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La culture n'a pas de prix

10 —— 11.2016

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Ailleurs la lIste la collection samuel-Weis d’art contemporain de david cascaro Photographies de Anne Immelé —

aux frontIères de l’oublI de Baptiste cogitore —

tIsseuses de fraternIté de Frédérique Meichler et darek Szuster —

aujourd’huI, c’est toujours maIntenant ? de Pascal Bastien —

médItatIons WesternosophIques de Marc Rosmini —

1, 2, 3… Istanbul ! de Bekir Aysan —

before Instagram de Philip Anstett Préface de daniel carrot —

la photo du jour de Philippe Lutz —

je peux écrIre mon hIstoIre de Abdulmalik Faizi et Frédérique Meichler dessins de Bearboz —

www.r-diffusion.org

egotrIp collectIf de Sylvain Freyburger et christophe Schmitt —

www.mediapop-editions.fr

terre aImée de Laurent Brunet —

sublime

1964 de Kai Pohl —


sommaire

ours

Nº41 Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@chicmedias.com 06 86 17 20 40 Secrétaire de rédaction : Cécile Becker Direction artistique et graphisme : starlight Commercialisation : Anthony Gaborit

Ont participé à ce numéro : REDACTEURS 

Florence Andoka, Émilie Bauer, Cécile Becker, Valérie Bisson, Marie Bohner, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Charles Combanaire, Baptiste Cogitore, Jean-Damien Collin, Sylvia Dubost, Xavier Frère, Sylvain Freyburger, Anthony Gaborit, Paul Kempenich, Déborah Klintz, Claire Kueny, Lizzie Lambert, Nicolas Léger, Guillaume Malvoisin, Séverine Manouvrier, Marie Marchal, Alice Marquaille, Fanny Ménéghin, Nour Mokaddem, Aurélien Montinari, Adeline Pasteur, Martial Ratel, Christophe Sedierta, Claire Tourdot, Fabien Velasquez, Nathanaelle Viaux.

PHOTOGRAPHES ET ILLUSTRATEURS

Éric Antoine, Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Julian Benini, Laurence Bentz, Olivier Bombarda, Sébastien Bozon, Ludmilla Cerveny, Nicolas Comment, Thibaud Dupin, Mélina Farine, Sherley Freudenreich, Sébastien Grisey, Hanamatsuri, Olivier Legras, Marianne Maric, Patrick Messina, Renaud Monfourny, Arno Paul, Bernard Plossu, Olivier Roller, Dorian Rollin, Christophe Urbain, Henri Vogt, Nicolas Waltefaugle.

ÉDITO 5

CARNET Le monde est un seul 7 Pas d’amour sans cinéma 9 Une balade d’art contemporain 40-41 Superpositions 88-89 Regard 90-92 Scénarios imaginaires 94-95 A world within a world 96 Carnaval 98

FOCUS 10—30 La sélection des spectacles, festivals et inaugurations

CONTRIBUTEURS

Nathalie Bach, Bearboz, Catherine Bizern, Léa Fabing, Christophe Fourvel, Ayline Olukman, Chloé Tercé, Sandrine Wymann.

COUVERTURE

Turner Cody photographié par Elise Boularan. www.eliseboularan.com

IMPRIMEUR

Estimprim – PubliVal Conseils Dépôt légal : octobre 2016 ISSN : 1969-9514 – © Novo 2016 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés.

Ce magazine est édité par Chic Médias & médiapop Chic Médias

12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 37024 € Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane bchibane@chicmedias.com – 06 08 07 99 45

médiapop

12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 € – Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr – 06 22 44 68 67 www.mediapop.fr

ABONNEMENT — www.novomag.fr

Novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. ABONNEMENT France : 5 numéros — 30 euros Hors France : 5 numéros — 50 euros DIFFUSION Contactez-nous pour diffuser Novo auprès de votre public .

INSITU 33—36 Peinture, vidéo, installation, photographie… Tour d’horizon des expositions du Grand Est

RENCONTRES 43—54 Jacques 43 Aux Eurockéennes 44 nOx.3 46 Erwan Keravec 48 Joe McPhee 50 Edward Perraud 54

MAGAZINE 56—83 Jean-Louis Comolli 56 Nicolas Comment 60 Rodolphe Burger et Olivier Cadiot 62 Jazzdor 63 Parquet Courts 64 Parklife Records 65 Yves Lenoir 66 Abdoulaye Konaté 68 Viadanse 70 Combat de nègre et de chiens 71 Jonathan Capdevielle 72 Agence culturelle d’Alsace 74 Enrico Lunghi 76 OOOL Sound fictions 78 Brut Now 79 Vincent Vanoli 80 L’Autre salon 82

SELECTA Disques 84

Livres 86 3


© WILLY VAINQUEUR

© PIETER HUGO

DISGRÂCE

AMPHITRYON

TEXTE

TEXTE

John Maxwell Coetzee

Heinrich von Kleist

MISE EN SCÈNE

MISE EN SCÈNE

Jean-Pierre Baro

Sébastien Derrey

DU 11 AU 13 OCTOBRE

DU 17 AU 19 OCTOBRE 2016

AU CDN GRANDE SALLE

AU CDN GRANDE SALLE

UNE COPRODUCTION DU CDN BESANÇON FRANCHE-COMTÉ

UNE COPRODUCTION DU CDN BESANÇON FRANCHE-COMTÉ

www.cdn-besancon.fr 03 81 88 55 11 Avenue Édouard Droz 25000 Besançon ARRÊT TRAM PARC MICAUD


Mon roman national Après avoir ouvert brutalement les volets, mon nouveau coach personnel s’est mis à me donner des coups de savate dans les côtes tout en sautillant sur mon lit comme un boxeur cocaïné : – Réveil ! Debout la compagnie ! C’est l’heure du footing ! – Ah mince, j’étais en train de rêver que j’étais sur le point de gagner le Super banco au jeu des 1 000 euros… – Vous manquez sérieusement d’ambition jeune homme. C’était quoi la question ? – Je n’arrive plus à m’en souvenir… – Si vous voulez réussir dans la vie, il va falloir travailler votre mémoire et réapprendre le goût de l’effort. – Justement, je me souviens très bien de mon dernier cauchemar : j’essayais de traverser la Méditerranée à la nage pour échapper à Bachar el-Assad. – La natation c’est bien joli, mais la seule façon de devenir un vrai « winner », c’est de démarrer sa journée par un petit footing. – J’ai des points de côté quand je cours… – Nos ancêtres les Gaulois courraient comme des lapins… Un descendant de Gaulois n’a pas de points de côté ! – Vous êtes sûr de vos sources ? – Affirmatif. Faudrait réviser vos manuels scolaires… Le roman national, ça vous dit quelque chose ? – L’identité heureuse ? – Arrêtez de divaguer. Votre mauvais esprit vous mène droit dans le mur. Ce dont vous avez besoin pour arriver au sommet de la pyramide, c’est d’être drivé comme un cheval de course !

édito Par Philippe Schweyer

J’ai enfilé mon t-shirt « I Love Refugees » et chaussé mes vieilles Stan Smith. Dehors il faisait frisquet, mais après quelques centaines de mètres, je me suis mis à transpirer à grosses gouttes. – L’idée, c’est d’évacuer le stress et de profiter au maximum de votre footing matinal pour hiérarchiser vos objectifs à court terme. – On ne pourrait pas plutôt faire ça devant un petit café et quelques croissants ? – Je ne vais pas perdre mon temps à boire des cafés. Si vous voulez refaire le monde comme un vieux hippie, changez de coach ! – Courir de bon matin, ce n’est pas vraiment mon truc… – Dans trois semaines vous ne pourrez plus vous en passer. Les hormones que vous allez secréter vont vous rendre complètement accro. Le footing va devenir votre drogue dure ! – Tu parles d’une drogue… – Les endorphines vous procureront une sensation de bienêtre, de plaisir, voire d’euphorie. La dopamine stimulera votre vigilance et diminuera votre sensation de fatigue… Quant à la noradrénaline, c’est elle qui fera fondre votre stock de graisse. Je me suis arrêté net pour reprendre mon souffle à quelques mètres d’une petite mémé toute ratatinée qui faisait des étirements quasi imperceptibles. – Le footing, ça me rappelle l’armée. – Au temps pour moi. – Oh non, pas ça ! – Pas ça, quoi ? – J’y vois enfin clair. – Rien de tel qu’un petit footing matinal pour booster les neurones ! – C’est pas ce que vous croyez. Je viens de réaliser que ça me déprime terriblement de courir après la réussite. Je n’ai absolument aucune envie d’arriver au sommet de la pyramide, surtout s’il faut écraser les autres. – Si c’est comme ça que vous envisagez la vie, je crois que j’ai déjà assez perdu de temps. Tandis que mon malheureux coach s’éloignait à grandes enjambées, je me suis essuyé le front avec mon t-shirt « I Love Refugees » trempé de sueur. Un peu plus tard, de retour chez moi, je suis retourné au lit sans prendre de douche. C’était le moment de renouer avec les bonnes vieilles coutumes gauloises.


Le monde est un seul

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Christophe Fourvel

Toni Erdmann et le politique Il est très compliqué, aujourd’hui, de prononcer une parole politique à peu près cohérente. Parce qu’une parole politique a naturellement besoin d’être largement entendue. Or, pour sortir de l’immense masse des paroles postées, imprimées, twittées chaque jour, il est tentant d’être outrancier ; de choquer, au risque de l’absurde, pour espérer émerger de la grande vague sur laquelle le monde surfe. Alors ceux qui veulent être entendus disent n’importe quoi. Ils « se trumpent », serait-on tenté d’écrire ici et aujourd’hui. Mais il y a un autre danger, bien sûr, qui guette le citoyen soucieux d’exprimer son point de vue sur le monde : celui d’être banal. De dire ce que tant de paroles postées, imprimées, twittées ont dit avant lui. Alors, si tant est que le film Toni Erdmann, de la réalisatrice allemande Maren Ade, soit un film politique, il faut lui rendre hommage de n’avoir alourdi son propos d’aucun discours et de n’avoir mis en scène aucune lucidité démonstrative. Car Toni Erdmann se passe à Bucarest. Or, comment imaginer, lorsque l’on n’est pas soi-même Roumain, aller tourner une histoire à Bucarest sans vouloir « être politique » ? Sans exprimer quelque chose sur le monde contemporain, la mondialisation, les injonctions du libéralisme sans frontière ? Toni Erdmann possède donc au moins une qualité : celui d’être un film politique sans « presque » étaler de discours politique. Je dis « presque » car au milieu de cette comédie très réussie, il n’y a pas de jugement, pas de morale, pas de discours alter… il y a juste un propos qui résonne autant par sa rareté que par sa justesse. Une brève intervention d’un cadre d’entreprise roumain, rôle très secondaire du film, à qui l’on vient d’affirmer que les nouveaux dirigeants de son pays étaient devenus très compétents pour avoir su se former dans les plus grandes écoles de management ou de commerce d’Europe et d’Amérique. Et là, l’homme au costume et aux épaules modestes dit simplement ceci : le problème est qu’ils (les nouveaux dirigeants roumains) se sont si bien formés dans les grandes écoles étrangères qu’ils ne comprennent plus les gens de leur pays. Ils ont perdu tout lien avec ceux qu’ils sont censés diriger ou servir. Ce jugement n’a pas besoin de surligneur. La comédie peut se poursuivre. Elle met en scène un père un peu bohème et narcissique,

dont la détresse commande de prononcer au moins une phrase drôle toutes les trente secondes, et qui rend une visite surprise à sa fille, consultante pour un groupe pétrolier roumain et chargée de licencier quelques centaines d’employés locaux. Il suffira simplement, entre deux scènes drôles, que s’opèrent quelques mouvements de caméra vers « le horschamp ». On aura tout compris : Bucarest, en dehors de son quartier d’affaires, reste dans une misère immense et ceux qui décident de la politique du pays ont perdu le sens des réalités. Parler de la distension des liens parents/enfants, revient à parler de la société et de son incessante « évolution »… Souvenons-nous du si émouvant lls vont tous bien de Giuseppe Tornatore, sur un sujet similaire : un père (Marcello !) rend une visite surprise à ses enfants, et avale jusqu’à l’étouffement cette même tartine d’amertume échue à la vieillesse paternelle (il faut revoir ce film, à la lisière entre le cinéma de Fellini et celui de Scola !). Chez Tornatore aussi, le pays est « presque » le sujet du film : le voyage de Mastroianni est prétexte à filmer l’Italie des années 80, aussi mal dans sa botte que la Roumanie de Toni Erdmann. Mais revenons en Roumanie. Tous les pays qui ont connu des dictatures autres que médiatiques, ont élevé la parole politique au rang d’art : par ellipse, allusion, allégorie. Il fallait passer sous les fourches caudines de la censure et en Roumanie, une voie admirable sut confondre le politique et le poétique en une œuvre d’une originalité hallucinante. Entendons-nous bien, politique et poétique, chez Herta Müller – puisqu’il s’agit d’Herta Müller, membre de la communauté germanophone de Roumanie et écrivain trop peu connue malgré son prix Nobel (!) –, ne se résolvent pas à la manière lyrique des grands poètes (communistes d’ailleurs) mais en une parfaite et humble aquarelle du quotidien le plus ordinaire. Herta Müller a dessiné la Roumanie de Ceausescu à partir des vitres cassées des usines, des jours mornes, des jambes claudicantes des infirmes, des mauvais parfums et des eaux stagnantes; elle a établi des perspectives insolites pour des hommes prisonniers de leurs paysages. Un de ses livres s’intitule Le Renard était le chasseur : voilà un merveilleux slogan politique, à peine murmuré.

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JA Z

Z

VE 07.10.16

20H00

REIS - DEMUTH - WILTGEN TRIO PLACES IN BETWEEN - CD-RELEASE Michel Reis, piano / Marc Demuth, bass Paul Wiltgen, drums

SA 15.10.16

JE 27.10.16

JAMES CARTER ORGAN TRIO James Carter, saxophones Gerard Gibbs, Hammond B3 Alex White, drums

19H30

CRISS CROSS EUROPE + LOUIS SCLAVIS SILK 4TET JAZZ EVENING IN TWO PARTS CRISS CROSS EUROPE Jan Daelman, flute Maximilian Hirning, double Bass Maxime Bender, saxophone Pavel Morochovic, piano Neil Van Der Drift, drums

VE 18.11.16

20H00

CHRISTIAN SCOTT ATUNDE ADJUAH

PRESENTS STRETCH MUSIC Christian Scott aTunde Adjuah, trumpet, Reverse Flugel, sirenette Lawrence Fields, piano, keys / Luques Curtis, bass Corey Fonville, drums Logan Richardson, saxophone

ME 23.11.16

20H00

MARC COPLAND JOHN ABERCROMBIE

LOUIS SCLAVIS SILK 4TET Louis Sclavis, clarinettes Gilles Coronado, guitare Keyvan Chemirani, percussions Benjamin Moussay, claviers, piano

ME 19.10.16

20H00

Marc Copland, piano John Abercrombie, guitar

20H00

NILS PETTER MOLVAER GROUP NEW CD PROMOTION TOUR Nils Petter Molvaer, trumpet, electronics Geir Sundstøl, guitar Jo Berger Myhre, guitar & bass Erland Dahlen, drums

ME 07.12.16

20H00

LUXEMBOURG JAZZ MESSENGERS

Marc Mangen, Piano an Arrangement Georges Soyka, Trompett a Bügel Maxime Bender, Tenor- a Sopransaxophon Boris Schmidt, Kontrabass Jeff Herr, Batterie

CENTRE CULTUREL REGIONAL DUDELANGE 1A, RUE DU CENTENAIRE, L-3475 DUDELANGE www.opderschmelz.lu


Pas d’amour sans cinéma

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Catherine Bizern

Bassem Samra

Incarnation d’un émoi cinématographique C’était un jeune homme quand en 1995 je l’ai vu pour la première fois dans À propos des garçons, des filles et du voile, le documentaire de Yousry Nasrallah qui proposait de nous affranchir d’une vision rigide sur l’égypte. Si l’intimité était un luxe dans cette société aux villes surpeuplées, où les salaires de misère repoussaient toujours plus tard le sacrosaint mariage, la sensualité semblait toujours là à fleur des peaux. Et malgré la tension entre morale et désir souvent insupportable, il était possible d’aimer, d’embrasser, de s’émouvoir et de frissonner. Dans cette Égypte de 1995, la jeunesse comptait bien vivre sa vie pleinement : « Toi, tu as des ambitions modestes. Moi, elles sont sans limites », disait Bassem Samra à son père. La même année dans un film de quelques minutes sur la mondialisation, Bassem Samra figure un acteur égyptien qui veut être “mondialisé” et se teint les cheveux en blond à la palette graphique. Son regard, sa bouche, ses pommettes saillantes et son nez droit : une beauté orientale, masculine, évidente, immédiate, qu’affirmait pleinement l’insolence de son sourire… Des nouvelles de son charme et de son sex-appeal, régulièrement les films de Yousry Nasrallah nous en donnaient. Il avait la trentaine dans La Ville, la quarantaine dans Aquarium, la cinquantaine aujourd’hui dans ce film au titre de paradis, Le ruisseau, le pré vert et le doux visage. Le corps s’est épaissi, le visage s’est un peu gonflé mais chez Yousry Nasrallah, Bassem Samra est toujours l’homme que nous voulons aimer, aimer et prendre dans nos bras, aimer et s’abandonner dans ses bras. Yousry Nasrallah revient sur ces relations entre les hommes et les femmes évoquées dans À propos des garçons, des filles et du voile et les mille façons de subvertir le joug de l’oppression sociale pour goûter à la beauté des êtres et au plaisir de la séduction. La sensualité, le sexe, la nourriture, le dernier film de Yousry Nasrallah est une ode au plaisir, un plaidoyer pour l’accomplissement des désirs, pour la liberté et la joie. Le spectacle réjouissant, féerique est plus radical et politique que les films plus noirs du cinéaste, comme une invitation à l’insurrection épicurienne sans limite. Dans la pénombre, alors que le public quitte la salle, je vois ce que du cinéma s’est diffusé dans la vraie vie : le trouble joyeux et assumé de chacune des spectatrices qui se présentent devant Bassem, pour l’embrasser à la fin d’un film qui se termine dans un débordement d’amour et d’allégresse. Et tandis que le générique défile encore, chacune pour un instant, dans son regard, devient femme fatale, désirable, désirée, conquise. Jeunes filles revenues de tout, excentriques bourgeoises, raisonnables mères de famille et grands-mères cinéphiles, il les serre dans ses bras généreusement, fort de l’empathie joyeuse et de la sensualité virile et attentionnée que porte son personnage de cuisinier amoureux. Je regarde, amusée

et satisfaite, sa consciencieuse satisfaction à les prendre toutes sans avoir à choisir. À côté de lui, se tient la belle et pulpeuse Laila Eloui... Quelques hommes s’approchent aussi mais aucun n’ose tout à fait se jeter à son cou. Sont-ils juste plus mesurés dans leurs élans que ne le sont les femmes ou empêchés par l’aura que Bassem semble avoir étendue autour de lui ? Le soir nous dînons. Son charme généreux et son regard sont chargés de cette invitation enthousiaste à la jouissance et au bonheur lancée avec ferveur par Yousry. Le souvenir prégnant du film distille son émotion chavirante qui dessine les contours du désir, d’une possible aventure amoureuse. Bassem est d’une attirance à la fois simple et folle. Je suis tentée. Autant que par cet homme qu’il incarnait l’après-midi à l’écran ? L’émoi cinématographique s’incarne tout à coup dans l’instant présent et je le goûte avec ce même plaisir éprouvé en découvrant le film. Laisser l’aventure en suspens, en suspension entre le cinéma et la vie réelle, a la saveur délicieuse d’une idylle improbable avec chacun de ses personnages qui m’ont séduite depuis vingt ans. Mais Bassem est charismatique à la ville comme à l’écran. C’est un prince, c’est un enfant, c’est un acteur. Il sait y faire, il veut qu’on l’aime et il en est ainsi. Quelques jours plus tard, l’appel à l’insurrection épicurienne de Yousry résonnait à nouveau : « Hi Catherine, I miss you and... I missed my flight. » J’ai souri au téléphone ; quelle belle idée !

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focus

Oh, Neil !

Waltzing Matilda On a pu le constater, Pierre-Yves Chapalain est de ces artisans malins capables de faire du théâtre avec une chose aussi intangible que la brume du soir. À la lisière des traditions populaires, du conte mystérieux et de la littérature orale, son théâtre manie aussi bien le remous des mots que leur ombre. Outrages (l’ornière du refus) ne devrait pas faillir à la règle. Pour cette dernière création de la compagnie Le Temps qu’il Faut, Chapalain joint une fois encore l’écriture à la mise en scène et observe, l’œil mi-inquiet, l’œil mi-rieur, un couple se débattre avec un drôle d’héritage. Mathilde, leur ingénue de fille, vient de recevoir la complète fortune d’un de leurs riches ennemis à condition qu’elle accepte, à sa mort, de le rejoindre dans la tombe. En bref, un quasi-succédané post-mortem des meilleurs vaudevilles. Chapalain confiait il y a deux ans : « Je ne crois pas aux spectacles trop didactiques, qui expliquent ce qui est bon ou pas. Ça n’a jamais marché. On m’a souvent fait le reproche d’une certaine ambiguïté sans que je comprenne pourquoi. Pour certains, le théâtre c’est Disneyland, on n’a pas le droit de ne pas comprendre. Pour moi, c’est jubilatoire d’être ambigu. C’est un peu comme aller au casse-pipe en chantant. » Outrages devrait s’imposer comme une histoire d’amour et d’héritage ravageuse dont le secret finira sans doute par vous taper longtemps et joyeusement au bord des tempes. Par Guillaume Malvoisin – Photo : Elisabeth Carecchio

OUTRAGES, « L’ORNIÈRE DU REFUS », théâtre du 11 au 15 octobre au TDB salle Jacques Fornier, à Dijon www.tdb-cdn.com

On ne le soupçonnerait pas comme ça spontanément, mais Neil Hannon de The Divine Comedy est un vrai trublion. Il a même sa manière bien à lui de dire “fuck off” à tous ceux qui lui chercheraient noise : avec un flegmatisme bien à lui et avec la distance de celui qui se situe au-dessus de tout. N’y voyons pas pour autant ni suffisance ni dédain de la part de notre petit Irlandais du nord, son assurance n’est que façade, elle dissimule mal le travail qu’il fournit pour accéder à sa pop ultime, d’inspiration baroque. Après, on le sait, celui qui s’affiche comme le dernier des esthètes a pris l’habitude de nier les plus évidentes de ses influences, de Left Banke à Peter Hammill, pour n’en admettre qu’une seule, Kate Bush, ce qui aura le don de faire hérisser le poil de bon nombre de ses admirateurs ! Nulle surprise cependant pour ceux en revanche qui l’ont vu très tôt sur scène, Neil avait inscrit à son répertoire Wuthering Heights de la diva excentrique britannique dès ses premiers concerts – de manière parfois même exagérée dans l’extase. Là, on peut l’avouer, il avait fini par nous manquer pendant près de six trop longues années. Son retour est à l’image du personnage : caustique et sans détours. Si bien que les figures historiques en prennent pour leur grade, de Napoléon à la Grande Catherine, comme si le propos aristocratique de sa musique, clavecin renforcé et orchestration luxuriante façon 5e de Beethoven en mode sympho-disco – oui, sur la BO de Saturday Night Fever ! –, était contredit une fois de plus par son esprit viscéralement contestataire – “fuck off”, disais-je. Par Emmanuel Abela

THE DIVINE COMEDY, concert le 10 novembre au Théâtre de Dijon, le 13 novembre à l’Autre Canal, à Nancy, le 28 janvier à la Laiterie, à Strasbourg www.thedivinecomedy.com

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Nicolas Michaux © Simon Vanrie

Collier de perles

Cenizo de Jon Mikel Caballero

Au long cours Woody Allen présentait Hollywood comme une usine où l’on fabriquerait 17 films sur une idée ne valant même pas un court métrage. À Dijon, bien loin de la Californie et de ses productions aux budgets faramineux, la petite équipe de l’association Plan9 se bat contre les subventions toujours en baisse. L’équipe composée de passionnés est bien obligée de revoir ses ambitions pour faire vivre une idée, celle d’un festival dédié au format trop souvent oublié : le court métrage. Un format essentiel, puisque point de passage vers le long. Il y a 21 ans, Didier Besnier, directeur de cinéma et féru de courts, s’est donné une mission : mettre cet art en avant, le faire découvrir et en ouvrir les portes au plus grand nombre. Depuis, Fenêtres sur Courts a bien grandi, le festival affiche l’envergure d’un événement international avec plus de 1 300 films et films d’animation qui ont candidaté pour les 4 compétitions de cette 21e édition. Ancré dans le paysage local, le festival fait la part belle aux productions du cru avec une catégorie dédiée aux films tournés ou produits en Bourgogne-Franche-Comté, mais aussi à la comédie française avec la compétition Humour et Comédie, ouverte aux cinéastes de tout l’Hexagone. De très nombreux réalisateurs viendront également montrer leurs films au public dans le cadre d’une compétition européenne d’envergure. Amateurs de gore, de monstres et aux autres morts-vivants réjouissez-vous : pour Zombie Zomba, soirée dédiée aux films d’horreurs, 8 réalisateurs du monde entier présenteront leurs films dans une série de projections qui s’annoncent sanglantes... Par Paul Kempenich

FENÊTRES SUR COURTS, festival du 12 au 19 novembre, à Dijon www.fenetres-sur-courts.com

Entre Dijon, Auxerre et Besançon, la 13e édition de Novosonic a posé ses valises débordantes de découvertes, d’instants précieux, de bruits et de fureurs. Depuis 2004, le festival tisse sa toile parmi la nébuleuse poprock-garage pour en extraire des trésors méconnus ou pépites discrètes. Explorer la programmation, c’est d’abord prendre le temps d’écouter chaque artiste convié pour saisir la trajectoire de Novosonic, reprendre plaisir à la découverte et enfin, réaliser qu’éplucher les blogs et moult sites Internets musicaux pour tout-connaître-avanttout-le-monde ne sert à rien : pourquoi perdre un temps précieux quand l’équipe Novosonic prend le soin de défricher le meilleur ? Pourquoi perdre un temps précieux quand tout est réuni juste-là ? Cette année, beaucoup iront célébrer les 90’s en se faisant ébouriffer les oreilles par la voix chahutée de David Gedge des Wedding Present, d’autres préféreront la science infuse du folk européen de Matt Elliott ou le rock à géométrie variable des excellents Cold Pumas, ou choisiront les trois. Pourquoi se priver ? Notons l’extra-présence de Français : les allumés de JC Satan, jamais avares en violences en tout genre, Rendez-vous, groupe cold wave surprenant, ou Johnny Mafia, biberonné à la facétie de Jay Reatard, nous évoquant l’urgence de Thee Oh Sees. Gardons-nous un peu de place pour le dessert, en l’occurrence, la pop maison du Belge Nicolas Michaux, héritier des premiers disques de Dominique A : tout en douceur, en rondeur et en bonheur. Voilà : Novosonic enfile de belles perles. Par Cécile Becker

NOVOSONIC,

festival du 20 au 29 octobre à La Rodia, à Besançon, à l’Atheneum, à Dijon et au Silex, à Auxerre novosonic.wixsite.com/novosonic9

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Voyage immobile

Humain après tout Il fait croire à qui il veut qu’il a adopté la simple position du « voyeur ». Mais Arno ne fait pas que se cacher pour observer l’humanité, il porte sur elle un jugement parfois amusé – « Là, je vois deux mecs avec deux trous dans le nez » – ou parfois plus sévère : « L’être humain m’inspire pour tout ce que je fais. Il fait des bêtises, il fout le bazar, mais c’est lui qui fait le monde ». Et d’admettre sans se défausser : « Je suis une partie de l’être humain ! » Au point de ne pas se montrer très tendre avec lui-même. Sur I’m Just an Old Motherfucker par exemple : « Ces années, je les porte comme une valise ! » Et pourtant, on a le sentiment d’avoir affaire à un artiste qui a gardé l’état d’esprit de ses 20 ans, à l’époque où il bousculait les consciences au sein de TC Matic. Son blues d’aujourd’hui garde un œil ouvert sur le rock, la chanson, mais aussi le dub ou l’électro. « La musique n’a pas de frontières, moi non plus ! » Et de nous rappeler qu’il vient d’un pays européen, la Belgique, au cœur de l’Europe. D’où une vision ouverte qui relie son pays aussi bien à ses voisins continentaux qu’à l’Angleterre, voire aux États-Unis. « C’est un pays au sujet duquel on peut se poser la question : existe-t-il vraiment ? Un pays qui existe et qui n’existe pas. Ça n’est pas pour rien si le surréalisme est si important : ce que représente Magritte en peinture c’est normal pour nous, les Belges ! Tout comme je porte en moi James Ensor aussi. » On comprend mieux pourquoi la poésie fait partie de sa vie, qu’elle habite sa langue et surtout sa musique. Une musique viscéralement connectée au monde. Par Emmanuel Abela et Charles Combanaire – Photo : Danny Willems

