandescents, véritable décharge d’énergie brute quasi guerrière dont les murs de la ville se souviennent encore. Aujourd’hui, exit la rythmique sauvage, mais la demoiselle ne s’est pas adoucie pour autant : les armes ont simplement changé. Coline Rio frappe désormais avec la précision d’une phrase, la vérité d’une voix qui refuse la pose. Dans son deuxième album, Maison, elle pousse plus loin encore cette radicalité douce, nous offrant un lieu habité, où l’on circule entre souvenirs, fractures, élans d’amour et questions existentielles ; comme dans les pièces d’une maison intérieure qu’elle aurait décidé d’ouvrir à son public… Musicalement, la folk s’installe davantage, portée par des arrangements organiques qui laissent respirer la voix et le texte. Rien de démonstratif – tout est au service de l’émotion. Et c’est peut-être ça, la vraie modernité de Coline Rio : dans un paysage musical obsédé par la vitesse, elle choisit la profondeur. Elle chante lentement, intensément, comme si chaque mot comptait vraiment. Et, spoiler alert : c’est le cas.
Par
Aurélie Vautrin
— COLINE RIO, concert le 17 avril à L’Autre Canal, à Nancy, et à voir également le 18 avril au Centre culturel Gilbert-Zaug, à Remiremont www.lautrecanalnancy.fr
La première saison hors les murs de l’Opéra-Théâtre de Metz, dans le contexte d’importants travaux de rénovation, s’achèvera ce printemps avec trois spectacles lyriques et un ballet qui se tiendront sur quatre sites différents : deux lieux de patrimoine et deux salles de concert situées à Metz et à Marly, à quelques kilomètres du centre-ville. À la cathédrale Saint-Étienne, le 10 avril, place à un oratorio que le compositeur César Franck considérait comme son œuvre majeure : Les Béatitudes. Expression de la foi profonde du compositeur, cette fresque monumentale dont le livret a été imaginé en 1859 par la jeune poétesse Joséphine Colomb brode une « poésie française » autour des enseignements du Christ. La musique sacrée résonnera également du 15 au 19 avril à la basilique Saint-Vincent de Metz avec un autre oratorio, Les sept dernières paroles du Christ en croix, avec le comédien Thierry Frémont. Joseph Haydn réalisait ici une œuvre à la grande puissance dramatique, sous la forme de sept méditations sur chacune des dernières paroles du Christ. Du 24 au 26 avril au NEC de Marly sera présenté un programme associant deux ballets du chorégraphe néerlandais Nils Christe : SYNC, sur une musique minimaliste signée Ludovico Einaudi, allie techniques de danse classique et moderne, tandis que Purcell Pieces transpose des œuvres du compositeur baroque avec les codes de la danse contemporaine. Enfin, l’Arsenal accueillera les 2 et 3 mai la Messa da Requiem de Verdi, chef-d’œuvre spectaculaire reprenant la liturgie italienne avec une dimension dramatique proche de l’opéra.
Par Benjamin Bottemer — SAISON 2025/2026, du 10 avril au 3 mai à Metz et divers lieux opera.eurometropolemetz.eu
La culture de la street
À qui appartient la rue ? Ceux qui la planifient, ceux qui la traversent ou ceux qui la transforment ? Chaque printemps, les Rencontres Urbaines de Nancy – RUN, pour les initiés – prennent la question à bras-le-corps et transforment l’espace public en immense labo à ciel ouvert. Un rendez-vous qui célèbre toutes les facettes de la street culture, placé cette année sous le signe de l’urbanité. Pas en tant que concept abstrait, mais en confrontation directe avec le réel : comment faire de l’espace commun un lieu de circulation des idées, des corps et des imaginaires ? RUN répond par l’action. Artistes, poètes, musiciens, sportifs et danseurs s’associent pour utiliser le langage comme matière vive – mieux, comme outil de résistance. Performances, danse, graff, concerts, débats… Le programme est chargé, avec notamment des rencontres professionnelles autour de la place des femmes dans l’art urbain. Au musée des Beaux-Arts, le pionnier du street art OX revisite quarante ans d’ironie graphique tandis que Tania Mouraud poursuit son exploration du langage et de la mémoire ; tandis que le waacking, danse flamboyante née dans les clubs queer afro et latino de Los Angeles dans les 70s, investit le CCN - Ballet de Lorraine pour un marathon d’initiations et de battles endiablés. Sans oublier une block party XXL à L’Autre Canal le samedi soir, des performances tout au long de la semaine et des initiations à tous les coins de rue. D’ailleurs, ouvrez l’œil, de nouvelles œuvres pourraient bien fleurir sur les murs de la ville. Rien n’est figé, on vous dit !
Par
Aurélie Vautrin
— RUN – RENCONTRES URBAINES DE NANCY, festival du 2 au 12 avril dans divers lieux, à Nancy www.run.nancy.fr
Thierry Frémont, comédien dans Les sept dernières paroles du Christ en croix
En partenariat avec
Cousu main
En portugais, « borda » signifie à la fois bordure, marge, limite, mais aussi broderie, rêve ou fantasme. À partir de cette curieuse polysémie, la chorégraphe brésilienne Lia Rodrigues a imaginé une pièce où les frontières cessent d’être des murs pour devenir des seuils. Sur scène, neuf interprètes forment et déforment ainsi un étrange organisme collectif en perpétuelle mutation. Ils s’assemblent en constellations mouvantes, se séparent, se recomposent, comme si leurs corps dessinaient une cartographie alternative du monde. Créée dans la favela de Maré, à Rio de Janeiro, Borda célèbre aussi les 35 ans de la Lia Rodrigues Companhia de Danças. Pour l’occasion, costumes et objets issus d’anciennes créations réapparaissent, recyclés, transformés, réactivés. Une mémoire textile qui circule entre les œuvres, comme si l’histoire de la compagnie se tissait à nouveau sous les yeux du public. Fidèle à sa démarche artistique, Rodrigues mêle également radicalité esthétique et réflexion politique. Vêtements, plastiques et matériaux récupérés façonnent une scénographie changeante où les corps se fondent dans la matière. Les danseurs avancent, reliés les uns aux autres, parfois comme un seul corps, parfois comme une communauté fragile en train de se former. Dans Borda, la frontière n’est plus une ligne de séparation : c’est une lisière poreuse où tout peut advenir. Un espace de rêve et de métamorphose. Et peut-être, au fond, une invitation simple : imaginer des mondes que l’on brode ensemble plutôt que de les découper.
Par Aurélie Vautrin
— BORDA, danse du 15 au 16 mai à l’Arsenal, à Metz À découvrir dans le cadre du Passages Transfestival 2026 et à voir également les 28 et 29 mai au Maillon à Strasbourg www.citemusicale-metz.fr
L’underground à l’abattoir
Le festival Out of the Crowd est de retour à la Kulturfabrik d’Eschsur-Alzette, à la frontière franco-luxembourgeoise. Depuis plus de vingt ans, l’événement se fait le porte-drapeau de la philosophie prônée par la Kufa, héritée de la culture squat. Sur une journée, l’ancien abattoir reconverti en centre culturel accueille la scène rock indépendante : dix groupes internationaux, épaulés par les locaux Sunny Gloom et Fulvous, dignes représentants du shoegaze au Grand-Duché. En tête d’affiche, A Place to Bury Strangers, qualifié de « groupe le plus bruyant de New York », qui délivre depuis 2003 un son puissant aux influences psychédéliques, shoegaze et space rock. Leur dernier projet en date : le disque Rare and Deadly, sorti en février, qui rassemble démos, raretés et expérimentations. Débarqués du Royaume-Uni, Ditz, un quintet post-punk/noise-rock, Ulrika Spacek, dont le récent disque EXPO ajoute un peu de glitch à leur rock psyché sophistiqué, et le son brut, énergique et sombre de Gans. Quant aux Canadiens de Crack Cloud, leur dernier opus Peace and Purpose renoue avec une esthétique garage aux antipodes de l’orchestration maximaliste à laquelle nous avait habitués le groupe de Calgary. Les Français de Meule nous feront goûter à leur formule explosive guitare/synthé/double batterie, et le duo japonais Hyper Gal à sa « no wave pop » chatoyante et minimaliste. Une programmation à découvrir sur deux scènes, en naviguant entre les bâtiments de briques rouges de la Kufa.
Par Benjamin Bottemer
— OUT OF THE CROWD, festival le 25 avril à la Kulturfabrik d’Esch-sur-Alzette kulturfabrik.lu
Caroline Arrouas ressuscite Franz et Dora, Théâtre en Mai
nous réunit autour de questions nécessaires ; César Vayssié donne du sens au chaos dans son Requiem ; la scène de la Filature se fait skatepark ; Héla Fattoumi déploie un double regard sur la danse, tandis qu’au Maillon, Borda donne la réplique à Fora.
VIVRE VITE
Par Nathalie Bach-Rontchevsky ~ Photo : Pascal Bastien
RÉUNIS AU TRAVERS DE NOCES IMAGINAIRES DANS
DORA ET FRANZ, SAUVER LE JOUR, FRANZ KAFKA ET DORA DIAMANT REPRENNENT ÉTONNAMMENT VIE
DANS CE SPECTACLE CRÉÉ PAR CAROLINE ARROUAS.
Avec Dora et Franz, sauver le jour, vous êtes au plus près de la pensée de Kafka, ce désir viscéral de ne pas reconduire le monde tel qu’il est. Un peu comme Bartleby, de « préférer ne pas ». L’endroit de la création en somme ?
Je suis d’accord avec cette formulation d’autant que je ressens dans tout ce qu’a écrit Kafka, dans ses journaux, dans ses fictions, beaucoup de désir, c’est-à-dire quelque chose qui est actif, même si la vie qu’il a mené pourrait nous laisser penser tout l’inverse. C’est aussi la question du regard sur le monde qui le met en crise en quelque sorte, mais ce monde-là, il arrive à le nommer juste par sa capacité d’observation et de formulation. Il y a aussi quelque chose d’enfantin là-dedans, parce que c’est quelque chose qu’un enfant peut faire parfois en nommant une chose qui nous semble tout à fait normalisée et qui, au fond, pourrait ne pas l’être du tout.
À tort et à raison, on a une vision un peu univoque de l’œuvre de Kafka, sombre, c’est le moins que l’on puisse dire. Ce serait oublier par exemple les lectures très joyeuses qu’il faisait de ses propres textes avec ses amis, cette façon de défier l’absurde.
C’est tout à fait juste. Après, il y a quand même un concours de circonstances aussi. Peu publié de son vivant, il l’a été ensuite grâce au refus de son ami Max Brod de brûler ses œuvres, heureusement. Et puis il y a eu la guerre mondiale, donc les traductions sont arrivées plus tard et c’est vrai que tout d’un coup son œuvre résonnait aussi avec un état du monde totalitaire, staliniste, fasciste, et évidemment on l’a prise à cet endroit-là. À juste
raison parce que lui-même avait traversé cette Première Guerre mondiale, sans la faire, mais en étant témoin. Donc son œuvre parle de ça et la noirceur est légitime. Mais dans l’image ou la légende qui a été créée sur Kafka après sa mort, on peut aussi penser que c’est Max Brod qui a induit le premier une certaine vision de lui, parce qu’il a sorti sa biographie très vite et il a publié et édité ses journaux. Il a beaucoup transformé aussi parce qu’il a voulu protéger quelque chose du mythe de Kafka, donc il a enlevé des passages de ses journaux qu’il considérait comme moralement douteux, notamment tout ce qui a rapport à la sexualité et sans doute aussi un rapport à l’humour. Tout ça a contribué, en plus des photos qui restent de lui, notamment celles qu’on voit beaucoup sur les T-shirts et les tasses de café, à tout autre chose. Il y a une photo d’identité qui date de quelques mois avant sa mort, où il est encore plus maigre que d’habitude et il a l’air effectivement très sérieux. Il n’y avait pas beaucoup de photos à cette époquelà et en général c’étaient des photos officielles où on ne sourit pas, donc tout ça est toujours questionnant par rapport à ce qui alimente une certaine vision de Kafka.
Son œuvre et sa personne exercent aujourd’hui une fascination intense auprès de très jeunes personnes.
J’ai appris qu’il y a un compte TikTok à son nom avec des millions de followers. Effectivement, il y a quelque chose de cette fascination qui perdure, d’ailleurs on a le sentiment qu’elle n’a jamais totalement faibli. On sait qu’il y a les textes de
— Kafka a cette capacité à se risquer à se dire soi-même, sans que ce soit quelque chose d’orgueilleux, mais qui est une croyance dans le fait que c’est comme ça que la vraie rencontre pourra avoir lieu. —
lui, dont Dora Diamant raconte comment ils ont été confisqués par la Gestapo, qui sont encore recherchés dans les archives par un tas de gens de par le monde. Il y a une espèce d’enquête parce qu’il était si secret que ça crée un désir de comprendre qui il était. Et la jeunesse, je pense, découvre sans doute aussi ses textes ou les redécouvre parce qu’on se rend compte en le lisant qu’il n’est pas du tout compliqué. Il crée un monde complexe, nuancé, plein de contradictions, d’humour et de noirceur, mais au fond son style est limpide et presque transparent, et ça, c’est assez fou parce que je me suis souvent demandée, si je tombais sur un texte de lui sans savoir que c’était de lui, si je saurais le dater. On pourrait ne pas se dire que ces textes-là ont cent ans ou plus.
Il y a peut-être aussi un rapport aiguisé aujourd’hui à ce qui est nommé folie dans une société où tout est normé, catégorisé, diagnostiqué. Kafka rend grâce à la liberté et au déploiement de la singularité. Oui, il y a quelque chose dans sa capacité à partager sa vulnérabilité, dans ses lettres notamment, qui me touche profondément parce que j’y vois un éloge du risque à se montrer vraiment. Il y en a une notamment, très drôle, à sa première fiancée Felice Bauer, où il se décrit en disant : si tu veux m’épouser, sache qui je suis. Et il fait un portrait de lui extrêmement dur et en même temps plein d’humour. Bref, il n’est pas du tout en train d’enjoliver le tableau. Kafka a cette capacité à se risquer à se dire soi-même, sans que ce soit quelque chose d’orgueilleux, mais qui est une croyance dans le fait que c’est comme ça que la vraie rencontre pourra avoir lieu. Et donc d’embrasser les difficultés à être au monde, de son fameux « comment vivre » qui était une question lancinante. Je pense que ça trouve un écho dans une jeunesse qui se demande, dans le monde si anxiogène dans lequel on vit, quelle serait une trajectoire de vie possible. Et qu’est-ce que « se construire ».
C’est vrai, on songe aussi à Kafka et son amour pour le cirque, l’endroit même du risque. Et malgré sa détestation de l’impatience, on imagine la puissance et la valeur du saut qu’il effectue quand il décide de tout quitter pour suivre Dora, alors qu’il est au bord de sa vie.
La maladie a levé ses angoisses, parce qu’il avait en quelque sorte cette excuse, c’est un peu maladroit de le dire comme ça, de devoir s’incarner dans un monde prévu pour lui : le mariage, les enfants, etc. Il décrit cette nuit où il hésite à se jeter par la fenêtre, il décrit la fenêtre et ce choix de ne pas le faire. Et une fois sa décision prise, il passe à l’étape d’après, ce n’est pas une espèce d’éternel aller-retour comme il peut y avoir dans les petites choses du quotidien qu’il décrit. Il a aussi une grande exigence intellectuelle à se confronter à ses problèmes existentiels, et ça n’est pas du nombrilisme. Moi, c’est cette négociation-là qui me fascine aussi.
L’autre chose qui continue de passionner aussi, c’est sa sexualité. Et pourtant, avec Dora Diamant, il semblerait que les choses soient différentes.
Il rencontre Dora Diamant dans un faisceau de conditions. Max Brod a édulcoré son journal, mais ensuite il a été édité dans sa version intégrale. En France, plus récemment est parue la traduction de la biographie extraordinaire de Reiner Stach sur Kafka, une biographie en trois tomes parce que même si Kafka n’a vécu que 40 ans, il y a tout de même 2 000 pages sur sa vie et il revient à plusieurs reprises sur cette question. On sait qu’il a été plus ou moins dépucelé par une prostituée, que tout ça s’est fait dans un mélange de fascination et de rejet, son rapport à l’impuissance aussi, tout ça existe en marge dans certaines de ses entrées de journal.
Il a écrit une lettre à Milena Jesenská, une des femmes de sa vie, parce que même s’ils ne se sont vus que quatre ou cinq fois, ils se sont énormément écrit. Dans une de ces lettres, il lui dit où il en est sexuellement et par des mots sibyllins lui fait comprendre les maigres expériences qu’il a eues dans sa vie. C’est quand même hyper libre aussi de parler de ça. Quand il rencontre Dora, qui est alors comédienne, il va très mal. Mais il a une passion depuis des années pour la culture juive orientale, notamment la langue yiddish, et pour tout ce qui a à voir avec le théâtre, parce qu’il a rencontré dans sa jeunesse des comédiens du théâtre ambulant Lemberg. Et ce sont ces gens-là, ces saltimbanques dont le père de Kafka trouve qu’ils sentent mauvais et s’habillent mal, qui exercent une fascination par leur choix de vie, leur liberté, leur rapport à cette culture dont Kafka adore tout. C’est pour lui le
monde des légendes. Il se trouve que Dora incarne tout ça, d’une part parce qu’elle vient de Pologne, qu’elle a grandi dans un milieu extrêmement croyant, presque orthodoxe, et qu’elle connait toutes ces légendes. En même temps, elle s’en est enfuie, c’est-à-dire qu’elle a tout plaqué à une époque où il paraît presque inconcevable de faire ça, dans les années 20 et à son âge, pour devenir comédienne à Berlin dans un acte complètement émancipateur et libre. Et quand il la rencontre, il rencontre cette femme-là. Elle parle d’elle-même dans un texte qu’elle écrit à la fin de sa vie. Elle dit : je suis comme un personnage tout droit sorti d’un roman de Dostoïevski, créature sombre et obscure, vouée aux rêves et aux pressentiments. Elle a une façon très théâtrale de se définir. Elle arrive donc avec cet univers-là, une forme de pulsion de vie, de rage de vivre qui percute la vie de Kafka. Dans la lettre qu’il va écrire à un de ses amis avant de partir à Berlin, il dit que c’est un acte d’une audace folle comparable seulement à la campagne de Russie de Napoléon. Lui-même a l’impression de suivre quelque chose qu’il considère comme un peu fou, mais qui semble la seule chose à faire. Même physiquement, ça a libéré quelque chose, lui qui ne pouvait pas écrire s’il y avait du bruit à côté, lui qui rêvait d’être dans une cave où on lui déposerait son repas devant la porte close pour ne voir personne de toute la journée. Et là, à Berlin où ils étaient très pauvres à cause de l’inflation et pour tout un tas de raisons, ils vivaient dans la même pièce et il écrivait à côté d’elle et ça marchait. Rien que ce désir-là, de la création opérée à côté d’elle… Le reste, on n’en sait rien parce qu’on n’a pas de trace de leur relation charnelle, mais on sait qu’ils dormaient dans le même lit, on sait qu’elle était avec lui jusqu’à la mort et on a des traces des dernières semaines, parce que, comme il ne pouvait plus parler, il notait ce qu’il avait à dire sur des feuillets qui ont été conservés et qui sont appelés maintenant les feuillets de conversation, et dans lesquels, par exemple, il lui demande de lui mettre la main sur le front. Il y a quelque chose de l’ordre de la relation charnelle évidemment. Après la mort de Kafka, Dora a écrit une lettre à Ottla, la sœur préférée de Kafka, où elle dit : je suis dans le peignoir de Franz, et je le sens encore contre moi. On se doute qu’ils ont eu une sexualité.
L’épitaphe sur la tombe de Dora en dit long : « Qui connait Dora sait ce que signifie l’amour. » De toute manière, charnellement ou pas, il s’est passé quelque chose de l’ordre de l’amour.
Surtout que cette phrase a été écrite par Robert Klopstock, l’ami et médecin de Kafka, qui était avec Dora et Franz au sanatorium les dernières semaines de sa vie, dans une lettre qu’il a écrite au lendemain
de sa mort à la famille de Kafka. Donc c’est un témoin proche qui a vu cet amour entre eux. Même Max Brod, quand il allait leur rendre visite, dit que les derniers mois de la vie de Kafka ont été les plus heureux. Ce qui est bouleversant parce qu’il l’a peut-être payé au prix fort, mais il l’a vécu.
Et pour ce risque, et pour cette joie, vous avez choisi la musique Klezmer.
Dans le Klezmer, dit en yiddish, les chansons sont dans une langue qui ne vient que de l’étranger, puisque c’est un mélange de toutes les langues étrangères qui se sont agrégées. On peut être touché par la musique Klezmer sans l’avoir jamais entendue, parce que ça nous place à un endroit d’ouverture. J’ai voulu me saisir de cette musique parce qu’elle porte en elle quelque chose que je trouve magnifique, en disant souvent des choses extrêmement tristes, mais avec une musicalité très dansante et entraînante. Il y a une dichotomie très forte entre la réalité qu’elle décrit et la pulsion de vie que ramène le rythme. En plus, il se trouve que traditionnellement dans les mariages juifs orientaux, on ne peut pas se marier sans musique. Comme dit cette phrase que j’aime beaucoup, prononcée dans les maisons traditionnelles : tu n’épouses jamais un musicien, par contre, il faut qu’il y en ait à ton mariage. Il se trouve qu’on sait que Kafka a demandé Dora en mariage quelque temps avant sa mort. Il a écrit au père de Dora pour faire cette demande officiellement et Max Brod raconte que la réponse négative a fini en quelque sorte d’acter le fait qu’il allait mourir, c’était un énorme choc. Mais rien que le fait de vouloir se marier quelques semaines avant sa mort est déjà une espèce de folie magnifique. C’est ça qui a fini de susciter mon envie de dire : on y va, on est au théâtre, on peut tout réanimer, donc on va le faire, on va réparer ce mariage manqué. Il était évident pour moi qu’il fallait qu’il y ait cette musique-là qui arrive et qui soit tout le temps là pour nous ramener du côté de la vie, tout le temps, tout le temps.
Finalement vous avez tenu promesse à la promise.
En tout cas, Dora et Franz ont beaucoup rêvé à leur avenir tout en sachant qu’ils n’en avaient pas. Je trouve que c’est sublime, ça participe d’un élan qui ne peut que nous contaminer.
Vous avez écrit et mis en scène ce spectacle, mais vous incarnez aussi Dora Diamant.
Je me suis toujours dit que je voulais écrire ce spectacle et le jouer en même temps, c’était presque la même chose pour moi. Pour en revenir à cette question du yiddish, Dora a beaucoup traduit à la fin de sa vie, et dans ma vie personnelle, la traduction, c’est assez important parce que j’ai grandi entre deux langues. J’ai beaucoup fait la traduction du français à l’allemand et je pense que, profondément, mon rapport au théâtre et au jeu vient de là. Traduire, c’est quand même déjà créer, c’est déjà interpréter, dans tous les sens du terme. Jouer Dora Diamant, c’est aussi très politique, elle qui en plus a été si ballottée, à parler plein de langues différentes, parce qu’elle a dû se réadapter à un monde qui n’a été qu’hostile à son endroit. Pourtant, tout ça n’a pas abimé sa relation aux autres. C’est quelque chose que je trouve d’une force inouïe.
— DORA ET FRANZ, SAUVER LE JOUR, théâtre (en français et en yiddish) du 30 mars au 11 avril au TNS, à Strasbourg et du 22 au 24 mai au festival Théâtre en Mai, à Dijon www.tns.fr
EN QUÊTE D’ACTIONS
Par Guillaume Malvoisin
NOUVELLE ÉDITION DU FESTIVAL THÉÂTRE
EN MAI, DU 22 AU 31 MAI. LE THÉÂTRE
DIJON BOURGOGNE PROLONGE SES OBSERVATIONS SCÉNIQUES ENTRE
INTIMISME ET GRANDES LARGEURS.
Être et pouvoir en jouir. Sans doute un des meilleurs résumés possibles pour toute tentative de faire théâtre. Deux assemblées face à face, ou plus justement, deux peuples réunifiés, le temps d’une représentation, dans les réponses imaginées à la grande question de l’utilité qu’il y a à vivre dans ces temps modernes et troublés. Être et pouvoir en jouir, l’expression est
chipée à un extrait de Pedro, spectacle programmé pour cette 36e édition du festival Théâtre en Mai. Elle pourrait aussi s’afficher comme une devise enthousiaste de réconciliation. L’artiste pose les questions ? Les spectateurices viennent en goûter les réponses, et poser d’autres questions. Pour faire simple. C’est ce qui anime depuis 36 années, donc, cette saison dans la saison qu’est Théâtre en Mai, festival posé entre Capitale et Province par le CDN dijonnais, Théâtre Dijon Bourgogne, un des cœurs battants de la culture de la Cité des Ducs.
Théâtre en Mai, c’est surtout une fête. Engagée, juste et ouverte sur le monde. On y pratique le DIY génial, voir Crash ! , la recherche en région, voir Tumeur ou Tutu, les combats du jour et les fidélités anciennes, voir Dora et Franz, sauver le jour. Entre autres réussites. La photo de couverture du dossier de presse qui nous a été confiée pose les choses avec clarté. Extraite de Queen Kong, spectacle joué pour TEM n°35, elle montre une jeune femme, les
bras ouverts sur le soulagement, la détermination, la victoire. D’être soi, de prolonger le passé dans les remous du présent. Comme le fait cette nouvelle édition, loin d’être sortie de nulle part pour se faire compilation hors-sol de ce qui se pratique sur les scènes de théâtre aujourd’hui. Ce qui pourrait enfin rapprocher le théâtre de ce que la musique a entrepris depuis quelque temps déjà, une créolisation au vacarme du monde, une tentative de sono globale. Avec la friction de rythmes, de langues et d’images. Cette 36e édition porte cela, et joliment, avec sa dizaine de créations, productions et co-productions, avec ce maillage de langages portés en scènes, avec la présence d’artistes venus de Gaza, se baladant entre Chine et Hexagone, enquêtant sur les pages d’histoire noircies par la colonisation. Théâtre en Mai scrute, Théâtre en Mai remue, Théâtre en Mai thésaurise.
« Nous créons des œuvres, des récits, nous inventons des mondes, des mondes de rechange, nous spéculons des mondes transformés, nous pensons que l’imagination peut toute chose sur le réel. » L’imagination au pouvoir, d’autres s’y sont essayés en leur temps, avec plus ou moins d’échos encore sonnants. Pas une excuse pour ne pas réessayer comme le dit avec force cette citation du manifeste signé par Aurélia Lüscher et Guillaume Cayet pour la compagnie Le désordre des choses, programmée avec Nos Empereurs, vie et mort d’Armand Lamarque. Pour bousculer le réel et laisser advenir un fantastique politique, Cayet, ici auteur et metteur en scène, place des idées du passé dans des corps d’aujourd’hui et traque les affres de la colonisation au Bénin. Naissent alors des empereurs, des intrigues familiales, des soucis écologiques, des responsabilisations postcoloniales de celleux qui regardent. Qu’est-ce qu’on voit ? Un plateau de terre, rustre, immergé dans des projections vidéo exubérantes, un contraste de débat, où chacune et chacun devra se faire son chemin parmi les fantômes d’un passé peu glorieux.
Autre pôle, tiré arbitrairement des cent autres engagés dans cette édition, la quête de soi. Dans les pelures soyeuses de Gildaa, par exemple. Être multifacettes, en concert pour l’Extra Festival de La Vapeur et en cabaret lucide pour le festival, Camille Constantin Da Silva se crée un double pour être soi, s’invente une diva tragique pour résoudre dans la satire afro-brésilienne la question trouble de l’identité, s’imagine un théâtre grand comme une maison pour jouir d’être soi, enfin soi. Quête identique chez Wang Jing avec Moi, Elles , multiplication kaléidoscopique et transgénérationnelle sur l’exil et l’amour, ou chez Erdal Karagoz et Simon Roth avec la fable Erdal est
parti. Récit documentaire sur le Kurdistan comme point de départ obligé pour un enfant du pays, laissant sa trajectoire lier violence, déracinement et condition de réfugié politique. Jouir d’être soi, c’est aussi faire le choix des flammes, Brûle de Muriel Carpentier, de l’inquiétude transbiographique, Dora et Franz de Caroline Arrouas, mais aussi de l’attente, de la patience et de la résolution. En un mot, de la puissance qu’être femme peut vouloir dire, choix éclairé et interrogé par Sans Ulysse , parfait retournement de la légende homérique piloté par Liora Jaccottet, artiste complice du TDB. Artiste peu en reste de malice quand il s’agit d’être joyeusement soi.
— THÉÂTRE EN MAI, festival du 22 au 31 mai au Théâtre Dijon Bourgogne, centre dramatique national, à Dijon tdb-cdn.com
QUAND VERDI RÉVEILLE L’APOCALYPSE, CÉSAR VAYSSIÉ TRANSFORME LE REQUIEM EN EXPÉRIENCE SENSORIELLE FURIEUSEMENT PUNK, OÙ LA MORT SE DANSE ET OÙ LE MONDE BRÛLE POUR DE VRAI.
« Jour de colère, jour fameux / Qui réduira le monde en cendres. » En 1874, Verdi lançait le chaos dès les premières notes de sa Messa da Requiem, œuvre sacrée née du deuil et du chagrin – l’une des plus puissantes de toute la musique classique. En 2026, sous le regard de César Vayssié, l’embrasement n’est plus une prophétie : c’est un état du monde. La messe des morts devient divine comédie digitale, punk et underground, objet incandescent entre théâtre, cinéma et musique, où affleurent les violences sourdes et les désirs brûlants d’une époque à bout de souffle.
En finir avec l’idée d’un Jugement dernier tombé du ciel, c’est le parti pris radical choisi par le cinéaste dans sa relecture très contemporaine du monstre de Verdi. Faire de l’apocalypse le résultat de la colère humaine – et non plus divine, dans un monde qui n’a plus besoin de fiction pour en éprouver la fin. Un choc frontal, sensoriel, une « proposition méta-physique, dont le méta serait l’image, et le physique serait le vivant, l’orchestre, le chœur, les solistes, et la présence incongrue de danseurs échappés d’un film-poème abstrait et chorégraphique ». Artiste inclassable, César Vayssié n’en est pas à son premier déplacement. Depuis toujours, le cinéaste-plasticien, connu pour ses œuvres à la frontière de l’expérimental et de la performance, brouille les pistes, mélange les formes, fabrique des objets hybrides où le corps devient un champ de tension politique. Avec le Requiem, il pousse ce geste encore plus loin : « Je pense le spectacle comme un film de gestes, ditil. Un montage intuitif, une fable expressionniste joyeusement confuse où l’extase et la souffrance coexistent dans le même mouvement. » Car ce Requiem selon Vayssié n’a rien d’une prière apaisée : au contraire, il avance à vif, coupé au scalpel et sans anesthésie.
MEMENTO MORI
Créée en hommage à Alessandro Manzoni, la partition portait déjà une tension extrême. Verdi y injectait son sens du théâtre, poussant le sacré vers une dramaturgie brute, faite de contrastes éminemment radicaux. Sous l’impulsion de Vayssié, elle redevient ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : une secousse, une expérience physique, un théâtre de l’âme. Alors, sur scène, les repères vacillent. Les figures se brouillent, les récits se fissurent. Innocents, damnés, jeunes, indociles, insaisissables, tous se mélangent. Des spectres peut-être, des survivants sûrement. Des corps libres qui dansent au bord du gouffre, entre effroi et jouissance. Des zombies métaphysiques, coincés entre vie et mort, fiction et réalité, figures d’un
monde qui ne sait plus très bien où il se tient. Leur mouvement devient une réponse – physique, immédiate – à l’angoisse diffuse de l’époque face à cette colère collective, brute, qui consume le réel. Face à cela, Vayssié ne moralise pas mais fait collision. Michel-Ange croise Albrecht Dürer, les visions anciennes rencontrent les esthétiques punk, queer, gothique, BDSM dans un flux continu d’images et de gestes. « Croiser n’est pas opposer », insiste-t-il, plutôt produire du sens dans le chaos. Faux sang, vent, fumée : les artifices sont exposés, rejoués, détournés. Non pour tromper, mais pour révéler. Comme si montrer la fabrication, c’était déjà résister. Déconstruire les images, c’était reprendre prise sur un réel saturé de fictions toxiques. Le Requiem devient ainsi un organisme vivant, traversé d’élans et de ruptures, entre furie collective et vertige intime. « Changer la légende des images pour changer l’image des légendes. »
Défaire les oppositions – sacré et profane, passé et présent, foi et réalité – pour ouvrir un espace plus trouble, plus libre, plus vivant. Dans cette traversée, rien n’est résolu. La mort n’apaise pas. Elle expose, elle fracture, elle met à nu. Mais dans cette instabilité, quelque chose persiste… Une énergie fragile, indocile. Une manière de faire corps, malgré tout. De produire du commun dans un monde qui se défait. Et dans les cendres, il reste ça : danser.
— MESSA DA REQUIEM – VERDI, opéra du 27 mai au 2 juin à l’Opéra national de Nancy-Lorraine, à Nancy www.opera-nancy.fr
DANSE À ROULETTES
Par Mathieu Jeannette ~ Photo : Dorian Rollin
LE
SKATE, L’ART ET LA SCÈNE, TOTALITY STREET EN FAIT UN NOUVEL AXE. EN ÉCHO À UNE EXPOSITION MULTICULTURELLE AMBITIEUSE À LA FONDERIE DE MULHOUSE, LA FILATURE COLLABORE
la jeunesse mulhousienne, le montage de plusieurs skateparks itinérants, faits maison, ainsi que celui d’une rampe à Chamrousse pour une compétition internationale de snowboard… Une équipe au tempérament digne de célébrer le passage de la flamme olympique place de la Réunion.
DANOISE METTE INGVARTSEN. DE QUOI RÉJOUIR SON PRÉSIDENT, TECHNICIEN
FERROVIAIRE, TOUJOURS SUR LE RAIL ET SUR SES ROUES.
Après bientôt trente ans de tricks et de ollies, l’association mulhousienne Totality Street ne lâche pas la rampe et célèbre encore le skate et la culture urbaine de manière inédite. Rencontre avec son président, Sylvain Rochemont, cool cinquantenaire, dans l’épicentre du skate et du tournage rock local, Croconuts. Veste en jean blanc, casquette et Vans obligées, ce père de famille sympathique me retrace humblement le parcours de cette équipe soudée par les années.
Un palmarès qui comporte le Regio Tour Contest 2006 et 2008, réunissant les meilleurs riders européens dont le champion du monde Bastien Salabanzi dans le hall 3000 du Parc Expo. Soit 2 000 spectateurs sur le week-end. Sylvain dénombre de nombreuses initiations au skate pour
Le 27 septembre dernier, Totality Street investissait le hall de la Fonderie de Mulhouse pour une expo skate d’ampleur inédite dans la région. Plus de 250 planches de collection issues d’années de recherche par Guillaume Neff, patron de Croconuts et Ronan Rummler, celui de Woodstock. Événement qui avait accueilli Sébastien Carayol, journaliste pour Tracks et skateur national avec son acolyte Morgan Bouvant, organisateur d’événements à Paris. Invités d’honneur en débat et dédicace pour Skateboard Culture qui s’apparente à une bible du skate. Un pavé historique, technique et culturel mis en page dans un graphisme épatant. Ils quittèrent Mulhouse via Los Angeles et New York pour promouvoir leur manifeste. C’est lors de cette imposante expo que Fortunato d’Orio avait joué au piano sur les démos de jeunes locaux, muant trajectoires, courbes et tricks en une danse singulière rafraîchissante. Un concept qui avait tant séduit Sylvain que la Filature et la CEA ont contacté son association pour accueillir les 30 et 31 mai le spectacle Skatepark de la jeune chorégraphe danoise et skateuse bruxelloise Mette Ingvartsen. Un bal sous electro indus tribal et chants punks qui retrace l’émergence de la street culture à roulette. Un West Side Story électrisé de la glisse, rythmé de scènes clés de cette contre-culture. La grande scène de la Filature aura la capacité d’accueillir modules et rampes ridés par une douzaine de skateurs et danseurs de la troupe qui convie aussi les locaux à glisser sur l’évènement. Un skatepark extérieur, DJs, initiations et démos seront mis en place et animés sur le parvis de la Filature par Jeff, Arnaud, Alex, Laurent et Nicolas Schneider qui n’est autre que le designer de la société Verticale. Membres actifs, qui en trente ans ont fait de Totality Street l’interlocuteur culturel frais et fougueux de la ville de Mulhouse.
