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La culture n'a pas de prix

12.2016 —— 01.2017

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Ailleurs egotrIp collectIf de Sylvain Freyburger et christophe Schmitt —

la lIste de david cascaro Photographies de Anne Immelé —

aux frontIères De l’oublI de Baptiste cogitore —

tIsseuses De fraternIté de Frédérique Meichler et darek Szuster —

auJourD’huI, c’est touJours maIntenant ? de Pascal Bastien —

méDItatIons westernosophIques de Marc Rosmini —

1, 2, 3… Istanbul ! de Bekir Aysan —

before Instagram de Philip Anstett Préface de daniel carrot —

Je peux écrIre mon hIstoIre de Abdulmalik Faizi et Frédérique Meichler dessins de Bearboz —

www.r-diffusion.org

terre aImée de Laurent Brunet —

www.mediapop-editions.fr

1964 de Kai Pohl —

sublime

Du paraDIs de Philippe Lutz —


sommaire

ours

Nº42 Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@chicmedias.com 06 86 17 20 40 Secrétaire de rédaction : Cécile Becker Direction artistique et graphisme : starlight Commercialisation : Anthony Gaborit

Ont participé à ce numéro : REDACTEURS 

Florence Andoka, Émilie Bauer, Cécile Becker, Valérie Bisson, Marie Bohner, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Baptiste Cogitore, Jean-Damien Collin, Antoine Couder, Sylvia Dubost, Gabriel Franck, Xavier Frère, Sylvain Freyburger, Anthony Gaborit, Paul Kempenich, Déborah Klintz, Claire Kueny, Lizzie Lambert, Nicolas Léger, Camille Locatelli, Guillaume Malvoisin, Séverine Manouvrier, Marie Marchal, Alice Marquaille, Fanny Ménéghin, Nour Mokaddem, Aurélien Montinari, Antoine Œchsner de Coninck, Adeline Pasteur, Adeline Poidevin Segura, Martial Ratel, Christophe Sedierta, Claire Tourdot, Fabien Velasquez, Nathanaelle Viaux.

PHOTOGRAPHES ET ILLUSTRATEURS

Éric Antoine, Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Julian Benini, Laurence Bentz, Olivier Bombarda, Sébastien Bozon, Ludmilla Cerveny, Nicolas Comment, Léa Crespi, Alexis Delon, Thibaud Dupin, Mélina Farine, Sherley Freudenreich, Lucas Gerbier, Sébastien Grisey, Hanamatsuri, Florian Hilt, Olivier Legras, Marianne Maric, Patrick Messina, Renaud Monfourny, Arno Paul, Bernard Plossu, Olivier Roller, Dorian Rollin, Christophe Urbain, Henri Vogt, Nicolas Waltefaugle.

CONTRIBUTEURS

Nathalie Bach, Bearboz, Catherine Bizern, Léa Fabing, Christophe Fourvel, Marianne Maric, Ayline Olukman, Chloé Tercé, Sandrine Wymann.

COUVERTURE Photo de Françoise Saur tirée du livre Les années Combi à paraître chez Médiapop Éditions IMPRIMEUR

Estimprim – PubliVal Conseils Dépôt légal : décembre 2016 ISSN : 1969-9514 – © Novo 2016 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés.

Ce magazine est édité par Chic Médias & médiapop Chic Médias

12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 37024 € – Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane bchibane@chicmedias.com – 06 08 07 99 45 Responsable administratif : Gwenaëlle Lecointe administration@chicmedias.com – 03 67 08 20 87

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Novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. ABONNEMENT France : 5 numéros — 30 euros Hors France : 5 numéros — 50 euros DIFFUSION Contactez-nous pour diffuser Novo auprès de votre public .

ÉDITO 5

CARNET Le monde est un seul 7 Une balade d’art contemporain 40-41 L’ours de Tito, Marianne Maric 50-51 Regard 94 A world within a world 95 Scénarios imaginaires 96-97 Carnaval 98

FOCUS 8—28 La sélection des spectacles, festivals et inaugurations

INSITU 30—39 Peinture, vidéo, installation, photographie… Tour d’horizon des expositions du Grand Est

RENCONTRES 42—48 Céline Minard 42 Catherine Cusset 44 Michel Embareck 46 Julien Lourau 47 Emily Jane White 48

MAGAZINE 52—87 Melvil Poupaud (EntreVues) 52 Jean-Pierre Léaud (EntreVues) 56 Wim Delvoye 60 Eigengrau 64 Jackson Pollock 66 Tinguely 67 Musée Würth 68 Otto Dix 70 Festival Vagamondes 71 François Bégaudeau 72 Bénédicte Heim 76 Jérôme Mallien 78 David Blot 82 Lescop 84 Rainy Days 86 Festival Art Danse 87

SELECTA Disques 88

Livres 90

DVD 92

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du 10 au 21 janvier 2017

f e st i va l d e s c u lt u r e s du sud

va

l a fil ature scène nationale Mulhouse

ga Mon des Salia Sanou / Julien Bouffier / Kheireddine lardJam / Samaneh ZandineJad / Kamal haShemi / ali moini / Clyde ChaBot / hillel Kogan / la mirZa & rayeSS BeK / BallaKé SiSSoKo, VinCent Ségal, renaud garCia-fonS, derya türKan / leyla raBih & Jean-marie meShaKa / eduardo guerrero / daria deflorian & antonio tagliarini / orCheStre Symphonique de mulhouSe / Bruno BoudJelal / luC georgeS

Théâtre, danse, musique, cinéma, exposition avec des artistes venus d’Algérie, Espagne, France, Iran, Italie, Portugal, Liban, Turquie, Israël, Mali, Burkina Faso… mais aussi de nombreux rendez-vous à Mulhouse : conférences, rencontres, table ronde, repas…


édito Par Philippe Schweyer

Faut que ça pète ? C’était le lendemain des élections américaines et je buvais un café avec un ami dans un bar désert. Les haut-parleurs diffusaient une musique dépourvue d’âme composée par un logiciel bas de gamme. Une photo jaunie de Michel Houellebecq avec son chien était scotchée au mur à côté d’un poster de Bob Marley, le visage mangé par la fumée d’un énorme spliff. J’étais encore sous le choc, envahi par le dégoût, mais mon ami paraissait nettement plus fataliste que moi. – Faut que ça pète ! Je n’aimais pas du tout sa façon de voir les choses. Bien sûr que le monde était de plus en plus injuste, mais ce n’était certainement pas en élisant ce clown de Donald Trump pour tout faire péter qu’on allait régler le problème. – Faut que ça pète ! Bizarrement, lui qui n’avait jamais souhaité que le monde change si ce n’est pour revenir au bon vieux temps, il trouvait ça cohérent d’élire à la tête des Etats-Unis d’Amérique un fou dangereux imprévisible. – Faut que ça pète ! Au bout du rouleau depuis des années, il ne croyait plus aux promesses des politiciens, ne supportait plus les élites et avouait du bout des lèvres avoir du mal à comprendre que des réfugiés soient hébergés dans des centres d’accueil, alors que rien n’était fait pour le SDF qui squattait devant sa porte.

– Faut que ça pète ! Pour couronner le tout, il en avait ras-le-bol des prises de tête avec son ex, des pensions à verser pour trois enfants qu’il ne voyait pas grandir et des huissiers qui le poursuivaient jour et nuit pour lui piquer le peu de fric qui lui restait. – Faut que ça pète ! Merde, Donald Trump était un milliardaire de la pire espèce. Ce n’était certainement pas lui qui allait raccommoder son couple, réparer sa vieille Peugeot décapotable et payer ses factures d’électricité. Comment pouvait-il espérer quoi que ce soit d’un type aussi grossier ? – Faut que ça pète ! J’en avais par-dessus la tête de l’entendre répéter ça comme un mantra. Qu’est-ce qui lui faisait croire qu’il valait mieux que ça pète aujourd’hui qu’un autre jour ? Le monde était pourri jusqu’à la moelle, injuste, dangereux, rempli de criminels, de racistes, de dictateurs sanguinaires et d’usines qui salopaient la planète pour fabriquer de la merde à grande échelle, mais je n’avais pas du tout envie que ça pète comme à Fukushima ou à Raqqa. – Faut que ça pète ! À court d’arguments, je me suis levé pour payer mon café. Houellebecq et son chien me souriaient tristement. Bob Marley semblait définitivement perdu dans ses pensées. Je n’avais plus la force de discuter. Le monde plus fraternel auquel chacun avait droit s’éloignait irrésistiblement. Je rêvais d’un soulèvement héroïque, d’une rébellion épique, d’une révolte sublime ou même d’une révolution mondiale, mais je ne voulais surtout pas que ça pète. Bref, j’étais bien avancé.

Ce numéro de Novo est dédié à notre ami Dominique Répécaud.


© Fabio Alba 2015

© Elizabeth Carecchio - Photo de repetition

UN AMOUR IMPOSSIBLE

SI BLEUE, SI BLEUE LA MER

D’APRÈS LE ROMAN DE

TEXTE

Christine Angot

Nis-Momme Stockmann

ADAPTÉ PAR L’AUTEUR

MISE EN SCÈNE

MISE EN SCÈNE

Armel Veilhan

AVEC MARIA DE MEDEIROS, BULLE OGIER

AVEC ROMAIN DUTHEIL, MARIE FORTUIT, GUILLAUME MIKA

UNE CRÉATION DU CDN BESANÇON FRANCHE-COMTÉ

DU 10 AU 13 JANVIER 2017

Célie Pauthe

DU 7 AU 16 DÉCEMBRE 2016

AU PETIT THÉÂTRE DE LA BOULOIE

AU CDN GRANDE SALLE

EN PARTENARIAT AVEC LE CROUS

EN COMPLICITÉ AVEC LES 2 SCÈNES, SCÈNE NATIONALE DE BESANÇON

www.cdn-besancon.fr 03 81 88 55 11 Avenue Édouard Droz 25000 Besançon ARRÊT TRAM PARC MICAUD


Le monde est un seul n°41 Par Christophe Fourvel

Mon ami Stig Le 4 novembre 1954, Stig Dagerman se donnait la mort dans sa maison de Stockholm. Ce matin-là, l’écrivain suédois a allumé le moteur de sa voiture puis a attendu que les gaz d’échappement envahissent son garage et ses poumons. Stig Dagerman avait trente-et-un ans. Il avait connu le succès avec plusieurs livres mais n’écrivait plus depuis plusieurs années. Il avait été rejeté très tôt par sa mère. Sans doute, l’enfance lui avait assigné cette urgence d’écrire ce titre sur la couverture de son livre le plus célèbre et le plus court : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier*. Chaque Noël voit resurgir cet indémodable appel au secours sur les tables de nos libraires. Chaque Noël, le titre arrête le regard des gens, qui le trouvent très juste et très beau. Et s’ils commencent à lire, ils découvrent ceci : « Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie ne soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n’ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu : on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car je suis bien certain d’une chose : le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier. » Stig Dagerman est mon ami. Il est le seul écrivain mort avant ma naissance que je puisse qualifier d’ami. Cet auteur est entré dans ma vie un jour de l’automne 1990 et n’en est jamais sorti. Je l’ai lu avec le mélange d’admiration et de tendre indulgence qu’il convient pour un écrivain de vingt-cinq ans. Je me souviens l’avoir découvert à travers une lecture de l’acte III de sa pièce, Le Condamné à Mort. Je me souviens aussi de l’acteur Roland De Pauw, magnifique et seul en scène avec le texte de Mais où est passé mon chandail islandais ? Ceux qui fréquentent cet auteur savent combien il est difficile de plaider pour une œuvre aussi sombre, hantée de bout en bout par le suicide et la peur. Mais la lecture ressemble parfois à ces enregistrements fortuits que des enquêteurs, dans les séries policières, écoutent jusqu’à percevoir l’infime détail acoustique qui réduira la part d’énigme qui les préoccupe. À lire et à relire ainsi ces carnets de

désespoir et de solitude, nous sommes quelques-uns à entendre le petit battement de l’âme dont nous avons besoin pour nous sentir moins seuls. Pour que se résorbe en nous un coin humide de l’énigme du vivre. L’angoisse et les émois de Bengt, L’enfant brûlé, les paysans humbles d’Ennuis de noce, l’adolescent de Le froid de la Saint-Jean, la prostituée du Condamné à Mort, auront brièvement émergé du drame d’exister avec un regard brillant de lucidité et prononcé des mots incisifs dont la beauté est demeurée impuissante à sauver l’homme qui les avait pensés. Car si « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », comme l’écrivait René Char, elle est un sextant qui promet des horizons flamboyants mais certainement pas de rentrer au port. Elle guida donc au lointain beaucoup de « jeunes » suicidés de la littérature dont Dagerman, incarne, à l’opposé de Rimbaud, de Wolf, de Crane, ou de Sylvia Plath, une figure sociale engagée et soucieuse de ses contemporains. Journaliste et anarchiste, il était un témoin éclairé de son temps. Un de ses livres, Automne allemand, constitue un précieux témoignage sur la souffrance au quotidien des Allemands après la reddition nazie. Qu’écrirait-il aujourd’hui au sein de cette triste « paix » face à cet horizon bouché, cette perverse confiscation du langage opérée par la communication, cette relégation de l’humain et de l’espoir, ce mépris pour ce qui pense et qui parle vraiment ? « Si on était un chien, on aboierait. Mais lui n’aboie pas. Se conforme à la bonne règle. Ferma sa gueule. S’accroupit dans le sable et fait ce que tout le monde est obligé de faire. Mais il n’a pas honte. La honte, c’est pour les hommes. Seuls les hommes éprouvent de la honte. Au mauvais moment, malheureusement. Il reste assis. Nuages de silence au-dessus de lui. Les tentes dorment. Le vent lèche, la langue sèche. Monde vert. Le silence est bleu, il respire. Ici, le temps n’existe pas. Tout ça est éternel. » La honte qu’éprouvent les hommes « au mauvais moment, malheureusement ». Devant les effets d’estrade des bateleurs politiques, le mot malheureusement claque aussi fort qu’un drapeau noir. * Le titre original se traduit en réalité simplement par Notre besoin de consolation. Mais comme nous pouvons le voir, la phrase complète est présente dans le texte.

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focus

Natacha Atlas

Gustave Moreau, Orphée sur la tombe d’Eurydice

Orfeo Round Zwei L’homme à la lyre qui charme les lions pousse une nouvelle fois les portes de l’Opéra de Dijon pour un match retour contre les enfers. Après la très belle relecture barocoldwave de l’Orfeo de Monteverdi ciselée par Yves Lenoir, Iňaki Encina Oyón et Maëlle Poésy s’entendent pour pousser Gluck le réformateur, dans les cordes. Orphée et Eurydice sera sur le ring de l’Auditorium en janvier prochain. Le mythe a été balayé dans toutes ses largeurs par le plus pointu du génie qu’a pu connaître l’humanité jusqu’alors. Cocteau, Carné, Ovide, Monteverdi, Philip Glass, Haydn ou encore Charpentier nous ont livré suffisamment de pépites pour que le moindre d’entre nous puisse pleurer la perte de l’être aimé (Eurydice), la folie créatrice (Orphée) ou encore les Enfers aussi sournois que têtus. On connaît le regard malheureux que retourne Orfeo sur son amoureuse, on connaît la statue de sel que devient alors Eurydice. Christoph Willibald Gluck, en 1762, ajoute sa pépite au mausolée de la petite quarantaine d’œuvres sur le sujet. Orphée et Eurydice resserre les rapports entre musique et dramaturgie, se défait avec maestria de la gangue baroque et finit par annoncer en filigrane les grandes chevauchées wagnériennes à venir. Rejeton et disciple d’Emmanuelle Haïm, Iňaki Encina Oyón, plaçant ici sa houlette sur l’Orchestre Dijon Bourgogne, devrait à coup sûr réchauffer à blanc l’Amour, la Manque et les Enfers. Par Guillaume Malvoisin

ORPHÉE ET EURYDICE, théâtre les 4, 6 et 8 janvier à l’Opéra de Dijon www.opera-dijon.fr

Réoriental Pour sa 17 e édition, le festival Les nuits d’Orient propose un programme aussi riche et généreux qu’une montagne de pâtisseries un soir de l’Aïd el-Fitr : pas moins de 90 rendez-vous pour tous les âges, dans une approche à l’apogée de la pluridisciplinarité, pour célébrer la rencontre des cultures orientales et occidentales, entre tradition et modernité. Musique, danse, contes, lectures, expositions, théâtre, cinéma, poésie, actions culturelles, débats, conférences : des modes d’expression mobilisés autour de valeurs à transmettre, à partager. Les nuits d’Orient s’inscrivent en effet dans un élan où tolérance rime avec métissage, où l’Orient dialogue avec l’Occident dans une fraternité et un respect que l’on rêve plus ordinaires, naturels au quotidien. Comment résumer un tel foisonnement créatif en quelques lignes ? Sans ordre de préférence, d’apparition et sans exhaustivité, on trouve un écho à ses réflexions intimes dans la poésie de l’auteure syrienne Fadwa Souleimane, de la grâce dans les portraits de Rachid Benhadj et son exposition Maghreb de femmes, empreinte du temps. On rit aux larmes sur L’Odyssée de la moustache d’Ali Bougheraba. On s’initie à la calligraphie avec Yachar Al Bayaty. On redécouvre Natacha Atlas (qui ne chante pas que Mon amie la rose), avec un album arrangé et produit par Ibrahim Maalouf. On tricote des mots avec la conteuse Layla Darwiche. On voyage au son de l’oud d’Abdelmajid Moutana ou sur la voix de la soprane marocaine Samira Kadiri. En un mot, on kiffe. Par Séverine Manouvrier – Photo : Hege Saebjornsen

LES NUITS D’ORIENT, festival jusqu’au 11 décembre à Dijon www.dijon.fr

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décembre

Al

ma 13 20:30 me 14 19:00 * je 15 19:00 *

Th

décembre

é Gr âtre èc / e

me 14 21:30 * je 15 21:30 *

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En grec, surtitré en français et allemand

I PEN BSEN STE : R

En allemand, surtitré en français

Th é le âtre ma / gn e

TNS salle gignoux

Anestis AzAs & ProDromos tsinikoris

Première française

mArkus &mArkus

* Deux spectacles

©Robin Junicke

©Christina georgiadou

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en une soirée

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mise en scène

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mailloN-WackeN

Premières

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ThéâTre NaTioNal de STraSbourg

T h é â T r e d e S Tr a S b o u rg Scène européenne

tns.fr

maillon.eu

+33 (0)3 88 24 88 24

+33 (0)3 88 27 61 81


focus

Célie Pauthe

Les Amours Impossibles

La musique de Motorama est une fenêtre ouverte sur une froide mais lumineuse journée d’été. Est-ce le petit matin ou le soir tombant ? Impossible à dire car, en s’y glissant, les oreilles remplies par une douce mélodie éthérée, on entre dans une atmosphère troublante, hors du temps, un moment propice au romantisme et à l’égarement de l’esprit. Né dans les années 2000 de la rencontre de cinq musiciens originaires de la ville caucasienne de Rostov-sur-le-Don, « capitale de la Russie du sud », Motorama, formation russe de post-punk à tendance cold-wave, est le produit d’une génération postindustrielle qui cherche sa place dans une société en reconstruction. Avec plusieurs EPs en auto-production dès 2008, le groupe a vraiment un pied dans le monde de la musique indé mais, en signant sur le renommé label bordelais Talitres, les cinq Russes ont su faire décoller leur carrière et ont eu l’opportunité d’exporter leur musique grâce à des tournées aux quatre coins de l’Europe et même en Afrique du Sud. Dialogue, leur dernier album, aborde des thèmes aussi personnels que l’amour, le manque ou la solitude à travers des morceaux tantôt planants et « wavy », tantôt rythmés et dansants grâce à des lignes de basse ainsi que des synthés très années 80 qui électrisent et des percussions qui réchauffent.

Quelques jours après sa sortie en librairie, Célie Pauthe dévore le texte puissant de Christine Angot et sans tergiverser, animée par une volonté impérieuse, partage avec l’auteure sa volonté de porter Un Amour Impossible à la scène. De cette impulsion naissent des échanges et rencontres entre les deux femmes qui s’accordent alors sur un projet théâtral. À la surprise de la metteure en scène, le texte initial sera augmenté par Christine Angot de scènes dialoguées entre les deux personnages de ce drame. Un Amour Impossible, c’est l’histoire universelle de l’amour maternel et de ses circonvolutions. Rachel élève seule sa fille Christine après que le père les ait abandonnées, refusant de faire sa vie avec une femme d’une condition sociale inférieure à la sienne. La fillette grandit sans figure paternelle avant qu’il se manifeste à l’adolescence, la reconnaisse et la revoie. Le lien avec la mère se tend, il devient plus ténu, se fragilise et menace de rompre quand l’inceste est dévoilé. La mère n’a pas vu, pas su que sa fille était victime des abus de son père et c’est de cette terrible épreuve qu’elles devront se délivrer. Le dialogue est le médium choisi pour la reconquête de ce double amour : celui de la mère et celui pour la mère. Maria De Medeiros et Bulle Ogier partageront la scène pour cette création de Célie Pauthe qui a fait le choix d’actrices remarquables pour porter ce texte magistral.

Par Paul Kempenich

Par Adeline Poidevin Segura – Photo : Marc Cellier

MOTORAMA, concert le 9 février à la Rodia, à Besançon www.larodia.com

UN AMOUR IMPOSSIBLE, théâtre du 7 au 16 décembre 2016 au CDN de Besançon www.cdn-besancon.fr

From Russia with Love

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My soul is frustration

Frontières synthétiques À la lisière de l’analogique et du numérique, lorsque deux talents de la culture du son unissent leurs singularités, il en résulte une performance virtuose d’une richesse rare. Arnaud Rebotini, pionnier de l’électro, a marqué les 15 dernières années avec des projets aussi différents que Zend Avesta dont l’album Organique est un déferlement d’influences disparates et Black Strobe qu’il a créé avec Ivan Smagghe. De son côté, le compositeur Christian Zanési, figure de la musique contemporaine, entre au Groupe de Recherche Musicale en 1977 pour en être aujourd’hui le directeur artistique. En 2000, il découvre au détour d’une interview, l’admiration que lui voue Arnaud, c’est le début d’une amitié féconde. Après plusieurs collaborations scéniques prestigieuses, leur complicité musicale se concrétise avec Frontières. La rencontre de deux dynamiques en apparence asymétriques donne lieu à une production mêlée de sombre et de sublime. La tension dramatique qui accompagne l’écoute de Frontières promet un live aussi grandiose qu’émouvant. Proche de la techno et de l’ambient, l’expérience proposée par Arnaud Rebotini et Christian Zanési est purement mentale. L’album s’entend comme la bande originale d’un film anxieux, la suite cohérente de plans-séquences où le son est travaillé en tant que matière sensible. Revêtant les qualités intrinsèques de la musique concrète, les compositions texturées de Frontières invitent à l’exploration de territoires intérieurs. Il reviendra à l’Ensemble de Musique Interactive d’ouvrir cette soirée qui s’annonce dense. Par Adeline Poidevin Segura – Photo : Philippe Levy

ARNAUD REBOTINI & CHRISTIAN ZANÉSI PRESENTENT « FRONTIÈRES », concert le 27 janvier au Moloco, à Audincourt www.lemoloco.com

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Frustation ? : « Le seul groupe de cold wavepunk français qui ne soit pas ridicule alors même que le chanteur fait du Ian Curtis... Vraiment chouette quoi ! » « C’est un super méga excellent groupe! Je sais je ne t’aide pas beaucoup avec ces banalités. » Voilà ce que j’entends à propos du groupe Frustration, chouchou du label Born Bad Records. Ce groupe aux allures post punk-cold wave est né au début des années 2000, époque où le punk n’était plus très à la mode – mais l’a-t-il un jour été  ? Leur musique renvoie indubitablement de l’autre côté de la Manche : les paroles sont en anglais et leur son est crépitant, acide et enragé, il suscite chez nous une drôle d’envie de bouger, de danser comme on danse sur Joy Division ou les Smiths. Empires of Shame est le troisième album de ce groupe qui a déjà fêté ses quinze ans d’existence. Le titre fait écho à une certaine insatisfaction qui a animé les cinq garçons à la vue de cette fin de civilisation « tournant au brouet saumâtre » et surtout, «  cette fuite en avant ridicule et pathétique... » Alors ils préfèrent jouer, et chanter leur frustration grandissante au plaisir d’un public fidèle, qui, avec les années s’est laissé pousser la barbe, disent-ils… Par Nathanaelle Viaux

FRUSTRATION, concert le 27 janvier à la Poudrière, à Belfort www.poudriere.com


27, 29 ET 30 DÉCEMBRE 2016 À 20H 1ER JANVIER 2017 À 17H 3 JANVIER 2017 À 20H

Geneviève de Brabant

JACQUES OFFENBACH

DIRECTION MUSICALE

Claude Schnitzler MISE EN SCÈNE

Carlos Wagner EN COPRODUCTION AVEC L’OPÉRA ORCHESTRE MONTPELLIER OCCITANIE PYRÉNÉES-MÉDITERRANÉE

Galvanisant

VITALI Studio COMPOSÉ EN Minion & Dijon licence 1–1076375 2-1076376 3-1076377

orchestre dijon bourgogne chœur de l’opéra de dijon direction musicale Iñaki Encina Oyón mise en scène Maëlle Poésy

DESIGN GRAPHIQUE

FLA.CO.MEN, danse le 24 janvier à la Mals Sochaux www.mascenenationale.com

Gluck

© Gilles Abegg Opéra de Dijon 2016 -

Par Séverine Manouvrier – Photo Hugo Gumiel

Orphée & Eurydice

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Israel Galvàn est bardé de prix. Peut-être n’y attachonsnous aucune importance, mais quand la critique est unanimement dithyrambique, nous finissons par admettre qu’une telle reconnaissance reflète quelque chose de l’ordre de l’exception, du génie. Israel Galvàn est au flamenco ce que Picasso est au cubisme. Il construit, reconstruit les gestes du flamenco au rythme de ses pulsations propres, fait corps avec la musique. Mieux : son corps est un instrument qui porte la musique. Dans son spectacle FLA.CO.MEN, ce n’est pas simplement le mot qu’il décompose, mais les fondamentaux du flamenco traditionnel pour en faire une danse réinventée, réappropriée, résolument contemporaine. Présentée lors de la dernière biennale de Séville, cette création mêle joie et solitude, les alegrias de Mario Maya et la soleá d’El Farruco, avec une pointe d’autodérision que seule une parfaite maîtrise de son art semble autoriser. Les quiebros (inflexions du corps) et le compás (sens du rythme) d’Israel Galvàn sont accompagnés par des musiciens free jazz. Son rythme intérieur donne la cadence, emporte violon, guitare électrique, corne, batterie, saxophone dans un dialogue qui nous emmène ailleurs, vers un flamenco à la fois conceptuel et baroque, inédit, moderne et pénétrant. Il s’appelle Israel Galvàn et on peut d’ores et déjà dire qu’il a marqué l’histoire du flamenco. Un virtuose qui, par ses mouvements saccadés, ose atteindre la plénitude.

