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La culture n'a pas de prix

07 —— 09.2016

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29. 5. – 4. 9. 2016 RIEHEN / BÂLE

www.fondationbeyeler.ch

Peter Fischli David Weiss, Rat and Bear (Sleeping), 2008, Wool, fabric and electric motor, two parts: 82 × 37 × 27 cm, 88 × 48 cm, Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía, Madrid, © Peter Fischli David Weiss, Foto: Fischli / Weiss Archive, Zurich

FONDATION BEYELER


sommaire

ours

Nº40 Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@chicmedias.com 06 86 17 20 40 Secrétaire de rédaction : Cécile Becker Direction artistique et graphisme : starlight Commercialisation : Anthony Gaborit

Ont participé à ce numéro : REDACTEURS 

Florence Andoka, Émilie Bauer, Cécile Becker, Valérie Bisson, Marie Bohner, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Baptiste Cogitore, Jean-Damien Collin, Matthieu Collin, Sylvia Dubost, Nadja Dumouchel, Ninon Fauchart, Xavier Frère, Sylvain Freyburger, Anthony Gaborit, Chloé Gaborit, Sébastien Grisey, Xavier Hug, Déborah Klintz, Claire Kueny, Lizzie Lambert, Nicolas Léger, Guillaume Malvoisin, Séverine Manouvrier, Marie Marchal, Alice Marquaille, Fanny Ménéghin, Nour Mokaddem, Adeline Pasteur, Julien Pleis, Martial Ratel, Mickaël Roy, Christophe Sedierta, Romain Sublon, Claire Tourdot, Fabien Velasquez, Petra Voss.

PHOTOGRAPHES ET ILLUSTRATEURS

Éric Antoine, Vincent Arbelet, Pascal Bastien, Julian Benini, Laurence Bentz, Oriane Blandel, Olivier Bombarda, Sébastien Bozon, Ludmilla Cerveny, Thibaud Dupin, Mélina Farine, Chloé Fournier, Sherley Freudenreich, Sébastien Grisey, Olivier Legras, Marianne Maric, Patrick Messina, Renaud Monfourny, Arno Paul, Bernard Plossu, Olivier Roller, Dorian Rollin, Christophe Urbain, Henri Vogt, Nicolas Waltefaugle.

ÉDITO 5

CARNET Le monde est un seul 7 Pas d’amour sans cinéma 9 Une balade d’art contemporain 38-39 Regard 92 Edouard Boyer invente le GESTE 1. Photographie : Julien Carreyn 93 Scénarios imaginaires 94-95 A world within a world 96-97 Carnaval 98

FOCUS 10—26 La sélection des spectacles, festivals et inaugurations

CONTRIBUTEURS

INSITU 29—36

COUVERTURE

Le tour d’horizon des expositions de peinture, œuvres sur papier et installations

Nathalie Bach, Bearboz, Catherine Bizern, Edouard Boyer, Léa Fabing, Christophe Fourvel, Ayline Olukman, Chloé Tercé, Sandrine Wymann. Photo : Alice Durel, Sans Titre (Ferret), lomographie, 2010 http://alicedurel.tumblr.com Instagram : @aliceheloise

IMPRIMEUR

Estimprim – PubliVal Conseils Dépôt légal : juillet 2016 ISSN : 1969-9514 – © Novo 2016 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés.

Ce magazine est édité par Chic Médias & médiapop Chic Médias

12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 37024 € Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane bchibane@chicmedias.com – 06 08 07 99 45 Administration, gestion : Charles Combanaire

médiapop

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ABONNEMENT — www.novomag.fr

Novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. ABONNEMENT France : 5 numéros — 30 euros Hors France : 5 numéros — 50 euros DIFFUSION Contactez-nous pour diffuser Novo auprès de votre public .

RENCONTRES 42—49 Denis Robert & Franck Biancarelli 42 François Boucq 44 Rémi Parson 47 Christophe Panzani & Vincent Peirani 48

MAGAZINE 50—86 Nancy Huston 50 Claire Simon 54 Hélène Gaudy 58 Maëlle Dequiedt & Mathilde Delahaye du TNS 62 Amaury Cornut sur Moondog 64 Gregory Dargent 66 Katerine 68 Cabaret Vert 72 Art contemporain et écologie 74 CRAC Alsace 79 FRAC Franche-Comté 80 Fondation Beyeler 82 Ionesco et Dürrenmatt 83 Musée Tinguely 84 Bien Urbain 85 Vers la clarté 86

SELECTA Disques 88

Livres 90

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théâtre, arts de la rue, musique, arts plastiques, cinéma, sport...

De

mai à septembre

En

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dans toute la région

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édito Par Philippe Schweyer

Le bord de la route

C’était l’été pour tout le monde et les vacances pour ceux qui n’étaient pas déjà morts, au chômage ou occupés à faire grève. J’avais coulé mon bar en buvant toute la recette, mais j’avais encore de quoi me payer un peu d’essence pour prendre la route. Dans ma tête résonnait un vieux dicton espagnol : « Avoir des amis, c’est être riche ». J’avais un tas d’amis, mais mon banquier n’en tenait aucun compte. J’ai étalé délicatement la carte routière, elle aussi au bord de la rupture, sur le capot brûlant de ma vieille Lancia. Pour rejoindre l’océan, il suffisait de foncer vers l’ouest en évitant les péages. J’avais emporté ma guitare, un bouquin de Kerouac et des dizaines de boîtes de raviolis. En dormant sur la banquette arrière, il y avait moyen de snober les campings et d’économiser les nuits d’hôtel. Alors que la radio diffusait Should I Stay Or Should I Go pour agrémenter une émission sur le Brexit, je me suis arrêté dans une stationservice perdue au milieu de nulle part. Après avoir fait le plein, je me suis installé avec ma guitare à l’ombre d’un platane parfumé aux vapeurs d’essence. Pendant que je chantonnais entre mes dents un vieux couplet des Smiths (Fifteen minutes with you, I wouldn’t say no, Oh people see no worth in you, Oh but I do, Fifteen minutes with you, Oh I wouldn’t say no, Oh people see no worth in you, But I do…), la pompiste s’est échappée de sa cage pour s’allumer une cigarette. La lassitude se lisait dans ses yeux délavés. J’ai continué à enchaîner les arpèges sans prêter attention à elle. Le moment était venu de composer les chansons que je gardais en moi depuis trop longtemps. Je voulais être la voix de ceux qui souffraient dans un monde de plus en plus injuste et violent. Pour ça, c’était simple, il suffisait que je repense à tout ce qui s’était passé ces derniers mois. Lorsque j’ai reposé ma guitare, la pompiste m’a proposé un sandwich au thon. Le pain était un peu sec, mais ça faisait un bien fou de manger. Lorsqu’elle a écrasé sa cigarette, j’ai remarqué un minuscule serpent tatoué autour de sa cheville. Je détestais les tatouages et je n’avais pas la moindre idée de ce que ce serpent pouvait signifier. Après s’être éloignée un bref moment, elle est revenue avec deux canettes de bière. J’avais tout quitté pour arrêter de boire, mais je ne me sentais pas la force de refuser une canette. J’ai décidé que ça serait la dernière et fermé les paupières pour bien la savourer. Quand j’ai rouvert les yeux, la pompiste tenait ma guitare dans ses bras. Après une brève hésitation, elle s’est mise à chanter en effleurant à peine les cordes : Like a bird on the wire, like a drunk in a midnight choir, I have tried… in my way… to be free… Sa voix était moins grave que celle de Leonard Cohen, mais j’avais les larmes aux yeux tellement c’était déchirant et totalement inattendu. Quand elle a terminé de chanter, j’ai cru deviner qu’elle était prête à tout abandonner pour s’enfuir avec moi, mais j’étais incapable de trouver le beau geste ou le mot juste pour soigner mes adieux. Après avoir claqué la portière, j’ai évité de croiser son regard. Ses yeux délavés méritaient assurément mieux que ma lâcheté, mais je n’avais plus de temps à perdre si je voulais avoir une chance de surpasser Leonard Cohen. De retour sur la route, je me suis mis à chanter. Il suffisait de laisser remonter à la surface les idées de chansons que j’avais gardées trop longtemps au fond de moi. Dans le coffre de la voiture, les boîtes de raviolis s’entrechoquaient joyeusement en faisant sonner ma guitare comme jamais. La vie était belle.


SAISON SEIZE DIX-SEPT /

LA FONCTION RAVEL PROVIDENCE

Claude Duparfait – Célie Pauthe Olivier Cadiot – Ludovic Lagarde

DISGRÂCE SONGES ET MÉTAMORPHOSES

John Maxwell Coetzee – Jean-Pierre Baro Ovide – William Shakespeare – Guillaume Vincent

AMPHITRYON

NOUS PARTONS POUR NE PLUS ADISHATZ / SAGA VOUS DONNER DE SOUCIS

Heinrich Von Kleist – Sébastien Derrey

Jonathan Capdevielle Antonio Tagliarini et Daria Deflorian

UN AMOUR IMPOSSIBLE SOUBRESAUTS Christine Angot – Célie Pauthe François Tanguy

SI BLEUE, SI BLEUE, LA MER HEARING

Nis-Momme Stockmann – Armel Veilhan Amir Reza Koohestani

MEAULNES LUDWIG, UN ROI SUR LA LUNE (ET NOUS L’AVONS ÉTÉ SI PEU) Frédéric Vossier – Madeleine Louarn Alain-Fournier – Nicolas Laurent MAYDAY Dorothée Zumstein – Julie Duclos

JEBRÛLE Marie Payen

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ABONNEZ-VOUS !

03 81 88 55 11 Avenue Édouard Droz 25000 Besançon

Ouverture de l’abonnement le 22 juin

ARRÊT TRAM : PARC MICAUD

jusqu’au 8 juillet, et à partir du 29 août


Le monde est un seul

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Christophe Fourvel

Un anti-guide de voyage J’ignore s’il existe un ouvrage, dans une quelconque langue, conçu comme « une carte géographique des œuvres ». Un dictionnaire associant des lieux à des romans, des films, des musiques… Dont chaque chapitre se lirait comme autant de « pré-voyages » dans l’invisible de villes qu’ont su dire, filmer, sentir, quelques observateurs magnifiques.  J’ai récemment plaidé, dans une école de tourisme, sans beaucoup d’illusion, pour la création d’un enseignement de géo-littérature. Il s’agirait d’appréhender les possibles destinations touristiques à travers les livres liés à ces lieux. Ce serait, pour les étudiants, l’opportunité de se construire une histoire intime avec des destinations qu’ils seront bientôt censés faire découvrir. Car il arrive que les films ou les livres nous offrent un passé avec un lieu. Après tout, être spectateur ou lecteur, c’est déjà habiter un territoire. Bien sûr, il est tentant ici d’entreprendre ce sommaire. Mais il est indispensable que ce soit un ouvrage collectif. Je ne suis pas le veilleur de nuit du monde, capable d’en montrer chaque petite rue. Je me range simplement derrière les très beaux vers du poète argentin Roberto Juarroz : Si nous pouvions dessiner les pensées comme une branche se dessine sur le ciel, peut-être que quelque chose viendrait se poser sur elles. Moi qui suis né à Marseille, j’aime beaucoup « le Marseille » du film La ville est tranquille de Robert Guédiguian, qui n’est pas son plus connu mais sans doute son plus beau. J’ai récemment revu Ma Nuit chez Maud d’Éric Rohmer. Je ne me souvenais pas combien ce film « appartenait » à Clermont-Ferrand. Aujourd’hui, il désigne cette étoile morte et brillante qui est Clermont-Ferrand en 1969. Le grain épais, noir et blanc de la pellicule constitue le ciel où cette étoile luit. La Renault 16 de Jean-Louis Trintignant, les discussions enfumées dans les lieux publics, la cantine de l’usine Michelin, ont cette portée fantomatique d’un passé qui n’est pas tout à fait passé. Au fond, la seule illusion que véhiculent ces images, serait la jeunesse éternelle et merveilleusement séductrice de Jean-Louis Trintignant. Le reste, la neige, les rues glissantes, les brasseries et les commerces, l’horizon montagneux de la ville, doivent encore accompagner le flâneur. Séjourner dans une ville, avec l’empreinte d’un livre ou d’un film dans l’esprit est comme toujours, une beauté assez insaisissable que l’on voudrait partager. J’espère qu’un jour, j’irai à Kars, au Kurdistan Turc, parce que j’ai lu Neige, d’Ohran Pamuk. Et que je marcherai sur ces deux épaisseurs blanches.

Tout lecteur de cette chronique porte un fragment de ce livre à concevoir. Le Caire avec Naguib Mahfouz ou Alaa al-Aswany. Le Telemark norvégien, dans les livres de Tarjei Vesaas ; Ferrare, dans ceux de Giorgio Bassani, le nord suédois chez Torgny Lindgren ou Göran Tünstrom. Il y a le Porto d’Antonio Tabucchi, l’Islande dans les romans de Jón Kalman Stefánsson… Et puis, des films bien sûr. Certains films qui alignent des images sans décoller le visible et l’invisible qui font la peau des villes. L’image nous donne alors à percevoir l’exacte caresse du vent, l’humeur des habitants ; la taille du passé, douloureux et glorieux sur leurs épaules. Parfois, c’est à peine le tremblement d’un autocar, une averse de pluie soudaine qui fait basculer la lumière. Et c’est terriblement vrai. Ce livre ne serait pas en soi un voyage, mais un désir de regarder sans appareil photographique, en fermant les yeux. En se souvenant de ce qui nous a effleurés. Sentir se mêler, dans une étrange étreinte, le plaisir de découvrir et de retrouver une ville. Un livre qui aurait l’infini mérite de rééquilibrer le monde, parce qu’il donnerait envie d’aller où nul ne va sans avoir lu. Un livre qui apporterait la joie simple de toucher une essence d’arbre présente dans un roman de Faulkner ; d’éprouver le goût d’un alcool qui sublima le regard sur le Mexique de Malcolm Lowry. De se baigner où nageaient les jeunes héros de Panaït Istrati. Quant à la musique, c’est sans doute à la fois plus subtil et plus frontal. La musique possède son ancrage géographique Elle vient d’Angola, du Chili, du Viêt-Nam, de la Nouvelle-Orléans. Parfois, il vaut mieux parler de voix. Ce peut-être simplement un timbre. Une mélancolie. J’imagine que des arrière-salles de bar ont les couleurs tristement passées des derniers enregistrements de Johnny Cash. Que certains matins new-yorkais résonnent comme des Balades de Coltrane. Qu’un champ neigeux d’Estonie est la partition même du Pari intervallo d’Arvo Pärt. Mais je ne sais pas bien parler de musique.

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Pas d’amour sans cinéma

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Catherine Bizern

Tout mais pas muse ! (1) Il s’agit de poésie, d’absolu, de beauté, d’art, d’amour et de marivaudage. Il s’agit d’un homme professeur et de ses élèves, jeunes et jolies femmes, fougueuses, secrètes, butées et passionnées. Se révèlent tout à la fois la quête intellectuelle et l’illusion de la séduction, les pièges du discours et la tentation de la chair, le plaisir des mots et le désir des corps. L’Académie des muses de José Luis Guerín démontre combien la clairvoyance de la pensée se dissout face à la trivialité des sentiments. Et du côté des sentiments, dans les paroles et sur les visages, se révèlent, parfois étrangement mêlés, la sincérité et la mauvaise foi, le ravissement et le défi, la confiance et la déception. Et les vaines tentatives du professeur pour conformer ses frasques sentimentales à sa pensée théorique et la façon dont les jeunes femmes exhalent leur romantisme ou leur mordant au gré des rencontres et des situations, semblent donner raison à l’épouse du professeur, elle-même philologue : « L’amour n’existe pas, c’est une invention de la littérature. » Et d’en préciser les dégâts : la poésie crée des « attentes qui ne servent à rien » et les femmes n’ont alors d’autres choix que de devenir « de pauvres mères de famille » ou mourir « en nymphes égorgées »… L’alternative est cruelle comme un tableau du Caravage.

L’Académie des muses

Mais si « l’amour est une terrible et douloureuse invention de la poésie » cela n’empêche pas chacun ici de s’y complaire jusqu’à se rouler dans ses draps. Le professeur est maître. Visiblement jaloux du désir de son élève pour le berger sarde, il tente de la retenir littéralement dans une alternative absurde : « Être une belle femme intelligente, pleine de vie ou une muse. » Et de rendre l’alternative plus absurde encore : « Une femme est désirée et se laisse embrasser, une muse désire et embrasse. » Des injonctions telles des assauts théoriques comme pour mieux jouir de la jeune femme retenue dans une émotion sinon un désarroi intellectuel. Et finalement de lâcher le morceau : employer sa jalousie à construire une autre façon d’être ensemble, de se comprendre, de se parler. « Là où ça parle, ça jouit » avait dit Lacan. Et c’est bien cela qui est à l’œuvre dans L’Académie des muses, cette formidable équivalence entre parler et jouir, de cette jouissance qui engendre les paroles, dont les visages gardent la trace, et qui n’a même point besoin d’en passer par l’acte sexuel, ici systématiquement renvoyé hors-champ. Spectatrice de L’Académie des Muses, je veux tout de même que l’amour existe, et je veux être une belle femme intelligente qui désire et embrasse, désirée et embrassée. De ces mécanismes amoureux qui se construisent et se défont sous mes yeux, au gré de parasitages et autres commentaires, jusqu’au détail douloureux des livres dans la bibliothèque à partager entre les époux, je voudrais n’en rien savoir et n’en rien reconnaître. Pourtant cette jouissancelà, je la connais bien. Je sais bien que « là où ça parle, ça jouit ». J’en ai goutté la saveur parfois violente parfois si douce. Au restaurant, à la table de son bureau, en terrasse, dans le train, au bord de l’eau, des conversations sans fin, pareilles à de longues caresses, à d’ardentes étreintes, à de fiévreux baisers. Ces moments intenses preuve que « l’Autre est un moyen de jouissance en tant que corps et en tant que signifiant » et à la fois semblables à ceux partagés par Héloïse qui aimait Abélard charnellement jusqu’au bout de leurs échanges épistolaires.

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focus

Ian Curtis

Heart And Soul

Marie Johanna Cornut, La mécanique céleste, 2014

Horizon vertical Créés et gérés par des artistes, les Ateliers Vortex sont un lieu d’expérimentation et de production où s’expose une scène dynamique. On a pu notamment y admirer les sculptures à l’esthétique pop et faussement minimale d’Aurore-Caroline Marty, ou encore y découvrir au printemps dernier une jeune génération de peintres parmi lesquels Nicolas Rouah, Guillaume Boulez, ou encore Ida Tursic et Wilfried Mille. Si les Ateliers Vortex n’affichent pas une direction artistique stricte, l’audace reste de mise et les questionnements de rigueur, en témoigne la carte blanche sans cesse renouvelée du collectif de design culinaire Bye bye Peanuts. Cet été, c’est Marie-Johanna Cornut qui a été sélectionnée pour la résidence d’artiste et proposera une exposition à la rentrée, elle investira également la rotonde du Consortium. La créatrice réalise des installations dans lesquelles elle agence ses propres sculptures, et où la peinture occupe souvent une place non négligeable. Artiste totale, ou touche-àtout sans limite, elle se sert surtout de cette multiplicité des formes pour créer un dialogue teinté d’humour absurde entre les éléments. Une part de pastèque jaune canari participe ainsi à Une Année platonique, tandis que des vagues à l’esprit graphique se parent de troublantes coulures. Roue non circulaire et océan vertical, l’univers de MarieJohanna Cornut engendre des rêves facétieux. Par Florence Andoka

MARIE JOHANNA CORNUT, expositions du 9 au 30 septembre aux Ateliers Vortex et au Consortium, à Dijon www.lesateliersvortex.com

Aux Cris et Chuchotements, lacérés en clairobscur par le Suédois, répondent excès et tiraillements entrelacés plein phare par Yves Lenoir pour sa future version de L’Orfeo à l’Opéra de Dijon (rentrée 2016). Première très attendue à Dijon pour ce Monteverdi et son poète « tiraillé entre ses doutes et un élan poétique irrépressible ». On avait laissé Lenoir pris brillamment dans la nasse de Castor & Pollux en 2014, on le retrouve au pied des étoiles en compagnie des Traversées Baroques menées par Étienne Meyer, tout juste revenu du succès de La Pellegrina. Maîtrise aux pupitres, excès, donc, sur le plateau. Excès de jeunesse, de zèle et de passion pour le premier héros de l’histoire de l’opéra. Orphée est tout et son excès : raison et effervescence, vigueur et féminité, appel à la reconnaissance et dissidence cohabitent dans ce même corps qui pleure autant l’éboulement du monde que la perte de l’amour. Bataille des neurones qui rappelle vivement une autre période dont on fit de l’année 77 un angle aigu. Postpunk, Orphée ? Lenoir semble persuadé que d’aucun n’aurait pu le croiser dans les coulisses du CBGB à New York, ou dans un taudis de Manchester, aussi esseulé qu’un Ian Curtis exhalant Atmosphere sur son background synthétique. Et le metteur en scène de tracer une vie solitaire pour le poète qui calmait les lions de son chant, haut et doux. « J’ai écrit ma mise en scène autour du personnage même d’Orphée à la manière d’une biographie. Je l’ai imaginé dans une chambre d’hôtel, une chambre de tournée impersonnelle. » « I remember you well in the Chelsea Hotel / You were talking so brave and so sweet » répondrait, pas loin de cette chambre, un certain Leonard Cohen. Par Guillaume Malvoisin

L’Orfeo, opéra les 30 septembre, 2 et 4 octobre à l’Opéra de Dijon. www.opera-dijon.fr

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focus

La Femme

Déflagration graphique

Tedi Papavrami

Tous azimuts Depuis 1948, le Festival international de musique de Besançon FrancheComté est un peu le centre de tout ce qu’il convient de compter parmi les grands rendez-vous de la musique classique. Sa 69 e édition est tous azimuts : les meilleures formations viennent de partout pour livrer pas moins d’une vingtaine de concerts axés sur le grand répertoire symphonique, avec des focus sur Antonin , Maurice Ravel et le compositeur en résidence Philippe Hersant. Tous les (bons) goûts sont permis : musique de chambre, musique vocale, récital, spectacle musical à destination des familles, en complément d’une programmation déjà riche. Avec cette année encore, la volonté de sortir hors-Besançon, à Belfort ou Arc-etSenans, ainsi qu’à Dole et à Luxeuil-les-Bains. Parmi les têtes d’affiche, à signaler la présence de l’illustre violoniste albanais Tedi Papavrami, notamment pour le Concerto pour violon et orchestre de Jean Sibelius, l’une des « plus belles pages jamais écrites » pour cet instrument, ou celle de la pianiste russe Elena Bashkirova pour un récital Liszt, Schumann, Tchaïkovski et Scriabine, et enfin bien sûr, celle du compositeur en résidence, Philippe Hersant, dont le catalogue est riche de plus d’une centaine d’œuvres pour des formations très diverses. L’occasion pour nous de nous familiariser avec son œuvre et pour lui, de partir à la rencontre des jeunes chefs d’orchestre, en tant que membre du jury du fameux concours international associé au festival. Par Emmanuel Abela – Photo : Davolo Steiner

FESTIVAL INTERNATIONAL DE MUSIQUE DE BESANÇON FRANCHE-COMTÉ, du 9 au 18 septembre à Besançon, Belfort, Dole, Arc-et-Senans, Luxeuil-les-Bains www.festival-besancon.com

La 5e édition du festival Détonation dessinaée par la Rodia promet une expérience sensorielle trois jours durant. Auditive d’abord avec une programmation aussi éclectique qu’innovante : l’afrotrap de MHD côtoiera les sonorités smooth de Stand High Patrol ou encore le rock indé protéiforme de La Femme. Visuelle ensuite, avec la volonté de placer le festivalier dans la position de « spect-acteur ». L’interactivité est au centre des festivités, avec en première ligne les traditionnels Studiomaton et canapé faceswap. La nouveauté vient cette année de trois collectifs, Supersenor, Spotlight et Nushy Soup, à l’origine d’installations et créations interactives. À l’aide de tapis parsemés de capteurs, les pas du public forment sur un mur géant ou d’autres surfaces, des images projetées qui réagissent à leurs déplacements. Ces emplacements au sol servent aussi de dancefloors qui s’illuminent selon la pression des pieds ou le nombre de danseurs. Détonation joue aussi la carte de la réalité augmentée avec des masques un peu spéciaux, distribués gratuitement aux festivaliers : ornés de pictogrammes qui font office de codes, une kinect qui les détecte se charge de transformer ces symboles en animations projetées sur un mur de dix mètres de hauteur. Les visages travestis deviennent ainsi les instigateurs de Détonation, dans une explosion de stimuli visuels et sonores en plein cœur des anciennes usines de la Friche à Besançon. Par Ninon Fauchart

DÉTONATION, festival du 29 septembre au 1er octobre, à Besançon www.larodia.com/detonation

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présente

Un

grand de

est

spectacles E N A V I G N O N DU 7 AU 30 JUILLET 2016

1 6 COMPAG NIES / 10 LIEUX

PROGRAMME ET RÉSERVATIONS


focus

Des racines bien ancrées

Les Idoles, de Marc’O, avec Bulle Ogier

Sonate d’automne Depuis son arrivée à la direction du Centre Dramatique National de Besançon, Célie Pauthe a affirmé son attachement à la création. Elle s’empare aujourd’hui du dernier ouvrage de Christine Angot : Un amour impossible. L’œuvre de l’écrivaine attire ou repousse, mais ne laisse jamais indifférent. Si elle s’est fait connaître du grand public en 1999, par la publication de L’Inceste, Un amour impossible poursuit, sous un nouvel angle, le même évènement. Dans quel contexte est advenu le viol de la fille par le père ? Comment aimer encore une mère qui n’a rien vu de ces agissements ? Christine Angot s’applique à inscrire l’inceste dans une structure sociale, à relier le phénomène intime aux rapports entre les classes. Dans le cadre de la pièce de théâtre, l’auteure viendra lire au CDN le 8 décembre, Conférence à New York, texte où elle s’interroge sur les processus ayant permis l’écriture d’Un amour impossible. Bulle Ogier et Maria de Medeiros, incarnent la mère et la fille dans la création de Célie Pauthe et seront conviées au cours de l’automne à des soirées « carte blanche ». Actrice au mille visages devenue l’héroïne de Tanner, Rivette, Douchet ou Téchiné, Bulle Ogier, proposera alors la projection du film de Marc’O Les Idoles, culte en 1968, mais rarement projeté depuis. Par Florence Andoka

UN AMOUR IMPOSSIBLE, théâtre du 7 au 16 septembre au CDN, à Besançon CARTE BLANCHE A CHRISTINE ANGOT, lecture de Conférence à New York, le 8 décembre au CDN, à Besançon CARTE BLANCHE À BULLE OGIER, projection du film Les Idoles de Marc’O, le 20 novembre au Petit Kursaal, à Besançon www.cdn-besancon.fr

