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La culture n'a pas de prix

02 —— 03.2017

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> agir au cœur de vos vies

exposition

les amOurs universelles Dans le caDre De

10 février / 3 mars 2017

© olivier ciappa

du lundi au vendredi de 10h à 18h à l’hôtel du département place du Quartier Blanc à strasbourg - Entrée libre

avec les photos

d’Olivier Ciappa

(Collection Les couples de la République)

et de Jean-Claude Durmeyer (Amour et Handicap)

plus d’infos sur bas-rhin.fr

@toutlebasrhin


sommaire

ours

Nº43 Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@chicmedias.com 06 86 17 20 40 Secrétaire de rédaction : Cécile Becker Direction artistique et graphisme : starlight Commercialisation : Anthony Gaborit

Ont participé à ce numéro : REDACTEURS 

Françoise Abela-Keller, Florence Andoka, Émilie Bauer, Cécile Becker, Valérie Bisson, Marie Bohner, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Baptiste Cogitore, Jean-Damien Collin, Antoine Couder, Sylvia Dubost, Gabriel Franck, Xavier Frère, Sylvain Freyburger, Anthony Gaborit, Paul Kempenich, Déborah Klintz, Claire Kueny, Lizzie Lambert, Nicolas Léger, Camille Locatelli, Guillaume Malvoisin, Séverine Manouvrier, Marie Marchal, Alice Marquaille, Fanny Ménéghin, Nour Mokaddem, Aurélien Montinari, Alice Neurohr, Adeline Pasteur, Adeline Poidevin Segura, Martial Ratel, Christophe Sedierta, Claire Tourdot, Fabien Velasquez, Nathanaelle Viaux.

ÉDITO 5

CARNET Le monde est un seul 7 Pas d’amour sans cinéma 8 Une balade d’art contemporain 40-41 Ashiya 86-89 Take me somewhere nice 90-91 Regard 92-93 A world within a world 95 Scénarios imaginaires 96-97 Carnaval 98

PHOTOGRAPHES ET ILLUSTRATEURS

Éric Antoine, Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Julian Benini, Laurence Bentz, Olivier Bombarda, Sébastien Bozon, Ludmilla Cerveny, Nicolas Comment, Léa Crespi, Alexis Delon, Thibaud Dupin, Mélina Farine, Sherley Freudenreich, Sébastien Grisey, Hanamatsuri, Florian Hilt, Olivier Legras, Patrick Messina, Renaud Monfourny, Arno Paul, Bernard Plossu, Olivier Roller, Dorian Rollin, Christophe Urbain, Henri Vogt, Nicolas Waltefaugle.

CONTRIBUTEURS

Nathalie Bach, Bearboz, Nicolas Bezard, Catherine Bizern, Léa Fabing, Christophe Fourvel, Jérôme Mallien, Ayline Olukman, Chloé Tercé, Sandrine Wymann.

COUVERTURE © Bruno Boudjelal / Agence VU’, Bill Akwa Bétoté / photographe camerounais IMPRIMEUR

Estimprim – PubliVal Conseils Dépôt légal : février 2017 ISSN : 1969-9514 – © Novo 2017 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés.

Ce magazine est édité par Chic Médias & médiapop Chic Médias

12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 37024 € – Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane bchibane@chicmedias.com – 06 08 07 99 45 Responsable administratif : Gwenaëlle Lecointe administration@chicmedias.com – 03 67 08 20 87

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Novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. ABONNEMENT France : 5 numéros — 30 euros Hors France : 5 numéros — 50 euros DIFFUSION Contactez-nous pour diffuser Novo auprès de votre public .

FOCUS 10 — 26 La sélection des spectacles, festivals et inaugurations

INSITU 28 — 38 Peinture, vidéo, installation, photographie… Tour d’horizon des expositions de notre grand Est

RENCONTRES 42 — 52 Nada Surf 42 A-Wa 43 The Comet is Coming 44 Victor Kiswell 45 Frédéric Boyer 49 Costa-Gavras 50

MAGAZINE 54 — 81 Dani 54 Frédéric Bisson 58 GéNéRiQ 60 L’Autre Canal 64 Radhouane El Meddeb 66 Providence au TNS 70 François Tanguy au CDN Besançon 72 Alexis Forestier au TDB 73 Nicolas Moog et Romain Dutreix 74 Stephen Cripps au musée Tinguely 78 Nicolas Rouah 79 Musée Würth 80 Art Karslruhe 81

SELECTA Disques 82

Livres 84

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©JM Besenval

FÉVRIER 14:15 * + 20:30 20:30 14:15 * + 20:30

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D’APRÈS UNE HISTOIRE ORIGINALE DE PEF DE STEREOPTIK


édito Par Philippe Schweyer

Par la fenêtre Il suffisait que je m’y mette, mais j’étais sec comme une baguette de supermarché abandonnée en plein soleil au mois d’août. Je suis sorti faire quelques pas dans la neige fraîche pour chercher l’inspiration. Je venais de penser furtivement à un ami quand je suis tombé sur lui au coin d’une rue. En observant son visage fatigué, je me suis souvenu de la première fois où je l’avais vu jouer de la basse avec son groupe à une fête des Jeunesses Communistes. Depuis, il zigzaguait dans l’existence, enchaînant les hauts et les bas avec plus ou moins de panache : – Je venais justement de penser à toi. T’as pas trop froid dans ton atelier ? – J’ai arrêté la peinture. Je ne serai jamais Basquiat. – Tu devrais écrire un livre. – Je n’ai aucun talent. Je ne serai jamais Hemingway. – Hemingway était un gros macho. – Je ne serai jamais Faulkner non plus. – Faulkner est illisible. – Je me sens vidé depuis que je ne bois plus une goutte de rouge. Je ne serai jamais Joyce. – Joyce détestait le vin rouge, qu’il appelait la viande. Il écrivait à l’électricité, c’est-à-dire au blanc. – Avec ou sans électricité, j’écris aussi mal que je joue de la basse. – Il y a un public pour tout. Tu devrais commencer par choisir ta cible… – Quand j’entends le mot cible, je sors mon revolver ! – Alors commence par dégainer un poème. De retour au bureau, j’ai réalisé que de nombreux écrivains que j’aimais avaient un sérieux problème avec l’alcool : Charles Bukowski, Fante père et fils, Raymond Carver, Richard Brautigan ou Lucia Berlin que je venais tout juste de découvrir. Peut-être que si j’avais autant de mal à trouver l’inspiration, c’était que je n’en avais pas assez bavé. Et comme je n’étais ni Noir ni Américain, pas question de singer Chester Himes, James Baldwin ou Richard Wright. Il me restait Houellebecq, mais l’idée de le prendre pour modèle était aussi déprimante que de chercher l’inspiration. La nuit suivante, il a encore neigé. J’avais la tête chargée d’électricité. Impossible de dormir. Je me suis levé pour écouter le nouveau disque de Rodolphe Burger. Sa voix grave m’apaisait. Par la fenêtre, j’ai aperçu un homme tituber dans la poudreuse. Alors qu’il passait sous un réverbère, son sac s’est déchiré et les bouteilles qu’il transportait se sont mises à rouler lentement dans la neige. Son désespoir était palpable, mais je l’ai laissé hurler dans la nuit comme une bête blessée : – Allez au diable ! Je vous déteste tous ! Il gesticulait maladroitement pour rattraper les bouteilles qui continuaient de rouler dans la neige. De rage, il en a fracassé une de toutes ses forces contre le trottoir. – Allez au diable ! Je vous déteste tous ! Une semaine auparavant, devant le Secours Populaire, le cabas d’une femme sans âge s’était déchiré sous mes yeux. Une dizaine de boîtes de conserve s’étaient mises à rouler sur la chaussée tandis qu’elle était restée figée sur place, désespérément stoïque. C’était à moi de raconter ça. J’ai griffonné quelques lignes pour ne rien oublier, puis je suis retourné me coucher. Le lendemain, en découvrant par la fenêtre la neige tachée de rouge sur le trottoir, je me suis senti plein d’inspiration. Il était temps d’arrêter de regarder par la fenêtre. J’avais de quoi écrire. Il suffisait que je m’y mette…


© Elizabeth Carecchio

© Elizabeth Carecchio

SONGES ET MÉTAMORPHOSES UN SPECTACLE DE

Guillaume Vincent

NOUS PARTONS POUR NE PLUS VOUS DONNER DE SOUCIS UN SPECTACLE DE

LES MÉTAMORPHOSES DE GUILLAUME VINCENT LIBREMENT INSPIRÉ D’OVIDE LE SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ DE WILLIAM SHAKESPEARE

DARIA DEFLORIAN & ANTONIO TAGLIARINI

DU 9 AU 12 FÉVRIER 2017

AU CDN GRAND SALLE

DU 7 AU 9 MARS 2017

AU CDN GRAND SALLE

© Brigitte Enguerand

© Amir Hossein Shojaei

UNE COPRODUCTION DU CDN BESANÇON FRANCHE-COMTÉ

SOUBRESAUT

HEARING

MISE EN SCÈNE, SCÉNOGRAPHIE

UN SPECTACLE DE

François Tanguy

AMIR REZA KOOHESTANI

DU 14 AU 17 MARS

DU 21 AU 24 MARS 2017

UNE COPRODUCTION DU CDN BESANÇON FRANCHE-COMTÉ

EN PARTENARIAT AVEC LES 2 SCÈNES, SCÈNE NATIONALE DE BESANÇON

AU CDN GRAND SALLE

AU CDN GRAND SALLE

www.cdn-besancon.fr 03 81 88 55 11 Avenue Édouard Droz 25000 Besançon ARRÊT TRAM PARC MICAUD


Le monde est un seul n°42 Par Christophe Fourvel

Bonne année Aïcha, Mohamed, Fatou… J’ai lu un très beau livre cette semaine mais je ne sais pas si je vais le présenter ici. Il provient des étagères d’un magasin Emmaüs dans lequel il m’arrive de fouiner et son auteur m’était jusqu’alors parfaitement inconnu. Ma lecture résulte donc d’un hasard ; d’une errance curieuse plus que d’une érudition. Alors, que doisje mettre en avant ? Le roman particulier qui se tenait au bout de quelques coïncidences qui me sont propres ou la démarche qui m’a permis cette rencontre féconde ? N’est-il pas plus pertinent de rédiger ici un « contre-papier » critique, un éloge de l’achat inattendu, intempestif contre la surabondance de prescriptions plus ou moins honnêtes qui engorgent les médias de la culture ? Écrire non pas « lisez ceci, c’est excellent » mais plutôt « promenez-vous, débrouillez-vous pour dénicher tout seul, sans a priori aucun, le texte que vous aimerez follement, dans un quelconque rayonnage de libraire, de brocanteur ou d’Emmaüs ». Car il faut bien le reconnaître, les choses iraient beaucoup mieux si nous ne succombions plus aux mots d’ordre censés définir le bon goût. Non seulement nous aurions plus de chances de trouver notre bonheur (qui est une chose bien singulière !) mais nous lutterions efficacement contre le diktat des grands médias, des lobbies, des réseaux, du copinage et de la mauvaise foi. Au fond, la prescription et ses corollaires promotionnels sont des éléments à l’œuvre dans les démocraties immatures. À terme, nous devrions parvenir à nous débarrasser des organismes de conseils et des critiques littéraires. À terme, nous devrions disposer pleinement de notre libre arbitre. Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’il faudrait être sourd aux témoignages des autres. Mais ceux-ci ne seront que témoignages. Et nous les manierons avec prudence.

Taire ici le nom de l’ouvrage en question serait d’une radicalité imbécile. Mais je ne dirai rien de son contenu. Il s’agit d’un livre écrit par un auteur polonais, Zbigniew Mentzel, paru en 2009 aux éditions du Seuil et intitulé Toutes les langues du monde. Sur la page de son éditeur, ceux qui le souhaitent trouveront un texte de présentation. En-dessous, il y a la rubrique « (si vous aimez ce livre) Vous aimerez aussi »… Évitons de la lire. C’est très dangereux. Très bête. Je préfère, ici, refermer cette page et continuer à témoigner de mes errances. Cette semaine, j’ai vu deux films très différents. Le premier était un western de 1961, Les Comancheros, réalisé par Michael Curtiz. Le second, L’Effet aquatique de Sólveig Anspach, sorti lui, en 2016. L’un est porté par John Wayne. Le second, tourné avec des comédiens parfois amateurs, se déroule en grande partie dans la piscine municipale de Montreuil puis dans les fjords islandais. Les deux sont quelquefois drôles. Il est rare de voir John Wayne rire et Les Comancheros le montre parfois « presque » hilare. Un fil dramatique tisse un lien improbable entre ces deux films : leurs réalisateurs étaient malades en les tournant. Michael Curtiz s’est découvert un cancer pendant le tournage et Sólveig Anspach a subi une récidive qui viendra à bout de sa résistance, avant la sortie du film en salle. J’ai d’abord pensé que c’était un geste admirable de faire un film drôle avant de mourir. Mais il est possible, après tout, que ce soit-là un acte naturel, une envie spontanée, une nécessité. Alors je me dis que tout n’est peut-être pas foutu. Tant que la planète ne joue pas pour nous une partition drôle, c’est qu’elle n’est pas prête à mourir. Je voudrais terminer cette chronique parfaitement décousue par quelques vœux. Je souhaite, bien évidemment, une bonne année à tout le monde. Mais plus particulièrement à Aïcha, Mohamed et Fatou. À ces enfants issus de l’immigration qu’il m’arrive régulièrement de rencontrer dans les collèges ou les lycées. Ces enfants extraordinaires qui travaillent énormément et qui savent déjà que pour eux, ce sera deux fois plus difficile que pour les autres de se faire une place. Ces enfants magnifiques, bilingues souvent, qui se battent contre une société doublement raciste. Il y en a souvent un ou deux par classe mais on les oublie, on préfère parler de leur camarade qui est violent ou qui ne fout rien. Aïcha, Mohamed ou Fatou qui renoncera peut-être, faute de moyens ou de soutien à faire des grandes études et que l’on retrouvera, comme c’est souvent le cas, dans des emplois de service. Il ou elle s’occupera de nos enfants dans les quartiers, de nos parents dans les maisons de retraite, de nous, malades, dans les hôpitaux. Levons les yeux et voyons tout ce que nous devons à ceux-là, qui aimeraient bien, d’ailleurs, qu’on ne les remarque plus. 

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RAIN © HERMAN SORGELOOS

GRAND THÉÂTRE MERCREDI 1ER MARS 2017 À 20H00

ANNE TERESA DE KEERSMAEKER/ROSAS & ICTUS

RAIN

AVEC 10 DANSEURS & 19 MUSICIENS SUR SCÈNE

VENDREDI 17 & SAMEDI 18 MARS 2017 À 20H00

LES 7 DOIGTS DE LA MAIN

TRIPTYQUE

DIRECTION ARTISTIQUE SAMUEL TÉTREAULT EN COLLABORATION AVEC MARIE CHOUINARD, VICTOR QUIJADA & MARCOS MORAU AVEC 8 INTERPRÈTES

MERCREDI 22 & JEUDI 23 MARS 2017 À 20H00

ANTONY HAMILTON & ALISDAIR MACINDOE

MEETING

DUO

GRAND THÉÂTRE I 1, ROND-POINT SCHUMAN I L-2525 LUXEMBOURG INFORMATIONS WWW.LESTHEATRES.LU RÉSERVATIONS WWW.LUXEMBOURGTICKET.LU I TÉL.: + 352 47 08 95-1


Pas d’amour sans cinéma n°28 Par Catherine Bizern

Ce qu’il en est de ma cinéphilie Qu’est-ce que la cinéphilie lorsque ce n’est ni une maladie typiquement masculine ni une mythologie parisienne issue de la fin des années 50 et du 4e rang de la Cinémathèque de la rue d’Ulm puis de Chaillot ? Lorsque l’on ne collectionne pas de manière volontariste les films rares, lorsque l’on ne fait pas de fiches, qu’on ne connaît pas par cœur la filmographie de ses réalisateurs préférés, lorsque l’on n’est pas en quête d’une édification personnelle sur l’histoire du cinéma ? Qu’est-ce que ma cinéphilie ? C’était un soir de décembre, grande salle de la Cinémathèque, SMS à un jeune ami : « je te vois », « comme dans le début de Scream ? » répond-il en retour. Tout est normal… Ce soir-là tout un pan de la petite communauté cinéphile de Paris est à la Cinémathèque où commence la rétrospective John Ford. Il y a ceux qui étaient déjà là en 1963, ceux qui n’ont rien raté en 1989 et ceux qui, les yeux gourmands, s’apprêtent à vivre leur première rétro John Ford. Et tandis qu’il est possible de tout voir sur le Net aujourd’hui, retrouver la situation originelle, celle d’un sacré partagé : voir tous les films, tous les films en salle, tous les films sur grand écran, tous les films ensemble. Et ce soir-là, le film achevé, ce petit monde, debout dans le froid au milieu de la rue, de retenir un peu de ce temps de la projection, et surtout de vérifier ensemble que ce que le cinéma vient de nous donner c’est de partager d’autres expériences que les nôtres. Revenir avec précision sur un détail, un plan, un dialogue pour que le film défile encore, prolonger par le verbe la jouissance du regard. Et ainsi dans le flot de paroles qui s’enchaînent, se répondent et parfois se chevauchent, poursuivre le mouvement du film, et vérifier qu’il me regarde autant que je le regarde Le cinéma est le prisme par lequel j’ai choisi que s’élabore ma pensée et ma cinéphilie est un rapport au monde entièrement construit à partir de cette pratique, voir des films. Ou plutôt aller voir là où le cinéma – art de montrer – me désigne ce qu’il y a à voir. Et retenir dans cette pratique les films qui dérangent l’ordre établi, qui mettent à jour les mécanismes de la réalité comme le préconisait Fassbinder – qui rajoutait « pour que la révolution existe, pas dans les films mais dans la vie ». Ma cinéphilie comme activisme. Le mouvement de l’œuvre imprime inexorablement un mouvement de la pensée et c’est dans ce

mouvement-là que je réfléchis. Le cinéma me fait expérimenter de manière parfois tâtonnante et toujours empirique ce qu’il en est du territoire de ma pensée, de ma pensée de l’œuvre mais aussi de ma pensée du monde. Car il ne s’agit pas avec le cinéma de se détacher du monde ou de s’en distraire mais de s’y mêler, « s’en mêler, s’en encombrer, et éprouver la pression du monde telle une pression esthétique » selon les termes de Jean-Louis Comolli1. Et si le cinéma me permet de me mêler au monde, de me mêler du monde dans le même mouvement, il me permet de prendre mes distances vis à vis de la société, le monde plutôt que l’environnement social et normé dans lequel s’agite notre réalité… Et ainsi sans doute ne plus subir tout à fait cette réalité, ne pas en être totalement aveuglée. Construire de la contemporanéité2. C’est que l’expérience cinéphilique d’emblée nous apprend que « ce monde est déjà un autre monde ».3 Il y a, entre la vie réelle et le cinéma, entre l’espace de projection et l’espace imaginaire qui se déploie sur l’écran, un champ intermédiaire qui me permet à moi, spectateur, d’être à la juste distance pour saisir le réel tel que représenté, qui me donne la clairvoyance d’appréhender les rouages de la réalité. Le cinéma ainsi, à la manière de l’hypnose qui ouvre le champ de l’inconscient, ouvre une zone intermédiaire, qui nous livre ce que Daney nomme un certain « quantum de vérité ».4 Le cinéma, « une hallucination vraie », selon Bazin. À ma place de spectateur comme en miroir à celle du cinéaste. À la fin de Y’a plus d’os Jean-Charles Hue, le cinéaste, se trouve à 4 mètres de celui qui lui tire dessus : trop loin pour mourir mais assez près pour voir la lumière. Moment d’une épiphanie : il trouvait à cet instant même ce qu’il cherchait dans le cinéma et dans la vie5 : la bonne distance pour une révélation… Ma cinéphilie est cette même expérience profane et organique qui relie le champ des possibles à mon existence. Et de film en film, je touche du doigt ce qu’est la vie, la vie même, et m’en nourrit : qu’est-ce qu’être une femme ? Qu’est ce qu’aimer ? Qu’est-ce que le temps présent, la rébellion, la liberté, le bien commun ? Quelle est mon histoire ? Bien des questions essentielles trouvent des fragments de réponse lorsque je m’interroge de film en film sur un plan, un raccord, une durée. Que je me demande ce qui est raconté et comment. Que je fasse l’expérience d’entrer dans la vision du monde d’un autre, dans sa manière de regarder dont la mise en scène explicite une cohérence à la fois différente de la mienne et la même. Celle où je ne suis pas et où pourtant j’ai aussi ma place. L’expérience du cinéma comme balise où se révèlent les possibles et l’impossible. Ma cinéphilie est mon autobiographie. Et si le cinéma m’est chair, il s’agit de vivre la vie qui va avec, d’en prendre le risque, y compris des moments les plus exaltants, les plus vibrants, des films de Hawks, Lubitsch, ou Leo Mac Carey. Y compris des moments de confusion des films de Hong Sang Soo et ceux des films d’Eric Rohmer où la vérité n’advient qu’après épuisement des possibles. À cette question qui taraude sans cesse Qu’est-ce qu’exister, exister vraiment ? la vie apporte bien sûr, peu à peu, une réponse, mais le cinéma, par précipité, nous en fait faire l’expérience : exister c’est risquer le raccord entre deux plans.

1 – Dans Cinéma contre spectacle Éd. Verdier -2009 2 – cf. Qu’est-ce que le contemporain ? Giorgio Agamben, Petite bibliothèque Rivage poche 2008. 3 – Dans Perséverance, Serge Daney, P.O.L - 1994 4 – Dans Perséverance, Serge Daney, P.O.L - 1994 5 – Interview par Felix Rehm dans Artpress 417

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focus

Danse de nuit

Mariame Clément

L’Odyssée du retour Ulysse. Retour en sa Patrie. Si l’actu franco-mondiale s’amuse d’un sourire noir et sournois de cette doublette, ni l’emploi fictif ni la fin de l’hospitalité ne sont pourtant au cœur de la fable éclairée par Monteverdi. Le filon est ailleurs et d’abord dans le retour de l’Italien foisonnant à l’Opéra de Dijon – avant le Théâtre des Champs-Élysées puis le Staastheater de Nürnberg – pour une nouvelle embardée où l’émotion pure relie la note au verbe. Six mois après l’or noir d’un Orfeo tapageur, Dijon reçoit les clairs-obscurs affermis d’une partition de 33 ans sa cadette. Emmanuelle Haïm et Mariame Clément sont aux commandes de Retour d’Ulysse dans sa patrie. Si la seconde entend bien « donner corps au mythe » abstrait mais connu de tous, la première convoque, sans surprise, théâtre et cinéma pour donner à cette production des airs de « voyage ». Abstrait et populaire, le grand écart est joli et Monteverdi se voit doté d’une souplesse que ne renierait pas Nadia Comăneci. On connait la joie visible dans la direction d’Emmanuelle Haïm, on sait la comédie des sens mise en œuvre à chaque relecture d’une partition où machinerie et petite magie se picorent. Haïm « drivait » d’une main ferme le sensuel en 2012 pour une Poppea sur le fil du rasoir, on imagine son petit bout d’Odyssée à venir plein d’une luxuriance affective. Et la présence au plateau de Rolando Villazón au côté de Magdalena Kožená de pouvoir redorer sans faillir le blason des cœurs les plus endurcis. Par Guillaume Malvoisin – Photo : Pascal Bastien

Le retour d’Ulysse dans sa patrie opéra les 31 mars et 2 avril à l’Opéra de Dijon www.opera-dijon.fr

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Une lumière lunaire tombe sur le plateau ; sur la scène, une femme retrouve son amant et doit lui annoncer qu’elle attend l’enfant d’un autre, qu’elle n’aime pas. Une femme, deux hommes et un enfant à venir : ce simple canevas suffit pour que le drame se noue, et que naisse Verklärte Nacht, d’Anne Teresa de Keersmaeker. Dans une scénographie minimaliste et sous une froide lumière objective, la chorégraphe flamande nous offre à voir les douloureuses tensions du couple à travers un dialogue se déployant sur la scène, muet et dansant. La musique d’Arnold Schönberg, composée d’après un poème de Richard Dehmel, sert d’écrin à cette pièce « effrontément romantique » : grâce au dialogue des corps orchestré par Anne Teresa de Keersmaeker, on assiste à la renaissance de la confiance et de la tendresse entre les amants sur les variations « dramatiquement expressives » de l’œuvre du compositeur autrichien. Advient alors le pardon de l’homme, qui acceptera comme sien ce nouveau-né à naître. Initialement créée en 1995, la « nuit transfigurée » offerte par la chorégraphe et ses trois fidèles danseurs renaît vingt ans plus tard sous forme de réécriture épurée, resserrée autour de la figure du couple. Montée à l’origine avec un décor légèrement imposant, une chaude lumière sépia et six couples de danseurs, cette nouvelle version gagne en simplicité autant qu’en intensité. Et si les conditions changent, la focale, elle, demeure la même : la beauté et la fragilité du corps, et toute la générosité dont est capable un être humain. Par Alice Neurohr – Photo : Anne Van Aerschot

VERKLÄRTE NACHT, spectacle le 15 mars à MA Scène Nationale, à Montbéliard www.mascenenationale.com


AAA GTATA GGCAG, Marc Quinn, 2009, Collection Würth, Inv. 13583, Photo : Volker Naumann, Schönaich

De la TêTe aux pieDs


focus

Mark Harwood and Graham Lambkin 2016

Music is hapenning 500M800M de Yao Tian

Vesoul made in Asia Vesoul, ville de la découverte cinématographique. Vesoul, ville au goût d’orient… En février, la capitale de la HauteSaône nous invite pour la 23e fois à explorer une lointaine partie du monde : l’Asie. Assis bien au chaud dans les salles de cinéma, les spectateurs pourront voyager à travers le Japon, l’Iran, l’Irak, l’Indonésie, la Chine, l’Inde, la Géorgie et bien d’autres pays encore. Le Festival International de Cinéma d’Asie (FICA) est exclusivement consacré aux films d’Asie du proche et de l’Extrême-Orient. C’est la marque de fabrication de ce festival qui accueille aujourd’hui jusqu’à trente mille spectateurs. Le festival proposera 90 films qui seront déclinés en plusieurs sélections. Cette année neuf films sont en compétition, neuf longs-métrages choisis parmi les 750 films soumis et seront projetés pour la première fois en France. Certains n’ont jamais été diffusés ailleurs que dans leur pays d’origine, comme par exemple Going the distance de Yujiro Harumoto, seulement montré au Japon pour l’instant. Ces films explorent des thématiques universelles et actuelles comme le droit à l’avortement, la naissance, la mort... Les spectateurs découvriront des films qui bouleversent, une vision de la vie du point de vue de cultures bien différentes de la nôtre et qui pourtant résonnent, si lointaines et si semblables. Comme le chantait Brel, « T’as voulu voir Vesoul et on a vu Vesoul » et le reste du monde aussi. Par Nathanaelle Viaux

FICA, festival du 7 au 14 février au Cinéma Majestic, à Vesoul www.cinemas-asie.com