— SKATEPARK, spectacle les 30 et 31 mai à la Filature de Mulhouse, à Mulhouse www.lafilature.org
Pour sa nouvelle création en tant que chorégraphe et interprète, l’artiste Héla Fattoumi – par ailleurs co-directrice avec É ric Lamoureux du Centre chorégraphique national de Bourgogne-FrancheComté, à Belfort – travaille pour la première fois avec Sondos Belhassen. La danseuse, chorégraphe et actrice tunisienne dialogue au plateau avec Héla Fattoumi, les deux femmes dessinant ensemble une création où la conversation est au cœur. Avant sa création en juin lors du festival Montpellier Danse, une étape de travail est à découvrir début avril à Belfort. Rencontre avec Héla Fattoumi.
À quel moment avez-vous eu l’envie de travailler avec Sondos Belhassen ?
Je connais Sondos Belhassen depuis plus de trente ans, nos échanges ont souvent eu lieu en Tunisie et autour de la danse – nous nous sommes vues danser. Le déclic pour travailler ensemble remonte à 2017, quand je l’ai vue en solo dans une pièce du chorégraphe Radouan Mriziga et dans laquelle je l’ai trouvée magnifique. À partir de là, nous avons commencé à échanger. Quand il s’agit de retourner
au plateau, je suis quelqu’un de lent. C’est quelque chose qui nécessite pour moi une réflexion et une intériorisation. Je dois être convaincue de la nécessité de mettre mon corps en jeu. Le rapport au plateau comme danseuse a presque toujours un lien pour moi avec la Tunisie et a souvent pris la forme du solo. Là, j’ai pensé que c’était peut-être l’occasion de partager le plateau avec Sondos. La question de l’altérité traverse tout notre projet artistique avec É ric depuis toujours et je sentais le besoin d’un vis-à-vis, de mettre en partage cette étape de ma vie d’artiste et de faire retour sur ce qu’il reste de la Tunisie pour moi aujourd’hui – une interrogation récurrente dans ma vie. Quelque chose s’est doucement cristallisé dans l’idée du retour au plateau, et non pas du retour au pays, même si c’est un peu comme un retour au pays aussi…
Vous êtes toutes les deux interprètes côté danse, chant et texte, mais vous en signez seule la conception. Pourquoi ?
Pendant deux ans, nous nous sommes retrouvées avec Sondos Belhassen, discutant de ce dont nous
allions parler : la question de la transmission et de ce rapport aux générations de femmes, qu’elles soient nos grands-mères, nos mères, ou qu’il s’agisse de l’avenir, avec nos filles. Et il y a eu une clarification de la part de Sondos, qui m’a dit souhaiter être interprète. Le fait qu’elle signifie cette idée a été importante. C’est intéressant qu’il n’y ait pas forcément de réciprocité dans nos places et que ce soit mon parcours de femme, de créatrice, de danseuse, qui nous emmène. J’ai besoin d’une réflexion, dans l’idée du miroir, de quelque chose de ma vision qui se projette et se réfléchisse sur le corps et l’histoire de l’autre. Il y aura du fictionnel, du réel, et pour autant ce ne sera pas un spectacle documentaire.
On évoque souvent la gémellité comme le lieu, audelà d’une ressemblance, d’une complémentarité. Cela résonne-t-il pour vous ?
TWAMA Paradise est venu du fait qu’il y a dans notre physique des points de convergence : nous avons à peu près la même taille, le même genre de cheveux, un visage assez dessiné avec des angles – nous ne sommes ni l’une ni l’autre dans la rondeur.
Donc il y avait déjà ce rapport évident en termes de physionomie. Après, évidemment, intérieurement, nous sommes parfaitement dissemblables, et je ne crois qu’à cela : il n’y a relation que s’il y a dissemblance, écart. J’aimais bien, également, la polysémie de « twama », qui offre un jeu sur ce « toi et moi » qu’on entend, qui joue du trouble qu’il y a à entendre une chose qui en est une autre. Et « paradise » vient contrebalancer « t wama ». J’ai toujours eu envie d’avoir une sœur et il y a dans ma famille beaucoup d’histoires de jumelles : des vraies, des fausses, des jumelles révélées, des séparées. L’identité étant cette chose totalement fragmentée et multiple, c’est assez troublant de se dire que la gémellité renvoie à peut-être une part de toi qui ne se réalisera jamais. D’ailleurs, je pense que mon histoire de co-signature, de bicéphalité avec Éric Lamoureux répond partiellement à cette idée qu’il n’y a pas une signature unique, un seul ego,une seule pensée. Je ne souscris pas au côté démiurge, surtout quand on fait du spectacle vivant. Nous ne sommes qu’à la croisée d’imaginaires, la création est toujours étoilée, on ne fait rien tout seul.
Comment rencontre-t-on quelqu’un dans la danse ?
Par les corps, par le mouvement dans l’espace, quelque chose se passe par porosité, par perméabilité. Nous regardons chacune la danse de l’autre, nous échangeons sur nos mouvements, nos points de force, notre façon de s’ancrer au sol – celle qui est plus aérienne, celle qui est plus terrienne. Il est évident que nous n’avons pas le même rapport à la danse, mais nous partageons une énergie. En même temps, j’ai un rapport aux interprètes dans mon travail de chorégraphe où je suis « une guetteuse ». Avec Éric, nous nous sommes toujours définis ainsi, comme des personnes qui mettent en place des contextes d’émergence de la danse – notre enjeu n’étant pas d’écrire une danse que l’on apprend à l’autre, mais au contraire d’accueillir et développer la danse de l’autre. C’est là qu’il se passe un truc : si Sondos Belhassen et moi-même dansions de la même façon, cela n’aurait pas d’intérêt. Enfin, rien n’est différent des processus de création qu’ É ric Lamoureux et moi aimons vivre : laisser du temps, de la décantation, avoir une montée crescendo et voir comment, tout doucement, les contours d’une pièce se dessinent. C’est toujours l’endroit le plus fascinant et dont je ne me lasserai jamais : partir d’un magma, d’une ébullition, et tirer le fil, élaguer jusqu’à arriver à une structure de ce que pourrait être, dans le rapport au temps et au public, un spectacle.
Vous avez toutes les deux, peu ou prou, un âge similaire. Qu’est-ce qui se met en jeu avec un corps de soixante ans ?
Déjà, il y a une chose qui est incontournable, c’est comment prendre soin de nos corps pour être dans la capacité de travailler et de danser ainsi, jour après jour. Le soin et la préparation que cela requiert nous challengent, car il faut qu’il y ait des phases avec du dépassement, sans pour autant se brutaliser. Après, on n’a pas moins d’énergie à soixante ans : on la canalise plutôt tellement mieux ! Cela repose sur une écoute et une attention à ses capacités et au cadre de travail. Mais nous ne sommes pas dans l’économie, lorsqu’on se connaît bien on sait ce qu’on peut faire et ce qu’on n’a pas intérêt à faire.
Quel travail sur la musique menez-vous ?
Ce qui m’intéressait, c’est que la musique soit, d’une façon ou d’une autre, du monde arabe. Qu’il y ait des revisitations possibles par des artistes de la jeune génération de musiques arabes plutôt traditionnelles, et des standards (plutôt occidentaux) qui se jouent des langues. La composition est
d’ É ric Lamoureux, à partir de « sons » d’artistes contemporains du monde arabe – Maghreb en particulier – qui s’inspirent des univers musicaux/ chantés traditionnels. Et toutes deux, nous chantons en français et en tunisien – la question de la langue étant pour moi essentielle en tant qu’analphabète dans ma langue natale. Tous ces déplacements et cette complémentarité sont très intéressants, entre Sondhos qui a le même niveau d’instruction dans les deux langues et moi qui ai une langue fantasmée, pleine de troubles, de manques.
Vous avez parlé du retour au plateau comme d’un retour au pays. Travailler au plateau, est-ce revenir à un pays rêvé, une sorte de paradis ?
Absolument. Pour moi, le studio est l’endroit de la liberté où je peux tout imaginer, où je peux avoir l’impression, en écoutant de la musique, en regardant des images, que je peux tout faire. Donc en ce sens-là, oui, je retourne au pays rêvé, où je peux vivre ce que je n’ai peut-être jamais eu le temps ni la possibilité de vivre.
Lors d’un entretien il y a un an avec également É ric Lamoureux [ Novo 76 ], vous évoquiez la difficulté de penser la situation qui vient, tout en soulignant la nécessité absolue de résister, d’être en solidarité. Un an plus tard, politiquement, c’est clairement pire. Votre regard a-t-il changé ?
Pour reprendre l’expression d’Edgar Morin, nous sommes dans un festival d’incertitudes. Comment penser l’avenir, quand on est jeune ? Il y a une urgence à vivre chaque acte positif, chaque petite victoire, et je suis très admirative de cette jeunesse qui ne baisse pas les bras, qui considère l’art comme un endroit plus que jamais de résistance. Nous avons une histoire avec le service public de la culture, il y a une nécessité de l’art dans la structuration d’une société au sens large. Là, effectivement, les moyens sont plus réduits que jamais et tout cela pose des questions. Un nouveau système est-il possible ? Comment repenser la place de la culture et son financement dans la société ? Des chantiers énormes sont à mener, mais le monde va tellement mal, nous sommes dans une telle incertitude politique, j’avoue que je me sens un peu dans un état d’impuissance. Et qu’à part préserver ce que nous faisons, le mieux qu’on puisse faire est de soutenir et d’accompagner les jeunes – et si je parle des jeunes artistes, ils sont déjà en train d’amener des réponses artistiques.
— TWAMA PARADISE
Danse le 2 avril à Belfort www.viadanse.com/spectacle/twama-paradise
Le plaisir du papier
Adrien Bosc retrace la genèse des Éditions du sous-sol, Christian Fevret nous plonge dans les mécanismes de l’interview et Nikol Dziub vibre aux côtés des révolutionnaires du stade.
UNE HISTOIRE NATURELLE
Par Nicolas Querci ~ Photo : Delphine Ghosarossian
CRÉÉES POUR ACCUEILLIR
LES GRANDS NOMS DU JOURNALISME DE RÉCIT, LES ÉDITIONS DU SOUS-SOL
ONT DEPUIS LARGEMENT ÉTENDU LEUR CHAMP
D’ACTION POUR DEVENIR UN FOYER DE L’AVANT-GARDE LITTÉRAIRE. RENCONTRE
AVEC LEUR FONDATEUR ADRIEN BOSC.
À l’origine, Adrien Bosc a créé les É ditions du sous-sol en 2011 pour publier la revue Feuilleton
Chaque trimestre, la revue rassemble des reportages, enquêtes, portraits, récits et nouvelles des grands noms du journalisme littéraire, la narrative nonfiction , genre populaire aux É tatsUnis et méconnu en France. Les pionniers Gay Talese, Joseph Mitchell ou Nellie Bly, aussi bien que les nouvelles voix, David Samuels, David Grann ou Nathaniel Rich. Dans la foulée, une deuxième revue voit le jour en 2013, Desports, qui propose deux fois par an des textes d’écrivains et de
reporters consacrés au sport sous toutes ses formes. L’aventure aura duré 22 numéros pour Feuilleton, dix pour Desports
Entre-temps, le sous-sol a commencé à publier des livres, avec L’Alphabet de flammes de Ben Marcus et Sinatra a un rhume , de Gay Talese, en 2014. Les premiers titres apparaissent comme le prolongement du travail mené par la revue Feuilleton , puisque la plupart des auteurs y ont d’abord été publiés, comme ce fut le cas, en plus des deux premiers cités, de Nellie Bly, David Samuels, ou Nathaniel Rich. Le catalogue se déploie dans deux directions : ce qui se rattache à la littérature du réel (la collection « Feuilleton non-fiction »), avec des textes mêlant enquête journalistique et écriture romanesque ; et ce qui ressort de la fiction (« Feuilleton fiction »), avec un penchant pour les dystopies, les romans d’apprentissage et les écritures d’avant-garde.
Alors qu’il est courant d’opposer fiction et nonfiction, surtout depuis que celle-ci gagne du terrain, les Éditions du sous-sol défendent les deux genres avec la même conviction, puisqu’ils permettent tous deux, avec des moyens différents, de poser un regard sur le monde. En sachant que les frontières de chaque genre autorisent toutes les explorations, et que l’on peut tout à fait naviguer de l’un à l’autre, comme le prouvent les œuvres de Maggie Nelson, Mariana Enriquez ou Deborah Levy. Depuis 2024, la collection de poche « Souterrains » accueille des ouvrages des deux univers et permet d’inscrire le catalogue dans la durée.
Ce positionnement s’avère heureux, puisqu’en plus de participer à l’affirmation de la littérature du réel, la maison acquiert petit à petit une jolie réputation grâce à des titres comme Solomon Gursky de Mordecai Richler, Jours barbares de William Finnegan, son premier grand succès commercial, Une partie rouge de Maggie Nelson, La Semaine perpétuelle de Laura Vazquez, Notre part de nuit de Mariana Enriquez, entre autres.
Le Femina étranger de Manuel Vilas en 2019, celui de Deborah Levy en 2020, puis le succès populaire des Naufragés du Wager de David Grann en 2023, permettent à la maison de franchir un cap. Avant que l’extraordinaire succès de Mon vrai nom est Elisabeth, le premier roman d’Adèle Yon, situé à la jonction entre fiction et non-fiction, ne consacre la ligne suivie depuis le départ.
Très tôt, le sous-sol a fait le choix de se rapprocher d’une plus grande structure pour pouvoir se développer. C’est ainsi qu’en 2014 la maison rejoint les éditions du Seuil (alors rattachées au groupe La Martinière, racheté par Média-Participations en 2017), où Adrien Bosc sera également directeur de l’édition, avant de déménager chez Editis, deuxième groupe d’édition français, en 2024. À cette occasion, Adrien Bosc est nommé à la direction de Julliard, poste qu’il occupe en parallèle de ses fonctions au sous-sol. Les deux maisons partagent les locaux et leurs équipes, sauf au niveau éditorial, ce qui permet à l’une et à l’autre de conserver leur identité. Au sous-sol, cette tâche se répartit entre le fondateur de la maison et les deux éditrices, Marine Duval et Julie Thevenet. Adrien Bosc poursuit par ailleurs une œuvre d’écrivain1 dont la forme et les thèmes le rapprochent des auteurs qu’il défend depuis la création du sous-sol, dont le catalogue compte aujourd’hui près de 280 titres.
Comment vous êtes-vous retrouvé dans le soussol des éditions Allia à créer une maison et une revue ?
J’ai grandi dans une famille où le livre occupait une place importante. David, mon frère aîné, a joué en quelque sorte un rôle de passeur en me mettant dans les mains des lectures hors des sentiers battus. Plus tard, j’ai suivi des études de lettres et de philosophie. Mais arrive un moment où la seule voie qui se présente est celle de l’enseignement, ce pour quoi je n’avais aucune vocation. À ce momentlà, David avait publié ses premières traductions pour les éditions Allia, et son premier roman, Sang lié, en 2005. C’est au mariage de mon frère, en Pologne, que je rencontre son éditeur Gérard Berréby, le fondateur d’Allia. On passe une bonne soirée ensemble. Quand je lui fais part de mon indécision concernant mon avenir, il me suggère de venir faire un stage chez Allia pour découvrir le métier d’éditeur. Ce que j’ai fait. Pendant ce stage de quelques mois, on a établi un rapport
très fort avec Gérard. Il me demandait de lire des manuscrits et on échangeait beaucoup sur les textes. C’est comme ça qu’une forme d’amitié est née. Par la suite, j’ai travaillé pour d’autres maisons, mais on gardait ce lien, on se voyait souvent. On discutait de ce qu’on lisait ou trouvait, y compris dans les journaux américains, comme le New Yorker, Harper’s , Granta , dont nous étions tous les deux lecteurs. À l’époque, Gérard qui avait été l’éditeur de rock critics comme Greil Marcus ou Simon Reynolds avait initié la traduction de certains des textes parus dans ces journaux sous la forme de petits livres – je pense par exemple à La Montée des eaux de Charles C. Mann ou La Conduite de la guerre de William Langewiesche. On parlait souvent de ces reportages et on faisait le constat qu’il y avait trop de bons textes issus de cette forme pour tous les publier. Mais peut-être qu’on pouvait créer une revue pour les accueillir. Gérard trouvait que c’était une bonne idée, mais il ne souhaitait pas le faire, parce que ça ne correspondait pas à ce qu’il voulait pour sa maison. En revanche, il m’a dit que si je me décidais, il serait prêt à m’aider. L’idée a fait son chemin et c’est ainsi que je me suis lancé dans le bricolage d’un numéro zéro. Gérard m’a prêté un espace qui se trouvait dans le sous-sol de ses locaux rue Charlemagne. Je me souviens qu’il y avait une table d’architecte, des livres partout, un soupirail… je m’y suis installé quelques mois.
C’est de là que vient le nom de la maison ?
1 — Ses trois premiers livres, Constellation, Capitaine et Colonne sont disponibles au Livre de poche. Son dernier roman, L’Invention de Tristan, paru chez Stock en 2025, s’intéresse au destin de l’auteur du Seigneur des porcheries, Tristan Egolf.
C’est venu après. À ce moment-là, rien ne m’assurait de trouver des actionnaires ou un diffuseur. Par rapport à une maison d’édition classique, créer une revue demande plus d’investissements, à cause des traductions, des tirages importants. Il faut tout de suite pouvoir financer quatre numéros. J’ai imprimé le numéro zéro avec mes économies. Il était abominable, mais il dessinait les bases du projet. La question du nom de la maison s’est posée lorsque j’ai été sûr de pouvoir publier Feuilleton. Chez Allia, à l’entresol, le couloir est entièrement meublé d’étagères qui réunissent l’intégralité des titres de la maison. Or, dans le tournant qui relie le sous-sol à l’entresol, il y avait La Pensée du sous-sol, de Patrick Wotling, sur Dostoïevski et Nietzsche. Il se trouve aussi que je me souvenais d’une phrase des Carnets du sous-sol, que mon frère citait, restée comme un mantra et qui illustre peut-être quelque chose du tempérament que j’avais à l’époque : « Bien sûr, ce n’est pas le mur que je trouerai avec ma tête, mais le seul fait que ce soit un mur de pierre et que je sois trop faible n’est pas une raison pour que je me soumette. » Et avec un père architecte, le sous-sol, c’est un truc qui me parle. Le nom de la maison s’est imposé comme une évidence.
En 2013 vous lancez une deuxième revue, Desports. C’est un projet que vous aviez en tête dès le début ?
Pas du tout. Desports, c’est même une aberration financière, ou plutôt éditoriale, parce qu’on n’avait pas l’équipe pour lancer une deuxième revue. En même temps, toute l’histoire du sous-sol s’est faite par glissements – une histoire disons naturelle. L’un de ces glissements, ça a été les textes publiés dans Feuilleton, dont certains relevaient du journalisme littéraire sportif. Et puis il y a eu les rencontres, comme avec Benoît Heimermann, qui était journaliste à L’Équipe et éditeur, l’un des premiers à avoir glissé en contrebande des livres dans le journal. Il avait notamment interrogé Jerome Charyn, un auteur américain qui a écrit ce livre incroyable sur le ping-pong, et un autre sur Joe DiMaggio, une légende du baseball. Jerome Charyn n’a pas écrit que sur le sport, mais comme aux États-Unis il n’y a pas de cloison entre le sport, la littérature, la musique, etc., des auteurs comme lui, Norman Mailer ou Joyce Carol Oates, et d’autres ont écrit de grands livres sur le sport. En France, ça s’est ouvert au moment où on a commencé à publier Feuilleton . On avait moins honte de dire qu’on s’intéressait au sport, Maylis de Kerangal ou Joy Sorman écrivaient dans So Foot, ou Lola Lafon qui s’apprêtait à publier La petite communiste qui ne souriait jamais, sur Nadia Comaneci. Il y avait quelque chose qui se passait, et plein de gens que j’avais envie de réunir. C’était dans la maison un moment un peu foutraque mais assez heureux où ce qui comptait c’était de réunir des gens, de se parler, d’inventer ensemble. Disons que j’ai eu une première partie de carrière qui était celle d’un meneur de revues. Et au fond, j’ai adoré ça ! Une revue réellement vivante est ouverte aux quatre vents, c’est très exaltant, et épuisant. Desports ou Feuilleton ont été des occasions de provoquer des choses, de créer des formes sans rien figer. Et puis, c’est grâce à Desports que j’ai rencontré une personne très importante pour la maison, le graphiste Cyriac Allard. Je cherchais un autre graphiste que pour Feuilleton, pour éviter que les revues se ressemblent. Lorsque je le rencontre dans un café de la place Sainte-Marthe pour lui exposer l’idée de la revue, je comprends vite que le projet lui parle plus qu’à un autre. Il me dit qu’il ne peut pas ne pas faire cette revue, que son travail de recherche des Arts déco portait justement sur le graphisme du sport. C’était une coïncidence incroyable. Il avait tous les outils pour chaque sport, et un talent inouï. On s’est tout de suite trouvés et dès lors, je n’ai plus voulu avoir affaire à personne d’autre pour nos couvertures ou pour les maquettes de nos livres.
qui se donne pour ambition de réconcilier sport et littérature. Les deux revues proposeront des textes des grands noms du journalisme littéraire. L’aventure durera 22 numéros pour Feuilleton, dix pour
Et publier des livres, vous y pensiez déjà, ou c’est venu après ?
Il y a eu un faux démarrage avec les livres. Le tout premier livre des Éditions du sous-sol est paru en septembre 2011, quelques semaines avant le premier numéro de Feuilleton. C’était un reportage d’un auteur que Gérard avait publié chez Allia, William Langewiesche, une enquête parue dans la revue Atlantic Monthly sur le chantier de Ground Zero après le 11 Septembre. C’est un livre génial qui s’appelle American Ground, et je crois qu’on s’est autopersuadés que c’était bien de le proposer dix ans après les attaques… pour raconter autrement. Mais on n’était pas prêts, c’est un faux démarrage dont je me suis repenti. Ensuite, il m’a fallu plus de deux ans avant de réenvisager la chose. En fait, c’est en découvrant des textes, des auteurs, des traducteurs pour Feuilleton que l’idée s’est imposée. Une revue, c’est un laboratoire, un lieu d’expérimentation. À un moment, on s’est demandé si on avait envie d’effectuer ce travail de défrichage pour d’autres ou prolonger le geste. C’est ainsi qu’en 2014 on a publié L’Alphabet de flammes , un roman dystopique de Ben Marcus, et Sinatra a un rhume, une anthologie des reportages et portraits de Gay Talese, considéré aux États-Unis comme l’un des fondateurs du « nouveau journalisme ». Deux auteurs que l’on avait publiés dans Feuilleton.
Comment s’est développée la ligne éditoriale du sous-sol ?
De manière naturelle. On a deux collections que l’on a appelées « Feuilleton non-fiction » et « Feuilleton fiction », pour marquer la filiation avec la revue. Dans la première, on trouve ce qu’on nomme littérature de récit, ou littérature du réel. On a commencé par rattraper ce qui n’avait
Les Éditions du sous-sol ont été créées en 2011 pour publier la revue Feuilleton, avec l’envie de faire découvrir un genre alors peu connu en France, la narrative nonfiction. Elle sera suivie en 2013 de Desports,
Desports
Le sous-sol a commencé à publier des livres en 2014 (L’Alphabet de
). Les premiers titres apparaissent comme le prolongement du travail mené par Feuilleton, la plupart des auteurs y ayant été publiés, comme Nellie Bly et David Samuels. Fidèle à ses origines, la maison publie à la fois de la fiction (comme le roman Solomon Gursky) et de la non-fiction (Jours barbares, un récit consacré au surf).
pas été publié en France, aussi bien du côté des contemporains – David Samuels, Ted Conover, David Grann, Susan Orlean, etc. – que de celui de leurs devanciers – Gay Talese, Joseph Mitchell, George Plimpton ou Nellie Bly, qui a été une des découvertes importantes de la maison. Nellie Bly, j’ai trouvé trace de son nom d’abord dans une note de bas de page d’un livre de Dominique Kalifa sur l’histoire des bas-fonds, où il est question de ses reportages en immersion à la fin du xixe siècle. Ça m’a intrigué. J’ai fait quelques recherches et j’ai été étonné de voir qu’elle n’avait jamais été traduite. 10 jours dans un asile est un livre fantastique ! Les contours de l’autre collection sont moins précis. Il faut vraiment que ce soit un livre qu’on ne trouve pas ailleurs. Mais rétrospectivement, il y a une forme de cohérence à ce qu’une maison dont le premier livre a été L’Alphabet de flammes de Ben Marcus ait publié par la suite Mariana Enriquez, Laura Vazquez ou Phœbe Hadjimarkos Clarke. Mais il n’y avait rien de prévu. Ce sont les auteurs et autrices qui, au fur et à mesure de leur arrivée, ont modelé la maison, en ont repoussé les murs. Le sous-sol c’est une maison dont l’architecture est sans cesse redessinée par ses habitants.
Très tôt dans la vie de la maison, en 2014, le sous-sol a rejoint les éditions du Seuil. Cette orientation correspondait à une volonté de développement, ou à une nécessité économique ?
Pour commencer, il faut savoir que Le Seuil était déjà présent à travers sa structure de diffusion, Volumen – avant que celle-ci ne bascule chez Interforum, filiale d’Editis. Ça, c’est le lien de départ avec Le Seuil. Économiquement, la maison n’était pas menacée, mais elle était trop petite par rapport à tout ce qu’on publiait. C’est le lot de tous les éditeurs avant que leur maison n’atteigne une certaine taille, il faut s’occuper de tout, de la compta, du commercial, des abonnements, etc. Des choses incroyablement chronophages et vitales. À l’arrivée, la seule chose qu’on finit par déléguer c’est la partie éditoriale. Une grande frustration était en train de naître. Je me demandais si ce pour quoi j’avais créé la maison n’était pas en train de m’échapper. J’ai pensé que la solution pouvait être de se rapprocher d’une maison plus grande qui pourrait agréger une petite maison tout en lui permettant de conserver son identité et son autonomie. Deux groupes permettaient ça à l’époque : Madrigall et Le Seuil. P.O.L ou Verticales avaient gagné à rejoindre Madrigall et ont été respectées dans leur singularité. Pareil pour L’Olivier ou Métailié au Seuil, ou plus récemment Le Nouvel Attila. C’est comme ça que le sous-sol est devenu un département du Seuil et que j’ai pu consacrer plus de temps au travail éditorial de la maison.
Vous n’avez jamais eu peur de perdre la main sur les choix éditoriaux ? Ou d’avoir la pression au niveau des chiffres ?
Toutes les maisons ont la pression, y compris et surtout les maisons indépendantes, avec leur banquier ou leur diffuseur qui peuvent les lâcher à tout moment. Cela étant, ce n’est pas la même chose d’avoir une forme de pression venant de personnes qui savent ce qu’est un texte et une ligne éditoriale, que de personnes qui ne s’en soucient pas… J’ai toujours eu des éditeurs en face de moi, avec qui je pouvais dialoguer et défendre mes choix. Le rapprochement avec Le Seuil a été extrêmement important dans l’histoire de la maison. Et, de façon plus pragmatique, c’est ce qui nous a aussi permis d’accompagner nos premiers succès. Sans ça, je n’aurais jamais pu réimprimer aussi vite Jours barbares de William Finnegan, qui a nécessité une dizaine de retirages.
Est-ce que le fait d’avoir l’appui d’un groupe vous a permis d’acquérir les droits de certains textes étrangers ?
La situation ne s’est jamais présentée parce qu’on n’était pas confrontés au système d’enchères. On refusait d’aller sur les livres vers lesquels tout le monde allait. La seule manière pour nous de rivaliser à l’époque, outre le fait d’avoir des goûts
flammes et Sinatra a un rhume
affûtés, c’était d’être rusés. Le meilleur exemple de notre façon de procéder, c’est justement Jours barbares , un livre qui a reçu le Pulitzer et qui a été un immense succès de librairie aux É tatsUnis, dont on a acquis les droits très tôt. Parmi mes techniques de recherche, j’ai l’habitude de demander à nos auteurs étrangers, quand on les rencontre, de me citer leurs dix livres préférés. En général, ils me citent des grands classiques, Melville, Didion, Foster Wallace, etc. Et puis, à la fin, il y a toujours un nom qui ressort, que je ne connais pas. Ça ne veut pas dire que ça nous plaira, mais en tout cas on ira voir. Un soir où j’étais avec David Samuels à Montpellier, où il était invité à un festival, je lui ai posé la question. Vers la fin de sa liste, il m’a parlé d’un reportage paru dans le New Yorker dans les années 90, « Playing Doc’s Games », dans lequel le journaliste William Finnegan raconte sa passion pour le surf. De retour à l’hôtel au petit matin, je tape le titre de l’article, je l’imprime et je le lis. C’est ainsi que je découvre ce texte inouï. Je me renseigne davantage, je vois qu’un livre est annoncé, plus de 20 ans après la parution de l’article ! On a été les premiers à écrire à l’agent, à le lire et à vouloir le publier. On a acquis les droits pour 2 000 dollars, parce qu’on était seuls à faire une offre. Autrement, le livre aurait été proposé aux grands éditeurs français par des intermédiaires et on n’aurait pas été dans la liste. Ou bien si on y avait été, on n’aurait pas pu s’aligner sans y laisser notre chemise. Jours barbares, avec plus de 40 000 exemplaires pour la première édition, a été le premier grand succès commercial de la maison.
Est-ce qu’il y a des livres qui ont marqué des étapes importantes pour la maison, ou qui lui ont fait franchir un palier ?
À part ceux déjà cités, il y a Solomon Gursky, le chef-d’œuvre de Mordecai Richler. Je rêvais de le faire découvrir en France. Il avait déjà été traduit, mais d’une façon assez incorrecte. Là encore, ça s’est fait naturellement, en discutant avec un éditeur québécois lors d’un voyage. Il m’a annoncé qu’il était en train de faire retraduire Mordecai Richler. J’ai été surpris que les droits soient disponibles. Je lui ai demandé s’il les avait pris pour la France et il m’a répondu que non. C’est comme ça qu’on a lancé le projet, dans son bureau, le jour de mon arrivée au Québec. Je suis très heureux d’avoir réussi à faire lire largement cet auteur. Parce que c’est une chose d’avoir les droits, c’en est une autre de se montrer à la hauteur d’un texte pareil… Sinon, dans les premières années, l’arrivée de Mariana Enriquez a aussi été un moment important. C’est Claire Do Sêrro, qui était alors éditrice au soussol et qui aujourd’hui s’occupe de la littérature
étrangère chez Robert Laffont, qui m’a parlé pour la première fois de ses textes. C’est ainsi qu’on a publié Ce que nous avons perdu dans le feu , des nouvelles, en 2017. Quatre ans plus tard, ce livre a été suivi par Notre part de nuit, un roman monstre, qui restera, comme 2666 a marqué les éditions Bourgois et le paysage littéraire. Je pourrais aussi citer Maggie Nelson, Laura Vazquez, ou encore Manuel Vilas et Deborah Levy, qui ont chacun reçu le prix Femina étranger, le premier pour Ordesa en 2019, la seconde pour les deux premiers volumes de sa trilogie autobiographique en 2020. Ce sont des livres importants du catalogue. Deborah est aussi, avec David Grann, l’autrice qui nous a fait changer de dimension. La trilogie complète, grands formats et poches confondus, on doit être à près de 150 000 exemplaires. Les Naufragés du Wager de David Grann, c’est 70 000 exemplaires en grand format. Toutes ces étapes ont en quelque sorte « préparé » ce que l’on vit aujourd’hui avec Adèle Yon.
Est-ce que vous recevez beaucoup de manuscrits au sous-sol ?
On a un rythme assez soutenu de réception, mais qui fluctue en fonction du livre qui prend la lumière à un moment donné. On regarde tous les manuscrits mais on en retient très peu, comme on ne publie qu’une quinzaine de livres par an, qu’on a déjà les auteurs du catalogue à suivre et que nos programmes sont établis assez longtemps à l’avance. Le dernier du courrier publié, c’est précisément Mon vrai nom est Elisabeth , un des premiers manuscrits reçus à notre nouvelle adresse.
Qu’est-ce qui vous a frappé dans ce manuscrit au point de vouloir le publier ?
Déjà, bizarrement, sa forme. Ce n’était pas le format A4 habituel, mais un format livre, plus petit, sans que ça fasse autoédité, ça restait un manuscrit. Adèle se souciait de l’effet créé par l’enchaînement des pages, elle avait beaucoup travaillé la composition du livre. Ça m’a frappé. Puis je me souviens de l’avoir pris pour le week-end et de ne plus l’avoir lâché. Et de m’être dit que par son écriture elle se situait à la convergence de tout ce qu’on avait fait jusqu’à présent au sous-sol, mais avec une invention et une audace nouvelle. Elle ne le faisait pas par mimétisme, mais elle cherchait à raconter avec son geste propre, qui la rapprochait par certains côtés de Svetlana Alexievitch, par d’autres de Maggie Nelson. Il y avait tout dans ce livre : la force du propos, jamais lu, une langue qui varie sans cesse de registre, et le mouvement même du livre, qui procède par effet de montage et embarque le lecteur.
À quel moment avez-vous senti qu’il se passait quelque chose de particulier avec ce livre ?
Assez tôt, j’ai senti que notre conviction était partagée, quand j’ai vu que tout le monde au soussol en avait fait « son » livre, sans que ce soit imposé, dicté. La curiosité et l’enthousiasme pour ce texte se sont propagés. Puis, à force d’en parler autour de nous, il a commencé à susciter de l’intérêt à l’extérieur. À ce moment-là, on sent que quelque chose est en train de se passer et on fait tout pour entretenir ce départ de feu. Comme on croit énormément au texte, on décide de le publier en février plutôt qu’en janvier, pour que les libraires puissent s’en emparer, on décide que Mon vrai nom est Elisabeth sera notre seule parution en littérature française du premier semestre 2025. Et puis et surtout il y a un livre, une écriture, et il y a Adèle Yon, sa façon unique de défendre son texte, ce qu’on perçoit dès la réunion des représentants. On demande une mise en place plus élevée qu’en temps normal pour un premier roman. Les lectures des libraires et des journalistes sont positives. Le tirage initial est d’environ 7 000 exemplaires. Aujourd’hui, on est à plus de 250 000 exemplaires vendus.
que d’opposer fiction et non-fiction, les Éditions du sous-sol défendent les deux genres avec la même réussite. La Semaine perpétuelle et Notre part de nuit installent Laura Vazquez et Mariana Enriquez parmi les autrices les plus importantes de l’époque. Le Femina étranger de Manuel Vilas puis Deborah Levy, ou encore le succès populaire des Naufragés du Wager permettent à la maison de franchir un cap. Jusqu’au phénomène éditorial Mon vrai nom est Elisabeth, premier roman d’Adèle Yon, vendu à plus de 250 000 ex. depuis sa parution en 2025.
Est-ce que le succès du livre a bousculé le quotidien de la maison ?
Ça a forcément bousculé les choses, puisque ce livre a demandé un accompagnement énorme. Parce qu’un succès, ça oblige. Il faut pouvoir l’élargir au maximum. Ce n’est pas juste une question économique. Un nombre d’exemplaires vendus, c’est aussi un nombre de lecteurs, une propagation, ce qui veut dire que le texte prend une importance politique et devient un enjeu de société. Ce qui nécessite une forte mobilisation de toute l’équipe pendant tout le temps de vie du livre en librairie. Un an après sa parution, Mon vrai nom est Elisabeth est toujours une de nos plus grandes préoccupations.