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Souad Massi est rebelle, elle l’a d’ailleurs toujours été. Certains l’ont oublié, elle a débuté très jeune au sein d’un groupe de hardrock, Atakor, en Algérie, ce qui situe amplement sa grande ouverture d’esprit. Mais ce qui l’anime, ça n’est pas tant la rébellion non, mais plus la question de l’engagement. Un engagement qu’elle vit comme une évidence : « Je représente mon pays, c’est comme ça. Mon engagement, c’est de ne pas trahir les gens qui me suivent, d’être authentique, vraie. C’est juste une façon d’être. » D’où la volonté d’affirmer sa culture propre comme elle le fait en rendant hommage aux grands poètes arabes. Souad Massi a mis en musique quelques-uns de leurs textes les plus marquants. Dans un style qui est le sien, elle mêle folk algérien, bossa et musique traditionnelle. Sa manière bien à elle de faire résonner avec la même actualité des poèmes qui peuvent dater indifféremment du VIe ou du XXe, respectivement ceux de Zouhaïr Ibn Abi Soulma et Abou el Kacem Chebbi. De puiser dans chacun d’entre eux ce qu’ils disent d’aujourd’hui et ce que nous sommes, en toute humilité mais avec la puissance de l’universalité, n’est pas le moindre des challenges à relever. Mais la force de caractère de notre belle Souad la conduit très loin dans sa capacité à briser les préjugés et à nous faire avancer sans cesse. Par Emmanuel Abela – Photo : Jean-Baptiste Millot

SOUAD MASSI, concert le 30 septembre à la Coupole, à Saint-Louis www.lacoupole.fr


14 17 juillet 2016 scenesderue.fr

Licence n°3-1020057

conception

Illustration Pintachan

festIvaL des arts de La rue ~ muLhouse ~ gratuIt

ALSACE-CHAMPAGNEARDENNE-LORRAINE

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@mulhouse

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Gimme Danger

Little Stranger

(H)ubris

Les couleurs de la rue De la place de la Réunion au quartier Drouot, deux décennies déjà que Scènes de rue ponctue l’été mulhousien. Directeur artistique de ce festival des arts de la rue depuis 2007, Frédéric Rémy considère l’asphalte comme un espace politique : « La rue, en Syrie, lors des récentes révolutions arabes ou lors de mouvements populaires et protestataires dans le monde entier, est le réceptacle de la liberté d’expression, c’est aussi le réceptacle de la liberté de création. » L’identité de la manifestation est définie par le soutien accordé aux jeunes créateurs ainsi que de solides partenariats à l’échelle européenne. « J’aime l’idée que Mulhouse soit un laboratoire » souligne Frédéric Rémy. Pour cette édition anniversaire, la démesure semble de mise. Aussi D.A.D.R. Cie propose le spectacle (H)ubris où des satyres à la bestialité inquiétante s’échapperont dans le parc Salvator, rejouant ainsi sur fond de sonorités synthétiques L’Après-midi d’un faune de Nijinski. La nuit venue, Ilotopie peuplera le Nouveau Bassin de créatures chimériques, tandis que la trapéziste Chloé Moglia repoussera l’horizon. Enfin, pour célébrer la fête nationale, la programmation intitulée « les jeudis du parc », dédiée au cinéma en plein air, laissera chacun voir ou revoir La Fille du 14 juillet, d’Antonin Peretjatko, et s’identifier à ces trentenaires sans emploi qui, malgré une société absurde, jouissent des hasards de l’été. Par Florence Andoka – Photo : François Stemmer

SCENES DE RUE, festival des arts de la rue du 14 au 17 juillet, à Mulhouse www.scenesderue.fr

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Aux États-Unis, le cinéma se vivait en plein air. James Osterberg a-t-il vécu ses premiers émois, dans les drive-in, face à l’écran ? On peut le supposer, même si son adolescence est marquée par des fantasmes plus musicaux, avant qu’il n’explose luimême, sous le nom d’Iggy. Avec les Stooges, ce chantre d’une génération en butte aux idéaux angéliques de son temps chante l’animalité, la régression primaire et le chaos. Tout cela a un écho immédiat sur ceux qui ne se reconnaissent pas dans les modèles de leurs aînés. Même si elle ne dit pas encore son nom, la nation punk est déjà en marche. Jim Jarmusch n’a que 15 ans quand sort le premier album éponyme des Stooges, mais il est en âge de faire ses premiers choix. La musique notamment, à laquelle il se consacre dans le vivier punk irradiant du New York de la deuxième moitié des 70’s avec sa première formation, les Del Byzanteens. Le cinéma ensuite, avec lequel il retrouve ses amis musiciens, dont John Lurie, Tom Waits et Iggy lui-même. Ce qu’il cherche dans Gimme Danger, le documentaire autour des Stooges, c’est l’impulsion première, celle qui l’a animé tout jeune et conduit à épouser la voie de l’avant-garde. En marge, envers et contre tout. Nul doute, une projection de son film en avant-première (presque) planétaire en plein air au Bel Air, avec en première partie un concert du groupe lorrain Tuscaloosa, suscitera elle aussi de nouvelles vocations artistiques. Par Emmanuel Abela

PLEIN AIR AU BEL AIR, festival du 23 au 30 juillet à l’arrière du Bel Air, à Mulhouse (avec les concerts Jan Vanek le 23, de Run le 24, de Go Butterfly le 25, de Black Cherry le 26, de My Love Gang le 27, de Pierre Walch le 28, de Tuscaloosa le 29 et de Marxer le 30) Avant-première de Gimme Danger le 29 juillet www.cinebelair.org


WWW.FESTIVAL-METEO.FR

MÉTÉO | MULHOUSE MUSIC FESTIVAL JAZZ & AVENTURES SONORES

23-27.08.2016

ROSCOE MITCHELL / ZEITKRATZER / MATS GUSTAFSSON / ZEENA PARKINS / CLAYTON THOMAS / JOËLLE LÉANDRE / HÉLÈNE BRESCHAND / JOE MCPHEE / DOUGLAS R. EWART / DIEB13 / SOPHIE AGNEL / HAMID DRAKE / PAT THOMAS / WILLIAM PARKER / CHRISTER BOTHÉN / AGUSTÍ FERNÁNDEZ / ÁINE O’DWYER / MIKE MAJKOWSKI / ERWAN KERAVEC / STINE JANVIN MOTLAND / ARCHIE SHEPP / PAAL NILSSEN-LOVE / JOACHIM KÜHN / MICHAEL ZERANG / ANTOINE CHESSEX / JOACHIM BADENHORST / INGEBRIGT HÅKER FLATEN / JEAN-LUC CAPPOZZO / FRANTZ LORIOT / CHRISTIAN WOLFARTH / PER-ÅKE HOLMLANDER / KATHARINA ERNST / ANTHEA CADDY / BERNARD SANTACRUZ / ALEXANDRE BABEL / LOUIS MINUS XVI / FELICITY MANGAN / & BEAUCOUP D’AUTRES…

FESTIVAL MÉTÉO BP 1335/ F-68056 MULHOUSE CEDEX +33 (0)3 89 45 36 67

INFO@FESTIVAL-METEO.FR WWW.FESTIVAL-METEO.FR

ILLUSTRATION : THE OBSERVER – THOMAS DANTHONY / GRAPHISME : OK KYUNG YOON


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Kuno Schlegelmilch, maquilleur pour Le Songe d’une nuit d’été et chef maquilleur au Théâtre du Peuple de Bussang

Par l’art, pour l’humanité Archie Shepp

Beau fixe Les paris sont ouverts. La couverture de la plaquette du festival Météo 2016 laisse songeur. Que scrute la jeune fille de sa paire de binoculaire ? Que peut-il y avoir de suffisamment attrayant pour la détourner d’un Fujiyama esquissé au lointain ? Je miserais facilement un œil sur le fait qu’elle cherche à comprendre les mouvements d’encéphale du taulier mulhousien qui ont présidé à la livraison annuelle de curiosité et autres soubresauts stylistiques. Fabien Simon remet en jeu la simplicité apparente de l’an passé pour établir à grands traits une cartographie d’un ailleurs irraisonné et bouillonnant. Une sorte de petit tremplin en bois de chauffe « pour nous élever vers quelque chose de plus grand ». Décollage prévu d’une chapelle, d’un arrêt de tram, de l’Espace Gantner, du Noumatrouff, de La Filature ou encore d’une friche (DMC) reconvertie en caisse de résonance splendide. Ouvert par un sax frenchie version couroucoucou, le festival se refermera par un sax noir-américain façon cariocarapate. À l’alpha, Thomas de Pourquery cherche toujours à tutoyer Sun Ra sans rien épargner de la rage de son Supersonic. À l’omega, Roscoe Mitchell, cheville outrageuse de l’Art Ensemble Of Chicago, allumera de l’épaule et en trio les dernières étoiles du mois d’août. Entre ces deux bornes, une selecta toute personnelle et sans soucis de plaire : Mats Gustafsson, Erwan Keravec, Joëlle Léandre, Hélène Breschand, Clayton Thomas, Hamid Drake, Joke Lanz, Sophie Agnel. On parlait plus haut d’étoile, Joe McPhee, Archie Shepp et Joachim Kühn devraient en secouer plus d’une. Par Guillaume Malvoisin – Photo : Sébastien Bozon

MÉTÉO, festival Météo Campagne du 4 au 21 août et Météo du 23 au 27 août, à Mulhouse www.festival-meteo.fr

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Premier théâtre populaire français, né de l’idéal philanthropique de démocratisation culturelle de Maurice Pottecher, le Théâtre du Peuple nous invite cette année à profiter d’une parenthèse anglo-saxonne après le Canada, la Belgique et l’Allemagne à l’honneur les saisons précédentes. Mise en abyme du 6e art, Le Songe d’une nuit d’été semble coller à la peau, toute de bois faite de cette scène qui fait se côtoyer depuis 1895, amateurs et professionnels le temps d’une saison, à travers la promesse d’une brise estivale. Le cadre mettra en lumière une forêt magique, étrange, point de rencontre entre plusieurs personnages : Obéron, roi des Elfes, Titania, reine des fées, une troupe d’artisans répétant une pièce de théâtre, et deux couples d’amoureux transis. Un moment d’ensorcèlement en plein cœur des Vosges. Guy-Pierre Couleau, metteur en scène du Songe d’une nuit d’été et directeur de la Comédie de l’Est, nous invite à partager « une saison et une année placées sous le signe de la métamorphose ». Voyage de notre humanité dans le monde des esprits, écho d’une transformation nécessaire de notre société, l’hybridation semble d’actualité. Entre onirisme et jeu, fantasme et réalité, le passage à Bussang semble être, à l’instar du passage dans le monde des esprits, une étape nécessaire. Par Déborah Klintz – Photo : Christophe Urbain

Le Songe d’une nuit d’été, théâtre du 14 juillet au 27 août au Théâtre du Peuple, à Bussang www.theatredupeuple.com


PArCou rs Artistiqu es u r BAi ns fresques . instAllAtions Photos . sCulPtures ...

J e f Aé roso l . lAn g BAumAn n Pi e r r e B ismu t h . DAn i e l B u r e n g i l B e rt CoqAlAn e . frAn ç o is mo r e lle t tAn iA mo u rAu D . ro B e rt stAD le r DAvi D WAlk e r ...


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Klink Clock

Vous avez dit zombies ?

Battlefield

Comédie humaine Pour la saison 2016-17, la Comédie de l’Est propose une programmation aussi éclectique qu’esthétique. Son directeur, Guy-Pierre Couleau témoigne d’un attachement à des valeurs fondamentales : il parle de «  solidarité, tolérance, différence, intégration  », identifiables aussi bien dans les créations que les mises en scène de textes classiques. Ouverture de la saison avec une adaptation des Lettres Persanes par Guillaume Clayssen qui pose la question de l’intolérance et porte un regard critique sur l’Orient et l’Occident. Les adaptations de Huis Clos par Agathe Alexis et Alain Alexis Barsacq et En attendant Godot par Laurent Fréchuret s’inscrivent dans une volonté de donner du sens à l’existence. En novembre, Éclats d’ombre, un texte sur le combat de Pinar Selek pour la paix et l’égalité des droits, de Lina Prosa et mis en scène par Chiara Villa, sera joué en première nationale. L’univers de l’invisible nous sera donné à voir en janvier dans Battlefield, une adaptation de Marie-Hélène Estienne et du magistral Peter Brook, d’après le Mahabharata et la pièce de Jean-Claude Carrière. Après avoir obtenu de nombreux prix, la pièce d’Élise Noiraud, Les Fils de la terre, sera reprise afin de clôturer la saison en évoquant la condition des agriculteurs. Un programme qui fait de l’humain son sujet de prédilection. Par Séverine Manouvrier – Photo : Pascal Victor

Toute la programmation de la saison est à retrouver sur comedie-est.com

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Natala souffle sa 12e bougie et pour l’occasion, le festival prolonge cette année le plaisir d’un jour de plus ! Au cœur du parc du même nom, musique et cinéma s’allient à l’insolite et au plein air, cinq jours durant. Concours de pétanque, dancefloor ou cabine à soufflerie côtoient la cadence rock de Klink Clock ou l’eurythmie folk du duo féminin Enelos. Les points forts se situeront dans les performances audiovisuelles livrées tout au long du weekend : Sixteen, le jeudi, mêlera scénographie et musique originale, pour nous mettre dans le bain avant la prestation onirique de Zero Zero Club sur La Nuit des morts-vivants le vendredi. Si ce classique sixties a lancé le sous-genre « zombie » du film d’horreur, Zero Zero Club tente de lancer le concept « zombie » de l’électro. Munis d’un clavier, d’un pad et d’une batterie, Don Krane et Hermance Vasodilla jouent une musique du film recomposée de A à Z. Une manière très libre de confectionner un écrin sonore sur-mesure à l’œuvre avant-gardiste de George Romero. Zombies, huis-clos et tension du film prennent une nouvelle dimension sensorielle à travers les frémissements électro propagés entre les arbres du parc Natala. Avant de replonger dans la festive impertinence du théâtre de verdure… Par Ninon Fauchart

FESTIVAL NATALA, festival du 13 au 17 juillet au parc du Natala, à Colmar www.hiero.fr


PAlPItAnt AutomnE 2016 Antoine Duléry Etienne PommErEt Corinne touzEt lorànt DEutsCh Bernard struBEr marie-Claude PIEtrAggAlA Dominique PInon Francis lAlAnnE

lACouPolE.Fr 03 89 70 03 13

N° de licence entrepreneur du spectacle : 1050935 - 936 - 937

BAllEt DE l’oPérA nAtIonAl Du rhIn…

starHlight

nicole CroIsIllE

Font du surf - Série Paparazzis 2012 - Mazaccio & Drowilal.

Philippe Chancel • Lucien Clergue • Jean Gaumy • Brian Griffin Harry Gruyaert • Naoya Hatakeyama • Mazaccio & Drowilal Arno Rafael Minkkinen • Gonzalo Lebrija • Martin Parr Hiroshi Sugimoto • Alain Willaume Commissaire d’exposition : François Hébel

Exposition de photographies et vidéo 18 juin / 11 septembre 2016 Fondation François Schneider, Wattwiller, Haut-Rhin, France Du mercredi au dimanche de 10h à 18h


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Trio C’est pas si grave

Bel été

Par-delà l’infini 2001, l’Odyssée de l’espace est plus qu’un film, il est une expérience vécue au-delà. Au-delà des images, au-delà de la vie. L’instant ultime du cinéma qui a réussi son examen de passage de l’autre côté du miroir. Jean Cocteau l’avait rêvé, Stanley Kubrick l’a fait. Et pour les esprits étroits qui n’y voient encore qu’un film de science-fiction, une projection s’impose à eux, attachés sur leur siège, les yeux grand ouverts. Rien de tout cela ici, fort heureusement, mais l’idée de vivre l’expérience pleinement avec ce qui en fait le fondement même, à savoir la musique. Chacun a en mémoire ces passages avec les valses de Johann Strauss fils qui rythment d’étranges chorégraphies de vaisseaux spatiaux s’emboîtant les uns dans les autres. D’autres auront également en tête le thème d’Also Sprach Zarathustra de Richard Strauss cette fois, un thème presque indissociable du film tant il semble coller aux images de chacune des apparitions du parallélépipède céleste. Mais peut-être faut-il s’attacher davantage aux œuvres de György Ligeti, Requiem, Lux Aeterna et Atmospheres, qui, elles, nous immergent totalement dans un autre temps, un autre espace. Pour l’occasion, le ciné-concert avec l’Orchestre philharmonique de Strasbourg restituera sa vraie dimension sensorielle à ce chef-d’œuvre ultime. Par Emmanuel Abela

2001, L’ODYSSÉE DE L’ESPACE, ciné-concert le 22 septembre au Palais de la Musique et des Congrès, salle Érasme (dans le cadre du festival Musica) www.festivalmusica.org www.philharmonique-strasbourg.com

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Comme chaque année l’été strasbourgeois est rythmé par les animations proposées par les TAPS : soirées de musique classique, concerts, spectacles jeune public, lectures musicales… 20 événements jalonnent les vacances estivales. La lecture musicale Je ne suis pas un serial killer inaugure la saison : avec cette histoire mise en musique par le pianiste Grégory Ott, nous suivrons la cure de désintoxication à la violence de John Wayne Cleaver, avant de nous offrir une dose de bonne humeur en compagnie du trio C’est pas si grave, tout droit venu de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, qui nous propose une soirée rythmée par les sonorités classiques des XIXe et XXe siècles : Brahms, Strauss, Dvorak et Piazzolla… Incontournable de la belle saison, une Étrange histoire de Benjamin Button repensée musicalement par Jeff Bénignus précède un surprenant voyage musical au fil des ondes Martenot et du piano, que promet le duo Christine Ott et Anne-Catherine Kaiser. Coup de cœur pour le spectacle de marionnettes Romance, d’après un texte et imagier conçus par l’auteur et illustrateur de bande dessinée Blexbolex. Place à l’été ! Par Ninon Fauchart – Photo : Grégory Massat

ÉTÉ COUR, ÉTÉ JARDIN, festival du 19 juillet au 19 août aux Taps Scala et Laiterie, à Strasbourg www.taps.strasbourg.eu


PHILIPPE COGNÉE | STEPHAN BALKENHOL MARIE BOVO

21 mai > 9 octobre 2016

03 69 06 37 77 03 69 77 77 20

Le MeiLLeur des Mondes

Ateliers publics 2016–2017

Julie Beaufils elvire Bonduelle Chai siris

09.06 21.08 2016

Inscriptions par courrier jusqu’au 19 août 2016. www.hear.fr Ateliers dès 14 ans

Photo : © Tony Trichanh

Dessin, peinture, gravure, photo, teintures textile, vidéo, illustration, ateliers de découverte des arts plastiques…

kunsthallemulhouse.com

Chai Siris, Day for Night, video, 2016

Strasbourg — Mulhouse


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Happy par Catherine Gaffiero

Les mots avant tout

Lang / Baumann

Stanislas à l’aérosol La municipalité nancéenne mise sur l’art urbain, peut-être parce qu’il est susceptible d’être vu par un maximum de personnes. Parmi les artistes invités, Jean-François Perroy, alias Jef Aérosol travaille à la bombe et au pochoir. Pionnier du street art en France au début des années 80, l’artiste, représenté à Paris par la galerie Mathgoth, jouit désormais d’une renommée mondiale. De Los Angeles à Pékin, ses œuvres sont partout. Toujours en noir et blanc, ses portraits monumentaux d’anonymes ou de figures populaires comme Gandhi, Bob Dylan, ou encore Kate Moss, sont aisément reconnaissables, notamment grâce à de petites flèches rouges devenues sa marque de fabrique. L’artiste a réalisé au cours du mois de juin, avec l’assistance technique des élèves en option Arts Plastiques du Lycée Poincaré, le portrait de « Stan », plus connu sous le nom de Stanislas Leszczynski, roi de Pologne et duc de Lorraine, dont la mort, il y a 250 ans, entraîna le rattachement la région de Nancy à la France. Stan, situé à l’entrée de la rue Sainte-Catherine dans le jardin Godron, s’inscrit dans le cycle des commémorations de l’événement. Bien qu’éphémère, le portrait prend place cet été dans la collection des œuvres urbaines qui ponctuent la ville, aux côtés des fresques de David Walker et Tania Mouraud et des sculptures de Robert Stadler, Pierre Bismuth ou encore Daniel Buren. Par Florence Andoka

Parce que « tout commence toujours par un auteur », ce rendez-vous précieux du spectacle vivant met en lumière des textes du monde entier. Cette année, les mots de l’Amérique du Sud seront particulièrement vivaces, mais des textes d’auteurs italiens, français, britanniques, italiens, polonais se feront aussi entendre. Trois mises en espace sont également programmées : Moi, Corinne Dadat du collectif Zirlib, fable sociale autour du corps/instrument de travail d’une femme de ménage, les Scènes de violences conjugales de Gérard Watkins, où un couple en errance se forme puis se déchire, et la « déambulation chorégraphique joyeuse et décalée » Happy manif (Walk on the love side), un spectacle de rue de David Rolland. En marge de ces lectures et représentations, la Mousson d’été est un lieu de rencontres entre auteurs, metteurs en scène, éditeurs et producteurs venus découvrir ces écritures nouvelles. Des concerts, des débats, conférences et rencontres sont organisés lors de cet événement né d’un travail de réseau entre la Maison Européenne des Écritures Contemporaines, organisatrice de l’événement, et de nombreux partenaires, dont Fabulamundi, Playwriting Europe, projet de coopération entre des théâtres, des festivals et des organismes culturels d’Italie, de France, d’Allemagne, d’Espagne et de Roumanie. La Mousson d’été accueillera, comme à son habitude, une université d’été réunissant 75 stagiaires européens venus se former aux dispositifs d’écriture à travers une série d’ateliers. Par Benjamin Bottemer

ADN, Art Dans Nancy, exposition au Jardin Godron Porte Sainte-Catherine et dans toute la ville, à Nancy www1.nancy.fr

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MOUSSON D’ÉTÉ, festival du 23 au 29 août à l’Abbaye des Prémontrés, à Pont-à-Mousson www.meec.org


ThéâTre AcTuel eT Public de STrASbourg TAPS lAiTerie + TAPS ScAlA infos : www.taps.strasbourg.eu

du 19 juillet au 19 août

SpectacleS gratuitS Sur réServation à la Boutique culture – tél. 03 88 23 84 65

Espace d’Art Contemporain André Malraux 4 rue Rapp - 68000 COLMAR - ENTREE LIBRE Du mardi au dimanche de 14h à 18h, excepté le jeudi de 12h à 17h. Renseignements : 03 89 24 28 73 ou artsplastiques@colmar.fr

Max CHARVOLEN LES ENTRE-BORDS / BETWEEN LIMITS du 9 juillet au 2 octobre 2016


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Mangez-le si vous voulez !

Nouvelle donne

L’art après tout En Irak, la guerre semble ne jamais se terminer. Aux images de désolation, les artistes du pays tentent de superposer une autre vision. Quand en 2003, après l’invasion du pays par les forces américaines, le journaliste messin Dominique Hennequin est parti à la rencontre de Qasim Sabti et Ahmed Nussaif pour un reportage sur Arte, il est loin de se douter qu’une exposition mettrait 13 ans à voir le jour. Le projet naissait alors qu’on venait d’assister au pillage du Musée de Bagdad en 2003, mettant à mal le patrimoine historique du pays. Le conflit se poursuivant, la menace prenant un nouveau visage, pas moins destructrice celle-là, il ne semblait pas du tout évident de permettre à tous ces artistes contemporains, peintres, sculpteurs, céramistes, graveurs, calligraphes ou photographes, de réunir et montrer leurs œuvres, leur pratique artistique prononçant de fait leur arrêt de mort. Et pourtant, cela semble une nécessité absolue tant l’art participe à une reconstruction possible : le peintre Mahmood exprime le chaos, le photographe Lateef Al-Ani évoque l’Irak d’antan, Yusra Al-Abadi se réfugie derrière les images de l’enfance, tous nous disent leur souffrance, sans complaisance. Certains pourraient juger la démarche vaine, mais le sous-titre de l’exposition nous dit tout : créer malgré tout. Comme une impulsion irrépressible. Vitale et salutaire. Par Emmanuel Abela – Photo : Lateef Al-Ani

Irak, crÉer malgré tout, exposition jusqu’au 22 août au Musée de la Cour d’Or, à Metz musee.metzmetropole.fr

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Fabienne Lorong est depuis le 1er février la nouvelle directrice du théâtre Le Carreau – Scène Nationale de Forbach. À la tête du centre culturel Pablo Picasso de Homécourt durant dix ans, elle souhaite axer son projet autour du transfrontalier et du jeune public et « élargir » la politique de programmation du lieu à un public « plus vaste ». « Nous conserverons une partie de l’identité exprimée ces dernières années, car il y a une attente de certains spectateurs, mais je souhaite nouer des liens avec de nouveaux publics, explique-t-elle. Il y a des choses à développer pour donner une image différente du Carreau. » La directrice mettra son expérience de la scène jeune public au service de la prochaine édition du festival Loustic, du 4 au 12 octobre. Au sein de l’avant-programme de saison déjà dévoilé, on retrouve le spectacle En avant marche ! d’Alain Platel, inspiré de la tradition des fanfares musicales, Et pendant ce temps, Simone veille de l’humoriste Trinidad ou encore Mangez-le si vous voulez, adaptation du roman de Jean Teulé mise en scène par Jean-Christophe Dollé. Le cirque, avec Beyond de la compagnie Circa et Mad in Finland du cirque Galapiat, ou la danse hip-hop avec The Roots de la compagnie Accrorap, seront également représentés. L’intégralité de la saison sera dévoilée lors de la journée d’ouverture de saison le 17 septembre. Par Benjamin Bottemer – Photo : Ledroit-Perrin

Présentation de saison, le 17 septembre à 11h30 et 17h30 au Carreau de Forbach ; suivie de La Face cachée de la Lune de Thierry Balasse à 19h. www.carreau-forbach.com


Centre Dramatique National Nancy Lorraine Saison

et l’Abbaye des Prémontrés présentent

la mousson d’été écrire le théâtre d’aujourd’hui

DIRECTION MIC HEL DIDYM

RICHARD II

Shakespeare / Guillaume Séverac-Schmitz

10 > 15 OCT

NANCY JAZZ PULSATIONS

20 > 23 OCT

LE PETIT COUCHER DE STANISLAS

3 > 11 NOV

MEURTRES DE LA PRINCESSE JUIVE...