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Sonic Protest, c’est le festival « outsider » où l’improvisation musicale titille la création expérimentale. Tu y vas pour découvrir des sons qui éructent, qui embrasent et qui défoncent tes oreilles – averties ou non. La programmation aux petits oignons sera encore cette année concoctée par Arnaud Rivière et Franq de Quengo : les deux compères aficionados de sons ovniesques. Ils ont très rapidement pris conscience que les disques ne se vendaient plus et qu’il fallait envisager une alternative qui inspire, qui enflamme et qui bouleverse un peu le format unique du concert. Alors pourquoi ne pas créer un festival de musique live additionné à des créations sonores et des happenings ? Une véritable prise de risque avec très-très peu de moyens, mais ça ne les a pas arrêtés, bien au contraire. Initialement francilien, cet ovni s’est exporté dans quelques villes en France et même au-delà des frontières. Ainsi, nous aurons le plaisir de découvrir cette année à Bourogne, près de Belfort, un duo détonnant : Graham Lambkin & Mark Harwood. Ils s’autorisent tout ou presque. Ce duo, c’est une amitié de longue date, un mix aux allures australiennes-américaines-italiennes qui va étancher notre soif de découverte. Par Nathanaelle Viaux

GRAHAM LAMBKIN & MARK HARWOOD, concert le 12 mars dans le cadre du festival Sonic Protest à l’espace multimédia Gantner, à Bourogne www.sonicprotest.com


damien Cabanes Rachel Lumsden

Fondation FeRnet-BRanCa 2, rue du Ballon 68300 Saint-Louis (Fr)

www.fondationfeRnet-bRanCa.oRG

19 mars —14 mai 2017


focus

Le choix de Nora

Danser les jours étranges L’adolescence pour nombre d’entre nous, c’est l’album Strange Days des Doors qui tourne en boucle dans la chaîne hi-fi du salon des parents. C’est Jim Morrison qui chante de sa voix envoûtante et c’est aussi le corps lascif d’une jeunesse grisée par cette berceuse enivrante. Dominique Bagouet, qui fut un grand chorégraphe du XXe siècle issu du courant de la nouvelle danse française, créa une pièce chorégraphique à partir de cet album iconique. Il a cherché dans ses souvenirs d’adolescent les mouvements du corps dictés par l’émotion de cette période éphémère et bouleversante. Dominique Bagouet, qui avait 17 ans en 1968, découvre le rock, la liberté sexuelle, les revendications d’une jeunesse auparavant muselée. Ici sont énumérés les ingrédients qu’il a souhaité apporter à la chorégraphie de Strange Days / Les jours étranges. En disciple de Merce Cunningham qui intégra le premier le hasard dans ses chorégraphies, Dominique Bagouet laissa ainsi pour la première fois dans son œuvre, la place à l’improvisation et au désordre. Il abandonna la précision éprouvante, essentielle dans le monde de la danse, afin de libérer les corps sensibles et maladroits de cette période aussi instable qu’exaltante. Par Nathanaelle Viaux - Photo : Caroline Ablain

JOURS ÉTRANGES, spectacle le 24 mars à la Maison du Peuple, à Belfort www.legranit.org

C’est grâce à une double inspiration que naît en 1879 sous la plume d’Henrik Ibsen Une Maison De Poupée. Tout d’abord la lecture de L’Assujettissement Des Femmes de John Stuart Mill par son épouse qui a fait naître au sein de son couple des questionnements sur la place des femmes dans le mariage, puis l’internement forcé d’une amie suite à la décision de son mari. Ces événements participent de la prise de conscience du dramaturge sur la place des femmes par rapport à leurs maris ainsi que la construction patriarcale régissant les relations entre hommes et femmes. Une Maison de Poupée raconte l’histoire de Nora et Torvald, un couple dont l’équilibre bascule suite à une prise de décision de la jeune femme. Alors que Nora rêve de vivre une relation dans laquelle elle serait l’égale de son époux, celui-ci ne supporte pas de découvrir sous l’apparente légèreté de Nora, une volonté intellectuelle insoupçonnée qui menace sa condition et son mariage. Le metteur en scène Thibaut Wenger fait le choix d’un texte engagé et porte à la scène des problématiques actuelles qui questionnent les genres et leurs assignations sociales. Le texte d’Ibsen donne la parole à une femme malmenée pour ce qu’elle est, dont les décisions sont méprisées mais qui aspire à une vie de couple aux règles nouvelles. Une volonté légitime qui paraît révolutionnaire lors de la création de cette pièce psychologique au parfum de scandale. Considérée comme un pamphlet, le texte a traversé les temps sans perdre de son aura subversive. Par Adeline Poitevin Segura – Photo : Hubert Amiel

UNE MAISON DE POUPÉE, théâtre le 10 février à la Coupole, à Saint-Louis www.lacoupole.fr

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à Le Songe d’une nuit d’été

Création

Le Songe d’une nuit d’été De William Shakespeare Mise en scène Guy Pierre Couleau Du 02.03. au 17.03.2017

Traduction : Françoise Morvan et André Markowicz Editions Les Solitaires Intempestifs Assistante à la mise en scène : Carolina Pecheny Scénographie : Elissa Bier Costumes : Laurianne Scimemi Lumière : Laurent Schneegans Musiques originales : Philippe Miller Masques et maquillages : Kuno Schlegelmilch

Coproduction Théâtre du Peuple – Bussang

Avec : Sébastien Amblard Marlène Le Goff Clément Bertonneau François Kergourlay Anne Le Guernec François Macherey José Maria Mantilla Camacho Adrien Michaux Ruby Minard Martin Nikonoff Carolina Pecheny Achille Sauloup Romaric Séguin Rainer Sievert Jessica Vedel Clémentine Verdier

Comédie De l’Est Centre dramatique national d’Alsace 6 route d’Ingersheim 68000 Colmar Direction : Guy Pierre Couleau

Retrouvez toute la saison sur comedie-est.com


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Fines fleurs

La joie de grandir Cette année encore, le festival international Momix de Kingersheim ouvre grand ses portes pour offrir le meilleur de la scène théâtrale internationale à un jeune public toujours plus grand, ainsi qu’à tous ceux qui ont conservé leur âme et curiosité d’enfant. Les réjouissances sont nombreuses et variées parmi la quarantaine de spectacles joués à Kingersheim : théâtre bien sûr, mais aussi marionnettes, danse et acrobaties, contes, musique, théâtre d’ombres, magie... À croire que les compagnies les plus créatives, les plus folles et les plus touchantes se donnent rendez-vous dans la petite ville du Haut-Rhin ! Et certaines viennent du monde entier (Argentine, Belgique, Québec, etc.) pour jouer aux côtés d’artistes accueillis régulièrement (le Fil rouge théâtre, La Loupiote, Hop ! Hop ! Hop !) et interpréter des œuvres à la dimension universelle, jamais très loin de l’enfance. Pour la première fois, au cœur de cette 26e édition, l’étonnante inventivité des artistes catalans se retrouve sous le feu des projecteurs, grâce à un partenariat avec l’Institut Ramon Llull, à travers la présence de cinq compagnies et de nombreux événements organisés autour de la langue et la culture catalanes – de quoi se réchauffer en découvrant ce qu’il se passe de l’autre côté des Pyrénées. Ajoutons à cela une dizaine de créations inédites, des expositions, rencontres et projets pédagogiques régulièrement mis en place, et nous obtenons un festival qui n’a de cesse de cultiver un esprit d’ouverture plus que jamais salvateur ! Par Alice Neurohr – Photo : © Compagnie Ponten Pie

MOMIX, festival jusqu’au 5 février à Kingersheim www.momix.org

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Véritable champs aux couleurs vives et éclatantes, l’exposition de Françoise Saur conjugue des photos de fleurs sur fonds marbré et les portraits de sa mère. « Les fleurs c’est comme les couchers de soleil ». Elle nous rappelle que de « les photographier ça ne se fait pas ». En parcourant les sentiers, les bois, les montagnes, elle guette pourtant leur apparition comme l’allégorie d’une âme chargée de vie. Chargée de couleurs aussi. Exit donc le vert, « sauf pour les toutes vertes ». Mais l’artiste fait plus que cela, elle opère une mise à nu, en présentant des cartes postales issues d’archives personnelles et des échanges épistolaires retraçant la vie de sa mère. Ce travail artistique nous livre un tout autre regard sur la douceur qu’on peut prodiguer à un être cher. Le résultat s’apparente à une invitation à regarder l’exposition comme un espace sacralisé, situé hors temps, qui nous affecte – au sens le plus noble du terme –, en retour. Selon ses propres mots, Françoise Saur a constitué « une généalogie fictive », en forme d’hommage. En parallèle, elle s’est penchée sur des photographies argentiques pour en constituer un journal photo. Une parution Médiapop présentée en avantpremière à la Chambre le 10 février. Par Nour Mokaddem

FRANÇOISE SAUR jusqu’au au 26 février à La Chambre, à Strasbourg www.la-chambre.org


Exemplaires, formes et pratiques de l’édition

2e biennale Strasbourg

Conception graphique : HEAR – atelier de Communication graphique – année 4

Palais Colloque Universitaire 30.03 – 01.04.2017

Exposition La Chaufferie 30.03 – 30.04.2017 Haute école www.exemplaires2017.fr

des arts du Rhin

Écoles participantes : École européenne supérieure d’art de Bretagne, Rennes – École nationale supérieure des Beaux-Arts de Lyon – École de recherche graphique, Bruxelles – École supérieure d’art et design, Valence – Haute école d’art et de design de Genève – Haute école des arts du Rhin, Strasbourg – Institut supérieur des arts de Toulouse – Institut supérieur des Beaux-Arts de Besançon – Université du Québec à Montréal En association avec : Université Paris 8, département Arts plastiques – Université de Strasbourg, Master design


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J-H Lartigue - Ministère de la Culture - France - AAJHL

Un peu, beaucoup, à la folie Une vague de chaleur va déferler sur les Vosges au mois d’avril, et plus particulièrement à la Souris Verte d’Epinal. Les Naives New Beaters arrivent, les bras chargés de Good vibes, de funk électrisé et de Dance « olé olé ». Leur album A La Folie est sorti l’été dernier, et il réchauffe encore la fin de cet hiver. Martin Luther BB King, le guitariste, explique que cet opus « est parti comme une tentative de claque dans la tronche, mais finalement c’est une belle caresse ». Alors on tend l’autre joue certes, mais on tend surtout les oreilles, et on ouvre grands ses yeux. Les Naives New Beaters ont une certaine aptitude à réaliser des clips à la hauteur, soit de leur folie, soit de leur talent, et parfois des deux en même temps. Avant de le découvrir sur scène, il faut aller « regarder » le morceau Heal Tomorrow, en collaboration avec la superbe Izia. Un mini film musical, filmé en 360°, comme si ils ne nous faisaient pas déjà assez tourner la tête. Et si les noms David Boring, Eurobélix et Martin Luther BB King ne vous disent vraiment rien, ils définissent leur musique très simplement : « on fait du Rop, un mélange de rap, de pop et de rock ». Pour accompagner ce trio foufou, un duo nancéien en première partie de concert : Lou & Dust. Derrière leurs lunettes arrondies, les deux jeunes femmes imaginent des mélodies pop électroniques. Quand les machines se mêlent à la guitare acoustique et que leur deux voix s’entrecroisent, c’est comme si on soufflait sur la poussière d’un jouet que l’on utilisait enfant, et qu’on le redécouvrait, fasciné. Par Fanny Ménéghin – Photo : Thibaut Dupin

NAIVE NEW BEATERS + LOU & DUST concert le samedi 15 avril à La souris verte, à Epinal www.lasourisverte-epinal.fr

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Lartigue, l’élégance de l’instant « Depuis que je suis petit, j’ai une espèce de maladie : toutes les choses qui m’émerveillent s’en vont sans que ma mémoire les garde suffisamment. » La photographie naquit sans doute chez Jean Henri Lartigue d’un besoin irrépressible de capturer l’instant évanescent, et ce dès l’âge de huit ans. Ce n’est pourtant qu’à l’âge de 69 ans que seront exposées pour la première fois, au MoMA, 43 photographies choisies parmi plus de 100 000 clichés réalisés au cours de sa vie. Grâce au magazine Life, qui lui consacra un portfolio en 1963, Jean Henri Lartigue est incontestablement reconnu comme l’un des plus grands photographes du XXe siècle. Le CCAM de Vandœuvre a choisi de présenter dans une rétrospective intitulée Authentique Primitif ses œuvres les plus remarquables, prises entre 1902 et 1944. Le terme primitif peut renvoyer à la spontanéité dont Lartigue fait preuve et qui rappelle irrémédiablement la radicalité d’Henri Cartier-Bresson. Cherchant en effet à dévoiler une vérité proche de celle du reportage, l’authenticité de ses clichés n’enlève rien à l’élégance graphique et géométrique qui s’en dégage, ni à son talent certain pour poétiser la banalité. Par Camille Locatelli

AUTHENTIQUE PRIMITIF, exposition du 7 février au 18 mars au CCAM, à Vandœuvre www.centremalraux.com


TRinitaires & BAM

FEV — MARS 2017 SAM

11.02

~ 19:00

Locomotiv’

Mercyless / Post-Mortem Sleeper’s Guilt / Spit Your Hate White Butchery / Dawhol Klàng

ven

25.02

~ 20:30

Release Party Try & Dye Records VEN

03.03

~ 20:30

Lescop VEN

10.03 18.03

~ 20:30

Deen Burbigo VEN

24.03

~ 20:30

Superpoze SAM

25.03

~ 20:30

The Wanton Bishops VEN

31.03

~ 20:30

Luciano

16.02

~ 18:30

Bernardino Femminielli JEU

16.02

~ 20:00

Lambchop El Otro Grupo VEN

17.02

~ 18:00

Charlie Cunningham VEN

~ 20:30

Taïwan Mc SAM

JEU

février mars

17.02

~ 19:00

Ropoporose VEN

17.02

~ 20:30

Broken Back Adam Naas Aurélie Emery Clara Luciani SAM

18.02

~ 18:30

Abdu Ali SAM

18.02

Mell Festival Haunting The Chapel #5 Kreator Sepultura Quatuor Béla Mathieu Boogaerts Cass McCombs Cheveu & Group Doueh Little Simz Mystère / Compagnie Pardès Rimonim Festival Freeeeze #6 Sofiane Plaid Francesco Tristano presents P:anorig Max Cooper Bojan Z & Julien Lourau Fishbach Roberto Fonseca Austra Gérard Baste

~ 20:00

Jazz Cartier Roméo Elvis SAM

18.02

~ 23:00

Møme Blow Joachim Pastor Val du Val

www. noumatrouff. DIM 19.02 ~ 18:00 fr. Kite Base Photo : Ayline Olukman Licences : N°114290 – N° 146922 – N°114292

Snaabbacash

-bam.fr

trinitaires

Cité musicale - Metz

Licences 1-1055455 & 1-1076971

2-1024929

3-1024930


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D.R.

Porte-voix Elisabeth Badinter, Anaïs Nin, Virginie Despentes, Olympe de Gouges, Simone Veil, Andrée Chedid, Virginia Woolf... autant de femmes qui ont fait bouger les lignes du combat féministe à leur manière, par l’art ou l’action politique. Leurs mots, particulièrement, sont les marques de leur engagement et ce sont ces derniers que le metteur en scène Éric Massé de la compagnie des Lumas a choisi de se réapproprier dans Femme verticale. Il choisit de le faire par l’intermédiaire de Juliette, personnage androgyne qu’il incarne depuis trois ans : « C’est un personnage qui évolue et se transforme sur scène, dans son apparence comme dans la voix qu’il porte. Le spectacle est régulièrement mis à jour avec de nouvelles citations de femmes qui sont toutes, à leur façon, des rebelles », explique-t-il. La vidéo vient en soutien à la présence du metteur en scène et comédien : sont diffusées en arrière-plan des images d’archives mises en parallèle avec celles d’événements récents, et jouant avec les clichés autour de la femme. « Chaque texte fonctionne en relation ou en opposition : entendre un discours de Simone Veil, c’est passionnant, mais l’écouter juste après le témoignage d’une femme qui raconte un avortement illégal, c’est très fort », note le metteur en scène. Tout est fait pour capter le public, en le mettant au centre, voire en l’invitant à participer à un spectacle qui est aussi « sensuel et poétique. Il s’agit de faire évoluer les mentalités et d’interroger tout en offrant un moment revigorant ». Par Benjamin Bottemer

FEMME VERTICALE, théâtre du 13 au 16 mars au Théâtre de la Manufacture, à Nancy www.theatre-manufacture.fr

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Le coq du Tsar Prenez un roi, une reine ennemie, un astrologue venu d’Orient, un coq magique et vous obtenez l’opéra écrit par Nikolaï Rimski-Korsakov, avec l’aide de son librettiste Vladimir Bielski. Basé sur le célèbre conte d’Alexandre Pouchkine, Le Coq d’Or est un riche mélange musical aux effluves folkloriques et orientales qui vous transportera dans la mythique Russie des Tsars. Censuré dès sa sortie en 1909, le récit donné par l’opéra n’est en effet pas anodin puisqu’il s’inspire de l’épisode sanglant du « Dimanche Rouge », où la répression d’une manifestation populaire se termine par l’ordre donné à l’armée impériale de tirer sur la foule. Le Tsar Nicolas II, qui se cache dans l’opéra sous le nom caricatural de Tsar Dordon est lassé par les guerres, et souhaite gouverner son pays sans fournir le moindre effort. C’est à ce moment qu’un astrologue lui offre un mystérieux coq capable de prédire les futures invasions ennemies… Sur un ton très satyrique, Rimski-Korsakov livre une critique aigue du royalisme, tout en conservant la féérie et la poésie du conte. L’opéra en trois actes est mis en scène par Laurent Pelly, co-directeur du Théâtre National de Toulouse, qui parvient ici à mêler l’onirisme du conte et la grande contemporanéité du texte, les faire cohabiter et interagir dans un univers relativement sombre. Par Camille Locatelli – Photo : Baus

LE COQ D’OR, opéra du 12 au 21 mars à l’Opéra National de Lorraine, à Nancy www.opera-national-lorraine.fr


ESPACE D’ART CONTEMPORAIN ANDRÉ MALRAUX 4 rue Rapp 68000 COLMAR ENTRÉE LIBRE du mardi au dimanche de 14h à 18h, excepté le jeudi de 12h à 17h. renseignements au 03 89 24 28 73 ou artsplastiques@colmar.fr

Nicole WENDEL

PRÉSENCE

du 28 janvier au 19 mars 2017


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L’art du trio

L’évidence même On a beau se concentrer et se concentrer encore, on ne pense à personne d’autre qu’à Cass McCombs lorsqu’il s’agit de pointer du doigt des artistes dont le parcours musical ferait preuve d’insoumission à la tyrannie de l’étiquette, et d’un ascétisme entièrement tourné vers le son et rien d’autre que le son. En cela, Cass McCombs représente un défi pour le journaliste/critique : comment retracer un parcours aussi joliment chaotique ? Comment être sûr de sélectionner les mots capables de décrire une musique à la géométrie aussi variable que passionnante ? Nous n’avons trouvé qu’un seul mot : suprême. Cass McCombs serait-il le musicien suprême ? Il y a quelques années, de passage à Londres, il nous confiait, fuyant, sur ses gardes : « Ce que je cherche à comprendre avant tout, c’est pourquoi un jour, une guitare a atterri entre mes mains. Ma musique trace son propre chemin, elle vit d’elle-même. Je me sens comme un messager. » Ainsi entre folk fin et précieux (le sublime Wit’s End), americana laconique sur Big Wheel & Others, blues-rock tonique et contemporain sur A Folk Set Apart ou pop à la lisière du jazz sur son dernier Mangy Love, Cass McCombs explore toutes les possibilités musicales et le fait avec l’abnégation d’un scientifique, voire d’un homme de foi. Peu importent les tendances, peu importent les instruments : la mélodie de Cass McCombs est libre, sensible. Évidente, oui, c’est bien ça : suprême et évidente. Par Cécile Becker

CASS MCCOMBS, concert le 20 février aux Rotondes, à Luxembourg et le 22 février aux Trinitaires, à Metz www.rotondes.lu www.trinitaires-bam.fr

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Le style épuré et élégant du contrebassiste israélien Avishai Cohen, brassant volontiers influences méditerranéennes voire latino, sa justesse dans le jeu et dans la composition lui ont assuré le succès bien au-delà de la jazzosphère. Ce qu’on pourrait appeler une intuition divine lui permet de manier avec maestria le difficile art du silence, qui fait souvent toute la magie du jazz. S’il a déjà affirmé que la forme du trio, qu’il pratique depuis plus de quinze ans, était la plus à même d’exprimer sa musique, il n’a pourtant enregistré que deux disques sous ce type de formation : Gently Disturbed en 2008 avec Shai Maestro et Mark Guiliana, et From Darkness en 2015 avec au piano Nitai Hershkovits, déjà présent sur l’album en duo Duende, et Daniel Dor à la batterie. Naviguant entre le groove et la transe, le trio mène un échange à l’équilibre subtil qui s’accommode parfaitement à la force tranquille du contrebassiste. On le trouve presque discret tout au long de From Darkness, intimiste et très maîtrisé, avec peut-être même un léger côté trop lisse sur enregistrement studio que l’énergie du live viendra assurément compenser. Pour ce concert à l’Arsenal, c’est le pianiste Omri Mor, qui participe à l’Avishai Cohen trio depuis 2011, qui sera présent. Par Benjamin Bottemer - Photo : Youri Lenquette

FROM DARKNESS, concert le 23 mars à l’Arsenal, à Metz www.arsenal-metz.fr


Le désir à mort Nouvelle production Direction musicale Constantin Trinks Mise en scène Olivier Py

photo Nis&For - graphisme OnR - licences 2-1078904 et 3-1078905

Orchestre philharmonique de Strasbourg

Salomé Strauss

du rhin

opéra d'europe

Strasbourg Opéra 10 > 22 mars Mulhouse La Filature 31 mars > 2 avril

operanationaldurhin.eu


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Terrorisme émotionnel

Vivre libre Avant de devenir écrivain à l’âge de 42 ans, Folke Fridell est ouvrier dans une chaîne de production en Suède. Quand la Seconde Guerre mondiale prend fin et que le progrès social semble en marche, il écrit le roman philosophique Une semaine de péché, nourri de son expérience du prolétariat. Il interroge l’individualité de l’ouvrier, sa valeur en tant qu’être humain opposée à la valeur de sa force de travail. Le texte, adapté par la metteure en scène Sandrine Gironde, propose d’observer la révolte de Konrad Johnson, qui décide de prendre une semaine de répit, loin de l’usine où il répond à la dénomination de n°403. Las de n’être qu’une entité interchangeable, il fait le choix de fuir l’environnement avilissant de l’entreprise, et contre toute attente, voit son choix dénigré par voisins, parents et amis, prenant la pleine mesure de l’aliénation du prolétariat à la main qui le nourrit. Seul en scène, le comédien Jean-Marc Bourg défend le projet audacieux de Konrad Johnson visant à se libérer des chaînes qui l’entravent. Sept épisodes vont se succéder, comme les sept jours nécessaires à l’ouvrier n°403 pour devenir lui-même et faire face aux arguments contradictoires de la cité, l’invitant à se plier à la raison du plus fort. La Compagnie de l’Escalier a choisi de faire entendre une autre voix, un texte initiatique et intemporel à la source de la soif d’absolu qui tiraille celles et ceux qui aimeraient faire le choix d’être « un peu humain, avant qu’il ne soit trop tard ». Par Adeline Segura Poidevin – Illustration : Olivier Deprez

UNE SEMAINE DE PÉCHÉ, théâtre du 14 au 16 février au Centre Dramatique National, à Thionville www.nest-theatre.fr

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Publié en 2005, L’attentat a permis à Yasmina Khadra d’accéder au succès. Le texte a fait l’objet de plusieurs adaptations : au cinéma, en bande dessinée et maintenant au théâtre, à l’initiative du metteur en scène Franck Berthier et d’Amandine Klep. L’attentat raconte l’histoire d’Amine, un chirurgien qui voit sa vie basculer le jour où il est rappelé à l’hôpital où il exerce pour se confronter à l’horreur. Après une journée éprouvante passée à soigner les victimes d’un attentat-suicide ayant eu lieu dans un restaurant du centre de Tel Aviv, il découvre une sordide réalité : la kamikaze à l’origine du carnage n’est autre que son épouse. Débute alors une quête acharnée de vérité pour comprendre l’incompréhensible. Harcelé et torturé par les policiers qui n’imaginent pas que ce chirurgien israélien d’origine palestinienne puisse être étranger au drame, Amine va être confronté à des sentiments complexes. Dans un décor épuré, la pièce entremêle enjeux politiques de premier plan et tragédie personnelle. Franck Berthier décide de faire pénétrer les spectateurs dans l’esprit d’Amine où cohabitent le doute, la recherche identitaire et le désespoir. Le personnage principal est interprété par Bruno Putzulu, choisi pour l’énergie dense de son jeu. Sous ses traits, Amine affronte son sombre destin épaulé par des proches qui tentent de répondre avec lui à la problématique du récit : comment survivre à l’impossible ? Par Adeline Poidevin Segura

L’ATTENTAT, théâtre le 9 février au Carreau, à Forbach www.carreau-forbach.com


saiSOn Théâtre arts2016\2017 visuels — Ccam / ScènE NatioNAle Musique de VAndœuvre — Danse février / MARS 2017

MAR 07 FÉVRIER > SAM 18 MARS

SAM 04 MARS

AUTHENTIQUE PRIMITIF : Rétrospective Jacques Henri Lartigue

CIE TOURNEBOULÉ : “Les enfants c’est moi” MARIONNET TE (DÈS 8 ANS)

PHOTOGRAPHIE

SAM 11 MARS

STRANGE LADIES

KRISTOFF K.ROLL : “Les écoutes extraordinaires”

MUSIQUE

MUSIQUE (DÈS 8 ANS)

MER 08 FÉVRIER LE HUBLOT / NANCY

VEN 10 + SAM 11 FÉVRIER

VEN 17 MARS

GURSHAD SHAHEMAN : “Pourama Pourama”

CIE KARINE PONTIES : “Luciola”

PERFORMANCE

DANSE

VEN 17 FÉVRIER

JEU 23 MARS

JULYEN HAMILTON & COLLECTIF EMIR + JEAN-LUC GUIONNET & CLAIRE BERGEREAULT

(RE)CONNAISSANCE #7 DANSE

DANSE & MUSIQUE

2016 / 2017 Jazzdor la saIson ! 2016 / 2017 Jazzdor la saIson ! AU Fossé des TreIze 6, rue Finkmatt à Strasbourg ggggggggggggg JEUDI 09 févrIer AKI TAKASE / DAVID MURRAY VENDREDI 17 mars ELISE CARoN & EDWARD PERRAUD SAMEDI 18 mars CARTE BLANCHE AU CoLLECTIF oH ! VENDREDI 24 mars SoNS oF KEMET VENDREDI 31 mars THE LANGSToN PRoJECT ggggggggggggg SEMAINE DU 03 AU 08 avrIl STRASBoURG JAZZLAB Avec MARTIAL SoLAL feat. CLAUDIA SoLAL + LoUIS SCLAVIS / VINCENT CoURToIS / DoMINIQUE PIFARÉLY … ggggggggggggg SAMEDI 13 maI RAN BLAKE SoLo SAMEDI 10 juIn BoREAL BEE & MIKE LADD “NoS FUTURS” (En partenariat avec le Festival ContretempS)

