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nUMÉRO 24

04.2013

la culture n'a pas de prix


ours

sommaire NUMÉRO 24 04.2013

Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@mots-et-sons.com u 06 86 17 20 40 Direction artistique et graphisme : starHlight Ont participé à ce numéro : REDACTEURS 

Natacha Anderson, Cécile Becker, Betty Biedermann, E.P Blondeau, Olivier Bombarda, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Sylvia Dubost, Nathalie Eberhardt, Anthony Gaborit, Laura-Maï Gaveriaux, Anthony Ghilas, Justine Goepfert, Pauline Hofmann, Xavier Hug, Virginie Joalland, Yassine Khelfa M’Sabah, Claire Kueny, Nicolas Léger, Stéphanie Linsingh, Céline Loriotti, Guillaume Malvoisin, Céline Mulhaupt, Stéphanie Munier, Adeline Pasteur, Maurin Picard, Nicolas Querci, Mickaël Roy, Vanessa Schmitz-Grucker, Christophe Sedierta, Fabien Texier, Claire Tourdot, Fabien Velasquez, Gilles Weinzaepflen. PHOTOGRAPHES

Éric Antoine, Vincent Arbelet, Janine Bächle, Pascal Bastien, Aglaé Bory, Marc Cellier, Oliver Clément, Caroline Cutaia, Marie Flizot, Marianne Maric, Renaud Monfourny, Elisa Murcia-Artengo, Yves Petit, Marie Quéau, Olivier Roller, Dorian Rollin, Camille Roux, Christophe Urbain, Nicolas Waltefaugle, Hadrien Wissler, Sophie Yerly. CONTRIBUTEURS

Bearboz, Catherine Bizern, Jean-Marie Boizeau, Ludmilla Cerveny, Baptiste Cogitore, eRikm, Joanna Fiduccia, Christophe Fourvel, Pierre Périchaud, Julien Rubiloni, Chloé Tercé, Vincent Vanoli, Fabien Vélasquez, Fabrice Voné, Henri Walliser, Sandrine Wymann. COUVERTURE

André S. Labarthe et Philippe Sollers photographiés par Patrick Messina www.patrickmessina.com Retrouvez entretiens, photos et extensions audio et vidéo sur les sites Novomag.fr, facebook.com/Novo, mots-et-sons.com et flux4.eu Ce magazine est édité par Chic Médias & médiapop

Chic Médias u 12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 25000 euros u Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane u bchibane@chicmedias.com 06 08 07 99 45 Administration, gestion : Charles Combanaire médiapop u 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 euros u Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer u ps@mediapop.fr 06 22 44 68 67 – www.mediapop.fr IMPRIMEUR

Estimprim ~ PubliVal Conseils Dépôt légal : avril 2013 ISSN : 1969-9514 u © Novo 2013 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés. ABONNEMENT www.novomag.fr

Novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. ABONNEMENT France

6 numéros u 40 euros / 12 numéros u 70 euros

Édito

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Le monde est un seul / 23, par Christophe Fourvel 07 Pas d’amour sans cinéma / 14, par Catherine Bizern 09 Trous de mémoire / 1, par André S. Labarthe 10 Le temps des héros / 6, par Baptiste Cogitore 13 Bréviaire des circonstances / 4, Vanessa Schmitz-Grucker 15 Fribourg, comme un air de liberté, par Xavier Hug et Henri Walliser

Focus L’actu culturelle du Grand Est à vive allure 22 La sélection des spectacles, festivals, expositions et inaugurations à ne pas manquer 24 Une balade d’art contemporain par Bearboz et Sandrine Wymann : Bingo au Crac à Altkirch 36

Rencontres Peter Knapp esquisse l’Ecriture et la vie de Jorge Semprún Serge Clerc, bulles, lignes et rock’n’roll 40 Motorama, la scène indie russe débarquée à Nancy 44 The KVB, clair-obscur et blanquette de veau 45 The Feelling of love s’adoucit dans Reward Your Grace 46

Kill your pop repart pour une 10e année et renait avec Novosonic à Dijon 48 Chris Cohen dévoile un petit bijou, son premier album solo Overgrown Path 49 EM/M (http://emslashm.tumblr.com) 50 Kem Lalot, l’alchimiste de la prog, sur tous les fronts 52 Dominique Répécaud confronte les genres pour le festival Musique Action 54 Steve McQueen sculpte l’espace et le temps au Schaulager 56 La Cité des Arts Besançon Franche-Comté ouvre ses portes 58 Laurent Devèze, directeur de l’ISBA à Besançon, nous livre sa vision d’une école d’art 60 Autour de la table, sur scène et derrière l’écran à la Friche DMC de Mulhouse 62 Aujourd’hui pour demain, ou l’art de conjuguer au futur au musée des Beaux-arts de Mulhouse 63 Architecture croisée des deux côtés du Rhin au MAMCS de Strasbourg 64 Marco Godinho expose sa philosophie à Metz et au Luxembourg 66 L’image papillon, poésie de l’éphémère au Mudam à Luxembourg 68 Les Immémoriales ou comment reprendre conscience du monde au Frac Lorraine à Metz 69 Nancy Renaissance : patrimoine, inventivité et créativité dans la cité des Ducs de Lorraine 70 Théâtre en mai se renouvelle entre populaire et modernité à Dijon 72 Le Monte-plats d’Harold Pinter absurdement drôle à la Comédie de l’Est à Colmar 73 Le festival Horizon, nouveau temps fort des scènes d’Europe, à la Filature à Mulhouse 74 Les festivals Premières et Perspectives repoussent les frontières 76 Gauvain et le chevalier vert, 3ème volet du cycle Graal Théâtre au TNS à Strasbourg 78 Luc-Antoine Diquéro transpose la poésie de Richard Brautignan à la Manufacture de Nancy 79 Romain Gary de retour grâce à Bruno Abraham-Kremer à l’Ensemble Poirel à Nancy 80 Aurélie Gandit ouvre de nouvelles brèches à Metz 81 Le festival Nouvelles réinvente le monde à Strasbourg 82 Stacy Caddell et Twyla Tharp, main dans la main pour In The Upper Room 83

Selecta

DIFFUSION

Disques

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Magazine

6 numéros u 50 euros / 12 numéros u 90 euros

ABONNEMENT hors France

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/ Livre

88

/ DVD

90

Les carnets de novo Traversée, par eRikm 92 Bicéphale / 13, par Julien Rubiloni & Ludmilla Cerveny 94 Chronique de Los Angeles / 3, par Joanna Fiduccia 94 Movies to learn and sing / 6, par Vincent Vanoli et Fabrice Voné Copains d’Avant / 5, par Chloé Tercé / Atelier 25 98

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EXPOSITIONS 2013 SOL LEWITT COLLECTIONNEUR. UN ARTISTE ET SES ARTISTES

18.04 > 18.08.13

SOL LEWITT. DESSINS MURAUX DE 1968 À 2007

VUES D’EN HAUT

JUSQU’AU 29.07.13

17.05 > 07.10.13

BEAT GENERATION / ALLEN GINSBERG 31.05 > 09.09.13

HANS RICHTER : RENCONTRES 28.09.13 > Février 2014

PAPARAZZI ! PHOTOGRAPHES, STARS ET ARTISTES

09.10.13 > Mars 2014

centrepompidou-metz.fr © Shigeru Ban Architects Europe et Jean de Gastines Architectes, avec Philip Gumuchdjian pour la conception du projet lauréat du concours / Metz Métropole / Centre Pompidou-Metz / Photo Roland Halbe.


édito pAR philippe schweyer

le monde était

C’était le premier jour du printemps et je m’apprêtais à retrouver un ami qui venait coup sur coup de se faire plaquer par sa femme et de perdre son emploi. Tout en me garant, j’ai poussé le volume pour profiter au maximum de la fin du morceau de Dominique A : Rendez-nous la lumière, rendeznous la beauté / Le monde était si beau et nous l'avons gâché / Rendez-nous la lumière, rendez-nous la beauté / Si le monde était beau, nous l'avons gâché… Alors que je sortais de ma voiture, j’ai reconnu Paul Auster qui descendait d’un taxi de l’autre côté de la rue. Je n’avais pas la moindre question existentielle à lui poser, rien à lui dire qui vaille la peine de le déranger, mais je ne pouvais me résoudre à le laisser disparaître aussi naturellement qu’il venait d’apparaître. Tout en le prenant discrètement en filature, j’ai repensé à Jean-Pierre Léaud dans Baisers volés. Il y avait des jours où ma vie valait bien un film de Truffaut. Paul Auster marchait sans se presser en zigzaguant légèrement. Peutêtre était-il en train de penser que sa vie valait bien un film de Cassavetes. J’avais raté tellement d’occasions comme celle-là que tout en le suivant du regard, je m’efforçais d’échafauder un plan romanesque pour l’aborder. La chanson de Dominique A continuait de diffuser au plus profond de moi son énergie rayonnante et j’étais décidé à ne pas laisser passer ma chance. Rendez-nous la lumière, rendeznous la beauté / Le monde était si beau et nous l'avons gâché… Pour aborder Paul Auster comme pour aborder une fille, il fallait avant tout être audacieux. Lui demander l’heure ? Une cigarette ? Un autographe ? C’était ridicule… Aborder