Renseignements 03 83 85 30 60 WWW.OPERA-NATIONAL-LORRAINE.FR

Auditorium

Mercredi 04 janvier 20h Vendredi 06 janvier 20h Dimanche 08 janvier 15h www.opera-dijon.fr | 03 80 48 82 82


focus

La fille du feu

Road trip et point de fuite Vanishing Point, ce n’est pas le titre d’un film des années soixante-dix qui parle de courses poursuites sur les routes immenses des Etats-Unis ? Tout à fait et c’est aussi le nouveau spectacle de Marc Lainé à qui on doit entre autres La Nuit électrique et le fameux Memories from the missing room, créé en 2012 et inspiré par l’album The Missing Room du groupe folk-rock Moriarty. Cette année, Marc Lainé embarque le public dans un monde mêlant fantasmagorie, fantômes et culture amérindienne. Une jeune femme, Joe, fait le récit de son voyage dans le grand Nord, accompagnée des musiciens de Moriarty. C’est la seconde fois que Marc Lainé s’entoure du groupe, cette fois-ci sans leur chanteuse. Le grand Nord et ses mystères sont au cœur de Vanishing Point, Marc Lainé s’étant inspiré de ses propres voyages pour raconter les histoires croisées de Suzanne, d’un auto-stoppeur amoureux et de la jeune Joe. Il mêle habilement l’esprit road trip cinématographique aux techniques théâtrales. Trois grands comédiens portent ce spectacle : Sylvie Léonard, Marie-Sophie Ferdane et le ténébreux Pierre-Yves Cardinal qui en a marqué plus d’un dans le magnifique Tom à la ferme de Xavier Dolan. Vanishing Point s’ouvre sur un garage et Suzanne, enfermée dans une voiture allumée, cherchant vraisemblablement à mettre fin à ses jours. Au spectateur d’aller voir cette pièce pour comprendre comment elle en est arrivée là… Par Nathanaelle Viaux – Photo : Patrick Berger

VANISHING POINT, théâtre du 17 au 18 janvier au Granit - Scène Nationale, à Belfort www. legranit.org

L’amour, toujours l’amour, quelle histoire et surtout quand celui-ci vous résiste ! Nestor, un titi parigot traîne ses guêtres dans le Paris des bas-fonds. Sous l’œil des maquereaux, il succombe au charme d’Irma, la fille de joie, mais voilà, travail et sentiments ne font pas bon ménage quand on est dans la rue et Nestor est vite envieux des faveurs que sa protégée accorde à d’autres. Rongé par la jalousie, il va tout mettre en œuvre pour qu’Irma soit à lui, rien qu’à lui, quelque soit le prix à payer. 60 ans après sa création, Nicolas Briançon met en scène la comédie musicale Irma la douce, success story parisienne d’Alexandre Breffort qui fut même adaptée à Broadway. Ce spectacle haut en couleur a des airs de vieille carte postale et nous plonge dans le Pigalle clinquant des années 50, entre mœurs légères et coups durs. Marie-Julie Baup et Lorànt Deutsch forment un couple attachant sous l’œil maternel d’une Nicole Croisille superbe en maquerelle et narratrice. Pas moins de quinze artistes sont sur scène pour faire revivre les personnages d’autrefois, et c’est un orchestre live, dirigé par Jean-Luc Pagni, qui accompagne leurs chansons. Pleine de joie et de bonheur, Irma la douce vous fera voyager dans le répertoire populaire de la vieille France avec ses chansons entraînantes et ses colifichets chamarrés. La rue est à vous ! Par Aurélien Montinari – Photo : Victor Pascal

IRMA LA DOUCE, comédie musicale le 8 décembre au Théâtre La Coupole, à Saint-Louis www.lacoupole.fr

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NOT READY TO MAKE NICE GUERRILLA GIRLS 1985-2016 COMMISSAIRE: XABIER ARAKISTAIN -

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Le prix fort

Voir l’invisible Sur une musique de Toshi Tsuchitori, Peter Brook réinvente son Mahabharata, épopée mythologique hindoue adaptée avec Jean-Claude Carrière qui avait donné lieu à un spectacle de neuf heures, à Avignon en 1985 : La Nuit du Mahabharata regroupant les trois pièces du cycle, La Partie de dés, L’Exil dans la forêt et La Guerre. À 90 ans, le maître anglais de la mise en scène épure ce projet auquel il avait consacré dix années de création, en le distillant au cœur de nos préoccupations actuelles. Cette fois avec Marie-Hélène Estienne, Brook revient sur ce poème écrit en sanscrit décrivant la guerre entre les cent frères Kaurava et leurs cinq cousins Pandava, dirigés par leur frère aîné Yudhishthira, pour la conquête du pays des Arya. Les cent frères meurent, entraînant avec eux des millions de morts. Yudhishthira sort vainqueur de cette lutte acharnée. Se pose alors la question du destin de cet homme qui devra régner et trouver la paix dans ce champ de bataille jonché de morts. Battlefield invite à la réflexion métaphysique, donne les clés d’une ouverture à une forme de spiritualité, pour mieux faire face à la colère que nous inspirent les conflits de par le monde. Car le Mahabharata a beau relater des faits datant d’avant l’ère chrétienne, ce poème épique n’en reste pas moins fondé sur des thèmes qui font écho à notre société, liés à la quête du pouvoir et à la notion de responsabilité. Par Séverine Manouvrier

BATTLEFIELD, du 18 au 20 janvier à la Comédie de l’Est, à Colmar www.comedie-est.com

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Correction du sujet de dissertation : « La culture n’a pas de prix », commentez. 1) Thèse : en tant que moyen d’émancipation de l’individu, l’art comme la culture doivent échapper aux domaines marchands. 2) Antithèse : néanmoins, il importe que les citoyens soient sensibilisés au fait que la culture a un prix, et qu’il faut se battre pour le maintien des subventions publiques. 3) Synthèse (ou tentative de clef des champs) : le prix que l’on fixe à la culture, en conditionnant pour partie l’accès à celle-ci, relève d’un choix politique fort. À titre d’exemple, l’élève pourra citer le Temps fort marionnettes organisé par l’association Le Lézard, dont le prix d’entrée est fixé à 3€/spectacle. Si le tarif n’est qu’un des éléments déclencheurs de la venue au théâtre, il en est en effet un levier déterminant. Quant aux arguments mettant en comparaison le prix et la supposée « qualité » ou « excellence » des productions théâtrales – deux notions ambiguës que nous aborderons lors d’un cours prochain –, l’élève pourra évoquer la programmation, parmi les quatre créations de Vy, de Michèle Nguyen. Dans cette proposition récompensée par un Molière du Meilleur Spectacle jeune public, la conteuse narre l’histoire de Vy, une petite fille grandissant loin de son pays d’origine. Récit autobiographique évoquant les liens complexes de l’enfant avec sa grand-mère, Vy se déploie dans une forme épurée. Seule une marionnette accompagne Michèle Nguyen, et cette figure silencieuse incarnant l’enfant participe de la pudique délicatesse de la proposition. Par Caroline Châtelet – Photo : Daniel Estades

TEMPS FORT MARIONNETTE, théâtre du 3 au 16 décembre, à Colmar www.lezard.org


Ménage à la grecque Elles sont femmes. Elles frottent les cages d’escalier, les sols, les appartements des autres pour vivre. Elles vivent à Athènes et sont immigrées. Prenant pour point de départ le quotidien de ces cinq femmes de ménage, Anestis Azas et Prodromos Tsinikoris font l’état d’une Athènes contemporaine étouffée par la crise économique. En Grèce, comme dans nos rues, les immigrés ont toujours fait le « sale boulot » de nettoyer derrière les autres. Un constat à sens unique, révélateur de la question du rejet de l’Étranger, de celui qui se place hors des codes, et donc considéré comme « impropre ». Le glissement métaphorique alors effectué par les deux metteurs en scène est simple : le récit de vie de ces femmes ouvre la question du « nettoyage » comme concept normatif du racisme et des partis d’extrême droite. Quand on sait que le slogan « faire place nette » résonnait – il y a quelques années – au plus fort de la crise grecque, le projet engagé de Clean City est évident. Sur le plateau, la performance est au centre de la réflexion sociale. La parole de ces minorités silencieuses s’associe à la vidéo et aux enregistrements audio pour mieux transmettre l’histoire de ces femmes venues d’Europe de l’Est, mais aussi des Philippines et d’Afrique du Sud. Un théâtre du réel comme un fabuleux coup de projecteur sur nos sociétés actuelles. Par Claire Tourdot – Photo : Christina Georgiadou

CLEAN CITY, théâtre (dans le cadre du festival Premières) les 14 et 15 décembre au Maillon-Wacken, à Strasbourg www.maillon.eu

Autour du corps Reçue de façon houleuse par la critique en 2004, Umwelt n’a rien perdu de sa force et de sa lucidité pour décrire l’altération de notre planète par les agissements de l’Homme. C’est avec cette pièce phare que la chorégraphe Maguy Marin marque son retour sur une terre formatrice, au Centre de Développement Dramatique de Pole-Sud. Après un passage par le ballet de Strasbourg au début des années 1970, la danseuse apprend au côté de Maurice Béjart, une rencontre qui la mènera à la création chorégraphique, portée par le besoin d’expérimenter. Pour mieux apprécier l’univers de Maguy Marin, une œuvre bien plus récente – Singspiele (2014) – est mise en regard. Le danseur David Mambouch porte sur le plateau cet intriguant solo où se succèdent figures féminines et masculines, plurielles et singulières par un envoûtant jeu de masques. Si Singspiele s’attarde ainsi sur la rencontre avec autrui et les sensations qui en surgissent, Umwelt (« environnement » en langue allemande) interroge – par la multiplication des danseurs – la dégénérescence d’une Humanité inconsciente de son impact sur ce qui l’entoure. La continuité créative se fait évidence, mettant l’Homme au centre de la réflexion. Comment échapper à l’épuisement de la surconsommation ? De quoi est faite notre identité ? Deux facettes fondatrices du travail de Maguy Martin, à découvrir lors d’une même semaine. Par Claire Tourdot – Photo : Umwelt © Hervé Deroo

UMWELT, danse du 17 au 19 janvier au Maillon-Wacken, à Strasbourg SINGSPIELE, danse les 19 et 20 janvier à Pole-Sud, à Strasbourg www.pole-sud.fr

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Campagnes françaises

20 novembre — 12 février 2016 2017 Photographie : thibaut Cuisset, Bendorf alsace 2016

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Foire internationale d’art moderne et contemporain

Du 16 au 19 février 2017 Parc des expositions - Messe Karlsruhe Messeallee 1, D-76287 Karlsruhe/Rheinstetten Réservation visites guidées en français : info@culture-consulting.ch www.art-karlsruhe.de

Photo : Jürgen Rösner, KMK

KARLSRUHE


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Génie du non-lieu

Clair de femme Dans Les Revenants, le drame d’Ibsen, un fils demande à sa mère de mettre fin aux souffrances que lui fait endurer une malade incurable. Cette dernière hésite, tiraillée entre son amour pour l’enfant et la délivrance que lui apporterait la mort. Le collectif d’artistes Markus&Markus s'est retrouvé confronté à cette douloureuse question de l’euthanasie. C’est la rencontre de Margot, vieille dame allemande de 81 ans, meurtrie et décidée à en finir, qui engendra l’idée de la pièce Ibsen : Gespenster. À la recherche d’une association capable de l’accompagner dans sa démarche, Margot fait la connaissance de nos artistes. Sorte de journal d’un départ anticipé, Markus&Markus ont décidé de filmer l’intimité des derniers mois de la vie de Margot. C’est ce témoignage en creux qu’ils partagent avec nous sur une scène en désordre, mêlant vidéo, danse et théâtre, prenant à partie le spectateur dans un jeu de miroir nous renvoyant à notre propre éthique. Sans condescendance mais par contre en toute pudeur, Markus&Markus mettent à jour la valeur d’une vie et ce qui fait son essence : la liberté de choisir. Plus qu’une simple projection, le spectacle Ibsen : Gespenster est un happening révélant le non-sens de notre époque démiurgique et qui refuse la mort elle-même. Par Aurélien Montinari

IBSEN: GESPENSTER, théâtre du 13 au 15 décembre au Théâtre National de Strasbourg www.tns.fr

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On connaît Kery James, fer de lance du rap français conscient et ses textes engagés. Cet artiste manipule les mots depuis plus de vingt ans et dénonce dans sa musique toutes les injustices, rien d’étonnant donc de le retrouver dans un spectacle de joute verbale. Partant d’un concours de plaidoirie organisé en fin de cursus par l’École de Formation du Barreau, Kery James invente un dialogue entre lui et l’acteur Yannik Landrein. Incarnant deux avocats aux postures radicalement opposées, ces orateurs vont s’affronter sur la question des banlieues. Pour Kery, c’est l’État qui est coupable de la condition des citoyens et c’est lui qui doit intervenir. Yannik, au contraire défend l’État, il plaide pour la responsabilité des citoyens et pense que c’est à eux de gérer leurs soucis. Une pièce de théâtre comme un exercice de style mais où derrière la belle rhétorique se cache une critique acerbe de la société. Le système judiciaire devient ainsi la scène sur laquelle se joue un fait de société et où la politique n’est jamais loin. Avec humour et émotion nos deux avocats nous invitent à réfléchir sur la force des discours. Leurs points de vue tour à tour nous confortent, nous révulsent, mettant à mal nos acquis : « Je veux faire de À Vif (...) une pièce qui marque, bouleverse parfois et peut-être même change les choses. Peut-être même une seule. ça sera un petit pas vers le vivre-ensemble. » Par Aurélien Montinari – Photo : Nathadread

À VIF, théâtre le 6 avril au Théâtre de la Rotonde, à Thaon-Lès-Vosges www.scenes-vosges.com www.lasourisverte-epinal.fr


TRinitaires & BAM

déc

IVAL 26E FEST TIONAL INTERNA UBLIC JEUNE P

jan

Schwab Soro Jeanne Cherhal 2.12 Melt Banana DaiKiRi Bras Mort 3.12 Lescop Mensch 7-9.12 Mevlido appelle Mevlido 8.12 Les Géminides Release Party 13.12 Arno 15.12 Dj Pone 17.12 Digitale Steine 18.12 Reprises de Volée Jeune Public 20.01 Skaferlatine 21.01 Let’s Dyke! #6 avec Féros, cahiers érotiques 25.01 Fabergosse Jeune Public 26.01 ErikM & les Percus. de Stras. 27.01-01.02 Festival Haunting The Chapel #5 1.12

Cité musicale - Metz

Licences 1-1055455 & 1-1076971

2-1024929

3-1024930

Illustration Harriët van Reek

2.12

Théâtre, cirque, musique, danse, marionnette, rencontres professionnelles, expositions…


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Geneviève, rions !

L’Amour existe de Pialat

Construire le meilleur des mondes Dans notre actualité morne, il n’est pas difficile de laisser voyager notre esprit vers l’Utopie. Ce pays merveilleux et parfait, imaginé par Thomas More, a inspiré bien des artistes : écrivains, peintres, cinéastes, et même des architectes ! La Maison de l’Architecture de Lorraine, en partenariat avec le CCAM de Vandœuvre, dédie le festival de l’architecture à cet idéal, qui a nourri de grands projets de constructions à travers les siècles. Les expositions et conférences nous emmèneront aux quatre coins du monde : en Inde, à Auroville, qui se voulait être le lieu d’une vie communautaire et paisible, puis à Copenhague et ses 8 House, qui réinterprètent les idéaux du Corbusier. Mais enfin, la plus grande utopie architecturale ne serait-elle pas un monde complètement dématérialisé ? C’est ce qu’on nous propose également de découvrir. Et si l’utopie est le thème de ce festival, il ne faut pas mettre de côté son pendant maussade : la dystopie. Le duo Zombie Zombie, qui avait déjà tenté l’expérience au Louvre en 2015, proposera un ciné-concert dans la grande salle du CCAM de Vandœuvre pour accompagner le court-métrage L’Amour Existe de Maurice Pialat. Dans ce film, réalisé en 1960, on redécouvre les banlieues parisiennes en pleine transformation sous le prisme critique et poétique du réalisateur. Par Fanny Ménéghin

ZOMBIE ZOMBIE, ciné-concert le 10 décembre au CCAM, à Vandœuvre-lès-Nancy www.centremalraux.com

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Des décors comme les aurait peints Hopper, et dans lesquels l’on aurait glissé la douce folie de Burton dans Edward aux Mains d’Argent, le tout éclairé par une lumière sortie de chez Lynch. Étrange contexte créé par Carlos Wagner (mise en scène), Rifail Ajdarpasic (décors) et Fabrice Kebour (lumières) pour un opéra bouffe écrit en 1859 par Offenbach. Geneviève de Brabant, c’est donc l’histoire du couple formé par le Duc Sifroy et l’héroïne éponyme. Mariés depuis un an, ceux-ci n’ont toujours pas donné naissance à leur héritier. Il ne leur reste qu’un an pour procréer, avant que la couronne ne leur soit retirée. Librement inspirée d’une légende médiévale racontant l’histoire de Marie de Brabant, accusée d’adultère par son époux le roi Louis II de Bavière, Jacques Offenbach nous livre une aventure lyrique et féérique entre croisades, tromperies, homicides et, bien évidemment, drôleries. Dans cette version contemporaine, les personnages sont transposés dans un lotissement de banlieue. Les thèmes sont également rapportés à notre époque, mais conservent leur tonalité critique, légère mais bien présente. Si la version du XIXe siècle abordait la question de la croisade, Carlos Wagner questionne ici la conquête de la Palestine. La thématique des relations humaines entre hommes et femmes et des faux-semblants qui en découlent sera également explorée par l’opéra. Par Camille Locatelli – Photo : Marc Ginot

GENEVIEVE DE BRABANT, opéra du 27 décembre au 3 janvier 2017 à l’Opéra National de Lorraine, à Nancy www.opera-national-lorraine.fr


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Collection desseins La collection desseins laisse libre cours aux artistes : photographes, plasticiens ou illustrateurs en publiant leurs carnets. Une adresse au corps, à la nudité, à la sexualité voire à la pornographie.

ASSEZ FLIRTÉ, BAISSER CULOTTE ! Anne-Sophie Tschiegg

Chic Médias éditions Collection desseins

Assez flirté, baisser culotte ! Anne-Sophie Tschie Anne-Sophie Tschiegg travaille les associations de couleur comme on assemblerait un parfum. Du petit au grand format, du collage au dessin, les couleurs se répandent, jusqu’à provoquer l’émotion première. Pour Assez flirté, baisser culotte ! la plasticienne a réalisé ses dessins sur iPad.

2016 / 2017 Jazzdor la saIson ! 2016 / 2017 Jazzdor la saIson ! AU Fossé des TreIze 6, rue Finkmatt à Strasbourg ggggggggggggg SAMEDI 14 janvIer RoBERTo NEGRo / ÉMILE PARISIEN / MICHELE RABBIA “DADADA” VENDREDI 20 janvIer PIERRE DURAND SoLo / DUo + RooTS QUARTET JEUDI 02 févrIer THÉo CECCALDI “PETITE MOUTARDE” JEUDI 09 févrIer AKI TAKASE / DAVID MURRAY VENDREDI 17 mars ELISE CARoN & EDWARD PERRAUD SAMEDI 18 mars CARTE BLANCHE AU CoLLECTIF oH ! VENDREDI 24 mars SoNS oF KEMET VENDREDI 31 mars THE LANGSToN PRoJECT ggggggggggggg SEMAINE DU 03 AU 08 avrIl STRASBoURG JAZZLAB Avec MARTIAL SoLAL feat. CLAUDIA SoLAL + LoUIS SCLAVIS / VINCENT CoURToIS / DoMINIQUE PIFARÉLY … ggggggggggggg SAMEDI 13 maI RAN BLAKE SoLo SAMEDI 10 juIn BoREAL BEE & MIKE LADD “NoS FUTURS” (En partenariat avec le Festival ContretempS)

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Péchés musicaux

Recherche de connexion En adaptant Play Loud de Falk Richter, la compagnie Mavra tente de recoller les morceaux des vies dispersées de ses personnages, trentenaires exprimant leurs doutes, leurs rêves, leur affection, leur nostalgie, autant de bouées de sauvetage dans une vie rythmée par le diktat des écrans. Pour s’atteindre, ceux-ci expérimentent différents types de communication : réseaux sociaux, fragments de films et de chansons cultes... L’écran, comme la musique, sont des supports pour le jeu des comédiens, un repère pour la génération perdue qu’ils incarnent. Pensé comme un album rock, du punk à la ballade en passant par la country ou le rock garage, ce Play Loud use de la musique et du chant comme mode d’expression lorsque la parole ne suffit plus. Qu’un des personnages s’empare d’un instrument ou qu’il s’enferme dans sa bulle en se ceignant d’un casque, qu’elle soit jouée en direct ou enregistrée, la musique y est pour tous, acteurs comme spectateurs, le moteur du spectacle. Se reconnecter aux autres au-delà du like, se saisir du labyrinthe de références et des échappatoires visuels et musicaux qui nous constituent comme autant de moyens pour se (re)définir... Jean-Thomas Bouillaguet et Émeline Touron utilisent la scène et les artifices pour évoquer une quête d’amour et d’identité entre quatre mutants déconnectés mais passionnés par l’autre, envers et contre tout. Par Benjamin Bottemer – Photo : DR

PLAY LOUD, spectacle du 24 au 27 janvier au Théâtre de la Manufacture à Nancy. theatre-manufacture.fr

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Qu’est-ce que Paradis ? Pour ce qu’il se passe après la mort, la réponse n’est pas encore trouvée, mais pour notre existence terrestre, c’est un duo formé par Pierre et Simon, qui chantent en français sur des rythmes à la fois rock et électro. Après trois ans de travail tant acharné que méticuleux et plusieurs EPs sortis sur Internet, leur tout premier album est disponible depuis septembre. Les deux frenchies ont fait une rentrée des classes impeccable puisque Recto Verso est un succès. Les textes sont d’une beauté très pure, posés sur des mélodies joyeuses et pleines d’énergie. Comme les deux font la paire, ils ont décidé de traiter dans cet album, d’un thème qui leur ressemble : la dualité. En amour, en amitié, comment trouver la personne qui nous conviendrait tellement qu’on ne voudrait la quitter pour rien au monde ? Mais la dualité c’est aussi savoir faire de la place à l’autre, à son égo, à ses compromis. Le morceau Toi et Moi sorti cet été, en annonce de l’album, représente bien les sujets choisis par Paradis. Actuellement en tournée, ils feront un passage en Lorraine à la fin du mois de novembre. Angelots ? Séraphins ? Chérubins ? Non, Paradis met le diable au corps de la chanson française et c’est loin d’être un plaisir coupable. Par Fanny Ménéghin – Photo : Andrea Montano

PARADIS, concert le 29 novembre à L’Autre Canal, à Nancy www.lautrecanalnancy.fr


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L’Être Prioritaire Hakim Mouhous & Hélène Schwaller L’artiste met en mouvement sur le papier une balade érotique tout en mots et en couleurs et puise son inspiration dans l’absence de l’autre. Ce livre nous fait voyager dans une relation passionnelle parcourue d’instants de séparation, mais surtout de grâce sensuelle.

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CONCERT DE NOUVEL AN ROMÉO ET JULIETTE ♦ YACOBSON BALLET HENRIK IBSEN ♦ MARIVAUX – DANIEL MESGUICH THIERRY LHERMITTE — BERNARD CAMPAN MOZART ♦ FLORIAN ZELLER TARTINE REVERDY ♦ KADER ATTOU CHAPLIN ♦ NATALIE DESSAY


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Jeu d’équilibre Plaid

Pierres qui roulent Pierres Numériques est un projet qui vise à valoriser le patrimoine culturel messin grâce à l’outil numérique. Cette année, la soirée Digitale Steine est promet d’être exceptionnelle. Elle accueille trois DJs et deux groupes de quatre nationalités différentes, Motor City Drum Ensemble, Plaid, Acid Arab, Rozzma et Aurus Squad, allant des musiques traditionnelles largement revisitées à de l’électronique voluptueux et rythmé. Si ces noms vous sont inconnus, une petite présentation s’impose ! Motor City Drum, formé par Danilo Plessow, vient de Detroit. Cet amoureux du rétro trimballe vinyles, boîtes à rythmes, synthé et sampleur afin de concocter une techno intemporelle, teintée de soul et de disco. Derrière Plaid se cachent Andy Turner et Ed Handley, deux britanniques ayant entre autres travaillé avec la géniale Björk – écoutez le morceau Lilith ou leur superbe remix de All Is full of love ! Ils créent une électro onirique et sensuelle débordant de contrastes, rythmée par des beats dansants pleins de mélancolie. Acid Arab, c’est ce qu’on pourrait appeler un métissage explosif ! De l’acidhouse qui mêle sons orientaux traditionnels et rythmes cadencés, idéale pour se déhancher dans la bonne humeur ! Si l’égyptien Rozzma est dans la même veine arabisante, Aurus Squad, quatuor venant de Metz, dessine un paysage musical riche, combinant Chicago House, Deep House, Techno et UK Garage. Avis aux amateurs, si la soirée est gratuite, l’accès n’est pas garanti au-delà de 22h ! Les invitations sont à retirer à partir du 15 novembre 2016, entre points de retrait, à la BAM, aux Trinitaires & Arsenal à Metz, à L’Autre Canal à Nancy... Par Camille Locatelli

DIGITAL STEINE, festival le 17 décembre à la BAM www.trinitaires-bam.fr

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C’est la première fois que le Quatuor Modigliani et le pianiste en résidence, Francesco Tristano, se rencontrent. La rencontre promet d’être sulfureuse : elle interrogera à la fois le génie russe et la musique baroque librement réinterprétée. D’un côté : le Quatuor n°1 de Chostakovich et le Quintette pour piano et quatuor de son contemporain Alfred Schnittke, de l’autre : un Vivaldi 2.0 dont Les Quatres saisons se transformeront ce soir en de véritables Jazzcursions sur les improvisations-incursions du contrebassiste Jean-Daniel Hégé. On se trouve, avec Francesco Tristano, dans l’audace sans limites, c’est-à-dire dans une carrière de soliste classique, de pianiste de jazz, de compositeur de musique classique et... électronique ! Briser les normes, telle est aussi la démarche du Quatuor Modigliani, créé en 2003 et faisant preuve depuis d’une énergie époustouflante. L’ensemble se produit dans le monde entier et pilote désormais le festival des Rencontres musicales d’Évian, à la suite de Mstislav Rostropovitch. Un élan moderne que souligne JeanLuc Macia dans Diapason : « On applaudit, de plage en plage, la justesse des tempos, la légèreté de la polyphonie... et surtout leur manière de toujours faire chanter les thèmes de Haydn. » La virtuosité et l’audace parachevées. Par Antoine Oechsner de Coninck Photo : Sylvie Lancrenon Mirare

QUATUOR MODIGLIANI + FRANCESCO TRISTANO, concert le 13 décembre à l’Arsenal, à Metz www.arsenal-metz.fr


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Collection desseins La collection desseins laisse libre cours aux artistes : photographes, plasticiens ou illustrateurs en publiant leurs carnets. Une adresse au corps, à la nudité, à la sexualité voire à la pornographie.