CCAM / SCÈNE NATIONALE DE VANDŒUVRE RUE DE PARME, 54500 VANDŒUVRE-LÈS-NANCY SITE : WWW.CENTREMALRAUX.COM × TEL : 03 83 56 15 00 LICENCES : 540-249/250/251 • DESIGN GRAPHIQUE : STUDIO PUNKAT

ggggggggggggg Infos et billetterie sur www.jazzdor.com


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L’argent ne dort jamais

Wes Anderson, The Grand Budapest Hotel

10 nuances d’Anderson Qu’écrire ici que nous n’avons pas déjà lu sur le cinéma de Wes Anderson ? Soyons honnêtes : pas grand-chose. Inspirés par l’exposition Welcome to Wes’ au Cercle Cité qui vous propose 10 clés de compréhension de l’univers du cinéaste en plongeant les visiteurs dans l’ambiance Grand Budapest Hotel, nous avons parcouru les Internets à la recherche de 10 faits étonnants à son sujet. 1  Les films d’Anderson sont criblés de références à sa jeunesse, partagée avec Owen Wilson. 2  Fantastic Mr Fox de Roald Dahl est le premier livre lu par Anderson. 3  Martin Scorsese lui a fait découvrir Le Fleuve de Jean Renoir, il s’en est notamment inspiré pour créer son Darjeeling Limited. 4  Jean Renoir, François Truffaut, Louis Malle ou Maurice Pialat font partie des quelques cinéastes qui ont influencé Anderson. 5  Fan absolu de la musique de Benjamin Britten, il envisage la création de ses films comme une partition. 6  Il a tenté d’acquérir les droits de Hey Jude des Beatles pour ouvrir sa Famille Tenenbaum, évidemment trop onéreux… 7  Le look d’Henry Sherman lui a directement été inspiré par le vestiaire de Kofi Annan. 8  Petit, Anderson a été scout durant deux mois. 9  Ses parents le considéraient comme un enfant perturbé. 10  Bill Murray a été payé 9 000 $ pour son rôle dans Rushmore (et a même proposé de soutenir financièrement le film). Par Cécile Becker

WELCOME TO WES’, exposition jusqu’au 12 mars au Cercle Cité, à Luxembourg cerclecite.lu

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Bien qu’il ait été écrit il y a plus d’un siècle par la plume acérée d’Octave Mirbeau, c’est un texte d’une terrifiante actualité que Claudia Stavisky a choisi de monter avec Les Affaires sont les affaires. On y découvre la figure du spéculateur compulsif qui baigne dans des affaires opaques. Isidore Lechat est à la tête d’un empire médiatique et industriel, vit dans un château avec une femme-trophée et deux enfants que tout oppose. Si son fils partage les valeurs douteuses du père, sa fille est une rêveuse qui rejette le capitalisme vorace dans lequel elle a été élevée et surtout, refuse le mariage d’argent prévu pour elle avec un aristocrate. Une union stratégique visant à étendre le domaine de Lechat, mégalomane sans limite qui ne verse jamais du côté des sentiments et qui est prêt à abandonner sa fille au parti le plus juteux. Ce portrait social qui débute comme un vaudeville aux enjeux légers prend un tour tragique lorsque la cupidité du personnage principal se confronte à l’idéalisme que sa fille exprime avec ferveur. Habitué aux ronds de jambe de ses collaborateurs et à l’approbation systématique d’une épouse soumise à sa loi, Isidore devra redoubler de cruauté pour imposer son plan et rester maître de l’intrigue. Pour jouer le rôle de ce magnat des affaires, Claudia Stavisky a fait le choix étonnant de la subtilité avec François Marthouret, un acteur fort de cinquante ans de carrière au théâtre et au cinéma, qu’on retrouve ici à contre-emploi. Par Adeline P. Segura Photo : Simon-Gosselin

LES AFFAIRES SONT LES AFFAIRES, pièce de théâtre les 14 et 15 mars au Grand Théâtre de la Ville, à Luxembourg www.theatres.lu


Daniel Wagener What You See Is What You Get

Mar 28.03.17

LAMBERT + FEDERICO ALBANESE piano, modern classical, electronic (DE/IT) doors 20:00 / Grande Salle / 14€ Mer 29.03.17

HEARTBEAT PARADE & FRANCOISE TONTELING experimental (LU) / doors 20:00 / Klub / 5€

spéciale PIANOPLATINE un concert atypique de Guillaume Flamen (FR) pour les écoles / 10:30 / Grande Salle / 6€

JEROME KLEIN « hits » the Piano

Chantal Maquet uns verbindet nichts

live piano / 12:30 / Buvette / entrée gratuite infos & tickets : rotondes.lu

21.01.2017 - 18.02.2017

www.centredart-dudelange.lu


Grammaire sentimentale Dans les années 90, Gérard Collin-Thiébaut voit en Claire Chazal une madone moderne apparaissant chaque soir auréolée de la lumière de l’écran. Il décide alors d’envoyer chaque jour par missive un extrait des Fragments d’un discours amoureux de Barthes à l’icône. Les intercesseurs qui l’entourent font obstacles, les lettres n’arrivent pas à leur destinataire. Qu’importe, Gérard Collin-Thiébaut poursuit sa copie du texte du Barthes pour lui-même. (F.A.) Jusqu’au 23 avril au FRAC Franche-Comté, à Besançon www.frac-franche-comte.fr

L’origine du monde : Gérard Collin-Thiébaut, Le Maître étalon, 1996-2002, vidéo couleur et son, Courtesy de l’artiste © Adagp, Paris

Ce matin le soleil ne s’est pas levé

Installation-vidéo Une disparition de Nino Laisné, avec Roland David Photographie de tournage. © 2012 Magali Pomier / Chambre 415

Je n’ai plus envie d’être là, pas envie de voir le film se poursuivre, pas envie de sortir, pas envie de dormir, ni de manger, ni de rester là sur le lit à regarder le plafond. J’aimerais que quelqu’un m’attende quelque part pour battre ma chair avec une brosse à clous. Ce matin le soleil ne s’est pas levé. Mythe romantique ou réalité d’une société ultralibérale sous opiacée, la dépression peut-elle être un ressort esthétique ? Pour Édouard Levé, Nino Laisné, Claude Lévêque ou encore Tomi Ungerer, il semblerait que, paradoxalement, la dépression inspire et que la figure de celui qui n’investit plus le monde d’aucun désir puisse donner lieu à la création. (F.A.) Jusqu’au 21 mars à la galerie du Granit, à Belfort www.legranit.org

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MONET Certains auront le sentiment d’être arrivés au bout de Monet, sans doute l’un des artistes les plus vus au monde. Mais il suffit de se plonger au cœur de ses prairies, meules de foin ou cathédrales pour situer un acte non seulement pionnier mais fondateur. Avec cette exposition pour les 20 ans de la Fondation Beyeler qui compte pas moins de 62 toiles, retournons à ce qui fait l’essence même de la modernité. (E.A.) Claude Monet, Les Peupliers au bord de l’Epte, 1891 Huile sur toile, 92,4 × 73,7 cm Tate, Presented by the Art Fund 1926 Photo: © Tate, London 2016

Jusqu’au 28 mai à la Fondation Beyeler, à Riehen (Bâle) www.fondationbeyeler.ch

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Off-cells « Le délire est très lié au désir, délirer c’est désirer » affirme Deleuze dans L’Abécédaire de Claire Parnet. Jonas Delaborde dessine, photographie, récupère, colle, édite. En archéologue de la vie présente, il puise dans l’ensemble des pratiques les plus disparates formant la culture contemporaine, de la pornographie au heavy metal. De même, les installations de Thierry Liegeois articulant dessins et objets s’attachent à la réappropriation de fragments du réel en vue de l’invention de nouveaux récits proches de la sciencefiction. (F.A) Jusqu’au 23 avril au 19, à Montbéliard www.le19crac.com

Thierry Liegeois, Rise & fall II, 2017, photo de tournage © Angelique Pichon

La traversée des apparences Bruno Boudjelal le dit lui-même, en se rendant en Algérie où il a démarré la photographie presque par hasard, puis en traversant le continent africain du nord au sud, il n’a fait que chercher les raisons de sa différence. Les clichés rassemblés pour la première fois à La Filature, parlent de cette quête sans fin. En couleur ou en noir et blanc, autobiographiques ou documentaires, ils invitent à une errance poétique, un vagabondage émouvant autour de la question du métissage. (P.S.) Jusqu’au 26 février à la Filature, à Mulhouse www.lafilature.org

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Damien Cabanes Rachel Lumsden Questionner la notion de sujet dans la peinture revient à reconsidérer la nature même de ce médium. Ainsi, la peinture de Rachel Lumsden devient le socle de ses émotions et un miroir pour le spectateur. Damien Cabanes quant à lui, s’inspire de scènes tirées de la vie du quotidien pour ses œuvres figuratives. Il bouscule le médium de la peinture par une palette de couleurs qu’il renouvelle continuellement. (E.B.) Du 19 mars au 14 mai à la fondation Fernet-Branca, à Saint-Louis www.fondationfernet-branca.org

Rachel Lumsden, Here we go again, 2016

In the echoes of my room Zeuxis et Parrhasios se disputaient la place du meilleur peintre. Les raisins de Zeuxis trompèrent des oiseaux qui voulurent les goûter tandis que la tenture de Parrhasios berna Zeuxis lui-même qui tenta de soulever le drap peint par son rival et déclara alors humblement forfait. Si depuis l’apparition de la photographie les peintres ont souvent mis de côté le défi de l’hyperréalisme, il semblerait que son retour en grâce prenne aujourd’hui des formes nouvelles. Faux ready-made dispersés dans le white cube, les trompe-l’œil de l’artiste norvégienne Ane Mette Hol se déploient en trois dimensions, rejouant ainsi l’énigme fondamentale de la représentation du réel. (F.A.) Du 16 février au 30 avril à la Kunsthalle, à Mulhouse www.kunsthallemulhouse.com Ane Mette Hol, Untitled (Drawing for Floor #11), 2016 Dry pastel, colored pencil and pen on paper, 55cm × 10m Installation view Galerie Kadel Willborn, Düsseldorf 2016 Photo : Simon Vogel, Köln

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Zigzag Incisions Plusieurs artistes internationaux ont été réunis afin de déconstruire les préceptes modernes et d’abolir les frontières qui opposent abstraction, géométrie et réalité. Les œuvres exposées bousculent notre rapport à la forme dans une portée à la fois symbolique, parfois spirituelle mais avant tout politique. C’est le cas pour Julia Rometti qui, dans sont travail avec l’artiste Victor Costales, s’attache à l’action, au mythe et à l’imagination, comme autant d’outils à même de décupler notre capacité à nous confronter au réel. (E.B.) Julia Rometti Study for winter stories during springtime, 2016. Courtesy l’artiste et joségarcía, Mexico.

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Du 12 février au 14 mai au CRAC Alsace, à Altkirch www.cracalsace.com


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Hétérotopies Dans le domaine de l’art, il est toujours surprenant de constater les récurrences formelles. Lesquelles génèrent des cycles, avec malgré tout, ces spécificités qui inscrivent les œuvres dans leur temps. Là, il semble très intéressant, en écho aux décors de l’Aubette réalisés en 1928 par Theo Van Doesburg, Jean Arp et Sophie Taeuber-Arp, de confronter les artistes contemporains internationaux, Xavier Veilhan, Haegue Yang ou Anri Sala à ce qui peut sembler de l’ordre de l’utopie avant-gardiste. Il résulte de leurs interprétations un sentiment de permanence, cette chose irréductible aussi bien dans le temps que dans l’espace : la modernité. (E.A.) Jusqu’au 30 avril au MAMCS et à l’Aubette 1928, à Strasbourg www.musees.strasbourg.eu © Xavier Veilhan

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Vincent Muller

Un parcours photographique en ville On se souvient de cette phrase de Jean-Christophe Bailly qui ouvre son magnifique L’Instant et son ombre : « Une photo est venue, s’est soulevée, ou s’est extraite, a surgi ». Bien sûr, il évoque une photo très particulière, une image terrifiante survenue à Hiroshima, mais nous serions tentés de généraliser son propos : toute photo vient, se soulève et surgit. La meilleure manière de le confirmer c’est de la vivre pleinement, qu’elle soit d’art, contemporaine ou conceptuelle, à l’occasion du parcours photographique initié partout dans la ville, à Strasbourg, durant un mois complet, dans des galeries et centres d’art, mais aussi dans le lieu créé pour l’occasion : l’agora, faubourg de Saverne. Portfolio sélectif. (E.A.) Du 1er au 30 mars à Strasbourg www.strasbourg-artphotography.fr

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Ryo Tomo


Sandra Kunz

StĂŠphane Spach

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Axel Gouala et Jàn Sipöcz L’altération des éléments permet d’ouvrir la voie à de nouvelles interprétations et à de nouvelles formes. C’est là l’œuvre d’Axel Gouala et de Jàn Sipöcz, tous deux lauréats du programme de résidence du CEAAC à Prague. Dans la série photographique Night Lines, l’artiste tchèque travaille sur de vieilles diapositives qu’il transforme afin de leur apporter de nouveaux sens et points de vue. Axel Gouala dans Géométrie du Feu, s’inspire quant à lui de l’élément naturel qui, s’il a permis la domestication de l’homme, a pourtant gardé tout son caractère sauvage, de par sa forme si difficilement saisissable. (E.B.) Jusqu’au 19 février au CEAAC, à Strasbourg www.ceaac.org

Jan Sipöcz, Niveau Stable, 2016, gravure sur diapositive

Terra Incognita L’imaginaire est source de création. Cette évidence mérite pourtant d’être explorée plus en amont, en remontant indéfiniment jusqu’à l’origine même des choses. Jusqu’à l’origine du monde. L’imaginaire est également source de renouveau, il puise dans le néant – celui qui nous guette, celui qui nous environne – pour nous régénérer sans cesse. Les diplômés de l’ENSAD-Nancy l’ont bien compris. En témoigne cette exposition plurielle, fantasmatique et surtout vitale. (E.A.) Jusqu’au 24 février à la galerie NaMiMa de l’ENSAD, à Nancy www.ensa-nancy.fr

Julie Deutsch, Boussaye

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Jardin Infini

Max Ernst, Pétales et jardin de la nymphe Ancolie, 1934

De tout temps, le jardin a suscité les fantasmes des artistes : qu’il soit ouvert ou clos, exposé ou à l’abri, il devient l’espace des voluptés, une extension à la pensée. Avec les œuvres de Pierre Bonnard, Max Ernst, Dubuffet ou Claudio Parmiggiani, on cultive près d’un siècle d’un imaginaire qui n’a cessé d’en explorer les recoins et les possibilités formelles, qu’elles soient réalistes, plus sèches ou purement surréelles. (E.A.) Du 18 mars au 28 août au Centre Pompidou-Metz www.centrepompidou-metz.fr

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Tony Cragg « Je crois que la matière est tout ». Qu’il s’agisse de bois, de verre, de plastique ou de bronze, Tony Cragg instaure un dialogue intense avec la matière. Lequel dessine la force de son œuvre. Chaque objet, souvent complexe et élégant, qui nait des mains de l’artiste anglais associe les qualités propres d’un matériau à la vitalité d’une forme. Une belle occasion de (re) découvrir le travail de l’un des sculpteurs contemporains les plus importants. (G.A.) Jusqu’au 3 septembre Au MUDAM Luxembourg, Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean www.mudam.lu

Tony Cragg, Forminifera, 1994 Collection Mudam Luxembourg - acquisition 1996 © Photo: Rémi Villaggi / Mudam Luxembourg

Night Shift Imaginons-nous un instant entre les cimaises du Casino du Luxembourg. Plongés dans le noir. N’ayant pour autre repère que des objets du quotidien. Un sentiment d’inquiétante étrangeté dément leur apparence familière. « La nuit ne nous engloutit pas, elle nous fait trébucher », dit un proverbe sorabe. Constamment à la frontière entre rationnel et irrationnel, le duo FORT, Alberta Niemann et Jenny Kropp, aime mettre à mal notre confiance en la réalité. (G.A.) Jusqu’au 9 avril Au Casino, forum d’art contemporain, à Luxembourg www.casino-luxembourg.lu

FORT, Somebodies, 2015. kestnergesellschaft, Hannover Photo : Raimund Zakowski.

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17,18 & 19 mars 2017

ALLTTA (20SYL & MR. J. MEDEIROS) • MOON DUO • PETIT FANTÔME • THE WANTON BISHOPS PANDA DUB • TRISTESSE CONTEMPORAINE • PART COMPANY • ROMARE • PAPOOZ BON ENTENDEUR SHOW • TEQUILASAVATE Y SU HIJO BASTARDO • ZOMBIE ZOMBIE TOTORRO • BATUK • T/O • RUBIN STEINER • WOODIE SMALLS • BLACK BONES GRAND ORCHESTRE PSYCHÉDÉLIQUE DE NOUVELLE AUSTRASIE • MEUTE • THE GARDEN ABSTRAXION • AWIR LEON • TUSCALOOSA • VAUDOU GAME • DÉBRUIT • ROPOPOROSE RADIO MINUS SOUND SYSTEM • NO METAL IN THIS BATTLE • LE DÉBUT DE LA FIN L’OBJET • M.A BEAT ! • TIPHAINE WARY • KISSAMILÉ • LUNA GRITT L’auTre CaNaL - NaNCY & HaLLe reNaIssaNCe LAUTRECANALNANCY.FR #LaC10aNs

schlep

30 groupes 3 SCèNES


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Nada Surf 15.11.16 L’Autre Canal

Nancy

Par Fanny Ménéghin Photo : Arno Paul

Dans la grande salle de L’Autre Canal, Nada Surf finit ses balances, quelques heures avant le concert. Pendant ce temps, le studio photo prend forme. Les dernières lumières sont réglées, et le temps de dérouler le fond blanc, Matthew Caws, le chanteur, arrive en nous saluant dans un français impeccable. Il est suivi de Daniel Lorca, le bassiste, une cigarette éteinte à la bouche. Il la pince entre deux doigts quelques secondes, et la remet au coin de ses lèvres, pressé de pouvoir l’allumer, peut-être. Enfin, Ira Elliot et Doug Gillard, qui assurent la batterie et la guitare, rejoignent leurs coéquipiers sous les projecteurs. Daniel reprend sa cigarette à la main, et la cache à peine pendant les prises de vues. Les flashs crépitent une dernière fois, et Matthew nous accueille dans sa loge pour discuter du dernier album de Nada Surf, You Know Who You Are. Il ne faut pas se méprendre, le titre n’a pas été choisi pour son sens littéral : « Dans la chanson Out of the Dark, je dis : « Nothing happens for a reason, nothing is meant to be », explique Matthew, c’est une forte capacité des humains de pouvoir trouver des raisons pour tout, mais je crois qu’en fait il n’y en a pas. On est plutôt motivé par nos intuitions. Ce n’est pas nécessaire d’être exactement la personne que tu veux être instantanément, mais la réponse viendra, si tu te demandes qui tu es vraiment. Il faut se mettre un peu moins de pression sur les épaules. On a voulu que le titre de l’album soit inspirant : tu ne sais pas qui tu es, mais peut-être que tu le sauras un jour, et il ne faut pas arrêter de chercher. C’est un sentiment assez universel. » Dans ce nouvel album, on retrouve les mélodies tendrement pop qui font l’identité de Nada Surf depuis une vingtaine d’années. They know who they are, c’est certain. « Aujourd’hui on se lâche beaucoup plus dans nos morceaux, nous confie Matthew. Les textes sont plus directs et les rythmes plus assurés. Au début je me prenais beaucoup la tête, mais maintenant je laisse mes intuitions me guider. » Dans cet opus, Matthew rend un hommage à Paris, où il a vécu durant son enfance. « Le morceau Rushing est

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une lettre d’amour à la ville » et ce n’est pas difficile à comprendre quand on regarde le clip, tourné place de la République et sur les Champs-Elysées. C’est donc tout naturellement que Nada Surf a accepté de faire un concert au Bataclan, en décembre dernier, « c’est une de nos salles préférées, on y a joué souvent, trois fois ». Il rit en voyant notre mine circonspecte. « Pour nous trois fois c’est beaucoup, car en 20 ans on n’a pas eu l’occasion de venir régulièrement dans une même salle. » Espérons que L’Autre Canal devienne aussi un de leurs lieux privilégiés. Le concert est désormais dans moins de deux heures. À l’extérieur, des fans attendent déjà devant la porte avec, dans les yeux, l’espoir de croiser un des membres du groupe ; peut-être Daniel Lorca qui sortirait, enfin, fumer sa cigarette.


A-Wa 09.12

PréO

Oberhausbergen

Par Marie Bohner Photo : Arno Paul

Le clip Habib Galbi des trois sœurs de A-Wa affirme leur côté princesses des sables qui n’ont pas froid aux yeux – en parenté avec M.I.A. et les autres. Tair, Tagel et Liron Haïm habitent en Israël et chantent en dialecte arabe. Elles mêlent une énergie primale, un esprit festif quasi balkanique, des chants traditionnels yéménites et des sons électro hip-hop. Passeuses galvanisantes, au top. Vous dites faire « de la musique de femmes ». Qu’est ce que ça signifie ? Liron : Les femmes au Yémen étaient analphabètes à l’époque de notre grand-mère. Elles exprimaient leurs ressentis, leurs rêves, par les chansons. Cette tradition orale passait de l’une à l’autre. Notre grandmère chantait en travaillant dans la maison. Nous avons conjugué cette tradition au présent. Tagel : Les chansons de l’album sont ancestrales. Nous avons eu besoin de nous les approprier. Liron : Il fallait leur donner plus de peps. Tair : Les raccourcir aussi car elles sont longues et monotones. Nous avons joué avec elles. C’était une bonne façon de... Tagel : …nous exprimer. Tair : Oui ! [rires] Tagel : Mais nous avons gardé beaucoup d’éléments : les questions-réponses, le dialecte. En ajoutant les harmonies vocales...

Parfois en Europe nous avons une vision un peu morne des femmes du Moyen-Orient et du Yémen... Avez-vous conscience que vous révolutionnez cette image, d’une certaine façon ? Tair : Nous cultivons le fait d’être libres, de faire ce que nous voulons, de jouer avec les couleurs. Nous espérons que les gens qui écouteront notre musique s’en inspireront. Nous avons tous des identités multiples. Ça ne devrait pas être un problème de venir d’un petit village, ou d’être d’Israël et de chanter en arabe. Et d’être une femme, bien sûr. Le fait de mettre des baskets avec des tenues traditionnelles, de sauter partout sur scène, tout ça se rapporte à l’idée de la liberté. Quels sont les éléments essentiels de la musique yéménite traditionnelle ? Tair : Les mélodies sont comme des serpents qui vous enlacent, groovy... Avec simplicité. Notre travail en studio a débuté par les voix, seules. Puis les instruments sont venus. Sur scène, c’est une célébration. Cette simplicité atteint un autre stade pour faire vivre l’esprit des femmes yéménites et leurs vibrations. Liron : C’est une musique accessible. Nous sommes encore les trois petites filles qui dansaient dans le salon devant la famille et les amis, qui voulaient être musiciennes et faire des concerts dans le monde entier... Comment expliquez-vous l’accueil formidable que vous recevez en France et en Europe ? Liron : On se donne à fond sur scène, tous les soirs, depuis le début : je crois que les gens reçoivent cette énergie. En tout cas, ils nous la renvoient, avec de l’amour. Tair : Peut-être que les gens ont faim d’une musique qui sonne d’ici et d’ailleurs en même temps, d’un monde à l’autre...

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The Comet is Coming 15.10

Nancy Jazz Pulsations

Par Benjamin Bottemer Photo : Thibaud Dupin

The Comet is Coming : un nom en forme d’avertissement qui annonce une explosion sonique née d’une collision scénique, la rencontre du claviériste Dan Leavers et du batteur Max Hallett avec le saxophone de Shabaka Hutchings, qui s’invite sur scène lors d’un concert de Soccer96, la formation électro du duo. « Ce soir-là, on avait trouvé notre Robert Plant ! » lance Max, ce qui fait bien marrer les autres. « Dans le sens d’une énergie, d’un esprit rock, du fait qu’il a apporté avec son saxophone une voix, une humanité à notre musique, c’est assez juste », reprend au vol Dan Leavers. Véritable boulimique de projets (Melt Yourself Down, Sons of Kemet, avec The Heliocentrics ou Anthony Joseph), « King Shabaka » symbolise idéalement une nouvelle scène jazz londonienne faite d’univers composites, au service d’une musique enthousiasmante et novatrice. Qu’il se fonde parmi les bidouillages électroniques de ses comparses ou se lance dans des dialogues mélodiques enivrants avec ceux-ci, Shabaka Hutchings pilote avec brio au sein de cette odyssée stellaire psychédélique rappelant l’univers de Sun Ra. « Quand je joue avec Dan et Max, j’ai la sensation d’un rayonnement, ça me donne immédiatement le sourire », décrit-il. Une métaphore solaire rejoignant parfaitement la comparaison avec le jazzman à la philosophie cosmique... Certains titres de Channel the Spirits, leur premier album, font songer à des croisières intergalactiques :

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Journey Through the Asteroid Belt, Slam Dunk in a Black Hole, tandis que The Prophecy, New Age ou End of Earth ressemblent à autant d’oracles terribles. « La science-fiction est une forme d’expression très riche qui nous inspire, qui parle autant d’imaginaire que de problèmes socio-économiques ou environnementaux, note Dan. Les possibilités techniques qui permettent de se dépasser, les enjeux que leur usage implique, la perspective de quitter son monde pour se connecter à autre chose... c’est fascinant, stimulant. » Il suffit de les écouter parler de la scène finale de 2001 : l’Odyssée de l’espace, « des visions qui entrent en collision, des peintures en mouvement... la musique, c’est aussi cela » ou de Star Trek, leur série fétiche. « C’était le premier programme SF intéressant, avec cette notion pacifiste d’exploration, de rencontre avec l’inconnu, qui réinterrogeait la notion d’humanité. Le mouvement, la découverte, l’ouverture, sortir des sentiers battus... cela nous a inspiré culturellement. » L’espace, ses couleurs, ses corps célestes, ses mystères, sa froideur glacée comme sa chaleur incandescente... la musique de The Comet is Coming, propulsée par une source d’énergie à la puissance quasi mystique, retranscrit ces images à merveille. Écouter les douze pistes de leur premier voyage exploratoire, c’est faire autant de pas vers l’infini.