Jusqu’où êtes-vous prêt à aller pour défendre un de vos livres ?
Si je voulais être provocateur, je dirais jusqu’à la compromission la plus crasse. Sans aller jusque-là, disons que je cherche à orchestrer des « conjurations positives », pour reprendre le mot d’un autre éditeur. C’est ce qu’on essaye de faire en allant parler de nos livres aux libraires, aux journalistes, aux jurés de prix littéraires. Ce qui est sûr, c’est qu’on est prêts à se battre pour que nos auteurs et autrices puissent être lus et obtenir des prix. Tout simplement parce que ce sont d’excellents livres, et qu’il n’y a aucune raison de laisser la place à de mauvais livres portés par des éditeurs introduits. Mais nous faisons les choses différemment, d’abord et sans doute parce qu’on croit à ce que l’on fait. Que ce soient les éditrices, l’attachée de presse, les personnes chargées des relations libraires et des salons et festivals, tous savent parfaitement souffler sur les braises. Défendre nos livres, y compris et surtout ceux qui ne sont pas annoncés comme de gros enjeux par la diffusion, est un travail constant de toute l’équipe.
Est-ce que votre travail d’écrivain influence celui d’éditeur ?
Non, parce que les deux ne sont pas liés dans mon esprit. Par contre, l’écriture m’a apporté deux choses que je tiens à conserver. D’abord, l’empathie pour les auteurs. On ne peut pas prendre leur travail à la légère et ignorer les sacrifices qu’ils ont consentis. Ce qui fait qu’on ne lâchera jamais un livre qui aura un peu plus de mal à exister. Tout comme on ne renverra jamais un de nos auteurs à sa solitude en lui disant brutalement que son texte ne va pas. On va en parler avec lui, lire plusieurs versions. Disons que l’empathie et l’exigence d’honnêteté sont au cœur de notre relation avec les auteurs. Ensuite, l’écriture m’a peut-être apporté une forme de modestie. Je préfère sincèrement le
Plutôt
travail des écrivains que je publie au mien. Je reste profondément épaté par leur création. L’inverse me paraît fou. J’ai connu un éditeur qui, après avoir fini de lire un manuscrit qu’il n’aimait pas, disait qu’il n’aurait pas fait comme ça. Ce que je trouve pathétique. Ce n’est pas ce qu’on demande à un éditeur. On lui demande de voir si le chemin emprunté par l’auteur est beau, fort, s’il apporte quelque chose à la littérature.
Comment trouvez-vous le temps d’écrire tout en dirigeant deux maisons ?
Je n’écris pas tout le temps. Il y a une première phase où je prends des notes sur ce que je veux écrire, je fais des recherches, je me documente. Et quand ce travail de collecte est terminé, quand commence la phase d’écriture à proprement parler, là ça demande des sessions de travail plus intenses. Pour Capitaine, la solution que j’avais trouvée pour m’en sortir, c’était de partir un mois sur l’un des lieux du roman, pour compléter mes recherches et finir le livre. J’étais complètement coupé du monde. Aujourd’hui, quand j’arrive dans les derniers mois de l’écriture d’un livre, je me lève très tôt le matin pour écrire pendant une ou deux heures avant d’aller au bureau.
Quels rapports entretenez-vous avec vos auteurs ?
Certains sont devenus des amis, ou bien il est préférable de maintenir une certaine distance ?
On a développé un rapport de proximité très fort avec certains auteurs, même si cette proximité diffère de l’amitié. En réalité, il y a une forme de distance souhaitée autant par les auteurs et autrices que par moi, mais qui ne va pas sans affection. J’éprouve toujours de grandes émotions, empreintes d’amitié, dans ce qui arrive de joyeux ou de triste aux auteurs. De joyeux, quand Adèle rencontre aussi largement les lecteurs, ou quand Laura Vazquez reçoit le prix Décembre pour Les Forces ou le Wepler pour La Semaine perpétuelle . Ou quand Phœbe Hadjimarkos Clarke, à quelques jours d’accoucher, a reçu le prix du Livre Inter pour Aliène. On n’y croyait pas, parce que c’est un livre qui n’est vraiment pas fait pour rassembler un jury aussi divers. Ce sont des moments incroyables.
En 2024, le sous-sol quitte Le Seuil et le groupe Média-Participations pour rejoindre Editis – où, en plus de vos fonctions au sous-sol, vous prenez la direction de Julliard. Qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce changement ?
Il y a plusieurs choses. Pendant dix ans, je crois que le sous-sol s’est développé presque en parallèle de mon activité d’éditeur au Seuil. J’ai fini par voir les limites de ce mode de fonctionnement, avec
ce qu’implique le fait de publier énormément de livres. Le travail d’accompagnement des auteurs que je n’arrivais plus à faire au Seuil, je pouvais le faire dans une maison dimensionnée autrement. À ce moment-là, la direction des maisons au Seuil connaissait aussi des soubresauts… C’est dans ce contexte que j’ai reçu la proposition inattendue d’Editis de me confier Julliard, une maison qui publie un nombre raisonnable de livres, avec une dimension populaire, dans le bon sens du terme. Cette opportunité m’est apparue comme le chemin naturel à prendre. Comme Le Seuil n’avait pas racheté le sous-sol mais s’était associé à la maison, ça me laissait la possibilité de changer de port d’attache. Ce qui ne veut pas dire que le départ s’est fait sans heurts… Quoi qu’il en soit, je trouvais que les deux maisons étaient complémentaires.
Aujourd’hui, chacune conserve son identité pour la partie éditoriale, et le sous-sol et Julliard partagent des équipes pour la fabrication, le commercial, les relations libraires, la presse, etc. De manière assez symbolique, le changement est intervenu au moment où on publiait Les Naufragés du Wager, un des textes les plus épatants que j’aie pu publier en matière de journalisme littéraire, qui a fait connaître la maison d’un large public et qui venait saluer la ligne éditoriale des premiers temps.
Vous qui êtes entré jeune dans l’édition, vous arrive-t-il d’être nostalgique du sous-sol des débuts ?
Pas du tout, parce que le sous-sol est une maison vivante, en perpétuelle évolution, avec tout ce que lui apportent les auteurs, les autrices, et celles et ceux qui y travaillent. Je suis constamment percuté par leur façon de concevoir la maison. Il y a maintenant des gens très jeunes qui l’ont rejointe et qui ont encore une autre façon de voir les choses. Il y a une volonté constante d’actualiser la maison, de l’ouvrir, et je pense que c’est ce qui lui donne aussi un peu de permanence. Il faut que l’on veille à préserver cela. Sinon, ce sera une histoire courte.
editions-du-sous-sol.com
Depuis 2024, la collection de poche « Souterrains » permet d’inscrire le catalogue dans la durée.
CHRISTIAN FEVRET « COMMENT OUBLIER LES LARMES DE MICHAEL CIMINO ? »
Par Pierre Lemarchand ~ Photo : Alexandra Fleurantin
DU BEAU MONDE, RECUEIL D’UNE VINGTAINE DE LONGS ENTRETIENS « DE LÉGENDES », RÉALISÉS ENTRE 1987 ET 2008 POUR LES INROCKUPTIBLES PAR DEUX DE SES
FONDATEURS, CHRISTIAN FEVRET ET SERGE KAGANSKI, EST
UNE MINE D’OR. CHRISTIAN, ORPAILLEUR EN CHEF, SONDE
POUR NOVO LES MÉCANIQUES SECRÈTES DE CET ARTISANAT
AUQUEL IL S’EST CONSACRÉ AVEC PASSION TRENTE ANS
DURANT : L’INTERVIEW.
C’est un plaisir de voir à nouveau ton nom et tes mots imprimés sur du papier, Christian. Merci beaucoup. Travailler à la réalisation de ce recueil, Du beau monde , ça nous a ramenés à ça, Serge et moi : au plaisir pur de feuilleter un magazine, lire sur le papier, y voir des photos imprimées. Je me désole que tout ça disparaisse, mais je me console de l’avoir connu.
Comment est née l’idée d’un tel recueil ?
Il repose d’abord sur une amitié qui ne s’est jamais démentie, celle qui nous lie Serge et moi, au-delà de nos rapports de travail qui ont duré 25 ans, donc bien avant les débuts du journal Les Inrockuptibles [ en 1986 ]. Nous nous voyons régulièrement. Mais, au printemps dernier, on s’est retrouvés pour la première fois depuis des années tous les trois, JD [Beauvallet, autre membre
historique des Inrocks1], Serge et moi. Nous avons passé quelques jours ensemble et, évidemment, on a parlé du journal. L’idée est née à ce momentlà : nous avons trouvé que c’était le bon moment pour offrir une nouvelle vie à ces entretiens et les partager à nouveau avec des lecteurs. En nous replongeant dans nos archives, nous nous sommes rendu compte qu’un bon nombre d’entre eux tenait vraiment la route.
Sous quelle forme se présentent tes archives ?
J’ai gardé de nombreux exemplaires des Inrocks – les numéros du début, tous les bimestriels
1 — Aux mêmes éditions Braquage, JD Beauvallet a lui aussi fait paraître, outre Passeur et Mind the Gap, deux ouvrages relatant son rapport personnel à la musique et au journalisme, un très beau recueil d’entretiens, Interviews, paru en 2023.
—
Dès le
départ, nous savions qu’après ce long périple de la parole recueillie, le plaisir de la lecture devait être au bout. —
et mensuels –, ainsi que les hebdomadaires sur des artistes qui me semblent importants. J’ai par exemple gardé ceux sur Jim Jarmusch, sur PJ Harvey et sur Björk. J’ai aussi gardé le maximum de cassettes ; nous enregistrions systématiquement tous nos entretiens aux Inrocks , car le journal s’enorgueillissait de les publier in extenso . Et il nous paraissait essentiel de rester au plus près des propos d’origine.
D’où, selon toi, vient cet attachement à l’exercice de l’interview et à son impression sur le papier ?
Adolescent, je lisais beaucoup, sur la musique, sur le cinéma et sur le foot aussi. C’est à cet âgelà que j’ai développé une passion pour la lecture et, en particulier, la lecture de la presse. J’achetais Libération et L’Équipe tous les jours, je lisais tous les Cahiers du cinéma, je ne ratais pas un numéro de Rock & Folk, Best et les journaux musicaux anglais. Mais la parole des artistes n’y était pas présente en longueur – elle ne venait qu’enrichir, de manière ponctuelle, un papier rédactionnel. En fait, c’est en faisant mes premières interviews que j’ai réalisé à quel point la parole des artistes pouvait être riche, si on lui donnait du temps pour s’épanouir. J’ai commencé à la radio [Canal Versailles Stéréo, CVS, de 1982 à 1985, avec Serge Kaganski déjà] – on a eu la chance d’avoir 17 ans lorsque sont nées les radios libres en 81. Je n’étais qu’un lycéen quand j’ai commencé le journalisme, de manière totalement autodidacte et en toute liberté. C’est alors que j’ai acquis mes réflexes d’indépendance. Et si jeune, pour la radio, j’ai eu la chance de vivre des rencontres avec des artistes qui se sont avérées déterminantes : Johnny Thunders aussi bien que les Pale Fountains et R.E.M. C’està-dire des artistes qui avaient une personnalité très forte, quelque chose d’indomptable, un puissant esprit d’indépendance. C’est après cet entretien avec Michael Head et les Pale Fountains que je me suis dit qu’il fallait impérativement un support pour accueillir cette parole-là : les Inrockuptibles sont nés directement de cette réflexion, de ce sentiment. De ce désir.
Quel rapport entretiens-tu aujourd’hui avec ces entretiens, dont certains datent de quatre décennies ?
Je relis parfois mes interviews. Quand je vois un film ou quand je réécoute un groupe, cela me donne envie de me replonger dans un entretien que j’ai fait à l’époque. De la même manière que j’effectue des recherches sur Internet, pour prolonger la fréquentation de certaines œuvres. J’ai nourri un rapport « utilitariste » en quelque sorte, pas du tout fétichiste, à mes entretiens. Par exemple, j’ai revu Vertigo avec mon fils et ça m’a donné envie de me replonger dans mon interview de Kim Novak. Il s’est passé la même chose pour un film de Michael Cimino que j’ai récemment découvert : je me suis replongé dans son interview. Il y a aussi le fait que, au-delà de la retranscription et la publication de ces entretiens dans le journal, ils sont associés pour beaucoup d’entre eux à des rencontres marquantes. C’est pour cette raison qu’on a commencé le livre avec l’intro « Never meet your heroes », parce que c’est une phrase que j’entendais souvent ; mais pour moi, c’est tout le contraire qui s’est passé : j’ai cherché à les rencontrer et ne l’ai pas regretté.
Comment avez-vous procédé, Serge et toi, pour sélectionner les 21 entretiens qui composent Du beau monde ?
Nous nous sommes replongés dans nos archives et avons constitué une première sélection large. Nous avons tout lu puis établi une shortlist de 60 à 70 entretiens, réalisés par Serge seul, par moi seul ou par nous deux – c’était alors la plupart du temps pour le cinéma. De là est né le projet de publier trois volumes d’une vingtaine d’interviews chacun, en recherchant un certain équilibre entre les signatures et les domaines artistiques. L’interview de Cimino que j’évoquais se retrouvera dans un prochain volume, comme celle de Jim Jarmush par exemple. Nous avons souhaité inclure des entretiens cosignés, car ils recèlent des souvenirs que nous partageons. Quand on sort d’une interview avec Pialat ou avec Carax, on passe des heures à en parler, à débriefer ; ce sont des moments marquants de notre vie professionnelle comme personnelle, de notre travail et de notre amitié. La frontière entre le boulot et la vie quotidienne, la vie « privée », était particulièrement poreuse.
Dans ce travail de passage au tamis d’une matière pléthorique, sur quels critères vous êtes-vous appuyés pour décider si un entretien avait les atouts pour braver le passage du temps ? Ontils été objectifs ou n’ont-ils obéi qu’à une seule boussole affective ?
Évidemment, il y a eu la force du souvenir. Mais aussi la fulgurance de pensée de nos « victimes ». Ça nous a frappés à la relecture, notamment de l’entretien de Godard, dont la parole revêt presque un statut littéraire. La rareté a joué aussi : la parole de Leos Carax ou de Kim Novak est précieuse. Pour cette dernière, du point de vue littéraire, il ne se passe rien de particulièrement marquant ; mais la pertinence de son regard sur Psychose, un des chefs-d’œuvre de l’histoire du cinéma dont la mythologie et le culte ne se sont absolument pas taris, demeure intacte. Même chose pour quelqu’un comme Joe Strummer, qui décide de se retirer du jour au lendemain alors qu’il a été, pendant cinq ans, l’un des personnages marquants de l’histoire du rock. Le nom de Clash restera à jamais : pour cette importance historique, mais aussi pour la trajectoire très singulière de son leader, cet entretien avec Strummer nous semblait digne de figurer.
Tous ces entretiens ont été publiés dans le journal que tu as fondé, Les Inrockuptibles. On pourrait dire que ces artistes appartiennent à une « culture rock ». Qu’est-ce qui relie, rétrospectivement, tout ce « beau monde » ?
Je dirais une indépendance d’esprit. C’est ce qui rapproche les artistes présents dans le livre – les cinéastes comme les musiciens, ces derniers appartenant à ce qu’on a appelé la scène indépendante et qui est née un peu plus tôt que les Inrocks, c’est-à-dire avec le punk et la new wave, puis s’est développée pendant les années 80-90. La grande majorité des musiciens qu’on défendait sont issus de cette famille des indépendants. Nous les avons suivis parfois durant toute leur carrière, comme Nick Cave, pendant près de trente ans. Même chose pour les cinéastes : certains d’entre eux, même s’ils travaillaient au cœur d’Hollywood, ont essayé de développer une véritable patte d’auteur. Avec Serge, on se pensait, par certains aspects, les héritiers de ce que les Cahiers du cinéma avaient appelé la « politique des auteurs », qu’on avait adaptée à la musique. Parmi ces musiciens indépendants, il y avait beaucoup de songwriters, des auteurs de chansons qui défendaient un univers très personnel. En plus de l’indépendance d’esprit qui relie ces musiciens, ces cinéastes, mais aussi ces écrivains, notre subjectivité, nos goûts intervenaient – car on jouissait nous aussi, parce qu’on se l’était fabriquée, d’une totale indépendance. Nous pouvions choisir en toute liberté, sans que quiconque nous impose quoi que ce soit, les gens qu’on allait interviewer. Nous parlions de musiciens et de cinéastes qui nous étaient contemporains (David Lynch, Spike Lee, Pedro Almodovar, Jarmusch ou encore Arnaud
Desplechin), mais aussi de ceux qui nous semblaient être les ancêtres, eux-mêmes encore en activité, de toute cette nouvelle scène : Godard, Cimino, Coppola et, pour la musique, des gens comme Joe Strummer, Patti Smith ou Keith Richards. Pardonne-moi si je suis un peu long dans mes réponses. La vérité se niche dans les détours, tu sais bien cela.
Dans l’introduction du livre, Serge et toi dites que, de ces artistes, vous souhaitiez offrir une parole déployée « en toute liberté et en toute sincérité ». Quelles sont selon toi les conditions à créer pour que cette liberté et cette sincérité puissent s’exprimer ?
Je vais te reparler de cette très ancienne interview, qui ne figure pas dans le livre – ma première interview de Michael Head, le leader des Pale Fountains. C’était à une époque où très peu de gens s’intéressaient à ce groupe, ce qui m’avait permis de bénéficier de conditions particulières. Nous n’avions pas rendez-vous dans un hôtel, mais lors du soundcheck. Nous avons pu parler avant, pendant et après l’interview proprement dite. J’ai tout de suite compris la chance que c’était. J’échappais totalement au cadre habituel des entretiens – formaté, minuté, axé sur la promotion –qui s’apparente pour les artistes à un service après-vente et qui produit une parole automatique, même si les questions des intervieweurs peuvent varier. Cette rencontre avec Michael Head m’a fait prendre conscience que ce carcan-là était à fuir absolument. Il fallait qu’on invente quelque chose. Et pour cela, il suffisait de demander du temps, une attention particulière. Petit à petit, la forme des entretiens tels qu’on les publiait a convaincu nos interlocuteurs de nous offrir ces conditions particulières, de nous recevoir parfois chez eux, de nous donner ce temps. Je me souviens de ma rencontre avec les Rita Mitsouko : c’était pour la sortie de leur album The No Comprendo. Nous avons passé une demi-journée ensemble, ce qui permet de commencer à nouer une relation d’un ordre différent et d’installer les conditions pour vivre un moment qui, dans la vie ordinaire, celle de tous les jours, j’allais dire la vie « normale », serait totalement impensable. Jamais on ne s’installerait face à quelqu’un que l’on ne connait que depuis quelques minutes, qu’on ne reverra sans doute jamais, pour parler de choses aussi intimes, poser des questions qui touchent leur travail de création, leur vie d’artiste, mais aussi leur vie personnelle, leur enfance. Si la parole peut se libérer, c’est que le cadre de la promotion, les rôles de chacun ont été effacés ou, du moins, un temps oubliés.
Avant la rencontre elle-même, il y a aussi tout un travail de préparation, de documentation, que l’on devine immense à la lecture de ces entretiens. Que se passe-t-il avant une interview ?
Il y a une autre étape, avant la préparation proprement dite : c’est l’obtention de ces entretiens. Ça se passait rarement en un coup de fil ! Afin de réunir ces conditions particulières, nous faisions des démarches hors les circuits habituels des attachés de presse : nous contactions directement leurs managers et, idéalement, les artistes eux-mêmes. En fait, on tentait de faire sauter tous les filtres qui séparent de l’artiste. Ces obtentions d’interviews pouvaient cependant prendre beaucoup de temps ; souvent, nous avons dû faire preuve d’opiniâtreté. L’exemple qui me vient en tête, c’est Maurice Pialat : on a mis un temps fou à le convaincre, des mois et des mois. Il ne donnait pas d’interview à ce moment-là, ça faisait un moment qu’il ne donnait plus d’interview et nous, on lui propose de venir passer des heures chez lui ! On y arrive finalement, mais Pialat est si mécontent de l’interview qu’il nous faudra ensuite un an pour le convaincre de la publier… Rien n’a été simple avec lui.
Peux-tu me raconter cette rencontre avec Pialat ?
Nous avons passé trois ou quatre heures avec lui. À la fin de l’entretien, on lui a expliqué que ça ne nous suffisait pas du tout, qu’on lui avait à peine posé la moitié des questions qu’on souhaitait aborder avec lui. Alors il nous a donné rendez-vous le lendemain. Donc le lendemain, on se pointe chez Pialat et à peine entrés dans l’appartement, il nous dit : « Non, non, ne vous asseyez pas dans le salon, asseyez-vous à la table. » Et là, il commence à nous faire la leçon. « Je pensais que les Inrocks c’était un peu plus agressif que ça. Hier, vous étiez là comme des carpettes devant moi à bêler votre admiration. » Pourtant, la veille, nous étions partis de chez lui confiants. Je me souviens qu’avec Serge, on avait débriefé, à peine le pied posé sur le trottoir. Devant la bouche de métro, on se repassait les détails – dont certains bien croustillants. Il avait ce côté brutal, direct et haut en couleur, tout à fait inhabituel. Rencontrer Pialat, ce n’était pas rien et nous étions tout à notre enthousiasme, on se disait : « Vivement demain. » On n’avait rien vu venir. Se faire passer un savon pareil, ça ne nous était jamais arrivé – et ça ne m’est plus jamais arrivé. Bref, on se retrouve dans nos petits souliers au moment de commencer cette deuxième journée. Mais finalement, elle s’est plutôt bien passée. Lorsqu’on lui soumet la retranscription, quelques jours plus tard, avec certes de petites mises en forme, des ajustements « cosmétiques » auxquels on se livre toujours pour rendre une rencontre plus fluide à l’écrit et donc à la lecture, là, il refuse. Il ne nous donne aucune explication. Et on va mettre une année entière, durant laquelle on lui écrira régulièrement, à le convaincre de la publier ! Nous y sommes parvenus, à un moment où Pialat n’a plus aucune actualité cinématographique, et cela deviendra une des couvertures les plus marquantes des Inrocks . Après ça, on a gardé le contact avec lui. Une amitié s’est nouée entre nous, qui ne s’est jamais démentie jusqu’à sa disparition. Et il nous confierait que, finalement, il avait apprécié cet entretien…
Mais alors, pourquoi avait-il d’abord refusé qu’il soit publié ?
Je pense que c’est parce qu’il se dévalorisait toujours énormément. L’autodénigrement, chez Pialat, était une seconde nature. Il me disait : « Je raconte beaucoup de conneries et puis, la manière dont je parle, ça ne se fait pas. On ne m’aime pas, on me considère comme un cinéaste à part. » Je pense qu’il avait peur que cet entretien ne fasse qu’accentuer cette mise au ban dont il souffrait ; mais il ne m’a jamais donné d’explication nette sur son refus d’emblée, puis sur son accord pour la publication, un an après. Avec le recul, je me
dis que c’est peut-être parce que nous l’avions rencontré dans la foulée de la sortie de Van Gogh et, un an après, le stress de la sortie et de l’aprèstournage s’était suffisamment estompé pour qu’il accepte. Mais tu sais, c’était avant tout un sacré sale caractère ; c’était Pialat, quoi. Il suffisait qu’il soit d’humeur maussade pour tout envoyer valser. « Fait chier, j’suis pas à la hauteur, vous non plus, on est tous des amateurs de seconde zone. »
C’est donc votre entêtement, cette opiniâtreté que tu évoquais, qui a finalement eu raison du sale caractère de Pialat et rendu cette publication possible ?
Oui, cette opiniâtreté était indispensable pour beaucoup d’entretiens. Pour Leos Carax, par exemple, ça a duré des semaines et des semaines. On le contacte directement. On lui offre un bouquin rare de Tintin [Carax nourrissait alors, en 1991, le projet d’adapter Tintin avec Juliette Binoche dans le rôle du jeune reporter], on envoie une première lettre, puis une deuxième lettre – on ne lâche pas le morceau. Et finalement, un jour, on reçoit un coup de fil : c’est lui, en personne. Évidemment, ça ne passe ni par la boîte de production, ni même par un attaché de presse. Même chose avec Patti Smith. Lorsqu’elle revient en 1996, on en entend évidemment parler plusieurs mois à l’avance et, tout de suite, on se met en quête d’obtenir ce qui sera la première interview de son retour. Elle se déroule dans des conditions exceptionnelles, chez elle dans le Michigan, au bord du lac Sainte-Claire : nous passerons la journée entière en sa compagnie, avec ses enfants. Avec Kim Novak, même si le cadre était plus institutionnel, j’ai tenté d’en sortir autant que possible et là aussi, ça a demandé de faire preuve d’une certaine obstination. Elle venait à Paris pour la ressortie de Vertigo, et j’avais insisté pour être le premier à faire l’entretien. La première interview est privilégiée, dans un cadre où, plus la journée avance, plus l’artiste est fatiguée, lasse de répondre à des questions qui se répètent inévitablement.
Alors, l’un des enjeux de ces entretiens serait la collecte d’une langue dans sa verdeur, une parole vierge, inédite, pas « abîmée » ?
Oui, absolument. Avec Kim Novak, je me dis ceci : sa présence est rare, il est primordial de profiter d’un moment où, pour la première fois, en tout cas dans la journée, elle racontera ce qu’a été non seulement le tournage de Vertigo, son rapport à Hitchcock et à James Stewart, mais aussi son approche du rôle, la manière dont elle a vécu la sortie et la vie du film et de son personnage. La fraîcheur de sa parole me semble absolument essentielle, afin que la sincérité soit au rendez-
vous : je suis convaincu qu’à l’écrit, à l’arrivée, le lecteur la ressent. Dès le départ, nous savions qu’après ce long périple de la parole recueillie, le plaisir de la lecture devait être au bout. C’était, en quelque sorte, notre ligne de conduite aux Inrocks
Vous recueillez une parole vivante, qui se déploie durant trois, voire quatre heures : comment abordez-vous le passage à l’écrit ? Comment la transcrivez-vous pour susciter ce plaisir de la lecture ?
La règle, c’était donc de tout enregistrer, puis de tout transcrire nous-mêmes. Dans certaines rédactions, la transcription était confiée à quelqu’un d’autre, mais aux Inrocks, c’étaient les journalistes qui transcrivaient leurs propres entretiens. Ce sont eux les mieux placés pour savoir ce qu’il faut garder, comment il faut le garder, comment procéder à une première mise en forme, c’est-àdire supprimer les répétitions, les approximations, tout en restant fidèle, aussi fidèle que possible, aux propos d’origine, aux mots, au vocabulaire, à la forme. C’est un travail d’équilibriste, un chemin à trouver entre fidélité et plaisir de la lecture. Et puis, il y avait aussi, car nous nous attachions souvent à des artistes anglo-saxons, la traduction. Nous n’étions pas bilingues, nous ne l’avons jamais été. On effectuait une première traduction nous-mêmes et on travaillait avec un véritable bilingue pour les détails qui nous échappaient, qui nous semblaient difficiles à traduire. Je me souviens qu’un jour, j’avais fait le calcul : il nous fallait, pour la mettre à l’écrit, dix fois plus de temps que n’avait pris l’interview elle-même. Mais je m’aperçois que nous avons sauté une étape !
Oui, entre l’obtention d’une interview et l’interview elle-même, il y a tout un travail de préparation, n’est-ce pas ?
Oui, et pour celui-ci, chaque journaliste avait un peu sa technique, mais celle que j’ai essayé de faire passer auprès de mes camarades du journal, c’était de replonger entièrement dans la discographie – tout réécouter, relire toutes les paroles – ou dans la filmographie d’un artiste. Je me souviens qu’avant de rencontrer Leos Carax, on tenait absolument à voir son premier court-métrage, Strangulation Blues . La seule manière, c’était de nous rendre à l’Agence du court-métrage, un peu comme une cinémathèque, mais pour les films courts. Là était stockée la bobine du film – parce qu’à l’époque, il n’y avait pas de copie vidéo, mais des bobines de pellicule, qui étaient projetées à la demande. J’aimais beaucoup ce travail de recherche journalistique – parfois, cela s’apparentait presque à un travail d’enquêteur. J’étais persuadé que, pour
avoir le rapport le plus facile, le plus fluide possible avec l’interviewé, il fallait avoir des bases solides. C’est-à-dire que l’interview soit travaillée au maximum, avec des heures et des heures, parfois des jours et des jours de lecture de toute la matière, à la fois dans les bouquins, les coupures de presse, etc. À l’époque, il n’y avait pas Internet ; c’était un plus gros travail encore. Cela nous permettait d’établir une grille de questions. C’était vraiment une grille : elle nous permettait de prendre au piège nos « proies » ! Quand je dis prendre au piège, cela veut dire ne rien oublier de ce qui nous semblait important. Cette grille nous permettait aussi d’être beaucoup plus libres pendant l’entretien. Nous pouvions nous perdre dans les méandres impulsés par la parole des artistes, tout en étant assurés d’avoir toujours un chemin à disposition pour raccrocher la colonne vertébrale de l’interview. Au-delà d’un simple jeu de questions-réponses, l’idéal était d’emprunter le cours d’une conversation. Il s’agissait, pour moi, de développer avec chacun des artistes que je rencontrais des rapports personnels, au regard de la personnalité que je devinais, et de m’y laisser aller, pour créer les conditions d’une véritable discussion. Dans celle-ci, chacune des questions que l’on a préparées vient s’insérer de manière opportune, mais n’est pas posée en tant que telle. Il s’agit de rendre invisible le travail ou, plutôt, de se servir de cette base artificielle pour créer une rencontre la plus naturelle possible.
Au cours de son interview, Jeanne Moreau dit : « Les chansons sont des jalons dans une vie. » Certaines de tes interviews ont-elles été des jalons dans ta vie, des marqueurs décisifs ?
Cela me semble difficile de comparer une chanson, qui peut être une œuvre d’art en miniature, avec une interview, qui demeure de l’artisanat. Mais cet artisanat m’a en effet offert des moments décisifs, parce que les artistes que j’ai rencontrés dans ma vie, ça a surtout été à l’occasion d’entretiens. L’intensité de ces moments-là est certaine. Je me souviens que je ressortais absolument lessivé des entretiens, car ils me demandaient une concentration extrême, qu’il fallait de plus dissimuler, afin de conserver l’aspect naturel d’une conversation. Nous avions conscience, Serge et moi, que ces moments étaient très précieux. Il y a des personnalités qui te marquent à jamais : comment oublier les larmes de Michael Cimino ? Il nous parle des Amérindiens, du film qu’il n’arrivera peut-être jamais à réaliser sur les peuples autochtones (et que, finalement, il ne réalisera jamais), et les larmes coulent en pleine interview. Il y a des moments, comme celui-ci, d’une sincérité totale. Comment oublier Francis Ford Coppola et Godard, Toni Morrison ? David Lynch, Tarantino, Keith Richards ? Parce que se révèlent là des personnalités exceptionnelles. Non seulement qui sont les autrices d’une œuvre hors du commun, mais aussi des personnalités plus grandes que la vie « quotidienne », « normale ». Ce métier que j’ai exercé si longtemps a toujours été nourri par la passion. C’est elle qui a tout déclenché, elle qui m’a tenu. Il en est resté quelque chose jusqu’à aujourd’hui, et ce livre est là pour en témoigner.
— DU BEAU MONDE, 20 ENTRETIENS DE LÉGENDES
Christian Fevret & Serge Kaganski, éditions Braquage, 2025
Avec Leos Carax, Joe Strummer, Francis Ford Coppola, Kim Novak, Bruce Springsteen, Quentin Tarantino, Patti Smith, Chris Marker, Nick Cave, Jean-Luc Godard, Toni Morrison, Spike Lee, Chet Baker, Harvey Keitel, Les Rita Mitsouko, David Lynch, Terry Hall, Elia Suleiman, Keith Richards, Jeanne Moreau et Michel Rocard.
UKRAINE, OU LE LANGAGE DE LA LIBERTÉ
Par Emmanuel Abela ~ Photos : Pascal Bastien
DE L’ENFANCE AUX TRIBUNES DU DYNAMO KYÏV, L’AUTRICE,
CHERCHEUSE ET TRADUCTRICE NIKOL DZIUB TRANSFORME
L’EXPÉRIENCE DU STADE EN MATIÈRE LITTÉRAIRE ET POLITIQUE.
DANS DU STADE AUX BARRICADES, UNE ÉCRITURE PHYSIQUE,
COLLECTIVE UKRAINIENNE UN ACTE DE RÉSISTANCE.
Dans votre récit , vous vous mettez en scène comme un personnage à part entière – une enfant, puis une jeune femme immergée dans ce monde du stade. Aviez-vous conscience, en écrivant, de construire une figure narrative puissante, et pas seulement de livrer un souvenir ?
Malgré la tentation de la métaphore, je vous avoue d’emblée que dans aucun des livres que j’ai écrits ou auxquels j’ai contribué d’une manière ou d’une autre je ne me suis mise en scène. Bien au contraire, je me suis toujours cachée derrière des époques, des environnements, des figures d’autorité littéraires, par humilité et par désir d’apprendre, et c’est ainsi que j’ai tenté de révéler les profondeurs de ma conscience.
Cela dit, je pense justement que les figures narratives puissantes naissent lorsque nous autorisons l’enfant qui vit, s’amuse et souvent souffre en nous à prendre le dessus sur notre « je » d’adulte, à porter la flamme de son regard où cela lui semble essentiel, en un mot à régner. C’est métaphorique, bien sûr, mais, pour moi, revenir à ces épisodes de mon enfance et de mon adolescence, à ces souvenirs, c’est me redonner une certaine solidité. C’est révéler ma force et la fixer, surtout en tant que femme réduite à un imaginaire de sentimentalisme, d’ineptie et de niaiserie. Vous voyez, je lutte encore pour me débarrasser de vieux clichés – ils durent depuis des millénaires, ce n’est pas si simple qu’il y paraît.
Nous avons toutes et tous cette capacité en nous – retourner à son véritable soi –, j’en suis convaincue, seulement nous avons été trop formatés par des modèles imposés par la société, trop pris par la spirale du temps, jusqu’à oublier nos propres pouvoirs – à commencer par celui de choisir et de suivre sa voix sans imiter personne.
Est-ce cette voix que vous avez voulu suivre dans ce livre ?
Dans ce livre, je gambade entre les époques bien plus que je n’écris le récit de ma formation (de ma Bildung). Ce n’est pas un texte linéaire. Écrire par fragments est aussi une manière de recoller les morceaux brisés par l’ordre social, religieux, familial, patriarcal. La littérature permet d’apaiser et d’harmoniser ces diverses parts de nous-mêmes qui nous constituent : l’enfant, le ou la rebelle, le garçon ou la fille sage, l’amoureux ou l’amoureuse, le créateur ou la créatrice.
C’est là, dans l’espace de la création, peut-être plus encore que sur les terrains de foot, que nous pouvons nous sentir libres d’être heureux, de guérir, de nous retrouver, de nous renouveler. Et quand je dis « nous », je pense aussi bien au lecteur qu’à l’auteur. Lire un livre, un texte, un poème, regarder un tableau, écouter un bon morceau de musique, c’est aussi une récréation dans nos vies d’enfants devenus sérieux trop tôt.
Une manière de se sentir libre ?
Tout écrivain, tout artiste, tout homme devrait penser à retrouver en lui l’enfant qu’il a été, qu’il est encore – et alors, oui, c’est la liberté. Cette tâche a été facilitée dans mon cas, parce que j’ai deux petits garçons qui ne peuvent se passer ni du ballon ni de moi. Je suis leur punching-ball, c’est dur et il faut savoir tenir. Car ça aussi c’est essentiel : je suis mère, et écrire autrement que de manière fragmentée et sous pression m’est presque impossible. Cela vous redonne pour un moment un sentiment de puissance semblable à celui que doit éprouver un boulet sortant d’un canon. Mais c’est usant.
