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La culture n'a pas de prix

09 —> 11.2014

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Mascagni

L’AMICO FRITZ Nouvelle production

STRASBOURG Opéra 24 oct. > 7 nov. MULHOUSE La Filature 21 > 23 nov.

Choeurs de l’OnR Orchestre Philharmonique de Strasbourg

www.operanationaldurhin.eu

saison 2014-2015 - visuel Nis&For - graphisme OnR - licences 2 - 1055775 et

DIRECTION MUSICALE Pablo Carignani MISE EN SCENE Vincent Boussard DECORS Vincent Lemaire COSTUMES Christian Lacroix


sommaire

ours

Nº31 Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@mots-et-sons.com 06 86 17 20 40 Secrétaire de rédaction : Cécile Becker Direction artistique et graphisme : starlight

Ont participé à ce numéro : REDACTEURS  Natacha Anderson, Julien Amillard, Florence Andoka, Gabrielle Awad, Cécile Becker, Betty Biedermann, Marie Bohner, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Sylvia Dubost, Nadja Dumouchel, Sylvain Freyburger, Anthony Gaborit, Anthony Ghilas, Xavier Hug, Virginie Joalland, Claire Kueny, Nicolas Léger, Stéphanie Linsingh, Guillaume Malvoisin, Alice Marquaille, Marie Marchal, Adeline Pasteur, Julien Pleis, Martial Ratel, Mickaël Roy, Vanessa Schmitz-Grucker, Christophe Sedierta, Claire Tourdot, Fabien Velasquez. PHOTOGRAPHES ET ILLUSTRATEURS Éric Antoine, Vincent Arbelet, Janine Bächle, Pascal Bastien, Laurence Bentz, Oriane Blandel, Aglaé Bory, Sébastien Bozon, brokism, Ludmilla Cerveny, Caroline Cutaia, Léa Fabing, Mélina Farine, Chloé Fournier, Sherley Freudenreich, Sébastien Grisey, Marianne Maric, Patrick Messina, Renaud Monfourny, Elisa Murcia-Artengo, Arno Paul, Yves Petit, Olivier Roller, Dorian Rollin, Camille Roux, Christophe Urbain, Nicolas Waltefaugle, Sophie Yerly, Hadrien Wissler.

CONTRIBUTEURS Bearboz, Catherine Bizern, Christophe Fourvel, Vanessa Schmitz-Grucker, Chloé Tercé, Sandrine Wymann.

COUVERTURE Photo : Frankie & Nikki frankie-nikki.tumblr.com

IMPRIMEUR Estimprim – PubliVal Conseils Dépôt légal : septembre 2014 ISSN : 1969-9514 – © Novo 2014 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés.

Ce magazine est édité par Chic Médias & médiapop Chic Médias 12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 25000 € Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane bchibane@chicmedias.com — 06 08 07 99 45 Administration, gestion : Charles Combanaire

médiapop 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 € Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer ps@mediapop.fr — 06 22 44 68 67 www.mediapop.fr

ABONNEMENT — www.novomag.fr Novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez.

Édito 5

CARNET Le monde est un seul 7 Pas d’amour sans cinéma 9 Bréviaire des circonstances 11 Une balade d’art contemporain 40-41 Bagarre 98

FOCUS 12-39 La sélection des spectacles, festivals, expositions et inauguration à ne pas manquer

RENCONTRES 42-49 Max Romeo 42 Joke Lanz 44 Will Guthrie 46 Cloud Nothings 48 Tinariwen 49

MAGAZINE 50-90 EM/M (emslashm.tumblr.com) 50 Portfolio / Eurockéennes 52 Stanislas Nordey 54 Macbeth 56 Du Pain et des Rolls 58 Luk Perceval 60 1984-1999 La décennie 61 La HEAR 62 Le CEAAC 63 Gustave Courbet 64 La Kunsthalle 66 Interface Dijon 67 Jean-Christophe Norman 68 Montagne froide 70 Jonas Mekas 72 Udo Breger 74 Leonardo Padura 76 Denis Lavant 78 Party Girl 80 Portfolio / Laure Vasconi 82 La BAM 86 Le Marulaz 88

SELECTA Disques 93

DVDs 95

Livres 97

ABONNEMENT France 6 numéros — 40 euros / 12 numéros — 70 euros ABONNEMENT hors France 6 numéros — 50 euros / 12 numéros — 90 euros DIFFUSION Vous souhaitez diffuser Novo auprès de votre public ? 1 carton de 25 numéros — 25 euros 1 carton de 50 numéros — 40 euros

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OCT-NOV

sam ed S ippi i 4 octo www.trinitaires-bam.fr + Sm ng (REL bre E + Fi ash Hi ASE PAR ght t Co TY) For m Ash bo es + mer c Firs Niro redi 8 o t Ra ctob ge r e (à 15 20 min bld d’Al vend utes sa re du c ce 5707 G oro di 10 oc entr 0 d e vil Metz-B tobr le en or e Met ny du 1 tis) 0 au FES 18 TIVA vend L ZIK octobr + F e AM redi ak 3 oc + Pe ear + C ETZ #11 tobr t h hro e Dj Q l + W ill Bum ber p eW t Pet sam ere + La F er H jeudi edi 1 in E 9 oc ver ook LET’ Gre e Equip S DY 1 octo & Th tobre en b K e Har E r e Li d To ! #3 : FRE e ght vend n+ redi Cra AK LIKE Y FES me jeud TIVA 10 oct + No OU obre L ZIK i 23 A Mag ir Ve octo MET # Chi Z 11 bre istr lvet nes a l e e Man Baik vend sam al A redi e mou FES BAM di 8 no TIVA 10 oct r obre v L ZIK & e mbr Trini AME FES e t TIVA a TZ #11 Spe L MU ires ctac Aldeb SIQU le en er t ES V jeud fam OLA i 13 mer NTE # i l l e M nove cred S 19 y Lov i 22 m bre ely Dea octo U dH Yod bre orse ndergr elic oun ven One e sam d (R d ELEA edi 1 Fuz redi 24 SE P T ati & octo 5 no rans ART b v O e r Y) A e P m r m ga La G a bre +M éom ra One smic a j v e end (D ure étri e Va J SET) Arc redi 21 riab him n sam le ede ovemb edi 2 re sam Cha 5 octo edi 2 bre peli PUIS er F SAN 2 nove sam ou C 1 m + e C d lub E 9 Jen bre i8n FES TIVA n B o if BAM izar v L MU re + er Car & Tr embre SIQU m dini ini Max ercr ES V i e OLA taires m d B i i lian NTE # 2 er tr vend S 19 and 6 novem redi Beli bre 14 n n+ ovem vend Sing redi Rag bre e Ch P D gad 2 RÉS a 8 n rom & sa ELEC akil ikal és m T Sou IONS e d nd Prin i 29 n o tem ps d vembre e Bo urg es

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édito Par Philippe Schweyer

La vie en rose C’était la fin de l’été. Un grand hurluberlu mal rasé faisait de l’auto-stop clope au bec au bord de la Nationale. Je me suis arrêté quelques dizaines de mètres plus loin pour lui demander où il allait. - Au sud de nulle part. - D’accord. Il a balancé son barda sur la banquette arrière avant de se lover sur le siège passager. À l’instant où il a claqué la portière, j’ai regretté de m’être arrêté. Je n’arrivais pas à deviner la couleur de ses yeux derrière ses lunettes. - Chouettes lunettes de soleil ! - Rien à voir avec des lunettes de soleil, ce sont des lunettes teintées. - Ah oui ? - Les lunettes teintées protègent de la vie. Il a dit ça sur le ton du mec qui en a bavé. Moi aussi j’en bavais, mais ça ne regardait que moi. J’ai glissé un CD d’Original Folks dans l’orifice. Depuis quelques temps, je n’écoutais plus que de la musique propice à la mélancolie. Mon passager a commencé à se rouler une cigarette. Il prenait tout son temps. J’ai pensé que ce mec avait une tête à siroter du thé à longueur de journée. De l’imaginer en train de se faire chauffer de l’eau pour ses infusions, ça me donnait envie de me remettre au punk et au café serré. - Ce n’est pas un peu con de se protéger de la vie avec des lunettes ? - Avec des lunettes teintées, tu vois les choses différemment… Sans ça, la vie est vraiment trop moche. - C’est vrai. - Avec mes lunettes, les gens sont tous beaux et j’aperçois des nuages d’amour pur flotter dans l’air. - Si c’est vrai, tout le monde devrait en porter. - Bien sûr, les gens arrêteraient de se déchirer pour un oui ou pour un non… J’en avais assez entendu. J’ai appuyé sur l’accélérateur pour doubler le camion rouge sang qui me bouchait la vue, puis j’ai caressé le volant sans dire un mot jusqu’à la première station-service. - Voilà, on est arrivés. Le sud de nulle part, c’est ici. - Ok. Tu ne veux pas mes lunettes ? - Combien ? - Cinquante euros. - Cinquante euros pour voir la vie en rose ? Je lui ai filé mon dernier billet de cinquante et je suis reparti avec ses lunettes. Le camion rouge sang était à nouveau devant moi. Mais cette fois, persuadé qu’il était chargé de messages de paix et de lettres d’amour, je n’étais plus pressé de le doubler. Grâce à mes lunettes teintées, je commençais à penser que la fin du monde n’était plus pour demain. Des nuages roses flottaient au-dessus de ma tête et l’avenir redevenait un océan de possibilités. La vie était belle.


ThéâTrE dE STrASBOUrg ScèNE EUrOpéENNE

A BONN EZ VO US ! 2014 2015 CONFÉRENCE : LE NOUVEAU THÉÂTRE DU MAILLON AU WACKEN Par Umberto Napolitano et Benoît Jallon, LAN Architecture

jeu 16 octobre / 20h Maillon-Wacken

En partenariat avec la Ville de Strasbourg

Entrée libre

Novembre Théâtre d’objets, vidéo

LA GRANDE GUERRE Hotel Modern Arthur Sauer Pays-Bas Théâtre musical

MACBETH

Brett Bailey Afrique du Sud Danse

FOUDRES

Dave St-Pierre Canada Théâtre, musique

HUIS

Michel de Ghelderode Josse De Pauw Jan Kuijken Belgique

Décembre Opéra circassien

DARAL SHAGA

Feria Musica Kris Defoort / Fabrice Murgia / Laurent Gaudé Belgique Théâtre

BOVARY, PIÈCE DE PROVINCE Gustave Flaubert Mathias Moritz France Danse, théâtre

VADER

Peeping Tom Belgique

Janvier Théâtre

Théâtre, musique

TODO EL CIELO SOBRE LA TIERRA (EL SÍNDROME DE WENDY) Angélica Liddell Atra Bilis Teatro Espagne, Corée du Sud, Chine Musique klezmer

OY DIVISION Israël

Danse, musique, arts visuels

SHOWROOMDUMMIES#3

Gisèle Vienne Étienne Bideau-Rey CCN - Ballet de Lorraine France

APRÈS LA RÉPÉTITION

Février

Ingmar Bergman Georgia Scalliet Frank Vercruyssen tg STAN Belgique

Cirque, danse, mime

Théâtre

Corps, objet, image

SCÈNES DE LA VIE CONJUGALE

Ingmar Bergman / Ruth Vega Fernandez / Frank Vercruyssen / tg STAN Belgique

HALLO

Martin Zimmermann Suisse

PROFILS

Renaud Herbin Christophe Le Blay France

Danse

Théâtre

Radhouane El Meddeb France, Tunisie

Pierre Maillet Théâtre des Lucioles France

AU TEMPS OÙ LES ARABES DANSAIENT...

Mars Théâtre

LES TROIS SŒURS Anton Tchekhov Jean-Yves Ruf France

03 88 27 61 81

Danse, musique

D’APRÈS UNE HISTOIRE VRAIE Christian Rizzo France

Performance, médias

THE QUIET VOLUME

Ant Hampton / Tim Etchells Grande-Bretagne Danse, théâtre

BIT (CRÉATION 2014)

Compagnie Maguy Marin France Performance, médias

REGARDS à CONTRE-JOUR

Ant Hampton / Tim Etchells Grande-Bretagne Théâtre, arts visuels

GO DOWN, MOSES

Romeo Castellucci Italie

Avril Danse, théâtre

ANTIGONE SR./ TWENTY LOOKS OR PARIS IS BURNING AT THE JUDSON CHURCH (L) Trajal Harrell États-Unis

www.maillon.eu

LITTLE JOE : HOLLYWOOD 72

Mai Danse, musique

COUP FATAL

KVS & les ballets C de la B Fabrizio Cassol Serge Kakudji Alain Platel Rodriguez Vangama Belgique Magie

LES LIMBES

Étienne Saglio Monstre(s) France Danse, musique

PASSION SELON SAINT-JEAN Laurent Chétouane France

Juin

FESTIVAL PREMIÈRES

Jeunes metteurs en scène européens Karlsruhe


Le monde est un seul

Christophe Fourvel

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Voir le serpent de Maloja

Sils Maria, le dernier film d’Olivier Assayas énonce bien des difficultés à être. L’essentiel de l’histoire prend place dans les montagnes suisses, en Engadine, au cœur d’un paysage paradisiaque. Juliette Binoche incarne une actrice, Maria Enders, qui répète une pièce de théâtre en compagnie de son assistante (l’irradiante Kristen Stewart). Sils Maria est le nom d’une maison, celle où prend place l’essentiel de l’histoire ; celle de l’auteur de la pièce, mort au tout début du film. Il était pour la comédienne un ami, l’homme aussi qui l’a fait débuter dans cette même pièce, à l’âge de 18 ans. Le thème en est la confrontation passionnelle, cruelle, entre deux femmes : une très jeune et une femme mûre. À dix-huit ans, Maria Enders incarnait Sigrid ; à présent, elle sera Helena. Être, à trente ans d’écart, deux personnages d’une même pièce exige d’effectuer la traversée d’un monde à un autre sous l’injonction crue du temps. Le film d’Olivier Assayas multiplie les espaces bipolaires et pointe beaucoup de frontières avec lesquelles nous devons composer  : vie privée et vie publique, monde virtuel et monde réel, vie professionnelle et vie affective et bien sûr, l’intemporalité d’une quête artistique qu’assaillent les contingences d’une époque. Sils Maria inscrit son propos entre les paysages éternels d’Engadine et les recours incessants à Internet ; entre le repli sur soi et l’hypermédiatisation du monde du spectacle. Le film, dans son aspect le plus bergmanien de la joute verbale, de la quête d’un acquiescement ou d’un accord impossible (l’échec de la relation entre les deux femmes de générations différentes) est le nid de belles impuissances : les débats sont intenses et éprouvants. Souvent stériles. Devant une telle difficulté à comprendre, à concilier, nous sommes parfois tentés par la suspension, le silence plein qu’impose une beauté : passent un clown, un funambule, une sonate ; se profile sous nos yeux une peinture admirable et enfin,

nous nous taisons. Nous sommes saisis. C’est là une des fonctions possibles assignées à la poésie : extraire du monde ou du langage une beauté qui rend mutique le désir de comprendre ou de disséquer. Un saisissement qui ankylose le chasseur ou le débatteur en nous, comme semble en provoquer, chez Proust, « la petite musique de Vinteuil ». Une épiphanie. Dans le paysage haut et ciselé d’Engadine, le film d’Olivier Assayas tient sa beauté émolliente : il s’agit du « serpent de Maloja », un phénomène naturel qui se contemple dans la féerie des montagnes : des nuages se faufilent dans un resserrement entre deux sommets et s’effilent, en passant, jusqu’à ressembler à un serpent. Et c’est bien entendu sublime. Voir le serpent de Maloja pourrait constituer un répit dans la bataille des mots. On pense au Rayon vert d’Éric Rohmer. À la survenue brutale et majestueuse d’un animal sauvage, au détour d’une promenade champêtre, dans probablement beaucoup de films, de livres, de vies. La langue française ne possède pas de mots pour désigner ce « rapt de l’esprit » qu’opère ainsi la nature sur notre cerveau. Mieux vaut s’en remettre au japonais. On parle parfois de « satori » pour décrire ces instants mais c’est un abus de langage. Le satori constitue un état d’éveil, une « compréhension » marquant l’accès à un état spirituel supérieur. Non, l’expression la plus juste serait « mono no aware ». Elle exprime la beauté et la tristesse immanente à l’impermanence de toute chose. C’est cet état d’attendrissement devant ce qui est beau, à la fois parce qu’il est beau et parce qu’il va disparaître ; devant l’éclosion d’une fleur, la disparition du soleil à l’horizon, le passage inouï d’un nuage. La littérature occidentale a sans doute ses métaphores pour dire ce ravissement. Je pense à Shakespeare. On peut ici, devant le serpent de Maloja, la Cène de Léonard de Vinci, la petite musique de Vinteuil, dire, au bord d’un profond silence, « The time is out of joint ». Le temps est hors de ses gonds. Mais se prendre pour Hamlet devant le frémissement humble et fragile de la beauté est une hérésie. Il vaut mieux s’en tenir au « mono no aware » ; à ce qu’évoque chaque année, pour des millions de Japonais, la maturation lente des fleurs de cerisiers avant leur flétrissure promise. C’est aussi une traversée, « sous l’injonction crue du temps ».

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Metz Métropole présente les expositions Phares chefs-d’œuvre du centre PomPidou 14.02.14 > 2016

formes simPles 1984-1999. la décennie 24.05.14 > 02.03.15

john baldessari | joseph beuys | brassaï olafur eliasson | alberto giacometti pierre huyghe | philippe Parreno | pierre soulages… Mécène fondateur

Partenaires et mécènes de l’exposition Phares

Mécène de l’exposition 1984-1999. La Décennie

Mécène et coproducteur de l’exposition Formes simples

Centre Pompidou-Metz de nuit, 2010. © Shigeru Ban Architects Europe et Jean de Gastines Architectes, avec Philip Gumuchdjian pour la conception du projet lauréat du concours / Metz Métropole / Centre Pompidou-Metz / Photo Roland Halbe

13.06 > 05.11.14


Pas d'amour sans cinéma

Catherine Bizern

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Souvenir de La Peau douce Accompagner un homme marié en voyage d’affaires : la séquence de La Peau douce ne laisse aucune échappatoire au désastre et avec une certaine cruauté signifie, dès le premier tiers du film, le début de la fin. En voyage d’affaires, l’homme se révèle empêtré dans son statut social, l’engrenage bourgeois des apparences, prisonnier des conventions… Et en quelques heures perd tout de son aura d’écrivain de la rive gauche aux yeux de la jeune et belle hôtesse de l’air. La voilà ne portant subitement pas les bons vêtements, cantonnée à l’hôtel le temps du dîner, sans billet pour assister à la conférence de son amant et finalement devoir le regarder passer devant elle dans le hall où elle l’attend, sans pouvoir même l’interpeller. Lorsqu’elle rentrera seule à l’hôtel, dans la ville déserte, il lui faudra encore endurer la demande pressante et visqueuse d’un homme solitaire… Elle, elle ne le sait pas, mais moi je vois en gros plan le visage de l’homme marié, qui depuis le café regarde la scène sans parvenir à planter là son camarade ennuyeux, littéralement enfermé, incapable de sortir du plan, incapable de s’extraire de sa condition. Je vois le visage d’un homme qui pense qu’il ne peut pas, je vois toute sa couardise. Elle ne le sait pas et lui pardonnera cette fois, mais moi déjà pas ! La cruauté avec laquelle François Truffaut décrit la situation est dans le détail des regards, des gestes, du déplacement des corps, la minutie et l’harmonie des mouvements de caméra, la logique implacable de la succession des plans. Tout est précis, tout pour anéantir la romance, rompre le charme, briser l’attraction. Cruauté du récit qui en quelques séquences transforme cette femme libre et décidée, sujet de sa propre vie, en un petit objet figé, qui pleure, humilié. Une femme-bagage.

Tout en suffisance, lui, se plaindra de son propre inconfort. « Ma petite fille », lui dira-t-il pour la consoler, comme il dit « ma poupée » à sa fillette. Et lorsqu’il déshabille ce corps sublime, je le regarde un peu dégoûtée, souhaitant à tout prix qu’elle se dérobe plutôt que de devenir ce joli trophée qu’il expose et tente de modeler sans ménagement. La fatuité de cet homme-là, sa vanité, son arrogance, sa lâcheté, tout ce qui rendait la situation nauséeuse, vile et misérable, qui transformait la jeune femme vivante et amoureuse en un objet-poupée, je crois que je ne l’ai jamais oublié. Alors lorsque je tombais amoureuse d’un homme marié, et qu’il me proposait de le rejoindre à Munich où il se rendrait la semaine suivante pour plusieurs rendez-vous, je lui opposais un non, direct, spontané, presque irréfléchi. Réaction épidermique à une situation détestée par avance, déjà reconnue, déjà vécue. Dans un imperceptible haut-le-cœur, ces images de La Peau douce, et leur petit goût aigrelet et amer ont surgi tel un interdit instantané. Des images qui portaient le germe de toutes les frustrations, les agacements et les déceptions à venir contenues au cœur même du jeu de l’amour clandestin, de ses règles, de ses pièges. Des images comme un avertissement… Cette fois mon amour, mon amoureux et moi l’avions peut-être échappé belle...

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Cet automne au CDN

DU PAIN ET DES ROLLS

PASSIM

textes

Julie Duclos guy - patrick sainderichin

Texte, mise en scène et scénographie

François Tanguy Théâtre du Radeau

Mise en scène

Julie Duclos

DU 5 AU 15 NOVEMBRE 2014

CDN GRANDE SALLE

CDN GRANDE SALLE

EN PARTENARIAT AVEC LA SCÈNE NATIONALE DE BESANÇON

UNE CRÉATION DU CDN BESANÇON FRANCHE-COMTÉ

www.cdn-besancon.fr 03 81 88 55 11 Avenue Édouard Droz 25000 Besançon

© Brigitte Enguerand

© Calypso Baquey

DU 14 AU 17 OCTOBRE 2014


Bréviaire des circonstances

Vanessa Schmitz-Grucker

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N.B – Short Stories Il est des distances qu’on ne rattrape pas. 64 mois et 78 pas. Je les ai comptés hier soir à 1h07. Fataliste et résignée, j’ai laissé glisser ma main le long du mur. J’ai écouté les bruits de la route devant moi, des idées sophistiquées plein la tête. J’ai marché dans une flaque d’eau et j’ai fait grincer mes bottes sur le bitume. L’eau coulait encore sous les ponts ; le feu passait toujours au vert. Et je me souvenais qu’il est des endroits où les avions ne se posent jamais, des ports où les trimarans n’amarrent plus et des hivers où il ne neige que dans ma main. Je n’ai pas de remèdes. Je n’ai que de misérables substituts pour aller moins mal. Parfois. - Vous êtes une nouvelle voisine ? - Non, je rends visite à une amie. Je n’ai pas les clefs. Je n’ai jamais les clefs. Mais la clenche a cédé. J’ai regardé une dernière fois derrière moi. Le boulevard était désert, les rails du tramway humides, les néons du parking aveuglants. Je sentais encore l’odeur du cuir de la veille au soir sur mes poignets. J’étais seule et j’essayais de ne pas oublier. Sur le revers de ma main, il y avait des mots dont je ne comprenais plus le sens. Mon ombre s’est éteinte.

Le couloir est long et étroit. Derrière ta porte bleue, il y a des étagères avec des boites dessus, des boites dans lesquelles vous entassez tout ce que vous avez peur de jeter, tout ce que vous avez peur de regarder. Il y a des jouets en bois, à terre, le long du mur, des parapluies à l’entrée et un porte-manteau en désordre. Mais le plus inquiétant, c’est l’absence de rituels. Tu ne pars jamais à la même heure et tu ne rentres jamais à la même heure. Et elle, je ne sais pas trop. Les enfants non plus, je ne les vois jamais. Ça m’obsède, c’est comme ça, je n’y peux rien. Tu ne le sais pas mais il y avait de la lumière à la fenêtre. Alors j’ai escaladé la grille et je me suis assise sur le muret en brique. Je passe, je suis comme ça, je ne fais jamais que passer. Dis-leur que mon âme est noire des cendres de mon enfance. Dis leur que c’est comme ça : j’ai si peur, que quand il y a de la lumière, je m’arrête.

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focus

Un pour tous !

Allocution familiale Dans son Teorema, Pasolini débraye les rouages d’une famille bourgeoise, lance l’appel du sexe au sein de cette cellule inviolable et ramène le sacré au rang du vulgaire. Les pères désertent, les mères boivent et les enfants trinquent quand les nannys lévitent. Pour dérégler ce joli jeu séculaire, Pasolini donne à son axiome les traits du jeune « garçon charmant, inquiétant et très intelligent » réclamé par Louis Jouvet pour le rôle de Tartuffe. Le Tartuffe que projette Benoît Lambert, au Théâtre Dijon Bourgogne début novembre, endosse les même traits et se love joliment dans ces fondements. Le faux-dévot joufflu disparaît, la charge anti-cléricale de la pièce, supposée par les exégètes à cornettes, s’efface. Molière ne serait donc pas tant révolutionnaire que séditieux. Revu et corrigé, le Tartuffe, devenu malin, charmant et maniant les esprits avec un scalpel magique destiné à faire péter le vernis. L’idéal et la jouissance sont le nœud du système Lambert, bien accompagné dans cette histoire par sa famille de cœur, acteurs et techniciens réunis. Comment prendre l’habit de l’autre pour prendre ses idées, se fondre dans l’élan de la pensée au corps ? Son Tartuffe à venir piège la dévotion prise pour un miroir et sulfate les habitudes de vie de cette famille où Orgon régnait en maître incontesté. Chacun se croit l’auteur de sa propre destinée quand l’autre tire sur les ficelles. Il faut imaginer Tartuffe heureux, dirait l’autre. Par Guillaume Malvoisin – Photo Vincent Arbelet

TARTUFFE OU L’IMPOSTEUR, pièce de théâtre du 6 au 22 novembre, au Théâtre Dijon Bourgogne, Centre Dramatique National et du 10 au 13 décembre à la Filature de Mulhouse www.tdb-cdn.com www.lafilature.org

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Dans la musique, comme dans la vie, le moment où les individualités fortes se fondent au sein du collectif le résultat peut être à la hauteur des ambitions de chacun. Ainsi, quand les membres des Dissonances ont été réunis par David Grimal sous la forme d’un collectif, l’idée de participer en parallèle de leurs vies de solistes, de musiciens d’orchestre et de chambristes, à cette aventure commune les a séduits d’emblée. Depuis quelques années, le collectif a acquis ses lettres de noblesse avec un répertoire exigeant. En témoigne le programme avec lequel il se produit à l’Opéra de Dijon, la Symphonie n°3 en fa majeur op.90, interprétée dans le cadre du cycle de symphonies sans chef entamé dès 2012, la Kammersymphonie n°2 en mi mébol mineur op. 38 d’Arnold Schœnberg, une œuvre qui conduit cette inventeur de la musique moderne à regarder dans le rétroviseur, et enfin avec le quatuor Les Dissonances – David Grimal au violon, Hans Peter Hofmann au violon, David Gaillard à l’alto et Xavier Phillips au violoncelle –, le dernier quatuor de Franz Schubert, le Quatuor n°15 en sol majeur op.161, écrit en dix jours seulement en 1826, qui s’appuie sur un sentiment d’inconfort et d’urgence pour créer un climat envoûtant. Le chef d’œuvre d’un compositeur qui chercha à tracer son chemin seul, en réponse à un autre chef d’œuvre, la symphonie de Brahms. Voilà des œuvres qui situent le niveau de partage du collectif, avec un esprit aventureux et décloisonné, où chacun trouve sa place et où les individualités peuvent s’exprimer en toute liberté. Par Emmanuel Abela

LES DISSONANCES, concert le 14 octobre à l’Opéra de Dijon www.opera-dijon.fr


Highway to hell !