Jean-Philippe Jaworski / Bruno Ricci Armando Llamas / Michel Didym

15 > 18 NOV

NEUE STÜCKE

22 > 25 NOV

COMBAT DE NÈGRES ET DE CHIENS

29 NOV > 9 DÉC 13 > 17 DÉC 16 DÉC > 22 JAN

Ich Bereue nichts / Jedermann reloaded Bernard-Marie Koltès / Laurent Vacher

TOM À LA FERME

Michel Marc Bouchard / Jessica Czekalski et Alexandre Dolle

LA CANTATRICE CHAUVE Eugène Ionesco / Pierre Pradinas

ÉMILE FRIANT...

Philippe Claudel / Charles Villeneuve de Janti

10 > 13 JAN

TABLEAU D’UNE EXÉCUTION

24 > 27 JAN

PLAY LOUD

Howard Barker / Claudia Stavisky

du 23 au 29 août 2016

DOM JUAN

université d’été européenne rencontres théâtrales internationales à l’Abbaye des Prémontrés Pont-à-Mousson – Lorraine 03 83 81 20 22 – www.meec.org

7 > 10 MARS

LE VENT SE LÈVE...

au programme de cette 22e édition

13 > 16 MARS

FEMME VERTICALE

21 > 23 MARS

LE MALADE IMAGINAIRE

31 JAN > 10 FÉV 7 > 10 FÉV

3 > 6 AVR 25 > 29 AVR 9 > 12 MAI

Falk Richter / Jean-Thomas Bouillaguet

SALES GOSSES

Mihaela Michailov / Michel Didym Molière / Myriam Muller Pasolini - Debord - Bond... / David Ayala Badinter - Despentes -Woolf... / Éric Massé Molière / Michel Didym

LA MOUSSON D’HIVER

Days of nothing / Dans les rapides

LES ÉVÉNEMENTS David Greig / Ramin Gray

LES ÉPOUX

David Lescot / Anne-Laure Liégeois

16 > 19 MAI

MENSONGES

15 > 20 MAI

MUSIQUE ACTION

30 MAI > 2 JUIN ET...

Carnevali - Sonntag - Mavritsakis... / Véronique Bellegarde Compagnie Ouïe/Dire

LA MATE

Flore Lefebvre des Noëttes

MANU JAZZ CLUB

Les jeudis 17 nov / 8 déc / 19 jan / 16 fév 2 mars / 6 avr / 4 mai

10 rue Baron Louis OUS ! ABONNEZ-V 54014 Nancy Cedex Location 03 83 37 42 42 location@theatre-manufacture.fr www.theatre-manufacture.fr

lectures, spectacles, conférences, débats, spectacle de rue, Université d’été européenne avec notamment TIM CROUCH (Angleterre) DIMITRIS DIMITRIADIS (Grèce) ZINNIE HARRIS (Angleterre) AGNIESKA HERNANDEZ DIAZ (Cuba) LARA ITZEL (Mexique) YANNIS MAVRITSAKIS (Grèce) GUILLAUME POIX (France) TADEUSZ SLOBODZIANEK (Russie) Programmation en cours.

en partenariat avec le projet de coopération Fabulamundi. Playwriting Europe «Crossing generations» soutenu par le programme culture 2014-2020 de l’Union Européenne / avec le soutien du CnT, de la SACD et de l’ONDA

Programme complet le 15 juin 2016 sur www.meec.org et sur facebook : www.facebook.com/lameeclamousson

• conception graphique Julien Cochin

4 > 8 OCT


MUSÉE DE LA COUR D’OR METZ MÉTROPOLE

N O I T A NG O L O R P U A ’ U Q JUS

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6 1 0 2 /08/

CRÉER MALGRÉ TOUT MOHAMED KENANI FAKHER MOHAMED SAAD ALTAI YUSRA ALABADI HASAN IBRAHEEM SALEM ALDABAGH MOAYED MOHSEN WADAH MAHDI JAFAR MOHAMED ZEYAD GHAZI ISEM ALAMEER SATAR DERWEESH ALI SHAKER TAHSEEN ALZAYDI MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET DU DÉVELOPPEMENT INTERNATIONAL

+ d’infos au 03 87 20 13 20 / musee.metzmetropole.fr /

Facebook/MuseeDeLaCourdOr

MAAN KERMASHA MAHMOOD SHUBAR AJWAD AZAWI JAFFAR KAKI HANI DALA ALI QASIM ALSABTI LATEEF AL ANI TAHA WAHEB NAJEM QAISI RADA FARHAN HAYTEM HASSAN ALWAN ALWANI MAHER SAMARAE AHMED NUSSAIF

CRÉATION GRAPHIQUE : METZ MÉTROPOLE - PÔLE COMMUNICATION. JUIN 2016.

ARTISTES IRAKIENS CONTEMPORAINS


InSitu

Dropped here and then, to live, leave it all behind Comme dans le cas de son œuvre Wantee en 2013, qui contait les tribulations d’un aïeul imaginaire, Laure Prouvost n’a cessé de placer la fiction au cœur de ses installations polymorphes. L’exposition accueillie par le Consortium est le premier chapitre d’une histoire qui en compte trois. Que faudra-t-il laisser derrière soi ? Chaque salle se veut le récit labyrinthique d’une évasion. On pourra se rendre cet automne au musée d’Art moderne (MMK) de Francfort-sur-le-Main ainsi qu’au Kunstmuseum de Lucerne pour voir se déployer la suite de cette intrigue initiée à Dijon. (F.A.)

© Laure Prouvost

Jusqu’au 25 septembre au Consortium, à Dijon www.leconsortium.fr

Culte ! Sélectionné l’année dernière au salon de Montrouge, Kenny Dunkan investit les espaces de la galerie en appartement Interface. D’une enfance marquée par les fêtes de carnaval en Guadeloupe, l’artiste a conservé le goût pour les parures singulières, entre mode et design. Aujourd’hui, ses sculptures oniriques, coiffes hybrides aux reflets métalliques et formes marines, se composent de matériaux habituellement dévolus à l’univers de la construction et du bricolage. (F.A.) Jusqu’au 16 juillet à l’appartement/galerie Interface, à Dijon www.interface-art.com

PROTECT ME, 2016, cotte de maille en écrous de laiton or et colliers de serrage en nylon, 130 × 35 × 15 cm

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InSitu

Jean Puy (1876-1960) Plénitude d’un Fauve Il a côtoyé les ateliers de Matisse, de Derain, participant ainsi à la réflexion fauve autour d’une peinture ancrée dans le réel. Il en résulte une vision intimiste de la relation qu’il entretient au motif. Jean Puy méritait une nouvelle rétrospective, la première depuis 2004. La centaine d’œuvres regroupées, dont bon nombre issues de collections publiques peu montrées, restitue une place de choix à un artiste qui a opté pour une approche picturale sensuelle et apaisée. (E.A.) Jusqu’au 18 septembre au Musée du Château des Ducs de Wurtemberg, à Montbéliard www.montbeliard.fr

Jean Puy, Petite Faunesse dormant, v.1906 Huile sur toile, 74,5 × 94,5 cm Collection Paul Dini, Lyon © Tous droits réservés / ADAGP-Paris, 2016

Pâle Mâle Tom Castinel et Antonin Horquin, Encodons l’échéance, actualisons nos profils, vidéo, boucle, 5’21’’

Ils sont deux. Ce sont Corps 1 et Corps 2. Ils ne se quittent jamais, font tout ensemble, observent des épingles, portent d’étranges masques et partagent un bureau à la décoration sommaire. Qui est l’original ou la copie ? Tom Castinel et Antonin Horquin forment un duo à la gémellité comique et inquiétante. Entre texte, installation et vidéo, leurs mises en scène géométriques et leur gestuelle répétitive rappellent tant le Ballet triadique d’Oskar Schlemmer que Les Temps modernes de Charlie Chaplin. (F.A.) Jusqu’au 28 août au 19 CRAC, à Montbéliard www.le19crac.com

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Zita – Щара Il n’est pas toujours évident pour un plasticien de s’associer à un autre artiste pour produire ensemble. Mais les approches respectives de l’Allemande Katharina Fritsch et du Bélarusse Alexej Koschkarow devaient les conduire tous deux vers un univers commun : partant de l’Histoire ou du mythe comme thèmes familiers, ils ont tendu vers une forme nouvelle, s’attachant au passage à des situations narratives et « pseudo documentaires » qui confinent à l’extraordinaire. Troublant, voire dérangeant. (E.A.) Jusqu’au 2 octobre au Schaulager, à Bâle www.schaulager.org

Vue de l’exposition avec des travaux Katharina Fritsch and Alexej Koschkarow Collection des artistes © 2016, ProLitteris, Zurich, photo : Tom Bisig, Bâle

Sculpture on the Move 1946-2016 À l’occasion de l’inauguration de ses nouveaux espaces, le Kunstmuseum organise une grande exposition dédiée à la sculpture, de la fin de la Seconde Guerre mondiale à nos jours. Avec pour ambition de révéler la dynamique de distanciation du réel propre aux formes sculpturales, l’exposition interroge leur évolution vers l’abstraction, mais aussi leur manière de transgresser les limites spatiales ou conceptuelles. (E.B.) Jusqu’au 18 septembre au Kunstmuseum, à Bâle www.kunstmuseumbasel.ch

Ellsworth Kelly, Blue Red Rocker, 1963 Collection Stedelijk Museum Amsterdam© Ellsworth Kelly

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Alexander Calder & Fischli/Weiss L’équilibre tient à peu de choses. Instable, précaire et versatile, l’œuvre artistique de l’Américain Alexander Calder (1898-1976) fascine par son travail de recherche sur la pesanteur et l’apesanteur. En dialogue ouvert avec les œuvres de ses dignes successeurs, les artistes suisses Peter Fischli et David Weiss, l’exposition déploie avec poésie et humour une réflexion sur les limites du jeu, de l’échec et du hasard en revenant sur les temps forts de celui que l’on considère comme le maître de l’équilibre instable. (E.B.) Jusqu’au 5 septembre à la Fondation Beyeler, à Riehen/Bâle www.fondationbeyeler.ch

Peter Fischli David Weiss, Die Gesetzlosen (Les hors-la-loi), 1984 © Peter Fischli David Weiss

Philippe Cognée – Stephan Balkenhol Le rapprochement pourrait sembler quelque peu anecdotique s’il n’y avait pas chez chacun de ces deux artistes une volonté de faire de la figuration le lieu d’une interrogation sur le médium. Entre expressivité et détachement, les silhouettes hirsutes et solitaires taillées par Stephan Balkenhol dans la chair tendre du bois, répondent aux peintures photographiques réalisées à la cire par Philippe Cognée. (F.A.) Jusqu’au 9 octobre à la Fondation Fernet-Branca, à Saint-Louis www.fondationfernet-branca.org

Stephan Balkenhol, Mann mit grauem Anzug, 2015 Bois peint (wawa), 170 × 24 × 29,5 cm Photo : Peter Cox

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InSitu

Le Meilleur des mondes Et si cet été on en profitait pour lâcher prise ? Les propositions artistiques de Julie Beaufils, Elvire Bonduelle et Chai Siris nous invitent à mettre entre parenthèses, le temps d’une visite, nos modes de vie hyperconnectés. Avec des thématiques telles que la contemplation, le confort, le rêve, la mémoire et la déconnexion, nous pourrons facilement succomber à l’oisiveté. Et personne ne pourra nous le reprocher ! (E.B.) Jusqu’au 21 août à la Kunsthalle, à Mulhouse www.kunsthallemulhouse.com

Chia Siris, Four seasons, vidéo, 11 minutes, 2010

Eaux troubles, eaux calmes L’eau reste le fil conducteur de la programmation de la Fondation François Schneider, désormais dirigée par Léa Guzzo. Pour l’exposition qui lui a été confiée, François Hébel, qui fût directeur de l’agence Magnum et des Rencontres d’Arles, a invité une douzaine de photographes et vidéastes parmi lesquels Martin Parr, Lucien Clergue, Harry Gruyaert, Hiroshi Sugimoto, Brian Griffin ou Alain Willaume. On retrouve leurs images qui nous font « osciller d’eaux calmes en eaux troubles » dans le généreux catalogue édité pour l’occasion. (P.S.)

Alain Willaume, De Finibus Terrae

Jusqu’au 11 septembre à la Fondation François Schneider, à Wattwiller www.fondationfrancoisschneider.org

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InSitu

Biennale de la Photographie de Mulhouse Avec la thématique L’autre et le même, la 2e édition du festival transfrontalier nous invite à nous questionner sur notre rapport à l’Autre, aux territoires et à la découverte. Parcours photographiques dans l’espace urbain, expositions individuelles et collectives, résidences d’artistes, autant de manifestations qui mettent en avant artistes internationaux et nouveaux talents pour une célébration de la photographie contemporaine. (E.B.)

Pascal Amoyel, Bobby, Savannah, série Not all, 2014

Jusqu’au 4 septembre, à Mulhouse, Fribourg, Hombourg, Ottmarsheim, Chalampé www.biennale-photo-mulhouse.com Hors-série Novo sur la biennale à consulter sur novomag.fr

Max Charvolen Dans l’effervescence niçoise de la fin des années 60, Max Charvolen a fait partie du Groupe 70 aux côtés d’Isnard, Chacallis, Maccafferri et Miguel. Questionnant la peinture en tant qu’objet, l’artiste investit aujourd’hui Colmar, où deux semaines de résidence lui ont permis de mouler sa toile sur les escaliers d’une bâtisse ancienne. Une fois dépliée et accrochée dans l’espace d’exposition, l’œuvre, aux formes enchâssées, oscille entre volume et surface en expansion. (F.A.) Du 9 juillet au 2 octobre à l’Espace d’Art Contemporain André Malraux, à Colmar www.colmar.fr

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Christian Kempf, Studio K


Le Cabinet des merveilles La vitalité des musées d’une ville se mesure par sa politique d’acquisition, et comme celle-ci n’est pas toujours connue du grand public, que faire de mieux que de réunir quelques-unes des pièces acquises sur une période donnée ? Ici, le parti-pris est de montrer ensemble 140 œuvres acquises sur 15 ans, sans distinction parmi les 10 musées de la Ville de Strasbourg. Dans ce qui s’apparente à un enchaînement thématique de cabinets de curiosités, la confrontation des périodes, techniques et styles fait naître une émotion diffuse : qu’elles nous soient familières ou pas, on s’attache à ces œuvres comme si elles étaient nôtres. (E.A.)

Plateau de table peint, 1525. Achat auprès d’un particulier en 2010. Strasbourg, Musée de l’Œuvre Notre-Dame / Arts du Moyen-Âge. Photo : M. Bertola

Jusqu’au 23 octobre au MAMCS, à Strasbourg www.musees.strasbourg.eu

Zones sensibles À l’heure où les cartes interactives de Google ont envahi Internet, qu’en est-il de notre rapport à la cartographie ? Outil d’orientation comme de pouvoir, la carte est aussi une représentation des rapports de force à l’échelle du globe. Qui est au centre de la carte ? La trentaine d’œuvres choisies parmi les collections du FRAC Lorraine forme une déambulation parmi des cartes subjectives, notamment celles de Bernard Heidsieck, Franck Scurti et Yoko Ono. (F.A.) Jusqu’au 23 octobre au FRAC Lorraine, à Metz www.fraclorraine.org

Katrin Ströbel, Pol, exhibition view Galerie Heike, 2008, Strelow, Frankfurt – Photo : Katrin Ströbel

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InSitu

Wim Delvoye Pour fêter ses dix ans, le Mudam propose une rétrospective de Wim Delvoye, l’artiste déjà présent aux tout débuts du musée. On le sait, le Belge tatoue sans distinction les hommes et les porcs, fait bâtir des cathédrales métalliques, crée des vitraux où s’incrustent des squelettes, parodie le chemin de croix avec des radiographies de rats ou taille des ornements floraux dans des pneus… Une manière pour lui d’affirmer une posture cynique qui prolonge l’aventure du Pop art. Sans que l’on sache toujours si c’est du lard ou du cochon ! (F.A.) Jusqu’au 8 janvier 2017 au MUDAM, à Luxembourg www.mudam.lu Wim Delvoye, Concrete Mixer,
2012
 Courtesy Studio Wim Delvoye © ADAGP, Paris, 2016 / Wim Delvoye

Lara Almarcegui, Le Plâtre, 2016 Photo : Patty Neu

Le gypse Ils ne sont pas si nombreux les artistes à se préoccuper de l’espace dans lequel ils évoluent. L’Espagnole Lara Almarcegui a sondé les couches géologiques du Casino Luxembourg. Qu’y a-t-elle décelé ? La présence de gypse en sous-sol. Par la suite, elle a interrogé les matériaux du bâtiment lui-même. Au-dessus, le plâtre, mais aussi le bêton, la pierre, la brique, l’acier se retrouvent révélés avec des effets de nudité étonnante ; en dessous, le gypse voit sa présence réaffirmée par la réactivation de son exploitation potentielle. Le tout dans un jeu fascinant entre passé et présent, invisible et tangible. (E.A.) Jusqu’au 4 septembre au Casino Luxembourg casino-luxembourg.lu

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Explorations Culturelles 16/17

Commandez le programme de saison. infos & tickets +352 2662 2030 tickets@rotondes.lu rotondes.lu Place des Rotondes L-2448 Luxemburg


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Une balade d’art contemporain Par Sandrine Wymann et Bearboz

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La Liste, La coLLection samueL-Weis d’art contemporain de David Cascaro Photographies de Anne Immelé —

aux frontières de L’ouBLi de Baptiste Cogitore —

tisseuses de fraternité de Frédérique Meichler et Darek Szuster —

Ailleurs

Sublime

médiapop Des livres

aujourd’hui, c’est toujours maintenant ? de Pascal Bastien —

méditations Westernosophiques de Marc Rosmini —

Before instagram de Philip Anstett Préface de Daniel carrot —

La photo du jour de Philippe Lutz —

1, 2, 3… istanBuL ! de Bekir Aysan —

www.mediapop-editions.fr

je peux écrire mon histoire de Abdulmalik Faizi et Frédérique Meichler Dessins de Bearboz —

www.r-diffusion.org


rOSe PLAnÈte Nicolas Comment Vinyle 33T —

DAnS tOn cLuB Mouse DTC Vinyle 33T —

cOMMe une guerre FrOIDe Tuscaloosa Vinyle 33T —

BAngBAngcOcKcOcK Vinyle 33T & 45T —

MOuSe Dtc Vinyle 45T —

100% vinyle

I Fry MIne In Butter! Theo Hakola CD & 2LP vinyle —

www.mediapop-records.fr

Du vinyle

tHe HOOK Vinyle 33T —

But tHe VISIOn SOOn FADeD Marxer Vinyle 33T —

We’re ALL Set Original Folks Vinyle 33T —

www.rivalcolonia.com


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Denis Robert & Franck Biancarelli 20.05

Librairie Hisler BD

Metz

Par Benjamin Bottemer Photo : Julian Benini

Après les quatre tomes de L’Affaire des affaires avec Yan Lindingre et Laurent Astier, qui retraçait ses péripéties journalistiques dans les méandres de la finance internationale, puis Dunk et Le Circuit Mandelberg avec Franck Biancarelli au dessin, le journaliste et romancier Denis Robert livre au côté de ce dernier un nouvel album, baptisé Grand Est. L’histoire du road-trip improvisé d’un auteur aux prises avec ses interrogations, qui emmène avec lui son jeune fils Woody : une occasion de rattraper le temps perdu mais aussi de revenir sur son propre parcours et de livrer quelques réflexions depuis un coin de territoire aux contours mal définis auquel il reste très attaché, et d’où l’on a « une vue imprenable sur la folie du monde ». Des moments de complicité alternent donc avec les introspections de l’auteur, les deux facettes principales de ce récit à travers la vallée de la Fensch, ses mines et ses hauts-fourneaux, à la rencontre des copains et de la famille à Carling et à Rosselange, dans le château du Haut-Koenigsbourg... autant de lieux emblématiques pour Denis Robert, parcourant les recoins d’une sorte d’avant-poste d’un capitalisme finissant. État des lieux d’un dysfonctionnement généralisé, Grand Est est aussi un album où l’intime parvient à se frayer un chemin. Denis, Grand Est est tiré de ton dernier roman, Vue imprenable sur la folie du monde. Qu’est-ce qui a motivé une adaptation en bande dessinée ? Denis Robert : En écrivant ce roman, à une période de ma vie où je réapprenais à écrire après l’affaire Clearstream, j’étais habité par beaucoup d’images, que l’on retrouve dans Grand Est, une sorte de roadmovie très introspectif que je définirais comme un roman graphique, car il est très écrit. C’est une adaptation libre (certaines scènes de l’album ne sont pas dans le roman) où la relation entre un père et son fils est le sujet principal, plutôt que la Lorraine ou la Moselle, un territoire vers lequel je suis toujours revenu. La gageure était de maintenir une tension, un rythme au fil d’un voyage qui est aussi intérieur. Mettre en images les personnages du roman, le fils, les amis, la famille, s’axer davantage sur l’intime permet-il de créer un lien plus étroit entre le récit et le lecteur ? Franck Biancarelli : La première chose qui m’a intéressé après avoir lu le scénario de Denis, c’était de

traduire l’intime. Une histoire, c’est avant tout des personnages, les liens qu’ils entretiennent entre eux. Et comme Denis est aussi documentariste, il a une vision affûtée de ce qui peut se résoudre par l’image. Denis Robert : J’ai voulu montrer que dans ce territoire plutôt sinistré, il y avait une énergie, une joie de vivre, assez plaisantes... En Lorraine les gens sont plutôt marrants ! Par exemple, lors de cette scène à Carling, qui a l’image d’une ville laide, où l’on s’ennuie et où il y a quelques années encore la neige était grise, les dialogues et l’énergie entre le narrateur et ses copains me font penser à un film de Cassavetes... Le scénario évoque aussi largement les dérives politiques, financières, industrielles de la région, la muséification des sites industriels, les parcs d’attraction déshumanisés, le chômage, la dépendance... Denis Robert : Il y a bien sûr des réflexions autour de cela, par exemple sur l’argent dépensé pour déifier un passé révolu plutôt que d’investir dans l’avenir. La visite à la Montagne des singes avec Woody, ou au zoo d’Amnéville avec les primates en cage, est par exemple un prétexte pour parler d’autre chose... Cela fait partie d’une vision qui va au-delà des problématiques régionales, d’un dispositif de regard sur le monde. Franck Biancarelli : Cette histoire se passe certes dans un lieu précis, un cadre, avec un contexte, mais à chaque visite, le narrateur semble partir ailleurs dans ses réflexions, notamment au sein de son histoire personnelle. Le narrateur semble ressentir fréquemment un véritable malaise, à l’instar des protagonistes qu’il croise. Le personnage du fils, comme dans La Route de Cormac McCarthy, auquel tu fais référence, représente-t-il l’espoir ? Denis Robert : Le héros de Grand Est n’est pas résigné, il conserve une énergie de combat et une lucidité. Aujourd’hui, j’entretiens un rapport au monde plus apaisé qu’à un certain moment, moi qui suis plutôt contemplatif à la base. En Lorraine, on en a vu passer... Mais à la fin, le narrateur dit à son fils, en remontant en voiture : “on y va” comme pour dire “l’avenir est à nous”.

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Rencontres

François Boucq 23.04

Hôtel la Citadelle

Par Benjamin Bottemer Photo : Julian Benini

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Metz


Au sein de la bande dessinée franco-belge, le dessinateur François Boucq est l’un de ceux qui contribuent de manière éclatante à lui donner ses lettres de noblesse, au fil de ses nombreux ouvrages, mais aussi à travers sa capacité à en parler de manière lumineuse. Son trait réaliste et fouillé s’est développé à travers des œuvres puissamment évocatrices comme celles du videur de saloon Bouncer, de l’agent secret du Janitor, ou encore dans les adaptations des romans du New-Yorkais Jerome Charyn comme Bouche du diable ou Little Tulip. Mais François Boucq sait aussi tracer des œuvres humoristiques comme les aventures de l’agent d’assurances Jérôme Moucherot ou du professeur Bourremou, qui ont marqué ses débuts. Il n’a jamais été convaincu par l’idée que le dessin était au service du scénario et avait vocation à l’illustrer avant tout : « Je pense que celui qui raconte l’histoire, c’est le dessinateur. Il est un narrateur graphique, qui donne une vibration à l’histoire à travers son trait. Parfois même, le scénariste ne veut pas raconter l’histoire ; c’est alors au dessinateur de s’en charger. » Il évoque des sessions de travail pour le moins incongrues et cocasses sur Bouncer, au côté d’un Alejandro Jodorowsky « à l’imaginaire ébouriffé », s’exprimant par des fulgurances, des idées, des images, rencontrant la rigueur et le souci de réalisme du dessinateur lillois. Sur la page comme en entretien, il n’y a pas de « déchet » chez François Boucq : il affûte l’art du mouvement parfait, plume en main ou en brandissant un sabre, lui qui est ceinture noire de kendo. « On ne fait pas de brouillon au kendo : il faut frapper juste tout de suite. Avec le dessin, c’est pareil. » L’an passé, il reprenait au côté du scénariste Karim Belkrouf le personnage de Superdupont, créé par Marcel Gotlib, dans un album intitulé Renaissance. Le retour du super-français constituait le prétexte idéal pour évoquer avec le maître une figure centrale de son travail : celle du héros. En reprenant le personnage de Superdupont, y avait-il une volonté de le réhabiliter ? Marcel Gotlib était lassé de l’image de gros beauf que véhiculait Superdupont ; il voulait un personnage plus jeune, plus moderne, on a donc pensé à lui donner un fils qui prendrait la relève. Représenter le fils de Superdupont encore bébé ne devait être qu’une introduction, censée durer quatre ou cinq pages, mais on s’est tellement marrés que ça a occupé tout l’album ! Le super-héros des comics américain vous inspire-t-il ? Je l’ai toujours trouvé ridicule, boursouflé de tout un tas de trucs. Il fait vraiment écho à l’adolescence, où l’on veut tous des super-pouvoirs parce qu’on se rend compte que le monde n’est pas simple, parce qu’on sent monter en soi une énergie qui nous dépasse. Le super-pouvoir peut être le moyen illusoire de contrôler cette puissance. Ce qui était intéressant avec Superdupont, c’était de délirer, de se lâcher avec ces codes-là.