— Pour écrire, il faut avoir du caractère, savoir se défendre, donner des coups de poing parfois. —
Sinon, je pense que j’ai surtout voulu considérer les fans de foot et moi-même avec un regard neutre, sans jugement policier – d’une manière un peu maternelle, justement –, même si je dois dire que je pense aussi avoir raconté mon récit comme si j’étais un garçon. Ce que nous faisions était au fond dangereux, mais nécessaire pour nous qui avions besoin de mûrir et de gagner en expérience citadine. J’en suis arrivée à la conclusion qu’il faut avoir le courage de regarder avec confiance la jeunesse en quête d’affirmation, de révolte et de liberté, la jeunesse parfois désespérée par la crise, la jeunesse qui a bien sûr besoin aussi qu’on la protège d’elle-même, mais pas en la punissant ou en la moralisant, non, en écoutant ses besoins et ses désirs et en l’aidant à croire en ses capacités.
Chez vous, le stade n’est pas seulement un décor : c’est un lieu de corps, de voix, de pulsation permanente. Oui, la littérature, le récit doivent être vivants, mimer la vraie vie, monter sur les plus hauts pics pour descendre ensuite dans les abîmes de l’âme. Je ne suis pas un écrivain taxidermiste ou autopsieur. La littérature est un moyen pour moi de croquer la vie, et d’inviter les lecteurs à faire de même. C’est une mise au point sur ce que nous voulons être et vivre. Une méditation, aussi, mais pas passive, théorique. Pour écrire, il faut avoir du caractère, savoir se défendre, donner des coups de poing parfois, pas pour étonner, pour éblouir, pour atteindre un but prémédité, non, mais parce qu’il le faut pour la justice, la vérité, la vie, l’égalité sociale et générationnelle. Et d’ailleurs, lorsqu’on passe par la littérature, personne n’en sort avec des bleus, un œil au beurre noir ou des béquilles, n’est-ce pas ? Donc, la littérature ne peut nous faire que du bien, lorsqu’elle est pratiquée avec une âme qui, ayant traversé autant de bas que de hauts, a été elle-même entraînée à la catharsis.
Très vite, votre « je » semble se dissoudre dans un groupe, une foule, une ferveur collective. Était-ce important que le récit montre comment
l’individu s’efface parfois pour que le « nous » advienne ? Surtout dans un contexte de résistance permanente…
Le « nous » est plus robuste que le « je ». Le « nous » est indispensable pour que le « je » ait lieu, surtout un « je » adolescent. Le « nous », c’est aussi l’élan créatif que nous sentons lorsque nous écrivons en pensant à ceux qui nous ont poussés à écrire en nous encourageant et en nous entourant, même si eux-mêmes n’écrivent pas. Parfois on écrit ensemble, comme avant on hurlait ensemble dans les tribunes. Rien n’a changé, au fond. Et je refuse de croire à cette absurdité – que nous avons vieilli, que nous n’avons plus le droit de crier, que c’est mal vu. Je refuse !
Seulement, l’écrivain est malin. Comme il rêve d’un peu de reconnaissance, il travaille en solitaire, il courbe le dos au-dessus de son bureau, il gribouille des pages parfois aberrantes puis les efface, il se désespère devant la page blanche jusqu’à ce que de la vapeur lui sorte du nez, mais il reprend ensuite confiance et finit par écrire quelque chose qui claque.
Il ne faut pas que le « je » soit roi dans un texte. Trop de « je », ça m’a toujours un peu gênée pour le côté prétentieux, absolutiste et précieux. Qui serais-je sans « eux » ? J’ai des souvenirs, une mémoire, la capacité à la fois de me remémorer, d’inventer et d’écrire. J’ai la chance d’avoir vécu en Ukraine, en Suisse et en France, et mon travail, qui est plus un plaisir qu’une corvée, appartient aussi à tous ceux sans qui je n’aurais pas pu vivre cette vie libre et vagabonde à sa façon. En particulier aux défenseurs de nos villes et de nos vies ukrainiennes et européennes, à qui nous devons tant, mais qui ne connaîtront jamais la gloire personnelle. Lorsqu’il s’agit de résister, de nous libérer, de nous révolter, le « je » se dissout. Et c’est tant mieux. Nous n’avons rien à gagner à nager dans les eaux de l’égoïsme et du narcissisme individualiste.
À mesure que le texte avance, le Dynamo Kyïv cesse d’être seulement un club pour devenir l’image de l’Ukraine elle-même. Est-ce là pour vous le cœur du livre : montrer comment une passion populaire peut devenir une force politique et un esprit de résistance nationale ? Oui, je pense que le livre n’aurait pas existé et n’aurait eu aucun sens si je n’avais pas pensé en permanence au peuple ukrainien, à sa force, à sa résilience face aux injustices et aux souffrances causées par un voisin criminel et possessif. Depuis le début de la guerre, tout citoyen conscient se sent concerné. Nous éprouvons tous le besoin de contribuer d’une manière ou d’une autre au soutien à l’armée et aux victimes de la guerre,
mais aussi à la lutte contre la propagande russe et pour la clarification de la situation, que ce soit en Ukraine, en Europe ou ailleurs dans le monde. Je pense qu’avec cette guerre, quelque chose dans nos consciences a basculé. Puisque même ceux qui étaient naïfs face à la propagande ont fini par aiguiser leur esprit critique et par aborder de manière plus lucide le problème de la paix et de la sécurité européenne et mondiale en général. Si l’humanité ne tire pas toujours très vite les leçons de l’histoire, la guerre en Ukraine a mis les choses au point : plus moyen de douter dans quel camp nous voulons nous situer, dans quelle équipe nous voulons jouer. Pour moi, d’ailleurs, le Dynamo n’est pas qu’une image de la résistance locale ou nationale, mais l’emblème d’un esprit de résistance collective. Ce ne sont pas les dénominations nationales qui comptent, mais les valeurs à cultiver et à défendre, et elles sont universelles.
Cette conscience collective se forge-t-elle aussi dans des lieux populaires, comme le stade ?
Les hommes comme les femmes doivent avoir des lieux d’union, de réunion, de communion, c’est un fait. Pour les fans du Dynamo, il ne s’agit pas seulement d’aller au stade, de hurler et de rentrer ensuite chez soi comme si de rien n’était. Non, à Kyïv, le rapport entre le football et la démocratie est absolument crucial, c’est la fibre même de notre engagement. Et puis c’est une vraie aventure, c’est le vrai nom de la vie. Le football a rassemblé, accueilli, guidé nos jeunesses. Avant, pendant, après les matchs. Le temps entre les moments de retrouvailles, entre les matchs et les bagarres (parce que le foot est aussi une histoire de bagarres), ne comptait pas. Le football en Ukraine, c’est un peu comme la corrida dans le Pays basque ou en Espagne. C’est un moment d’épuration d’émotions souvent extrêmement puissantes. Des émotions réprimées par la censure, le centralisme, l’impérialisme, le suprémacisme, les imaginaires genrés. Des émotions réputées viriles – et pourtant, dans le secteur des ultras du Dynamo, les filles sont « pires » que les gars, je peux vous le garantir. L’histoire nous le montre d’ailleurs, les femmes ont un sens inné de la révolution. C’est pour cela qu’on a toujours restreint leur pouvoir, étouffé leurs émotions, nié leur virilité, leur ténacité, leur force. Ce livre est aussi une tentative pour redonner aux femmes leur digne place dans l’histoire de l’esprit d’indépendance et d’autodétermination. Mais il ne s’agit pas de séparer les femmes des hommes, plutôt de resserrer leur amitié.
Depuis l’agression dont elle fait l’objet, l’Ukraine montre un courage et une noblesse qui lui
permettent de résister encore et encore. En ces temps troublés, le peuple ukrainien nous donne une leçon formidable. Peut-être avonsnous besoin de lui à peu près autant qu’il a besoin de nous. Qu’en pensez-vous ?
Nous avons toujours besoin de tourner nos regards vers d’autres pays pour ne pas nous isoler, pour ne pas avoir le sentiment que notre histoire est achevée et que nous n’avons plus rien à défendre, plus rien à quoi nous opposer, à quoi résister. Le sentiment d’inertie qui peut toucher les pays occidentaux, notamment les pays qui ont été de grands empires autrefois, peut paraître logique. Mais le problème est que ce qui fonctionnait autrefois ne fonctionne plus aujourd’hui, et les petits pays sont justement ceux qui ont appris à lutter et à défendre leur existence à l’ombre de ceux qui pensaient diriger le monde. Si nous pouvons avoir l’impression que les empires continuent à être les maîtres du monde, soit c’est une illusion, soit c’est une faiblesse – je veux dire le signe que nous sommes tellement dépendants et si peu conscients que nous nous laissons faire en tombant dans le piège de l’excès de consommation, de l’irrespect de la planète et de ses ressources, d’une gestion inéquitable de la production, etc.
La Russie est le dernier pays « européen » à pratiquer des entreprises coloniales d’annexion de territoires voisins. La politique russe et son discours se fondent sur l’idéologie nationaliste du xix e siècle. Or, justement, aujourd’hui, nous devons nous tourner davantage vers des pays comme l’Ukraine, qui ont longtemps été méprisés, pour nous en inspirer. Je me souviens à quel point il était difficile, voire impossible, de se faire entendre quand on parlait de la littérature ukrainienne (voire de l’Ukraine en général) en France au moment de la guerre du Donbass. On devait faire face à un très puissant réflexe de défense de la Russie (de ce qu’on appelait autrefois « le monde russe », en faisant l’amalgame avec l’Empire russe et l’Union soviétique). L’extrême gauche autant que l’extrême droite faisaient de l’Ukraine et de sa culture une terra incognita, reproduisant en cela la propagande russe. Or, dans ces réflexes, la culture et la littérature ne sont pas pour rien. La Russie a longtemps œuvré à faire en sorte que l’Ukraine paraisse aux yeux du monde un lieu d’inculture, et, notamment à la fin du xixe siècle, elle a pu compter sur la France pour seconder son effort d’invisibilisation de l’Ukraine – sur cette France qui a si longtemps mené une politique colonialiste d’une part, culturicide et linguicide d’autre part.
En Ukraine, on parle souvent d’une guerre qui dépasse le strict cadre militaire. Comment la définiriez-vous ?
La guerre que nous voyons aujourd’hui se déployer en Ukraine depuis 2022, ou plutôt depuis 2014, est une guerre d’abord culturelle, médiatique, et seulement après politique. C’est pourquoi nous devons respecter les voix mineures – c’est-à-dire les voix qui ne viennent pas des empires, parce que l’essence de notre lutte quotidienne réside dans la diversité et la libre-pensée, qui sont souvent impossibles sous les gouvernements postimpérialistes. Cela me frappe même que nous soyons obligés de penser en fonction de ces deux extrêmes, Empire-centre/minorité-périphérie. Cela fait un moment que nous devrions être sortis de ce mode de pensée hélas encore largement utilisé par les médias. Cela fait un moment que nous aurions dû élargir et diversifier notre perception des pays, des nations, des cultures, des ethnies. Il y a bien sûr d’autres modèles de pensée, par exemple quand en Alsace nous parlons du transfrontalier comme un des piliers de l’Europe – mais ce n’est pas si simple, parce que, pendant ce temps-là, le transfrontalier reste impraticable aux frontières orientales du continent.
— Les femmes ont un sens inné de la révolution. —
Cette guerre se joue aussi dans les mots et les poèmes. Dans votre ouvrage, vous placez la figure de Maksym Kryvtsov, poète, photographe et soldat ukrainien tombé au combat le 7 janvier 2024, au côté de certains de vos héros, Jim Morrison, Jimi Hendrix et Kurt Cobain. Vous avez traduit son recueil Poèmes de la brèche. Comment s’y prendon avec une poésie qui s’approche à ce point du corps, de la mort et de l’horreur tangible ?
Nommer ces héros de la musique, c’était une façon pour moi de rendre hommage à un poète que j’admire beaucoup pour la qualité de ses vers, l’authenticité de sa parole et son non-conformisme. Ces musiciens, comme beaucoup de rockeurs et d’adeptes de l’underground ou des cultures alternatives, s’opposent au système dominant qui veut brouiller les voix de ces personnalités pleines de particularités dont il craint la curiosité, la sensibilité et la lucidité.
J’aurais pu citer d’autres chanteurs ou groupes que j’aime. Mais ce qui unit ceux-là, c’est aussi d’être morts jeunes, d’avoir connu cette mort prématurée que, dans notre imaginaire, nous associons à la figure du Christ, au sacrifice et au martyr. En tout cas, ce qui lie à coup sûr Maksym Kryvtsov à ces chanteurs-auteurs, c’est l’essence libératrice de sa parole, qui prend souvent un rythme de chanson, rappelant les protest songs . Bien qu’il ne s’oppose pas directement au système, et qu’il se soit engagé dans l’armée, il s’oppose à un Empire d’autant plus lâche qu’il refuse de s’avouer pour ce qu’il est, jouant un jeu peu franc. Kryvtsov veut résister au mal et à la haine, construire un mur spirituel pour protéger la liberté des vivants et l’honneur des morts.
Lorsque, dernièrement, je suis retournée en Ukraine et que j’ai fait moimême l’expérience de la guerre (une expérience toute relative, puisque je n’étais pas sur le front), j’ai ressenti moi aussi le besoin de trouver les mots pour exprimer ce qui arrivait et ce que je voyais. Formuler cette expérience n’est pas forcément salvateur, mais cela permet d’adoucir les angles auxquels on se cogne, ce choc que ne suivent normalement que des cris ou le silence.
Face à l’ennemi (et là encore, ce n’est pas une question de nationalité, puisque, par exemple, le groupe Wagner était tchétchène, et que les Tchétchènes ont eux-mêmes souffert de l’impérialisme et de l’agression russe – et qu’inversement il y a des Russes et des Biélorusses qui combattent du côté de l’Ukraine), l’instinct primaire nous pousse à injurier, à maudire, à nous tordre dans l’angoisse, mais ce n’est pas ça qui pourra nous libérer des tueurs, ni de nos propres démons. Nous sommes nés hommes pour exprimer le plus finement possible ce que nous ressentons – l’expérience, souvent indicible, de la mort, mais aussi de l’amour. Car le recueil de Kryvtsov est traversé par l’amour, plus que par la guerre. La guerre advient ici plutôt comme un contexte, un coup dur, mais attendu (souvenons-nous qu’avant la guerre les Ukrainiens étaient pris pour des paranoïaques), qui a donné lieu pour le poète à son départ pour l’armée, à l’écriture de poèmes de guerre, à l’expérience de la mort des compagnons, des soldats, des personnes dites « ordinaires » – et de la mort de masse, aussi.
Justement, ce que j’apprécie chez Kryvtsov, c’est que pour lui il n’y a pas de gens « ordinaires ». Avec lui, c’est le peuple qui entre dans le domaine poétique. Le pouvoir de la communauté se restaure, et c’est là que la paix a une chance de régner. La vie de chacun et de chacune compte. Et cet amour pour la vie de l’autre, comme pour la sienne, Kryvtsov sait l’honorer en la chantant. Au lieu de dire simplement la mort et de la maudire, il me semble qu’il choisit d’enchanter la vie, le quotidien, la beauté de l’ordinaire, de l’éphémère et de la sensation corporelle.
La poésie de Kryvtsov dépasse donc le contexte de la guerre, mais elle est claire, précise, lucide comme l’est l’œil d’un tireur. Il nous rappelle que les soldats sont des humains, tout aussi sensibles, drôles et amoureux que nous, et que nous devons nous efforcer de ne pas prendre pour acquis le fait qu’il y ait des hommes et des femmes pour nous défendre.
Pour Kryvtsov, la guerre est une immense blessure arrivée en pleine jeunesse, en plein printemps. Mais la bravoure sensible du poète ne la laissera pas prendre le dessus sur la vie et sur la beauté qui nous entoure au quotidien, mais que souvent nous oublions d’apprécier. Il rend grâce à cette blessure dans un mouvement de transformation, de guérison et de résilience post-traumatique. Il nous rappelle l’importance du carpe diem, de la gratitude, de la reconnaissance, du fait de remarquer ces petits détails magiques qui se présentent à chaque instant devant nos yeux – l’éclat de la neige, cette note de musique qui vous met des fourmis dans les bras, cette odeur de mandarines qui rend la vie savoureuse, car pleinement vécue à travers tous les sens dans l’instant présent. Justement, la poésie nous apprend cela, nous entraîne à remarquer, à percevoir l’étincelant.
Vous avez également traduit un recueil d’Artur Dron, un autre poète ukrainien devenu soldat à 22 ans, blessé et démobilisé l’an passé. On suppose que l’intensité contenue dans ces deux recueils s’inscrit dans une tradition plus ancienne de la résistance ukrainienne face à son voisin très encombrant. Traduire ces textes, est-ce une autre manière de lutter ?
Le recueil d’Artur Dron se distingue par l’idée très élevée de l’Amour qu’illustre le poète. Ce dont il nous parle, c’est de l’avenir, des enfants, de l’amitié, mais aussi des poètes cruciaux d’une littérature ukrainienne qui a longtemps été constituée d’écrivains exilés, bannis, censurés, incarcérés, exécutés. Il se demande également quelle peut être l’utilité de la poésie en temps de guerre : peut-elle
aider, consoler ? La poésie de guerre, à première vue, peut effrayer, car nous préférons nous tenir à distance de cette expérience de la violence et de la destruction. Ce qui est un leurre, car la peur nous éloigne de ce qui pourrait nous élever. Afin de vivre pleinement, nous devons être en contact avec l’obscur, le chaos, la ruine. L’expérience de la guerre telle qu’elle est dite ici dépasse le déni du mal et le réflexe de protection individuelle contre la déchéance. Une telle poésie est un remède contre le nihilisme, car elle nous rappelle que l’homme doit s’appuyer sur l’incommensurable, surtout en ces temps troublés. Il doit s’appuyer sur la communauté, sur l’idée d’une liberté partagée, mais aussi sur le sens de l’originel, du cosmique, du transcendant, du divin, du spirituel. Certains poèmes sont de véritables prières, que ce soit par leur ton, leur thème, les références qui y sont mobilisées, ou autre. L’intention de ces poèmes n’est pas du tout d’accabler les lecteurs par l’évocation de la guerre, mais de les élever, de leur tendre la main lorsque le désespoir les a agenouillés, de les aider à se relever, et de les rassurer. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant que les deux recueils soient de véritables bestsellers en Ukraine. Vivement que la poésie soit ainsi honorée partout dans le monde ! On voit bien que les lecteurs, souvent de jeunes gens, se tournent sans peur vers cette poésie qui les ranime et dans laquelle ils cherchent une expérience qui leur permette de se sentir unis en cette époque difficile. Loin de vous plonger dans l’abattement, des poèmes comme ceux d’Artur Dron vous aident à garder un mental de gagnant, malgré la durée de la guerre, les shaheds, les coupures d’électricité et de chauffage. On comprend mieux en lisant cette poésie comment les Ukrainiens ont résisté au projet de Poutine de « prendre Kyïv en trois jours ». C’est évidemment un exemple à suivre, d’autant que la cure poétique est bien moins coûteuse que d’autres thérapies. Le pouvoir de guérison du beau est incontestable. Il y a une véritable guérison collective dans cette expérience cathartique qui passe par la parole d’un survivant s’adressant à une communauté qui se divise peutêtre encore politiquement, mais qui tend de plus en plus à ne plus douter de sa culture et à croire aux pouvoirs d’une langue et d’une littérature qui ont été rabaissées et interdites pendant des siècles. Car, oui, bien sûr, l’expérience que nous faisons aujourd’hui de la résistance à l’impérialisme entre en résonance avec ce que connurent, sous l’Empire russe, des poètes comme Taras Chevtchenko ou Lessia Oukraïnka, qui firent de la parole poétique une tribune pour éveiller le peuple. Les révolutions françaises ont été les étincelles qui ont allumé
—
Le pouvoir de guérison du beau est incontestable. —
l’incendie démocratique dans toute l’Europe, ne l’oublions pas. Mais il n’y a pas que ça. Dans la tradition ukrainienne, la prière, le chant et la poésie ont une place centrale dans la vie autant privée que publique. La chanson, la musique et la poésie ukrainiennes sont indissociables des moments de communion, et ont été par conséquent toujours très suspectes aux yeux des censeurs russes. Le pouvoir russe craignait et craint toujours non seulement l’ambition littéraire de la culture ukrainienne, mais aussi le pouvoir enchanteur, sorcier et chamanique de ces chants qu’il ne comprend pas et qui, par leurs intonations suaves et prolongées, dépassent la fonction basique de communication, tendant vers l’éveil de la sensation, de l’émotion, de la révolte parfois, autant que vers une forme d’apaisement intérieur et vers une sorte d’enthousiasme dépassant les frontières du rationnel.
Évidemment, traduire ces textes, c’est s’engager, lutter, résister, mais aussi contribuer à divulguer un patrimoine culturel qui a été rabaissé, proscrit, pointé du doigt, notamment en France, à cause de la propagande en faveur de la grande culture russe et de ses romans.
Dans votre propre ouvrage, l’expérience vécue s’est-elle construite dans ce rapport constant à la menace ?
Au-delà des concepts finalement assez abstraits de domination, d’impérialisme, etc., tout est une question aussi et d’abord d’expérience vécue. Moi qui suis née encore en URSS, je n’ai jamais pu voir l’Ukraine dans un état de prospérité, je n’ai jamais connu que des luttes et des résistances. Et ce n’est pas seulement l’Ukraine qui est ainsi perpétuellement menacée. Avant encore que la guerre en cours n’éclate, on a pu voir d’autres pays de l’ex-URSS subir des injustices et des manœuvres de terreur de la part de la Russie. En Ukraine, nous ne trouvions pas ça normal, mais j’ai le sentiment que, aux yeux de certains Européens, cela paraissait presque anodin, très lointain en tout cas. Aujourd’hui, heureusement, l’Europe a finalement nettoyé ses lunettes avec le torchon ukrainien, et elle nous aide – justement parce qu’il s’agit de préserver ses propres frontières.
À vous entendre, cette guerre oblige aussi à repenser nos propres sociétés. Depuis le début de la guerre, l’Ukraine donne de précieuses leçons dont nous devrions nous inspirer. Quelles sont-elles ?
Oui, la guerre en Ukraine nous a donné d’ores et déjà plusieurs leçons : nous devons développer notre sens de l’ouverture vers l’autre et le monde et nous souvenir avec modestie de notre passé colonial et/ou impérial ; nous devons développer notre esprit critique et notre vigilance devant les discours médiatiques, que leur objet soit culturel ou politique ; nous devons faire attention lorsque nous nous sentons obligés d’écouter et d’être d’accord avec un discours amplifié par les médias qui n’entre pas en résonance avec nos valeurs ; nous devons bien connaître nos valeurs, les manifester et les défendre afin de ne pas être victimes du destin ou de la politique, et de rester maîtres de nos vies et créateurs de notre avenir ; nous ne devons pas compter uniquement sur le gouvernement, nous devons développer des réseaux civils afin d’agir selon notre volonté collective ; nous devons développer notre sens de la vérité et de l’authenticité afin d’être entendus et clairement compris et de ne pas nous laisser déboussoler par les événements extérieurs ; nous devons nous battre (avec ou sans violence) pour que des voix justes s’expriment et soient audibles – et pour que le politique ne domine pas le paysage collectif ; nous devons agir face à toute forme d’excès ou d’abus de pouvoir et face à toute espèce de corruption ;
nous devons investir dans le développement de manifestations culturelles pouvant contribuer à éclairer et à ouvrir nos esprits ; nous devons collaborer activement avec ces pays qui manquent de moyens, certes, mais pas d’idées, d’idéaux et de volonté ;
nous devons apprendre à nos enfants à avoir une parole et une pensée claires, fortes et décidées, afin de préserver la paix et le monde que nous construisons tous les jours.
Dans votre ouvrage, vous écrivez : « Le mal n’anéantira jamais la lumière. » Est-ce la note d’espoir que vous adressez par-delà la nation ukrainienne au monde entier ?
Nous sommes beaucoup plus forts que nous le pensons, surtout lorsque nous nous ouvrons à la sensibilité, à la connaissance et au courage. Nous devons apprendre à nous dépasser, c’est certain, mais au-delà de la musculation physique. Le pouvoir d’entraîner nos âmes et nos esprits, notamment grâce aux arts, est une bénédiction offerte aux humains. Soyons fiers de pouvoir nous distinguer ainsi des autres espèces ! Nous avons tout entre nos mains pour ne pas finir comme dans Les Âmes mortes. Je crois aux peuples de ce monde qui sont capables de faire face aux régimes despotiques intérieurs ou extérieurs sans faillir. Ceux que l’on considère comme démunis, faibles, sensibles, bons à rien, sont forts en ceci qu’ils sont invisibles et qu’ils réfléchissent.
Il est temps que la bonté prenne le dessus et que ceux qui pensent se relèvent et s’unissent, qu’ils forment un front culturel, moral, spirituel pour que les abus individuels comme les crimes contre l’humanité cessent de se reproduire.
Nous cédons parfois à l’angoisse, nous nous laissons impressionner par des messages alarmants, maléfiques, décourageants, déstabilisants, des mensonges de spécialistes en manipulation qui viennent de tous les côtés. Soulevons le voile des faux-semblants et défendons la vérité.
La bonne littérature, la musique, l’art sont le feu qui nous a été offert pour que nous ne soyons plus jamais dupes. Ne le soyons pas. Ne le soyons plus.
— DU STADE AUX BARRICADES, Nikol Dziub, Médiapop Éditions
— POÈMES DE LA BRÈCHE
Maksym Kryvtsov, Les Éditions Bleu et Jaune
— NOUS ÉTIONS LÀ,
Artur Dron, Les Éditions Bleu et Jaune
Accordés
Jessica Moss voyage à travers les récits ; Laura Vazquez et Anne Paceo bâtissent un univers de poésie ; Guido Minisky fait danser le monde tandis que Didier Wampas compose pour le changer ; The Wooden Wolf explore la mysticité de la chair ; Eve Risser poursuit sa quête de liberté, et les Winged Wheel s’accordent, entre impro et peintures sur toiles.
JESSICA MOSS, L’ORCHESTRE INTÉRIEUR
Par Pierre Lemarchand ~ Photo : Joseph Yarmush
Unfolding semble raconter une histoire. C’est un voyage qui s’entame avec les notes de violon augurales jusqu’à ta voix qui se perd, à la fin, dans le lointain. Dirais-tu de ta musique qu’elle est narrative ?
Même si je n’utilise que très peu de mots, ma démarche est en effet narrative. Je ne raconte pas une histoire précise, avec des personnages et un enchaînement d’événements, mais plutôt une expérience humaine, notre relation au monde physique, les variations de nos météos intérieures – un soleil levant, un orage imminent, une eau en crue qui nous submerge. Si c’est un récit, alors c’est un récit émotionnel.
Y vois-tu un lien à une certaine tradition « folk », où la musique est le véhicule non seulement d’une émotion, mais aussi d’une expérience, d’un fragment de vie, le témoignage d’une existence ?
Oui, mais mon inscription dans cette tradition populaire vient d’ailleurs. Quand j’étais enfant, la première musique dont je suis tombée amoureuse a été la musique classique, en partie parce que j’ai été contrainte d’étudier le violon dès mon plus jeune âge. Ma mère tenait à me donner une éducation musicale à domicile, qui impliquait de connaître les compositeurs, le répertoire classique, etc. Très tôt, j’ai ressenti que l’écoute d’une symphonie, du début à la fin, offrait une expérience narrative, un cheminement. Mais les compositeurs classiques puisaient l’inspiration dans les musiques populaires, alors oui, de manière indirecte, je m’inscris dans une certaine tradition de la folk music.
Un autre lien que je vois avec la tradition, c’est ton attachement à la mélodie. Tu ne la perds jamais de vue très longtemps, elle est toujours dans les parages et si tu l’abandonnes, c’est pour l’épouser à nouveau. Qu’en penses-tu ?
Tu as tout à fait raison. Dans ce que je crée, tout est toujours parti d’une mélodie qui s’ancre dans mon esprit. Une grande partie du processus de création d’un album consiste à faire émerger une de ces mélodies de mon for intérieur, à la travailler, à me laisser guider par elle, à chercher des manières de l’exprimer. Parfois, je cherche si loin que je la perds de vue, exactement comme tu l’as dit. Mais je sais qu’elle est toujours là, même si je ne l’entends plus. Sur mon disque Entanglement, la deuxième face recueille plusieurs morceaux intitulés « Fractals (Truth n°1) », « Fractals (Truth n°2) », etc. Ils sont des tentatives d’itération d’une même mélodie qui me trotte dans la tête, et aucune version ne prévaut sur les autres. Ces dérives, ces variations issues du même motif mélodique de départ, sont toutes « vraies ». Sans la mélodie de départ, rien n’aurait été possible et c’est elle qui définit le disque.
On te désigne souvent comme une violoniste. Mais ton violon s’inscrit dans un système complexe, une installation : ce pédalier que tu étends devant toi, qui te permet de transformer et répéter les sons, créer des boucles… Es-tu violoniste, Jessica, ou es-tu plus que cela ?
Je me décris comme une musicienne qui joue du violon et des pédales. Ils sont intimement liés et forment un seul et même instrument. Le violon n’a pas été un choix – on me l’a imposé et à travers lui, j’ai dû trouver le moyen de m’exprimer. Il est l’instrument dont je sais jouer, mais le son que je recherche est bien plus riche que ce que cet instrument seul peut offrir. Il est proche de la voix humaine et, à ce titre, son timbre m’est cher. Mais il est avant tout un outil que j’utilise pour atteindre les sonorités que j’espère. Chacune de mes pédales transforme le son du violon d’une manière bien précise et me permet de me rendre au plus près de ce que je désire. Dans ma tête, telle séquence au violon devra sonner comme une section de cuivres, telle autre comme la rencontre d’un cor et d’une harpe ! J’envisage le violon comme un orchestre. J’active les pédales qui pourront l’emmener au plus près de ce que j’entends, dans le sillage du vaisseau spatial que mon esprit commande. J’ai la chance de travailler avec quelqu’un, Radwan Ghazi Moumneh qui, lors de l’enregistrement puis du mixage, saura m’en rapprocher plus encore. Et puis, pour te confier la vérité, mon niveau en violon n’est pas assez élevé pour me prétendre violoniste. Je ne peux plus jouer les morceaux classiques complexes que je jouais enfant ; j’ai beaucoup de mal aujourd’hui à lire la musique. La plupart du temps, je ne sais pas quelle note je joue ni dans quelle tonalité je suis. Je dois tout improviser. Je privilégie un répertoire simple, car c’est lui qui me permet de m’exprimer justement. Je ne corresponds pas à l’image que l’on se fait d’une violoniste !
Tu as dit à deux reprises que le violon n’avait pas été un choix. Quand as-tu compris, cependant, que ce serait le moyen privilégié pour t’exprimer ?
Je suis incroyablement reconnaissante d’y avoir été contrainte, car qui sait si j’aurais pu, par moimême, atteindre ce même niveau d’expression. En même temps, le violon est associé à des souvenirs d’enfance très difficiles. Il était la source de disputes incessantes entre ma mère et moi. Elle était furieuse : à ses yeux, je gâchais mon « don » pour la musique, en refusant d’étudier le solfège, de travailler, de faire comme les autres : répéter 5 heures par jour et intégrer un orchestre. À mes 12 ans, elle s’est résignée : « Très bien, arrête. » C’est à ce moment-là que j’ai compris que la musique m’avait tellement marquée que je ne voulais pas
abandonner le violon. J’ai arrêté les cours, mais j’ai continué à en jouer dans des groupes durant toute ma jeunesse. À 14 ans, j’ai joué de la musique improvisée pour la première fois et j’ai compris que je pouvais utiliser cet outil d’une manière qui me correspondait mieux. Alors, je me le suis approprié.
Et ta voix, comment l’envisages-tu ? Est-elle un outil elle aussi ?
Elle est un instrument comme un autre. Elle n’est pas le moyen de dire des mots qui revêtent une signification explicite. La narration est prise en charge par la musique. Le chant arrive par hasard, il surgit lors du processus créatif, de la même manière qu’un motif mélodique. Quand je chante, c’est la plupart du temps des mots que je répète – il est très rare que je chante des phrases entières. La seule fois où je me suis mise au défi de faire des « chansons », c’est-à-dire avec un chant plus présent et des phrases explicites, c’est sur mon album Galaxy Heart. Mais ce disque est né durant la pandémie : en raison du confinement, j’étais coincée chez moi, loin de mes pédales et mes amplis. J’ai dû exprimer ce que je ressentais depuis ma chambre, en chantant dans mon téléphone. Mais pour l’essentiel, j’utilise ma voix comme un instrument et chante les sons que je ne suis pas parvenue à créer avec mon violon et mes pédales. Sur Unfolding, même si cela ne s’entend pas, beaucoup de sons ont été créés avec la voix. De la même manière que je peux transformer complètement le son du violon, je peux transformer complètement le son de ma voix.
Dans Unfolding, tu combines tout cela. Ta voix est d’abord inintelligible puis à la fin, une phrase se dénoue, se libère, portée par ton chant qui se démultiplie en un chœur, comme une révélation à l’issue de ce voyage de 40 minutes…
Cette phrase finale, « No one, nowhere, no one is free till all of us are free » [« Personne, nulle part, personne n’est libre tant que nous ne sommes pas tous libres »], est une réflexion profondément liée au génocide en cours en Palestine. Il fait partie intégrante de mon identité et avait toujours été présent en filigrane dans mon travail ; mais aujourd’hui, il s’est intensifié et se déroule sous les yeux du monde entier. J’entends la liberté non au sens américain du terme, mais au sens où, si certains humains subissent un tel traitement et que d’autres l’acceptent, alors aucun de nous ne peut vivre sa pleine humanité.
Cette phrase – « personne n’est libre tant que nous ne sommes pas tous libres » – a été exprimée par d’autres femmes avant toi. Je pense à Maya
Angelou, à la poétesse juive new-yorkaise Emma Lazarus ou encore à la militante africaineaméricaine Fannie Lou Hamer. D’où la tiens-tu ?
J’ai découvert ce slogan lors des manifestations « Free Palestine » qui ont été lancées après les attentats du 7-Octobre. Il m’a ramenée à la frustration que je ressens quand j’entends des gens dire « je ne m’intéresse pas à la politique » ou « oh, c’est compliqué ». Cette phrase nous ouvre les yeux : nos privilèges, nos libertés reposent sur le fait que d’autres peuples en sont privés. Elle nous oblige à prendre position : soit on s’accommode des inégalités, soit on les combat – en l’espèce, il n’y a pas de compromis possible. C’est une phrase qui révèle qui vous êtes profondément. Je la chante avec, en tête, la liberté de la Palestine qui ne m’a jamais semblé si lointaine, mais c’est un appel universel à la justice et à l’égalité. Ces mots, je voulais les exprimer très clairement. Je voulais les écrire. Je voulais qu’ils soient vus. Je voulais pouvoir en parler ouvertement. Ce passage choral coïncide avec mon désir de chanter ce morceau à plusieurs ; je travaille à une version simplifiée, facile à apprendre. J’espère pouvoir, lors de certains concerts, inviter des personnes à venir la chanter avec moi sur scène. Pour passer ce message au plus grand nombre.
—
Si certains humains subissent
un tel traitement et que d’autres l’acceptent, alors aucun de nous ne peut vivre sa pleine humanité. —
Ces personnes que tu inviterais sur scène ne seraient pas des chanteurs aguerris ? Ce seraient juste des personnes volontaires ?
Oui, et on en revient à ta question du début, sur la tradition folk, les airs populaires. Parmi mes plus beaux souvenirs d’enfance, il y a les fêtes juives que nous célébrions en famille, de manière rituelle. Nous étions réunis autour de la table. Ma mère avait imprimé des partitions et nous chantions tous ensemble, d’abord les airs religieux puis des chants folkloriques. Je me souviens de très beaux canons, notamment un morceau latin qui parle
de paix, « Dona Nobis Pacem ». Chacun chantait une phrase à son tour, la ronde faisait le tour de la table et on chantait à l’infini. J’adorais ça, enfant. J’avais ce souvenir en tête quand j’ai commencé à travailler sur ce dernier titre choral d’ Unfolding C’est la première fois que j’avais une idée aussi précise, au départ, de ce que je souhaitais faire. Et je crois que c’est le morceau le plus difficile que j’ai jamais réalisé. J’ai dû m’enregistrer au moins cinquante fois, dans trois endroits différents – juste ma voix et un micro. Je suis fière du résultat.