Future starts slow L’histoire de Slow Joe & The Ginger Accident sonne comme une sorte de conte de fées arrivé tardivement. En 2007, Joseph Manuel Da Rocha – dit Slow Joe – a 64 ans (et plus toutes ses dents) et a passé la quasi-totalité de sa vie à errer entre poésie désœuvrée, petits boulots mal payés et toxicomanie carabinée. Il chante ça et là ses amours déçus, ses illusions perdues. La même année, Cédric de la Chapelle, guitariste lyonnais, et Slow Joe se rencontrent en Inde et la magie opère : la voix cabossée de Joe le marginal séduit immédiatement le jeune musicien. De retour chez lui, Cédric décide donc de composer pour le chanteur vagabond, lui constitue un répertoire et s’emploie même à lui former un groupe à la hauteur de son talent, naît alors le Ginger Accident. Deux ans plus tard, après quelques enregistrements faits à distance, Joe quitte l’Inde et rejoint ses acolytes pour se produire en Europe où, entre rock et soul, le groupe rencontre un succès immédiat. Vient ensuite le temps du premier EP, puis du premier album (Sunny Side Up, 2011) tous deux plébiscités par la critique, achevant ainsi de sortir Joe de son triste anonymat. Cette année la formation revient sur le devant de la scène avec un nouvel opus, Lost for Love où le crooner délivre à nouveau son talent et sa voix unique. Par Julien Pleis

SLOW JOE & THE GINGER ACCIDENT, concert le 23 octobre à 20h à la Vapeur à Dijon www.lavapeur.com

Ça serait donc cela la cuisine de l’enfer ? Ce sombre endroit où le bluesman Robert Johnson vient casser la croûte et y inviter ses compagnons d’infortune – entendez qu’ils ont vendu leur âme aux diables en échange du succès, du fric et des gonzesses ! – avant de se lancer tous ensemble dans un bœuf, endiablé forcément. On le sait, la liste des prétendants est longue. Eux, ils n’ont pas encore décidé de rejoindre qui que ce soit, mais l’image présente de quoi les séduire au point qu’ils ont choisi le nom d’Hell’s Kitchen comme nom de groupe. Ils sont trois, et revendiquent leurs influences, Black Sabbath, Motörhead ou AC/DC, avec cette ouverture vers le punk des Dead Kennedys. Ce rock dur, ces Helvètes pas si underground le réinterprètent à leur manière, parfois même en acoustique un peu comme si Tom Waits, les Violent Femmes et 16 Horsepower s’étaient donnés rendez-vous pour revisiter le blues des origines. Alors, ça cogne fort, mais ça cogne juste, avec un état d’esprit qui nous rattache aux plaisirs du terroir ! Ces trois-là font le show, ils le font avec une énergie décapante, loin de toute entreprise vintage, loin de tout gimmick, loin de toute démonstration superflue, loin surtout des soli assommants. Au contraire, à la guitare, à la contrebasse et à la batterie, ils adoptent cette posture sèche, immédiate et primitive, qui emballe aussi bien les néophytes que les grands connaisseurs de blues. Par Emmanuel Abela — Photo : Patricia de Gorostarzu

HELL’S KITCHEN, concert le 4 novembre au Moulin de Brainans (39) www.moulindebrainans.com

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focus

Thomas Koenig

Miel Suisse

Les Malassis, Le Grand Méchoui ou douze ans d’histoire en France, 1972 détail © Musée des Beaux-Arts de Dole, cl. Claude-Henri Bernardot

Les mal assis, debout Les Malassis sont une coopérative de peintres qui s’unissent en 1970 puis se séparent en 1978. L’exposition, par son intitulé Une coopérative de peintres toxiques (1968-1981), revendique d’emblée son parti pris historiographique en délimitant autrement l’ancrage historique du groupe. Elle revient sur une période controversée, temps hypocrite où éclatent les perversions du libéralisme pour les uns, ou heure des luttes sincères et virulentes pour les autres. La coopérative fait le choix de la peinture figurative pour dénoncer les affres de la société pompidolo-giscardienne. La critique se veut littérale, proche des mises en scène de la bande dessinée, pour rompre avec l’élitisme de l’abstraction. Cette veine picturale séduisante se nourrit de l’imagerie de la société de consommation et des médias pour mieux la détourner. Elle devient une réponse européenne possible au pop art américain. Les Malassis, peintres toxiques, à en croire le titre, ont-ils aujourd’hui perdu leur pouvoir de nuisance ? Si la création d’une coopérative était alors une façon de déjouer l’individualisme des artistes et donc de perturber les codes du marché de l’art, la forme du collectif, actuellement omniprésente, met fin à ce rêve d’émancipation. Le collectif se vend sans se libérer des ego qui le composent. En revanche, Jean-Louis Pradel esquissait une réponse en analysant une exposition du groupe en 1978 : la peinture des Malassis descend de son piédestal pour devenir « une compagne des travaux et des jours ». Ce statut accordé au geste pictural conserve sans doute sa justesse critique aujourd’hui encore. Par Florence Andoka

LES MALASSIS, Une coopérative de peintres toxiques (1968-1981), exposition du 18 octobre 2014 au 8 février 2015 au musée des Beaux-Arts de Dole www.dole.org

Pour son troisième rendez-vous autour de la création helvète en Franche-Comté, We Suisse se place sous l’égide de la pollinisation. Action fécondante dans le registre botanique, la pollinisation devrait ici être celle des esprits courrant les événements de cette intense semaine de la création. Le collectif Seize mille qui fédère bon nombre d’acteurs du réseau d’art contemporain de Besançon, délivre un programme transdisciplinaire élargissant ainsi la communauté de ses partenaires aux instances musicales, littéraires et cinématographiques. La pollinisation participe alors d’une volonté de mélanger les publics, les institutions, de renforcer peut-être leurs liens, dans l’intention de donner naissance à de nouveaux projets. Par cette invitation des artistes nés ou travaillant en Suisse, sur les terres comtoises, les membres du collectif Seize Mille intensifient la circulation des idées comme des capitaux, et inscrivent la cité bisontine dans une ère géographique dynamique. La programmation de cette troisième édition lie habilement de jeunes artistes tel Thomas Koenig à des figures majeures de l’art, comme Lydia Lunch musicienne et poétesse, égérie du mouvement underground new-yorkais, ou encore Olivier Mosset, dont un ensemble de pièces sera exposé à Toshiba House. Parmi ces rencontres aux formes multiples, l’artiste Michel Giroud propose une ascension discursive en direction du fort de Bregille où seront ravivés les souvenirs de Dada et des avant-gardes suisses. Une promenade en appelant une autre, le weekend suisse s’annonce fécond. Par Florence Andoka — Photo : Julien Fisher

WE SUISSE #3, Pollinisation, événements en art contemporain, du 9 au 14 octobre 2014 à Besançon www.seizemille.com

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Les dessins de Tarkos

À l’affiche Alors que Besançon s’engourdit progressivement dans les frimas de l’automne, le Club de Gym appelle au réveil des corps et propose pour sa quatrième édition, le festival Papiers Raclés. Le collectif crée une série d’événements autour de la musique rock, accueille bien sûr de nombreux concerts, mais élargit également de façon originale son dessein à des expositions de sérigraphies. Si la question d’une image de la musique était déjà une problématique abordée lors de l’exposition estivale du Frac FrancheComté, Laisser les sons aller où ils vont, le Club de Gym esquisse d’autres réponses possibles en exposant notamment des affiches de concert. La sérigraphie ouvre sur l’histoire du rock mais aussi sur celle des contestations politiques de Mai 68, faisant de cette technique le ressort possible d’une éventuelle contre-culture. Dans cet esprit d’initiative Marianne Blanchard et Romaric Jeannin, membres du Club de Gym, publient le Manuel de la sérigraphie, matériel et techniques destiné à transmettre le savoir-faire nécessaire pour se lancer soi-même. L’ouvrage comporte également des portraits inspirants d’artistes, en écho aux expositions du festival qui promeut cette année la production sérigraphique nantaise dont le jeune collectif, Appelle moi papa, créateur de l’élégant programme de la Rodia lors de la saison dernière. Les affiches à l’esthétique provocatrice du groupe des Loubards pédés apportent une note joyeusement agitée renouant avec les préoccupations politiques qui parcourent l’histoire du médium. Par Florence Andoka

PAPIERS RACLÉS - Rock // Posters // Art Festival, festival du 31 octobre au 28 novembre 2014 à Besançon www.papiersracles.org MANUEL DE LA SÉRIGRAPHIE, MATÉRIEL ET TECHNIQUES, livre de Marianne Blanchard et Romaric Jeannin aux éditions Eyrolles (publication en octobre)

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Le Centre d’art mobile, accueilli à cette occasion par le Frac Franche-Comté, poursuit son exploration des liens entre poésie et arts plastiques, interrogeant la possibilité d’une image de l’écriture. Après les expositions consacrées aux œuvres graphiques de Matthieu Messagier, Claude Pélieu, Jean Dupuy, ou encore John Giorno, c’est au tour des dessins de Christophe Tarkos d’être révélés par l’association basée à Besançon. Ces œuvres n’ont quasiment jamais été montrées parce que le poète les confiait à des amis intimes, comme des présents, sans jamais leur attribuer une quelconque valeur marchande. L’exposition permet de découvrir un nouvel aspect de l’œuvre de Tarkos, considéré par le philosophe et président du Centre d’art mobile Louis Ucciani, comme « le poète français du basculement du siècle » puisque « son œuvre court finalement sur un laps de temps très court de 1996 à 2004 et a le mérite de mettre en place la structure de langue du basculement. Le vide de sens dont le siècle naissant semble s’habiller trouverait dans la déconstruction du langage, qu’opère Tarkos, les éléments premiers d’une possible refondation. » L’écriture de Tarkos a toujours été accompagnée par la pratique du dessin, dont Louis Ucciani souligne la dimension prophétique : « Il y avait la vie dans son éternel retour sur soi dans son écriture, ses dessins entre extrême dénuement et la surcharge soudaine du cri, semblent ouvrir sur les deux extrêmes que sont le vide et le saturé. Ils apparaissent comme la trame schématique de ce qui s’ouvre devant nous ». Par Florence Andoka

TARKOS, exposition du 25 octobre au 16 novembre au Frac Franche-Comté à Besançon www.frac-franche-comte.fr


Kõji Enokura, Symptom - Sea-Body, courtesy of the estate of Kõji Enokura and Blim & Poe, Los Angeles

La guerre retrouvée

Prendre corps Montrée au Kunstverein de Salzbourg et désormais au musée du Château des ducs de Wurtemberg à Montbéliard, l’exposition Manières de matière, conçue par Chris Sharp, est articulée par un paradoxe. Comment la sculpture, rivée à l’éternité des matériaux précieux dans les imaginaires, peut-elle transcrire la matérialité du corps humain animé d’une éphémère vitalité ? Comment convertir le corps dansant des hommes en objet inanimé ? Au contraire, c’est peut-être ce corps qu’il convient de raviver, de rappeler à son mouvement afin de le sortir du processus de réification qu’on lui inflige, tel celui d’Enokura faisant obstacle à la mer. L’exposition rassemble des productions protéiformes d’époques différentes, associe un film de Brancusi à une sculpture du jeune artiste Michael Dean. Ainsi, les œuvres présentées sont autant de stratégies possibles face à un unique problème. Au cœur de cette déambulation dans les espaces du château, les pièces d’Alina Szapocznikow semblent condenser les enjeux de l’exposition. L’idée paradoxale d’une sculpture ayant la légèreté d’un corps en mouvement parcourt l’ensemble de son œuvre, dont on a pu admirer quelques dessins et sculptures au Centre Pompidou en 2013. Alina Szapocznikow déjoue, dans ses Photosculptures, l’imitation littérale du réel pour parvenir à des formes, végétales et animales à la fois, qui trahissent avec finesse la vulnérabilité du vivant. Simples torsions de chewing-gum, ces figures vacillantes surprennent par leur puissance. Accrochées aux murs qui menacent de les oublier, elles persistent dans leur existence fugace.

Marcy, Florent Martigny © Maurice Muller

L’exposition du 19 qui s’inscrit dans les commémorations de la Première Guerre mondiale est foisonnante et entend faire ressurgir une expérience passée par de multiples voix. Au cours de cette déambulation transdisciplinaire, certains gestes surprennent par leur justesse, comme celui de Maurice Muller, empreint de modestie, luttant discrètement contre l’oubli. L’artiste depuis plus de 30 ans, photographie les monuments aux morts de la Grande Guerre. La série des Gisants 2002-20011 donne à voir quelques sculptures figurant les corps de soldats saisis dans l’éternelle douleur du front. Les images frappent par le lyrisme brutal de ces pierres souvent oubliées tant elles jalonnent les communes de France. Le photographe réalise ainsi une sorte d’inventaire de ces archives immobiles, intégrant toujours des légendes précises autour de ses clichés. La délicatesse de la démarche de Maurice Muller rejoint le cri duveteux des dessins aux graphites d’Eric Manigaud. Les images de la grande guerre qui rythment les imaginaires, révélant cadavres, scènes de bataille et visages ravagés, sont exhumées par l’artiste qui les choisit précieusement pour devenir la matière première des dessins virtuoses à venir. La réappropriation graphique est paradoxale, elle met à distance la violence autant qu’elle la rappelle. Les œuvres de l’artiste sont une mémoire vive devenue sienne, et incarnent en son sens le plus noble, le devoir de mémoire. Par Florence Andoka

Par Florence Andoka

MANIERES DE MATIERE, exposition jusqu’au 1er février au musée du Château des ducs de Wurtemberg à Montbéliard www.montbeliard.fr

À FEU ET À SANG, la guerre revisitée, exposition jusqu’au 23 novembre au CRAC le 19 à Montbéliard www.le19crac.com

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Ghost in the shell

Le petit oiseau va sortir Le projet inédit Different Voices, qu’accueille le Moloco, va permettre à tous les mélomanes de découvrir et de redécouvrir la chanteuse « rauque » Mesparrow. Celle qui a scotché son monde en 2013 avec son délicat album Keep This Moment Alive et sa voix haute perchée se prête au jeu de la réinterprétation de ses propres morceaux. Friande de mélodies entraînées par sa propre voix qu’elle enregistre en boucles et appose en couches, mademoiselle Parrow (« moineau » en français), s’est lancée un nouveau défi en invitant une chorale à participer à ses dédales vocaux. Elle s’est ici associée à Brigitte Rose, chef de chœur, afin de créer un moment musical aux frontières des genres. De la pop croisée à la polyphonie vocale portée par 30 chanteurs, amateurs et professionnels, avec lesquels la chanteuse tourangelle a travaillé au conservatoire de Montbéliard. Violoncelle et clavecin feront aussi partie intégrante du spectacle, pour une expérience toute en émotion, fragile et puissante à la fois. Les titres de Mesparrow se mêleront aux œuvres de compositeurs anciens (Monteverdi, Palestrina ou encore Dowland) et contemporains (Ligeti, Philip Glass, etc.) poursuivant ainsi l’objectif de transcendance musicale. Une scénographie étonnante et un dispositif vidéo – imaginé par la chanteuse passée par les Beaux-Arts – seront par ailleurs mis en place pour habiller et accorder ces univers contrastés. Par Julien Pleis — Photo : Emma Picq

DIFFERENT VOICES : MESPARROW & LE CHŒUR DU CONSERVATOIRE DU PAYS DE MONTBELIARD, concert les 23 et 24 octobre à 20h au Moloco à Audincourt et le 26 octobre à 17h à la Vapeur à Dijon www.lemoloco.com

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Au début était l’image. L’art est né à l’aube de l’humanité, et pendant des millénaires les catégories esthétiques étaient évidentes. Avec la modernité et la technologie, les choses se compliquent : l’image s’anime. Steina et Woody Vasulka sont, avec Nam June Paik et Bill Viola, les principaux pionniers de l’art vidéo, catégorie que les spécialistes ont longtemps renâclé à intégrer dans le grand corpus de l’histoire de l’art. À la différence des préoccupés par les problématiques formelles (Viola) ou provocatrices (Paik) de l’art, les Vasulka s’appuient sur leur formation musicale et d’ingénieurs pour extraire la substance électromagnétique des technologies audiovisuelles. Partant de la notion de «  bruit vidéo  », à savoir l’exploration et la manipulation de l’énergie électronique contenue dans les signaux vidéo, le couple sonde et libère le langage plastique propre aux machines. S’ensuit une longue et patiente poésie électronique à la croisée de l’image et du son. Explorant le numérique dès 1976, leurs œuvres se font plus mathématiques, « syntaxiques » selon Woody Vasulka, comme un miroir aux avant-gardes slaves de l’entre-deuxguerres. L’analogie ne s’arrête pas là puisque, à l’instar de nombreux artistes abstraits, ils reviennent à des structures narratives à partir de 1980 pour prouver, si besoin était, que l’art vidéo ne repose pas uniquement sur un concept dénué de sensibilité. L’exposition présentera des œuvres historiques tout en donnant à Steina Vasulka l’opportunité de créer une nouvelle pièce in situ. Par Xavier Hug

AU COMMENCEMENT ÉTAIT LE BRUIT…, exposition de Steina et Woody Vasulka du 11 octobre 2014 au 24 janvier 2015 à l’espace multimédia gantner à Bourogne www.espacemultimediagantner.cg90.net


OCTOBRE à DECEMBRE 2014

LIVRE 28 SEPTEMBRE Opération destockage

Fontenoy-la-Joûte (54)

DU 3 AU 5 OCTOBRE Salon du livre Amerigo Vespucci et Festival International de Géographie

Saint-Dié-des Vosges (88) DU 4 AU 5 OCTOBRE Les Rencontres de la BD de Marly

Marly (57)

DU 8 AU 9 NOVEMBRE Salon du livre d’Histoire de Verdun

Verdun (55)

DU 8 AU 9 NOVEMBRE Salon du livre Jeunesse

Contrexéville (88)

DU 15 AU 16 NOVEMBRE Salon du livre d’Histoire de Woippy

Woippy (57)

CINEMA DU 8 AU 20 OCTOBRE Festival du film Arabe de Fameck

Fameck (57)

JUSQU’AU 12 OCTOBRE Rencontres Culturelles de Fénétrange

DU 13 AU 28 OCTOBRE Festival Graine des Toiles

DU 8 AU 18 OCTOBRE

Gérardmer (88)

Festival Nancy Jazz Pulsation

Nancy (54)

DU 12 AU 22 NOVEMBRE Festival Le Réel en vue

Metz (57)

Villerupt (54)

Thionville (57)

A RT S P L A S T I QU E S JUSQU’AU 2 MARS 2015 Exposition “1984-1999. La Décennie” Centre Pompidou-Metz

Metz (57)

DE NOVEMBRE 2014 À FÉVRIER 2015 Exposition “Cartographie des nuages” FRAC Lorraine

PAT R I M O I N E E T H I S TO I R E DU 17 AU 18 OCTOBRE Colloque “Conflits et progrès scientifiques en Lorraine à travers les siècles”

Metz (57)

Lorraine.eu

Fénétrange (57)

DU 24 OCTOBRE AU 11 NOVEMBRE Festival du film Italien de Villerupt

Metz (57)

PLUS D’INFORMATIONS SUR

S P E C TAC L E S V I VA N T S

DU 20 AU 26 OCTOBRE Biennale Bernard-Marie Koltès DU 22 AU 26 OCTOBRE Festival Michtô

Maxéville (54)

DU 24 AU 26 OCTOBRE Festival Densités

Fresnes-en-Woevre (55) DU 5 AU 15 NOVEMBRE Festival Musiques Volantes

Metz (57)


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Guido Nussbaum, Piero und Francesca, 1981, Aargauer Kunsthaus, Aarau

Prendre le temps

Les heureux et les damnés Au milieu des années 20, Scott Fitzgerald est déjà connu et reconnu, il est l’illustre écrivain de L’Envers du Paradis, et de Gatsby le Magnifique. Zelda l’audacieuse, sa femme, sa muse, reste dans son ombre tout en enflammant l’imaginaire collectif. Ils sont jeunes, riches, célèbres et célébrés : le parfait miroir de la société huppée de leur époque, un symbole vivant. Dans le même temps, ils sont déjà sur la pente glissante… Les excès, les frustrations d’artistes, la jalousie, la boisson à outrance et la schizophrénie naissante de Zelda, annoncent le déclin de ces deux êtres flamboyants. À leur côté, Ernest – qui n’est pas encore le grand Hemingway – ami ambigu, vacillant entre fascination et concurrence, se fait spectateur de leurs joies et de leur décrépitude à venir. Sur une mise en scène de l’écrivain multi récompensé Renaud Meyer, Julien Boisselier et Chloé Lambert se font les avatars du couple mythique. Accompagnés de JeanPaul Bordes, ils font renaître avec justesse le tumulte des années folles. Pour une immersion complète la pièce est aussi portée par la musique du Manhattan Jazz Band qui, avec contrebasse et trompettes, joue la partition de cette décennie emblématique de l’American Dream, faite de personnages bigger than life, de grandeurs et de décadences. Par Julien Pleis – Photo : Lot

Cette exposition est un œil cacodylate, un collage d’amitiés et d’œuvres. Et pourtant l’ensemble reflète un harmonieux éclectisme. Robert Cahen est l’aimant source qui a attiré les autres artistes. Compositeur de musique concrète, il est arrivé rapidement à l’art vidéo grâce aux outils technologiques qu’il aime manipuler. Il nous est présenté par ailleurs de la peinture avec Germain Roesz, Denis Ansel et Daniel Dyminski, les œuvres de papier de Joseph Bey, de la photo{sans}montage par Guido Nussbaum ou encore une architecture dystopique de Bernard Latuner. L’accrochage chronologique de l’exposition, par décade, apporte une structuration légère et donne l’impression de voir une histoire de l’art récente se dérouler au gré de nos pas. L’ensemble, vif, fait preuve de cette énergie propre à Mulhouse, d’où viennent cinq des sept artistes. Ce premier projet entre amis entamé depuis longtemps résulte d’un dialogue à huit, avec la co-commissaire Fleur Chevalier. De judicieux textes en forme de rébus historiques émaillent le parcours et servent de points d’appui à la visite. Cette lecture permet aussi de fondre les différentes esthétiques accolées et d’identifier la finalité commune aux sept artistes : porter un regard affûté voire acéré sur la société, faire surgir une forme et ainsi créer une œuvre, reflet tendre et frondeur de la condition humaine. Par Alice Marquaille

ZELDA ET SCOTT, théâtre musical le 4 novembre à La Coupole à Saint-Louis www.lacoupole.fr

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PRENDRE LE TEMPS, exposition jusqu’au 9 mars à la Fondation Fernet-Branca à Saint-Louis www.fondationfernet-branca.org


© Antoine Schmitt

Ville lumière

Miossec à l’attaque Vingt ans après Boire, l’album qui a révolutionné la façon d’écrire des chansons en français, Miossec revient à une formule épurée qui laisse à nouveau une grande place au chant, mais sur un mode relativement apaisé. Composé à la maison « comme un couillon avec sa guitare », l’album Ici-bas, Ici même, enregistré avec la complicité d’Albin de la Simone rassemble onze morceaux de choix qui sont autant de véritables chansons avec refrains et mélodies prêtes à trotter dans toutes les têtes. Si la tension a baissé d’un cran, ses textes parfaitement mis en valeur par sa voix de plus en plus caressante, font toujours mouche. Résistant mieux qu’on aurait pu le craindre aux assauts du temps, Miossec n’a rien perdu de son acuité. Il reste maître dans l’art de gratter là où ça fait mal avec ce phrasé caractéristique qui n’appartient qu’à lui, et de décrire avec des mots simples les complications de l’existence. Alors qu’il y a quelques années, on le croyait quasi perdu pour la scène, ses dernières prestations semblent à la hauteur de l’enjeu. Toujours fragile, écorché, touchant, provocateur, déconneur, mais désormais débarrassé de toute trace de cynisme, parfaitement sobre, élégamment chapeauté et flanqué de choristes, Miossec chante avec une sincérité confondante son envie de vivre. Une envie de vivre tellement communicative que l’on se surprend à lui donner rendez-vous dans 20 ans. Par Philippe Schweyer — Photo : Alban Grosdidier

MIOSSEC, concert le 9 octobre au Noumatrouff à Mulhouse, le 10 octobre à la salle des fêtes de Schiltigheim, le 15 novembre à L’Autre Canal à Nancy et le 5 décembre au Cèdre à Chenôve www.christophemiossec.com

Après Turin et Cape Town c’est au tour de Mulhouse d’accueillir City Lights Orchestra. Cette œuvre signée Antoine Schmitt (un natif de la région) est une symphonie visuelle, à cheval entre l’art cinétique et l’art cybernétique, où la lumière se substitue au son et où le clignotement remplace le beat. Participative et collective, l’expérience permet à la ville de devenir à la fois interprète et spectatrice d’une œuvre autant individuelle que globale. Dès la nuit tombée, chaque participant fait en sorte qu’ordinateurs et smartphones s’accordent à l’unisson de cette grande performance stroboscopique, pour transformer chaque fenêtre en un pixel lumineux jouant selon sa partition propre, mais en rythme avec tous les autres. Cette fois, c’est aux habitants du très orthogonal quartier des Coteaux qu’il sera donné la chance de pouvoir se réapproprier leur environnement urbain et peut-être, porter un regard neuf sur leur espace de vie. Audelà des riverains volontaires, les écoles primaires et les collèges seront invités à enrichir le projet afin de permettre aux plus jeunes d’appréhender de nouvelles notions artistiques. Les élèves seront ainsi poussés à questionner la nature et la fonction même des bâtiments auxquels ils sont quotidiennement confrontés. Par Julien Pleis

CITY LIGHTs ORCHESTRA, performance le 21 novembre au quartier des Coteaux à Mulhouse www.lafilature.org www.citylightsorchestra.net

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Mr Fab, L’homme de l’année : 1917

L’esprit du feuilleton Si le feuilleton n’a rien de nouveau, ce sont ses formes qui évoluent. Après les belles heures du feuilleton littéraire qui vit au XIXe siècle la publication dans les journaux d’œuvres passées depuis à la postérité, il y eut le succès, au mitan du XXe, des radiophoniques. Rapidement rejoints par les feuilletons télévisés. Ahhh... La télé et les séries : une histoire d’amour fleuve, qui n’en finit pas depuis 60 ans de façonner et renouveler l’idée même du feuilleton, produisant sitcoms, soap-operas, mini-feuilletons, etc. Le temps où Louis Skorecki était le seul critique de cinéma à défendre la créativité des séries télé est bel et bien révolu – la preuve en est le nombre d’articles, d’essais et de thèses de doctorat qui leur sont aujourd’hui consacrés. Défendues pour leur inventivité et leur caractère populaire intrinsèque (qui mériterait d’être interrogé), appréciées par le rapport au temps renouvelé qu’elles offrent dans le déploiement d’une intrigue et la construction de personnages, les séries vont jusqu’à contaminer les théâtres. La preuve avec Docteur Camiski ou l’esprit du sexe : racontant la vie délurée du sexologue Camiski, ce feuilleton en sept épisodes sera au long de la saison 14-15 mis en scène par huit artistes différents et tournera dans six théâtres – tous coproducteurs. Tout en s’appuyant sur le modèle dominant dans les théâtres publics, à savoir la coproduction, la mise en place de cette saga théâtrale transforme ce qui demeure souvent un pur échange de bons procédés (je coproduis ton spectacle et tu coproduis le mien) en un nouveau dispositif de création. Par Caroline Châtelet – Photo : Jean-Louis Fernandez

DOCTEUR CAMISKI OU L’ESPRIT DU SEXE, pièce de théâtre, épisodes 1 et 2, du 30 septembre au 2 octobre, épisodes 3 et 4, du 26 au 28 novembre 2014, épisodes 5, 6 et 7, du 21 au 23 avril 2015, à la Comédie de l’Est, à Colmar comedie-est.com

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Tardi n’a plus le monopole Nous connaissons la Première Guerre mondiale. Les soldats dans les tranchées, le regard éteint suite à la vision des cadavres gonflés. Les têtes en morceaux, les bouts de bois peints pour remplacer les moitiés de visages emportées par un obus, et l’attente, interminable, entrecoupée le soir par les rations de vin et les quelques cigarettes reçues en complément de la ration quotidienne pour pouvoir faire le deuil… Comme dirait Marlon Brando dans un film sur une autre guerre : « L’horreur... l’horreur... ». Nous connaissons cette guerre car Grosz l’a peinte, Céline et Cendrars en ont décrit toutes les absurdités et la perte de tout honneur. Il n’y avait pas d’honneur dans ce conflit où les gendarmes tiraient sur les soldats français parce qu’ils refusaient de monter au front. Grâce à Tardi, la bande dessinée aussi a montré les désastres de cette guerre. Mais voilà, Tardi n’a pas le monopole de ce sujet et ce sont d’autres auteurs que le musée des Beaux-arts de Mulhouse associé à la librairie Tribulles nous propose de découvrir à travers l’exposition 14 en BD. Que ce soit Delphine Prihet-Mahéo qui utilise son critérium comme une pointe sèche en gravure, Romain Hugault et ses cadrages aériens ou encore Nicolas Junker au style proche d’un Mike Mignola, tous redonnent la parole à ces poilus qui inexorablement tombent dans l’oubli (le dernier d’entre eux, Charles Soule, est mort en 2011). Par Julien Amillard

14 EN BD, exposition jusqu’au 16 novembre au musée des Beaux-Arts de Mulhouse www.musees-mulhouse.fr


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17 OCT 14 11 JAN 15

RUMEURS DU MÉTÉORE -------------------------------------------------------------------------------------

A. AYCOCK, A. BARRIOS, I. BONILLAS, L. CAMNITZER, J. CHICAGO, A. DELREZ, L. ECHAKHCH, M. VAN DEN EYNDE, P. DE FENOYL, Y. FRIEDMAN, D. GHESQUIÈRE, L. GHIRRI, J. GROSSMANN, J. HILLIARD, J. JONAS, Z. KOSEK, M. LAET, B & M. LEISGEN, J. LUZOIR, R. L. MISRACH, F. NAKAYA, K. PATERSON, G. PETTENA,J. PFAHL, R. SIGNER, R. ZAUGG. AVEC L’ASSISTANCE DU GEM L’ALBATROS (METZ), DE LA SEGPA COLLÈGE L. ARMAND (MOULINS-LÈS-METZ), DE L’IME LA ROSERAIE (JUSSY) ET DE TOUS LES AMATEURS DE NUAGES.