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Dans Superdupont, vous restez assez fidèle à un style réaliste que l’on oppose souvent aux récits humoristiques. Les dessinateurs humoristiques ont tendance à se baser sur un dessin relativement léger, privilégiant le gag, mais je pense que le trait peut contenir son propre humour : chez Gaston Lagaffe, les formes, les attitudes des personnages, le trait « frétillant » de Franquin induit un rapport humoristique. Je peux donner une vibration humoristique à mon trait comme je peux l’assagir pour entrer dans les cases du registre sérieux. Il peut être fluctuant comme l’est un violon, qui peut jouer des musiques guillerettes ou tragiques. Votre dessin prend souvent de l’ampleur, de la hauteur au sein de grands décors, de grandes perspectives... Faut-il veiller à ne pas « écraser » le héros, pour le maintenir au centre du récit et de l’attention du lecteur ? Le personnage est une forme à l’intérieur d’autres formes, il s’agit d’harmoniser le tout au sein d’une composition graphique. La bande dessinée est une histoire qui commence par le premier trait tout en haut à gauche de la première page, et se finit en bas à droite de la dernière : en tant que narrateur graphique, on le vit comme ça, comme un flot ininterrompu, on ne peut pas s’en détacher. Il faut, comme dans une œuvre musicale, composer avec les rythmes, les moments intenses, les instants de relâchement...

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Le héros constitue-t-il une icône ou une figure codifiée à se réapproprier ? Le héros est, au début de l’histoire, une forme vide qui se révèle par les circonstances. Dans Bouncer ou Little Tulip, j’ai travaillé sur l’intériorité des personnages, pour donner une existence crédible aux émotions multiples qui les habitent. La bande dessinée est peut-être le moyen d’expression littéraire le plus en lien avec le feuilleton et l’art héroïque. Les possibilités sont illimitées, on peut tout représenter, choisir d’éclater son dessin sur une ou plusieurs pages, changer la forme du personnage... ce n’est pas neutre, c’est de l’ordre du mythe. Il s’agit de créer des personnages emblématiques que le lecteur va suivre à travers une histoire ; il pourra aussi s’y reconnaître. Je pense que le lecteur a besoin de héros. La question morale revient souvent dans vos albums. Vos héros sont souvent violentés, infirmes, violents eux-mêmes, maltraités dans leur enfance ou pendant leur formation, comme le gamin des goulags de Little Tulip, l’agent soviétique de Bouche du diable, le Bouncer manchot... Comme si tout avait été fait pour qu’ils soient impitoyables ; pourtant, ils choisissent de faire le bien. C’est cela, être un héros ? Dans une société établie, il existe un certain nombre de codes que l’on inculque aux enfants : n’importe lequel d’entre nous a une morale qui émerge à un moment donné. Mais dans un territoire en friche comme le Far West, le méchant n’a aucune notion de bien ou de mal : il tue sans se poser de questions. Chez le héros émerge un code, à un moment où il se dit « quelque chose cloche » : on est en prise directe avec l’apparition de la morale, la naissance d’une conception du monde qui lui est nécessaire afin de l’ordonner. L’intérêt de ce type d’histoire est de faire prendre conscience au lecteur de l’émergence de la morale.


Rémi Parson 06.04

Festival MV

Atheneum Dijon

Par Martial Ratel Photo : Vincent Arbelet

Ta musique repose en grande partie sur le son, la production, les sonorités 80’s. Ton album Précipitations a été fabriqué dans ta chambre et ton nouveau EP, Montauban, a été travaillé en studio. Quel rapport entretiens-tu avec le son ? Je n’ai aucun mal à assumer le côté 80’s, c’est la décennie qui a changé ma vie. Pour moi, c’était la vraie modernité. Et en même temps, je viens du monde lofi. Du coup, les années 80 c’est aussi l’arrivée des machines et le fait de ne pas encore savoir s’en servir, ou plutôt savoir s’en servir de manière humaine : faire des samples pas tout à fait calés, en utilisant ses doigts plutôt que des ordinateurs compliqués. Essayer d’être grandiloquent avec peu de moyens. C’est ce côté humain, faillible, en plus de mon jeu de guitare, qui donne cette teinte 80’s. En rentrant en studio, j’avais un peu peur de perdre ça. Je compose dans des moments étranges, face à l’ingénieur du son, c’était presque une question de politesse : j’avais peur de l’ennuyer. Je travaille beaucoup sur l’accident, sur le moment qui va arriver, il me faut des périodes très longues, ce qui s’accommode très mal avec des studios qui coûtent très chers. Mais je crois que j’y suis arrivé et que c’est une bonne suite à l’album.

Pour cet EP, y avait-il une direction ? Pour une fois c’était textuel. Je suis parti de Montauban, la ville où j’ai grandi, ça a donné une ambiance. Je voulais que l’EP soit aussi froid que la ville est gorgée de soleil, ou de brugnons. Le disque se compose de différents endroits dans la ville. Par exemple, Montmurat, c’est un quai d’où on se jette quand on veut en finir. Ça me fait revenir sur mes terres avec tout ce qu’il y a de mélancolique. Les textes ont été travaillés pour la tristesse qu’ils évoquaient mais pour moi au départ, c’était un peu comme une blague. C’est une mélancolie que tu arrives à rendre dansante. Il y a dans ce disque un côté assez revigorant. Oui, ce sont peut-être les moyens du studio qui m’ont permis cela mais mes grands amours, ce sont les disques Factory. Paradoxalement, tu dis travailler dans la précipitation. Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est la façon dont les chansons arrivent. La vitesse à laquelle m’arrive l’inspiration. Mais après je retravaille pas mal. Je veux que ce soit simple et que mes textes sonnent. Comme beaucoup de personnes de ma génération – je suis né en 1982 –, je suis influencé par la musique anglo-saxonne donc je veux que le français soit mélodique. Je veux que la voix soit dans le mix. La voix est un instrument comme un autre. Finalement dans tes textes, tu es plus à la recherche de la mélodie que du sens. Oui, je pense. S’il y a adéquation, si ça sonne bien avec la musique, c’est que ce sont les bons mots. Mais ce n’est pas une timidité. Je vis à Londres et je me suis rendu compte en discutant avec des Anglais qu’eux faisaient finalement assez peu attention aux textes des chansons anglaises. Et puis ça me plaît de dire : « Si je cisèle mon texte, qu’on aille le chercher à la pince à épiler ! »

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Rencontres

Christophe Panzani & Vincent Peirani 11.03

L’Arsenal

Metz

Par Benjamin Bottemer Photo : Julian Benini

L’accordéoniste Vincent Peirani et le saxophoniste Christophe Panzani sont animés par le même goût des allers et retours musicaux, des mélanges et des expériences collectives. En mars, ils se sont retrouvés à l’occasion d’une résidence à l’Arsenal de Metz pour un projet hybride, mené par Christophe Panzani : le LARGE ensemble, qui convoque sur scène une quinzaine de musiciens au croisement de la musique classique et du jazz. Au côté du quintet originel issu du Pasta project fondé par Panzani, composé du guitariste Pierre Perchaud, du contrebassiste Bruno Schorp, du batteur Antoine Paganotti et de Vincent Peirani, on retrouve un ensemble de vents, le Arte combo, et un autre de cordes, le Quatuor Voce. Soit une machine musicale complexe, ici maniée avec délicatesse. Au sein du répertoire imaginé pour l’occasion, les compositions du saxophoniste croisent celles de Messiaen, Ravel, Debussy ou Satie, qui y apparaissent en voyageurs masqués. Sur la scène de l’institution messine, l’interprétation est commandée par la subtilité et la précision. « L’essence de ce projet est de mettre en évidence le fait que Maurice Ravel et Duke Ellington, Charlie Parker et Igor Stravinski étaient des contemporains : ils se connaissaient et se vouaient un intérêt et un respect réciproques, explique Christophe Panzani. C’est aussi la revendication de ma propre identité, faite des cultures jazz et classique mêlées. Contrairement à ce qui se dit dans les conservatoires, c’est un même langage. » Ce n’est pas Vincent Peirani qui dira le contraire : lui-même est issu de la musique classique, qu’il continue à pratiquer en tant que clarinettiste. « Les musiciens de jazz ont souvent joué, ou jouent encore, de la musique classique, mais l’inverse n’est pas forcément vrai. Peut-être car on leur impose une pression, un rendement... en tout cas, ça reste de la musique ; on peut être complémentaires. » Exigeant en termes d’écriture, le répertoire du LARGE ensemble laisse un peu de place à l’improvisation, selon les « directions » que chaque musicien peut prendre. On observe des échanges discrets, des espaces ménagés, parfois mêlés les uns aux autres, presque indécelables, mais le feeling est là. Les compositions de Panzani se déploient tranquillement, tandis que celles de quelques-uns des grands compositeurs du XXe siècle affleurent, sans être immédiatement reconnaissables. Entretenir le mystère fait également partie du charme de l’exercice... Il est aussi difficile de dresser le profil de ces deux-là que celui de Keyser Söze, le parrain maléfique du film Usual Suspects. Tentons le coup : pour Panzani, funk, musique brésilienne et africaine, hip-hop, l’aventure The Drops avec le guitariste Federico Casagrande, les brisures d’or fauve et les breakbeats du groupe The Thiefs... Le musicien multiplie les découvertes et les collaborations entre l’Europe et New York, étape majeure. Quant à Vincent Peirani, il a trimbalé sa grande carcasse du côté des musiques balkaniques, qu’il revisite aujourd’hui

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avec David Krakauer sur le dernier album du groupe électro-klezmer Anakronic. Il s’est illustré au sein d’un duo mémorable avec le légendaire Michel Portal, et avec le bouillant saxophoniste Émile Parisien, également membre de son Living Being quintet, un « laboratoire » qui offrira une prestation endiablée pour prolonger cette « Nuit du jazz » à l’Arsenal. « Avant, je faisais énormément de choses avec plein de monde, indique l’accordéoniste. J’ai appris à resserrer un peu : construire avec la famille et continuer à tenter des aventures fortes. C’est un équilibre. » Sideman et co-leader au sein de nombreuses formations, Christophe Panzani a mis du temps avant de se sentir l’âme d’un meneur et de proposer des projets à son nom. « Longtemps, je ne me suis pas senti légitime, puis m’affirmer est devenu une nécessité : en plus de l’enregistrement du LARGE ensemble ce soir, je vais sortir cette année un disque de duos avec des pianistes. J’ai trouvé une cohérence, des choses à apporter. » Estampillés « nouvelle scène jazz française », les deux jeunes musiciens continuent à inventer le langage d’une musique éternellement actuelle, un monde en expansion permanente dont l’esprit d’innovation n’a rien à envier aux musiques urbaines ou électroniques ; mieux, il se confond avec elles, s’en nourrit. « En termes de richesse et de diversité, on peut dire que la scène jazz se porte bien », avance Christophe Panzani. Sans métissage, point de salut ? La nouvelle scène initie-t-elle ainsi une évolution salutaire ? « Dans les esprits, le jazz a longtemps correspondu à quelque chose de précis, pourtant il a toujours été fait de mélanges : Dizzy Gillespie ou Charlie Parker en changeaient déjà les règles, note Vincent Peirani. Le jazz est comme nous : il s’inspire de son temps, de ce qu’il vit, de ce qu’il ressent, des histoires qu’il y a à raconter ici et maintenant. »


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Par Emmanuel Abela Photos : Pascal Bastien

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Femme totale À l’heure où l’on se met en quête de sens, Nancy Huston publie un roman et un recueil d’essais qui posent de manière directe les questions de notre temps : le sexe, la consommation, la servitude et la violence. Elle le fait avec des mots qui prennent corps. On a beau la connaître, l’émerveillement reste entier. Nancy Huston séduit au-delà de la séduction même, par son engagement et ce qu’elle affirme d’ellemême : une femme totale. Loin des bons sentiments, ses livres constituent les armes du combat qu’elle mène contre la veule satisfaction intellectuelle. En s’appuyant sur Romain Gary, elle le rappelle à l’envi : « Un livre qui n’est pas un geste politique n’est pas un bon roman ». À ce titre, Le Club des miracles relatifs, construit autour de la personnalité singulière de Varian MacLeod, un jeune homme doté d’une sensibilité rare, s’apparenterait presque à un manifeste tant il bouleverse les idées reçues. Et ce, jusque dans sa saisissante approche typographique : en effet, la diction heurtée du garçon – qu’on découvre dans toute sa féminité lue par Nancy Huston elle-même – nous vaut quelques décrochages visuels dans le livre, qui ne sont pas sans rappeler les audaces poétiques d’un certain E.E. Cummings lui-même. « Ça s’est imposé petit à petit, nous relate-t-elle. Je me suis rendu compte que je plaçais des grands blancs lorsque j’écrivais les passages dits par Varian. En les tapant, je me suis mise à créer ces espaces sur la feuille. » Et de nous montrer comment elle appuyait mécaniquement sur la barre d’espace pour créer sa langue propre. « La voix de Varian était dictée par mon corps. Elle passait à travers moi. » Lors d’une première lecture, en anglais, Nancy s’enquiert auprès de l’équipe éditoriale d’Actes Sud. « “Est-ce supportable ?”, aije demandé. Mon inquiétude, c’était que ça puisse devenir douloureux pour le lec-

teur. Je n’avais pas envie de me retrouver dans une sorte d’expérimentation formelle avec la posture de celle qui se situe du côté de l’avant-garde. » On suppose qu’elle a été confortée dans la démarche, même s’il est vrai que cet étonnant dispositif graphique n’est pas l’entrée la plus aisée dans l’ouvrage : la souffrance de Varian traverse les espaces entre les mots et l’absence de ponctuation, tout comme elle habite les ellipses qui naissent d’un découpage hautement méthodique des parties du livre numérotées de I à VII. Si la voix de Varian naît sur papier à travers le corps de Nancy, elle est reçue avec une irrésistible force charnelle. « Oui, l’écriture était très physique, parce que liée à la respiration. » Elle nous décrit des passages qu’elle lisait à voix haute, y compris dans leur version traduite en français. « Cette façon d’haleter manifeste la fragilité de Varian. Il est tout à fait incapable d’adopter la bonne respiration parce qu’il lui est impossible de faire un avec son corps. » Ces séparations graphiques, qui nous font vivre l’expérience de cette langue naissante et hésitante, nous plongent au cœur de la pensée de ce gamin en butte à la réalité des choses, les conditions de travail dans la province de l’Alberta, rebaptisée Terrebrute, les instants de torture mentale et physique qu’il subit avec une violence inouïe dans ce qui s’apparente à un temps d’après : d’aprèsl’homme, d’après la vie possible. Varian reçoit quelque chose d’irrationnel, comme s’il était connecté à quelque chose qui le dépasse ; il est une pleine conscience. Dans un passage très troublant, alors qu’il est en passe de subir des

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électrochocs, il s’extasie sur l’électricité : « C’est la puissance divine notre Graal indépassable Ce que Prométhée a dérobé à la foudre de Zeus ce n’est pas le feu mais l’électricité Elle est l’alpha et l’oméga de l’existence humaine sur Terre une métaphore pour toutes les formes de contact de circuit e t d e connexion. […] Tous les élans toutes les pulsations expulsions et impulsions d’un corps humain sont de l’électricité ». La jouissance ellemême appelée « élextase de l’autocir-

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cuit », est selon Varian, « notre joie secrète et permanente ». Comme on le constate, chaque espace entre les mots constitue un souffle poétique, cet instant ultime nécessaire à la réflexion ; il n’est révélateur d’aucun handicap, d’aucune folie, seulement d’un temps en suspension face à l’accélération dramatique des choses. Nancy Huston, qui a relevé « quelque chose de l’ordre de l’animalité dans la manière de nous réunir récemment », sous-entendu après les attentats, attend autre chose de nous que de nous dédouaner comme nous le faisons sans

cesse. Elle attend un sursaut d’humanité dans les relations que nous entretenons à l’autre. Ce niveau d’empathie doit nous construire, il est omniprésent dans les pages des Carnets de l’incarnation qu’elle a réunis dans l’intervalle de la publication de son roman. « Pendant deux ans, j’avais constitué un dossier que j’avais nommé Carnets incarnés », nous rappelle-t-elle. Dans ce dossier, bon nombre de textes publiés ces dernières années ici ou là, auxquels elle a décidé de rajouter pour la première fois des extraits de son propre journal. On lui rappelle que


bon nombre de ses titres, que ce soient des romans ou des essais, L’Empreinte de l’ange, Limbes / Limbo, Âmes et Corps, et ces Carnets de l’Incarnation, tout comme les relations quasi “mariales” qu’elle développe entre Varian et sa mère, Béatrix, constituent des références directes au christianisme. « Mes nombreux voyages, nous confie-t-elle avec un brin de gravité, m’ont conduite à découvrir tellement de possibilités autres de croire et d’être qu’il m’est bien sûr impossible d’affirmer que le christianisme constitue la seule ou la vraie manière. Par contre, je peux dire à quel point cela me définit et m’occupe. Je peux sincèrement affirmer, et de manière forcément subjective, que le message du Christ est l’un des plus beaux qui soit. » Lors de la belle rencontre publique qui a précédé l’entretien, elle avait rappelé à quel point Romain Gary avait insisté sur la part de féminité contenue dans le message chrétien initial. La sachant directe dans ses propos, serait-il possible qu’elle se cache derrière le personnage de Varian pour formuler des choses qu’elle n’oserait pas ellemême ? « Probablement, admet-elle. Il y a quelques années de cela, l’idée de se cacher derrière les personnages me semblait naïve. Mais plus le temps passe, plus je me convaincs de cela. » On lui rappelle qu’elle cite cette phrase de David Malouf « Je suis mon histoire ». Est-elle

son propre roman ? Est-elle Varian ? « À cette question, je ne peux pas formuler de réponse simple. Comme j’ai conçu le tout, il m’est impossible d’affirmer que je suis plutôt tel aspect ou tel personnage du roman. Varian n’a pas orchestré cela, c’est moi ! Il m’a simplement permis d’exprimer des choses que je n’exprime pas par ailleurs : la terreur face à la violence du monde, par exemple. » Cette terreur, Varian la manifeste également dans sa manière de consommer dans une scène marquante du livre : alors que son père vient de pêcher un gros poisson, le sentiment de mort envahit le garçon au point qu’il refuse de manger. La gêne du personnage a des répercussions jusque dans la relation qu’entretient Nancy elle-même à la nourriture. Désormais, la tentation de la bascule végétarienne est forte. « Cette idée n’apparaissait pas au départ du roman. C’est venu ainsi, et je ne peux que difficilement l’expliquer. C’est par l’intermédiaire de Varian que j’en suis arrivée à cette notion de végétarisme, que j’ai commencé à lire et à me documenter sur le sujet. J’en ai tellement appris sur les métiers de l’agro-alimentaire que j’ai cessé d’acheter de la viande en supermarché. Depuis Varian, je n’achète que des animaux locaux. Des animaux que j’aurais pu tuer moi-même, même si un problème se pose avec les poissons – la logique à tout cela n’est pas évidente quand on sait qu’ils sont

tués de manière tout aussi criminelle. » Dans ce cas-là, de son propre aveu, c’est bien Varian « qui exerce une influence sur [elle] ». Comme un étonnant retour des choses, au lieu d’inculquer ses propres convictions à son personnage, c’est lui qui finit par lui inculquer les siennes. Quand, en revanche, Varian aborde la question des femmes, c’est bien l’exaspération de Nancy Huston elle-même que l’on sent derrière son discours. « Il disjoncte face à certaines attitudes. » La position singulière du gamin entre en écho avec ce qu’elle écrit elle-même dans ses Carnets de l’Incarnation. En féministe convaincue, elle y interroge le fait de « naître fille devenir femme », mais aussi de « naître garçon devenir homme ». Elle revient par exemple sur la relation qui la lie à Annie Leclerc, auteure du livre Parole de femme publié en 1974. Dans le chapitre qu’elle lui consacre, elle écrit : « Chez moi, les mots ont peut-être toujours tenu lieu du corps de la mère, je me suis peut-être nourrie de cette absence, j’ai peut-être aimé les mots car immatériels comme elle… mais jamais auparavant ils n’avaient ainsi pris chair ». Les mots et le corps, encore… D’où l’affirmation de Varian : tout est corps. « Oui, tout est corps, confirme-t-elle, visiblement ravie qu’on ait pointé ce passage-là. L’esprit fait partie intégrante du corps, tout comme on peut affirmer que le corps fait partie de l’esprit. Dans les dix dernières années de ma vie, j’ai pris conscience que le “je” est une construction du cerveau. Ce “je” ne se maintient en place que quelques années, la majorité de la vie, mais pas toute la vie – ça n’est pas là quand on naît, ça n’est souvent plus là quand on s’en va –, mais cette manière de créer un “je” est visiblement ce qui a contribué à la survie de notre espèce. » Tout en sous-entendant de manière implicite que ce “je” met aujourd’hui l’espèce en danger, elle affirme avec une candeur désarmante que malgré les vives préoccupations qui sont les siennes, elle n’a jamais été aussi heureuse. En tant que femme, épouse et écrivain. Un bonheur auquel on aime se rattacher, comme la force d’une conviction intime. Nancy Huston, Le Club des miracles relatifs, Actes Sud ; Carnets de l’Incarnation, Leméac / Actes Sud

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Par Caroline Châtelet Photos : Renaud Monfourny

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Le bois de la mélancolie

Avec Le Bois dont les rêves sont faits, Claire Simon livre une pérégrination réaliste et sensible dans le bois de Vincennes. Rencontre.

Depuis ses débuts en 1976, Claire Simon construit une œuvre singulière. Singulière, oui, car qu’elle réalise des longs-métrages de fiction comme de documentaire – les frontières entre les deux étant volontiers gommées –, son cinéma est parcouru d’un effet de réel extrêmement cru. Avec son style direct, franc, elle donne à voir des vies atypiques (Sinon, oui, en 1997 ; Mimi, en 2003 ; Ça brûle, en 2006) ou filme de l’intérieur des lieux, s’intéressant aux multiples négociations et échanges qui s’y déroulent : une cour d’école maternelle dans Récréations (1992), un planning familial dans Les Bureaux de Dieu (2008), une PME dans Coûte que coûte (1995), la gare du Nord dans Gare du Nord et Géographie humaine (2013). Si sa crudité peut sembler parfois intrusive, comme lorsqu’elle raconte l’histoire d’amour de sa fille adolescente avec le fils du boulanger d’un village (800 km de différence/romance), elle participe aussi de l’effet saisissant de son cinéma. Après Gare du Nord, son nouveau film Le Bois dont les rêves sont faits se révèle plus doux, teinté de mélancolie. Dans ce documentaire, la réalisatrice part à la découverte du bois de Vincennes et s’intéresse à ses usages possibles. Elle suit les personnes qui y travaillent (prostituées comme salariés) ou s’y détendent et dessine une œuvre chorale, traversée des rapports que chacun – elle la première – entretient à l’enfance, à la nature et à la liberté.

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— Chacun fait l’expérience de son bois et l’invente… — Êtes-vous retournée au bois de Vincennes depuis la fin du tournage ? Hormis hier lors d’une visite organisée pour les journalistes, non. J’aime l’idée de pouvoir me perdre lorsque je vais en forêt et ce qui est compliqué maintenant au bois, c’est que je ne m’y perds pas. C’est aussi l’expérience de la réalisatrice : ayant beaucoup travaillé sur le montage, durant six mois, il faut que le bois reprenne dans mon affect le statut de lieu, qu’il soit autre chose que le sujet d’un film. Cette nécessité de se perdre est-elle importante dans votre travail ? Je crois, oui. Après c’est surtout une attitude qui consiste à être là, et à espérer que quelque chose surgisse. Arriver à y croire, être pleine du désir de découvrir une chose qui se construit à partir du lieu. Ce matin je revenais de Lille où avait lieu une avant-première du Bois dont les rêves sont faits et j’ai bu un café à la gare du Nord. Pour la première fois j’y ai retrouvé quelqu’un rencontré durant Gare du Nord. Hier, lors de la visite du bois de Vincennes organisée pour les journalistes, j’ai vu seulement les personnes qui le dirigent, et le type qui s’occupe des cochers et des chevaux de trait. Mais c’est très rare de retrouver quelqu’un là-bas, c’est immense, il y a énormément de personnes. Le film semble montrer comment chacun construit son territoire au sein de cet espace … Chacun fait l’expérience de son bois et l’invente. Pour le peintre, par exemple, le bois c’est ce petit carrefour avec la rivière, et je pense qu’il ne va jamais nulle part ailleurs. Il fait sa mise en scène de lui, grand peintre, en train de réaliser un petit tableau sur un chevalet, avec tous ses tubes de couleurs. Il dit ne pas avoir de personnalité, ne pas être un grand artiste, mais il joue à Paul Gauguin. Je trouve ça magnifique, c’est un spectacle et à la fois c’est un acte. Lorsqu’on le voit c’est très impressionnant, on a vraiment le sentiment de découvrir un peintre du début du XXe siècle, avec son atelier dans la forêt.

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« Chacun fait l’expérience de son bois et l’invente » : le pressentiez-vous ou l’avez-vous découvert ? Les deux, un peu. Si on prend les aéromodélistes, ils ne connaissent du bois que la plaine où ils font voler leurs avions, tandis que les cyclistes ne connaissent que la boucle. Pour chacun c’est très lié à une activité, ils aiment le lieu comme ils aiment ce qu’ils y font. Ce qui m’intéresse c’est la puissance créatrice des gens, comment chacun invente une histoire, un système pour être bien, pour faire ce qu’il aime. Vous dites ne pas aimer écrire les projets de vos films. Pourquoi ? C’est bête. On est obligé de le faire pour demander de l’argent, mais dans le cinéma je trouve qu’en écrivant, parfois, on se trompe. Ça ne sert à rien d’écrire un projet sur la réalité. Ou il faut y arriver sans que ce ne soit jamais un programme, pour que le film puisse exister au moment où il se fait. C’est le plus important. C’est comme si on demandait à un peintre d’écrire avant de réaliser un tableau. Bien sûr qu’il en a l’idée au préalable, mais il y a des choses qui se dessinent au fur et à mesure du travail. Quelles choses se sont « dessinées au fur et à mesure » pour Le Bois dont les rêves sont faits ? C’est difficile de répondre rétrospectivement, je ne théorise pas. Ce qui est certain c’est que peu à peu et alors que je n’en avais pas cette idée précise, je me suis mise à parler avec les gens, et ce dialogue est devenu une forme. Ce qui m’a frappée également, c’est que parmi les personnes qui y sont employées, je ne pouvais filmer que les chefs. Je sentais que les cantonniers, les employés – qui ont comme référence leur supérieur, l’idée d’être contrôlés, surveillés –, étaient contraints d’être là. Filmant exclusivement des gens qui ont choisi d’y venir, qui sont dans une position de liberté, la parole de ces employés devenait impossible dans le film. Elle le détruisait d’une certaine manière, et détruisait aussi l’idée de plaisir et de volonté d’aller et venir librement dans ce lieu.