C’est la première fois que tu crées une telle œuvre chorale ; Unfolding a-t-il occasionné d’autres « premières fois » ?
Oui, deux autres. C’est la première fois que je parviens à recréer le son d’un grand orchestre ou, plutôt, à me rapprocher autant de l’émotion qui me prenait enfant à l’écoute des grands orchestres – ce sentiment d’être embarqué dans une histoire plus grande que vous, d’être pris dans une vague qui enfle, un tonnerre qui gronde et dont on ne sait quand leur mouvement s’arrêtera. Ensuite, avant que je n’invite Tony Buck à en jouer sur un des morceaux, je me suis essayée aux percussions. J’ai pris ce que j’avais sous la main : des cloches qui appartenaient à ma fille, des couvercles de casseroles… J’avais à l’esprit le jeu magique de Tony, je m’en suis inspirée et me suis laissée aller. J’ai gardé ces sons sur le disque !
Dans ton travail de création, il y a donc une mélodie qui te vient en tête. Elle t’emmène ensuite vers de longues séances d’improvisation que tu enregistres. Enfin, il y a le montage. Et c’est un travail qui revêt au moins autant d’importance que ce qui précède, n’est-ce pas ?
Tu as tout à fait raison. L’enregistrement prend du temps, car j’improvise beaucoup. Mais la partie la plus importante d’une composition réside dans le montage. Pour les mêmes raisons qui m’ont empêchée d’apprendre le solfège – avec les années, j’ai découvert que je souffrais d’un trouble des apprentissages majeur, notamment en ce qui concerne les mots et les nombres –, j’ai dû trouver ma propre méthode pour effectuer le travail de montage. Les gens qui m’ont vue travailler sur le logiciel ProTools m’ont dit qu’ils n’avaient jamais vu une chose pareille ! Je l’utilise comme si je peignais avec mes oreilles. Je prends deux minutes enregistrées le jour même, trois minutes captées un mois auparavant et j’essaie de les assembler. J’avance à tâtons. Quand j’ai une ébauche qui me convient, j’enregistre à nouveau et ajoute ces pistes nouvelles, une couleur ici, une épaisseur là. Ce travail peut prendre des mois. J’ai calculé que
chaque minute d’un album représente en réalité cent heures de travail. Lors du mixage, mon objectif est que, malgré ce labeur intense, on puisse écouter la musique sans en entendre les coutures et les rouages.
Tu tournes beaucoup à travers le monde ; que t’ont appris tes voyages ?
J’ai tourné avec A Silver Mt. Zion pendant longtemps : toutes mes expériences passaient alors par le filtre du groupe, nous vivions comme une communauté autonome. Cela fait déjà dix ans que je tourne presque exclusivement en solo. Je n’imaginais pas, avant cela, à quel point je passais à côté de l’environnement et des lieux. J’étais beaucoup moins attentive à l’écosystème de la salle, aux personnes qui organisaient le spectacle ou au public. D’autant plus que je joue à présent dans de petites salles et que mes concerts sont souvent organisés non par un tourneur professionnel, mais par des bénévoles, des militants. Je me suis attachée à ces collectifs, à leur combat pour que l’art puisse vivre là où il ne se passe parfois pas grand-chose, en dehors des circuits capitalistes. Et, presque toujours, en marge de la société. Je me sens proche de cet esprit punk, de ces vies animées non par l’argent, mais par la passion, de ce souci d’inventer coûte que coûte. Ces combats me touchent, car je les trouve beaux et, en même temps, fragiles, en raison d’attaques extérieures ou, souvent, de dissensions internes. Mener à bien des projets collectifs est une chose difficile, être de gauche est difficile. Il est bien plus facile d’être de droite !
Quel rapport entretiens-tu avec cette solitude que tu évoques ?
Depuis ces dix dernières années, je conduis seule, je porte mes instruments seule, j’installe mon matériel seule, je joue seule. Mais je ne me sens pas seule, car je m’adonne à mon art et mon esprit est sans cesse animé de pensées multiples. Il y a bien un moment où le sentiment de solitude me visite : après le concert, quand l’adrénaline retombe, j’aimerais parfois que quelqu’un me prenne la main et me dise : « Assieds-toi ici » ou « Il est temps d’aller dormir. » Mais cette solitude, je l’apprécie et j’en ai besoin : cela m’offre un temps infini pour réfléchir. J’adore laisser mes pensées vagabonder. Et ensuite, je suis prête pour rencontrer les gens !
« Thanks for listening », écris-tu à la fin de chaque texte qui accompagne tes albums sur Bandcamp : qu’y a-t-il derrière cette phrase toute simple ?
Merci de vous intéresser à la musique. Merci d’être parti à la recherche d’une musique qui n’est pas toujours facile, qui ne vous est pas servie sur
— Mon objectif est que l’on puisse écouter la musique sans en entendre les coutures et les rouages. —
un plateau. Merci d’entreprendre un tel voyage et d’en expérimenter les sensations nouvelles. Merci d’accueillir cette femme étrange, seule avec son violon. Merci de me permettre de continuer à créer, malgré mes difficultés et mes limites et de m’écouter avec bienveillance. Voilà ce que je veux dire en général. À toi, que je découvre au travers de tes si belles questions qui m’emplissent de joie, je dis merci de pratiquer la plus belle des écoutes qui soit, à savoir s’abandonner totalement à la musique et se laisser porter. S’en remettre à elle, absolument.
On ressent profondément que ton art est traversé par l’histoire du monde – la pollution, le dérèglement climatique, les exils, les guerres… Dans quelle mesure est-il traversé par ton histoire personnelle – tes propres souvenirs, tes propres blessures, ainsi que tes joies bien sûr ?
Nous portons tous en nous l’histoire du monde – dans chaque grain de notre peau, chaque cellule de notre corps. Je peux me sentir parfois en dehors de la société, mais cela ne dure pas. Je comprends que la joie et la tristesse dans ma vie personnelle m’aident à me connecter à la joie et la tristesse du monde. Nos bonheurs et nos échecs, nos deuils, nos frustrations : tout cela nous unit. J’apprends ainsi à relativiser mon histoire personnelle. La plupart du temps, quand je joue, je suis motivée par un désir de faire corps avec le monde. La musique, avec laquelle je m’exprime plus justement qu’avec des mots, me permet de rester en contact avec le cours du monde. Aussi, je n’évoque pas des moments précis de ma vie dans mes compositions. C’est plus vaste que ça : je ressens une vibration immense qui me traverse (une pensée, une expérience ou une sensation) et, si je parviens à bien l’exprimer, j’espère que les auditeurs la ressentiront à leur tour. Et là, on peut toucher à quelque chose d’universel, c’est-à-dire que si tu écoutes, tu entendras quelque chose de toi, de ton histoire. Et nous serons unis par les liens profonds de la musique.
— UNFOLDING,
Jessica Moss, Constellation records, octobre 2025
LAURA VAZQUEZ ET ANNE PACEO
Par Alma Decaix-Massiani ~ Photo : Raphaël Helle
ET TOUT LE RESTE N’EST QUE POÉSIE MUSICALE.
Jeudi 12 mars 2026. 17 h 07. TGV Inoui n° 9580, direction Besançon. C’est la première fois que je me rends dans cette ville, plus particulièrement à La Rodia. Le conducteur du taxi qui m’emmène de la gare à la salle me demande ce que je viens y faire, je lui réponds que je me rends à la performance de Laura Vazquez et Anne Paceo. Elle est assez inattendue, cette rencontre, spontanée. Elles sortent de 24 heures de résidence, et s’apprêtent à proposer une fusion entre musique et poésie. Laura Vazquez, je connais ses bouquins, j’aime bien sa poésie, elle est tranchante, sans être trash. Rythmée, sans être musicale. Elle a des allures mystiques parfois, comme une transe qui ne s’arrête jamais et dont on n’est pas certain de ressortir. Anne Paceo, elle est musicienne, batteuse de formation, j’ai son dernier album, Atlantis , dans les oreilles. Le jazz, ça n’a pas toujours été mon truc, mais depuis petite, mon père m’en met dans la voiture, alors j’ai l’impression que mon oreille s’y est habituée, donc les mélodies d’Anne, elles ne me sont pas étrangères.
Lorsque j’arrive à La Rodia, il n’y a personne, le calme avant la tempête (et quelle tempête !). J’y rencontre Anne, dans l’intimité de sa loge, qui me propose à boire, puis me raconte le début de cette aventure avec un sourire en coin. Tout part de Jean-Paul Roland, le directeur des Eurockéennes, fan incontournable de poésie et surtout de Laura Vazquez. Il veut organiser quelque chose en lien avec le Printemps des poètes qui a débuté, il imagine un duo voix/batterie. Laura accepte, mais elle veut que ce soit Anne. Pourtant, les deux ne se connaissent pas personnellement, elles se sont
simplement croisées quelques mois auparavant, lors d’un événement, elles ont discuté dix minutes. Mais parfois, dix minutes c’est largement suffisant pour un coup de cœur. Alors c’était parti. Pendant trois semaines, Anne occupe l’espace 104 à Paris et travaille sur la composition de morceaux, d’ambiances musicales, composition inspirée de lectures et de textes que Laura lui envoie régulièrement. C’est une correspondance artistique qui débute ce parcours achevé ce jeudi 12 mars 2026, à Besançon. La veille, quand elles se rencontrent pour cette résidence éclair, elles parlent le même langage, et bien que ce soit la première fois qu’Anne travaille avec de la poésie, et aussi avec le Printemps des poètes, tout est fluide, malgré le manque de recul dû à la rapidité des événements. Anne, elle écrivait de la poésie au lycée. Laura, avant d’être poète, elle chantait dans la rue en Espagne. Alors évidemment, les mondes se croisent avec une facilité qui pourrait convaincre les plus sceptiques que le destin existe. Peut-être que les âmes sœurs ça ne vaut pas que pour l’amour, mais aussi pour l’art. Peut-être qu’elles se sont trouvées.
Vingt heures. La Rodia ouvre ses portes, la salle se remplit au fur et à mesure. Dans le public, il y a presque tous les âges, de la trentaine à la soixantaine. Les gens portent des couleurs vives, on est loin des costards-cravates ou des outfits monochromes. Il y a même quelques looks rock, et j’aperçois un cow-boy. Quelques personnes sont seules, le reste en groupes (des amis, des amants, des collègues…). On parle boulot, ragots, politico-philo. Le genre de discussion qu’on oubliera bien vite une fois que le spectacle aura commencé. Il y a une femme aveugle qui entre, je le vois à sa longue canne blanche et ses lunettes de soleil. Je m’interroge, l’expérience de la poésie mise en musique est-elle différente quand on ne voit pas ? Quand il n’y a que les vibrations, le rythme et la voix ?
En face de La Rodia, la citadelle de Besançon, immense, érigée sur cette sorte de montagne qui donne l’impression d’un mur nous protégeant, nous coupant des autres. Le monde se porterait bien mieux si la poésie pouvait former une citadelle. 20 h 30. La disposition de la salle est particulière, car la scène n’est pas exploitée. Une petite scène est posée à terre, là où le public est. Le public s’assoit tout autour, sans indication particulière de placement, les gens s’installent au fur et à mesure, hésitent entre s’asseoir par terre ou rester debout, finalement se mettent au sol. Cela rappelle les placements libres des spectacles d’art de rue.
Une fois que tout le monde est installé et que la salle compte plus de deux-cents personnes, ça commence. Noir, un faisceau lumineux sur Anne derrière sa batterie, puis un deuxième sur Laura
qui commence la lecture de sa poésie. Il n’y a aucune transition entre la vie de tous les jours et la performance qui débute. Comme une chute dans un ravin, comme un saut en parachute, comme une descente d’attraction à sensations, on plonge dans l’univers méditatif et envoutant de ces deux artistes. Il n’y a pas une seconde de vide, et la vie est si présente dans leur travail qu’on en oublie le temps, le lieu, l’espace. On est là, avec elles, on ressent les vibrations des tambours et de la voix dans nos bras, nos pieds, nos poitrines, nos tempes. Laura chante, parfois, accompagnée d’Anne qui la soutient en chœur. Anne nous livre des émotions derrière ses solos de batterie. Les deux s’écoutent, se sourient, ne se marchent pas dessus, se complètent. Je repense à ce qu’Anne me disait en loge, que le but de cette rencontre était de transmettre la magie de l’instant, de pouvoir s’extraire d’une réalité catastrophique. De créer une bulle de rêve face à cette époque compliquée, une sorte de parenthèse. J’aimerais que cette parenthèse ne se referme jamais. Cette rencontre, ça n’est pas seulement une alliance entre les Eurocks et le Printemps des poètes, ni entre Anne Paceo et Laura Vazquez. Ça
va au-delà. De tout ça, cette rencontre c’est un choc entre les mots et le rythme, entre deux médiums qui se ressemblent, mais ne s’assemblent pas (assez).
Anne a eu une manière très juste de me décrire cette soirée avant qu’elle ne se déroule, elle m’a parlé de poésie musicale et de musique poétique. C’était exactement ce que nous avons vécu ce soirlà. Plus de frontières entre les genres artistiques, simplement la fusion de deux êtres qui créent et transmettent une émotion, d’humain à humain. La méditation se termine au bout d’une heure, et le quotidien reprend sa route, mais là, il est encore sonné par les ondes magnétiques du chant de l’espoir que nous ont apportées Anne et Laura. 22 h 05. Je reprends un taxi direction mon hôtel, c’est le même chauffeur qu’à l’aller. Il me demande si c’était bien, je lui réponds que oui. Il me demande ce que je vais faire, je lui réponds que je vais écrire mon article, il s’étonne que je travaille encore à cette heure-là, je me dis que c’est le comble de penser cela, pour un chauffeur de taxi de nuit.
larodia.com eurockeennes.fr
SALADE TOMATES TECHNO
Par Emmanuel Dosda ~ Photo : Christophe Urbain
RAS-LE-BOULGOUR DE PARIS,
Caviar d’aubergine, chou rouge mariné, oignons rouges, légumes frits, jus de citron, grenade, sumac. La recette du « Kebs le Magnifique » rappelle celle d’Acid Arab : un mezzé de bons produits qui requinque le bide et décolle vers le bled. Guido discute d’Erdoğan avec Ozgur, le boss du Kebs qui nous laisse sa place pour se mettre aux platines (oui, à 14 h). Habitué des lieux, Minisky a même créé le buzz le 31 décembre dernier en y organisant une grosse fiesta en compagnie du gratin de la French Touch, Irfane, Breakbot et Myd. « La musique, c’est comme la bouffe : un truc de kiffers. »
Sex, Drug & Rock the Casbah. Guido a découvert la Kabylie avec l’équipe du Neuf Billards parisien où il résidait en tant que DA lorsqu’il ne faisait pas le DJ au Pulp. Il y rencontra Rachid Taha, coloc de Sextoy du mythique club lesbien. « Au tout premier concert d’Acid Arab, Rachid a cru nous faire plaisir en débarquant sur scène, un micro branché à la main, nous demandant de jouer Ya rayah. C’était n’importe quoi et trop cool à la fois. J’ai dû appeler la sécu pour le faire descendre », rigole Guido.
Acid Arab est né au début des années 2010 à Paris que Guido a quitté il y a peu : « Je vivais à Strasbourg-Saint-Denis, quartier populaire où cohabitaient de nombreuses communautés avant qu’il soit “nettoyé” par Sarko qui y avait installé son QG. Aujourd’hui, il n’y a plus que des burgers et des concept-stores hors de prix ! C’est devenu cher, fake et froid. » Il garde cependant un grand attachement pour la capitale : il y a découvert la musique et la culture orientales grâce aux copains du Neuf Billards, ses rencontres avec le digger Victor Kiswell, Jannis Stürt du label Habibi Funk et aux ondes de Radio Nova. « Avant ça, il fallait prendre un taxi pour entendre des sonorités arabes, dans les autoradios ! »
MUSIQUE DE FRANCE
Au départ, Acid Arab était un genre que défendait Guido et son pote Hervé Carvalho lors de soirées : un mix « kipik » entre house et musique orientale. Puis, ce style est devenu groupe, en compagnie de Pierre-Yves « Pierrot » Casanova, Nicolas Borne et Kenzi Bourras, claviériste pour Taha. Rachid apparait d’ailleurs dès le premier album d’Acid Arab qui, disque après disque, collectionne les guests venant du Moyen-Orient, du Maghreb et d’ailleurs : Omar Souleyman, Sofiane Saidi, A-Wa, Les Filles de Illighadad, Cem Yildiz ou Ammar 808. Guido se lève de table et file brancher son téléphone à la puissante sono du Kebs. Il veut nous faire écouter en avant-première le single annonçant la sortie du prochain album d’Acid Arab. Les basses vrombissent, les voix de Sofiane Saidi et de la diva marocaine Ghita Lahmamssi se mêlent. Ça danse
jusqu’en cuisine où la broche de bœuf tourne dans une chaleur orientale et les fragrances de viande grillée. L’album va cartonner, et pas qu’un chouïa ! Il permettra au groupe de repartir pour une cinquième tournée internationale « démesurée », à l’image « des ambitions de notre manageur », plaisante Guido. « Acid Arab a déjà joué dans plus d’une cinquantaine de pays autour de la planète. Après Aznavour et Mireille Mathieu, nous sommes devenus de véritables ambassadeurs de la culture française ! » Bientôt la légion döner ?
— RÉSONANCE, Acid Arab, juin 2026, édité par All Night Long www.allnightlong.com
DJ set de Guido à La Kulture (Strasbourg) le 22 mai
Ammar 808 sera présent au Pelpass Festival (avec Le Lou, Sam Sauvage, Tedaak, Michel Hubert, Velours Velours, Aujourd’hui, Jasmine Not Jafar…), du 14 au 17 mai au Jardin des Deux Rives de Strasbourg pelpass.net
LE JOUR OÙ J’AI
DIDIER WAMPAS (AU NOUMATROUFF)
Par Alma Decaix-Massiani ~ Photo : Marc Guénard
Bonjour Didier, ça fait 43 ans que les Wampas existent, le groupe a été formé en 1983. Qu’estce que ça fait de faire de la musique depuis si longtemps ?
Ça fait partie de notre vie. Maintenant, c’est nous. On vit, on fait de la musique, c’est pareil. Quand on se lève le matin on ne trouve pas ça bizarre d’exister, faire de la musique c’est devenu normal.
Le punk, c’est un mouvement qui apparaît dans les années 70 et qui formait une contreculture. C’est beaucoup représenté par des opinions antisystèmes, anti-autoritaristes, anticonformistes…
Ils sont pas du tout anticonformistes, il n’y a pas plus conformistes que les punks aujourd’hui ! (Rires) Ils font leurs petits concerts de punk, ils ont tous la même idée, le même look et les mêmes chansons, c’est débile… Au départ, c’était faire ce qu’on veut, penser comme on veut, s’habiller comme on veut, faire la musique qu’on veut, c’est la liberté totale normalement, mais là c’est tout le contraire aujourd’hui.
Est-ce que toi t’es anti quelque chose ?
J’essaye d’être pour quelque chose surtout, de faire avancer le public un peu. Être contre, oui, je suis contre la connerie, mais c’est facile ça.
Ça t’est arrivé comment le punk ?
J’avais 15 ans en 1977 et je ne savais pas trop quoi faire de ma vie, je ne travaillais pas bien à l’école, je n’avais pas de but dans la vie, rien qui me plaisait vraiment. T’as 15 ans, t’attends quelque chose, et ça arrive, voilà, et puis j’étais fan de musique depuis tout petit.
Qui dit punk dit aussi très grandes figures féminines, Patti Smith, Nina Hagen, Siouxie Sioux… T’as eu des modèles de femmes qui t’ont inspiré ?
Ma mère, évidemment. Mais je fais un groupe avec ma femme et mes fils, alors oui, pour moi le rock féministe ça veut dire quelque chose et c’est très important.
Les Wampas ont sorti un nouvel album en 2026, « Où va nous ? », pourquoi est-ce que c’est votre meilleur album ?
Je n’en sais rien, je ne comprends pas, il y a plein de gens qui disent ça. Je n’ai pas l’impression d’avoir passé un cap dans mon songwriting. Comme sur tous les disques, il y a des chansons bien et des moins bien, alors je ne sais pas pourquoi les gens
disent ça ! C’est un peu un mystère. [Ndlr : il est vraiment très bon ce dernier album, nous on sait pourquoi.]
Dans cet album, il y a un morceau qui s’appelle Pendu à Forbach. Il y a quoi de beau à faire à Forbach à part se pendre ?
Alors, on a joué à dix bornes de Forbach la veille, et c’est vrai que… on comprend qu’ils puissent avoir envie de se pendre… (rires) Non, je ne vais pas dire de mal de la Moselle, on ne dit jamais de mal de la Moselle ! Mais bon, il va falloir qu’il se passe des choses.
Vous êtes en tournée en ce moment, comment ça se passe ?
Être sur scène c’est évidemment cool, on a une chance énorme de pouvoir faire des concerts, qu’il y ait du monde qui vienne.
Mon père dit que le meilleur groupe de rock c’est les Clash, t’en penses quoi ?
Non je n’ai jamais été d’accord avec ça (rires). Même à l’époque, j’ai toujours été Ramones. [Joe] Strummer d’accord ok, mais parfois ça fait un peu punk de 15 ans, les paroles c’est un peu facile… Justement, ils se disent anti-tout-ce-que-tu-veux mais ils étaient quand même chez CBS Records, ils tournaient dans le monde entier. Moi j’ai des parents communistes, j’étais d’accord avec ce qu’ils pensaient mais je n’ai jamais voulu m’engager dans la politique parce que je trouvais que la poésie et le rock and roll (qui vont ensemble) apportaient plus de réponses à ce que j’attendais du monde que la politique politicienne, je n’ai jamais voulu m’engager là-dedans. Strummer, parfois c’était un peu facile aussi, monter sur scène et gueuler des slogans c’est facile quoi, je n’ai jamais voulu faire ça, ça ne fait rien changer du tout. Désolé pour ton père !
T’es chanteur mais aussi guitariste, tu conseilles quoi comme guitare à des jeunes qui veulent se lancer dans le rock ?
N’importe quoi. Une guitare pas chère déjà, 300 € maximum, surtout pour faire du punk, c’est important les guitares pas chères.
Est-ce que t’aurais des recommandations musicales pour tenir le coup dans ce monde qui va on ne sait où ?
La musique qui vous plaît, une musique qui vous rend heureux et on s’en fout après. Il faut que la musique ça rende heureux et que ça permette d’évoluer. La musique, ce n’est pas simplement pour faire la fête, c’est aussi nourrir les gens, leur apporter quelque chose. Quand on écrit une chanson, on se dit que le monde ira peut-être un peu mieux grâce à elle, du moins on essaye. On sait qu’on arrêtera pas la guerre en Iran ni Trump, mais essayer de faire un peu avancer le schmilblick. Il faut écrire des chansons pour tenter de changer le monde. L’art est essentiel dans le monde où on vit.
LÀ OÙ LE CORPS DEVIENT PRIÈRE
WOODEN
Par Emmanuel Abela ~ Photo : Jocelyn Haumesser
Il y a, dans la musique de The Wooden Wolf, quelque chose qui échappe. Une manière de se tenir à la lisière – entre le corps et l’esprit, entre le jour et la nuit, entre la solitude et le lien. Son nouvel album, Indigo Prayers , s’ouvre précisément dans cet entre-deux : « Quand le chaud, le sang viennent se mêler aux reflets bleus de la nuit », écrit Alex Keiling, ce songwriter originaire de Saint-Pierreet-Miquelon, basé en Alsace. Un endroit trouble, presque sacré, où « l’on formule dans son corps des prières, sans le savoir ».
Ces prières ne relèvent pourtant d’aucune religion. Elles naissent d’une expérience très concrète, intime, qu’il évoque à demi-mot. « Je cherche à retrouver cet état, mais ça vient d’un moment très fort. Une forme de communion charnelle… et plus que ça. J’ai eu l’impression que ça devenait presque spirituel. » Il n’en dira pas davantage, par pudeur – ou par crainte d’« abîmer la chose ». Mais tout est là : dans cette tension entre le vécu et ce qui le traverse. Car chez lui, le corps n’est jamais dissocié de l’élévation. Les mots parlent de chaleur, de ventre, de sang ; la voix, elle, semble parfois se fissurer, chercher l’extase dans le déchirement. « C’est ce que je recherche dans la musique. Quelque chose de très romantique, très vivant. J’aime pleurer devant un film. » Une émotion assumée, presque revendiquée, qui refuse le lissage. Ce refus se retrouve aussi dans le son. The Wooden Wolf travaille seul, dans une logique qu’il qualifie lui-même de « low-tech » : faire beaucoup avec peu, privilégier la matière à la perfection. Sur ce disque, il enregistre lui-même chaque partie, multiplie les prises pour recréer des ensembles de cordes, déplace les micros dans l’espace pour donner du relief. « Ce que je veux, c’est un son organique. Qu’on entende que c’est vrai. » La rugosité n’est pas un effet : elle est ce qui permet à l’émotion d’apparaître.
Dans cet univers, le silence joue un rôle tout aussi essentiel. Hérité de ses écoutes de musique classique, il devient un espace actif, presque un révélateur. « Le silence permet de laisser respirer ce qui vient de se passer. Parfois, c’est plus fort que le son lui-même. » Une manière de dilater le temps, de faire exister les interstices – ces zones où, peutêtre, quelque chose comme une prière peut advenir. Ce qu’il appelle « spirituel » ne relève d’ailleurs pas d’une croyance, mais d’un état. Longtemps, il s’en est senti éloigné. « J’avais un frère très spirituel, et moi j’étais plutôt terre-à-terre. » Jusqu’à comprendre que l’élévation pouvait surgir ailleurs – dans l’expérience même du corps, dans cette sensation fugace que « un plus un ne fait plus deux ». « On crée quelque chose. C’est difficile à expliquer, mais on le ressent. »
Cette quête très intérieure trouve aujourd’hui un contrepoint inattendu avec St. Moon, un projet collectif né d’une rencontre transfrontalière. Invité par deux membres du groupe de Freiburg, Lambs & Wolves, Julian Tröndle, piano, orgue et voix, et Louis Groß à la batterie, The Wooden Wolf découvre un terrain commun là où il ne l’attendait pas. « Ce n’était pas évident au départ, mais on s’est rendu compte qu’on avait beaucoup en commun. »
Le passage du solo au trio déplace alors les lignes. Là où The Wooden Wolf reste « son bébé », St. Moon ouvre un espace de circulation, de dialogue. « C’est génial de jouer avec d’autres, que chacun donne son avis. J’aimerais continuer comme ça. » On y retrouve une esthétique plus lente, mélancolique, héritée du folk et du slowcore des années 90 – non par posture, mais par affinité naturelle. « J’ai toujours fait de la musique lente, parce que j’aime ça. »
Dans ce cadre collectif, il redécouvre aussi une forme de fraîcheur. Ses partenaires, non professionnels, entretiennent un rapport plus libre à la musique. « Chez moi, c’est devenu un travail. Il y a quelque chose qui change. La musique reste ma passion, mais aussi ma psychothérapie. » Une lucidité sans amertume, plutôt l’acceptation d’un déplacement.
Reste que, seul ou à plusieurs, quelque chose persiste : cette recherche d’un état de présence totale, proche de la méditation. Il la trouve autant dans la musique que dans l’escalade, autre pratique essentielle pour lui. « Dans l’escalade, rien n’existe que l’instant présent. En musique, je suis beaucoup plus dispersé. » Comme si l’élévation passait, paradoxalement, par la contrainte.
Entre retrait et ouverture, entre solitude et partage, The Wooden Wolf avance ainsi sur une ligne de crête. Ses Indigo Prayers ne sont peut-être rien d’autre que cela : des tentatives de capter ces instants où le monde vacille légèrement – où le corps, le son et le silence s’accordent, brièvement, pour faire apparaître quelque chose qui nous dépasse.
— OP.8 “INDIGO PRAYERS”, The Wooden Wolf, Label #14 Records, Microfaune Records et Médiapop Records
— ST. MOON, St. Moon EP, Hiéro Colmar et Médiapop Records
St. Moon en concert le 25 avril au Café Nun, à Karlsruhe ; le 26 avril au Grillen, à Colmar ; le 27 avril au Poolbar, à Freiburg
LIBRE ENSEMBLE
Par Benjamin Bottemer ~ Photo : Romain Gamba
Insaisissable, Eve Risser ? La native de Colmar puise ses matières à composer dans les viviers les plus variés : musiques improvisées, jazz, musique contemporaine, pop turbulente et hybride (Donkey Monkey), punk (le bouillonnant quartet Brique), sonorités de l’Ouest africain (Kogoba Basigui, ses autres projets avec la chanteuse Naïny Diabaté) ou de Turquie (Dibiné dé Dibiné)... audelà des étiquettes, il convient d’aborder son processus créatif par le côté sensible : paysages, sensations, couleurs et rencontres constituent les ferments essentiels de la musique d’Eve Risser, où l’improvisation joue un rôle central. Aux commandes de son piano préparé, elle est avant tout guidée par la liberté, qu’elle recherche partout, sans que cela soit synonyme d’individualisme tant la notion de collectif est omniprésente dans son parcours.
Pour cette interview, réalisée en décembre dernier, on la retrouve à l’issue de sa prestation à l’Arsenal de Metz avec l’orchestre La Sourde. Discussion que l’on devra poursuivre au téléphone
quelques jours plus tard : la pianiste a décidé de sauter dans un train pour participer à une jam session à Montreuil. La musique avant toute chose.
On vient d’assister au Concerto contre piano et orchestre de La Sourde, où tu es co-compositrice et interprète. C’est un spectacle de théâtre autant qu’un concert, plein d’humour, qui bouscule les codes du concerto et croise classique, baroque, musiques anciennes et improvisées... pourrait-on dire qu’il reflète bien ton parcours ?
Oui, j’y joue tout ce que j’aime comme musiques, tout ce que j’ai traversé. À la fin du concerto, il y a une composition de moi : c’est grâce à mes quinze ans de free-jazz et d’impro que j’ai réussi à la faire sonner avec la musique classique. Ces années-là m’ont servi à exploser cet héritage pour y rechercher mon identité.
L’improvisation a donc été un moyen de t’affranchir de certains cadres ?
Mon premier cours d’improvisation au Conservatoire de Strasbourg a été une révélation : j’ai découvert qu’il y avait tout un pan de la musique où je pouvais jouer comme je le voulais. J’avais trouvé mon chemin, mon prof m’a encouragée... en revanche, certains enseignants et leurs règles m’ont un peu enlevé l’envie. J’étais très certainement une tête de mule, je ne jouais pas « trad’ »... Après le CNSM de Paris, au Peabody Institute de Baltimore, j’étais tellement bloquée que je n’arrivais pas à mémoriser les standards. Plus tard, j’ai pu revenir vers la musique écrite, mais en choisissant ce que j’avais envie de jouer.
Le piano préparé est ton instrument de prédilection. Cette façon de « pirater » l’instrument, ça correspond à ton approche de la musique en général ?
En tout cas, j’ai toujours eu un esprit de contradiction, et un côté bricoleuse qui colle bien à la pratique du piano préparé. Enfant déjà, je voulais ouvrir le piano, on me disait : « Ne touche pas ! » Je voulais faire les choses différemment des autres : cela a surtout été un moyen de trouver ma place, puis de mettre cet apprentissage à profit pour marcher avec les autres.
Justement, après des débuts en solo, tu as privilégié le collectif, notamment avec le White Desert Orchestra, puis le Red Desert Orchestra aux côtés de musiciens ouest-africains.
J’adore les grands formats, car ça permet de faire famille. Et puis, j’aime me fondre dans une « masse » de sons. Ma manière de jouer est un peu comme ça : jouer des « blocs » de sons, où mes dix doigts sont comme tout un orchestre de percussions !
Le collectif, ça peut impliquer de diriger, de faire jouer ta musique, au début j’ai eu du mal mais, maintenant, je n’ai plus de complexes, tout en
sachant rester à l’écoute. Par exemple, avec Kogoba Basigui [le Red Desert Orchestra associé au Kaladjula Band de la Malienne Naïny Diabaté] on a pris les décisions ensemble, en intégrant un peu de la musique de chacun. On peut aussi parler d’Umlaut, un collectif et un label où les décisions sont très collégiales : un système alternatif, où l’on se pose beaucoup de questions.
Tu t’impliques depuis longtemps pour accroître la présence des femmes, notamment des interprètes, dans le monde de la musique ; tu participes actuellement à Young Girls in the Band, un orchestre éphémère de jeunes musiciennes amatrices, avec la Scène nationale d’Albi. Tu disais avoir manqué de modèles féminins à tes débuts ; estce qu’aujourd’hui tu souhaites en être un ?
J’ai tout de même eu quelques modèles : Carla Bley, Joëlle Léandre ou encore Marilyn Crispell m’ont beaucoup inspirée. Et aussi Sophie Agnel, au piano préparé : elle m’a montré que l’on pouvait en vivre.
Si on veut faire avancer la place des femmes, donner du courage, il faut s’impliquer. J’essaye d’instaurer une mixité de genre, et aussi une mixité sociale, lorsque j’embauche des gens dans mes projets. Quand je suis entrée à l’Orchestre national de Jazz en 2008, j’étais la seule femme ; je suis heureuse qu’aujourd’hui ce soit Sylvaine Hélary qui le dirige.
En 2025, tu as joué dans une trentaine de formations différentes, dont six créations. Tu as ce besoin de varier les esthétiques et les projets, de toujours expérimenter ?
Sortir de sa zone de confort, se décaler de ce que tu maîtrises le mieux te rend plus humain, plus humble. Pour le Concerto contre piano et orchestre avec La Sourde, nous étions des musiciens qui d’habitude ne se préoccupaient que de jouer ; mais là on a dû prendre en compte la mise en scène, la lumière, les placements... Samuel Achache, le metteur en scène, s’est lui-même adapté à cette troupe composée exclusivement de musiciens.
Tu seras de retour à l’Arsenal le 27 juin avec l’Ensemble-Ensemble. Peux-tu nous parler de ce groupe et de son nouveau répertoire, que l’on retrouvera sur un album prévu entre l’automne 2026 et le printemps 2027 ?
Les membres de l’Ensemble-Ensemble sont tous compositeurs et improvisateurs. Notre musique est à base de « compositions instantanées » créées sur le moment, avec beaucoup de place pour l’intuition et le feeling. Dans le prochain album, il y a des thèmes scandinaves et des textes qui viennent de Mari Kvien Brunvoll, la chanteuse, et des thèmes alsaciens que j’ai apportés. Mais ce sont plutôt des souvenirs, des mirages... l’atmosphère sonore de l’Ensemble-Ensemble est très mystique ; j’ai l’impression de jouer plongée au cœur d’une forêt...
Tu fais souvent référence aux paysages et à la nature en tant que sources d’inspiration. Il y a ceux du désert américain pour ton disque avec le White Desert Orchestra, l’un de tes premiers solos se nommait « Des pas sur la neige »...
Je dis depuis longtemps que ma musique oscille entre le feu et la neige : il faut trouver un équilibre entre les deux ! Je suis très connectée aux paysages, j’aime l’idée qu’en écoutant ma musique, on peut les voir apparaître. Mon jeu peut évoquer la pluie, le soleil, la terre... ces images, ces sensations, je veux les faire éprouver au public. Au début je créais sans penser à la réception de ma musique, j’espérais simplement que les gens y adhèrent. Mais à force de me connecter avec eux sur scène, ça m’importe vraiment qu’ils ressortent heureux de mes concerts.
www.everisser.com
WINGED WHEEL
LE GROUPE AMÉRICAIN WINGED WHEEL ÉTAIT EN CONCERT À DIJON
Comment le groupe a-t-il commencé ?