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becdf


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Faire impression

© Marc Bauer

L’énergie du dessin Le Frac Alsace accueille une exposition de l’artiste Marc Bauer en partenariat avec le Frac Auvergne, le Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur et avec le soutien de la Fondation suisse pour la culture : Pro Helvetia. Ce jeune Suisse, formé en partie à Amsterdam, exploite divers médium avec une nette prédilection pour le dessin. Le titre de l’exposition, Cinerama, résulte de la contraction de « cinéma» et de « panorama ». Elle se déploie autour de dessins monumentaux réalisés in situ, du film d’animation The Architect et d’autres séries, d’inspiration cinématographique, axées sur le thème de l’Histoire. La mémoire, présente via des souvenirs d’enfance ou des archives de famille aussi bien que par le traitement d’événements historiques, constitue le fil rouge de cette exposition. Grand absent sur la scène artistique contemporaine, le dessin est ici à l’honneur. Le support varie mais la technique reste la même. Crayon noir et graphite parfois étendus au doigt créent des compositions monumentales à l’effet saisissant. La matière est là, palpable, dense, charbonneuse, fluide, épaisse. Le geste, le trait, la trace sont présents, stigmates de la genèse d’une œuvre qui flirte avec la temporalité cinématographique. À retrouver également en gare de Strasbourg, des reproductions d’une dizaine d’œuvres emblématiques de l’artiste Marc Bauer. Par Vanessa Schmitz-Grucker

CINERAMA, exposition de Marc Bauer du 15 novembre 2014 au 22 février 2015 au Frac Alsace à Sélestat www.culture-alsace.org

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Sérigraphie, linogravure, typographie, tampons, découpages et collages… Bienvenue à l’Autre Salon. Véritable salon dans le salon, il nous invite à poser un autre regard sur ceux qui font et ce qui fait l’impression d’aujourd’hui. L’Autre Salon, c’est surtout une question d’ambiance. En lieu et place des piles de livres identiques et rigoureusement ordonnées, voici un fouillis d’affiches colorées et acidulées, des fanzines éparpillés dans un coin, une série d’ouvrages disposés dans un arrangement heureux. Les tirages limités font que les objets sont précieux, et telle est la beauté de la microédition : savoir-faire et surtout, savoir prendre le temps de faire. L’objet, fruit du travail de l’artisan, est le témoin du cœur mis à l’ouvrage. Derrière les tables, pas de sage figure d’écrivain prêt à distribuer les paraphes mais des techniciens passionnés et bavards qui feront amoureusement les présentations avec leurs compagnes les machines : presse typographique, matrice à gravure, écran à sérigraphie et cætera. Quatre ans que le rendez-vous est pris dans ce cabinet de curiosités en papier, quatre ans que le public s’amuse, s’étonne, redécouvre la richesse d’un patrimoine éditorial indépendant et alternatif. Un savoir qu’on aurait pu croire oublié, mais dont le rayonnement s’intensifie à chaque nouvelle initiative et chaque nouvelle rencontre. Par Marie Marchal – Photo : Valérian Adam

L’AUTRE SALON, au Salon du livre de Colmar les 22 et 23 novembre au parc des expositions de Colmar www.salon-du-livre-colmar.com DANIEL DARC, projection du film de Marc Dufaud le 22 novembre au Grillen Rencontre autours du livre Le saut de l'ange le 23 novembre au salon du livre


Jazz total !

Dolce Vita im Elsass De L’Ami Fritz à L’Amico Fritz. Du roman des auteurs alsaciens Erckmann et Chatrian à l’opéra italien en trois actes de Pietro Mascagni, avec un livret de Nicola Daspuro sous le pseudonyme de P. Suardon, l’intrigue reste la même : on retrouve Fritz Kobus, toujours aussi riche, toujours aussi bon vivant, qui décide de profiter de la vie et de la bonne chère sans se soucier des contraintes du mariage, malgré les pressions du rabbin David, le meilleur ami de son père. Le cadre, lui aussi, est le même : une petite ville alsacienne dans laquelle on se chamaille et on festoie. C’est d’ailleurs à l’issue d’un copieux repas, particulièrement arrosé, que Fritz prend le pari qu’il ne se mariera jamais, et surtout pas avec Suzel, la fille du fermier anabaptiste, qu’il juge trop jeune pour lui. Qui de David ou de Fritz l’emportera ? L’issue importe peu, ce qu’il reste de la fable c’est la précieuse description, bien que légère, du contexte de cette petite ville alsacienne. Les querelles politiques cèdent le pas au fantasme de liberté qu’exprime Fritz, loin des contingences sociales ; elles cèdent le pas surtout face au désir toujours triomphant. Il n’est pas étonnant de constater que c’est précisément un Italien qui s’est emparé de la joliesse de ce récit pour délivrer un message d’émancipation à l’humanité toute entière. À la manière des véristes, ces écrivains italiens qui s’inspiraient du naturalisme français, il s’appuie sur la tradition, mais œuvre à la fin du XIXe pour une forme de modernité, notamment en ce qui concerne la question du choix. Modernité dans les relations hommes et femmes qui s’avèrera déterminante le siècle suivant. Par Emmanuel Abela

L’AMICO FRITZ, opéra les 24, 26, 28 octobre, les 5 et 7 novembre à l’Opéra de Strasbourg ; les 21 et 23 novembre à La Filature à Mulhouse www.operanationaldurhin.eu

Attention quand la virtuosité sert les esprits frondeurs, ça frictionne aux entournures ! La rencontre de ces deux-là semble irréelle tant ils excellent, chacun avec leur instrument, Joëlle Léandre et sa contrebasse, Vincent Courtois et son violoncelle. Elle tout d’abord, sans doute l’une de nos belles artistes, forte en gueule et pleine d’humour, avec un parcours incroyable qui lui a permis de croiser la route des plus grands, Derek Bailey, Anthony Braxton, Steve Lacy, John Zorn ou Fred Frith – cette liste étourdissante et non exhaustive raconte le meilleur du jazz improvisé depuis près de 40 ans ! –, de se voir signer des pièces par John Cage himself ou Giacinto Scelsi et enfin d’écrire pour la danse, le théâtre ou la performance. En formation ou en solo, chacune de ses prestations délicates ou décapantes restent gravées comme un moment inouï dans la mémoire de son auditeur d’un soir. De 17 ans son cadet, Vincent Courtois est associé à la génération des musiciens jazz de la fin des années 80 et du début des années 90, Dominique Pifarély ou Julien Lourau. Ce qui ne l’empêche pas de travailler avec des pointures comme Michel Petrucciani, Martial Solal et bien sûr Louis Sclavis. Tous deux arrivent avec une relecture totale des possibilités jazz de leur instrument : l’usage de la contrebasse flirte chez Joëlle Léandre avec une plasticité qu’on ne lui connaissait pas dans ce contexte. Grâce à Vincent, le violoncelle reconquiert une place qu’on ne lui donnait pas. Le mieux finalement, c’est de se laisser emporter par la vague dévastatrice de ces deux talents réunis. Par Emmanuel Abela

JOËLLE LÉANDRE ET VINCENT COURTOIS, concert le 18 novembre dans le cadre du festival Jazzdor à Pôle Sud, à Strasbourg www.jazzdor.com www.pole-sud.fr

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Sophie Teunissen / Flickr / DR

Tout feu, tout femme Si Don Quichotte, l’idéaliste héros de Cervantes, a déjà fait l’objet de maintes adaptations et relectures, jamais il n’aura été aussi transformé que dans la version qu’en livre la compagnie Calamity Jane, dirigée par Sonya Oster… La metteuse en scène, dont les engagements sociaux et politiques ne sont plus à prouver, distord le personnage pour en faire le porte-étendard de questionnements philosophiques, anthropologiques, esthétiques même, autour de la thématique du sexe. La pièce est inspirée par le roman Don Quixote: Which Was a Dream de Kathy Acker, icône féministe qui n’a eu de cesse d’interroger le bien-fondé de l’identité (sexuelle) au masculin, au féminin, en mélangeant les genres. Dans cette variante théâtrale, Don Quixote devient donc femme et n’est plus en quête de valeurs chevaleresques médiévales, mais en quête d’amour. épaulée par son chien Saint-Siméon, qui lui sert de Sancho Panza, Don Quixote va déambuler de New York à Londres et s’engager dans un combat contre les ennemis de la sexualité libre que sont le capitalisme, le matérialisme, la peur et la pauvreté. Sa mission va l’amener, sur fond de nihilisme, à se (re)définir elle-même, et ainsi répondre à la question : « Qu’est ce qu’être une femme ? ». Une question essentielle à l’heure où les genres sont constamment contestés. Par Julien Pleis

SEX MACHINA DON QUIXOTE HACK & LOVE, pièce de théâtre du 8 au 11 octobre au TAPS Laiterie à Strasbourg www.taps.strasbourg.eu

Magie sans secrets Nouvelle saison pour le TJP de Strasbourg, placée sous le signe de l’évangile « Corps, objet, image » et révélant un profond désir d’ouvrir plus que jamais sa programmation. Pour Renaud Herbin, son directeur, il ne s’agit pas seulement de proposer des spectacles réservés aux enfants, mais d’interroger notre monde à travers des problématiques universelles. Une volonté semblable se retrouve dans le travail de Tim Spooner qui y présentera The Assembly of Animals, «  sculpture performée  » surprenante où, d’une particularité l’on dézoome sur l’envers du décor. Passionné par les sciences et les idées, ce plasticien et performer lève le rideau sur un mécanisme fascinant où se retrouvent des animaux magnétiques, des objets animés et autres liquides luminescents. Dans une interview, il explique : « Mon travail se dirige vers les gens qui sont intéressés par la façon dont le monde fonctionne, par quoi le monde est fait et vers les gens qui veulent s’approcher plus près de choses mystérieuses pour en découvrir les secrets. » Des sortes de chien qui se promènent seuls, tels des marionnettes sans fils, des objets qui s’attirent et se repoussent, des histoires qui viennent s’y frotter. Un théâtre scientifique venant effacer les frustrations occasionnées par un tour de magie dont on ne connaîtra jamais les secrets. Par Cécile Becker

THE ASSEMBLY OF ANIMALS, théâtre-performance les 21, 22, 23 novembre au Théâtre Jeune Public, grande scène à Strasbourg www.tjp-strasbourg.com

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Leur amour va-t-il résister ? Les créations

Docteur Camiski ou l’esprit du sexe De Pauline Sales et Fabrice Melquiot Théâtre feuilleton 6 centres dramatiques et leurs collectifs artistiques

Orchestre Titanic (Comédie fatale) Hristo Boytchev / Laurent Crovella

Don Juan revient de guerre Ödön von Horvath / création collective C D E

Mademoiselle Julie August Strindberg / Nils Öhlund En tournée

Guitou Fabrice Melquiot / Guy Pierre Couleau Toutes les infos et l’ensemble de la programmation : comedie-est.com Comédie De l’Est Centre dramatique national d’Alsace 68027 Colmar 03 89 24 31 78 Direction : Guy Pierre Couleau


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Sa terre est la nôtre !

Brit’ Generation Frànçois & The Atlas Mountain continue d’œuvrer chez Domino Records avec un second album publié sur le célèbre label britannique, Piano Ombre, trois ans après le très estimé E Volo Love. Le groupe a grandi, mûri et sort encore un peu plus de l’ombre de ses très illustres camarades que sont Arctic Monkeys ou Hot Chip. François Marry, à la fois auteur, compositeur, interprète (et aquarelliste aussi) décrit l’album comme : « une course dans une forêt, une forêt un peu sombre, mais une course qui mène vers une sortie ». Comme un passage à l’âge adulte. Musicalement, on dépasse ici le « simple » style brit-pop, l’instrumentation bénéficiant d’un enrichissement de sonorités inédites, comme des percussions semblant provenir des folklores africains, ou des synthés empruntés à l’électro. Au micro, François promène sa voix fluette, en anglais autant qu’en français, de ballades en bluettes, sur des textes oniriques et romantiques. À leurs côtés, se produira un autre groupe d’influence britannique, Coco Business Plan, trio spinalien aux accents indie-pop, dont les mélodies font la part belle à une batterie rageuse et à une guitare énergique. Les amoureux des résonances rock seront comblés par cet événement placé sous le signe de l’Union Jack dans la superbe nouvelle salle d’Epinal. Par Julien Pleis — Photo : Pascal Bastien

FRANÇOIS & THE ATLAS MOUNTAIN / COCO BUSINESS PLAN, concert le 1er novembre à la Souris Verte à Épinal www.lasourisverte-epinal.fr

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Pour ceux qui n’ont vu ni James Brown sur scène ni Aretha Franklin, l’occasion de se rattraper est belle : elle s’appelle Sharon Jones. Loin de toute démarche rétro, ce petit bout de femme revitalise la soul dans son essence même ! Et pourtant, elle qui a connu les riches heures des années 70 n’a débuté sa carrière que tardivement, en 1996, à l’âge de 40 ans. Jusque-là surveillante pénitentiaire et convoyeuse de fonds, elle est finalement repérée en tant que choriste lors d’une session de Lee Fields devenue légendaire. Depuis, les choses se sont enchaînées, le label Daptone spécialisé dans les productions soul-funk a publié ses premiers enregistrements solo et la formation des Dap-Kings, avec le fleuron des musiciens du label, a été créée pour lui servir de backing-band attitré. En moins de vingt ans, Sharon Jones est devenue le chef de file d’un vaste mouvement de fond qui renoue avec les rythmes de la fin des années 60 et du début des années 70. À ce titre, un show se vit comme une plongée au cœur de la soul éternelle, avec effets d’annonce du speaker, tenue de rigueur et pas de danse millimétrés façon Four Tops ou Temptations. Elle, elle débarque pieds nus, avec une cambrure à faire passer Beyoncé pour la midinette de service, et se livre totalement à son public. On le sait, elle a connu récemment quelques soucis de santé, mais sa rémission passe par la musique qu’elle vit, entière, sur un mode majeur. Par Emmanuel Abela

SHARON JONES & THE DAP-KINGS, concert le 2 novembre à la Laiterie à Strasbourg www.artefact.org


Dead Cities, Guillaume Greff

Habiter Nos villes sont à l’image de nos cultures, témoins d’un passé, d’un présent et d’un futur qui s’y dessine. Difficile pourtant d’avoir le recul nécessaire pour évaluer précisément ses travers ou ses standards tant on éprouve la ville au quotidien. Dans le cadre du festival du film d’architecture organisé par la Maison d’architecture de Lorraine, le centre culturel André Malraux ouvre ses portes à deux artistes qui travaillent sur les modèles architecturaux et leurs évolutions. Guillaume Greff et Nicolas Waltefaugle nous invitent à voir nos contenants – villes et bâtiments – d’une autre manière, à poser un regard plus analytique sur ce qui nous entoure. Le premier, avec Dead Cities, s’est glissé dans un camp militaire de l’armée française où une ville, reproduite à l’échelle réelle, sert de terrain d’expérimentations tactiques. Comme un décor de tournage, celle-ci est troublante d'exactitude : gare, église, restaurants sont vides. L'absence de traces d'humanité nous permet d'y trouver un symbole fort des modèles dans lesquels nous évoluons, de l'abandon que nous laissons inexorablement s'installer. Nicolas Waltefaugle, lui, photographe spécialisé dans l’architecture, travaille ses modèles comme si ceux-ci avaient une vie intimement reliée à la nôtre. De fondations, les voilà qui s’élèvent entraînés par une autre vie : celle du chantier. La Palissade se présente comme un album de famille qui s’attacherait à la naissance d’une forme. Des formes passées dans l’habitude qui prennent à travers cette exposition, un nouveau sens. Par Cécile Becker

ENCEINTES, exposition de Guillaume Greff et Nicolas Waltefaugle jusqu’au 31 octobre au CCAM, scène nationale de Vandœuvre-lès-Nancy www.centremalraux.com

Extrêmes sensations Le premier programme de la saison 2014-2015 du Ballet de Lorraine s’affirme Livextreme, en coproduction avec l’Opéra national de Lorraine et en partenariat avec Nancy Jazz Pulsations. La création 2014 du chorégraphe Andonis Foniadakis pour le Ballet de Lorraine, Shaker Loops, s’articulera sur un fil tendu et continu avec The Vertiginous Thrill of Exactitude, chorégraphie de William Forsythe sur une musique de Franz Schubert et Sounddance de Merce Cunningham sur une musique de David Tudor. Ce rendez-vous éclectique et explosif sera aussi l’occasion de faire la part belle aux artistes du label Alpage Records, petite maison lilloise fondée par Vincent Thiéron, produisant des artistes electro tels que Antoine Pesle, You Man ou Marklion. Détonnant cocktail, amphétaminé, que cet alliage électrique et très eighties proposé par le Ballet de Lorraine pour souhaiter la bienvenue à son public en cette nouvelle saison. Sans doute l’extrême est-il le liant de tous ces ingrédients, ce qui va donner son goût pimenté à ce spectacle à fortes vibrations. Par Marie Bohner

THE VERTIGINOUS THRILL OF EXACTITUDE, ballet les 18 et 19 octobre à l’Opéra national de Lorraine à Nancy ballet-de-lorraine.eu

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Les passions invoquées

Points d’interrogation Hybridation, exploration, dépassement des codes et des typologies préétablies : une démarche commune à la galerie Poirel et à l’artiste et designer Robert Stadler, qui s’est « inventé » commissaire d’exposition à l’occasion de Quiz. La galerie nancéienne met en scène la porosité entre art contemporain et design, confrontant au regard et à l’imagination du visiteur une centaine d’œuvres réalisées par 70 artistes et designers. Sans typologie des lieux, sans carte, celui-ci découvre des objets qui transcendent les frontières entre deux pratiques artistiques qui communiquent naturellement  : on reconnaît sur telle pièce des matières industrielles familières, propres au design, mais on s’interroge sur sa fonction utilitaire, tant celle-ci semble prendre plaisir à nous dérouter et à bousculer les normes et les clivages... Pour Robert Stadler, qui a fait dialoguer l’an passé design et patrimoine au sein de l’ensemble Poirel avec Traits d’union, la fonctionnalité pratique ne constitue pas un critère valable pour traiter de cette porosité, puisqu’elle n’a pas le même statut dans les deux champs. C’est dans un espace propre à déstabiliser le visiteur, au sein d’une scénographie sur fonds bleus évoquant ceux utilisés pour les incrustations en vidéo que Quiz vous est soumis, invitant à l’interrogation comme à la contemplation. Par Benjamin Bottemer — Photo : Martin Argyroglo

QUIZ, exposition jusqu’au 12 octobre à l’ensemble Poirel à Nancy www.poirel.nancy.fr

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Le metteur en scène Stéphane Braunschweig s’attaque une nouvelle fois à la langue de l’auteur norvégien Arne Lygre, après Je disparais en 2011, où une femme doit quitter la maison où elle vécut toute sa vie, une maison où elle ne se sent plus en sécurité. Comme en écho, nous voyons dans Rien de moi un couple s’installer dans un foyer vide, fuyant leurs vies respectives devenues insupportables, s’enfermant, avant de recevoir la visite de leurs proches qui les hantent presque, surgissant lorsqu’on les évoque. L’homme et la femme habilleront leur idylle naissante, cette demeure vierge comme une page blanche, des mots d’Arne Lygre, répliques vives, brèves, qui semblent donner corps, comme par magie, à leur nouvelle existence. Le metteur en scène, au plus près des mots, travaille à une épure qui évoque l’isolement d’un couple face à la réalité, au monde, et ses dangers. « Ce pouvoir réel des mots, Lygre nous le fait d’autant plus concrètement ressentir qu’il ne demande aucun soutien à l’image, écrit Stéphane Braunschweig dans la note d’intention de Rien de moi, en création début octobre au Théâtre de la Colline à Paris, dont il a également assuré la traduction. Puisque ce qui est dit a lieu ou aura lieu, nul besoin de le voir ou le représenter (...) L’écriture de Lygre n’a sans doute jamais été si suggestive, si envoûtante – ni si inquiétante ». Par Benjamin Bottemer

RIEN DE MOI, pièce de théâtre du 2 au 5 décembre au théâtre de la Manufacture à Nancy www.theatre-manufacture.fr


2014 BILLETTERIE

DIRECTION RENAUD HERBIN

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www.tjp-strasbourg.com RENSEIGNEMENTS & RÉSERVATION 03 88 35 70 10 / reservation@tjp-strasbourg.com LE TJP, CENTRE EUROPÉEN DE CRÉATION ARTISTIQUE POUR LES ARTS DE LA MARIONNETTE, EST SUBVENTIONNÉ PAR : LA VILLE DE STRASBOURG, LE MINISTÈRE DE LA CULTURE ET DE LA COMMUNICATION (DRAC ALSACE),

RÉPÉTITION PROFILS JUIN 2014 / PHOTO © BENOIT SCHUPP

LE CONSEIL GÉNÉRAL DU BAS-RHIN & LE CONSEIL RÉGIONAL D’ALSACE

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THÉÂTRE DIJON BOURGOGNE

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CENTRE DRAMATIQUE NATIONAL

SALLE JACQUES FORNIER

PARVIS SAINT-JEAN

SUR LES TRACES DU ITFO* (*IMPORT’NAWOUAK TURAKIAN FOLKLORIK ORKE’STARS)

PARVIS SAINT-JEAN

QU’EST–CE QUE LE THÉÂTRE ?

TARTUFFE OU L’IMPOSTEUR

Un projet de BENOÎT LAMBERT ET HERVÉ BLUTSCH Mise en scène BENOÎT LAMBERT

Texte MOLIÈRE Mise en scène BENOÎT LAMBERT

Texte, mise en scène et scénographie MICHEL LAUBU Avec la complicité d’ EMILI HUFNAGEL

REPRISE DU 21 AU 23/04

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03 80 30 12 12 – TDB-CDN.COM

DU JEUDI 6 AU SAMEDI 22 NOV 2014 14

DU MARDI 7 AU SAMEDI 11 OCT 2014 DU MARDI 14 AU SAMEDI 18 OCT 2014 14

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Frissons sous la peau

Enfants du siècle Cette année sonne comme une jolie réunion de famille pour Orgasmic et Fuzati. Depuis presque 15 ans de digressions artistiques et de furtives collaborations musicales, les deux versaillais fondateurs du Klub des Loosers se retrouvent enfin pour un album commun, Grand Siècle. Le beat y est massif, les lyrics incisifs et le ton acide et lucide à la fois. Toujours enclin à la misanthropie, Fuzati semble plus que jamais jubiler à dénoncer les travers de nos contemporains, dissimulé derrière son éternel masque blanc, inquiétant et fascinant comme un fantôme de l’opéra des temps modernes. Pour cette soirée sur-vitaminée, le duo sera accompagné du collectif messin La Géométrie Variable, mais surtout de Para One, leur fidèle compagnon de jeu rencontré au début des années 2000. DJ-producteur polymorphe, il a aussi bien collaboré avec des artistes hip-hop qu’électro et s’est frotté avec succès à l’épreuve de la composition cinématographique avec la B.O. de la Naissance des Pieuvres. Jean-Baptiste (c’est son prénom) présentera son nouvel opus, sobrement titré CLUB, un album « d’auto-remix » des ses morceaux passés. Les sonorités house et techno seront donc au rendez vous, pour un concentré de décibels purement calibrés pour le dancefloor. Par Julien Pleis – Photo : Lorene Berchoteau

FUZATI & ORGASMIC + PARA ONE + LA GEOMETRIE VARIABLE, concert le vendredi 24 octobre à la BAM à Metz www.trinitaires-bam.fr

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L’Autrichienne Anja Plaschg est Soap&Skin, pianiste et chanteuse à la virtuosité glaçante qui sort en 2009, à 19 ans, son premier album Lovetune for Vacuum. Les mélodies sont décharnées, tissées presque uniquement des notes arrachées à son piano, la voix tantôt douce, fêlée, tantôt faite de hurlements qui frappent au cœur comme un coup de marteau sur un bloc de glace, y laissant de larges fissures. En 2012 nous parvient Narrow, où figurent huit nouveaux chapitres de l’hymne sombre et superbe entamé trois ans plus tôt, où la musique électronique fait parfois irruption pour mieux nous figer sur place. On ne reste pas indifférent à l’intensité et à la singularité de Soap&Skin, nourrie aussi bien par Cat Power et Nico que par Aphex Twin ou Venetian Snares. La jeune femme au look un rien gothique ne verse pas dans le folklore dépressif tonitruant et/ou gluant. C’est une perle noire, fine et insondable. Anja Plaschg remplit tout l’espace : le piano, qui égrène tranquillement les secondes, le violon, diapason parfait au chant, semblable à celui de Björk après un séjour de six mois seule dans les forêts transylvaniennes. À condition que vos nerfs résistent à une écoute prolongée, je ne saurais trop vous conseiller d’aller ingurgiter en live ce doux poison qu’est Soap&Skin. Par Benjamin Bottemer — Photo : Evelyn Plaschg

Soap&Skin, concert le 6 novembre à l’Opéra-Théâtre de Metz, dans le cadre du festival Musiques Volantes www.musiques-volantes.org


La Coopérative des Malassis, L’Appartemensonge, 1971 (détail) © Musée des Beaux-Arts de Dole, cl. Claude-Henri Bernardot

théâtre actuel et public de strasbourg

MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE DOLE DU 18 OCTOBRE 2014 AU 8 FEVRIER 2015

MALASSIS LES

UNE COOPÉRATIVE DE PEINTRES TOXIQUES (1968-1981)

Cette exposition est organisée par le musée des Beaux-Arts de Dole en partenariat avec le Centre Georges Chevrier (université de Bourgogne / CNRS)

Ouvert tous les jours de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h sauf dimanche matin et lundi, Les 2e et 4e mercredi du mois : ouverture en nocturne jusqu’à 20 h

Musée des Beaux-arts de Dole 85 rue des Arènes - entrée libre Renseignements au 03 84 79 25 85 www.doledujura.fr www.musees-franchecomte.com

taps laiterie taps scala www.taps.strasbourg.eu • tél. 03 88 34 10 36

06.09 / 22.11.2014

Céleste Boursier-Mougenot

AUBETTE 1928 PLACE KLÉBER WWW.MUSEES.STRASBOURG.EU

videodrones, Céleste Boursier-Mougenot, 2014 © Musées de la Ville de Strasbourg Photo : Mathieu Bertola. Graphisme : Rebeka Aginako

persistances


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La légende de la lune Mer de nuages, sommet du Hohneck, Vosges, DR

Le temps de demain À l’heure où les interrogations du monde de l’art, notamment contemporain, tournent autour des questions du temps et des espaces, le Frac Lorraine joue une carte décalée à en devenir impertinente ou du moins malicieuse. Pourquoi s’embarrasser de questions existentielles alors que de bon matin, voire la veille au soir, une seule et même question hante l’humanité toute entière : quel temps va-t-il faire aujourd’hui ? En art, la question n’est pas nouvelle mais peut-être a-t-on un peu trop oublié Bachelard pour se souvenir du poids des éléments dans l’imaginaire collectif. Lecture toute aussi euro-centrique que celle du climat, nous voilà non plus face à des paysages ni à des marines, du moins pas à la première lecture, mais à une exploration de l’ère anthropocène, cette époque géologique où l’Homme a pris le pas sur la nature. Ces rumeurs posent la question de la véracité, artistique ou scientifique. Pluie, vent, neige, brouillard sont autant de certitudes et de vérités qui nous échappent pourtant. Entre catastrophisme écologique et contemplation esthétique, la programmation autour de l’exposition s’attache à étancher chacune de nos soifs occidentales. L’artiste gazaoui Taysir Batniji proposera une intervention-performance autour de l’eau, élément rare et rationné dans des régions arabes où la langue contient pourtant le plus de termes pour désigner l’eau. Le lieu de la performance reste à définir, en fonction de la météo ? Par Vanessa Schmitz-Grucker

La virtuosité de Tigran Hamasyan n’a d’égale que l’immense variété de ses champs d’exploration musicale. Cet Arménien étonnamment précoce a commencé le piano à l’âge de 2 ans. Après s’être installé avec sa famille à Los Angeles, il a connu toutes les distinctions y compris les plus prestigieuses : en pianiste prodige, il a notamment remporté le concours Thelonious Monk Jazz devant un Herbie Hancock fasciné. Lequel lui a décrété ce jour-là : « À partir de ce jour, Tigran, c’est toi mon professeur ! » – on appréciera l’hommage de cet icône du jazz. Mais pour ce jeune homme qui tourne depuis l’âge de 13 ans, le vrai challenge reste la scène. Aussi à l’aise dans le domaine du jazz que de la musique classique voire du rock et de l’électro – son précédent enregistrement a été remixé par les plus grands, dont Prefuse 73 –, il n’hésite pas à se rendre sur le territoire exigeant de l’improvisation avec une dextérité qui déconcerte. Après un retour à ses sources musicales arméniennes, il nous revient avec un opus consacré aux contes médiévaux, tout en se consacrant à la tradition du théâtre d’ombre, « une vérité, selon lui, cachée derrière le mensonge », et s’attache avec son quintet à créer un univers minimaliste qui emprunte à Steve Reich autant qu’à Sigur Ròs, de quoi suggérer plutôt que d’expliciter. Avec cet esprit d’aventure et cette manière d’invoquer diverses cultures, il n’est pas étonnant de constater que les maîtres du genre voient en lui l’avènement d’un nouveau Keith Jarrett. Par Emmanuel Abela

RUMEURS DU MÉTÉORE, exposition du 17 octobre 2014 au 11 janvier 2015 au Frac Lorraine à Metz www.fraclorraine.org

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TIGRAN HAMASYAN, concert le 6 novembre à l’Arsenal à Metz www.arsenal-metz.fr


27.09.2014 – 4.01.2015

Patrick Bernatchez

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41, rue Notre-Dame, L — 2240 Luxembourg www.casino-luxembourg.lu

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En coproduction avec

Avec le soutien de


focus Bernsteinzimmer, 2010 (details)