Le film débute par une voix-off, la vôtre, évoquant un rapport à la nature, à l’enfance, à l’acquis et à la perte très mélancolique … C’est quand même un lieu où les personnes qui y viennent ne sont pas originaires de la ville. Ils retrouvent là leur pays d’origine, d’enfance. En même temps, il y a aussi l’idée d’un paradis inventé : les contes se passent souvent à la campagne, dans la forêt, et c’est dans ces espaces que nous imaginons généralement le paradis. Mais la campagne, en réalité, c’est l’agriculture et les forêts et mis à part les bois balisés pour les touristes, ces derniers sont difficiles d’accès. Ayant grandi dans un village je le sais très bien, on ne peut aller se promener que si ça a été pensé. Au bois, l’accès est facile parce qu’il est fabriqué. Et il y a forcément de la mélancolie, un rapport à un passé perdu dans la promenade. Le Bois s’ouvre sur une citation du sonnet Correspondances de Charles Baudelaire. Que dit-elle de ce projet ? C’est le programme du film, ma note d’intention. Quand on fait un film un peu inhabituel – et souvent les documentaires au cinéma le sont un peu – à un moment il faut dire au spectateur ce qu’il va voir, qu’il sache dans quel registre il est tombé. Qu’il ne se dise pas « ah, c’est un film fantastique » quand il s’agit d’un western et qu’il ait, par cette connaissance, une possibilité de plaisir. Le film devait initialement s’intituler « le bien ». Pourquoi ce changement ? J’étais du côté d’un souverain bien, de ce que chacun invente, mais comme la majorité des gens ont une vision moralisatrice, chrétienne, qui associe l’idée de bien à la morale, j’ai arrêté de le dire. Pour moi le bien est philosophique, il renvoie à l’idée que chacun ne tend pas seulement vers le bien-être, le plaisir, mais vers ce en quoi il croit. Les gens viennent se promener au bois de Vincennes parce que c’est un endroit beau, avec de la nature, des arbres, de l’herbe. A priori tout ce qui s’y passe relève du bien, c’est un lieu consacré à ce qui est positif.


Quel est le chemin qui vous a menée de la gare du Nord au bois de Vincennes ? C’est l’enfer et le paradis. Je n’en pouvais plus de la porte de l’enfer, de ce monde. D’une certaine façon la gare du Nord c’est la ville au maximum. Un million de personnes transitent quotidiennement là, uniquement dans le minéral. C’est magnifique mais c’est épuisant, c’est une folie de rester dans cette foule qui bouge. Après, on a toujours le sentiment que les lieux vous échappent, même s’ils ne bougent pas et cela demande un acharnement de mon désir, qui ne doit jamais fléchir. Vous dites que le propre du documentaire est d’avoir une idée et d’improviser. Est-ce pour cela que vous allez plus souvent vers le documentaire ? Sans doute, mais c’est aussi une question économique. Faire un film demande beaucoup d’efforts, et le fait d’attendre de pouvoir le réaliser est très déstabilisant. La fiction est plus industrielle, il y a des méthodes, on collabore avec un plus grand nombre de personnes, ce qui induit toute une façon de travailler. Faire évoluer ces habitudes demande énormément d’énergie. S’il est très difficile également de réunir de l’argent dans le documentaire, on est souvent plus libre. Pour Gare du Nord, parfois nous étions trente et nous avons tourné avec autant de facilité que si nous étions quatre. Mais j’ai pu le faire parce que j’avais beaucoup préparé. Je connaissais parfaitement la gare et cela ne me faisait pas peur. Après, ça dépend… Je m’interroge

énormément sur ce qu’est une histoire et parfois la réponse est documentaire, parfois cela passe par la fiction. Lors d’un échange avec l’autrice Annie Ernaux, vous dites que la honte était le moteur de Récréation et de 800 km de différence/Romance. Quels seraient les moteurs de vos autres films ? C’est difficile… Ce sont des choses intimes, un mélange de questionnement formel et de réalité émotionnelle. Je ne pourrais pas dire que Le Bois dont les rêves sont faits a pour moteur la honte. Je sais que si j’ai fait ce film, c’est parce que j’ai grandi à la campagne. D’une certaine façon, le bois de la ville est un peu un récit du temps qui a passé entre mon enfance à la campagne et la fiction qu’il en reste quand je vais au bois. Mais je suis loin d’être la seule dans ce cas. Pour Les Bureaux de Dieu, ce sont de façon extrêmement masquée des choses de ma vie, que je partage avec d’autres. Au planning familial, on assiste à différentes étapes de la vie d’une femme. Récréation, c’est particulier, car la honte est une chose très forte quand on est enfant, dans la cour d’école. Si la cour de récréation est un endroit pour être libre, se confronter entre égaux, entre semblables, il n’est pas dit – comme pour le bois – que ce qu’on va y faire est bien. Pour Gare du Nord, j’avais la vision d’une sphère : comme si le monde était une sphère tournant lentement et à laquelle plein de personnes s’accrochent en tentant de ne pas tomber. Concernant Ça brûle, qui est aussi un film forestier, il y avait l’idée d’un monde. Enfant,

dans le Var, le monde m’apparaissait comme quelque chose de rond, avec la campagne, la forêt, le village et le reste du grand monde loin. C’est une espèce de cercle, une cosmogonie, et Ça brûle raconte quelque chose de cet espace-là. Annie Ernaux dit chercher dans ses récits à atteindre le réel. Pourriez-vous reprendre cette idée à votre compte ? Oui, mais dans le sens où le réel est quelque chose qui est construit. C’est pour cela qu’elle parle de « chercher à atteindre », ce n’est pas donné. Rien ne l’est. C’est comme lorsque les gens disent « vous avez planté votre caméra » : on ne plante rien… Toujours à Annie Ernaux, vous déclariez : « Pour moi, le côté politique, c’est le côté “ici et maintenant”, (…) je parle de ce dont je peux avoir la prétention de rendre compte. » J’ai toujours filmé ce qui est proche de moi en essayant de regarder cela de façon plus lointaine. C’est peut-être un principe très fictionnel finalement, dans le sens où les journalistes se déplacent, les romanciers moins. Je pars d’où je suis, j’ouvre la porte en bas de chez moi et regarde tout ce que je peux filmer à partir de ce point. Des femmes anthropologues ont mené il y a plusieurs années une enquête sur un village près de Lyon, s’intéressant aux relations au sein de ce lieu. Je me suis identifiée à ce mouvement qui considère qu’observer ce qui se trouve autour de nous peut permettre de dessiner un bout du monde. J’ai aussi une position plus picturale, que j’ai essayé de défendre lorsque j’ai fait 800 km de différence/Romance. Cela consiste à considérer que le sujet n’est pas ma fille mais une jeune fille. Nombre de peintres ont fait cela, s’intéressant à ce qui est proche, domestique, etc., et disant que c’était un tableau de la vie européenne. Il y a dans le cinéma documentaire quelque chose de proche de la peinture, qui est devenue à un moment documentaire. Cela consiste à partir de ce qu’on connaît du particulier et à le rendre universel. On peut considérer que c’est politiquement peut-être un peu douteux, mais ça a le mérite d’être plus sincère. LE BOIS DONT LES REVES SONT FAITS www.clairesimon.fr

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Par Caroline Châtelet

Ville d’artifices Rencontre avec Hélène Gaudy autour d’Une Île, une forteresse, essai sur Terezín – anciennement, Theresienstadt –, ville transformée en camp de concentration par les nazis.

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Des enfants juifs à Theresienstadt durant une inspection de la Croix Rouge internationale le 23 juin 1944. © USHMM

Dans la préface d’America publié chez Médiapop (qui édite Novo), on peut lire : « On dirait que les photos d’Ayline Olukman ont été prises exactement là, dans cet instant de bascule entre le moment où l’on imagine un lieu, celui où on le découvre et celui où l’on s’apprête, déjà, à le perdre. » Le rapport entre un ouvrage de photographies des États-Unis et un livre sur Terezín, en République Tchèque ? C’est que la préface du premier, tout comme l’intégralité du second, sont signés d’Hélène Gaudy. Pour autant, c’est bien Une Île, une forteresse, essai stimulant aux multiples ramifications sur la ville forteresse construite à la fin du XVIIIe – alors en territoire allemand, d’où Theresienstadt – qui nous intéresse ici. Pourquoi, dans ce cas, ramener la citation concernant un travail de photographe ? Parce que la question soulevée par Hélène Gaudy de la perception d’un lieu entre imaginaire et réalité, fantasmes et histoire, traverse tout l’ouvrage. Convertie durant la Seconde Guerre mondiale en ghetto et en camp de concentration de Juifs tchèques, allemands et autrichiens, Theresienstadt a été pensée comme une ville modèle par les nazis. Auscultant au présent l’horreur du système concentrationnaire et la mystification l’entourant, Hélène Gaudy mêle les regards et les voix. Dans une forme fragmentaire où s’articulent témoignages, récits, références, époques et lieux, Une Île, une forteresse rend compte de l’aspect insaisissable et ambigu d’une ville aujourd’hui calcifiée, et qui paradoxalement ne cesse de se dérober.

Comment avez-vous découvert Terezín ? En lisant Austerlitz de l’auteur allemand W.G. Sebald. C’est également le premier ouvrage qui m’a fait ressentir la Seconde Guerre mondiale de manière plus proche. Jusque-là, j’avais le sentiment que cette histoire étudiée à l’école demeurait très lointaine. Non seulement Austerlitz a été à l’origine de ma réflexion sur Terezín – alors qu’il en parle assez peu –, mais aussi de tout ce que je raconte sur la reconstitution des lieux de mémoire. Ce livre laisse une place au vide, au blanc, à tout ce qu’on ignore de ces événements et il nous les fait ressentir. Cela m’a donné envie d’aller voir la ville. Me trouvant à côté de Prague, je m’y suis rendue. À partir de là, j’ai voulu en découvrir davantage, voir ce qu’il y avait derrière l’impression de désœuvrement, d’étrangeté que la ville procure ; dépasser les sensations – liées à son histoire – que j’en avais. Quelque chose était là, qui ne passait pas, et j’ai eu besoin d’y revenir pour comprendre pourquoi.

Qu’est-ce qui précisément dans Austerlitz vous a rapprochée de cette histoire ? Le fait que ce soit un récit distancié m’a vraiment bouleversée. Le genre d’entreprise de reconstitution – comme ce que fait Spielberg, par exemple – me garde à distance, je n’arrive pas à ressentir de l’émotion quand tout est fait pour me mettre à la place des gens. C’est artificiel. W.G. Sebald, au contraire, prend un personnage ignorant de son passé et qui peu à peu avec ces manques remonte le fil, sans tenter de combler les trous de l’histoire. W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec m’a également accompagnée durant ces quatre années où je travaillais sur Terezín. Perec a perdu ses deux parents durant la Seconde Guerre mondiale et son livre tourne autour d’une amnésie, d’un blocage sur cette période et sur l’enfance. Il explique comment il construit du récit pour essayer de substituer à son ignorance une histoire. Comment les gens racontent ? Que se passe-t-il lorsqu’ils n’arrivent pas à parler ? Que se passet-il autour de ce qui échappe aux récits historiques, officiels, et se produit dans les marges, les blancs ? Voilà ce que j’ai tenté de trouver. À quel moment y êtes-vous retournée ? J’avais déjà écrit les trois quarts du livre et savais qu’il me manquait l’approche quotidienne, l’arpentage, la marche dans la ville. Voulant qu’il y ait une présence du présent, j’avais besoin d’éprouver le fait d’y marcher, d’être simplement là dans ces rues, de m’y promener, de discuter avec les habitants. Je souhaitais comprendre ce que c’est que la banalité d’y vivre, saisir quelles formes de vies différentes produit cette histoire. Qu’y avez-vous découvert alors ? D’abord, grâce à une interprète qui m’a permis de communiquer, j’ai pu rentrer dans les maisons, parler aux gens, accéder à quelque chose de complètement différent de ce que je percevais seule. J’ai vraiment expérimenté le fait que si les sentiments, les impressions sur les lieux sont dans une forme de justesse, souvent, dès qu’on cherche à les connecter à une histoire et à comprendre leur origine, on se trompe. Audelà de ce que la parole a pu me révéler, j’ai appris des faits concrets : cette ville

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étant un lieu de mémoire, il n’est pas possible d’y construire, ce qui explique le manque de logements et les difficultés des jeunes à trouver du travail. Tout cela produit une vie au ralenti. Pourquoi avoir élargi votre récit à d’autres lieux que Terezín ? Pour deux raisons, l’une littéraire, l’autre historique. Littérairement, je suis sensible dans mon travail au fait que des lieux en appellent d’autres. Voir ce qu’un paysage, une atmosphère, peut évoquer est un processus que je retrouve dans l’écriture. Pour ce sujet, Terezín est aussi un espace emblématique, un nœud qui mène dans nombre de directions. Il y a beaucoup de rapprochements avec d’autres lieux que la ville appelle et la promenade à Terezín s’est faite ainsi. Historiquement, comme c’était un camp de transit, une étape dans le processus de la solution finale, on ne peut pas parler de Terezín sans citer Auschwitz, où la plupart des personnes internées à Terezín sont mortes ; ni sans évoquer Prague, dont la majorité étaient originaires.

Des Juifs hollandais arrivant à Theresienstadt. Photo Ivan V. Frich © USHMM

— Quelque chose était là, qui ne passait pas, et j’ai eu besoin d’y revenir pour comprendre pourquoi. —

À quel moment Drancy est-elle apparue ? Assez tôt. J’avais commencé à écrire depuis quelques mois, lorsque j’y ai obtenu une résidence. Lors de ma demande au département de la Seine-Saint-Denis, j’ai évoqué le projet de livre en cours ainsi que mon souhait de découvrir des lieux ayant une histoire assez proche de Terezín. Évidemment Drancy n’est pas Terezín, mais la ville a été un grand centre d’internement et elle est aujourd’hui occupée majoritairement par des populations précaires, vivant là par la force des choses. Cette résidence m’a permis de mener un travail sur le terrain au quotidien impossible à Terezín, d’avoir une approche sur le long terme, et de créer des ponts entre différents lieux.

pas écrire un roman, ni me laisser emporter par sa dimension mensongère. Je cherchais une forme correspondant au regard que je souhaitais poser sur elle. J’ai confronté tous les regards sur cet endroit (des habitants, des survivants, des historiens, des guides) et c’est en les mêlant que j’ai commencé à en entendre quelque chose. Le texte est donc fait de fragments que j’ai déplacés, travaillés comme un collage d’images jusqu’à obtenir une combinaison offrant la vision d’ensemble qui me semblait la plus juste. Mais je me suis rendue compte au fil de l’écriture que tout en cherchant une justesse, je produisais un récit subjectif fait d’interprétations, de montage. Je n’avais écrit jusque-là que des romans, et cette forme d’écrit à la première personne, tout comme la dimension fragmentaire, kaléidoscopique, sont deux choses nouvelles pour moi – en tous les cas sur des textes longs.

Il est dit dans votre biographie que vous vous intéressez notamment à la façon dont les lieux influencent un récit. Quelle structure, quel(s) récit(s), ce lieu a-t-il produit ? En tant que lieu emblématique de la Seconde Guerre mondiale, Terezín a suscité des récits avec de multiples interprétations. La ville ayant déjà été beaucoup mise en fiction, je ne voulais

Que permet l’utilisation de la première personne ? Le livre étant constitué de fragments et de détours, il fallait un fil conducteur, une voix qui relie tout cela et emmène le lecteur. Je ne suis pas historienne et n’ai ni la prétention, ni le désir d’écrire une somme historique sur la ville. Avec la première personne j’ai pu assumer que le « je » de la narratrice est un regard subjectif sur une ville, au même titre que la parole des autres personnes réunies. Aucune ne détient « la » vérité, mais toutes ensemble elles finissent par donner un aperçu sur cet endroit.

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— On a fait passer cette ville pour ce qu’elle n’était pas. — Cette question de la mystification, du vrai et du faux revient très souvent … C’est cela aussi qui m’avait intéressée dans le livre de Sebald. Lui parle beaucoup du film de propagande réalisé par les nazis, Le Führer offre une ville aux Juifs, de cette opération d’embellissement visant à faire croire à un lieu idyllique où les Juifs vivraient tranquillement. Alors que la majorité vont y mourir ou de là, être transférés vers un camp à l’Est. C’est une telle énormité cette mystification, c’est difficile à appréhender. Terezín est un peu emblématique de l’effort de dissimulation – toute relative – dans le projet nazi, et qui a rendu l’hypocrisie possible, permettant aux alliés de faire semblant de ne pas savoir. Ce mensonge s’incarnait physiquement dans l’espace : en installant des panneaux, en repeignant les façades, en construisant des jardins d’enfant, on a fait passer cette ville pour ce qu’elle n’était pas. Outre cette aberration, ce qui m’a intéressée est comment est-il possible de vivre aujourd’hui une existence quotidienne, banale dans un tel endroit ? Quelle est l’origine du titre Une Île, une forteresse ? Je voulais qu’on sache dès le titre qu’il ne s’agit pas d’un livre d’histoire et qu’on sente également la dimension d’appréhension de l’espace. Cette idée d’île est fondamentale – le mot revient souvent, dans les fictions comme dans les témoignages – et les survivants emploient ce terme. Terezín est un lieu qui les a coupés du monde extérieur et qui, même maintenant, a cette dimension d’isolat. La notion de forteresse aussi est importante, puisque c’est une ville construite au départ pour protéger et qui au final enferme. Le rapport île/ forteresse renvoie à l’emprisonnement, mais aussi à la notion de microcosme, avec toute la vie culturelle qui s’est créée. Ces deux motifs m’ont semblé intéressants, ils parlent de Terezín mais pas seulement. Ils résonnent avec le fait que l’Europe se referme, se protège de l’extérieur et que plus elle le fait, plus elle se sclérose.

Quelle place occupe ce livre dans votre parcours ? Il est encore un peu tôt pour l’affirmer… Néanmoins, je vois déjà sur les projets que je suis en train d’initier que cela a changé ma manière de travailler. Ce livre est une balise, il constitue à plusieurs égards une rupture avec ce que j’ai fait avant. Même si je travaille depuis mon premier roman les questions de la perception et de la compréhension d’un lieu à travers l’image, la mémoire, les souvenirs des autres, cela se retrouve beaucoup plus concrètement ici. C’est la première fois que je m’intéresse à un lieu existant, en essayant de prendre en compte ses habitants, sa réalité effective. Après, il m’est difficile de savoir ce qu’il va produire. On verra. Mais le fait de composer avec la langue des autres, la langue des archives, de prendre en compte des éléments extérieurs pour les incorporer dans le texte m’a passionnée et va continuer à me travailler. Comment votre formation de plasticienne structure-t-elle votre rapport à l’écriture ? Sur plusieurs aspects. Il y a déjà le rapport à l’image qui est très fort. Sur Terezín, par exemple, c’est flagrant, je parle beaucoup d’images, de représentations de cette ville. Il y a une alternance dès le début entre ce qu’on peut appréhender de la ville quand on a le nez dedans et ce qu’on en voit dans les photographies, les films, les cartes. Ce changement de focale parcourt le livre, au même titre que la multiplication des points de vue de personnes. On travaille beaucoup en école d’art sur comment raconter, agencer les éléments, quelles structures choisir. Cela m’a appris à voir le récit littéraire, le roman, pas uniquement comme un récit mais comme un projet. Georges Perec (qui a influencé nombre de plasticiens) a ce rapport à l’écriture qui ne consiste pas uniquement à raconter une histoire, mais à trouver une forme prenant en compte l’histoire, l’espace et les éléments extérieurs au récit linéaire.

Vous êtes membre du collectif Inculte, qui a animé pendant dix ans la maison d’édition éponyme – cette dernière ayant démarré en 2015 une aventure sous une structure renouvelée. Comment définiriez-vous la ligne d’Inculte ? C’est une question difficile, chaque membre du collectif aurait une réponse propre… et puis il n’y a pas une ligne éditoriale stricte, plutôt un certain nombre de points communs. Inculte publie souvent des livres ayant un rapport étroit à l’espace, l’histoire, le paysage. Même si évidemment nous ne sommes pas les seuls dans ce cas, les textes font rentrer des choses dans la littérature qui a priori lui sont extérieures. Beaucoup d’ouvrages portent sur des lieux, des périodes historiques, des images et croisent ces différents éléments. Après plus qu’une ligne, ce sont la langue, l’écriture, la singularité du projet qui priment. Ce collectif permet-il de défendre un autre rapport au monde de l’édition ? Sans avoir jamais revendiqué quoi que ce soit, modestement nous constatons que cela change pas mal de choses. Avoir un collectif amène une forme de cohésion, permet de ne pas être seuls, d’initier plus facilement des projets. Cela crée un autre rapport aux textes. Après nous écrivons tous des choses très différentes, il n’y a pas « d’école inculte » avec des règles. Chacun a son propre espace d’écriture, avec souvent son éditeur à côté. Mais c’est aussi un endroit où l’on peut expérimenter des choses. Je pense que si je n’avais pas écrit des textes hybrides dans la revue Inculte, je n’aurais pas pu produire ce livre sur Terezín. UNE ÎLE, UNE FORTERESSE, Hélène Gaudy, éditions Inculte www.inculte.fr

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Par Marie Bohner Photos : Henri Vogt

Cadettes Pour sa première saison, Stanislas Nordey a lancé un défi de taille à Mathilde Delahaye et Maëlle Dequiedt, deux jeunes élèves en mise en scène de l’école du TNS : monter une forme légère et tout terrain avec des comédiens professionnels pour faire une tournée itinérante en Alsace. Après 10 jours de terrain, retours sur expérience. Mathilde Delahaye

C’est la fin de vos tournées respectives sur le territoire. Qu’est-ce que cette expérience vous a appris ? Mathilde Delahaye : Le meilleur comme le pire ! Passer d’une longue période de repérage de paysages et de rencontres au réel de la tournée : les joies, les villages très accueillants, les déconvenues, qu’elles soient météorologiques [les 3 dernières représentations ont été annulées pour cause d’intempéries, ndlr], ou alors quand les gens ne sont pas au rendezvous... Maëlle Dequiedt : Ce que j’ai découvert, c’est le rapport au public, qui est différent d’un spectacle qu’on pourrait jouer ici [au TNS, ndlr] où les gens viennent par habitude, de leur propre gré. Bien sûr, on ne les forçait pas à venir sur la tournée mais il y avait quelque chose de particulier au fait de venir s’installer dans leurs endroits à eux, salle polyvalente ou collège. Une rencontre après le spectacle est devenue nécessaire, parce que c’était trop étrange de s’installer, de jouer et de repartir.

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Comment est-ce que vous vous y êtes prises pour le repérage des lieux ? M. Delahaye : 3 mois et demi en Kangoo labellisée TNS, avec la scénographe. Nous avions plus d’un objectif : chercher des paysages selon des critères définis, des bords de villes hybrides ; la découverte du territoire alsacien que nous ne connaissions pas – il était temps après 2 ans et demi de formation ici – ; et enfin une connaissance plus patrimoniale, mémorielle : suivre la route des Cadets de Michel Saint-Denis [cet itinéraire, entre Bas-Rhin et Haut-Rhin avait été établi une première fois en 1956 pour 13 représentations données par les élèves de la Comédie de l’Est. Directeur de la Comédie de l’Est dès 1953, Michel Saint-Denis crée l’école du TNS qu’il animera jusqu’en 1957, ndlr], à la demande de Stanislas Nordey. M. Dequiedt : Nous avons construit le parcours sur la diversité des lieux avec les relations publiques du TNS. Nous avons donc joué dans une prison, un collège, un centre social, une salle polyvalente à la campagne. Nous voulions installer le théâtre dans des lieux pas faits pour ça. Comment avez-vous, chacune, choisi le texte et l’équipe pour ces projets ? M. Dequiedt : J’ai choisi Aux Bois de Claudine Galea puisqu’il y avait le fonds universellement connu du Petit Chaperon rouge. Le texte est très déroutant. La vivacité de cette langue et la réactualisation du conte m’ont interpellée. M. Delahaye : J’avais l’idée d’un harangueur, d’une figure comme Diogène le cynique : un homme qui parle de la société mais qui vit en dehors. J’ai choisi un montage de différents textes de Charles Pennequin, qui appartient au mouvement


Maëlle Dequiedt

de la poésie sonore. Quand on décide de sortir, ce type de langue fonctionne. Elle est faite pour être mâchée, parlée, criée. Pennequin dit que c’est une écriture qui a « l’obsession du physique ». Heureusement l’acteur a un micro hf ! On peut entendre sa voix à 500 m. On oscille entre moments intérieurs, comme si on avait accès à la pensée du personnage, et moments théâtraux, avec des adresses directes au public, de l’ordre de la harangue politique. Cet auteur est obsédé du siècle ! [Rires] Concernant l’équipe, cela fait 3 ans qu’on travaille de façon indépendante, comme une petite troupe de création. Nous avons tout ce qu’il nous faut, scénographes, régisseurs, 12 acteurs merveilleux. C’était la première fois qu’on change un peu de famille en travaillant avec des comédiens professionnels ! M. Dequiedt : Cela m’a vraiment déplacée par rapport à la complicité naturelle que nous avons avec notre groupe, avec lequel les choses vont vite. Là, tout d’un coup, on repart un peu à zéro, à l’endroit des acteurs en tout cas. Pensez-vous que les projets que vous avez choisis sont spécifiquement reliés au territoire que vous avez trouvé ici ? M. Dequiedt : Je ne me suis pas demandée ce qui allait plaire aux Alsaciens. En revanche, nous avons senti une résonance très forte au collège : cette adolescence [du spectacle, ndlr] parle aux adolescents. Le collège était à la Meinau, dans un quartier pas favorisé : on sentait dans les classes des rapports garçons-filles problématiques. Il y a avait donc des enjeux qui croisaient la pièce. La pièce parle d’un bois – un bord de ville aussi d’ailleurs – très urbain, une no-go zone : ça aussi ça résonnait fort à la Meinau.