ARNO, concert le 15 novembre au Moloco, à Audincourt, le 17 novembre à l’EDEN, à Sausheim, le 1er décembre au Théâtre Ledoux, à Besançon, le 13 décembre à la BAM, à Metz www.arno.be

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Au sein de la nouvelle région BourgogneFranche-Comté, la première saison de la manifestation «  Patrimoines écrits » permet à chacun de découvrir des documents d’archives, à travers des expositions, des lectures, des conférences, dans plus de 28 lieux différents sur le territoire bourguignon. Cette série d’événements se prolongera en Franche-Comté à l’automne, par le biais de l’Agence Comtoise de Coopération pour la Lecture, l’Audiovisuel et la Documentation. Parmi cette kyrielle de propositions, les Archives départementales de la Nièvre accueillent une exposition consacrée à François Mitterrand et à son rôle politique auprès des Nivernais. L’homme, né en Charente il y a désormais un siècle, a obtenu son premier mandat de député dans la Nièvre en 1946, puis a été maire de Château-Chinon jusqu’à l’élection présidentielle de 1981. Publié en 1973, le manuscrit de La Rose au poing, texte politique annonçant le programme socialiste, figure également au sein du parcours d’exposition. Puisque l’écrit à une valeur patrimoniale, qu’en estil de la correspondance ? La bibliothèque Jorge Semprún, à Villeneuve-sur-Yonne, présente une exposition interrogeant l’art de s’écrire, du XVIIIe siècle à nos jours. Comment les missives anonymes ou institutionnelles deviennent-elles les miroirs d’une société ? Par Florence Andoka

PATRIMOINES ÉCRITS : VOYAGES EN BOURGOGNE-FRANCHE-COMTÉ festival jusqu’au 30 octobre www.crl-bourgogne.org


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Julia Kerninon

Des vivants et des mots

Nuage rouge © Baron Brumaire

Nuage Rouge Nuage rouge est une boutique de santiags toujours en activité, un livre d’Yves Bonnefoy sur la peinture où figure Piet Mondrian, une peinture de Piet Mondrian qui a marqué la fin d’une période, un roman de Christian Gailly où il est question de viol et d’émasculation, un chef sioux né dans le Nebraska et mort dans le Dakota. Nuage rouge est aussi un spectacle pour la jeunesse écrit par Vincent Cuvellier, mis en scène par Guillaume Dujardin et mis en musique cet automne au Théâtre Ledoux par l’Orchestre Victor Hugo, sous la direction de Jean-François Verdier. Nuage rouge raconte les États-Unis du début du siècle dernier, entrecroise les légendes indiennes et la naissance du jazz. Tour à tour comédien, journaliste, vendeur de disques, Vincent Cuvellier est un auteur important de la littérature jeunesse, publié notamment par Nathan, Bayard, Milan ou encore Magnard. L’homme est un écrivain pour adultes prolixe, en témoigne son blog foisonnant de fictions inédites, de textes autobiographiques et de réflexions sur le secteur de la littérature jeunesse : « Pourquoi y a-t-il autant d’anciens profs ou instits qui écrivent des livres pour la jeunesse et surtout quand ils écrivent, pourquoi sont-ils toujours un peu profs ? ». Nuage rouge est une nouvelle collaboration entre Vincent Cuvellier et Jean-François Verdier, faisant suite à l’aventure qui les lia en 2013, un conte musical paradoxalement intitulé La première fois que je suis née. Par Florence Andoka

NUAGE ROUGE, spectacle musical le 15 octobre au Théâtre Ledoux, à Besançon www.scenenationaledebesancon.fr

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Je me souviens, la première fois que j’ai vu un auteur vivant, je me suis dit qu’être auteur ne voulait pas nécessairement dire être mort. J’avais 20 ans, elle s’appelait Marie Nimier et elle mangeait du comté que j’avais apporté de Poligny. Les petites fugues c’est ça, à un moment donné, des auteurs “vivants” vont être éparpillés dans toute la FrancheComté : « Autrey-lès-Gray, Chaussin, Vesoul, Orchamps-Vennes, Bucey-lès-Gy, AuxellesHaut, Champagnole, tout le monde descend ! » Ces villes aux noms improbables, qui nous rappellent ces arrêts de gares pittoresques à travers la campagne française. Des lieux inconnus pour ces auteurs où, parfois, il se passe des moments magiques avec leurs lecteurs… En novembre, ces auteurs vont donc parcourir cette terre franc-comtoise, pour aller à la rencontre de ceux qui lisent mais aussi de ceux qui ne lisent pas forcément. Dans des lycées, dans des librairies, dans une brasserie artisanale, dans des collèges, dans la maison natale de Victor Hugo, dans un hôpital, dans une maison d’arrêt… Ils vont parler de leurs livres, échanger avec des inconnus sur ces histoires qu’ils ont écrites. Ils seront parfois même accompagnés par des musiciens  : au Moulin de Brainans par exemple Emmanuelle Richard et Julia Kerninon, croisent leurs textes avec Hervé Gudin, guitariste ; nous pourrons aussi croiser Hélène Gaudy à la Librairie les Sandales d’Empédocle. Un festival donc, comme une belle escapade dans une région gourmande avec cette idée de redonner vie à ce couple antédiluvien « auteur-lecteur. » Par Nathanaelle Viaux – Photo : Olivier Roller

LES PETITES FUGUES, Rencontres littéraires du 14 au 26 novembre en Franche-Comté www.lespetitesfugues.fr


MUsée Würth France erstein dU 28 sept. 2016 aU 8 JanVier 2017 Une coprodUction MUsée Würth France erstein the Getty research institUte Los anGeLes MUsées de La ViLLe de strasboUrG

Eugène Damblans (1865-1945), “Le semeur de fausses nouvelles” / Le Petit Journal, supplément illustré, vol. 26, n° 1265 (21 mars 1915), Paris : couverture / Collection privée, Los Angeles


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On the road again…

Born to be a star Rentrer chez soi pour annoncer sa propre mort, dans une famille qu’on a quittée, pour exister plus loin et essayer d’être qui l’on souhaite. Comme Bernard-Marie Koltès, comme Hervé Guibert, Jean-Luc Lagarce est mort du SIDA dans les années 90. Le dramaturge, né à Héricourt, écrit Juste la fin du monde dans une fièvre prémonitoire cinq ans avant sa disparition. Nombre de Bisontins se targuent aujourd’hui d’avoir fréquenté, rencontré, croisé le jeune étudiant en philosophie d’autrefois. Jean-Luc Lagarce a marqué Besançon tant par son œuvre que par la création, au côté de François Berreur, de la maison d’édition Les Solitaires intempestifs. Identifiables au premier coup d’œil grâce aux couvertures couleur de ciel, Les Solitaires intempestifs, reconnus internationalement, ont conservé leur siège dans la cité bisontine. Aujourd’hui, des thèses s’écrivent sur l’œuvre de Lagarce. Alexis Leprince, doctorant à l’Université de Bourgogne Franche-Comté est à l’origine d’une journée de colloque, mêlant interventions de chercheurs, débats et projections de films puisque la pièce de théâtre a récemment été adaptée par Xavier Dolan. Grand prix du jury au Festival de Cannes, le sixième film de l’enfant prodige du cinéma mondial, Juste la fin du monde, avec son casting pailleté, donne à la famille d’Héricourt les traits de Nathalie Baye et ceux de Marion Cotillard, parachevant ainsi la célébration comme la récupération de l’œuvre de Jean-Luc Lagarce. Par Florence Andoka – Photo : Quenneville

AUTOUR DE JUSTE LA FIN DU MONDE DE JEAN-LUC LAGARCE, colloque le 7 octobre au CDN, à Besançon www.cdn-besancon.fr

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On se souvient tous avoir fredonné cet air entêtant de la fameuse chanson « Que sera, sera… » interprétée par la jolie Doris Day, qui avait été commandée par Alfred Hitchkock pour son fameux film L’homme qui en savait trop. Quelques décennies plus tard, cette chanson fut reprise en sample par un compositeur génial : le tailleur de cire, Wax Tailor, de son vrai nom JeanChristophe Le Saoût. Considéré comme étant l’homme qui nous plonge avec ses morceaux électro en immersion onirique et visuelle, il est enfin de retour avec By Any Beats Necessary, l’album qu’il a composé sur la route de ses longues tournées à l’international. D’où l’envie d’offrir la possibilité à son public de vivre un « trip musical » influencé par le blues et la soul : une sorte de bande originale d’un voyage cinématographique à travers l’immensité de l’Amérique du Nord – peut-être y croiserons-nous Nastassja Kinski et son petit pull rose ? Un trip qui se nourrit des mots de la beat generation, renouant ainsi avec une pratique musicale typique des années 60 ou 70. Ce qui ne l’empêche pas de nous faire entendre les voix de Ghostface Killah du Wu-Tang Clan ou Tricky, et même celle de la fabuleuse Julie Depardieu. Jack Kerouac a écrit un jour : « Rien derrière et tout devant, comme toujours sur la route. » Tout devant, c’est ce qu’on souhaite à Wax Tailor. Par Nathanaelle Viaux – Photo : Géraldine Petrovic

WAX TAILOR, concert le 3 novembre à la Laiterie, à Strasbourg, le 4 novembre à la Rodia, à Besançon, le 7 décembre à la Rockhal, à Esch-sur-Alzette (Lu), le 9 décembre à L’Autre Canal, à Nancy www.waxtailor.com


MER. 14 DÉC 2016 I Conservatoire Henri Dutilleux (Belfort)

Masterclass batterie avec Anne Pacéo

en partenariat avec le CRD de l’agglomération belfortaine

VEN. 6 JAN 2017 I 20h I LE GRANIT I de 7€ à 27€

Henri Texier “Sky dancers 6”

VEN. 20 JAN 2017 I 20h I LE GRANIT I de 7€ à 20€

Schubert Wanderer Septet

LA PROGRAMMATION JAZZ ET MUSIQUES DU MONDE PROPOSÉE PAR LE GRANIT, LA POUDRIÈRE ET LE MOLOCO.

JEU. 9 FÉV 2017 I 12h20 I LE GRANIT I Gratuit

“Concert sandwich” avec Jan Vanek

VEN. 10 FÉV 2017 I 20h30 I LE MOLOCO I 6€

COAX party feat Hippie Diktat + Acapulco + Bribes IV En partenariat avec Be Bop or Dead et le Centre Régional du Jazz

SAM. 11 MARS 2017 I 20h30 I LE MOLOCO I 8€/ 11€/ 14€

Anne Pacéo “Circles” + 1ère partie

En partenariat avec Cyclop Jazz Action et le Centre Régional du Jazz

VEN. 28 OCT 2016 I 20h I LE MOLOCO I 11€/ 14€/ 17€

Orchestre National de Jazz “Europa Berlin” + Lucky People JEU. 8 DÉC 2016 I LA POUDRIÈRE I Gratuit

Jam Session Jazz

En partenariat avec Music Park

SAM. 12 NOV 2016 I 20h30 I LA POUDRIÈRE I 10€

Concert hommage à Daniel Visani feat Raymond Valli quartet + Dindi Sextet + Improvista

VEN. 17 MARS 2017 I 20h I LE GRANIT I de 7€ à 27€

Lucky Peterson

SAM. 18 MARS 2017 I 20h30 I LA POUDRIÈRE I 10€/ 13€/ 16€

Nina Attal + 1ère partie

MAR. 9 MAI 2017 I 20h I LE GRANIT I de 7€ à 27€

Omar Sosa “Creole Spirits”

SAM. 13 MAI 2017 I 20h30 I LA POUDRIÈRE I 10€/ 13€/ 16€

Concert/bal salsa live avec Sonando

Une soirée organisée par Jazz Autour du Lion

MAR. 13 DÉC 2016 I 20h I LE GRANIT I de 7€ à 20€

Stéphane Belmondo “Love for Chet”

INFOS, RÉSERVATIONS : www.jazzdanslaire.com

© glaztown.com I Septembre 2016

MER. 5 OCT 2016 I 20h I LE GRANIT I de 7€ à 20€

La Leçon de jazz d’Antoine Hervé : Bill Evans


Très haut amour

La quête À l’heure du renouveau d’un certain rock français (Feu! Chatterton, Grand Blanc ou La Femme), Pierre (Guénard, guitare), Colin (Russell, batterie et claviers) et Manu (Ralambo, guitare et basse) battent eux aussi campagne ; ils le font en outsiders, une position qui leur sied. Ces trois garçons dans le vent, c’est Radio Elvis, un groupe de rock alternatif qui mêle avec l’énergie torrentielle de sa jeunesse les sons cassés des années 90 aux rythmes des années 80. Le très séduisant Pierre Guénard et ses acolytes mêlent candeur et profondeur avec une élégance d’esprit dans les textes qui les distingue de bien des tentatives ici-bas. À leurs côtés, on mène une quête vers un ailleurs finalement impossible à trouver, tout en s’attachant à la fin de l’adolescence, aux saisons, aux moissons et aux batailles. Les Conquêtes, leur premier album, est un récit initiatique aux allers-retours vers un passé encore présent. Avec la langue française en point de mire et des mots choisis, comme une belle obsession. Marchant sur les traces de Jim Morrison, mais aussi de leur propre aveu du mythique Gun Club ou de 16 Horsepower, ils rêvent tous trois légitimement d’une tournée américaine. Leur conquête de l’Ouest à eux. On leur souhaite vivement, mais rien ne presse. Pour l’instant c’est le cœur des Français qu’ils sont en train de ravir. Par Nathanaelle Viaux

RADIO ELVIS, concert le 10 octobre au Parc de la Pépinière, à Nancy dans le cadre de Nancy Jazz Pulsations, le 14 octobre au Moulin de Brainans, le 15 octobre à l’Espace Django Reinhardt, à Strasbourg, le 24 mars à la Rodia, à Besançon www.radioelvis.fr

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Le cirque sensible de la Compagnie du Chaos s’articule autour d’un point central : sur scène, un mât chinois est planté, épicentre des émotions. Le spectacle Nebula croise ainsi cet ancien art acrobatique avec d’autres médiums comme la danse, les arts numériques, le son et l’image. C’est au centre de ce dispositif pluriel qu’évoluent Rafael de Paula et Ania Buraczynska, dans des postures parfois statiques, parfois dynamiques. Les deux artistes se cherchent, se frôlent, construisant un dialogue en mouvement qui semble, au fur et à mesure, vouloir se détacher du sol, s’affranchir des lois de la gravité. Au sein d’un univers épuré, tout en lenteur et en décomposition, les chorégraphies épousent l’axe de la scène dans un numéro aux allures aériennes. Ce mât devient ainsi la raison de leurs échanges, la condition de leur langage qui toujours les pousse un peu plus haut, si bien qu’en les regardant grimper, on souhaiterait presque ne jamais les voir redescendre. Par Aurélien Montinari – Photo : Vasil Tasevski

NEBULA, spectacle le 25 novembre au théâtre La Coupole, à Saint-Louis www.lacoupole.fr


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03 80 30 12 12

THÉÂTRE DIJON BOURGOGNE

TDB-CDN.COM

CENTRE DRAMATIQUE NATIONAL

SALLE JACQUES FORNIER

PARVIS SAINT-JEAN

COPRODUCTION

CRÉATION

PARVIS SAINT-JEAN

TEXTE F. BÉGAUDEAU

TEXTE L. PIRANDELLO

TEXTE D. LESCOT

TEXTE ET MISE EN SCÈNE P-Y. CHAPALAIN

MISE EN SCÈNE B. LAMBERT

MISE EN SCÈNE M-J. MALIS

MISE EN SCÈNE C. BACKÈS

DU MARDI 11 AU SAMEDI 15 OCTOBRE 2016

DU JEUDI 3 AU VENDREDI 18 NOVEMBRE 2016

DU JEUDI 1ER AU SAMEDI 3 DÉCEMBRE 2016

DU MARDI 6 AU VENDREDI 9 DÉCEMBRE 2016

exposition

eigengrau

28/10 2016 05/02 2017

24 nuances de gris el Poir Poirel e i r r gale Victo y e c 3 ru 0 Nan 0 1 25 540 32 3 3 8 (0)3 y.fr +33 l.nanc e poir

exposition organisée par la Ville de Nancy en partenariat avec la galerie My monkey identité visuelle : atelier Pentagon I conception : fredetmorgan.com

PARVIS SAINT-JEAN


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Foule monumentale

Mélopée rebelle Seul ou accompagné, toujours au chant et à la guitare, Michel Cloup, est un trublion du rock’n’roll à la française (qui lui doit d’ailleurs certaines de ses lettres de noblesse). C’est un artiste de génie, autant méconnu du jeune public qu’adulé par les connaisseurs. Sorti en 2016, l’album Ici et là-bas, son petit dernier qui succède à Minuit dans tes bras, est une pure pépite de rock indé oscillant entre punk, pop-rock et chanson. Pour cet opus, il est accompagné du batteur Julien Rufié, nouvelle moitié du Michel Cloup Duo. Si les deux musiciens produisent un son franchement anglo-saxon, c’est pour mieux mettre en valeur des textes beaux, simples et en français qui font passer un message clair d’unité entre les individus et les peuples. Un véritable appel au rassemblement, sans distinction de rang social ou de nationalité. Dans le morceau Nous qui n’arrivons plus à dire nous, sur fond de mouvement social dans un clip réalisé par Jean-Gabriel Périot (Une jeunesse allemande), Michel Cloup déplore les fractures qui divisent une société individualisée et jette un regard acerbe sur notre monde. Engagé, le chanteur réalise également dans Ici et là-bas un véritable travail d’introspection en abordant des thèmes plus personnels. Il interroge son identité, son parcours... En digne héritier des groupes Diabologum et Expérience, dont Cloup a été l’un des fondateurs, le Michel Cloup Duo livre, en somme, un rock qui fait du bien et qui questionne. Une expérience humaine et musicale à vivre en live ! Par Paul Kempenich

MICHEL CLOUP DUO, concert le 25 novembre au Séchoir, à Mulhouse www.noumatrouff.fr www.lesechoir.fr

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Monuments est le point de rencontre entre la recherche plastique des artistes et la réflexion théorique des commissaires d’exposition : étudiants-chercheurs du Master 2 Critique & Essais, « Écriture de l’art contemporain ». C’est en puisant dans la collection du FRAC Alsace, réunissant plus de 1 200 œuvres d’art, que les étudiants ont pu mettre en pratique leurs connaissances en tant que chercheurs et critiques d’art. L’impulsion de cette exposition est donnée par les écrits du critique d’art allemand Benjamin Buchloh dont les recherches se sont essentiellement consacrées aux notions d’histoire, de politique, et d’individualité. Ces réflexions ont amené les étudiants à interroger les relations entre expériences individuelles et évènement collectif permettant ainsi d’observer comment la culture et l’Histoire influencent l’individu. Le projet est issu d’un partenariat mené depuis 2009 entre le FRAC Alsace et l’Université de Strasbourg. Et depuis 2015, c’est au FRAC Alsace même que les étudiants ont l’honneur de pouvoir s’installer dans la salle d’exposition pour y présenter le résultat de leurs recherches théoriques et critiques. La particularité de ce master est de former des étudiants aux différents métiers du monde de l’art. De la scénographie à la communication et la médiation, les étudiants ont monté le projet de bout en bout. Une expérience pratique riche qui leur permet de découvrir la réalité des métiers de critique d’art et de commissaire d’exposition. Par Émilie Bauer

MONUMENTS, exposition du 8 octobre au 4 décembre au FRAC Alsace, à Sélestat www.culture-alsace.org Visuel : Ryuta Amae, Postmoderne I, 2000 Photographie numérique couleur, image 3D 187 × 240 cm – Collection Frac Alsace


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Collection desseins La collection desseins laisse libre cours aux artistes : photographes, plasticiens ou illustrateurs en publiant leurs carnets. Une adresse au corps, à la nudité, à la sexualité voire à la pornographie.

ASSEZ FLIRTÉ, BAISSER CULOTTE ! Anne-Sophie Tschiegg

Chic Médias éditions Collection desseins

Assez flirté, baisser culotte ! Anne-Sophie Tschie Anne-Sophie Tschiegg travaille les associations de couleur comme on assemblerait un parfum. Du petit au grand format, du collage au dessin, les couleurs se répandent, jusqu’à provoquer l’émotion première. Pour Assez flirté, baisser culotte ! la plasticienne a réalisé ses dessins sur iPad.

À commander sur www.shop.zut-magazine.com SORTIE EN LIBRAIRIE -> OCTOBRE 2016 chicmedias éditions 12 rue des Poules - 67000 Strasbourg - 03 67 08 20 87


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La Bohême galante

Le ciel brûle Funeste destin que celui de Médée, magicienne follement éprise de Jason qui, trahie et portée par un amour devenu haine, n’aura de cesse de tuer et de fuir. Un classique du théâtre grec aujourd’hui revisité par le dramaturge haïtien Jean-René Lemoine dans une mise en scène dépouillée. Seul acteur, uniquement accompagné d’un musicien, il reprend à son compte le monologue de Médée poème enragé d’une princesse belle et barbare. Jean-René Lemoine s’était déjà intéressé à la tragédie antique d’Iphigénie, il a choisi ici de redonner vie à la figure mythologique de Médée, dans le corps et dans la voix, nous dévoilant in extenso les sensations et les émotions d’une femme à la fois aimante et manipulatrice. Aux prises avec l’Histoire et ses drames, cette charmeuse qui fascine et scandalise, voit au fil des événements l’espoir se changer en abandon. Médée finira ainsi par se forger sa propre légende de sang et de flammes : une vengeance meurtrière comme un cri de l’âme. Dans la douleur, la solitude et l’exil, c’est le spectacle d’une humanité à laquelle on refuse l’amour qui se joue devant nous. Par Aurélien Montinari

MÉDÉE POÈME ENRAGÉ, théâtre du 23 novembre au 3 décembre au TNS, à Strasbourg www.tns.fr

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L’Elisir d’amore : il faut rouler un peu les “r” et finir sur le son “é” pour prononcer correctement ce titre (quelque part, on est tous un peu italiens), et se retrouver à Milan au XIXe siècle. Cet opéra de Gaetano Donizetti est un grand classique ; par son succès d’abord (il fut déjà donné à Strasbourg en 1839), par l’intrigue dont il s’inspire (Tristan et Iseult et le philtre d’amour) mais aussi parce qu’il réunit tout ce que l’on attend de l’opéra à l’italienne. Passion, drame, commedia dell’arte, c’est tout le registre du dramma giocoso qui s’exprime ici. La belle et riche Adina n’a que faire des avances du paysan Nemorino. Quand cette dernière est sur le point de succomber aux avances du sergent Belcore, l’amoureux éconduit fait appel aux charmes d’un philtre soi-disant magique. Cette histoire immuable est portée par une mise en scène sincère et surréaliste de Stefano Poda, dans un décor verdoyant, aux frontières de l’art contemporain. L’amour demeure le ressort des émotions les plus fortes, le thème Una furtiva lagrima chanté par le ténor Ismael Jordi finira de vous en convaincre, car l’italien est la plus belle langue du monde. Par Aurélien Montinari

L’ELISIR D’AMORE, opéra du 21 octobre au 27 novembre à l’Opéra national du Rhin, à Strasbourg, Colmar et Mulhouse www.operanationaldurhin.eu


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Collection desseins La collection desseins laisse libre cours aux artistes : photographes, plasticiens ou illustrateurs en publiant leurs carnets. Une adresse au corps, à la nudité, à la sexualité voire à la pornographie.

L’Être Prioritaire Hakim Mouhous & Hélène Schwaller L’artiste met en mouvement sur le papier une balade érotique tout en mots et en couleurs et puise son inspiration dans l’absence de l’autre. Ce livre nous fait voyager dans une relation passionnelle parcourue d’instants de séparation, mais surtout de grâce sensuelle.

À commander sur www.shop.zut-magazine.com SORTIE EN LIBRAIRIE -> OCTOBRE 2016 chicmedias éditions 12 rue des Poules - 67000 Strasbourg - 03 67 08 20 87


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La subversion du conformisme

La connaissance du soir Qu’est-ce que tu deviens ? Une question rhétorique et donc sans réponse, une façon d’avouer à demi-mot qu’on fut intimes jadis. Le titre du spectacle d’Aurélien Bory reprend cette formule de politesse d’un bloc, comme pour mieux souligner l’automatisme derrière l’expression. Cette œuvre, amorce d’un travail sur des portraits de femmes, fait écho à une autre création, Plexus, que Bory avait conçu pour l’artiste japonaise Kaori Ito : « Une femme qui se cherche, qui s’émancipe, qui vit, qui meurt ». C’est la danseuse Stéphanie Fuster qu’il interroge désormais et qui, une heure durant, nous fera part de son parcours, de ses choix et de ses doutes. Accompagnée de José Sanchez à la guitare et d’Alberto Garcia au chant, la danseuse frappe le sol de ses talons, scande ses émotions. Elle revisite et prolonge les codes de la danse andalouse entre clins d’œil à la tradition (la fameuse robe rouge) et fulgurances contemporaines (néons et jeux de reflets). Sur une scène partagée en deux espaces, un box Algeco servant de salle de répétition et un bac nappé d’eau, Stéphanie Fuster nous dévoile les secrets de la recherche chorégraphique : quand le corps tout entier, plus qu’un instrument, devient le miroir de l’âme. Par Aurélien Montinari – Photo : Aglae Bory

QUESTCEQUETUDEVIENS ?, spectacle les 15 et 16 novembre au TJP Grande Scène, à Strasbourg www.tjp-strasbourg.com

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Il y a dans la trajectoire posthume de l’œuvre de Robert Walser une certaine ironie du sort. Entre ses quinze et dix-huit ans, l’écrivain et poète suisse (1878-1956) rêva d’une carrière d’acteur. Ses espoirs déçus, il fréquentera par capillarité cet art, notamment à travers sa relation avec son frère peintre et décorateur de théâtre. Mais voilà… aujourd’hui ce sont les scènes qui régulièrement mettent en lumière les écrits en proses, poésies ou récits d’un auteur méconnu du grand public. Mettant en scène L’Institut Benjamenta, la marionnettiste Bérangère Vantusso (artiste associée à Scènes Vosges avec sa compagnie troixsix-trente) réunit sept interprètes. Dans ce récit en partie autobiographique, le jeune Jacob von Gunten intègre une pension où l’on apprend à être domestique. L’enseignement y est étrange, puisque la structure dirigée par un frère et une sœur encourage l’ignorance et l’obéissance. Dans ce monde où l’effacement et l’immobilité sont les plus grandes des vertus, l’aspiration de Jacob à devenir un « beau zéro tout rond », modèle de conformisme, va se révéler étrangement subversive. Relatant dans son journal intime son passage à Benjamenta, le jeune homme s’interroge également sur ses souvenirs. Ce trouble lié aux questions de la réalité et du rêve, de la domination et du savoir, du pouvoir et de la soumission, Bérangère Vantusso l’explore avec des marionnettes hyperréalistes. Une similarité qui permet de souligner l’ambiguïté des rôles entre manipulateur et manipulé au plateau, comme dans le récit de Walser. Par Caroline Châtelet – Photo : Ivan Boccara

L’INSTITUT BENJAMENTA, théâtre, les 17 et 18 novembre au Théâtre de la Rotonde, à Épinal ; du 8 au 10 mars 2017 au Nest, à Thionville www.scenes-vosges.com www.nest-theatre.fr


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Collection desseins

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EU R E La Nuit

chicmedias éditions Collection desseins

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Jérôme Mallien

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La collection desseins laisse libre cours aux artistes : photographes, plasticiens ou illustrateurs en publiant leurs carnets. Une adresse au corps, à la nudité, à la sexualité voire à la pornographie.