Victor Kiswell 19.11

Bibliothèque centrale et Greffier

Mulhouse

Par Sylvain Freyburger

L’exploration du patrimoine discographique mondial serait-elle une voie royale vers la compréhension de l’humanité ? Victor Kiswell, DJ, vendeur de disques et « digger », en est convaincu. « J’adore les voyages, l’histoire et la géographie. Quand je vais dans un pays, je trouve toujours un moment pour aller dans les boutiques de disques. Et sur la route, je vis une aventure humaine, linguistique, anthropologique, culinaire… J’ai la passion des hommes, chercher des disques me fait vivre tout en comblant ma curiosité. » Victor vend ses disques à domicile, en prenant le temps de raconter les histoires liées à la musique contenue sur la galette de vinyle, à la pochette, aux conditions de sa découverte. Il s’est aussi retrouvé en position de pourvoyeur de sons auprès de producteurs et DJs hip-hop ou électro pointus. « En tant que vendeur et DJ, je dois lutter contre une volonté de garder les disques secrets, exclusifs… Je tiens à la notion altruiste de partage, je suis un passeur ! »

D’où la création de Radiooooo (radiooooo.com), une incroyable machine à voyager dans le temps et dans l’espace, une web-radio pas comme les autres : sélectionnez un pays sur la mappemonde, une décennie, et c’est parti… « Ce qui est amusant, c’est de voir la manière dont la musique évolue géographiquement, il y a une part de sociologie et de politique là-dedans. » Ceci, sans jamais perdre de vue la notion de plaisir : la quête de Victor, c’est celle du groove sous toutes ses formes, porté notamment par le funk et ses infinis métissages, de l’Afrique au Japon, du Québec aux pays arabes. Sa série «Vinyl Bazaar », disponible sur la plateforme spicee.com, part à la découverte des musiques et des disquaires nichés au cœur de villes bouillonnantes comme Le Caire ou Beyrouth – le troisième épisode, consacré à la capitale libanaise, ayant été projeté à la Bibliothèque de Mulhouse à l’invitation de la jeune et prometteuse association Y.O.L.O Movimiento. Un set de DJ au Greffier, bar repris depuis peu par un autre amoureux du groove en la personne d’Hamid Vincent, a achevé d’électriser la Cité du Bollwerk, creuset de toutes les nationalités du monde où Victor Kiswell se devait de poser un jour ses valises. À défaut de les remplir de tranches de vinyles, une fois n’est pas coutume.

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Frédéric Boyer 23.11

Librairie Kléber Strasbourg

Par Emmanuel Abela Photos : Pascal Bastien

On le supposait esthète et Frédéric Boyer ne nous déçoit guère. Au moment de débuter l’entretien, il commande un verre de vin blanc, « régional de préférence ». Il se justifie : « Puisque je ne suis pas de la région. » Son choix se porte sur un Riesling, parce que plus sec. Il s’étonnera même de mon propre choix, un Perrier, jugé très sobre. « Vous êtes sage ! », s’amuse-t-il. De sa bouche, ça me surprend presque, tant il me semble, lui, incarner cette sagesse, cette juste distance qui l’amène à embrasser totalement les projets : le roman, la pièce de théâtre, le pamphlet ou l’essai historique. Nous n’avons même pas le temps de nous remettre de son dernier roman, le troublant Yeux Noirs, que déjà il enchaîne avec une Bible illustrée par Serge Bloch chez Bayard, le fameux éditeur chez qui il avait dirigé une nouvelle traduction de la Bible justement, avec Olivier Cadiot, Emmanuel Carrère, Jean Echenoz ou Florence Delay, entre autres écrivains de renom. Certaines de ses formes sont presque indéterminées, à la lisière entre roman et poésie, comme ce fut le cas avec Dans ma prairie, un petit ouvrage délectable publié en 2014. « Oui, c’est à la fois une confession personnelle et un poème », admet-il, sans insister sur le fait que la clé se trouve ailleurs, notamment dans son opuscule Quelle terreur en nous ne veut pas finir ?, dans lequel il nous rappelle que selon saint Augustin « la mémoire, ce sont des campi, des champs, des prairies. C’est-à-dire un lieu ouvert à explorer. » Une précision d’un livre à l’autre qui brouille fortement le sens du texte, tout en le renforçant. Comme s’il creusait un sillon sans fin. Ce passage sans transition d’une forme à une autre est-il sa façon à lui de parcourir le champ des possibles ? Il nous confirme qu’il « aime travailler sur la plasticité de la forme et trouver celle qui correspond au projet qu’[il] prépare. » Et de nous avouer : « De toute façon, je me sens assez mal à l’aise avec les formes fixes. C’est ma manière sans doute de tenter de rendre les choses plus accessibles. » Il nous rappelle que c’était le cas, par exemple, lorsqu’il avait traduit la Chanson de Roland : « J’avais envie d’aller au-delà de la traduction. Je voulais écrire une sorte de monologue pour m’approprier davantage le texte sur un mode théâtral. Je donnais ma lecture de ce livre qui se rapprochait de l’essai personnel. Le titre Rappeler Roland renvoie à ma pre-

mière intention : rappeler cette chanson aujourd’hui avec une forme qui passe à la fois par la traduction et le monologue dramatique. » En prenant cet exemple, il nous rappelle autre chose : l’auteur n’est jamais très éloigné du traducteur, et vice versa. Il fixe très vite ses propres limites aux contours de l’exercice : « Je ne me sens pas passionné par la traduction, et je ne me considère pas comme un traducteur au sens strict. Pour moi, précisément, la traduction est une forme comme une autre qui me permet de prendre possession d’un texte ancien et d’en créer quelque chose de soi. » Il n’omet pas de préciser que la « traduction s’adresse à un lecteur et qu’elle favorise plusieurs rencontres possibles entre ce lecteur et le texte d’origine ». Avant de le rencontrer, je me posais la question d’une telle capacité à manier la langue – ou plus précisément les langues –, et de chercher ainsi à poser sur le papier des versions qui tranchent avec celles qu’on a pu lire par ailleurs. Certains lui reprochent certaines libertés, moi pas. Et même si pour ses Sonnets, Frédéric Boyer prend le parti de s’abstraire des règles typographiques ou de ponctuation, à la lecture c’est bien Shakespeare qu’on entend respirer. Il est assez aisé de comprendre qu’il cherche à renouer avec une certaine modernité. Au point qu’il en devient celui qui se rapproche le plus de l’esprit du texte originel. « Je suis content que vous me le disiez. Généralement, quand on est gentil on me dit : “Vous allez assez loin dans la traduction…” Or, je ne pense pas cela du tout. J’ai le sentiment de respecter le texte au maximum. Mais on traduit toujours avec le rapport qu’on entretient à sa langue. Quand François-Victor Hugo [le 4e fils de Victor Hugo, ndlr] traduit Shakespeare en prose, c’est très beau mais c’est fait en rapport à sa langue, une langue du XIXe. Je revendique ce statut : de proposer une traduction contemporaine, même si on ne retrouve pas les phrases de Shakespeare. De toute façon, ce ne seront jamais les phrases de Shakespeare ! » De manière concrète, comment cela se passe ? Se projette-il dans la pensée de l’auteur avec la volonté de s’approprier le texte totalement ? « Oui, je me projette, je le fais avec un niveau de projection presque dramaturgique. Comme un metteur en scène qui indique au comédien de faire quelque chose, je m’indique à moi-même quoi faire : de prendre le texte et de le découper autrement, en tout cas de faire entendre

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quelque chose que moi-même j’entends. » Ce qui paraît tout à fait étonnant, et c’est le cas de la Bible avec le découpage en Ancienne et Nouvelle Alliance à la place de L’Ancien et du Nouveau Testament, tout comme pour les Confessions de saint Augustin, qui deviennent Les Aveux, la rupture qu’il opère tend à restituer le sens premier, véritable, des textes qu’il traduit. «  Oui, j’aime l’idée que ça puisse faire débat avec pour la Bible cette idée un peu particulière qui dépasse le sujet qu’on aborde : c’était aussi une façon de créer un manifeste sur ce que la littérature contemporaine pouvait prendre en charge. Après, concernant Les Aveux, je maintiens que c’est la bonne traduction ! » On le constate, sa relation aux textes est hautement affective, lui-même la qualifie de « chamanique ». Comme s’il était pris en fragrant délit, il se disculperait presque, sans perdre pour autant de vue ce qu’il cherche à créer : « C’est une image, bien sûr. Mais c’est une image qui tend à expliquer le rapport que j’entretiens aux textes anciens. Je me situe dans un rapport de convocation – et non de traduction. Je cherche à convoquer le texte dans le présent. Pour moi, traduire c’est appeler le texte à moi, vers moi. Ça a des conséquences réciproques dans la mesure où ça transforme la personne qui appelle. C’était aussi pour désigner, dans un texte comme Dans ma prairie, un rapport au lyrisme, même si ça n’est pas très à la mode. » Ce rapport au lyrisme, on le retrouve effectivement dans ce texte auquel on retourne sans cesse, Dans ma prairie précisément, avec ses images obsédantes, mais aussi dans son dernier roman, Yeux Noirs, sorti à l’automne dernier. Cet ouvrage explore le souvenir d’une personne aimée, au moment de l’enfance. De ce souvenir naissent d’autres souvenirs, dont certains tout aussi troublants. Avec au final, comme sujets du livre, l’amour, le premier, l’ultime, celui qui nous obsède toute la vie durant, mais aussi la question de l’enfance et ces instants premiers qui nous conditionnent… L’enfance, comme une terre perdue, un âge d’or. « Oui, pour moi le véritable ressort de ce livre, c’est justement le rapport au souvenir. Le grand mystère de la mémoire, c’est l’enfance. C’est là où tout se constitue, mais où tout

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— Je me situe dans un rapport de convocation – et non de traduction. Je cherche à convoquer le texte dans le présent. — se perd aussi. On ne retrouve pas son enfance. Or, notre enfance peut nous retrouver. Dans le livre 2 des Aveux, saint Augustin nous dit : “L’enfance nous quitte, mais elle ne disparaît pas. Elle va ailleurs. Où est-elle ?” » De là, l’idée d’une constellation de souvenirs que Frédéric Boyer « convoque » – une nouvelle fois – dans son roman pour n’en reconstituer qu’un seul, en vain. On ne peut s’empêcher de penser à ce magnifique texte de Beckett, Cap au pire, lui aussi basé sur un souvenir d’enfance. À cette différence près que ce souvenir de Beckett se reconstitue par fragments d’images, lesquels se précisent de manière plus nette, de page en page, au fur et à mesure du


récit. Le constat au final est voisin : l’impossibilité d’accéder au souvenir dans son intégralité. « Oui, c’est comme s’il y avait un trou noir à l’origine de notre rapport à nous-mêmes. » On l’interroge sur l’adresse singulière du narrateur à son interlocuteur imaginaire : Ô Lac. Cet appel intervient de manière récurrente, comme une litanie. « Oui, répète-t-il, comme une litanie. Quand l’enfance nous quitte, il nous devient impossible de nous adresser à cet interlocuteur. C’est une énigme assez douloureuse. Voilà une voix qui était amie, consolatrice, et qu’on ne pourra plus jamais convoquer. » On l’interroge sur le nom de cette interlocuteur, Lac. « Oui, il est peut-être la marque d’un mystère. » D’un mystère qui passe par le corps. Un corps qu’on retrouve entraîné dans une chorégraphie intime. « Effectivement, l’autre grand sujet du livre est le rapport au corps. L’apprentissage de la sexualité se fait pendant l’enfance au moment où nous partons à la découverte de notre propre corps, mais aussi de celui des autres. J’aime l’idée que dans le livre, ces corps opèrent une chorégraphie. Du possible et de l’impossible. C’est le cas à chaque apparition dans

le livre : elle ravive quelque chose. » On lui signale avec un brin de malice qu’à quelque occasion, il se retrouve, lui le narrateur, dans une position de passivité, ce qui lui permet d’explorer une langue directe, particulièrement crue. Il s’en amuse et nous explique à très juste titre que l’enfant n’est pas que joueur, mais qu’il est « joué beaucoup ». Jouet souvent. « Oui, cette image est prégnante dans le livre », insiste-t-il tout en admettant le malaise que cela peut provoquer chez le lecteur. « Le malaise fait partie de la littérature. » Tout comme la sensualité et la grâce, seraiton tenté de rajouter à la lecture de Yeux Noirs. Avant de le quitter, je ne manque pas l’occasion d’évoquer la présence dans son texte d’E. E. Cummings, auteur charnel dont l’un des poèmes rejoint les citations de saint Paul ou saint Augustin. « Ah, E. E. Cummings, je l’ai choisi pour deux raisons : je l’ai lu très tôt, dès mes quinze ou seize ans – il m’a toujours accompagné. Et puis je trouve que sa poésie entretient un rapport à l’enfance et au langage de manière enfantine, joueuse et déstructurée. J’ai donc voulu rythmer mon texte et faire entendre cela. »

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Costa-Gavras 6.12

Librairie Kléber

Strasbourg

Par Emmanuel Abela et Françoise Abela-Keller Photos : Pascal Bastien

On ne peut pas commencer cette interview sans évoquer Raoul Coutard disparu tout récemment. Il a été votre directeur de la photographie sur deux de vos films majeurs, Z et L’Aveu. Raoul avait cette capacité formidable à saisir l’histoire tout de suite, à comprendre les acteurs et à faire ce que le metteur en scène voulait. Après, et ça devenait une nature chez lui, il proposait sans arrêt des choses nouvelles. Quand on a fait L’Aveu, il voulait aborder une forme classique à cause de l’histoire, avec un éclairage très spécial qui correspondait à la lumière des pays de l’Est, un éclairage traditionnel tout en s’adaptant plan par plan. Heureusement, il était encore vivant quand on s’est attaqué à la restauration des films pour l’édition DVD [les 9 premiers films publiés en coffret chez Arte Éditions, ndlr]. Je tenais beaucoup à ce qu’on le fasse ensemble pour retrouver exactement la photo d’origine. Généralement, on a tendance à atténuer la lumière avec le traitement numérique – un peu plus de rouge ici, un peu plus de rose là –, mais sur tous les films, que ça soit en présence du chef opérateur ou pas, on a tenté de restituer la photo telle qu’elle avait été créée à l’époque. Il s’agissait de retourner à l’origine. On sait que Raoul Coutard a beaucoup travaillé avec François Truffaut et Jean-Luc Godard. Vous-même, vous étiez assistant à l’époque de la Nouvelle Vague, mais vous ne vous êtes pas inscrits dans leur manière de faire, en maintenant l’intimité à distance. Je ne pouvais pas faire comme eux, je venais d’une autre culture. Je l’ai compris très vite quand je suis arrivé en France. J’avais l’équivalent du baccalauréat, mais ça ne correspondait en rien à leur niveau de connaissance et de pratique. Nous avions le même âge, mais tous ces réalisateurs avaient acquis une expérience que je n’avais pas et que je n’ai pu acquérir qu’ailleurs. Et puis, je tenais beaucoup à faire des films comme je le sentais, moi. Et ce, quelque école que ce soit. En tant qu’assistant, les expériences que j’ai vécues auprès des maîtres comme René Clair, René Clément ou Jacques Demy – c’était aussi la Nouvelle Vague ! –, ont constitué un éventail qui m’a permis d’aborder les choses de manière très personnelle.

Avec certains de vos modèles en commun comme le cinéma hollywoodien et surtout Erich von Stroheim. Absolument ! C’est la nourriture de ceux qui font leurs premiers pas dans le cinéma. En tout cas, pour moi, Erich von Stroheim, et surtout son film Les Rapaces a constitué un choc total. J’étais inscrit à la Sorbonne en lettres. J’ai suivi d’autres étudiants à la Cinémathèque, et j’ai découvert cette chose, après une longue explication de Henri Langlois [fondateur de la Cinémathèque, ndlr] que j’avais mal comprise d’ailleurs – mon français n’était pas très bon. J’ai vu ce film et je me suis dit : voilà, le cinéma ce ne sont pas que des films de cowboys ou de belles jeunes femmes qui nagent – vous savez cette nageuse, Esther Williams ! –, c’était autre chose. Une autre vision du monde, avec son lot de tragédies. Ça m’a profondément marqué. Après, bien sûr, j’ai vu plein de films comme ceux de Renoir par exemple. Yves Montand et Simone Signoret, vous les avez rencontrés à l’occasion du tournage du Jour et l’Heure, si bien qu’on les retrouve tous deux dans votre premier long métrage Compartiment Tueurs. En quoi leur amitié vous a-t-elle conforté dans votre démarche au moment de faire Z et bien sûr L’Aveu ? Ça n’est pas une amitié habituelle, dans la mesure où je n’étais qu’un simple assistant quand je les ai rencontrés. En fait, ce qui s’est passé c’est que Simone Signoret s’était beaucoup intéressée à la guerre civile grecque. Elle était très proche de Kostas Axelos, un philosophe qui lui avait expliqué les problèmes politiques de la Grèce. Un jour, elle m’a demandé de la renseigner sur la vie quotidienne au pays, je la lui ai racontée. J’en ai profité pour lui évoquer le parcours de mon père qui était résistant. Ça la fascinait, mais surtout ça lui permettait d’accéder à un autre niveau de compréhension de cette période-là. Yves Montand est passé me voir : « Vous jouez au volley-ball, non ? Eh bien, passez nous voir à la campagne. Nous avons besoin de constituer une équipe complète. » Par la suite, c’est devenu une habitude, ils invitaient beaucoup de jeunes comme ça. Un jour, j’ai présenté le scénario de Compartiments Tueurs à Simone. Elle l’a lu très vite, mais de manière particulière : j’avais prévu de constituer un couple avec Catherine Allégret [la fille de Simone Signoret, ndlr] et Jacques Perrin. Elle m’a dit : « Non non non, Catherine passe d’abord son bac, après on verra ! » Mais par contre, elle a accepté un rôle elle-même dans le film.

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— Nous traversons une phase historique qui tend à l’individualisme : c’est chacun pour soi. —

J’étais stupéfait, je n’aurais jamais osé lui proposer. Yves Montand est venu me voir : « Il paraît que tu as un bon scénario, tu n’aurais pas un rôle pour moi ? » Du coup, c’est devenu un film d’amis, presque de famille. Catherine, je l’ai intégrée par la suite. Elle n’a pas eu son bac, mais tant pis ! [rires] Vous leur avez proposé Z, puis L’Aveu. Oui, c’était automatique. Et pour L’Aveu encore plus, dans la mesure où Jorge Semprún [scénariste du film, ndlr] faisait partie du groupe, tout comme Chris Marker ou Michel Foucault. Tout devenait plus facile. En tant que jeune Grec qui connaît mal la vie française et qui, en bon Méditerranéen, a tendance à exprimer des opinions très tranchées, il était bon d’apprendre que ça n’était pas ça : il fallait apprendre à réfléchir. À raisonner avant de dire quoi que ce soit. Rétrospectivement, vu l’engagement des deux, étaitce une évidence pour Montand et Signoret de tourner dans L’Aveu ? C’était plus qu’une évidence, c’était un devoir ! Un devoir envers eux-mêmes. Ils étaient tellement engagés dans le combat contre la bombe atomique que leur premier choc a été de constater que les Soviétiques s’en étaient dotés. Sans avoir jamais été encartés au Parti communiste, ils en étaient pourtant très proches. Ils s’en sont éloignés, mais sans jamais prendre une position contre. Pour toutes sortes de raisons, amicales notamment. L’occasion ne s’était pas encore présentée. Du coup, quand je leur ai proposé L’Aveu, ça devenait l’occasion idéale aussi bien pour eux que pour Jorge Semprún. Pourquoi ? Parce qu’il s’agissait d’une histoire vécue, vraie. L’homme, Artur London, était vivant, il résidait à Paris. Le livre qu’il avait écrit avait provoqué un choc formidable pour tout le monde. Quand j’ai souhaité l’adapter,

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Jorge m’a dit “oui”, même si ça n’était pas simple de concentrer 500 pages en plus de 2 heures et demi de film. Yves Montand m’a demandé : « Jorge est avec toi ? On y va tous ensemble ! » Simone a hésité un tout petit peu plus, pas pour des raisons politiques, mais parce qu’elle ne comprenait pas qu’une femme, Lise London, puisse écrire pour dénoncer son mari. Au bout d’un moment, elle a accepté. Elle souhaitait se joindre à nous. C’est un rôle essentiel dans le film… Oui, essentiel… Mais Simone a compris que si elle n’avait pas accepté le rôle, ça aurait été mal interprété. Philippe Claudel évoque à votre propos un « poète du tragique ». Il sous-entend par là que vous montrez le conflit qui existe entre l’affirmation des aspirations individuelles et la déshumanisation de la société. Cette déshumanisation, on la voit se faire. Et de plus en plus. Ma génération a connu un grand moment d’espérance. Malheureusement, on le constate, nous vivons une période de totalitarisme économique. Plus personne n’a de prise. Nous traversons une phase historique qui tend à l’individualisme : c’est chacun pour soi. Chacun cherche à sauver ce qu’il peut, ça pousse au tribalisme. Et ça c’est la pire des choses pour une démocratie. Malgré tout dans votre cinéma, il reste un espoir. Oui, il reste un espoir parce que l’homme a toujours résisté. Je le montre dans Amen, mais ça apparaissait déjà dans Section spéciale : au pire moment, les gens continuent de résister. Mon crédo reste le même : la résistance ! Costa-Gavras, L’intégrale vol.1 (1965-1983), Arte Éditions


chicmedias éditions

Collection desseins La collection desseins laisse libre cours aux artistes : photographes, plasticiens ou illustrateurs en publiant leurs carnets. Une adresse au corps, à la nudité, à la sexualité voire à la pornographie.

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Par Emmanuel Abela Photos : Olivier Roller

L’apparition François Truffaut s’interrogeait sur les femmes considérées parfois comme des apparitions. Dani, qui a tourné avec lui, revient sur sa propre vie, qu’elle a justement traversée comme une sublime apparition.

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La vie nous réserve bien des surprises. Il suffit d’un rendezvous au Café de Flore avec Dani pour s’y retrouver un matin, au petit déjeuner, avec Peter Knapp et notre amie Caroline Châtelet. Au moment de passer un appel à Dani, histoire de confirmer l’endroit, qui voit-on entrer au premier étage du célèbre café parisien ? Isabella Rossellini ! La sublime actrice italo-américaine nous voit blêmir, mais on lui épargne le plan très provincial à la Ross dans Friends avec sa liste « luminated », on regarde juste passer le bel ange rejoindre des amis au fond de la salle. Cinq minutes plus tard, on quitte le lieu pour se rendre chez Dani, rue de Rivoli. Une livraison l’empêche de passer au Café de Flore, ça nous ravit. Isabella, Dani, c’est presque irréel… Sur le chemin, on se remémore les paroles de Paris le Flore d’Étienne Daho : « En terrasse, attablé / Regards lourds de sens et connivence pour qui cherche une main / Je n’attends vraiment rien, je viens pour y lire des bouquins / Artaud, Miller puis faut qu’j’aille / Traîner sans raison. » Moi, c’était Walt Whitman, mais qu’importe, cette magnifique reprise de The Gist semble très appropriée à la beauté de cet instant ensoleillé sur les quais. Sur l’iPhone, le morceau suivant : Rendez-vous, un extrait de la dernière compilation de Dani, une ballade dans le plus pur esprit pop, un nouvel hymne à Paris. « Nos rendez-vous je les revois / je les repasse / je te l’avoue / il n’y a personne à ta place. » Les images défilent : Dani, je la voyais beaucoup dans les magazines, je la guettais un peu ; Dani, c’était cette apparition dans les films de Truffaut, La Nuit américaine bien sûr, mais aussi sous la forme de courts extraits dans L’Amour en fuite ; Dani, c’est cette fille évanescente, chanteuse, actrice, modèle et égérie, dont je viens de lire, la veille, dans le métro, l’ouvrage qu’elle a publié récemment chez Flammarion, La Nuit ne dure pas. Mais nous voilà déjà devant chez elle ! Sur la sonnette figure le nom de famille qu’on vient de découvrir dans l’ouvrage. Elle nous accueille, absolument adorable. Un quick scan de la pièce nous laisse entrevoir quelques-unes des photos qui illustrent l’ouvrage, mais aussi en hauteur, sur une étagère, un coffret d’Étienne Daho, pas loin de la pochette en vinyle d’une vieille édition de 50.000.000 Elvis Fans Can’t Be Wrong, la fameuse compilation de singles sortie en 1959. Elvis, comme une récurrence, Étienne comme une évidence. On lui rappelle qu’on était présent à la Foire aux Vins de Colmar, en 2001, lors du concert d’Étienne pour les deux prises de la version live de Boomerang. « C’était vraiment la première fois qu’on la faisait en public. C’était un grand moment, Étienne s’en souvient, et moi aussi ! » Oui, on lui confirme que c’était un grand concert avec ce petit bonus à la fin. « La cerise sur le gâteau », rajoute-t-elle, avec une fierté non feinte. Elle s’enquiert, s’attache à l’ouvrage qu’on lui apporte, Le Saut de l’Ange, sur un autre ami très proche, Daniel Darc. Elle lui a emprunté le titre de son livre, La Nuit ne dure pas, tout comme elle a interprété la chanson Rouge Rose qu’il lui a destinée en 2003. « C’est une très belle histoire : j’habitais dans le XXe. J’avais dit à Frédéric Lo, son guitariste [et compositeur, ndlr], que je cherchais des chansons. Daniel m’a appelée pour me dire qu’il souhaitait me chanter ses dernières compositions. Il est venu avec Frédéric, muni d’une guitare sèche. Il m’a interprété ses chansons, je lui ai suggéré de m’écrire tout l’album pour