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Hétérotopies Des avant-gardes dans l’art contemporain MILO Songbook Nicolas Comment

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MILO Songbook Nicolas Comment

MUSÉE D’ART MODERNE ET CONTEMPORAIN ET AUBETTE 1928 WWW.MUSEES.STRASBOURG.EU À commander sur www.shop.zut-magazine.com SORTIE EN LIBRAIRIE -> OCTOBRE 2016 chicmedias éditions 12 rue des Poules - 67000 Strasbourg - 03 67 08 20 87

Farah Atassi, Space for objects, 2013 © F. Atassi, Coll. Ensba, Paris, Courtesy galerie Xippas © ADAGP Paris, 2016

Milo, la muse, l’amante, immortalisée par Nicolas Comment. Le photographe et musicien couche ici sur le papier nudité, sensualité et les textes de certaines de ses chansons. Lettres et images d’amour.


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Eros et thanatos

Classique punk Injouable Lorenzaccio ? C’est ce qu’on dit de cette pièce écrite par un Alfred de Musset de tout juste 23 ans, réunissant 80 personnages, 36 changements de décor, 5 actes et de nombreuses intrigues. La démesure de la chose n’a visiblement pas rebuté Catherine Marnas – directrice du Centre Dramatique National de Bordeaux – qui met en scène ce monstre du théâtre romantique. Ecrit en 1833 au côté de George Sand, Lorenzaccio revient sur une histoire de corruption, un drame politique autour du florentin Lorenzo de Médicis. Le jeune patricien projette de libérer la cité en tuant son cousin, le duc Alexandre de Médicis. Le schéma fait bien sûr référence aux journées révolutionnaires vécues par Musset en juillet 1830, mais Catherine Marnas y décèle une surcouche contemporaine. Exit la Renaissance italienne : la mise en scène resserrée autour de huit comédiens conserve sa force et sa pertinence dans une France d’aujourd’hui. L’adaptation se veut grave, sombre, faisant à bien des égards écho à l’inquiétude généralisée de notre temps. Mais qui dit incertitude de l’avenir, dit basculement et espoir d’un changement futur. Une attente portée par le comédien Vincent Dissez, étonnant Lorenzo version « dark », très lucide face à son geste et les conséquences possibles. Qui a dit que remonter de vieux classiques n’en valait plus la peine ? Par Claire Tourdot - Photo : Pierre Grosbois

LORENZACCIO, théâtre les 11 et 12 janvier au NEST, à Thionville www.nest-theatre.fr

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Parler d’amour n’est pas une mince affaire. Et lorsque l’on s’appuie sur les mots du maître en la matière – aka William Shakespeare –, l’exercice se complique un peu plus encore. Speak Low If You Speak Love (emprunté à l’œuvre Beaucoup de bruit pour rien) est le nom de la dernière création de Wim Vandekeybus. Le chorégraphe flamand y définit à sa manière le plus insondable des sentiments : brûlant, déraisonné, extatique. Car si l’amour s’explique comme une force sublimatoire, c’est aussi un déboire intérieur capable de détruire celui qui s’y perd. Plutôt que de passer par les mots, Wim Vandekeybus se tourne vers la musique pour tenter d’esquisser les contours de ce grand mystère. Mauro Pawlowski et ses compagnons du groupe dEUS – déjà sollicités sur la bande-son de nieuwZwart en 2009 – apportent une puissance rock à la création chorégraphique proche de l’inclassable. Sur scène, huit danseurs issus de la compagnie Ultima Vez, ainsi que de formations plus classiques se meuvent sur les paroles versées par la voix suave de la chanteuse sud-africaine Tutu Puoane. L’ensemble musique-mots-corps forme alors un tourbillon de sensations qui invoque à tour de rôle le désir, la folie, la séduction, la perte, la décadence. Speak Low If You Speak Love est une création contemporaine, mais sa nature est résolument mythique, nous laissant contempler les pulsions les plus profondes de l’homme. Par Claire Tourdot - Photo : Danny Willems

SPEAK LOW IF YOU SPEAK LOVE, danse le 12 décembre au Carreau, à Forbach www.carreau-forbach.com


chicmedias ➍ éditions

SAM 17

BAM

DÉCEMBRE

20:30

Collection desseins La collection desseins laisse libre cours aux artistes : photographes, plasticiens ou illustrateurs en publiant leurs carnets. Une adresse au corps, à la nudité, à la sexualité voire à la pornographie.

La Nuit Jérôme Mallien

chicmedias éditions Collection desseins

DIGI TALE –STE I NE .

La Nuit Jérôme Mallien L’auteur vit au Japon depuis quelques années. La Nuit est son regard porté sur ce pays qu’il aime sans toujours bien le comprendre, passé au filtre du manga pornographique, de la littérature et du zen.

Les soirées club de Pierres Numériques

Motor City Drum Ensemblelive + Plaid live + Acid Arab dj set + Rozzma live + Aurus Squad dj set

DE / UK / FR / EGY

gratuit Retrait des invitations : Bam, Trinitaires & Arsenal à Metz, L’Autre Canal à Nancy, Gueulard + à Nilvange, Mjc du Verdunois à Belleville-sur-Meuse, Halle Verrière à Meisenthal Ouverture dès 20h Fermeture 2h Navettes vers le centre ville. Accès non garanti au-delà de 22h

am.fr trinitaires-b À commander sur www.shop.zut-magazine.com

Cité musicale - Metz Le projet Pierres Numériques est soutenu par l’Union européenne dans le cadre du programme Interreg V A Grande Région. Das Projekt „Digitale Steine” wird durch die Europäische Union im Rahmen des Programms Interreg V A Großregion gefördert.

SORTIE EN LIBRAIRIE -> OCTOBRE 2016 chicmedias éditions 12 rue des Poules - 67000 Strasbourg - 03 67 08 20 87

Licences 1-1055455 & 1-1076971

2-1024929

3-1024930

Conception: fredetmorgan.com

Bam - 20 boulevard d’Alsace - 50070 Metz


Nouvelle de l’île des bienheureux Au moment où malheureusement l’Autriche semble vouloir renouer avec les heures sombres de son histoire, il est bon de se repencher sur un passé culturel lumineux. Cette exposition a le mérite d’établir un lien entre la production artistique du XIXe et celle d’aujourd’hui, sur la base d’une sélection d’œuvres foisonnante qui fait se côtoyer peintures, objets, photographies et films. La meilleure manière sans doute de questionner l’identité d’un pays au cœur de l’Europe, à la frontière entre est et ouest, et entre nord et sud. Au cœur du mouvement des idées aussi bien que des hommes. (E.A.) Jusqu’au 5 mars au Musée des Ducs de Wurtemberg www.montbeliard.fr

Cäcilia Brown, Aus der Serie „Intercity. Willkommen im Parlament, 2013 Béton, béton armé, 180 × 15 × 18 cm

Roni Horn

Roni Horn, Water Double, v.1, 2013-15, Blocs massifs en verre coulé et moulé, 131,3 (hauteur) × 134,6 × 142,2 cm (diamètre conique) chacun Photo : Genevieve Hanson

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La diversité et la variété constituent autant de thématiques propres à l’artiste américaine Roni Horn, avec en point de mire le processus de métamorphose des êtres et des choses. Des dessins grand format et des collages dialoguent avec des pièces spécialement conçues pour l’occasion, avec une cohérence telle que les 6 pièces de l’exposition font œuvre : une installation unique à tous points de vue. (E.A.) Jusqu’au 2 janvier à la Fondation Beyeler à Bâle www.fondationbeyeler.ch


InSitu

Thibaut Cuisset, Campagnes françaises « L’Histoire n’est que la géographie dans le temps », écrivait le géographe Élisée Reclus, et Thibault Cuisset l’a bien compris. Ce photographe sillonne depuis plus de 30 ans la France et ses campagnes pour en dresser un portrait rural. Un regard d’« ici et maintenant », selon l’artiste, que présente la Fondation Fernet-Branca. Des photos d’une France discrète, voire secrète, loin des villes, qui traduisent la force de ces régions reflétant toute la profondeur de notre culture. (A.M.) Jusqu’au 12 février à la Fondation Fernet-Branca à Saint-Louis www.fondationfernet-branca.org

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La Liberté sans nom C’est dans les années 60, au cœur des Cévennes, que le poète et éducateur Fernand Deligny décida de suivre le travail d’accompagnateurs d’enfants autistes. Une expérience à la limite des signes et du langage, autour de laquelle se compose cette exposition d’une dizaine d’artistes. Le titre, La liberté sans nom, fait référence à un texte du poète. Quand le silence ouvre le champ du possible. (A.M.) Jusqu’au 15 janvier au CRAC Alsace à Altkirch www.cracalsace.com

Frédéric Dialynas Sanchez, avec la participation de Lê Huy Cù’u et de Sébastien Leseigneur, Sugata Sanshiro, 2016 Bois et coquille d’oeuf laqués, impressions, tatamis. Courtesy les artistes.

Encoding the Urban Partenariat entre la Kunsthalle de Mulhouse et le Kunsthaus Baselland, l’exposition Encoding the Urban rassemble un panel d’artistes qui ont fait de la ville une problématique au cœur de leurs travaux. Ils explorent et interrogent cette structure vivante et mobile en créant un nouvel imaginaire. Encoder consiste à créer de l’information, un message qui, ici, nous dévoile les enjeux de notre quotidien de citadins. (A.M.) Jusqu’au 8 janvier à la Kunsthalle à Mulhouse www.kunsthallemulhouse.com

Marta Cardec, Sans titre, 2011, courtesy Collectionneur privé Photo : Florian Tiedje

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InSitu

Muriel amuse la galerie ! Muriel Bordier réinvente le réel à l’aide de maquettes et d’effets numériques. Ses montages photographiques évoquent le quotidien avec ironie et sont une critique burlesque des codes culturels. Ses trois séries – espaces muséaux, open space et thermes – sont déroutantes d’espièglerie : une femme enceinte provoque hilarité, consternation et scepticisme dans son entreprise, les visiteurs et les gardiens de White cube sont ridicules dans l’immensité architecturale, des baigneurs et des surveillants en short et képi restent autour du bassin, voire suspendus à des harnais… Sommes-nous si déshumanisés dans ces espaces trop grands, trop vides, ou trop pleins ? (S.M.) Jusqu’au 15 janvier à l’Espace d’Art Contemporain André Malraux, à Colmar www.colmar.fr

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InSitu

Nu, hommage à Jean-Jacques Henner ©Marianne Maric

© Tout va bien

Super Image #2, Exposition de design graphique et vente d’affiches en édition limitée de l’Atelier Tout va bien, Helmo, Superscript² et Horstaxe au CEAAC (jusqu’au 19 février)

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Affichage sauvage d’un nu de Marianne Maric à Strasbourg avec Accélérateur de particules dans le cadre de l’exposition Opportunismes. Commissaires : Anne-Sophie Miclo (Montreal) et Andreas Hagenbach (Bâle).

Regionale 17 Depuis plus de 15 ans, Regionale est LE rendez-vous de l’art contemporain rhénan. Réunissant 200 artistes, cet événement propose une collaboration entre les pôles artistiques de l’Allemagne, la Suisse et la France qui présenteront la scène contemporaine locale. On visite pas moins de 19 lieux sur toute la région trinationale. Un tourbus est même mis à votre disposition ! (A.M.) Jusqu’au 8 janvier www.regionale.org

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InSitu

Le musée imaginé Frank Stella, Rabat, 1964 MMK Museum für Moderne Kunst Frankfurt am Main © ADAGP, Paris 2016 Photo : Axel Schneider Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat

On se souvient de ses hommes-livres qui apprenaient par cœur des ouvrages menacés d’autodafé dans Fahrenheit 451. Mais qu’arriverait-il si l’art était amené à disparaître ? Avec pour seule garantie de ne préserver que 80 œuvres clés pour les générations futures. Avec ce scénario digne de Moebius, trois institutions majeures, la Tate Liverpool, le MMK Frankfurt et bien sûr le Centre Pompidou, s’associent pour créer en 3 endroits différents un musée transnational imaginé. Toute notre vision de l’œuvre s’en trouve transfigurée. Troublant et passionnant. (E.A.) Jusqu’au 27 mars au Centre Pompidou-Metz www.centrepompidou-metz.fr

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– Et inversement à l’ère du tout dématérialisé, il est bon de se pencher sur la question même du dessin. Ainsi, 5 étudiants issus de chacune des écoles d’art du Grand Est – ENSAD-Nancy, ESAL Metz & Épinal, ESAD Reims, HEAR Strasbourg – ont été invités à éprouver l’image jusqu’à ce qui la constitue fondamentalement : le pixel, comme unité de valeur numérique. Le résultat nous ramène à la juste proportion des choses, du plus petit au plus grand, et nous renvoie à des thématiques essentielles que sont la perception, la réception, la vision. Et bien sûr, la création. (E.A.) Jusqu’au mardi 14 décembre à la Galerie NaMiMa de l’École nationale supérieure d’art et de design de Nancy www.ensa-nancy.fr

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Not ready to make nice. Guerrilla Girls. 1985-2016 Un vent de féminisme souffle sur la Lorraine. Pour cette première exposition individuelle des Guerrilla Girls, Xabier Arakistain, commissaire féministe espagnol, nous fait (re)découvrir le travail de ce collectif américain mythique. Depuis les années 80, ces robin.e.s des bois agitent la sphère culturelle avec leurs actions révolutionnaires à l’humour mordant. Livres, photos d’archives, posters emblématiques, il faudra faire face à plus de 30 ans d’insurrection artistique. (G.A.) Jusqu’au 19 février au FRAC Lorraine www.fraclorraine.org

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InSitu

La nuit filmique Entre 2008 et 2015, sept villes nord américaines sont passées sous l’œil de la canadienne Aude Moreau, révélant une à une un visage transformé par la vie nocturne. Dans chacun de ces projets, les mégapoles deviennent le scénario d’une production vue du ciel. New York, Los Angeles, Montréal et Toronto ; l’artiste joue avec des lignes et des perspectives qui deviennent le théâtre d’un travail minutieux dans lequel œuvres photographiques, filmiques et sonores voient le jour. L’artiste détourne et remodèle l’iconographie de ces images urbaines souvent stéréotypées dont le destin, dorénavant, ne trouve guère plus d’issue alors que tombe la nuit politique. (G.A.) Jusqu’au 8 janvier Au Casino, forum d’art contemporain, à Luxembourg www.casino-luxembourg.lu

Aude Moreau, Waiting for Landing, Digital print, 2015

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Une balade d’art contemporain Par Sandrine Wymann et Bearboz

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Rencontres

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Céline Minard 17.09

Le livre dans la boucle

Besançon

Par Florence Andoka Photo : Léa Crespi

Entre récit et passages philosophiques, Le Grand Jeu pose la question de la vie bonne. Pourquoi choisissez-vous d’écrire sur ce thème aujourd’hui et d’avoir recours à la forme romanesque ? La fiction est la seule chose que je sois capable d’écrire, je ne suis pas philosophe, je ne crée pas de concept, je crée des espaces et des situations narratives, ce n’est pas dénué de pensée mais ce n’est pas une pensée abstraite. La question de “comment vivre ?”, qui est la question éthique par excellence, à laquelle les Grecs répondaient souvent « selon la nature », j’ai eu envie de la spatialiser, de la poser en situation, en plein air, au milieu des roches, pour voir comment elle tenait. Comment elle se comportait d’une part, et si « selon la nature » était une réponse ou une méthode valide.  Avec cette volonté de retourner à la terre et en même temps de se couper de l’humanité, le personnage esquisse-t-il un lien entre misanthropie et écologie ? Je ne pense pas que ce soit une volonté de retourner à la terre, il s’agit plus d’une expérimentation que d’un retour vers quelque chose de connu ou de familier. Ce n’est pas la terre au sens domestique qui est interrogée ici, mais une sorte de sauvagerie. Ma narratrice essaie d’être en phase avec le climat, la roche, l’altitude, les volumes dans le sens où elle cherche dans ces contraintes quelque chose au-delà des règles privées ou publiques, qui pourrait orienter sa vie. L’écologie n’est pas vraiment un problème qui l’occupe. De ses relations aux animaux, tous libres, indépendants, adaptés, elle tente de dégager quelque chose de la relation humaine qui pourrait se rapprocher d’une gratuité, d’un jeu vital néanmoins détaché de toute emprise.  Les Géorgiques, Les Bucoliques et L’Enéide sont les seuls ouvrages figurant explicitement dans Le Grand Jeu. Virgile a-t-il été une source d’inspiration ?  Oui, mais de façon très enfouie. Au tout début, j’avais très envie d’écrire une pastorale, une pastorale non américaine et contemporaine, alors j’ai relu Virgile, dans différentes traductions, puis Daphnis et Chloé de Longus, mais il n’en reste peut-être qu’un livre abîmé dans un refuge crasseux. C’est aussi et bizarrement un livre qu’on peut vraiment trouver dans ce genre d’endroit. Les sources actives ont été plus directement les Recherches philosophiques de Wittgenstein, les Stoïciens et la poésie chinoise ancienne. Il y a d’ailleurs quelques citations non déclarées.

Vous faites souvent des résidences d’écriture, vous avez notamment été pensionnaire de la Villa Médicis et de la Villa Kujoyama. Est-ce une manière de se retirer ? Est-ce que les sensations décrites dans Le Grand Jeu prennent aussi leur source dans le cadre dans lequel vous écrivez ? Écrire est une manière de se retirer mais en se plaçant au cœur d’un environnement nouveau, étranger, en s’engageant dans un univers pressenti mais inconnu dont la perception et la construction vont évoluer au fil du temps. Les résidences permettent une sorte de redoublement de ce mouvement paradoxal qu’est l’écriture d’une fiction. On est dans un nouveau lieu en même temps que dans un nouveau roman, et c’est presque la même chose, les deux espaces sont poreux, ils se contaminent l’un et l’autre. Pour moi Rome après la Villa Médicis, c’est Olimpia Maidalchini Pamphili, ses colères, ses excès, son testament considérable. Je la lis dans la ville qui a été marquée par son passage, c’est très concret, elle a dessiné la place Navone telle qu’on la voit aujourd’hui et c’est très intime : je la connais, je lui ai rendu la parole dans mon livre Olimpia, et elle n’a pas manqué cette occasion de régler quelques comptes. En retour, il y a dans mon texte des souvenirs personnels indétectables, des sensations qui m’appartiennent, une perruche qui passe au-dessus des pins parasols, un nom de pizza que j’ai mangée place Sant’Eustachio. Les lieux de résidence sont autant construits par l’exploration que par le travail, et les textes qui en sortent sont traversés par leur tonalité.  Le Grand Jeu a été principalement écrit en montagne, effectivement, et revu au château de Chambord. C’était le mouvement idéal.  L’héroïne du Grand Jeu ne reste pas seule très longtemps et fait la rencontre d’une nonne, alors qu’on pensait se plonger dans un roman sur la solitude. Est-ce un roman d’apprentissage ? Si on veut, mais personne n’enseigne rien à personne, il n’y a ni maître, ni disciple, ni savoir, ni ignorance. La présence de l’autre, sa présence physique, réelle, résistante, permet à ma narratrice de penser une relation humaine hors-jeu de société, de langage et de pouvoir. Parce que cet autre est imprévisible, libre, peut-être idiot, qu’il échappe à toute détermination, parce qu’il est littéralement ingouvernable. Elle va faire sauter la question de la domination. Ma narratrice voulait savoir si c’était possible, il semblerait que oui. Mais elle ne l’apprend pas, elle l’expérimente.  La dernière scène du roman explicite le titre et laisse le lecteur sur un éclat de rire, mais aussi sur la capacité de prendre un risque. L’écriture est-elle pour vous une façon d’entrer dans le jeu ? C’est une façon de travailler ses représentations, certainement, et par conséquent, de s’en décoller, de s’en détacher sans pour autant s’en défaire. C’est la possibilité de faire bouger un tout petit peu les choses, et le monde aussi, de remettre du jeu, de l’écart, de la poétique et du rire, du rire fou, dans la vie. 

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Catherine Cusset 18.09

Le livre dans la boucle

Par Florence Andoka Photo : Florian Hilt

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Besançon


Rencontres

Qui est Thomas, cet « autre qu’on adorait » ? Thomas, le personnage de mon roman, est un Parisien dont on suit la trajectoire de ses 17 ans à ses 39 ans. Thomas est doué en tout, il étudie à Sciences Po et reçoit une bourse pour aller à l’Université de Columbia. Il reste ensuite aux Etats-Unis, parce qu’il adore New York. À 32 ans, sa vie commence à changer, il cherche un poste d’enseignant à l’Université, il est obligé de quitter New York. À partir de là, on assiste à sa déchéance, qui est à la fois une chute dans la dépression, une suite d’échecs amoureux et professionnels et une descente dans l’Amérique profonde. L’autre qu’on adorait est un roman, mais il est entièrement basé sur la vie de mon ami qui s’est suicidé à l’âge de 39 ans. Comme une protestation face au jugement social, Thomas vous dit un jour : « Mais tu sais Catherine, les gens ont quand même une vie intérieure. » Est-ce le point de départ du livre ? Je n’ai jamais oublié cette phrase qui a réellement été prononcée par mon ami, devenu dans mon roman le personnage de Thomas. Mon ami ne s’appelait pas Thomas, ce prénom est la marque de la fiction. Du point de vue biographique, tout est exact. J’ai enquêté. Le roman est écrit à la deuxième personne, c’est une adresse à mon ami. J’ai tenté d’approcher son point de vue, de le reconstituer, de l’inventer, de le réinventer, à partir de mon intuition. Thomas est donc réel et fictif à la fois. Cet ami était quelqu’un de joyeux, qui débordait de vie. Cet homme s’est suicidé, seul dans une petite ville de Virginie. Un an avant, il avait eu ce diagnostic de bipolarité, les amis ont commencé à s’inquiéter, ce qui n’était pas vraiment le cas avant. On n’a pas pu le sauver et sa mort a été un choc immense. À l’annonce de sa mort, j’ai tout de suite pensé qu’il y aurait moins de rires sur la terre. Ce livre est né du désir de restituer cette histoire et, en même temps, de comprendre ce qui l’a conduit à se suicider. Cette phrase que vous citez m’a mise face à mes erreurs, j’ai compris à quel point l’échec et la réussite sont des notions sociales. Les échecs n’empêchaient pas Thomas d’être qui il était. Il avait cette particularité de n’avoir aucun sens de la hiérarchie, d’entretenir un rapport d’égalité avec tout le monde. Après la mort de mon ami, quelqu’un

m’a dit que cet homme avait été notre levain, qu’il s’était sacrifié pour nous. Dans notre cercle amical, si chacun est devenu écrivain, journaliste, chercheur, c’est aussi grâce à lui, grâce à sa curiosité, à sa capacité à faire éclore les idées. Pour moi, il y avait donc cet impératif de lui rendre vie. Pendant longtemps, je n’ai pas réussi à écrire ce livre, je suis restée bloquée. J’écrivais du point de vue de mon chagrin, ça ne m’intéressait pas. Un jour, j’étais à la piscine, et la voix du « tu », celle de la solitude et de la souffrance m’est apparue. À partir de cette intuition très profonde, j’ai écrit un premier jet de trois cents pages en deux mois. Pourquoi l’œuvre de Proust est-elle un fil conducteur du récit ? Mon ami avait fait une thèse sur Proust. Il adorait cet auteur, et moi aussi. Pendant l’écriture de L’autre qu’on adorait, j’ai relu À la recherche du temps perdu. Alors, tout ce qui me frappait chez Proust, je l’attribuais à Thomas. Quand Thomas perd son poste à l’ONU par maladresse, je cite le passage de La Recherche, où Marcel voit le Duc de Guermantes parlant avec une altesse royale et lui signifie de la main de venir, et Marcel ne s’approche pas parce qu’il a très bien saisi qu’il ne le fallait pas. Ce jeu du monde, Thomas ne l’a pas compris. Proust est également omniprésent dans mon livre parce que le temps en est un thème central. Le temps n’est pas celui de l’oubli, c’est le temps de la répétition et du sillon. Thomas est pris par le temps. Une vie sans échec n’existe pas mais c’est la répétition qui enfonce Thomas, il est aspiré. C’est aussi pour cela que mon roman est chronologique. Chez Proust, l’expérience de la madeleine, qui est la rencontre du passé et du présent, le place hors du temps, hors de l’angoisse de la mort et de l’avenir. Seule la beauté poétique de la musique place Thomas hors du temps. Il écoute Keith Jarrett, Nina Simone, Beethoven, Bach, mais il est rattrapé par l’engrenage de la pression sociale. Proust est aussi l’écrivain de l’insaisissable altérité. Le Thomas que je réinvente est, j’espère, le plus proche possible de l’ami que j’ai perdu. Parmi tous mes romans, celui-ci se situe au plus près de l’autre. C’est un roman vrai. Dans leurs œuvres autobiographiques, Annie Ernaux ou encore Didier Eribon expliquent en grande partie leurs trajectoires par des causes sociologiques. J’effleure parfois l’interprétation sociologique. La mère de Thomas était d’origine modeste, elle portait en elle ce désir de voir son fils devenir un grand écrivain français. Mais je me tiens plus du côté de la psychologie, sans que ce soit nécessairement un choix revendiqué. L’autre ici est envisagé avec sa souffrance, avec sa bipolarité. Thomas n’est pas devenu écrivain, peut-être parce qu’il avait un sens extrême du beau, et donc qu’il avait peur de la médiocrité. Pour ma part, je fais, j’écris, je crois surtout au travail. Thomas avait le génie du jeu de mots, c’est impossible à restituer entièrement. C’était donc dangereux pour moi d’écrire ce livre, j’avais peur de ne pas rendre justice à mon ami, de ne pas réussir à lui rendre vie.