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Création

Éclats d’ombre

De Lina Prosa Inspiré de l’incroyable combat de Pinar Selek Mise en scène : Chiara Villa du 03.11. au 10.11. 2016

Comédie De l’Est Centre dramatique national d’Alsace 6 route d’Ingersheim 68000 Colmar Direction : Guy Pierre Couleau

Traduction française : Jean-Paul Manganaro Décor : Stefania Coretti et Chiara Villa Costumes : Stefania Coretti Lumière : Victor Egéa Vidéo : Anne-Marie Van Dongen Assistante à la mise en scène et chant : Jeanne Barbieri

Avec : Émeline de la Porte des Vaux Flavio Franciulli Francisco Gil Élisa Lucarelli Burcu Yilmaz Luca Antonio Martone

La Nuit Jérôme Mallien L’auteur vit au Japon depuis quelques années. La Nuit est son regard porté sur ce pays qu’il aime sans toujours bien le comprendre, passé au filtre du manga pornographique, de la littérature et du zen.

Réservation : 03 89 24 31 78 ou par mail : reservation @comedie-est.com

À noter : les 03. et 04.11. rencontre avec Pinar Selek et Lina Prosa

Retrouvez toute la saison sur comedie-est.com

À commander sur www.shop.zut-magazine.com SORTIE EN LIBRAIRIE -> OCTOBRE 2016 chicmedias éditions 12 rue des Poules - 67000 Strasbourg - 03 67 08 20 87


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Le passé d’une illusion

Ich bereue nichts – © Felix Grünschloss

Autre Rhin Le Théâtre de la Manufacture accueille la cinquième édition de Neue Stücke, festival consacré à la dramaturgie allemande. Au programme : des rencontres, un concert, une projection, deux spectacles et un nouvel épisode de Krise Expert, lectures de textes dramatiques français et allemands présentés avec le soutien du Goethe-Institut. Le premier spectacle-phare sera Ich bereue nichts (« Je ne regrette rien ») de Jan-Christophe Gockel, qui met en scène la figure dramatique d’Edward Snowden en chevalier des temps modernes refusant de faire partie d’un système orwellien. Le second grand rendez-vous sera Jedermann reloaded, relecture d’un classique du théâtre germanique à la sauce disco-punk, où le comédien Philipp Hochmair, aux côtés de deux musiciens, incarne vingt personnages autour du récit d’un nanti qui tente de négocier un sursis avec la Mort. En marge de Ich bereue nichts sera projeté le documentaire de David Bernet Democracy Im rausch der Daten sur la protection des données personnelles. Le quartet du saxophoniste Maxime Bender viendra enfin apporter une parenthèse musicale à ce rendez-vous qui transcende les frontières et les territoires artistiques et politiques. Par Benjamin Bottemer

NEUE STÜCKE #5, festival du 15 au 18 novembre au Théâtre de la Manufacture, à Nancy www.theatre-manufacture.fr

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Façades méthodiques, hauteur exacerbée, il semblerait que les rêves des Hommes s’inscrivent dans des formes qui ne sont pas à leur mesure. Que sont devenus les grands ensembles, les villes nouvelles et les cités ? Le rêve du confort moderne semble avoir fait son temps et révélé son caractère fallacieux. Confrontant points de vue et discipline, trois artistes  : Marie-Amélie Raucourt, Emma Schwarb et Laurent Kronental, exposent leurs cheminements autour de l’utopie et de ce qu’il en reste. Si on a beaucoup diffusé les photographies de Mathieu Pernot immortalisant la destruction à la dynamite de grands ensembles, Laurent Kronental a opté pour la méthode douce en faisant apparaître la présence humaine au sein de ces architectures. Dans la série d’images intitulée Souvenir du futur, l’architecture utopique n’est pas qu’une abstraction. Laurent Kronental photographie les personnes les plus âgées, celles qui ont emménagé là il y a longtemps, laissant ainsi les corps fatigués devenir l’écho de la dégradation des surfaces bétonnées, pointant encore le gigantisme des immeubles face à leurs habitants. Marie-Amélie Raucourt et Emma Schwarb, quant à elles, entrelacent architecture et littérature. Revoir les villes, avec le support de la maquette, s’inspire du livre d’Italo Calvino, Les Villes invisibles, voyage chimérique de Sméraldine à Ersilie en passant par Foedora et bien d’autres cités imaginaires. Par Florence Andoka – Photo : Laurent Kronental

VIVRE L’UTOPIE, exposition du 7 novembre au 17 décembre au CCAM, à Vandoeuvre-Lès-Nançy www.centremalraux.com


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LES MUSÉE(S) DE BELFORT ET L’ESPACE MULTIMÉDIA GANTNER PRÉSENTENT

éditions

Collection desseins La collection desseins laisse libre cours aux artistes : photographes, plasticiens ou illustrateurs en publiant leurs carnets. Une adresse au corps, à la nudité, à la sexualité voire à la pornographie.

MILO Songbook Nicolas Comment

L'ART BRUT AU TEMPS DES TECHNOLOGIES

EXPOSITION

29.10.2016 16.01.2017 BELFORT

Tour 46 • Salle d’expositions temporaires Rue de l'Ancien Théâtre

BOUROGNE

Espace multimédia gantner 1 rue de la Varonne

INFORMATIONS ET CONTACT : 03 84 23 59 72 | lespace@territoiredebelfort.fr www.espacemultimediagantner.territoiredebelfort.fr 03 84 54 25 51 | musees@mairie-belfort.fr

DÉPARTEMENT DU TERRITOIRE DE BELFORT | DIRECTION DE LA COMMUNICATION | SEPTEMBRE 2016 | N° DE LICENCE : 2-1017942 - 3-1017943 | PHOTO : JM MASSOU © MATTHIEU MORIN

chicmedias éditions Collection desseins

MILO Songbook Nicolas Comment Milo, la muse, l’amante, immortalisée par Nicolas Comment. Le photographe et musicien couche ici sur le papier nudité, sensualité et les textes de certaines de ses chansons. Lettres et images d’amour.

À commander sur www.shop.zut-magazine.com SORTIE EN LIBRAIRIE -> OCTOBRE 2016 chicmedias éditions 12 rue des Poules - 67000 Strasbourg - 03 67 08 20 87


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Suuns

Concentré de kilowatts Comment commencer un article dédié au festival Musiques Volantes ? La journaliste, habituée à l’exercice, d’années en années et d’éditions en éditions, reste interdite devant sa feuille blanche : comment décrire l’extraordinaire foisonnement qui s’abattra sur Metz, Nancy et le Luxembourg et dans 6 autres villes de l’Hexagone pour des soirées satellites ? Comment être fidèle au renouvellement jamais éprouvé de ce festival ? Difficile de faire honneur, en quelques lignes, à une programmation aussi fine, intelligente et variée. Difficile de faire l’impasse sur le moindre nom de cette longue liste réjouissante tant chaque artiste, groupe ou expérience – celle, intéressante, de Chapelier Fou et des classes d’analyse musicale et de commentaire d’écoute du Conservatoire de Metz où l’on tentera de recréer une œuvre à partir d’une description de celle-ci –, dans son domaine propre, pousse l’expérience auditive plus loin encore. Que ce soit Jacques et son hommage à la musique concrète (par opposition à abstraite, on le rappelle), Civil Civic, Electric Electric, Duchess Says, Preoccupations (anciennement Viet Cong) ou Girl Band qui défient, chacun à leur manière, les lois du bruit, le côté chaud et rassurant des beats de Lindstrøm et des superbes Fujiya & Miyagi (qui nous avaient beaucoup manqué), ou, à l’inverse, Suuns et leurs sonorités hypnotisantes, parfois inconfortables. Tous nous invitent, probablement sans le vouloir, à repenser notre rapport à la musique : écouter et entendre vraiment, trouver ce son qui résonne aux viscères, chercher la singularité. Et c’est peut-être justement ce que Musiques Volantes souhaite : repenser ce lien fragile, aujourd’hui terriblement volatile, qui existe entre la musique et son auditeur. Par Cécile Becker

MUSIQUES VOLANTES 21, festival du 4 au 19 novembre à Metz, Nancy et Luxembourg musiques-volantes.org

Beau bizarre Il semble flotter au-dessus des modes et du monde. Christophe a la grâce des poètes cinglés et chantants, et demeure aujourd’hui, après la mort de Bashung, l’un des derniers de son espèce. À la fois icône fêlée et chanteur populaire, ce dandy à la moustache et la veste éternelles cultive un paradoxe unique qui le rend si singulier et nous le garde si cher. Depuis plus de 50 ans et 13 albums, il tisse ses chansons légères et graves avec une délicatesse traversée par une folie douce mais certaine, et parvient à déverser son cœur sur son piano sans jamais perdre sa retenue. C’est accompagnés par cette voix toujours au bord de la rupture que nous avons traversé les décennies. Des décennies pendant lesquelles Christophe ne s’est jamais départi d’une constante envie d’expérimentations sonores. Après Intime, tournée avec laquelle l’oiseau de nuit rencontrait son public seul derrière son piano, son dernier disque Les Vestiges du chaos, un bijou aux perles noires et romantiques sorti en avril dernier, explore des pistes plus électro, rendant hommage à Lou Reed, se lançant dans un duo avec le regretté Alan Vega : des affinités électives que l’on reconnaît et qui nous le rendent encore plus indispensable. Par Sylvia Dubost

CHRISTOPHE, concert le 5 novembre à Den Atelier, à Luxembourg, le 6 novembre à la Laiterie, à Strasbourg, le 15 novembre à l’Arsenal, à Metz

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Humain, trop Humain

Time Art Ensemble

Île ouverte Festival de l’écoute et de la découverte, Densités nous lance sa vingt-troisième invitation à explorer l’îlot musical que devient pendant quelques jours la commune meusienne de Fresnes-en-Woëvre, à une soixantaine de kilomètres de Metz. La part belle est faite aux expérimentations électroniques, acoustiques (voire... électroacoustiques !) mais aussi corporelles, visuelles, littéraires... des croisements à la base de l’identité d’un festival des musiques nouvelles et improvisées associant des formes résolument hybrides. Parmi les dix-sept propositions qui se succéderont trois jours durant à l’affiche de Densités, la performance du Time Art Ensemble mêle vidéo, danse et cuivres avec entre autres l’improvisateur voyageur Michel Doneda au saxophone, Masaki Iwana, figure moderne de la danse butoh et la chorégraphe et danseuse Moeno Wakamatsu. Mika Vainio, musicien finlandais, moitié du groupe Pan Sonic et qui a collaboré avec Alan Vega ou Björk, livrera son approche minimale et poétique de la musique électronique, tandis que le duo Denis Lavant-Guylaine Cosseron entamera une lecture de textes d’Henri Michaux, contraste entre le timbre rocailleux de l’acteur fétiche de Leos Carax et celui, cristallin, de la chanteuse de jazz. Densités, c’est aussi une succession de moments intimistes et merveilleux à la rencontre des artistes et des curieux autour de soi, à retrouver dans un bal final.

Quoi de mieux que le théâtre pour étudier la nature humaine, quand la réalité de nos sociétés contemporaines se retrouve épinglée, le temps d’un spectacle partagé entre absurde et lucidité, comme une tentative d’épuisement de notre quotidien. L’heure où nous en savions trop l’un sur l’autre, création collective de Nico and the Navigators, nous donne ainsi à voir les travers de nos comportements. Une diva, un jogger, un dandy… au total huit comédiens composent cette mosaïque de stéréotypes, spécimens se croisant sans se voir, jusqu’à la collision d’où émergent émotions et questionnements. Inspirée de la pièce de Peter Handke L’heure où nous ne savions rien l’un de l’autre, cette création mêle judicieusement théâtre, danse, mime, poésie et chanson (avec des reprises de Bonnie “Prince” Billy et Benjamin Britten). À l’époque du tout virtuel, ce spectacle opère un retour à la puissance du contact, quand le choc rompt la norme et que le hasard nous rapproche faisant de l’étranger notre semblable : et si le paradis c’était les autres ? Par Aurélien Montinari

L’HEURE OÙ NOUS EN SAVIONS TROP L’UN SUR L’AUTRE, théâtre le 23 novembre au théâtre Le Carreau, à Forbach www.carreau-forbach.com

Par Benjamin Bottemer

FESTIVAL DENSITÉS, du 21 au 23 octobre au Pôle culturel de Fresnes-en-Woëvre www.vudunoeuf.asso.fr

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focus

Suite Brança © Jose Luiz Pederneiras

Le voyage imaginaire

La route de la soie Pourquoi la musique de Louis Sclavis nous hante-t-elle depuis plus de 30 ans ? Peut-être parce qu’elle dit plus que d’autres le lien qui nous lie intimement à la création. Quand nous l’interrogions l’an passé sur sa passion pour le jazz, le clarinettiste nous répondait : « Ce qui se joue là, c’est ma passion pour l’art en général. Le jazz est une musique avec laquelle nous avons la possibilité d’être tout à la fois, chef d’orchestre, compositeur et musicien. Dans le domaine de la musique classique, généralement les différents éléments s’associent pour le résultat final, alors que pour nous, tout se fait en même temps ». La force du collectif donc, dans l’instant, se met au service d’une musique dont il aimait nous rappeler les racines dans son enregistrement Sources avec l’Atlas Trio en 2012 – le guitariste Gilles Coronado et le fidèle pianiste de Sclavis, Benjamin Moussay. « C’est vrai que les racines du jazz sont faites d’une rencontre entre les musiques africaines, européennes, et américaines. Cependant, Arrabal disait : “Si j’étais un arbre j’aurais besoin de racines mais comme je suis un homme j’ai besoin de jambes”. Cette recherche des racines du jazz peut se sentir dans la musique, de façon indirecte et sans être revendiquée comme telle. » Sans aucun doute, le projet qu’il a initié sous le nom de Silk 4tet – l’Atlas Trio d’origine augmenté du maître de la percussion persane Keyvan Chemirani – s’inscrit-il dans le cadre de la quête constante de Sclavis : le voyage mental par le récit. Une quête qui passe par la vision d’un jazz à la fois terrien et aérien. Par Emmanuel Abela

LOUIS SCLAVIS SILK 4TET, concert le 15 octobre au Centre Culturel régional Opderschmelz, à Dudelange www.opderschmelz.lu

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Résultat d’une initiative commune des Théâtres de la Ville de Luxembourg et de la Philharmonie Luxembourg, échelonné sur les mois d’octobre et de novembre, le festival qui fêtera bientôt sa première décennie d’existence est aujourd’hui un rendez-vous incontournable pour tous les amateurs de spectacles musicaux. Cette année, pas moins de 23 représentations seront proposées au public : danse, opéra, orchestre, théâtre musical. La sélection du festival se veut pointue et variée. Du Grand Théâtre à la Philharmonie, les spectateurs seront embarqués dans un voyage entre le temps et l’espace. Première escale ? On laisse le choix au spectateur, mais voici quelques pistes. Pourquoi pas les États-Unis, pour revivre l’époque faste de Broadway en assistant à la réadaptation par le metteur en scène britannique Lee Blakeley de Kiss me Kate, le classique de Cole Porter qui fit jadis la gloire du musical ? Le voyage pourra se poursuivre un autre jour au Mali, en compagnie des Diabaté père et fils, véritables maîtres du kora, instrument qui rythme la vie quotidienne de Bamako. Ou au Brésil avec la mythique compagnie de danse contemporaine Grupo Corpo et sa vingtaine de danseurs, plus de 2 300 pièces au compteur en 40 ans d’existence, qui présentera ses spectacles Suite Brança et Dança Sinfònica. Un voyage à la carte, donc, à réaliser en famille grâce à des tarifs (très) réduits pour les enfants. Par Paul Kempenich

LUXEMBOURG FESTIVAL, festival du 7 octobre au 24 novembre au Grand Théâtre et à la Philharmonie, à Luxembourg www.luxembourgfestival.lu


théâtre saiSOn arts visuels 2016\2017 — musique Ccam / ScènE NatioNAle de VAndœuvre danse — COLLECTIF CARAVANE + OLIVER CLÉMENT + AMANDINE TURRI HOELKEN + ÉMILIE VIALET + FRANÇOISE KLEIN + CHARLES TORDJMAN + BENOÎT SICAT + KARINE PONTIES + CIE MAVRA + QUATUOR STANISLAS + CIE ROLAND FURIEUX + KATIA MEDICI + LES FRUITS DU HASARD + CIE LES NUITS CLAIRES + MARIE MARFAING + CIE KA + TEATRO DELLE BRICIOLE + MARIE-AMÉLIE RAUCOURT + LE CORPS CRIE + EMMA SCHWARB + LAURENT KRONENTAL + GURSHAD SHAHEMAN + JULYEN HAMILTON + COMPAGNIE ROY ASSAF + MEYTAL BLANARU + OLIVIA GRANDVILLE + KRISTOFF K.ROLL + DINA KELBERMAN + THOMAS SAUVIN + ASSOCIATION BRØCØLIWALD + INÈS DE BORDAS + JACQUES HENRI LARTIGUE + SÉBASTIEN GIRARD + LES BESTIOLES + CIE TOUT VA BIEN + JOHN STEZAKER + CHAIR + JOACHIM SCHMID + CLAIRE BERGERAULT + THIERRY STRUVAY + COLLECTIF EMIR + JEAN-LUC GUIONNET + MATHIEU CHAMAGNE + CIE DE L’OISEAU MOUCHE + CIE OUÏE/DIRE + STRANGE LADIES + CIE TOURNEBOULÉ + LOTUS EDDÉ KHOURI + HUGUES REINERT + FESTIVAL MUSIQUE ACTION #33 …

CCAM / SCÈNE NATIONALE DE VANDŒUVRE RUE DE PARME, 54500 VANDŒUVRE-LÈS-NANCY SITE : WWW.CENTREMALRAUX.COM × TEL : 03 83 56 15 00 LICENCES : 540-249/250/251 • DESIGN GRAPHIQUE : STUDIO PUNKAT


07.10. – 25.11.2016

Kiss Me, Kate de Cole Porter | Die Nibelungen. Siegfried de Fritz Lang | Jean-François Zygel | Orchestra of the Mariinsky Theatre | Valery Gergiev | Denis Matsuev Toumani & Sidiki Diabaté | Royal Concertgebouw Orchestra | Daniele Gatti | «Conceal | Reveal» Russell Maliphant | Anne Sofie von Otter | Janine Jansen Michael Wollny & Vincent Peirani | «Il Ritorno» Quincy Grant & Circa Ensemble | Rotterdam Philharmonic Orchestra | Yannick Nézet-Séguin Hélène Grimaud | Christian Gerhaher & Gerold Huber | L’Autre Hiver de Dominique Pauwels Orchestre Révolutionnaire et Romantique Sir John Eliot Gardiner | Gustavo Gimeno Kristian Bezuidenhout | Janine Jansen Patricia Kopatchinskaja | «Myousic» Dimitri de Perrot | Gunnar Idenstam & Johan Hedin | Pierre-Laurent Aimard Deutsche Radio Philharmonie Saarbrücken Kaiserslautern | Miguel Harth-Bedoya | José Cura | «Dança Sinfônica» & «Suíte Branca» Grupo Corpo | Orchestre Philharmonique du Luxembourg Les Théâtres de la Ville de Luxembourg & Philharmonie Luxembourg www.luxembourgfestival.lu


InSitu

All Around Amateur À partir d’une série de peintures, Fredrik Værslev réalise All Around Amateur, un livre de couchers de soleil. L’idée séduisante pourrait faire écho aux cieux de Turner, Boudin ou Monet. Pourtant, plus qu’à la seule figuration d’un élément naturel, la peinture du jeune artiste scandinave s’attache aux errements facétieux de la peinture en tant que medium, à son support comme à sa surface. (F.A.) Du 18 novembre au 19 février 2017 au Consortium, à Dijon www.leconsortium.fr

Fredrik Værslev, Untitled, 2015. Photo : Vegard Kleven, courtesy of the artist.

Itinéraires Jérôme Giller Pendant quatre jours, Jérôme Giller a proposé à des marcheurs anonymes de faire le tour des frontières administratives de Dijon. De Valmy au Parc de la Colombière, de Montchapet à la Motte Giron, cette exploration collective des frontières de la cité est retransmise dans l’espace de l’appartement-galerie Interface, où sont également exposées d’autres pièces de l’artiste. Entre dessins, objets trouvés, textes et carnets, Jérôme Giller, marqué par le situationnisme, esquisse une cartographie subjective des territoires qu’il arpente. (F.A.) Jusqu’au 29 octobre à Interface, à Dijon www.interface-art.com Déplacement, 2012, archives cartographiques, feutre sur papier

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InSitu

Max feed Et le son dans tout ça ? Après l’installation immersive de Ryoji Ikeda, Test pattern [n°4] et l’exposition Sound houses, le FRAC Franche-Comté confirme son intérêt pour les pratiques sonores contemporaines. C’est à l’artiste américain Max Neuhaus, considéré comme le père de l’installation sonore dans les années 60, que s’intéresse aujourd’hui Daniele Balit, commissaire de cette exposition de rentrée. Max Feed est un hommage à la création de Max Neuhaus plutôt qu’une rétrospective de son œuvre. Témoignant de l’actualité de cette figure disparue en 2009, l’exposition rassemble également le travail de neuf artistes, parmi lesquels Trisha Donnelly. (F.A.) Jusqu’au 30 décembre au FRAC Franche-Comté, à Besançon www.frac-franche-comte.fr

Max Neuhaus, Water Whistle, 1971 © Estate Max Neuhaus Photo : Bill Seaman

L’effet de réel, Fabienne Ballandras Marie Voignier Non loin d’une montagne noire et jaillissante, un crabe minéral semble figé dans son avancée. Entre fidélité et infidélité au monde matériel, l’image est-elle autre chose qu’un trompe-l’œil ? Fabienne Ballandras a réalisé beaucoup de photographies de maquettes, faisant d’un univers réduit et fictif un espace redéployé à grande échelle par l’appareil photographique. Pour cette exposition, elle présente des dessins réalisés au graphite, aux côtés de vidéos de Marie Voignier, inspirées par les formes du cinéma documentaire. (F.A.) Fabienne Ballandras, Série 67P/T-G (Tchouri pour les intimes), 2016, mine de graphite et criterium sur papier, 28 × 28 cm

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Jusqu’au 8 janvier au CRAC le 19, à Montbéliard www.le19crac.com


Appels Appels place le corps au centre de l’expérience artistique grâce à des œuvres aux textures, aux formes et aux sons variés. Cette invitation à l’éveil sensoriel s’oppose à la perception, trop souvent biaisée par le prisme des médias. Elle soulève un ensemble de questionnements – crise environnementale, exploitation, etc. – qui se veut être en dehors des représentations traditionnelles dominantes imposées par notre culture et les médias pour une réflexion sur le monde qui nous entoure. (E.B.) Du 5 novembre au 17 décembre au Granit, à Belfort www.legranit.org

© Ludmilla Cerveny

Jean-Christophe Norman, Matières Jean Christophe Norman, La bibliothèque, Bâle, 2016

Le corps courbé à proximité du sol pour ne pas rompre son geste, Jean-Christophe Norman est concentré sur la ligne qu’il trace à la craie. Depuis la fin des années 90, son travail mêle marche et écriture. Durant de longues heures, l’artiste a patiemment recopié un texte extrait de la bibliothèque de Friedrich Dürrenmatt sous la forme d’une ligne qui court à travers les rues de Bâle. La littérature se déplie alors pour devenir image sinueuse. Cette performance, intitulée « La Bibliothèque », s’inscrit dans Matières, nouvelle exposition monographique rassemblant des œuvres liées la figure de l’écrivain suisse. (F.A.) Jusqu’au 26 février 2017 au Centre Dürrenmatt, à Neuchâtel www.cdn.ch

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Der Blaue Reiter Comme quoi une publication peut changer la face du monde : l’almanach du Blaue Reiter (Le Cavalier Bleu) initié par Franz Marc et Wassily Kandinsky en 1912 a ébranlé la sphère artistique et ouvert la voie à l’abstraction. À la Fondation Beyeler, la théorie est confrontée à la mise en pratique, avec en regard les éléments contenus dans le bel ouvrage et les œuvres réalisées en temps réel. La meilleure manière de nous plonger dans la pensée d’une époque malheureusement tourmentée. Juste avant le chaos. (E.A.)