Le temps meurt. Parfois

L’instant juste avant 27 ans après le choc chorégraphique que Wim Vandekeybus avait infligé au monde de la danse contemporaine avec sa compagnie Ultima Vez, les ondes sismiques résonnent encore sans avoir rien perdu de leur puissance. C’est en 1987 que What the Body Does Not Remember avait ébranlé le public par la violence de son combat entre musique et danse. Le KVS co-produit à nouveau cette nouvelle version, enrichie de la musique en live de l’ensemble de musique contemporaine Ictus. Ce choc des titans entre la musique et la danse éclate plus que jamais au cœur de cette version de What the Body Does Not Remember, cet instant, explique Wim Vandekeybus, « où on n’a pas le choix, où les décisions sont prises à notre place, comme le coup de foudre, ou la seconde juste avant l’accident qui était inévitable ». Les danseurs s’attirent et repoussent le danger toujours imminent. Les corps se heurtent, violents, s’entrechoquent entre eux et contre la musique. Sur le fil du rasoir, chacun dans la salle se rappelle alors de cette étincelle, ce petit moment de calme avant la tempête, instant paradoxal de détente absolue et de tension extrême. On se souvient, et on reste en éveil, même si le corps est déjà parti un espace plus loin. Par Marie Bohner – Photo Danny Willems

WHAT THE BODY DOES NOT REMEMBER, spectacle le 25 novembre au Carreau à Forbach carreau-forbach.com

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La chute du mur a entraîné, de facto, une ouverture d’archives tenues secrètes qui a forcé toute une relecture des événements passés. Et aucun pays satellite de l’URSS n’a échappé à cette nouvelle histoire, la sienne, pourtant inconnue. Comment, alors, s’arranger avec sa propre mémoire et celle de son pays lorsqu’elle devient autre ? Le temps, la mémoire, la nostalgie mais aussi l’angoisse – de perte, d’abandon, de l’autre – sont des thématiques ancrées dans les travaux d’une nouvelle génération d’artistes nés de l’autre côté du rideau. C’est le cas en Hongrie : Zsolt Fekete confronte passé et présent en photographiant les mêmes paysages que Balázs Orbán. Le trio Mécs, Sarái, Vándor, lui, plante mélancoliquement des tomates sur des tombes à l’abandon – en hongrois « paradis » et « tomate » sont désignés par le même mot. Le temps n’a plus de prise sur l’installation d’István Csákány. On voudrait y croire : un bois qui porte les traces d’un passage, un atelier qui évoque celui de son père, une fenêtre qui s’ouvre sur le monde extérieur… Mais ce bleu, universel et intemporel, nous extrait sans aucune autre forme de négociation du temps et du lieu. István Csákány, présent dans la collection du Mudam, engage des projets conséquents en terme d’espace et de temps, empruntant à l’esthétique do it yourself tout en confrontant les matériaux bruts à la monumentalité, une façon de renier les traditionnels monuments dédiés à la mémoire collective. Par Vanessa Schmitz-Grucker — Photo : Remi Villaggi

ISTVÁN CSÁKÁNY, exposition jusqu’au 8 février au Mudam Luxembourg www.mudam.lu


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ou festival rg r o d azz j stra 2014 au commencement sbo était le bruit... urg 0 7 fe - 2 st iv e 29 e 1 br m g r e u v o o b b o s s n a a r r t t s s jazz jaz dor 20 14 festival Steina et Woody Vasulka, installations analogiques et numériques

Plus de 25 concerts, un ciné-concert, des concerts gratuits, des rencontres…

Au commencement était le bruit… est une immersion dans la poésie électronique des Vasulka. Une exposition exceptionnelle où seront présentées des œuvres inédites et d'autres plus historiques de ces pionniers de l’art vidéo.

exposition du 11 octobre 2014 au 24 janvier 2015

vernissage le samedi 11 octobre à 17h en présence des artistes

autour de l’exposition

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jeudi 23 octobre et 15 janvier à 18h VIsItes apéro samedi 15 novembre à 16h VIsIte en famIlle dimanche 23 novembre à 17h ConCerts + performanCes jérôme noetinger et lionel palun + olivier létang  \\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\/////\\\\\\\\\\\\\\\\

1, rue de la Varonne ■ 90 140 Bourogne 03 84 23 59 72 ■ lespace@cg90.fr Espace multimédia gantner Entrée libre du mardi au samedi de 14 h à 18 h ■ Le jeudi de 14h à 20h ■ Fermé les jours fériés et du 22 au 29 décembre 2014.

dIrCom • 09_14 ■ n° de lICenCe : 2-1017942 - 3-1017943 ■ VIsuel © steIna et woodY Vasulka

samedi 11 octobre à 14 h 30 ConférenCe InstItut supérIeur des beaux-arts de besançon (25) Au commencement était le bruit par Yann beauvais entrée libre

Avec Tom Harrell Quintet / Charles Lloyd Quartet / Thomas de Pourquery Supersonic play Sun Ra / Joe Lovano & Dave Douglas Quintet / Michel Portal + Double Rainbow / Joëlle Léandre & Vincent Courtois / “Laisse Venir – Dans les Sillons d’Alain Bashung” / Émile Parisien Quartet / Une Petite Histoire de l’Opéra / Michael Wollny solo / Orchestre National de Jazz “Europa Berlin” / Papanosh & Roy Nathanson “Oh Yeah !”… ›››››>>>> • Cité de la Musique et de la Danse • Pôle Sud • CEAAC • Médiathèque Olympe de Gouges • l’Illiade Illkirch-Graffenstaden • Salle du Cercle Bischheim • Musée Würth Erstein • M.A.C. Bischwiller • Maison des Arts Lingolsheim • Salle des Fêtes Schiltigheim • Relais Culturel Wissembourg • Reithalle Offenburg…

www.jazzdor.com / Tél. 03 88 36 30 48


focus

Jacques Villeglé déchirant une affiche, 1961 Photo : Shunk-Kender © The Getty research institute

Chrysalide, de l’ensemble Chrysalides, 2008

Le gel du temps Le travail de l’artiste canadien Patrick Bernatchez exploite les ressorts bien connus de la vie et de la mort, de l’ombre et de la lumière, de l’espace et du temps. Ces notions si éloignées qu’elles en deviennent complémentaires. « Temps » et « mort » sont devenus des notions piliers de l’œuvre de Patrick Bernatchez. Le thème de la renaissance transparaît dans l’aspect cyclique de ses œuvres. Chrysalides et Lost in time sont deux projets qui évoluent d’expositions en expositions, l’artiste considérant ce temps, non comme un arrêt sur image à un moment identifié mais comme un espace charnière permettant de nourrir ou de faire basculer l’œuvre vers une voie autre. Lost in time est d’ores et déjà considéré comme un condensé des questionnements de l’artiste. L’opposition entre le blanc d’une tempête de neige qui nous fait perdre le sens de l’espace et son point d’horizon avec le noir d’un cavalier dont les éléments anachroniques accentuent cette perte de repères gèlent l’espace et le temps. Si un déploiement temporel est bel et bien patent, des éléments qui se juxtaposent, se surexposent, des fragments qui s’insèrent complexifient l’ensemble. Triomphe de mort, pulsion de vie et illusion de réactivation d’un temps arrêté ou perdu jalonnent les œuvres qui constituent cette monographie dédiée à un artiste majeur qui se prolongera en 2015 au musée d’art contemporain de Montréal. Par Vanessa Schmitz-Grucker — Photo : Nancy Belzile

LES TEMPS INACHEVÉS, exposition de Patrick Bernatchez du 27 septembre 2014 au 4 janvier 2015 au Casino Luxembourg www.casino-luxembourg.lu

Poésie métropolitaine Le musée Tinguely propose la première exposition suisse consacrée aux affichistes. Les affichistes, la pratique s’est essentiellement développée en France autour des Nouveaux Réalistes dont Jean Tinguely fut membre. On oublie souvent que le manifeste de Pierre Restany renvoie à des textes plus anciens de Jacques Villeglé explorant les nouvelles approches du réel. Collages, décollages, expérimentations filmiques, photographiques mais aussi poétiques s’exposent entre des murs métamorphosés en espace urbain. Dufrêne, Hains, Villeglé, Vostell et Rotella se répondent mutuellement bien que chacun s’approprie son propre langage poétique. Le lettrisme de Dufrêne, le hasard et l’association libre de Hains ou encore la lacération et le décollage de Villeglé, ont permis aux affichistes de s’imposer comme un groupe à part avec pour dénominateur commun l’action comme geste artistique et poétique. L’exposition, qui couvre la période de 1946 à 1968, s’attache à tisser des liens avec le langage et la poésie. Détournée de sa fonction publicitaire, l’affiche dévoile son efficacité plastique et ses nombreuses possibilités sémantiques. Une approche radicale et poétique de la réalité qui a permis d’élargir les champs d’actions artistiques dès les années 60. Par Vanessa Schmitz-Grucker

LA POÉSIE DE LA MÉTROPOLE. LES AFFICHISTES, exposition du 22 octobre 2014 au 11 janvier 2015 au musée Tinguely à Bâle www.tinguely.ch

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saison 2014 / 15 danse + musique + théâtre + arts visuels

CCAM / SCÈNE NATIONALE DE VANDŒUVRE RUE DE PARME, 54 500 VANDŒUVRE-LÈS-NANCY TEL : 03 83 56 15 00 / SITE : WWW.CENTREMALRAUX.COM LICENCES : 540-249/250/251 / DESIGN GRAPHIQUE : STUDIO PUNKAT


Ecoutez-voir Il fut un temps - certes lointain - où l’on montait à l’Aubette pour boire un verre, danser et s’amuser. On s’immergeait dans les décors de Jean Arp, Sophie Taeuber-Arp et Theo van Doesburg, artistes avant-gardistes qui avaient développé à même les murs et en peinture leurs théories esthétiques. L’art et le loisir se croisaient dans ce qu’ils avaient de meilleur, le mondain faisait alliance avec l’artiste. Mais cela n’a pas duré et on connaît l’histoire des décors de l’Aubette : leur disparition, leur redécouverte puis, plus récemment, leur restauration. On ne danse plus à l’Aubette, ni ne boit. Par contre, on y voit d’autres œuvres, on s’y retrouve pour écouter de la musique. L’Aubette est à nouveau inscrite dans la ville comme un lieu culturel central et fréquenté. D’autres artistes s’en emparent, y ajoutent ponctuellement leurs œuvres et dialoguent avec l’héritage géométrique et élémentariste retrouvé. En s’installant à l’Aubette, Céleste Boursier-Mougenot a choisi non seulement de s’approprier les lieux et leurs contraintes mais aussi de s’inscrire dans ce principe d’art total qui permet de réunir les œuvres et le public dans un projet commun. En montant, c’est un son qui attire notre attention et guide nos pas. Très naturellement on se dirige vers la salle des fêtes, dans laquelle des images de piétons captés sur la place Kléber, parvis de l’Aubette, sont projetées à même le mur. Six plans filmés se juxtaposent pour faire un tour complet de la salle et imposer une vision du dehors dedans. Le public est invité à s’asseoir confortablement au centre de la pièce, à se laisser emporter par le flux incessant des passants qui tantôt se rapprochent, tantôt s’éloignent. Le mouvement est en marche, devant, derrière, à droite, à gauche, on se prend à suivre l’un ou l’autre personnage, à anticiper des trajectoires. Aux compositions géométriques et colorées de Theo van Doesburg s’ajoutent des lignes tracées par les déplacements et c’est presque une cartographie qui se dessine sous nos yeux. Le principe de cette installation vidéodrone n’est pas nouveau chez Céleste Boursier-Mougenot. C’est une nouvelle version d’un travail qui consiste à introduire en direct le paysage urbain environnant et à accompagner les images d’une bande son qui résulte de la modulation du signal vidéo amplifié et converti en audio. En résulte un son sourd et continu avec peu de variations, en parfait écho avec le décor de la salle. La bande sonore s’échappe sourdement de cette première pièce et, en entrant dans les suivantes, elle persiste à nos oreilles et s’articule discrètement sur de nouvelles propositions. Dans le ciné-bal, l’œuvre est aussi à écouter. Des cordes sèches grattées accompagnent deux voix féminines qui articulent des lettres, énoncent des pronoms, susurrent des doubles consonnes. La pièce musicale est signée Joana Preiss, on l’écoute tout en promenant son regard sur les décors historiques puis l’on passe dans le foyer-bar d’à côté. Dans ce dernier espace sur un socle recouvert de crépi, un tuba, fixé debout, pavillon vers le haut, souffle une mousse blanche qui s’échappe imperceptiblement. La matière blanche et aérienne s’écoule le long de l’instrument et de son support. De temps en temps un nuage se détache et s’envole vers le sol. Une sculpture tout en douceur tout comme l’était les voix que l’on vient de quitter. Et l’on comprend, ou plutôt l’on découvre grâce au livret confié à l’accueil, que ces deux œuvres sont intimement liées puisque le son de l’une actionne le mouvement de l’autre. Tout se tient, les œuvres, le décor, l’environnement. Céleste Boursier-Mougenot excelle dans l’art des prolongements et des passerelles. On sort de l’Aubette, arrive sur la place au milieu des gens et du brouhaha et l’on se demande si l’artiste à quelque chose à voir avec ce dernier spectacle.

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Une balade d’art contemporain Par Sandrine Wymann et Bearboz

Céleste Boursier-Mougenot, Persistances, Aubette 1928, Place Kléber à Strasbourg jusqu’au 22 novembre 2014 41


Rencontres

Max Romeo 25.07 Tanzmatten Sélestat Par Natacha Anderson Illustration : Chloé Fournier

À l’affiche du Summer Reggae Vibration Festival, le nouveau bébé de Zone 51, Max Romeo et les Gladiators. Deux légendes du reggae ! Max Romeo, l’un de ses piliers historiques, s’engage dans le mouvement rastafari dès 1971 ainsi qu’en politique avec le PNP (People’s National Party). Alors qu’il traîne ses guêtres avec Lee ‘Scratch’ Perry sur les sound systems, comme son compère Bob Marley, il souhaite repenser le monde de manière plus équitable en s’inspirant d’un sentiment religieux qui lui est propre. Avec d’autres, ils lancent sur la société occidentale une révolution musicale qui vit son apogée fin des années 70, début des années 80 et fait aujourd’hui, encore des petits. Max Romeo, qui a chanté avec les Stones. Max Romeo, l’auteur de Chase the Devil, un tube tellement énorme qu’on le joue dans GTA 5, c’est dire ! 22h30. Après un concert parfait, je me retrouve seule face à lui, dans une petite loge. Il est posé, digne, et sa voix coule comme du miel…

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En vous écoutant chanter ce soir « Uptown babies don’t cry, they have mummies, they have daddies, they have grannies », j’ai pensé à votre enfance solitaire dans une institution religieuse, comme Oliver Twist [il remue la tête puis a un petit rire, ndlr]. Que gardezvous de cette période ? Eh bien, vous savez, cela vous permet de regarder le monde avec une autre perspective, vous avez été à cet endroit et une fois que vous avez vu cela, vous grandissez plus conscient de ce qu’il se passe autour de vous. Y a-t-il encore beaucoup d’orphelins en Jamaïque ? Non, excepté ceux, malheureusement, dont les pères ont été tués par la police. Mais leurs mères sont encore là pour s’occuper d’eux. Votre père a-t-il été tué par la police ? Oh non ! Il est mort en 1996. C’était un homme très impliqué dans son église. Ce qui s’est passé, c’est que ma mère m’a confié à ma grand-mère qui m’a confié à mon père, mais il s’était remarié et sa nouvelle femme ne m’aimait pas, alors je ne pouvais pas vivre avec lui. C’est terrible pour un enfant car il pense qu’il n’est pas aimable… C’est vrai, je n’ai jamais eu d’amour. Vous pensez que vous avez fait quelque chose de terrible et que ça se retourne contre vous. C’est le destin, c’est tout, il faut faire son temps. Vous avez percé avec le titre Wet Dreams à 24 ans dans le top 10 anglais, malgré sa prose sexuelle explicite, en bravant les censeurs. Vous avez expliqué qu’il s’agissait d’une histoire de toit qui fuit. Elle fut jouée une fois à la BBC, puis ils réalisèrent que les paroles étaient un peu trop coquines. Ce fut un méga-hit, les gens étaient curieux de savoir pourquoi elle était censurée et couraient acheter le disque ! Je dirais que l’Angleterre m’a donné ma première opportunité majeure. Vous avez vécu aux États-Unis où vous avez connu des années difficiles. Comment expliquez-vous que malgré votre collaboration avec les Rolling Stones, votre carrière n’y ait pas décollé ? Vous savez, le reggae est une musique ethnique et en Amérique, la musique ethnique a du mal à se faire une place, elle est rejetée. Ils ont laissé passer Bob Marley pour une poignée de chansons puis ils ont fermé le livre !

Après le départ de Bob Marley et des Wailers pour Island Records, Lee Perry a cessé de travailler avec les artistes de reggae, dont vous. Vous vous êtes retrouvés pour une collaboration 20 ans plus tard. Comment s’est passée cette réunion ? C’était bien. C’est quelqu’un que je respecte. Nous avons travaillé ensemble bien avant que tout cela n’arrive [le pétage de plomb du génial Lee Perry et la destruction de Blackark, son studio, ndlr]. Quant à la rupture... Il est devenu reclus et refusait de s’investir avec qui ce soit dans le music business. Cependant, il a toujours été un point d’ancrage pour moi, il sait que je suis son artiste le plus fidèle. Nous avons toujours été amis et le sommes restés. Votre interprétation de Redemption Song, de Bob Marley, fut un grand succès ce soir. Quel type de relation aviez-vous avec lui ? Nous étions bons amis. Nous avons vécu dans la même communauté pendant un moment, nous partagions les mêmes travaux fermiers, nous plantions notre propre nourriture. Au sein de cette communauté venaient des gens de toutes sortes, très unis, qui partageaient tout sans jamais chercher à se vanter de ce qu’ils possédaient. Vous ne cessez jamais de travailler, lançant un album à peu près tous les deux ans et tournant depuis 15 ans. Quel est le secret de votre forme ? Je ne sais pas, je déteste la voie rapide. Je me montre très consciencieux que ce soit à propos de ma vie ou de mes actes. J’aime être un homme de famille, je l’ai toujours été. Maintenant c’est ma deuxième famille car, après la rupture avec ma première épouse, j’ai vécu seul un an et je ne l’ai pas supporté ! [il rit, ndlr] J’ai besoin d’avoir une femme et des enfants autour de moi, alors j’en ai fondé une autre et j’ai tout recommencé ! [il rit encore, ndlr] C’est ma raison de vivre. On peut dire que vous avez eu une vie bien remplie, malgré certaines difficultés. Ouais, c’était doux-amer mais à la fin j’ai senti que j’avais réussi, que j’avais arrondi les angles. Je me relaxe maintenant, profitant du reste du voyage.

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Joke Lanz 28.08

Festival Météo

Süd-Basel

Par Guillaume Malvoisin Photo : Sébastien Bozon

Tu es difficilement classable comme artiste. D’où viens-tu ? J’ai joué dans un groupe punk-hardcore dans les années 80. En 88-89, j’ai commencé la musique indus et noise, des trucs très forts. Maintenant, après 25 ans de carrière, je fais des choses moins dures, comme mon concert solo... Il y a de l’humour lié à la technique des cut-ups que j’utilise. Que te reste-t-il de la traversée du punk ? L’énergie ! Le punk, c’est l’énergie du corps. Je ne peux pas jouer assis, c’est très important d’être debout, pour l’intuition du moment. Tes sets peuvent parfois ressembler à une sorte de danse. Cela les rapproche de la performance. C’est quelque chose que je dois faire dans le rythme du moment. Il y a de la tension pour moi à affronter le public alors je bouge comme cela. Si je dois changer de disque, c’est mon corps qui décide la manière dont il le fait. On pense à Bauhaus, par exemple, à leurs mouvements très graphiques. Comme s’ils aidaient à faire voir ta musique. Oui. J’ai répondu une fois à Wire que mon corps était le prolongement de ma musique. Les deux vont forcément ensemble. Tu as réduit également le matériel que tu utilises, comme le nombre de tes pédales d’effets. C’est pour rapprocher encore plus ton corps de ta musique ? Oui, exactement. La philosophie de mon travail va vers la réduction. J’aime bien travailler avec un équipement minimal. C’est pour cela que j’aime beaucoup les platines vinyles. Je dois aller prendre les disques et mettre mon corps en action.

Souvent, tu joins la voix à ton travail, la tienne ou celle contenue dans la matière mixée. J’ai mon projet Sudden Infant, un trio dont la musique est un mélange très fort de punk, de noise et d’indus. J’utilise ma voix et des samplers. Pour mon projet solo, dans l’idée de réduction, j’utilise le « spoken word », des chœurs ou des chants gravés sur les vinyles pour créer des collages instantanés. C’est comme la bande originale d’un film qu’on ne verrait pas. On passe très vite de l’étrange à l’humour. Ce qui m’intéresse, c’est de créer une situation inconfortable puis de la contredire immédiatement avec de l’humour. Comme dans un cartoon pour adultes où l’enfant apparaîtrait régulièrement ? C’est un des grands thèmes de ma vie. J’ai eu un fils très jeune, j’étais un jeune punk qui ne voulait pas grandir dans un monde d’adultes. Tout à coup, j’étais papa avec plein de bruits et de pensées bizarres autour de moi. C’est une inspiration pour moi, pour pouvoir envoyer le public dans le « kindergarten ». On entend Frank Zappa puis plein d’autres choses. Tu remixes une sorte de pop-culture personnelle ? J’ai bien sûr mon background, un groupe comme Einstürzende Neubauten m’a beaucoup influencé. Il y a une empreinte punk et new wave dans ma musique mais j’aime les mélanger avec David Bowie, Frank Zappa ou de la musique minimale. J’aime bien piocher partout, même si c’est pour cinq secondes. Le collage semble être pour toi une technique de survie ? Je ne me repose jamais. Mon père s’est suicidé d’un coup de fusil quand j’avais 13 ans. Mon père avait toujours été là et d’un coup, il avait disparu. Chaque jour peut être le dernier. Peut-être est-ce pour cela que j’ai besoin de concentrer la vie entière dans un set de 30 minutes avec tous les sons possibles ? Tu dis souvent que le bruit, c’est l’essence de la vie... J’aime beaucoup l’improvisation avec le bruit de la vie sur scène. Improviser et manier des idées me donne beaucoup d’énergie. J’essaie de sentir le lieu et les visages du public pour me donner à plus de 100%

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Rencontres

même si je suis complètement triste. Être triste et être gai fait partie de la vie, tu ne peux pas être heureux tout le temps. Mon set est fait de cette balance entre le bonheur et le malheur, entre des chants d’enfants et des sons plus sombres. Ta musique s’en trouve très émotionnelle. Je suis une personne très émotive. Je dois être honnête envers ceux qui m’écoutent. Je porte des émotions en scène.

Le punk, du son qui fait sens. Es-tu d’accord avec cette idée ? Ça a pu l’être dans sa version la plus pure des débuts. La société avait besoin de quelque chose comme cela. Après le commerce s’en est mêlé, comme toujours. J’ai juste besoin de sortir en musique ce qui est en moi, c’est vital. C’est devenu mon job, et c’est bien.

Te sens-tu proche d’un DJ ? J’aime parfois faire danser les gens ou passer du punk en soirée. Mais je ne saurais pas être un DJ de club. Les beats technos ne sont pas vraiment ma tasse de thé. Je préfère la façon punk de produire le rythme : avec un marteau sur le sol. Pareil pour les vinyles. Ils sont organiques et les rayures et autres grésillements donnent du rythme à mon set.

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Rencontres

Will Guthrie 30.08

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Festival MĂŠtĂŠo

Mulhouse


Par Guillaume Malvoisin Photo : Sébastien Bozon

Qu’écoutes-tu en ce moment ? J’écoute de la musique indienne car je prends des cours de théorie rythmique avec un maître de tabla [percussion indienne, ndlr]. J’écoute aussi beaucoup de hip-hop, des trucs très répétitifs et lo-fi comme Frayser Click. J’ai aussi beaucoup réécouté Charlie Haden après sa mort, il y a un mois. Tu étais au concert Grisey/ Xenakis, à la Filature, la veille de ton concert. T’a-t-il influencé ? C’est un répertoire que je connais mal. Écouter ces pièces en live a été fascinant pour moi. Cela me conforte dans l’idée de ne pas penser la musique comme un style mais comme des idées qui peuvent traverser plusieurs contextes. Coltrane et la musique contemporaine ont des liens évidents. C’est de la musique. Point. Les classements gâchent tellement de choses. Te reconnais-tu comme batteur de jazz ? Jazz, oui, j’adore cela  ! C’est comme cela qu’on m’identifie... Pas grave, non ? J’avais arrêté de jouer quelques années car je m’étais fait piégé par la technique. Jim Denley [compositeur contemporain australien, ndlr] a été important pour moi en me renvoyant à l’étude de mon instrument pour redécouvrir une autre musique. Mon « drum kit » a commencé à évoluer à ce moment-là, avec des influences électroniques et linéaires. Il me semble que ce n’est pas tant la frappe que la résonance qui t’intéresse. En solo, ce qui m’intéresse c’est de sentir les conséquences à court et à long terme de ma frappe. Je travaille depuis des années sur la résonance et l’impact. Quelle place au hasard dans ta musique ? Immense. La matière est fixée mais il y a tellement de manière de la négocier... L’idée d’un kaléidoscope mobile et modulable me plaît beaucoup. Revisites-tu ton solo à chaque concert ? J’aime l’idée d’improviser sans perdre de vue la musique que je souhaite développer. Je ne suis pas à la recherche d’un truc nouveau pour chaque concert. Ce solo se travaille depuis des années, avec des choses assez précises sur le mode de jeu. Hier, en entendant les répétitions des motifs, plein de gens m’ont dit : « C’est tribal ». Mais il s’agit plus pour moi de travailler la répétition et le croisement des idées. Deux d’entre elles se croisent et donnent une troisième et je peux jouer avec leur complexité.

La frappe reste pourtant un acte très primitif. Oui, j’adore les sons qui t’enveloppent dans leur largeur comme ceux des gongs et des cloches. C’est comme une drogue qui te prend sans te laisser le choix. C’est ce que je cherche : prendre le public dans les rondeurs et les largeurs. Jusqu’à faire monter l’écoute du public sur scène... Oui. Tu te rends compte de la manipulation possible ? Parfois cela me fait peur. Le solo de batterie est tellement séducteur... Comment tu t’en sors ? Difficilement. J’aime l’idée que les gens soient pris par le son et de pousser cela jusqu’au bout, que ce soit une expérience forte. Il faut juste arriver à ne pas séduire. C’est compliqué dans ce milieu où tout doit changer constamment. En te voyant jouer dernièrement avec The Ames Room à Dijon, il me semble que Coltrane était une des tes influences. Oui, c’est le meilleur exemple. Il va vers le free jazz mais il en est déjà tellement loin. Il était tellement conscient de ce qu’il était en train de faire qu’il pouvait pousser ses permutations de rythmes et d’harmonies très très loin. Ce que je fais aujourd’hui, c’est très lié à cela : l’exploitation d’une idée jusqu’au bout. Avec Clayton Thomas et Jean-Luc Guionnet, on adore cette culture jazz anti-romantique. On imagine facilement que pour toi, jouer c’est résoudre des problèmes en direct. Peut-être parce que je pense beaucoup quand je joue... L’idée de l’improvisation romantique où on se laisse faire ne m’a jamais intéressé. Dans mon milieu, dans la presse ou dans le public, il y a plein de textes et de clichés là-dessus. Je suis beaucoup plus libre dans un cadre ou face à des contraintes. Tu parlais de jazz anti-romantique ? Coltrane se battait contre cette idée des muses, de la magie ou même pire, du rythme dans la peau. Il a imposé le fait qu’il y avait un long travail préalable à ses solos sans fin. Quelle serait ta définition du rythme ? Je pense plus à la pulsation qu’au rythme qui serait, pour moi, figé dans un temps régulier. La pulsation est plus élastique. Jouer, pour toi, c’est tenir l’ennui à distance ? Comme si tu refusais de dormir... Oui, ma fille est comme cela... En solo, j’ai peur du vide. J’aimerais faire des sets plus en rupture avec des angles très bruts.