Paul Auster exigeait des trésors d’imagination. Tout en le laissant prendre quelques mètres d’avance, j’ai pensé à Richard Brautigan, un autre écrivain américain, et au titre d’un de ses livres : La pêche à la truite en Amérique. Un très bon titre qui lui avait permis de vendre plein de livres… Mais, à force de laisser Paul Auster creuser l’écart en pensant à Brautigan tout en me prenant pour Léaud dans un film de Truffaut, ce qui devait arriver arriva et j’ai fini par le perdre. J’étais comme un malheureux pêcheur qui vient de laisser filer la plus belle truite de la rivière et qui sait qu’il ne la reverra plus jamais. Figé devant la vitrine d’une librairie à l’abandon, je m’imaginais la conversation que nous aurions pu avoir. J’aurais tant voulu lui parler de mes amis perdus de vue qui avaient peut-être pensé à moi en même temps que je pensais à eux en entendant la chanson de Dominique A. Est-ce qu’il lui arrivait de frissonner en pensant à ce genre de choses ? Est-ce qu’il pensait qu’un livre pouvait procurer le même flot d’émotions qu’une chanson de Dominique A à la radio, le même flux d’amour qu’un film de Cassavetes au cinéma ? Alors que j’allais faire demi-tour, j’ai réalisé que quelqu’un me tapotait doucement l’épaule. C’était Paul Auster, surgi de je ne sais où, qui me demandait timidement du feu. Je l’ai observé quelques secondes pour bien me souvenir de ce moment, puis j’ai craqué une allumette que j’ai approchée délicatement de son beau visage d’écrivain en manque de sommeil. Il était temps de faire demi-tour pour rejoindre mon ami qui venait coup sur coup de se faire plaquer par sa femme et de perdre son emploi. Le monde était si beau…

si beau …

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Le monde est un seul n°- 23 Par Christophe Fourvel

Notre immense besoin de durée Nous n’évoquons jamais « la fierté  » d’être lecteur. Je ne parle pas de la prétention qui illuminerait la face d’un lecteur érudit, mais d’un sentiment plus introverti, issu de la satisfaction de soi quand « soi » sait accomplir un acte humble et fécond. Lire vraiment, sans être découragé par le bruit du dehors, les sollicitations intérieures et éprouver alors le plaisir d’accomplir ce que l’on devait faire, qui est le mieux pour notre humeur, notre esprit, nos voyages : lire un livre. Lire ce livre. Bien sûr, cette fierté-là dépend de l’ouvrage, de son exigence et de sa force ; de ce que l’auteur a engagé de lui-même dans son écriture. Cet hiver, je me suis astreint avec bonheur à une lecture selon un rituel. Je lisais chaque jour 25 pages d’un roman qui en compte 880 ; j’ai ainsi vécu 35 jours dans la présence irradiante du livre de Jean-Marie Blas de Roblès, Là où les tigres sont chez eux (1). Ce roman foisonnant a reçu en 2008 le prix Médicis, mais peu importe, quand un livre est vraiment là, les apparats dont on l’affuble s’effacent sous sa présence nue. 35 jours de compagnonnage heureux, dans un Brésil (d’avant Lula) et dans l’Europe du XVIe siècle, auprès d’un jésuite épris de sciences et de progrès. Celui-ci croit pouvoir résoudre la plupart des énigmes qui se posent à l’homme de son temps, de la gravité, aux mystères des hiéroglyphes en passant par ceux de l’optique ou de l’anthropologie. Athanase Kircher (c’est son nom) était un honnête homme, aux intuitions pas toujours heureuses mais peu importe, il lutta contre l’obscur avec ses armes et ses préjugés, mais lutta. Son histoire ricoche deux fois à la surface de notre monde contemporain. Nous en tairons une, pour en ménager le mystère. L’autre « intrusion » d’Athanase Kircher dans notre présent s’effectue

— CARNETS DE NOVO —

par le biais d’une biographie, échouée sur le bureau d’un correspondant de presse : Eléazard von Wogeau, un lettré dilettante, qui en a fini avec l’ambition et qui a ainsi su fondre son existence dans celle d’une ville du Nordeste aride, corrompu, violent mais sublime souvent, dans le reflet des cœurs et des verres de cachaça. L’homme vit avec son perroquet Heidegger et son employée de maison, silencieusement entichée de lui. Sa femme, dont il est séparé, est une scientifique bientôt engagée dans une mission en Amazonie. Sa fille Moéma, vit à Fortalerza, dans un nuage de cocaïne et de sentiments amoureux très variables. Le roman est pluriel et nous donne à suivre par séquences, des fragments de vie de plusieurs personnages qui nous feront éprouver quelques bassesses et drames de l’âme humaine que seule, souvent, la beauté érotique du monde nous permet de supporter. Et notre bonheur du lecteur vient de cette pluralité des ardeurs et des souffrances, dont on comprend vite qu’elle compose l’âme d’un pays : le Brésil. Car sans doute, Là où les tigres sont chez eux est-il avant tout cette admirable tentative pour prononcer les deux syllabes d’un territoire gigantesque, travaillé de l’intérieur par des gangrènes historiques et une force vitale inouïe. La manière dont les récits qui composent ce roman vont peu à peu s’éclairer réciproquement de quelques rayons secondaires, s’effleurer comme dans une danse lente et latine, ravive dans l’esprit du lecteur, la conscience d’appartenir à une humanité. Car le livre est la mise à nu, cocasse, drôle, désespérée, intelligente d’une histoire collective, avec ses dérivatifs, ses croyances, ses boîtes de nuit, sa mer profonde et turquoise, ses misères et ses richesses enchevêtrées. L’auteur a consacré dix ans à écrire ce roman. La littérature a de beaux jours devant elle quand elle sait nous rappeler ainsi, au milieu de nos zapping inconscients, notre besoin immense de durée et de profondeur. Au-delà de la question brésilienne, Jean-Marie Blas de Roblès parle de notre appartenance à une histoire et à une communauté dont nous avons à éprouver les poisons et les tares ; les tendresses et les beautés. Et c’est sans doute à ce sentiment d’appartenance retrouvée, que renvoie si bien le mot de « fierté ». 1 — Disponible dans la collection de poche J’ai lu. 884 p. 10 €

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Pas d’amour sans cinéma n°- 14 Par Catherine Bizern

Sombre idiote ! On peut se comporter comme une idiote mais on ne peut certainement pas en être une. Par exemple : 1 ~ Il y a des héroïnes qui se comportent comme des idiotes que l’on excuse aisément… On pourrait tellement être elles. Convoquer l’autre pour une explication et rester là muette face à lui impatient et agacé, incapable d’articuler les mots justes qui pourraient, on le sait, tout réparer, tout relancer. Et puis hurler un « fous le camp connard » sur le quai du métro et le poursuivre plus tard jusqu’à son appartement, jusqu’à son bureau, pour lui dire tout sourire qu’il est l’homme de notre vie et qu’on veut qu’il nous épouse. Et revenir, revenir encore, revenir sans cesse, revenir n’importe quand se cogner au mur du désamour, de l’indifférence, du rejet, comme un papillon à l’ampoule brûlante de la lampe, jusqu’au surgissement inévitablement brutal d’une autre femme. Valérie Bruni Tedeschi qui joue Nathalie dans Oublie-moi de Noémie Lvovsky s’introduit même de force dans la chambre pour la voir dormir dans le lit de l’aimé : effet de réel absolu qui enfin et instantanément fait tomber l’ivresse de la souffrance. Tout ce temps sous l’emprise de la douleur aux vertus psychotropes pour, à n’importe quel prix, poursuivre seule le semblant d’une histoire. L’orgueil mène loin parfois… 2 ~ Il y a des héroïnes qui se comportent comme des idiotes et dont l’aplomb nous ravît, nous encourage même. Qui n’a pas rêvé de retrouver par hasard au restaurant cet ex qui s’était comporté comme un lâche, comme un mufle, et faire une vraie scène en public. Et cela même si l’affaire est close depuis des années et qu’on aime infiniment mieux depuis longtemps. Non seulement lui dire tout ce qu’il n’est pas bon de dire sur son comportement, tout ce qu’on a pensé de ses faits et gestes et tout ce que l’on sait de lui, mais aussi une suite sans fin de saloperies ordurières… Laisser là sa propre distinction pour avoir la joie de le voir perdre sa dignité, de le voir se dissoudre, se liquéfier, et sortir de ses gongs. Se foutre complètement de passer pour une folle, une hystérique – de toute façon on a toujours manqué de rondeurs – et lorsqu’il bondira de sa chaise pour en venir aux mains, se jeter résolument dans l’empoignade. Julie Delpy offre dans 2 days in Paris une scène