Franz Marc, Stallungen, 1913 Solomon R. Guggenheim Museum, New York

Jusqu’au 22 janvier 2017 à la Fondation Beyeler, à Riehen (Bâle) www.fondationbeyeler.ch

Entre deux horizons La France et l’Allemagne se sont beaucoup fait la guerre, militairement bien sûr, mais aussi intellectuellement et artistiquement. C’est le principal enseignement de cette très belle exposition qui s’appuie sur la riche collection du Saarlandmuseum. Laquelle nous raconte un siècle d’avant-gardes des deux côtés de la frontières – le Musée de la Sarre se situant en Allemagne à proximité de la frontière justement –, un siècle de compétition artistique, voire d’émulation, avec un regard plus admiratif qu’il n’y paraît sur ce qui fait de l’autre côté. (E.A.) Jusqu’au 16 janvier 2017 au Centre Pompidou-Metz www.centrepompidou-metz.fr

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Albert Gleizes, Paysage de Montreuil, 1914 Huile sur toile, 73,5 × 93 cm Saarlandmuseum Saarbrücken © Adagp, Paris 2016


Luxembourg Art Week

InSitu

Après une première édition en 2015 couronnée de succès – plus de 7 000 visiteurs sur 6 jours  –, le Luxembourg Art Week est le nouveau rendez-vous pour tous les amateurs d’art. Le projet permet de présenter à un large public des artistes contemporains issus de la scène locale, à savoir du Luxembourg et des pays limitrophes. Cette année, l’exposition s’articulera autour de deux sections, «  Positions  » et « Take Off » et sera accompagnée de l’exposition annuelle du Cercle Artistique de Luxembourg (CAL), partenaire de l’événement. (E.B.) Du 9 au 13 novembre à la Halle Victor Hugo, à Luxembourg www.luxembourgartweek.lu

William Klein, Hat + 5 roses, 50 × 40 cm, à la Galerie Clairefontaine

Sérieux / Enter, save and exit Joseph Kieffer / Vincent Broquaire

Vincent Broquaire, Finger drop, 2015, 65 × 45cm

Sérieux / Enter, save and exit est le fruit d’une résidence de trois mois à Berlin en 2015 des artistes strasbourgeois Vincent Broquaire et Joseph Kieffer : une enquête sur les traces que laissent les technologies et Internet sur notre environnement. Vincent Broquaire se réapproprie le réel en y apportant un regard critique non dépourvu d’ironie. À l’instar de Joseph Kieffer qui avec Sérieux expérimente de nouvelles formes dans une approche artistique interdisciplinaire. (E.B.) Du 16 septembre au 16 octobre au CEAAC, à Strasbourg www.ceaac.org

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InSitu

L’Œil du Collectionneur L’Histoire de l’art nous renseigne : que serait l’art sans collectionneur ? Et même s’il n’est pas le principal destinataire de l’œuvre, il est souvent celui qui, par l’acquisition, confirme le choix de la galerie ou de l’institution. Dis-moi qui tu achètes, je te dirai qui tu es, serait-on tenté de dire, mais le parti pris de cette exposition change le point de vue et place les 9 collectionneurs particuliers strasbourgeois dans la posture inverse : ce sont bien eux, par leur regard et par leur choix – avec près de 800 œuvres et 230 artistes en deux temps d’exposition –, qui disent quelque chose de leur temps. Et de nous, en retour. (E.A.) Jusqu’au 20 novembre (Focus 1) Du 10 décembre au 26 mars (Focus 2) au MAMCS, à Strasbourg www.musees.strasbourg.eu Georges Tony Stoll, Homme cible, 1999. Photographie argentique, tirage RA-4 couleur satiné prestige, 50 × 75 cm. Courtesy Galerie Jérôme Poggi, Paris. Collection G et M Burg

Talents Contemporains Des corps bleus restent recroquevillés sur une embarcation. Dans cette série de dessins inspirés des Contemplations de Victor Hugo, Cécile Carrière fait de l’eau un lien entre les images, entre les corps, entre les temps de l’existence. Fluide, mystérieuse, répétant les mêmes symboles, l’œuvre de l’artiste a été récompensée par la Fondation Schneider qui poursuit ses recherches autour du thème de l’eau. L’exposition, réunissant les sept lauréats de cette année, révèle l’eau dans tous ses états : du mur de glace et d’encre de Jérémy Laffont aux Eaux-fortes de Gaëlle Callac traversées par la littérature, en passant par les vestiges collectés par Elizaveta Konovalova sur les bords de l’Elbe. (F.A.) Cécile Carrière, série Barque, dessin

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Jusqu’au 18 décembre à la Fondation François Schneider, à Wattwiller www.fondationfrancoisschneider.org


Avec

Mathias delplanque Luc ferrari Eddie Ladoire cédric Maridet

fabienne ballandras marie voignier 24 sept. 2016 > 8 jan. 2017

OOOL sOund fictiOns 15.09 13.11 2016 Bérengère Paris, 2016

kunsthallemulhouse.com

Le 19, Centre régional d’art contemporain de Montbéliard

Fondation François Schneider, Wattwiller, Haut-Rhin, France Du mercredi au dimanche de 10h à 18h From Wednesday to Sunday: 10 AM to 6 PM

N O M

Elizaveta Konovalova, Altstadt, 2014

CRAC Alsace 18 rue du château F-68130 Altkirch www.cracalsace.com

S AN S

Talents Contemporains 1er octobre 18 décembre 2016

Sven Augustijnen Nicolas Clair Fernand Deligny Vidya Gastaldon Beatrice Gibson Daniel Jacoby Irene Kopelman Felipe Mujica Frédéric Dialynas Sanchez avec Lê Huy C�u et Sébastien Leseigneur Johanna Unzueta

LI B E RT É

LA

Exposition du 16 octobre 2016 au 15 janvier 2017

www.le19crac.com I +33 (0)3 81 94 43 58


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Une balade d’art contemporain Par Sandrine Wymann et Bearboz

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ARSENAL

Jazz / Laärsen

VERS LA CITÉ MUSICALE – METZ

Mer. 23 nov. 2016 SARAH MURCIA

NEVER MIND T H E F U_T_URE 3 avenue Ney 57000 Metz + 33 (0)3 87 74 16 16

www.arsenal-metz.fr

www.citemusicale-metz.fr

L’Epcc Metz en Scènes reçoit le soutien financier de la Ville de Metz, de la Région Alsace Champagne-Ardenne Lorraine et de la Drac Alsace Champagne-Ardenne Lorraine. Licences d’entrepreneur du spectacle 1-1024928 / 2-1024929 / 3-1024930

Pasha Rafiy IT’S LONELY OUT THERE THE PHOTOGRAPHY OF FOREIGN AFFAIRS

24.09.2016 - 27.10.2016

Robert Frankle c ie c'est pour bientôt

terre océane

DIVIETO DI ABBANDONO

L’abbandono e il deposito incontrollati di rifiuti sul suolo e nel suolo sono vietati

24.09.2016 - 27.10.2016

l aco u p o l e . f r

bunker palace.com

Sam. 19 novembre ➾ 20:30 03 89 70 03 13

www.centredart-dudelange.lu N° de licence entrepreneur du spectacle : 1050935-936-937 – photo : © Hervé Bellamy – conception : STarHlIGHT

réalisation :

théâtre


Jacques 02.09

Festival Bien Public

Dijon

Rencontres

Par Martial Ratel Photo : Vincent Arbelet

Barbecue, sceau, dessous de plat, cuvette de toilette, poste de radio, balle de ping-pong, plateau de bar, ciseaux, tasses, distributeur de bonbons Peez... Hétéroclite mais profondément poétique, telle est la liste des instruments utilisés par Jacques lors de ses concerts. On n’oubliera pas les synthés et la guitare qui, pour lui, font aussi partie des « objets ». Depuis un an, ce jeune homme originaire de Strasbourg et installé à Paris brouille les genres et fait danser les dancefloors les plus exigeants. Son electro est clairement faite pour provoquer une frénésie de danse mais utilise des moyens qu’on croyait tombés dans les oubliettes des années 1960, dans le souvenir poussiéreux de la musique concrète. Les shows de Jacques sont des performances autant que des concerts, « que ma musique soit taxée d’intello ne me dérange pas du tout mais au début, tout ça c’est pour se marrer ». En chef d’orchestre des bruits, sur scène il manipule, sample, triture la texture sonore quasiment sans filet. « J’ai confiance. Je sais que les objets finiront par donner quelque chose de bien. Le bruit, quand tu l’entends une fois tu ne l’aimes pas trop mais quand tu l’entends quinze fois, tu finis par l’apprécier. Des fois, l’objet ne fait rien qui me plaît alors je le repose. » Jacques entretient un rapport très particulier avec

ses objets, comme une mini société qu’il ordonne, « les sons peuvent être très laids comme chez les humains, et comme chez les humains une hiérarchie se dégage, certains dirigent mais pour faire revenir ensuite les autres ». Le public le suit déjà en grand nombre, comprenant à la fois la dose d’humour du bonhomme et la simplicité finale de son univers. Radio France flairant le coup, héritier du GRM, l’a invité récemment ; une carte blanche qui ne se refuse pas. Résultat un morceau contre-pied : « Comme je fais de la musique avec ces bruits, j’ai eu un kit sonore avec toutes sortes de bruits de la maison ronde : portes, extincteur... il fallait que je fasse un morceau. Ils m’attendaient avec un morceau expérimental, en rapport avec Pierre Henry et Pierre Schaeffer qui avaient fréquenté les lieux. Face à ces samples, je me suis dit que j’aimerais bien faire un morceau qui puisse passer à la radio puisque... j’étais à la radio. Ça n’arrive pas deux fois que la radio te demande un morceau ! » [Rires]. Alors, j’ai fait Dans la radio, un morceau dans lequel je chante pour la première fois et qui dit que « je chante dans la radio... ». Résultat, un tube pop electro, joyeux et un peu angoissé, évident dès la première écoute. D’ailleurs, est-il plutôt Schaeffer ou Sex Pistols ? « C’est le choix que je ne veux pas faire ! C’est une question de mojo. L’un avait des tas d’idées mais pas du tout de mojo. Les autres aucune idée mais quel mojo ! » La suite ? « Je vais continuer à m’amuser et début 2017, je vais partir au moins trois mois, je ne sais pas où, j’ai plein d’idées de musiques que je voudrais enregistrer et après je vais revenir. Et puis un jour, j’aimerais faire un album live. Pour ça il faudrait être super fort... je ne le suis pas encore. » Pas encore ?

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Eurockéennes de Belfort Par Emmanuel Abela Photos : Vincent Arbelet

Kurt Vile

En quelques années, Kurt Vile a su imposer son folk étrangement désinvolte, lo-fi dans un premier temps puis sublimement orchestré, comme s’il ne cherchait pas à se confronter à ses modèles, tout en rivalisant avec eux. En interview, il se montre attentif et précis. À l’image de l’intimité qu’il entretient à son instrument, la guitare. « En pratiquant le picking, nous explique-t-il je cherche à donner une impulsion mélodique, plaisante mais imparfaite, comme une sensation candide et intime. » Cette pratique singulière, il la puise chez l’un de ses artistes préférés, John Fahey, qui a enregistré bon nombre de disques folk souvent instrumentaux dans les années 60. « C’est un pur pionnier du folk qui a grandi en écoutant du blues ou du gospel. Avec ses compositions, il cherchait à développer quelque chose d’ample qui libère l’esprit. Mon disque préféré reste Days Have Gone By [de 1967, ndlr] ». Si Kurt apprécie également Bert Jansch, le pendant anglais de John Fahey, il le juge plus strict dans l’approche. Contre toute attente, c’est du côté de John et Alice Coltrane ou de Pharoah Sanders qu’il faut chercher l’inspiration du sublime B’lieve I’m

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going down, le disque qui nous a obsédés tout le printemps dernier. « L’influence de ces artistes jazz sur ma musique n’est pas nouvelle, mais là c’était particulièrement le cas au moment où j’étais en train de composer dans le désert du Joshua Tree des chansons comme Wheelhouse par exemple. Je cherchais une forme de simplicité, mais qui puisse révéler des éléments musicaux hypnotiques. » À l’égal de ces musiciens jazz qui cherchaient d’autres voies, lui-même avec son jeu rythmique si singulier ne tente-t-il pas une forme psychédélique qui se dispenserait des arrangements pour exister ? « Oui, l’approche est voisine : elle est hautement spirituelle. Je n’aime pas beaucoup me répéter, je suis constamment en quête de sonorités nouvelles. Ceci dit, je ne dédaigne pas les expérimentations ni les traitements en studio. Même sur ce disque qui semble au ras du sol, je me suis accordé quelques libertés, tout en restant le plus naturel possible. » Ce naturel, il l’entretient en lisant beaucoup sur la route. « Je me trouve bien meilleur, nous avoue-t-il, quand je me sens absorbé par quelque chose que je suis en train de lire, comme c’est le cas en ce moment avec le livre de Nick Tosches sur la country [l’édition française chez Allia, Country : les racines tordues du rock’n’roll, ndlr]. Ça me met dans une position obsessive et ça c’est bon ! ». Il l’admet, c’est bien là sa manière à lui de maintenir son approche créative : intégrer les éléments du quotidien, que ça soit de l’ordre du vécu ou de l’imaginaire, pour nourrir ses petits instants psychédéliques qui fonctionnent par couches successives, chacune d’entre elles révélant sa part d’affect. « Yeah! Sure!, s’amuset-il comme le gamin pris en flagrant délit, la main dans le sac, j’aimerais tant que ça soit perçu ainsi… »


Rencontres

Mac DeMarco L’instant est passé inaperçu, mais juste avant son set, Kurt Vile s’est rendu à vélo – une pratique pas fréquente, semble-t-il ! – sur la scène de la Plage pour saluer son ami Mac DeMarco. On ne sait si ces encouragements l’ont galvanisé, mais le Canadien a exprimé une grande générosité électrique pour l’occasion, n’hésitant pas à désigner les heureux élus qui sont invités à partager la table et le vin avec le staff sur le côté de la scène. Avec ses musiciens, il s’est montré impressionnant de technique, donnant ainsi un peu plus le sentiment de cette virtuosité qu’il cherche à dissimuler derrière ses facéties. Brillant, et décidément essentiel.

The Kills On savait Alison Mosshart sexy, mais on ne la savait pas that sexy ! Les ennuis de santé récents de Jamie Hince qui l’ont conduit à se réapproprier la guitare expliquent peut-être le fait que tous deux ont redoublé d’énergie, comme lors de sublimes retrouvailles. Ils ont joué comme si c’était la première fois un set rageur, enlevé, de toute beauté. Les derniers sceptiques en sont pour leur frais : The Kills reste l’un des grands groupes du moment ; nous, on ne peut que lui souhaiter longue vie.

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nOx.3 14.05

Marly

Jazz Festival

Par Benjamin Bottemer Photo : Hanamatsuri

La vibration émise par nOx.3 est au diapason d’une culture musicale hybride et enlevée où la pulsation est centrale, où l’art de bâtir boucles hypnotiques et séquences vertigineuses vient autant du free jazz que des musiques électroniques. Le trio, valeur montante de la nouvelle scène jazz tendance électro, se rencontre au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, où les frangins lorrains Rémi et Nicolas Fox, saxophoniste et batteur, s’associent au pianiste nantais Matthieu Naulleau pour leur récital de fin d’année. Ils assistent ensemble à un concert d’Amon Tobin où le maître brésilien ès sonorités électroniques urbaines et cosmiques présente son projet ISAM. Le bruit devient symphonie, le son, parsemé d’échantillons non identifiés, recèle une puissance évocatrice qui clouera sur place les trois compères. « On s’est dit : c’est ça qu’on veut faire ! », se souvient Nicolas. Leur symphonie cyclopéenne à eux se nomme Expansion. En live, voici un rouleau compresseur sonore qui sature l’air, ralentit, reprend sa course, se décompose, cherche son rythme. Rémi Fox jongle entre trois saxophones, Matthieu et Nicolas sont inarrêtables. Une mécanique qui résume bien le style de nOx.3, entre swings tranquilles et sursauts free et électro, capable de se faire machine de guerre ou nuée légère. Le morceau, dont deux versions figurent déjà sur Waï nox, leur premier album sorti l’an passé, est retravaillé sans cesse depuis 2010. Aux commandes de leurs instruments-laboratoires, les membres du groupe échangent et fusionnent en permanence, entre groove et expérimentation. « On cherche toujours un son de groupe, et dès qu’on tient quelque chose, on repart dans une autre direction... », note Matthieu. « Notre son se construit sur scène, on y est toujours en recherche, même devant 3 500 personnes, poursuit Rémi. On peut s’arrêter, flâner, se relancer d’une façon différente... on communique continuellement. »

La notoriété du jeune groupe fait un bond en avant lorsqu’il remporte en 2015 le tremplin RéZZo Focal de Jazz à Vienne, à l’unanimité du jury présidé par l’organiste Rhoda Scott. À la clé, un contrat pour un album au sein du label Jazz Village : direction le studio La Buissonne, où se sont croisés en un quart de siècle Daniel Humair, Dave Liebman, Carla Bley, Ahmad Jamal ou Tigran Hamasyan. « C’était assez intimidant, et nous avons dû travailler sous certaines contraintes, dans des créneaux imposés ; cela a été très bénéfique, raconte Rémi. Il a fallu trouver le bon processus à trois pour cet exercice particulier qu’est le travail en studio. » L’album s’appellera Nox Tape : une référence à ces enregistrements bruts amenés à être retravaillés qu’affectionne le hip-hop, et qui correspond bien à la démarche de bidouillage et de retraduction sans limites du trio. Pour la comprendre, direction les cuisines : la brigade se compose d’un saxophoniste polyglotte adepte du free jazz de Gato Barbieri, d’un pianiste fou qui pilote un rack de basses d’une main et son clavier de l’autre et d’un batteur biberonné au metal qui ne quitte pas son Octapad Roland. « Les machines sont un moyen de retrouver le son du grand ensemble dans lequel on s’est connus, explique Matthieu. Mais elles ne remplacent pas les musiciens ; ce sont des outils pratiques dont on affectionne le son. » Le pianiste développe actuellement son propre système, avec des capteurs installés sur les cordes de son instrument et sur lequel Rémi pourra lui aussi se connecter. « Ainsi, on sera tous les trois dans cette manipulation électronique », note ce dernier. Pour leur résidence future, le trio tient à impliquer davantage leur ingénieur du son, Valérian Langlais, qui a beaucoup contribué à développer l’identité sonore du groupe. Le projet à venir : un live, forcément. L’effet nOx.3 produit sur le public des réactions diverses. Emporté ou dérouté, celui-ci ne reste jamais indifférent aux prestations du groupe, dont le son emprunte au jazz sa pulsation primaire et sa folie, aux musiques électroniques ses possibilités infinies et l’intensité de nappes envoûtantes. D’autres couleurs, d’autres cultures qui se mêlent naturellement : une évidence. « Tourner dans le circuit jazz est presque une histoire de circonstances, on pourrait être aussi à l’aise dans des programmations musiques actuelles... Je pense que c’est une direction que l’on va prendre, évoque Rémi. Notre place est-elle dans le milieu jazz ? En tout cas, on ne cessera jamais de jouer la musique qui nous inspire, c’est vital. » NOX.3, concert le 15 octobre au Théâtre de la Manufacture, à Nancy, en première partie d’Anne Pacéo dans le cadre de Nancy Jazz Pulsations. collectifloo.com

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Rencontres

Erwan Keravec 24.08

Festival Météo

Mulhouse

Par Guillaume Malvoisin Photo : Sebastien Bozon

Te définis-tu comme un sonneur ? Oui, toujours, évidemment. La musique improvisée ou contemporaine n’y change rien. Je ne vois qu’une seule grande différence : la musique traditionnelle est fonctionnelle, elle doit faire danser. Le sonneur, c’est à la fois celui qui bat le rappel et qui vient mettre K.O l’oreille de l’auditeur, non ? Non, pas du tout. Sonner est ma racine : la cornemuse, la façon de projeter le son, l’énergie que cela requiert et ce rapport au répertoire. La culture de tradition orale est une partie de mon enseignement. Elle a cette habitude de transmission et d’immédiateté. C’est très proche de l’improvisation. En musique improvisée, on est à la fois le compositeur et l’interprète, celui qui imagine et celui qui joue. Musique impro et cornemuse, te jugerais-tu audacieux ? Non, plutôt obstiné. En Bretagne, je jouais en bagad traditionnel [ensemble musical de type orchestre, inspiré du pipe band écossais, ndlr]. On a enregistré un disque avec le Big Band de l’ARFI, c’est là qu’on m’a demandé d’improviser. L’audace viendrait plutôt d’eux. Plus tard, j’ai fait le choix d’y consacrer du temps et c’est devenu une obstination, je voulais trouver de nouvelles formes pour mon instrument. Là où j’ai un peu galéré au début, c’est la maîtrise des volumes d’un instrument dont je voulais sortir des murmures comme des forte, où je voulais mettre de la pensée. Position facilement tenable ? En musique contemporaine, au début, on m’a pris pour un gentil dingue et mon boulot pour une anecdote passagère. Mais ça fait 15 ans maintenant. Depuis, des compositeurs ont accepté de m’écrire des pièces. L’instrument a fait sa place.

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Croises-tu les répertoires comme a pu le tenter Pierrick Tanguy au sein du Bagad Men Ha Tan avec Henri Texier ou Doudou N’diaye Rose ? Je sonnais dans ces projets. Pierrick est hyper fécond et se sert de ses compositions pour faire des rencontres. Mon travail a d’abord mis de côté la musique traditionnelle pour savoir s’il était possible que cet instrument puisse évoquer autre chose que le terroir dont il était issu. C’était le projet Urban Pipes en 2007. Je me suis rendu compte que la culture d’un instrument est aussi celle du musicien. Je ne pouvais pas aller au-delà de ma propre culture. Pour autant, je ne cherche pas à citer la musique traditionnelle dans mon travail. Elle n’est pas mon sujet, seulement une des composantes de mon travail. Ma culture s’est modifiée en fréquentant depuis une douzaine de compositeurs contemporains, des improvisateurs et des chorégraphes. Pourquoi solliciter d’autres compositeurs ? Je ne pouvais quitter la culture qui était la mienne, alors j’ai confié à d’autres l’écriture d’un répertoire. En écoutant 280 mesures pour clarinette de Georges Aperghis, m’est venue l’idée de prolonger le solo avec de nouvelles pensées musicales sur l’organisation de la musique. Par exemple, en 2011, Philippe Leroux a choisi d’occulter le pied mélodique de la cornemuse pour ne jouer que sur les possibilités des bourdons. Il m’a apporté une pensée que je ne pouvais produire. Réconciliation du savant et du populaire comme une revanche ? Les premiers compositeurs que je suis allé rencontrer pour leur commander des pièces étaient amusés de la demande car elle était inhabituelle. Mais je ne crois pas à une revanche, cela me ferait hiérarchiser les choses. Si je prends la musique écossaise, l’ornementation est extrêmement élaborée. La réflexion sur l’écriture est proche de celle qui anime la musique savante.


Tu joues également avec Mats Gustafsson, qui lui est très organique. On n’a jamais répété avec Luft, jamais parlé de ce qu’on joue. On avance de concert en concert. Il y a une puissance qui se dégage de lui qui est hallucinante. Je ne peux pas jouer avec lui comme avec Beňat Achiary. La musique improvisée n’est qu’un moyen de produire du son. Avec Beňat, je considère qu’on joue de la musique du monde qui est improvisée. Avec Mats on fait de la musique concrète.

As-tu envisagé des modifications de lutherie ? Je me suis interrogé là-dessus. En musique expérimentale, surtout à New York dans les années 60-70, les instruments ont été souvent transformés pour jouer une musique qui n’était pas reproductible par quelqu’un d’autre. Faire ce choix voulait dire s’exclure. Tout ce que j’utilise est dédié à l’instrument, disponible dans le commerce, mon travail est donc reproductible.

Le travail avec les danseurs influence-t-il ton rapport à l’instrument ? La première chose que convoquent les chorégraphes contemporains est le sens, je n’avais pas cette habitude. Grâce à eux, je peux également reconsidérer mon rapport au temps qui devient élastique grâce au mouvement. Le travail avec Boris Charmatz m’a fait prendre conscience de la dimension physique extérieure de l’instrument que je prenais instinctivement sous le bras.

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Joe McPhee 25.08

Festival Météo

Par Guillaume Malvoisin Photo : Sebastien Bozon

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Mulhouse


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On vous présente assez facilement comme une légende, êtes-vous ok avec ça ? C’est une jolie idée, plutôt agréable. Peut-être que cela veut seulement dire que je traîne dans les parages depuis longtemps déjà. Ce serait juste une histoire de longévité ? J’espère que mon travail parle de lui-même. Peutêtre y a-t-il une place pour lui dans l’histoire de la musique. Quel est votre premier souvenir de musique ? J’avais 3 ans et je me rappelle parfaitement. Je suis né en 1939 à Miami, en Floride. Pendant une tempête, ma maison a été frappée par un éclair. Un incendie s’est déclaré et l’a complètement détruite. Je me souviens parfaitement : le tonnerre, le feu et mes parents essayant de sauver ce qu’ils pouvaient. Le lendemain, je suis retourné voir la maison avec mon grand-père. Dans les décombres et l’horrible odeur de brûlé, j’ai entendu cette chanson : « Daddy, I want a diamond ring... ». L’avez-vous jouée sur scène plus tard ? Non, jamais. C’est juste un souvenir. Avez-vous grandi en Floride ? Non. Après l’incendie, mon père nous a emmenés à New York où il avait trouvé du travail. Nous nous sommes installés au nord et je vis toujours à Poughkeepsie. À cause de la ségrégation et de tous ces sales trucs autour des races, mon père ne voulait pas élever ses enfants dans le sud. Quelle a été votre première impression de New York en arrivant ? Je me revois quitter la Floride. Je me souviens du long trajet en bus, du moteur qui a lâché. Tout le monde est descendu pour rejoindre la gare... À New York, j’ai vécu mon premier trajet en métro. J’étais terrifié parce que cela était très bruyant. J’étais entouré de gens très grands, il faisait très chaud. C’est mon arrivée à New York. Quels sons vous ont souhaité la bienvenue ? Il y avait les crissements des roues sur les rails comme des cris stridents et évidemment le bruit énorme des trains de cette époque. On vivait dans le bruit. Première rencontre avec le jazz ? Quand j’étais un teenager. Le père d’un de mes amis avait une collection de disques de jazz. On allait souvent les écouter. Je préférais cette musique-là à ce qui était en vogue à cette époque comme le rock’n’roll.

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Votre premier instrument de musique a été la trompette. Mon père était trompettiste et je suis Joseph Jr. Quand j’ai eu 8 ans, il a décidé qu’il était temps pour moi d’apprendre à jouer de la trompette. Je devais être en train de jouer avec des copains dans la rue quand il m’a appelé. Cela ne me disait pas grand-chose mais il a insisté. Plus tard, en classe, on a dû choisir un instrument pour le band de l’école. Tout le monde a crié au génie parce que je savais déjà souffler dans une trompette ! J’ai remercié mon père, ce jour-là. Plus tard, Clifford Thornton vous inclut dans son projet Freedom And Unity... Oh Oui ! Clifford a été la première personne à me montrer une partition écrite. J’étais un grand fan de Miles Davis. Clifford m’a demandé d’écouter, d’improviser sur Four et m’a invité à participer à l’enregistrement de Freedom And Unity. … et vous rencontrez des géants. Je travaillais la partition de Clifford dans un appart’. Un matin, la porte s’ouvre et apparaît Ornette Coleman ! Il répétait dans l’appart’ d’en face avec son trio pour des sessions au Village Vangard. Il me tend sa trompette pour que je l’essaie et part rejoindre sa famille au Texas. Je n’ai pas osé la toucher ! Quelques jours plus tard, John Coltrane meurt. Ornette frappe de nouveau à ma porte et me propose de l’accompagner aux funérailles. Je refuse car je n’ai pas de vêtements adéquats. Il m’embarque quand même et c’est là un de mes souvenirs les plus marquants. À l’église, Ornette jouait avec son trio, Albert Ayler jouait lui aussi avec son quartet. Magnifique ! Puis, Ornette m’embarque pour le cimetière, je ne sais toujours pas pourquoi. Dans la limousine, il y a donc Ornette puis Billy Higgins et un autre batteur, Harold Avent. Le trafic nous met en retard et quand on arrive, il n’y a plus que nous et la tombe de John Coltrane ! Une image extraordinaire. Le soir, Ornette m’invite à venir au Vanguard pour l’écouter jouer Naima. En rentrant, j’essayais de comprendre, je flottais, j’étais encore dans la musique, je m’arrête acheter un sandwich au poulet... Toute cette journée ressemble carrément à une scène de film ! Un an plus tard, je commençais à jouer du sax. Quel est votre premier souvenir d’improvisation ? Si tu veux parler de jazz, sans doute quand j’étais dans l’orchestre de l’Armée... C’est amusant comme question... Les enfants improvisent en permanence, ils ne savent faire que cela, essayer sans avoir peur de se tromper... The younger the better ! Je dis souvent à mes partenaires de jeu : « Merci d’avoir prolongé mon enfance ! » En scène, cherchez-vous à retrouver cette liberté d’enfant ? Non, je ne cherche pas à me souvenir, je vise une forme de jeu aveugle. J’essaie de mêler toutes les couleurs que j’ai pu apprendre et tous les sons que j’ai pu entendre. J’aime faire du bruit. Du bruit, pas de la musique ? Le bruit est de la musique, pour moi. J’aime toujours aller écouter les trains, le métro et le son des rues. Tout cela est prodigieux. Avec la Po music, vous introduisez la provocation comme pratique musicale. Po vient de l’affirmation de ne rien prendre pour définitif. Cela vient d’Edouard de Bono et de son regard philosophique. Il n’y a pas d’angle de vision unique. Si un trou dans la route t’empêche d’avancer vers le nord, contourne-le ou pars vers le sud. Ou alors reconsidère complètement ton besoin d’avancer. En improvisation, on ne fait rien d’autre.


Quand avez-vous considéré la musique comme un moyen de lutte politique ? Cela a été un long processus de veille, pas quelque chose de spontané. L’art met les gens en réflexion, en émotion. Mêlé à la vie, il finit par les rassembler. En un certain sens cela peut être dangereux. Je te parlais de l’orchestre militaire où je jouais. Tout était très organisé et très réglementé. Personne n’était supposé contredire cet ordre-là, surtout pas en jouant du jazz : « Jouez ce qui est écrit. C’est votre job. Point barre. » Là, j’ai commencé à improviser et continué à écouter énormément de jazz. Quelle est la principale différence entre la scène jazz activiste des 70’s et celle d’aujourd’hui ? Dans les seventies, il y avait de quoi lutter : le Vietnam, les droits civiques... Aujourd’hui, je n’entends plus tellement de protestation dans la musique. Peut-être un tollé maladroit mais pas plus. Peut-être aussi que nous sommes mieux équipés qu’avec les protest songs, nous avons Internet... Mais nous avons aussi ces foutus Pokemon... Les gens se rassemblent mais pas pour protester ! Freedom encore. En 1994, vous enregistrez Sweet Freedom – Now What ?. Un moyen de répondre aux luttes politiques et musicales engagées par Max Roach ? En 1994, Ornette Coleman jouait encore et les gens posaient toujours ces questions stupides : « Est-ce de la musique ? Sait-il vraiment jouer ? ». Rien n’est acquis. La liberté est un work in progress qui ne finira jamais. C’est pourquoi j’ai joué avec les titres Freedom Suite de Sonny Rollins et Freedom Now Suite de Max Roach. Now What ? Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Quelle a été l’influence de Max Roach ? C’est une sorte de géant qui a eu la gentillesse d’inviter tout un tas de monde à sa table. Il a été le premier batteur à imposer de nouvelles rythmiques complexes dans le jazz. En 2008, je vous ai vu jouer le Tribute to Albert Ayler. Vous commenciez alors un des morceaux en murmurant « yes we can, yes we can... ». Tu sais d’où ça vient ? En 2008, je partais jouer en trio à Moscou le jour où Barack Obama a été élu président. Nous avons commencé à murmurer ceci dans le salon d’embarquement de JFK. Ce morceau s’est retrouvé dans les concerts... Aujourd’hui, après les 8 années Obama, l’espoir estil toujours intact ? Tu dois avoir de l’espoir. Surtout aujourd’hui, avec la menace du gars Trump. Je crois qu’on pourrait revenir à des temps hideux et néfastes. Ce type prend chaque problème sous la ceinture et contente ses supporters ainsi : il joue facilement avec le racisme

— Quand on arrive, il n’y a plus que nous et la tombe de John Coltrane ! — qui est sous-jacent à la culture américaine, qu’on n’a pas su résoudre et qui est prêt à servir de nouveau. L’histoire n’arrête pas de se répéter. Les choses n’ont pas tellement changé depuis mon enfance... Je crois que le président Obama est arrivé au bon moment pour nous, pour le monde. Il reste très sous-estimé. Il a dû faire face à la guerre incessante que le pays lui a mené. Il n’est pas parfait, il a fait de son mieux. Je me sens redevable. La prochaine élection de novembre sera complexe pour les USA, non ? Oui, les candidats ne sont pas les meilleurs des meilleurs mais on a que cela. C’est une époque curieuse. La vie avance vite, le monde est loin d’être sûr. Commencer à abandonner sa liberté est un terrain glissant : ne pas défier les interdictions, ne plus poser de questions... Le monde est vraiment dangereux, on parle de nouveau d’utiliser l’arme nucléaire ! Votre musique semble plus que jamais parler d’espoir, de rage et de l’urgence de se tenir vivant. Tu ne peux pas agir sur le futur, encore moins sur le passé. Tu ne peux qu’être vivant au présent. Agis sur le vif ! Hier, avec The Thing, vous avez joué Alien. On y entend le cinéma et la culture pop. C’est de là qu’on vient ! De la chasse aux gros reptiles sur grand écran et de tous ces très mauvais films de science-fiction. Studio ou live ? Je préfère les concerts, là c’est dangereux, je peux faire plein d’erreurs. Je suis pourtant toujours super nerveux à me demander ce que je fais sur scène. Dois-je vous voir comme un homme qui redéfinit en permanence sa façon de faire du bruit ? Absolument. Insatisfait ? J’essaie toujours d’être atteint par ce qui viendra plus tard. Je ne sais pas pourquoi je veux toujours apprendre autre chose, un nouvel instrument par exemple. En ce moment, je tente le trombone à coulisse. Hey Joe... Hum ? ...Where do you think you’re goin’ ? Je ne sais pas, c’est ce qui excitant. Vraiment ! Je vais là où la vie viendra à ma rencontre.