Fred : C’est la question qu’on nous pose le plus souvent, parce que nous avons une histoire très inhabituelle. Le groupe s’est formé au début du Covid, quand nous étions confinés. Cory a une salle de concert dans un bar au nord de New-York, le Tubby’s, dans laquelle on avait tous déjà joué. Sur Instagram, je postais des vidéos de batterie, de comment j’aime enregistrer les batteries, et Cory m’a dit : « Hey, envoie-moi des pistes de batterie, je m’ennuie, je veux enregistrer des trucs ! » Je lui en ai envoyé quelques-unes sans rien en attendre. Quelques semaines, ou mois, plus tard, il me dit « Ok, j’ai l’album, il est terminé. Y a Matt qui joue de la guitare et Whitney qui chante. » Je me suis dit « L’album ? Ok… » Ce n’était pas exactement aussi simple que ça, mais tous les quatre, nous venions de faire un album, Big Hotel, sans vraiment jouer ensemble. Après la pandémie, quand les concerts ont repris, Steve est venu jouer au bar de Cory, et il lui a demandé s’il voulait être dans le groupe. Il a dit oui, et on s’est tous retrouvés physiquement. C’est comme ça que le groupe en est arrivé là.
Pourquoi as-tu dit « oui », Steve ?
Steve : Heu... je ne sais pas trop. On m’a invité, c’est cool d’être invité. [Rires]
Avec la pandémie, comment se faisait le travail à distance entre les différents membres du groupe ?
Fred : On se met d’accord par mail et conversations de groupes. On vit tous dans des endroits différents et les rares moments où l’on doit travailler ensemble, on se concerte pour créer des choses sur un temps réduit.
Le nom Winged Wheel, est-ce que c’est en rapport avec le dieu Hermès qui porte des messages, comme vous qui pouviez échanger des sons par e-mail ?
Fred : Quelqu’un à l’un de nos concerts à Berlin m’a demandé si le nom du groupe venait des portraits des anges bibliques. Je me suis dit : « Jamais entendu parler mais je vais dire ça dorénavant, parce que c’est trop cool. » Donc, c’est tiré des portraits des anges bibliques. [Rires]
Vos enregistrements sont nés de beaucoup d’improvisations. Comment travaillez-vous les compo ? Comment est-ce que vous, vous savez que le morceau est terminé ?
Matt : Alors, beaucoup de choses sont basées sur l’improvisation, mais à mesure que le temps et les albums avancent, on se connaît de mieux en mieux musicalement. On apporte tous des idées, et on essaie de se les partager en avance, comme ça on
Par Martial Ratel, traduction François Mouraux ~ Photo : Vincent Arbelet
sait quoi travailler au moment où l’on se réunit en studio. En ce qui concerne l’aspect terminé d’un morceau, Fred répondra mieux que moi, car c’est lui le vrai secret des choses terminées.
Fred : [Rires] Eh bien, j’ai mixé les trois albums, même si sur le deuxième, c’était nous six, réunis pour deux jours, enchaînant les heures d’improvisation. Pendant un an et demi, j’ai travaillé le tout pour que ça ressemble à des morceaux. Il y a eu plein d’échanges avec les membres du groupe. On me disait « Celui-là est bien, celui-ci non. »
Est-ce que Fred est le seul boss, qui décide quand c’est fini ?
Steve : Comme c’est Fred qui a tout mixé, il y a beaucoup de responsabilités. Mais on lui donne tous nos idées, et si on a un moment ou un morceau
préféré, notre avis compte. Il y avait ce morceau que l’on a presque sorti du nouvel album, mais certains voulaient le garder. Cory a mis les voix dessus, et ça l’a totalement changé. Parfois, les rejetés deviennent nos préférés. [Rires]
C’est comme un peintre, Fred, tu prends la couleur du son et tu en fais une image ?
Matt : Avec six peintres ! Et les morceaux sont des toiles, d’ailleurs certains de nos morceaux sont appelés « Canvas 2 », « Canvas 11 » parce que ça a démarré avec Steve, Whitney et Cory qui faisaient un genre de jam, une toile, et les autres ont ajouté des choses. Et ça s’est terminé quand on a arrêté de créer.
Steve : On a créé quelques morceaux au Tubby’s. On a tout envoyé à Fred, puis chacun a ajouté quelque chose selon son envie. Les choses
doivent venir de différentes façons, comme ceuxci enregistrés au club, puis on en a enregistré en tournée dans le Midwest, et deux jours à Chicago dans un studio classique. Toutes ces idées nous sont venues de différentes façons.
Ça a l’air assez normal pour vous, mais c’est dur d’enregistrer toutes ces parties ?
Fred : Oui, c’est difficile. Le premier album était une sorte de brouillard lointain. Je n’en ai presque aucun souvenir. Je me rappelle juste qu’il y avait une idée, et puis il y a eu un groupe. Le deuxième album, on jouait simplement tous, tout le temps. Et le troisième album, c’est plutôt : « Ok, il y a plus de nuances, il y a davantage d’identités individuelles qui ont besoin de temps pour briller », pour émerger puis revenir au premier plan, et… plus d’espace. Plus d’espace, et apprendre – apprendre quand c’est le moment de ne pas dire grand-chose, pour que la voix de quelqu’un d’autre puisse être entendue, et laisser les tempéraments, musicaux et personnels, de chacun respirer un peu plus. Et… j’ai vraiment hâte de voir à quoi ça ressemblera sur le prochain.
Certains titres sont instrumentaux, certains morceaux ont de la voix. Comment est-ce que vous les choisissez ?
Matt : Je ne fais pas le mixage mais cela dit, je pense que, comme tu l’as dit, en tant que peintres, on projette beaucoup de choses sur la toile, et puis, parfois, on enlève. On ajoute ou on retire des éléments jusqu’à ce que tout le monde soit d’accord et qu’on se dise : « Ok, c’est ça ! » Je plaisantais en disant que Fred est le patron et qu’il fait tout. En réalité, c’est un groupe de six personnes qui ont toutes des opinions très fortes. Et jusqu’ici, on a eu beaucoup de chance : on se respecte tous suffisamment pour pouvoir faire des compromis, et aussi pour pouvoir travailler ensemble afin de créer quelque chose qu’aucun d’entre nous n’aurait pu faire seul.
Est-ce que « More Frog Poems », c’est un morceau sur les poètes français ?
Fred : [ Rires ] Non. Ça n’a rien à voir avec les poètes français. Cory trouve la plupart des titres, et beaucoup viennent de nos expériences communes ou de choses qu’on entend au hasard pendant les tournées. Un peu comme la musique elle-même, c’est quelque chose d’assemblé à partir d’une expérience collective. Et « More Frog Poems », je n’ai absolument aucune idée d’où ça vient.
Cory : « More Frog Poems », ça vient d’un cours à la fac que je suis en train de suivre sur la poésie zen.
Qu’elle est l’expérience derrière « I See Poseurs Every Day » ?
Fred : On était au petit-déjeuner après un concert à Detroit, et quelqu’un a dit un truc du genre : « Oh, ce type, c’est un poseur », et l’autre a répondu : « Mec, on n’entend plus trop parler de poseurs. » Et moi, j’ai dit : « Oh mec, je vois des poseurs tous les jours ! C’est dur de leur échapper. » Et voilà, c’est resté.
Un mot sur Abel Burger, l’artiste qui illustre la pochette de votre album. Elle est nordaméricaine, mais elle vit en ce moment en France, vers Perpignan.
Cory : J’ai vu son travail pour la première fois à l’Outsider Art Fair à New York, il y a une dizaine d’années, et ça m’a complètement remué. Du coup, je vais sur Instagram. Aucune chance qu’elle dise oui, mais je lui ai quand même écrit. Je lui ai demandé : « Est-ce que tu as déjà fait une pochette d’album ? » Elle a répondu non. J’ai dit : « Est-ce que tu envisagerais de le faire ? » Elle : « Je ne sais pas. » Et là, honnêtement – désolé Steve – j’ai dit : « Je vois que tu suis Sonic Youth sur Instagram. Steve Shelley est dans le groupe. » Elle a dit : « Quoi ?! » Et moi : « Est-ce que ça t’intéresserait de faire la pochette de notre album ? » Elle a répondu oui. Merci, Steve.
— DESERT SO GREEN, Winged Wheel, 2026
Nouveau regard
Alors qu’au musée Tomi-Ungerer, l’œuvre de F’murrr dialogue tout en bêlements avec les dessins de Camille Potte, Anne Immelé revient sur l’importance de la poussière, Jean-Claude Figenwald se dévoile, la fondation Beyeler déploie l’œuvre de Cézanne, et au Centre Pompidou-Metz, les ombres de Louise Nevelson habitent la lumière.
LE F’MURRR DU FUTUR
Par Emmanuel Dosda
LA SPIRALE UBUESQUE FAIT PARTIE DES ÉLÉMENTS LES PLUS REDONDANTS DE L’ŒUVRE DE F’MURRR. UN MOTIF TOURNOYANT QUI
ÉCLAIRE LE TRAVAIL D’UN ARTISTE DU NON-SENS. F’MURRR CONTINUE À
LES NOUVELLES GÉNÉRATIONS ET SE CONJUGUE AU PRÉSENT AU MUSÉE
DESSINS
SON TRAVAIL ENTRE EN DIALOGUE
DE CAMILLE POTTE. CERISE SUR LA MONTAGNE : LA PARUTION DE TROIS DE SES OUVRAGES PAR L’ÉDITEUR STRASBOURGEOIS 2042.
Simples suiveurs ou libres penseurs ? Alors que l’imaginaire collectif persiste à voir les moutons comme des bêlants décérébrés et soporifiques, dès les seventies, Richard Peyzaret, alias F’murrr, avec sa série en quatorze volumes Le Génie des Alpages, les décrit comme de fins philosophes des crêtes qui, dans les verts pâturages, débattent de déontologie, de végétation sereine, de dialectique ou de musicologie. Des ovins ovnis, un humour absurde qui défrise et un succès public inespéré au regard d’une approche « loufoque » revendiquée. Lors de notre visite de l’exposition, Anna Sailer, conservatrice du musée Tomi-Ungerer, s’étonne presque de la notoriété de cet artiste qui s’amuse à brouiller les pistes : « Ses planches métaphysiques questionnent sa propre démarche et interrogent sa pratique dans une sorte de mise en abime », à l’image de son sigle favori, la ô combien vertigineuse spirale, motif hélicoïdal qui revient fréquemment chez lui. « Ce dessin se suffit à luimême » pour Anna Sailer qui rappelle l’intérêt que porta Peyzaret à Alfred Jarry. « L’univers de F’murrr est débordant de subtiles allusions à la littérature, l’Histoire, notamment le Moyen Âge, la philosophie… Comment a-t-il pu faire un tel carton commercial ? » Grâce à son audace ? Son génie des hautes sphères ? Ses ambiances pastorales et transhumances ? Son sarcasme façon Monty Python
des monts ? Ses effrontés gags par troupeaux ? Tout le bonheur qu’il distille dans les prés. Son esprit abracadabrantesque ? Sa malice ? « Moins le sens est évident, plus je suis content », affirma F’murrr.
FAIRE LE (F’)MURRR
Récemment édité par 2042, Le Char de l’État dérape sur le sentier de la guerre raconte, à sa manière, le conflit en Afghanistan contre les forces soviétiques dans les années 1980. Dans sa postface, Philémon Collafarina avance : « Le principe est de confronter le sens commun (la logique du monde réel, admise par les lecteurs) à des personnages ou des situations qui suivent un autre sens, une autre logique. » Une « politique du pas de côté » permettant au dessinateur d’éviter « l’attaque frontale » des sujets traités : l’écologie, le nucléaire, la guerre, « éternelle et horrible cliché », les idéaux bruns qui « censurent les grandes idées »… D’après F’murrr, « quand on vise une cible, on la loupe ». Pour résumer, il laisse volontairement « des portes grandes ouvertes vers un autre monde, une autre vie. » Des brèches que Camille Potte, dessinatrice invitée à dialoguer avec les travaux exposés, s’est fait un plaisir d’emprunter pour donner une lecture toute personnelle de l’œuvre de Peyzaret. Ainsi, la série inachevée Deux mille meufs (comme 2009) rassemble une centaine (elles devaient être 2000) de dessins de Parisiennes croisées dans les rues. « Ce projet me gênait, m’énervait même : quelle idée que cette collection de femmes ? J’ai alors proposé de les réunir dans une parade murale, de les faire se rencontrer enfin et courir toutes ensemble vers un même but, en raillant la phallocratie ! » Avec ses « annotations graphiques », ses interventions sur les cimaises, Camille Potte met particulièrement en exergue le trait de Peyzaret, « la manière moustachue ou griffue de sa plume ». Une touche qui le distingue de ses modèles : Franquin, Pratt, Winsor McCay, Hergé, Fred…
ÇA CLOPE ET ÇA PICOLE
Au cours de sa carrière, le prolixe F’murrr, toujours un carnet dans la poche, publie des bouquins chez Dargaud, réalise des affiches bucoliques, des dessins engagés pour la presse, des pages dans Pilote, revue dirigée par Goscinny, ou encore Métal hurlant et (À suivre). Dans ce dernier magazine, il décrit les aventures de Jehanne d’Arque, héroïne qui picole comme un trou. Camille Potte se marre : « Ses figures féminines sont soumises à quelques addictions : l’alcoolisme de Jehanne, les barreaux de chaises que fume Naphtalène en permanence… » L’autrice de la fable médiévale
Ballades (éditions Atrabile, 2024) voit l’affranchie Naphtalène comme une meilleure copine idéale : « Elle vit au sein du Museum d’histoire naturelle, fait ce qui lui chante, clope toute la journée et porte un très beau pull à motif spirale. » On ne voit pas ses yeux, cachés sous une coiffe hirsute faisant concurrence à la touffe de Gaston Lagaffe. Il s’agit d’un caractère physique décoiffant et d’un défi contraignant que s’est lancé F’murrr car, selon Anna Sailer, « toute la tension émotionnelle vient forcément d’ailleurs que son regard ». Pote avec un morse cracheur de feu (pratique quand on n’a pas de briquet), vivant au milieu d’un Musée dans le ventre d’une baleine (comme Jonas), effrayée par rien, même pas les fantômes, Naphtalène, sarcastique et effrontée, est un archétype de la liberté qui n’est pas sans nous rappeler Spirella, version féminine de Spirou, clopeuse (elle aussi) et mangeuse d’écureuils.
Deux conseillères scientifiques font partie des chevilles ouvrières de l’événement : Barbara Pascarel et Elisabeth Walter, amies de longue date de Richard Peyzaret et gardiennes du temple f’murrrien depuis 2018, à la mort brutale de l’artiste. « Nous avons toutes deux été désignées responsables de l’héritage de F’murrr par ses sœurs qui nous ont fait une totale confiance. Il a donc fallu se replonger dans ses très nombreuses archives et sa centaine de carnets de dessins afin de faire des dations [don d’œuvres d’art permettant de s’acquitter de droits de succession] à l’État français. Les œuvres ont ensuite été mises en dépôt à la Cité internationale de la bande dessinée d’Angoulême et au musée Tomi-Ungerer. » Le nom de de leur
fonds de dotation ? F’murrr au futur. « Nous voulons que sa mémoire reste vivante, que son travail soit découvert par la nouvelle génération, comme Camille qui a réalisé de très beaux échos à son travail ou encore Philémon, étudiant qui a fait sa thèse sur lui ! » L’exposition présente des planches de BD et dessins de presse (il a bossé pour La Croix, Le Monde, Libé, Télérama…), mais aussi des croquis, travaux préparatoires, storyboards, etc. Barbara et Elisabeth se réjouissent de cette vision panoramique que permet l’expo et de la parution de trois ouvrages de F’murrr « non pas chez Dargaud, son éditeur historique, mais chez 2042 qui va lui offrir un nouveau public ».
Les deux femmes nous conduisent dans la dernière salle de l’expo, devant des planches influencées par la culture japonaise : « On y voit un samouraï très réaliste, avec des détails sophistiqués, dans une mise en page spectaculaire. C’est magnifique, mais il a déclaré forfait face aux mangakas et surtout à ses modèles, notamment Kurosawa et les artistes japonais réalisant des estampes et textiles qu’il collectionnait. » Face aux maîtres, le génie fait preuve d’une grande humilité. Il s’est cependant offert l’audace de représenter un splendide mont Fuji, apparaissant miraculeusement dans le Jardin des plantes, devant une Naphtalène… forcément désabusée.
— HI–YO, C’EST L’ÉCHO. L’ESPRIT DE F’MURRR, ANNOTÉ PAR CAMILLE POTTE, exposition jusqu’au 30 août au musée Tomi-Ungerer – Centre international de l’illustration, à Strasbourg, dans le cadre des Rencontres de l’illustration www.strasbourg.eu
Édition de trois ouvrages chez 2042 : Naphtalène et Cie, 2025
Le Char de l’État dérape sur le sentier de la guerre, 2026
Jehanne au pied du mur/Tim Galère (parution en novembre 2027) www.editions2042.com
F’murrr (Richard Peyzaret, dit, Paris 1946-2018), Dessin original pour l’affiche de la Fête de la transhumance à Die, 1994. Encre noire, aquarelle et crayon de couleur sur papier 31 × 39,4 cm, 1994.
EN JUIN, LA BIENNALE DE LA PHOTOGRAPHIE DE MULHOUSE
REVIENT ET TISSE UN LIEN POÉTIQUE ENTRE LA MANIÈRE
DONT LES ROCHES SÉDIMENTENT ET LA FAÇON DONT LES
IMAGES SE DÉPOSENT AU FOND DE NOUS. ENTRETIEN AVEC
LA DIRECTRICE ARTISTIQUE DU FESTIVAL, ANNE IMMELÉ.
Marilia Destot, Sédimentations de la série Memoryscapes, 2025. Courtesy Galerie Sit down
Il y a deux ans, tu parlais de ton envie de cultiver la dimension internationale de la biennale. J’ai le sentiment que c’est chose faite avec cette septième édition.
En effet, cette identité est présente à différents endroits du festival. Déjà dans l’équipe de programmation, puisque je continue de travailler avec Nigel Baldacchino, artiste maltais qui intervient en qualité de commissaire et de scénographe. Mais aussi avec la photographe et commissaire belge Bénédicte Blondeau, à l’initiative de l’exposition collective « PEP, Photographic Exploration Project » et des deux journées dédiées au livre photo, sans oublier Ange-Frédéric Koffi qui a des points d’attache forts avec le continent africain. Entre deux éditions, nous continuons de mettre en place des résidences et nous avons accueilli la photographe américaine Jenia Fridlyand, qui a entamé un projet dans le bassin potassique. Au musée des Beaux-Arts, sous le commissariat de Nigel Baldacchino, elle présentera une sélection de photos issues d’un travail réalisé à Cuba entre 2017 et 2019. Ayant grandi en Union soviétique, elle a retrouvé à Cuba quelque chose de son enfance mais aussi, chez les habitants
de cette île, une manière d’intégrer l’incertitude à leur quotidien – une notion de contingence qui transparaît dans son écriture photographique. Cette année encore, de nombreux artistes invités viennent d’autres pays européens, voire d’autres continents. Cela résonne avec notre situation ellemême frontalière, et le fait que nous avons toujours eu envie d’exposer des photographes dont le travail n’avait pas encore été beaucoup vu en France.
Oui, car en plus d’être ouverte sur le monde, la BPM a vocation à valoriser une photographie émergente.
Notre positionnement est que quel que soit son âge, un photographe peut être émergent. Chacune des 12 expositions de cette édition est pensée pour elle-même, avec un accent particulier mis sur la scénographie. Nous réfléchissons aussi à la manière dont une proposition va dialoguer avec d’autres au sein d’une exposition qui est problématisée, sans que l’enjeu soit trop contraignant. Il ne s’agit pas d’enfermer un travail mais plutôt de lui permettre d’exister dans sa singularité, tout en restant connecté avec le reste. L’exposition qui a permis de dénicher des talents se tient à la bibliothèque Grand’Rue. Elle résulte de notre accueil du Photographic Exploration Project créé par Bénédicte Blondeau. Elle mettra en valeur des œuvres inédites ou peu montrées jusqu’à présent. Je pense à celles de Susann Carmen Jagodzińska, une photographe germano-polonaise qui vit en France, ou aux images de la Japonaise Yuki Furusawa, qui font écho à d’autres séries abordant la notion de transmission intergénérationnelle liée au trauma. Yuki Furusawa a développé une proposition extrêmement touchante intitulée Bye Bye Home Sweet Home sur sa grand-mère contrainte de déménager. C’est un univers qui se pose entre le documentaire et la mise en scène photographique. Quant à Susann Carmen Jagodzińska , elle traite d’un trauma qui s’est transmis de sa grand-mère à sa mère, puis jusqu’à elle, dans un traitement argentique en noir et blanc empreint d’émotion.
Tu parlais de dénicher des talents. Comment une programmation émerge-t-elle, justement ?
Cela découle des collaborations que nous mettons en place tout au long des deux années de préparation, comme cet appel à projet international lancé par le projet PEP et qui reçoit toujours un nombre impressionnant de propositions. Le fait d’être proactif et d’aller régulièrement dans les expositions et les événements liés à la photographie nous permet d’élargir nos connaissances en la matière. De mon côté, cela passe aussi et surtout par les livres photo. Je ne suis pas la seule, puisque
Magali Avezou, l’une de nos commissaires invitées, a fait évoluer son exposition en intégrant deux photographes rencontrées à Arles l’été dernier à l’occasion des lectures de portfolios. Je tiens à cette aspect intuitif qui caractérise notre festival : nous n’hésitons jamais à faire des pas de côté. Pour l’exposition collective qu’il a pensé pour la Filature, Ange-Frédéric Koffi a retenu un travail qui n’avait été encore jamais montré, celui de George Mahashe intitulé Defunct Context. La chose intéressante, c’est que cette proposition va côtoyer des créations qui ont déjà été vues, nouant des relations nouvelles avec ces dernières. L’idée est de créer une circulation entre les œuvres prêtées et celles qui demeurent inconnues du public, une alchimie en phase avec l’esprit de la biennale.
Quand on parle de sédimentation, on pense à la fois au temps géologique, aux mécanismes de l’inconscient et de la mémoire, mais aussi aux résidus que les humains laissent dans leur environnement et qui s’accumulent dans les sols, notamment dans les zones urbanisées ou industrielles. Il y a donc une forme de continuité avec les thèmes portés par les dernières éditions. L’idée de sédimentation ne pourrait-elle pas s’envisager également comme une métaphore du processus photographique, où il est question de particules de lumière qui se déposent et s’accumulent sur une surface, pour en modifier la nature ?
On retrouve effectivement les dimensions géologiques, écologiques et mémorielles présentes dans « Corps célestes » ou « Mondes impossibles ». Et le rapprochement entre le phénomène de sédimentation et le procédé photographique est d’autant plus évident que pour exister en tant que tel, ce dernier a exigé que l’on extraie du sol certains minerais, comme l’argent. Il y a aussi le fait que la photo capte une réalité vivante qui se modifie en permanence, à l’image du processus de sédimentation qui est une sorte d’effervescence perpétuelle, un mouvement continu. C’est peut-être une belle métaphore de nos façons de vivre et d’habiter le monde. Enfin, il n’est pas interdit de comparer l’image photographique et le fossile. C’est la fameuse réflexion de Hiroshi Sugimoto : « La photographie fonctionne comme une fossilisation du temps. » Cela renvoie à la production d’images associée aux archives de toutes sortes, mais également à ce que l’on oublie. Notre idée initiale était d’ailleurs de travailler autour de ce qui est enfoui, oublié. L’idée de sédimentation nous a paru plus pertinente pour toutes les raisons que nous venons d’évoquer, mais une partie de ce qui appartient au phénomène est aussi cachée ou inaccessible.
Susann Carmen Jagodzińska, Children of the Golden Sun, 2024
Quels sont les grands axes qui structurent cette édition 2026 ?
Il y a une ligne directrice que l’on pourrait appeler « Histoires de roches, temporalités plurielles ». Elle concerne la manière dont les photographes ont été inspirés par les grottes, falaises et autres types de formations géologiques. Cela donne lieu à des approches très directes, plutôt documentaires, liées à des géographies précises comme chez Gaëlle Delort, qui vit en Lozère et travaille sur des grottes, ou Pablo Castilla, qui a exploré la région de l’Altiplano dans le sud de l’Espagne. Ces photographes ont établi un lien entre ces formations sédimentaires ancestrales et l’époque contemporaine, mettant en tension les temporalités géologiques et humaines. À la Filature, il y a les images de Kapwani Kiwanga qui montrent des fragments rocheux provenant
d’Europe et d’Afrique. L’artiste procède par pliages très méticuleux qui nous projettent vers un phénomène, la Pangée prochaine, qui aurait hypothétiquement lieu dans 250 millions d’année, lorsque les plaques tectoniques soutenant les deux continents se seront rapprochées au point de fusionner. Elle nous invite ainsi à réfléchir sur les temps profonds et les dynamiques de migration qui se poursuivent entre ces deux endroits du monde. On retrouve cette sensibilité aux forces telluriques c hez Manuela Marques, qui a une exposition solo au Centre culturel français de Fribourgen-Brisgau. Inspirés par ces histoires de roches, beaucoup de photographes présents à la BPM cette année interrogent la matérialité du médium en s’affranchissant de la photo classique présentée sous passe-partout et accrochée au mur. C’est le cas d’Eugenie Shinkle qui travaille sur les falaises des
côtes anglaises. Elle établit un parallèle entre ces formations nées de sédimentations et la fabrication de ses images, créées à partir de fragmentations et de réagencements. Cette matérialité est également prise en compte par Marilia Destot dans ses Memoryscapes, puisqu’elle opère à partir de tirages qu’elle déchire, créant des strates qui creusent l’image et la recouvrent d’une dimension mémorielle. Le collage et le montage sont des pratiques que l’on retrouve chez les artistes exposés au Morat-Hallen, dans le cadre de notre partenariat renouvelé avec la ville de Fribourgen-Brisgau. Les deux jeunes commissaires, Eva Kallenberger et Camille Rey, ont imaginé une exposition rassemblant six artistes utilisant la photographie comme matériau à part entière. Lilly Lulay réalise ce qu’elle nomme des Mindscapes , formes nées d’un empilement d’images existantes qu’elle va découper et disposer en couches. Une autre photographe, Gisoo Kim, coud directement sur les tirages. Pour rester sur cette question de la matérialité, on peut citer l’exposition solo de Tiago Casanova à la chapelle Saint-Jean, qui utilise des blocs de marbre sur lesquels sont déposées ou imprimées des photographies.
L’installation de Tiago Casanova convoque un imaginaire lié au monde méditerranéen. De façon générale, beaucoup de travaux exposés cette année semblent développer leur esthétique à partir de repères géographiques, narratifs et civilisationnels très forts.
Tout à fait. Dans sa proposition, Tiago aborde cette vision d’une Méditerranée qui serait en quelque sorte prisonnière de ses propres mythes. Il l’évoque à travers la figure de la Méduse mythologique, métaphore de la photographie qui, par un effet de « médusation », a le pouvoir de figer le réel. Il parle aussi de ce qu’est la Méditerranée aujourd’hui, dans son rapport au tourisme de masse et aux dynamiques migratoires. Sur la Méditerranée et plus globalement sur les civilisations antiques, il y a l’œuvre de Bernard Guillot, qui a vécu et beaucoup photographié en Égypte. Il a réalisé un travail sur la Cité des morts, au Caire, où resurgit toute la puissance des histoires enfouies, et l’importance de cette civilisation dépositaire des différentes mémoires de l’humanité. Par ailleurs, il est encore question de civilisation et d’histoires au sens large dans l’exposition de Jean-Claude Figenwald retraçant 50 années ponctuées par de nombreux reportages aux quatre coins de la planète. Dans le livre qui paraît chez Médiapop comme dans l’exposition au Séchoir conçue en partenariat avec Mulhouse Art Contemporain, on découvre une facette plus personnelle, en relation
avec le quotidien du photographe qui a longtemps vécu dans un appartement de la bien nommée rue Beauregard, à Paris. On a donc différentes échelles qui cohabitent, avec une part d’intime dans le cas de Figenwald qui photographie aussi bien New York au moment de l’élection de Barack Obama que sa fenêtre et sa rue, ou dans l’exposition imaginée par la commissaire Magali Avezou pour un espace particulier, qui est un appartement de la Tour de l’Europe. Ce lieu lui a inspiré une réflexion sur l’espace domestique et les liens qui peuvent s’y tisser. Elle y a rassemblé les travaux de
54 photographes qui sont autant d’histoires pouvant s’interpréter comme des sédiments de l’intime. On y retrouve François Jonquet, qui a capturé des instants du quotidien de sa famille, ou Margot Wallard, petite fille de pieds-noirs qui a travaillé sur les archives de sa famille suite au décès de sa grand-mère. Cela l’a amenée à développer une série sur Oran où s’entremêlent des images d’archives de son aïeule et des photos de la cité algérienne aujourd’hui. Partant de son rapport à l’exil, la photographe ukrainienne Katya Lesiv, basée en Finlande, propose une série nommée I am going home to eat mulberries from the tree, dans laquelle elle rejoue certains de ses souvenirs d’enfance. C’est un projet proustien qui convoque la mémoire involontaire, active cette réminiscence de l’enfance et du pays natal. Toujours dans cette exposition collective, je voudrais nommer Natalie Malisse qui a recours à la reconstitution pour parler de maltraitance, ou Rebecca Bowring qui aborde le sujet des violences domestiques. Ces propositions nous sensibilisent à certaines choses indicibles et cachées pouvant avoir lieu dans la sphère intime, d’où le titre de l’exposition : « Bruissements ».
La relation au sédiment, à la poussière et à la mémoire de mondes disparus ou en passe de l’être fascine depuis toujours les photographes. Ce lien est aussi au cœur de ta pratique et on le retrouve dans tes derniers travaux personnels. J’imagine que cela a dû peser dans tes choix de programmation ?
Bien sûr, en tant que directrice artistique et commissaire de la biennale, j’ai été attirée par des œuvres qui résonnent avec mes préoccupations. Je suis particulièrement sensible aux images de Bernard Guillot parce que j’y retrouve une affinité pour un certain type de lumière et d’atmosphère présent dans ces régions du Sud, où la poussière revêt une grande importance. Dans le même ordre d’idée, je pourrais trouver des parallèles entre les séries de Gaëlle Delort ou celles de Rifat Göbelez sur la ville d’Antioche, et ma propre recherche artistique. Le fait que je sois à la fois directrice d’un festival et photographe oriente l’affirmation de certains choix esthétiques. Néanmoins, du point de vue de la programmation générale, je veille toujours à ce qu’il y ait une grande diversité de propositions, d’où cette présence forte des commissaires invités qui permet d’élargir considérablement les horizons. Dans sa manière de concevoir l’exposition « Bruissements », Magali Avezou exprime une sensibilité axée sur l’humain, avec beaucoup de portraits. Ange-Frédéric Koffi apporte lui sa connaissance fine de la photographie contemporaine issue du continent africain et de sa
diaspora, pour faire émerger des problématiques liées au post-colonial. Je pense à la création de Adji Dieye qui associe des archives personnelles prises au Sénégal et des archives nationales datant de la période coloniale, imprimées sur des bandes de tissu qu’elle dispose dans l’espace. Une œuvre qui montre comment une mémoire peut en effacer d’autres. Je pense encore au travail de Sangyon Joo, exposé sous forme de constellation au musée des Beaux-Arts, et qui nous invite à nous mouvoir dans la mémoire de l’artiste sud-coréenne. Ayant manqué de perdre la vue, elle imagine un jeu subtil de connexions entre des photographies médicales et des images qui ne sont parfois que des phénomènes lumineux ou des fragments impressionnistes.
Une constante qui émerge à chaque nouvelle itération du festival, c’est le soin apporté à la manière de penser l’exposition.
Absolument, c’est une préoccupation centrale pour nous et à chaque fois une grande source de plaisir et de motivation. Cette année, nous expérimentons une approche assez inédite dans la conception d’une exposition puisque celle qui se tient au musée des Beaux Arts, « Sédimentation(s) » – « une constellation », va évoluer au fil du temps. Avec Sylvain Besson, conservateur du musée Nicéphore-Niépce, nous avons choisi des images de leur collection appartenant à un corpus de photos de grottes, de falaises et de roches remontant au xix e siècle pour les plus anciennes, jusqu’aux années 1950. Au fil des jours, ces tirages viendront se déposer sur les murs pour constituer des sortes de strates sédimentaires dont le public pourra suivre l’évolution.
Pour terminer, j’aimerais avoir ton sentiment de responsable d’une grande manifestation artistique sur la période très délicate que traverse actuellement le secteur de la culture en France, avec des financements revus à la baisse, quand ils ne sont pas supprimés, et une internationale réactionnaire qui mène une offensive culturelle contre toute forme de création n’épousant pas ses idées.
Depuis la création de la biennale en 2013, nous avançons avec une totale liberté de programmation. Notre positionnement nous amène à traiter de grandes questions liées au contemporain – la dernière édition s’ancrait dans l’ère de l’Anthropocène avec ce constat assez sombre de l’avenir écologique de la planète. Avec « This is the end », en 2022, nous abordions également des enjeux liés au capitalisme. La BPM est une manifestation qui donne toute sa place à l’aspect artistique ou poétique mais finalement, la dimension politique n’est jamais
très loin. Je constate que nous avons pu obtenir des subventions de la ville, du département, de la région ou de la Drac sans qu’à aucun moment cela n’ait eu d’incidence sur nos choix, et cela me paraît à la fois sain et rassurant. Toutefois, on ne peut qu’éprouver une inquiétude devant les grandes réductions de budget qui se dessinent. Cela pourrait affaiblir un écosystème déjà fragile. On le sait, les artistes mais aussi les commissaires et toutes les personnes qui font exister les festivals travaillent en grande partie par passion, et ce n’est pas trahir un secret que de dire que le secteur est globalement sous-payé et qu’on y rencontre beaucoup de précarité. Alors s’il y a encore moins d’argent, que va-t-il se passer ? On ne peut pas non plus rester indifférent à ce qui se passe sur le plan politique à un niveau mondial. Ce
durcissement idéologique qui s’accompagne d’une remise en cause de choses fondamentales, comme l’accès à une culture libre, gratuite et diversifiée. Notre réaction face à cela est de continuer de cultiver l’esprit d’ouverture et de curiosité qui caractérise la biennale, une manifestation entièrement gratuite et qui s’adresse à tous les publics. Chaque festival a son échelle qui lui est propre et la nôtre est aux dimensions de cette ville singulière qu’est Mulhouse, nous permettant de rester dans un beau rapport de proximité avec les gens.
— BPM 2026, SÉDIMENTATION(S), biennale du 5 juin au 5 juillet à Mulhouse et Fribourg-en-Brisgau www.biennale-photo-mulhouse.com
PUBLIÉ CHEZ MÉDIAPOP ET UNE EXPOSITION À LA BIENNALE DE LA PHOTOGRAPHIE DE MULHOUSE,
UNE MANIÈRE D’EXISTER
Par Nicolas Bézard
JEAN-CLAUDE FIGENWALD
RETRACE UN DEMI-SIÈCLE
D’IMAGES ET DÉVOILE UNE
FACETTE PLUS PERSONNELLE DE SON TRAVAIL.
Le vaste monde est apparu une première fois en noir et blanc aux yeux du jeune Jean-Claude Figenwald, sur l’écran du poste de télévision de ses parents, « boite magique devenue une réalité ». Les illustrés chipés dans le salon de coiffure de son père se chargeront d’ajouter des couleurs à cette émotion fondatrice, leurs pages regorgeant de grands reportages où le dépaysement s’appréciait d’abord en Kodachrome. Le cadre, le voyage, le noir et blanc, la couleur, autant de graines semées dans le jardin de l’enfance qui font aujourd’hui de cet autodidacte, 70 printemps cette année, une figure importante, quoique discrète et que le public connaît encore peu, du paysage photojournalistique français.