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Rencontres

Cloud Nothings 22.08 Festival Cabaret Vert Charleville-Mézières Trouve-t-on sensation plus exaltante qu’un rock chauffé à blanc ? Sur scène, les Cloud Nothings n’ont besoin de nul artifice pour atteindre l’incandescence : une guitare, une basse, une batterie, et les voilà qui déroulent la pop à un haut degré de température, et surtout à un rythme tel que la mélodie se fond dans la masse. C’est violent, mais maîtrisé, et forcément ça conduit à une forme de limite. Dylan Baldi, le leader à l’allure de nerd, aussi délicat en interview que sa musique est dévastatrice sur scène, l’admet : l’expérience sonique s’adresse autant au corps qu’à l’esprit. Doit-on attribuer cette vision radicale de la musique au désespoir qui peut naître d’une ville comme Cleveland ? Rien qu’à la mine catastrophée qu’il arbore à l’évocation de sa ville d’origine, qu’il a d’ailleurs délaissée pour rejoindre sa petite amie à Paris, on le supposerait presque. Le fait qu’un Français ait la moindre connaissance de cette ville industrielle de l’Ohio, historiquement la plus allemande des villes américaines, le terrifie. Avec sa manière laconique de formuler les choses – aussi concise que certains de ses morceaux –, il se fend d’un « Vous ne devriez pas ! » qui en dit long sur la désolation ambiante de cette cité parmi les plus touchées par les crises successives. Vous ne devriez pas quoi ? Parler de Cleveland ? Mentionner cette ville auprès du lectorat français ? Inciter quiconque à s’y rendre ? Sans doute tout cela à la fois. Et pourtant, tout comme cette ville s’ouvre

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Par Emmanuel Abela Photo : Léa Fabing

sur la majesté des étendues du lac Érié, la musique de Cloud Nothings offre elle aussi des portes de sortie, dont certaines lumineuses, là-bas, au fond du couloir. Ceci explique-t-il le succès toujours grandissant de cette formation, en Europe notamment ? « Vous savez, nous tournons sans cesse. Le lien avec le public naît de ces rencontres-là ! » Cela s’explique également par la production étonnamment prolifique du groupe qui désormais soigne ses enregistrements. Dylan acquiesce : « Oui, chaque disque offre une image précise de ce que je cherche à exprimer, même si dans tous les cas le sentiment d’urgence domine. » On se souvient que la ville tant honnie a été pionnière à bien des égards : Pere Ubu est né à Cleveland, tout comme Devo dans la ville voisine d’Akron. Dylan connaît cette histoire, même s’il « ne joue pas en pensant à Devo ». « But sure », même en exilé sur le Vieux Continent, il situe la géographie de son rock’n’roll éternel. Mieux que personne, il sait que ces expériences isolées ont abouti à la révolution punk aux États-Unis. Avec beaucoup de modestie, il prend date !


Tinariwen 22.08 Festival Cabaret Vert Charleville-Mézières Un instant de rencontre avec Tinariwen garde toujours sa part de solennité. Ces Touaregs sont fiers ; fiers de ce qu’ils sont, fiers du message qu’ils délivrent à la Terre toute entière. Inutile d’évoquer la présence de Josh Klinghoffer, le guitariste de Red Hot Chili Peppers, sur leur dernier album, ni même celle du poète slam, Saul Williams, ces petits arrangements au sein de la maison de disque ne suscitent qu’une attention distante de Alhousseini ag Abdoulahi – dit « Abdallah », également surnommé « Catastrophe ». Oui, ils étaient là en studio, oui ils ont enregistré, mais non, ils ne gardent pas un souvenir ému de la contribution de ces artistes-là au disque. Tout au plus, situent-t-ils l’instant d’échange dans le désert de Mojave, alors que le conflit au Mali a poussé le groupe à un nouvel exil forcé. Qu’importe les caractéristiques de ce désert-là, sa faune et sa flore qui épousent l’imaginaire américain, le désert quel qu’il soit est leur terre, et ils s’y sentent chez eux. « Oui, nous nous sentons libres dans le désert, libres de regarder les étoiles la nuit et de faire face au soleil le jour. Tout cela nous inspire. » Le titre de l’album Emmaar raconte une fois de plus ce lien-là. « Ce mot signifie la limite entre la chaleur et le froid, mais il évoque aussi ce moment où tu te retrouves confronté à ce qui brille, que ce soit le soleil ou du feu. » Il situe ce point de passage entre vitalité et désespoir, entre joie et tristesse, il raconte donc la condition humaine de manière

Par Emmanuel Abela Photo : Léa Fabing

enveloppante et touchante. Enfin, il évoque ce niveau de transmission qui s’opère au sein du même groupe. Le guitariste et chanteur acquiesce : « Nous sommes déjà à la troisième génération de Tinariwen [le groupe existe depuis plus de 30 ans, ndlr], et forcément nous intégrons de nouveaux membres ». Le charismatique jeune homme en veste en cuir qui nous fait face lâche son iPhone et lève la tête pour confirmer du regard les propos de son aîné. Lequel poursuit : « Ibrahim ag Alhabib [absent à Charleville-Mézières, ndlr] a lancé la première génération, moi j’appartiens à la seconde, mais lui, il appartient déjà à la nouvelle génération. » Le contraste entre les deux hommes est presque saisissant, et pourtant sur scène la communion est totale, même si, ça et là, la tentation semble très forte pour certains musiciens d’entraîner le groupe vers des sonorités plus groovy. « Forcément, les jeunes musiciens apportent des idées nouvelles  ; celles-ci viennent se mêler aux nôtres. Et même si ça n’est pas facile de réunir toutes ces idées-là – il faut y aller petit à petit, ouvrir notre esprit et laisser la liberté à chacun ! –, quand ça marche ça nous permet de créer une musique qui s’adresse elle aussi à toutes les générations. » Le résultat est là : le blues dans ce qu’il présente de plus noble, ouvert et ô combien irradiant. En un mot, universel.

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EurockĂŠennes 2014 Vincent Arbelet

Pixies 04.07

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Travi$ Scott 05.07

Little Dragon 05.07

Jagwar Ma 05.07

Catfish 06.07

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Par Sylvia Dubost Photo : Pascal Bastien

Le locataire

Cette fois c’est sûr : Stanislas Nordey, l’un des artistes les plus brillants et reconnus de sa génération, est le nouveau directeur du Théâtre National de Strasbourg. Retour à l’institution donc, pour un acteur et metteur en scène bouillonnant qui entretient pourtant avec elle une relation compliquée… Où l’on découvre que le choix du TNS est en réalité un mouvement naturel.

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Vous racontez une visite à Oxford, où vous avez été fasciné par un ancien théâtre et avez décidé que vous vouliez être acteur. C’est le contenant qui vous a attiré plus que le contenu… Mes parents étaient dans le milieu du cinéma [Véronique Nordey et Jean-Pierre Mocky, nldr] et gamin, j’étais sur les plateaux de cinéma. On monte un décor, on le détruit et on va tourner ailleurs. Ce qui m’avait frappé, c’est que ce théâtre avait une mémoire : des gens y viennent depuis 200 ou 300 ans. C’était l’une des raisons principales de venir à Strasbourg : l’histoire du TNS, avec Hubert Gignoux, Jean-Pierre Vincent… Je n’aurais pas accepté de diriger un lieu qui n’a pas de mémoire. Il s’agit de s’inscrire dans un mouvement, de le réinventer sans oublier son histoire. On est de passage, je viens prendre la suite, d’autres viendront et c’est très bien. C’est très important de savoir qu’on est là pour donner son sang à un lieu. Vous dites toujours que vous n’avez pas de maître. Qu’est-ce qui vous nourrit ? Je n’ai pas de maître dans la mise en scène. Quand j’ai commencé à faire du théâtre, je ne connaissais rien, je n’allais pas voir de spectacles, je n’étais donc pas prisonnier d’un modèle. Mes maîtres sont des auteurs. Pasolini est devenu un référent constant, quelqu’un chez qui j’allais trouver des réponses. JeanLuc Godard dans un autre genre, pour sa liberté artistique. Et j’ai toujours veillé à me laisser impressionner par des gens plus jeunes que moi. Lorsque qu’à un moment j’étais en panne, j’ai vu le travail du chorégraphe Jérôme Bel et cela a régénéré mon travail. Il interroge la représentation théâtrale comme aucun metteur en scène de ma génération ne le fait. Vincent Macaigne aussi m’a fichu une claque. Comme à chaque représentation, ils détruisent tout sur le plateau, je me demandais : « Comment font-ils pour nettoyer le plateau tous les soirs ? » En fait, ils font les 3/8… Cela interroge aussi les limites de fonctionnement d’un théâtre, cela veut dire qu’on peut le faire. Thomas Joly avec son spectacle de 18h sur Shakespeare, c’est la même chose. On lui disait que ce n’était pas possible mais en insistant on peut le faire. Pas par provocation mais par nécessité artistique. Aussi pour le public : ce sont des aventures théâtrales que le spectateur réclame, parce que ce sont celles dont on se souvient. Une rencontre importante, c’est tout de même Jean-Pierre Vincent [directeur du TNS de 1975 à 1983, ndlr] au Conservatoire. Quand je suis arrivé dans sa classe, il m’a troué l’âme. Voir cette générosité, cette intelligence au service de jeunes gens… J’étais très admiratif de son chemin d’homme de théâtre : j’avais vu peu de spectacles mais je savais ce qu’il avait fait au TNS. Et puis avant de le rencontrer, le théâtre contemporain n’était pas une question, je n’y connaissais rien ; il m’a fait lire et je ne peux plus m’arrêter. C’est aussi quelqu’un de très courageux. Quand il m’a convié à Nanterre [en tant que metteur en scène associé en 1994, ndlr], c’était dangereux de m’emmener. C’est un sacré mec. C’est pourquoi le goût d’ici est particulier. C’est d’ailleurs le seul théâtre pour lequel j’ai postulé. Pourquoi vouloir diriger un théâtre national ? On a beaucoup discuté, depuis longtemps, avec plusieurs camarades de ma génération dont le travail est reconnu (Wajdi Mouawad, Jean-François Sivadier…). Aucun n’est à la tête d’un théâtre… On s’est dit que c’est sans doute parce qu’on ne le voulait pas. On est dans un vrai confort, car on travaille bien et beaucoup. Ce nomadisme me convient très bien, et diriger un théâtre est une position moins confortable. Cela

pose la question de la responsabilité générationnelle, et on s’est demandé si on ne devait pas se la coltiner. Pour questionner aussi la venue des publics au théâtre : la décentralisation a bien marché jusqu’aux années 70 mais elle s’est arrêtée en route. C’est ce travail que j’avais fait à Saint-Denis [de 1998 à 2001, Nordey y dirige le théâtre Gérard Philippe, qu’il a dû quitter suite à un lourd déficit budgétaire, ndlr], où on avait fait revenir les classes populaires en masse. Pourtant, vous avez toujours eu un rapport à l’institution compliqué… Quand j’ai co-dirigé Nanterre et dirigé Saint-Denis, je voulais tout changer. J’étais dans la colère de mes 30 ans. Peut-être que ça s’est transmuté en joie. Il faut accepter les institutions et s’en servir pour qu’elles déploient tout ce qu’elles ont en elles et qu’elles n’ont pas encore révélé. Je ne regrette pas de l’avoir fait car c’était intéressant et important, mais aujourd’hui je me positionne différemment. Je me fixe comme objectif d’avoir changé les choses dans huit ans, alors que quand je suis arrivé à SaintDenis, je voulais tout changer au bout de la première année ! Je veux par exemple poser la question des femmes sur les plateaux, beaucoup moins nombreuses que les hommes, et je m’engage à ce qu’à la fin du mandat, il y en ait eu autant. Transformer le public en profondeur est aussi un travail de longue haleine. La question de la place du théâtre dans la Cité n’a cessé d’être au cœur de votre travail… Dès le début, je voulais revenir au théâtre d’origine, au théâtre grec, politique et poétique, qui divertit et fait réfléchir. Ce que j’ai retrouvé chez Pasolini avec le « théâtre de parole », qui donne à penser donc à rêver. Pourquoi les théâtres sont-ils si pleins ? Une étude a montré qu’il y a plus de spectateurs dans les théâtres que dans les stades de foot. Le théâtre est un vrai besoin, pour moi c’est très clair. On a besoin de penser, on vient chercher des réponses, des inquiétudes. Cela donne espoir dans l’humanité. Mes parents étaient très politisés et m’emmenaient toujours dans des meetings. C’est de l’ordre du théâtre, de la représentation. Un meeting de Georges Marchais, c’est quelque chose ! Aujourd’hui les gens n’y vont plus, alors peut-être que cet espace théâtral peut jouer ce rôle-là…

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Par Marie Bohner Photo : Nicky Newman

Verdi, Kinshasa Brett Bailey revient faire saigner les planches du Maillon en novembre avec Macbeth. Après le scandaleux et troublant Exhibit B présenté en 2013, qui continue à déclencher des levées de bouclier outre-Manche, Brett Bailey persiste et signe : l’art dénonce la violence, sans fausses pudeurs.

Vous avez créé plusieurs versions de Macbeth. De quand date la dernière ? J’ai monté cette version de Macbeth à Cape Town, en Afrique du Sud. Les répétitions ont eu lieu en avril de cette année, et la première s’est tenue en mai. Ceci dit, mes notes, donc le début du processus de création, ont commencé en décembre 2011, et j’y ai travaillé en continu jusqu’au début des répétitions. Avez-vous un attachement spécifique pour cette pièce ? La première fois que l’on m’a demandé de monter un opéra, c’était en 2001. Je ne suis pas un grand amateur d’opéra, j’en ai écouté plusieurs, aucun ne m’a plu. Et puis, comme je connaissais bien l’histoire de Macbeth, j’ai découvert l’opéra de Verdi et j’ai décidé de partir là-dessus. C’est la troisième fois que je monte cet opéra depuis, chaque fois différemment. J’aime sa musique, sa structure. Plus encore que l’histoire de Macbeth, c’est l’opéra Macbeth que j’aime.

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Comment avez-vous choisi les interprètes ? Les acteurs sont des chanteurs d’opéra. Je les mets en scène comme un groupe de réfugiés qui fuient le conflit de la République démocratique du Congo (RDC), utilisant l’histoire de Macbeth pour expliquer ce qui se passe dans leur propre pays. Le fait que ces acteurs soient d’Afrique du Sud n’ajoute pas une valeur spécifique à l’opéra. Sauf peutêtre parce que l’Afrique du Sud a une vraie histoire de luttes : nous avons eu nos propres périodes sombres, comme l’apartheid. L’orchestre sur scène vient de l’ex-Yougoslavie, qui est aussi passée par des guerres terribles dans les années 90. Tous, acteurs et musiciens, racontent sur scène l’histoire de la guerre au Congo. J’imagine qu’il y a une histoire partagée en termes de mémoire de conflits. Pourquoi le No Borders Orchestra ? Mon chef d’orchestre, Premil Petrovic, est originaire de Belgrade. Il est le directeur artistique et le chef d’orchestre de cette formation, le No Borders Orchestra. Il connaît leur façon de jouer, il sait que c’est un orchestre vraiment puissant. Il m’a proposé de travailler avec eux et j’en ai été très heureux. Et puis, comme je le disais précédemment, il y a cette mémoire partagée du conflit, entre le Congo, l’Afrique du Sud et l’exYougoslavie, porteuse de sens. Vous faites souvent mention du fait que vous cherchez, par ce spectacle, à attirer l’attention sur la situation en RDC. Vos œuvres sont-elles produites pour être des lanceuses d’alertes ? Non. Ma première motivation est de faire un travail qui m’intrigue, un travail dont je pense qu’il saura toucher les gens, les transporter et les étonner. Je suis un animal politiquement engagé, cela caractérise mon travail. Mais il est nécessaire que mon travail interroge des questions sociales et politiques, sinon j’ai du mal à y trouver du sens. Donc non, ce n’est pas ma motivation première, mais c’est toujours là, quelque part.

illustration des investissements à grande échelle faits par des multinationales aujourd’hui en Afrique, qui sont prêtes à tout pour faire des profits. Elles ne sont pas intéressées par les personnes qu’elles vont broyer ou tuer chemin faisant. Elles ne s’intéressent pas non plus aux dommages à l’environnement. C’est toute l’histoire du tiers-monde et des pays en voie de développement. Vous vous définissez généralement comme un iconoclaste, un « animal éclectique », marchant à l’instinct et en quête continuelle de frictions et de collusions des symboles. Votre art est-il un reflet de ces caractéristiques ? Bien sûr, quand je parle d’  «  animal éclectique », je parle avant tout de mon travail artistique. Je suis iconoclaste dans mon travail : j’aime mélanger les choses, fusionner une multitude d’éléments disparates, de discours contradictoires. J’aime surtout observer les collusions entre l’occident et l’Afrique. Le passé et le présent, les philosophies différentes, les religions, les idéologies : tout doit entrer en collusion. C’est de ça que mon travail parle, c’est ça qui me fascine. Le travail que vous présentez donne souvent une image violente de la société, comme dans Macbeth. Avez-vous peur ? Non, je n’ai pas peur. Peur de quoi ? La violence fait partie de nos vies. La mort fait partie de nos vies. La guerre fait partie de nos vies. La paix n’est qu’une saison, comme la guerre, elles passent l’une après l’autre, alternativement. Les ombres et la lumière sont différents aspects de nous-mêmes. Je suis intéressé par les deux. Peut-être que je suis un tout petit peu plus fasciné par les ombres que par la lumière, je ne sais pas. MACBETH, pièce de théâtre musicale les 12, 14 et 15 novembre à 20h30 au Maillon-Wacken à Strasbourg www.maillon.eu

Dans l’histoire de la RDC, qui sont les sorcières de Macbeth ? Les sorcières représentent les multinationales, comme Hexagon dans la pièce, qui vient dans la province du Nord Kivu, à l’Est de la RDC, pour exploiter les ressources minérales de la région. Pour assurer sa quête, elle s’adjoint l’aide de responsables locaux. Elle corrompt le général Macbeth, le retourne contre son roi, le général Duncan. Une fois que Macbeth est au pouvoir, elle négocie avec lui l’accès aux minerais. Cette pièce est donc une

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Par Caroline Châtelet

Variation théâtrale Nouvelle création de la compagnie l’in-quarto, Du pain et des Rolls promet une variation ludique et buissonnière autour de La Maman et la Putain. Film culte scrutant le triangle amoureux constitué par le jeune oisif Alexandre, sa maîtresse Marie et Veronika, une femme rencontrée par hasard, La Maman et la Putain de Jean Eustache (1973) a inspiré nombre de cinéastes. S’emparant de son propos et de ce trio aux sentiments mouvants, la metteuse en scène Julie Duclos les déplace au théâtre pour créer au CDN de Besançon Du pain et des Rolls. À mille lieux de l’hommage, ce spectacle promet de faire dialoguer cinéma et théâtre dans une forme toute dédiée à la liberté de l’acteur. Pourquoi Du pain et des Rolls ? Dans une préface, Jean Eustache cite ce titre primitif qui donne pour lui une idée de son besoin de provocation de l’époque. Ce titre est énigmatique en soit, et je ne le prends pas tant pour ce qu’il veut dire que parce qu’il n’a pas servi et concerne l’avant du film. Le mouvement qu’il produit m’intéresse : nous partons nous-même de la genèse du film pour construire un matériau actuel. Nous ne prétendons pas adapter La Maman et la Putain, ni lui être fidèle. On n’est pas obligés de l’avoir vu pour comprendre le spectacle, il n’agit pas comme une référence. Quelle est la genèse de ce projet ? J’ai découvert le scénario lorsque j’étais élève au Conservatoire, à Paris. Philippe Garrel qui y enseignait nous a fait travailler, jouer avec. Il ne nous parlait pas du film, juste des situations, il cherchait que ce soit porté par des gens d’aujourd’hui. J’ai donc d’abord eu un goût du scénario, aussi pour la sensation de modernité qu’il porte. Ce texte m’a accompagné et j’en ai inséré des extraits dans mon premier spectacle, Fragments d’un discours amoureux. À un moment, j’ai même pensé le monter. Peu à peu, il m’est apparu qu’il était plus juste de partir de l’œuvre et de ses personnages pour voir où cela nous emmène aujourd’hui et de construire notre écriture. À partir de ce trio amoureux, nous développons une rêverie sur le film. Nous nous coltinons à son hors-champ, en partant de

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situations proposées par une scène, en imaginant les ellipses, en rêvant l’avant, ou encore sa suite. Quel est ce « goût pour ce scénario » ? Je crois que ce qui me plaisait avant tout c’étaient les situations. Au-delà de l’écriture, des brèches poétiques ou de ce que ça dirait du monde, ces jeunes gens et les situations auxquelles ils sont confrontés sont peut-être encore plus marginaux aujourd’hui. Le but de notre travail n’est pas de faire entendre un texte, celui-ci est presque un prétexte pour parler de ces utopies privées, de l’écart entre ce qu’on veut et ce qu’on vit. Qu’est-ce que ce serait aujourd’hui des jeunes gens qui pensent comme ça et qui s’essaient à ça ? Comment le fait d’aborder La Maman et la Putain par le scénario et non par le film influe-t-il sur votre projet ? Il y a une différence frappante sur l’humour. J’ai découvert le film assez tardivement et l’ai vécu comme une plongée dans des eaux sombres, alors que le scénario est souvent drôle. C’est par le fragment que l’humour des scènes arrive et que le côté marginal, étrange des personnages, devient drôle. Sans l’avoir cherché, c’est aussi quelque chose qui nous arrive dans le travail d’écriture avec le scénariste. Une autre différence est la théâtralité forte du film, qui n’est


pas présente dans le scénario. Là où Eustache ramène de la théâtralité dans le jeu, nous faisons presque l’inverse et ramenons de la cinématographie au théâtre. Garrel nous disait beaucoup ça, de « dé-théâtraliser »... Il cherchait à ce qu’on reste dans les pensées de notre vie, dans notre réalité, il cherchait ce qui fait la présence au cinéma. Pourquoi utiliser de la vidéo ? J’y avais déjà eu recours dans Fragments d’un discours amoureux. Comme je suis « pleine » de cinéma – très jeune j’ai eu le goût des cinéastes, du cinéma –, c’est un langage qui me parle particulièrement. Cela ajoute une autre dimension, ramène du dehors et permet de raconter des sensations. J’aime cette idée de dialogue de la vidéo avec le plateau, la possibilité de créer des effets de montage à l’intérieur de la représentation. Sur l’endroit du jeu, avant même d’avoir une idée d’un texte, d’un thème, d’une mise en scène, c’est de travailler avec les acteurs qui me passionne. Amener un certain type de jeu et de présence qui dégage la théâtralité, ça a aussi à voir avec le cinéma.

Vous parlez des acteurs, comment travaillez-vous avec eux ? Ce qui m’intéresse, plus que le savoir-faire, c’est leur personne, ce qu’ils mettent d’eux et ce qu’ils vont découvrir d’eux pour construire un personnage. Ce travail donne toute la place à la singularité du comédien, à ce qu’il crée pour que nous ayons une sensation de vérité. C’est leur désir qui nourrit le travail. Que chacun soit vraiment libre sur un plateau, qu’il se laisse traverser par ce qu’il vit et par le partenaire en face de lui. Qu’il s’agisse de Fragments (…), de Masculin / Féminin (présenté à Théâtre en mai à Dijon en 2014) ou de ce travail, vos spectacles pratiquent toujours du montage... Il y a à chaque fois l’idée d’inventer un processus de travail différent avec les acteurs. Ce n’est pas forcément volontaire, mais de fait, il y a une fidélité intéressante qui permet de creuser un langage, un endroit de théâtre. C’est un peu comme si Du pain et des Rolls avait en lui les deux précédents. C’est un aboutissement dans les thématiques, la manière de travailler et de composer les choses. Après, c’est d’inventer une expérience qui m’intéresse. Aller là où je ne sais pas faire. DU PAIN ET DES ROLLS, pièce de théâtre du 14 au 16 octobre au Centre Dramatique National de Besançon, le 7 novembre à la scène nationale de Montbéliard (Bains douches à Sochaux) www.cdn-besancon.fr 1415.mascenenationale.com

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Par Sylvia Dubost

Enterrement de 1ère classe

© Smailovic

La Nef de Saint-Dié accueille Front, spectacle polyphonique du grand metteur en scène belge Luk Perceval, connu pour son adaptation radicale de pièces du répertoire. Plus que la mémoire de la Grande Guerre, il chante un requiem pour l’Europe.

gie, dans la proposition scénographique et formelle. Leurs points communs, ce serait leur justesse et encore une fois : leur radicalité. Perceval cible et touche au bon endroit. Pour cela, il démembre et remembre les textes et est toujours en recherche d’une présence incarnée, un peu flamboyante et dérangeante dans le jeu des comédiens. C’est un théâtre de la cruauté, au sens d’Antonin Artaud. Il crée des œuvres d’art total, dans un dispositif scénographique qui est lui-même une œuvre. Il y a aussi cette obsession de vouloir être un Européen, ce qu’il est aussi par son parcours. Il travaille régulièrement pour le Tonelhuis en Belgique, la Schaubühne de Berlin, le théâtre Thalia à Hamburg…

Dans ce spectacle intense, Luk Perceval retisse le fil entre À l’Ouest, rien de nouveau d’Erich Maria Remarque, Le Feu d’Henri Barbusse et des lettres de poilus avec des comédiens allemands, français, belges et anglais, plus médiateurs que personnages. Géraud Didier, directeur de la culture de Saint-Dié et programmateur de La Nef, a collaboré avec Perceval. Il nous éclaire sur cette production et sur le travail de ce metteur en scène, qu’on voit encore trop peu par chez nous.

Comment ce spectacle s’inscrit-il dans son travail ? Ici encore, il s’agit de parler de l’Europe. Pas tellement de la guerre : il ne s’agit pas d’un moment – avec tout ce que ce mot peut avoir de suspect –, mais de faire comprendre que cette guerre a été un point de rupture et un désastre pour la jeunesse européenne de l’époque. Pour cela, il s’empare des textes comme d’un matériau avec une vraie liberté d’approche. Pour La Guerre des roses par exemple, un spectacle de 11 heures, il partait de Shakespeare pour arriver à Tarantino… Ici, il réécrit pour faire entendre la parole des tranchées au travers d’une polyphonie. C’est une communauté de destins qui s’exprime et qui chante la perte de ce qu’aurait pu être une vision moderniste et pacifiste de l’Europe. Je pense alors à ce poème d’Yvan Goll :

Qu’est-ce qui caractérise le travail de Luk Perceval ? La radicalité et le renouvellement dans les formes. Il est toujours novateur et ne répète jamais un modèle ou une singularité qui serait la sienne. Ses spectacles sont vraiment d’une différence extrême dans la construction, dans la dramatur-

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(Élégies internationales, 1915) O peuples héroïques ! Vous qui cherchez votre grande bataille ! Vous en perdîtes la plus grande, Européens ! L’Europe. Front, les 10 et 11 novembre à l’espace Georges Sadoul de Saint-Dié www.saint-die.eu


Par Vanessa Schmitz-Grucker

Where’s the savoirfaire ? Le Centre Pompidou-Metz revient sur une décennie charnière qui a vu basculer le mode de fonctionnement des réseaux artistiques, et des artistes, pour mener aux approches que l’on connaît, plus radicales mais moins marginales.