M. Delahaye : C’est une question que je me suis posée pendant les repérages. Je crois que le poème est universel : on ne s’adresse pas plus aux Alsaciens qu’aux Niçois, tant mieux si on n’adapte pas son propos poétique en fonction des interlocuteurs. En revanche, j’ai été très intéressée par ce geste politique des Cadets, par ce qui restait du rapport d’une grosse maison comme le TNS à son territoire. Il n’en reste pas grand chose. Quelque chose a été perdu depuis les années 70, à cause des options politiques prises par les directeurs du théâtre. Quand on s’éloigne de Strasbourg, les gens pensent que nous sommes dans un bunker au TNS. Pour moi, ce trajet qui a commencé avec les repérages et qui se termine sous la pluie, c’est l’histoire d’une prise de conscience, de où on est quand on crée. Il faut travailler, avec les relations publiques, sur les frontières mentales, sociales et géographiques. C’est malheureux quand on fait l’effort de se déplacer et que la frontière géographique se déplace avec nous. C’est une désillusion, mais joyeuse : cela veut dire qu’il y a un immense chantier à mener. Au Bois, d’après Claudine Galea, mise en scène et adaptation Maëlle Dequiedt Babil au bord des villes, d’après les textes de Charles Pennequin, mise en scène Mathilde Delahaye

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Moondog, ĂŞtre polymorphe 64


Par Benjamin Bottemer Photo : Loïc Lostanlen

Personnage fascinant, icône beat malgré lui, compositeur à l’approche unique, Louis Thomas Hardin a.k.a Moondog aurait eu 100 ans cette année. L’occasion de revenir, au côté de son biographe Amaury Cornut, sur le parcours de cet « inconnu légendaire » qui a marqué plusieurs générations d’artistes. Imaginez un géant aveugle, vêtu en viking, dispensant la bonne parole dans les rues de New York, jouant d’instruments qu’il inventait lui-même, déclamant des poèmes avec Allen Ginsberg, jammant avec Dizzy Gillespie et Charlie Parker, influençant Bob Dylan et Janis Joplin, fascinant Leonard Bernstein et Igor Stravinski tout en étant capable de diriger un orchestre philharmonique. Moondog, c’est tout cela et plus encore. Né en 1916 dans le Kansas, Louis Thomas Hardin découvre dès sa plus tendre enfance la musique des natifs américains via son père, qui travaille dans une réserve indienne. Ces contacts lui inspireront un goût pour les rythmes tribaux et les motifs répétitifs, mais il explorera tout aussi bien la musique de Bach, Hayden et Wagner, les mythologies nordiques et germaniques, imaginant un répertoire au croisement de la musique classique, ancienne et jazz. « Dès les années 50, il avait déjà toute sa musique en tête ; il ne fera que la développer par la suite, explique Amaury Cornut, auteur d’une biographie de Moondog et directeur artistique de l’ensemble Minisym, qui interprète ses compositions. Il a toujours eu la volonté de créer un répertoire et de le transmettre, même s’il n’appréciait pas vraiment les réappropriations qui en étaient faites ». Lorsqu’il débarque à New York en 1943, Moondog préfère s’installer dans la rue et économiser pour éditer ses partitions, qu’il vend aux passants. À ce jour, il reste très difficile de se procurer son œuvre écrite, ce qui ouvre la voix à des musiciens qui en livrent leurs propres interprétations. « Sa musique respire la liberté mais reste très stricte. Il a été le premier à effectuer un véritable métissage entre classique, jazz et percussions du monde, il faisait la navette entre le XXe et le XVIIe siècle, avec des incursions dans la musique ancienne, d’une manière unique. » La plus célèbre de ses compositions est sans doute Bird’s Lament et sa version remixée par le DJ Mr Scruff, bien des années après All is loveliness repris par Janis Joplin. Bird’s Lament est un hommage de Moondog à Charlie Parker, composé après la mort de ce dernier alors que Bird et le Viking de la Sixième avenue devaient enregistrer ensemble. Les motifs proches de la musique de transe et de la musique tribale tracés par Moondog ont inspiré tout un pan de la musique répétitive moderne, celle de Steve Reich et Philip

Glass notamment. « En 1949, il enregistrait déjà des mélodies qui préfiguraient la musique répétitive de Glass et Reich, même si Moondog rejetait ce terme. Moondog, qui créait une musique à la fois savante, complexe et très accessible, était comme un père pour eux. » Avant de connaître un début de notoriété à travers les premiers articles de presse qui lui sont consacrés et quelques enregistrements sur un petit label new-yorkais, Moondog fréquentait le Carnegie Hall, avec la bienveillance d’Artur Rodzinski et Leonard Bernstein, qui lui appris à diriger un orchestre. Pur autodidacte, il composait aussi bien de petits rythmes qu’il jouait dans les rues sur des instruments de sa fabrication, comme les percussions triangulaires Trimba ou l’instrument à cordes Oo, que des pièces orchestrales. L’ambition était là, seuls les moyens manquaient. « Les musiciens classiques étaient déstabilisés face à Moondog : jouer un seul « ré » pendant cinq minutes, c’était difficile pour un musicien formé dans les conservatoires ! » Outre son aura indéniable au sein du mouvement beat et de la sphère jazz, sa notoriété atteindra son sommet à la fin des années 60, lorsqu’il est repéré par la Columbia : Moondog sortira deux disques sur la major en 1969 et 1971, ses enregistrements les plus répandus à ce jour. Il entame ensuite l’écriture de The Creation, œuvre pharaonique qui compte d’abord une seule symphonie de mille mouvements nécessitant quatre chefs d’orchestre pour la jouer, avant que Moondog n’y décèle un « code » derrière les harmoniques, un schéma issu d’une lecture quasi-mystique, proche de la vibration de la nature, qui est au cœur de la vision de l’artiste. On recense aujourd’hui neuf pièces portant le nom The Creation. Après cette expérience, il se rend en Allemagne en 1974, lui qui s’est toujours vu comme « un européen en exil ». Il y côtoiera notamment Jean-Jacques Lemêtre, compositeur pour le Cirque du Soleil d’Ariane Mnouchkine. Après des débuts difficiles, Moondog enchaînera les concerts avec orchestres partout en Europe, ce qui lui permet de réaliser pleinement l’une de ses ambitions premières. Après un bref retour aux États-Unis, Louis T. Hardin s’éteindra à Münster le 8 septembre 1999. « Moondog reste un inconnu légendaire, que tout le monde connaît sans le connaître, résume Amaury Cornut. Sa musique, son image et sa pensée fascinent : il a créé des passerelles entre les genres, a été à la source d’une partie de l’œuvre d’artistes d’hier et d’aujourd’hui. Quand j’ai commencé à découvrir son travail, j’avais l’impression qu’il y avait plusieurs Moondog : ambiances de rue, chansons, albums pour marimba, cordes, orchestres... sa musique est multiple et universelle. » Moondog, d’Amaury Cornut, aux éditions Le Mot et le reste

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Par Marie Bohner Photo : Christophe Urbain

Analytic music

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Depuis les débuts de L’Hijâz’Car dans les années 2000, Grégory Dargent a effectué un sacré bonhomme de chemin avec son oud et sa guitare électrique. Si l’on peut dire qu’il touche du doigt une certaine reconnaissance de ses pairs, il est plus que jamais en recherche, en doute et en création. Comment as-tu découvert le oud ? Par hasard, sur une cassette, quand j’avais 20 ans. Sur la face A, il y avait sûrement du jazz, Coltrane. Sur la face B, il y avait un autre album, Rabih Abou-Khalil. Je n’entendais que cette espèce de guitare très expressive. J’ai découvert que ça s’appelait un oud. J’ai écouté un album très beau, Foundou de Béchar, d’Alla. Ma décision de faire du oud est née là. Tu travailles beaucoup autour de ces influences méditerranéennes, est-ce que c’est le oud qui t’a amené à cette culture musicale ? J’ai travaillé la tradition parce que j’avais besoin de vocabulaire musical, j’y ai trouvé des choses magnifiques. Je ne prétends pas connaître cette culture à fond, je la vis joyeusement, de façon décomplexée. Je fais le parallèle avec la cuisine : j’adore cuisiner japonais et je ne suis pas triste si je ne fais pas les mêmes sushis qu’un mec de Kyoto. Comment est née cette carrière de musicien ? Par hasard aussi. L’envie de faire de la musique est venue tard, juste avant le bac. Cette notion de « carrière » me chiffonne un peu, ce n’est pas vraiment un choix. J’étais étudiant, j’ai fait le conservatoire, j’en ai rêvé un peu, puis j’ai eu un concert, puis deux, puis trois. J’ai réussi à en vivre pendant une année. De là, c’est devenu quelque chose de plus vital.

Il est difficile de parler de hasard quand on travaille avec une volonté aussi acharnée pour faire quelque chose de créatif, non ? En faire quelque chose, ça ne veut pas dire en faire un métier. J’ai tout de suite été déterminé parce que je suis monomaniaque quand quelque chose me prend. J’ai eu la chance d’en vivre, mais mon urgence était dans l’envie de créer. La première création de L’Hijâz’Car avec des femmes touaregs dans le Sahara nous a projetés dans le professionnel, par besoin de partenaires. Mais avant tout, le groupe est quand même né d’une bande de potes qui avaient envie de faire de la musique. On n’était pas là à se demander comment gagner du pognon. Où en est l’Hijâz’Car justement ? Nous avons sorti notre premier « vrai » album il y a trois ans sur le label Buda Musique. Il a eu un bel accueil en France, plus encore à l’étranger. L’Hijâz’Car est un groupe précieux, qu’on a depuis 15 ans. On joue toujours dans des endroits inédits : au WOMAD, à la BBC, avec Houria Aïchi au Philharmonique de Berlin, au Brésil, dans le Maghreb... En France on est un peu boudés – mais c’est un autre débat. Une création avec Houria Aïchi il y a 5 ans a eu le Prix Charles Cros et le Prix de la critique discographique allemande. Nous sommes un groupe reconnu, mais pas connu. Nous pensons à un prochain album. Tranquillement, car nous n’avons jamais été pressés. Tu as créé un projet avec Anil Eraslan et Wassim Halal autour des essais nucléaires français en Algérie. C’est une création que nous avons présentée en février au Cheval Blanc. J’ai écrit un répertoire sur cette histoire un peu glauque de la France qui a fait 16 ou 17 essais nucléaires dans le Sahara : l’équivalent de 37 fois Hiroshima dans une zone relativement déserte

puisqu’elle était peuplée de touaregs. Il y a eu beaucoup d’accidents, toutes les fuites radioactives qu’on peut imaginer... Et un respect tout à fait relatif des autorités pour les touaregs, mais aussi pour les jeunes militaires français qui se retrouvaient à nettoyer les débris contaminés quasiment sans protections. Quel sens poétique pouvait-on trouver dans la rencontre entre le summum de la modernité dans son côté sombre – la radioactivité c’est comme faire du tricot avec l’ADN des gens ! – et certains des derniers «  peuples anciens  »  : les touaregs  ? Je me suis demandé quelle musique pourraient jouer ces gens-là, une fois irradiés. L’image que je m’en fais est simple : un touareg, phosphorescent, dans la nuit, qui fait de la musique de transe. As-tu un projet en solo ? C’est un mauvais coup que m’a joué Babx – un artiste que j’adore. Il me pousse depuis plus de 5 ans à faire un album de guitare électrique solo. Faire de la musique tout seul, a priori, ça me fait peur. Il m’a appelé un jour pour savoir si je voulais faire un album solo sur son label, bisonbison. J’ai dit « oui » un peu comme ça, sans savoir que l’après-midi même il avait un rendez-vous avec Libération. Il y a annoncé que le prochain album de bisonbison serait un album solo de moi. Depuis je n’ai plus vraiment le choix ! Je ne vais pas faire un album de guitareguitare, je ne suis pas virtuose... Toute ma démarche musicale – je m’en rends compte maintenant que je n’ai plus 20 ans – est profondément analytique. Je suis fils de militaire, ma famille était en Algérie, j’ai grandi dans une caserne en Allemagne jusqu’à mes 17 ans... Et je me retrouve à faire des projets sur l’Algérie, sur les essais nucléaires, à être joueur de oud et de guitare électrique. Quand on déroule cette pelote, qu’on se reconnaît dans ce qu’on fait malgré soi, je pense qu’on touche un truc qui est juste.

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Par Emmanuel Abela Photos : Renaud Monfourny

À nu, à nous 68


Avec son dernier disque Le Film, Katerine renoue avec une forme d’intimité qui le libère, et nous fait du bien. Avant d’écrire les chansons de ce nouvel album, vous êtes parti dans une sorte de road trip et vous vous êtes imprégné de ce que vous avez vu. L’idée était de s’asseoir sur un banc, d’arrêter toute activité, de se rendre disponible. Quand je cesse toute activité, le monde m’apparaît plus prégnant. Les textes de ces chansons sont liés à l’observation ; ils sont contemplatifs. Avec malgré tout cette dimension surréelle qu’on retrouve chez vous : le réel se nourrit d’imaginaire… Toutes les portes et les fenêtres sont ouvertes ! Ça peut rentrer, ça peut sortir, il faut savoir se rendre disponible non seulement à son monde intérieur, mais extérieur aussi. Ce monde extérieur entre dans le disque par le biais de ces petits bruitages, les enfants, les oiseaux, qu’on entend dans certaines chansons. C’est le premier disque que je compose à la campagne. Le fait de composer des chansons avec les fenêtres ouvertes, en entendant les oiseaux, un chien qui aboie, les enfants qui jouent, ça change tout. Avec le vent dans les arbres, c’est complètement différent. Ça donne un caractère opposé, un côté un peu bucolique à mes chansons qui sont plutôt issues du milieu urbain. Vous nous racontez en quelque sorte le chemin de la vie, l’enfance beaucoup, l’amour, la lassitude et la mort… Les chansons viennent et j’y réfléchis dans un second temps. Mais avec un peu de recul, je me suis dit que c’était presque des chansons à thème, ce qui m’aurait totalement effrayé il y a dix ans. Là, c’est plus assumé, comme si on était en première année de philosophie. De toute façon, les sujets sont toujours les mêmes : la mort, l’amour, la réconciliation, la résurrection. Et pas que dans mes disques, partout ! Ce qui compte, c’est la forme : le texte est mis en avant puisqu’il y a peu d’arrangements. Nous sommes faces à des mots. Ces mots ont-ils précédé la musique ? Oui, j’ai écrit les textes avant la musique, ce que je n’avais jamais fait auparavant. Pour Magnum, mon dernier disque, j’étais frustré, car les textes étaient un peu enfouis. Ils étaient presque comme un arrangement, ce qui était bien aussi, mais là j’avais envie que le verbe soit le point de départ. J’étais dans une méthode totalement nouvelle, après je me suis mis à jouer d’un instrument que je ne connaissais pas, le piano, ce qui m’a apporté d’autres voies jusqu’ici inconnues. Des mélodies nouvelles que je n’avais jamais composées. C’était une aventure en pays étranger.

Est-ce la découverte de ce piano qui a provoqué l’incertitude et les motifs en brisure de certaines chansons ? En brisure ? Ça dépend des chansons ; il y en a certaines qui coulent comme une petite rivière. Merveilleux, par exemple. Ah, si on écoute À l’Élysée, il y a quand même une rupture. Dans C’est compliqué, il s’agit plus de violence. Vous avez de l’affection pour l’unique album des Shaggs, ces trois filles dont le père finançait les enregistrements. Loin de toute technique, leur impulsion créative première vous fascine-t-elle ? C’est un disque qui a toujours compté pour moi, depuis longtemps, autant que ceux de Daniel Johnston qui sont très marqués par l’art brut sans le savoir. C’est quelque chose qui m’a toujours énormément attiré. En musique, j’aime ce qui n’est pas intellectuel. J’aime que la musique soit un cri. Pourquoi vous êtes-vous attaché à l’œuvre de Fats Domino ? Ça c’est plus intellectuel. Déjà, Fats Domino c’est du piano. Alors ce que j’ai entendu d’abord, c’est le « piano ». Après, ce n’est pas Thelonious Monk, il en joue comme de la batterie, comme un adolescent, de treize ou quatorze ans à peu près : il tape fort ! En écoutant sa musique, je me suis souvenu que j’avais un piano chez moi. Je me suis dit que je pourrais peut-être l’ouvrir pour voir comment se rencontrer tous les deux. Fats Domino m’a attiré vers l’instrument. En même temps, le piano c’est romantique. On suppose que le piano suggère une forme d’intimité, mais que présente-t-il de plus qu’une guitare ? La guitare c’est différent, le piano est un instrument vachement civilisé. D’emblée, tout est très bien rangé, puisqu’il n’a pas besoin d’être accordé. Vous avez les noires, les blanches, tout est très clair. J’adoptais une approche chorégraphique : avec mes doigts sur les touches, je créais des petites danses qui me permettaient de me repérer plus

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— Elle peut rester au lit, la mélancolie. Comme chez elle, tranquille ! — facilement. Dans la pochette du disque, on reproduit les petits dessins que je faisais pour me souvenir du placement de mes doigts. Ainsi, je construisais, petit à petit, mes chansons avec mes doigts qui partaient d’abord à gauche, puis là à droite, avant de se rejoindre ici ou évoluer en parallèle à un moment donné, c’était très amusant à faire. Dans les Inrocks, vous avez dit de ce disque qu’il revêtait une dimension “cathartique”. La disparition de votre père en est l’élément déclencheur. Qu’est-ce qui a jailli selon vous ? Ce qui a jailli, c’est d’accepter l’absence. [songeur] C’était aussi de pouvoir parler à quelqu’un. Quand on fait un disque, finalement on a envie de parler à quelqu’un, d’être entendu. Et l’interlocuteur attend qu’on se donne, aussi. Il y avait ce désir de parler à quelqu’un puisque, voyez-vous, moi je ne suis pas suivi en psychanalyse. Je suis timide et très pudique dans la vie, donc la chanson me permet de parler, tout simplement. J’ai vécu ça comme ça et du coup ça a été un grand soulagement. Ça ne fait revenir personne, évidemment, mais c’était vraiment l’idée d’accepter. D’où cette forme de violence que l’on retrouve au début du disque, puis tout se réconcilie, et le monde devient merveilleux, tout comme le fait même d’exister. Dans la chanson qui lui est dédié, je trouve que la subversion vient de l’adresse immédiate, douce, pure : « papa ». Comme une chose impossible à dire. Je lui dis tu, c’est une lettre que je lui envoie. Le constat que vous faites dans Le Film, c’est d’être un acteur parmi les autres acteurs, un figurant parmi les autres figurants… Actuellement, je suis le personnage principal de votre film, et vous êtes celui de mon film [silence]. Et en même temps, vous le dites « la vie, c’est merveilleux ». Cette manière d’osciller entre langueur et vitalité est le propre du mélancolique. Vous sentez-vous mélancolique, Philippe Katerine ? Je suis un mélancolique, et je l’accepte très bien. Ma mélancolie est une amie qui passe de temps en temps comme si elle venait prendre le café, mais qui ne s’installe pas. Elle vient sans que je sache à quelle heure elle va sonner. Ça peut durer une demi-heure, maximum.

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Ainsi, de manière ponctuelle ? Oui, mais tous les jours. Tout d’un coup, elle sonne, je lui dis de manière très fraternelle : « Installez-vous, vivons un agréable moment ensemble ». C’est très courtois entre nous, puis il arrive un moment où nous n’avons plus grandchose à nous dire, alors elle me dit  : « Bon, ben, j’y vais ! » Je lui réponds « OK, peut-être à demain ! » C’est important le “peut-être” parce que nous ne sommes pas à l’abri : elle peut rester au lit, la mélancolie. Comme chez elle, tranquille ! Avec ce disque un nouveau cycle est-il en train de s’ouvrir pour vous ? Je n’ai pas assez de recul pour penser cela, je n’en sais rien du tout. Ce sont des chansons que je n’aurais jamais pu écrire à vingt ans, ni à trente, ni à quarante, mais à quarante-sept ans, ça oui, je le sais. Exprimiez-vous la moindre appréhension quant à sa réception par le public ? Quand un disque est fait, il faut l’accepter comme il est. De toute façon, il est là, je ne peux plus le retoucher. Bien sûr, il y a une appréhension, on a envie qu’il soit adopté, comme on le dit des enfants, qu’il trouve une place dans la vie des gens. Il faut l’espérer, mais si ce n’est pas le cas, je n’en fais pas une maladie. Pour ces chansons, vous adoptez une toute nouvelle approche sur scène, plus intime, plus proche du public… J’avais envie de retourner sur scène, de chanter ces chansons-là. Oui, j’en brûlais. Les concerts se font en duo avec une pianiste, Dana Ciorcalie, qui vient du monde de la musique classique. Nous parlons un langage complètement différent, mais nous avons réussi à nous rencontrer. Elle interagit avec vous, chante dans un esprit très cabaret. Oui, c’est sûr, cela produit des choses. J’avais vraiment envie de mélanger les genres, les mises en scène. Vous semblez réafficher cette part de féminité qu’on vous attribuait à vos débuts. Oui, j’ai dû la privilégier inconsciemment. Quand j’ai commencé, je m’appelais Katerine, d’autant qu’il y a le fameux guitariste de jazz belge, Philip


— Le monde devient merveilleux, tout comme le fait même d’exister —

Catherine. Le disque avec mes parents s’appelait Philippe Katerine. Après, je vous avouerai que je n’en sais plus rien ! Mais ce nom féminin me permet de m’échapper de ma condition d’homme, ce qui n’est pas mal. Faire des disques, ou exercer une activité comme cela, c’est s’échapper de soi-même.

Vous avez admis récemment que vos disques précédents vous semblaient un peu policés. Aviez-vous cherché à vous protéger ? C’est plutôt de la mise en scène, du jeu. Il y avait beaucoup de jeu ces derniers temps. Je suis très joueur, dans le sens que j’aime m’amuser avec des règles.

À quoi avez-vous voulu échapper ? J’ai voulu échapper à l’idée qu’un homme doit savoir rester droit face aux événements. Dans ce disque, je suis extrêmement fragile. Je peux me le permettre, c’est un disque !

Et là serait-on revenu au “je” ? Ah oui, absolument. Là, il n’y a plus de “jeu”, on est dans le “je”, c’est clair. Katerine, Le Film, Cinq7

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Par Emmanuel Abela Photo : Kmeron

Les communiants

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Au Cabaret Vert, à Charleville-Mézières, la notion de territoire est centrale. Rencontre avec Julien Sauvage, fondateur et directeur d’un festival qui a fini par s’imposer à la fin de l’été. Il y a mille et une raisons de se rendre au Cabaret Vert, à Charleville-Mézières. À la fin août, le dernier festival de la saison est comme la cerise sur le gâteau, l’instant de délectation suprême avant la rentrée : la dernière communion en été. Bien sûr, il faut avoir envie de s’y rendre, notamment quand on vient d’Alsace : que ça soit en voiture – vade retro ! – ou en train, on prend la mesure d’une région qui s’étend à l’infini, là-bas au bout, en haut à gauche. Et en même temps, c’est la promesse d’instants délicieux, dont on ne retient pas la musique en premier, mais bien l’accueil, la chaleur des festivaliers et la qualité des produits locaux, dans un cadre à visage humain. Ça n’était pas la moindre des finalités que de créer un festival qui s’inscrive ainsi dans son territoire. Alors qu’il était musicien lui-même, bassiste et trompettiste dans un groupe de rock, on lui suggérait de monter une association pour pouvoir facturer les prestations de sa formation dans les bars, mais son idée était déjà faite : il s’agissait de revitaliser un territoire où il n’y avait plus rien. Un territoire à l’image médiatique injustement désastreuse. « Nous voulions redonner leur fierté aux Ardennais. » Et comme son entourage immédiat est constitué de gens qui œuvrent de près ou de loin dans le milieu environnemental, le concept d’un véritable écofestival naît rapidement. « Le développement local est la raison pour laquelle nous avons créé le Cabaret Vert, insistet-il. Aujourd’hui, notre équipe se compose à 20 % de fans de musique, mais le reste est constitué de tous ceux qui cherchent à favoriser la dimension “famille” avec la volonté de sauver le territoire. » Et de nous rappeler : « Nous sommes partis d’un constat local pour créer un festival rock, et pas l’inverse. » Et pour ceux qui douteraient de la démarche, c’est vraiment du concret : comme dans le poème d’Arthur Rimbaud, les sens mis en éveil, du bon produit, du circuit court, de la cordialité, des sourires, bref du plaisir à tous les endroits. Et bien sûr, toutes les démarches qui s’inscrivent dans une politique de respect de l’environnement, que ça soit au niveau du tri sur site – lequel fait l’objet d’un second tri par des équipes dédiées à cela –, des toilettes sèches, et une économie qui contribue au développement durable tout en créant du lien social. « Tous voulaient faire partie de l’aventure et apporter leurs idées dans ce qui s’apparente à un projet participatif, avec un conseil d’administration qui essaye de rendre les choses cohérentes en retenant les meilleures des idées formulées », nous rappelle Julien.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça marche. Nous avons pu le constater sur site lors des éditions précédentes, l’équipe travaille d’arrache-pied, et réajuste en temps réel ce qui n’a pas complètement fonctionné, avec un souci constant de confort aussi bien pour les festivaliers que pour les artistes. Le fait qu’il ait lui-même été musicien, explique-t-il ce souci de bien accueillir les artistes ? « Il est vrai qu’avec les responsables de loges, qui ne sont pas du tout issus de ce milieu-là, nous avons travaillé sur l’accueil des artistes. Compte-tenu de nos moyens, je pense que nous les accueillons bien ! » Oui, force est de constater qu’ils s’y sentent bien et que l’esprit du festival les incite à venir ou à revenir s’y produire. Même si Julien ne souhaite pas s’attacher à la programmation – il la laisse entre les mains expertes de Christian Allex, l’un des programmateurs des Eurockéennes –, un mot cependant sur des plateaux qui mêlent les têtes d’affiche et les artistes découverts, dans un bel équilibre des genres, rock, électro ou hip-hop. Chacun y trouvera son compte, et pour notre part, la présence de Grand Blanc – en voisins ! –, de Feu ! Chatterton, Jake Bugg, Sharon Jones et ses Dap-Kings, Jacques, Fat White Family et de nos amis de Grandaddy, parmi la foultitude de propositions musicales, suffit déjà à nous exciter beaucoup. On en profite pour le titiller un peu, lui qui aurait affirmé que les festivals qui ne se construisent que sur la programmation signent à terme leur arrêt de mort. Il en sourit, et évite l’écueil avec beaucoup de conviction et d’aplomb, malin et gaillard qu’il est : « Deux types de festivals vont survivre. D’abord, ceux qui ont quelque chose d’exceptionnel à proposer en matière de programmation ou une vraie cohérence artistique comme le Rock Werchert en Belgique qui, je pense, restera debout à vie, ou encore les Eurockéennes de Belfort dans notre secteur. Et ensuite, ceux qui présentent un petit plus : une belle implantation locale basée sur une manière spécifique d’accueillir le public et d’un projet travaillé… Le meilleur exemple en France reste pour moi le Hellfest : il pourrait tourner en rond avec les mêmes artistes qui reviennent, et pourtant le festival affiche toujours complet ! Pourquoi ? Parce qu’il est implanté localement et résulte d’un véritable état d’esprit artistique… Nous avons nous aussi notre base de crédibilité : les gens viennent au Cabaret Vert avant de venir voir tel ou tel artiste ». Ce en quoi, on ne peut que lui donner raison, les réservations dans les gîtes avoisinants se faisant avant même l’annonce des premiers noms. Et de conclure, en affichant la singularité de leur festival à tous, non sans quelque fierté : « Le Cabaret Vert est un ovni, nous restons différents de ce qui se fait ailleurs ». LE CABARET VERT, Festival du 25 au 28 août, à Charleville-Mézières cabaretvert.com

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Par Émilie Bauer et Emmanuel Abela

Ode à Gaïa À l’heure de profondes mutations, trois expositions au Centre Pompidou-Metz, au ZKM et au CEAAC participent à la prise de conscience de l’urgence écologique.