tellement jubilatoire, tellement grandiose qu’elle fait espérer avec délectation de connaître une situation aussi propice. À la fin de l’altercation, parce qu’il est hors de question qu’elle rende les armes avant de lui avoir arraché les yeux, elle est expulsée vigoureusement par le patron des lieux qui l’insulte abondamment, solidarité masculine oblige. Son petit ami du moment lui en veut terriblement aussi. Sans doute a-t-elle agi de manière intempestive, sa violence hors de proportion, mais n’est-ce pas la plus merveilleuse façon de croiser un homme vénimeux ? 3 ~ Et puis il y a des héroïnes qui sont de funestes idiotes. Dans La Règle du jeu de Jean Renoir, la bêtise de Christine est insupportable. Elle aurait bien pu avoir le chien et la détermination de la belle et méchante Geneviève, la maitresse de son mari, la fraîcheur et la naïveté de sa nièce Jacquie, et surtout la malice et la désinvolture de la piquante Lisette, sa gouvernante, toutes trois également idiotes, comme toutes les femmes chez Renoir. Mais rien ne peut sauver Christine, mièvre, ridicule, primesautière, stupide. Lorsqu’on la découvre en robe de soirée et manteau de fourrure, elle ressemble à une grande fillette qui aurait mis les habits de sa mère pour jouer à la reine de la cour de récréation, elle est de celles qui très jeune nous fait définitivement tourner le dos à nos semblables du gynécée. Non, je n’aime pas Christine gentiment dupée par son mari volage dont elle se contente bêtement de l’amitié pincée, quand elle rêve de se faire culbuter fiévreusement, et de préférence par le héros de l’époque, le pilote d’avion André Jurieu. Je n’aime pas Christine qui fait mine de s’amouracher brusquement du plus ballot et envieux de tous les convives du château, pour une soi-disant vengeance qui, de toute façon, arrive à contretemps. Je n’aime pas Christine qui, gorgée de sentimentalisme, confond son attachement profond et enfantin avec de l’amour pour son ami Octave. Christine est pathétique, détestable. Bien sûr, les personnages de La Règle du jeu ne sont plus que des spectres dans une société à l’agonie qui font un dernier tour de manège au seuil de leur ensevelissement par la guerre et la barbarie. Ainsi on peut se dire que Christine n’est qu’une ombre qui n’a pas d’autre existence que celle des automates de la collection de son mari. Mais tout de même, lorsqu’André Jurieu, qui court, amoureux, la rejoindre dans la nuit est abattu comme le gibier de la journée, on aimerait être sûre de ne jamais avoir à croiser le chemin ni de cette femme-là, ni même d’un homme qui l’aurait rencontrée.

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— CARNETS DE NOVO —


Trous de mémoire Par André S. Labarthe Extrait de Belle à faire peur (accords perdus 4), Chic Médias - LimeLight Éditions

1963. C’était un soir de mai, mais je m’en souviens comme d’un soir d’été précoce, qui attirait sur les quais de la Seine le mille-pattes nonchalant de très jeunes filles qui découvraient qu’elles avaient des jambes. J’en étais, quant à moi à ce que j’appelle ma période J. Époque lumineuse, après l’insouciante et avant la noire… Je me comprends… Le whisky irlandais que proposait alors le bar du Pont-Royal suffisait à retenir chaque soir à ses tables quelques écrivains de renom venus ici en voisins des bureaux de la NRF, comme aspirés par l’air tiède de l’endroit. (Aujourd’hui la tradition persiste : certains soirs, on peut y apercevoir Philippe Sollers assailli d’une cour de dames respectables – du moins par l’âge.) Parfois, une étoile filante, qui se sédentarisait dans une chambre de l’hôtel au-dessus, quittait son Olympe à la nuit tombante pour descendre dialoguer icibas avec des ombres.

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En fait d’ombres, ce soir-là, je n’en comptai qu’une demi-douzaine, qui bougeaient doucement dans le coin le plus reculé de la pièce. Ombres murmurantes et gaies, me semblait-il, bien que la mémoire me fasse défaut au point de n’avoir retenu que la silhouette d’une longue femme brune qui se penchait en souriant sur le bras de son compagnon : le nom de Nico Papatakis dit-il quelque chose – et quoi ? – à ceux qui sont nés dans les années que j’évoque ? Pour mes aînés, Nico Papatakis, c’était la Rose Rouge et quelquesunes des plus folles nuits de l’après-guerre. Pour moi et mes amis des Cahiers, c’était avant tout le réalisateur des Abysses, une adaptation frénétique des Bonnes de Genet dont nous venions de recevoir le message sulfureux. Ce soirlà, donc, ayant pris place parmi les ombres, j’entendis parler pour la première fois de John Cassavetes par quelqu’un qui l’avait côtoyé, qui l’avait aidé, et qui était resté son ami. Quelques années passèrent. J’entrai dans ma période P. Godard, Truffaut, Chabrol nous donnaient régulièrement l’heure exacte du temps que nous vivions. Janine Bazin m’avait entraîné dans l’aventure des Cinéastes de notre temps. Pour alimenter cette collection, que nous voulions sélective, nous avions décidé de rencontrer les cinéastes américains. Du courrier fut échangé, des rendez-vous pris. En septembre 66, je m’installai sur Hollywood Boulevard avec P., Hubert Knapp et une des deux équipes techniques que la télévision française entretenait en permanence sur le territoire américain. Et nous commençâmes à tourner : Walsh, Capra, Vidor, Cukor, Mamoulian, Hawks, Ford, Sternberg, Hitchcock… Un soir, j’eus l’idée d’additionner les âges de nos illustres personnages. Lorsque je sus que le total excédait le millénaire, je téléphonai à Cassavetes. Vingt minutes plus tard, je grimpais dans les collines. Un peu de sable flottait dans l’air. Pour mieux respirer le parfum de la nuit, j’avais coupé la radio et je m’aperçus que j’avais encore dans l’oreille le bruit des glaçons qui s’entrechoquaient au fond des verres un soir de mai, des années auparavant, au bar du Pont-Royal, tandis que Nico s’entretenait avec des ombres… John m’accueillit comme si j’avais joué avec lui pendant dix ans dans la même cour d’école. Il venait d’achever le tournage de Faces, film entièrement indépendant par lequel il entendait mettre un terme à son amère expérience des studios (Too Late Blues, A Child is Waiting). Tournage long, semé d’embûches, dont il lui avait fallu inventer les règles. 100 000 mètres de pellicule impressionnés : du film 16 mm noir et blanc qui, plus tard, sera gonflé en 35 mm.


Une maison d’habitation transformée en studio sans que soit altérée sa vocation première de maison d’habitation. Les comédiens furent invités à apprendre à charger une caméra – une Coutant –, voire à s’en servir. Enfin, une salle de montage fut aménagée dans le garage et deux amis de John y travaillaient sans relâche, deux élèves de l’UCLA dont j’ai oublié les noms et que d’autres venaient aider, relayer, suppléer… Chez John, à cette époque, la conversation avait le cours impérieux d’un torrent de montagne et son rire carbonisait sur son passage tout ce que l’emphase de la vie opposait d’obstacles au jeu simple de l’amitié. Je devais revoir John plusieurs fois pendant ce premier séjour en Californie. Je devais même, à son corps défendant, fixer quelques instants de nos conversations, quelques images de cette maison qui reste à jamais, pour moi, la maison de la gaieté. Deux années passèrent. En août ou septembre 1968, un télégramme de John m’annonce son arrivée à Paris. Le montage de Faces est terminé. En route pour le Festival de Venise, John et Gena font escale à Paris. Je leur retiens une chambre à l’hôtel Raphaël, je ne sais trop pourquoi… peutêtre parce que Rossellini y descendait et aussi que j’y avais vu Antonioni interviewé par un Michel Aubriant ivre (il avait bu pour vaincre son trac) au lendemain de l’affaire de L’Avventura. Je trouvai John changé. L’aventure de Faces en avait fait un de ces hommes dont on dit qu’ils reviennent de loin. La fatigue et la tension semblaient avoir eu raison de ses nerfs. Faces me fit l’effet d’un morceau de chair vive arraché à la biographie de son auteur. Je voulus compléter le document que j’avais enregistré deux ans auparavant à Hollywood. Il fut évidemment impossible d’improviser un tournage dans le cadre administratif de la télévision (cela n’a guère changé). J’assurai donc les frais de l’opération et nous reprîmes notre ancienne conversation dans un appartement que Marie Cardinal nous avait fait l’amitié de mettre à notre disposition. Assise à l’écart, Gena suivait le tournage…

Trois semaines plus tard, je retrouvais John et Gena à Venise, augmentés de Seymour Cassel. Je passais sans m’en rendre compte de ma période P. à ma période F. dont rien n’indiquait qu’elle serait aussi brève que violente… En tout cas, c’est avec F. que je rejoignis John à Rome où il avait lui-même rejoint ses parents. Labyrinthe des nuits de Rome passées à filer le train à un Pasolini introuvable, à écouter un Zavattini intarissable marteler ses mots en tapant du pied pour leur donner leur poids de réel… et John en famille ! Je regagnai Paris. D’autres années passèrent et avec elles la précision des souvenirs. Je me souviens tout de même avoir été happé par un attaché de presse à la sortie d’une projection privée de A Woman under Influence et conduit au bar noir de la Maison de la radio. John m’y attendait, en compagnie de Peter Falk. Ils étaient les invités de José Arthur. Un rendez-vous manqué, enfin. John devait se rendre au Festival de Berlin pour présenter Opening Night. J’avais accepté de faire partie du jury, mais j’oubliai simplement de m’y rendre. C’était, je crois, en 1980 ou 1981. J’étais en pleine période D.

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C D E 12 /13 14. 5 – 25. 5 Cabaret Brecht

Mise en scène : Guy Pierre Couleau Avec : Nolwenn Korbell Didier Dréo Comédie De l’Est Centre dramatique national d’Alsace Direction : Guy Pierre Couleau Réservation : 03 89 24 31 78 www.comedie-est.com 6 route d’Ingersheim 68027 Colmar

ALLEMAGNE-FRANCE, 1800-2000 30 MARS - 21 JUILLET 2013 MUSÉE D’ART MODERNE ET CONTEMPORAIN WWW.MUSEES.STRASBOURG.EU

Cette exposition est reconnue d’intérêt national par le ministère de la Culture et de la Communication / Direction générale des patrimoines / Service des musées de France. Elle bénéficie à ce titre d’un soutien financier exceptionnel de l’État.

Une exposition réalisée en partenariat avec le Deutsches Architekturmuseum de Francfort, qui la présentera du 3 octobre 2013 au 12 janvier 2014.