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Michel Embareck 8.10

La Fnac

Mulhouse

Par Philippe Schweyer Photo : Lucas Gerbier

En écrivant Jim Morrison et le diable boiteux, une fiction carburant au réel qui aurait aussi bien pu se nommer Gene et Jim, Michel Embareck a pris un malin plaisir à broder autour de « l’amitié suicidaire nourrie d’alcool, de drogues, d’errances et de blues » qui se serait nouée à la fin de leurs courtes vies entre le chanteur des Doors (mort d’overdose en 71 à Paris, objet de culte touristique au Père Lachaise et accessoirement auteur d’une œuvre poétique illisible à moins d’avoir pris un bon acide) et Gene Vincent (crooner magnifique largement éclipsé par l’interprète du tube légendaire Be-Bop-A-Lula, héros tragique à la jambe doublement amochée dans un accident de moto puis dans le crash, fatal pour Eddie Cochran, d’un taxi). Quand on le retrouve à l’invitation de Rosy, la libraire la plus rock’n’roll de la ville, Michel Embareck est en pleine discussion avec Bernard Reumaux, le boss des éditions de la Nuée Bleue, que l’on imaginait plus porté sur l’histoire des cathédrales que sur celle des légendes du rock. En fait, les vieux compères se sont connus dans les seventies, alors qu’ils étudiaient tous les deux dans la capitale alsacienne. Et c’est justement alors qu’il était à Sciences-po à Strasbourg que Michel Embareck a commencé à piger pour Best “le mensuel du rock” qui marchait alors sur les platesbandes de Rock&Folk en visant un lectorat un poil plus jeune : « Mon premier papier dans Best, c’était déjà Gene Vincent. J’avais réalisé une interview vachement intéressante de son manager, un mec de Belfort, pour un magazine qui devait paraître… Et puis ce magazine n’a jamais vu le jour parce que le type qui portait le projet est devenu programmateur du festival de Montreux. Je me suis retrouvé avec cette interview sur les bras qui faisait quand même cinq ou six feuillets et que j’ai finie par poster à Best. Deux ou trois jours plus tard, le rédacteur en chef m’a envoyé un télé-

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gramme pour me dire qu’il prenait mon papier et qu’il fallait que je vienne le voir à Paris. L’avantage de vivre à Strasbourg à l’époque, c’était que je pouvais aller voir des concerts à Francfort, Stuttgart ou Offenbourg avant que les groupes jouent en France. J’ai continué à écrire dans Best tout en étant étudiant en journalisme à Strasbourg. C’était des piges et je ne suis devenu salarié qu’en 80 jusqu’à fin 83. Grâce à Best, j’ai découvert le monde ! L’Angleterre, les Etats-Unis, l’Allemagne… À l’époque, il y avait du fric plein le show-bizz et il y avait tout le temps des invitations. D’une certaine façon, les magazines faisaient aussi agence de voyages. T’avais tout le temps des propositions et on essayait de répartir ça de façon équitable entre les pigistes. Mais tu ne pouvais pas envoyer un mec qui écoutait du hard rock à un truc de folk ! Une vraie rédaction, c’est une rédaction où il n’y a personne. Journaliste, c’est dehors ! Journaliste, c’est pas sur Internet, c’est pas au téléphone, c’est pas sur Twitter, journaliste c’est dans la rue ! »


Julien Lourau 13.10

Petit Salon

Nancy Jazz Pulsations

Par Fanny Ménéghin Photo : Thibault Dupin

Après avoir longtemps tourné avec le Groove Gang, vous nous présentez un nouveau groupe, les Groove Retrievers, est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus ? En anglais ce mot signifie récupérer, ramener, récidiver, et c’était un clin d’œil au Groove Gang d’il y a 20 ans. On s’est rencontré car on a travaillé ensemble sur la musique du film La Révolution De Jasmin qui est sorti cet été. Le réalisateur m’a demandé pas mal de mélanges entre le funk, le groove, des sons latins et arabes. Je me suis retrouvé à faire les croisements que je faisais dans les années 90. C’était une époque où il y avait plus de mixité sociale dans la musique, les choses se mélangeaient naturellement. Ce groupe reprend ce principe-là. Il y 7 ou 8 nationalités dans le groupe : cubaine, chilienne, australienne, anglaise, haïtiennne, entre autres. Quand on regarde de plus près votre discographie on constate que vous êtes toujours accompagné, notamment par Bojan, qui vous suit depuis longtemps. C’est important pour vous de ne pas travailler seul ? J’ai toujours aimé faire des groupes, j’aime cette dynamique. Jouer du saxo tout seul sur scène, ça ne m’a jamais trop intéressé. Bojan et moi on s’est rencontré quand on avait 20 ans et on ne s’est jamais quitté.

Vous avez eu votre premier saxophone à 11 ans, qu’estce qui vous plaît dans cet instrument ? J’ai vraiment eu un flash sur le saxophone. Un ami de mon père m’en avait amené un, je l’ai posé sur le fauteuil à côté de moi, je l’ai longtemps regardé et je me suis dit : « Ah ouais quand même, génial ! » J’ai toujours beaucoup aimé son aspect du début de l’ère industrielle. Ça me fait beaucoup penser à Jules Verne, avec des tuyaux, des trucs et des machins partout. Dans votre musique on constate un mélange des genres très importants … Dès le départ le jazz est une musique métissée : le blues, la musique noire de Louisiane et le tambour militaire français. J’ai écouté et joué plein de musiques différentes durant mon adolescence. Quand je suis arrivé à Paris dans les années 90, toutes ces influences étaient présentes, alors j’ai vraiment absorbé tout ça. Par contre, aujourd’hui on a un climat social et religieux qui favorise moins ce mélange, ou tout du moins cette rencontre des genres. C’est-à-dire que vous osez moins le mélange des genres à cause du climat social ? Ce n’est pas qu’on ose moins, mais c’est que ça arrive moins naturellement. Malgré tout, j’en ai toujours autant envie, je pense que le mélange est indispensable. Cette attitude qui était instinctive il y a 20 ans, aujourd’hui il faut encore plus l’assumer. C’est peut-être ce qui rend le jazz encore plus intéressant à travailler, non ? Peut-être. J’essaye de retrouver cette fluidité qu’il y avait dans la ville pour la retranscrire dans la musique. Et c’est peut-être ça que je peux rapporter, ramener et récidiver, d’où le mot “retrievers”.

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Emily Jane White 08.11

L’Autre Canal

Nancy

Par Fanny Ménéghin Photo : Arno Paul

La musique d’Emily Jane White, c’est comme un réveil le dimanche matin lors des premières neiges de l’hiver : doux, poétique et apaisant. Originaire d’Oackland, elle est une des ambassadrices du folk moderne. Et ce soir-là, dans les loges de L’Autre Canal, elle confie que pour elle chanter « c’est une évidence et un besoin  ». Elle est venue présenter au public nancéien, son cinquième album sorti en mars They Moved In Shadow All Together : « Le titre est tiré du tout premier paragraphe du livre Outer Dark de Cormac McCarthy. Il n’y a pas spécialement de sens caché, je trouvais surtout que la phrase s’accordait bien avec le concept de l’album. » Ce dernier peut se résumer avec deux morceaux époustouflants  : Womankind et The Black Dove. Le premier évoque les violences faites aux femmes, le second soutient la lutte antiraciste. Emily Jane White n’a en effet, pas uniquement une jolie voix, elle porte aussi de fortes convictions dans ses chansons. « Évidemment ces problèmes ne sont pas nouveaux, et ils se sont répandus dans le monde entier. Mais on en parle de plus en plus et c’est très important. Je pense que cela fait partie de mes responsabilités d’en parler en tant qu’artiste. Une chanson ne va pas révolutionner le monde, mais c’est tout de même important de prendre la parole. En tout cas, mon rôle d’artiste et de citoyenne, c’est de créer un élan vers la résolution de ces problèmes. You do what you can do ! » Nous sommes le soir des élections américaines, et après une telle affirmation, une discussion s’entame à ce propos. Elle espère que Clinton gagnera. Les résultats ne lui donneront pas raison, mais ses chansons prennent tout à coup encore plus de poids. Emily recoiffe rapidement ses longs cheveux blonds et s’installe à nouveau sur le canapé de la loge. Les allées et venues des musiciens dans la pièce la déconcentrent un peu, alors elle se tait un instant, les observe avec bienveillance et dans un sourire charmeur, leur demande encore quelques minutes de calme pour finir l’entretien. « Dans cet album, le public retrouvera ce mood habituel entre les textes sombres et les mélodies

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douces. C’est devenu instinctif chez moi. Pour ce projet, j’ai surtout voulu traiter de notre façon moderne de jongler entre une envie irrépressible d’affirmer notre individualité, et notre besoin naturel d’être inclus dans l’ensemble de la société. » Même pour ceux qui ne connaissent rien au folk, cet album est un pur bonheur musical, et c’est alors l’occasion de s’intéresser à ce genre mythique caractéristique de la musique made in America. L’heure du concert a sonné. Sur scène, Emily Jane White est au centre, entourée de ses musiciens. Éclairée en douche par une lumière jaune, c’est comme si un tableau de clair obscur prenait vie. Les notes s’échappent du piano, la voix d’Emily s’envole et voici le public tout entier transporté dans son univers « dark poetic ».


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L’acteur en jeu Par Cécile Becker Photos : Christophe Urbain

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Festival EntreVues 2016


Pour sa quatrième Fabbrica, le festival EntreVues à Belfort convie Melvil Poupaud à penser le métier d’acteur. Lili Hinstin, sa directrice, a sélectionné 10 films de son impressionnante filmographie, complétés par une carte blanche d’acteurs (avec Chiara Mastroianni et Jean-Pierre Léaud), des rencontres et la diffusion de films réalisés par l’acteur lui-même. Melvil Poupaud, acteur ultime ? C’était au lendemain du premier tour des élections régionales, le 7 décembre 2015. Je rencontrais alors Melvil Poupaud en promotion pour le film de Nicolas Pariser, Le Grand Jeu, où il campe Pierre Blum, un écrivain pétri de désillusions qui choisit de se placer en dehors du monde pour mieux le penser. Il y avait là quelque chose de troublant  : au fur et à mesure de l’entretien, l’acteur et le personnage se sont confondus, répondus, frottés l’un à l’autre, distanciés puis retrouvés, comme si, après avoir interprété ce rôle, pas si éloigné de son interprète – il est aussi solitaire que suspendu aux tourments d’une réflexion incessante –, Melvil Poupaud n’était plus tout à fait le même. Comme si Melvil Poupaud avait besoin de se transformer pour mieux se comprendre et éprouver toujours un peu plus le métier d’acteur. Il y avait là autre chose de troublant : quand jouer revient à mettre le réel –  autant son expérience, que ce qui constitue l’Homme : doute, questionnement, ego, inconscient, sur-moi et regards de l’autre – au service d’un personnage et d’un scénario, écrire appelle la même agitation. Que l’on prétende être écrivain ou journaliste, si ces deux écritures s’opposent par ce qu’elles mettent en jeu, elles finissent par se retrouver en ce qu’elles racontent toujours l’Autre, augmenté d’une part de

soi. Ainsi donc, l’objectivité n’existe pas. Alors pourquoi écrit-on ? Pourquoi joue-t-on  ? Pourquoi en éprouvonsnous le besoin ? Qu’avons-nous à dire de nous-mêmes et de nos métiers ? À quel point nous transformons-nous pour toucher du doigt une forme de Vérité  ? En proie à ces questionnements –  inhérents à l’acte-même de “création” ? – j’avais été profondément bouleversée par cette réflexion quasiment philosophique, entamée en une demi-heure de conversation dans le lounge d’un hôtel. Au lendemain de l’élection de Donald Trump (coïncidence ?), je me suis vue assigner la tâche d’interviewer à nouveau Melvil Poupaud, par téléphone. Cette fois, il s’agissait de se placer en dehors de la mécanique de promotion pour évoquer sa participation à la Fabbrica d’EntreVues, transversale où le cinéma est interrogé par le prisme de l’œuvre d’un auteur. L’exercice, d’ordinaire rétrospectif, est ici nourri par une question rarement abordée : qu’est-ce qu’être acteur ? Qui pouvait mieux tracer les contours d’une réponse – ou au moins déminer le terrain – que Melvil Poupaud dont on connaît la propension à poser sur lui-même et son travail un regard analytique ? Enfant déjà, et bien avant avoir accroché la caméra de Raúl Ruiz, il était fasciné par l’objet caméra –  héritage d’un grand-père cinéaste amateur – et par le jeu. Depuis, il accumule les témoignages – films construits comme des carnets de bord, remakes des films dans lesquels il a pu jouer, ou journaux intimes – où l’on voit l’acteur au travail. Ainsi, sans même en avoir conscience, Melvil Poupaud a posé les jalons d’une réflexion très précieuse sur le métier d’acteur, déjà réunie dans son livre passionnant Quel est Mon noM  ? La Fabbrica –  tout comme le simple fait d’être acteur – est aussi pour lui l’occasion de répondre à une simple question : qui suis-je ? C’est aussi au travers d’une filmographie comptant plus de 70 films, et donc par le regard de l’autre, l’autre étant ici cinéaste, que l’on comprend que tous ses rôles se retrouvent sur un point : pousser la transformation – qu’elle soit physique, induite par l’autre ou par le monde qui l’entoure – à son apogée pour trouver sa place. L’incarnation même, l’incarnation même de la vie ?

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façon de parler du métier d’acteur : j’ai profité de ces petits films pour continuer à jouer dans tous les sens du terme. Il y a un amalgame entre jouer aux petites voitures et jouer pour la caméra. Mais dans Quel est Mon noM ?, je n’ai pas eu l’impression d’écrire sur le sujet. Je le fais davantage dans un livre qui sortira en janvier aux éditions Pauvert : un journal tenu durant un tournage en Chine, où j’ai dû parler en mandarin, sans comprendre ce que je disais. J’ai pris l’occasion de ce tournage pour aborder les questions que l’on se pose lorsqu’on incarne un personnage, les va-et-vient entre un personnage et soimême, comment on arrive à jongler entre le réel et le personnage. Le fondement de la question du jeu, pour moi, il est là : à quel moment est-on dans la réalité ? À quel moment est-on conscient qu’on est en train de jouer. Est-ce que l’accumulation de tous ces témoignages de l’acteur au travail est aussi une façon de vous rassurer sur le fait que vous êtes acteur ? Peut-être. La prochaine étape ce serait de diriger d’autres gens, ou de devenir prof ou d’écrire plus précisément sur le sujet.

— Le fondement de la question du jeu, pour moi, il est là : à quel moment est-on dans la réalité ? À quel moment est-on conscient qu’on est en train de jouer. — Jacques Doillon, Tony Gatlif, Otar Iosseliani, Melvil Poupaud, qu’est-ce que ça vous évoque ? Au début, j’ai hésité à participer, j’ai trouvé que ce n’était pas ma place. La Fabbrica laissait carte blanche à des auteurs confirmés, or, je ne me considère pas du tout comme un auteur. Lili Hinstin avait envie d’ouvrir le champ de la réflexion et de parler du travail de l’acteur. C’est un sujet qui m’intéresse de plus en plus : comprendre en quoi ce métier consiste réellement, qu’est-ce qu’on appelle jouer, ce que ça déclenche… C’est quelque chose que vous cherchez à formuler depuis longtemps maintenant, non ? Ça ne fait pas longtemps que je l’explore de manière consciente. Je n’avais jamais vraiment pensé à la théorie de l’acteur.

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J’avais lu Stanislavski [metteur en scène et auteur de La Formation de l’acteur et La Construction du personnage. De ses théories ont découlé La Méthode ou le système Stanislavski sur lequel est basé l’Actors Studio, ndlr] et avais quelques notions. Depuis j’ai lu Diderot, Le Paradoxe du comédien, il en parlait très bien. Petit à petit, j’ai commencé à réfléchir à ce qui est en jeu quand on joue. À mon sens, vous y réfléchissez depuis vos débuts : La Fabbrica ne viendraitelle pas compléter Quel est Mon noM ? ? Mon premier livre réunit des souvenirs, j’écris du point de vue de l’expérience de vie. Ce qui m’a persuadé de participer à La Fabbrica, c’est que Lili Hinstin a voulu montrer que je réalise des films depuis que je suis petit, tout seul dans mon coin. Je me rends compte que ce travail de laboratoire, c’est aussi une

Dans Quel est Mon noM ?, vous évoquez ce moment où vous refusez de vous voir comme un acteur, là, la littérature et la poésie prennent le relais, à quel point ces pratiques nourrissent-elles le jeu ? Je n’étais pas destiné à être écrivain, j’écrivais même plutôt assez mal, ce n’était ni une facilité, ni une passion. J’ai toujours tenu des petits carnets. En fait, c’est complètement narcissique, je suis obligé de l’assumer. J’ai plutôt l’impression que je me suis utilisé moi-même pour écrire et pour, peut-être, faire des films. Peut-être y a-t-il là un dédoublement de personnalité – sans être totalement schizophrène – qui fait que j’arrive à voir ce que je vis avec un certain recul pour essayer de le comprendre, de le transmettre, de l’évacuer sous des formes “artistiques”. Même au moment où la poésie prend le relai sur votre travail d’acteur, vous cherchez à singer le poète, là encore, l’acteur vous rattrape… J’ai l’impression que c’est en adoptant certains signes qu’on devient la chose. C’est quand même des “moods” dans lesquels tu voyages. À chaque fois qu’on me proposait un film, je rentrais dans cet univers-là et me transformais pour


rentrer dans ce personnage. Quand il n’y avait pas une caméra ou un metteur en scène pour me donner un rôle, j’étais obligé de me trouver un rôle à moi-même. Aujourd’hui, je suis plus centré, même s’il y a quand même des moments où j’ai besoin de me raconter une histoire. Est-ce que c’est ça, être l’acteur ultime ? Sûrement pas non… C’est peut-être pour ça qu’il n’y a pas beaucoup de documents sur le sujet, parce que les acteurs ne sont pas toujours les mieux placés pour parler de ce qu’ils font. Tout ça peut interférer avec le travail, avec la spontanéité. Jouer, ça a plus à voir avec le corps. En fait, je suis peut-être hyperactif et quand je ne tourne pas, j’ai besoin d’alimenter quelque chose… Vous alimentez votre réflexion par quelque chose que j’ai envie de décrire comme une collection : tous ces films, tous ces carnets de notes, toutes ces caméras... Cela vous a-t-il été transmis par votre grand-père, lui-même passionné par la caméra et, en un sens, accumulateur d’images ? Bien sûr, ce sont des choses qui se transmettent. La passion de mon grand-père pour sa petite caméra Super 8, son projecteur, ses bobines… il m’a transmis cette énergie positive. Les choses se transmettent par l’énergie. Le fait que ma mère ait travaillé dans le cinéma dans les années 70 y a aussi participé : elle m’a transmis sa passion. Il y a un rapport à la mort, à la fin, un rapport au temps. Depuis l’enfance, vous avez cette passion du remake, vous tournez votre propre film basé sur le film dans lequel vous êtes en train de jouer. Sortir du rôle pour mieux l’interpréter ? Il peut y avoir de ça. Quand tu regardes un film et que tu flashes, tu as envie de rester dans le film. Quand j’étais petit, ma façon à moi de rester dans le film c’était de le reproduire pour me réintroduire à l’intérieur. J’adorais les films de gangster, du coup je les refaisais dans ma chambre. Je suis un peu comme Rúiz à ce niveau-là. J’ai compris quelque chose qu’il m’a dit quand j’étais tout petit et qu’avec le temps je me suis approprié : c’est une seule image qui développe tout le film. Je cristallise tout autour d’une image et, à partir de cette image-là, sort tout un tas de choses. Dans les films que j’ai faits, il y a un côté intuitif, presque

— Quand j’étais petit, ma façon à moi de rester dans le film c’était de le reproduire pour me réintroduire à l’intérieur. — un peu psy. C’est aussi une pratique chamanique, ou psychanalytique, magique, dans le sens où tu te laisses porter par un courant. A posteriori tu te rends compte de ce qui est sorti. À un moment du livre, vous évoquez justement une «  expérience chamanique » lorsque vous tournez Combat d’amour en songe de Raúl Ruiz : vous inventez et filmez l’histoire d’un affrontement « entre un schizophrène et son pendant homothétique ». Le fait de passer d’un personnage à un autre vous fait sortir de votre corps. Se dédoubler, sortir de soi, c’est ça l’acteur au travail ? Je pense que oui. Diderot fait trop de distinctions entre un type et un autre type. Moi, je pense qu’un acteur est les deux rassemblés. De temps en temps, il perd pied et se retrouve projeté dans une autre dimension, pendant que ça tourne, ou même le temps d’un tournage. Il n’est plus lui-même, il n’a plus accès à lui-même, il est complètement transcendé, transformé, ce qui donne parfois des scènes magnifique. Après, il faut aussi revenir au concret et maîtriser ses émotions, il faut être disponible entre “action” et “coupez”. N’être pas tout à fait là, mais être là en même temps. Il y a une analogie possible entre un artiste et un acteur, elle se situerait au moment où le type est capable de se dépasser et en même temps d’être techniquement présent, raisonnablement présent, intelligemment-là. Sur le tournage d’Un homme perdu de Danielle Arbid, votre travail d’identification au photographe Antoine d’Agata vous plonge dans « une sorte de trouble existentiel » qui illumine votre réflexion. Est-on un homme perdu lorsqu’on est acteur ? Tout à fait. Beaucoup d’acteurs te diront que c’est très difficile parce que ça joue avec ta personne même. Beaucoup finissent par picoler, se droguer, ou complètement déphasés avec la réalité. Quand j’étais petit, j’étais complètement fasciné par Johnny Weissmuller : on m’avait raconté qu’il avait fini dans un

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asile en se prenant pour Tarzan ou Béla Lugosi qui dormait dans un cercueil. Ou même l’exemple de Jean-Pierre Léaud, avec ce côté poète hors du cinéma, hors du temps, il a un côté insaisissable. Le cinéma joue sur ton psychisme à force de te transformer, de changer d’endroit, de rencontrer d’autres gens, de prononcer d’autres phrases, de t’appeler par un autre prénom. Je ne vois pas comment tu ne peux pas être perturbé, il faut savoir maîtriser cette dose de folie, et à la fois, cette dose de raison pour garder les pieds sur terre. Comment sent-on qu’on est acteur ? Parce qu’on gagne de l’argent. Si on me demande quel est mon métier, je dirais toujours acteur, parce que c’est comme ça que je gagne ma vie. Mais on est tous acteurs à chaque instant de sa vie. C’est très rare les moments où on ne joue pas, à part quand on est tout seul et même moi, quand j’étais tout seul, je continuais à faire le con. On est toujours en train de composer, de penser à ce qu’on va dire, à la façon dont on va s’habiller, se transformer, s’adapter à celui qu’on a en face. La vie, c’est 95% de jeu et 5% qui sont audelà du jeu, ces 5% sont ce qu’on aime quand un acteur est transformé. Vous est-il arrivé de voir Melvil Poupaud plutôt que l’acteur ? En me regardant dans certains plans, je me reconnais ou je crois me reconnaître en fonction de ce que les gens ont pu me dire. C’est une notion qui n’existe pas pour moi : après avoir dit quelque chose, je ne suis plus le même que celui de l’instant d’avant. Qu’est-ce que tous ces films disent de vous ? On m’a souvent dit que j’étais très exigeant dans le choix de mes films alors que j’ai toujours eu l’impression d’avancer avec des refus. Je ne sais pas ce que ça dessine a posteriori, c’est aussi une curiosité. Peut-être qu’un jour je trouverai un lien, une direction, peut-être que les gens la verront à ma place. Le parcours d’un acteur est très mystérieux.