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garder l’unité. Quand je fais écouter cela au producteur Valéry Zeitoun, il me dit que c’est à Daniel de l’enregistrer. Il a signé chez Mercury, filiale d’Universal, ce qui allait devenir ce disque magnifique, Crèvecœur. Je me souviens d’un loft dans lequel il est arrivé, perdu – Daniel avait vraiment envie de refaire de la musique ! –, il y est arrivé, et ça c’est vraiment cool ! Mais j’ai chanté Rose Rouge avant que son disque ne soit achevé. » Elle poursuit son bel hommage à Daniel Darc, en rappelant qu’ils se connaissaient tous les deux depuis Taxi Girl. « Vous savez, dans la vie, on constate des silences ou des éloignements, mais ça n’est pas pour autant qu’on aime moins les gens ! » Son attachement, elle le manifeste par ce titre, La Nuit ne dure pas, plein d’un bel espoir. Au détour d’une page, on lit le nom de P.A.R.I.S, écrit comme dans la chanson de Taxi Girl. « Personne ne relève cela, mais bien sûr c’est fait exprès ! », s’amuse-t-elle, visiblement ravie de son clin d’œil discret. On s’attaque au contenu du livre, je signale à Dani un passage qui m’a saisi à la lecture. Ce moment où Benjamin, son amoureux, écrit de Paris à ses parents pour leur annoncer qu’il est déjà marié et qu’il a un enfant, Emmanuel. Là, coup de téléphone de Perpignan, la ville d’origine de Dani, le père annonce que sa mère arrive à Paris dès le lendemain. « Elle veut voir le bébé. Tout va bien. », la rassure-t-il. Elle rappelle ainsi la simplicité de ses parents, à qui elle consacre plusieurs chapitres, « un père un peu bourgeois, on va dire, mais une mère pas du tout. Ils manifestaient une générosité et un amour incroyable. La seule chose qu’ils voulaient c’est qu’on soit heureux. Quand ma mère a vu le bébé, elle m’a dit qu’elle l’emmenait à Perpignan pour s’en occuper et mon père était fou de bonheur parce que c’était un garçon. » Cette anecdote est assez symptomatique d’une vie parfois cahotée, mais structurée par des liens indéfectibles. « L’amour balaie, et les actes et les mots ! », insiste-t-elle. Elle réfute cependant le fait que je mentionne une autobiographie. Et elle a raison de le faire. « Je préfère appeler cet ouvrage “souvenirs” dans la mesure où j’enchaîne des images, sans la précision d’une vraie autobiographie. » Il est vrai que dans ses instantanés écrits, elle rajoute cette dose d’intimité qui nous conduit souvent à l’émotion. Justement, n’a-t-elle pas le sentiment de réunir la somme des remerciements qu’elle chercherait à formuler, à tous ces gens, hommes et femmes, qui lui ont permis de se construire ? « Quand j’ai commencé à raconter tout cela à Marie-Rose Guarniéri [la libraire des Abbesses qui l’accompagne dans l’écriture du livre, ndlr], des polaroïds sont apparus. Ce qui m’a construite c’est le regard des autres. Après, ce sont les circonstances qui m’ont conduite là où je suis : cette relation à Benjamin, un photographe – l’appareil photographique ne m’impressionnait guère dans la mesure où mon père pratiquait la photo – ; et puis, la musique qui a toujours fait partie de ma vie, avec dès l’enfance l’écoute des disques. Ma curiosité vient peut-être de là. » Dans l’ouvrage, elle nous rappelle ses écoutes premières, Buddy Holly, mais aussi Elvis, bien sûr, puis les Kinks. « C’est sûr, quand on me propose d’enregistrer un disque [un premier EP en 1966, ndlr], je me demande pourquoi moi et en même temps j’ai très envie de le faire. » Sa chance, elle la situe clairement comme la rencontre de gens « ordinaires dans la vie, extraordinaires dans leur art ». Ce qui surprend dans son parcours, c’est l’étonnante facilité à se voir proposer des expériences nouvelles. C’est le cas pour la

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photographie, la musique mais aussi le cinéma, alors qu’elle ne manifeste ellemême pas d’attente particulière. Elle ne se dérobe jamais, elle y va. « Oui, c’est une question de caractère. » Je lui rappelle que page 128, elle écrit « Comme dans la vie, il vaut toujours mieux dire oui que non, j’accepte. » Les “oui” en question marchent dans les deux sens : il y a ses “oui” à elle, spontanés, et les “oui” qu’on lui formule en retour. Elle nuance cependant : « Le choix est basé sur le fait de se sentir “exacte” à la situation. C’est comme en amour, il peut arriver de dire “oui”, mais parfois c’est “non”. » Cette manière de fonctionner lui permet d’embrasser son époque, et de croiser des gens issus de l’underground comme le chanteur glam-punk Alain Kan ou Jean-Jacques Burnel, le bassiste des Stranglers, mais aussi excessivement populaires, issus de la variété, comme Claude François et Thierry Le Luron. Et de citer Antoine de Caunes – « pionnier d’une nouvelle forme de télé » –, dont on se souvient qu’il produisait l’émission Chorus le dimanche, en direct du théâtre de l’Empire, le lieu même de l’enregistrement des émissions de Jacques Martin. Tout semble possible, les scènes se croisent, les personnalités aussi. Dani, devenue reine de la nuit, les côtoie tous dans le bar dont elle assure la gestion, L’Aventure. « C’était très bon enfant ! Si je prends l’exemple de Serge Gainsbourg et Jane, on se croisait déjà à l’époque de Salut les copains, là on se voyait parce que nos enfants avaient le même âge. C’était toute une génération qui évoluait en même temps, comme une famille. Avec des gens qui avaient des connexions dans le monde du cinéma, d’autres dans la musique ou l’écriture. » Elle nous évoque une période où l’on manifestait « plus d’amour, plus d’humour, plutôt qu’un déballage de culotte et d’on ne sait quoi ». Parmi les rencontres marquantes, il reste celle de François Truffaut. Mais pourquoi dit-il d’elle qu’elle « joue comme un plombier » ? Elle sourit : « Je lui ai posé la question, et il m’a répondu : “Tu sais, un plombier, c’est quelqu’un de très utile et d’adroit, qui vient durant un instant très bref ”. Il me disait que j’étais authentique, sans doute parce que je traversais ses films de manière insouciante. On se retrouvait pour La Nuit américaine dans ce décor, sans trop savoir ce qu’on allait jouer. Il disait “moteur“ ou “coupez”, mais il était de connivence avec le chef opérateur qui laissait tourner la caméra. Et puis, au final, on découvre des images vraies sur l’histoire du cinéma et ces dialogues qu’il nous “prenait”, ces choses qu’on se disait en dehors du tournage. Il nous les “empruntait” parce que c’était son écriture à lui, ses images à lui. Après, je ne porte aucun de


ses films. Il m’a proposé Une belle fille comme moi, mais ça n’est pas un film pour moi, physiquement. Bernadette [Lafont, ndlr] est la personne exacte. » On découvre à la lecture que Jean-Pierre Léaud n’osait pas lui poser la main sur la cuisse, alors que c’était précisé dans le script. Au bout de quatre heures, il s’est exécuté tout en s’excusant. « Pour lui, c’était une montagne ! Comme nous n’étions pas ensemble, il lui semblait hors de question de me toucher. » Ce qui est sans doute le plus touchant dans tous ses récits, c’est qu’elle n’exprime ni regrets ni aigreur. L’émotion vient d’ailleurs, de ses lettres qu’elle destine à toutes ces personnes, vivantes

ou disparues, à qui elle manifeste une gratitude sincère. Le lecteur se voit prendre la place de la personne à qui est destinée la lettre. Il lit, presque malgré lui, impudique, de bien vibrants messages d’amour. « Quand on écrit une lettre, on passe un moment avec le stylo et nos émotions. Je trouvais intéressant d’aborder les choses ainsi, de manière concise. En écartant l’inutile et même l’indicible. » Le procédé est troublant : il confère au bel ouvrage une valeur poétique indéniable. Par la création d’instants en suspension qui se prolongent indéfiniment, comme au terme d’une belle rencontre. DANI, showcase chicmedias gratuit dans le cadre de Strasbourg mon Amour le 19 février au Café des Amours, place Kléber, à Strasbourg www.strasbourg-monamour.eu La Nuit ne dure pas, Flammarion / Mercury

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Par Antoine Couder

Brian Eno en 1978 par Marcia Resnick

L’œuvre en studio Dans son Essai d’ontologie phonographique, le philosophe Frédéric Bisson montre en quoi le rock a renouvelé nos catégories esthétiques en faisant de l’enregistrement un instrument d’écriture musicale.

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Vous écrivez que la pensée rock ne vient pas en marchant ou en tapant du pied, mais qu’elle est patiemment assise à la table de mixage, qu’elle pense en filtres et en overdub, qu’elle pense avec des potentiomètres… Que seraient les disques des Beatles sans George Martin, ceux de Joy Division sans Martin Hannett ou ceux des Talking Heads sans Brian Eno ? Je dirais que dans la deuxième moitié du XXe siècle, le rock a réinventé le phonographe en introduisant un nouveau type de choses : des œuvres-enregistrements. Les disques sont devenus autre chose que des traces ou des témoignages : des œuvres musicales à part entière, des entités esthétiques. Des choses qui se mettent à exister, indépendamment du mouvement socio-politique qui a historiquement conditionné l’émergence du rock. Cet œuvre-enregistrement produit alors ce que vous appelez « l’ubiquité sculpturale »… L’émotion que ressent l’auditeur fait intervenir non seulement une chanson, le « songwriting » mais, également, le timbre, le travail sur la couleur sonore. Gravé, cet enregistrement éternise le mixage. Partout, en des endroits différents du monde, à des moments différents, tout le monde écoute exactement la même chose. La copie d’un disque est ainsi l’œuvre originale. Cette universalité est en même temps une absolue singularité : l’œuvre est sculptée dans ses moindres détails sonores. Mais en quoi consiste la création musicale ? La création du virtuel. Une partition est un objet virtuel qui attend que quelqu’un la lise et la joue. À la différence du possible, le virtuel est chargé d’émotion, c’est un affect : il est disponible pour s’actualiser en affections vécues par des sujets conscients. Le studio a étendu le champ des affects musicaux, qui ne sont plus seulement mélodiques et harmoniques. Le disque est ainsi une réserve d’émotion potentielle. Du coup, la créativité du rock est aussi celle de ceux qui l’écoutent… Le critère pertinent pour l’expérience esthétique, ce n’est pas le « genre » musical abstrait ; c’est plutôt l’effet. L’auditeur, à mesure qu’il écoute, prend conscience que ce qu’il entend n’est pas détaché des conditions de sa production, il n’est plus dupe de je ne sais quel effet spécial… Ce n’est pas un hasard si, aujourd’hui, on publie en « intégrales » toutes les versions

provisoires enregistrées lors des sessions de studio. On peut ainsi suivre la trace du processus créatif en train de se faire, que manifeste le résultat phonographique final, comme l’on observe le mouvement d’un oiseau à la trace de ses pattes dans la neige. L’écoute serait alors une sorte de jeu de pistes ? Un morceau rock pense en images sonores, en effets de studio. On ne peut l’apprécier adéquatement qu’à condition de connaître et d’apprendre à entendre ces procédés grâce auxquels ses effets sont produits. L’auditeur idéal de l’œuvre rock est, en effet, un sujet éclairé, dont la perception est enrichie par sa connaissance des procédés techniques. C’est toute l’inventivité formelle du rock. La culture rock mobilise des éléments de connaissance (le contexte d’un enregistrement par exemple) et en même temps ce n’est pas une culture savante, c’est quelque chose de disparate, empirique et donc erratique. Le paradoxe de la répétition, c’est que d’une écoute à l’autre, des détails passés inaperçus vont apparaître. Celle-ci va alors intensifier notre rapport à la vie, créer des brèches dans le rythme un peu métronomique du quotidien, et c’est aussi ce que j’ai voulu montrer… comment l’objet disque s’insère dans la vie quotidienne et brise son déroulement ordinaire et normatif. Les disques sont des talismans, des puissances d’enchantement qui agissent sur le quotidien. L’esthétique, c’est ce qui peut produire des effets nouveaux et intéressants, et c’est ce qui m’intéresse d’un point de vue philosophique. Ce n’est pas que de la connaissance, c’est aussi et, par exemple, des erreurs d’enregistrement ou des erreurs de l’auditeur qui peut mal comprendre les paroles… ce que j’appelle les puissances du faux. D’ailleurs, c’est peut-être ce critère qui permet de différencier le rock de la simple variété : une culture empirique, qui progresse de proche en proche, d’erreurs fécondes en connaissances délicates. En ce sens, le rock peut-il être un objet de résistance ? Tactiquement, le rock vend des signes de rébellion qui immunisent l’industrie culturelle contre toute rébellion véritable. C’est à la fois un objet d’extension du capitalisme et en même temps, en effet, un point d’appui pour des résistances potentielles. Répétables chaque jour, les disques ne font pas forcément la révolution, mais, en les écoutant, il peut se produire des effets qui n’ont pas été prévus par la machine à normaliser. Après coup, lorsque des auditeurs se retrouveront, dans un concert par exemple, ils se reconnaîtront. Leur devenir est celui d’une communauté en essaim. La culture phonographique a anticipé ce qui a fini par advenir avec internet. LA PENSÉE ROCK, ESSAI D’ONTOLOGIE PHONOGRAPHIQUE, de Frédéric Bisson, éd. Vrin

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Par Emmanuel Abela et Cécile Becker

À la dérobée Pour sa 10e édition, le festival GéNéRiQ maintient le cap : des figures internationales dans des propositions intimistes et des nouvelles têtes. Passage en revue de quelques temps forts.

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Patti Smith Le morceau Farewell Reel sur l’album Gone to Earth en 1995 situe Patti Smith, dans une tradition folk, en rupture avec l’image d’artiste strictement punk qu’on veut systématiquement lui coller à la peau. Ça serait oublier un peu vite son extraordinaire talent de songwriter, et surtout le background folk qui l’a nourri, de Bob Dylan à Tim Buckley. C’est peutêtre en cela – en plus du lieu mythique de la chapelle NotreDame-du-Haut de Ronchamp reconstruite par Le Corbusier, comme chacun sait – que son concert, devant un parterre intimiste, constitue en soi un événement. Dans ce lieu hautement spirituel, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, elle revisite son propre répertoire en formation réduite, avec deux musiciens en acoustique. Ceux qui l’ont déjà vu ainsi, que ce soit à l’occasion d’une lecture publique ou d’un concert en formation réduite, l’attesteront : on retourne à l’essence même de la poésie américaine et de cette culture qui nous ramène à Walt Whitman, par-delà les poètes de la Beat Generation et bien sûr par-delà Arthur Rimbaud, à qui elle continue de vouer un culte sans réserve. L’histoire est celle-là, d’ailleurs, on a même eu l’occasion de la parcourir dans son best-seller Just Kids : avant d’être une pop-star, elle lisait ses textes, simplement accompagnée à la guitare par Lenny Kaye, alors encore jeune journaliste. Ce juste retour à l’origine de ce qu’elle est elle-même intervient dans un contexte forcément particulier. Au moment, où elle se doit, et nous tous avec elle, de retourner au combat. Celui d’une liberté bafouée. Nul doute qu’elle inscrira son set dans cette nécessité-là. Avec un regret peut-être de devoir raviver la flamme une fois encore, mais avec la conviction, n’en doutons pas, de l’artiste extrêmement salutaire qu’elle n’a jamais cessé d’être. (E.A.) – Photo : Olivier Roller

SURVIVE Si les quatre membres du groupe S U R V I V E étaient lecteurs assidus de ces pages, ils refermeraient aussitôt le magazine sur ce texte, maugréant à juste titre sur le fait que le nom de leur groupe soit une nouvelle fois accolé au phénomène Stranger Things, série fantastique à succès, produite par le géant Netflix. Il nous est cependant impossible de parler de la formation texane sans évoquer ce qui nous a fait adorer sa musique : ces quelques notes planantes, inquiétantes, cette nappe interstellaire en guise de générique à la série – incitant, fait rare, qu’on ne zappe pas son générique – et ces autres créations musicales l’imbibant dans une atmosphère obsédante, à la manière de la maison Carpenter. Ce fait d’armes n’est en fait l’œuvre que de deux de ses musiciens : Kyle Dixon et Michael Stein, causant, on l’imagine, des frustrations au sein de S U R V I V E qui évite donc sciemment le sujet. Mais qu’ils se réjouissent : c’est bien grâce au show sci-fi que nous avons accédé à leur album RR7349 : des synthés vintage hallucinés, des machines perforatrices, des sons à la fois désuets et audacieux, bref, la bande son idoine pour repousser les limites de l’imaginaire. Installés tous les quatre derrière leurs instruments, ils prouveront, une bonne fois pour toute, que leur musique se vit aussi sans Eleven et ce Demogorgon cruel et inquiétant (qui à force d’attendre la deuxième saison, nous manquerait presque déjà). (C.B.) Le 17 février au Moloco, à Audincourt

Le 14 février à la Chapelle de Ronchamp

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Shame

Shock Machine Il y a un âge, approximativement 30 ans, où on réalise que la musique devient un repère de nos années passées à accumuler la culture sonique qui constitue aujourd’hui ce que nous sommes. Il suffit de replonger dans ces vieux titres ou vieux albums pour constater que, si nous avons vieilli, les sensations, elles, ne changent pas. Nous avions vu passer le nom de Shock Machine comme on voit passer un train : avec un brin d’indifférence, attirés seulement par quelques sons pop finement produits. Nous nous sommes ensuite penchés sur l’homme, l’histoire, pour mieux nous approprier ces quelques titres et clips trouvés sur Internet. C’est exactement là que nous avons pris une claque : putain, 10 ans. Derrière Shock Machine se cache James Righton, claviériste et chanteur du groupe Klaxons, l’un des étendards de la génération Fluokids, qui nous avait fait approcher une forme de transe frénétique en 2007 avec leur album Myths of the Near Future, concentré de pop un peu pouet-pouet (avec le recul, il faut bien l’avouer), d’électronique adolescente et de rock façon Franz Ferdinand. Aujourd’hui, l’amoureux de Keira Knightley revient avec un album enregistré dans le sud de la France et produit par James Ford – la patte derrière Myths of the Near Future, mais aussi Simian Mobile Disco ou plus récemment, Arctic Monkeys ou Foals. Le résultat ? De l’ultra-pop très instrumentée et la sensation que toute cette génération de musiciens aux lunettes fluo a décidément bien grandi. Espérons que nous aussi. (C.B.) Le 18 février à la Rodia, à Besançon

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À l’écoute de Shame et surtout, après avoir visionné clips et lives et parcouru leur page Facebook, on ne peut s’empêcher de penser à Fat White Family. La liste des points communs est même renversante : Anglais, crados, fascinants et fascinés par la nudité, primitifs, menfoutistes mais pas vraiment, dégoûtés par le Brexit, guitares sèches et franches, fervents pratiquants du cynisme, bref, ils sont nombreux. C’est à se demander, d’ailleurs, si le climat social et politique anglais ne serait pas propice à la formation de groupes très énervés et mus seulement par le simple plaisir de (bien) faire de la musique pour notamment y crier le dégoût d’un monde qui échappe à toute logique et compréhension. C’est également le cas pour HMLTD, présent d’ailleurs dans la programmation GéNéRiQ et qui partagera le plateau avec Shame à Dijon et Belfort. Revenons à nos moutons. Charlie Steen, chanteur à la démarche flegmatique, et ses quatre « partners in crime » ont à peine 20 ans et se connaissent certains depuis le jardin d’enfant. Tous se sont fait leur culture musicale en écoutant les disques de leurs parents : Bob Dylan, The Beatles, The Fall, tous ont préféré la musique à l’école et tous ont un goût sans limite pour le danger. Quand boire, gueuler et repousser les limites de son corps devient jouissance. Si Rough Trade n’a pour l’instant sorti qu’un double single The Lick/Gold Hole, les choses ne devraient plus tarder à s’accélérer et sont déjà incontrôlables sur scène. (C.B.) Le 16 février au FJT Les Oiseaux, à Besançon Le 17 février au Consortium, à Dijon Le 18 février à La Poudrière, à Belfort


Andy Shauf

Lambchop Parmi les groupes qui comptent aux États-Unis, Lambchop se montre discret, et pourtant depuis plus de 20 ans, Kurt Wagner ne cesse de magnifier sa pop impressionniste d’inspiration soul avec une classe folle. Bien sûr, le groupe a connu son heure de gloire en 2000 avec le classique Nixon, il s’est même vu propulser dans les charts avec un remix de l’envoûtant Up With People par Zero 7. Tout cela est peut-être resté sans suite et le groupe est aussitôt retourné à une confidentialité bien confortable, mais aujourd’hui on reste attaché à un groupe vraiment concerné par ce qu’il fait. Son approche mêlée d’une grande lucidité et d’une pointe de gravité est confortée par des arrangements qui renouent avec une certaine tradition soul, celle de Marvin Gaye. De manière extrêmement subtile, en phase totale avec l’esthétique défendue par le groupe – un peu comme les Tindersticks en Angleterre – autrement dit cette forme de langueur racée, délicatement cuivrée, qu’il n’a cessé de développer à contre-courant de tout. À la limite de la chanson jazz et du gospel, avec cette belle certitude ancrée dans la tradition folk-pop américaine, celle de Gene Clark, Townes van Zandt et consorts. (E.A.) – Photo : Elise Tyler Le jeudi 16 février au Temple Saint-Etienne, à Mulhouse

Les signes ne trompent pas. Alors qu’en en 2016 tout le monde se perd dans les classements de fin d’année, un album se faufile de manière sûre, bien que discrète, chez les plus avisés. Celui d’un songwriter canadien, Andy Shauf, The Party. On se souvient dès lors qu’on l’a écouté, qu’on l’a écouté même beaucoup : son évidence immédiate l’a confiné au rôle de classique underground. Typiquement le genre de trésor caché qu’on ne souhaite partager avec personne. Le secret que l’on aimerait ne pas divulguer. Ça n’est pas tant de notre faute, ni même de la mauvaise volonté, c’est plus lié à ce qui est contenu dans des chansons pop sucrées et acidulées, mi-susurrées mi-énoncées par une voix d’ange, comme si le garçon s’excusait déjà d’être là. Et puis, il y a ces cordes étincelantes comme des bijoux au fond d’un tiroir ; elles envahissent l’espace et nous chatouillent délicatement. Du propos lo-fi initial – tellement intimiste que ça en devient gênant –, on accède subitement à la grande histoire de la pop. Le jeune homme renoue avec la haute pratique de ces arrangeurs fous qui ont puisé dans le background classique pour magnifier leurs chansons – et parfois celles des autres –, qu’ils s’appellent Brian Wilson, Van Dyke Parks, Burt Bacharach ou Scott Walker. Sauf qu’Andy Shauf le fait sans la conscience d’y aller pleinement. Avec une mesure liée à sa timidité naturelle, sa mélancolie. Et ça marche, on succombe à ses brèves allusions jazz, contemporaines ou minimalistes, posées là comme si de rien n’était. Un brin de nonchalance sans doute, une pointe de malice aussi – toujours se méfier du sourire du timide, il peut s’avérer très signifiant ! –, et nous voilà embarqués à ses côtés dans une pop miniature, éternelle. Aujourd’hui, on veut en savoir plus, on veut voir le gars sortir de sa planque, on veut éprouver son niveau de fragilité. Lui tirer un peu les oreilles. Pas sûr qu’on soit pleinement rassuré, mais qu’importe : on veut qu’il se révèle enfin en pleine lumière. (E.A.) Le dimanche 19 février au Consortium, à Dijon

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Par Benjamin Bottemer Photo : Arno Paul

Canaliser les énergies

Micky Green à L’Autre Canal dans le cadre de NJP en 2009

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L’Autre Canal, Scène de Musiques Actuelles à Nancy, fête ses dix ans avec trois journées d’événements prévues en mars. Dans un contexte d’émergence de nouvelles salles de musiques actuelles en région, le lieu poursuit son évolution en équilibrant sa programmation entre découvertes et têtes d’affiche, avec la volonté de se tourner davantage vers les acteurs locaux. Lorsque L’Autre Canal a ouvert ses portes en 2007, il est immédiatement devenu une référence pour le public de par sa programmation audacieuse et grâce à un équipement flambant neuf pouvant accueillir un nombre respectable de spectateurs. Alors unique scène conventionnée Musiques Actuelles en Lorraine (même si les Trinitaires de Metz ou diverses petites salles de la région s’attachaient déjà à leur développement), son arrivée est apparue comme une promesse de lendemains qui chantent pour les aficionados d’une musique mutante, ainsi que pour les groupes du cru. Aujourd’hui, Henri Didonna, qui entame sa quatrième saison à la tête de L’Autre Canal après avoir participé entre 1992 et 2001 au projet artistique et culturel de l’association Luciol, qui gère la Cave à Musique à Mâcon, souhaite davantage développer les liens de la structure avec les acteurs locaux. « Pour moi, le temps du rayonnement, du rassemblement, est encore devant nous, explique le directeur. Il faut recréer du lien et ouvrir le lieu, qui a pris une autre dimension avec l’émergence de nouvelles salles de musiques actuelles en Lorraine et la naissance de la nouvelle région Grand Est. » Cela passe notamment par une politique d’accompagnement qui veille à initier des projets de soutien à la création avec les associations et les artistes lorrains et nancéiens comme à l’échelon national et international (on pense aux résidences d’Archive et de Jeanne Added, en attendant Mathieu Boogaerts, Gojira ou Cafetera Roja). En terme de programmation, il s’agit pour l’équipe de L’Autre Canal d’alterner entre têtes d’affiche fédératrices et découvertes, pour préserver l’équilibre financier du lieu et suivre l’évolution esthétique des musiques actuelles comme celle des goûts du public. « Les musiques actuelles sont une grande famille qui se caractérise essentiellement par un attrait pour le métissage, définit Alain Brohard, responsable de la programmation. Tout est question d’équilibre : on peut programmer des têtes d’affiches et prendre des risques avec des groupes émergents, ouvrir nos portes à des associations. C’est sur le fonctionnement avec les associations et les groupes locaux que notre projet fera la différence. » Un autre souhait est de fidéliser le public, par exemple grâce à la carte LAC, qui offre concerts gratuits et réductions dans sept salles de musiques actuelles en Lorraine. « Les soirées proposées avec LAC incluent souvent un partenariat avec une association, comme le concert d’A-WA avec Diwan en décembre dernier, indique Henri Didonna. Les associations apportent leur réseau, leurs connaissances et nous ouvrons nos portes en assurant les risques ; c’est notre rôle en tant que structure publique, il faut aller vers elles. »

À ce titre, les trois journées d’événements marquant l’anniversaire des 10 ans de L’Autre Canal constituent « un concentré de projets » : pas de têtes d’affiche mais un ensemble de groupes et de formations internationales officiant dans des styles musicaux variés, en partie co-programmés avec des associations. Du 17 au 19 mars, le site de L’Autre Canal et ses alentours, avec une troisième scène dans la Halle Renaissance voisine, s’ouvriront à une trentaine de concerts payants ou gratuits (avec une journée de dimanche, qui accueillera notamment la Foire aux disques, entrée libre), des expositions photo d’Arno Paul et Richard Bellia, une scène assurée par les MJC nancéiennes, une soirée cinéma et musique au Caméo ou encore la création d’un « supergroupe » de musiciens issus de diverses formations locales. Les étudiants d’Artem, le Fablab du quartier Rives de Meurthe installé au Paddock figurent aussi sur la liste des partenaires contactés. Un projet de site Web retraçant l’histoire de la musique à Nancy sera lancé en parallèle à cet anniversaire. Que peut-on souhaiter à L’Autre Canal pour les dix années à venir ? « Que l’on soit toujours un acteur majeur en région aux côtés des autres salles de musiques actuelles, avec une image de structure locale ouverte à une scène dynamique et aux publics, pas excessivement tournée vers les grosses têtes d’affiche ou les choses très pointues, résume le directeur. J’aimerais que l’on souhaite plein de bonnes choses au territoire plutôt qu’à L’Autre Canal seul. On va développer sur la durée, construire un réseau... beaucoup de petites initiatives qui participent, je crois, à une nouvelle dynamique. » 10 ANS !, du 17 au 19 mars sur le site de L’Autre Canal et à Nancy Programmation complète sur www.lautrecanalnancy.fr

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Par Marie Bohner Photos : Olivier Roller

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L’homme au miroir Le chorégraphe Radhouane El Meddeb revient à Strasbourg avec Heroes et À mon père, une dernière danse et un premier baiser, deux spectacles habités par son histoire intime. Il nous invite à un voyage en humanité d’où l’on ressort tout étonné d’être plus riche de soi.