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Rencontres

Edward Perraud 24.08

Festival Météo

Mulhouse

Par Philippe Schweyer Photo : Sébastien Bozon

Pantalon rouge et chaussures assorties hier soir, pantalon bleu et chaussures assorties aujourd’hui… Peuxtu nous parler de tes tenues de scène ? Je me dis que chaque jour est le premier et le dernier… Il faut être prêt dans les plus beaux vêtements. C’est un jeu de changer de peau avant un concert. C’est un rituel beaucoup plus profond qu’il n’y paraît. As-tu une chemise porte-bonheur ? Non, mais c’est un peu comme la robe « couleur du temps » dans Peau d’Âne. c’est important d’être en phase avec la journée. À force de regarder des peintures de Raphaël, de Piero della Francesca, de Mantegna, de tous ces artistes de la Renaissance, je me suis rendu compte que le goût pour les beaux vêtements a disparu. Ma mère me faisait des vêtements et on disait que j’étais habillé en fille. J’aime bien me délecter des vêtements. Regarde Bowie ! C’est étonnant qu’il n’y ait pas davantage de fantaisie chez les musiciens… Il y a un uniforme. Il y a des codes. Un t-shirt court, des polos noirs un peu courts : c’est typique de la musique free… Ce qui est important, c’est d’être bien en phase avec ce qu’on est dans la journée. Aujourd’hui, les chaussettes roses avec mon pantalon bleu c’est peut-être un tout petit peu too much ! Les batteurs qui jouent torse nu, c’est une faute de goût ? Quand tu me dis ça, je pense tout de suite à Terry Bozzio qui jouait avec Zappa en slip. Tout ce qu’on voit, c’est un gars qui joue de la musique et qui est complètement habité. C’est très beau, ça me va. Te souviens-tu de pourquoi tu as décidé de jouer de la batterie ? Il y a Christian Vander au départ. Cette verve, cette énergie ! Et Terry Bozzio ! Quand je vois un live de Zappa aujourd’hui, ça me met les larmes aux yeux. C’est une musique qu’on ne fera plus jamais. Sinon en jazz, il y avait Elvin Jones et des gens auxquels je pense parfois comme hier soir en jouant un morceau où il y a un truc qui est entre Elvin et Keith Moon. Tu m’as fait pensé à Keith Moon hier soir… C’est vrai ? Merci ! C’est prodigieux !

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Je ne sais pas s’il se levait autant que toi… Oh, il pouvait être un peu fou, mais il ne se levait pas vraiment. C’est un des cinq grands artistes de la batterie. C’est dommage qu’il se foutait vraiment minable après les concerts parce qu’il était magnifiquement exceptionnel. Es-tu plus raisonnable que lui ? Pas sur scène. Aucun compromis sur scène. Il faut faire attention à la crise cardiaque, mais il faut jouer jusqu’au bout. Il faut jouer à la vie à la mort. Es-tu parfois à la limite ? Repousser ses propres limites, c’est magnifique. L’art c’est aussi ça… La limite, c’est pour élargir ta palette physique, ce n’est pas pour jouer mieux. Même si chaque jour nous rend meilleur pour aller vers la mort, comme dit Montaigne. N’y a-t-il pas un moment dans la vie d’un musicien où ça va devenir moins bien ? Le privilège de vieillir, c’est de pouvoir faire autrement. C’est ce que je trouve fabuleux dans la prestation d’Archie Shepp. Il a tellement joué ses phrases avec les plus grands comme Coltrane, et là il fait autrement parce qu’il n’a plus de muscles autour des lèvres et c’est toujours au sommet ! C’est une chance de vieillir parce qu’il faut faire autrement. Te vois-tu continuer à jouer aussi longtemps qu’Archie Shepp ? C’est mon but ! Hier soir, j’ai surpris Archie Shepp en train de jouer du piano tout seul dans sa loge. Ça c’est beau ! Je l’ai écouté derrière la porte, il a toujours envie. Gandhi disait qu’il faut apprendre comme si on n’allait jamais mourir et vivre chaque jour comme si c’était le dernier.


Te souviens-tu de tous tes concerts ? Je me souviens de ne pas mettre la même chemise quand je reviens au même endroit ! C’est presque une offense aux gens qui viennent te voir de remettre la même tenue. Je me souviens de mon premier concert à Jazz à Mulhouse. C’était au Noumatrouff en 1999. J’étais très ému parce que je savais que c’était la Mecque du free-jazz. À l’époque je mettais des pantalons à rayures et des chemises rouges.

Ton dernier choc esthétique ? Les fresques de Piero della Francesca. Magnifique ! J’ai acheté la chemise que je porte aujourd’hui en Italie après avoir vu la Naissance de Vénus de Botticelli… C’était très raccord… Aujourd’hui le ciel bleu immaculé me fait penser à l’Italie et ça va très bien avec mes chaussures bleues.

Comme les White Stripes ? Jack White ! J’aime bien ce mec là ! C’est un campagnard. Le mec, il envoie ! J’ai beaucoup d’admiration pour un type comme lui. Il n’y a pas beaucoup de bluesmen blancs de sa trempe.

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Par Caroline Châtelet Photos : Renaud Monfourny

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Comolli, cinéphile en action Rencontre avec Jean-Louis Comolli, réalisateur, scénariste, critique et théoricien du cinéma œuvrant pour une cinéphilie de l’action.

Initialement, c’est la publication récente de Daech, le cinéma et la mort, essai passionnant analysant l’usage des images par Daech, entre guerre communicationnelle, stratégie de propagande et modification de fond du rapport au cinéma, qui a motivé une rencontre avec Jean-Louis Comolli. Au final, c’est de sujets nettement plus vastes dont rend compte l’entretien. D’abord, parce que Jean-Louis Comolli a un parcours foisonnant. Né en 1941, celui qui débuta en tant que critique aux Cahiers du cinéma en 1962, en fut le rédacteur en chef de 1966 à 1971, est également réalisateur, scénariste, théoricien du cinéma. Ensuite, parce que, que ce soit dans ses écrits, dans ses films (documentaires ou fictions), ou dans ses enseignements, Jean-Louis Comolli défend une même position stimulante. Celle d’une cinéphilie critique, en prise avec les questionnements politiques de son temps, qui considère les différents lieux du cinéma (réalisation, écriture, ou position de spectateur) comme des zones de bataille. À défendre, envers et contre tout.

Qu’est-ce qui vous a amené à passer à la réalisation ? Cela s’est fait simplement. Quand j’écrivais aux Cahiers du cinéma – avant 1968  –, je me suis lié avec plusieurs rédacteurs, dont André S. Labarthe, réalisateur et coproducteur de la série Cinéastes de notre temps. Labarthe et Janine Bazin m’ont proposé de les accompagner au Québec et en Hongrie [cela donnera lieu à plusieurs films : En passant par le Québec, 1968 ; Pierre Perrault, l’action parlée, 1968 ; Le Jeune cinéma canadien, 1968 ; Le Jeune Cinéma hongrois : Miklos Jancso, 1969, ndlr]. Avec André, nous étions bras dessus bras dessous pendant Mai 68. Nous conformant au vœu général des cinéastes de ne pas tourner pendant Mai 68 – une promesse que quelques-uns, heureusement, ont rompu, comme Ciné-luttes – nous ne filmions pas et participions aux discussions des États généraux du cinéma. Après Mai 68, nous avons fait un film ensemble en nous partageant le tournage (Les deux marseillaises), filmer une campagne électorale étant compliqué car il y a toujours plusieurs centres. Nous avons choisi la circonscription d’Asnières car l’acteur Roger Hanin se présentait sous l’étiquette de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste, dont le leader était son beau-frère François Mitterrand. C’était irrésistible tant c’était nous offrir sur un plateau 57


acteurs, plus ou moins doués, tenaient des rôles, plus ou moins intéressants. Je n’escamote pas le documentaire, nous rendions bien compte de la réalité des événements, des rapports de force, etc. Mais nous filmions avec l’idée que les « joueurs  » investissaient du désir, de la passion, de la haine. L’idée était aussi de sortir de l’image d’Épinal de l’homme politique fabriquée par la télé. À l’époque, tout discours politique était considéré comme chiant, on attendait des formules à l’emporte-pièce – ce qui, à mon sens, est l’une des raisons collatérales de la montée en puissance du Front national : un monde avec des formules est un monde où l’on ne pense plus, et un monde où l’on ne pense plus est plus favorable à la montée du FN… Il y avait là quelque chose d’une collusion objective entre la logique spectaculaire de la télé – il ne faut pas s’emmerder, il faut du sang – et la logique du FN – logique de slogans et de petites phrases. Nous avons lutté contre cela, pris les hommes politiques au sérieux et renversé la logique de brièveté, d’émiettement, en leur demandant du temps, en les contraignant à sortir du moule de la petite phrase. Le seul qui n’a pas joué le jeu est Bernard Tapie. Notre principe étant de ne jamais filmer les gens contre leur désir – on fait un film avec le désir des gens – nous avons cessé de le filmer.

le mélange du spectacle et de la politique. Sortant de Mai 68, notre point de vue était « élection : trahison » et nous portions un regard acide, aigre sur ces législatives. Vous êtes souvent revenu dans votre travail de réalisateur sur les élections, notamment dans votre série de films sur Marseille (réalisée avec le journaliste Michel Samson à partir de 1989). Votre point de vue était-il à chaque fois « élection : trahison », ou s’agissait-il d’étudier l’un des socles du système démocratique ? C’est dans la descendance d’« élection : trahison  », avec une réorientation qui nous amène du côté de La Société du spectacle de Guy Debord. Nous filmions la politique comme une suite de représentations dans laquelle des

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Le dernier de cette série, Marseille entre deux tours (sorti en mars 2016) ne montre que le hors-champ des élections municipales de 2014. Pourquoi ? Nous avons très souvent filmé le hors scène, les marges, ayant compris qu’il se passait beaucoup de choses en dehors de l’arène politique. Pour ce film, la scène politique étant devenue d’une tristesse effrayante, il fallait absolument en sortir, aller voir ailleurs. Cela correspond à ce qui se passe dans le reste du pays : partout il y a une désaffection, un doute, un désintérêt profond sur la réalité, la nécessité, l’efficacité de l’action politique organisée. La politique française est statique, pendant toutes ces années nous avons filmé les mêmes personnes. Il y a là quelque chose d’angoissant à voir qu’en vingt ans il ne s’est pas passé grandchose sur le fond politique à Marseille. En cela, le slogan « élection : trahison » n’a rien perdu de sa pertinence, dans le sens où le corps électoral dans son entier a fini par ne plus y croire. La question de la croyance est une question centrale au cinéma, et en politique aussi. Sans croyance il n’y a pas de politique, pour filmer, il faut y croire, et pour y croire, il faut du désir. Des deux côtés. Pendant longtemps, le désir a été flamboyant, mais là une certaine fatigue s’était emparée de nous… Je crois beaucoup à l’importance de l’Éros dans un film, notamment dans le documentaire, c’est la seule chose qu’on peut avoir à partager avec l’autre, car il n’y a pas de scénario, pas de textes, pas de branches auxquelles se raccrocher.


Vous avez beaucoup travaillé sur le Front national. Le cinéma serait un endroit possible de la bataille contre l’extrême droite ? Il l’est de fait, pour des raisons qui dépassent la conscience politique des acteurs. En tant que l’un des systèmes du monde, le cinéma détruit les logiques totalitaires, puisqu’il doit respecter absolument les gens qu’il filme. Filmer avec mépris c’est faire le jeu du fascisme. L’émission de télévision Strip-tease diffusée sur France 3 est para-fasciste, elle méprise ceux qu’elle filme – et aussi ceux qui la regardent. Le fasciste se considérant comme supérieur, ou faisant partie d’une race supérieure, la logique de ridiculisation est fasciste. Le cinéma met tout le monde à égalité : je filme aussi bien les puissants que les faibles, avec cette nuance très importante qu’aux puissants, j’oppose la puissance du cinéma. On essaie de sauver les gens filmés, de les faire apparaître sous leur meilleur jour. Filmer Le Pen, ce n’est pas le filmer dans sa faiblesse mais, au contraire, dans sa puissance, pour révéler aussi sa dangerosité. L’exercice du cinéma est une force politique, une vision du monde, une relation à l’autre qu’on oppose à d’autres. Nous filmons des relations. Amener une caméra quelque part est toujours violent et le travail du cinéaste n’est pas d’abuser de cette violence, mais au contraire de la rendre vivable, de tenter de construire quelque chose pour que celui ou celle qu’on filme et la caméra puissent vraiment travailler ensemble. Filmer, c’est développer une utopie de la relation entre les êtres. Voilà pourquoi je défends le fait que beaucoup de personnes aujourd’hui filment, avec leur smartphone, notamment  : dans un monde où la sauvagerie (la publicité, le marché) est devenue première, cela peut leur donner conscience qu’ils sont dans un rapport à l’autre et qu’il faut en prendre soin.

tructeur, ça détruit ce qu’on filme et les spectateurs. Le cinéma ne doit pas être destructeur, il doit tenter de construire une nouvelle hypothèse de monde, qui contrerait la pulsion de mort, seule force réelle aujourd’hui. Mais filmer la pulsion de mort n’est pas le travail du cinéma, filmer cela lui donnerait encore plus de poids et de force – ce que je détaille dans Daech, le cinéma et la mort. Il faut filmer les dernières forces de vies qui restent à opposer à la pulsion de mort. Quand je montre lors de séminaires les images de Daech, je présente aussi les films du collectif de cinéastes syriens Abounaddara, où l’on voit une autre vision de la Syrie. Ces films sont de petites merveilles, le contraste avec Daech apparaît de façon très forte. Abounaddara travaille une logique juste, de filmer la vie malgré tout, la vie contre la mort.

Vous avez dit lors d’un atelier, « on filme les questions qu’on se pose, on filme ce qu’on cherche ». Aujourd’hui, que filmez-vous ? Que cherchez-vous ? Marseille entre deux tours est une amorce de réponse. Sur la scène politique, il ne se passe rien et quant à la campagne présidentielle qui commence, sincèrement je ne vois pas trop ce que je pourrais en filmer. Ce n’est pas que ce n’est pas intéressant cinématographiquement, c’est que c’est des-

Vous évoquiez dans un article le lectorat restreint des revues de cinéma. Comment recevez-vous l’élargissement amené par la publication de Daech, le cinéma et la mort ? Je ne suis pour rien dans cet élargissement, c’est lié au sujet ! Ce qui m’intéresse, c’est que contrairement au reportage Le Studio de la terreur [diffusé sur Canal + le 20 septembre 2016, ndlr] qui était totalement disloqué, ce livre ne me semble pas anecdotique. Nous

Vous évoquez le travail d’Abounaddara. Ce serait sur le terrain des images que la bataille doit se faire ? Clairement, oui. Il y a quelques années, je disais « la bataille est dans le temps ». Si je le dis encore, j’ajoute aujourd’hui qu’elle est dans les images. Précisément parce qu’elle se traduit par des images qui durent, ou pas. La majorité des films aujourd’hui ont des plans de plus en plus brefs, de quelques secondes, à tel point qu’il est impossible de laisser la moindre chance au spectateur de projeter quelque chose de lui-même. Or, au cinéma, il y a deux projections : celle du film sur l’écran et celle du spectateur sur l’écran. Cette dernière demande un minimum de durée comme l’ensemble des opérations psychiques. La possibilité d’imaginer, de s’introduire dans une fiction, y jouer un rôle imaginaire, de réfléchir, nécessite du temps. Si on atomise le film, on l’émiette, on empêche le spectateur de faire ce travail. Il reste uniquement quelqu’un d’inerte qui subit un spectacle.

atteignons un moment historique, où ce que j’appelle la dislocation se généralise. Les lieux sont disloqués : les gens sont jetés hors de chez eux, les réfugiés ne peuvent plus habiter dans leur ville, une partie de l’humanité n’a plus de demeure. Cela se retrouve aussi dans le cinéma, à la télévision, où brusquement les images sont montées sans rapport les unes avec les autres, de façon inorganique. Cette dislocation est aussi liée à la pression du capital, qui croit avoir avantage à ce que les individus soient séparés, au sens de ce que les situationnistes critiquaient : les gens séparés de leur travail, de la fonction, de la destination, de l’intérêt de leur travail. C’est le maximum de l’aliénation. Je fais souvent observer – après beaucoup d’autres – que le cinéma s’appelait au départ « cinématographe », soit l’écriture en mouvement, l’écriture du mouvement. Avec l’abréviation nous avons perdu cette idée que les images sont des traces, et qu’elles mettent en jeu des modes de pensée se rapprochant de l’écriture. Ce qui caractérise l’écriture est l’incomplétude : écrire un mot c’est ne pas en écrire un autre, choisir entre divers possibles. Chaque écriture se définit négativement, pas positivement et c’est la même chose pour le cinéma. Alors que dans le monde du spectacle il s’agit de tout montrer, la clef du cinéma c’est de ne pas tout montrer. La logique de soustraction est celle du cinéma, la logique d’accumulation, d’addition celle du spectacle. Malheureusement, les films me donnent raison : les films d’action américains sont des films d’accumulation. Il n’y a pas une, mais cent explosions ; un, mais cent coups de feu, etc. Ça n’en finit pas, à tel point que ça en devient fastidieux. Pourtant, c’est quand on ne montre pas les choses qu’elles sont les plus fortes. Je prends toujours l’exemple de Jacques Tourneur : ses films les plus forts sont ceux où il ne montre rien. Ce qui se construit dans la tête du spectateur est plus fort que ce qui se construit sur un écran … DAECH, LE CINEMA ET LA MORT, Jean-Louis Comolli, livre, éditions Verdier – editions-verdier.fr MARSEILLE ENTRE DEUX TOURS, film réalisé par Jean-Louis Comolli et Michel Samson, sortie mars 2016

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Par Cécile Becker Photos : Nicolas Comment

Mis(e) à nu Après Rose Planète, album fascinant – en vinyle sur Médiapop Records –, Nicolas Comment sort Milo Songbook, une commande des éditions chicmedias. Le photographe et musicien révèle ici sa muse et amante Milo, et au passage, livre son regard subtil sur la matière, le corps et la Femme.

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Après Est-ce l’Est ? (Berliner romanze) CD-livre composé d’une de tes balades photographiques à Berlin, te revoilà associant chansons et photographies dans Milo Songbook. Tu précises cependant dans la préface du livre avoir toujours « pris soin de séparer [tes] photographies de [tes] chansons », pourquoi ? Est-ce l’Est  ? (Berliner romanze) n’est pas un « livre » de photographie, c’est mon premier geste musical et les images étaient au départ simplement destinées à enrichir le livret d’un minialbum concept réalisé avec le producteur Jean-Louis Piérot. Ensuite, si j’ai pris le parti de ne pas mélanger photographies et chansons, c’est bien sûr parce que je voulais que mes chansons existent indépendamment de mon travail photographique mais aussi et surtout à cause du respect que j’ai pour la photographie. Pour moi, la photo ce n’est pas de l’illustration, elle peut et doit être autonome. C’est ce que j’essaie de faire en l’utilisant comme un véritable moyen d’expression qui n’est pas au service d’autre chose, comme c’est souvent le cas. En lisant la préface, on comprend qu’il t’est difficile de proposer d’autres textes que tes chansons ? Tu parles de « l’humilité de la chanson »… J’avais commencé à prendre quelques notes pour accompagner les images, mais je n’étais pas satisfait. Je ne sais pas s’il est plus humble d’écrire des chansons que des romans ou de la poésie mais je place assez haut la littérature... Mon travail photo en est d’ailleurs nourri. Et pour moi, photographier c’est déjà une manière d’écrire. La photographie dans sa rapidité, sa simplicité, remplace l’écrit. Quant à la chanson, c’est un moyen détourné d’aborder l’écriture sans prétention tout en attachant un vrai intérêt au texte. Je suis en fait très attaché à la forme « poétique » ou expérimentale en littérature – le roman m’intéresse peu – et la chanson permet d’utiliser ces formes devenues marginales dans la littérature actuelle. Ce rapport à la poésie, tu cherches aussi à l’instaurer dans tes images. La photographie n’est pas documentaire, en tout cas pas dans ce livre. Pourquoi ce choix ? Tout de même, la base est documentaire et j’ai besoin que la photographie adhère au réel. J’utilise très peu de mises en scène. Je suis un peu le reporter de ma propre intimité… Chose importante : Milo n’est pas un « modèle », elle est ma compagne. Il s’agit donc d’une histoire vraie ! Par contre, je crois que la fiction est imbriquée au réel. La photographie fictionnalise la réalité. Elle va « du fait vers l’idéal » comme dirait Mallarmé. C’est pour cela qu’elle n’est pas seulement un document mais permet aussi à des artistes de s’exprimer.

Le fait de rapprocher ces chansons de ces photographies induit que le lecteur les associera, comment le vis-tu ? En fait, si j’avais choisi des images réalisées au moment de l’écriture des chansons, elles auraient été illustratives. Donc j’ai préféré prendre le parti-pris de l’aléatoire : il y a là deux corpus distincts ; d’une part une série de photographies récentes sur Milo et d’autre part un recueil de chansons pour certaines assez anciennes. Les photos ne sont donc pas l’illustration des chansons et les textes ne sont pas les commentaires des photos. On sait qu’écrire sur des êtres que l’on chérit est difficile, l’est-ce aussi de photographier l’être aimé ? Il me semble que c’est tout naturel en photographie... Mais ici, l’être aimé n’est pas seulement l’être aimé. Ce ne sont pas simplement des photos de ma copine. Elle incarne ici quelque chose de l’ordre du fictionnel, du féminin. Milo possède une sorte de beauté archétypale qui fait que je n’exhibe rien d’elle en particulier. Même dans les photographies déshabillées que je fais d’elle, il me semble qu’elle est encore vêtue. Le grain, la couleur, la matité du papier sont aussi des vêtements. Pour ainsi dire c’est comme si le nu (photographique) recouvrait son corps. Ce livre me semble très pudique en définitive ! Ces photographies ont été réalisées dans le cadre de déplacements, ce qui te permet aussi de dépasser l’intimité du quotidien, en as-tu conscience ? En fait, il y a toute une lignée de photographes prestigieux qui ont photographié leurs femmes au quotidien : Emmet Gowin, Masahisa Fukase, Lee Friedlander, Bernard Plossu, Araki, etc. Mais il existe aussi un autre courant avec une manière moins « intimiste » et plus réflexive, comme les recherches formelles autour du nu que Harry Callahan a réalisé avec sa femme Eleanor, ou bien encore celle d’Edward Weston ou de Denis Roche qui photographiait sa femme essentiellement en voyage. Je crois que je me situe un peu entre les deux. Parfois, ces images ont été faites en parallèle d’autres projets : dans le cadre d’une résidence au Maroc, en marge de commandes pour des revues comme Edwarda ou Possession Immédiate, ou bien encore en partenariat avec une chaîne d’hôtels – d’où le côté luxueux de certains décors pour le coup très fictionnels ! Mais ces images sont aussi les notes d’une réflexion sur le nu que je mène depuis assez longtemps. J’ai puisé dans environ cinq ans d’images, mais ça ne s’arrête pas là, et je continue à faire des photos de Milo régulièrement. J’aimerais qu’il y ait un tome 2 ! MILO Songbook, Nicolas Comment, aux éditions chicmedias ROSE PLANETE, vinyle chez Médiapop Records shop.zut-magazine.com www.mediapop-records.fr

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Par Emmanuel Abela Photo : Christophe Urbain

L’Orient nous invite À la Cathédrale de Strasbourg, Rodolphe Burger met en musique le Cantique des Cantiques, dans la traduction d’Olivier Cadiot. Ce concert qui s’annonce comme l’événement de cet automne s’inscrit dans un parcours commun.

On garde le souvenir d’Olivier Cadiot, il y a 10 ans de cela, lors d’une belle journée ensoleillée à Strasbourg, nous traçant sur une feuille des traits longs et des traits courts. Avec ces traits, il figurait la structure du Cantique des Cantiques qu’il avait traduit quelques années auparavant dans le cadre d’une nouvelle publication de la Bible chez Bayard, celle qu’on a appelée par la suite la Bible des Écrivains sous la direction de l’écrivain Frédéric Boyer, avec Pierre Alferi, Emmanuel Carrère, François Bon… Ce qui se faisait jour à ce moment-là, c’était l’extrême tension plastique de ce tracé sommaire sur la feuille. Tout nous semblait

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un : les mots, le rythme, la musicalité du texte. Tout se réunissait enfin, passé et présent, contenant et contenu, intérieur et extérieur. Sans le vouloir, il réalisait quelque chose de l’ordre du fantasme intime : celui d’un art total, décloisonné et hautement signifiant. Il le faisait de manière ultime et révélait la force du désir incroyable contenu dans le poème original. Sublime chant d’amour, à la fois lyrique et d’une grande tendresse, qui faisait lien entre nous tous. C’est précisément cette version du Cantique qu’Alain Bashung décide de lire avec Chloé Mons lors de la célébration de leur mariage en 2001. Ils le font tous les deux sur un fond musical composé par Rodolphe Burger. L’ex-Kat Onoma s’est attaché à un subtil travail de programmation d’échantillons. Lesquels, parfois abstraits mais toujours chaleureux, épousent à merveille la rythmique première du texte. L’orchestration enrichie du Cantique qui, dans sa version scénique aujourd’hui, fait intervenir en tant que récitante la chanteuse israélienne Ruth Rosenthal du groupe Winter Family, mais aussi Mehdi Haddab à l’oud, et les compagnons de route de Rodolphe, Yves Dormoy, autre grand adepte de l’outil électronique et du sampling, ainsi que le fidèle Julien Perraudeau aux claviers. Le français répond à l’hébreu, puis à l’arabe avec la présence du chanteur libanais Rayess Bek dans le cadre d’un hommage vibrant au poète palestinien Mahmoud Darwich. L’Orient frappe à la porte, non pas pour chercher à entrer, mais pour nous laisser entrer en lui, nous susurrant ce qu’il présente d’éternel, comme une évidence oubliée. L’instant de grâce pur qui en résulte sonne, en ces temps difficiles, comme l’annonce d’une concorde possible. Oh, Dieu que c’est précieux ! RODOLPHE BURGER, Cantique des Cantiques & Hommage à Mahmoud Darwich, concert le 12 novembre à la Cathédrale de Strasbourg www.maillon.eu


Par Emmanuel Abela

Un pas au-delà Le jazz s’abreuve du quotidien, comme en témoigne une 31e édition de Jazzdor, vibrante et exigeante.