Il fallait bien la générosité d’un livre rétrospectif – Comme il m’a été donné – et l’élégance d’une exposition – « Si on m’avait dit. Mes vies de photographe » – réalisés en partenariat avec Mulhouse Art Contemporain, pour (re)donner à ce témoin privilégié de l’histoire française et mondiale des cinq dernières décennies la place qu’il mérite. Une place qui d’emblée l’inscrit aux côtés d’autres grands photographes français ayant documenté notre
temps – de Jean Gaumy et Guy Le Querrec qui lui ont mis le pied à l’étrier, à Raymond Depardon, Gilles Caron et Bruno Barbey auprès de qui, d’une agence l’autre – Gamma, Magnum – il apprendra son métier et trouvera son style.
Un style sensible qui, en ne cédant rien à la facilité ou au sensationnalisme, a su conserver la liberté de l’amateur – au sens premier de ce terme : « celui qui aime ». « Je préférais regarder des livres de grands photographes pour comprendre leur vision, leur point de vue et donner la priorité à ma culture photographique, car je n’ai jamais été un fétichiste de la technique », avoue celui qui trouvera dans la découverte de la photographie américaine contemporaine une source d’inspiration, en plus de l’énergie indispensable et « salutaire pour garder la foi et le courage ».
De fait, ses rues de New York captées dans un noir et blanc rappelant Garry Winogrand, ou son
interprétation en couleur d’un Americana que ne renierait pas William Eggleston, prouvent que cet Alsacien d’origine a su parfaitement assimiler ces esthétiques. Certains clichés fonctionnent comme des hommages évidents – son île de la Cité photographiée depuis le pont des Arts à Paris, de même que sa Brasília graphique et abstraite, actualisent des images célèbres de Henri CartierBresson et de René Burri. Mettant en pratique les préceptes de ces derniers – trouver la distance juste, s’intéresser davantage aux à-côtés d’une situation plutôt qu’à son cœur –, Figenwald ne se contente pas de payer son dû à ses illustres aînés. Il élabore sa vision à lui, qui prend son envol lorsqu’elle s’émancipe de la commande documentaire classique – quand elle ne cherche plus à témoigner d’une situation, mais à saisir une sensation.
Surviennent alors ce qu’il appelle des accidents : « Quand à un moment on fait une photo qui vous échappe. On obtient alors des images qu’on n’a pas
Jean-Claude Figenwald, Los-Angeles, 1981
Jean-Claude Figenwald, Cuba, 2007
vraiment vues et qui transcendent quelque chose de la situation ou du moment vécu. » Cette photo qui dépasse son auteur a peut-être quelque chose à voir avec ce moment suspendu sur le tarmac d’un aéroport, dans le dos d’une foule contemplant un mystérieux panache de fumée s’élevant au loin – un instant comme tiré d’un film de Spielberg. Ou alors avec cette chambre camerounaise en bleu, jaune et rouge, qu’on pourrait croire sortie du pinceau de Matisse. À moins que ce ne soit avec ce passant statufié au croisement de la rue Saint-Lazare et de la rue des Martyrs, à Paris.
Entamée dans les artères de la capitale, l’aventure photographique de Jean-Claude Figenwald aura connu l’âge d’or du photojournalisme et embrassé tous les continents avant de revenir, cette dernière décennie, à la source d’une quotidienneté parisienne moins centrée sur les figures, témoignant d’un rapport apaisé à l’espace et au temps. Un itinéraire de persévérance où son regard aura su, au fil des
époques, s’adapter et évoluer sans que jamais la photographie ne devienne pour lui autre chose qu’« une curiosité, un rêve, une thérapie, une discipline, une persévérance, une volonté, un apprentissage, un enseignement, un prétexte, une évasion, une façon de vivre, une culture, une technique (un peu), une stabilité, des instants, des espace-temps, des destinations, des rencontres, des leçons, un moyen de gagner ma vie, une manière de mieux me connaître, de comprendre le monde… Une manière d’exister, tout simplement. »
— COMME IL M’A ÉTÉ DONNÉ, Jean-Claude Figenwald, Médiapop Éditions
— SI ON M’AVAIT DIT.
MES VIES DE PHOTOGRAPHE,
Jean-Claude Figenwald, Exposition au Séchoir, à Mulhouse, du 6 juin au 5 juillet www.biennale-photo-mulhouse.com
DANS L’ŒIL DE CÉZANNE
Par Nicolas Bézard
CE PRINTEMPS, LA
FONDATION BEYELER
REVISITE LE MYTHE PAUL CÉZANNE
DANS UNE RÉTROSPECTIVE DE SON ŒUVRE TARDIVE, RICHE DE SURPRISES ET D’ENSEIGNEMENTS.
Dans une scène du merveilleux film de Maurice Pialat, Van Gogh, le peintre néerlandais, interprété par Jacques Dutronc, rend visite au docteur Gachet dans sa maison d’Auvers-sur-Oise. Ce dernier en profite pour lui montrer sa collection privée après s’être ému de l’indifférence affichée par l’artiste pour un tableau de Auguste Renoir – « Il est quand même bizarre, il ne l’a même pas regardé », – un Georges Seurat – « C’est quoi ce petit croqueton ? » ou La Maison du pendu (1873) de Paul Cézanne – « Il a fait des progrès depuis… ». Pourtant, quand son hôte lui présente une autre œuvre réalisée la même année par l’artiste provençal (Bouquet au petit Delft), Van Gogh ravale son venin et tombe en arrêt devant la toile : « Ah… voilà… ça c’est… c’est peint. »
Et Gachet d’exulter : « Je ne vous le fais pas dire !
Figurez-vous que j’ai sauté sur Cézanne au moment où il allait tout racler ! »
Comme chez Maurice Pialat ou Vincent Van Gogh, il y avait chez Paul Cézanne autant de viscéral, de rugueux et de sauvage, que de clarté. Il y avait une hypersensibilité au réel, un acharnement à le restituer dans ses dimensions physiques, telluriques, solaires et spirituelles. Il y avait aussi l’exigence, le refus de la facilité, et donc l’incompréhension d’une partie de ses pairs, le mépris de certains bourgeois insupportés par tant de liberté et d’entorses faites au contrat de l’académisme.
Le temps s’est chargé de donner raison à Cézanne et plus d’un siècle après sa mort, le voici à nouveau célébré dans une exposition monographique, cette fois à la Fondation Beyeler – une grande première dans l’enceinte de l’institution culturelle suisse. Un corpus de près de 80 œuvres mêlant 58 peintures à l’huile et 21 aquarelles représentatives de la dernière et plus significative période de création de ce pionnier de l’art moderne. Des vues de la montagne Sainte-Victoire, dont personne n’imaginerait faire l’économie dans un ensemble rétrospectif de cette envergure. Mais également une diversité de paysages provençaux, des natures mortes, des portraits et autoportraits, des groupes d’hommes ou de femmes au bain, chaque thème faisant l’objet d’une ou plusieurs salles dédiées.
Placée sous le commissariat de Ulf Küster, l’exposition ajoute un nouveau chapitre à ce qui ressemble de plus en plus à une histoire de la peinture moderne, après les évènements imaginés par le même Küster autour de Wayne Thiebaud (2023) et des peintres des Grands Nords
scandinaves et canadiens (« Lumières du Nord », 2025), ou le regard de la curatrice Theodora Vischer sur les œuvres de neuf artistes femmes, figures clés du modernisme (« Close-Up », 2021), puis sur l’art emblématique de Georgia O’Keefffe (2022).
Une histoire informelle et subjective qui est celle d’une peinture s’émancipant peu à peu de la représentation pour devenir le sujet principal de l’œuvre. D’une peinture ressentie comme une présence agissante dans l’espace physique, spectatoriel et mental auquel elle nous convie. Et c’est bien dans cette histoire que nous nous retrouvons dès l’entame du parcours d’exposition, accueillis que nous sommes par la figure du peintre représenté par lui-même dans ce Portrait de l’artiste à la palette (1890).
Dans une rétrospective qui ne se cache pas de vouloir nous plonger dans l’œil de Cézanne et par conséquent de nous mettre dans une position active face à un art qui a la particularité de rendre manifeste chaque élément – composition, couleur, matière – qui la sous-tend, l’accrochage de cet autoportrait en guise de préambule se révèle judicieux. Paul Cézanne s’y dépeint de trois quarts face, debout devant la toile posée sur un chevalet dont on ne voit qu’une partie de l’armature. En ne montrant rien de l’élaboration du tableau en cours – qui demeure, comme sa main dirigeant le pinceau, occulté par le châssis –, l’artiste nous invite pourtant à entrer dans le secret de son processus de création picturale par la présence de cette palette étrangement inclinée vers nous, tenue par un pouce qui dépasse du trou de l’ustensile et dont la forme évoque la poignée d’une porte ne demandant qu’à s’ouvrir. La surface de cette palette ne contient pas les habituels mélanges de peinture servant à l’exécution de l’œuvre, mais ces taches colorées orientées en verticales, horizontales ou diagonales que l’artiste emploie pour structurer toutes ses compositions – y compris celle que nous voyons. Cette palette offerte à notre regard est donc peinte. Image dans l’image, elle est porteuse du code génétique de l’art cézannien, la traduction visuelle des fameuses « sensations colorantes » éprouvées par le natif d’Aix-en-Provence au contact de la nature. Au-delà de ces adresses livrées par Cézanne à notre attention et qui semblent nous assigner un rôle prépondérant dans la construction de ses images – ces Joueurs de cartes (1892-96) qui semblent autant jouer ensemble qu’avec nous –, l’exposition montre également dans quelle mesure cette œuvre prend des libertés avec les conventions qui régissent encore, à cette époque, le réalisme en peinture. Le respect des proportions est battu en brèche dans la scène de genre sus-citée, le joueur
de gauche présentant une tête trop petite pour son corps. De la même manière, lorsque Cézanne peint son Garçon au gilet rouge (1880-90), il l’affuble délibérément d’un bras trop long et d’une oreille hypertrophiée. Des « erreurs » anatomiques qui ne rendent le tableau que plus juste du point de vue de sa composition globale, de la répartition des volumes, couleurs et lignes de force structurant ce dernier, mais également pour ce qu’il nous dit de l’état d’adolescence, cet entre-deux fragile, propice à la mélancolie où, bon gré mal gré, l’adulte et l’enfant se côtoient encore.
Les œuvres rassemblées à Beyeler rappellent à quel point l’influence de Paul Cézanne sur l’histoire de l’art moderne et les générations d’artistes venues après lui est considérable. Exécutées dans des tons ocre, ses représentations d’hommes et de femmes aux corps inégalement proportionnés et aux pupilles vitreuses, voire absentes (Portrait d’Ambroise Vollard, 1899), préfigurent la profondeur émotionnelle des portraits d’Amadeo Modigliani. De splendides aquarelles telles que Bouteille, carafe, cruche et citrons (1902-06) font apparaître un trait concentrique, nerveux et hachuré qui témoigne, comme dans les natures mortes d’Alberto Giacometti, de l’écart entre ce que l’œil a vu et ce que la main a tenté de fixer. La ligne revient plusieurs fois sur elle-même, réduit le réel à des formes essentielles sans jamais le figer. Ce faisant, elle met au jour une géométrie sous-jacente, vibrante, purement abstraite. Malgré la soixantaine d’années qui sépare la naissance de Giacometti de celle de Cézanne, l’art de ce dernier a profondément inspiré le sculpteur et dessinateur suisse, comme elle a ouvert la voie aux grandes révolutions artistiques du xxe siècle. Pablo Picasso, qui disait du peintre français qu’il était « notre père à tous », suivra une recommandation de son aîné – « traiter la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout en perspective » – pour mettre au point la formule cubiste. Du fait de leur frontalité, leur minimalisme mais aussi de la puissance calme de leur composition ( Pêches et poires , 1885-87), certaines des natures mortes exposées à Riehen semblent préfigurer un autre cubisme, celui de Giorgio Morandi et de ses mystérieux agencements d’objets aux formes pures et aux teintes sourdes. Au fond, le natif de Bologne est peut-être celui qui a su le mieux tirer pour lui-même les leçons de la vision cézannienne et comprendre l’effort déployé par son prédécesseur pour transposer le monde visible – ses montagnes, ses objets, ses corps – en ordre solide, stable et hors du temps.
Paradoxe ou miracle, cette stabilité n’est ici faite que d’instabilités. Volumes inégaux à l’image
des bouteilles, cruches ou pots présentant de nombreuses asymétries dans les toiles de Morandi, la ligne séparant le plan où ils sont disposés (la table) du fond (le mur) n’étant, chez ce dernier, jamais horizontale. Pas de véritables horizontales ou verticales non plus chez Cézanne, mais un réseau de diagonales qui s’entrecroisent, de perspectives aberrantes et de volumes semblant défier les lois de la pesanteur, comme ces Pommes et oranges (1899) maintenues en équilibre sur un coin de table oblique, quand elles devraient depuis longtemps avoir roulé hors du tableau.
Brouillant les frontières entre nature morte, portrait et paysage, cette peinture suggère que la seule vérité fixe concernant le visible réside dans sa nature profondément changeante. « La nature est toujours la même », nous dit Paul Cézanne. « Mais rien ne demeure d’elle, de ce qui nous apparaît. Notre art doit, lui, donner le frisson de sa durée avec les éléments, l’apparence de tous ses changements. » Méditant le temps, ses tensions et ses dynamiques agitant l’espace en tous points et en tous sens, la vision cézannienne gagne à s’alléger des pesanteurs qui lestent encore certaines représentations (Baigneurs, 1890, Rochers à Fontainebleau, 1893). Les œuvres les plus marquantes de l’exposition sont ainsi, et sans conteste, celles dans lesquelles le peintre accorde autant d’importance aux parties de l’image recouvertes par son trait ou par sa touche que par celles qu’il a eu l’audace de laisser vierges. Manière pour lui d’intégrer le vide dans ses compositions, un peu comme le faisaient des siècles avant le sien, dans le monde chinois, les peintres rattachés à la tradition du Shanshui (« de montagne et d’eau »). Dès lors, des brèches s’ouvrent à l’intérieur de la toile où les puissances du vide et du plein s’équilibrent, circulent, s’interpénètrent, s’enrichissent les unes les autres, le blanc du support devenant ce lieu de passage du visible vers l’invisible, du montré vers une dimension du réel excluant toute idée d’achèvement ou de clôture. Le cœur de la rétrospective se situe donc du côté de ces œuvres tardives où le peintre a su jouer sur cette mise en réserve de la toile ou du papier pour élaborer une proposition obéissant à d’autres logiques que celle du naturalisme et de son essence représentationnelle. Alors, cette peinture que l’on croyait connaître depuis toujours parvient à nous surprendre encore, comme lorsqu’on prend conscience que la plus célèbre montagne de l’histoire de l’art n’est, dans des tableaux qui ont contribué à faire sa renommée (La Montagne Sainte-Victoire, environs de Gardanne, 1887), en vérité pas peinte. Quelques taches d’une matière maigre et très diluée et un ou deux traits plus appuyés suffisent à l’artiste pour évoquer à la fois la masse
et les contours de son motif, les trois quarts du monticule n’étant constitués que du blanc de la toile, devenue pure surface de projection mentale pour nous qui la contemplons. Ce blanc assumé qui respire et vibre dans l’image comme si Cézanne était parvenu à peindre l’air et à rendre palpable l’atmosphère baignant ses sujets, à transposer la vérité de ce qu’il ressentait plutôt que celle que des siècles de tradition picturale classique lui enjoignait de croire. Impulsé par les puissances du vide, son geste ne met plus en opposition le trait et la couleur, la figure et le fond, l’intérieur et l’extérieur. Il réconcilie la puissance de l’immuable – dont la Sainte-Victoire est le symbole évident – et la fugacité de l’instant. La montagne, les baigneurs et baigneuses, les fruits, une route tournante : tout est là, présent devant nous et en même temps sur le point de disparaître, magie d’un regard premier où les choses apparaissent déjà dans notre esprit avant même qu’elles n’aient eu le temps de se fixer au fond de notre rétine.
Car il s’est agi pour Cézanne de regarder ce qui l’entourait comme si aucun autre humain avant lui ne l’avait fait. Une perception nue et sauvage que la pensée, le savoir et la culture n’auraient pas encore eu le loisir de coloniser. « La tâche du peintre est de donner l’image de ce que nous voyons, en oubliant tout ce qui a paru avant nous », dira celui qui répliquait volontiers à ceux ne voyant dans ses tableaux que désordre ou maladresse : « Je suis le primitif d’un nouvel art. » 120 ans après sa disparition, ce ne sont pas les œuvres présentées à Riehen – on pense aux aquarelles, facette inattendue de l’œuvre cézannienne et grande (re)découverte offerte par l’exposition – ni la scénographie de qualité proposée par la Fondation Beyeler, qui le contrediront.
— CÉZANNE, exposition jusqu’au 25 mai à la Fondation Beyeler, à Riehen, Bâle fondationbeyeler.ch
BUILDING SHADOWS
Par Benjamin Bottemer
LES SCULPTURES DE LOUISE NEVELSON, « ARCHITECTE DE L’OMBRE », SONT REMISES EN LUMIÈRE AU CENTRE POMPIDOU-METZ.
Dans un film documentaire réalisé en 1971 par Diana MacKown, on voit Louise Nevelson, chapeau blanc et tunique brodée, évoluant devant un projecteur diffusant des symboles du Rêve américain : bannière étoilée, statue de la Liberté, gratte-ciels... pour l’artiste née en Ukraine, arrivée aux États-Unis en 1905, New York, où elle s’installe quinze ans plus tard, est « une immense sculpture ». Récupérant les vestiges abandonnés dans les rues pour composer d’immenses « murs », cette pionnière du concept d’installation recompose la skyline new-yorkaise avec des éléments issus de ses marges. Après des rétrospectives consacrées à Rebecca Horn et Eva Aeppli, le Centre Pompidou-Metz remet sur le devant de la scène une autre artiste oubliée, exposée pour la dernière fois en France en 1974. Celle que les habitants de Manhattan surnommaient « Mrs N. » veillait attentivement à la mise en scène de ses œuvres, au sein d’expositions qu’elle qualifiait d’« environnements ». Malgré la difficulté à reconstituer ces derniers, Louise Nevelson ayant pour habitude de démanteler ses créations pour en réutiliser certaines parties, quand elle ne les détruisait pas tout simplement, l’institution messine s’est attachée à reproduire ces espaces immersifs. À l’exception de The Royal Tides , son unique environnement doré, présenté en 1961, et de Dawn’s Wedding Feast , entièrement blanc, ce sont de sombres sentinelles qui parsèment la galerie 2. « Pour moi, le noir contient la silhouette, l’essence de l’univers », disait l’artiste qui se décrivait comme « une architecte de l’ombre » : une invitation à nous glisser dans les interstices de ses « murs ».
Homage to the Universe , Rain Forest Wall , Moon Garden + One ... les œuvres de Louise Nevelson sont des paysages. Dressées face à l’entrée, installées au cœur de grands volumes ou de couloirs (le « jardin nocturne » de Moon Garden + One , baigné de lumière bleutée), on redécouvre ici des sculptures monumentales créées majoritairement entre la fin des
années 50 et la fin des années 60. Réalisées en bois peint, ces constructions (boîtes, colonnes, coffres, empilés, assemblés...) remplies d’un bricà-brac concentré, dégagent une force mystérieuse. L’écrasant Shadow and Reflection I et ses boîtes juxtaposées côtoie Tropical Garden II , que l’on dirait formé de bas-reliefs issus de temples d’une civilisation disparue. Des sculptures créées dans les maisons où Louise Nevelson a vécu, véritables capharnaüms encombrés de matériaux divers. Elle célèbre ces maisons-ateliers à travers ses Dream Houses, lieux d’épanouissement de la richesse de son monde intérieur.
L’exposition du Centre Pompidou-Metz dévoile également des pans moins connus de l’œuvre de Louise Nevelson. Ainsi les Moving-Static-Moving Figures, qui évoquent le corps dansé et l’intérêt de l’artiste pour l’eurythmie, une version plus libre de la danse moderne. Une œuvre précoce, mise en regard avec des images de chorégraphies de Merce Cunningham et de Martha Graham, qui furent proches de la sculptrice. On admire aussi les nombreux collages alignés sur les murs de la galerie, sortes de déclinaisons 2D de ses sculptures, réalisés à partir de matières « pauvres » (carton, papier journal, bois, métal rouillé...) avec cette
même tentative de mettre en ordre le chaos. Un artisanat sensible, à l’image des monolithes noirs d’une artiste qui regardait aussi bien vers le cosmos que vers la terre ferme : du quadrillage des rues new-yorkaises et ses cathédrales de béton et de verre, elle offre des versions bien plus habitées.
— LOUISE NEVELSON
« MRS N’S PALACE », exposition jusqu’au 31 août au Centre Pompidou-Metz, à Metz centrepompidou-metz.fr
Louise Nevelson, Tropical Garden II, 1957. Bois peint en noir, 229 × 291 × 31 cm. Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne Louise Nevelson, Dawn’s Light, vers 1975. Bois peint en blanc, 269,2 × 160 × 139,7 cm. Courtesy Pace Gallery, New York
Louise Nevelson, Sky Cathedral Presence (détail), 1951-1964. Bois peint en noir, 310,5 × 508 × 60,6 cm. Minneapolis, Collection Walker Art Center
Être utile, c’est encourager tous les créateurs d’émotions.
Musées, théâtres, centres d’arts et festivals, la Caisse d’Epargne
Grand Est Europe s’engage pour faire vivre la culture en région.
Caisse d’Epargne et de Prévoyance Grand Est Europe, Banque coopérative régie par les articles L.512-85 et suivants du Code Monétaire et Financier, Société Anonyme à Directoire et Conseil d’Orientation et de Surveillance au capital de 681.876.700 € - Siège Social à STRASBOURG (67100), 1, avenue du Rhin - 775 618 622 RCS STRASBOURG - Immatriculée à l’ORIAS sous le n° 07 004 738. Crédit photo : Istock + Midjourney. Conception et réalisation : agence-cornelius.fr.
État bruit
Dans la cacophonie du monde, il est parfois difficile d’imposer sa petite musique ou de faire porter sa voix. Partant de ce constat, « État bruit » met l’accent sur les artistes contemporains qui escaladent le mur du son et bravent le brouhaha. Dans l’installation Repeat after me, plusieurs réfugiés ukrainiens, face caméra, disent le son des bombes et des avions russes, tel qu’ils le vivent au quotidien. À la manière d’un karaoké, leurs témoignages poignants donnent une dimension unique à l’horreur de la guerre. Dans un autre registre, Aura Satz réinvente le son des sirènes et s’interroge : leurs hurlements doivent-ils forcément être alarmants ? À la clé, une exposition hautement interactive pour disséquer le son, écouter le silence ou se perdre dans les modalités changeantes d’un paysage sonore. (M.M.S.)
Jusqu’au 20 septembre, À la Konschthal, à Esch-sur-Alzette www.konschthal.lu
Meubles rouillés, objets patinés, espaces ensablés, étranges lianes et fleurs séchées : Bianca Bondi nous ouvre les portes d’un appartement couvert de la poussière du temps. Ici, tout semble avoir été abandonné et livré aux lents assauts des éléments. On y chemine prudemment, happés par le silence de cette nature morte XXL, fascinés par les contours changeants d’un paysage domestique en cours de corrosion. Entre le conte de fées, l’esthétique de la ruine et l’archéologie du futur, cette installation évolutive défie les lois de la création et bouscule notre rapport au temps. (M.M.S.)
Notes on Weathering de Bianca Bondi inaugure la programmation FORA pensée dans le cadre du trentième anniversaire du Casino Luxembourg.
Jusqu’au 3 janvier 2027
Au Casino Luxembourg, à Luxembourg www.casino-luxembourg.lu
Dans cette exposition à plusieurs voies, il n’est pas question de parler pour ne rien dire. Il s’agit plutôt de défricher les potentialités du langage, qu’il soit écrit ou oral. Poétique, quand il tente d’échapper aux carcans de la grammaire (Patrizia Vicinelli), il prend corps avec les performances incarnées de Dorota Gawęda & Eglė Kulbokaitė quand il ne suit pas les voies polyphoniques des chanteurs et poètes d’un autre temps (Hussein Nassereddine). Hésitant, parfois, il se tient au carrefour de plusieurs langues. À moins qu’il ne porte haut et fort les engagements d’une génération. Installations sonores, vidéos, performances et expérimentations graphiques s’appliquent à faire circuler la parole, coûte que coûte. (M.M.S.)
Jusqu’au 14 juin À la Synagogue de Delme, à Delme www.cac-synagoguedelme.org
Ultra-pop, un brin psychédélique, foncièrement ludique et un peu kitsch sur les bords, OX à la créativité haute en couleur. Derrière ces initiales sonnantes et trébuchantes, se cache l’un des piliers (et des pionniers) de l’art urbain hexagonal. Affiches sauvages qui font détonner le paysage, acryliques qui sortent du cadre et interventions tridimensionnelles gorgées d’humour, l’exposition revient sur quarante années de création menées tambour battant. De la rue au musée, OX l’iconoclaste s’affiche volontiers ! (M.M.S.)
Du 10 avril au 23 août
Au musée des Beaux-arts de Nancy www.musee-des-beaux-arts.nancy.fr
in situ
François Morellet, 100 pour cent
Si pour d’aucuns géométrie et facétie sont aux antipodes, François Morellet a toujours pris un malin plaisir à les conjuguer. Entre trames implacables, angles mesurés au degré près et œuvres protocolaires, il fut l’une des figures majeures de l’abstraction géométrique française. Mais il ne s’est pas contenté de filer droit. Ses sculptures-objet, néons baroques et autres expérimentations de « geometree » s’amusent à déstabiliser le rationnel et honorent l’impertinence de l’à-peu-près. À l’occasion du centenaire de la naissance de l’artiste, cette rétrospective inédite et ultra-fouillée remonte le fil de six décennies de création en 100 œuvres. (M.M.S.)
Du 3 avril au 28 septembre Au Centre Pompidou-Metz, à Metz www.centrepompidou-metz.fr
De la mort à la naissance, « Le temps retourné » prend le contrepied de nos existences. À la manière de Benjamin Button, cette exposition chorale rembobine le fil de nos vies en images et en objets d’art. Spectres, natures mortes et objets mortuaires convoquent l’au-delà, alors que vierges à l’enfant, jouets anciens et maquettes scientifiques racontent les balbutiements des débuts. Mêlant œuvres contemporaines (sculptures de Jean Arp, photographies de Françoise Saur) et anciennes (figurines antiques, toiles médiévales, objets scientifiques ou encore gravures) issues de nombreux musées et bibliothèques strasbourgeois, le MAMCS nous offre un voyage initiatique dans les méandres du destin. (M.M.S.)
Jusqu’au 18 octobre Au MAMCS, à Strasbourg www.musees.strasbourg.eu
Chloé Jafé a pris le Japon à rebours. Pendant des années, la photographe a fricoté avec les marges de l’archipel et en a exploré les fascinants recoins. Des love hotels d’Okinawa aux bars à hôtesses de Tokyo, des filles de joie fanées aux arcanes des yakuzas en passant par les sansabris, elle a gratté le vernis d’un pays pudique et perclus de tabous. Avec une sensibilité qui n’enlève rien au réalisme brut de ces vies fêlées, « À fleur de peau » révèle les tattoos sous les kimonos et le grand cœur des bandits repentis. Un parcours en trois chapitres, mêlant rencontres atypiques et quête personnelle, qui trouve la grâce là où l’on ne l’attend pas. (M.M.S.)
Clara Chichin, Paysages en relation – Boire et marcher de Delphine Gatinois
Ce printemps, la Filature s’offre une double affiche très sensible, en quête des volutes de nos paysages, du bruissement de nos forêts et des sensations mouvantes du sauvage. Du bout de son objectif, Clara Chichin défie les apparences et nous présente plusieurs séries de paysages vibratoires, délicatement délayés. Troncs, parois rocheuses et buissons enchevêtrés se prêtent au jeu de l’imagination. À ses côtés, Delphine Gatinois révèle le fruit de sa quête au fil de l’eau, au creux des vallées et sommets vosgiens. De sources secrètes en abreuvoirs moussus, elle nous embarque dans un voyage tellurique, à cheval sur les crêtes du rêve. (M.M.S.)
Entrer dans l’atelier d’un artiste, c’est percer les mystères de l’art en train de se faire. Depuis plus de 25 éditions, les Ateliers Ouverts nous donnent un accès privilégié à ces antichambres de la création, du nord au sud de la région (et même jusqu’à Bâle). Du labo intimiste à la grange reconvertie en chantier collectif jusqu’au méga-atelier ayant fait son nid dans une friche industrielle, chaque atelier porte en lui un petit secret. De la céramique à la photo, en passant par la sérigraphie, dressez votre propre cartographie des talents contemporains au fil des 150 lieux ouverts cette année. (M.M.S.)
Les 23-24 mai dans le Bas-Rhin, les 30-31 mai Dans le Haut-Rhin et Bâle, de 14 h à 19 h www.ateliers-ouverts.net
Jusqu’au 30 août, le Crac Alsace double la mise avec une proposition mêlant les interventions de deux artistes aux horizons très différents. D’abord, ce sont les mondes bricolés de Rafael Moreno en mode collage, esprit fanzine et objets trouvés qui nous ouvrent leurs abîmes. Ils forment un univers foutraque et complexe, traversé par les silhouettes des Pinocchia, pantins de bois au féminin. La quête de Yuyan Wang est ailleurs. D’une vidéo à l’autre, elle dissèque la lumière artificielle, matière première du cinéma par excellence. Des profondeurs de la terre aux LED blafardes de nos écrans, elle nous livre un diptyque cinématographique en clair-obscur. (M.M.S.)
Jusqu’au 30 août Au Crac Alsace, à Altkirch www.cracalsace.com
Brodeuse des temps modernes, Silvana Mc Nulty s’attache à ce qui nous file entre les mains et ce que les mailles retiennent. Comme les filets des pêcheurs, ses œuvres brassent un monde aléatoire et subvertissent le sens des objets par des rencontres inattendues. Quand elle rhabille des coquillages d’une corolle de crochet, qu’elle tisse dans un même élan vieilles clés, paires de ciseaux et trombones, elle nous offre des rébus visuels à la poésie hybride. Telle Pénélope à son ouvrage, celle qui « pense avec ses mains », déplie la trame du temps en plein et délié. (M.M.S.)
Voyageuse, vendeuse ambulante puis artiste et écrivaine, Ceija Stojka a un parcours de vie exceptionnel. Née au début des années 30 dans une famille rom, elle grandit dans les paysages ruraux de l’Autriche. À dix ans à peine, la fillette est déportée avec une partie des siens dans le camp d’Auschwitz-Birkenau. Ce n’est que des années après cette expérience traumatique, au tournant des années 80, que commence sa carrière artistique. Ses toiles, d’une intense expressivité, racontent les moments heureux de son enfance et les souvenirs sombres de la déportation dans un style naïf que l’on pourrait rapprocher de l’Art brut. D’une puissance émotionnelle inédite, ses champs fleuris éclatants de couleur et paysages d’effroi balafrés de barbelés nous plongent dans la vie contrastée de cette autodidacte au regard unique. (M.M.S.)
Jusqu’au 21 septembre Au musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon, en co-commissariat avec le musée de la Résistance et de la Déportation www.mbaa.besancon.fr
Il n’est rien de plus délicieux que l’art qui décadre. Celui qui sort des frontières de la bidimensionnalité et qui échappe à la routine visuelle. Le dessin, libre et farouchement spontané est un excellent candidat à ce genre de fantaisies. « Hors limite » propose une plongée rafraichissante dans les collections graphiques du Frac Franche-Comté et s’amuse à en déplier les contours. Avec les dessins cinétiques en trois dimensions de Rainier Lericolais, on court après l’onde vibratoire du son, on sourit des aphorismes ironiques griffonnés par Robert Breer et on s’envoie en l’air avec les expérimentations graphiques de Žilvinas Kempinas. Au total, une vingtaine d’artistes nous prennent par la main, pour aller explorer le dessin et ses confins. (M.M.S.)
Jusqu’au 24 mai Au Frac Franche-Comté, à Besançon www.frac-franche-comte.fr
Le Signe ouvre une fenêtre sur le design graphique ukrainien des années 90 à nos jours. En trois chapitres menant du livre à l’affiche, cette exposition rassemble les collections du Centre national du graphisme et les contributions récentes d’illustrateurs contemporains de la scène ukrainienne, en collaboration avec le collectif Pictoric. Cette communauté de créatifs super actifs dessine leur quotidien dans un pays en guerre, raconte leurs vies sur le fil et met la douleur en couleur, entre catharsis et résistance. Un voyage nécessaire, où le politique rejoint le poétique, sans jamais détourner les yeux. (M.M.S.)
À partir du 4 mars
Au Signe, Centre national du graphisme à Chaumont www.centrenationaldugraphisme.fr
Voici une œuvre qui se traverse comme un paysage changeant. Une œuvre bruissante, polyphonique et quasi mystique. Avec The Rites of When, Angelica Mesiti puise dans nos traditions pour mieux imaginer les rituels du futur. Inspirée par les Pléiades, elle déroule sept écrans où dérivent lentement images de rites païens, carnavals d’ici et d’ailleurs, chants populaires, solstices et autres visions crépusculaires. Comment célébrer la fin des moissons dans un monde où l’agriculture s’industrialise ? Comment danser les saisons au temps du réchauffement climatique ? Mesiti conjugue le langage des corps, la puissance du son et la beauté des images pour y répondre. Entre l’œuvre d’art totale et l’installation immersive, sa proposition s’avère aussi puissante que méditative. (M.M.S.)
Stéphanie-Lucie Mathern visite le panthéon de Thomas Koch ; Jean-Luc Wertenschlag passe les portes du Flaschaputzer ; Myriam Mechita hésite, efface, puis tombe ; Nathalie BachRontchevsky contemple le chaos ; Claude De Barros ne loupe pas le coche une seconde fois et Bruno Lagabbe joue au cœur des bagarres.
THOMAS KOCH
« L’AN DERNIER, J’AI EMMERDÉ TOUS MES POTES
AVEC TOM JONES. »
Par Stéphanie-Lucie Mathern ~ Photos : Benoît Linder
La musique est souvent la juste récompense de la journée, la joie des trajets en voiture. Elle dit à chacun ce qu’il a besoin d’entendre et s’adapte à la situation. Aujourd’hui, nous célébrons le
mythe américain dans un quartier résidentiel de Mulhouse, avec un petit jardinet à la mode californienne. Les clochards célestes élisent domicile partout.
Nous sommes en avance et voyons arriver Thomas Koch et sa femme Paola en Jeep Renegade noire. Lui porte un Levi’s et des Converses, elle ressemble à Priscilla Presley. Ils reviennent du salon du vintage, avec disques et porte-monnaie à fleurs sous le bras.
La musique est partout, mais on ne l’entendra jamais, un peu comme dans le Priscilla de Sofia Coppola. Elle sera toujours du domaine de l’intime, ou du religieux. Un peu comme le rituel de concerts de Thomas : il a vu Springsteen soixante fois, Bob Dylan trente fois, Willy DeVille et Neil Young vingt fois. Il les voit évoluer et grandir comme des enfants. Suite logique : son père était collectionneur et amateur de jazz, Louis Amstrong, Sidney Bechet… Dans le panthéon de Thomas se trouvent les pionniers du rock : Elvis (période Memphis, « Hawaï c’est le chant du cygne »), Nancy Sinatra (surtout la période sixties), The Band (qui n’a jamais réussi à percer en Europe), Eddie Cochran.
« Elvis a libéré nos corps et Dylan nos esprits », disait Springsteen. C’est d’ailleurs un autographe de ce même Bruce fait à sa femme après le concert de Strasbourg en 1995 qui l’a décidé à se marier. Il fallait être sûr de pouvoir le conserver toujours.
