NOVO N°59

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focus

mauvaise

Bad debbie tucker green, c’est la singularité à l’état brut. Les mots dans toute leur violence, leur cruauté, leur agitation, leur déchainement. Ceux qui filent droit comme des balles, avec le sang qui gicle sur le cœur et dans les tripes quand ses comédiens les prononcent à voix haute. Afro-caribéenne britannique, debbie tucker green – à écrire sans majuscules, tout comme les titres de ses pièces, par rejet des conventions orthographiques courantes – est sans conteste l’une des nouvelles voix enragées de la dramaturgie d’Outre-Manche. De celles qui écrivent comme elles taperaient du poing sur la table ou appelleraient à la révolte le poing levé. Prolifique, sans concession aucune, profondément engagée, et ce dès son apparition sur la scène anglaise au début des années 2000. Pas de chemins de traverse. Pas de retour en arrière. Dans chacune de ses pièces, debbie tucker green raconte le mal. Inceste, violence domestique, meurtre, maltraitance, génocide. En nous plongeant toujours dans l’intimité et les méandres poisseux des secrets qui finissent par éclater au grand jour, tripes et boyaux à l’air libre. Dans mauvaise, une famille noire : un père, une mère, trois sœurs, un frère. L’une des sœurs – « La Fille » – veut faire dire et reconnaître l’enfer qu’elle a vécu enfant. « C’est par la forme que tucker green parvient à traduire la blessure, l’effraction d’une limite, l’irruption de l’excès ou son inverse : le manque, explique Sébastien Derrey, à qui l’on doit la mise en scène de la pièce présentée au TNS par la Cie migratori K. merado. Dans ce désordre on relève les traces, les indices d’une violence effacée. La blessure du traumatisme affleure dans les silences. C’est une poétique de l’affleurement. » Ainsi, tout, chez tucker green, est soigneusement travaillé. De la distribution des acteurs aux procédés dramatiques employés. La répétition des mots, des phrases, comme un martèlement assourdissant, comme une boucle sans fin qui symboliserait le traumatisme de la victime, agonisant dans un espacetemps suspendu. Violence et complaisance d’un monde inhumain. Une véritable expérience pour cœurs bien accrochés, qui correspond parfaitement à la volonté de l’actuel directeur du TNS Stanislas Nordey de laisser la parole aux autrices jusqu’à la fin de son mandat – et même au-delà. Par Aurélie Vautrin — MAUVAISE, théâtre du 26 novembre au 5 décembre au TNS, à Strasbourg www.tns.fr

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