Il y a un an, Joshua Redman prenait la parole sur la scène de la Salle des Fêtes de Schiltigheim au beau milieu du concert qu’il donnait dans le cadre de l’édition anniversaire de Jazzdor. Exercice périlleux, il s’exprimait sur les événements dramatiques de la veille, le 13 Novembre au Bataclan. On peut dire qu’on l’a aimé ce soir-là, non pas tant par ce que ses propos présentaient de réconfortant mais parce qu’il réussissait à nous sortir de notre état de sidération. Ses mots nous (r)éveillaient à la vie, comme ça nous était arrivé rarement par le passé. Et même si ça n’était pas le but, il nous rappelait combien le jazz avait toujours su se montrer au rendez-vous de l’Histoire. Musique à l’actualité sans cesse renouvelée, musique d’une prise de conscience permanente, musique contestataire par excellence, tout cela Joshua ne le disait pas explicitement, mais nous le rappelait indirectement. On ne cherchera rien de symbolique au fait qu’il revienne cette année avec le pianiste Brad Mehldau, mais on se réjouit de le revoir, presque en ami.

Pour sa 31e édition, Jazzdor s’accorde une nouvelle fois la possibilité du foisonnement comme source de partage : on notera dans nos agendas, entre autres réjouissances, la présence de Gonzalo Rubalcaba avec un hommage à son ami Charlie Haden, de Mary Halvorson et Noël Akchoté pour un duo de guitares qui s’annonce impressionnant, du trompettiste Dave Douglas et du guitariste émérite Marc Ribot, du quintet énergique Ozma, mais aussi un ciné-concert Le Dernier des hommes de Murnau, un sommet du cinéma expressionniste allemand… Comme à l’accoutumée, Jazzdor se fait révélateur de tendances avec la présence de qÖÔlp, un quartet franco-allemand créé à l’occasion de Jazzdor Berlin au printemps dernier : les frères Théo et Valentin Ceccaldi en compagnie de deux membres de la formation berlinoise Hyperactive Kid, le guitariste Ronny Graupe et le batteur très remuant Christian Lillinger. Les commentaires, lors de leur apparition berlinoise, se situaient à la hauteur d’une attente légitime : rien, semble-t-il, n’était en mesure de décrire ni leur virtuosité ni leur joie d’évoluer ensemble. On peut l’avouer sans détour, on se réjouit ! Et comme Jazzdor n’est jamais à court de très bonnes idées, le festival réinvestit le Fossé des Treize. Il s’attache à un lieu très familier de bon nombre de Strasbourgeois où théâtre, musique et arts plastiques se vivent de manière décloisonnée. Sans doute, est-ce inconscient, mais quoi qu’il en soit, le lieu est assez central pour rayonner sur la ville toute entière le temps de cette 31 e édition. L’idée est séduisante de renouer avec ce qui a fait le fondement même du festival, une ligne dont il ne s’est jamais écarté  : un état d’esprit d’ouverture, frondeur par bien des aspects, fédérateur bien au-delà des frontières. Que celles-ci soient physiques, mais aussi mentales. JAZZDOR, festival du 4 au 18 novembre à Strasbourg (et alentours) et Fribourg www.jazzdor.com

Joshua Redman

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Par Emmanuel Abela Photo : Ben Rayner

Dust to dust Depuis quelques années, Parquet Courts creuse un sillon : le quartet new-yorkais maîtrise le tempo pour nous chanter son rock électrique.

Le rock est urgence, il ne serait même que cela, en définitive. Chez Parquet Courts, dernier fleuron post-punk de Brooklyn, formé par deux Texans, Andrew Savage et Austin Brown, on l’a compris de suite. Qu’on se souvienne : après une K7 limitée, American Specialities, leur premier album véritable, Light Up Gold publié en août 2012, moins de deux ans après les débuts du groupe, a été enregistré en trois jours, soit vingt titres en près de trente heures. À la manière de certains de leurs devanciers qui ne s’embarrassaient guère des fioritures en studio… De même pour le rugueux Sunbathing Animal produit en cinq jours en 2013 et Content Nausea en 2014 pour lequel les deux compères s’installent dans un studio 4 pistes afin de capter une nouvelle fois l’immédiateté. La reprise du classique de Nancy Sinatra, These boots are made for walkin’, nous met sur une fausse piste  : aucun virage pop, mais une sécheresse de ton toujours aussi manifeste. Tout au plus, le propos garage lo-fi s’affine-t-il dans une veine qui les apparenterait à un Jonathan Richman période Modern Lovers qui se chercherait encore. La promesse, dès lors, est tenue, on sait qu’on tient là quelque chose d’étonnamment réjouissant, parce que sans

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concession et ultime sur la forme. Sentiment confirmé dès les premières notes de Human Performance publié chez Rough Trade, un disque qui a élargi leur audience au début du printemps. Sortie attendue et nouvelle confirmation – la production aidant cette fois – d’un groupe de tout premier plan. Lequel témoigne un peu plus de la déférence à l’égard de ceux qui ont éprouvé le format rock : le Velvet Underground bien sûr, mais faux ami qui nous écarte de la piste, Captain Beefheart, Mayo Thompson et son groupe Red Crayola ou, plus proches de nous, Pavement à qui ils empruntent classe viscérale et posture de distanciation. Adossant leur bel état d’esprit punk, celui des tout débuts, à leur solide culture des avant-gardes, post-Dada et pop art en diable, Andrew Savage et Austin Brown expriment leur vision critique d’un monde en déclin. « Dust is everywhere », comme ils le répètent à l’envi en introduction de leur dernier album. De la poussière partout. Ils le font avec une grande maîtrise de la dissonance, quitte à tout dévaster par la saturation – on signifie le chaos, on sourit puis on repart ! Mais ce qui les distingue au final c’est leur extrême sens mélodique ; une fois passé l’orage et le tumulte sonique, on les surprend à nous entrainer en mélancolie, lentement, désespérément, comme si l’urgence n’était plus de mise. Chose d’autant plus troublante qu’on ne les attendait pas sur ce terrain-là. Cela révèle la conscience d’un groupe en phase avec son temps qui ne cherche pas tant à nous mettre en garde qu’à vivre. Avec élégance certes mais, chose rare et forcément précieuse, en toute imperfection. PARQUET COURTS, concert le 26 octobre à la Laiterie, à Strasbourg www.artefact.org


Par Emmanuel Abela

Trublion pop Le label colmarien Parklife Records fête ses 20 ans. Mathieu Marmillot, par ailleurs leader du groupe Manson’s Child, nous renseigne sur une bien belle aventure. Rendons à Mathieu Marmillot ce qu’on lui doit : c’est bien avec lui que notre aventure éditoriale a débuté il y a 30 ans de cela, à Colmar. C’était l’époque des fanzines, et notamment le sien Bela Lugosi is Dead déjà de belle facture. Au-delà de l’anecdote, ce que ça raconte de ce personnage haut en couleurs, c’était sa volonté très tôt d’initier les choses autour de sa passion : le rock. À l’époque, il activait le réseau, n’hésitant ni à fédérer les publications underground comme une culture à part entière ni à se déplacer pour rencontrer ses idoles aussi bien en France qu’outre-Manche. Si bien qu’il a été rapidement amené à distribuer certains disques comme ce fut le cas avec les Thugs, entre autres références d’un premier label de distribution qui ne disait pas encore son nom. « Notre première petite expérience du job », nous rappelle-t-il. Parklife est sans doute né là en 1996, du constat de devoir se prendre soi-même en charge, le fameux D-I-Y [« Do it yourself »], crédo punk par excellence. Bien sûr, il crée ce label pour distribuer ses propres productions, les disques de son groupe Manson’s Child, mais pas seulement. « La volonté était clairement affichée de travailler avec d’autres groupes de la région, Le Plus Simple Appareil [un groupe de Strasbourg, ndlr] par exemple ou d’ailleurs comme Tahiti 80 », en complément du vaste travail de programmation dans sa ville et de promotion par les affiches dans un bouillonnement créatif constant. « Le modèle n’était pas tant celui du label Factory à Manchester, mais

plutôt la Factory warholienne : mettre en contact des gens qui n’auraient pas eu l’occasion de se rencontrer, le musicien, le photographe pour la pochette, le graphiste pour l’affiche. » Il résulte de ce travail de fourmi un joli catalogue avec pas moins de 25 références et une très belle liste de 90 concerts aussi bien à Colmar qu’à Mulhouse et Strasbourg, ainsi que des soirées thématiques à Berlin, Bruxelles ou Bucarest. Et puis, des coups, comme les Berlin Tapes de Pull désigné disque du mois dans les Inrocks, ou ce livre-CD, Parklife 060, qui raconte aux Anglais à partir d’entretiens exclusifs ce qu’ils méconnaissent eux-mêmes de leur propre histoire. Au moment de célébrer les 20 ans de son label, l’ami bouillonnant ne tient pas en place : la soirée d’anniversaire en question n’est pas l’occasion d’un bilan, mais bien de révéler ses nouveaux coups de cœur comme c’est le cas avec les groupes Bantam Lyons et Pause Longue. Le premier, originaire de Brest mais établi à Nantes, s’annonce comme une révélation, le second fera l’objet des prochaines Rennes Tapes avec une pochette signée Françoiz Breut et figure au menu d’une compilation exclusive, le Volume 3 de Parklife Records & Friends. Une manière à l’ancienne, rayonnante, d’établir un nouvel état des options pop d’aujourd’hui. PARKLIFE, soirée anniversaire des 20 ans (Bantam Lyons, Manson’s Child, Pause Longue) le 11 novembre au Grillen, à Colmar

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Par Guillaume Malvoisin Photo : Vincent Arbelet

Shadowplay

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« Regarde tout autour de nous, Bois et prés se réjouissent », s’étonne un des bergers de l’Orfeo. De la joie, Yves Lenoir, metteur en scène aux commandes d’une version qui ouvre la saison de l’Opéra de Dijon, en a à revendre. Quinze jours avant la première, sa carrure de menu fretin post-wave s’accommode à plaisir des spirales monteverdiennes. Comment résumer l’importance de ce monument qu’est l’Orfeo ? Pour la première fois sur une scène, on a un chanteur qui s’avance et parle de ses émotions à la première personne. Et il va en débattre avec d’autres sur le plateau ! C’est inédit dans le domaine de la musique. L’énonciation est faite de rythmes, de hauteurs de notes. On est au tout début de l’histoire de l’opéra mais aussi presque à la fin. Tous les opéras qui suivront sont contenus dans l’Orfeo. Monteverdi assoie la réussite de l’Orfeo sur ses madrigaux. Que gardes-tu, toi, de tes réussites précédentes ? Quand je monte le Stabat mater Furiosa de Jean-Pierre Siméon ou des textes de Philippe Jaccottet, ces expériences me portent vers la poésie. Cet Orfeo est une forme de convergence de mon expérience d’acteur, de mon travail de metteur en scène au plateau et, sans doute de manière plus organique, de mon parcours de chanteur. Je suis né avec cette musique-là. J’aborde ce travail avec toutes les années qu’il me reste à vivre. Comment cela ? Avec les réussites et les impasses que je rencontrerai. Je fouillerai très certainement de nouveau dans cette manière. Comment faire entendre l’Orfeo, 400 ans après sa création ? Je cherche toujours une accroche émotionnelle avec une œuvre, de l’ordre des poils qui se hérissent dans la nuque et sur les bras. C’est souvent lié à une plainte, une sorte de lamento sur un paradis perdu ou une mélancolie mais sans tristesse. Après, je cherche d’où vient cette énigme qui m’anime. Pour l’Orfeo, cette énigme n’est pas tant pourquoi Orphée se retourne pour regarder

Eurydice que ce qu’il voit quand il se retourne. Qu’est-ce qu’il a vu ? Celui qui voit m’intéresse plus que celui qui passe son chemin. C’est ça Orphée, celui qui tente d’accéder à une certaine connaissance. 400 ans après la création, tes propres limites entrent en jeu. Comment choisir dans ce qui est dit et écrit depuis 2 700 ans ? J’ai été décomplexé au moment où j’ai envisagé l’ensemble de ces variantes  : avant Monteverdi – Virgile, Ovide – et après, jusqu’aux plus récentes – Offenbach, l’Orfeo Negro de Camus, Cocteau bien entendu et ce très beau texte de Pavese. J’ai tenté de tracer un chemin làdedans, en étant attentif à la manière très intime dont l’Orfeo m’émeut. Au bout de ce chemin, tu rapproches le creuset hyperactif et déconnecté du monde, presque déjà arty, dans lequel Monteverdi compose cet opéra, du Chelsea Hotel à New York dans les 70’s ! À l’époque de Monteverdi, un grand débat stylistique sur la musique avait lieu mais c’est aussi le temps de quêtes personnelles. On remettait en jeu sa façon d’être au monde. Au moment du Velvet Underground, il y avait aussi cette tentative de bousculer les limites de l’expression. Orphée porte cette idée de repousser les limites personnelles et sociales. Monteverdi, qui était dans une période compliquée, fait d’Orphée ce personnage transgressif, provocateur mais aussi pris d’un besoin de reconnaissance sociale. On croise ainsi, ici ou là, l’image de Ian Curtis, chanteur tourmenté de Joy Division. Je n’ai pas eu envie de faire une transposition dans les années 70, mais c’est une période qui est faite de boulever-

sements. Le punk et le post-punk sont peut-être, pour l’instant, les derniers grands bouleversements dans l’histoire de la musique. Je trouve que la fanfare d’ouverture se rapproche très étrangement de la ligne de basse de She’s Lost Control. Ah oui ?... Cette toccata ressemble plus à un hymne national qu’à une ouverture d’opéra... Après... La basse de She’s Lost Control a été une fondamentale pour moi dans la façon dont j’ai pu bâtir cet opéra. Dans ta lecture, Orphée deviendrait un personnage violent qui doit « aller audelà du charme » ? Il y a ce passage magnifique du Possente spirto où Orphée touche les limites du pouvoir politique de la rhétorique face à Charon qui ne cède pas avant qu’Orphée se soit exprimé avec ses tripes, de la manière la plus crue. J’ai traité ceci au plateau de manière très physique. Cela touche à son humanité profonde, son expression dépasse son genre. Après cet opéra, on a décidé que ce qui relevait de la raison appartenait forcément aux héros masculins alors que la folie appartenait à toutes ces femmes qui pètent un plomb en scène. Ici, la musique n’est pas encore genrée ni codifiée. Orphée accepte sa part de féminité. On retrouve, là aussi, les personnages mis en musique par le Velvet et Lou Reed. Comment vois-tu la descente aux enfers ? C’est une valeur positive pour Orphée. En étant descendu dans son enfer personnel, il touche à sa propre vérité. Il décide ensuite de remonter, de revenir à la surface en abandonnant son identité : « Il vaut mieux que l’humanité continue de danser sans savoir, sans connaître mon vrai visage. » C’est très beau cette trajectoire qui le mène aux étoiles. L’ORFEO, opéra le 30 septembre et le 2 et 4 octobre à l’Opéra de Dijon www.opera-dijon.fr

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Par Marie Bohner Photo : Pascal Bastien

De moi à vous, par le mouvement 68


Abdoulaye Konaté est arrivé en France, depuis la Côte d’Ivoire, en 2013. Après quelques détours il s’est installé à Strasbourg – et presque aussitôt à Pôle Sud. Humming-bird / Colibri est le récit de son parcours, gestuel et mental, mais aussi un message adressé au monde. Comme le Colibri amérindien dont s’inspire Pierre Rabhi, Abdoulaye Konaté a trouvé le moyen de « faire sa part ». Votre création s’inspire du concept développé par Pierre Rabhi, la « sobriété heureuse ». Qu’est-ce que cela représente pour vous ? Waouh. [Rires] La sobriété heureuse. [Silence propice à la réflexion] Pour moi c’est être en paix avec soi-même et avec les autres. J’ai compris qu’aujourd’hui nous avons tous besoin d’être une pierre dans l’édifice. Plaire, ce n’est pas le but. Il faut tout simplement être là. Cette présence, quand elle existe, crée une bonne odeur autour de soi. Qu’est ce que la danse et le mouvement apportent au message du colibri de Pierre Rabhi ? Chaque type de danse a une signification qui permet d’attirer l’attention, de parler, de manière audible ou à l’intérieur de soi. Dans mon travail, je ne veux pas parler de tel ou tel type de danse : je veux juste parler de moi. Une danse qui m’appartient, empreinte de spiritualité, qui alerte celui qui est en face. Ce mouvement singulier n’est pas né d’un coup. À 33 ans, je regarde dans le rétroviseur et je vois le temps que j’y ai passé. J’ouvre une lucarne à ce propos : chez moi [en Côte d’Ivoire, ndlr], quand tu as envie de danser, tu utilises le corps pour être en contact avec les esprits. Cela vient te donner une forme, et te fait entonner des voix, commencer des pas... Comme une sorte de transe. Cela passe par toi pour aller vers les autres : le corps est un instrument de transmission. On ne peut pas être le plus petit dans la société, on ne peut pas être le plus grand non plus, ni le plus pauvre, ni le plus riche. On a tous notre ego. On a besoin d’un langage universel, mais qui permet à chacun de trouver son chemin. C’est de là qu’est née cette pièce. J’ai envie de dire à quelqu’un : fais ta part dans la vie, on a tous besoin de faire notre part !

Avez-vous encore des liens de travail avec la Côte d’Ivoire ? Oui, d’ailleurs je salue tous les danseurs et chorégraphes de la nouvelle génération en Côte d’Ivoire ! Pour moi là-bas c’était très compliqué, à un moment j’ai commencé à avoir une double identité. Celle que mon père m’a donnée, celle que ma mère m’a donnée, puis le conflit en Côte d’Ivoire. Là-bas on me connaissait sous un nom, Marius Trésor [du nom du magnifique footballeur international français, ndlr]. Mais Abdoulaye Konaté, c’est vraiment mon identité. C’est le nom que mon père m’a donné, et que je décide de porter aujourd’hui. Je décide de ne pas me cacher derrière le nom qui m’a été donné autrefois. Avec les danseurs de Côte d’Ivoire aujourd’hui on communique beaucoup par les réseaux sociaux. Je ne dirais pas qu’ils m’attendent, mais je pense que nous, les danseurs de la diaspora, on crée un espoir. On essaie de jouer les humbles, mais on devient un peu des petits modèles. On va parler un peu de Strasbourg... Ça vous plaît ? Ah mais Strasbourg, c’est elle  ! C’est madame Joëlle Smadja ! Alors là, purée, je ne vais parler que d’elle. En tant que danseur-chorégraphe, en Afrique, quand on crée sa compagnie, on commence à se projeter. Aller en Europe pour faire des projets... on cherche des contacts, des théâtres... Déjà là-bas j’ai entendu son nom. On m’avait parlé de Montpellier, de Paris, mais aussi de Strasbourg. Quand je suis arrivé en France en 2013, je suis resté un peu à Paris, puis j’ai changé de camp. Je me suis retrouvé à Angoulême quelques temps, puis j’ai encore changé de camp. Et puis un matin, j’ai eu une proposition pour aller à Strasbourg, pour donner un spectacle dans une association humanitaire. Quand je suis arrivé je

me suis rappelé de cette idée, de Strasbourg. J’en profite pour dire un grand merci à un aîné de la danse, Andreya Ouamba de la Fondation Zinsou. Lui aussi m’a confirmé ce qu’on m’avait dit à propos de Joëlle Smadja. Je suis donc venu, je me suis présenté. Et puis les choses se sont faites au feeling, et je suis là. Le rêve que j’avais, qui s’est réalisé, la visibilité et la confiance qui m’ont été données, tout cela est l’œuvre de Joëlle Smadja. Je ne veux pas faire de jaloux mais il faut le dire. Si j’étais l’homme le plus fragile sur cette terre, en vous disant ça, je verserais même quelques larmes. Il faut le dire parce qu’aujourd’hui, dans ce monde, il y a des gens qui pourraient tendre la main. Et qui ne le font pas, parce qu’ils ont peur des autres. C’est la même histoire que le colibri : si tout le monde faisait sa part... au lieu que les grosses bêtes restent plantées là sans rien faire. Moi j’ai envie de dire que même si tu n’es pas allé à l’école, tu peux réussir. Plus nous sommes maîtres de nous-mêmes, plus ceux d’en face nous ouvrent les bras. Quand je vais présenter ma création, les gens vont en parler. Dans le monde entier. Et je sais que Joëlle Smadja va être fière. HUMMING-BIRG / COLIBRI, théâtre les 3 et 4 novembre à Pôle Sud, à Strasbourg Abdoulaye Konaté sera en workshop les 5 et 6 novembre à Pôle Sud et en rencontre le 18 octobre à la librairie Quai des Brumes, à Strasbourg. www.pole-sud.fr

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Par Séverine Manouvrier Photo : Laurent Philippe

Masculines

La pensée en mouvement À Belfort, le centre chorégraphique VIADANSE offre des conditions idéales pour la création de spectacles dans leur globalité, en termes de production et de diffusion. Entre résidences d’artistes et projets pédagogiques, il s’attache à créer du sens au-delà du mouvement. Belfort ne se cantonne pas au Lion de Bartholdi, à la Citadelle de Vauban et au festival des Eurockéennes. Il s’y joue d’autres choses ; la diversité culturelle s’y développe véritablement, en témoigne VIADANSE, le Centre chorégraphique national de Bourgogne Franche-Comté (CCNFCB). Depuis le 1er mars 2015, sa direction a été confiée aux chorégraphes Héla Fattoumi et Éric Lamoureux dont le parcours artistique commun a débuté en 1988. L’objectif étant de favoriser la circulation des projets, la constitution d’un réseau de production et d’accompagnement, le VIARÉZO, VIADANSE a pour vocation d’encourager la création, la production et la diffusion d’œuvres chorégraphiques à l’échelle du Grand Est et au plan international, dans une volonté d’ouverture et de démocratisation culturelle. Situé dans les anciens locaux réhabilités de la caserne de l’espérance, VIADANSE dispose de moyens adaptés aux besoins liés à la création chorégraphique, à tous les niveaux (scénographie, éclairage, son, costumes) et permettant l’accueil d’artistes en résidence dont les répétitions sont ouvertes au public (soirées OPENVIA). Par ailleurs, VIADANSE

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mène des actions pédagogiques en milieu scolaire et propose des formations à la danse afin de sensibiliser les publics, qu’ils soient néophytes ou aguerris. Chorégraphes indépendants et danseurs amateurs foulent ainsi le plancher des salles de création, offrant un répertoire diversifié et porteur de sens. Parmi les créations, le spectacle participatif Pulse met en scène 30 amateurs et nous propulse dans un univers où musiques du monde et danse s’harmonisent sans écueils. Dans Oscils, la question de la différence et de l’altérité est abordée dans une chorégraphie mêlant 7 danseurs et 7 présences dansantes inspirées des sculptures biomorphiques de Hans Arp. VIADANSE s’inscrit résolument dans un élan humaniste et ouvert sur le monde : une ode à l’émancipation dans Masculines, inspiré du Bain turc d’Ingres, le port du niqab interrogé dans Manta ou l’attention portée à l’autre revisitée dans Une douce imprudence. On notera également le projet Au cœur, mené par Thierry Thieû Niang avec une classe d’adolescents allophones du collège Vauban de Belfort : 8 ateliers, une semaine de résidence dans les studios VIADANSE, un lieu de partage où se mêlent imaginaires, langages et cultures. Une fois finalisés, les spectacles bénéficient d’un réseau de diffusion élargi, s’invitent ici et là, trois petits tours et puis s’en vont, en laissant leur empreinte et en rappelant que rien n’est jamais figé. Masculines, les 12 et 13 octobre au Granit, à Belfort Viadanse, Centre chorégraphique de Bourgogne Franche-Comté, à Belfort viadanse.com


Par Guillaume Malvoisin Photo : Mélanie Wenger

Black Man In A White World De Bernard-Marie Koltès, auteur terrassé par le sida à 41 ans en 1989, l’histoire retiendra la complicité avec Patrice Chéreau qui envoya aux étoiles les recoins d’une œuvre dramatique dont l’importance n’est plus qu’à prouver aux joyeux redoublants des classes de première. Preuve fournie par l’exemple de ce texte en forme de poudrière urgente et contestataire qu’est Combat de nègre et de chiens.

Afrique de l’Ouest. Un chantier de travaux publics où les trous sont forés pour les hommes blancs. Alboury, homme noir dropé « mystérieusement » dans ce monde étranger, vient réclamer le corps de celui qu’il nomme « frère ». Face à cette supplique, s’agite une nuée de sentiments contradictoires dans les caboches mal aguerries de Cal, Horn, et Léone, figure pleine d’amour et de raison trébuchante. Alboury vient compléter un quatuor de personnages mitraillés sans relâche par l’écriture vive de Koltès. Koltès qui s’empresse, bien sûr, de laisser affleurer ici ou là des secrets. Sales et fétides, français. Forcément français. Nous sommes chez Koltès. C’est très beau et violent toute cette saleté. « Ma pièce parle peut-être un peu de la France et des blancs, une chose vue de loin, déplacée, devient parfois plus déchiffrable. » Koltès fait valser sa fable sous la lunette du télescope tricolore et

nous tend sous le nez sa vision, au sens quasi médiéval, de la politique, là où elle se niche dans nos rapports quotidiens aux autres hommes. Ici donc, des hommes blancs qui se débattent pour cacher un cadavre noir de peau au fond de leurs propres solitudes et peut-être, aussi, sous « la douceur de la fraternité ». Pas d’exotisme déculpabilisateur, pas d’africanité militante. Koltès avance avec une turbulence juvénile dans la treille terrorisée de son histoire qui, in fine, « ne parle pas de l’Afrique ni des noirs ». Le racisme livré brut, les rancœurs des cultures et l’affaissement des politiques sont allègrement à l’œuvre. Précédemment, Thibaut Wenger a fait d’un festival une compagnie sans pour autant oublier l’irrigation des petites vallées de son théâtre de flux discrets et sensibles. Premiers Actes, palimpseste aussi revêche que rêveur, délaisse les lettres teutonnes (on se souvient joliment ici de L’enfant froid de Marius von Mayenburg) pour s’attaquer à la verve de Koltès, les dents en avant : « Je cherche quelque chose de direct, de terrien. Une certaine viande des acteurs, une outrance parfois. À remettre chaque jour la matière en question, avec une acuité mobile. Ce qui m’intéresse sur un plateau, c’est de voir des acteurs penser, rêver. » Chef cannibale amoureux de ses ouailles, Wenger devrait profiter de cette création à l’automne 2016 (Bruxelles, Thann, Mulhouse puis Strasbourg, au printemps prochain) pour renouveler ses vœux de jeune metteur en scène à l’approche d’un théâtre à la justesse expiatoire et modestement féroce. Un théâtre miné comme le Laos mais foutrement désirable où l’humanité boitille généreusement vers ce dégueulasse baroque et fiévreux dont Koltès savait ciseler ses textes. COMBAT DE NEGRE ET DE CHIENS, théâtre du 5 au 16 octobre au théâtre des Martyrs, à Bruxelles, le 4 novembre au Relais culturel régional de Thann, les 9 et 10 novembre à La Filature – Scène nationale, à Mulhouse et du 26 au 29 avril au TAPS Scala, à Strasbourg

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Par Caroline Châtelet Photo : Renaud Monfourny

Distinguer corps et voix Comédien et marionnettiste fascinant par ses univers ambigus, Jonathan Capdevielle propose à Besançon deux spectacles.

Jonathan Capdevielle, d’abord, c’est un corps. Dont la juvénilité un brin persistante (il a quarante ans) semble comme une trace des personnages d’adolescents qu’il a pu incarner. Mais Jonathan Capdevielle, c’est aussi une voix. Hautperchée ou étouffée, fascinante par sa capacité de modulation, d’évolution. A priori étrange, cette distinction voix/ corps se révèle essentielle. Car si Capdevielle est connu pour son travail d’interprète, manipulateur et ventriloque dans les spectacles de l’artiste Gisèle Vienne (cf. Novo 38), il signe également ses créations. Avec Adishatz/adieu (terme gascon), projet se baladant de Madonna aux chants traditionnels pyrénéens ; et Saga, plongée théâtrale autant que radiophonique dans ses souvenirs familiaux, Capdevielle entremêle les thèmes de l’intime et de la culture mainstream. Où l’exploration des possibles dissociations des corps et des voix se révèle une manière d’interroger l’identité.