Paul McCarthy, Garden Girl © Hauser & Wirth

On se souvient que les années 90, à la suite de la chute du mur de Berlin, avaient conduit certains intellectuels à se poser la question de la « fin de l’Histoire ». Ils avaient été raillés en temps réel, et pourtant rétrospectivement, la question des repères historiques se pose depuis. Des repères que la crise des idéologies ont rendu plus flous encore. L’histoire de l’art n’échappe pas non plus au mouvement. La Décennie 19841999 est cette période charnière qui mène d’une génération d’artistes dits d’avant-garde, lesquels tentaient de s’inscrire dans l’Histoire, à une génération de jeunes artistes qui ont fini par s’adresser essentiellement au marché. éric Troncy, co-directeur du Consortium relève que « Buren n’a jamais été un jeune artiste » et que cette transition a considérablement bousculé ce biotope encore fermé au début des années 90. Cette décennie est décidément l’objet de toutes les attentions comme en a témoigné la récente exposition au centre d’art Faux Mouvement – Rirkrit Tiravanija, Dan Graham, Christian Marclay, etc. –, mais le choix des commissaires au Centre Pompidou-Metz se porte délibérément sur une période de 15 ans afin d’insister sur l’influence des années 80 sur

les années 90. Les artistes présentés n’avaient pas de projets esthétiques communs. Ils croyaient encore au renouvellement des formes et aux perspectives historiques de leur discours avec une vision de l’Histoire qu’ils envisageaient comme combative. Ils ont donc développé un langage commun à l’encontre du système en adoptant des postures teenage, le vocabulaire du jeu, notamment vidéo, et tout ce qui touche de près ou de loin à la régression au point que selon Éric Troncy, même « la culture MTV est entrée dans l’Histoire de l’art ». S’il n’y a qu’en art qu’une décennie peut durer 15 ans, elle pourrait se clore par une image résolument nineties, la Garden Girl de Paul McCarthy. La fausse innocence de cette beauté aux joues rosées interroge la subversion de la société de consommation. Cette même société qui a décidé que les artistes parleraient désormais au marché et non plus à l’Histoire. 1984-1999. LA DÉCENNIE, exposition jusqu’au 2 mars 2015 au Centre Pompidou-Metz centrepompidou-metz.fr

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Par Cécile Becker

Anciens combattants, place de la République à Strasbourg. Novembre 2012. © Jan Michalowski

Questions de front À l’heure du centième anniversaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale, la HEAR propose le regard décalé de ses étudiants sur l’exercice de commémoration appliqué à l’Armistice. L’exposition Onze.onze est aussi une façon d’interroger cette pratique sur-médiatique. Sur le site du ministère de la Défense, elles sont au nombre de onze, coïncidence venant résonner avec le titre de l’exposition ? Peut-être. Ces journées dédiées aux cérémonies commémoratives, marronnier adoré des médias, font partie intégrante de la « politique de mémoire » du gouvernement. Il ne s’agit ainsi plus d’un devoir de mémoire, mais bien de politique avec sa hiérarchie, ses apparats et ses obligations. « Chose publique », la commémoration devient pour nos dirigeants un exercice de communication dont ils usent pour faire passer de nouveaux messages et appuyer leurs propres politiques et décisions. Là, ce sera la pluie sans parapluie venant induire une force bravant les éléments et l’incontrôlable, venant nous susurrer à l’oreille que le pouvoir assume, qu’il fait face malgré le climat peu favorable. Une autre fois, ce sera le duo américano-russe mis en scène dans une apposition d’images fortuite, se glanant en demi-sourires. Des regards, des gestes, des impromptus passant indubitablement sous le rouleau compresseur des analystes, avides de nouveaux indices sur le vent à venir, oubliant même le principe de commémorer. Car ces cérémonies sont d’abord une manière de se rappeler l’engagement, les tranchées, les blessures, une manière de se confronter une nouvelle fois à l’erreur avec l’espoir de ne jamais la répéter désormais abrités par des unions

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nouvelles. Et pourtant… L’Europe et ses Républiques respectives n’ont jamais été aussi remises en question par tous et de tous bords. Nos institutions, aussi bancales soient-elles, ont d’abord été un moyen de nous prémunir contre de nouvelles erreurs fatales. Dans ces divers contextes pour quoi ces commémorations ? C’est avec un certain panache que l’exposition Onze.onze vient répondre à cette question. Dans le cadre du programme de recherche « Lignes de front », la Haute école des arts du Rhin a confronté les étudiants à l’exercice de la commémoration pour en déceler ses écueils. Fondus dans la masse, ils ont suivis en 2012 et 2013 les cérémonies de l’Armistice du 11 novembre dans tout le Grand Est. Avec cette difficulté induite par leur position : mis à distance, loin de la cérémonie, ils écoutent et observent et tentent d’en extraire une problématique traduite en gestes artistiques allant de la photographie à l’installation. Un témoignage anarchique, parfois «  cancre  » qui vient faire sourire et interroger le spectateur sur ce théâtre du souvenir dont on ne sait malheureusement plus vraiment ce qu’il veut dire. ONZE.ONZE, exposition du 11 octobre au 11 novembre à La Chaufferie à Strasbourg www.hear.fr


Par Mickaël Roy Photo : Joséphine Kaeppelin

Les pensées partagées Joséphine Kaeppelin présente une sélection de travaux récents qui questionne les processus de production et de réception à l’œuvre dans sa démarche. À l’image de certains procédés collaboratifs qu’elle met en place et du travail qu’elle a initié avec Mickaël Roy. Ce dernier nous relate la genèse du projet. Avec l’aide du CEAAC, Joséphine Kaeppelin est partie en résidence de recherches à Francfort à l’été 2013. Là-bas, elle réalise quotidiennement des impressions de dessins numériques. Un travail déjà éprouvé et toujours poursuivi pour produire des zones de superpositions de signes, de formes et de langages. Pour donner à comprendre, elle sollicite la machine, l’ordinateur et l’imprimante tels des collaborateurs, des co-auteurs. Puis, il y eut Slide-show. Une vidéo-présentation à voir sur écran d’ordinateur qui fait se succéder une multitude de slides à la façon d’une présentation PowerPoint. Mais au lieu de lire des informations d’ordre stratégique ou économique propres aux techniques de management et de communication du monde de l’entreprise, ce sont ici des phrases extraites de lectures. Laconiques, parfois drôles, souvent teintées de gravité, elles ponctuent sur fond noir le déroulement linéaire d’une argumentation visuelle perturbante, tout en ruptures et en temps de pause. Des issues pour l’esprit. Plus tard encore, le projet Made with est né à peu de choses près en même temps que feu le Ministère du redressement productif qui s’évertuait à défendre le « Made in France ». Mais, au-delà de la dimension territorialisée du travail, Joséphine Kaeppelin s’est demandée si l’on pouvait aussi interroger la valeur intime d’une activité professionnelle. C’est alors à un graveur de pierre de la région lyonnaise qu’elle a posé la question « Dans quel état d’esprit travaillez-vous ? ». Et l’artisan s’en est emparé, jusqu’à proposer sa définition d’un travail propice à une création non standardisée. « Made with poiein » [signifie dans son étymologie grecque, “produire” ou “faire”], a-t-il gravé. Avec le souci de faire. En toute conscience. Et en toute poésie aussi. Jamais cette œuvre qui contient en elle les ferments d’une

rencontre et d’une projection tout à fait personnelle n’aurait pu avoir lieu sans que s’établisse une compréhension réciproque dans la durée. Au printemps dernier, il y eut cette autre expérience. ON/on. Six artistes et un curateur, qui prend soin. Un enjeu, un protocole même : mettre en conversation pendant une semaine de travail chaque démarche individuelle et aller jusqu’à la médiation de l’expérience en situation publique. Pour produire du sensible partagé. Maintenant, cette exposition à Strasbourg. Une artiste et un curateur, qui accompagne. Deux entités, des regards croisés. Et un résultat : un espace de communication entre deux interlocuteurs omniscients qui s’effacent cependant, et surtout entre des œuvres qui individuellement résultent d’une dynamique relationnelle ou selon les cas, produisent une adresse, une rencontre. Et un texte, enfin, lui aussi construit sur ce modèle du dialogue. Il s’agit de la traduction de conversations évanouies. Car ce qui n’existe plus demeure néanmoins. Dans la richesse de l’échange. Parce qu’il s’est passé quelque chose. [ _ ], exposition de Joséphine Kaeppelin avec Mickaël Roy jusqu’au 19 octobre au CEAAC à Strasbourg www.ceaac.org www.josephinekaeppelin.com

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Par Emmanuel Abela

L’humanité en mouvement Depuis quelques temps, Gustave Courbet s’impose à nous ! Juste revanche pour celui dont on a longtemps été dans l’incapacité de reconnaître l’importance véritable. Avec l’exposition que lui consacre la Fondation Beyeler, l’actualité de son regard est troublante. Chacun sait, la peinture est un mystère. Avec Courbet, comme pour chaque peintre jalon qui pose la base de ce qui suit, tout au plus l’est-elle davantage. Que nous a-t-on fait comprendre, hérésie des programmes universitaires, que le XIXe débutait avec Le Déjeuner sur l’herbe de Manet – en 1863, tout de même  –, occultant tout ce qui précédait comme si la peinture naissait ainsi, ex nihilo ou en faisant table rase du passé. Le malentendu impressionniste a la dent dure. Longtemps après sa mort Courbet a dû se frayer un chemin pour exister ; en plus, ce malentendu esthétique se double d’un autre : la puissance d’un tableau comme L’Origine du Monde qui devrait résumer à lui seul un peintre et sa pratique. Si sulfureuse soit-elle, et même si elle est présentée pour la première fois dans un musée de l’espace germanophone – provoquant ainsi une nouvelle fois l’événement –, cette œuvre ne peut être perçue comme

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une finalité en soi. Ce qu’elle raconte, et peut-être le fait-elle avec un peu plus de conviction que d’autres œuvres du peintre, c’est sa capacité à capter le réel – pour employer une manière de le formuler délibérément anachronique. Un réel qui se voit explorer dans ce qu’il présente de plus charnel, d’où sa capacité de rayonnement. Là, Courbet ne fait que décliner ce qui lui plaît dans


Légende : Gustave Courbet, Le Fou de peur (portrait de l’artiste), ca. 1844/45, huile sur papier sur toile, 60,5 × 50,5 cm, Nasjonalmuseet for kunst, arkitektur og design, Oslo Gustave Courbet, Les Trois Baigneuses, 1865–68, huile sur papier sur toile, 126 × 96 cm, Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris © Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris / Eric Emo

les œuvres des peintres auxquels il a fini par s’attacher – au contraire des peintres italiens de la Renaissance qu’il considère comme faisant de la « maaarde » ! –, les peintres flamands du Grand Siècle, Franz Hals et Rembrandt en tête, puis les Espagnols Ribera, Zurbarán ou Vélasquez. Que trouve-t-il chez eux qu’il ne semble pas trouver chez les Italiens, à l’exception toutefois de Titien ? Cette vibration ultime qui anime la figure ou le motif plutôt qu’elle ne les fige. C’est peut-être en cela qu’il ne peut être qualifié simplement de « réaliste », un qualificatif qu’il n’a eu de cesse de réfuter après, bien sûr, s’en être un temps accommodé. La réalité à laquelle il cherche à accéder, il la lie à une forme de vitalité qui écarte tout mimétisme au profit d’une approche documentaire au sens où on l’emploie dans le domaine du cinéma aujourd’hui : capter l’instant, se mouvoir en son cœur et le prolonger indéfiniment. Et c’est en cela que Courbet est si influent. C’est peut-être même pour cela qu’on redécouvre d’un regard nouveau celui qui cherchait à n’être qu’un « œil », un « œil bête » qui plus est, un œil dont la mécanique interne parcourt l’intégralité de ce qui s’offre à lui, y compris ce qui sort du cadre, pour mieux nous le restituer. Les Baroques cherchaient l’instantanéité pour signifier la violence de l’événement, un martyre par exemple. Lui au contraire, part d’un nonévénement puisé dans le quotidien pour magnifier non pas la sainteté mais quelque chose de plus fort encore : l’humanité.

Il le fait en brouillant les pistes et avec une autosuffisance qui agace, mais l’engagement profond de l’artiste se situe sans doute là : offrir la globalité de la réalité sociale de son temps associée à des finalités plastiques plus complexes, comme cette étrange chorégraphie des corps qu’il installe dans un tempo ralenti à l’extrême, sans jamais chercher à stopper leur mouvement. Pour détourner Lacan qui s’exclamait « Vous n’avez qu’à aller regarder à Rome la statue du Bernin pour comprendre tout de suite qu’elle jouit, sainte-Thérèse, ça ne fait pas de doute », nous aurions envie de dire de cette môme dans L’Origine du Monde qu’elle bouge, qu’elle se meut et qu’il ne fait pas plus de doute que les figures de L’Enterrement se meuvent également, tout comme Les Trois Baigneuses ou Le Fou de peur ou le Désespéré – un autoportrait fascinant de violence plastique ; elles le font pour la première fois, et sans doute avec la conscience de l’abîme qui s’ouvre devant elles. La grande exposition à la fondation Beyeler nous révèle tout cela, tout en s’attardant sur des œuvres de jeunesse, ces magnifiques paysages de la région natale du peintre, des ruisseaux, des sources secrètes, des rochers et des grottes, avec des qualités plastiques – couches par strates, éclats de couleur – que d’aucuns rapprocheront aisément des préoccupations plus charnelles du peintre. Au cœur de l’exposition, la star, L’Origine du Monde, ouvre vers d’autres espaces qui livrent toute la maestria de cette œuvre d’une étonnante actualité. Laquelle permet une compréhension de l’évolution de notre regard. Regard passé, mais aussi à venir. GUSTAVE COURBET, exposition jusqu’au 18 janvier à la Fondation Beyeler, à Riehen (Bâle) www.fondationbeyeler.ch

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Par Alice Marquaille

Trajectoires obliques Comment s’attacher aux grands projets partis d’un point A et arrivés à un point N, aux ratés très réussis et aux buts atteints en décalé ? Il s’en est fallu de peu, une exposition aux trajectoires obliques mais à l’orientation franche. C’est un parcours d’une grande sobriété mais à la puissance certaine. Une œuvre ou une série, par artiste, et nous visitons avec un sentiment ambivalent d’avancer à pas feutrés dans un espace qui s’offre pourtant à nous. La sculpture de Vincent Ganivet fait pivot à l’entrée. Les échos à l’architecture brutaliste, fréquents dans son travail, sont amoindris au profit d’une délicatesse de constructeur de cathédrale. L’équilibre précaire des matériaux de construction menace de faire disparaître cette voûte, fabriquée brique à brique. La diagonale qui s’ouvre est bordée par les aquarelles de Radenko Milak d’un côté, Martine Feipel et Jean Bechameil de l’autre. Ils revisitent l’Histoire par les histoires. Ainsi, Feipel et Bechameil proposent une relecture de l’architecture utopiste des grands ensembles, dans un triptyque représentant deux façades d’une barre d’immeuble et leur possible effondrement sur le dernier panneau. La double vidéo d’Hassan Darsi, puis les peintures d’Omar Ba, font chacune à leur façon un pont entre l’Afrique et l’Europe. Leurs sources d’inspirations émergent dans les fantasmes tissés dans les traces des Histoires. The Speeches Series de Bouchra Khalili vient mettre un point d’interrogation au final de cette exposition et permet de réinterroger toutes les œuvres. Elle a demandé à des exilés de traduire, apprendre puis

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Vue d’exposition, Il s’en est fallu de peu, 2014 ©La Kunsthalle Mulhouse

réciter des textes fondateurs d’une pensée politique d’origines alternatives, tels Malcolm X ou Edouard Glissant. C’est donc en rebroussant chemin que l’on découvre l’orientation franche de l’exposition : une pensée du politique comme posture humaniste quotidienne, comme engagement altruiste et indocile. Il sera présenté au sein d’Il s’en est fallu de peu, le dernier protocole conçu par les chorégraphes Annie Vigier et Franck Apertet (de la compagnie les gens d’Uterpan), encore inédit en France. Ils investissent les temps et les espaces en manipulant des corps. Chez les gens d’Uterpan, ces espaces ne sont plus la scène de théâtre, et ses faux-semblants, mais les espaces publics ainsi que ceux dévolus à l’art contemporain. Les temps sont ceux nécessités par la création même, et non pas l’heure de soirée conventionnelle. Les corps, enfin, peuvent être ceux des professionnels, alors poussés jusque dans leurs retranchements, ou ceux des visiteurs qu’ils soient conviés ou de passage. Méditation est un projet qui fait preuve de générosité en conviant ceux qui le souhaitent à y prendre une part active. Les œuvres de l’exposition, celles qui entoureront de fait la performance commune, seront alors support non plus seulement de délectation mais même de contemplation, pour les participants et pour les visiteurs. Il nous est offert une opportunité de vivre et penser au rythme de l’art, dans un contexte architectural, sonore, sensuel à la hauteur des aspirations des amateurs confirmés et des avides néophytes. Un moment où corps et esprit se retrouvent au creux de l’art. C’est toute l’exposition qui se met au diapason de Méditation. Sûrement, tout notre être conservera une empreinte de cette expérience. IL S’EN EST FALLU DE PEU, exposition jusqu’au 16 novembre MÉDITATION, performance le 30 octobre de 17h30 à 21h à la Kunsthalle à Mulhouse kunsthallemulhouse.com


Par Mickaël Roy Photo : Benedetto Bufalino

L’art en partage Interface poursuit son travail de promotion de l’art actuel en ouvrant son lieu à l’intervention de l’artiste Benedetto Bufalino qui, coutumier de l’espace public, transforme pour l’occasion l’appartement-galerie dijonnais en un terrain de tennis...

Quand il parle de son travail, Benedetto Bufalino, un sourire dans la voix, est aussi sérieux qu’amusé. Son leitmotiv ? Rendre concret ce qui n’était encore jusque là qu’une intuition nébuleuse et produire ainsi de l’utopie réalisée. Car il s’agit bien de donner lieu à des formes inattendues, appelées à prendre position dans l’espace public par l’intermédiaire d’une technicité héritée sans aucun doute de sa formation de designer d’espace. C’est ainsi que, des arts appliqués à l’art contemporain, son intérêt pour le repérage de contextes ordinaires l’amène à produire en retour, en tant que plasticien désormais, des formes et des situations. Ces dernières, de détournements en manipulations interpellent, par leur incongruité situationnelle et appellent à la participation, par leur dimension relationnelle. Les créations de Benedetto Bufalino sont toujours des surprises. Il y a en effet de la fête, de la légèreté et de l’insouciance dans les images qu’elles produisent. Et pour cause, l’amusement vaut par sa qualité éphémère. Dans le travail de Benedetto Bufalino, rien n’est fait pour durer. Mais pour apparaître et pour disparaître, et surtout pour se déplacer. Ses œuvres, dites « contextuelles » procèdent justement d’une certaine forme de collage entre des entités, des formes et des territoires a priori incompatibles. Mais elles trouvent à s’équilibrer néanmoins. En attirant la curiosité, à travers le regard et le corps, l’œuvre devient un terrain d’attention et d’exploration. En permettant à des étudiants de jouer une partie de ping-pong sur le capot d’une voiture. En installant une guirlande de voitures clignotantes dans une rue de Singapour ou une cabine téléphonique aux allures d’aquarium à Londres. Ou encore en faisant d’une voiture un barbecue « auto-grill » au bord du lac de Lugano en Suisse, avec convivialité et auto-dérision. Au détour de certains de nos espaces quotidiens, Benedetto Bufalino produit de l’extra-ordinaire, des chuchotements, de la conversation, du débat et ce faisant, du lien social. « Recevoir une forme, c’est créer les conditions d’un échange, comme on retourne

un service lors d’une partie de tennis », écrivait à ce propos Nicolas Bourriaud dans l’ouvrage théorique, Esthétique relationnelle. Plus d’une décennie plus tard, l’association Interface prend le philosophe au mot en invitant l’artiste lyonnais à proposer aux visiteurs de s’équiper en conséquence pour vivre l’expérience d’une installation sportive, pensée spécifiquement pour le lieu comme un espace de sociabilité... et pour envisager l’art comme un terrain de jeu où les idées fusent tels des coups droits et des revers. Au risque de dépasser la ligne blanche. Mais peu importe, car, puisque « l’art est un jeu », comme le disait Max Jacob, « tant pis pour celui qui s’en fait un devoir. » TENNIS EN APPARTEMENT, exposition de Benedetto Bufalino jusqu’au 31 octobre 2014 à Interface appartement/galerie à Dijon www.interface-art.com www.benedettobufalino.com

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Par Florence Andoka

Déplier le texte

Le FRAC Franche-Comté consacre une première exposition monographique à Jean-Christophe Norman, intitulée Biographie. L’artiste esquisse des croisements entre littérature et géographie, donnant ainsi un territoire aux productions de l’imaginaire. Son œuvre protéiforme entrelace les lieux et les images pour engendrer de nouveaux récits.

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L’exposition s’intitule Biographie, en quel sens l’entendez vous? C’est ouvert à l’interprétation, c’est une façon d’envisager la vie en l’écrivant. Le retour à la ligne dans un texte me semble être quelque chose d’artificiel, souvent induit par l’arbitraire des choix d’imprimerie. J’ai envie d’expérimenter un texte, non pas en le feuilletant mais comme une image. Pour cela, je déplie le texte et deviens acteur en le recopiant et en le dispersant en fragments sur des feuilles et à même le sol des villes du monde. Je choisis de recopier des ouvrages qui m’ont marqué comme Le Fleuve sans rives, de Hans Henny Jahnn, À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust, Ulysse de James Joyce. Ce sont des textes-fleuves, épiques, de grandes entreprises. J’ai réécrit celui de Proust sur 958 feuilles A4. L’installation présentée est ample et fait de l’écriture une image. Le texte déployé ainsi invite le spectateur à déambuler, à considérer des fragments, à recréer des liens. Le spectateur participe à ce déploiement du texte littéraire. Vous donnez une image à l’écriture mais la littérature est déjà productrice d’images pour le lecteur, il y aurait alors un redoublement des images, une superposition ? Ces images de textes recopiés sont dispersées, donc elles se démultiplient, elles se confrontent à des situations. J’ai réécrit Ulysse à la craie, à même le sol, à Gdansk, au Japon, et bientôt dans le quartier de Belleville, à l’occasion de la Biennale [3e édition de la biennale de Belleville jusqu’au 26 octobre 2014, ndrl]. C’est la rencontre avec des situations et le fait de générer des fictions qui m’intéressent. Dans l’espace public, il y a une différence entre les gens qui me voient écrire et ceux qui, ensuite, ne sont plus confrontés qu’à la ligne et se demandent qui en est l’auteur. Les gens s’arrêtent, en parlent, évitent de l’effacer en marchant dessus. Ça génère une sorte de chorégraphie. J’essaie de laisser les interprétations ouvertes sans trop diriger les regards que je ne cherche pas à convoquer. La performance est un terme qui revient lorsque l’on parle de mon travail mais cela ne convient pas complètement, il n’y a pas de convocation d’un public quand j’agis, les passants se retrouvent en face de situations sans y avoir été amenés. Je tiens à ne pas créer un spectacle, mon geste reste une intervention qui comporte une part de hasard. Il y a un dialogue entre des choses qui me sont connues et des éléments de l’espace public qui me sont inconnus. Dans quelle ambiance vais-je me glisser en recopiant Ulysse la prochaine

fois ? Tout reste ouvert, j’ignore quand se termineront certains projets pourtant entamés il y a plusieurs années ni quelles en seront les prochaines étapes géographiques. L’exposition présentée au Frac permet de rassembler cette œuvre qui est éparse. Elle fonctionne comme une sorte de montage de toutes ces fictions que j’ai dépliées, dispersées, d’autres fictions peuvent alors émerger en retour. Les lieux se mélangent et s’interpénètrent. J’aime l’idée de superposer un lieu dans un autre, comme pour les images. En 2006, j’ai dessiné les contours de Lisbonne à l’intérieur de la ville de Berlin en marchant. Quelques années plus tard en 2011, j’ai reproduit, cette fois, les contours de la région Grand Est de la France dans la ville d’Istanbul, traçant alors une ligne invisible. J’ai récemment démarré un nouveau projet qui mêle la littérature à la géographie. La lecture d’Un Barrage contre le Pacifique, a fait surgir en moi l’idée de rencontrer quelqu’un qui avait fréquenté Duras et qui était capable de me dessiner un plan de son appartement de la rue Saint Benoît, pour que je le reproduise ensuite sur le Mékong, par bateau. Je veux créer un troisième lieu, entre le lieu du livre et celui de l’écriture, ramener le livre au pays de sa jeunesse, remonter le fleuve. Les voies de la navigation laissent des traces invisibles, comme un souvenir qui réapparaît furtivement. Ces projets supposent parfois des collaborations. J’ai rencontré Benoît Jacquot qui connaissait bien ce lieu et a accepté de me tracer ce plan. Ça m’intéressait de me laisser guider par sa mémoire, plutôt que de me procurer, par d’autre biais, le plan exact du lieu. C’est la démarche qui m’importe et non la recherche d’une précision géométrique. Là encore, c’est le texte littéraire qui m’invite à inventer ce dispositif pour engendrer de nouvelles histoires. Un texte recopié à la main devient aussi la trace de l’activité d’un corps. Est-il question dans votre travail de règle, d’ascèse ? De fait, il y a cette question, mais elle n’est pas centrale. Ce qui me guide c’est la matérialisation d’une vision, dans l’intention de la faire partager. Le temps de réalisation peut être très long, mais la discipline n’est qu’une contingence, elle n’est jamais la chose recherchée. De même, la marche, si elle est interminable, peut générer des choses sur le corps, mais il s’agit seulement d’effets secondaires. L’exposition présente des paysages intitulés Biographies qui sont des traces d’expériences passées. Il s’agit de peintures de petits formats, susceptibles d’être glissées dans la poche, elles ont parfois été réalisées au cours de voyages. Elles font figure de paysages classiques mais sont en réalité des souvenirs de marches réalisées dans des villes. Ces strates lumineuses et colorées matérialisent un vécu et les éléments architecturaux sont volontairement laissés de côté. Cet ensemble de toiles fera écho à l’installation sur l’œuvre de Proust dans laquelle il est sans cesse question de faire ressurgir le souvenir de la vie qui s’écoule. BIOGRAPHIE, exposition de Jean-Christophe Norman du 18 octobre 2014 au 25 janvier 2015 au FRAC Franche-Comté à Besançon. www.frac-franche-comte.fr

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Par Florence Andoka

Rencontre au sommet

Réseau aux territoires en mouvement, quelque part entre Besançon, New York, Athènes et Barcelone, le collectif d’artistes Montagne Froide agite le champ de la performance. Valentine Verhaeghe et Michel Collet, figures actives du groupe révèlent une pensée qui prend au corps.

Vous êtes à la fois artistes et organisateurs, comment ces deux manières d’agir peuvent-elles coexister ? Montagne Froide est un collectif qui réunit des artistes sur des préoccupations communes. C’est un groupe de travail, ce qui nous donne à penser la figure de l’artiste organisateur. Lequel fonctionne en réseau et explore une pensée qui se développe dans l’énergie de groupe. Le collectif organise toujours des événements avec des partenaires, il agit comme un point de connexion qui en appelle d’autres et qui d’ailleurs n’a pas de bureaux, pour demeurer nomade, volatile. Montagne Froide ne gère pas un lieu, son siège social est en Haute-Saône, son président à Paris, ses membres de part et d’autre de l’Atlantique.

Nous adoptons une vision énergétique du territoire. Il s’agit de faire se rejoindre des flux. Les énergies rassemblées permettent la création d’événements dans des lieux qui nous invitent comme la Fondation Emily Harvey de New York, la salle communale de Montbozon, le Centre Pompidou-Metz, la Kunsthalle de Mulhouse, l’Espace Gantner de Belfort. Chaque année, lors de l’événement Vidéo Capitale, des villages de Haute-Saône dépeuplés accueillent les œuvres d’artistes internationaux. Des vidéos sont projetées dans les rues, contre les vitrines des boutiques abandonnées, il s’agit alors d’un temps de partage avec les habitants. Le dispositif devient performance, les gens regardent ensemble ces images dans le froid et l’obscurité, bousculant le rythme du village. Le moment est puissant et nous paraît juste. La prochaine édition de Vidéo Capital en Haute-Saône est attendue cet hiver et une nouvelle version du projet a été créée en Grèce. Montagne Froide allie théorie et pratique, cela permet de bifurquer, de rendre les disciplines poreuses. Interroger une pratique est un moteur de création, en retour, l’expérience artistique donne quelque chose à penser. Cette dynamique devient un mode possible d’agitation. Mobile Album International, dont le troisième numéro diffusé par les Presses du réel paraît cet automne, est consacré aux liens entre corps et fiction dans la performance. La revue se réfère depuis ses débuts à Charles Fourier, parce qu’il s’est intéressé aussi bien à la philosophie, au jardinage, à la cuisine qu’aux organisations politiques. Sa réflexion est portée par un dépassement des catégories en vue de saisir le réel dans sa globalité. La performance est l’un de vos champs d’action, s’agit-il d’une discipline susceptible d’être définie ? La performance se déploie comme un ensemble fourmillant, dépourvu de centre, qui s’ouvre dans diverses directions. La performance en tant qu’art doit être distinguée de ce qu’en anglais on nomme « performing art », qui englobe

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le théâtre, la danse… Pourtant, ce qui est difficile lorsque l’on travaille la performance, c’est qu’il ne s’agit pas d’une discipline, elle relève plutôt du concept élaboré par l’artiste fluxus Dirk Higgins : l’intermedia. Cette notion permet de désigner ce qui existe entre les disciplines constituées, ce qui est intermédiaire. Le penseur invite alors à quitter ces catégories, à s’inscrire dans les failles pour créer dans l’impureté. La performance est une dynamique de l’entre-deux, elle est un dépassement des catégories. Nous n’avons pas démarré par la performance, au départ, il y a la danse et la poésie, puis il y a des rencontres qui nous marquent et nous font bifurquer, ce sont entre autres Gil Joseph Wolman, Bernard Heidsieck et Ghérasim Luca que nous rencontrons à Paris dans les années 80. La performance en France est restée pendant longtemps le fait de

quelques artistes. Les institutions ne l’ont pas reconnue assez tôt, la considérant hâtivement comme un moment dépassé de l’art contemporain. Elle peut recourir aux ressorts du spectaculaire, mais elle n’est surtout pas un mauvais théâtre, ou un spectacle sans budget. Elle reste profondément complexe. C’est à partir de là que l’on sort des antagonismes et que la performance se révèle comme espace d’expérimentations transdisciplinaires. On peut faire de la poésie et de la performance, de la peinture et de la performance, tout est possible. La publication d’entretiens avec Matthieu Messagier en est un exemple. De la futilité et autres nuits rapportées restitue un ensemble de conversations entre deux poètes. Les thèmes abordés varient passant de l’apparente superficialité, à la profondeur. Nos voix s’égarent pour dessiner des points de fuite, toujours dans cette logique de l’entre-deux.

Michel Collet, Boris Nieslony et Valentine Verhaeghe. Merci à la White Box Gallery, New York.

MOBILE ALBUM INTERNATIONAL, N°3, PERFORMANCE : Corps, fiction, diffusion aux Presses du réel DE LA FUTILITE ET AUTRES NUITS RAPPORTÉES, Michel Collet, Matthieu Messagier, 2001-2005 entretiens aux éditions Médiapop www.montagnefroide.org www.mediapop-editions.fr

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Par Vanessa Schmitz-Grucker

Mekas, Brooklyn et le café

Le ZKM expose 365 Day Project, une année de courts métrages du vidéaste Jonas Mekas. Vient alors ce qui semble être l’occasion inespérée de parler art et cinéma avec un monument de la vidéo. C’était sans compter sur le caractère farouche du personnage…

Jonas Mekas, 365 Day Project, captures d’écran du 5 mars et du 16 mars, ZKM

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Il est toujours un moment où l’artiste, parfois l’homme, se livre au monde en toute intimité, sans fausse pudeur, sans retenue. Ces entretiens, ces échanges, ces correspondances sont devenus un genre installé dans le monde des arts sans que l’on ne sache jamais rien – ou si peu – de leur genèse ni de leur mode d’élaboration ni même de leur raison d’être. Et si les grands échanges advenaient à l’endroit où on les attend le moins ? Et si le génie était, non pas de parler de son art ni même de l’art en général, mais de se cacher derrière la saveur d’un espresso new-yorkais pour poser sa conscience de soi et du monde  ? L’échange qui suit est à l’image de l’œuvre de Jonas Mekas, léger et absurde à la première lecture mais hanté de sens entre les lignes. Neuf-Brisach, 11.09.2014 — 16h47 Jonas, je reviens de Karlsruhe où je viens de parcourir 365 Days Project au ZKM avec son curateur Fabian Offert. C’était déroutant. Je n’avais jamais vu de fin chez Mekas. J’ai marché d’écran en écran comme je marche de jour en jour vers la mort. Pourquoi avoir mis une fin ? Brooklyn, 11.09.2014 — 17h Vanessa, pourquoi ai-je mis une fin au projet un 31 décembre 2007 ? La réponse est très simple : c’était physiquement impossible de continuer avec la même intensité… Il me fallait du repos ! Essaye de faire ce que j’ai fait, tu verras à quel point c’est physiquement et mentalement épuisant. J’ai du vivre 24h/24, 7j/7 pendant 365 jours à intensité maximale. Imagine-toi que j’ai fait l’équivalent de 30 longs métrages en un an. Bref, je suis ailleurs maintenant. La vie continue. Je suis heureux que ça t’ait plu au point de m’écrire. Comme on dit ici, à Brooklyn, un million de mercis !