Darren Almond, Until MMXLI.VII, 2003

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— Centre Pompidou-Metz —

Geert Goiris, Mammatus, 2010

Qu’est-il arrivé au sublime à l’aube d’une crise environnementale sans précédent ? De sa position de spectateur silencieux face à la nature, l’homme moderne réalise qu’il est à la fois victime et acteur du bouleversement de l’équilibre déjà précaire de notre écosystème. Ne serions-nous donc plus transportés par la beauté terrible de Mère Nature ? Pas si sûr, à en croire les 300 œuvres exposées. De Léonard de Vinci à Lars von Trier, plus d’une centaine d’artistes sont présentés, associés à des époques et des mouvements artistiques variés avec des contrepoints historiques, scientifiques et cinématographiques. Et dès les premiers pas dans l’exposition, nous franchissons les Portes de l’enfer. Face à nous, une doline gigantesque brûle, et ce depuis plusieurs décennies, par la présence du méthane qui en émane. Elle serait la conséquence d’un effondrement d’une cavité souterraine créée par le forage des hommes. Dans le bruit sourd de la combustion, la danse hypnotique des flammes provoque un sentiment d’effroi et de douce terreur. Fasciné par la puissance dévastatrice de la nature, l’homme n’en reste pas moins insensible à la lente détérioration de la planète. Tout au plus est-il partagé entre mélancolie et exaltation. En revisitant la notion de sublime, les artistes relaient une nouvelle perception de notre environnement. Celle-ci permet d’appréhender différemment l’imaginaire de la catastrophe qui participe du déni dans lequel nous sommes plongés. Elle permet également de rouvrir le champ des débats, essentiellement réservé jusqu’alors à la sphère scientifique et politique. Dès les années 60 et 70, des artistes

proches du Land Art témoignent d’un éveil écologique ; ils associent équité sociale et respect environnemental dans des démarches qui annoncent les modèles du développement durable. À l’instar des performances de l’artiste française Gina Pane ou de Ana Mendieta, certains d’entre eux aspirent à la fusion du corps avec la nature. Une entreprise qui vise à réenchanter la relation qu’on entretient avec elle. Une manière également de rompre avec l’ensemble de ces tentatives qui ont visé à dominer notre propre animalité et à refouler celle-ci en instaurant des rapports de force dominateurs. La réelle prise de conscience écologique passe par un autre rapport avec la nature : ne plus penser contre, mais avec elle, afin de construire le monde de demain en pleine harmonie. Comme en témoigne l’exposition Sublime, l’art y apporte sa précieuse contribution. SUBLIME. LES TREMBLEMENTS DU MONDE, exposition jusqu’au 5 septembre au Centre Pompidou-Metz centrepompidou-metz.fr

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— ZKM — Il fut un temps où le regard de l’homme se portait sur les étoiles, il lui fallut du temps pour comprendre que la Terre se « meut ». Il lui faut plus de temps encore pour constater qu’elle « s’émeut ». Et surtout qu’elle « s’émeut » de ce que l’homme, justement, lui fait subir. La tentation est forte de faire un reset, autrement dit de redémarrer la machine quand celle-ci semble dysfonctionner. Bruno Latour, anthropologue, philosophe et sociologue, auteur du célèbre Nous n’avons jamais été modernes en 1991, se pose la question en ces termes : « Que faiton lorsque la boussole du smartphone qu’on utilise ne fonctionne plus ? On fait un reset. On prend son temps pour recalibrer son téléphone. » Et de nous préciser avec ironie : « Mais il faut toujours rester calme et suivre attentivement les instructions. » Dans le cadre de l’exposition Reset Modernity!, dont il a assuré le commissariat au ZKM, il reprend le terme. Faire reset, soit, mais est-ce faire table rase ? « Ce que nous avons voulu éviter c’est de donner à croire que nous cherchions à nous situer dans un temps de l’après-modernité. Pour nous, le terme reset n’exprimait pas la notion de “révolution” ni de “critique”, ça n’était pas non plus faire table rase. Le terme évoquerait plutôt une mise à plat. Une manière de redonner sa jeunesse à un instrument. » Il nous rappelle qu’à la suite du livre sur L’Anthropologie des modernes publié en 2012, un site Internet a été créé, des conférences organisées ainsi que des face-à-face qu’il qualifie de « diplomatiques ». « Là, il nous semblait important de rendre sensibles aux visiteurs des choses qu’on ne peut pas faire ni avec le Web, le livre ou les conversations. » D’où l’idée d’une exposition, laquelle se construit en six sections, six procédures. « Nous explorons les raisons pour lesquelles nous restons insensibles à la question écologique. Or, ces éléments qui nous empêchent de faire entrer l’écologie dans notre sensibilité reposent sur des décisions prises de manière collective : le rapport entre sujet et objet, la technologie, la globalisation, une certaine définition de notre responsabilité envers les choses… » Comme le propos l’indique, il n’est pas tant question de donner des solutions que de conduire le visiteur à opérer ses propres resets : un reset par procédure. Cela débute par une relocalisation du global, l’idée de repartir du local en direction d’une vision élargie, globale ; ça se poursuit par la nécessité d’entrer à nouveau à l’intérieur du monde dans lequel on vit afin de partager les responsabilités et de se construire une nouvelle sensibilité. Le parcours pensé par Bruno Latour et ses commissaires d’exposition, dont le brillant Martin Guinard-Terrin, associe des peintures classiques comme un tableau de Caspar David Friedrich, des gravures d’Albrecht Dürer, de grandes photos d’Armin Linke, de Fabien Giraud ou de Jeff Wall, des installations et autres moodwalls. Et même un aquarium tout à fait étrange de Pierre Huygue, dont le contenu vivant a été prélevé directement à la surface du fameux pont de Giverny : dans cet écosystème reconstitué, ça grouille de plantes, de poissons divers et même de précieux axolotls.

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Le parcours réserve son lot de surprises, comme ces vases antiques d’inspiration Ming produits avec les déchets toxiques résultant de la production d’un smartphone, d’un ordinateur ou d’une batterie de voiture ; il s’achève avec l’impressionnant Museum of Oil de Territorial Agency, des panneaux cartographiques monumentaux qui disent très clairement que l’industrie pétrolière est « une relique du passé ». Tous les artistes représentés sont-ils porteurs d’un message écologique ? « Non, pas forcément. Nous les avons choisis parce qu’ils raisonnaient – et résonnaient – avec les scientifiques et les philosophes que nous avons rassemblé à leurs côtés. Ce qui nous intéresse c’est le chevauchement entre toutes ces compétences. » Bruno Latour l’affirme sans méconnaître la dimension singulière des uns et des autres, d’où des « superpositions » troublantes. Quand Fabien Giraud, par exemple, utilise un papier lui-même radioactif pour sa photo d’une motte de terre prise dans la forêt de Fukushima, Bruno Latour a pleinement conscience du « mécanisme formel qui construit le loop entre le visiteur et l’image. » Le but affiché : opérer un ré-atterrissage sur notre bonne vieille Terre. «  Nous étions supposés savoir ce que c’était que la Terre, et nous nous rendons compte que ça n’est pas le cas. » Pour lui, cette Gedankenausstellung – « exposition de pensée » –, se vit comme une expérience tous azimuts. Laquelle nous permet de redonner une direction, un sens, à notre monde. RESET MODERNITY, exposition jusqu’au 21 août au ZKM, à Karlsruhe www.zkm.de


Fabien Giraud, Tout monument est une quarantaine (Minamisoma – Fukushima District – Japan), 15 × 20 cm, 2012-2014

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— CEAAC —

Laurent Tixador, Trousse à outils, 2001 © Laurent Tixador

Actuellement, « mondialisation » rime tristement avec «  délocalisation  ». L’exposition Ultralocal prend à contrepied la tendance actuelle à partir de différentes propositions artistiques qui expérimentent la question du développement durable. L’ère anthropocène dans laquelle nous vivons – terme issu de la géologie pour caractériser l’époque de l’histoire de la Terre où les activités humaines ont eu un impact global significatif sur l’écosystème terrestre – a totalement bouleversé notre manière de percevoir le monde et d’interagir avec celui-ci. Et s’il y a bien une chose que la crise environnementale vers laquelle nous semblons inévitablement nous diriger nous apprend, c’est que nos actions locales ont des répercussions globales sur l’ensemble du monde. Le titre du cycle d’expositions dans lequel s’inscrit Ultralocal, « Think global, act local », se lit dès lors comme une maxime.

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Pour y parvenir, les œuvres au sein de l’exposition revisitent la notion d’utopie et renversent l’idée d’un ailleurs lointain, atemporel et fantasmé. Elles transposent l’utopie dans le hic et nunc, l’ici et le maintenant. Le contexte immédiat et local alors devient support de la création artistique. Ainsi, l’artiste mexicaine Minerva Cuevas, née en 1975, a créé une société non lucrative : Mejor Vida Corporation (Entreprise pour une vie meilleure). Elle propose des petits services non monnayés tels que des tickets de métro gratuits, le nettoyage d’espaces publics ou la rédaction de lettres de recommandation. Agir localement, c’est agir au sein de la collectivité pour la communauté. Mais c’est aussi proposer des solutions durables. Dans un climat économique et social actuellement mouvementé, Ultralocal résonne d’autant plus fort. L’exposition est également un appel à la prise de conscience écologique de ses commissaires d’expositions, Lauranne Germond et Loïc Fel (COAL), commissaires invités pour cette saison et tous deux membres du COAL, la Coalition pour l’art et le développement durable. ULTRALOCAL Exposition jusqu’au 17 octobre au CEAAC, à Strasbourg www.ceaac.org


Par Émilie Bauer

Le sens en image L’artiste allemande Natalie Czech dépasse les limites du langage et de la représentation pour « réveiller les signes assoupis dans le texte et l’image » et nous dévoiler une poésie nouvelle.

«  Je n’ai rien à dire. Seulement à montrer », résume Natalie Czech pour expliquer la relation ambiguë qu’entretiennent texte et image. Elle a très justement choisi le médium photographique, par son caractère reproductible et son esthétique, pour traiter les mots en image, façonner l’image par les mots et renouveler ainsi la célèbre formule ut pictura poesis – « la poésie ressemble à la peinture ». Le lien qu’elle crée entre poésie et photographie lui permet de construire une analogie dans les formes du langage qui s’offrent à elle. Dans les séries photographiques Hidden Poems (2010-2012) et Poems by repetition (2013-2016), elle s’approprie la poésie dissimulée dans nos objets du quotidien – magazines, pochettes de disques, liseuses numériques – dans une démarche de déchiffrement de la représentation afin de restituer les poèmes d’auteurs tels que E. E. Cummings, Jack Kerouac ou

Frank O’Hara. Dans un jeu de différences et de répétitions entre visible et dicible, l’artiste fait de ces objets les vecteurs de sens d’une poésie nouvelle. Le philosophe Jacques Rancière écrivait dans Le Destin des images : « Le régime le plus courant de l’image est celui qui met en scène un rapport du dicible au visible […]. » Le travail de Natalie Czech nous prend à rebours : elle part des mots pour construire l’image. C’est le cas avec la série Critic’s Bouquets (2015) pour laquelle elle transforme des critiques d’exposition en bouquets de fleurs. Chaque phrase est associée à un sentiment issu du langage des fleurs, ce qui compose un bouquet photographié bras tendu. De la poésie, Nathalie Czech en trouve même là où on ne s’y attend pas. Dans To [Icon] (2015-2016), les icones informatiques viennent habiller vêtements et accessoires. Les pièces sont accompagnées d’un poème généré à partir des séries de sens du pictogramme choisi. Les célèbres calligrammes du poète Apollinaire n’échappent pas à la démarche de réification du sens de Natalie Czech. Le poème sert de point de départ à l’élaboration d’un nouveau texte dans la série Il pleut by Guillaume Apollinaire (2012). Elle a invité différents auteurs à s’emparer de l’espace vide laissé par les mots du calligramme pour qu’un nouveau poème vienne enchâsser l’image de la pluie de mots, créant de cette manière plusieurs niveaux de lectures. Pris ensuite en photo sur un fond coloré, le poème devient le support d’interchangeabilité du sens. Entre poésie concrète et photographie conceptuelle, le travail non dénué d’humour de Natalie Czech nous dévoile un nouveau lyrisme libéré de ses carcans traditionnels. Natalie Czech – One can’t have it both ways and both ways is the only way I want it, exposition jusqu’au 18 septembre au CRAC Alsace, à Altkirch www.cracalsace.com

A Critic’s Bouquet by Hili Person for Berlinde de Bruyckere, 2015 Courtesy Capitain Petzel, Berlin et Kadel Willborn, Düsseldorf.

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Par Florence Andoka

Regarder le blanc Le FRAC Franche-Comté présente Vingt mille jours sur terre, une rétrospective de l’œuvre de Nathalie Talec. Entre le froid du Grand Nord et le chatoiement balinais, l’artiste polymorphe fait de son art une expédition sans temps mort.

Nathalie Talec, Heaven’s door 7, 2016, acrylique sur toile, 200 × 300 cm Collection de l’artiste, courtesy galerie Lily Robert © Adagp, Paris, 2016, photo : Blaise Adilon

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Pourquoi avez-vous choisi Vingt mille jours sur terre comme titre de cette rétrospective ? Je tenais à ce que le titre fasse état de mon parcours artistique long et diversifié depuis le début des années 1980. C’est l’idée que la rétrospective est une traversée. Ce titre est aussi une référence à Jules Verne et à Vingt mille lieux sous les mers. C’est un auteur qui m’accompagne depuis mon enfance, il a la particularité d’inventer des voyages utopiques. Par ailleurs, beaucoup de mes œuvres portent des titres de chansons pop et Vingt mille jours sur terre renvoie à un récent documentaire de Nick Cave. Enfin, il s’agit aussi de faire écho à la thématique du temps qui engage les collections et les expositions du FRAC Franche-Comté. Qu’en est-il de l’autofiction dans votre travail ? J’ai souvent inventé des personnages en guise d’autoportraits. J’ai une approche fictionnelle du monde. Mes références peuvent être des lectures classiques, qu’il s’agisse de philosophes comme Aristote ou Lucrèce ou bien de comptes-rendus d’expédition. En revanche, je ne travaille pas à partir d’œuvres littéraires qui mettraient en avant la question de l’autofiction. Comment Le Traîneau, figurant dans cette rétrospective estil une pièce née de votre rencontre avec Paul-Émile Victor ? Lorsque je préparais mon expédition artistique au Groenland en 1987, j’ai longuement correspondu avec Paul-Émile Victor. Ce dernier m’a ainsi accompagnée sur mon départ au pôle nord et a accepté de me prêter son tout premier matériel d’expédition, pour la production de photographies fictionnelles comme Autoportrait avec détecteur d’aurores boréales (1986). C’est en 2008, à l’occasion de ma rétrospective au MAC VAL que j’ai eu envie de créer une pièce lui rendant un hommage détourné : produire une réplique de son traîneau et la réaliser, à échelle 1, en biscuit de porcelaine avec la Manufacture Nationale de Sèvres. Paul-Émile Victor était le premier grand explorateur français du pôle nord, mais il a également passé toute la fin de sa vie à Bora-Bora. De même, j’ai fait un voyage à Bali il y a une vingtaine d’années qui m’a complètement envoûtée. Il y a, entre cet homme et moi, une sorte de tropisme pour le nord et le sud. C’est aussi ce qui m’a conduit à réaliser des séries d’aquarelles qui mélangent les motifs polaires et les motifs balinais. Vous avez beaucoup travaillé autour et avec le froid, en serat-il de même avec la chaleur ? Non je ne pense pas. Le froid est un moyen de travailler sur des choses réelles ou fictionnelles. C’est un état qui permet de questionner le néant sur un mode artistique, le recouvrement, la disparition. Dans les années 80, beaucoup d’articles circulaient sur moi où j’étais considérée comme l’artiste venue du froid. Souvent un artiste est identifié par une technicité, un genre, or comme il est difficile pour moi de m’en tenir à un seul médium, c’était une façon simplifiée de trouver un fil conducteur à ma production. Depuis quelques temps vous peignez beaucoup. Comment est-ce arrivé ? J’aime me lancer des défis de toute nature, peindre est le dernier en date. C’est d’une grande difficulté, je ne suis pas du

tout virtuose, ça me demande beaucoup de temps de réalisation. J’apprends à peindre en peignant, aussi le résultat est encore très appliqué. À l’origine de cette série de toiles intitulée Heaven’s door, il y a des collages. Je les réalise à partir d’images issues de numéros de Connaissance des arts datant des années 50 ainsi que de revues de la même époque documentant des expéditions. Les collages sont de petits formats, mais j’ai choisi de réaliser les peintures à l’échelle de mon corps pour être face au tableau et partager la dimension des personnages que je représente. Certains s’étonnent et trouvent à ces toiles un côté kitsch, mais pour moi, elles sont habitées par les mêmes questions que toutes mes autres œuvres. Il est question de mélancolie, d’une très grande fragilité, de paradoxes. Ces peintures ne pouvaient advenir qu’à la suite de ma collaboration avec la Manufacture Nationale de Sèvres, initiée il y a dix ans, et qui m’a amenée à me questionner sur l’objet d’art décoratif, sur la beauté et la perfection. Comment travaillez-vous avec la Manufacture Nationale de Sèvres ? Je travaille toujours en étroite collaboration avec la Manufacture. Je conçois des projets et les réalise grâce au savoirfaire d’excellence de l’ensemble de ses ateliers. Je choisis toujours une pâte tendre qui a cette blancheur qu’aucune autre céramique ne peut avoir. La collaboration se poursuit encore aujourd’hui avec la production des bustes de la série de pièces uniques : The one who sees blindly. Chaque nouveau buste donne lieu à la création d’un nouveau regard et se poursuivra jusqu’à ce que je ne puisse plus inventer de nouveaux regards. Pendant mon séjour au Groenland, un chaman a dit cette phrase : « Celui qui voit les yeux fermés ». Cette phrase est devenue le titre de cette série de bustes, mais elle renvoie à la nature même de mon travail, à toutes mes investigations autour de la perception, de l’aveuglement, de l’introspection. Il y a ce qu’on voit et ce qu’on voit autrement. NATHALIE TALEC, VINGT MILLE JOURS SUR TERRE, exposition jusqu’au 18 septembre au FRAC Franche-Comté, à Besançon www.frac-franche-comte.fr www.nathalietalec.com

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Par Emmanuel Abela

La fin des temps À l’occasion des 100 ans de la disparition du peintre allemand Franz Marc, la Fondation Beyeler consacre une vaste exposition au mouvement qu’il a initié avec son ami Vassily Kandinsky : le Blaue Reiter.

Franz Marc, Blue-Black Fox, 1911, Von der Heydt-Museum Wuppertal © Medienzentrum, Antje Zeis-Loi / Von der Heydt-Museum Wuppertal

De toute la génération dorée des artistes expressionnistes, Franz Marc reste l’un des plus attachants. Sa relation intime à la nature l’a conduit à une symbolique de la couleur, conforté en cela par son ami Vassily Kandinsky, auteur dès 1910 de son texte fondateur Du spirituel dans l’art, avec lequel il prépare dès l’été 1911 l’Almanach du Blaue Reiter (Le Cavalier Bleu), recueil foisonnant de textes et d’images dans tous les domaines, arts, littérature et musique, ainsi que l’organisation d’une exposition à Munich. Averti du risque de privilégier la forme au sentiment, il place les valeurs expressives de ses couleurs au service d’une conscience : l’émergence d’une spiritualité nouvelle. Laquelle puise sa source dans la force de la nature, mais aussi dans l’annonce

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d’un chaos possible. Chacune des figures animales qu’il représente semble en éveil face au danger qui la guette, le tigre menaçant comme le jeune cerf insouciant ; même l’assoupissement d’un renard est feint, il est annonciateur des bruits de la forêt, de la mort possible. Franz Marc, tout comme Kandinsky, ressent dans sa chair l’imminence du drame à venir au point que son Combat de formes de 1914 représente par anticipation le choc à venir des forces destructrices. C’est pourtant au cœur du conflit, au cours des premiers mois jusqu’en février 1915, qu’il écrit Les Cent Aphorismes, soustitré La Seconde Vue, un chef-d’œuvre visionnaire où il manifeste sa quête d’immatériel en cette période qu’il considère comme « la fin des temps ». Le peintre « désarmé » se double d’un merveilleux écrivain qui s’interroge sur les lois immanentes de la nature, de l’Histoire et de l’art, affirmant avec vigueur : « L’idée a toujours précédé la forme. » Avant d’envisager en Européen déjà convaincu l’avenir d’un continent enfin apaisé. L’Histoire ne lui donnera raison que longtemps après. Lui, il n’a pas eu le temps d’assister à la concrétisation de sa pensée, ni même à l’évolution artistique de Vassily Kandinsky vers l’abstraction. Alors qu’il annonce à sa femme Maria le matin du 4 mars 1916 « Ne t’inquiète pas, je m’en sortirai et je n’y laisserai pas ma santé », Franz Marc est abattu le jour même près de Verdun. Cent ans après sa disparition, l’exposition consacrée à l’Almanach du Blaue Reiter de 1911 – une première en Suisse depuis un quart de siècle – rappelle la vitalité du message de ces artistes en pleine connexion avec l’évolution tragique de leur temps. Un tournant radical, dont la portée se mesure aujourd’hui encore. Kandinsky, marc & der blaue reiter, exposition du 4 septembre 2016 au 22 janvier 2017 à la Fondation Beyeler, à Bâle (Riehen) www.fondationbeyeler.ch


Par Philippe Schweyer

Ionesco chez Dürrenmatt Pour Eugène Ionesco et Friedrich Dürrenmatt, écriture et peinture forment un tout indissociable. L’exposition à Neuchâtel rassemble une sélection d’œuvres picturales encore méconnues des deux célèbres dramaturges.

Eugène Ionesco, Les Chaises, 1984, lithographie. © Marie-France Ionesco

Pour rejoindre le Centre Dürrenmatt, il suffit de monter tranquillement dans un train à Bâle – en Suisse ils sont parfaitement cadencés et ne font jamais grève – et de filer vers Neuchâtel via Olten ou Biel/Bienne. Une fois arrivé, il reste à tourner le dos au lac et à grimper dans les hauteurs de la ville en suivant la pente de la route ou en coupant par des escaliers coincés entre les habitations, puis à contourner un jardin botanique. Après cette agréable mise en jambes, nous voilà déjà chez Friedrich Dürrenmatt (1921-1990), célèbre dramaturge suisse (La Visite de la vieille dame, Les Physiciens…) . C’est là, à partir de la maison acquise par Dürrenmatt avant de connaître le succès, que l’architecte Mario Bota a conçu un musée entièrement dédié à son œuvre picturale, après la mort du dramaturge. En effet, Dürrenmatt, après avoir longtemps hésité entre peinture et écriture, continua toute sa vie à dessiner, peindre et exécuter des lithographies. De son côté, l’auteur de Rhinocéros, qui lui aussi s’est très tôt intéressé à l’art, se mettra sérieusement à dessiner sur le tard, dans les années 70, alors qu’il traverse une crise profonde et estime que les mots, contrairement à la peinture et au dessin, trahissent parfois sa pensée. Le fondateur du théâtre de l’absurde et le chantre du théâtre du grotesque, qui se sont rencontrés à Paris et se retrouvent en 1967 à Neuchâtel, s’apprécient et produisent, chacun de leur côté, des lithographies dans l’atelier Erker à Saint-Gall que fréquentèrent également Antoni Tàpies, Hans Hartung et Max Bill. Tout en insistant sur les parcours parallèles des deux dramaturges et leurs préoccupations communes (la critique des idéologies politiques…), l’exposition nous fait découvrir une quarantaines d’œuvres méconnues de Ionesco (gouaches, huile sur toile, lithographies et livres d’artiste) qui dialoguent avec les productions de Dürrenmatt. Pour Ionesco, « c’est la main qui peint, c’est pas la tête ». Moins spontané, Dürrenmatt ne peut s’empêcher, comme il le fait pour ses écrits, de modifier à de nombreuses reprises ses dessins, chaque modification obligeant le lithographe à un travail fastidieux. Après cette belle découverte, il est encore temps de se perdre dans le délicieux jardin botanique aperçu à l’aller avant de se laisser glisser jusqu’à la gare. IONESCO DÜRRENMATT, PEINTURE ET THEATRE, exposition jusqu’au 11 septembre au Centre Dürrenmatt Neuchâtel, Pertuis-du-saut 74 www.cdn.ch

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Par Emmanuel Abela

(In)satisfaction Production, consommation, création, destruction, l’artiste anglais Michael Landy s’attache à tous les aspects de la société dans laquelle on vit. De manière so british, avec un bel héritage contestataire punk.

On se souvient de Mick Jagger à qui l’on posait la question en 1969 de sa satisfaction, quatre ans après l’avènement du hit planétaire des Rolling Stones. Ce à quoi le chanteur avait répondu de manière très fine : « Financièrement insatisfaits, sexuellement satisfaits, philosophiquement nous essayons. » La question que nous pose l’artiste britannique Michael Landy n’est pas si éloignée. Il le fait en artiste issu de la génération des Young British Artists nés à la suite du chaos des années 70 et 80, au moment où il n’y avait plus guère d’illusion à se faire sur la portée d’une société de consommation destructrice à bien des égards. Est-ce parce qu’il a grandi à l’ère Thatcher qu’il a appris à se méfier de tout ? Il y a des chances… Quoi qu’il en soit, il a placé son questionnement

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sous le signe de la surenchère consumériste. Ses interrogations sont simples, elles découlent tout droit du bon sens : comment la propriété matérielle nous affecte-t-elle ? De quoi avons-nous besoin pour vivre ? De manière implicite, il renvoie dos à dos les deux temps de la création et de la destruction. Ou mieux encore, les imbrique, la création conduisant à la destruction et la destruction à la création, dans un mouvement perpétuel perçu selon le point de vue de chacun : génératrices donc de cercles soit valeureux soit vicieux. Michael Landy ne nous impose rien, il ne tranche pas, joue avec les codes tout en se situant dans la filiation directe des artistes des années 60 qui très tôt situaient les dangers de la société d’abondance avec son pendant, l’insatisfaction permanente du désir. Laquelle, bien sûr, conduit à en vouloir toujours plus, encore et encore. Sa critique, il la fait porter de manière assez subtile, avec humour souvent, non sans pratiquer une forme de cynisme politique qui le conduit dans une action restée célèbre en 2001, Break Down, à se dépouiller lui-même de ce qu’il possède : partir du tout pour accéder au rien. La tentation de faire table rase, très punk dans l’esprit. Sa première rétrospective s’apparente à un « parcours à travers un paysage anglais » qui réunit dessins, sculptures animées et installations monumentales. Sa manière à lui de célébrer Jean Tinguely, l’artiste qui l’a tant marqué lorsqu’il a découvert son œuvre à l’occasion d’une rétrospective à la Tate en 1982, au point de reconstituer son Homage To New York dans une version qui vise à la destruction du musée qui porte son nom. À l’occasion justement des 20 ans de ce musée, on apprécie l’irrévérence. Michael Landy. Out of Order, exposition jusqu’au 25 septembre au Musée Tinguely, à Bâle www.tinguely.ch


Par Florence Andoka Photo : Nicolas Waltefaugle

Le rouge au mur Les murs d’une ville peuvent être le terrain de la discussion politique. À Besançon pour sa 6e édition, le festival artistique Bien Urbain, créé par l’association Juste Ici, lance le débat et suscite les réactions.