Adishatz / Adieu a pour origine votre tour de chant Jonathan Covering. Qu’estce qui vous a convaincu qu’il y avait matière à un spectacle ? Les chansons populaires racontent des choses a priori banales, légères, pouvant révéler des questionnements plus profonds. Ressortir des chansons que j’écoutais adolescent –  j’étais fan de Madonna – en les dépouillant de leur musique permettait de laisser résonner les paroles et de rentrer dans ces textes. Il y a un effet de zoom progressif, avec un tour de chant, interprété par un personnage qui part de la chanson populaire pour se rapprocher de sa propre histoire. Les chansons qui l’ont touché l’amènent à parler des gens qui l’ont touché, notamment sa famille. Après, ça renvoie à des souvenirs, mais aussi à des thématiques. Les textes de Madonna abordent la tolérance, l’ambivalence, la sexualité, la religion, etc. La chanson La Corrida de Francis Cabrel a une autre résonance : il y a une mise en abyme de la mise à mort avec ce garçon seul en scène – taureau dans l’arène – regardé, jaugé par le public. Quant aux chansons paillardes, c’est la tradition qui contamine le tour de chant. Un rapport de force se joue entre la chanson locale, son côté rude, viril, et la pop internationale, légère. Et Henry Purcell ? Music for a While domine le tour de chant. Avec sa pureté difficile à atteindre, c’est la musique dans toute sa beauté. J’ai eu des cours de contre-ténor lorsque j’étais à L’École nationale supérieure des arts de la marionnette de Charleville-Mézières et à un moment,

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j’ai hésité entre aller vers la marionnette ou la musique. Ce morceau baroque a été le point de questionnement de la suite de ma carrière. Comme au plateau on assiste à la transformation du jeune garçon en artiste, il offrait un point d’orgue intéressant. Quel est le chemin qui vous a mené de Adishatz / Adieu à Saga ? Avec cette famille Capdevielle, j’ai pas mal de matériel autobiographique et voulais faire un deuxième « épisode », sans qu’il soit dans la continuité chronologique. Dans Saga, c’est une partie de l’enfance qui est traitée. Pendant trois, quatre ans avec ma sœur nous avons vécu à l’extérieur du cercle familial. Elle était fiancée à un boulanger et ils avaient une vie de saltimbanques, un peu de gitans, d’une extrême liberté pour les enfants que nous étions. Je trouvais intéressant de travailler à travers cette histoire sur les fondations de l’identité, ce qui nous construit. Après, dans Adishatz les conversations sont retranscrites telles que vécues, alors que dans Saga il y a plein de lacunes, de zones d’ombre dans le souvenir de certaines scènes et dialogues. Il m’importait de re-fictionner la saga en question. Vous dites « l’imitation est l’un des moteurs essentiels dans mon travail d’acteur ». Habituellement, les comédiens se défient de l’imitation, revendiquant « l’incarnation », « l’imprégnation », etc. ? C’est vrai, mais je ne l’utilise pas de manière divertissante. Elle est liée à quelque chose de profondément personnel. Mes


sonnages torturés, perturbés, violents, qui ne sont pas dans ma nature. Je sais que dans Jerk, à un moment donné, les spectateurs ont peur pour eux et pour moi. Un truc étrange se crée, du fait que j’arrive à faire flirter le personnage avec le réel. On est à la fois dans l’interprétation et dans la fragilité que l’acteur peut avoir à des endroits, et qui est rarement révélée au théâtre.

premiers actes théâtraux, c’est ça. Au collège, par exemple, j’imitais beaucoup les profs, c’était un challenge de travailler la voix. Mais évidemment, l’impact n’est pas le même d’imiter des personnages de théâtre. Aujourd’hui je la retrouve en développant différentes identités dans le travail que j’exerce, mais, et c’est là la différence aussi, je m’en sers comme d’un outil pour me raconter. Après, dans les pièces de Gisèle Vienne, je suis plus dans la construction que dans l’imitation. J’ai aussi cette faculté de trouver des per-

Imitation, marionnette, ventriloquie : beaucoup de vos pratiques ont à voir avec des arts populaires, proches parfois du music-hall… J’ai un rapport touchant au populaire, et mes spectacles le mettent en avant. En revanche, si dans le discours c’est populaire, dans la forme je travaille autrement, transformant les espaces, les figures, les personnages. Dans Adishatz, le rapport au populaire est fantomatique. Dans la scène de boîte de nuit, la masse de gens arrive comme un souvenir lointain, par la démultiplication des voix. Le corps étant dans une autre action, le populaire devient une résonance nostalgique, une image fantasmée et c’est le public qui doit se rattacher à sa propre idée du populaire. Après, c’est drôle car je m’attaque au music-hall dans ma nouvelle création. Dans Cabaret Apocalypse [créée en avril 2017 à Angers, ndlr], je vais déployer les figures du cabaret (chant, chorégraphie, magie, clown, transformisme, strip-tease, travestissement), en les reliant à ce qui se passe dans l’actualité, à l’ambiance sociale. ADISHATZ/ADIEU, théâtre le 4 octobre au Théâtre Ledoux, à Besançon SAGA, théâtre les 18 et 19 octobre à l’Espace, à Besançon www.scenenationaledebesancon.fr www.cdn-besancon.fr

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Par Emmanuel Abela Photo : Christophe Urbain

La dynamique des forces L’Agence culturelle d’Alsace vient de célébrer ses 40 années d’existence. L’occasion d’un échange avec Francis Gelin, son Directeur général. L’Agence culturelle forme, informe, conseille les acteurs de la vie culturelle de la région. Vous-même, comment définiriez-vous son action ? L’Agence se caractérise par les notions d’accompagnateur, de stimulateur ou de « structurateur ». Elle ne veut pas se substituer à ceux qui ont la fonction de mettre en œuvre la culture du territoire : les artistes, les opérateurs culturels ou les décideurs publics. J’ai toujours défendu une ligne directrice, à savoir nous situer « à côté » des acteurs culturels. En 40 ans, l’ACA a accompagné un large pan de l’évolution culturelle de sa région. Entre les intentions initiales et ce qu’elle est aujourd’hui, elle semble avoir gardé un cap clair. La position de l’Agence a toujours consisté à se montrer à l’écoute de l’environnement dans lequel elle évolue. La culture n’est pas un produit seul, et c’est parfois notre tort à nous, nous autres acteurs culturels, que de garder une vision de la culture un peu en marge d’un mouvement général. Il nous faut prendre en compte les influences significatives de la société sur la culture, tout comme sur les politiques publiques. L’Agence reste en veille par rapport à ces mutations. Elle affirme sa capacité à se montrer réactive. Notre philosophie n’a pas changé : en tenant compte des contraintes sociétales qui peuvent se poser, nous sommes dans l’accompagnement et la dynamisation des forces. Je voudrais relever une singularité sur notre agence qui n’est pas tout à fait comme les autres : le fait qu’elle ait

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été créée par le département, développée par la région, inscrite dans les composantes de la politique d’État, la situe à un carrefour de réflexion de l’action publique. Je connais d’autres territoires sur lesquels chaque collectivité développait sa propre logique. Cette notion de politique publique partagée, d’action publique concertée, est facilitée par le fait que le dialogue entre le département, la région et l’État, se fait ici sur une base pacifiée et une démarche constructive. Ce qui peut surprendre, c’est la capacité de l’ACA à investir des champs d’action culturels aussi variés : spectacle vivant, cinéma et image animée, art contemporain. Nous voyons bien que la demande aujourd’hui ne se base pas sur des discours d’intention ou des généralités, elle s’axe autour de services pratiques et d’accompagnement effectif, sur une approche qui se veut extrêmement pragmatique. C’est avec la force des compétences de cette maison que nous avons pu développer un postulat d’approfondissement de nos interventions dans les domaines de la formation, de l’aide à la création, de la diffusion et de la médiation. Comme nous ne pouvons le faire sur tous les terrains, nous avons opté pour ces trois secteurs, arts visuels, spectacle vivant et audiovisuel, qui en plus, du fait qu’ils sont traversés par des réalités artistiques voisines, ont beaucoup de choses à se dire. D’où une ligne directrice cohérente… Les problématiques de l’écosystème culturel, avec ses complexités, ne peuvent êtres abordées de manière fractionnée. C’est pourquoi nous lions les questions de la formation et de la qualification des acteurs, les aspects liés à la production des œuvres donc à la création et à l’innovation, la mise en relation des œuvres et des artistes avec les habitants du territoire… Ce que nous avons aussi fortement développé ces dernières années est la « mise en marché » des œuvres et des artistes à l’échelon hors région, car il n’est pas possible de vivre artistiquement dans une région seule. Ce besoin de créer une chaîne de mise en valeur de la culture, de mettre en maillage ses différents aspects, fait partie du projet d’établissement que nous défendons, un projet qui a été renouvelé et actualisé l’année dernière. Celui-ci porte le sceau d’une recherche de cohérence.


Nos études d’impact montrent que nous sommes légitimes : nous avons la capacité à construire un dialogue constant avec, d’un côté la puissance politique, et de l’autre les forces artistiques et culturelles. L’action de l’Agence va s’inscrire dans un cadre institutionnel nouveau, la région Grand Est. Comment abordezvous ce changement majeur ? Dans la région Grand Est, qu’elles soient territoriales, démographiques ou sociologiques, les différences sautent aux yeux ; elles ne peuvent donc être ignorées. Sur ce vaste territoire, nous ne pouvons pas nous inscrire dans une quel-

conque démarche de reproduction, que celle-ci soit conceptuelle ou méthodologique. Avec la conviction que la stratégie doit être commune, l’agence continue de s’inscrire dans un mouvement de territorialisation des interventions. D’où un travail de concertation, de mise en synergie, de mise en perspective de certains axes d’action avec les autres structures du territoire. Notre réalité va structurellement amener des méthodes de travail différentes, mais la volonté et la capacité de l’agence à s’associer à des acteurs de ces territoires seront effectives parce qu’on ne peut concevoir une agence qui se montrerait hermétique dans son mode opératoire. Un certain nombre d’outils gagne à être développé dans la perspective de la grande région, tout comme nous nous rattacherons à des dynamiques menées par d’autres. Cette interpénétration est un véritable enjeu concernant la façon de travailler ensemble, elle nous permettra de rendre bénéfiques nos forces mutualisées.

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Par Benjamin Bottemer Photo : Julian Benini

Forteresse conquise Le Mudam, musée d’art contemporain de Luxembourg, fête cette année ses dix ans d’existence et connaît une hausse continue de sa fréquentation. Au côté de son directeur Enrico Lunghi, retour sur l’histoire d’une institution et d’un lieu qui ont su cultiver leur singularité.

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La question d’un musée d’art contemporain à Luxembourg a longtemps suscité passions et crispations. Évoqué dès la fin des années 80, le projet sera officialisé au milieu des années 90 mais connaîtra une longue gestation avant d’ouvrir ses portes en 2006. Enrico Lunghi était alors à la tête du forum d’art contemporain Casino depuis sa création dix ans plus tôt. « L’histoire du Mudam s’est construite en parallèle à l’essor de Luxembourg, qui dans les années 80 et 90 est passée du statut de petite ville de province à celui de grande cité cosmopolite, explique Enrico Lunghi. Ça a mis en évidence les conflits entre conservateurs et progressistes et une vision qui avait du mal à s’extirper du passé... Le Luxembourg avait un complexe d’infériorité sur le plan culturel par rapport à ses voisins. » Même son nom, musée d’art moderne Grand-Duc Jean, alors que le projet est de fait un lieu dédié à l’art contemporain, est révélateur des complications et des incompréhensions qui ont entouré l’émergence du Mudam. « Le fait que le terme “art contemporain” pourrait rebuter a été sous-entendu par la ministre de la Culture de l’époque, raconte le directeur. Il y avait aussi un débat sur le sens de “moderne”, ce projet étant à la base marqué par une mentalité issue des années 60. Il a fallu trouver l’alchimie qui l’inscrirait dans un Luxembourg du XXIe siècle, sans chercher à imiter Paris, Londres ou New York, ou à rivaliser avec elles. » Enrico Lunghi avoue dans un sourire qu’à son arrivée à la tête de l’institution en 2009, il a eu le sentiment « d’hériter d’un bébé déjà un peu traumatisé ». La partie la plus visible et la plus immédiatement accessible de l’identité du Mudam est le bâtiment imaginé par Ieoh Ming Pei au cœur des vestiges du Fort Thüngen, et que l’architecte chinois définit comme « une métaphore de la forteresse » où la circulation serait totalement libre. Instaurant un dialogue entre intérieur et extérieur, très lumineux et ouvert, il crée une atmosphère particulière qui fait le charme du lieu et influence la déambulation du visiteur et la scénographie des expositions, de son grand hall à sa galerie vitrée, en passant par des espaces intérieurs desservis par des accès tout en courbes. Les expositions hébergées par le Mudam se sont souvent caractérisées par leur audace, la multiplicité des formes, la place faite à des artistes émergents, où l’émotion, la sensibilité cohabitent parfois avec l’humour, à l’image des œuvres de Wim Delvoye, qui a réalisé pour l’inauguration du musée une Chapelle singulière, intégrée dans sa collection. Le Mudam consacre actuellement une grande monographie à l’artiste belge. « Je pense avoir conservé les mêmes valeurs depuis l’époque où j’étais au Casino : liberté, innovation et questionnement sur le monde, pose Enrico Lunghi. J’introduis toujours une notion d’exploration et d’aventure dans le processus de création d’une exposition. Pour sortir des schémas individuels, il faut être surpris par la poésie, la beauté... L’humour peut être une composante importante derrière ces travaux effectués avec beaucoup de sérieux : il peut faire tomber toutes les barrières. »

Après une année 2015 où la fréquentation a battu des records et un premier semestre 2016 encore plus rassembleur, le pari du Mudam d’expérimenter tout en rencontrant l’adhésion du public semble réussi, malgré la baisse des dotations de l’État. De 50 000 visiteurs l’année de son inauguration, le musée en accueille aujourd’hui presque le double. Selon Enrico Lunghi, le travail effectué en termes de médiation, d’action culturelle et de communication a été essentiel pour ancrer le jeune musée dans le paysage local ; rapidement reconnu au niveau international, il n’a été que progressivement adopté par les Luxembourgeois, qui représentent aujourd’hui 75% des visiteurs sans que le nombre de visiteurs étrangers ait diminué. « Notre culture a toujours été de s’inscrire dans la durée, note le directeur. Par là, on se situe un peu en porte-à-faux d’un monde d’immédiateté et d’événementiel, y compris dans la sphère muséale : courir après les grands rendez-vous prestigieux est épuisant, et on peut vite tourner en rond. À mon sens, un musée parvient à se trouver en s’inscrivant sur le long terme, ce qui permet de se faufiler entre les failles et sortir d’un schéma qu’on voudrait nous imposer au préalable. » Avec sa collection modeste mais résolument contemporaine (toutes les pièces ont moins de 25 ans), son identité internationale, ses expositions à la personnalité unique et son bâtiment aussi fascinant qu’apaisant, le Mudam reste une institution à part dans le paysage culturel en Grande région. Une aventure incontournable pour les amateurs d’art contemporain et pour ceux qui sont simplement curieux et sensibles au magnétisme de ses murs et d’artistes singuliers. « J’ai toujours voulu que le Mudam soit sympathique et attirant, faire en sorte que les gens s’y sentent en confiance, qu’ils croient en leur sensibilité et en leur intelligence. Comme eux, comme le paysage culturel sur lequel nous agissons, nous nous transformons au contact des expériences : l’avenir du Mudam dépend aussi de sa propre capacité à évoluer. » WIM DELVOYE, exposition jusqu’au 8 janvier 2017. TRADING TRANSCENDENCE, Cristina Lucas, exposition du 8 octobre au 14 mai 2017 au Mudam, à Luxembourg www.mudam.lu

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Par Alice Marquaille Photo : Sébastien Bozon

Fictionner le réel La Kunsthalle de Mulhouse propose une exposition d’œuvres sonores, projet expérimental qui remet en jeu les habitudes de création des artistes ainsi que celles des visiteurs.

OOOL / Sound Fictions, titre énigmatique et pourtant éclairant quand il est mis en rapport avec les œuvres : des créations sonores dont la matière première est faite de sons enregistrés non modifiés. Cette notion de fiction pourrait alors paraître à contresens : invention ou alors, morceaux de la réalité  ? “Fictionner”, néologisme de Jacques Rancière, qualifie bien ce qui se joue ici : il n’est pas question de croire qu’un récit est une illusion à l’encontre de la réalité, une fiction c’est bien au contraire l’agencement de faits issus de ce que nous croyons être la réalité et qui permet de la saisir, de la structurer et de lui donner – enfin – du sens. Comme un prélude, l’installation Music Promenade du compositeur Luc Ferrari prend place dans le couloir d’accès. Introduction plastique, physiologique, historique. Le montage des sons, de choses à l’origine sans rapport, lui permet de façonner une histoire de promenade que le visiteur recompose ou décompose par sa

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déambulation. Cette ouverture permet de se mettre au diapason de la réalité fictionnée. Dans un centre d’art, on vient pour regarder, a priori. Ici, c’est pour se laisser envelopper, envahir de sonorités. Dans notre décennie, cette forme s’est démultipliée et représente une part importante de la scène artistique. L’exposition se concentre ainsi à bon escient sur ce médium tout en poussant au bout la logique : OOOL / Sound Fictions est une exposition immatérielle qui propose une expérience acoustique. Sandrine Wymann et Anne-Laure Chamboissier y ont mis en jeu leurs rôles de commissaires en invitant trois artistes à créer pour le lieu et en réponse les uns aux autres. En proposant un cadre souple, elles ont permis aux artistes de s’insérer dans un contexte sans jamais s’y astreindre ; c’est donc en toute liberté que les cinq protagonistes ont travaillé en chœur à la construction de ce projet. Au final, l’auditeur devient le compositeur, car il choisit de focaliser son attention sur chaque œuvre ou d’écouter l’ensemble. Ces artistes nous racontent qu’ils ont tous trois abordé leur production telle une écriture picturale de densités, que chaque œuvre présente parfois des béances ouvrant la place aux autres, parfois les recouvre par vagues. Eddie Ladoire propose une œuvre plus immersive, Cédric Maridet est dans une mise en relation d’espaces disjoints et Mathias Delplanque vient créer un calque plus diffus de l’ensemble. Ladoire a enregistré les sons à Mulhouse et Delplanque à la Fonderie même. Toutefois, n’oublions pas l’environnement visuel composé par Bérengère Paris, qui offre aux visiteurs un vrai contexte accueillant d’écoute et rappelle qu’une exposition met en jeu un espace architectural et visuel. Enfin, une prolifique programmation d’événements et concerts ajoute une dimension « live » à cette exposition avec David Jisse, Lionel Marchetti, Yann Leguay, Christophe Fiat, Jacqueline Caux et Pierre Deruisseau. OOOL / SOUND FICTIONS, exposition jusqu’au 13 novembre à la Kunsthalle – centre d’art contemporain, à Mulhouse www.kunsthallemulhouse.com


Par Émilie Bauer

Brut 2.0 L’art brut a longtemps été considéré comme le vilain petit canard du monde de l’art. Il est enfin considéré comme explorant un champ artistique. L’exposition Brut now compte bien l’ancrer dans sa contemporanéité, à la lumière des nouvelles technologies et des nouveaux médias. Il aura fallu attendre plus d’un demi-siècle pour que l’art brut s’institutionnalise et reçoive enfin ses lettres de noblesse, grâce, notamment, à des expositions prestigieuses – dont la Biennale de Venise en 2013, le Palais de Tokyo à Paris et le Brooklyn Museum – et des récentes acquisitions d’œuvres d’art brut dans les collections des plus grands musées mondiaux comme le MoMA à New York, le Centre Pompidou à Paris et la Tate Modern à Londres. Cet « art des fous » inventé et théorisé en 1945 par l’artiste français Jean Dubuffet (19011985), a dès lors été boudé par le monde de l’art qui raillait son caractère spontané, intuitif et marginal. Car en effet, la spécificité de l’art brut repose sur le contexte d’origine de l’œuvre et le statut de l’auteur. L’artiste d’art brut est un autodidacte, n’ayant jamais fréquenté d’écoles d’art ni n’ayant eu aucune formation académique. Il se trouve en dehors du système de l’art, hermétique à tout dogme ou théories d’histoire de l’art. Il ne cherche pas forcément à inscrire son œuvre dans un mouvement artistique spécifique, ni à avoir une quelconque reconnaissance. Sa seule volonté est celle de créer. Sur le plan esthétique, l’art brut a permis la formation de nouveaux langages et de nouvelles techniques, par-delà les époques, les cultures et les styles. Il paraît donc essentiel de repenser l’art brut dans un contexte contemporain. Avec pas moins de 60 œuvres issues de collections particulières, de fondations privées ou de structures publiques françaises et étrangères, l’exposition Brut now place les nouveaux médias et les nouvelles technologies au cœur même de la pratique artistique permettant ainsi un renouvellement des codes formels et des supports. Désormais, cet art s’immisce dans la photographie, la vidéo et l’informatique. Et avec Christian Berst, comme commissaire d’exposition – l’un des plus grands spécialistes d’art brut en France et propriétaire d’une galerie éponyme – l’exposition Brut now marquera à coup sûr un tournant décisif dans l’histoire de l’art brut.

Ademeittreger © Galerie Christian Berst

BRUT NOW, L’ART BRUT AUX TEMPS DES TECHNOLOGIES, exposition du 29 octobre au 16 janvier 2017 à l’Espace multimédia Gantner, à Bourogne et Tour 46, à Belfort www.espacemultimediagantner.territoiredebelfort.fr

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Par Benjamin Bottemer Illustration : Vincent Vanoli

Voies impénétrables Avec son dernier album Rocco et la Toison et à la direction de l’ouvrage collectif Maudite !, Vincent Vanoli, historique discret de la maison L’Association, poursuit l’élaboration d’une œuvre sensible et nimbée d’obscurité placée sous le signe de l’errance et du doute. Les personnages de Vincent Vanoli suivent le même chemin incertain et parsemé de figures imaginaires que leur géniteur : Max et Charly dans une quête improbable en forme d’exil, le patient en devenir de La Clinique, en route pour une destination de plus en plus hypothétique, un père et son fils défiant l’inconnu et ses dangers dans L’Œil de la Nuit... « Je réalise les dix premières pages d’instinct, et je ne sais jamais où je vais aller ensuite, confie Vincent Vanoli. Différentes voies se dessinent... Ça demande de la patience et une grande confiance en son inconscient ! » Vincent Vanoli fait des livres depuis 40 ans, « dans son coin » : celui de MontSaint-Martin, sa ville natale, coincée entre la frontière belge et la grisaille de Longwy, où dès l’école primaire, il fabrique ses bandes dessinées. Plus tard, après des études d’arts plastiques à Strasbourg, il se balade en Lorraine et en Alsace au gré de sa carrière d’enseignant, avec une parenthèse à Brighton pendant quatre ans, d’où il ramènera son Brighton report publié chez Ego comme X. La maison Futuropolis et sur-

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tout L’Association se chargent aussi de publier ses histoires. « L’Association, j’y suis depuis les débuts sans être une locomotive, précise-t-il. À la dernière assemblée générale, Trondheim disait “on continuera à faire des livres qui ne se vendent pas”, même s’il y a un bon équilibre entre des auteurs qui rencontrent un certain succès et des choses moins visibles, mais qui contribuent fortement à l’identité de la maison. J’entretiens avec eux une relation forte, mais ça me va d’être isolé, loin de Paris et du milieu artistique, qui me fatiguent assez vite. » Vanoli noircit ses pages au sein d’un espace physique et mental intime, lui qui appartient aussi bien à ses mondes imaginaires qu’à ses racines italiennes et lorraines : on retrouve la nostalgie et la notion de déracinement, les rues, les bâtiments, le climat d’une région sinistrée au sein de ses albums. « Faire de la BD est un exutoire, j’y mets beaucoup de choses très personnelles : c’est un acte créatif hors de la vie quotidienne et professionnelle, où je me retrouve. Mon trait charbonneux, les noirs et les gris, le remplissage et la peur du vide me correspondent assez bien. » Son dernier album Rocco et la Toison est une nouvelle histoire d’errance et de doute. On y suit le jeune Rocco, conteur partant faire son apprentissage sur les routes pleines de dangers d’une France moyenâgeuse frappée par la peste. Si l’humour y est plus présent, avec ses réjouissants anachronismes, la naïveté du personnage est vite mise à l’épreuve par les embûches et les incertitudes. Quasiment chaque page est une illustration d’un seul tenant, un chemin graphique dont la technique s’inspire de la peinture de la fin du Moyen Âge à la Renaissance, celle de Bruegel, de Patinier et de Duccio di Buoninsegna. « Ce récit initiatique picaresque, inspiré de la légende de Saint-Roc, est un hommage


aux conteurs, indique l’auteur. Je voulais montrer que celui qui raconte n’est pas isolé du monde, ni à l’abri de celui-ci. » Ce printemps, on a aussi croisé Vincent Vanoli à la direction de l’ouvrage collectif Maudite  ! où l’on retrouve des signatures de L’Association telles que David B., Edmond Baudoin, Jochen Gerner et dix-huit autres visions multiples de la Première Guerre mondiale, dans le propos comme dans le trait. Anecdotes historiques alternent avec des récits où l’humain, l’animal et même l’objet servent de points de mires au regard des auteurs, évoquant souvent leur approche du sujet de manière très personnelle. « Ce collectif a fonctionné comme un chœur à la ligne très libre, je voulais plein de styles pour ce sujet riche dont il est même possible de s’amuser, décrit Vincent Vanoli. Il y a une volonté de commémorer, mais plutôt à travers les traces, l’invisible. L’ouvrage a été fait un peu en réaction à toutes les choses conventionnelles qui sortent en ce moment sur le sujet dans le domaine de la bande-dessinée. Je trouvais qu’il n’y avait pas assez de place pour le sensible, la colère, la poésie. » Chez Vanoli, l’innommable, l’inconnu se situent ainsi en creux des récits, se manifestant par des fantômes ou des phrases en suspens, à travers des personnages pris tout entiers dans leur voyage même s’ils l’effectuent malgré eux. Très souvent, le bout du chemin se trouble, la conclusion reste un mystère. « Je n’aime pas livrer toutes les clés aux lecteurs, je les laisse perdre pied en espérant qu’ils me suivent ; ça demande beaucoup d’empathie de leur part. La fin de mes histoires fait sens : je laisse les rênes à l’instinct et à l’inconnu. » Traçant la cartographie de son univers intérieur un peu en retrait du monde, Vincent Vanoli parvient à toucher à des choses universelles et à notre propre psyché ; des choses enfouies, nébuleuses, souvent sombres mais précieuses. Elles nous forment comme elles forment les objets éditoriaux singuliers d’un auteur qui nous emmène dans une confrontation avec quelques-uns de nos démons personnels. ROCCO ET LA TOISON ET MAUDITE !, chez L’Association. www.vincent-vanoli.fr

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Par Séverine Manouvrier Photo : Alexandre Beuzeboc

De l’autre côté En parallèle de la 27e édition du Salon du livre de Colmar est organisé L’Autre Salon, dédié à la microédition. À cette occasion, 17 collectifs d’artistes viennent présenter leurs créations placées sous le signe de la diversité et de l’expression libre, au sens large du terme. Entre humour et talent, un espace alternatif qui ne manque pas d’air et insuffle une belle énergie. Alors que 80% du marché du livre ne concernent qu’une petite dizaine de mastodontes de l’édition, L’Autre Salon, organisé par l’association Sous le clavier, la page a pour vocation de mettre en lumière la microédition qui reste attachée à des techniques d’impression artisanales (sérigraphie, linogravure ou presse typographique). Pour les éditeurs indépendants, qui représentent 3 000 structures recensées par le ministère de la Culture, le livre n’est pas qu’un support ; il est avant tout considéré comme un objet d’art, dont les tirages restent confidentiels. Né il y a six ans, à l’initiative d’associations locales, L’Autre Salon, espace alternatif au Salon du livre traditionnel de Colmar, propose à la fois un foisonnement d’exposants présentant leurs productions – créations devrait-on dire – et 4 ateliers accessibles à tout public (initiation à la reliure, dessins de cadavres exquis, réalisation d’un mini-livre illustré et gravure). Le samedi matin, le café littéraire accueille une conférence autour des enjeux de la microédition. Cette année, 17 collectifs – parmi lesquels La Tribune du Jelly Rodger, Papiers Raclés, Duo désordre et Parlez-moi d’amour – dévoilent fanzines, affiches, gravures et illustrations. De nouveaux invités sont annoncés : le CMDE (Collectif des métiers de l’édition), Abscisse atelier, Traumatropo, la sérigraphe strasbourgeoise Céline Clément et la revue Gros Gris. La Tribune du Jelly Rodger, créée en 2013 par le poète Seream et l’illustratrice Éloïse Rey, réunit aujourd’hui une quarantaine

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d’auteurs et illustrateurs. Ses concepteurs la définissent comme un « journal de propagande poétique » : 24 pages d’humour noir, de calembours, de collages, textes et poèmes illustrés. Ce journal se réapproprie la langue française avec ses exceptions, ses subtilités, dans une liberté que seule la poésie semble autoriser. Le ton est donné dès les premières pages dans “l’éditorialacrostichute” ou “l’éditorgnole”. Les natifs du cancrelat, de l’ortolan ou de l’esturgeon y lisent les prédictions approximatives de la voyante non-voyante dans la rubrique “horoscopinage”. Au travers de haïkaï, diction du jour et autres petites annonces, le lecteur se familiarise avec la poésie, « arme de construction massive », totalement décomplexée et démocratisée. Un semestriel édité à 500 exemplaires, à Strasbourg, par Une Poignée d’loups en laisse, dont les bons mots se dégustent, se dévorent et nous délectent.