Neuf-Brisach, 11.09.2014 — 17h34 La vie continue. C’est vrai. À croire que tu n’as vraiment peur de rien, je me trompe ? Je devrais vivre à Brooklyn. Brooklyn, 11.09.2014 — 17h37 Donne-moi une définition de la PEUR et j’essaierai de te répondre. PS : Brooklyn est en train de devenir le nouveau Paris et Paris le nouveau Brooklyn. Enfin, c’est ce qu’on m’a dit. Neuf-Brisach, 11.09.2014 — 17h42 Piège ! La peur est un sentiment stupide mais humain qui t’empêche de faire ce que tu désires pourtant. PS : Je ne vis pas à Paris Brooklyn, 11.09.2014 — 17h49 Alors, ça simplifie les choses parce que je ne désire rien, je fais, c’est tout. Je n’espère jamais, j’agis. Je n’ai pas de rêves (mais parfois j’ai des envies soudaines, compulsives, comme là, maintenant, je crèverais pour un bon espresso). Neuf-Brisach, 11.09.2014 — 17h50 S’il y a de bons espressos à Brooklyn, je devrais sérieusement songer à y vivre. Maintenant que j’ai répondu à ta question, donne-moi TA définition de la peur. (Tu peux me répondre après ton espresso).

Brooklyn, 11.09.2014 — 18h28 Si ! Quand ça s’applique à ce cas particulier, l’espresso. Neuf-Brisach, 11.09.2014 — 18h30 La vérité c’est que si ce n’est plus un secret, ce ne sera probablement plus une peur non plus. La vérité… Il m’arrive de la connaître. En fonction des jours. Et aujourd’hui, on est le 11 septembre ce qui signifie que le monde n’est plus le monde. Et si le monde n’est plus le monde, ce lieu n’est plus ce lieu, cette peur n’est plus une peur. Pour l’espresso, là maintenant, je n’ai pas de certitudes. Demain, peut-être. Brooklyn, 11.09.2014 — 18h39 Le monde était, est et, je crois, sera encore pour un bon moment. Le 11-Septembre n’est qu’une goutte dans l’océan de l’Existence. L’humanité est cette goutte… Neuf-Brisach, 11.09.2014 — 18h41 Cette goutte de trop qui… mais ça reste celle que tu filmes. JONAS MEKAS, 365 DAY PROJECT, jusqu’au 9 novembre 2014 au ZKM à Karlsruhe www.zkm.de

Brooklyn, 11.09.2014 — 18h00 C’est un lieu, un seul… Je m’efforce de le garder secret. Neuf-Brisach, 11.09.2014 — 18h03 Qu’adviendrait-il si ce n’était plus un secret ? Brooklyn, 11.09.2014 — 18h19 La quantité engendre le succès ; le succès engendre la quantité. Conséquence : augmentation de la qualité. Neuf-Brisach, 11.09.2014 — 18h23 … ce qui pourrait revenir à dire que le succès est gage de qualité. Ou l’inverse. Je ne suis pas d’accord.

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Par Alice Marquaille

Media Revolution

Né en 1941 à Göttingen, Udo Breger est Bâlois d’adoption. Éditeur, traducteur, écrivain, photographe, il est plus souvent connu pour avoir été proche de William Burroughs, Brion Gysin et tant d’autres. Il continue à défendre les œuvres et engagements de ses amis écrivains et artistes.

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L’amour des mots semble te porter… Comment as-tu commencé ta vie d’homme de lettres, éditeur, écrivain, traducteur ? En 1967, après que j’ai fini mes études à Göttingen, on m’a invité à diriger pour deux ans la galerie étudiante. J’ai, entre autres, créé une édition : une boite carton laissant découvrir un livre, 4 objets d’art, un film super 8, une bobine audio, un vinyle de jazz, 40 impressions, dont une image de Thomas Bayrle. Le polystyrène taillé, qui contenait le tout, était un matériau récent et de ce fait, source d’inspiration. De nos jours, cela peut sembler assez courant de regrouper tant de formats, mais en 1970 c’était une première. Comment es-tu passé de cet objet incroyable à Expanded Media* Editions ? J’ai nommé ma maison d’édition en 1972 : Media vient du texte fondateur Understanding Media de Marshall McLuhan et Expanded car je voulais continuer à


William S. Burroughs, Gordon Wasson, Brion Gysin, Albert Hofmann On 8th June 1979 at Hofmann’s home in Swiss Burg i.L. © Udo Breger

de manuel pour répandre la révolution. J’ai produit 1000 copies dans un petit format « à se passer sous le manteau ». Ainsi, commencer Expanded Media* Edition avec ce livre était-il naturel. Parmi d’autres, j’ai publié Gerard Malanga, avec un livre de poésies et de photographies, ou encore Claude Pélieu et Mary Beach. Tu as aussi édité des magasines expérimentaux, avec parfois le concours de Burroughs et Gysin… À la fin 1972, nous avons passé trois semaines ensemble, dans les vapeurs d’herbe, d’alcool et d’émulation intellectuelle. Il en est ressorti la création de la revue Soft Need. J’ai édité trois occurrences : le 8 (mon chiffre personnel), le 9 (celui de Burroughs) et le 17. Cette dernière parution était un grand format, consacré à Gysin. Mais, j’avais déjà créé le magazine UFO, dont le troisième numéro était une cassette, ce qui, je crois, était une première. Elle contenait des enregistrements fictifs de rébellions, avec des nouvelles inventées.

explorer tous les média possibles. Cela a commencé avec la publication, bilingue, d’Electronic Revolution, de William S. Burroughs dans son unique traduction allemande que j’ai faite avec deux amis, corrigée par Carl Weissner. C’est lui qui avait proposé ce texte mais j’imaginais mal une petite édition comme la mienne soutenir un auteur d’une telle ampleur. J’ai tout de même écrit à Burroughs, qui m’a répondu de venir le rencontrer. Je suis alors parti en voiture pour Londres. C’est Brion Gysin qui ouvrit la porte de chez Burroughs. Celui-ci connaissait la situation des petites maisons d’édition qui diffusaient sans moyen ses textes, aussi m’a-t-il offert ses droits. Cette journée marque le début d’une longue amitié avec ces deux hommes.

Quelle est cette journée bâloise où vous êtes chez Albert Hofmann, chimiste découvreur du LSD, immortalisée sur la photo que tu nous proposes ? En 1978, Carl Laszlo, grand collectionneur, a produit une courte série de Dreamachines [œuvre majeure de Gysin, la machine à rêves invite le cerveau à se détendre, ndrl], de Brion Gysin – à ce jour les plus beaux exemplaires qui aient existé. Gysin et Burroughs étaient venus à l’occasion du vernissage et le lendemain nous sommes allés chez Hofmann. Le quatrième homme est Gordon Wasson, banquier spécialiste des champignons hallucinogènes. Gysin était déjà venu à Bâle en 1938 pour la Fastnacht avec Meret Oppenheim. Il avait des origines suisses par son grandpère, né à Bâle d’ailleurs.

En quoi publier de tels auteurs, alors sulfureux, était important pour toi ? Ce texte, par exemple, explique comment les outils technologiques peuvent être utilisés comme des armes. C’est une sorte

Albert Hofmann devait être une personne rare pour devenir un ami si proche de tels artistes et écrivains. Son ouverture d’esprit, sa générosité et ses expériences psychédéliques lui ont

permis d’être cet homme de science amateur de trip, dans une certaine mesure, et grand ami des créateurs. Lorsque les artistes ont commencé à utiliser le LSD, ils l’ont considéré comme un magicien, et il le leur a bien rendu. C’était un homme énergique, libre et libertaire. Un éditeur, ex-Brigade Rouge, a souhaité rééditer LSD, Mon Enfant terrible, premièrement publié par François Lagarde. Il n’avait pas le droit de quitter la France, Hofmann pourtant lui a fait traverser la frontière pour boire le café chez lui. C’est un exemple de qui il était. Bâle a-t-elle changé après « le jour du vélo », cette expérience menée par Hofmann lui-même en absorbant du LSD pour la première fois en 1943 ? Bâle non bien sûr, mais de nombreux bâlois oui ! Il y a encore du LSD très pur ici... Il faut savoir que Burroughs, contrairement à Gysin, n’aimait pas le LSD, il préférait être en contrôle. Tu es l’un des plus ardents défenseurs de Burroughs et de Gysin aujourd’hui encore… Leurs œuvres et leurs vies trouvent un regain d’intérêt de nos jours et c’est naturel de partager mes souvenirs. Être co-commissaire de la rétrospective The Name is Burroughs, au ZKM, fut un long travail et une joie sincère d’avoir rendu hommage à ces grands hommes et amis. Je vis avec eux au quotidien [les murs de son appartement sont recouverts d’œuvres, et nombreuses sont celles de Gysin et Burroughs, ndlr] sans nostalgie. NACHWUCHS, Rétrospective Häni Babler, jusqu’au 26 septembre, à la Villa Renata à Bâle

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Par Natacha Anderson Photo : Pascal Bastien

La curiosité impétueuse 76


Pressenti pour le prix Médicis du roman étranger, Leonardo Padura, journaliste et écrivain, remue l’histoire de Cuba. Il questionne la société actuelle de l’île tout en préservant, jusqu’ici, sa liberté d’expression.

Hérétiques, il s’agit plus d’une question fondamentale qui concerne la liberté universelle. Cet événement ne faisait plus partie de l’histoire des Cubains lorsque je me suis lancé dans ce projet. Avant 1959, pour eux, c’est une sorte de préhistoire, l’histoire ne se construisant qu’à partir de la révolution cubaine. Les événements qui ont survécu sont ceux qui validaient les projets révolutionnaires. Il y a un consensus unanime sur la corruption avant 59, l’une des causes de la révolution. Mais même si à Cuba il n’y a pas encore de réaction car le livre ne sort que dans quelques jours, je m’attends à quelques remous.

À Cronenbourg, sur la petite terrasse derrière la librairie l’Usage du Monde, Leonarda Padura, le plus grand écrivain cubain actuel, s’installe avec son traducteur. En entrant, il a immédiatement demandé du café et souhaité faire l’interview dehors pour pouvoir fumer. Je m’étonne lorsqu’il allume une blonde. Son personnage d’enquêteur, Mario Conde, qui traîne ses basques désabusées à la Havane, « ne fumerait une de ces merdes parfumées et douceâtres qu’en cas de catastrophe nucléaire ou de danger de mort ». Sa came à lui, ce sont les Crillos, brunes sans filtre et le mauvais rhum. Leonardo lui avait donné congé dans son dernier roman L’homme qui aimait les chiens mais l’a reconvoqué dans Hérétiques pour aider un certain Elias Kaminsky à retrouver un petit tableau de Rembrandt qui appartenait à sa famille depuis 1648 et a disparu en 1939 lors de l’épouvantable épisode du paquebot allemand Saint-Louis transportant 937 juifs fuyant le nazisme qui se sont vus refuser l’asile à Cuba avant de retourner en Europe. C’est à sa suite que nous parcourons avec passion les 603 pages de cette quête de la vérité, quitte à voyager dans le temps, entre Ancien et Nouveau Monde.

Le personnage de Mario Conde est désabusé et alcoolique, comme les détectives de Dashiell. Hammett ou Raymond Chandler que vous affectionnez. Hercule Poirot ne trouvet-il pas grâce à vos yeux ? Je me situe plus dans la veine des romans noirs américains que des mystères anglais. Mario Conde fait partie d’une littérature latino-américaine comme le Pepe Carvalho de Montalbàn ou même le Fabio Montale du Français JeanClaude Izzo. Ce sont des personnages marginaux qui ont une perspicacité plus critique.

Comme dans L’homme qui aimait les chiens, dans lequel vous évoquiez les dérapages du socialisme, vous mettez ici à jour la lâcheté et la corruption des dirigeants cubains et le refus, voire la haine des étrangers d’une partie du peuple à l’arrivée du Saint-Louis. Cela vous a-t-il attiré des inimitiés ? J’ai subi une charge politique évidente pour L’homme qui aimait les chiens. Pour

Le travail de recherche est impressionnant. Non seulement vous vous intéressez à la communauté juive havanaise mais vous plongez dans l’histoire du judaïsme et de ses différentes branches, ashkénaze et séfarade. Êtes-vous un chercheur invétéré ? Oh oui ! La recherche des origines est obsessionnelle. C’est un leitmotiv dans mon travail. Mon sujet de thèse était sur le premier écrivain de l’Amérique latine, Garsilaso de la Vega. En tant que journaliste, j’ai travaillé sur le quartier chinois de La Havane. Puis sur les Franco-Haïtiens [20 000 Franco-Haïtiens se sont réfugiés à Cuba après la révolution haïtienne, ndlr]. Je me suis toujours interrogé sur ces cultures métissées à Cuba. C’est presque une préoccupation. Les juifs font partie intégrante de ces origines. Il faut souligner un autre phénomène : les premiers juifs ont joui sur l’île d’une grande liberté de culte. Les communistes juifs athées se sont intégrés dans cette société. En 1959-60, il y a eu un tournant. Le métier de commerce n’était

pas compatible avec le communisme ; 90% d’entre eux sont partis aux ÉtatsUnis dans les années 60. Mon métier de journaliste m’aide à découvrir toujours plus l’histoire de Cuba. La construction du roman a dû être un vrai casse-tête. Là, on évolue au cours de plusieurs époques avec des personnages différents, héros de plusieurs histoires... La construction a été en effet très compliquée. Il y a trois histoires, sans continuité, mais avec un fil conducteur, spirituel et matériel. Ce qui les relie, c’est la recherche de la liberté individuelle. Votre écriture est comme un fleuve en crue, avec des phrases très longues, un vocabulaire généreux qui place côte à côte des mots subtils et d’autres plus grossiers ou des inventaires en cascade. Cette manière jubilatoire, bavarde, et surchauffé est-elle typique du langage latino-américain ? Alejo Carpentier a fait des théories sur l’influence du baroque sur la littérature, qu’il voyait comme une expression propre à la littérature latino-américaine. Je pense qu’il avait raison. Pensez au réalisme magique de García Márquez. C’est une tradition. Vous voulez connaître mes influences ? Il y en a deux grandes : le concept du roman américain, raconter une histoire, comme Carson McCullers et l’héritage des écrivains tels Severo Sarduy, Borgese, Fernando del Paso. Et pas un tout petit Français là-dedans ? [Rires] Si, Sartre parce que j’étais intéressé par l’existentialisme et Camus. Après ces quatre années de travail pour Hérétiques, quels sont vos projets ? Trois romans à la fois. Je dois me reposer car c’est un triple travail ! Ma femme Lucia écrira avec moi. Je prépare également des scenarii à partir des histoires de Mario Conde. Leonardo Padura, Hérétiques, Métailié

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Par Cécile Becker Photo : brokism

Il a le mot au corps, jamais lancé pour ne rien dire. Toujours déclamé de tout son être avec une profondeur rare. Denis Lavant, comédien, a cette fois porté ses propres mots sur papier pour raconter un voyage en Russie traversé par le plaisir de la poésie.

De la nécessité de dire Devant lui sur la table, sont posés trois grands cahiers abîmés par le temps et les voyages. Entre ses doigts, une cigarette roulée qu’il entraîne dans ses gestes lorsqu’il raconte, toujours avec ses mains. Autour de lui, quelques sacs dont l’un encore en bandoulière, comme s’il était tout juste arrivé et déjà prêt à partir. « Je suis quand même un peu nomade, je ne me sens jamais aussi bien qu’en déplacement, dira-t-il. C’est une manière de vivre qui me convient bien. » Alors lorsque Nathalie Conio, fille d’une comédienne russe avec laquelle il a joué, lui propose un autre voyage, il accepte. Un voyage particulier où Denis Lavant est invité à traverser cinq provinces russes pour construire un dialogue entre poésies russe et française, accompagné à chaque fois, d’un nouveau comédien. Il raconte : « Ça m’inquiétait un peu. Je suis parti seul au milieu de la Russie avec mon bagage et mes poésies, je

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ne connaissais pas les comédiens. Rien. » Peu de temps avant de prendre un avion qui se posera à Ekaterinbourg, il croise la route de Jean-Pierre Thibaudat, critique de théâtre et amoureux de la Russie comme lui, qui lui suggère d’en écrire un livre. Comme un journal de bord écrit sous « carburation poétique » poussé par les sensations. En passant par la Russie prenait alors forme, entrecoupé de trois glossaires écrits a posteriori qui viennent éclairer le lecteur sur les poésies qui ont formé l’homme et le comédien, fournis en « mots monstres » drolatiques qu’il invente au fil du récit. Des poésies qu’il dégaine comme des souvenirs, invitées par des images ou des rencontres ou même par des lectures qu’il a amenées avec lui pour préparer ses spectacles. Parce que cette forme littéraire est pour lui intimement liée au voyage : « Un texte en appelle un autre, sans se contraindre à un style ou à une époque. Il y a une communication qui existe entre les auteurs, entre les grands esprits et les poètes. C’est une manière de voyager


qui est belle, aussi belle que de marcher dans une ville ou que de se déplacer en train ». Il a voyagé parmi ses souvenirs, parmi ses auteurs favoris et phrases qu’il n’a jamais oubliées. Il a voyagé aussi vers cette identité russe qu’il a longtemps rêvée. Petit, on lui raconte les histoires de son arrière-arrièregrand-mère qui aurait évolué au sein de la cour de Nicolas II. Si la confusion règne, il niche dans ces histoires sa propre mythologie appuyée par les airs slaves qu’on lui prête. 40 ans plus tard, il réalise que ses origines seraient plutôt anglaises. « Josef Nadj, un chorégraphe avec lequel j’ai travaillé me disait que,

comme j’y ai cru pendant longtemps, c’était finalement du pareil au même, continue-t-il. La Russie que j’ai composée, c’est presque une patrie imaginaire. Si je suis en Russie, je ne suis pas du tout Russe, mais si je me trouve en France, je peux donner l’illusion que je suis de l’Est. » Alors lors de ce voyage en Russie, il trouve forcément des résonances un peu partout : ce bleu du ciel qui le marque un peu plus tous les jours, de la joliesse même dans le laid. Ces résonances, il les lie inexorablement à ses poésies qu’il raconte sur les scènes russes, mais il faut qu’elles soient justes : « Pour moi, la poésie, jusqu’au dernier moment, ça

doit être spontané, dit-il. Un poète, on a envie de le dire parce que brusquement c’est nécessaire. Il faut être vigilent à être toujours dans l’essentiel, dans la nécessité de dire. » Quitte à envisager l’écriture et la scène à travers le prisme d’un « chamanisme poétique » : dire des mots, cela doit transporter autant celui qui le dit que celui qui l’entend : « Des fois, le mieux que l’on puisse faire au théâtre c’est d’entrer dans une sorte de perte de soi pour jouer. Le meilleur retour d’un spectacle, c’est de voir les gens sortir heureux.  » Une générosité à toute épreuve et une loyauté envers le Texte avec un grand T, avec ce qu’il entend de sensations et d’échanges, qu’il a développée très jeune. Il découvre la poésie par l’oreille lorsque ses parents posent le vinyle de Federico García Lorca chantant la mort du torero Mejias sur la platine. Il s’en souvient encore et se met à en réciter quelques vers : « À cinq heures du soir Il était juste cinq heures du soir Un enfant apporta le blanc linceul À cinq heures du soir… » Puis arrive Serge Reggiani qui l’amène vers la poésie d’Arthur Rimbaud en récitant quelques vers du Dormeur du val avant de chanter Le Déserteur de Boris Vian. Le voilà désormais tissant son chemin au travers des aventures poétiques pour y chercher « des images, des sensations, des pensées  ». Mais il avoue, toujours avec ce rire à la fois éclatant dans les gestes mais étouffé dans la gorge : « J’ai abordé la poésie parce que j’avais une attitude de flemmard par rapport à la lecture : il y avait moins de textes. Les romans et toute cette densité de mots sur une seule page, je trouvais ça épouvantable ! ». Sans cesse, il cherche la sonorité, le mot juste, jamais grandiloquent toujours simple. Son mot préféré ? Merdre. Qu’il déclame « MERRDRREUH » à la manière du Père Ubu qu’il a interprété dans Ubu Roi. « Un mot qui fait exploser le mot de Cambronne. C’est le refus, c’est l’insurrection. » Un merdre dit avec autant d’aplomb que de finesse. Un mot libre, riant, puissant. Un mot comme lui. Denis Lavant En passant par la Russie, Éditions Séguier

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Par Benjamin Bottemer Photo : Julian Benini

La nuit lui appartient Party girl, c’est Angélique, sexagénaire fille de cabaret à la frontière allemande, tiraillée entre ses enfants, le monde de la nuit et une déroutante demande en mariage. Caméra d’or à Cannes, ce film entre fiction et documentaire dans lequel les membres de la famille de Samuel Theis, l’un des trois réalisateurs, jouent leurs propres rôles, dérange autant qu’il émeut.

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Nous sommes près de Forbach. Angélique Litzenburger déambule avec ses copines dans une rue bordée de cabarets où elle fut « une grande danseuse », menant une vie débridée qu’elle poursuit aujourd’hui en tant qu’entraîneuse délaissée, mais qui conserve toujours l’amour de son habitué, Michel. Lassé de cette relation, il la demande en mariage. L’oiseau de nuit prend peur, partagé entre l’insistance de ses proches, qui voient en Michel celui qui l’aidera à enfin « se ranger », et sa soif de liberté, de fête et de séduction. Nous sommes face à Angélique, avec à ses côtés son fils Samuel, l’un des trois réalisateurs et scénaristes du film avec Claire Burger (originaire de Forbach comme lui) et Marie Amachoukeli. Avoir devant soi le personnage qui s’est mis à nu pendant une heure trente sur grand écran est une sensation troublante  : même allure clinquante et exubérante, même bijoux innombrables aux doigts et aux poignets. « On peut dire que j’ai tenu un rôle toute ma vie. Je n’ai rien voulu cacher dans le film, je n’ai pas cherché à me protéger. Je suis une femme forte qui fait ce qu’elle veut », affirme l’intéressée. Quant à Samuel Theis, il apparaît semblable au « Sam » de Party girl : protecteur, voire paternaliste avec sa mère, plus silencieuse, et parfois un peu perdue dans l’exercice de l’interview. Il est presque le père de famille de substitution. Comment convaincre sa famille de se dévoiler ainsi sur grand écran ? « En expliquant que le but du film n’était pas de les jeter en pâture, mais de les inviter à une aventure familiale, dans mon univers, explique Samuel Theis, formé à la Fémis et qui a réalisé en 2008, avec les deux co-réalisatrices du film, le court-métrage Forbach où ses proches apparaissaient déjà. J’avais le sentiment très fort qu’ils représentaient des héros de cinéma que l’on n’a pas l’habitude de voir à l’écran. » La Moselle et sa frontière, se dessinent en filigrane de l’évolution des personnages, se matérialisant à travers le langage (on s’exprime souvent en platt), l’évocation du monde de la mine, quelques noms entendus ici et là (Spicheren, Petite-Rosselle, Sarrebruck). La région sinistrée est omniprésente, mais les plans se resserrent plus volontiers sur une « cartographie des visages », tandis que sur le plateau, la caméra tente de s’effacer pour permettre aux acteurs, tous non-professionnels, de s’exprimer.

« On donnait une situation, des enjeux, et on les laissait faire, raconte Samuel Theis. C’était très ludique, très premier degré, et on sentait qu’il s’amusaient. Est-ce que ça n’est pas l’essence même du jeu ? » Savoir que l’on scrute ces vies, même protégées par la fiction, change inévitablement notre regard, suscite une fascination voyeuriste, la gêne parfois, voire un questionnement moral sur la responsabilité des réalisateurs. Mais l’émotion s’en trouve également décuplée, et l’on reste admiratif devant la performance d’Angélique, tout au long de scènes qui ne l’épargnent pas. « Elle représente l’antithèse de ce que la société souhaite d’une femme, à travers son métier, son statut de mère démissionnaire qui est dans l’hyper-séduction et fait encore la fête à 60 ans, expose Samuel Theis. En ce sens, il y a presque un propos féministe dans Party girl. » Angélique poursuit sa route, libre, immature et entière, même si ses choix sont destructeurs, vis-à-vis de ses proches ou de sa santé. « C’est un film qui pose des questions sociales mais surtout existentielles : peut-on contraindre sa nature, s’engager sans aimer, et viceversa ? explique Samuel. Angélique est un personnage qui ne s’excuse jamais, avance avec une force et une liberté presque monstrueuse, qui font envie parfois. » Et Angélique d’ajouter : « Ça n’est pas toujours facile non plus... ». On reste marqué par la puissante charge émotionnelle portée par ces amateurs, troublé par la relation entre Samuel et sa mère, forte et ambiguë à la scène comme à la ville. On garde le souvenir d’un film beau dans tous les sens du terme, esthétique en évitant parfois de peu l’écueil arty, avec sa photographie très léchée mais qui nous éloigne de l’aspect documentaire. Party girl est à la fois une fiction, avec sa tension, ses héros et ses personnages sacrifiés, et une plongée en profondeur dans une intimité hors du commun. En cela, il est apte à bouleverser un jury cannois comme un spectateur mosellan. PARTY GIRL, de Samuel Theis, Claire Burger et Marie Amachoukeli, avec Angélique Litzenburger, Joseph Bour.

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Villes de cinĂŠma Par Laure Vasconi

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À voir Nuit américaine : une exposition de Laure Vasconi et Julien Magre à la Filature de Mulhouse jusqu’au 26 octobre www.lafilature.org À feuilleter  Traqueuse de fantômes : un livre de photographies de Laure Vasconi préfacé par Serge Kaganski www.mediapopeditions.fr

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Par Benjamin Bottemer Photo : Philippe Gisselbrecht – Ville de Metz

Avec la Boîte à Musiques, dédiée aux musiques actuelles, Metz ajoute un nouvel élément à la flotte de ses équipements culturels. Dans la lignée des Trinitaires, dont l’activité sera maintenue, la BAM entend passer la vitesse supérieure en termes de programmation et d’accompagnement de la scène locale.