Adolf Bayer travaillant au Plan de reconstruction et à l’unité d’habitation Wallstrasse, Mayence. Académie d’architecture / Cité de l’architecture et du patrimoine / Archives d’architecture du XXe siècle, Fonds Lods (et Association Beaudouin Lods), Paris. Graphisme : Rebeka Aginako

INTERFÉRENCES INTERFERENZEN ARCHITECTURE


Le temps des héros n°- 6 Par Baptiste Cogitore

La fin des momies Hugo Chavez ne sera finalement pas embaumé. C’est le ministre de la communication vénézuélien, Ernesto Villegas, qui l’a tweeté à la mi-mars. Aux obsèques de Chavez, malgré le couvercle de verre d’un cercueil comme on n’en trouve que dans les contes de fées, nulle image de son corps : des consignes ont été données pour interdire aux photographes toute vue de la dépouille. C’est le paradoxe des morts qu’on expose dans les mausolées : on en refuse la représentation par l’image. Offert au regard de centaines de milliers de Vénézuéliens dans une grande communion nationale qui dura neuf jours et neufs nuits, le « Comandante » devait rejoindre l’éternité dans une ancienne caserne de la capitale. Mais conserver à jamais le corps du « presidente » aurait nécessité un voyage trop complexe ou trop coûteux. En effet, après avoir promené les restes de Chavez en plein soleil pendant dix jours, ses thuriféraires auraient dû transporter son sarcophage en Russie pour restaurer le cadavre. Ou aux États-Unis, pour le plonger dans le froid. On aurait pu ainsi l’emporter en Arizona, chez Alcor, une entreprise de cryogénisation. Pour 200 000 dollars, la firme propose de conserver les corps des défunts à très basse température. Dans le Michigan, son concurrent Cryonic Institute propose ses services pour moins cher : 38 000 dollars seulement pour éviter la putréfaction ou l’incinération.

Ted Williams, un joueur de baseball des Red Sox de Boston, a opté pour la cryogénisation intégrale chez Alcor en 2002. Une rumeur tenace a longtemps prétendu que Walt Disney s’était fait congeler pour échapper aux dommages du temps. Mais le défunt père de Mickey dort bien six pieds sous terre et réduit en cendres depuis 1966 dans le cimetière de Forest Lawn, à Los Angeles – c’est en tous cas ce qu’indique son certificat de décès, même si d’aucuns continuent de dire qu’il sommeille dans le froid, sous l’attraction de Pirates des Caraïbes, à Disneyland (Californie). Mais on n’allait quand même pas refroidir le héraut de l’anti-impérialisme chez les Yankees ! Les anciens pays communistes ont eux aussi une bonne maîtrise de la thanatopraxie à température ambiante : n’ont-ils pas momifié Lénine, Staline, Ho Chi Minh ou encore Mao ? Le laboratoire qui s’est occupé de Lénine a aussi embaumé des leaders communistes comme Georgi Mikhailov Dimitrov (Bulgarie), Klement Gottwald (Tchécoslovaquie) ou encore Aghostino Neto (Angola). Pour ce dernier, le labo a dû revoir la formule chimique de conservation, car le liquide avait tendance à dépigmenter la peau sombre du premier président angolais. En attendant de trouver sa sépulture définitive, le corps d’Hugo Chavez repose pour l’instant au musée de la Révolution à Caracas. À défaut de momie, on y voit une bête tombe installée sur un bassin à la gloire du « Commandant suprême de la révolution bolivarienne ». Ses partisans espèrent le transfert de sa dépouille au panthéon national, mais il faudrait modifier la Constitution du pays : on ne peut y entrer que 25 ans après sa mort. Mais rien ne presse, quand on a l’éternité devant soi.

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— CARNETS DE NOVO —


Photo © Gregory Batardon

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CENTR E

DANSE-PERFORMANCE STRASBOURG FESTIVAL NOUVELLES2013 DU 21 AU 31 MAI

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RE THÉÂT d’ÉTÉ

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24 mai > 12 juin

CDN de Nancy - Lorraine

CRÉATION

À Nancy, Jardin du Palais ducal

Voyage en Italie

D’après Le Journal de Voyage et Les Essais de Montaigne Mise en scène Michel Didym Création dans le cadre de Renaissance Nancy 2013 Dramaturgie Alain Cullière / Scénographie Jacques Gabel / Lumière Joël Hourbeigt CoProduction Théâtre de la Manufacture Centre Dramatique National Nancy - Lorraine Les Théâtres de la Ville de Luxembourg

DANSE

JÓZSEF TREFELI / THOMAS HAUERT & ÁNGELS MARGARIT / FRANÇOIS VERRET / STÉPHANIE AUBIN - YAN DUYVENDAK , JULIE NIOCHE, MICHEL SCHWEIZER & CHLOÉ MOGLIA / ANDREA SITTER / BENOÎT LACHAMBRE & LE BALLET CULLBERG / FATOU CISSÉ / ANDRÉYA OUAMBA / LE GRAND JEU ET D’KOCHLOEFFEL / DAVID ROLLAND / MATHILDE MONNIER / OLIVIA GRANDVILLE / MARTIN SCHICK / MICHEL SCHWEIZER /

PERFORMANCE

CLÉDAT & PETITPIERRE / GUILLAUME DÉSANGES / TSUNEKO TANIUCHI / CATHERINE BAŸ / ANDROA MINDRE KOLO /

Avec le soutien de Moselle Arts Vivants, du Conseil Général de Meurthe-et-Moselle, du Conseil Général de la Meuse, du Conseil Général des Vosges

1580. En passant par la Lorraine, Montaigne prend son temps et en profite pour soigner ses calculs rénaux dans les villes d’eaux. Le soir, à l’auberge, il relate les étapes du voyage. Montaigne dit « Je », et c’est la première fois dans l’Histoire des Lettres. Dans sa malle, il transporte deux exemplaires de ses fameux Essais. Ainsi, prennent vie les petites vignettes d’un philosophe enthousiasmé par l’art de vivre italien et qui fourmillent de mille détails évocateurs. Faire des voyages me semble un exercice profitable. L’esprit y exerce une activité continuelle pour remarquer les choses inconnues et nouvelles, et je ne connais pas de meilleure école pour former la vie que de mettre sans cesse devant les yeux la diversité de tant d’autres vies, opinions et usages. Avec cette deuxième édition du Théâtre d’été, le Théâtre de la Manufacture sort de ses murs et accueille tous les publics, en plein air, dans des lieux remarquables de Lorraine.

Et en Lorraine du 14 juin au 26 juillet

ART VISUEL

JONATHAN DEBROUWER / PAUL HOSSFELD /

1 RUE DE BOURGOGNE / F - 67100 STRASBOURG / + 33 (0)3 88 39 23 40 infos@pole-sud.fr /

www.pole-sud.fr ^

14 juin, Toul (54) / 15 juin, Commercy (55) / 19 juin, Verdun (55) / 25 juin, Montignylès-Metz (57) / 28 juin, Maizières-lès-Metz (57) / 29 et 30 juin, Lunéville Château (54) / 3 juillet, Blainville-sur-l’eau (54) / 4 juillet, Pont-à-Mousson (54) / 5 juillet, Bar-le-Duc (55) / 9 juillet, Karlsruhe (All) / 10 juillet, Sarreguemines (57) / 12 juillet, Saint-Mihiel (55) / 20 juillet, Gérardmer (88) / 26 juillet, Rohrbach-lès-Bitche (57) À Nancy, du mardi au dimanche à 20h45 réservation, renseignements, 03 83 37 42 42

www.theatre-manufacture.fr


Bréviaire des circonstances n°- 4 Par Vanessa Schmitz-Grucker

Illustration : Pierre Périchaud

L’impossible été (chap. 7-8)

— CARNETS DE NOVO —

-7Les migrations aviaires avaient franchi la pierre de gué. À l’angle, j’ai dû, enfin je crois, tourner sur moi-même. Je me suis trompée de rue. Je pourrais me tromper de rue à chaque fois que je vrille, à chaque fois que je m’oublie en regardant un lièvre mort, suspendu dans une goutte d’eau. Je me suis assise au pied d’un tourniquet qui tournait, tournait, tournait. Et j’ai compté, compté, compté. Moi-même, je ne comptais pas. Je comptais pour rien, pour du beurre. Une vie entière dans une barquette réfrigérée. Je comptais les écarts entre ce que je croyais, ce que je savais et ce que j’espérais, entre ce que j’avais cru, ce que j’avais su et ce que j’avais espéré. J’ai longtemps cru que mon étoile s’envasait alors qu’on sacrifiait les méandres du Rhin. Que mon étoile s’ensablait alors que mourraient les derniers alluvions. Et je comptais. Toujours. Je me suis arrêtée parce que j’ai senti qu’on m’observait. J’avais terriblement mal mais l’idée qu’on me surprenne à souffrir me faisait plus mal encore. Alors j’ai fait comme si de rien n’était. J’ai fait semblant. De nouer mes lacets, de regarder l’heure, d’attacher mes cheveux.