Dans votre biographie, il est dit qu’à un moment le théâtre, qui est votre formation initiale, ne vous suffit plus. Pourquoi ? Je pense qu’avec la maturité, j’avais envie de plus que d’incarner des rôles, des personnages et des histoires écrites. J’ai toujours eu cette ambition d’être connecté à mon histoire à moi, la réalité dans laquelle j’évolue. Quand j’étais à Tunis, ce que je faisais était en rapport avec l’actualité de l’époque, mon histoire et mon adolescence... Quand je suis arrivé ici, j’ai eu envie de textes, de répertoire... Et à un moment donné il m’a fallu plus. Ce n’est pas du tout un rejet du théâtre. C’est plutôt un recentrage sur mon histoire que j’avais envie d’affirmer. J’ai trouvé ça dans la danse. Faut-il partir de soi pour pouvoir parler aux autres ? Pour moi c’est un choix. J’aime les gens. J’ai découvert dans la danse ce rapport à l’espace qui permet d’être dans une espèce de communion, de va-et-vient. Je fais ce métier pour ça. Pour moi et pour les autres, pour les autres et pour moi : ce va-et-vient m’émeut. Il n’est jamais conquis avec facilité, jamais certain. Il y a des doutes. Mais quand la magie opère, le rapport de communion est puissant. Quel est le plus beau retour que vous ayez eu d’un spectateur ? Des gens qui sont très loin de ma culture et de mon histoire m'ont dit par exemple : « Je me suis vu. C’est moi ! ». D’autres sont troublés, en larmes. La danse est comme une effraction, avec l’espace, le temps et la musique au centre. Je n’ai pas encore utilisé les mots pour cette émotion-là. Je manipule des choses qui sont extrêmement fragiles de mon histoire, de mon corps, de ce que je sais et de ce que je ne sais pas faire. Ça ne me fait pas peur, j’y vais.

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Vous n’hésitez pas à parler de la rondeur de la danse arabe, de la sueur, de la nourriture aussi. Il y a quelque chose de très terrien dans votre travail, du côté des nourritures terrestres... C’est très humain tout ça. J’aime les corps, j’aime la vie. Le rapport à la nourriture était une parenthèse quand j’ai fait une création dans laquelle je mettais en scène de la danse, des corps et la préparation d’un plat national, le couscous. Mais les rondeurs, et bien c’est mon corps. Au départ j’ai presque hésité à aller vers la danse, avec ce corps qui est le mien. J’étais convaincu que dans la danse il y avait un type de corps particulier, un canon... C’était il y a 20 ans, aujourd’hui c’est différent. Vous présentez Heroes et À mon père, une dernière danse et un premier baiser à Strasbourg. Comment est-ce que ces deux pièces se répondent ? Ce sont deux choses radicalement opposées. Un solo que je danse : un hommage à mon père disparu. Je m’adresse à lui pour lui dire comment il a été là pour m’aider à grandir, pour m’apprendre à

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rêver et à aimer la vie. C’est certainement mon premier spectateur. Maintenant il y a un manque : j’ai eu envie de danser ça. L’idée m’est venue devant une vidéo de Steve Paxton avec la musique de Bach. Étrangement, je pensais aux mains de Steve Paxton et aux bras de mon père. J’avais envie qu’il me prenne dans ses bras. Et puis j’ai rencontré un plasticien qui travaille sur la notion du sacrifice. Je lui ai fait la commande d’une réplique d’une œuvre qui m’a ému. J’ai réuni tout ça en me demandant comment j’allais aborder cet hommage à mon père. Ce qui est très beau, c’est que j’ai commencé ce solo à Strasbourg. À Pole-Sud, lors d’une ouverture studio, le public qui connaît un peu mon travail est venu voir la première étape. Il y a eu un échange et ça a été décisif pour moi pour la suite. Je n’en dirai pas plus parce que vous allez le voir mais je garde ça en mémoire. C’est donc un solo, mon bouleversant désir d’être seul en scène pour raconter un état de communion avec ce père qui manque. C’est un hommage aux absents, aux gens qui nous chargent et qui partent. Avec les Variations Goldberg de Bach, avec cette œuvre d'un plasticien tunisien. C’est mon histoire à moi. Heroes est un autre travail qui a commencé en 2014 au 104 avec des jeunes qui fréquentent le lieu régulièrement. J’ai eu envie de converser avec eux, d’échanger sur leurs ambitions, leur lien à la danse et à l’art, à la société française, au rapport que la France a à la danse urbaine. Nous sommes passés par le Panthéon à Paris. Ça a été un moment très fort, pour moi comme pour eux, que la Panthéon ait été ouvert à la danse avec Heroes, Prélude. Il y a dans ce groupe des caractères, des danses et des


ambitions qui me sont, de prime abord, très lointaines. Je ne connaissais pas bien les danses urbaines, je n’étais pas dedans. C’est donc l’histoire longue d’un va-et-vient, d’un partage tantôt agréable tantôt douloureux. C’est une génération qui se cherche, qui est paumée, qui a besoin d’être guidée, qui a besoin de maîtres, de références. Il y a un rapport au père, au pouvoir, à la société, à la vengeance, qui est parfois très lourd. Mais aussi une tendresse, une jeunesse... J’ai eu l’envie de transmettre de la poésie, de la légèreté et de l’humour à une danse qui est chargée de choses pas toujours très douces.

Vous dites que vous avez voulu parler de la révolution tunisienne à votre père dans votre spectacle. Vous rentrez tout juste de Tunisie. Qu’avez-vous observé ? Ça bouge beaucoup, dans tous les sens. Je n’aime pas trop évoquer ma pensée personnelle et intime sur ce qui s’y passe. J’y vais pour voir ma famille, pour retrouver des amis et passer du temps dans mon pays. Je reste observateur, parce que je n’y vis pas. La situation est très tendue, en attente. Il y a l’illusion de cette révolution. Il y a de vraies menaces économiques, religieuses, un retour vers des choses qu’on pensait réglées depuis la nuit des temps. La société civile se bat beaucoup, plus mobilisée que jamais pour construire un mouvement qui aille vers des rêves et de la modernité. Mais c’est difficile. Je ne sais pas si on doit être optimiste. Tout va dépendre de ce qui se passera en Syrie, en Libye... La Tunisie n’est que le minuscule pays qui a entamé ce mouvement.

Vous dites vouloir amener les jeunes de Heroes à « assumer leur statut d’artistes ». Qu’est-ce que ça signifie pour vous ? Ils viennent s’entraîner pendant des heures au 104. Comment les amener de ces entraînements où on va et on vient comme on veut à un travail professionnel ? Un processus de création qu’il faut porter en soi, sur des mois et des mois. Dans les danses urbaines, ce sont des battles, des shows, des coups montés pour une occasion. Nous, on façonne. Il y a un autre rapport au corps, au temps, à l’individu, il y a des moyens. Tout ce que les jeunes de Heroes ne connaissaient pas. Avec le soutien du 104 et de ma compagnie, on échangeait beaucoup avec eux sur ce que c’était que d’être danseur, et d’être citoyen aujourd’hui. Et puisque ces danses sont urbaines, quel rapport ont-elles à leurs pays, au passé, à la solitude, à la différence, aux mouvements protestataires ? L’art est au centre de ça. Le voguing [danse inspirée des poses des mannequins dans le magazine Vogue et lancée dans les années 80 à New York par les jeunes gays noirs et latinos, ndlr] est né pour ça. Quelles sont les revendications au-delà des corps et des mouvements ? C’est quoi s’engager ?

Votre prochaine création est en effet un « retour vers votre pays ». Sans parler de la situation politique, quels sont les désirs qui vous animent pour ce retour ? J’ai envie de retrouver les amis avec lesquels je rêvais quand j’étais à Tunis. On voulait repousser les limites, faire du théâtre, inventer... J’ai envie de rencontrer aussi des jeunes artistes d’aujourd’hui qui sont actifs dans la création contemporaine, en danse ou en musique. Ils sont impliqués dans la société d’aujourd’hui, dans la rue, un peu partout. J’ai envie de savoir d’où ils viennent et comment ils travaillent. De leur proposer de travailler avec moi sur un projet qui parlerait de la Tunisie d’hier, d’aujourd’hui et peut-être de demain. J’ai longtemps cherché les bonnes personnes : des gens avec une sensibilité au pays et à leur art. J’ai envie de transmettre ma manière de faire, mon regard et un vécu. Un vécu au corps en particulier, très menacé en Tunisie. Le quotidien en Tunisie est dur, tout en confrontation. J’ai envie de voir si on peut proposer une autre vision de l’avenir, belle et porteuse d’espoir.

Mon impression est qu’il y a vraiment dans les deux pièces ce rapport au père, à la transmission, à une personne aidant à passer d’un stade à un autre... Le père absent, le père présent, le repère... Ce métronome qui, à un moment dans la vie, pose quelque chose d’essentiel pour un accomplissement du corps, de l’être et de la pensée. Que ce soit le père, le pays, la nation, je pense que nous sommes en manque ou en perte de repères. D’idéal. C’est une chose presque invisible ou très lointaine pour nous. Dans le solo, il y a ce père disparu, ce manque de son corps, de ses bras, de son odeur. Pour Heroes, il y a cette quête de l’idéal pour des jeunes dont je pense qu’ils sont en manque de références pour pouvoir avancer convenablement. Ce qui se passe autour de nous aujourd’hui est tellement moche qu’on manque de rêve, de générosité et de beauté. Nous sombrons dans la peur et dans la solitude.

Y a-t-il quelque chose que vous avez envie d’ajouter ? Je voudrais profiter de cet entretien pour remercier l’équipe de Pole-Sud. Elle fait un travail monumental pour la danse contemporaine et pour les artistes, en étant vraiment à l’écoute. Ce qui devient de plus en plus rare – je peux le dire car je travaille un peu partout en France et ailleurs. À Pole-Sud on a l’impression d’être chez soi. Je commence à tisser un lien avec Strasbourg, j’y viens régulièrement. J’apprécie donc de sortir des salles, comme ce sera le cas avec une petite forme de Heroes sur les campus, pour aller vers les gens. À MON PÈRE, UNE DERNIÈRE DANSE ET UN PREMIER BAISER, danse les 14 et 15 mars à Pole-Sud, à Strasbourg www.pole-sud.fr HEROES, danse les 29, 30 et 31 mars au Maillon (avec Pole-Sud), à Strasbourg www.maillon.eu

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Par Caroline Châtelet Photo : Pascal Gély

Émotions de formes Se saisissant de Providence, roman d’Olivier Cadiot, le metteur en scène Ludovic Lagarde conçoit une partition mouvante, aux formes en alerte.

Fin janvier, à Hérouville-Saint-Clair, en Normandie. Dans la salle du Centre dramatique national de Caen, les spectateurs ont pris place. Parmi eux, un homme, la soixantaine débutante, et une femme, la trentaine trébuchante. Ils ont l’air de se connaître un peu. En attendant que le spectacle débute, ils discutent. De l’œuvre à venir ou, plutôt, indirectement, en évoquant l’une de ses références : Providence, d’Alain Resnais. Le film aux sept Césars, sorti en 1977 et considéré comme le chef-d’œuvre du cinéaste, a en effet donné son nom à un roman d’Olivier Cadiot. Paru en 2015 (aux éditions P.O.L.), l’ouvrage trouve aujourd’hui sa forme scénique dans l’adaptation qu’en livre le metteur en scène Ludovic Lagarde, avec le comédien Laurent Poitrenaux. Film => livre => pièce de théâtre : qu’est-ce qui dans chacune de ces trois formes autonomes résonne, perdure ? Trop tôt pour le savoir – le spectacle n’a pas encore débuté, vous dit-on – alors ils parlent du film, donc. Celui-ci s’ouvre et se clôt, dans la pure tradition d’un certain cinéma hollywoodien, sur des images d’une villa cossue. Cette propriété, dans laquelle un vieil et célèbre écrivain vit retiré, c’est Providence. Âgé, malade, insomniaque, Clive Langham « écrit », en une nuit de souffrances, d’alcool, de rêves et de cauchemars mêlés, un roman, son ultime, dans lequel il convoque – tout en leur donnant d’autres rôles  – les membres de sa famille. Le lendemain,

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jour de son anniversaire, ses deux fils et sa belle-fille le retrouveront pour déjeuner dans le jardin de sa propriété. Revenant sur cette question du rêve, l’homme soixantenaire confie que Providence est non seulement son film préféré de Resnais, mais aussi l’un des plus beaux existant sur le songe, dans sa capacité à en retranscrire les spécificités, les passages tout en fluidité d’un lieu et d’un état à un autre. La femme trentenaire explique, elle, avoir été saisi par la mise en jeu de l’échec des relations entre le père et ses fils. Si les frustrations et difficultés à dialoguer ne prennent pas les mêmes formes la nuit que le jour, celles-ci se prolongent, mutant, évoluant. L’écriture fictionnelle devient un outil pour tenter de réparer les ratés, les incompréhensions, même si elle ne fait souvent que les révéler, voire les déplacer. Histoire de ne contrarier personne, disons que ces deux spectateurs ont raison. Providence est un film génial par sa transcription d’un état de rêve – dont l’intensité dépasse souvent la vie réelle –, et par le portrait d’un homme solitaire, perclus de remords et de meurtrissures à l’approche de la mort. Mais Providence offre aussi une réflexion passionnante sur le geste créateur, et déploie une métaphore autant qu’une mise en question de la création littéraire et de son processus. Une problématique que l’on retrouve dans le livre d’Olivier Cadiot. Constitué de quatre récits, l’ouvrage s’ouvre sur une interpellation, celle de Robinson – personnage central des romans précédents de Cadiot – à son auteur. Après l'apostrophe, où Robinson évoque autant l’abandon dont il est la victime que ses effets littéraires collatéraux, l’auteur va pouvoir en passer par d’autres personnages. Ainsi, les trois autres nouvelles suivent : un jeune homme devenant une vieille femme ; une jeune fille ; l’auteur, devenu un vieux monsieur retiré au bord d’un lac – référence évidente au film de Resnais. Dans le livre, ce premier texte a un rôle pivot :


c’est le retournement inaugural du personnage contre son créateur qui ouvre les vannes, et autorise la prolifération de lieux, de formes, la mutation à venir des corps, des voix, des figures. Et la pièce, alors ? Ludovic Lagarde choisit d’ouvrir le spectacle sur le dernier texte, celui de l’homme âgé. Ce geste déplace de fait les enjeux : dans cette perspective, les récits et personnages qui suivent (soit les trois nouvelles précédentes du roman) apparaissent comme les regards rétrospectifs d’un vieillard sur différentes périodes de sa vie. Pour le dire autrement, disons que Providence (la pièce) inscrit la métaphore de la création artistique – et l’interrogation de l’aliénation d’un auteur à des formes littéraires qu’il a lui-même construites – dans un dispositif narratif plus traditionnel que ne le fait le livre. Mais ce faisant, la mise en scène relie et ramène la parole de Cadiot dans une structure proche de celle du film d’Alain Resnais, avec sa personnalisation autour d’un personnage. Si ce choix de Ludovic Lagarde trouve, peut-être, sa source dans la nécessité de faciliter le travail d’adaptation théâtrale, la proposition scénique n’évacue pas totalement la dimension expérimentale, ni l’aspect « double fond » de ce qui est dit – où l’on ne sait jamais s’il s’agit de la réalité ou de fantasmes. Avec ses allures de salon dans lequel un studio radiophonique aurait pris place, la scénographie signale cette ambivalence. Mais c’est surtout le riche et fouillé travail de création sonore et musical (en partenariat avec l’Ircam) qui travaille le trouble, creusant

les ambiguïtés dans les paroles du personnage interprété avec virtuosité par Laurent Poitrenaux. Au fil du spectacle, celui-ci parle, retirant, endossant une blouse de laborantin, actionnant les boutons de deux magnétophones. Voix de sa mémoire enfouie, voix des personnages qu’il a croisés il y a longtemps et qui viennent le hanter, voix de ses proches ou voix de sa propre conscience déboulent, se succèdent, s’enchevêtrent, certaines apparaissant telles des spectres. Instaurant avec l’homme un dialogue, elles fonctionnent comme une géographie virtuelle, architecturant l’espace, dessinant des visages, des émotions. Au sortir du spectacle, l’homme et la femme n’ont pas échangé sur le spectacle, ils se sont salués et sont partis chacun de leur côté. Mais à cette dernière est revenu en mémoire une phrase prononcée par Clive Langham durant ses songes « On m’a dit que dans mon œuvre la recherche de la forme déshumanisait les personnages. Moi je dirais que la forme c’est l’émotion, son expression la plus directe et la plus élégante. » PROVIDENCE, théâtre du 15 au 25 mars au Théâtre national de Strasbourg www.tns.fr

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Par Caroline Châtelet Photo : Brigitte Enguerand

Médusant théâtre Passionnant par son déploiement d’un théâtre en mouvement perpétuel, le Radeau crée Soubresaut, un puissant, combattif et lyrique sursaut de vie.

En novembre dernier, à Rennes, quelques minutes après le début de la représentation, un enfant de 8 ans environ demanda à sa mère : « Pourquoi ils font toujours la même chose ? » Face aux personnages en costumes et perruques glissant et reglissant sur la planche à l’avant de la scène comme sur un toboggan, le garçon semblait interloqué. Une fois, deux fois, trois fois, il répéta sa phrase, ne se satisfaisant pas de la réponse de sa génitrice – qui lui intimait seulement de se taire. Bientôt, la question se mua en déception impatiente, un refus définitif de comprendre la fuite éperdue, toujours à recommencer, qui se jouait là. Par crainte (stupide) de froisser ses parents, ma réponse (une question, elle aussi) demeura silencieuse : « Oui, ils font la même chose, mais à chaque fois c’est un peu différent, tu ne trouves pas ? » Car ce n’est que cela, le théâtre : jour après jour, faire et refaire, en admettant autant qu’en cherchant les variations infimes, subtiles, la puissance se

nichant souvent dans ces interstices fragiles. Ce qui relève d’une évidence pour le théâtre en général est constitutive du Théâtre du Radeau. La compagnie, installée au Mans et emmenée depuis 1982 par le metteur en scène François Tanguy, a placé le refaire, la reprise, au cœur de son geste artistique. D’un spectacle à l’autre, des gestes, des formes, des structures reviennent, le Radeau déployant un vocabulaire spécifique où domine l’entremêlement des présences comme leur redoublement. Dans ce théâtre où tous les éléments sont dans un rapport d’égalité – pas de prééminence du texte sur le reste, par exemple –, musiques, sons, corps des comédiens – costumés et fardés –, textes (proférés dans leur langue d’origine), scénographie, lumières (toujours indirectes), cadres, chassis et tables (souvent de guingois) s’agencent, se croisent, selon un principe aussi immuable que particulier. Pour autant, si le Radeau travaille le ressac dans son itinéraire théâtral, chaque création est singulière, creusant ses béances, élaborant ses propres boucles et parcours. Dans Soubresaut, et à l’image de son intitulé, il y a quelque chose du mouvement brusque, intense, convulsif. C’est celui de la vie, avec ses fuites, ses tressaillements, ses envolées burlesques, c’est le mouvement d’un monde où l’on vit, où l’on rit, où l’on joue, aussi, mais où il va falloir lutter. Alors les personnages s’amusent, parfois, à re/dé/parfaire, à se costumer, quelques objets de batterie de cuisine valant armure. Au gré des mots d’Ovide, de Franz Kafka, de Robert Walser ou encore de Paul Valéry, dans les répétitions des fureurs et des désordres joyeux se nouent des intensités, des inquiétudes, des préparatifs. Plus concret et charnel que de précédents opus, Soubresaut use de la farce et du bouffon pour mieux les vriller. Avec son image finale renvoyant à un champ de bataille, la création vaut, aussi, comme un sursaut poétique et un tangible appel à la lutte. SOUBRESAUT, théâtre du 14 au 17 mars au Centre dramatique national de Besançon, en novembre 2017 au Théâtre national de Strasbourg www.cdn-besancon.fr

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Par Caroline Châtelet Photo : Compagnie Les Endimanchés

Déclaration Dada-mour Installés en Bourgogne, à Venarey-les-Laumes, et artistes associés depuis cette saison au Théâtre Dijon Bourgogne, Les Endimanchés y présentent leur nouvelle création, Modules-Dada.

« Qu’est-ce qui fait qu’un travail est, depuis ses premières mises en place, neuf, qu’il dit quelque chose qu’on n’a pas entendu ni vu ailleurs et dont on ne perçoit pas d’emblée ce que c’est ? Neuf, dans la proposition critique qu’il entretient avec lui-même, avant de l’entretenir avec « nous ». Neuf, parce que l’on sent qu’il commence par des tentatives, des bégaiements, mais qui ne dérivent pas dans tous les sens, ni surtout dans le sens d’une complaisance envers soi-même ou envers le public. » Extrait d’un article de l’écrivain et traducteur Jean-Paul Manganaro, ce texte porte sur le théâtre du Radeau. Pourtant, on pourrait croire que c’est aussi des Endimanchés, compagnie emmenée par Alexis Forestier, dont il est question, tant l’équipe cultive une singularité propre. Alors évidemment, les connaisseurs vous diront – et avec raison – qu’une création du Radeau et un projet des Endimanchés ne relèvent pas des mêmes univers. Que les obliques, insaisissables fuites et harmonies en suspension de l’un n’ont rien

à voir avec la ferraille en mouvement, les bricolages de génie, les sonorités noise-indus, et le goût pour les marges et les fragments littéraires des autres. Certes. Mais tout cela n’est qu’affaire de parentèle : là où le Radeau vient du théâtre, Les Endimanchés s’enracinent dans l’histoire du rock et du punk, la compagnie, née en 1993, étant issue d’un groupe de musique. Pour autant, les accointances sont réelles, les deux équipes concevant à leur manière un théâtre à nul autre pareil, où les formes se renouvellent tout en consolidant le vocabulaire établi – lui-même œuvrant à son propre déséquilibre. Ainsi, pour leur nouvelle création Modules-Dada, Les Endimanchés opèrent un retour vers un univers artistique déjà exploré dans leur premier spectacle, Cabaret Voltaire. Interrogé sur son intérêt pour cette constellation artistique et littéraire protéiforme du début du XXe siècle, le metteur en scène et musicien Alexis Forestier précise : « Il n’y avait pas d’intention d’y revenir, mais les textes, la dimension de bouleversement esthétique de Dada, ce que cela a produit sur l’histoire des formes et de la représentation, m’ont toujours accompagné. » Dans une œuvre scénique travaillant l’éclatement et la liberté des propositions, Modules-Dada mêle collages de textes et de sources diverses (Hugo Ball, Greil Marcus, Raoul Hausmann, Tristan Tzara, Alexandre Soljenitsyne, etc.), musiques, et machineries étranges. Et si le théâtre polyphonique des Endimanchés est parfois déstabilisant pour le spectateur, les traces qu’il laisse comme les échappées qu’il invente soulignent (pour reprendre, encore, les mots de Manganaro au sujet du Radeau) « de plus en plus – politiquement – l’écart qui se [creuse] entre lui et le théâtre, le spectacle, la « spectacularité du théâtre », (…) entre un mode d’expression créatrice et un mode d’expression plus ou moins inscrit dans une bureaucratie constante de la chose théâtrale. » MODULES-DADA, théâtre du 14 au 18 février au Théâtre Dijon Bourgogne, le 31 mai à La Filature, à Mulhouse www.tdb-cdn.com www.lafilature.org

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Par Benjamin Bottemer Photo : Arno Paul

Romain Dutreix et Nicolas Moog, collaborateurs réguliers de Fluide Glacial, sortent respectivement en album Revue de presse, une histoire de la presse satirique et de ceux qui l’ont faite, et Qu’importe la mitraille, chroniques de deux auteurs de bande dessinée en galère permanente.

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—J  ’alterne cette activité avec la musique, ça me permet de sortir de cette solitude en partant en tournée. Mais j’avoue qu’au bout de trois jours je n’ai qu’une envie, retourner à ma planche à dessin ! — En utilisant un ton tantôt journalistique, tantôt autobiographique et parsemé d’éléments loufoques pour le premier, et une approche « quasi-scientifique » de la dérision et de la caricature pour le second, le messin Nicolas Moog et le nancéien Romain Dutreix retournent les univers de la bande dessinée ou de la musique, maniant chacun un style affirmé, un trait élégant et précis. Romain Dutreix est un véritable artiste du pastiche : dans Impostures, il plonge des personnages légendaires de la bande dessinée dans des situations improbables et hilarantes. Avec Revue de presse, au côté du scénariste Toma Bletner, il revisite 300 ans de « presse satirique et non-conformiste  » en France, croquant une foule de personnages iconoclastes à l’impertinence salutaire pour la société, de La Caricature de Charles Philipon jusqu’au Hara Kiri du Professeur Choron. Nicolas Moog, également musicien au sein du groupe de country déglinguée Thee Verduns, est un passionné de musique et de bière, deux éléments essentiels de ses histoires contées dans Fluide Glacial avec son complice Matthias Lehmann. Il présente aussi quelques figures légendaires et souvent méconnues de l’histoire de la musique dans la Revue dessinée, après ses roadtrips passionnants à la rencontre des musiciens américains du Sud des ÉtatsUnis My American diary et Retour à Sonora, reportages qu’il poursuit dans les pages de la revue Aaarg ! Son album Qu’importe la mitraille rassemble une série d’histoires courtes réalisées avec Matthias Lehmann où le quotidien du monde de la BD indépendante, celui qui vit de passion et de houblon, est présenté avec une large dose d’auto-dérision mais également une volonté de dévoiler une réalité pas toujours rose.