Metz hausse le son

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Le projet était dans les cartons depuis le début du premier mandat de Dominique Gros en 2009 : doter la ville d’une salle de musiques actuelles moderne et plus vaste que les Trinitaires, où les problématiques de jauge et d’espaces à consacrer aux musiciens locaux, pour des résidences et des répétitions, limitaient les possibilités. Une initiative que les associations locales appelaient de leurs vœux depuis de nombreuses années. Le choix du lieu faisait débat. Plutôt que de situer l’équipement en centre-ville, c’est rapidement le quartier de MetzBorny qui s’est imposé pour accueillir la Boîte à Musiques. Après l’arrivée du transport en commun Mettis, d’un vaste programme de rénovation urbaine et la création d’une zone franche, c’est la culture qui doit venir parachever le désenclavement du quartier. Pour donner une image forte à ce symbole, c’est l’architecte Rudy Ricciotti, récemment plébiscité pour le MuCEM à Marseille, qui a été choisi. Avec ses


façades de béton blanc et ses multiples ouvertures qui diffusent la lumière du jour et des couleurs multicolores la nuit, c’est « un récit onirique pour la musique » que l’architecte entend narrer à la ville et aux visiteurs. Et la BAM a plusieurs histoires à nous raconter, à nous, assoiffés de créativité et de bonnes vibrations. Tout d’abord, pas question de mettre fin à l’aventure des Trinitaires, rendez-vous de nombreuses associations, musiciens et publics friands de découvertes. En s’intégrant au sein de Metz en Scènes, l’Établissement Public de Coopération Culturelle qui comprend déjà l’Arsenal et les Trinitaires, le fonctionnement de la BAM s’inscrira dans une logique d’échanges. « Nous avons souhaité articuler le projet avec l’existant, aux côtés des Trinitaires que nous avons fortement redynamisés depuis 2009, indique JeanFrançois Ramon, directeur de Metz en scènes. C’est un dispositif inexistant en province pour ce qui est de la circulation

des publics et des projets transversaux ». Les Trinitaires feront donc office de club avec leur capacité de 300 places, la Boîte à Musiques et ses 1200 places modulables ne bénéficiant pas de petite salle. L’équipe sera celle déjà à l’œuvre aux Trinitaires, qui gérera désormais les deux lieux, avec une programmation mutualisée. « C’est cet aspect du projet qui m’a séduit, explique Laurent Vergneau, directeur du pôle Musiques Actuelles, en provenance du Noumatrouff à Mulhouse. La complémentarité de tous ces équipements est une situation atypique et motivante ». En termes d’esthétiques, l’esprit ne devrait pas beaucoup changer par rapport aux Trinitaires. Toutefois, des artistes susceptibles de fédérer un plus large public seront logiquement programmés à la BAM, tandis que les Trinitaires conserveront leur statut de défricheurs. Les associations seront impliquées à hauteur d’environ un tiers de la programmation et investiront les deux lieux : le festival Zikametz ou celui de l’association Musiques Volantes, liée par un partenariat privilégié en termes de programmation, Haunting The Chapel consacré au metal, Freeze, etc. Les associations comme l’équipe de la BAM et des Trinitaires s’accordent sur la nécessité de trouver un équilibre au sein de la programmation. « Il n’y a pas d’identité à reconstruire, elle doit plutôt évoluer avec le temps, précise Laurent Vergneau. On se base sur le travail déjà effectué par les Trinitaires, au sein d’un nouveau quartier, d’un nouvel équipement et avec une orientation différente ». Grâce à la BAM, l’accompagnement artistique bénéficiera de plus de moyens, avec trois studios de répétition équipés et un studio-scène pour les résidences, proposant toujours aux associations et groupes locaux un soutien et des conseils : bilan artistique, accompagnement à la répétition, filage, conseils techniques, juridiques et administratifs... Plusieurs défis attendent la BAM : se faire adopter par les publics, qu’ils entendent faire circuler entre les différentes structures, entre le centre-ville et la périphérie. Rayonner sur toute la région, aujourd’hui bien équipée en matière de musiques actuelles, en menant un travail de réseau avec les autres structures à Nancy, Verdun, Épinal et Nilvange mais aussi en s’en distinguant. Enfin, s’intégrer au sein du quartier de Metz-Borny (en ce sens, des liens sont déjà tissés avec le milieu associatif). La programmation du premier trimestre est cohérente et variée dans ses propositions, la Boîte à Musiques ne demande qu’à se remplir et fourmiller d’activité. Il s’agira d’être audacieux tout en séduisant le public pour assurer une fréquentation élevée, sans oublier de présenter des projets artistiques innovants. Si le succès se construit dans la durée, la BAM, après avoir cristallisé beaucoup d’attentes, sera sur tous les fronts lors de cette première saison. La BAM, 20 boulevard d’Alsace à Metz www.trinitaires-bam.fr

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Par Florence Andoka Photos : Patrice Forsans

Rendre lisible

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À Besançon, Le Marulaz inaugure le 11 octobre une librairie indépendante consacrée à la poésie et aux arts visuels. Ancien bar bien connu des âmes nocturnes, il sera désormais voué aux pratiques culturelles hybrides : café et librairie à la fois. L’espace révèle un visage neuf, symptomatique des idées enthousiastes du collectif qui le porte.

Lieu à histoires

Le Marulaz est le résultat d’une démarche collective. À l’origine du projet, quatre artistes qui se connaissent depuis longtemps et qui éprouvent le désir de créer un lieu. Patrice Forsans a tenu l’atelier de photographie à Besançon, Léa du Cos de Saint Barthèlemy a travaillé à ses côtés par le passé, elle est aussi photographe, tout comme Fanny Robbe qui pratique également le graphisme. S’ajoute à ce trio Manuel Daull poète et plasticien qui a longtemps exercé le métier de libraire aux Sandales d’Empédocle. Confluence de sensibilités diverses, le projet se nourrit des expériences de chacun. Le dessein prend forme au Marulaz, mythique comptoir bisontin proposé à la vente il y a peu. Le groupe d’amis s’attache tout de suite à ce lieu. Chacun ressent le désir de s’installer dans le quartier Battant empreint de mixité sociale, situé au-delà du méandre du Doubs. L’édifice est multiple, composé d’un appartement à l’étage et de plusieurs pièces donnant sur la voierie, comme autant d’ouvertures aux possibles. Obtenir le bar se révèle difficile, au vu des nombreux acquéreurs potentiels, mais le collectif tient bon, l’emporte et prend ses marques. Le Marulaz a toujours été un café lié au quartier, l’équipe précédente a passé 23 ans dans ce bar, en a fait un lieu chaleureux, avec une scène musicale vivante. C’est fort de ce passé que les quatre amis peuvent réenchanter l’espace d’une aventure nouvelle, tout en en conservant le nom. Aucune communication n’a été réalisée en vue de l’ouverture, pourtant c’est un succès. Chacun est au rendez-vous, les habitués d’autrefois reviennent et apprécient que l’esprit des lieux n’ait pas été trahi. De nouveaux visages

apparaissent et redécouvrent parfois le quartier. L’ambiance y est agréable, les rencontres sont vivifiantes. Au-delà des appartenances sociales, des âges et des genres, les individus se mélangent comme dans les bistrots des années 70, disent certains. Les conversations se lient facilement et la terrasse, de taille modeste, invite aux rapprochements. « Depuis le départ, le lieu a été pensé comme un espace de vie à partager. C’est un peu une colocation, comme si on invitait des gens chez nous. L’inscription au sein du quartier est primordiale  », affirme l’équipe.

Zone en expansion

Le Marulaz est un projet en mouvement. Dès le départ, le collectif est animé par la volonté de créer un lieu culturel aux côtés du bar, et le choix d’une librairie s’impose rapidement, telle une pierre angulaire, offrant ses vitrines aux passants des rues qui se croisent. Café et librairie s’unissent ici pour favoriser les rencontres. La sociabilité du comptoir désacralise aussi le rapport à l’art. Un bar est un lieu qui rassemble et permet aux uns et aux autres de quitter leurs fonctions dans une certaine mesure. Des romans, des recueils de poèmes, des livres de photographies sont présents dans l’espace du bar, sans que l’on puisse y déceler une quelconque contrainte visant la lecture ou l’achat. Patrice Forsans est heureux de partager ainsi les ouvrages de sa bibliothèque constituée au fil des années. Ces jours-ci, sur le petit meuble de bois inséré entre deux tables, des livres de Josef Sudek,

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Emmet Gowin, Isabel Munoz sont à disposition. Le geste s’éclaire comme une main tendue, les livres sont là comme une invitation pour accompagner un verre. Les murs du bar sont aussi porteurs d’œuvres d’artistes, ouvrant peut-être à la discussion. Là encore, il s’agit d’esquisser des liens, de susciter la curiosité. Le bar et la librairie sont des espaces qui, tout en étant distincts, s’interpénètrent. Échange, partage et résistance sont des mots qui traversent pudiquement les paroles des créateurs du lieu. Au premier étage, surplombant le café et la librairie, les pièces d’un appartement demeurent en travaux. Un espace privatif y verra le jour et sera mis à disposition d’associations et de compagnies pour accueillir des ateliers d’écriture, de lecture ainsi que des expositions. Un studio sera également aménagé pour devenir une résidence d’artistes et héberger les auteurs et éditeurs de passage. L’équipe est très attachée à la venue d’auteurs, convaincue que l’intérêt pour la poésie peut naître de la rencontre.

Alternatives économiques

Très tôt, le groupe se révèle conscient de la nécessité de trouver un équilibre financier. L’économie du bar permet alors de rendre viable la librairie. Le Marulaz est bien un ensemble qui trouve sa cohérence par l’articulation de ses différents espaces. Manuel Daull s’explique : « Grâce à l’économie du bar, on a la chance de ne pas être dans une pression de rentabilité immédiate. On

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souhaite montrer ici des choses qu’on ne voit pas forcément ailleurs. C’est notre regard sur la politique culturelle. Le monde de la librairie a beaucoup évolué, j’ai le sentiment que la place d’une librairie indépendante est de montrer le travail de petits éditeurs et de réinscrire tout cela dans du vivant, pas seulement de vendre des livres qui pourraient se vendre partout et sans personne. C’est aussi une façon de poser ce débat dans l’espace public avec tous les acteurs de la chaîne du livre : les institutions, les éditeurs, les auteurs. Tout semble détaché aujourd’hui, comme si les auteurs et les acheteurs étaient chacun d’un bout à l’autre d’une chaîne sans se rencontrer. Il y a quelque chose à faire. » L’équipe a fait le choix de ne recueillir aucune subvention publique, de ne faire appel à aucun don, afin de jouir d’une indépendance totale, rendue possible par l’économie du bar. « C’est une grande expérience d’être confrontés au fait que souvent on n’imagine pas les choses dans l’ordre quand on parle d’envie culturelle. La véritable liberté naît par l’économie, c’est perturbant », poursuit Manuel Daull. Cette liberté induit des stratégies, la taille du lieu imposant de ne pas être généraliste. 4 000 à 5 000 ouvrages y seront présentés, pour la plupart laissés en dépôt par les éditeurs où selon des modalités similaires, ainsi les stocks ne pèsent en rien sur la trésorerie globale. Il n’y a pas d’endettement initial. D’ordinaire, les fournisseurs laissent un délai aux libraires pour le règlement des livres et l’immobilisation des fonds pour les stocks est très lourde. Le système du dépôt libère de l’urgence de la rentabilité liée à l’acquisition des livres. Le Marulaz prend donc position en faveur de petits éditeurs, certains installés dans la région comme Aencrage, La Maison Chauffante, L’Atelier du Grand Tétras. Les collaborations se tissent également dans toute la France avec Le Bleu du ciel à Coutras, Dernier Télégramme à Limoges, ou encore Al Dante à Marseille. Ces maisons d’édition, à l’économie précaire, bénéficient ici d’un moyen de rendre leurs collections visibles. « L’édition est aussi un travail de création pour élaborer une collection », souligne Léa du Cos de Saint Barthèlemy. Dans les rayons de la librairie, les ouvrages sont classés par maisons d’édition afin de faire apparaître leur rôle. Pour les fondateurs du Marulaz, si le monde du livre est en déclin, éditeurs et libraires doivent trouver des arrangements basés sur la confiance et la rencontre, et ainsi inventer une autre économie. LE MARULAZ, 2, place Marulaz à Besançon. Inauguration le 11 octobre www.lemarulaz.com


N° de licence d’entrepreneur du spectacle : 1050935-936-937

starHlight ~ Photos : © G. M. Zimmermman – © Jazz Pilon – © P. Dumont

festival

13~15~18 novembre 2014 avec

angélique Kidjo Musique africaine Carmen Souza Musique du cap vert CantiCum novum Musique du Moyen-orient

lacoupole.fr

+33(0)3 89 70 03 13

Zislin

Dessins de guerre

12 auteurs de Bande Dessinée confrontent leur vision de la Grande Guerre

Musée des Beaux-Arts de Mulhouse Exposition du 20 septembre au 16 novembre 2014 Entrée libre tous les jours (sauf mardis et jours fériés) de 13h à 18h30

Musée Historique de Mulhouse Exposition du 11 octobre au 16 novembre 2014 Entrée libre (sauf mardis et jours fériés) de 13h à 18h30


ALLAH-LAS Worship the sun / Because

ROBERT WYATT

Different every time / Domino Et si Robert Wyatt était le lien ? Ce fil continu qui nous raconte l’histoire de la musique populaire depuis près de 50 ans ? Il y a de fortes chances qu’il soit même plus que cela. C’est ce que nous rappelle cette magnifique compilation qui remonte à Soft Machine, le groupe auquel il a participé en tant que batteur et chanteur avec cette vision d’une pop hantée par le jazz – magnifique Moon in June ! Cette sélection remonte aussi, bien sûr, à son chef d’œuvre absolu, Rock Bottom, représenté ici par une version live de Last Straw. Elle parcourt 30 ans de production en solo, et nous révèle ce sens de plus en plus marqué pour l’épure. Mais la surprise vient d’ailleurs : le deuxième disque constitué d’inédits nous livre de belles contributions (les amis Phil Manzanera, Mike Mantler ou Anja Garbarek, ainsi que certains de ses héritiers Hot Chip ou Björk). Là, on prend conscience que les chansons de Wyatt continuent d’irriguer les affluents de la pop jusqu’à des contrées de plus en plus éloignées, voire des territoires encore vierges, comme l’atteste cette ré-interprétation a capella des Experiences n°2 de John Cage. De manière sublime, et à ce jour inégalée. (E.A.)

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Ces Californiens nous avaient subjugué avec leur première tentative fin 2012. Il semblait difficile pour eux de rééditer l’exploit d’un opus qu’on avait porté aux nues et réécouté des mois durant. Une fois l’instant de défiance passé – la peur de la déception sans doute –, on doit bien l’admettre : voilà un second chef d’œuvre consécutif. Inutile de s’amuser à chercher toutes les influences sixties du groupe qui fait évoluer sa pop psychédélique vers le countryrock tout en renouant avec la surf music. Ces compositions sobres produites avec soin par le rigoureux Nick Waterhouse constituent pour nous la musique qu’on aime écouter aujourd’hui – tout comme hier, et sans doute demain. Ni plus ni moins. (E.A.)

BLONDE REDHEAD Barrágan / Kobalt Malgré le succès grandissant d’année en année, Blonde Redhead reste un beau secret. Et si de l’avis des fans les plus endurcis la deuxième partie de la carrière du groupe semble en demi-teinte, elle n’en est pas moins traversée par des instants de fulgurance. C’est le cas avec cet étrange Barragán : ses architectures à la limite de l’inconfort créent des ambiances incertaines, que seule la voix câline de Kazu Makino vient contredire. Une fois de plus, on se retrouve sous le charme sans trop savoir pourquoi, et en même temps, on le sait : à propos de Blonde Redhead nous restons public acquis, ça fait bien longtemps qu’on ne s’interroge plus ! (E.A.)

BONNIE ‘PRINCE’ BILLY Singer’s grave a sea of tongues / Domino Avec Will Oldham, on a beau se dire : oui, on sait qui il est, on sait de quoi il est capable ; on sait aussi que depuis plus de 20 ans, il est sans doute l’un des seuls à pouvoir se hisser à l’égal de Neil Young. On sait même la constance qu’il a su placer dans sa production si prolifique. Mais on arrive encore à se laisser saisir comme c’est le cas ici avec une nouvelle poignée de chansons aux accents délicieusement country. L’émotion première laissée à l’écoute du séminal There Is No One What Will Take Care Of You en 1993 – qui n’a écouté Long Before n’a rien écouté en définitive ! –, reste là, présente, avec la même violence, nous plongeant dans un nouvel état de sidération profonde. (E.A.)

TY SEGALL Manipulator / Drag City On a beau chercher à excuser le bel enfant, mais n’est pas Syd Barrett qui veut. Ty Segall reste comme une promesse non tenue, et à chaque album c’est la même chose. Et pourtant, on y retourne avec la conviction intime qu’on va y trouver ce qu’on cherche inlassablement : la pop ultime ! Ça ne sera pas pour cette fois, même si le Californien semble s’en rapprocher un peu plus avec la conscience de ses propres failles – ce qui est déjà appréciable en soi. Au final, un double album qui marche sur les traces de ses devanciers, avec une poignée de (très) belles intentions psychédéliques. (E.A.)


WHAT THE BODY DOES NOT REMEMBER chorégraphie

Wim Vandekeybus

Cie Ultima Vez

mardi

25.11 — 20:00 TRINITAIRES

KG, ACID BABY JESUS, GUM TAKES TOOTH

OPÉRA-THÉÂTRE DE METZ

SOAP & SKIN

CENTRE POMPIDOU-METZ CONFÉRENCE

WHAT SHOULD TONY SOPRANO DO ? CONCERT

ARNAUD MICHNIAK

BAM

CLIPPING MERIDIAN BROTHERS LES ANTICIPATEURS ...

informations & réservations: 03 87 84 64 34 billetterie@carreau-forbach.com — www.carreau-forbach.com

metz

forbach

« Projet cofinancé par le Fonds européen de développement régional dans le cadre du programme INTERREG IVA Grande Région » „Gefördert durch den Europäischen Fonds für regionale Entwicklung im Rahmen des Programms INTERREG IVA Großregion“

Numéros de licences – Entrepreneur de spectacles catégorie I – 1071880 – catégorie II – 1071881 – Catégorie III – 1071882 – n° siret – 407 910 405 00015 – Code APE – 9002Z Design : Bureau Stabil


MARCEL DUCHAMP Pierre Cabanne / Allia

WELCOME Guillaume Trouillard Éditions de la Cerise

Il n’est jamais trop tard pour s’attacher à un chef d’œuvre, surtout quand celui-ci est passé inaperçu. Sortie il y a quelques mois, cette très belle édition sous-titrée Inventaire pour l’enfant qui vient de naître constitue la somme visuelle d’un temps, le nôtre, celui du passé et d’un avenir incertain : sous la forme de planches illustrées. Le Bordelais Guillaume Trouillard recense des insectes, des batraciens, des sachets plastiques, des camions, des monuments, etc., comme s’il cherchait à fixer l’ensemble de sa connaissance visuelle sous la forme de collections improbables – il renoue ainsi avec la tradition documentaire des herbiers et autres encyclopédies illustrées –. Si tout cela tourne à l’obsession, les images se chargent de leurs propres histoires, se répondent et créent des récits infinis pour une narration dont il ne tient qu’à délier les fils. On y va une première fois négligemment, puis on y retourne inlassablement, tant ce bel ouvrage fascine. (E.A.)

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Marcel Duchamp toujours et encore, mais Duchamp débarrassé de la somme des fantasmes qu’on lui associe ; Duchamp tel qu’il est, en lui-même. C’est sans doute ce qui agace ses plus farouches disciples dans ces entretiens avec Pierre Cabanne en 1966, soit deux ans avant sa mort. L’artiste nous livre sa propre candeur, quelque chose qui de l’ordre de l’instinct lui a ouvert la voie vers la clairière, loin, très loin, des démarches conceptuelles assommantes. Le personnage est facétieux, il tient son génie de ses intuitions propres ; sa parole nous est restituée ici dans toute son humilité pour un bonheur qui se prolonge de page en page. (E.A.)

KRAFTWERK Eric Deshayes / Le mot et le reste Tout a été dit – ou presque ! – sur la dimension pionnière de Kraftwerk, inventeur de la musique électronique dans sa sphère pop, influence de la new wave anglaise, mais aussi du hip-hop et naturellement de la techno. L’apport de l’ouvrage d’Eric Deshayes, auteur déjà de remarquables Can et L’underground musical en France, c’est d’insister sur une entreprise artistique qui se veut totale entre musique, design, graphisme et technique. En épousant toutes les formes de l’art, Ralf Hütter et Florian Schneider, ont inventé l’artiste d’aujourd’hui et préfigurent, avec notamment la présence des robots à leur effigie sur scène, l’artiste de demain. (E.A.)

UNE SAISON DE COTON James Agee & Walker Evans Christian Bourgois Il est dur de constater à la lecture de ce reportage de James Agee sur le métayage du coton dans l’Alabama – texte refusé en temps réel par son éditeur, le magazine Fortune ! – que les temps n’ont décidément pas changé. La vaste entreprise d’asservissement des masses calque sa méthode sur le cynisme des employeurs du passé. On suit la destinée souvent tragique, en texte et en images –  les magnifiques photos de Walker Evans –, de trois familles et le sentiment de révolte, quand ça n’est pas celui de révulsion, monte à chaque page. Il reste à la fin qu’« une civilisation qui ne peut exister qu’en portant préjudice à la vie humaine, ne mérite ni ce nom ni de perdurer ». À bon entendeur, salut ! (E.A.)

DANS MA PRAIRIE Frédéric Boyer / P.o.l On reste épaté par l’aisance de Frédéric Boyer ! Essai, théâtre, poésie, tout semble acquis à celui qui a dirigé la traduction de la Bible dite « des Écrivains » chez Bayard ou traduit lui-même les Confessions de Saint-Augustin – devenus les Aveux. Mais là où il nous épate le plus encore c’est quand il aborde la forme courte comme c’est le cas avec Dans ma prairie. Entre western et poème pastoral, ce texte semble contenir la somme de ce qui fait l’homme, ses joies, ses peines, ses interrogations, sa quête permanente. À lire, en s’attachant au tempo délicat de certaines structures – pure délectation ! –, au calme, dans la nature, loin des turpitudes de la vi(ll)e. (E.A.)


→ Offre Découverte

3 spectacles

/ Univers Light Oblique / GEORGES APPAIX / / / / / / / / / / / / / / / / / / / Cartel / MICHEL SCHWEIZER / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / The Knights of the Invisible / IONA KEWNEY ET JOE QUIMBY / / / / / / / Cédric Andrieux / JÉRÔME BEL / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / Pour en découdre / ÉTIENNE FANTEGUZZI ET DAMIEN BRIANÇON / / Your Ghost is not enough / KUBILAI KHAN INVESTIGATIONS / / / / / / / Les jupons envolés / VIRGINIA HEINEN - ENRICO TEDDE / / / / / / / / / Vader / PEEPING TOM / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / Rhapsodie démente / FRANÇOIS VERRET / / / / / / / / / / / / / / / / / / / Mes mains sont plus âgées que moi / DANYA HAMMOUD / / / / / / / / / Quand vient la nuit - Bref ! / LOUIS ZIEGLER / / / / / / / / / / / / / / / / / Kaputt / CIE DIVERGENCES / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / En classe / JULIE NIOCHE / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / Au temps où les arabes dansaient... / RADHOUANE EL MEDDEB / / / / / Création 2014 / MAGUY MARIN / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / Quand vient la nuit - Enfin / LOUIS ZIEGLER / / / / / / / / / / / / / / / / / / Idiomas et Araminta / CIE MIRA / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / Badke / KVS, LES BALLETS C DE B & A. M. QATTAN FOUNDATION / / Antigone Sr. / TRAJAL HARRELL / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / Samedi détente / DOROTHÉE MUNYANEZA / / / / / / / / / / / / / / / / / / Dragging the Bone / MIET WARLOP / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / Matter / JULIE NIOCHE / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / / D’après une histoire vraie / CHRISTIAN RIZZO / / / / / / / / / / / / / / / / Passion selon Saint-Jean / LAURENT CHÉTOUANE / / / / / / / / / / / /

www.pole-sud.fr ^

Licences d’entrepreneur du spectacle : 1–1024928 / 2–1024929 / 3–1024930

SPECTACLES

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* parmi une sélection de spectacles et dans la limite des places disponibles.

Arsenal Metz

mardi 11.11.14, 20h

Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg Yuri Temirkanov Direction Andreï Korobeinikov Piano

Arsenal – Metz en Scènes 3 avenue Ney 57000 Metz

CENTRE DE DÉVELOPPEMENT CHORÉGRAPHIQUE - STRASBOURG EN PRÉFIGURATION

1 RUE DE BOURGOGNE / F - 67100 STRASBOURG + 33 (0)3 88 39 23 40

Choisissez 1 Concert, 1 Danse & 1 Opéra

Symphonique

T ADMIN. + 33 (0)3 87 39 92 00 T BILL. + 33 (0)3 87 74 16 16 www.arsenal-metz.fr

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Opéra de Dijon par téléphone 0 80 48 82 82 sur internet www.opera-dijon.fr et aussi sur Twitter & Facebook


IDA De Pawel Pawlikowski Memento Films

MA NUIT CHEZ MAUD

Au printemps, les avis étaient très partagés entre ceux qui se sont laissés tenter par cet étrange objet, presque anachronique, et ceux qui ont résisté à sa dimension surannée et à son pathos. Pourtant, ce qui est appréciable avec cette histoire de religieuse qui part dans les années 60 à la découverte de sa propre destinée – elle se découvre juive ! –, c’est l’extrême sobriété que le réalisateur place dans sa mise en scène, en contraste parfait de la violence du secret qui ne tarde pas à être révélé. Il y a du Miloš Forman des débuts – Les Amours d’une blonde, par exemple – dans cette manière de faire, l’insouciance en moins, la gravité en plus. À découvrir, et pour les plus récalcitrants, à retenter. (E.A.)

Éric Rohmer – Agnès B. Blu-Ray L’intégrale Éric Rohmer est une nouvelle fois rééditée, cette fois-ci en Blu-ray, en coffret ou à l’unité. Si je ne devais en choisir qu’un ça serait sans doute celui-là : Ma Nuit chez Maud (1969). La scène où Françoise Fabian susurre « Idiot » à un Jean-Louis Trintignant englué dans ses hésitations catholiques, constitue l’une des scènes les plus troublantes qui soient. Dans ce film en contre-pied total à la bien-pensance post-68, Éric Rohmer semble parler de nous comme aucun cinéaste ne l’a jamais fait. Et chacun se retrouvera dans l’intellectualisme désuet d’Antoine Vitez – magnifique au cinéma ! –, dans les vaines explications de Jean-Louis Trintignant, embarqué dans une histoire qui le dépasse, dans la sensualité rayonnante de Françoise Fabian, et même dans les certitudes angéliques de Marie-Christine Barrault. Ce troisième volet des Six contes moraux emprunte au théâtre – sans théâtralité excessive cependant –, et renoue avec la tradition française du dialogue, de manière subtile et intelligente. De loin l’un des chefs d’œuvre d’une Nouvelle Vague triomphante. (E.A.)

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WE CAN’T GO HOME AGAIN De Nicholas Ray / Carlotta Quand Nicholas ray (La Fureur de Vivre) nous fait la leçon de cinéma, en l’occurrence au Harpur College, dans l’état de New York, entre 1971 et 1973, on en prend de la graine. D’autant plus qu’il invite ses étudiants à participer à une expérience unique : tourner un film sans scénario, basé sur leurs seules expériences personnelles. Il en résulte un docu-fiction étourdissant, novateur d’un point de vue narratif, qui fait la part belle aux trouvailles formelles d’inspiration plastique. Une sorte de testament cinématographique qui a ébloui aussi bien Jean-Luc Godard que Jim Jarmush et les a conduits l’un et l’autre à éprouver leur propre pratique à venir. (E.A.)

SIDEWALK STORIES De Charles Lane / Carlotta Bien avant The Artist, d’autres réalisateurs contemporains ont tenté l’aventure du muet. C’est le cas de Charles Lane en 1989 avec ce Sidewalk Stories, un film hommage au Kid de Chaplin, mais aussi au cinéma indépendant des années 50, Le Petit Fugitif de Morris Engel ou On the Bowery de Lionel Rogosin. Il y a une forme de candeur très appréciable dans sa manière de traiter cette rencontre entre un jeune artiste des rues et une petite fille dont le père vient d’être assassiné. Les mimiques de Charles Lane, acteur de son propre film, renouent avec la tradition. La présence de la sublime Sandye Wilson rajoute une touche de sensualité, mais on regrettera cependant quelques failles qui nous empêchent de pleinement accéder à l’émotion contenue dans le récit. (E.A.)

C’EST EUX LES CHIENS De Hicham Lasri / Montparnasse Alors qu’il a passé 30 ans dans les geôles marocaines pour avoir manifesté en 1981 durant les « émeutes du pain », Majhoul retrouve la liberté en plein « printemps arabe ». Une équipe de télévision en quête de sensationnel décide de le suivre dans la recherche de son passé. Majhoul qui a perdu la mémoire les entraîne dans une folle traversée de Casablanca, au cœur d’une société marocaine en ébullition. Avec cette fable bouleversante, Hicham Lasri réalise un road movie survolté qui nous révèle un pays tiraillé entre conservatisme et soif de liberté sur fond de révolutions arabes. (P.S.)


Onze.onze(14) Un regard décalé sur l’exercice de la commémoration des cérémonies du 11 novembre par l’atelier Communication graphique.

Martine Feipel & Jean BechaMeil, OMar Ba, hassan Darsi, Vincent GaniVet, BOuchra Khalili, raDenKO MilaK

Tél : 03 69 77 66 47 www.kunsthallemulhouse.com

OPENING NIGHT 2014

+33 (0)3 69 06 37 77 www.hear.fr

11 oct. – 11 nov. 2014

Onze (14) .onze

Visuel : © Quentin Chastagnaret

18.09 — — 16.11 2014 Conception : médiapop + STARHLIGHT

STRASBOURG VEN 17 OCT

COLMAR VEN 7 NOV

COMME UN JEU D’ENFANT TRAVAUX IN SITU

L’ART CONTEMPORAIN LA NUIT WWW.VERSANTEST.ORG VERSANT EST

14•06•2014 04•01•2015

RÉSEAU ART CONTEMPORAIN

MAMCS 1, PLACE HANS-JEAN-ARP WWW.MUSEES.STRASBOURG.EU

Photo-souvenir : Daniel Buren La Capilla, a todos los colores, recortada, travail in situ, Hospicio Cabañas, Guadalajara (Mexique), mars 2014. Détail. © DB-ADAGP Paris 2014. Graphisme : Rebeka Aginako

Radenko Milak, Ernest Shackleton, Imperial Trans-Antarctic Expedition 1914–17, 2014 – Aquarelle, 36 x 50 cm – ©Radenko Milak

Vernissage : ven. 10 oct. à 18h30

Haute école des arts du Rhin • La Chaufferie • 5 rue de la Manufacture des Tabacs — Strasbourg


Bagarre

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05

Chloé Tercé / Atelier 25


photos Š Simon Gosselin - CrÊation graphique : Atelier 25, saison 14-15


THALIA THEATER HAMBURG + NTGENT

FRONT LUK PERCEVAL LUNDI 10 + MARDI 11 NOVEMBRE 2014 20H30 - ESPACE GEORGES-SADOUL

PREMIÈRE FRANÇAISE

BILLETTERIE - 03 29 56 14 09 - billetterie@ville-saintdie.fr La Nef - Fabrique des Cultures Actuelles

NOVO N°31  

31ème numéro de NOVO, le plus classieux des magazines culturels de province.

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