Pop ! À noter également, la présence de Marianne Blanchard, Antony Maraux et Romaric Jeannin, du Club de Gym et de Papiers Raclés, venus présenter leurs affiches de concerts rock sérigraphiées, ou comment associer sphère musicale et monde des arts graphiques, d’Elvis à Sonic Youth. Le Duo désordre, composé de Marie Meier, illustratrice, graveuse et peintre, et de Liliome, photographe et plasticien, viendra-t-il avec ou sans sa Duo roulotte qui dissimule un atelier de gravure et une galerie mobile ? Une chose est sûre, leurs inspirations éclectiques seront bien là : un peu de folklore, beaucoup de pop culture, de l’ésotérisme, des légendes moyenâgeuses, le tout ballotté dans un monde végétal dans lequel on ne demande qu’à entrer ! Quant à Parlez-moi d’amour, PMA pour les intimes, « le fanzine qui vous chatouille de l’intérieur », on devine qu’il ne partage pas de liens avec la procréation

médicalement assistée – bien que l’un n’empêche pas l’autre – mais que des questions d’ordre érotique, voire sexuel, appelons une chatte une chatte, sont soulevées avec humour et sans tabous. Inspirés par la collection « BD Cul » des Requins Marteaux, Justin Boillon, Julien Mindel, Célia Housset et Ferdinand Stephane-Coldefy rassemblent auteurs et illustrateurs autour de leur projet afin de proposer une réelle diversité graphique et narrative. Du second degré, pour notre plus grand plaisir. L’Autre Salon, une occasion de découvrir des univers singuliers, un brin zinzins, barrés, loufoques ou déjantés, parce qu’il est d’utilité publique de sortir des carcans écrasants, de brouter ce maudit gazon qui est parfois bien plus vert ailleurs. Parce qu’on est las de colorier sans déborder et que les temps sont suffisamment lourdingues pour ne pas s’octroyer le droit d’aller au-delà

des conventions. Rien que le mot nous fatigue. Place aux créatifs, à ceux dont les idéaux méritent que l’on s’y attarde, juste pour le plaisir de voir qu’il y a toujours quelque chose à (ré)inventer. L’AUTRE SALON, les 26 et 27 novembre au parc des Expositions de Colmar sousleclavierlapage.org

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SOLARIS GREAT CONFUSION Some Are Flies, Rival Colonia / Médiapop

Dans la musique de Stephan Nieser, le guitariste alsacien qu’on a pu croiser au sein de Buggy ou des Original Folks, les évidences s’additionnent : celles des thèmes et de l’orchestration. Avec élégance et justesse comme si le fait de marcher sur les traces de Fred Neil, Howe Gelb ou Cass McCombs l’engageait malgré lui. Rien ne semble de trop dans son nouvel album, même si la retenue apparente dissimule mal le bouillonnement créatif du personnage. Derrière le folk, le psychédélisme pointe son nez, par petites touches : un piano Rhodes, une guitare, un vibraphone ou un mélodica épouse le corps comme une caresse, mais la main passe au-dessus de la peau sans la toucher ; effet garanti, émotion à couper le souffle. On suit le mouvement, les yeux fermés, guettant l’extase. La chaleur est là, enveloppante et généreuse, comme la promesse d’un bel automne. (E.A.)

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MOTORAMA

FRANK OCEAN

Dialogues / Talitres

Blonde / Boys don’t cry

La tentation de l’électronique semblait déjà forte chez cette formation post-punk russe qui, depuis 2012, vit pleinement sa success-story européenne. Est-ce l’enchaînement des tournées qui conduit ces musiciens originaires de la ville portuaire de Rostov-sur-le-Don à assumer aujourd’hui des options musicales plus lumineuses ? Il y a des chances, si bien qu’aujourd’hui leur pop s’égaye davantage au point de les faire sonner comme certaines de ces formations qui faisaient le bonheur des charts indie britanniques dans les années 80, Modern English ou Section 25, avec toutefois cette approche qui continue de les singulariser de manière plus qu’étincelante. (E.A.)

La sortie de la première mixtape nostalgia, ULTRA reprenant gimmicks soul et titres chers à son univers (Hotel California des Eagles, Electric Feel de MGMT, Optimistic de Radiohead, etc.) n’avait laissé personne de marbre. Entre-temps, Frank Ocean a sorti le sublime Channel Orange, a révélé sa bisexualité et a fait languir ses fans plusieurs semaines avant la sortie de Blonde, fruit d’un travail de l’intime, comme toujours, et de collaborations prestigieuses (Beyoncé, James Blake, Pharrell Williams…). Blonde est un concentré de ce que les musiques pop, électroniques et hip-hop peuvent produire de plus subtil et mélodique. Tout simplement évident. (C.B.)

TRUPA TRUPA

LA FEMME

Headache / Ici d’ailleurs

Mystère / Barclay, Universal

On n’est pas peu nombreux à nous damner pour la découverte d’un groupe de rock digne de ce nom. Et si ce groupe existait bel et bien, du côté de Gdańsk, en Pologne ? Dès les premières notes de leur troisième album – le premier distribué en France –, l’intuition se confirme : à l’égal de Pavement, le quartet sans concession Trupa Trupa trompe son monde, nous entraînant vers les sommets en empruntant des voies de passage encore inexplorées  : post-punk extatique, envolée psychédélique hypnotique ou ballade névrotique. Avec surtout cette poésie décharnée qui nous renvoie au propos séminal du rock, ultime et désespéré. Comme une funeste addiction. (E.A.)

Une grande partie des amateurs de musique peut se montrer carrément désespérante. Avant la sortie de Psycho Tropical Berlin, Sur la planche, dans sa version première avait séduit d’une part par son efficacité pop, d’autre part parce qu’elle était hors des radars. Il aura fallu que la publicité et les médias s’en saisissent pour que la défiance s’installe. What the fuck ? Puis Mystère est sorti, La Femme a migré vers Barclay, a poussé plus loin encore sa naïveté assumée (en passant par une seconde partie d’album ultra-psyché et fascinante). Beaucoup se sont arrêtés là, comme si la pop se devait d’être souterraine pour être acceptable. Faut-il rappeler que l’essence de la pop est d’être prévisible dans sa structure même ? (C.B.)


Licences : N°114290 – N° 146922 – N°114292

oct.— NOV. 2016 www. noumatrouff. fr.

Photo : Ayline Olukman

SET&MATCH Fishbach NuSky & VAATi Amoure JAD WiO France Mutant CéliNE B lA yEGROS AliCE ON THE ROOF Aloha Orchestra THE WHiSkEy POETS COlD PuMAS PJ@MEllOR Hermetic Delight MESPARROW Alpes J.C. SATAN Johnny Mafia DJ PONE liVE TOTORRO PAuWElS DuB iNVADERS & Dawa Hifi Sound SySTEM TiTO PRiNCE TiERS MONDE TAliSCO Ok CORAl MiCHEl ClOuP duo GuiZMO


IDAHO BABYLONE De Theo Hakola / Actes Sud Quand il ne chante pas, celui que le NME surnomma le « Baudelaire avec une guitare électrique » écrit des livres. Pour son cinquième roman publié en France, Theo Hakola s’est inventé un alter ego fort ressemblant, américain installé comme lui en France depuis plus de trente ans, qui retourne à Spokane puis dans l’Idaho à la recherche d’une nièce disparue lors d’un camp de vacances organisé par l’église évangéliste de son ami d’enfance. De retrouvailles familiales en rebondissements osés, l’auteur dévoile avec un humour parfois féroce le visage sombre d’une Amérique qui, malgré l’élection d’Obama, a le plus grand mal à protéger ses enfants du racisme et de l’obscurantisme. (P.S.)

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L’AUTRE QU’ON ADORAIT

CALIFORNIA GIRLS

De Catherine Cusset / Gallimard

Voilà, on est punis ! On s’approche du soleil – dark, si dark – et on s’y brûle les ailes. Le récit des massacres perpétrés par la Famille Manson, et naturellement le plus célèbre d’entre eux dans la demeure de la malheureuse Sharon Tate, actrice et épouse de Roman Polanski, a toujours suscité sa part de fantasmes désastreux. La rumeur rajoutant sa part d’horreur. Chez Liberati, rien de tel : une documentation méthodique et un récit précis des événements, de manière clinique et sans jugement. La seule manière sans doute de nous confronter au pire de nous-mêmes, sur la base d’un événement qui aura marqué la fin d’une époque supposée dorée. (E.A.)

« Tu sais Catherine les gens ont quand même une vie intérieure », ainsi s’est exprimé Thomas aujourd’hui suicidé. Catherine Cusset construit le personnage de ce roman à partir de sa propre expérience, celle d’un ami disparu dont elle recrée la trajectoire infernale jusqu’à sa mort. L’âpreté du monde du travail ainsi que la maladie psychique ont sans doute conduit Thomas au suicide. Guidé par la figure de Proust, il était le plus brillant et le plus lumineux de son cercle d’amis, celui dont l’entourage attendait beaucoup. Pourtant Thomas n’a rien écrit, n’a rien construit. L’impuissance de Thomas est une énigme, mais, estce là le plus important ? (F.A.)

GERARD PETRUS FIERET Éditions Xavier Barral + LE BAL « Je veux tout embrasser. Il n’y a pas de photos ratées. » Ainsi s’exprimait Gerard Petrus Fieret, artiste touche-à-tout, dont l’édition éponyme rassemble plus de deux cents clichés pris dans les années soixante. Le charme de l’époque est immortalisé dans un noir et blanc très contrasté, et souvent gras, donnant à la vie même son intensité, celle des chambres de bonne crasseuses où l’on devine l’odeur acre de l’alcool. L’homme ne cesse d’y attirer des jeunes femmes, modèles d’un jour ou amantes furtives venues dévoiler leurs sexes velus. Les visages sont crispés ou riants. Rien de trop propre, de trop professionnel, l’érotisme est brutal, comme l’existence erratique. (F.A.)

De Simon Liberati / Grasset

POLICE LUNAIRE De Tom Gauld / 2024 Une vraie complicité s’est établie entre les éditions 2024 et le facétieux Tom Gauld : après Vous êtes tous jaloux de mon jetpack, collection de strips, l’adorée maison d’édition strasbourgeoise réédite l’année dernière la BD Move to the city, Vers la ville, où deux amis, légèrement gauches, quittent non sans embûches, leur petite campagne. Dans Police lunaire il est question d’un agent de police, consciencieux dans l’ennui le plus sidéral, sur un astre quasiment déserté. Il se frottera à Neil Armstrong, à l’absurdité informatique et peut-être bien à l’amour. Une véritable poésie du futur. (C.B.)


MUDAM LUXEMBOURG 0 2 .0 7 .2 0 1 6 – 0 8 .01.2017

02.10.16– 26.02.17 Wim Delvoye, Concrete Mixer (scale model), 2012 © Studio Wim Delvoye, Belgium

Partenaire de l’exposition : The Loo & Lou Foundation, abritée sous l’égide de la Fondation de Luxembourg

Mudam Luxembourg Musée d‘Art Moderne Grand-Duc Jean 3, Park Dräi Eechelen | L-1499 Luxembourg t +352 45 37 85 1 | www.mudam.lu

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Centre Dürrenmatt Neuchâtel

8/10/16 14:48

Matières

JeanChristophe Norman

Stoffe

WIM DELVOYE

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Avignon / Calais Par Marie Bohner

Superpositions, Juillet 2016

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Le hasard impose parfois des trajectoires étranges, qui amènent des univers jusqu’alors séparés à se superposer. Ainsi, en une semaine, aller de Strasbourg en Avignon, d’Avignon à Calais, puis retour, en grandes diagonales TGV. Des espaces qui affolent les imaginaires. Le Festival d’Avignon et sa foire artistique fortifiée, au clair de lune, avec cigales réelles et figurées ; la jungle de Calais où l’on craint, de toutes parts, les sauvages. / Quelle chance d’aller en Avignon / Et en voyage de presse avec la Région, en plus / Quel courage d’aller à Calais / Tu vas travailler avec une ONG ?/ ça va être dur / beau / difficile / c’est comment là-bas ? / D’un lieu à l’autre, les choses sont parfois semblables à la fiction qui nous prenait la tête, parfois non. L’entrée en Avignon se fait, comme de juste, en plein midi. Le cagnard est au rendez-vous, la foule aussi. Des affiches colorées lardent les murs effrités de grandes traînées vives. L’attention est en surchauffe, sollicitée encore et encore par des harangues plus ou moins efficaces, pour des spectacles à ne surtout pas manquer. Tout le monde est dehors – pour tenir à l’intérieur, il faut au moins la clim en plus du Pac à l’eau. La concurrence est rude pour les poètes, mais le succès est là, peutêtre. À portée de tract. Est-il possible de se distinguer ? Peut-on encore y trouver du plaisir ? Ceux qui peuplent le Off du Festival d’Avignon, ceux-là ont tout à perdre, et l’espoir souvent déçu de décoller. L’envie, aussi, peut-être, d’y être, juste pour y être, parmi les semblables. Migration annuelle pour la saison des amours. Puis route vers Calais, où une certaine forme d’indignation pousse à bénévoler quelques jours. Depuis la fenêtre du train, on cherche les marques du désastre. Celles qui font de Calais cette tâche sombre de la France, résistante et insoluble. Il y a bien ces petites maisons charmantes et coquettes en brique, ces champs plats à perte de vue, ces fermes typiques.

Pas de bidonville de ce côté-là, pas de désolation. Pas de marées humaines. Même en fronçant les sourcils. C’est ça Calais ? Il aurait peut-être fallu arriver en voiture, par l’autoroute, jusqu’à l’embarcadère des ferries, pour voir. Les hauts murs de grillage surmontés de barbelés, des deux côtés de l’autoroute, qui séparent les véhicules du camp, exposés aux yeux de ceuxlà qui ne font que passer. Comme des gouvernantes attentives, des grappes de CRS, tous les dix mètres, pour surveiller mieux. De la route on ne voit pas le camp dans son ensemble, mais on le devine étendu, gorgé, vivant. Environ 7 000 personnes en juillet, plus de 10 000 fin août. Un no man’s land sépare le camp du premier mur. Quelques silhouettes s’y promènent, errent un peu, tuent le temps, téléphonent. À qui ? Un photographe pose son pied sur un talus, prend des photos. Il y en a tout le temps, paraît-il. De ceux qui veulent avaler les visages et les histoires des errants et des passants, pour mieux les nommer, en faire des données sensibles et compréhensibles. Est-ce que tout a été dit, sur Calais, sur Avignon ? Quelles sont ces réalités qui débordent de la fiction, qui se permettent de ne jamais être saisies dans leur entier, qui échappent à ceux qui produisent du discours tout en les nourrissant... Est-ce que chaque lecture ajoute au bavardage, ou est-ce qu’elle éclaire ces paysages d’une logique distincte, neuve, nécessaire ? Pourquoi faut-il en parler ? Parce que ce sont des lieux qui rassemblent beaucoup d’humains. Parce qu’il s’y joue quelque chose. Pas de voyage sans compagnon de conversation, pas de mouvement sans lecture. Étaient élus, pour le voyage, Les versets sataniques de Salman Rushdie, tout en étant sous l’emprise, entêtante, du Monde d’hier de Stefan Zweig. C’est Marguerite Duras qui s’impose, par le truchement du théâtre, avec Un barrage contre le Pacifique. Pas lu, pourtant. Mais ce récit porté d’un acte maternel courageux, insensé : créer un barrage pour protéger des terres contre la marée inéluctable, pour les transmettre à ses enfants. Lutter contre le ressac. Ne pas accepter la fatalité. Ne pas se résoudre. Jusqu’à faire des choses inouïes : miser dix ans d’économies et son avenir financier de petite compagnie de théâtre sur un mois de représentations dans un garage chauffé à blanc en Avignon ; traverser des pays et des mers sur des canots surpeuplés avec un baluchon pour fuir la guerre – ou vivre mieux. Ils sont fous. Ils ont confiance, quand même.

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Regard Par Nathalie Bach Photos : Pascal Bastien

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Longue distance

J’ai tué la vieille. D’un geste léger, chaleureux et encourageant. C’est important, la manière. Il faut rester sérieux, ne pas sombrer dans la vulgarité, trouver l’humilité. Avoir du tact. J’y ai mis toute l’empathie nécessaire, comme une consolation répondant enfin à une déveine avérée. Son œil torve me l’a prouvé dans une dernière lueur. Et quand ce fut fini, ce même œil torve a conservé la même expression. Je ne lui ai pas fermé les yeux. Pour que le miroir des vagues puisse s’y jeter encore et brûler son regard le plus longtemps possible. Les témoins ont été très bien. Je les avais choisis avec soin, je n’en attendais pas moins d’eux. Ils étaient l’exacte représentation de ce que je ne serai jamais. Des gens raisonnables. Un père, une mère, avec la tête qui sied à leur fonction. De ceux pour qui vivre est un dû, avec les soucis de l’existence certes, mais dont la projection et la sûreté de leur être donnent au monde un filtre idéal. Ils étaient là en vacances comme certainement ils passaient les fêtes, les anniversaires et le reste. En famille. Le soir, après le dîner, ils faisaient une petite marche en échangeant des propos amènes. Le frère et la sœur se tenaient d’une même joie. Toujours ensemble. Je crois qu’elle préparait son agrégation de philo et lui étudiait le chant. Mais dans le fond tout ça m’importait peu. Je les ai choisis parce qu’ils avaient opté

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pour une chevelure pareillement décolorée en un jaune-blond fascinant. Ils avaient l’air d’être un soleil, et j’en avais besoin. Pendant que l’océan commençait à manger les pieds de la vieille, je continuais de les aimer. Le sable était humide sur la grève, je ne pouvais pas m’asseoir en attendant les secours. J’observais leurs corps s’agiter avec grâce sur les grandes roches. Déjà, la fille soleil m’avait rejointe. Elle m’a serrée dans ses bras en murmurant des paroles douces. Je me suis laissée réconforter. Après tout j’étais épuisée. Son frère est arrivé. Il sentait le tabac et l’ambre. Très fort. J’ai choisi la prostration pour pouvoir continuer à penser. La vision de mon propre frère m’est arrivée naturellement. Puis la mienne. Puis la vieille. Le vieux, vraiment, je n’arrive plus à me souvenir. Je l’ai tué il y a si longtemps, il est définitivement l’image manquante.


Fils de pute. C’est comme ça que ma mère appelait mon frère. Je n’ai jamais compris pourquoi, elle tenait une épicerie. « Mon p’tit fils de pute, viens faire un bisou d’amour à ta maman ». À vrai dire nous l’appelions tous fils de pute. Jusqu’à tard, j’ai cru que c’était un surnom tendre et universel. Elle passait son temps à vouloir l’embrasser. Alors j’ai appelé mon premier fiancé « fils de pute » après un premier baiser avec la langue. J’avais douze ans il était italien. Je l’ai attendu des semaines à la même heure dans les buissons des premiers rendez-vous. En vain. J’aime beaucoup mon frère. Il est rédacteur pour un magazine. Il vit à Bristol je ne le vois ni ne lui parle jamais. Il est parti du jour au lendemain. Je rentrais de l’école, j’ai vu la vieille, la trace des cinq doigts de « fils de pute » sur la joue de sa gueule hagarde. Autour du cou des marques de strangulation ne laissaient aucun doute. Lui était écarlate, ses cheveux arrachés d’un côté et ses mains tremblaient. Il s’est arrêté je pense parce qu’il savait que s’il la finissait, plus personne ne pourrait s’occuper de moi. J’étais encore mineure, le vieux sous terre et mon frère était le seul qui me comprenait. Il a fait ses bagages pendant qu’elle le suppliait à genoux, à moitié nue dans son déshabillé vert. « Mon p’tit fils de pute, je t’aime, je t’aime. » Nous nous sommes regardés une dernière fois, sans un mot. Il envoyait de l’argent toutes les semaines. Pour moi. Et pour la pute. Elle a été docile jusqu’au bout de cette fatale petite tape affectueuse dans son dos. Il n’en a pas fallu plus c’est incroyable. L’espoir du pardon est une technique imparable. Je suis allée jusqu’à la faire rêver d’un bisou d’amour pour qu’elle perde vraiment l’équilibre. Un pied se soulevant pour tenter de m’embrasser, j’ai évité sa bouche limace de justesse, c’est là qu’elle a glissé de ce minuscule bout de pierre. Je n’aime pas la Bretagne ni aucun autre endroit où tombe la moindre pluie, où s’égare le moindre froid. Pendant la seconde où je l’ai regardée s’écraser j’ai pensé que nous n’avons guère eu de point commun, si ce n’est de rendre les hommes fous. À la seule différence, celle de mon absence

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Regard

totale d’intérêt pour la plupart d’entre eux. Je tue comme je plais. Sans émotion particulière. Les deux sages titulaires des enfants soleil viennent d’arriver avec les pompiers, la police, le folklore habituel. Une fois de plus tout le monde me croira. Je ne serai pas inquiétée. Et pourquoi le serai-je ? Il faut bien que je commence à vivre. J’ai agi en être responsable et adulte, avec sincérité, j’ai eu du courage. Mon seul regret est de ne pas en être félicitée. Je l’ai sûrement déjà dit mais il faut rester humble, en toutes circonstances. Pendant qu’ils commencent à la déplacer, je suis tout de même toujours frappée par la dégradation rapide des morts. Dans cette lumière blanche et bruineuse, elle ressemble à un morceau de gorgonzola de mauvaise qualité. Flasque et plein d’eau. Dire qu’elle n’a servi à rien, elle est née périmée. Il en est ainsi de certaines histoires que jamais l’amour n’arrive à atteindre. Je l’ai compris dès que j’ai pu, mon frère aussi, ça nous a sauvé la vie. Maintenant j’aimerais rentrer chez moi faire une séance photo. Ce n’est pas pour tout de suite, mais j’ai hâte de me voir. Parce qu’après ce genre d’événement je suis presque belle. D’ailleurs, j’enverrai un cliché à mon frère, il comprendra. Je lis ses chroniques dans lesquelles me sont destinés des messages et il a la primeur de mes images. C’est simple et au mieux de nous-mêmes. Dans le silence. Penser à mon appartement est un apaisement. Je l’ai tapissé d’autoportraits mais bien sûr il est difficile d’y inviter qui que ce soit, on me prendrait pour une folle. Et quel intérêt ? Faire la conversation ou la cuisine m’ennuie. Mais penser à la prochaine photo me remplit de joie. Je me sens moins dépareillée de moi-même. Une angoisse si forte tout à coup. Quelque chose de sombre m’abreuve de son

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poids. Encore. Pourquoi ? Je ris sous le masque. Fille de pute, phonétiquement ça sonne mal et pourtant. Je sais bien ce que la vieille a fait avec mon frère mais je ne sais pas pourquoi il n’a plus voulu. Le vieux a fait la même chose avec moi mais moi je n’ai jamais voulu. Alors je suis fille de personne. Et pour être quelqu’un il faut savoir faire le vide autour de soi. Mettre la bonne distance. La distance nécessaire. Pour la photo, je serai blonde. Puis je m’envolerai vers les terres toscanes me réchauffer à la vie. Avant, je vais faire un dernier effort, j’aime faire les choses jusqu’au bout et quelquefois j’ose le dire, je m’admire. Quand tout sera réglé ici, j’irai d’abord rejoindre mon frère. Je sais que nous ne parlerons pas. Nous irons simplement nous promener. Haut, très haut, sur les falaises de Bristol.


L’Œil du collectionneur Neuf collections particulières strasbourgeoises Focus 1

MUSÉE D’ART MODERNE ET CONTEMPORAIN 1 PLACE HANS-JEAN-ARP WWW.MUSEES.STRASBOURG.EU

Georges Tony Stoll, Homme cible, 1999.Courtesy Galerie Jérôme Poggi, Paris. Coll. G et M Burg. Graphisme : R. Aginako

17.09.2016 - 20.11.2016 Focus 2 10.12.2016 - 26.03.2017


ScĂŠnarios imaginaires Ayline Olukman

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A world within a world Emmanuel Abela Photo : Léa Fabing

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Un murmure, toujours le même : il dit le silence. Il dit qu’il ne dit pas, mais dit quand même. Il aimerait en dire davantage, mais me préserve du secret ; il est comme ces petits qui susurrent à l’oreille : « Moi je sais, j’ai tout vu, mais je n’en dirai rien. » Alors, le murmure suggère, me livre des clés, un mot par ci un mot par là, mais me laisse me débrouiller avec les ruines du savoir. Facétieux. Malicieux. Le murmure disparaît comme s’il s’éloignait, puis il réapparaît soudain avec une vigueur renforcée. Il se fait voix : « Shall I compare thee to a Summer’s day ? » (Vais-je te comparer à un beau jour d’été ?) Une intonation, grave et chaleureuse, je me sens si démunie.

Quand j’ouvre la porte de ma chambre, j’aperçois une ombre derrière les colonnes du long couloir. Un homme, sans doute. « Thou art more lovely and more temperate » (tu paraîs plus aimable et d’humeur plus égale) Ne serait-ce, lui, l’homme que j’ai suivi la fois dernière ? Pourquoi se cachet-il ainsi ? Pourquoi ne vient-il pas me retrouver ? Pourquoi ne me dit-il pas ce qu’il sait. Tout ce qu’il sait. Il m’a tendu la main, m’a entraînée à sa suite et a promis de m’accompagner. Mais il ne m’a conduite nulle part, si ce n’est dans cette chambre où je me suis réveillée ce matin. Le son se rapproche, mais l’ombre ne bouge pas. Les mots sont là – « heaven shines », « declines », « by chance », « nature » –, mais prononcés comme s’il ne fallait guère y prêter attention. Les mots reprennent leur place, les phrases se reconstituent : « But thy eternal Summer shall not fade » (Mais ton été sans fin ne pourra se faner) Un homme se montre derrière les colonnes, il n’est pas très grand mais joliment vêtu. Non, ça n’est pas lui qui m’a conduite ici. Je le regarde. Il exécute avec majesté un petit pas de danse sans décoller les pieds du sol. Visiblement satisfait de l’extrait qu’il vient de choisir, il cesse de tourner les pages de son livre, puis se retourne vers moi en souriant : So long as men can breathe or eyes can see, So long lives this, and this gives life to thee. (Tant que respireront les hommes et verront les yeux / autant vivra ceci, et te donnera vie)

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9-13 November 2016 HALLE VICTOR HUGO LUXEMBOURG With the support of

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(Compassion. L’histoire de la mitraillette) Milo Rau p 02. + 03.12

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Vincenzo Bellini, Felice Romani / David Marton p 12. + 13.01

Maguy Marin / David Mambouch / Benjamin Lebreton p 19. + 20.01

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David Lescot / Jean-Pierre Baro p 03. – 06.01

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NOVO 41  

41ème numéro de NOVO le magazine culturel qui ne baisse pas les yeux

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