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Qu’un avec elle Par Emmanuel Abela

Melvil Poupaud invite Jean-Pierre Léaud à présenter La Mort de Louis XIV d’Albert Serra. Rien ne semble plus beau tant l’acteur des 400 Coups doit se sentir chez lui au sein de sa famille : celle du cinéma éternel. Débutons par une image : le 24 octobre 1984, une foule amassée écoute un homme en train de lire un texte derrière un pupitre surélevé. L’homme est visiblement ému  : «  Aujourd’hui, ça n’est pas un film que je présente, mais un homme-film, un peu comme ces hommes-livres que François montrait dans Fahrenheit. Bien sûr, la comparaison ne vous a pas échappé.  » La caméra prend du recul. Posté à l’avant d’un groupe de personnes qui entourent un cercueil et une tombe hors-champ, un homme en imperméable clair tient le bas de son visage dans sa main. Il porte des lunettes noires. Au fil du travelling arrière, on distingue mieux ses traits et même s’il porte une moustache ce jourlà, il n’y a aucun doute sur son identité : Jean-Pierre Léaud. Il baisse la tête et porte la main à sa poitrine. Et alors qu’à la voix de celui qui dresse son oraison funèbre succède la voixoff de François Truffaut dans La Nuit Américaine –  «  Bien, tu vas rentrer dans ta chambre, relire le scénario, travailler un petit peu et essayer de dormir. Demain, tu travailles et le

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travail est plus important. Ne fais pas l’idiot, Alphonse, tu es un très bon acteur. Le travail marche bien. Je sais, il y a la vie privée, mais la vie privée, elle est boîteuse pour tout le monde. Les films sont plus harmonieux que la vie, Alphonse, il n’y a pas d’embouteillage dans les films, pas de temps mort. Les films avancent comme des trains, tu comprends, comme des trains dans la nuit. » –, la caméra se fige. La détresse insondable de JeanPierre Léaud se lit dans le moindre


OUT 1 : Noli me tangere

de ses tremblements. Fondu. Fin de séquence. Ce rôle-là, il n’aura jamais souhaité l’endosser – l’endurer. Quelques mois auparavant, on l’avait interrogé dans Libération : « S’il lui arrivait un accident il y aurait une partie de moi qui tomberait. » Six mois plus tard, l’accident s’est produit, François Truffaut est mort, Jean-Pierre Léaud a sombré. Devant la caméra d’Alain Nahum et Claude Ventura pour l’émission télévisée Cinéma

Cinémas dans ce court sujet sobrement baptisé 24/10/84, il réendosse les traits de Claude qui, dans Les Deux Anglaises et le Continent, regarde son reflet dans la vitre d’une voiture : «  Mais qu’est-ce que j’ai aujourd’hui  ?  ». Sous-entendu, pourquoi les gens, pourquoi la vie ? Pourquoi nous rattrape-t-elle sans cesse ? Ce jour-là, il y avait que la Terre s’ébranlait sous ses pieds, que l’ami intime, le père en cinéma –  lui-même fils d’André Bazin  –, celui qui lui avait donné sa chance à l’occasion d’un casting au cours duquel il s’était montré plus gouailleur que les autres, s’était éteint. Et avec lui, une certaine idée du cinéma. Belle idée qui plaçait le cinéma au cœur même de nos vies, à l’égal – et parfois même au-dessus – de

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Festival EntreVues 2016

Domicile conjugual

Baisers volĂŠs

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La maman et la putain

tous les arts. Léaud, sans le savoir, était porteur de cette idée. Pas étonnant qu’il ait été maintes fois sollicité par Truffaut bien sûr, mais aussi par Cocteau – une brève apparition dans Le Testament d’Orphée  –, Jean-Luc Godard, Pier Paolo Pasolini, Jean Eustache, Philippe Garrel, mais aussi Aki Kaurismaki, Olivier Assayas ou Bertrand Bonnello. On a pu gloser indéfiniment sur son jeu singulier –  plus comique qu’on ne souhaite le dire  – qui conduisait les réalisateurs à lui destiner, comme pour les plus grands acteurs, des rôles qu’ils créaient pour lui. On a pu décréter qu’il n’a interprété au final qu’un seul rôle, le sien, celui d’Antoine Doinel décliné à l’envi dans Masculin Féminin et même La Chinoise de Godard, dans Le Père Noël a les yeux bleus ou La Maman et la Putain d’Eustache. Mais Jean-Pierre est peutêtre plus que cela : son nom est cinéma. Comment expliquer sinon qu’il ait pu ainsi nous bouleverser à la moindre de ses apparitions. Au moindre de ses sourires en coin, au moindre de ses regards attendris ou désespérés. À chaque instant, la caméra traque chez lui cette émotion que les mots ne savent plus restituer. Il ne fait qu’un avec elle, quand il soulève les yeux chez la psy dans Les 400 Coups. Qu’un avec elle quand il échange avec Chantal Goya dans le réduit du journal au sein duquel ils travaillent ensemble dans Masculin Féminin. Revoyons cet extrait  : «  Le centre du monde  ? C’est drôle, on ne s’est jamais parlé, et vous me posez des questions étonnantes.  » Plan fixe, petit sourire de Jean-Pierre Léaud qui regarde Chantal Goya, sur sa gauche, hors-champ. «  Comme ça, l’amour je trouve… » Il baisse le regard, porte la cigarette à la bouche et sourit à nouveau. Qu’un avec elle quand il répond «  Oui, monsieur  » à Delphine Seyrig dans Baisers Volés. Même qu’un avec elle quand il plonge dans un état catatonique dans Porcherie de Pier Paolo Pasolini  ; là, le motif se précise, christique, mantégnesque, alors que l’image se confond avec son objet. Et enfin, qu’un avec elle, à chaque instant de La Maman, et plus que jamais dans ce long monologue central, interprété d’un seul tenant, aboutissement de son art : « La nausée est une sensation noble. Ce n’est pas le nom qui convient à cette poussière, cette honte qui reste dans ma

gorge, que je ne peux pas digérer, que je ne peux pas cracher non plus. Quand quelqu’un nous quitte et qu’on souffre, on ne sait jamais très bien pourquoi. Il n’y a pas que l’amour. Il y a l’orgueil, l’amourpropre. J’en avais pris mon parti. Avant, je m’efforçais de ne pas souffrir, ou de souffrir le moins longtemps possible, sachant qu’un jour je ne souffrirai plus. Mais quand la terre tremble sous nos pieds, quand l’amour, la réussite, la révolution, ne servent à rien… Vous savez, le monde sera sauvé par les enfants, les soldats et les fous. » Là aussi, lunettes teintées, les larmes qui perlent, vaguement dissimulées. Le plan fixe le révèle dans ce qu’il est : au-delà. Dans un état de fusion cinématographique totale qui lie de manière frontale l’image, le corps et les mots. Pourquoi Léaud plus qu’un autre  ? Qu’est-ce qui a fait que de l’entr’apercevoir au cinéma et parfois même à la télévision dans les films de Truffaut a pu sceller cette fusion en nous, au point parfois d’écarter tout le reste  ? Bref, qu’est-ce qui nous lie à lui, et lui à la caméra ? Les hypothèses sont nombreuses, mais l’explication est peutêtre plus simple qu’il n’y paraît. Dans le regard qu’a porté Truffaut sur lui, c’est notre propre narcissisme qu’on y lit : par un étrange jeu de miroirs, Truffaut filme Léaud qui le représente lui ; nous, nous regardons Léaud, y voyons Truffaut en train de se regarder luimême. Et en définitive, en Léaud nous nous regardons nous-mêmes. La magie

du cinéma est à situer là, même si nous vivons chacun notre niveau de projection avec les acteurs qu’on aimerait voir nous ressembler. Depuis la mort de Truffaut, Léaud se cache. On le dit ingérable, long dans la préparation de ses rôles, plus qu’avare en interviews, lesquelles sont gérées à partir d’une prise de notes préalable si la note elle-même ne fait pas office de réponse à destination des journalistes comme ce fut le cas récemment à l’occasion de la sortie de La Mort de Louis XIV, le film d’Albert Serra. On le dit également versatile à la fois dans ses humeurs mais aussi dans ses prises de décision. Il soigne malgré lui sa propre réputation, et bien sûr, il refuse de s’exprimer sur François Truffaut ou sur ses qualités d’acteur. Peut-être s’estil exprimé ce jour-là, le 24/10/84, mieux qu’il ne fera jamais. Avec sa douleur dans l’instant qui devient la nôtre. Ce qui se joue dans cette scène filmée du cimetière Montmartre au moment de l’enterrement de Truffaut, scène que l’on regarde avec l’insistance du voyeur, c’est de sonder combien la figure de Léaud a favorisé notre entrée en cinéma. Ce lieu qui ne cesse de jouer avec la vie comme pour mieux la mettre à l’écart, mais qui finit toujours par lui céder sa place véritable. Une place que de toute façon elle finit par lui revendiquer avant de la lui reprendre. Inlassablement. Peut-être mieux que quiconque, Jean-Pierre Léaud incarne cela, Truffaut l’avait compris d’emblée.

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Boy with toys

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Par Benjamin Bottemer Photos : Julian Benini

On regarde les œuvres de l’artiste belge Wim Delvoye comme des accidents de la route : des rencontres entre deux objets puissants circulant dans des directions opposées, et dont la collision peut prendre un aspect à la fois repoussant et fascinant. Rencontre avec un artisan du choc frontal. On le considère comme un génie aussi appliqué que malin ou comme un escroc absolu : il n’y a pas de place pour la demi-mesure au sujet de Wim Delvoye. Il a élevé la scatologie au rang de technologie de pointe avec ses Cloaca, machines reproduisant le système digestif, tatoué des cochons dans son Art farm chinoise, exploré des techniques ancestrales et extrêmement exigeantes pour revisiter des objets de chantier... « Il est impossible de dire si l’artiste “trivialise” les symboles ou s’il anoblit les objets », analyse Sofia Eliza Bouratsis, docteur en esthétique et auteure d’une introduction au catalogue de l’exposition rétrospective consacrée à Wim Delvoye par le Mudam de Luxembourg. De Walt Disney aux sculptures de Bustelli, de Monsieur Propre à Jésus, son œuvre est truffée de symboles « twistés ». Mais il serait réducteur de limiter son travail à cette dimension iconoclaste et provocatrice. Notre vision de l’art et du sacré, du corps, notre société capitaliste... autant d’organes internes mis à vif par les objets merveilleux de Wim. Organiser la grande exposition que vous consacre le Mudam cette année a-t-il été l’occasion pour vous de porter un regard en arrière sur votre travail ? M’intéresser à nouveau à Cloaca, que je n’avais plus montré depuis huit ou neuf ans, m’a inspiré la réalisation des Spud guns [de rutilants pistolets à patates high tech, ndlr]. Cela m’a rendu presque nostalgique de Cloaca, on y retrouve ce côté bricolage et très « garçon » que j’aime beaucoup. Ma vie est restée un peu “kindergarten” ! Enfant, ma maîtresse d’école exposait mes dessins : ce sont les Early works

également visibles dans l’exposition. Les gens s’imaginent plein de choses en les voyant, s’essayent à l’analyse (freudienne, notamment) alors que c’était totalement innocent. L’image prétentieuse que cela peut donner d’exposer ces dessins, je trouve ça drôle ! Il semble y avoir une grande espièglerie dans vos œuvres, dans la façon dont vous semblez jouer avec le regard du public, du milieu de l’art, avec les journalistes aussi ; comme des provocations malicieuses ! Ma mentalité, c’est de me dire : « On va essayer de jouer un bon tour aux gens, et si ça ne marche pas, on dira que c’est de l’art ! » Je pense que c’est un bon état d’esprit, car ça évite d’être paralysé. Et j’aime bien que l’on ne puisse pas deviner ma position, par exemple : est-ce que Wim Delvoye dénonce le grand capital ? Peut-être... Vous dénoncez souvent l’argent qui circule sur le marché de l’art contemporain... C’est vrai que c’est trop cher  ! Avec l’équivalent de la vente de trois ou quatre de mes dessins, j’ai pu m’acheter une sculpture de maître... Il y a quelque chose de pas correct là-dedans. Depuis combien de temps on n’a pas parlé du travail de Picasso ou de Giacometti, à part pour évoquer des ventes records ? Je ne voudrais pas coûter aussi cher. Moi au moins, j’ai la chance que l’on parle de mon travail, même si c’est pour le dénigrer  : imaginez que l’on ne dise plus : « Wim Delvoye, celui qui a fait Cloaca, la machine à merde », mais « Wim Delvoye, l’artiste qui a vendu une œuvre pour un million d’euros ! » Ce serait terrible.

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grands, et la société s’en mêle. C’est très intéressant, ça montre que l’art ne peut pas rester dans une bulle, qu’il peut y avoir un conflit entre ce que veut l’artiste et ce que la société tolère. Des cochons, des jouets, des outils de chantier... vous choisissez souvent des objets assez triviaux et vous leur donnez une « enveloppe  » extrêmement travaillée, utilisez des matériaux précieux. Cela dit-il quelque chose sur la superficialité, l’apparence ? J’ai toujours choisi des objets prolétariens, universels, triviaux, qui refusent de participer à un discours intellectuel. J’ai travaillé pendant dix ans sur Cloaca, on me pressait de passer à autre chose. Mais j’avais toujours envie de faire de nouvelles variations. Je ne voulais pas faire la meilleure œuvre d’art possible, je voulais qu’elle soit compétitive, qu’elle ait la meilleure « action. » [Cloaca est cotée en Bourse, ndlr]. Dans tous les cas, je veux que chacun puisse avoir sa propre interprétation. Celle-ci peut évoluer : pour mes bonbonnes de gaz en faïences de Delft, il y avait un beau contraste entre cet objet industriel et la fragilité des faïences. Elles n’ont plus la même image depuis que des terroristes s’en sont servis pour fabriquer des bombes.

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Vous évoquez aussi le fait que les œuvres d’art sont des « trophées » pour classes supérieures. Quand je vais au Louvre ou au Metropolitan, je ne vois que des reliques d’une lutte des classes : tous ces grands tableaux que des puissants ont désirés afin d’affirmer leur position sociale.

De nombreux artisans et spécialistes participent à la réalisation de vos œuvres. Vous vous consacrez vous-même, le plus souvent, à un grand travail préparatoire, grâce au dessin et à l’informatique notamment. Le rapport direct à la matière ne vous intéresse pas ? Les mains sont toujours plus lentes que la tête. Après, mes dessins sont très précis, pour élever le « benchmark » de l’œuvre. Je donne beaucoup d’indications, je travaille aux côtés des artisans. Mon premier boulot, c’est de trouver des idées, ensuite, c’est de trouver des gens et de les faire travailler ensemble : j’appelle ça la phase « Pages jaunes » ! J’aime bien niveler tous les boulots, du soudeur au micro-biologiste. Un peu comme au temps des cathédrales, où toutes les corporations travaillaient ensemble et au même niveau, tournées vers un même objectif.

Vos « objets » peuvent être démesurés, ils font appel à des techniques très pointues, à une minutie incroyable dans l’ornement. Pensez-vous être un peu mégalomane ? La mégalomanie est une bonne raison pour ne pas être paresseux, une bonne excuse pour rêver. Parfois mes projets n’aboutissent pas car ils sont trop

Ces gens-là vous influencent-ils dans votre approche ? Quand je pars dans un projet, je n’en connais pas la fin, il n’y a pas de scénario, le hasard peut toujours survenir. Quand j’ai réalisé les vitraux constitués de radios de corps humains, le radiologue, au bout de quelques mois, disait des choses incroyables : il a eu l’idée de faire ingérer ces petites pâtes en formes de lettres pour voir si on pourrait former des mots dans l’estomac. Ça n’a pas marché, mais c’est le geste qui compte.


Quand les artisans indonésiens ont travaillé sur Concrete mixer, ils ne comprenaient rien à ce que j’essayais de faire, ils pensaient que j’étais fou. Au final, ils ont fini par mettre des charnières sur la bétonnière, comme ça j’aurais pu mettre un moteur dedans, au cas où je veuille l’utiliser ! Vous travaillez souvent à l’étranger : il y a aussi eu l’Art farm en Chine, avec ses cochons tatoués, ou vos expositions en Iran, où vous êtes en train d’essayer de créer une fondation. Votre atelier est toujours à Gand, mais vous êtes très critique vis-à-vis de la Belgique. Je suis libre et indépendant, je ne dépends pas de l’Etat belge, tout ce qui l’intéresse c’est de me prendre de l’argent. Mon projet d’un musée de sculptures en plein air près de Gand, un peu comme l’a fait Tony Cragg à Wuppertal, a été torpillé par des bureaucrates. Ma position me permet de dire des choses à propos de la Belgique, comme : « mieux vaut un pays de nuls que deux ! » J’habite à plusieurs endroits : en Angleterre, dans le Sud de la France, et j’ai mon atelier en Belgique. Je suis attiré par des pays éloignés qui n’ont pas un grand intérêt pour l’art contemporain :

en Chine, ils veulent tous devenir médecins ou avocats, personne ne rêve de devenir artiste ! Bien sûr, ça va changer progressivement. En Iran, il y a de jeunes gens qui me disaient acheter de l’art pour choquer leurs parents. C’est une bonne raison, c’est mieux que pour décorer. Là-bas ils évoluent dans une direction incroyable ; en Europe, on fait le chemin inverse. C’est tout de même étonnant qu’un homme qui expose des cochons et des mains de Fatma sur des tranches de jambon puisse travailler en Iran ! Je sais ! Je dois aimer chercher les problèmes ; ça m’excite. Mais je suis prêt à aller en prison : je sais tatouer, je pourrais toujours continuer à travailler de là-bas. Une journaliste m’a interrogé à ce sujet, elle voulait tourner les choses à sa façon, faire un article sensationnaliste, polémique. Elle disait : « On vous interdit de vous exprimer là-bas, vous disiez que si vous exposiez des cochons tatoués, vous auriez des problèmes. » Oui, mais quand j’ai exposé au Louvre on me l’a aussi interdit ! Vous avez un grand respect et une passion pour les sculptures du XVIIe siècle,

les livres anciens, les techniques anciennes... Au Louvre, vous disiez être en admiration devant ces grands maîtres, mais que vous considériez leurs œuvres comme des objets comme les autres. C’est valable aussi pour les vôtres ? Complètement. On a réalisé un livre pour une exposition à la fondation Guggenheim à Venise : il faisait très chaud, je me disais que ce ne serait pas pratique à transporter pour les gens, que le livre serait abîmé, alors on a créé un sac. Pour moi c’est aussi important de penser à ça, je ne veux pas classifier, hiérarchiser les choses : il n’y a pas l’art avec un grand A, l’art avec un petit a et ce truc qui n’est pas de l’art mais un sac plastique. À 20 ans, je voulais faire de l’art, aujourd’hui je suis plus à l’aise avec ça, plus libre, je m’en fous un petit peu. Si je vous dis que vous êtes un artiste du détournement, un pirate, ou sa version moderne, le hacker, cela vous convientil ? J’aime bien l’idée... Je pense quelquefois au virus, infiltré dans un corps et très efficace pour faire des dégâts. Il existe des artistes qui critiquent la société mais ne sont pas dedans, du coup ils sont de plus en plus marginalisés et leur critique n’est pas efficace. Moi je suis à l’intérieur... je peux vraiment abîmer le système. Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Je suis en train d’arrêter les Spud guns, mais la technique va peut-être resurgir ailleurs. Je voudrais peindre mais je ne trouve jamais le bon moment. L’architecture m’intéresse : beaucoup de mégalomanie ! Il faudrait presque tout reprendre à zéro, c’est très exigeant, contraignant et je ne veux pas faire de concessions. Depuis Cloaca, une idée me travaille : créer une religion. Je pourrais en imaginer l’architecture, les vêtements, le cérémonial... je voudrais que les gens puissent y croire. Et si ce n’est pas le cas ? Tant pis, on leur dira que c’est de l’art ! WIM DELVOYE, jusqu’au 8 janvier au Mudam, à Luxembourg. wimdelvoye.be — www.mudam.lu

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Par Benjamin Bottemer Photo : Arno Paul

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Sombres desseins


La galerie nancéienne My Monkey inaugure sa première grande exposition hors les murs. Eigengrau à la galerie Poirel évoque une obscurité qui laisse entrevoir plus qu’elle ne dissimule. Vingt-quatre œuvres, porteuses d’une poésie volontiers ésotérique, y interrogent nos perceptions, mêlant science, graphisme, photographie, design. My Monkey a à peine investi ses nouveaux locaux de la rue Charles III, en juin dernier, qu’elle s’y sent déjà à l’étroit : l’association change d’échelle en investissant une partie de la galerie Poirel pour sa première exposition d’envergure. Habituée aux espaces réduits, My Monkey est issue d’une culture du design graphique mais présente depuis 2003 des projets résolument pluridisciplinaires et contemporains. C’est le cas pour Eigengrau, dont le titre est inspiré par un terme germanique désignant l’obscurité relative que l’on observe en l’absence de lumière : « J’ai tout de suite été séduit par ce terme et ce qu’il sous-entendait, le fait d’ouvrir notre conscience et notre perception à des choses dissimulées, explique Morgan Fortems, membre de My Monkey et l’un des commissaires d’exposition. Dans la sélection des projets, il s’agissait de ne pas se limiter en termes de disciplines, ni de les hiérarchiser : nous avons organisé Eigengrau par thèmes. » Une exposition sur le noir ? Non : Eigengrau part du principe que le noir total n’existe pas. C’est une idée, un absolu inatteignable mais abritant une multitude de nuances et d’univers, autant d’interstices dans lesquelles se nichent les vingtquatre œuvres qui nous sont proposées. Les Quatre éléments de Sylvie Antoine nous le démontre d’emblée : voici quatre noirs fabriqués, à partir de charbon, de goudron, de fumée et d’encre, monochromes pour lesquels il a fallu littéralement « broyer du noir », titre de la première partie d’Eigengrau. Le designer Thomas Vailly s’est également investi, via une approche à la fois viscérale et scientifique, dans cette vision : pour Reconfiguration of a tree, il décompose les matières d’un arbre pour obtenir une nouvelle matière, une bile noire qu’il transmet à d’autres designers pour obtenir des objets contemporains. La seconde section d’Eigengrau, Les Nyctalopes, se concentre sur la perception et l’optique : on pense immédiatement à ces illusions jouant avec nos synapses. Nicolas Depoutot nous les rappelle avec les petits modules de Grazie Eigengrau !, qui nous invitent à y glisser un œil. L’installation du photographe Ahmed Debbouze et du plasticien Benoît Masson fait appel à la technologie pour distiller la poésie : un bas-relief teinté de nuances de gris est obtenu grâce à un procédé comparable à un sonar décryptant les nuances d’une photo, rayon de lumière comme Trait d’union entre les deux supports. À ses côtés, le cyclope Argès de Manuel Zenner et Muriel Issard saisit la lumière, la traduit en sons puis en images crachées par l’imprimante aux pieds des visiteurs. La notion de glitch numérique élevée au rang de langage mystérieux.

Vient ensuite la submersion par Marée Noire : on y trouve une Caverne où un homme (l’artiste Guillaume Lepoix ?) rebouche consciencieusement une ouverture, finissant par occulter totalement l’image projetée, tandis que l’Imagefumée de Claire Hannicq se dévoile au visiteur à travers sa propre ombre, devant un vidéo-projecteur diffusant le négatif d’une photographie de fumée issue de la combustion d’une ancienne version de celle-ci. Le recouvrement, procédé fétiche de Jochen Gerner, est mis en scène sur 29 août 1914, carte militaire détaillant les positions des deux armées au début de la Grande Guerre. Inondée de noir, elle suggère des termes sujets à de multiples interprétations : aveuglement, égarement, explosion... On termine par Outre-noir, l’autre côté du miroir, la destination finale d’Eigengrau. Cette section dont le titre est un clin d’œil à Pierre Soulages abrite des œuvres où la lumière se glisse pour porter un regard vers une dimension cachée : les fantômes des photographies Nights d’Agnès Geoffray, I saw you last night de Morgan Fortems et Mobile home de Frédérique Bertrand, un « miroir de sorcière » prêté par le Musée lorrain offrant des angles de vues impossibles ou le Spectre de Maud Guerche, mélanges d’encres brillantes sur papier noir qui boucle l’exposition, reflètent des visions quasi-mystiques à travers ces portes ouvertes vers l’ailleurs. Située pile sur la frontière entre perceptible et imperceptible, Eigengrau nous enferme dans le miroir d’Alice, interroge la notion d’une réalité conditionnée et limitée par notre perception. Tantôt déroutante, puissamment esthétique, plus ou moins évocatrice, la première grande exposition hors les murs de la galerie My Monkey prolonge la ligne de la structure nancéienne, marquée par la liberté et l’expérimentation : « Nous proposons toujours avec Eigengrau des pistes de recherche vers des choses expérimentales, où la démarche est centrale ; ce sont surtout les moyens qui ont changé, précise Morgan Fortems. Plasticiens, designers et designers graphiques y sont réunis dans un même espace : ce n’est pas si fréquent. » A priori royaume de l’obscurité, Eigengrau frappe surtout par le télescopage des couleurs, des matières, des pratiques et des formes qui donne toute sa richesse à cette exposition, en plus de développer des imaginaires foisonnants. Eigengrau, exposition jusqu’au 5 février à la galerie Poirel, à Nancy www.poirel.nancy.fr mymonkey.fr

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Par Emmanuel Abela

Talisman L’œuvre figurative de Jackson Pollock est méconnue. Une exposition sur la trajectoire figurative de l’expressionniste abstrait américain répare une injustice. Une belle occasion de redécouvrir son œuvre. Quand on évoque Jackson Pollock, inévitablement, on visualise les tableaux de sa période “dripping”. On aurait cependant tendance à oublier que cette période-signature de son œuvre est très courte : quelques années à peine à la toute fin des années 40. Il y a forcément un avant et un après, et il est surprenant de constater la permanence de la figure chez ce peintre américain, considéré à tort comme un abstrait pur. Cette figure est omniprésente au cours de sa jeunesse quand il se nourrit de l’art des premiers habitants de l’Amérique du Nord. Dans l’art indigène, il puise une palette très colorée avec une utilisation vigoureuse du jaune, du rouge et du noir – on constatera que dans ses dripping paintings il restera fidèle à ses impulsions chromatiques premières –, mais surtout il y trouve une résonance formelle aux théories psychanalytiques de Freud ou de Jung, avec lesquelles il se sent en intimité. Si les historiens se chamaillent sur une lecture trop ouvertement jungienne de l’approche primitiviste de Pollock, ils s’accordent sur la correspondance que le peintre cherche à établir entre l’intérêt qu’il porte à l’art tribal et une quelconque archéologie du moi. Il en va de même quand il s’attache aux fresques monumentales des peintres muralistes mexicains contemporains. Il en rencontre certains, David Alfaro Siqueiros, José Clemente Orozco et Diego Rivera, avant d’adapter sa propre manière d’appréhender la figuration. Même si c’est dans l’histoire de l’art occidental qu’il va puiser ses modèles les plus évidents. Son affection pour Le Gréco, Rembrandt et le baroque général lui ouvre les portes d’un univers plastique infini. De même quand il se penche, en écho à ses propres réflexions formelles primitives, sur l’œuvre de Picasso.

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On le sait, Pollock s’est vivement concentré sur l’article que John Graham lui a consacré en 1937, Primitive Art and Picasso. Il est troublant de constater à quel point les motifs circulaires enchevêtrés inspirés des images publiées par Graham sont annonciateurs de sa pratique du “dripping”, dix ans avant. Ce qui est plus troublant encore c’est qu’il retourne à la figure, comme un désir inachevé, jusqu’à sa disparition tragique en 1956 dans un accident. Comme s’il se devait, une fois le magnifique cycle des “drippings” définitivement clos, de retourner désespérément à ce qui avait fait le fondement de sa pratique initiale. La figure encore, la figure toujours, comme une possibilité ultime de nous livrer sa vision flamboyante du monde. POLLOCK FIGURATIF, exposition jusqu’au 22 janvier au Kunstmuseum Basel www.kunstmuseumbasel.ch

Jackson Pollock, Stenographic Figure, um 1942, The Museum of Modern Art, New York, Mr. and Mrs. Walter Bareiss Fund


Par Philippe Schweyer

Tou Nnng !!