Devant moi, en tout cas, il n’y avait personne. J’ai avancé sans regarder ce que je laissais dans l’ombre. Des aigrettes grises, des parachutes cosmiques, des tapis volants, des poissons crevés dans des bocaux trop petits, des météorites à trois flammes. Et puis ceux dont la mémoire n’ira pas plus loin que ce bout de talus. Ceux dont la peur n’a jamais franchi les portes. Ceux qu’on ne voit jamais pleurer. Ceux qui font semblant. J’avais mal mais je n’avais pas peur. Je me suis assise et j’ai attendu. Je les ai attendus, la mine rétive, la main séditieuse, le glaive au poignet, consignée au dépôt lapidaire, pétrifiée, inutile mais décidée à crever la tête en arrière plutôt que de laisser mon étoile aux mains de l’équarisseur. -8J’ai oublié ce que j’ai fait hier. Mais ce devait être beau et grandiose.

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E N U J 11 – 16 2013 Y TO 9 P. M. A D S E TU RDAY, 1 – . SATU AY, 1 – 6 P. M SUND N EPTIO C E R NG 0 OPENI AY, JUNE 1 MOND. M. 5 –9 P SEL A B 8 5 0 5, CH-4 1 G E E.CH W BURG 692 20 21 WWW.LIST +41 61 LISTE.CH, INFO@

INCE S R O S SPON ER & CIE N I A M ZWILL, BASEL T U G . E UIERS Q N A B

1997

R I A F T AR L BASE

8 1 E T S I L


MUD A M L U X E M B O U R G 2 3 / 0 3/ 2013 – 0 8 / 0 9 / 2 0 1 3

L’IMAGE PAPILLON MATHIEU KLEYEBE ABONNENC, DOVE ALLOUCHE, LONNIE VAN BRUMMELEN & SIEBREN DE HAAN, MOYRA DAVEY, TACITA DEAN, JASON DODGE, FELIX GONZALEZ-TORRES, IAN KIAER, JOCHEN LEMPERT, ZOE LEONARD, HELEN MIRRA, DOMINIQUE PETITGAND, JOHN STEZAKER, DANH VO, TRIS VONNA-MICHELL Moyra Davey, L’Image fantôme, 2012 (detail), Courtesy the artist and Murray Guy, New York © Photo: Rémi Villaggi

Mudam Luxembourg Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean

info@mudam.lu www.mudam.lu


FRIBOURG, COMME UN AIR DE LIBERTÉ par Xavier Hug dessins : Henri Walliser

Ce n’est peut-être pas complètement par hasard si la ville souabe de Fribourgen-Brisgau est jumelée avec Besançon, les deux consœurs partageant un remarquable cadre de vie. Tour d’horizon ! Au pied des sommets de la Forêt-Noire, Fribourg est l’endroit idéal pour une plongée dans le vert. L’université est une des plus anciennes d’Allemagne et continue aujourd’hui d’abriter des centres de recherche de renommée. C’est ici que Martin Heidegger a puisé le cadre de réflexion de ses principales œuvres, sans doute lui aussi soucieux du cadre de vie puisqu’il a refusé à plusieurs reprises un poste à Berlin. Le philosophe allait régulièrement se ressourcer dans sa Hütte, étymologiquement une cabane, plus sûrement un chalet, sur les hauteurs de la ville à Todtnauberg. L’endroit a été conservé et un sentier circulaire aménagé permet de marcher sur les pas d’un des plus grands penseurs du XXe siècle tout en offrant une vue sur les sommets environnants, la plaine du Rhin, les Vosges voisines et jusqu’aux Alpes par jour clair.

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Un pèlerinage ressourçant avant de retomber 1 000 mètres plus bas au quartier Vauban. La proximité immédiate de la nature, une politique environnementale avenante, facilitée par le label météorologique de la ville allemande la plus ensoleillée et relayée par l’industrie, ont doté Fribourg d’un des premiers éco quartier du monde. Fondé en partie grâce au soutien de la municipalité, Vauban s’articule autour d’anciennes casernes militaires où se trouvent des logements sociaux, étudiants et un centre municipal regroupant divers ser vices pour les habitants. Au-delà de ce centre névralgique, s’échelonnent sous formes de ramifications des petites rues bordées de maisonnettes urbaines bariolées construites en commun grâce au fonctionnement participatif des Baugruppen où chacun fait profiter à ses voisins de ses compétences propres. Ici, tout est pensé en fonction de l’être humain qui est placé au centre du projet urbanistique. Flâner dans ce quartier amène deux réflexions : en Allemagne les termes de démocratie participative, cohésion sociale ou développement durable ne sont pas que des concepts technocratiques un peu creux, et vivre la ville sereinement est aujourd’hui à notre portée.

En sautant dans la rame du tram, il est possible de rejoindre aisément la vieille ville qui nous plonge dans les méandres d’une cité médiévale sans que cela n’affecte son aspect plus contemporain – reflet des bombardements. Au contraire de nombreuses villes-musées, le centre historique est plein de vie et les « attrapes touristes  » ne sont pas la norme. La proximité immédiate des bâtiments historiques de l’université capte une population estudiantine, ce qui n’est pas sans effet sur cette impression d’ébullition et de fourmillement, loin des clichés de cartes postales. Pourtant, elles pourraient être nombreuses ces vues pittoresques, de la Kaufhaus au Rathaus historique, de la cathédrale à la forteresse, le tout en sillonnant les ruelles, en empruntant les portes monumentales de l’ancienne enceinte. L’endroit regorge d’endroits branchés, interlopes, surprenants, à commencer par l’institutionnel Atlantik Café, QG des fans de football comme d’étudiants ou d’amateurs de musique musclée. Installé dans une ancienne brasserie on constate que la bière occupe une place particulière en Allemagne : pas très loin de Fribourg, dans une vallée encaissée, est élaborée une des meilleures


pils au monde, la Rothaus. En ville, seule la brasserie Martin’s Bräu a gardé vivace cette tradition et propose une pils déclinée en dunkel. La ville possède de nombreuses infrastructures culturelles, mais pour être sûr de bien saisir l’ambiance et les décalages de ses nuits, mieux vaut se rendre dans les endroits propres à Fribourg. Prenez le Slow Club. Situé dans les faubourgs immédiats et installé dans un entrepôt délabré, coincé entre l’école d’art et un club de strip-tease, on peut passer de nombreuses fois devant l’entrée sans y prendre garde. Pourtant c’est ici que se renouvellent en grande partie les musiques actuelles. Les

plus aventureux pourront s’encanailler au Crash, squat autogéré, pourvoyeur d’histoires invraisemblables et véritable pierre angulaire d’une culture bien ancrée outreRhin et qui n’a pas de commune mesure sur le territoire français. Une manière comme une autre de s’acculturer et d’essayer de dénicher ce qui fonde le modèle allemand tant envié par nos décideurs – surtout en temps de crise. L’anglais a vibe, l’allemand Stimmung, le français n’a qu’ « ambiance » qui ne retranscrit qu’imparfaitement toute l’étendue de ces mots-concepts. Qu’importe, les avides pourront se jeter sur le White Rabbit, les cafés littéraires de la maison Colombi ou encore le Kommunales Kino pour s’y frotter concrètement.

Pour se remettre de ses émotions et allier corps et esprit, l’Eugen Keidel Bad, un des plus beaux complexes thermal de la région du Rhin, est installé sur le territoire de la ville. Situé un peu à l’écart, en lisière d’un bois, cet établissement participe indéniablement à la qualité de vie fribourgeoise. Ou comment la Freikörperkultur se perpétue sainement, sans préjugés ni fausse modestie. Le retour à la France peut à présent se dérouler en douceur, bercé par exemple par le roulement du TER qui permet depuis peu de rejoindre Mulhouse aisément. ❤

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ccam | scène nationale de vandœuvre rue de parme, 54500 vandœuvre-lès-nancy 03 83 56 15 00 � www.musiqueaction.com licences : 540-249/250/251 ― design graphique : studio punkat

Marco Godinho

MAR ��.��.���� ― LUN ��.��.���� ��� ÉDITION

CASINO LUXEMBOURG FORUM D’ART CONTEMPORAIN Exposition jusqu’au 28 avril 2013 FAUX MOUVEMENT CENTRE D’ART CONTEMPORAIN Exposition du 2 mars au 5 mai 2013 Hélène Breschand \ Archipel Nocturne \ Furt \ Zeitkratzer \ William Bennett \ Baise en ville \ Les patries imaginaires \ Jean-Michel Albertucci \ Ultim’Asonata \ Cie Vents d’Est \ Alexandre Ambroziak \ A qui avec Gabriel & Shin’ichi Isohata \ Brumassel \ Filiamotsa \ Collectif Inouï \ Wilfried Wendling & Denis Lavant \ Jean-Léon Pallandre \ Soixante Etages \ Olivier Benoit & Sophie Agnel \ Alice Meyer \ Ensemble XX1.n \ Michel Henritzi \ The Ex & Brass Unbound \ Johnny Lebigot \ Aaru \ Marco Marini & Aude Romary \ Mesa of the lost Women & Junko \ Thymolphthalein \ Collectif Hund \ Jean-François Pauvros \ Arnaud Bacher \ Michel Doneda & Tatsuya Nakatani \ Franck Dupont \ Yvain von Stebut \ …

41, rue Notre-Dame L – 2240 Luxembourg T (+352) 22 50 45 / F (+352) 22 95 95 info@casino-luxembourg.lu www.casino-luxembourg.lu Lundi, mercredi, vendredi : 11 – 19 h Jeudi : 11 – 20 h Samedi, dimanche et jours fériés : 11 – 18 h Fermé le mardi

Place Saint Louis 4, rue du Change F – 57041 Metz T / F +33 (0)3 87 37 38 29 fauxmvt@club-internet.fr www.faux-mouvement.com De mercredi à samedi : 14 – 19 h Dimanche : 15 – 18 h et sur rendez-vous, sauf jours fériés


musique contemporaine à l’Auditorium des Musées De nombreux concerts à découvrir en 2013 ! classiques de la modernité musicale, expérimentation sonore et création électroacoustique Samedi 25 mai 2013 à 19h Meredith Monk. Duo vocal avec Katie Geissinger Depuis les années 1960 la pratique de Meredith Monk est à la croisée du son, du mouvement, des images, de la lumière et de nouveaux modes de perception. Jeudi 30 mai 2013 à 20h Quatuor Diotima L’ensemble propose le quatuor de Jean Barraque écrit en 1949 mais redécouvert en 2011, Reigen seliger Geister de Helmut Lachenmann, et le dernier quatuor d’Alberto Posadas, figure emblématique de la création espagnole. Jeudi 13 juin à 20h Apokalyptica, vidéo-opératorio de Frédéric Kahn d’après Fernando Arrabal (en sa présence) Frédéric Kahn a élaboré une adaptation inédite d’Apokalyptica de Fernando Arrabal en intégrant les nouvelles technologies, les traitements électroniques et les morphologies sonores. Tarif : 10 � (réduit : 6,50 �)

Participez à la 6e édition du

Plus d’informations sur www.musees.strasbourg.eu

Festival Les Ustensibles en nous envoyant votre film d’animation ! (Film en image par image / 2D / 3D, durée maximum 5 minutes, tout public).