Lolo Y Sosaku

L’association Juste ici et l’artiste invité Escif ont choisi d’intituler cette édition du festival « Après le mur », donnant ainsi une connotation politique à la manifestation et revenant sur les enjeux de la peinture murale. « Le mur est un des grands totems de notre civilisation ; reflet de la vie sédentaire, de la protection, de la propriété privée, de la segmentation du territoire. La peinture murale se confronte au mur et questionne ainsi toutes ces valeurs », précise le texte de présentation de l’événement. Alors, que peindre, sur quel mur et pourquoi ? Comme tout festival qui rencontre le succès, Bien Urbain a ses détracteurs, qui pour lancer le débat ont choisi de déposer des tracts dans l’espace public. Certains considèrent notamment ces peintures murales comme une récupération par le système, des pratiques sauvages de l’art dans l’espace urbain. Sans doute, le graffiti, qui aurait pu

être l’une des références de la peinture murale, est-il plus transgressif. Quasi anonyme et ne répondant pas à une commande publique, le graffiti souvent dérange, bien qu’une frange du street art ait intégré depuis longtemps le marché de l’art et les galeries. L’art véritable serait-il seulement celui qui s’exerce sans rémunération, dans la marge, la crainte ou la révolte ? Peut-être, mais alors il n’y a pas que Bien Urbain qu’il faut soumettre à la critique. Certes, les peintures murales, réalisées avec l’assentiment des autorités mettant les murs à disposition, ne sont pas toujours subversives, mais peut-être qu’elles permettent aux habitants de poser un œil neuf sur les fresques colorées, là où il n’y avait auparavant qu’une palissade de travaux où une façade encrassée. Les œuvres réalisées participent-elles vraiment de la gentrification de la ville, comme l’affirme le pamphlet relayé sur le net par les sites libertaires ? Il y a clairement une rupture esthétique entre les peintures murales de Bien Urbain, celles qui ont été réalisées par Escif, Hyuro, ou encore Francisco Diaz et l’univers du graffiti. La ligne artistique de Bien Urbain rappelle davantage la figuration des muralistes mexicains, ou bien une certaine forme de surréalisme. On devine également l’influence très forte des tendances du graphisme contemporain, comme de l’illustration. La peinture murale est ce qui reste, quand Bien Urbain est fini, pourtant le festival ne se limite pas à ce champ, incluant également des interventions éphémères ou minimales. D’étranges fragments de céramiques rouges bleues ou jaunes ont été posés par 3ttman, dans les rues du quartier Battant. Ce geste poétique et peu loquace s’intercale délicatement dans les failles de la voierie. Cette année, Olivier Toulemonde a conçu une balade sonore, le duo Lolo y Sosaku réalise d’étranges machines et Harmen de Hoop a proposé un atelier sur la performance. BIEN URBAIN, festival jusqu’au 30 juillet, à Besançon www.bien-urbain.fr

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Par Florence Andoka Photo : Pascal Bastien

Faire route ensemble Vers la clarté mêle musique, poésie et arts plastiques. Avec cet objet, Daniel Cassel, Stéphane Boltz et Michel Dejean ont décidé de cheminer, une année entière, autour de cette thématique existentielle.

Coffret énigmatique en bois surmonté d’une plaque blanche gravée, Vers la clarté est un objet aux contenus enchâssés. S’y découvre un livret au papier délicat dans lequel repose le texte poétique de Daniel Cassel, ainsi que les estampes de Michel Dejean. Derrière ces images littéraires et plastiques est inséré un disque de Klaus, groupe de musique minimaliste, constitué de Stéphane Boltz et Daniel Cassel. Ce dernier avait déjà collaboré avec Michel Dejean sur la clarté dans un projet collectif invitant des artistes et des poètes à œuvrer ensemble. Toujours animés par la nécessité de laisser leur art se rencontrer à nouveau, Michel Dejean et Daniel Cassel convient cette fois-ci la musique au projet, et se tournent naturellement vers les expérimentations électroniques de Klaus.

Vers la clarté n’est pas le récit d’une illumination mais plutôt la trace d’un cheminement. « Au départ le thème était simplement la clarté et puis l’on a trouvé cela prétentieux, il est plutôt question de la quête, de l’errance. Et nous avons pris le temps de donner naissance au projet, ce qui implique une progression et un éloignement à l’égard des premières idées qui nous habitaient au commencement », souligne Daniel Cassel. Musique, poésie et arts visuels constituent trois voies, comme autant de possibilités d’envisager le thème complexe qui les unit. Puisqu’il est ici question de cheminement et d’expérimentation, Daniel Cassel, attire l’attention sur les processus créatifs : « Le travail de Michel Dejean s’inscrit à la fois dans une dimension conceptuelle puisque c’est son geste qui compte : précis, répété, concentré. Alors l’œuvre devient une trace de l’expérience vécue. Néanmoins les motifs circulaires effectués répondent aussi à une recherche formelle qui relie la pratique de Michel Dejean au minimalisme. Il en va de même pour la musique. Composer un morceau de plus de 20 minutes est une aventure.  » La composition de Klaus développe une trame sombre, matinée de sonorités plus lumineuses qui ponctuent le flux de la musique. Poète et philosophe, Daniel Cassel indique que « l’on confond trop facilement clarté et lumière, or la clarté peut aussi se trouver dans l’obscurité, lorsque l’on a dissipé en soi l’attraction pour les lumières fallacieuses du dehors  ». Rare, à l’image de la trajectoire fragile qu’il décrit, Vers la clarté est un objet précieux. www.michel-dejean.fr www.klausproject.com

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chicmedias éditions

Collection desseins La collection desseins laisse libre cours aux artistes : photographes, plasticiens ou illustrateurs en publiant leurs carnets. Une adresse au corps, à la nudité, à la sexualité voire à la pornographie.

ASSEZ FLIRTÉ, BAISSER CULOTTE ! Anne-Sophie Tschiegg

Collection desseins

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Au départ, l’idée est de Bruno Chibane. À la fin, ça me ressemble. On s’est d’abord dit que ça parlerait de couleur et que ça montrerait le cul. Pas vraiment le contraire, ou alors sans narration parce que parler de cul c’est toujours enlever, c’est recreuser les trous pour y loger le désir et tout ce qui passe.

ASSEZ FLIRTÉ, BAISSER CULOTTE ! Anne-Sophie Tschiegg

Prix : 28 €

ISBN : 978-2-9544852-1-8

9 782954 485218

Chic Médias éditions

Chic Médias éditions Collection desseins

MILO Songbook

ASSEZ FLIRTÉ, BAISSER CULOTTE Anne-Sophie Tschiegg

Nicolas Comment

chicmedias éditions Collection desseins

Collection desseins

Commandez-le en avant-première

MILO SONGBOOK

H. Schwaller

Nicolas Comment

9 782954 485225

Prix : 20 €

ISBN : 978-2-9544852-2-5

112 pages - 165x220 mm - 600 exemplaires

Milo, la muse, l’amante, immortalisée par Nicolas Comment. Le photographe et musicien couche ici sur le papier nudité, sensualité et les textes de certaines de ses chansons. Lettres et images d’amour.

L’ÊTRE PRIORITAIRE Hakim Mouhous Hélène Schwaller

Ce livre réunit dans l’ ordre chronologique et de manière non exhaustive les textos poétiques et les dessins qui m’ont été adressés par H. au début de notre relation. Ces deux expressions artistiques sont nées de notre relation fusionnelle, de nos séparations régulières, et ce, dès le début de notre rencontre. L’autre absent, mais qui est là et nous inspire. Cette balade érotique évoque l’amour dans sa quête d’absolu, ses manques, les souffrances qui en découlent quelquefois, ses exaltations aussi, et le caractère « cyclique » de la relation. Ce livre est certes un objet intime, mais chaque lecteur pourra y reconnaître « son intime ». Mes réponses à H. existent, mais liberté est laissée au lecteur de les imaginer.

L'ÊTRE PRIORITAIRE Expéditeur Hakim Mouhous Destinataire Hélène Schwaller

Chic Médias éditions Collection desseins

Chic Médias éditions

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L’ÊTRE PRIORITAIRE Hakim Mouhous Hélène Schwaller

À commander sur www.shop.zut-magazine.com Sortie en librairie octobre 2016 chicmédias éditions - 12 rue des Poules - 67000 Strasbourg - 03 67 08 20 87

Finalement, c’est devenu une sorte de journal qui dit les appétits au jour le jour. Les mots sont posés vite, par liste, comme des images et les images suivent les élans. J’avais juste envie de m’y sentir bien, que ce soit polymorphe et joyeux, que la femme y soit au centre, dessus et dessous. (Et techniquement, c’est le frottement d’un index sur un iPad). Anne-Sophie Tschiegg


TUXEDOMOON Half-Mute, Crammed Discs

Certains groupes avancent en marge de l’histoire. En ce qui concerne le groupe Tuxedomoon, c’était le cas en temps réel, c’est le cas aujourd’hui encore. Et pourtant, ces Californiens exilés à Bruxelles dès le début des années 80 ont été déterminants dans l’évolution du post-punk vers des formes nouvelles, empruntées au jazz et à la musique contemporaine. Leur tournée récente a prouvé combien ils avaient conservé cette force singulière, trouble mais rayonnante, qui a fait d’eux des chefs de file, dans l’ombre. La réédition de leur premier album Half-Mute publié à l’origine chez Ralph, le label des Residents, permet de rétablir certaines vérités, et peut-être même, avec le recul, de les rattacher à leur temps. Il y a définitivement quelque chose de l’axe Roxy-Bowie-Eno, mais aussi de Wire ou Pere Ubu, dans cette manière anguleuse, inconfortable de poser l’intention. Le fantasme des années 30 est là, dans sa plus profonde expressivité, comme s’il s’agissait de créer le jazz de leur temps, mutant, désarticulé, altéré parce qu’irradié. On se surprend à réécouter ce qui n’était plus de l’ordre de l’évidence, l’ambiant Tritone (Musica Diablo), le claustrophobant Loneliness et les hits free-punk 59 to 1 ou What Use? comme si on les découvrait. Avec une ferveur restée entière pour ce groupe qui n’a jamais fait les choses à moitié. (E.A.)

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CHRIS COHEN

CHRISTINE OTT

As If Apart, Captured Tracks

Only Silence Remains, Gizeh Records

Il en faut des connaissances pour redessiner les contours de la pop dans son contexte contemporain. Et ce multi-instrumentiste californien, ex-Cryptacise qu’on a vu aux côtés de Deerhoof, d’Ariel Pink ou de Cass McCombs, peut se targuer d’avoir une très belle culture tant il joue avec les formats. À la manière de Van Dyke Parks, il pousse très loin l’exploration de chansons qui s’étendent à l’infini. Les arrangements sont étourdissants, même si une certaine retenue le maintient du côté d’une forme classique qui le rapproche, de manière subtile, des Beatles ou des Kinks période Something Else ou Village Green Preservation Society. Magistral, donc. (E.A.)

CABARET CONTEMPORAIN Cabaret Contemporain, m=minimal Formation à l’histoire atypique – avant de devenir un groupe en 2011, la structure est d’abord une plate-forme de production  – et au répertoire éclectique, Cabaret contemporain déploie avec virtuosité des projets reconfigurant les rapports machines/instruments. Après avoir revisité les répertoires de John Cage, Terry Riley, Kraftwerk ou encore Moondog, l’équipe de cinq instrumentistes livre avec son quatrième album ses propres compositions. Étonnant de prime abord par ses sonorités techno-minimale voire house assumées, l’opus se révèle, au regard des précédents champs musicaux explorés, on ne peut plus cohérent et passionnant. (C.C.)

On connaît cette spécialiste des Ondes Martenot pour ses contributions prestigieuses, Radiohead, les Tindersticks, Syd Matters ou Yann Tiersen, ou pour l’avoir vue sur scène dans le cadre de cinéconcerts époustouflants, Tabu de Murnau ou le documentaire Nanouk l’Esquimau, mais on la découvre pianiste d’exception. Sa poignée de compositions Only Silence Remains s’apparente à un voyage mélodique délicat, lumineux, avec le piano dans l’axe et les Ondes en périphérie, tout comme les cloches tubulaires et les percussions. Sa manière bien à elle de s’ouvrir à des approches musicales nouvelles, tout en nous entraînant à sa suite. (E.A.)

MATT ELLIOTT The Calm Before, Ici d’Ailleurs Avec Third Eye Foundation, Matt Elliott a été longtemps situé du côté des musiques électroniques les plus aventureuses, mais on connaît ce musicien de Bristol pour sa science du folk européen. Et s’il avait tendance à parfois noyer les thèmes sous des couches d’instruments, là il s’attache à l’épure, tout en assumant pleinement la chaleur naturelle de sa voix. L’homme est préoccupé, on le sait, par des considérations personnelles qu’il nous livre ici en toute intimité, mais aussi par notre avenir à nous tous. D’où un message universel qui nous touche, parce que formulé avec gravité, mais aussi avec la candeur de celui qui s’accorde la possibilité d’espérer. (E.A.)


Venez rêver en 16 | 17 !

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17 Septembre 2016

EntréE librE sur résErvation — ouvErturE dE la billEttEriE 22.08.2016 Le Carreau · Scène nationale de Forbach et de l'est mosellan Avenue Saint-Rémy – B.P. 40190 / F-57603 Forbach cedex + 33 (0)3 87 84 64 30 / www.carreau-forbach.com /    


LA VIE INTENSE De Tristan Garcia Éditions Autrement Jeune écrivain et philosophe, Tristan Garcia s’intéresse dans son nouvel essai à ce qui fonderait notre société contemporaine : une injonction et une course à l’intensité. Démarrant avec l’avènement de l’électricité, elle aurait, selon lui, contaminé tous les domaines de nos vies, conditionnant chacune de nos expériences. Dans un exposé parfois dense, La Vie intense analyse la dangerosité de cette rhétorique, notamment lorsque l’intensité n’est plus recherchée que pour elle-même. Exposant plusieurs pistes de résistance (et leurs limites) à ce mécanisme générateur de frustration et d’insatisfaction, Garcia en appelle au final à « apprendre à éprouver cette intensité dans la résistance ». Une position nécessairement en tension. (C.C.)

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MÉMOIRE DE FILLE

M TRAIN

D’Annie Ernaux / NRF Gallimard

De Patti Smith / Gallimard

Annie Ernaux a toujours fait de son existence la matière de ses livres. Entre récit de soi et analyse de l’écriture comme effort de remémoration, Mémoire de fille dévoile peut-être le point aveugle de la trajectoire de l’écrivain, l’évènement qui n’avait pas encore été mis en mots. Difficile de résumer l’expérience de « la fille de cinquante huit », lors de cet été où la découverte du désir érotique a pris la couleur de l’humiliation sociale. Désir de l’autre et désir d’écrire trouvent ici une origine commune et Mémoire de fille redonne vie au climat d’une époque, tout en rendant un hommage profond au Deuxième sexe, écrit par Simone de Beauvoir une décennie avant l’évènement. (F.A.)

Rien ne semble plus compliqué que de n’écrire sur rien. Et pourtant, Patti Smith y parvient, elle, derrière sa tasse de café, en laissant sa pensée dicter un cheminement intérieur. Elle se souvient de ses voyages, avec son mari, l’exMC5 Fred ‘Sonic’ Smith, en Guyane française, mais aussi de tous ces endroits qui comptent tant pour elle, la Casa Azul de Frida Kahlo dans la banlieue de Mexico ou de la tombe de Jean Genet, au Maroc. Dans cet ouvrage peuplé de tous ceux qui l’ont construite, elle nous livre un peu plus encore la portée de sa vision poétique et nous dévoile les merveilleuses facettes d’une artiste qui n’a pas fini de nous surprendre. (E.A.)

PELELIU De Jean Rolin / P.O.L L’expérience de la guerre du Pacifique nous est inconnue, parce que nous n’avons pas souhaité la voir, et pourtant c’est LA guerre des Américains, plus importante à leurs yeux que la reconquête du continent européen. Après avoir puisé dans le récit de Eugene Sledge, entre autres sources, Jean Rolin s’est rendu sur l’île de Peleliu où les combats furent parmi les plus violents de toute la Seconde Guerre mondiale. Les traces sont là, ancrées dans un paysage de désolation, mais aussi dans les âmes des habitants marqués à jamais. De cette géographie du chaos, il reste un journal d’autant plus troublant qu’il est sec comme les ruines d’un bunker, désespérant comme le sol d’une terre où il ne repousse jamais rien. (E.A.)

L’Odeur des garçons affamés De Frederik Peeters et Loo Hui Phang / Casterman Passion, aventure et mysticisme se croisent au sein de cette épopée au cœur de l’Ouest sauvage aux côtés d’un photographe anglais en cavale, d’un garçon de ferme mystérieux et d’un promoteur aux obscures motivations. Derrière la beauté brute des paysages superbement dépeints par le dessin grand luxe de Frederik Peeters, la scénariste Loo Hui Phang dissimule des secrets : ceux  de l’amour et du désir, de la volonté de domination, de la pureté originelle des hommes et de la nature, de la lumière et de l’image... et plus encore. On navigue avec plaisir en terrain inconnu au fil de cet album singulier, entre western intimiste et poésie fantasmagorique, avant un final éblouissant. (B.B.)


Pâle Mâle

le 19, Crac Montbéliard 4 juin > 28 août 2016 Le 19, Centre régional d’art contemporain de Montbéliard I www.le19crac.com I +33 (0)3 81 94 43 58 © Pâle Mâle, Programme libre, compact et léger, 2015

Centre Dürrenmatt neuChâtel Pertuis-Du-sault 74 Ch – 2000 neuChâtel

t. 058 466 70 60 www.CDn.Ch me – Di, 11h – 17h / mi – so 11 – 17 uhr


Regard

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Par Nathalie Bach

Il s’est invité. Je ne l’avais jamais rencontré. Ni même envisagé. Il s’est insinué peu à peu dans tous mes abris, a creusé tous mes prismes, battu tous mes refus. Je ne l’aimais pas. Alors nous nous sommes accordés. Je lui céderai mes vertiges, il me rendrait à ma fiction. Il est resté. Depuis je me contente d’écouter les exigences du vent. Celui qui sait remonter le sens des rivières si l’âme chavire. Parfois, je me remise sur un quai de gare, à l’heure des foules et des enfants, précieuse de cet intervalle dont je ne partirai pas. Et quand l’air s’endurcit de cafés trop forts, je pleure de fatigue sur la joie des abandons. Je le regarde et il me regarde.

Nous avons pris nos quartiers. Dans cet entre bleu mat à la rumeur montante, au coin du jour où l’on peut se dire encore, où la vague du monde n’a pas crevé sous son orage, il nous faut pourtant trouver du cœur à la peine. C’est pour cela que nous nous sommes rencontrés. Il n’y comprend rien, je n’y comprends rien. Dans la merveille des mots cela n’a plus d’importance. Je vais continuer d’épandre les parpaings de ma mémoire. Ce sera peut-être long, mais depuis quelque temps, je prends mon temps. Deux ou trois feux d’effrois ici et là c’est vrai, vite emportés au gré des moussons. Comme vivre est devenu moins grave, nous savons maintenant chanter le sourd et la nuit. Je me suis fondue dans son air, à moins que ce ne soit l’inverse. Presque par mégarde. Il est ce rien que rien ne nomme, sans malin ni contours. Ce rien basculant tous les abysses du moi vers d’autres infinis. Enfin.

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ScĂŠnarios imaginaires Ayline Olukman

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A world within a world Emmanuel Abela Photo : Léa Fabing

Aussi loin que je me souvienne, ces rues sont miennes. Elles l’ont toujours été. J’en connais la moindre parcelle, le moindre recoin. Pour y avoir été. Pour y être aujourd’hui encore. J’en sens la présence physique, une inscription, loin dans le sol. Et si la marque des siècles dissimule les traces, les fondations vibrent, les pierres tressaillent sous mes pas, elles se souviennent du temps où je les foulais, elles m’appellent. J’aimais m’y promener, pieds nus, même si cela m’était interdit. Là, sur les bords de la Tamise, en face de la Tour.

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Je n’étais pas d’humeur boudeuse, mais rien ne m’était autorisé. Alors je manifestais mon mécontentement. Intérieurement. Je prononçais des mots dont la seule pensée souillait le dernier rempart de ma propre moralité. Qu’importe, de n’imaginer que leur énonciation provoquait ce petit plaisir que j’associais à de la subversion. Mes lèvres épousaient une forme silencieuse, comme seule résistance possible à l’interdit. Mais je finissais par me soumettre. En définitive, je n’ai cessé de me soumettre. Quand on est venu m’arrêter, je me suis soumise une fois de plus, sans objecter le moindre argument. Quand le jugement est tombé, j’ai acquiescé en baissant la tête. On disait de moi que j’étais une jeune femme déterminée, confiante, parfois même rebelle, comme cette fois où je me suis opposée à la volonté de mon père. Il m’intimait de porter cette robe qui m’avait été envoyée par Mary. Un double affront, Mary, l’illégitime et la catholique ! « Que dois-je en faire ? », l’avais-je interrogé. « Porte-là ! », me fit-il répondre par l’intermédiaire de l’une de ces gente dames qui ne me quittaient pas d’une semelle. Je n’en fis rien. « Nay », lui ai-je dit, « je ne ferai jamais rien contre la volonté de Dieu. » Une fois de plus, je fus punie, mais plus jamais je ne vis la robe. Alors, pourquoi devant ce tribunal, me suis-je ainsi résignée ? C’est sans doute parce que la cause était entendue. Tous réunis là, dans la nef de Guildhall, le savaient ; ils s’étaient accordés sur la sentence. Pour moi, nulle échappatoire possible. Aujourd’hui, je me déplace comme je l’entends, je vais où je veux, mais je n’ai nul endroit où aller. Les rues sont vides. Étrangement, personne à l’horizon. Ah, si là, un homme en costume bleu foncé. Il est grand, irrésistiblement élégant. Mais que fait-il ? Il jongle avec ses pieds. Une petite balle orange en caoutchouc rebondit sur le dessus de la chaussure, à droite puis à gauche, il la soulève, la bloque sur sa tête, à l’arrière sur sa nuque, puis la laisse retomber sur son pied, la bloque à nouveau avant de la faire partir haut dans le ciel. Jamais, elle ne touche le sol. J’aimerais l’interroger sur le sens de tout cela, mais il ne me voit pas, trop attentif aux mouvements qu’il donne à sa balle. Je passe à côté, mais rien n’y fait, je ne veux pas l’interrompre.

Là, assis sur un banc, un autre homme un livre à la main, un aristocrate en redingote, gilet court et chemise à jabot. « Je vous attendais », me dit-il. Je ne sais que répondre. « Je vous ai déjà appelée, don’t you remember? » Je ne me souviens de rien, et je n’ose répondre. « Vous apparaissez dans tous mes poèmes. » À la limite de l’insolence, je m’aventure : « Monsieur, votre mode de séduction est éculé, lui disje, il va vous falloir trouver autre chose pour que je puisse vous prêter la moindre attention. » Il est surpris par ma remarque, regarde derrière lui, puis devant, à ses pieds, et éclate de rire : un écureuil vient de lui grimper sur la jambe. Un de ces gros écureuils en quête de nourriture, si inconscients du danger, qu’on croise dans nos beaux parcs anglais. L’animal d’une taille impressionnante prend appui sur le mollet d’abord, sur la cuisse ensuite, attrape le biscuit que lui tend notre homme et détale dans les taillis. « Vous n’y êtes pas, ma tendre enfant. Je n’ai nulle intention de vous séduire. Vous représentez pour moi la pureté même, celle de l’ange. Je vous chante depuis si longtemps, c’est pourquoi je vous attendais avec impatience. Je désespérais même de vous rencontrer. Le monde – notre monde – est si vaste, vous savez. » J’ai beau détourner le regard, il se fait insistant, me parle de sa vision de l’Incarnation, du Berger, de l’Agneau. Je n’y entends rien. Il prend une voix grave, solennelle, mais affectée : « Je vous ai appelée, souvenez-vous. Votre présence ici prouve que vous m’avez entendu. » À l’écouter, le monde d’ici n’est pas tel qu’on le perçoit. Il est l’infini. Nous serions ni au-dessus, ni en-dessous, ni dedans, ni dehors, mais précisément à la croisée de cet infini. Moi, je n’ose le croire, mais sa force de conviction finit par m’attacher à lui. Je me fais à l’idée : lui, il me connait, il a sondé la portée de mon indécision, il sait qui je suis, il sait surtout où je suis. J’aimerais en savoir autant. Je regarde autour de moi, les rues sont pleines de gens à présent, des hommes, des femmes, de tout âge, de toute époque. Ils cheminent de manière mécanique sans prêter guère attention à nous, et dessinent les courbes de bien étranges trajectoires. Puis, toutes ces figures disparaissent au coin de la rue. En un instant, les espaces vides sont vides à perte de vue. Et là, elles réapparaissent à nouveau, par petits groupes, de manière irrégulière et désordonnée. Curieusement, les rues me sont moins familières : tel détail architecturé, une arcade, un portail, une lucarne, l’embrasure d’une fenêtre, plus rien ne trouve sa place. Je suis décontenancée. Faisant mine de reprendre le livre qu’il venait de poser, l’homme me suit du regard, il guette mes réactions avec attention. Il mesure le trouble dans lequel me voilà plongée. « Laissez-moi vous guider », me ditil en souriant. Il se lève, me prend par la main et m’entraîne à sa suite de manière décidée. Je ne sais pourquoi, mais je me laisse transporter.

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Carnaval Chloé Tercé Atelier 25

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Musée

Tinguely

08.06.–25.09. 2016

Bâle

Michael Landy Out Of Order

NOVO 40  

40ème numéro de NOVO, le magazine qui aime regarder les filles sur la plage.

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