Jean Tinguely, Méta-Harmonie II, 1979, Emanuel Hoffmann-Stiftung, © 2016, ProLitteris, Zürich – Photo : Daniel Spehr

La nouvelle exposition du musée Tinguely invite à une véritable expérience sensorielle. Un régal pour les yeux… et les oreilles. Dans la conception de ses sculptures, Jean Tinguely a toujours situé la dimension sonore comme partie intégrante de l’œuvre. De tout temps, les bruits métalliques divers ont fait le bonheur d’un public ravi à l’idée de voir les éléments se mettre en branle : les percussions incertaines qui naissent de leur mise en route participent d’une jouissance visuelle qui renvoie immanquablement à l’émerveillement de l’enfance. L’exposition Machines musicales / Musique machinale rassemble pour la première fois quatre très grandes sculptures musicales qui se trouvent habituellement au Japon, à Vienne et à Bâle : les quatre Méta-Harmonies réalisées par Jean Tinguely en assemblant un bric-à-brac hétéroclite d’objets de récupération (casseroles, roues de toutes tailles, cloches de vache, nains de jardins, instruments de musique, crânes d’animaux…). Réalisées entre 1978 et 1985, ces œuvres monumentales, qui tranchent par la profusion de formes et de couleurs avec les premiers reliefs sonores des années 50 de l’artiste suisse, se mettent en mouvement plusieurs fois par jour pour des « concerts » bruitistes non dénués d’émotion. La vitalité est là, même si la réflexion sur la mort existe comme c’est le cas pour Pandämonium No. 1 – Méta-Harmonie 3 de 1984, une pièce qui, comme son titre, l’indique s’attache à nos démons intérieurs et cette crainte qui nous habite de disparaître un jour. La noirceur tranche et nous confirme, derrière l’explosion d’énergie généralement associée à son œuvre, une approche plus sensible et plus tourmentée de l’artiste suisse.

Quoi qu’il en soit, à chaque fois on découvre de nouvelles relations que ce soit dans le déclenchement des différents mécanismes, mais aussi dans la transmission des mouvements ou des allusions musicales. Ainsi, lorsqu’une mélodie chétive provenant d’un synthétiseur d’enfant se glisse comme par miracle entre les coups de marteaux, les grincements mécaniques et les couinements inquiétants, on réalise que pour Jean Tinguely le son était un matériau artistique à part entière et que sa « Musique nouvelle » est toujours vivante. Pendant toute la durée de l’exposition, le musée Tinguely invite des artistes pour une série de concerts, d’interventions artistiques et de workshops en commençant par une installation minimaliste de 11 mètres de long réalisée spécialement par l’artiste suisse Zimoun en alignant 275 petits moteurs électriques qui font vibrer autant de fines tiges métalliques. Magique. MACHINES MUSICALES, exposition jusqu’au 22 janvier au Musée Tinguely, à Bâle www.tinguely.ch

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Par Emmanuel Abela

Duel[l]

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De la confrontation naissent les idées et les formes. Gros plan sur l’exposition Guerres d’images / Images de guerre qui restitue le dialogue de l’horreur comme source de l’émulation. La Grande Guerre constitue le premier conflit de masse : aussi bien sur le front qu’à l’arrière, elle a mobilisé l’ensemble de la population. On constate malheureusement 100 ans plus tard combien le génie humain a été mis au service de la destruction. C’est bien sûr le cas dans les domaines militaire, industriel et technologique, mais aussi en ce qui concerne la communication – ce qui explique la tentation des historiens de faire débuter là le siècle de la communication de masse. Le but de cette propagande qui affine ses contours : détruire l’ennemi par la pensée en lui signifiant sa supériorité et légitimer l’action meurtrière. Ainsi l’imagerie populaire, la caricature et le graphisme sont mis à contribution aussi bien dans la presse périodique que dans les affiches ou les cartes postales. En Europe, les traditions graphiques s’opposent avec violence et chaque camp invoque le pouvoir impactant des images pour conditionner les populations. Avec brio parfois, mais surtout de manière singulière en fonction des critères esthétique de chaque pays. Ainsi, en Allemagne, le savoirfaire graphique de la fin du XIXe fait émerger des formes nouvelles, dont le cynisme rivalise avec la haute qualité du trait. Si le sujet n’était pas aussi grave, certaines productions prêteraient à sourire aujourd’hui encore, tant elles tendent à exagérer les travers de l’ennemi pour situer les raisons de son échec inéluctable : les Anglais en première ligne, mais aussi les Russes et les Français en prennent pour leur grade, c’est le moins que l’on puisse dire. Avant la Première Guerre mondiale, les avant-gardes rivalisaient d’un pays à l’autre, en France, en Allemagne et en Russie. Certains artistes ont manifesté sur la toile ce qui semblait imminent : le déclenchement des hostilités et le chaos à venir. La guerre a pour conséquence immédiate de cloisonner l’espace artistique européen et parfois de réunir les artistes non plus dans les musées ni les galeries d’art, mais en les opposant les uns aux autres sur un autre champ de bataille. La Première Guerre mondiale, conflit de l’ère moderne, est documentée par les artistes qui alimentent justement cette modernité ; certains d’entre eux y perdent la vie, d’autres en sont marqués à jamais. Bon nombre ont figuré l’horreur : Otto Dix, Ernst Ludwig Kirchner, Natalia Goncharova, Filippo Tommaso Marinetti, Fernand Léger ou Félix Vallotton. D’autres l’ont documenté, comme c’est le cas pour le futuriste italien Umberto Boccioni dont on découvre pour la première fois le journal qu’il a rédigé à chaque avancée sur le front italien en octobre 1915. Un récit

à situer au niveau de ceux que nous ont livrés Ludwig Wittgenstein ou Franz Marc : tout comme pour ses contemporains, l’angoisse du quotidien est vécue de manière saisissante, pas à pas. Après avoir été montrée à Los Angeles et à Saint-Louis aux Etats-Unis, cette masse foisonnante de témoignages –  pas moins de 150 pièces, journaux satiriques, imprimés, cartes postales, photographies – se voit augmentée de nombreuses pièces puisées dans les vastes collections publiques strasbourgeoises. Lesquelles ont été constituées au moment du rattachement de l’Alsace au Reichsland avec une politique d’acquisition qui s’est poursuivie durant toute la période. Cette plongée complémentaire au cœur de la production graphique allemande au cœur du conflit – étonnamment novatrice à bien des égards ! – nous livre les clés de lecture du drame en train de se jouer. Ou quand l’idéalisme effréné se confronte au tragique principe de réalité ; à l’horreur, tout simplement. GUERRES D’IMAGES / IMAGES DE GUERRE exposition jusqu’au 8 janvier 2017 au Musée Würth, à Erstein www.musee-wurth.fr

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Par Emmanuel Abela

Le dialogue des corps Le Retable d’Issenheim a inspiré Otto Dix. À Colmar, conversation entre le chef-d’œuvre de la Renaissance germanique et la rétrospective de l’un des artistes allemands les plus troublants du XXe siècle.

En Allemagne, les peintres de la Nouvelle Objectivité (Die Neue Sachlichkeit) cherchent à dépeindre la réalité sans fard, autrement dit de la manière la plus directe. La plus crue, parfois. Comme bon nombre d’entre eux, Otto Dix s’appuie sur des techniques du passé, la gravure notamment, pour renouer avec des formes hautement figuratives. C’est le cas lorsqu’il s’inspire de Jacques Callot ou de Francisco Goya pour composer des œuvres sur papier entre 1923 et 1924 : les eauxfortes qui en résultent figurent paysages dévastés et corps mutilés avec une violence inouïe. Il en va de même quand il peint ses tableaux avec une technique empruntée aux grands maîtres, la tempera, un procédé pictural qui utilisait du jaune d’œuf. Comme bon nombre de ses contemporains expressionnistes, il a pu emprunter cette manière de faire à des tableaux médiévaux ou renaissants, et en particulier chez Matthias Grünewald. Rien ne dit en revanche s’il a découvert le Retable d’Issenheim lors de son transfert à la Alte Pinakothek à Munich loin des combats en 1917, mais les emprunts sont là : compositions anguleuses, luxuriance organique de la végétation et meurtrissures du corps. Un corps dont les chairs éclatées et putréfiées, inspirées de la Crucifixion et de la Tentation de Saint Antoine, servent de base à des développements plastiques récurrents dans son travail de l’entre-deux-guerres et sans doute plus encore dans celui de l’après Seconde Guerre mondiale. En effet, enrôlé dans le Volkssturm – ces contingents de la Wehrmacht composés de soldats qui n’étaient pas encore ou plus en âge de combattre à la fin du conflit –, Otto Dix est incarcéré à Colmar en 1945. Une situation qui le rapproche du Retable réinstallé au Musée Unterlinden. Dès lors, la vision des différents panneaux ne cesse de l’obséder, y compris dans les œuvres qu’il exécute après son retour en Allemagne en 1946. Pour les historiens d’art, l’œuvre de Grünewald alimente des regards aussi bien réalistes qu’oniriques pour toute une génération d’artistes, de Ludwig Kirchner à Marx Ernst. Otto Dix, lui, y voit la confirmation d’une impulsion initiale qui sublime la souffrance de l’humanité dans ce que celle-ci présente de plus sec. À cette différence près, toutefois, qu’elle demeure chez lui sans rémission possible. OTTO DIX – LE RETABLE D’ISSENHEIM exposition jusqu’au 30 janvier 2017 au Musée Unterlinden, à Colmar www.musee-unterlinden.com

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Otto Dix, Effondrement d’une tranchée. Cycle de la Guerre, 1924, eau-forte, Vaduz, Otto-Dix-Stiftung © Adagp, Paris, 2016


Par Séverine Manouvrier

L’âme vagabonde Pour sa cinquième édition, le Festival Les Vagamondes, placé sous le signe de la pluralité des cultures du Sud, des arts et des sciences humaines, promet une programmation étoffée : 16 spectacles (musique, théâtre et danse) et 2 expositions seront ponctués de rencontres, conférences et projections.

Depuis 2013, la Scène nationale de La Filature à Mulhouse commence l’année dans un esprit chaleureux et fraternel, en invitant des artistes venus de toute la lisière méditerranéenne à ce festival haut en couleur et porteur de sens (et d’espoir) : Les Vagamondes. Son nom évocateur nous emmène vers les errances, le vagabondage, les racines, les âmes sensibles qui ne s’abstiennent pas, celles qui divaguent, voguent d’inspirations en créations, le vague à l’âme, le monde des idées qui abondent, sa richesse, sa diversité, l’humanité entière, l’universel. Tout un programme en un seul mot. Le metteur en scène Julien Bouffier ouvre les festivités avec sa pièce Le Quatrième mur, adaptée du roman de Sorj Chalandon, ex-journaliste à Libé. Il nous embarque à Beyrouth et nous laisse avec une question murmu-

rée en filigrane : quel rôle le théâtre peut-il jouer contre la barbarie ? On y trouve la réponse dans le son du silence, l’authentique morceau de Simon & Garfunkel qui rythme la pièce. Hello darkness, my old friend, I’ve come to talk with you again… Une pépite. Le Ciel n’est pas une toile de fond, des Italiens Daria Deflorian et Antonio Tagliarini, questionne sans décors ni artifices, par leur seul jeu puissant d’acteurs, le regard que nous portons sur nos semblables en situation de précarité. Salia Sanou, chorégraphe africain, présente Du Désir d’horizons, un spectacle inspiré de son expérience dans des camps de réfugiés maliens au Burkina Faso. Deux personnes issues des camps, sept danseurs et une récitante du texte de Nancy Huston Limbes, Limbo : hommage à Samuel Beckett, rouvrent les espaces d’une liberté perdue et recréent du lien. Dans Strange Strings, Ballaké Sissoko, Vincent Ségal, Renaud Garcia-Fons et Derya Türkan accordent kemençe, contrebasse, kora et violoncelle dans une alliance de sonorités orientales et flamencas, pour célébrer les inépuisables ressources du métissage. Le talentueux Eduardo Guerrero nous entraîne dans les méandres de sa Ruelle des péchés, avec son spectacle de flamenco El Callejòn de los pecados : du flamenco, dans son expression la plus envoûtante. La migration est abordée dans une dimension poétique par Kamal Hashemi dans Quel vent t’emportera et lors d’une conférence sur le thème Migration et migrants au théâtre par Olivier Neveux, auteur et professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre. Enfin, le photographe Bruno Boudjelal, français d’origine algérienne, interroge la question identitaire dans une exposition qui donne à comprendre la complexité des rapports entre Nord et Sud. Un festival où les racines s’entremêlent, où l’âme vagabonde dans un territoire idéal, sans frontières, ni hostilités. FESTIVAL LES VAGAMONDES du 10 au 21 janvier à La Filature, à Mulhouse www.lafilature.org

Le Quatrième mur, mise en scène : Julien Bouffier

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Par Caroline Châtelet Photos : Olivier Roller

L’art de la forme Rencontre avec François Bégaudeau autour de son travail.

Qui aura découvert François Bégaudeau en interview radio ou télé aura pu relever son caractère taquin, parfois tacleur. Une manière de balancer entre impertinence et arrogance pour énoncer des positions tranchées, ou prendre à rebours les questions de l’interlocuteur. Plutôt qu’une posture, et si ce comportement valait comme désaccord ou lassitude face aux lieux communs journalistiques dont l’auteur est l’objet ? Car outre la citation de la Palme d’Or 2008 pour Entre les murs, adaptation de son roman dont il a co-signé le scénario avec le réalisateur Laurent Cantet, Bégaudeau est toujours l’occasion d’évoquer (dans le désordre) : la musique punk et le foot, qu’il a tous deux pratiqués et dont il est un fin connaisseur  ; l’éducation nationale, qu’il a quittée. En ce sens, ses réparties sonneraient comme un refus d’être dupe et de se voir caricaturer pour incarner au choix : 1) une figure d’intellectuel-rebelle, 2) une image de la réconciliation possible (qu’aime tant à penser la doxa ambiante) entre culture savante et populaire, 3) une critique du système de production des élites (ou d’éducation tout court) émise par l’un de ses produits.

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Cette hypothèse ne sera pas évoquée avec lui et demeure ici à l’état de question, tant l’actualité automnale de l’écrivain, critique et scénariste est dense. Alors que sort son treizième roman Molécules et la bande-dessinée Wonder (réalisée avec la dessinatrice Élodie Durand), le Théâtre Dijon Bourgogne produit La Bonne nouvelle. Mise en scène par le directeur du TDB Benoît Lambert, la pièce raconte le parcours de libéraux déçus haranguant les foules pour les convaincre de l’échec du libéralisme. Alors que La Bonne nouvelle, en farce grinçante déroule une langue sèche, lapidaire, recherchant l’efficacité, Molécules révèle une écriture apaisée. Et tandis qu’aucun personnage de La Bonne nouvelle n’est sauf, ceux de Molécules sont dessinés avec une ironie toujours bienveillante. Inspiré d’un fait divers (le meurtre d’une quarantenaire par un amoureux éconduit), Molécules débute comme un polar avant d’explorer d’autres voies. Sans ruptures brutales, son délié empreint de douceur permettant aux situations de se déployer pleinement. Le processus d’écriture de La Bonne nouvelle est particulier, puisque vous avez travaillé deux semaines avec les comédiens. Cela a-t-il influé sur l’écriture ? La pièce est singulière, car tout se pense à deux avec Benoît depuis deux ans. Après, ayant vu les comédiens à l’œuvre, ayant pu essayer des scènes, j’ai écrit à la lumière de ce temps, intensifiant ou minorant des éléments selon leur fonctionnement. Par exemple, la scène où Luc le jeune commercial éprouve l’écart de classe qui le sépare de sa compagne – qui est plus haut placée que lui – est devenue presque le cœur de la pièce, le pivot. C’est le moment où tout bas-

cule, où l’on passe de la phase 1) « j’étais libéral, c’était super » à la phase 2) « un jour, je m’en suis sorti ». Il y a aussi une histoire de comique : la pièce est une comédie didactique, et parfois ce sont les comédiens qui donnent des choses à l’auteur, parfois c’est l’inverse. Cette scène est violente : Luc se heurte à un plafond de verre qui n’est pas seulement professionnel mais qui s’exerce dans l’intimité de son couple… La pièce va volontairement dans le symbole ou la caricature, elle force le trait. Mais cette scène est réaliste, elle pourrait être jouée au cinéma sur un mode naturaliste. Cette violence existe. Cela fait longtemps que Benoît travaille là-dessus avec l’auteur Jean-Charles Massera, et nous nous retrouvons sur ce point : le système libéral n’est pas qu’une affaire d’économie, mais de “gouvernement des corps”, comme aurait dit Michel Foucault. Cela imprègne tous nos rapports. Les gens ont souvent l’impression qu’il y a un temps pour tout : amour, politique, travail, etc. Sans tomber dans le dogmatisme du “tout est politique”, bien sûr que “tout”, y compris notre vie amoureuse, est régi par des rapports de production et de classe. Mais le traitement de ces questions sociales dans le théâtre ou le roman m’intéresse, aussi parce que l’art et le militantisme sont contradictoires. J’ai du respect pour le militantisme, les militants, je trouve qu’on en a besoin, je le suis moi-même parfois. Mais autant je n’ai pas de doutes sur mes idées ou ma situation politique, autant j’ai toujours été méfiant quant aux objets esthétiques que ça peut produire, et dont on connaît les écueils : dogmatisme, simplisme, univocité. Pour un type de gauche comme moi, c’est un vrai sujet. Tout mon travail a toujours consisté à


rendre la politique soluble dans l’art, sans que l’art y perde de sa complexité. C’est un espace de travail passionnant et hyper serré. Il me semble qu’avec La Bonne nouvelle nous avons réussi : la pièce est didactique, mais pas militante. Il y a en effet un écart entre vos positions tranchées et votre écriture. Ce refus de l’univocité, ce souci de pratiquer le retournement des situations peut s’avérer déroutant : parfois, je ne sais plus où vous vous situez … J’en suis ravi, car l’art est le lieu où l’on relance les dés, où il faut oublier tout ce qu’on sait, pense. Quand je me mets en position de romancier, je n’ai plus que deux dieux : l’intensité et la justesse. La justesse n’est pas soluble dans un paradigme de gauche et peu importe où elle me porte, j’irai. Dans Au début [ouvrage choral racontant plusieurs expériences de maternité, ndlr] il y a ce que j’appelle “mon récit de droite” inspiré de faits réels, où un narrateur masculin raconte comment deux couples, un lesbien et un homo, font un enfant à quatre. Alors qu’ils étaient dans une joyeuse déconstruction du biologique, les événements sont allés contre leur impulsion militante. C’est très droitier, mais ça ne m’empêche pas de le raconter. La vie n’est pas toujours coïncidente avec ce qu’on voudrait qu’elle soit. Après, je pense que s’il y a un tempérament de gauche qui s’exprime, c’est dans la forme, dans les rapports d’égalité entre les personnages, ou la position de l’auteur, qui n’est jamais une position d’autorité. C’est l’inverse de ce qui se passe chez Ken Loach, qui fait des films de gauche avec des formes académiques. Je viens de la pensée qui était celle des Cahiers du cinéma des années 70, qui déploraient de voir des fictions de gauche démontrer la méchanceté

du capitalisme dans des formes académiques empruntées à la culture bourgeoise. J’ai été nourri par cette idée selon laquelle la politique en art est une affaire de formes. Mais la forme de La Bonne nouvelle est ambiguë, puisqu’elle convoque le vocabulaire du divertissement. C’est le détournement, que Benoît travaillait déjà avec Massera : la récupération des formes dominantes du divertissement, leur retournement de l’intérieur au service d’un discours jamais tenu dans ces formes. Il n’existe pas de jeu télévisé qui produise des énoncés marxistes. Nous récupérons des éléments de la culture du divertissement pour les mettre au service d’évangélistes marxistes. Après, pour moi, les formes du divertissement ne sont pas des formes bourgeoises – comme l’est en revanche le cinéma de Nicole Garcia, par exemple. Touche pas à mon poste relève du divertissement populaire et dans ma constitution personnelle, ces formes n’ont jamais été des ennemies. J’ai grandi avec, les ai aimées, continue parfois à les aimer. Les formes redoutables et dominantes ne sont pas celleslà, elles sont beaucoup plus retorses. Ce sont pourtant des formes aliénantes ? Je suis très « ranciérien » sur ce point : on ne sait jamais ce qu’elles font aux

gens. Jacques Rancière s’en prend beaucoup aux intellectuels de gauche, qui, tout en postulant l’égalité considèrent que le récepteur d’un objet donné n’a pas le recul nécessaire pour ne pas en être aliéné. Je crois que ces formes sont largement consommées au second degré. C’est intéressant par ailleurs toutes ces formes qui se maintiennent alors que personne n’y croit. Comme la politique, l’élection présidentielle à laquelle personne ne croit et qui pourtant va avoir lieu. Peut-être est-ce cela une époque décadente : une époque où les formes persistent alors que plus personne n’y croit. Ce qui saisit dans La Bonne nouvelle c’est que tout se retourne : la forme, la langue, les personnages, leur parcours... Nous avons travaillé sur une dramaturgie de la révélation, avec une théologie chrétienne : « Je serai sauvé par où j’ai pêché ». Ce n’est pas la lente prise de conscience d’une personne réalisant la saloperie du monde dans lequel elle vit et qu’elle-même produit. Ce sont les mêmes choses qui les faisaient adhérer au libéralisme qui les font brutalement s’en déprendre. Ce ne sont que des twists, et c’est aussi une façon de signaler au spectateur que nous ne sommes pas dupes. Personnellement, je ne crois pas que les gens changent dans la vie. Moi le premier.

— Je suis peut-être aussi moral qu’un autre dans la vie, mais si je commençais à juger une chose avant de la décrire, je ne pourrais pas écrire dessus. —

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— Tout mon travail a toujours consisté à rendre la politique soluble dans l’art, sans que l’art y perde de sa complexité. — Cette idée que l’on ne change pas parcourt Deux singes ou Ma vie politique (2013), récit où l’on croise, donc, deux singes (animal présent dans d’autres de vos livres). Pourquoi ? C’est mon animal préféré. Je sais, des fois, c’est con, mais c’est comme ça. Le livre s’organise autour de ce que je suis devenu, ce que j’aurais pu devenir, ce que je ne suis pas devenu, et l’un de mes programmes était de devenir un singe savant. Je le suis sans doute un peu – on n’échappe pas à son programme. Mais il me semble que s’est aussi développé en moi le singe tout court, celui qui ne veut pas apprendre. Deux créatures, le bon élève de la République et le libertaire, cohabitent en permanence et s’affrontent. Après, ce qui nous permet d’évoluer c’est de mieux comprendre nos affects et j’ai toujours été ému par les animaux. Une chose est de les aimer, une autre d’être ému, encore une autre de considérer qu’ils ont une puissance que vous n’avez pas. Je suis vitaliste et les animaux, c’est la vie à l’état pur. Nous, nous cachons notre vitalité, pour le meilleur, d’ailleurs, je ne suis pas du tout anti-humaniste. Mais le vivant en tant que vivant – sans qu’il soit lié à de l’empathie – me déglingue. J’ai mis du temps à élucider ça. Pensez-vous avoir des motifs d’écriture ? Si je ne suis pas le plus à même de les repérer, j’ai un réflexe récurrent, qui est de m’interroger dans l’écriture sur ce qu’il en est vraiment. Sans se payer de mots ni se raconter de fables, dans une situation donnée, qu’en est-il ? Qu’estce qui arrive à mon corps, qu’est-ce qui se joue et qui l’engage ? Que ce soit des choses épidermiques, organiques, ou qui passent par le cerveau. En tant qu’écrivain je prends toujours les su-

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jets par là, jamais par la morale. Je suis peut-être aussi moral qu’un autre dans la vie, mais si je commençais à juger une chose avant de la décrire, je ne pourrais pas écrire dessus. Plusieurs de vos romans (Dans la diagonale, La Blessure, la vraie et La Politesse) opèrent un basculement fort dans le récit, la forme, et le registre d’écriture ? C’est presque une pente naturelle, un tempérament d’écrivain : comprimer les choses, les tendre, les raidir et à un moment ouvrir les vannes. Je crée des

mondes clos, jusqu’à ce qu’un mouvement produise un appel d’air, dans lequel s’engouffre une autre langue. C’est moins vrai dans Molécules. La langue de Molécules, son agencement narratif est l’aboutissement de tout le travail mené jusque-là. À mon sens, il y a une maîtrise narrative et une gestion de l’humour qui se sont peu à peu construites. Il a fallu en passer par diverses phases pour arriver à un humour immanent, qui ne se voit pas mais est là tout le temps. La Politesse c’était « après dix ans dans le champ littéraire, on va faire le point et il n’est pas très joli ». Là, c’est


plus la main qui s’exerce peu à peu. Je crois que modestement un écrivain est comme un peintre, sa main peu à peu se forme, même si c’est plus intangible. Ce qui ne veut pas dire pour autant que vous allez toujours vers de meilleurs livres, c’est plus mystérieux que ça. Molécules a des allures de polar, c’est la première fois que vous vous aventurez dans ce genre ? J’aime bien le polar, et si je n’en lis pas beaucoup, j’en vois au cinéma. J’ai une jouissance du récit comme récepteur, et j’aime bien le produire à mon tour. Je viens d’une constellation littéraire qui a un souverain mépris pour le narratif, souvent considéré comme le propre de la littérature de gare, ou de best-seller. Mais j’ai toujours été à la fois très fan d’Olivier Cadiot, de la littérature expérimentale ; de Jean-Luc Godard, JeanMarie Straub et Danièle Huillet au cinéma, et en même temps des grands récits américains.