Le thème est libre tout comme l’inscription ! Le règlement et l’inscription sont ici :

www.ustensibles.fr

Auditorium des Musées Musée d’Art moderne et contemporain 1, place Hans-Jean-Arp, 67000 Strasbourg t. 03 88 23 31 31


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1 ~ PLAY & REPLAY Expositions (Dorothée Baumann, Christina De Middel (photo), Isabelle Le Minh, Michel François…), installations et projections au menu de la première édition de la nouvelle Biennale de la photographie qui aura lieu à Mulhouse du 15/6 au 15/9. 2 ~ CF. LÉGENDES Exposition des étudiants de l’École nationale supérieure d’art de Nancy, drivés par Pierre Vanni du 11/4 au 31/5 chez My Monkey à Nancy. mymonkey.fr 3 ~ ZINGARO Le théâtre équestre Zingaro présente Calacas, un spectacle inspiré de la tradition mexicaine de la Fête des morts au Parc expo de Mulhouse du 12 au 30/4. lafilature.org 4 ~ MATHIEU WERNERT Mathieu Wernert expose ses toiles à la librairie Kléber (salle Blanche) à Strasbourg jusqu’au 30/4. mathieuwernert.blogspot.com 5 ~ MUSIQUES MÉTISSES 17ème édition du festival porté par le Lézard à Colmar du 17 au 19/5 avec Las hermanas Caronni, Tika Tika, Sophia Charaï, Pad Brapad, Baptiste Trotignon & Minino Garay, Mohamed Abozekry & HeeJaz… lezard.org

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6 ~ THE MYSTIC BLACK BODY La photographe Maïmouna Guerresi qui partage sa vie entre l’Italie et le Sénégal expose à la galerie Stimultania à Strasbourg du 11/4 au 16/6. stimultania.org 7 ~ AU PIED DU MUR SANS PORTE Texte et mise scène de Lazare du 8 au 11/4 au CDN à Besançon. Rencontre avec l’équipe artistique à l’issu du spectacle le 10. cdn-besancon.fr 8 ~ WALLMOVIE N°2 Projection de Globe Oculaire de Laurent Berger et Silvi Simon sur toute la façade du Moloco du 17 au 23/4 pendant Impétus. burstscratch.org 9 ~ SOUS NOS YEUX Exposition proposée par le commissaire Abdellah Karroum à voir à la Kunsthalle Mulhouse jusqu’au 28/4 et à écouter sur radioapartment22.com 10 ~ LITTÉRATURE & JOURNALISME Festival Littérature & Journalisme à Metz du 11 au 14/4. En clôture, Emmanuelle Pireyre (Prix Médicis 2012), présentera sa performance LYNX accompagnée par le sublime Toog à la guitare. litteratureetjournalisme.com

11 ~ AFRO SPICY #2 La bibliothèque municipale invite, sur une proposition artistique de l'afro spicy crew, Florent Mazzoleni pour une conférence suivie d’un dj set dans un lieu tenu secret le 4/5 à Mulhouse. facebook : No Steak House 12 ~ HUMAN BEATBOX Zutique Productions et Octarine Productions mettent les boîtes à rythmes humaines à l’honneur du 6ème Human Beatbox festival du 4 au 7/4 à Dijon. humanbeatboxfestival.com. 13 ~ MONSIEUR SURLEAU ET LE CYCLOPE Confrontation entre des œuvres provenant des collections beauxarts des musées de Montbéliard et des pièces empruntées au Frac Franche-Comté. Au Musée du château des ducs de Wurtemberg à Montbé liard du 5/4 au 15/9. 14 ~ HABITUS La Galerie Barnoud à Quetigny (21) présente un ensemble d’œuvres d’artistes de générations et de nationalités différentes (Andres Serrano, Rachel Henriot, Jérôme Conscience…) réunies sur le thème du corps humain jusqu’au 11/5. galerie-barnoud.com 15 ~ PRISE DE CIRQ’ Cinquième édition du festival Prise de CirQ’ du 23 au 28/4 à Dijon. cirqonflex.fr

16 ~ DOMINIQUE A Chanteur sublime (Vers les lueurs dernier album en date), auteur d’un premier récit autobiographique (Y revenir) et héros d’une bd (J’aurai ta peau Dominique A), Dominique A sera en concert à la Vapeur à Dijon le 22/5 (photo : Vincent Arbelet). lavapeur.com 17 ~ UNTERLINDEN La peinture en mouvement, les œuvres du musée Unterlinden sous le regard de Robert Cahen. Installation d’un pionnier de l'art vidéo à découvrir au musée d’Unterlinden à Colmar jusqu’au 31/12. musee-unterlinden.com 18 ~ ET SI ON PARLAIT D’AUTRE CHOSE Karin Aeschlimann et Tashi Brauen, deux jeunes artistes suisses à la FABRIKculture à Hégenheim (68) jusqu’au 21/4. fabrikculture.net 19 ~ AU PLUS PRÈS Le 19 à Montbéliard présente le travail de Sylvie Fajfrowska et Philippe Gronon du 18/5 au 25/8. le19crac.com 20 ~ DUPLICATA Cécile Meynier expose ses recherches à la MJC Palente jusqu’au 7/4 et un ensemble de pièces à Toshiba House à Besançon jusqu’au 14/4. toshibahouse.com


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21 ~ CONCEPT’ART #9 Manson's Child (photo), domino_e, Natsat, Botany talk Home, De Tekoptehuren, Wffm et Faidherbe en concert à la Chapelle Saint-Jean à Mulhouse les 18, 24 et 25/5. woodenhome.fr

26 ~ CORPS ÉTRANGER La photographe québécoise Isabelle Hayeur est invitée à Strasbourg dans le cadre d’une recherche photographique sur la silhouette urbaine. Expo à la Chambre du 3/5 au 23/6. isabelle-hayeur.com la-chambre.org

22 ~ DRUMMING LIVE Une des chorégraphies les plus fascinantes d’Anne Teresa De Keersmaeker sur une pièce du compositeur minimaliste américain Steve Reich. Le 3/5 à l’Opéra de Dijon. opera-dijon.fr

27 ~ LE PRINTEMPS DU TANGO La compagnie Estro et Casa Tour organisent un festival totalement dédié à la culture Tango du 30/5 au 2/6 à Mulhouse. leprintempsdutango-mulhouse.fr

23 ~ GRIMOIRE DU FUTUR Exposition de Suzanne Treister à l’Espace multimédia gantner à Bourogne (90) jusqu’au 31/8 (voir Novo n°23). suzannetreister.net

28 ~ BUREAU DU DESSIN le Bureau du dessin expose une centaine de dessins d’étudiants des écoles supérieures d’art de Metz, Nancy, Epinal, Strasbourg et Mulhouse. Du 28/3 au 14/4 à L’ESAL à Metz. esalorraine.fr

24 ~ CIRQUE PLUME Avec leur dernière création Tempus fugit, les membres du Cirque Plume - Bernard Kudlak en tête - prennent le temps de regarder un peu dans le rétroviseur après trois dernières décennies de fête et de partage. À Besançon du 18/5 au 13/6. cirqueplume.com 25 ~ LE CRI DES OUBLIÉS La scène punk locale et parisienne en concert le 6/4 au Molodoï à Strasbourg avec Screaming Postmen, Crashed et Personne.

29 ~ RETOUR DE FLAMME Ciné-concert proposé par Serge Bromberg, maître de cérémonie et pianiste, avec entre autres le Voyage dans la lune en version restaurée et en couleurs les 2 et 3/5 à Besançon. scenenationaledebesancon.fr 30 ~ FESTIVAL EUROPE Le temps d’un festival partagé entre MA Scène nationale du Pays de Montbéliard et le Granit à Belfort, l’aire urbaine devient une Babel multiculturelle du 2 au 12/4. mascenenationale.com + legranit.org

31 ~ FACES Passé à la couleur, William Ropp confronte «l'hyperréalisme de la photographie aux ombres sculpturales de la peinture». Expo jusqu’au 4/5 au CCAM à Vandœuvre. centremalraux.com 32 ~ A JOURNEY Pour son exposition à la galerie TH13 à Berne, Patrick Messina a déambulé dans la ville pour y saisir des fragments qui côtoient des photographies réalisées à Tokyo, New York, Chicago... Du 5/4 au 1/6. 33 ~ ART BASEL 44 Bâle capitale mondiale de l’art du 13 au 16/6. artbasel.com 34 ~ LISTE Novo sera présent à la jeune foire d’art contemporain qui se tient à Bâle pendant art basel du 11 au 16/6. liste.ch 35 ~ YOU I LANDSCAPE Le thème de la troisième triennale à laquelle participent une trentaine d’artistes est le paysage considéré sous ses aspects naturels et urbains. Au Luxembourg jusqu’au 28/4. rotondes.lu 36 ~ CES ANNÉES-LÀ 1960-1969, une décennie de changements. Expo jusqu’au 25/8 au musée de Plein air des Maisons comtoises à Nancray.