Son meilleur concert ? Encore Springsteen en 1988 à SOS Racisme (vous y étiez ?).
Son premier disque en anglais ? À 6 ans, « Everybody Wants to Be a Cat », Les Aristochats
Ses trois morceaux cultes ? « The River » du Boss, « Like a Rolling Stone » de Dylan et « Suspicious Mind » du King.
Son film culte ? The Big Lebowski des frères Coen – il dit avoir vécu la scène des cendres dans une boite de café (pour ceux qui savent), mais aussi Once Upon a Time... in Hollywood de Tarantino.
Son premier voyage aux États-Unis ? Memphis. Les lieux gardent une mémoire. L’Amérique ressemble à une longue route, la 66, celle du
Nouveau Monde, de l’extension planétaire du libreéchange et de la beat generation.
Bien implanté à Mulhouse, cet ancien responsable en RH sanitaire fêtera ses 60 ans en Égypte.
L’entretien débute dans le salon, en face d’une télé éteinte projetant une photo du couple à Palm Springs. Nous buvons un café en mangeant des Florentins de Kambly apportés par Paola.
Au loin, une bouteille de whiskey Heaven’s Door (introuvable) et une vitrine de Cadillac. Le collectionneur est un enfant qui aime partager avec des amis parlant le même langage. Thomas aime faire des compilations avec un nouvel artwork, imprimant des photos trouvées pour fabriquer des 45T qui n’existent pas.
La suite de la visite se fait dans sa cave – tout y est classé, archivé, étiqueté, des pochettes de disques aux modèles de guitares : la Fender de Bruce, la Hagström d’Elvis, la Gretsch de Cochran, la Gibson de Dylan, en passant par la réplique du vestiaire d’Elvis et des cailloux de Graceland. Mais la vraie curiosité de la cave est un escalier, peint aux couleurs du drapeau américain, réalisé pendant la période Covid, avec ses étoiles – de Marilyn à Clinton en passant par Cassius Clay et Obama.
Avant de partir, en bon fan, Thomas insiste pour nous montrer la bande-annonce d’ Elvis de Baz Lurhmann, qu’il est déjà allé voir quatre fois.
En quittant Mulhouse, j’ai envie d’écouter les Cure. Il paraît que Philippe Schweyer a joué dans un groupe aux influences goth-punk, R’satz. N’ayant pas le disque, je me rabats sur la bande originale de Salò de Pasolini en me demandant si Elvis est bien mort.
—
Les Américains
s’entichent de ce qu’ils n’ont pas : les antiquités et la vie intérieure. —
Karl Kraus
TON VOISIN CET INCONNU
Par Jean-Luc Wertenschlag
SOUS LES ARCADES DE LA PORTE JEUNE, CACHÉ ENTRE L’OFFICE DU TOURISME ET LA CATHÉDRALE ROUGE
DE LA CONSOMMATION DE MASSE, UN NOUVEAU LIEU
MYSTÉRIEUX VIENT DE VOIR LE JOUR À MULHOUSE…
Flaschaputzer, fabrique de lien aléatoire social culturel & hertzien
Quel est donc ce drôle de club ? Pas un bar à vin pour hipsters. Pas une galerie qui sent la subvention triste. Pas un squat instagrammable repeint en concept. Non, un vrai lieu vivant, hybride, bancal au bon sens du terme, un endroit qui tient à la fois du vestiaire de foot niveau district, du studio radio pirate, du salon de curiosités et du centre de formation pour voisinages imprévus.
C’est dans l’ancienne rédaction des DNA (Dernières Nouvelles d’Alsace) que bat désormais le cœur culturel underground de la première ville du HautRhin. Depuis novembre 2025, une équipe aussi sérieuse dans ses intentions que joyeusement indisciplinée y orchestre une programmation poreuse, curieuse, ouverte à l’accident heureux, au détour imprévu, à la collision fertile.
Flaschaputzer, was ist das ?
C’est littéralement le « nettoyeur de bouteilles », goupillon en langue française. L’outil qui va gratter et astiquer le fond de la bouteille pour une prochaine tournée… C’était aussi un chroniqueur satirique, le sarcastique professeur Flaschaputzer, qui sévissait dans les colonnes d’un autre journal de la presse quotidienne régionale. Et c’est enfin une déclaration d’amour à la langue d’ici, histoire de rappeler qu’en Alsace, on peut encore baptiser un lieu sans convoquer trois mots d’anglais et un logo fabriqué par IA. Parce qu’il n’y a pas que le Noumatrouff qui tire son nom de l’alsacien !
Mais Achtung, Flaschaputzer n’est pas né dans une couveuse tiède. Avant de se poser Porte Jeune, l’équipe a fait ses classes dans la tour de l’Europe, en mode remontada patrimoniale. Pendant un an, elle s’est amusée à ranimer ce grand totem
mulhousien un peu sonné, à l’occasion des 800 ans de la ville. Au 31e étage, dans le restaurant panoramique qui ne tourne plus rond, elle a installé un train miniature allemand équipé de caméras pour filmer la ville 24 heures non-stop. Et au 22e étage, le kunschTTurm clüb transformait un appartement en laboratoire radio-artistique à rendre jalouses les voisines Basel ou Freiburg.
Paris-Mulhouse, un aller-retour tournicotant
À l’origine de cette aventure, il y a la radio πNODE (Pi-node), antenne bicéphale, parisienne et mulhousienne, et surtout farouchement expérimentale. Ici, on ne programme pas seulement des sons : on frictionne les langues, on déplie des voix, on télescope les musiques, les accents, les récits. Le serbe y croise le laotien, l’alsacien discute avec le lorrain, et tout ce petit monde fabrique un paysage hertzien qui ne ressemble à rien d’autre. É missions sur place ou à emporter, formats qui débordent, bruits qui pensent et paroles qui bifurquent. La radio carrément autrement.
Tout peut arriver…
Les événements Flasch remplissent l’agenda au fur et à mesure des envies et des opportunités. Trois mois à l’avance ou en dernière minute, la liberté règne. Rencontres littéraires ou journalistiques, concerts intimistes, festivals hors normes, répétitions métalliques, ateliers radiophoniques, expositions photo – même strasbourgeoises –, fake cinéma, soirées fondantes, conférences de presse et autres surprises inventives sont possibles. Le principe tient en une phrase : tout peut arriver, ou presque. Et mieux encore, tout peut être proposé. On ne sanctuarise pas la culture, on l’ouvre. Pas
besoin d’arriver avec un dossier relié, un Stempel humide et trois lettres de recommandation signées par l’adjointe à la culture. Il suffit de pousser la porte, de venir parler ou d’écrire.
Ensemble, tout devient possible ?
Le lieu raconte aussi autre chose qu’une simple programmation. Il remet en circulation une idée un peu oubliée, celle d’un mécénat utile, concret, urbain. En ressuscitant une friche commerciale de l’hypercentre, Flaschaputzer rappelle qu’un propriétaire prêtant gracieusement un local à une association d’intérêt général ne fait pas qu’un geste symbolique : il peut aussi y trouver un avantage fiscal. Une piste sérieuse, presque politique, une manière plutôt élégante de prouver qu’entre la vitrine vide qui déprime tout le pâté de maisons et l’énième franchise sous néon, il existe peut-être une troisième voie révolutionnaire : la vie. Avec des gens, des idées, du bruit et des voix. Le genre de combine qui mériterait d’être copiée plus souvent que les célébrations de chats sur TikTok. Au Flasch, on réfléchit, on découvre, on échange, on rigole, on rencontre 136 nationalités d’ici et d’ailleurs, on cause avec des inconnus qu’on n’aurait jamais croisés ailleurs, on réinvente le monde. Essayez ! Au pire, vous tomberez sur un concert improbable, une émission en alsacien mutant ou une voisine que vous n’aviez jamais regardée. Au mieux, vous comprendrez pourquoi Mulhouse est la capitale du monde. Hopla, on y va !
— RADIO ΠNODE, à écouter 24h/24 en DAB (la nouvelle FM) à Paris et Mulhouse, ou en ligne sur p-node.org
— MULHOUSE CITY OF THE FUTURE : ÉQUINOXE – TÀGUNNÀCHTGLICHA
retour sur 24 heures de radio panoramique en direct le 21 septembre 2024 tourdeleuro.pe
UNE HISTOIRE
DE DIE LIEBE IST TOT
Par Myriam Mechita
Beaucoup d’eau n’éteindra pas l’amour (spring is coming) crayon sur papier (25,5 x 35,5 cm)
Carton 1. Ranger. Trier. Carton 2. Reranger. Livres, habits, ustensiles de cuisine. Livres dans le bas du carton, toujours. Carton 14. Ranger. Se dire « bon, je le mets là en attendant » et ne jamais le ranger ailleurs. Ouvrir un autre carton alors que le carton 23 n’est pas encore fini. Carton 42. Ranger à ne plus savoir où mettre les choses. Livres. Habits. Carton 56. Carton 119. Carton 212. Des livres, des livres, des livres.… des livres. Avoir mal au dos, des tas de fringues à n’en plus finir, en avoir surtout marre marre marre marre.
Et déballer les petits chaussons dorés de mon fils, ceux-là mêmes qui me font pleurer à chaque fois que je les vois. Je sais que c’est pas la peine que je m’engouffre dans cette brèche de tristesse, mais en fait si, je vais m’y engouffrer. On en parle de ce manque qui tenaille la gorge et le bide quand on prend son téléphone et qu’on écrit un message qu’on efface à peine fini. « Mon amour, ça va ? Tu passes une bonne journée ? Je t’aime. Bisous. Maman » Écrire. Effacer. Vouloir appeler. Et ne pas le faire. Remettre son téléphone dans son sac. Le ressortir et regarder des photos. Faut bien remonter à la surface de temps en temps pour respirer. Le voir sourire assis dans la voiture après qu’on a fait des courses. « Maman, arrête avec tes photos, t’en prends tout le temps, c’est trop. » Heureusement que j’en ai fait des photos, il m’en faudra des
milliards pour apaiser tous ces moments de cœur en feu… et même, je crois que des milliards ne suffiront pas.
« Minou, je t’aime. Tu me manques. »
Quoi de pire qu’une daronne qui tourne en rond dans une cage remplie de cartons éventrés, à moitié rangés, qui écrit des dizaines de messages ensuite effacés. Ayez pitié, mesdames et messieurs… Ayez pitié.
J’ai beau me dire que ça va passer, je ne vois pas comment ça pourrait, vu que je veux reprendre tout à zéro, le voir assis dans le sable, avec son petit dos vouté, le voir s’endormir dans la voiture quand on rentrait après l’école, ses joues rouges de fatigue et de courses effrénées à jouer à chat perché. Je veux ces phrases qui recommencent sans cesse.
— Tu as fait quoi, mon amour, aujourd’hui ?
— Moi, moi, moi, tu sais, j’ai mangé du grillage, parce que moi, tu sais que j’ai mangé du steak, tu sais, du steak comme chez mamie, avec du grillé dessus, du grillé en croix, tu sais, moi j’ai mangé du grillage à midi.
(Surréaliste.)
Ou alors :
— Maman, j’ai mal à la chenille…
— Tu veux dire à la cheville ?
— Oui, j’ai mal à la tête du pied. (Sublime.)
Dernier carton, enfin presque, je prends mon courage à deux mains, et d’un mouvement fragile, en une seconde, je tombe dans l’escalier de cette nouvelle maison. Je n’aurais pas pu faire plus belle chute. Entorse. Attelle. Béquilles.
Le temps est long, je repars à Paris, et l’univers, d’un coup de baguette magique dans un éclat de rire tonitruant, a décidé de changer ma vie. C’est maintenant.
J’ai toujours cette image d’un dieu tout puissant, devant une table, qui manipule des petits personnages en terre, comme si nous étions des pions d’un jeu qui le divertit ou l’agace.
Et là, je peux entendre d’ici son rire gras et joyeux en me faisant glisser sur la table, lentement, jusqu’à cet homme que je rêvais de rencontrer depuis des années.
Mais attention, ce n’est pas aussi simple. Première étape.
Ok, je tombe. Ok, je m’ennuie. Ok, tout ce que j’avais prévu ne se passe pas comme prévu. Je ne peux plus ranger, je ne peux plus me déplacer. Ma détox de sites de rencontres est officiellement terminée. Adieu les dry january, february, april, et toute l’année réunie. Je résume. Je m’ennuie. Je m’inscris. Je matche. Je discute. Je rencontre. Et là, je passe trois semaines très douces avec un
jardinier photographe et poète à ses heures. Tout est calme, tout est simple. Tout est doux.
Mais nous sommes complètement différents. Je sais, les contraires s’attirent, on me l’a assez répété, merci. Eh bien pas forcement. Il est lent et n’a pas de désir, selon lui ça prend du temps, ou pas, une rencontre fabrique du désir de l’autre, blablabla. Selon moi, pas du tout. Et notre échange rapide sur ce sujet après trois semaines s’accroche pour moi à ce « ou pas » et ça ne sera pas lui.
Je rentre dans ma maison après un mois d’errance sentimentale. Et je décide que les règles du jeu ont changé. Désormais, l’amour est mort. Totalement enterré. Il m’a fallu six ans de recherches assidues, méthodiques, folles, inespérées, désespérées, un an d’abstinence totale, et une chute dans l’escalier, pour comprendre que l’amour sera désormais un projet avorté. C’est acté, signé. Die Liebe is tot Complètement dead. Finito.
Deuxième étape.
Je change d’appli. Je matche avec deux hommes qui ne cherchent pas l’amour. Parfait pour moi. Je ne cherche plus non plus.
Celui qui m’intrigue le plus me répond le jour d’après. Je constate en riant que cet homme habite à 200 m. Comment imaginer une relation physique, ultracourte, sans lendemain, sans futur, sans projection, avec mon voisin… Le sort s’acharne, même en imaginant la situation la moins engageante, je ne vais pas prendre le risque de le croiser un matin en allant prendre le métro. Non merci. Ça ne sera pas lui non plus apparemment. Alors foutu pour foutu, autant en rire, et nous échangeons sans jamais nous arrêter, un pingpong drôle, léger, sans aucune arrière-pensée. Des vidéos, des audios, et l’idée de me faire un ami dans ma rue m’effleure plusieurs fois par jour.
Il commence à occuper tous les espaces, à les rendre joyeux, légers, différents. Il me plait de plus en plus. Et l’idée de nous rencontrer redevient une possibilité, mais comme des amis, des voisins… attention, ne mélangeons pas tout.
Nous fixons une date, une heure et un protocole. Un peu fou, excitant et inédit.
Foutu pour foutu, autant que nous ayons ensuite des histoires à raconter.
Il a monté les marches de cet escalier qui m’a vue tomber. La première chose que j’ai vue c’est son sourire, puis ses yeux timides.
Une tornade, un tsunami, un ouragan, une tempête ont ravagé mon cœur, mon cerveau, ma poitrine.
Étape trois.
Depuis le mercredi 3 décembre, 18 h 47, je suis transie.
REGARD N°30
Par Nathalie Bach-Rontchevsky ~ Photo : Michel Grasso
On ne sait jamais
La teneur du chaos
Est-il fait de rêves
De couleur ou de peau
A-t-il l’éclat du chagrin
Que l’on apprend à porter
Comme un soleil
Sur les épaules
La tête froide
Comme un sujet sans verbe
Un Pacifique sans mémoire
Il faudra se dire
Sans trop se maudire
Que sur les jardins les plus radieux
Les grilles de la nuit se ferment aussi
Mais l’enfer finit par geler
Alors on garde un baiser,
Un soir, un été,
Et tard devant le miroir
Comme une photo qui tremble
On se dira qu’y pleurer
Plutôt crever
Émilie Brout & Maxime Marion, Sandro Berroy, Jacky Connolly, Mélanie Courtinat, Justine Emard & Jean-Emmanuel Rosnet, Dana Kavelina, Guillaume Menguy, Josèfa Ntjam, Seunghyun Park, Sergio Razorade, Ásta Fanney Sigurðardóttir, Emilija Škarnulytė, Natalia Stuyk, Theo Triantafyllidis, Lu Yang
Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain 41, rue Notre-Dame, L-2240 Luxembourg
T +352 22 50 45 | info@casino-luxembourg.lu www.casino-luxembourg.lu
HEAD
UNE TRAVERSÉE MUSICALE DE TOUS SES FILMS
VEN 12 JUIN 20H UNE CRÉATION D’OLIVIER MELLANO
MAUVAIS ESPRIT
Par Claude De Barros
NE PLUS PASSER À CÔTÉ
C’est étrange les découvertes musicales. Parfois, on retrouve facilement le fil du comment. Parfois, on arrive même à se justifier par un pourquoi. Le goût est rarement fortuit : il vient par imitation et, souvent, par un désir de compétition/distinction (oui, j’ai lu Bourdieu…). Je me souviens de ma courte période « thrash metal » – c’est surprenant, j’ai toujours cru que cela s’écrivait « trash metal » – où les jeux de guitare se devaient d’être toujours plus violents et rapides et où les batteurs frappaient
toujours plus fort sur leur grosse caisse. Chacun avait son groupe préféré : Citius, Altius, Fortius mais pas Communiter. Virilité du consommateur. Compétition abrutissante. Abandon rapide. Je peux expliquer a posteriori mon amour incommensurable pour le rock progressif et le blues rock. Je peux aussi décrire mon appétence pour l’electro française des années 90. Je peux même justifier mes coquineries avec la variété belge. Tout ça, je le peux. Mais je ne peux pas expliquer pourquoi je suis complètement passé à côté de Mendelson. Pourtant, à vingt-cinq ans, j’étais prêt pour cette découverte artistique. La rencontre n’a pas eu lieu. En 2014, je découvre 1983 (Barbara) : coup de foudre. Sept ans après tout le monde ! Pascal Bouaziz dit, chante, ce que je ne peux dire ni chanter. Tout est mélodieux : les mots, la musique, la nostalgie. Les silences aussi. Avec « J’aime pas les gens », c’en était fini de mes désirs d’originalité : je ne pouvais pas penser mieux. C’est beau, c’est intelligent, c’est malin. En 2016 avec Sciences politiques , ce que je devinais dans 1983 (Barbara) – « la lutte des classes, c’est un jardin, une table de ping-pong, une chambre pour chacun, une cheminée dans le grand salon, une voiture neuve, un frigo plein, des vacances été hiver » (aurait-il lu Bourdieu ?) –prend forme : le fond politique remonte à la surface. J’ai suivi assidûment et republié toutes les vidéos consacrées à ce disque, série d’explications sensibles de Bouaziz sur l’influence politique de douze grands textes du folk et du rock anglo-saxon. C’était intelligent, c’était beau, c’était malin. Depuis, j’ai acheté Mendelson. Intégrale (1995-2021) – chez Médiapop Éditions. Page 41, je trouve ces mots : « Depuis que Mendelson existe, j’ai toujours imaginé qu’il y avait quelqu’un en France qui pourrait aimer Mendelson, mais qui ignorait son existence. Le combat, toujours, c’était pour lui. » Well done, Pascal !
D’autres idées vaillantes sont à trouver dans l’article consacré à son nouveau livre, Bavarde aphasie sur Chansons trouées, pages 44 et 45 du NOVO 79. Et pour ne pas passer à côté d’une autre découverte musicale cruciale, je vous invite à lire l’entretien de BICHE, pages 62 et 63. Je ne vais quand même pas me rater deux fois !
LE PALÉOPHONE DU COLONEL
Par Bruno Lagabbe
BAGARRE !
Julien est un bagarreur dans l’âme, pas vraiment dans la pratique, mais l’esprit est là, c’est ce qui compte. Avec lui, à Reims, j’en ai écumé des bars à toutes heures de la journée, le buffet de la gare au petit matin, les après-midi à l’esplanade à bousculer le Dr Dude et le Fun House, en goguette aux bois debout à discuter avec les forains ou en virée dans les bars perdus des faubourgs.
C’est plutôt en fin de soirée que ça se gâtait, quand, bien échauffé par ses propres propos révolutionnaires contre des jeunes militants
social-traîtres, il terminait son raisonnement par un argument massue : son poing droit. « Tiens ! De la part des marins de Kronstadt ! » Riposte brouillonne, empoignade, ola générale ! Ça proteste, ça s’interpose, ça prend parti et on finit dehors. En partant, on croise la brigade canine.
Un autre soir, on envisage une soirée culturelle avec les copains. Rendez-vous au bar de la Maison de la culture après le spectacle. On arrive après un repas bien chargé. La salle est bondée et animée, on se sépare dès l’entrée, à l’aventure ! Fu et Tof se dirigent vers les tables à gros pourcentage féminin, y a de quoi faire, des comédiennes en robe légère, des femmes mûres aux goûts littéraires divers et avariés. La machine à séduire est en route.
Moi, je m’installe au piano. Un piano à queue de belle facture, mais c’est pas moi qui paye. Je n’ai aucune notion de cet instrument, mais un sens inné de l’harmonie, ce soir, je vais jouer dans le style Satie. Julien, lui, n’a pas perdu son temps, il a déjà piqué une bouteille en bout de bar, vite fait mal fait. Il avait le choix entre plusieurs marques de whisky assez prestigieuses et, dans sa précipitation, se retrouve avec du Southern Comfort ! Il est généreux, m’en sert un grand verre et disparaît. C’est pas bon, mais bon… Bling (silence) blang (silence), je tapote le clavier en sirotant mon verre. La soirée bat son plein, ça tombe bien nous aussi on l’est. Des éclats de voix, une bousculade, des chaises qui crissent, des verres qui cassent. Est-ce du théâtre ? Une pièce impromptue improvisée par des acteurs lourdement pompettes ? Non, ça à l’air sérieux, j’arrête de jouer pour observer. De mon tabouret, je vois une grappe de mâles outrés qui maîtrisent mon Julien, le portent, le poussent vers la sortie. Ils passent devant moi avec derrière eux la patronne qui pose sa main sur mon épaule : « Jouez, pianiste ! » C’est ce que j’ai fait.
GREGORY UHLMANN
Extra Stars / International Anthem
À Los Angeles, le guitariste, producteur et compositeur de jazz Gregory Uhlmann avance en déséquilibre. La guitare n’est plus un refuge mais un élément parmi d’autres, pris dans un jeu de ruptures, de coupes nettes, de glissements imprévus. Un piano en cutup, des textures qui accrochent, des motifs qui déraillent : sous la joliesse de surface, ça frotte. Chaque pièce semble prête à bifurquer, à casser son propre élan. Uhlmann explore le minimalisme mais le trouble, le fissure, y injecte du doute. Ça respire, oui, mais à contretemps. Un disque instable, tendu, qui cherche moins la beauté que le point de friction où elle vacille. (E.A.)
LAUTER
A Quiet Life / Autoproduction
Lauter part d’un leurre : des titres d’Elvis Presley, laissés comme des traces, jamais rejoués, de simples réminiscences. A Quiet Life avance ainsi par décalage, entre reconnaissance et effacement. Guitares rares, nappes froides, voix tenue : tout semble retenu, presque soustrait. Mais ça travaille dessous. Le minimalisme n’apaise pas, Boris Kohlmayer aka Lauter creuse. Derrière ces formes simples, quelque chose se fissure – le temps, la solitude, ce qui reste quand on enlève l’élan. Lauter ralentit, étire, dépouille, jusqu’à ce que la chanson ne tienne plus qu’à un fil dans un style post-punk aérien. Et c’est là que ça touche : dans ce presque rien, obstiné, fragile, qui refuse de disparaître. (E.A.)
LAND WHALES
How to Make a Breakfast / Buh Records
Chez Land Whales, ça menace de rompre à chaque instant. Les fantômes de Sonic Youth ou My Bloody Valentine rôdent, mal accordés, passés dans un filtre plus rugueux. Guitares en vrac, batteries programmées qui cognent comme du vivant : tout est trop fort, trop serré, presque à vif. Mais ce n’est pas de la nostalgie. C’est une lutte. Enregistré à La Havane, dans un contexte de pénurie et de coupures, le disque avance, vital – pendant que, ailleurs, Donald Trump fantasme encore des îles à saisir comme des actifs en faillite. Land Whales ne rejoue rien : il arrache, il recompose, il insiste. Et dans ce chaos tenu, quelque chose surgit – une urgence, une nécessité, qui dépasse largement ses influences. Viva Cuba ! (E.A.)
GRACE IVES
Girlfriend / True Panther
De Brooklyn, Grace Ives fait scintiller le chaos. Tout semble calibré – refrains larges, synthés nets, mélodies immédiates – mais ça déborde de partout. Derrière la pop impeccable, ça tangue : excès, chute, reprise, encore. Ives ne cache rien, elle met en scène. Sa voix accroche, vacille, insiste. On pense à Mitski pour la faille, à Kesha pour l’abandon, mais sans jamais s’y fondre. Ici, la pop ne lisse pas – elle amplifie. Chaque morceau pousse trop loin, frôle la rupture, ose le trop-plein. Ce n’est pas du kitsch, c’est du risque. Girlfriend avance comme une fuite en avant lucide : tomber, se relever, et chanter plus fort encore. (E.A)
ALLIVM CASCADEUR CAPRICE
CHEAPJEWELS DAMAGHEAD
FRANCIS OF DELIRIUM GLAASCATS
GRINDI MANBERG GROS COEUR
GÜNER KÜNIER JOSY BASAR
JULIE RAINS KAAT VON STRALEN
LOBSTERBOMB MAÏCEE
LADY POÏ NATHALIE FROEHLICH
NCY MILKY BAND NORD//NOIR
NUBREEZE PABLO VALENTINO
TENDINITES THE WOODEN WOLF ŸEND
PRINTEMPS 2026...
SOLANN THE YOUNG GODS THÉA PICHE -CARRÉ- NOT SCIENTISTS LES ESCALES À LA RODIA ASSASSIN
SUPERNOVA #3 avec ROMSII + CHIPO THE 113 JEANNETO JUSTE SHANI MUSICIENNES À BESANÇON ALLIVM
ATHLETE LA PETITE BOUCLE WHEOBE FESTIVAL A DO MI CI LE NYNA LOREN
CHILOO METAL TEENAGE PARTY DOPPLER LES INSOLITES DE LA RODIA : LA BOUM MATINALE avec FLUPKE SORG & NAPOLEON MADDOX
SUPPORT YOUR LOCAL BANDS avec AMALGAM + CROMORNE + MOUNES SHOOT THE SINGERS
MESSE BASS LA BOOKLE avec THOMAS VDB + ... UN DIMANCHE EN FAMILLE : Voyage au Pays des Couleurs
4, avenue de Chardonnet 25000 Besançon www.larodia.com
Scène de musiques actuelles de Besançon
En 2026, le site L’Autre Canal – L’Octroi-Nancy poursuit son histoire et accueille de nouvelles manières de se retrouver.
LAUTRECANALNANCY.FR
REUSSER, LE CINÉMA À L’ESSAI
De Jean Perret — Infolio
Avec ce texte impeccablement troussé, Jean Perret ne signe pas une monographie au sens classique du terme, mais propose une traversée sensible et intuitive d’une œuvre en mouvement. À travers Francis Reusser, il interroge moins une filmographie qu’une manière d’essayer, en l’habitant avec désir et esprit de résistance, le médium cinématographique. Privilégiant le fragment et l’ellipse, l’écriture épouse les reliefs d’un parcours marqué par les secousses de Mai 68 et retrace en seulement 60 pages – la fulgurance n’empêchant pas la densité – les films majeurs du cinéaste suisse, du Grand Soir aux expérimentations tardives. De ce tour de force naît un portrait à la fois discontinu et vibrant, où le cinéma apparaît comme un geste inquiet, amoureux, toujours en recherche. (N.B.)
MÉMOIRES SAUVÉS DU VENT
De Richard Brautigan — Christian Bourgois éditeur
Il y a des livres qui filent droit. Et puis il y a ceux de Richard Brautigan qui prennent le temps de regarder passer les nuages. Dans ce poème autobiographique, dernier texte publié de son vivant, Brautigan fouille dans la boîte (cabossée) à souvenirs, à la recherche d’une sensation oubliée, d’un détail cinglant ou d’une pièce de monnaie oxydée. Aucun de ces fragments ne semble tenir ensemble, et pourtant tout respire et vibre au son d’un refrain scandé comme un mantra. Légère comme la poussière soulevée par le vent de son Oregon natal, la prose de l’homme de la tempête de neige à deux flocons s’accroche aux barbelés de l’enfance, telle la défroque crasseuse du gamin étourdi et rêveur qu’il était. Le monde peut bien partir à vau-l’eau, les livres de Richard Brautigan continuent d’être imprimés, et c’est de loin la meilleure nouvelle que vous lirez aujourd’hui. (N.B.)
OLYMPIA PRESS.
UNE AVANT-GARDE PORNOGRAPHIQUE
De Thibault Saillant — L’échappée
Comment une maison d’édition conçue pour vendre des dirty books aux touristes et troupiers anglophones s’est-elle retrouvée au cœur des transformations culturelles des années 50 et 60 ? C’est l’histoire mouvementée d’Olympia Press que retrace ce livre passionnant, au-delà du récit « héroïque » qu’en a donné son fondateur, le fantasque Maurice Girodias. Le grand mérite de ce livre est de replacer la trajectoire d’Olympia Press dans son époque : le contexte politique et social, l’évolution des dispositifs de censure, les changements de mœurs, le régime du copyright en Amérique, etc. On s’intéresse aux auteurs qui ont constitué son « écurie pornographique ». On découvre comment les livres ont circulé aux États-Unis et au Royaume-Uni, quelle influence ils y ont exercée. On suit l’éditeur dans ses démêlés avec la justice et dans ses improbables stratégies éditoriales et commerciales, jusque dans ses derniers coups d’éclat. (N.Q.)
L’ENTROUBLI
De Thibault Daelman — Le Tripode
Voilà un livre comme on n’en avait pas lu sans doute depuis des années. Une épiphanie littéraire qui rappelle ce que certains ont pu éprouver à la lecture des Vies minuscules de Pierre Michon ou du Journal d’un manœuvre de Thierry Metz. Un premier roman qui décrit une enfance traversée en apnée auprès d’une mère possessive, une fratrie compliquée, une école en déshérence et un père relégué aux environs de l’effacement. Et c’est à la langue que ce récit s’en remet pour distiller ses seuls éclats de lumière. Ciselée, parfois sublime, celle-ci porte l’enfance au-dessus des ronces des années jusqu’à ce que jaillisse un peu de bon et de beau dans un changement de quartier, un vers de Mallarmé ou une suite de portraits qui apprennent lentement une altérité salvatrice. (C.F.)
Du 3 avril au 30 août 2026, le CRAC Alsace présente deux expositions personnelles: The World de Rafael Moreno et Glowing, flaring, lurid, loud de Yuyan Wang.
Les deux expositions sont ouvertes du mardi au dimanche de 14h à 18h. Des visites commentées se font sur rendez-vous les samedis et dimanches à 15h. L’entrée est libre.
Le CRAC Alsace, Centre rhénan d’art contemporain, est situé à Altkirch, en France, au 18 rue du Château. Les futurs, présents et passés du CRAC Alsace sont accessibles sur www.cracalsace.com.
Le 19, Centre régional d’art contemporain 19 avenue des Alliés, 25200 Montbéliard
ÉLOGE DE LA GRANDEUR
Il est des livres petits, mais si grands par la magie qu’ils diffusent.
Il est des livres que l’on ouvre, que l’on parcourt. Et puis il y a ceux dans lesquels on entre.
Images traversées de Philippe Lamiral Poirier est de ceux-là. Non un recueil que l’on feuillette, mais un passage. Un glissement presque imperceptible
entre ce que l’on voit et ce que l’on croit voir. De petites peintures, des gouaches de 14 cm sur 10. Oui – des formats modestes, presque secrets. Mais dans ces fragments, le monde vacille : un rocher flotte ; un corps apparaît puis disparaît dans la couleur ; le ciel descend dans les paysages ; la figure se fond imperceptiblement. Et parfois, ce sont les images elles-mêmes qui semblent nous regarder. Tout circule, tout se répond – comme si l’artiste peignait, écrivait, filmait et composait dans un même souffle, un même rêve éveillé. Un monde où « les images viennent du fond des images » et continuent de se transformer bien après que l’on a fermé le livre.
Rien ne s’impose.
Tout affleure.
Une esthétique du fragment, du tremblement, du presque-rien qui dit tout, où la beauté ne s’attrape guère, mais insiste, revient, persiste. Se révèle à chaque page.
Nous avançons à tâtons, les yeux ouverts, sans être certains de voir – et pourtant, quelque chose en nous sait et vibre à chaque instant. Images traversées, c’est cela : un livre qui ne montre pas, mais qui déplace. Un livre à vivre comme un rêve éveillé et dont on ne sort pas tout à fait. Et comme un écho prolongé, presque secret, paraît en parallèle un disque, Images parlées : une autre forme de miniatures – chansons fragiles au doux phrasé, susurrées et lumineuses, composées avec son fils Roméo – comme si la peinture, cette fois, se mettait à chanter. Et à nous dire un peu plus encore.
— IMAGES TRAVERSÉES,
Philippe Lamiral Poirier, gouaches 2023-2024, associées à des extraits de ses chansons, préface de Gilles A. Tiberghien, mise en pages de Claude Grétillat, 156 p.
— IMAGES PARLÉES,
Philippe Lamiral Poirier, vinyle 33T avec jaquette sérigraphiée.
www.philippepoirier.com
Soirée de lancement le 21 mai à la Trézorerie, à Strasbourg
Hommage à Philippe Poirier, concert avec Dominique A, Pascal Benoit, Françoiz Breut, Rodolphe Burger, Nicolas Humbert, Julien Perraudeau, Roméo Poirier, Stefan Schneider le 26 mai, à la Maison de la poésie, à Paris maisondelapoesieparis.com
Par Emmanuel Abela ~ Photo : Pascal Bastien
ÉPILOGUE
Par Philippe Schweyer
Pour finir en beauté, une citation empruntée à Fred Poulet* : « Ce n’est pas le foot qui est dans la vie mais la vie qui est dans le foot. » De foot, il en a été un peu question dans ce numéro avec la belle interview de Nikol Dziub par Emmanuel Abela (tous les deux auteurs d’un livre de la collection « Le club des écrivains » dirigée par Christophe Fourvel chez Médiapop). De foot, il va bientôt être question avec la prochaine Coupe du monde qui se déroulera, sauf improbable boycott, en juin prochain aux États-Unis. Si le foot possède quelques vertus, la première d’entre elles est sans doute d’apprendre à endurer la défaite aux supporters attachés à une équipe. De la défaite de l’équipe de Hollande menée par Johan Cruyff contre l’Allemagne en finale de la Coupe du monde 74 (mon premier traumatisme) à la défaite de la France contre l’Italie en finale de la Coupe du monde en 2006 (coup de tête de Zidane) en passant par la défaite des Verts de SaintÉtienne en finale de la Coupe d’Europe face au Bayern Munich en 76 (poteaux carrés) et la défaite de la France contre l’Allemagne à Séville en 82 (agression de Schumacher contre Battiston), ma vie
de supporter ressemble à une litanie de défaites. Je n’irai pas jusqu’à dire que j’ai pris goût à me retrouver dans le camp des perdants magnifiques (mon masochisme a des limites), par contre, je suis convaincu qu’aucune victoire n’aura jamais la même saveur qu’une défaite injuste concédée avec panache après un insoutenable suspens. Quant à la défaite de Lionel Jospin le 21 avril 2002 (Le Pen au second tour), elle semble d’un autre temps. Vingtcinq ans plus tard, une défaite face au RN aux prochaines élections présidentielles est envisagée sans susciter une prise de conscience collective à la hauteur de l’enjeu. Heureusement, en politique comme en foot, il est encore permis de rêver à un avenir radieux. Allez les Bleus ! On attend de vous une défaite à la dernière seconde de la finale, si possible après une interminable séance de tirs au but, de préférence contre un adversaire beaucoup moins éblouissant que « nous».
*Fred Poulet vient de publier Cargo culte aux éditions En Exergue (Cargo culte, c’est trois Coupes du monde, trois histoires d’amour, trois époques).
Séville 1982
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