— Je pense que s’il y a un tempérament de gauche qui s’exprime, c’est dans la forme, dans les rapports d’égalité entre les personnages, ou la position de l’auteur, qui n’est jamais une position d’autorité. —

Vous menez également un travail de critique en littérature et en cinéma. Comment ces régimes d’écriture s’articulent-ils ? Ce sont deux modalités d’écriture absolument différentes. L’écriture critique demande beaucoup de rigueur, d’attention, de rationalité. L’art de la critique c’est de rendre compte d’un objet le plus justement et précisément. Lorsque vous écrivez un roman vous êtes plus libre, vous n’avez pour objet que vous-même et n’avez aucun comptes à rendre. En revanche, le geste critique et littéraire sont pour moi indissociables : il s’agit de littérature. Parfois vous la prenez comme récepteur, parfois comme producteur, parfois comme lecteur, mais ce sont toutes des façons de faire jouer le même objet avec des joyeusetés différentes. MOLECULES, roman, éd. Verticales  WONDER, bd, éd. Delcourt  LA BONNE NOUVELLE, théâtre, du 7 au 9 décembre à la Filature, à Mulhouse www.lafilature.org

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Par Gabriel Franck

Les ĂŠcritures illimitĂŠes 76


Sans Cérémonie, nouveau roman de Bénédicte Heim paru aux éditions Les Contrebandiers, s’inscrit dans une œuvre déjà puissante et qui est aussi une œuvre de poète. Les voix de trois femmes, à divers âges de la vie, s’enchevêtrent et livrent leurs tourments, la profondeur de leurs âmes, en un tumulte composé de tous les miroirs escamotés du dire. Il faut se méfier des écrivains. Quand ils vous parlent, leur sourire peut être carnassier, leur délicatesse peut masquer un coup de bambou. Avec eux, et sans le savoir, car vous êtes un grand naïf, vous tombez sous la coupe de la fiction. Peu importent les circonstances de la rencontre. Vous vous promenez dans un salon du livre, ou dans une librairie, vous ouvrez un roman et en lisez les premiers mots, et sans que vous n’ayez rien vu, une voix vous parle. Ces phrases agissent comme des révélateurs qui se connectent immédiatement avec vous par quelque opération mystérieuse. Mais vous levez la tête, et derrière la table, il y a l’auteur que vous n’aviez même pas remarqué, qui probablement somnolait en attendant sa proie. Vous n’aviez pas prévu de parler à un écrivain, et voilà que vous êtes dans ses filets. Son regard est tendu comme le fil de la canne à pêche. Vous êtes flatté, un écrivain vous parle, vous prête de l’attention. Vous pourriez tout à fait rencontrer Bénédicte Heim comme cela, ce n’est qu’un exemple. Mais il y a mille façons de la rencontrer. Elle existe de tant de manières. Vous pourriez choisir d’ouvrir un livre d’elle au hasard. Ce serait peut-être la première fois que vous vous prendriez une page en pleine gueule. C’est quelque chose qui fait du bien : c’est sec, poivré, ça secoue. Il y a du désordre, et c’est le fil que je suis pour en parler. Je connais quelques faits à son propos, que j’ai envie de relayer. Les faits, ça dit toujours quelque chose, ils sont là pour ça. Elle a appris à lire à 4 ans. Les mots ont mis le feu à Bénédicte, et elle le leur rend bien. Elle écrit tout le temps et très peu à la fois. Ce qui fait beaucoup car tout est vital et prétexte à écrire, tout ira au texte et à l’étincelle. Elle se livre à toutes les formes d’expressions : elle rédige quantité de mails, entretient une correspondance outrageusement prolifique aux extensions multiples. Si vous négligez ses messages, elle vous noie sous les insultes (ou vous

flatte inconsidérément) pour que vous lui répondiez (car elle a hâte d’écrire à nouveau !), démultiplie les courriers qu’elle vous adresse, vous envoie rappels, amendes ou promesses. Vous n’échappez pas à la passion qu’elle met en toutes choses. Elle réunit régulièrement, certains après-midis, des gens qu’elle estime, pour qu’ils se parlent, fassent connaissance, combinent des projets ou des mauvais coups. Elle s’obstine, elle recommence l’opération, elle en fait une sorte de club. Elle publie aussi de nombreuses chroniques, où tout est ciselé, pesé, et où elle se donne à nouveau entièrement. Car elle se livre où tout fait texte. Chevalier professeur de Lettres qui ne laisse aucun de ses élèves indifférents, elle considère l’enseignement comme une forme majeure de création. Son approche du travail en classe est profondément atypique. Elle confie aux élèves le soin de créer continuellement, et si le monde de l’école adoptait les techniques sensibles de Bénédicte, le monde serait probablement différent. C’est que pour elle, tout ce qui peut accroître la vie est fondamental. Ses élèves composent des textes inouïs, faits de drames et d’éclats de rire. Elle les fait jouer dans son théâtre permanent. Elle leur demande de parler à sa place, les fait se débattre avec la langue, et ainsi jusqu’à ce qu’ils trouvent la source des mots justes c’est-à-dire ceux qui leur permettent d’évoluer dans leur propre langue, de la découvrir. Elle en prend ellemême des notes qui probablement aboutiront en livre qui n’aura rien à voir avec tout ça, si ce n’est le désir toujours poursuivi d’écrire le monde. Les joutes verbales qui ont lieu sur le terrain de la classe sont des extensions à son propre travail et tout cela s’alimente mutuellement, en un mouvement de création perpétuel. Car pour Bénédicte, l’inventivité orale n’est pas séparée de l’écriture, au contraire, elle ne cesse d’irriguer l’expression écrite, et c’est entre autres à cela qu’elle s’emploie jour après jour, défi exaltant et parfois épuisant. Dans son nouveau roman, Sans Cérémonie, la narration naît d’un combat. Issu de l’enchevêtrement de trois voix, trois voix de femmes aux trois âges de l’existence. Leurs affrontements, déplacements, dans la vie et dans l’amour. Qui s’emploient à dire ce que le plus souvent on n’entend pas. Le texte, qui commence dans le silence, dans le mutisme même, va révéler, faire imploser les situations comme un sculpteur fait éclater les blocs de pierre pour en révéler les figures. Tout passe au filtre du langage et des sensations qui deviennent les instances conductrices de tous ces récits brûlants. En un roman sédimentaire, une épure augmentée des éclats de tout ce que la langue véhicule, fait d’une parole qui irradie et qui n’oublie jamais que c’est sur la peau qu’elle court. BÉNÉDICTE HEIM, le 7 décembre à la librairie des Bateliers, à Strasbourg. lescontrebandiers.free.fr

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Par Nathalie Bach Photos : Alexis Delon

Japonoporno Au sein de la collection érotico-suggestive desseins éditée par chicmedias, La Nuit de Jérôme Mallien se distingue. Plutôt carrément porno et ostensiblement. Son auteur dédie sa « chronique sexuelle et émotionnelle », « exercice de mémoire » et « élégie cul » à Masuko, son amour japonais.

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Un dos. Le zinc. Une bière. La silhouette de Jérôme Mallien émet des grâces presque adolescentes. Il se retourne à l’écho de son nom, le temps d’une pupille laser, avant de déplier sa concentration. Jérôme Mallien est un homme sérieux qui prend soin de ne pas l’être. Le temps de la parole s’articule autour de ses paradoxes, même s’il s’en défend, à l’image du Japon où il a décidé de vivre depuis 2012. Se présentant volontiers comme « un dilettante, ou un amateur » il a été « gardien de nuit, dealer manœuvre, ouvrier, vendeur de livre et braqueur très occasionnel ». Il aime Lacan, le cul, Jean-Sébastien Bach, la littérature, les femmes, les hommes, tient un « rade » non loin d’Osaka et se passerait assez facilement d’évoquer son ancien métier de journaliste. Une situation pourtant impossible pour celui dont le talent a enflammé les chroniques cinématographiques pendant une trentaine d’années, en particulier aux Dernières Nouvelles d’Alsace. Et puis il y a la mémoire de ce personnage soufré, épavant son âme provoc’ dans les rues strasbourgeoises. Il en parle, se moque de lui, ne renie rien, jamais. La Nuit, ou Yoru, s’annonce en déclinaisons hautement sexuelles, philosophiques, psychanalytiques et littéraires, peuplée peut-être de cette volonté d’éclaircir un certain prisme occidental à la question du porno, du moins de sa représentation. À l’endroit si traditionnel de la séparation entre sexe et amour, Jérôme Mallien, sans rien prétendre, y caresse un champ de langage, une voie de dialogue possible dans laquelle la pornographie serait rendue à un état de grâce. Ou plus particulièrement la sienne. Il offre ici ses romans privés allumés de mangas-porn, trashe ses partenaires à la rythmique de ses mots – enfin, entre autres ! –, et capte les plans avec technicité parce que, quoiqu’il en dise et par-dessus tout il est fondamentalement un homme d’image. Alors, le Japon ne serait-il qu’un prétexte ? Dans ce cas précis cela apparaît comme une nécessité, un arrangement de vies avec lequel de toute évidence il a fini par trouver un certain apaisement. Il est toutefois vain de se fier aux apparences. Même si sa gueule de seul au monde trahit le fragile de toujours, il a l’écoute redoutable. Bracelets de cuir et bagues à tous les étages, il claque un vocabulaire cadencé et se contredit avec honnêteté. Avec cet étrange zozotement délivré par une bouche au dessin féminin. L’opacité, ce mot souvent convoqué par luimême à propos du Japon prend soudain un sens inattendu à la lumière de ce fractal voyou. Si Jérôme Mallien a quitté le cinéma, le cinéma, lui, ne l’a pas quitté. Jérôme Mallien est un homme mystérieux qui prend soin de ne pas le paraître.

Vous n’êtes plus journaliste ? J’ai un bar au Japon donc j’estime être barman. Je suis un amoureux des bars. Je fais la cuisine avec mon épouse, Masuko. On est deux. C’est une entreprise familiale, mais il est vrai que je me retrouve souvent à servir au bar, avec une clientèle essentiellement constituée de femmes, entre 45 et 50 ans. Comment expliquez-vous cette clientèle féminine ? Je ne sais pas. Un vieux barman français, j’ai l’impression que ça plaît. Votre vie au Japon s’explique par votre histoire d’amour avec votre épouse ? J’ai 61 ans. Je suis d’une génération qui a été facilement fascinée par le Japon. En tant que garçon des années 70-80, le Japon c’est Sakamoto, Oshima, les premiers mangas. Rien de très original. Mais oui, mon histoire d’amour avec ce pays s’est cristallisée autour d’une femme. Le Japon a changé ma vie, et il est en train de la changer. Émotionnellement, affectivement, intellectuellement. Vous avez votre empreinte à Strasbourg, votre écriture évidemment et une certaine mélancolie qui semble passée ? Oui, même si le Japon est un des pays de la mélancolie. Ce pays m’a sorti de la merde. Du vieux journaliste un peu enfermé dans sa spécialité. D’un certain système aussi et de ce que cela insère, de se couler dans un personnage. On transige, on joue, tout le monde connaît ça. Quand je suis parti là-bas, même si je connaissais Masuko depuis longtemps, je ne parlais pas du tout la langue, je la parle encore très mal, et d’une certaine façon j’ai été réduit au silence. C’est exactement le moment où j’en ai eu besoin. Un critique de cinéma, on lui demande son avis sur le cinéma évidemment. Après, on vous demande votre avis sur tout. Le Japon m’a coupé l’herbe sous le pied. On n’est peut-être pas loin de l’analyse, et je suis immensément reconnaissant à ce pays d’avoir permis ce silence. Pourquoi La Nuit ? La Nuit pourrait se définir comme la chronique de ce silence, et de ce qui l’occupe à tous les sens du terme. Peutêtre que cela a contribué à éloigner cette mélancolie qui pouvait me tuer, comme elle peut tuer tout le monde d’ailleurs.

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Vous répondez quoi à cette phrase d’Alain Badiou : « Que vous soyez nu(e), collé(e) à l’autre est une image, une représentation imaginaire. Le réel, c’est que la jouissance vous emporte loin, très loin de l’autre. » Je la comprends mal enfin je ne la comprends pas. Emporté loin de quoi ? Je n’aime pas cette idée. Cette espèce de néolyrisme de l’absolu bonheur physique. Pour les surréalistes, c’est Baudelaire, ça ne veut pas dire que je n’aime pas Baudelaire. Je me sens beaucoup plus terre à terre que ça, plus textuel. Je faisais allusion à Lacan, sur la fiction du rapport sexuel. C’est bien pour cette raison que j’aime Lacan. Il ne s’autorise pas à parler du réel, même s’il existe. Après c’est le langage. Et puis je n’aime pas le romantisme, ni dans les affaires de cœur ni dans les affaires de cul. Mais est-ce que tout cela est vrai ? J’ai appris à me méfier des mots, je fais gaffe désormais. Ce n’est que mon point de vue mais je trouve que vous avez la pornographie plutôt drôle… [Rires] Je suis content, mais content ! Et pour aller plus loin, une pornographie apaisée… Alors là, rien ne pouvait me faire plus plaisir ! À un moment, vous demandez à votre partenaire de pisser à travers son collant. Elle le fait et vous dit : « Pourquoi ? C’est dégueulasse ! » Et vous lui répondez : « Oui, c’est pour ça ! » Finalement, « elle sourit ». C’est une scène qui nous a beaucoup fait rire à l’époque tous les deux, c’est vrai ! Vous avez une vision toujours scopique dans les actes eux-mêmes. J’adore, depuis tout petit. Sexuellement je suis dans le voyeurisme.

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Porno ou érotique ? Je déteste l’érotisme. Le mot et la chose m’emmerdent. Pour en revenir au porno et particulièrement au manga, ce qui me plaît c’est qu’il transcende un peu. C’est une forme artistique que j’ai tendance à trouver intéressante, peut-être importante. C’est très trivial, le manga-porn, et même de très grande qualité, il reste absolument pornographique. L’érotisme m’apparaît comme une connerie, une branlette pour intellos. Est-ce que je suis un intello ou pas, je n’en sais rien. Ceci dit je n’ai rien contre la branlette. Et contre les intellos ? Je ne les aime pas mais l’expérience m’a prouvé qu’ils ne m’aimaient pas non plus. Et pourtant j’aurais eu à peu près tout pour pouvoir rentrer dans la, ou les chapelles, mais ça ne s’est pas fait. Un regret ? Une satisfaction !

Vous les différenciez, ces deux affaires ? Non, pas un instant ! En Occident pourtant c’est fréquent. La pornographie est la plupart du temps péjorative, négative. Ou tout de suite intellectualisée pour qu’elle soit recevable. Je trouve ça nul. Au Japon, je ne peux pas dire et par rapport au cul non plus, tout ça reste tout neuf pour moi. Il y a des choses que je ne comprends pas encore très bien, que je ne perçois pas. J’y vis depuis 4 ans, qu’est-ce que c’est au regard de toute une existence ? Et c’est le sujet du bouquin finalement, un mec qui est en train de chercher la réalité du pays à travers laquelle il vit. J’essaie de piger ce pays.


On a pourtant l’impression d’un pays dont émane un grand refoulement, d’où la surexistence de la pornographie et de ses extrêmes. C’est en grande partie vrai, ce n’est pas un cliché, bien sûr c’est lié. Il y a ce formidable bouquin d’Agnès Giard, L’imaginaire érotique au Japon et qui fait en grande partie le tour de la question. Le Japon a été entre le XVIe et le XIXe siècle complètement clos sur lui-même, et après les Américains débarquent. La mondialisation qui ne disait pas encore son nom fait déjà son boulot à ce moment-là. Avant, c’était un endroit où le sexe était « open », peut-être pas libéré, mais « open ». Et tout à coup les angloprotestants débarquent en 1854 en infligeant leur morale verrouillée, exactement comme ils vont infliger la bombe atomique plus tard. Et après la Seconde Guerre mondiale, ça a été encore pire. Le rapport à la nudité et à la représentation du sexe change. Il s’est passé quelque chose historiquement, culturellement. Les Américains des États-Unis d’Amérique portent une lourde responsabilité dans la déliquescence absolue d’une civilisation qui a été magnifique et qui n’a plus ni la capacité ni la latitude de l’être encore. Pour moi, c’est un crime absolu. Dans ce sens, le Japon est sûrement dans cet espace-temps de la frustration évoquée tout à l’heure et dans un autre espace-temps d’une liberté passée. Mais je ne veux pas tenir de discours définitif là-dessus, je connais encore trop mal ce pays. Je n’aurai jamais les réponses, une vie n’y suffirait pas et je n’ai plus une vie. Mais c’est vrai que le Japon est sexuellement très intéressant, ne serait-ce que parce qu’ils, enfin elles, nous aiment beaucoup, c’est hallucinant ! Vous écrivez : « La pornographie, c’est le désir ». Vous semblez n’être dupe d’aucuns de vos désirs. Je n’aurai pas pu faire ce livre il y a 5 ou 6 ans.

Parce que c’était avant le Japon ? Aussi, oui. J’ai bossé longtemps à Strasbourg. Je trouve que c’est facile de prétendre ou de croire savoir et pendant longtemps il m’a plu ce pseudo statut de journaliste culturel. C’est fun, tu bois à l’œil, tu croises des stars, et un jour tu trouves ça absurde. Et si tu as envie d’une porte de sortie, qu’elle est-elle ? J’ai pu partir, j’ai eu cette possibilité. Avec ce bouquin je peux enfin mettre les cartes sur table et me dire que peut-être ça peut intéresser quelqu’un. Je n’ai pas besoin d’arguties théologiques, je raconte les choses, c’est ma vie, du moins une partie. Quand j’ai terminé La Nuit, je me suis dit que, définitivement, vous étiez un amoureux. [Il change d’expression et plonge sa tête vers l’iPad, ndlr] Ah oui ! Alors là oui ! Je suis amoureux, encore une fois ça peut paraître terriblement frimeur mais j’ai été un amoureux toute ma vie ! À chaque fois c’est le bordel mais oui, oui, je suis un mec amoureux ! Mon rêve absolu, c’est de finir ma vie à Tomonoura. C’est un village de pêcheurs, c’est le village de Ponyio sur la falaise de Myazaki. J’aimerais m’y installer dans 3 ou 4 ans avec Masuko et y terminer ma vie !

L’important c’est d’aimer ? Un de mes films fétiches ! Vous voyez, je suis gonflé de dire ça, je dis que je ne suis pas un romantique et je le pense toujours, hein ? Mais comme m’a dit un jour le réalisateur Nicolas Klotz : « Tu fais partie des romantiques qui détestent le romantisme, c’est la race la plus dangereuse. » Dans toutes les histoires décrites, il n’y a pas une femme dont je n’ai pas été amoureux, peut-être pas toujours éperdument, mais fortement à chaque fois. La Nuit, Jérôme Mallien, chicmedias, collection desseins

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Par Antoine Couder

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Neonlicht Publié une première fois en 2000, Le Chant de la machine vient d’être reédité dans une version augmentée chez Allia. Rencontre avec le co-auteur de cet ouvrage-culte, David Blot. Que représente pour vous cette nouvelle édition, presque 15 ans après la première et le suicide de Mathias – Cousin, l’autre auteur ? L’ouvrage est sorti successivement chez deux éditeurs, Delcourt puis Manolosanctis. Avec Allia, on installe le titre dans la durée, en y ajoutant notamment un chapitre consacré à notre rencontre avec les membres de New Order. L’épisode est important, parce que ce groupe est le vrai point de passage entre notre culture rock et l’électronique, entre les guitares et les machines. Lorsque le livre est sorti, il ne s’est vendu qu’auprès d’un cercle de spécialisés, et d’ailleurs, je me dis parfois que si le succès avait été au rendez-vous plus tôt, les choses auraient peut-être été bien différentes. Mais on ne refait pas l’histoire… La nôtre est d’abord celle de deux fous de BD, très marqués par Crumb qui habitaient dans le même immeuble et travaillaient chez l’un, chez l’autre, en s’amusant énormément. Vous considérez-vous comme un acteur de cette histoire, un journaliste qui témoigne ou un créateur de docu-fiction ? Un peu de tout cela. Sur la documentation, on a beaucoup tâtonné ; c’était une époque où peu de sources étaient disponibles. Il n’était pas naturel de vouloir raconter l’histoire en BD, ni de travailler sur des événements qui se déroulaient la nuit ! Nous voulions raconter ce que nous vivions comme quelque chose de totalement nouveau et du coup, on a beaucoup improvisé. Mathias dessinait David Mancuso du Loft [décédé le 14 novembre 2016, ndlr] sans avoir jamais vu son visage. Idem pour Tom Moulton : on nous avait dit qu’il ressemblait au cow-boy de Marlboro, alors on s’en est inspiré... Progressivement, on a fini par disposer de beaucoup d’infos et on a reconstitué le puzzle en conservant un peu de notre imaginaire.

Le chant de la Machine est une sorte de manifeste de ce que deviendra la french touch. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la nouvelle édition est préfacée par les Daft Punk qui insistent sur le double enjeu de l’époque : aller vers l’inconnu mais en même temps, ne pas oublier ce qu’ils appellent les « teachers ». J‘ai rencontré Thomas Bangalter lors d’une de mes soirées d’anniversaire. On a tout de suite accroché, même si je ne connaissais pas vraiment sa musique. On se rejoignait sur le fait qu’il ne se passait pas grand-chose en France. C’est un point important de notre histoire. Mais d’un point de vue plus journalistique – même si je ne me considère pas comme un journaliste, encore moins comme un historien –, c’est le moment où on a vraiment compris qu’il n’y avait pas qu’un seul monde underground dans la pop culture, qu’il n’y avait pas que le rock… C’est là le lien entre l’inconnu et les grands anciens. Ensuite, ça a été compliqué… De l’avis général, ça semblait toujours plus correct de parler de la modernité de Morissey que de celle de LL Cool J !

Aujourd’hui, l’histoire de la musique populaire est suffisament étendue et documentée pour que s’y confrontent plusieurs générations. Que pensez-vous de tous ces jeunes gens qui adorent la musique autant que vous ? Je crois que la jeune génération est beaucoup plus tolérante que nous l’avons été. Nous vivions dans des chapelles dogmatiques et agressives, ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui. Internet a pacifié tout ça en permettant d’hybrider les styles et les influences. Le plus incroyable, c’est peut-être la logique des références de ceux qui n’ont pas vécu à notre époque : ils connaissent Arthur Russell mais pas Yello, A Certain ratio mais pas Prefab Sprout… Pour moi, c’est un mystère et c’est sans doute de là que vient la créativité des plus jeunes, d’un autre parcours avec l’histoire de la musique. Le chant de la machine, David Blot & Mathias Cousin, Allia

Dans cette histoire, il y a ce grand tournant que rapporte Raphaël Malkin dans son livre Music better sounds better with you, votre critique élogieuse du premier album des Daft punk, caviardé avant publication dans les Inrocks… Ça a été un moment de rupture, en effet. J’étais tellement convaincu que tout cela allait devenir énorme… Mais ce qui est ironique aujourd’hui, alors que la french touch est devenue un phénomène mondial, totalement reconnu, c’est la pointe de nostalgie que je cultive autour de ça. Est-ce que le succès des Daft m’a fait perdre un peu de mon côté « chevalier blanc » ? Peut-être… C’est vrai que c’est surtout le combat qui m’excite, pas tellement ce qui vient après …

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Par Fanny Ménéghin Photo : Arno Paul

La mélodie de l’irréel

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Entre rock poétique et ambiance onirique, Lescop transporte son public dans un univers couvé par les monstres sacrés de la chanson française, Daniel Darc et Alain Bashung. Ton deuxième album, Echo, est sorti fin octobre. Une des premières chansons qu’on a découverte sur Internet est David Palmer, qui est cet homme ? C’est un personnage fictif qui a un nom très banal et très courant. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il est une espèce de noctambule qui essaye de croire en lui-même à travers les autres. Il fait de son mieux pour trouver son chemin. C’est un peu un menteur, un peu un tricheur, c’est surtout quelqu’un de très tourmenté. Le morceau Echo, qui est également le titre de ton album, est le plus planant et le plus hypnotisant, est-ce la tonalité que tu as voulu donner à ton album ? Oui, il peut y avoir un aspect comme ça. De toute façon, je pense qu’une bonne chanson te met forcément dans un état de conscience modifié. Effectivement, avec Echo on a cherché à donner ce genre d’atmosphère répétitive et hypnotique. Pour écrire, as-tu l’habitude de te mettre dans ce même genre d’état, dans une bulle, en dehors du quotidien ? Oui, j’essaye de me mettre en dehors du quotidien et ça se ressent dans l’écriture. La vie de tous les jours ne me suffit pas. Les simples choses qui arrivent dans la vie ne me divertissent pas assez pour que je m’en satisfasse. Donc j’ai besoin d’inventer des histoires, de me projeter dans des sensations, dans des fictions, qui, pour moi, enrichissent la vie. Il ne devrait pas y avoir une si grande dichotomie entre le réel et l’irréel. Je pense que c’est le grand problème de notre époque. Bruce Lee disait : « Il faut mettre un peu de réalité dans son irréalité, et un peu d’irréalité dans sa réalité », c’est mon but en tant qu’auteur de chanson. J’essaye d’effacer la frontière qu’il peut y avoir entre les deux. Le concret et le fantasme doivent s’inspirer l’un entre l’autre.