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Vous sortez tous deux en albums Qu’importe la mitraille, des histoires pré-publiées dans les magazines Jade et Alimentation générale, et Revue de presse, réunissant des strips créés d’abord pour Libération et poursuivis chez Fluide Glacial, travaux réalisés respectivement avec Matthias Lehmann et Toma Bletner. Comment se sont passées ces collaborations ? Romain : Pour travailler en duo avec un scénariste, il a fallu que je parvienne à dépasser mon côté « control freak » ! Toma a proposé le principe de Revue de presse à Libération et s’est tourné vers moi en pensant que j’étais la bonne personne pour ce projet. C’est vrai que c’est un sujet que je connais et qui m’intéresse, au point de devenir parfois extrêmement pointilleux : par exemple, je me posais la question de savoir s’il fallait représenter la baignoire de Marat telle que dans le tableau de David ou telle qu’elle était en réalité. Dessiner toute cette galerie de personnages très différents, c’était pour moi une véritable opportunité graphique. Nicolas : Je connais Matthias depuis longtemps. On a commencé les histoires de Qu’importe la mitraille en 2007 pour les poursuivre quelques années plus tard, jusqu’en 2015. On écrit à deux, on se partage les crayonnés et les encrages, on se dessine mutuellement... on complète le travail de l’autre. Qu’est-ce qui vous intéresse dans le registre de l’humour, de la dérision, de la caricature, et comment vous l’appropriez-vous ? Il y a ce côté « buddymovie » pour Nicolas avec Matthias Lehmann, surtout dans Fluide, et ce plaisir de la caricature et de l’absurde chez Romain. Nicolas : Il y a deux choses dans mon travail : les portraits de musiciens que je réalise pour la Revue dessinée avec Arnaud Le Gouëfflec ainsi que les re-

portages un peu « gonzo » pour Aaarg ! et dans My American Diary et Retour à Sonora. La musique, les musiciens surtout, y sont le sujet principal, je dois mettre le récit à leur service. Et d’autre part, il y a les histoires avec Matthias dans Fluide Glacial, une sorte de fausse autobiographie à la Freak Brothers. On se réunit pendant 24h pendant lesquelles on dessine en buvant (ou l’inverse) pour raconter des histoires que l’on a vécues en forçant le trait. Travailler avec Fluide permet cela : il faut y aller à fond, dessiner des gueules, on peut vraiment se lâcher graphiquement et c’est très agréable. Romain : Trouver le bon moyen de raconter telle ou telle histoire, c’est pour moi ce qui est le plus intéressant, le plus plaisant. Pour Impostures, je faisais des listes de personnages et de situations et j’essayais de les faire correspondre ; c’était méthodique, pas spontané. Mes parents étaient de gros lecteurs de franco-belge, donc on y retrouve beaucoup de ces personnages. Mixer le Chat du Rabbin de Sfar avec le Chat de Geluck, ça peut marcher : ce sont deux chats qui parlent tout le temps, les gens peuvent en avoir marre. Qu’importe la mitraille a un côté délirant mais il évoque aussi les sacrifices que cela implique d’essayer de vivre de sa passion, le sentiment d’isolement et de solitude des auteurs, un investissement qui pèse sur leur vie personnelle. Nicolas : On y décrit un parcours de 20 ans pour parvenir à vivre de notre travail, en passant en gros du RMI au SMIC. Ce sont des histoires qui ont dix ans et on s’est rendu compte en 2015, avec les États généraux de la BD, que tout le monde galérait. J’alterne cette activité avec la musique, ça me permet de sortir de cette solitude en partant en tournée. Mais j’avoue qu’au bout de trois jours je n’ai qu’une envie, retourner à ma planche à dessin ! C’est sûr que c’est un métier assez différent de ce que je m’imaginais lorsque je lisais Spirou et voulais devenir auteur. Romain : J’ai mis longtemps à faire mon trou car j’avais peur de ne pas pouvoir


vivre du dessin. J’ai dessiné une planche où je représentais deux chemins : celui d’une vie professionnelle classique rémunératrice, une sorte de chemin enchanté, et puis celui de la BD, avec des hiboux et des arbres morts... Au final, après avoir passé le concours pour devenir enseignant, je me suis rendu compte que faire de la BD tout seul chez soi, c’était ça le chemin enchanté ! Revue de presse est une sorte d’état des lieux de l’histoire de la presse satirique, de son rôle dans l’histoire, des résistances qu’elle a rencontrées... Est-ce que l’après-Charlie a joué un rôle dans cette initiative ? Romain : Ça nous a influencé indirectement, surtout à cause des discours ambigus, contradictoires, hypocrites qui ont suivi, et puis cette tendance à l’autocensure qui a émergé. Je pense qu’il était bon de rappeler ce qu’a été et ce qu’est encore la presse satirique, tout ce que l’on doit à ces gens. On a tendance à sous-estimer l’importance de la satire, ce n’est pas qu’un truc de rigolos, ça a permis de vraies avancées sociétales. Vous travaillez tous deux pour Fluide Glacial ; avez-vous le sentiment qu’avec l’arrivée de Yan Lindingre en tant que rédacteur en chef, il y a un renouvellement du ton, avec de jeunes auteurs qui arrivent et qui changent la ligne du magazine ? Nicolas : C’est vrai qu’il y a eu un renouvellement, avec toute une clique issue de la revue Ferraille [magazine du collectif Les Requins marteaux, ndlr] que Yan a rameutée, de jeunes auteurs comme Éric Salch, Antoine Marchalot, Franky Baloney, Nicolas Mahler... Je travaille avec le magazine depuis un peu plus de deux ans. Avant j’étais surtout familier de la période fin des années 80, car mon père était collectionneur de Fluide. Il n’y avait pas que de l’humour : je me souviens des BDs de Carlos Gimenez comme Paracuellos, un vrai cauchemar, ou Les Professionnels, un atelier de dessinateurs pendant le franquisme, avec à la fois les conneries d’atelier et en arrière-plan ce climat politique pesant.

— Au final, après avoir passé le concours pour devenir enseignant, je me suis rendu compte que faire de la BD tout seul chez soi, c’était ça le chemin enchanté ! — Romain : Ma première apparition date de 1994, je suis collaborateur régulier depuis 2006, et on parle régulièrement de « nouvelle génération » à Fluide. C’est quelque chose dont je ne me préoccupe pas, il y a toujours eu une évolution, les gens ne s’en rendent pas forcément compte. On dit par exemple que le magazine est moins graveleux ou moins trash qu’avant, mais c’est plutôt une fausse impression je trouve. L’esprit n’a pas changé, et c’est très bien comme ça. Créer des histoires courtes pour la presse est-il une nécessité en plus d’un plaisir de s’atteler à cet exercice particulier ? Nicolas : Les histoires courtes sont un exercice intéressant, comme nos portraits d’ « inconnus légendaires » dans la Revue dessinée, un concept avec lequel on a obtenu de bons retours et réussi à convaincre la rédaction en chef. Et travailler pour la presse permet effectivement d’assurer des revenus réguliers. À côté de cela, les éditions 6 Pieds sous terre me permettent de faire des livres de belle facture avec une grande liberté. Romain : Oui, il y a cet aspect financier qui est plus confortable, et puis en matière d’humour la forme courte est la plus adaptée. C’est compliqué de faire un truc hilarant sur 200 pages.

Pouvez-vous nous parler de vos projets en cours ? Nicolas  : Pour l’instant, j’ai de quoi faire avec les collaborations régulières pour les magazines. En mars va sortir le numéro 15 de la Revue dessinée où l’on a choisi de faire le portrait de Colette Magny, une chanteuse française de free jazz et de chanson engagée dans les années 60 et 70. Romain : Je prépare un album pour la Petite Bédéthèque des savoirs [collection de la maison Le Lombard traitant de divers sujets à travers la bande dessinée, ndlr] avec le philosophe Pierre Zaoui, co-fondateur de la revue Vacarme. Le thème sera le libéralisme... Pas le sujet le plus évident à dessiner ! QU’IMPORTE LA MITRAILLE, de Nicolas Moog & Matthias Lehmann, chez Six pieds sous terre. REVUE DE PRESSE, de Romain Dutreix et Toma Bletner, éditions Fluide glacial.

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Par Émilie Bauer

Play with fire En rassemblant ses films, collages et dessins, ainsi que ses célèbres Sound Works, la première grande exposition monographique consacrée à Stephen Cripps (1952-1982) apporte une vue d’ensemble sur l’univers singulier de l’artiste britannique.

L’œuvre de Stephan Cripps portait essentiellement à l’expérimentation sonore. Alors qu’il disparut prématurément à l’âge de 29 ans, il laissa derrière lui un travail artistique expérimental extrêmement riche et qui échappa volontairement à toutes formes de catégorisation. Cet avant-gardiste ne s’est jamais limité à un seul médium et a cherché toute sa vie à créer de nouvelles formes musicales. En effet, Stephen Cripps collectionnait les bruits issus de notre environnement quotidien et qui étaient pour lui un support artistique qu’il utilisait comme fond sonore lors de la création de ses univers mécaniques. Il s’est d’abord longuement intéressé à la sculpture et aux machines cinétiques mais aussi aux feux d’artifices qui le fascinaient par un aspect destructeur dont il sut saisir toute la portée poétique. Mais c’est surtout dans le champ performatif que Stephen Cripps s’est illustré. Ses performances pyrotechniques, aussi impressionnantes que dangereuses, autant pour le public que pour l’espace qui les accueillait, convoquaient de nombreux médiums tels que le dessin ou le collage. Lesquels lui servaient de point de départ mais aussi de traces pour ses performances. L’hybridité est fondamentale dans sa pratique performative et représente une expérience multi sensorielle qui s’adresse autant au regard qu’à l’ouïe du spectateur. Les œuvres pyrotechniques faites de feu, de fumée et d’écho sonore de Stephen Cripps étaient des œuvres particulièrement éphémères. La plupart d’entre elles ont disparu. Ses machines performatives étaient adaptées selon le contexte, et parfois même, totalement repensées et reconstruites pour l’occasion. Qui plus est, certaines de ses performances impliquaient une participation active de la part du public. Comme par exemple avec l’œuvre Shooting Gallery, l’artiste laissait à la disposition du public un pistolet arrangé qui leur permettait de tirer sur des instruments de musiques. La cacophonie ainsi obtenue était caractéristique de son art et correspondait selon lui au contexte historique du monde moderne et industrialisé, synonyme de bruit et de stress.En invoquant divers médias,

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Cripps a permis à l’art de sortir de ses carcans et de s’affranchir des dogmes modernes. Le musée Tinguely lui fait honneur en présentant au sein de l’exposition, tous les aspects de l’œuvre de cet artiste qui, étudiant, s’était grandement inspiré des sculpturesmachines de Tinguely. Stephen Cripps. Performing Machines exposition jusqu’au 1er mai au Musée Tinguely, à Bâle www.tinguely.ch Stephen Cripps, Floating Fire Machine, 1975 Crayon, encre noire et bleue, fusain sur papier – 29,5 × 41,8 cm © The family of Stephen Cripps/Leeds Museums and Galleries (Henry Moore Institute Archive)


Par Florence Andoka

Les couleurs de la nuit À ceux qui crieraient la mort de la peinture, Dijon rétorque en concentrant en son sein une nouvelle génération de jeunes artistes explorant ce médium éternel. Nicolas Rouah est de ceux-ci. Présentée à la galerie Interface, Night walking est sa première exposition monographique.

Constellations, galaxies, gerbes scintillantes, ruisselantes, éclatantes, Nicolas Rouah attaque l’espace de la toile à la bombe aérosol, le châssis à la mesure de son corps. La peinture est une énergie recouvrant l’espace de la toile, aussi, l’homme œuvre souvent la nuit, entre chien et loup, le rythme des musiques électroniques accompagnant son geste. Nicolas Rouah retranscrit les images et les sons accumulés tout au long de sa vie diurne, s’inspire du street art, du skate, des clips, du graphisme, du flot ininterrompu de la pop culture, de ses

images comme de sa musique. « J’associe depuis toujours les sons à des couleurs, aussi mes toiles portent souvent des titres liés à l’univers musical, l’une de mes dernières toiles, Mercury en est un bon exemple », explique-t-il, pointant du doigt un tableau sombre traversé d’un éclair argenté. À la musique, la peinture de l’artiste emprunte également l’idée d’accord. Les toiles inédites composant Night walking, ont été conçues ensemble et sont présentées en diptyque à l’appartement galerie. Chaque toile est alors une note en soi qui a sa propre valeur, mais elle trouve une forme de parachèvement dans sa proximité avec une autre toile. Jaune, blanc, brun, noir, cyan, le tableau est une surface colorée. Provocateur, l’artiste revendique ainsi la portée décorative de son travail. La toile est aussi un objet prenant place dans un lieu, alors, Nicolas Rouah a choisi de ne pas accrocher ses tableaux, mais seulement de les poser contre les murs. Chaque toile se déploie à partir du sol, comme un autre corps faisant face à celui qui l’observe et invitant l’œil à se laisser aspirer. C’est Alice, l’héroïne de Lewis Carroll qui pénètre l’espace interstellaire. Nicolas Rouah s’intéresse à ce que ses images « construisent dans l’esprit des gens » et considère ses toiles comme des « stimuli visuels » à même de porter le spectateur vers un espace mental et des références qui lui sont propres. Un feu d’artifices, l’éclairage d’un néon, la pluie battante traversée par la lumière des phares d’une voiture, les peintures de l’artiste initient des fictions et convoquent des sensations imprécises. Ainsi, l’abstraction, comme question ritournelle de l’histoire de la peinture, ne trouve pas ici de véritable réponse. Les toiles de Night walking nourrissent un paradoxe, elles ne représentent rien qui puisse être parfaitement identifié, pourtant leurs motifs ne sont pas étrangers à toute réalité. Empruntant la libre position de Gerhard Richter dont il admire le parcours entre figuration et abstraction, Nicolas Rouah a choisi une trajectoire oblique. Aujourd’hui, il tient particulièrement « à laisser advenir les possibles sans jamais appliquer de recette pour ne pas être identifiable au premier coup d’œil, tout en gardant la même empreinte ». NIGHT WALKING, exposition jusqu’au 4 mars à la galerie Interface, à Dijon www.interface-art.com

Nicolas Rouah, Mercury, 2017, acrylique et spray sur toile, 210 cm × 175 cm.

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Par Emmanuel Abela

Le corps à l’œuvre Un large éventail d’œuvres issus de la Collection Würth structure un propos captivant autour de la figure humaine et de son corps. Avec au bout, la tentation de l’effacement.

La question du corps est centrale, elle l’a été par le passé, elle l’est encore aujourd’hui. Il pouvait sembler hasardeux de se la coltiner, mais la Collection Würth est telle qu’elle permet un accrochage ambitieux de 130 pièces – des peintures, dessins, sculptures et installations – qui embrasse tous les thèmes qu’on peut lui associer. Avec des œuvres qui remontent au XIXe, on se souvient que le corps a été la source de toutes les approches formelles du siècle passé, de la figuration pure jusqu’à la stylisation et l’abstraction, avec cette tentation constante de l’effacement. La figure est fragile, elle ne tient parfois qu’à un fil – un trait serait-on tenté de préciser –, elle est présente sous toutes ses formes, représentation littérale, détournement, ironie grinçante comme chez l’artiste britannique Marc Quinn. Son corps

est parfois instrumentalisé au profit du discours, jusqu’à devenir un objet de consommation. Mais c’est quand la figure disparaît totalement, comme c’est le cas chez l’actionniste viennois Hermann Nitsch, dans une Kreuzwegstation (1990) impressionnante, qu’elle en devient la plus troublante. En référence à ses performances, lesquelles étaient fortement référencées à des rituels religieux, il n’en laisse plus qu’une trace bleue sur la toile : elle a été là, mais elle n’est plus. Pas sûr qu’elle revienne. Dans ce cas-là, comme dans d’autres, le corps est confronté à l’inéluctable : la mort. C’est le cas dans une œuvre touchante d’Andy Warhol qui représente Joseph Beuys avec une peinture à la poudre de diamant : l’artiste pop art américain – également présent avec l’un de ses célèbres autoportraits – le sait bien, son homologue allemand est une icône ; il s’est mis en scène dans des performances retentissantes, les codes qu’il a établis, sa physionomie, son chapeau, sa présence l’identifient. Sa figure se charge d’un sens nouveau, non sans une pointe de sacralité. L’immortaliser revient à exécuter un acte premier, celui de restituer au corps la fonction qu’il avait au premier temps de la chrétienté : le rayonnement sacral qui découle du martyre. Ainsi, Warhol s’inscrit dans l’histoire de l’art. Dans un bel élan, il y invite Beuys à rejoindre les autres artistes immenses représentés ici, qu’ils s’appellent Picasso, Mondrian ou Jawlensky. DE LA TÊTE AUX PIEDS, exposition jusqu’au 10 septembre au Musée Würth, à Erstein musee-wurth.fr Andy Warhol, Autoportrait à la lumière noire, 1986, polymère synthétique, sérigraphie et peinture fluorescente sur toile apprêtée Collection Würth – Inv. 12152 Photo : Archiv Würth

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Par Émilie Bauer

Le fil du récit Sa galerie fête bientôt ses 7 ans. Frédéric Croizier, le directeur de Radial Art Contemporain, à Strasbourg, revient sur la ligne qu’il défend au moment de présenter ses artistes à Art Karlsruhe 2017.

Que défend la galerie Radial ? Ce que je montre, c’est plutôt l’art abstrait voire minimaliste, sur la base d’artistes qui ne sont pas connus ici. La plupart du temps, je suis le seul à les représenter en France, et certains d’entre eux dans les pays limitrophes comme l’Allemagne et la Suisse. Par ailleurs, je défends une spécificité qui n’entre pas dans mes murs : la sculpture monumentale avec la possibilité de faire intervenir des artistes à l’échelle du bâtiment. En quoi votre présence à Art Karlsruhe favorise-t-elle les choses pour vous ? Une bonne part de ma clientèle est allemande ou suisse. Ce n’est pas la seule foire dans laquelle je me rends en Allemagne, mais il s’agit d’une foire d’art contemporain importante avec un vrai niveau de qualité. En tant que galeriste d’art, que vous apportent les foires internationales d’art contemporain ? Ça apporte deux choses : la première c’est qu’elles me permettent d’exposer certaines œuvres que je ne peux pas montrer en galerie. J’en profite pour montrer une ou deux pièces de grande taille. Et puis, c’est le meilleur moyen de faire connaître la galerie auprès de nouveaux collectionneurs, tout en conservant le lien qu’on entretient à nos acquéreurs attitrés, mais parfois éloignés de la galerie.

Quels sont les artistes que vous avez choisi d’y exposer ? Je peux citer Jean-Daniel Salvat, un artiste français que je montre pour la première fois à Art Karlsruhe, après l’avoir présenté à Cologne l’an dernier. Ensuite, Franck Fischer, un peintre suisse résidant à Londres. Je suis le seul à promouvoir son travail en Allemagne. En sculpture, Erwerdt Hilgemann, un excellent artiste allemand qui vient du mouvement zéro. Il réalise des sculptures selon un processus exceptionnel. Je tiens vraiment à le défendre. Puis, Lars Strandh et Erik Oldenhof, respectivement suédois et hollandais, tous deux issus, comme Hilgemann, du mouvement zéro.

© Franck Fischer Radial

Quels sont vos critères de programmation ? Ça peut sembler partial, mais je me concentre sur des artistes que j’identifie et à qui je cherche à offrir plus de visibilité. La visée n’est pas purement commerciale, c’est-à-dire que je ne cherche pas forcément à proposer des œuvres catchy que je vais pouvoir vendre immédiatement. Non, je crée de la cohérence autour d’artistes que je considère comme en valant la peine, avec une adresse particulière au collectionneur. Avec cette programmation, je cherche à raconter une histoire, et donc pour cela je tisse des liens. Art Karlsruhe 2017 exposition du 16 au 19 février au Parc des Expositions, à Karlsruhe www.art-karlsruhe.de Radial Art Contemporain www.radial-gallery.eu

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BUZZCOCKS Time’s Up / Domino

BIG STAR

Complete Third / Omnivore On ne reviendra pas sur les raisons qui ont fait que ce groupe majeur des années 70 a pu à ce point se couper de tout public. L’injustice crée le culte, tant ce groupe, prolongement naturel des Beatles, Byrds et autres Pretty Things, semblait destiné à marquer son temps. On ne reviendra pas non plus sur les turpitudes d’un disque dont plus personne ne voulait, et qui a été finalement édité dans des versions tronquées au point qu’il fut un temps où on ne savait plus à quoi pouvait correspondre l’original. La faute sans doute à Alex Chilton qui avait envie, et sans doute à juste titre, de passer à autre chose. Et pourtant, force est d’admettre qu’il contient quelques-unes des plus belles chansons pop jamais écrites, Kanga Roo, For You ou Take Care. On les retrouve ici dans leurs versions publiées, mais aussi dans des versions de travail qui révèlent un peu plus le génie de ce sublime songwriter. Lequel termine l’une de ses ballades par cette ligne magnifique : « You’re a holocaust ». Comme un écho lointain, poignant. (E.A.)

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Année de commémoration – de sanctuarisation ? – du punk, on voit fleurir les rééditions. Mais là, peut-être tient-on un excellent client avec les Buzzcocks. L’acte est premier, il est séminal : avec le premier EP, Spiral Scratch, et leur album démo Time’s Up enregistré en 1976, le groupe mancunien encore emmené par le génial Howard Devoto – dandy et futur leader de Magazine – confirme qu’il existe une réponse anglaise au punk new-yorkais. En une poignée de déflagrations urgentes, anguleuses mais ultra mélodiques, il emboite le pas aux Sex Pistols et crée une esthétique nouvelle qui va constituer une lame de fond. Rien n’arrêtera plus le cours de l’histoire. (E.A.)

FOXYGEN Hang / Jagjaguwar Faut-il qu’ils soient insupportables ces deux-là. Alors qu’on les avait quittés à l’occasion d’une tournée glam-punk destructrice, ils se refont une drôle de virginité à coup de glissements orchestraux, prédisco, que ne renieraient ni Abba ni même les Rubettes. Ah bien sûr, second degré, guys, vous aussi, vous aurez le droit d’aimer un jour les Bee Gees et ELO. Et puis, malins comme pas deux, ils invoquent le génial Van Dyke Parks et son collage orchestral, Song Cycle, pour nous vendre la mélasse. Le pire dans cette affaire, c’est qu’on adore. Avec des gimmicks à la Danny Elfman, ils nous entraînent à l’arrière-fond de notre conscience. Là où on ne se serait sans doute jamais vu retourner un jour. Hallelujah, Amen, America ! (E.A.)

FRÀNÇOIS & THE ATLAS MOUNTAIN Mirage Solide / Domino Notre petit Bordelais a sans doute connu bien des turpitudes depuis deux ans. Des doutes – l’ère du temps peut-être –, mais qu’il dissipe très vite. Dès le premier morceau d’un nouvel album marqué par une énergie électrique nouvelle. Avec sa voix d’ange, on le surprend rock, renouant même avec l’esprit de Noir Désir. Ça ne l’empêche pas cependant de creuser son sillon en direction des terres d’Afrique ni de chercher l’émotion pop avec maîtrise, une grande maturité et beaucoup de liberté. Oui, on le sent émancipé, prêt à voir plus loin. Après le temps des espérances, voici venu celui de vraies réjouissances. (E.A.)

TOOG The Prepared Public / Karaoke Kalk Il est tout à la fois poète, cinéaste et musicien. Et ceci explique sans doute cela. Gilles Weinzaepflen a une vision totale de son art, si bien qu’à l’écoute nombreuses sont les insertions sonores – parfois  très visuelles  – qui nous conduisent vers un ailleurs indéterminé, un peu comme si Erik Satie croisait l’ami John Cage au coin de la rue : le piano s’enrichit de sons électroniques délicats et enchanteurs. On se laisse bercer par ces mélodies qui semblent naître au moment précis où on les découvre. De manière intime, mais aussi collective pour un public libéré, prêt à tout. En un mot : préparé. (E.A.)


NICOLAS COMMENT

Dimanche 12 Février 19H

EN CONCERT

MAGIC MIRROR • PLACE KLÉBER ENTRÉE LIBRE

MILO Songbook Nicolas Comment

chicmedias éditions Collection desseins

DANS LE CADRE DE

Vinyle Nicolas Comment Livre Nicolas Comment Rose Planète Milo Songbook mediapop-records.fr shop.zut-magazine.com

Virtuose et vertigineux.

pièce pour une délicieuse soirée. SAM. 01 Belle AVRIL 20ACTUELLE H 30 FEMME

FIGAROSCOPE g g g g g

DE FLORIAN ZELLER

MISE EN SCÈNE THIBAULT AMELINE AVEC JEOFFREY

BOURDENET - CHRISTOPHE D’ESPOSTI CAROLINA JURCZAK

L U M I È R E S : Q U E N T I N V O U A U X - CRÉATION SONORE : MADJO COPRODUCTION JMD PRODUCTION ET THÉÂTRE DE POCHE-MONTPARNASSE

N° de licence entrepreneur du spectacle : 1050935-936-937

Photographie. © Pascal Gely - Pierre Barrière - Licence : Cat1-1056303

L’AUTRE


Anguille sous roche D’Ali Zamir / Éditions du Tripode

Une nuit pleine de dangers et de merveilles De Karl-Keven Korb / Éditions du Chemin de fer Il était une fois, dans un royaume lointain, une magnifique jeune fille, un ogre craint de tous, une forêt mystérieuse… Le titre Une nuit pleine de dangers et de merveilles, les dimensions du format poche, le trait léger et minutieux des illustrations de Kevin Lucbert suggèrent une lecture des plus inoffensives. Mais Karl-Keven Korb a décidé pour son premier roman de renouer avec la cruauté originelle des contes de Perrault et Grimm. Avant qu’ils ne soient dans la culture populaire qu’une charmante source de divertissement, lorsque les morales des contes valaient pour autant d’enseignements, les meurtres, démembrements et autres funestes maléfices étaient le lot commun de ces histoires qu’on ne raconte qu’aux enfants. (M.M.)

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C’est un dernier souffle long de plus de 300 pages. Une seule et unique phrase – qui n’en finit pas de se déployer dans l’espace du livre. La dernière volonté d’Anguille, cette adolescente qui se noie au large des Comores, c’est de raconter son histoire, ce qui l’a menée là, de son premier amour déçu à son désir de fuir son père, sa sœur, sa vie. Pour son premier roman, Ali Zamir choisit la première personne pour capturer toute la vivacité, l’agilité, la fureur – paradoxale – de vivre de son héroïne. (M.M.)

Les États et empires du lotissement Grand siècle

Manuel à l’usage des femmes de ménage De Lucia Berlin / Grasset Ce recueil permet de découvrir une nouvelliste dont la réputation ne cesse de croître et qui mérite assurément d’être considérée comme une égale de Raymond Carver. Lucia Berlin (1936-2004), qui vécu en Alaska, au Mexique, au Chili, en Arizona, au Nouveau-Mexique, à New York, avant de mourir à Los Angeles, eut une existence chaotique : beaucoup d’alcool, trois mariages ratés, quatre enfants et un paquet de jobs avant de pouvoir se consacrer à l’enseignement et à l’écriture. Largement de quoi nourrir des récits qui font palpiter, avec une bonne dose d’humour, les tréfonds d’une Amérique déglinguée mais touchante. L’Amérique des perdants magnifiques… L’Amérique qu’on aime ! (P.S.)

De Fanny Taillandier / PUF Si nous connaissons tous les lotissements, l’on connaît moins William Jaird Levitt (1907-1994), promoteur immobilier américain ayant développé la construction en série de pavillons de banlieue. C’est à sa première réalisation en France, en 1968, que s’intéresse l’écrivaine et critique Fanny Taillandier. Dans un monde post-apo dominé par le chaos, un groupe de nomades explore les ruines de la ville, tentant à travers l’observation de ses vestiges de saisir une culture perdue. Génial par son inventivité formelle brassant échange épistolaire, polar ou encore roman d’anticipation, Les États et empires du lotissement Grand siècle, interroge par ce regard distancié les particularités, les soubassements politiques comme les déviances de cette logique du lotissement. (C.C.)