37 ~ MAURIZIO CATTELAN Après la rétrospective que lui avait consacré le Solomon R. Guggenheim Museum de New York, Maurizio Cattelan avait annoncé son retrait de la scène artistique. D’où l’impatience avec laquelle on attend son projet à la Fondation Beyeler, présenté entre le 8/6 et le 6/10. fondationbeyeler.ch 38 ~ MAX ERNST La Fondation Beyeler consacre une grande rétrospective à Max Ernst avec plus de 170 peintures, collages, dessins, sculptures et livres illustrés. L’occasion de passer en revue les différentes périodes et découvertes d’un des artistes les plus éclectiques de l’art moderne. Du 26/5 au 8/9. fondationbeyeler.ch 39 ~ FERDINAND HODLER La Fondation Beyeler consacre une vaste exposition à l’œuvre tardive de Hodler, l’un des plus grands représentants de la transition entre le XIXe siècle et l’époque moderne. Jusqu’au 26/5. fondationbeyeler.ch 40 ~ BEAT GENERATION Thurston Moore, Andy Moor et Anne James Chaton à la Rodia le 29/5 en collaboration avec le Centre d’Art Mobile qui met en relation les émergences artistiques de New York et de la Franche-Comté. larodia.com + centre-dart-mobile.eu

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par Mickaël Roy

par Emmanuel Abela

INTERFACE, exposition de Simone Rueß (Dijon) jusqu’au 18 mai ; exposition Horsd’oeuvres collection (Lyon) jusqu’au 27 avril www.interface-art.com

BEACH FOSSILS, concert dans le cadre du festival Sabotage le 28 mai, à la Vapeur, à Dijon www.lavapeur.com + www.sabotage-dijon.com

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Pour mémoire(s)

Sueurs froides

L’association Interface à Dijon poursuit une activité riche en actualités où la nécessité d’avancer côtoie le souci de se situer. Dans l’espace et dans le temps.

Beach Fossils s’annonce comme la nouvelle révélation de Brooklyn. Ne manquons pas le train en route ! Prochaine station : La Vapeur, dans le cadre du festival Sabotage.

Impossible de passer ce printemps à côté d’Interface ! Cet « appartement-galerie », vitrine de l’association éponyme lancée en 1995 à l’initiative de Frédéric Buisson et Olivier Néry et animée au quotidien par Nadège Marreau, participe utilement de la promotion de la création artistique actuelle dans la capitale bourguignonne entre expositions et éditions. Ces jours-ci, la programmation de la galerie fait montre de trois temps forts qui, chacun à leur manière, évoquent des histoires comme autant de retours sur mémoire. Petit programme. 1/ La jeune artiste allemande Simone Rueß, qui vit entre Paris, Stuttgart et Varsovie, est invitée à investir parallèlement l’appartement du 12 rue du chancelier de l’hospital et les espaces de la Maison Rhénanie-Palatinat sur la problématique même de l’espace domestique ou urbain et la façon dont nous l’habitons. Dessins, installations, vidéos et photographies se partagent la lecture d’une expérimentation de l’espace de vie, privé ou public, à travers le corps, ce vecteur d’une épaisseur relationnelle avec notre écoumène. 2/ Dans le même temps, Interface se déplace jusqu’à Lyon pour présenter à L’attrape-couleurs l’exposition Horsd’oeuvres collection, à consommer sans modération composée des 34 éditions originales d’artistes proposées en double page centrale de la revue Hors-d’œuvre qui depuis 1997 rassemble textes critiques et propositions plastiques, et dont le prochain numéro paraîtra en juin prochain : qu’on se le dise ! 3/ Enfin, ce premier semestre d’activités de l’année 2013 pour Interface est marqué par l’édition du catalogue retraçant en images les 36 expositions organisées ces cinq dernières années. D

Visuel : Simone Rueß

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Décidément, la scène de Brooklyn ne cesse de nous livrer ses plus beaux fleurons. On connaissait MGMT, Yeasayer, Chairlift et bien d’autres, mais dans l’ombre de ces ténors évolue depuis 2009 un artiste bien discret sous le nom de Beach Fossils, Dustin Payseur. Il a enregistré seul le premier album éponyme, jouant de tous les instruments sur le disque, mais a rapidement ressenti le besoin de s’entourer. Avec une formation à géométrie variable qui a compté pas moins de 12 batteurs et 3 guitaristes, il a multiplié depuis les tournées et les publications, et surtout enregistré le magistral Clash the Truth. À l’écoute, le saut temporel nous semble presque incroyable : alors que bon nombre de groupes s’évertuent à singer les pionniers des années 80, Beach Fossils arrive avec un propos pur qui sonne comme les petits groupes de la factory – on pense notamment à The Durutti Column ou The Wake –, et toutes ces petites choses post-punk qui semblaient insignifiantes mais qui ont pourtant marqué une génération musicale. Tout cela est fait avec un naturel déconcertant, de manière froide et anguleuse, avec cependant une précision mélodique qui rend l’ensemble tellement attachant – à signaler la présence de la sublime Kazu Makino sur In Vertigo. Il reste naturellement l’épreuve de la scène dans le cadre de performances qui peuvent asseoir la légende naissante. D


par Adeline Pasteur photo : Sylvain Thomas

par Adeline Pasteur photo : e-photos.ch

GREENDAYS, scènes et paysages du Pays de Montbéliard, festival du 24 mai au 1er juin, à Montbéliard et alentours 1213.mascenenationale.com

RENCONTRES ET RACINES, les 21, 22 et 23 juin à Audincourt ; Aloan en concert le 16 mai à La Rodia, à Besançon et le 17 au Moulin de Brainans rencontres-et-racines.audincourt.com + www.aloan.ch

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Nature créative

Ouragan helvète

MA Scène nationale, catalyseur culturel du Pays de Montbéliard, frappe fort pour sa fin de saison. Elle propose un événement inédit, original, insufflé par les particularités de son territoire, ouvert aux deux tiers sur la nature.

Le groupe Aloan s’invite dans la programmation du très éclectique festival Rencontres et Racines, en juin à Audincourt. Loin d’être un phénomène courant d’air, Aloan s’impose depuis dix ans dans les charts, de l’autre côté de la frontière. Focus.

Les organisateurs ont eu envie de faire découvrir les paysages d’une façon un peu décalée, en y invitant des interventions ou surprises culturelles. Pendant dix jours, les communes de l’agglomération vont jouer le jeu, préparant même pour certaines l’événement depuis plusieurs mois déjà. Par exemple, les habitants ont été mis à contribution pour faire connaître leurs « petits coins », leurs lieux de promenade insolites, que les artistes investissent pour des safaris photo, des parcours de réalité augmentée ou d’acrobatie nocturne en forêt. La nature est, dans ce festival, source d’émerveillement, de découverte et, bien sûr, de respect. On y plonge avec un œil nouveau pour mieux l’apprécier. À l’ouverture de ces bien nommés Greendays, des chefs étoilés sont conviés à un exercice de créativité culinaire, pour un grand banquet « outdoor », sur fond de fanfare. S’en suivront des ateliers de cuisine, mais aussi de « récup’ », ou comment détourner des objets du quotidien pour en faire… des instruments de musique ! Les matins se consacreront à une « salutation au soleil » et les soirées laisseront place à des expositions ou manifestations, comme un MacBeth joué au cœur du bois des quatre cantons. Last but not least, Peter Von Poehl clôturera en beauté ce festival, avec un concert gratuit à La Damassine. D

La scène et les médias romans et alémaniques n’ignorent plus rien de Aloan, formation électro-rock qui s’est improvisée au fil des années pour devenir un socle solide d’expérimentations musicales. Collectif d’artistes, au départ, le groupe s’est structuré autour d’Alain Frey (batteur/ compositeur), MC Granite et Lyn M, qui impose sa signature vocale : « Les gens qui nous apprécient comparent toujours avec leurs références préférées, confie-t-elle, ce qui signifie que j’aurais une voix à mi-chemin entre Catherine Ringer, Nina Hagen, Joan Baez et Lauryn Hill. Le mélange est un peu effrayant ! » Rien d’effrayant pourtant dans cette voix chaude et enveloppante, qui habille des titres savoureux et énergiques, sans cesse renouvelés au fil des albums. Si le dernier, No Fear, no Bravery, sorti en août dernier, s’improvise « western electro-acoustique », le précédent, Pretty Freaks, faisait plutôt sonner un rock sixties. Après dix ans, cinq opus et une belle reconnaissance dans leur pays, les Aloan ont envie de pousser les frontières : « Même si nous avons eu la chance de faire des scènes magnifiques en France, en Belgique ou à Taïwan par exemple, le temps est venu d’explorer encore de nouvelles pistes ! » Prochaines étapes locales avant cette échappée belle : Rencontres & Racines, mais aussi la Rodia à Besançon (le 16 mai) et le Moulin de Brainans (17 mai). D

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par Caroline Châtelet

par Adeline Pasteur

FESTIVAL DE CAVES, festival, 22 spectacles et lectures dans 32 communes, du 13 mai au 22 juin, 09 54 51 78 90 www.compagniemalanoche.fr

6 e Semaine des Emergences, festival du 4 au 7 juin 2013 à Besançon www.besancon.fr

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Les caves se rebiffent

Talent(s) à revendre

Proposant spectacles et lectures dans des caves de Nantes à Mulhouse et d’Arbois à Courchaton (miaou), le festival de Caves poursuit son évolution raisonnée.