Tu aimes chanter des histoires, alors pourquoi ne pas faire aussi un film ? J’ai co-écrit un scénario et mon prochain projet c’est de le faire réaliser et de jouer dedans. Pour résumer, c’est un polar froid qui se passe en une nuit. Des films ou des réalisateurs t’inspirent-ils particulièrement ? Je pense que s’il y a un film qui pourrait représenter l’album Echo c’est Belle De Jour de Luis Buñuel. Il y a justement ce côté bien ancré dans la réalité et pas du tout en même temps. On se situe entre le réel et l’onirique. C’est ce que tu recherches en permanence on dirait … Oui. Le cinéma expérimental ou la musique concrète, l’électroacoustique, influencent la culture populaire. C’est bien que ça se fasse dans ce sens-là. Il faut des œuvres qui partent très loin pour pouvoir amener le divertissement populaire dans des zones d’inconfort et jouer avec le public : l’amuser, l’émoustiller, l’agacer parfois. C’est le but de l’art contemporain. Je ne fais pas de la musique concrète, mais je pense qu’il faut mettre un peu de ça dans la musique populaire, car c’est amusant et stimulant. Tu as eu une relation très proche avec Daniel Darc, on peut dire qu’il était ton mentor, peux-tu me parler un peu de lui ? C’est quelqu’un qui m’a beaucoup influencé artistiquement et humainement. Je le trouvais très inspirant. Il savait montrer qu’on peut être radical dans son propos et sa façon d’être, tout en n’étant pas une tête de con. Il était très fier de ses origines prolétariennes, il n’était pas un bourgeois et il ne voulait pas en être un. Cette façon de penser m’a beaucoup influencé aussi, car je ne veux pas non plus être un bourgeois de la chanson. Ça ne veut pas dire que je ne veux pas de succès : c’est bien et intéressant, car des gens écoutent ce que tu fais, et c’est super. Mais je ne veux pas être un notable de la chanson française, faire partie de la jet-set ou d’un groupe d’initiés. LESCOP, concert le 3 décembre aux Trinitaires, à Metz www.trinitaires-bam.fr

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Par Séverine Manouvrier

Born to be wild La nouvelle édition du festival de musiques contemporaines Rainy Days, nommée Into the wild, s’annonce des plus audacieuses. Après Suspens, Switch the light on, Take your time, Good Luck les années précédentes ; place à l’énergie brute qui surprend et bouscule les codes. Ça se passe à la Philharmonie, au Grand Théâtre, au Mudam, à l’Abbaye de Neumünster, dans les caves du Casino, mais aussi dans les friches et autres industries à l’abandon des abords de la ville de Luxembourg. Le festival de musique nouvelle Into the wild, Rainy Days 2016 explore, en intérieur et extérieur, des paysages sonores éclectiques, énergiques, sauvages, comme son nom l’indique. On ne peut s’empêcher d’y voir une allusion au film de Sean Penn, ode à la nature et à l’abrogation des conventions sociales. C’est dans cet esprit-là, en effet, que Bernard Günther, son directeur artistique, a défini sa programmation. Ouverture du festival le vendredi 2 décembre au Grand Auditorium avec l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg (OPL) pour un concert Berlin-Helsinki : Kraft de Magnus Lindberg ou « la réponse de la musique d’orchestre au punk rock » et la dernière symphonie de Jean Sibelius. La soirée s’achève avec Harri Kaitila & The Riku Niemi pour Tango Ensemble. Les jours suivants, on croisera les crocodiles de Distractfold, venus de Manchester, pour apprécier une musique instrumentale, électronique et hybride lors du concert Sound Theatre with Crocodiles. Un deuxième concert de l’OPL, sous la direction d’Ilan Volkov, nous donne à entendre la Symphonie n°5 Sommer-Sagnsdrama de Rued Langgaard et la Symphonie n°4 de Jorge E. López. Les Noise Watchers

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s’immergent dans la Forêt profonde de leur musique acousmatique (une forêt de palmiers en aluminium installée dans le Jardin des sculptures du Mudam) avec leur orchestre de hautparleurs, Tom Braqué et le Tuba Consort Luxembourg : entre art et nature, des compositions de Francis Dhomont, François Bayle et Luc Ferrari ainsi que neuf pièces de compositeurs luxembourgeois. Une composition « vraiment très sauvage » de Pierluigi Billone, Phace, explore la voix de soprano d’Anna Clare Hauf. On note la présence du London Jazz Composers Orchestra pour une soirée free jazz, d’Alexander Schubert qui propose son concert installation Black Mirror (une aventure nocturne en bus vers un hôtel abandonné hors de la ville, à l’arrivée, effets d’orage au stroboscope sur une musique jouée par les musiciens des United Instruments of Lucilin). David Helbich, lui, nous invite sur le parking d’un supermarché. L’École de Musique de l’UGDA (Union Grand-Duc Adolphe) se produit à l’Abbaye de Neumünster pour transformer le rocher du Bock en un panorama sonore. Le festival se termine dans les caves du Casino avec la soirée JSX : rainy days finale du turntablist Jorge Sánchez-Chiong, virtuose des platines. C’est sauvagement réjouissant, on vous aura prévenus ! FESTIVAL « INTO THE WILD » RAINY DAYS du 2 au 11 décembre, à Luxembourg www.rainydays.lu


Par Adeline Poidevin Segura

Art Dense Le festival Art Danse favorise chaque année la diversité des propositions s’adressant dans le même temps aux novices et aux experts de la danse contemporaine. Cette année, les directeurs du CCN de Bourgogne Franche-Comté bénéficient d’une belle visibilité avec Waves et Husaïs/Après-Midi. Héla Fattoumi et Eric Lamoureux, tandem formé à la fin des années 80 autour de projets chorégraphiques audacieux, sont nommés en 2015 à la direction du Centre Chorégraphique National / VIADANSE installé à Belfort. À l’occasion du festival Art Danse, ils présenteront Waves, une création imaginée en collaboration avec le compositeur et interprète suédois Peter Von Poehl puis, Husaïs / Après-Midi, deux pièces de jeunesse proposées en diptyque. En trente cinq ans de connivence et de projets artistiques communs, Fattoumi & Lamoureux représentent une génération de chorégraphes. Avec Waves, ils délaissent les thématiques sociétales qui les ont souvent inspirés pour se consacrer à la danse dans son expression la plus pure. Cette pièce écrite pour huit danseurs est portée par la musique originale de Peter Von Poehl, petit prince du post-rock suédois. Accompagné sur scène de deux autres musiciens, il joue les lignes de guitare d’une pièce musicale à l’écriture fluide qui laisse place aux modulations et qui se veut, elle aussi, libre comme la vague. Les danseurs évoluent dans l’espace comme un banc, un ensemble mouvant aux couleurs chamarrées qui se déplace en chœur et sans hiérarchie, surgissant d’une vague noire Soulages qui tapisse le plateau. Husaïs & Après-Midi sont deux pièces distinctes présentées ensemble comme une micro rétrospective, il s’agit des premières créations de la compagnie Fattoumi / Lamoureux. À la différence de Waves, c’est une sobriété méticuleuse qui domine ces œuvres.

Lors de sa création, en 1988, Husaïs est une pièce qui se détache des productions de son temps, un duo concis et grave qui remporte l’adhésion du monde de la danse ainsi que de nombreuses distinctions et prix d’interprétations. Très peu de temps après le succès d’Husaïs, ils créent Après-Midi en 1991, avec la complicité d’Éric Affergan. En intégrant un tiers dans leur processus de création, ils font vaciller l’équilibre connu et maîtrisé pour chercher une nouvelle stabilité. Ils passent avec cette pièce de l’altérité complémentaire du duo à une combinaison triangulaire plus complexe. En confiant le soin à de jeunes danseurs d’interpréter leurs pièces de jeunesse, les co-directeurs de VIADANSE assurent une transmission aux allures de rite de passage et confirment la modernité des pratiques chorégraphiques de leurs débuts. WAVES, danse le 17 janvier 2017 au théâtre Port Nord, à Chalon-sur-Saône www.art-danse.org HUSAIS & APRES MIDI, danse le 26 janvier 2017 à la salle Jacques Fornier, à Dijon www.tdb-cdn.com / www.art-danse.org

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Soft Hair Soft Hair / Weird World

Ces deux-là, on les épouserait presque ! Connan Mockasin et Sam Dust se sont rencontrés quand le premier des deux ouvrait pour les magnifiques Late of the Pier, le groupe du second. Depuis, Sam est devenu le claviériste attitré de Connan, y compris quand ils ont servi tous deux de backing-band à Charlotte Gainsbourg ou collaboré avec James Blake. Bref, ils ne se quittent plus. Pas étonnant de les retrouver sous la douche ensemble dans un clip hilarant ni de les voir s’associer dans le cadre d’un projet parallèle à leurs productions respectives, juste synthèse de ce qu’ils font par ailleurs : une pop mielleuse dont ils ont le secret, avec moult gimmicks électroniques et autres facéties. Le psychédélisme s’en trouve sublimé, un peu comme si Can avait croisé Funkaledic ou quelque chose comme ça. Avec ces deux zozos, il faut bien l’admettre : il se passe toujours quelque chose d’étrange et de lumineux à la fois, c’est jouissif à tous les endroits, même si la mélancolie n’est jamais bien loin. (E.A.)

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SHIRLEY COLLINS

ALEX IZENBERG

Lodestar / Domino

Harlequin / Weird World

On a presque tendance à oublier l’importance du folk véritable pour la culture anglaise. The Incredible String Band ou Fairport Convention ont eu une influence sur toute une génération de musiciens de Led Zeppelin à Wire, ou plus récemment sur David Tibet de Current 93 ou même Radiohead. Tous se sont abreuvés à la source de Shirley Collins. Dès la fin des années 50, cette chanteuse britannique a posé les bases d’une relation intime à la chanson médiévale anglaise dans une forme qu’elle a maintenue pure jusqu’à sa retraite anticipée pour cause de dysphonie. Son retour avec ce chef-d’œuvre porteur d’une tradition folk séculaire, sèche, constitue un événement considérable. (E.A.)

Il n’arrive pas si souvent qu’une voix se distingue immédiatement. Dès la première écoute, celle du Californien Alex Izenberg nous trouble. Il faut chercher bien loin une telle fragilité pour évoquer la réalité du quotidien. D’autant plus que celle-ci est renforcée par une orchestration comme on en rencontre plus depuis Van Dyke Parks – la plus évidente des références pour dire l’inconfort de ce disque-là. Les amateurs de Randy Newman ou Lee Hazlewood reconnaîtront quelque chose de familier dans ce qui s’apparente à un jazz vocal solaire, aussi bancal que réjouissant. Un immense artiste est né ! (E.A.)

LEÏLA MARTIAL HIS CLANCYNESS Isolation Culture / Mapple Death Records De bonnes nouvelles en provenance de Bologne : Jonathan Clancy et son band italo-canadien se portent bien. Avec ce nouvel album, il nous prouve que ses premières tentatives ne constituaient pas une vaine promesse. Avec sa plastic pop 80’s acidulée, il explore plus loin la voie d’un psychédélisme très personnel : même dissimulées derrière le voile électrique, la lisibilité de ses sublimes mélodies reste entière. Et quand la saturation devient plus forte ou que la rythmique s’accélère, la maîtrise du propos impressionne. Il est grand temps de se pencher un peu plus sur le cas de cet artiste aussi discret qu’irrésistiblement charismatique. (E.A.)

Baabel / Laborie jazz Avec ce second album, Leïla Martial fait sensation. Son approche vocale est unique, pleine de variations. Animée par un hallucinant scat protéiforme et diabolique, elle surfe sur un jazz-rock tout en puissance maîtrisé par la guitare de Pierre Tereygeol et la rythmique du batteur Éric Perez, avec en guest-star le bouillonnant saxophoniste Émile Parisien sur deux titres. Capable de gambader sur les chemins les plus escarpés à l’image de son animal-fétiche, la chèvre, dont elle dit apprécier le caractère « aventureux et impulsif », Leïla Martial nous renverse littéralement. Bondissant d’un relief à l’autre, Baabel est l’un des albums indispensables de cette année pour tous les amoureux de jazz libre. (B.B.)


6 JOURS • 50 ARTISTES • 50 RENDEZ-VOUS • 5 AGGLOMERATIONS

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Toute la programmation sur

W W W. P O U D RI E RE .C O M


Patience De Daniel Clowes / Cornélius Après le thriller lynchien dans David Boring et Comme un gant de velours pris dans la fonte ou l’univers des super-héros avec Le Rayon de la mort, Daniel Clowes revisite le polar et la sciencefiction avec Patience. Dans un futur kitschouille, Jack, désespéré et aigri, cherche sans succès l’assassin de sa bien-aimée Patience, survenu vingt ans plus tôt. Lorsqu’il découvre la mystérieuse « sauce » lui permettant de voyager dans le temps, il plonge dans le passé de Patience et devient un ange gardien vengeur et instable, traquant aveuglément ses assassins potentiels. Dans ce récit tordu, fiévreux et dérangeant, comme il se doit chez Clowes, l’auteur fait à nouveau la preuve de son talent de conteur. Mais c’est la recherche d’amour et de stabilité dans un monde absurde et hostile qui est à nouveau au centre de Patience, que l’on attendait fébrilement depuis cinq ans. Toujours habité par une galerie de losers, de tronches tordues et de paumés attendrissants, ce dernier essai du maître est aussi haletant que génialement bizarroïde. (B.B.)

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L’apparition

1964

De Perrine Le Querrec / Éditions Lunatique

De Kai Pohl / Médiapop

C’est dans un village isolé du reste du monde, lové au pied d’une montagne, qu’auront lieu les Apparitions. Ce qu’on ne tarde pas (une fois la possibilité du mensonge écartée) à appeler un miracle captive bientôt tous les villageois, la foule venue d’ailleurs, tous venus contempler trois gamines devant l’Apparition. Pendant le spectacle de ces transes, les corps se tordent au-delà de ce que l’anatomie permet, l’extase illumine les consciences des trois enfants et tout le monde, ceux qui y croient comme ceux qui n’y croient pas retiennent leur souffle. Pour raconter ce qui dépasse l’entendement, Perrine Le Querrec est bien obligée de réinventer une langue, sa plume est un doux poème qui se fait violence, un poème qui se lit avec les tripes. (M.M)

Une guerre d’extermination. Espagne 1936-45 de Paul Preston / Belin On l’oublie à tort, mais la Guerre d’Espagne est annonciatrice des drames de la Seconde Guerre mondiale : les politiques d’extermination systématique ont été planifiées en amont, bien avant la victoire des Républicains aux élections de 1936 et aux opérations de sédition des fascistes. Certains dans l’ombre n’ont fait qu’attendre le début des hostilités pour mettre en œuvre leur basse besogne assassine. Sans complaisance, Paul Preston nous livre les détails de ce qu’il a baptisé en anglais The Spanish Holocaust. C’est parfois insoutenable, mais tellement éclairant sur la plongée d’une humanité dans les tréfonds du chaos. (E.A.)

Des chats porte-bonheur en couverture, la patte levée vers le destin, leur chair de porcelaine japonaise a été remplacée par du plastique métallisé. Autrefois Marker avait filmé ces talismans populaires dans Sans Soleil. En présentant ces mêmes objets intrigants, l’ouverture visuelle de 1964 donne le ton. « Pour être en conformité avec les nécessités du marché, le sujet masculin du pouvoir impose le silence à son âme » est le sous titre de ce texte de Kai Pohl, poète, performeur, plasticien, éditeur né en Allemagne en 1964. Comment viton dans l’occident ultralibérale post-moderne ? Le poème usant du cut-up, noue fragments autobiographiques et réflexions enlevées sur une société asphyxiante. (F.A.)

Les Terminaisons nerveuses D’Éric Duboys / Éditions La clé à molette Si La Bruyère avait signé Les Terminaisons nerveuses, il les aurait découpées en chapitres intitulés Des pères, De la transmission du sentiment fraternel ou encore Des pathologies mentales dans la campagne française des Trente Glorieuses. Mais c’est Éric Duboys qui retourne sur les traces de son enfance et nous livre cette galerie de Caractères, portraits écrits avec un naturalisme distancié, presque féroce tant il s’interdit toute complaisance pour ceux qui ont pourtant été ses proches. Le regard porté sur ceux et ce qu’il a pu voir n’est pas celui d’un enfant, mais d’un anthropologue revenu sur les lieux du crime, ces hameaux et fermes isolés où les drames familiaux sont tout aussi terribles que fondateurs. (M.M)


guide moderne de la vie magazine gratuit

25.11 2016

nouvelles de l’île des bienheureux

08.01 2017

AR T & CU LTU R E EN AU TR I CHE DEP U I S L E 1 9 e SI È CLE Œuvres de Johann Fischbach, Andreas Groll, Rudolf Koppitz, Anna Koppitz, Zbyneˇk Sekal, František Lesák, Seiichi Furuya, Carla Åhlander, Gernot Wieland, Ramesch Daha, Cäcilia Brown, Michèle Pagel Commissaire invitée : Bettina Klein

MONTBÉLIARD MUSÉE DU CHÂTEAU DES DUCS DE WURTEMBERG 1 9 N O V E M B R E 201 6 – 5 M A R S 201 7

Encoding thE urban kunsthallEmulhousE.com

En partenariat avec la kunsthaus baselland www.kunsthausbaselland.ch

Seiichi Furuya, Staatsgrenze 1981-1983 - Unterretzbach, 1983 Tirage argentique, 50 x 60 cm. Courtesy Galerie Thomas Fischer, Berlin.


Ni Dieu ni maître De Tancrède Ramonet / Arte éditions

Les années Obama De Norma Percy / Arte éditions L’anecdote veut que l’administration Obama ait fait longuement patienter Norma Percy, la réalisatrice de cette magnifique série documentaire en 4 parties, avant d’accepter une interview du président. Et pourtant, Barack Obama est bien là pour témoigner de ses huit années passées à la Maison Blanche, lui et ses principaux collaborateurs. On découvre la réalité du pouvoir et tous ces moments où il faut prendre des décisions essentielles pour le pays, et parfois même pour le reste du monde. Ce qui reste troublant, c’est la mécanique des mouvements contraires qui empêche. Qui fait que finalement non, un chef de l’État ne peut pas tout. Certains parleraient de contre-pouvoir nécessaire, d’autres constatent que malgré son charisme, malgré son intelligence, Obama a dû lutter face aux résistances – presque au sens psychanalytique du terme. Ça nous fait porter un regard différent sur nos politiques, et plutôt que de les accabler sans cesse, on cherche à mieux comprendre ce qui conduit le peuple et certains de ses représentants à prendre des décisions contraires au bon sens. C’est d’autant plus alarmant au moment de l’avènement de l’administration Trump. (E.A.)

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On le sait, l’Histoire est capricieuse : elle se veut sélective, parce qu’elle émane trop souvent des hommes de pouvoir. Comment expliquer sinon que l’idéal formulé par tant et tant de gens soient tu depuis si longtemps. L’anarchisme a été discrédité quand il a conduit les terroristes à poser des bombes en France à la fin du XIXe, mais les idées étaient là : égalitaires, libertaires. Elles ont conduit à de belles tentatives au cours de la guerre d’Espagne, à Barcelone. Cette série en deux parties nous amène à reconsidérer notre relation à l’anarchisme, loin des clichés, loin même des fantasmes. Et à nous dire qu’en cette période de désœuvrement politique, une voie reste possible. (E.A.)

La Colline a des yeux De Wes Craven / Carlotta Pour ceux qui détestent les vaines réjouissances de la fin de l’année, voilà le film qu’il leur faut. Oh, bien sûr, on est loin du chef d’œuvre et l’on peut s’interroger sur la dimension culte d’une réalisation aussi incertaine – et que dire de l’interprétation plus qu’hasardeuse de ce classique de l’horreur ! Mais force est d’admettre qu’il y a quelque chose de très angoissant derrière le récit de cette famille américaine perdue dans le désert et vouée au saccage par une fratrie de semi dégénérés : une volonté de faire table rase de l’idéal touristique et consumériste  ! De manière sanglante et souvent hilarante. (E.A.)

Little Big Man Peaky Blinders saison 1 + 2 De Steven Knight / Arte éditions Birmingham, 1919. Le fascinant clan Shelby, mené de main de maître par Tommy Shelby – incarné par le (très) beau Cillian Murphy –, laisse planer sur la ville une terreur sourde. Du pub du coin aux paris hippiques, jusqu’au moindre passage de quelque mafioso, le clan contrôle tout. La série, à l’esthétique aussi saisissante qu’exigeante, est rythmée par l’accent irrésistible des personnages et par une utilisation anachronique (et jouissive) de la musique : Nick Cave and the Bad Seeds, PJ Harvey, White Stripes ou Tom Waits… Sans doute la meilleure série de la décennie. (C.B.)

D’Arthur Penn / Carlotta Beaucoup d’entre nous se souviennent, enfants, de la diffusion à la télévision de cette production américaine typique du début des années 70. Jusqu’alors l’indien avait servi de faire-valoir à de grandes scènes épiques où généralement il jouait le mort. Mais là, il prenait vie sous les traits de Jack Crabb, dernier survivant de la bataille de Little Bighorn, un blanc adopté par les Cheyennes. Et même si le film souffre de quelques faiblesses, le point de vue qu’il adoptait avec ce contre-emploi parfait – magnifique Dustin Hoffman en Little Big Man ! – s’avérait déterminant dans la prise de conscience de la réalité du sort des Indiens. Une fresque bien singulière à revoir aujourd’hui. (E.A.)


ARSENAL

Musique de chambre Laärsen

CITÉ MUSICALE – METZ

MAR 13 DÉC. 2016

on ress er-b i t r n a ca les ue vaub char r ace de la an) l p d • 1, gle lan r rtem à l’an gent b ancy.f us a y( er -n camp 0 nanc e du s w.ensa 0 u 54 0 e la r .61 • ww 1 et d 3.41.6 8 03.

2.0 V I VA L_ D I FRANC_ESCO TRISTANO QUA T_U_OR MO_D I GLIANI

3 avenue Ney 57000 Metz + 33 (0)3 87 74 16 16

www.arsenal-metz.fr

www.citemusicale-metz.fr

L’Epcc Metz en Scènes reçoit le soutien financier de la Ville de Metz, de la Région Grand Est et de la Drac Grand Est. Licences 1-1024928 / 2-1024929 / 3-1024930

DNAP (bac+3) & DNSEP/master (bac+5)

Portes ouvertes Samedi 28 janvier 2017 10h —————— 20h École Supérieure d’Art de Lorraine 1, rue de la Citadelle Metz / option art & communication 03 87 39 61 30 www.esalorraine.fr metz@esalorraine.fr

Art, Design & Design textile

Portes Ouvertes –Mulhouse 27 & 28 jan. 2017 ven. : 14h-18h sam. : 10h-18h Rencontres avec étudiants et enseignants, conférences, expositions de travaux d’étudiants, découverte des ateliers www.hear.fr

Établissement public sous la tutelle pédagogique du ministère de 93 la Culture.

© Pascal Bichain

ET


Regard n°5 Par Nathalie Bach

Un Rêve d’automne à Strasbourg Il y a des rêves dont on ne voudrait jamais se réveiller. Non pas qu’ils soient beaux ou particulièrement heureux mais parce qu’ils inscrivent un principe de réalité acceptable. C’est certainement une des magies du théâtre de Jon Fosse. Ses personnages, rarement nommés, actionnent la question de l’être dans une mécanique de répétition rappelant simplement au désir de vie. Les situations font l’objet d’un traitement minimal, la langue est quelquefois au-delà de l’ellipse et le sujet n’en est pas forcément un. Le seul sujet véritable chez Jon Fosse, c’est la relation. Traduite dans plus de quarante langues par Terje Sinding (Arche éditeur), l’écriture de ce génie norvégien traque avec obsession tous les signifiants en creux. « Le langage dit tour à tour une chose et son contraire et autre chose encore. » Rêve d’automne en est peut-être la démonstration la plus caractéristique dans le sens ou l’amour, le désir et la mort accordent leurs envers à l’infini. Un travail d’orfèvre où la parole fait office d’action, et quelquefois, de corps. Un exercice de frustration aussi, dédié à la puissance du silence. Sans oublier le rire, arrivant comme de furtives mais vraies consolations.

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Olivier Chapelet s’est brillamment emparé de la mise en scène de ce Rêve d’automne, en en détournant tous les chausse-trappes. Sur le plateau, un cimetière. Morts et vivants y évoluent dans une temporalité incertaine. Subtilement accompagnés, les comédiens offrent tous une partition au cordeau. Jean Lorrain et Françoise Lervy (irrésistible) sont le Père et la Mère, Blanche Giraud-Beauregardt incarne Gry avec finesse. Le rôle de l’Homme fagocite tout le talent de Fred Cacheux. Aude Koegler, enfin, transcende son personnage – la Femme – par une intensité et un jeu d’une rare précision. Musique, lumière, scénographie sont au diapason de ce moment de grâce et le parti pris du sur titrage rend habilement compte de l’épreuve du texte. Cette création strasbourgeoise restitue l’humanité de Jon Fosse dans sa vérité la plus tangible, à savoir, si nous en sommes capables, la nôtre. Faisons que cela ne soit pas qu’un rêve…


A world within a world n°7 Par Emmanuel Abela, photo : Léa Fabing

De ce monde je ne sais rien Nous remplissons les cuves de notre conscience avec des mots dont le sens s’est tari depuis bien longtemps. J’essaie de me souvenir pourtant. Rien n’y fait : les mêmes images, les mêmes sensations, comme une litanie. Tout au plus puis-je isoler cet instant où Micha, le meilleur ami de mon oncle, est venu me chercher. Il nous proposa de passer la nuit chez lui. Ne sachant plus où aller avec mes parents, nous acceptâmes. Il ne nous restait que trois kilomètres à marcher pour rallier Nemyriv. Nous n’avions parcouru que huit cents mètres qu’un cycliste nous arrêta. Mon père lui donna tout notre argent, sa montre à gousset, sa chevalière et son alliance en or. Sans dire un mot, l’homme qui avait brandi une arme la rangea dans la poche de sa large parka, enfourcha son vélo et s’éloigna. Moins d’une demi-heure plus tard, nous arrivâmes sans encombre au village. Micha nous conduisit chez lui et nous installa dans la grange à l’arrière de sa maison, sur de la paille. Inutile de dire que nous ne dormîmes pas cette nuit-là. Pas plus que les suivantes. La situation n’était pas enviable, elle l’était pourtant tellement plus que pour beaucoup d’entre nous qui n’avaient nulle part où se réfugier.

Très régulièrement, Micha venait nous rendre visite : « Soyez sans crainte, je partagerai avec vous ce que nous avons. » Nous pleurâmes avec lui, et restâmes dans la cache qu’il nous avait aménagée. Chaque jour, il chercha à améliorer les conditions de notre existence, mais nous ne savions pas comment le remercier. L’hiver arrivant tôt, il nous céda son propre édredon, des oreillers, des couvertures et du linge pour mes parents. Il nous prodiguait toute son affection. Bien sûr, nous étions des amis de sa famille, mais il nous traitait comme les siens : son père, sa femme, son jeune fils, sa sœur et son frère cadet. Parfois, nous les entendions au travers des planches de la grange. Mais ils ne devaient cependant rien soupçonner de notre présence au risque de les mettre en danger. Nous vécûmes ainsi huit mois durant. Nous le comprîmes beaucoup plus tard, mais tout le temps où Micha fut à nos côtés nous connûmes, malgré l’inconfort, des instants heureux. Le soleil perçant l’obscurité de notre cache par les interstices de notre désespoir, l’Ukraine nous apparaissait au loin comme un pays lumineux. Un jour cependant, Micha vint nous trouver, il pleurait : « Mes pauvres amis, je dois m’enfuir au plus vite. » Il embrassa mes parents, me déposa un baiser sur le front avec tendresse, et s’en alla. Nous restâmes un long moment interdits, avant de constater que nous étions seuls désormais, livrés à nousmêmes. [à suivre]

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Scénarios imaginaires n°6 Par Ayline Olukman

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Carnaval n°11 Par Chloé Tercé — Atelier 25

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42ème numéro de NOVO, le magazine qui aime regarder par la fenêtre (photo de couv : Françoise Saur)

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