TERRE NOIRE

De Timothy Snyder / Gallimard L’historiographie donne parfois le sentiment que les dossiers sont clos. En l’occurrence, ça n’est jamais le cas. Le point de vue qu’apporte Timothy Snyder sur le temps qui précède la Seconde Guerre mondiale, le conflit en lui-même et la Shoah est tout à fait nouveau. Il part d’un principe simple : c’est bien la destruction de l’État qui favorise les opérations d’extermination. Sur la base des constats qu’il effectue à partir du cas polonais, renvoyant dos à dos Nazis et Soviétiques, il construit une démonstration dont la portée semble vertigineuse. Éclairante sur bien des développements géopolitiques de notre temps. (E.A.)


VITALI Studio COMPOSÉ EN Minion & Dijon licence 1–1076375 2-1076376 3-1076377 DESIGN GRAPHIQUE

Exposition du 11 février au 21 mai 2017

Entrée libre tous les jours (sauf mardis et jours fériés) de 13h à 18h30

Musée d’Art et d’Histoire Hôtel Beurnier-Rossel

© Gilles Abegg Opéra de Dijon 2017 -

Musée Historique, place de la Réunion, Mulhouse

Le retour d’Ulysse dans sa patrie Monteverdi le concert d’astrée direction musicale Emmanuelle Haïm mise en scène Mariame Clément

www.opera-dijon.fr | 03 80 48 82 82

Auditorium

Vendredi 31 mars 20h Dimanche 2 avril 15h

+ starHlight

18.02 — 31.12 2017

PHOTO

De l’immigré au Chibani

Des mythes à la paléontologie Ane Mette Hol, Untitled (Drawing for Floor #11), 2016

kunstHAlleMulHouse.coM

Quelles histoires !

Photo : © Ljubisa Danilovic

16.02 30.04 2 017

Conception :

Fossiles

Visuel : Nautile fossile - Cenoceras sp – Collections Musées de Montbéliard

Photo : P. Guenat

Ane Mette Hol in the echoes of my room


Ashiya n°1 Par Jérôme Mallien

Le rire de Lacan Jérôme Malien travaille dans le petit bar qu’il a ouvert à Ashiya, au Japon. Après un bref séjour à Strasbourg, il retourne chez lui où il projette l’écriture et le tournage d’un film. Il nous livre les bonnes feuilles de son journal à paraître chez chicmedias.

Très souvent, j'écris en attendant le client, sur le comptoir de bois de mon bar. C'est un peu frimeur comme image (les lunettes, le gros volume de chez Gallimard, etc…). Mais c'est vrai !

27 décembre 2016

1er janvier 2017

(…) Sxb – Paris CdG. Paris CdG – Abu Dhabi. Abu Dhabi – Osaka Kensai Airport. Osaka Kensai Airport – Nishinomiya. Nishinomiya – Ashiya. Les noms parlent tout seuls. Sur le vol EK316, bondé comme d’habitude, je m’assoupis en regardant sur mon écran vidéo les images de la mer de nuages (bien en dessous, 11 000 mètres plus bas : la Russie, le Golfe arabique, le sous-continent indien, la Chine) que transmettent les caméras embarquées du Boeing 737. Je ne connais aucune meilleure façon de s’endormir que celle-ci, dans le ronronnement immuable des moteurs et la lueur bleutée des veilleuses de la cabine, filant immobile à plus de 1 000 km/h, vitesse relative au sol. Jamais l’expression «  sommeil paradoxal » ne m’a paru mieux convenir. On ne sait plus rien du monde (seuls des maniaques auraient le cœur de se connecter sur le canal CNN Live News, pourtant disponible). On est complètement libre, et complètement dépendant. Un vol long-courrier, c’est du zen technologique.

Un petit haïku composé dans la nuit, sur les tatamis de la magnifique guest house de Tanihatasan, une adorable vieille dame qui fut naguère fashion designer et qui ouvre sa maison, où elle a installé une scène de théâtre nô (avec la salle et le bar attenant qui va avec), à quelques invités choisis. Bref, il faut être plus ou moins coopté. Notre délicieuse copine Shino-san, qui tient un resto indien à Osaka, a fait la go-beetween. Nous passons donc Nouvel An ici, dans l’île de Shikoku battue par les vents, en compagnie de gens adorables dont un champion de karaté (qui nous fait une démo de kata) et son ami (sont-ils gays ? La question, comme souvent au Japon, restera ouverte), une prof de langues australienne qui a bourlingué un peu partout (y compris en Afghanistan dans les années 80, pas si facile...), et une jolie femme un peu allumée qui milite fermement pour la paix dans le monde, la compréhension de tous avec tous et l’illumination partagée. On boit tous un peu trop, on danse, on chante et on écoute la mer qui frappe la grève, a 300 ou 400 mètres de là. Un petit haïku donc. La mer comme un tambour. Du saké et de la bière avec mes nouveaux amis Nuit d’hiver. Sous nos futons, quand nous sommes allés nous coucher, il faisait d’abord très froid ; mais après, c’était très bon. C’était un très joli Nouvel An.

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Masuko et Lili-san, dans sa boutique de déco française.

Petite party chez Mimi et Gégé pour l’anniversaire de mon amie Toshiyo-san, que j'appelle Toshiyochan, comme une enfant, parce qu'elle est ma petite soeur. Elle fait du “fashion coaching” et ne travaille pratiquement qu’avec des femmes. Qui sont les mecs ?

2 janvier Alors bon, le deal est donc de porter, comme on dit, un regard sur l’actualité internationale et française depuis ici, où les choses qui m’intéressent sont plutôt : apprendre à dire « Bonne année » en japonais («  Hakemashita omedeto gosaimasu  »), préparer un rôti de porc pimenté pour les clients de Mimi et Gégé, trop boire avec mes amis Nakajima-san et Furukawa-san qui viennent presque tous les soirs, prendre soin de Masuko un peu grippée, aller me baigner dans les sources d’eau chaude du onsen Ebisu No Yu de Nishinomiya, resserrer crânement mon obi bas sur les hanches autour de mon yukata d’hiver made in Boutang. Sur France Info, j’entends : attentat du Nouvel An dans une discothèque d’Istanbul (revendication de l’Etat islamique : « Nous avons tué des mécréants en train de faire la fête »), la primaire socialiste (la QUOI ?), le revenu minimum universel testé en Finlande (ou en Islande ?), François Hollande en visite auprès des troupes françaises en Irak, Donald Trump qui revient de quinze jours de vacances à Miami à quelques semaines de son investiture, and so on. Je me souviens des toutes dernières phrases du magnifique roman-fleuve Musashi de Eiji Yoshikawa : « Les poissons qui s’abandonnent aux vagues savent danser, chanter, jouer, mais qui connait le cœur de la mer, cent pieds plus bas ? Qui connaît ses profondeurs ? » Allons ! Assez pleurniché ! Au travail !

5 janvier (…) Je regarde passer dans Omasucho, ma rue, les enfants des écoles maternelles qui viennent par classes entières, deux par deux main dans la main sous la houlette d’institutrices rieuses, jouer dans le petit square d’en face. Tous les enfants japonais sont kawaii, mignons ; et drôles, et affichant dans leurs jeux un bonheur sérieux qui fait envie. Ils me font de la main de petits gestes de salut : « Ohayo gosaimasu ! » Comment et pourquoi deviennentils plus tard si plombés de tristesse et d’angoisse ? Parce qu’aux environs de 13 ou 14 ans, on commence à leur mettre une pression terrifiante et fortement concurrentielle : passeront-ils ou non, vers 18 ans, leur examen d’entrée à l’Université ? Une fois qu’ils y seront, au prix de mille douleurs, de milliers d’heures de cours privés et de sacrifices financiers insensés consentis par des parents qui capitalisent à fond sur l’avenir de leur progéniture, ils seront en revanche à peu près tranquilles, assurés d'obtenir un emploi de salary man chez Toyota, Sumitomo ou Mitsubishi – mais non pas, comme avant la crise des années 90, de le conserver à vie. Ici comme partout, on fait planer la menace ultime du chômage… Le poète-soldat espagnol Jorge Manrique, dans les Stances pour la mort de son père : Ce sont rivières, nos vies, Qui descendent vers la mer De la mort. Là s’en vont les seigneuries, Tout droit, pour s’y achever, Consumées ; Là les plus grandes rivières Se mélangent aux médiocres Ou infimes. Là se retrouvent égaux Ceux qui vivent de leurs mains Et les riches

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Voici quelques-uns des vieux pratiquants de zazen avec lesquels je médite chaque dimanche, ils sont tous très gentils et amicaux. Katano-sensei, mon maitre, est le troisième en partant de la gauche : il a 80 ans, boit sec, est très intéressé par les femmes, il rigole tout le temps, c'est un vrai bonheur rien que de le regarder.

6 janvier

7 janvier

Presque 21 heures. Seul dans le bar (les Japonais sortent peu après les fêtes de fin d’année, et de toute façon il fait un peu froid pour mettre le nez dehors), j’écoute les Brunswick Recordings de Billie Holiday, ce phrasé lancinant (« Lo-o-ve is like a fawwwwwcett-t ») dont Marc-Édouard Nabe avait, du temps qu’il était encore un talent, donné (dans L’Âme de Billie Holiday, paru chez Gallimard, collection L’Infini, j’ignore si le livre, le plus beau écrit en français sur le jazz que je connaisse, est encore disponible) une manière d’équivalent phonétisé : le langage même de l’utérus et du chagrin d’amour. Après, il est vrai qu’il y a aussi Strange Fruit...

Une heure du matin, la lune rousse en croissant. Aucune lune plus belle que celle qui se lève sur le Japon. C’est l’astre des sentiments féminins, l’astre de Sei Shonagon (parce que la littérature japonaise a été inventée au Xe siècle de notre ère par cette courtisane riche et désœuvrée de Kyoto, quand les types qui peu ou prou l’entretenaient, fonctionnaires haut placés ou familiers de l’Empereur, s’escrimaient à écrire dans un sabir néo-chinois inélégant et imprécis. Souvent les mecs sont vraiment de grands niais. Surtout ceux qui ont le pouvoir). J’apprends que l’entraîneur du FC Metz, sanctionné par la Fédération française de football parce qu’un supporter avait balancé lors d’une rencontre un pétard sur le gardien de but de Bastia, a déclaré, je cite de mémoire : « C’est comme si le patron du Bataclan avait été sanctionné après les attentats de 2015. » Nous autres Français sommes donc devenus vraiment cons ou vraiment indécents, ce qui est à peu près la même chose – notion assez japonaise. Les Français, ou seulement les footballeurs ? Nous n’avons pas besoin de héros qui soient bons, travailleurs, compatissants. Nos héros sont les méchants, les fainéants, les égoïstes. Sinon, comment nous ressembleraient-ils ? Et s’ils ne nous ressemblent pas, comment nous, pourrions-nous leur ressembler  ? Comment pourrions-nous les aimer ? Relire Bernanos.

Devant moi, sur le bois bien usé du bar, un recueil de poèmes de Leonard Cohen, dont celui qui commence ainsi : Je suis maintenant capable de dormir vingt heures par jour Les quatre qui restent se passent à téléphoner à une liste de gens importants afin de leur dire bonne nuit Je pense à une amie chère dont le nom commence par un C suivi d’un h, elle se reconnaîtra. Je ne sais si je dois rire ou pleurer. Alors je vais boire un coup, lunettes noires sur le nez parce que je suis un foutu vieux frimeur.

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« Deux sabres. C’est le même principe. Deux baguettes de tambour, mais un seul son. » (Musashi, encore)


C'est vrai : Masuko ressemble à une Zazie qui aurait pris quelques années, c'est une des raisons pour lesquelles je l’aime.

12 janvier

8 janvier Pour la première fois depuis bien longtemps, nous partons à pied Masuko et moi dans la montagne pour faire zazen, méditation assise, sous la houlette de Katano-sensei, 80 ans et des brouettes, l’allure d’un moine paillard (il adore les nanas, qu’il serre volontiers d’un peu près), rigolard, bienveillant. En fait, ce n’est pas un moine zen, il a été longtemps prof, d’astrophysique si j’ai bien compris, à l’Université de Kyoto, mais son zendo (dojo zen) a été auparavant la propriété de ses père et grandpère, et il me dit que Junichiro Tanizaki, l’auteur notamment du génial Éloge de l’ombre, y a souvent résidé dans les années trente. L’endroit est magique, une vieille maison traditionnelle, tatamis, chambre de thé, parois coulissantes en papier de riz, jardin avec un petit bois de bambou, et en contrebas une rivière qui glougloute. Ce jour-là, il pleut des cordes, et les corbeaux croassent à tout va. Assis en demi-lotus sur mon zafu, un petit coussin rond de coton noir, totalement immobile pendant trois fois quarante minutes, les yeux mi-clos, je vois passer de minuscules insectes rampants sortis des boiseries du zendo. Je commets un petit poème taoïste de circonstance : Trace ta route petit insecte, Et moi je trace la mienne. C’est la même. Nous n’avons tous deux nulle part où aller, C’est très bien comme ça. Une des multiples vertus de zazen (quoique vertu ne soit pas le bon mot, il n’y a ici ni vertu, ni non-vertu : il faut tuer le Buddha pour être soi-même le Buddha, j’y reviendrai) : en regard de ça les médias, qui ont toujours et partout un avis sur tout, se ramènent dans l’instant à ce qu’ils sont par nature, ce qu’Isidore Ducasse appelait dans sa correspondance « une notable quantité d’importance nulle ».

Relecture du très tonique Esprit zen, esprit neuf de Shunryu Suzuki, un moine japonais qui a fondé dans les années 60 le premier monastère zen du monde occidental, le Zen Mountain Center de Tassajara (le bouquin est sorti au Seuil, collection Points). En exergue du premier chapitre, ceci : « La pratique de zazen est l’expression directe de notre vraie nature. Au sens strict, pour un être humain, il n’y a pas d’autre pratique que cette pratique ; il n’y a pas d’autre manière de vivre que cette manière de vivre. » Les ignorants trouveront évidemment cette déclaration liminaire marquée de terrorisme intellectuel, ou de quelque chose de cet ordre. Comme souvent les ignorants, ils n’auront qu’a moitié tort : parce que l’idée la plus communément reçue, entérinée par la pauvreté moderne de notre vocabulaire (restez zen, ce genre de niaiserie), voudrait voir dans le Zen une idée soft, douce, sympathique, consensuelle. Rien n’est plus faux : lorsqu’un maître zen aura constaté à quel point vous êtes à côté de la plaque, c’est-à-dire à côté de vous-même, la première chose qu’il fera sera de vous donner un bon coup de bâton. Il le fera même parfois sans raison précise décelable, quoique sans aucune malveillance : juste comme un rappel au réel. Enfin, ça le fera peut-être beaucoup rire... Dans la foulée, je revois aussi sur YouTube le très beau film de Françoise Wolff sur la Conférence de Louvain, donnée en 1973 par Lacan. Extrait (mais il faut voir et entendre Lacan, son sens de la suspension, l’acuité de ses regards, l’intensité de ses silences, le modulé de sa scansion : du grand théâtre !) : « C’est certain qu’on ne se pose la question que là où l’on a déjà la réponse. (...) La mort est du domaine de la foi. Bien sûr, vous avez bien raison de croire que vous allez mourir. Ça vous soutient. Si vous n’y croyiez pas, est-ce que vous pourriez supporter la vie que vous avez ? Mais le comble du comble, c’est que vous n’en êtes pas sûr ! » À la fin du film, Françoise Wolff demande face à Lacan si sa pensée et son discours ne constitueraient pas en définitive «  une négation de la liberté humaine ». Tête de Lacan, sardonique, narquois, finalement il se marre sans retenue : « Je ne parle jamais de liberté. » Le rire de Jacques Lacan, c’est le rire zen. D’ailleurs le Zen l’intéressait beaucoup – jusqu’à un certain point.

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Take me somewhere nice n°1 Par Nicolas Bézard

Les images sont déjà là elles existent elles nous regardent Parfois on les voit arriver de très loin Il n’y a rien à préparer rien à arranger Il n’y a qu’à se laisser prendre par elles

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Regard n°6 Par Nathalie Bach — Illustration : Hakim Mouhous

Extrême Amour Édité par chicmedias dans la collection érotico-suggestive desseins, L’Être prioritaire est avant tout une histoire personnelle, passionnelle. Réunis en un jeu de mots équivoque, les lettres, SMS et dessins d’Hakim Mouhous sont restitués avec, par et pour l’amour d’Hélène Schwaller. Il y a cette première rencontre, en 2011, au hasard d’une tournée théâtrale. Cette certitude implacable des coups de foudre et « le plus long baiser du monde » dont les soixante minutes égrèneront l’aube d’un amour fou. Il y a les premières séparations dues à leurs exigeants métiers, les premiers manques exaltés par une correspondance textoïco-érotique. Les tout aussi jouissifs croquis, eux, suivent par voie postale. Elle est comédienne, il est sculpteur. Très vite, ils ont ce désir commun de créer quelque chose qui ferait sens et garderait trace de leur histoire. « Inscrire, graver, parler en notre nom et au nom de ceux qui auront vécu une relation fusionnelle. » Une ode à leurs vies. À la vie. Hélène commence à imaginer une forme et s’emploie à recopier les messages réceptionnés sur son téléphone. « J’ai aimé l’idée d’utiliser un médium a priori aussi peu poétique que des SMS parce que cela correspondait à la créativité d’Hakim. Il fallait que les choses se fassent tout de suite, avant que quelqu’un ne l’en empêche, avant de laisser troubler son idée, avant que cela ne se renverse, et ne fuit... De la même façon, il dessinait sur des bouts de nappe en papier, dans les hôtels, partout et dès qu’il pouvait. D’où l’émergence de cette chose très spontanée. Sa manière d’être dans le sens et l’essence des choses, sans abstraction. J’ai aimé aussi cette autre idée de rendre paradoxaux et complémentaires deux supports totalement différents et de les réunir dans cette importance du temporel qui a été si omniprésente dans notre relation. Le sujet de ce livre, c’est l’absence, le manque de l’autre qui nous inspirait mutuellement. » Mais l’élaboration de « ce long voyage » est âpre, le choix audacieux du graphisme réclame un travail d’édition particulier. Et donc un éditeur particulier. Il faut du temps. Celui-là même qui fait défaut aux deux amants. Celui aussi qui va commencer à compter à rebours pour Hakim. Hélène est pressée. Elle veut raconter, partager. Et si elle est une muse, elle a aussi envie d’en évoquer d’autres, une façon peut-être de faire retentir puissamment sa propre réalité. Muses sera la création de son spectacle. « Il y est question d’un intime dans lequel chacun peut se

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reconnaitre. Pour moi cela a été une espèce de mi-chemin, puisque parallèlement aux mots d’Hakim et de la projection de ses dessins, je lis aussi les lettres de Joyce à Nora. [Lettres à Nora chez Rivages poche, ndlr] En fait, il s’est agit d’une approche qui rendait de plus en plus concret ce livre qui était dans ma tête et qui, lui, raconte uniquement notre parcours. J’ai eu le sentiment que nous commencions à construire notre bonheur. » Les cinquante roses qu’il lui offrira le soir de la première ne mentent pas. La vie non plus ne ment pas, ni la santé d’Hakim. L’attente d’une éventuelle publication tarde, Hélène décide d’accélérer le tempo. Elle veut faire exister cet ouvrage, l’offrir pour les 60 ans de son compagnon. Bruno Chibane qui dirige la collection desseins lui propose alors de faire aboutir ce projet, Hélène a la gagne, désormais l’amour, leur amour, va s’imprimer pour toujours. Elle continue d’y travailler, élague. « Je voulais arriver à l’os de cette histoire, qu’il n’en reste que l’essentiel et c’est la raison pour laquelle j’ai choisi de ne pas faire apparaître mes réponses. Évidemment, la somme des matériaux utilisés est bien plus conséquente, il a fallu choisir, concentrer. J’ai d’abord eu l’idée d’établir des chapitres et puis je me suis dit que le lecteur ferait son chemin tout seul. Libre. Comme nous l’étions. » L’Être prioritaire, « leur enfant » parviendra à temps dans les mains d’Hakim. C’est sans aucun doute cette force de vie que transcende cet ouvrage, à travers le plaisir des corps, de l’âme, de la nourriture, de la vie intellectuelle et de toutes les joies possibles. « L’Être prioritaire est le fruit d’une longue réflexion, d’une maturité. Lorsque nous nous sommes trouvés, parce qu’il n’y a pas d’autre mot, il y a eu cette évidence. Nous savions. Ce qui arrivait là n’arrive qu’une fois dans une vie. Étrangement, j’en ai aussi pressenti la fulgurance, et tout le reste. J’ai vu toute ma vie défiler pendant ce fameux baiser. Je n’ai jamais embrassé comme ça, je n’ai jamais aimé comme ça. Je peux me dire que cette chose-là je l’ai vécue. » Hélène Schwaller est toujours cette élégante actrice aux lèvres vermeille. Elle a le calme des improbables traversées et des absolus conquis. « Si tout cela était à refaire, je le referai. Je ne regrette rien ! » Dans un sourire tremblé, sa voix est pourtant nette. L’ÊTRE PRIORITAIRE, d’Hélène Schwaller et Hakim Mouhous, éditions chicmedias, coll. desseins MUSES, théâtre les 13, 14 et 15 février à la Galerie Philippe Decorde, à Strasbourg


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A world within a world n°8 Par Emmanuel Abela, photo : Léa Fabing

Nulle vie Dehors, rien ni personne. Où sont les familles ? Où sont les hommes ? J’ai beau scruter alentour, nulle vie. C’est tout juste si je perçois quelque bruit familier. Des sabots sur le chemin, le crissement lancinant d’une roue ? Mais c’est diffus, ça ne semble que l’écho d’un passé lointain. Comme une réminiscence vaine. Nous étions des centaines. Où sommes-nous désormais ?  J’aimerais me dire que nous allons nous retrouver. Sortir des bois, tous nous regrouper. Des images me reviennent en tête : cette fois où j’avais entassé des briques pour construire une pièce de plus à la bâtisse principale de notre ferme. À ceux qui m’interrogeais, je répondais : « Pourquoi les autres auraient-ils des grandes maisons, et pas nous ? » Je me souviens de toutes ces autres fois où je voyais apparaître la tête de la voisine d’en face, derrière ses rideaux. Elle nous observait d’un œil noir.

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Mais c’est surtout le visage d’Anatoli qui me revient. Nous étions amis et nous jouions ensemble. Un jour, il vint me chercher. De derrière l’escalier, il sortit une bouteille. Elle semblait presque vide, mais on distinguait des choses à l’intérieur, comme des petits objets. J’ai pensé à ces bateaux que les marins glissaient dans une bouteille comme par magie, mais là rien de tel. Anatoli approcha l’étrange objet de mes yeux, avec la malice de celui qui sait qu’il y a quelque chose à y voir : à l’intérieur, je distinguais une croix, sur laquelle était représenté le Christ à la manière de ces icônes qu’on voit chez les gens. Et tout autour, des motifs architecturaux comme des arcs, puis de petits objets, des dés, des clous. Il prenait un malin plaisir à me les énumérer. Moi, forcément, je n’y connaissais rien. Ça n’est pas ma religion, après tout. Anatoli ne cherchait pas tant à se moquer de moi, plutôt à me sonder. « Arma christi », disait-il. Je ne comprenais pas. « Arma christi hi hi hi ! », en faisant tournoyer la bouteille autour. « Nous allons le libérer ! » Là, il me sortait des petits soldats de bois qu’il déposait tout autour de la bouteille. « Ils vont le libérer ! » Quelques années plus tard, à l’adolescence, je l’interrogeais sur la bouteille. Qu’était-elle devenue ? Dieu sait qu’il m’aimait, mais il me dévisagea avec gravité : « La bouteille, voyons, mais c’est toi qui l’a cassée ! » Je n’en avais aucun souvenir. Pour me le prouver, il partit à la cuisine, chercher dans la commode, une bouteille fendue, le crucifix apparent. J’eus un mouvement de recul et de dégoût. « Jette cela, idiot ! » Je vis à nouveau de la malice dans son regard. « Tu sais, me dit-il, ça m’a valu de me faire sérieusement gronder, mais je n’ai jamais dit que c’était toi qui l’avait fait tomber. » C’est malheureusement là que tout a commencé. J’aimerais tellement qu’ils reviennent tous, Micha, Anatoli, Efim et Sénia. [à suivre]


ARSENAL

Danse

Écrire le thÉâtre aujourd’hui

CITÉ MUSICALE – METZ

cinq soirées uniques, cinq textes à découvrir.

VEN 3I MARS SAM Ier AVRIL 20I7

NICHT SCHLAFEN

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Soirées proposées par Aude Koegler et Catherine Javaloyès, artistes associées au TAPS

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www.citemusicale-metz.fr

L’Epcc Metz en Scènes reçoit le soutien financier de la Ville de Metz, de la Région Grand Est et de la Drac Grand Est. Licences 1-1024928 / 2-1024929 / 3-1024930

Infos et billetterie 03 88 34 10 36 www.taps.strasbourg.eu

7 > 10 MARS

MUSIQUE MUSIK

GRANDE SALLE

VENDREDI

24.03 20:00

Fatoumata Diawara

© Francesco Orlandini

Le vent se lève interroge notre capacité à être encore humain dans un monde globalement « idiotisé », un monde ultralibéral peuplé d’individus privés de toute capacité d’intelligence, de discernement et de révolte.

LE VENT SE LÈVE (LES IDIOTS / IRRÉCUPÉRABLES ?) NOUVEAUX HORAIRES Mar, Mer, Ven à 20h Jeu 19h LOCATIONS : 03 83 37 42 42

Plein tarif 22 €, réduit 17 €, jeunes 9 € WWW.THEATRE-MANUFACTURE.FR WWW.FNAC.COM

Carte blanche à David Ayala, artiste associé au CDN Nancy lorraine. Programme sur www.theatre-manufacture.fr

Avec le soutien du Conseil Départemental de Meurthe-et-Moselle et de la métropole du Grand Nancy

Graph & illus danielmestanza

PASOLINI - DEBORD - BOND... / DAVID AYALA


Scénarios imaginaires n°7 Par Ayline Olukman

96


97


Carnaval n°12 Par Chloé Tercé — Atelier 25

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Ailleurs terre aiMée De Laurent Brunet —

egotrip collectif De Sylvain Freyburger et Christophe Schmitt —

la liste De David Cascaro Photographies de Anne Immelé —

aux frontières de l’oubli De Baptiste Cogitore —

tisseuses de fraternité De Frédérique Meichler et Darek Szuster —

aujourd’hui, c’est toujours Maintenant ? De Pascal Bastien —

Méditations westernosophiques De Marc Rosmini —

1, 2, 3… istanbul ! De Bekir Aysan —

before instagraM De Philip Anstett Préface de Daniel Carrot —

www.r-diffusion.org

1964 De Kai Pohl —

www.mediapop-editions.fr

du paradis De Philippe Lutz —

Sublime

les années coMbi De Françoise Saur —


stephen cripps

performing machines Stephen Cripps, Machine Carrying Hot Air Balloon, 1970–1976 © The family of Stephen Cripps/Leeds Museums and Galleries (Henry Moore Institute Archive). Design: büro basel, Sibylle Ryser et Andrea Gruber

NOVO 43  

43ème numéro de NOVO, le magazine qui n'a pas peur du noir (photo de couv : Bruno Boudjelal / Agence VU’)

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