Besançon ouvrira sa sixième Semaine des Emergences en juin prochain. De surprises en découvertes insolites, les spectateurs pourront à nouveau se laisser séduire par les jeunes talents des arts vivants régionaux.

Étonnante par les lieux qu’elle investit, la manifestation confirme pour sa huitième édition sa forme éclatée. « Éclatée », oui, car depuis sa création à Besançon par le metteur en scène Guillaume Dujardin et sa compagnie Mala Noche, le festival des Caves essaime sur l’axe Rhin-Rhône (et au-delà), sans qu’une centralisation ne préside à son déroulement. Ainsi, les différents points névralgiques correspondent aux villes d’implantation des structures (compagnies, associations, théâtres, ou encore scène nationale) porteuses du festival aux côtés de Mala Noche. Outre la progression via l’installation dans de nouvelles villes, Guillaume Dujardin voit surtout deux développements majeurs à cette édition : « une concentration spécifique sur les créations du festival et la mise en place de temps forts. » Tandis que des séries de représentations sont prévues pour les cinq spectacles créés dans chacune des « villesmères » à Besançon, Lyon, Strasbourg, des « nuits » sont initiées à Saint-Claude, Besançon et Bavans. L’occasion d’impulser au fil des six semaines des moments fédérateurs. Et après une édition 2012 marquée par certaines propositions violentes, Guillaume Dujardin confie que, sans que cela ne soit volontaire, plusieurs spectacles abordent cette année la problématique de « la fabrication de l’art. Trois des cinq créations et plusieurs autres spectacles accueillis travaillent cette question. Un hasard sûrement significatif dans les temps actuels... » D

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Des réjouissances printanières sont au programme pour les Bisontins, avec une nouvelle Semaine des « Emergences », source intarissable d’étonnement. Grâce à un dispositif spécifique, de jeunes talents se voient offrir, le temps d’un festival, l’accès aux grandes scènes de la ville et une visibilité décuplée. Danseurs, comédiens ou musiciens régionaux sont choisis pour leur singularité et la richesse de leur univers. Cette édition 2013 verra en premier lieu l’émergence de la compagnie Vivre dans le feu qui proposera, au petit théâtre de la Bouloie, le premier tableau de son spectacle L’Ailleurs, peut-être ou les tribulations oniriques d’une jeune voyageuse. Côté théâtre, toujours, la compagnie Toucanlouche invitera le public du Centre dramatique national à une « petite conférence théâtrale », avec Na ! Qu’est-ce qu’une femme ? : quatre narratrices expérimentent leurs théories, à la croisée du tragique, de l’universel et du burlesque. Changement de décor à la Rodia avec Pira.Ts, entre hip hop et chanson populaire. Les flibustiers du genre mélangent beatbox, rap et flûtes traversières, pour un mix qui tire à boulets rouges sur les idées reçues. La découverte s’achève avec 2#DAMON, au théâtre de l’Espace, qui met en scène un danseur et son clone, dans un contexte plastique proche des mangas ou des jeux vidéo. Une conclusion aussi insolite que ce festival, qui se prolonge chaque soir dès 22h avec des concerts gratuits dans les bars de la ville. D


par Claire Tourdot photo : Yves Tenret

par Yassine Khelfa M’Sabah

FOIRE DU LIVRE DE SAINT-LOUIS, les 3, 4 et 5 mai sur la place de l’Hôtel de Ville de Saint-Louis. www.foirelivre.com

CHÉRIFA KERSIT, concert le 16 mai à L’Espace Django Reinhardt.

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Book lover

La voix du peuple

Rendez-vous incontournable des amoureux de la lecture et des beaux ouvrages, la Foire du Livre de Saint-Louis souffle sa trentième bougie. Sans une ride au front, elle continue de servir la culture par-delà les frontières.

Chérifa s’est imposée comme une grande figure de l’art Amazigh dès la sortie de son premier album éponyme en 2002. Depuis, elle évoque l’amour versatile, les souffrances et les joies de la vie quotidienne des berbères du Maroc.

Depuis ses premiers jours, la Foire du Livre de Saint-Louis a à cœur d’accueillir la crème des auteurs et des acteurs de la littérature contemporaine et internationale. On se souvient du passage de Simone Veil, Jean d’Ormesson, Amin Maalouf ou encore Robert Sabatier, pour n’en citer qu’une poignée. En cette trentième édition, l’Académie Goncourt au complet fait le déplacement et Paule Constant (romancière et lauréate du prix Goncourt en 1998 pour son roman Confidence pour confidence) s’assied dans le fauteuil de présidente. Plus de 250 écrivains sont attendus sur trois jours avec à l’issu de l’événement la remise du prix du printemps du roman, le prix des romancières et celui de la jeunesse de la BD. Côté bouquins, la Dernière Goutte, maison d’édition strasbourgeoise fervente défenseuse d'un verbe acide et baroque, présente ses deux nouveau-nés : la Peau Dure de Fernanda García Lao et la Fosse aux Ours d’Estéban Bedoya. Tout à côté, profitez-en pour vous arrêter sur le stand des éditions Anacharsis, Isolato et Médiapop (dont le "roman" d’Yves Tenret Funky Boy paru en 2012 est nominé pour le prix du printemps du roman !). La Foire du Livre continue en dehors du chapiteau : de nombreux débats, lectures, expositions, spectacles sont organisés. Autant de moments de rencontres, d’échanges et de découvertes au service de l’amour de la littérature. D

Chérifa fait partie de ces femmes que l’on appelle Cheikhats (personnes reconnues dans l’exercice de la musique). Originaires du Moyen-Atlas, elles respirent la liberté et prolongent une tradition poétique ancestrale réadaptée aux besoins du temps. Cette poésie, Chérifa Kersit la maîtrise bien et s’inspire de sa terre natale, Khénifra, petite ville à la couleur ocre voisine des hautes montagnes de la région de Meknès. Dans l’écho de ces montagnes, elle poussait sa voix puissante afin de rompre avec la solitude et les tâches souvent fastidieuses de sa vie de paysanne. Sa voix stridente, émotive, nuancée, l’a fait connaître très rapidement au sein de son village avant même sa rencontre avec l’artiste vedette de l’époque, Mohamed Rouicha. Les Cheikhats content la vie de ces mêmes femmes qui montaient les marches de l’édition 2011 du Festival de Cannes pour le film La Source Des Femmes de Mila Mihaileanu. Reconnaissables par leur costume traditionnel, leur verve imagée, elles veillent à livrer leur vision du monde. Chérifa use de belles métaphores afin de délivrer une philosophie de vie qu’elle ne prononce bien souvent qu’à demi-mots. Qu’elle hurle la réjouissance ou la souffrance, on ressent le vent de sable se soulever à chaque nouvelle parole, les corps sont épris de sentiments mélangés. Son style teinté aux couleurs du « Berbere Blues », ses réflexions spirituelles qu’elle partage avec un intime sens du pathos nous transcendent, nous transportent, loin, chez elle, dans sa contrée intérieure. D

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par Emmanuel Abela

par Justine Goepfert

MEREDITH MONK ET KATIE GEISSINGER, concert le 25 mai à l’Auditorium du MAMCS, à Strasbourg www.musees.strasbourg.eu

LES ATELIERS OUVERTS, les week-ends du 18-19 et 25-26 mai dans toute l’Alsace www.ateliersouverts.net

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Les chants du volcan

La ruée vers l’art

L’événement est de taille : après un passage par le festival Musique Action, à Vandœuvre-lès-Nancy l’an passé, Meredith Monk revient en duo avec Katie Geissinger dans l’Est, à Strasbourg. L’occasion de (re)découvrir une artiste vocale totale.

Tout le monde connait l’adage : au mois de mai, fais ce qu’il te plait ! Et à cette période, ce qui plait aux Alsaciens depuis maintenant 14 ans, ce sont les Ateliers Ouverts ! Cette année, soyez prêts pour une nouvelle ruée !

Certains s’en souviennent, Meredith Monk s’était produite à Strasbourg en 1990 à l’occasion d’un magnifique Book of Days. Ceux qui avaient eu la chance d’y assister sont sortis émerveillés par la grâce de cette femme qui compte parmi les voix les plus marquantes dans le domaine de la musique contemporaine. Interprète de son propre répertoire qui alterne pièces courtes ou plus longues, folklore primitif et compositions minimales au piano ou a cappella, cette artiste manifeste une présence scénique saisissante avec une démarche qui lie la voix au corps. Douce, susurrante ou stridente, grave ou facétieuse – l’humour n’est pas totalement absent de sa manière de faire –, sa voix s’impose de manière physique et son corps rayonne. Aujourd’hui, en solo, en duo ou en formation, cette artiste qui a été à bonne école et a étudié aussi bien la musique que la chorégraphie – elle a été élève de Merce Cunningham, proche de Trisha Brown et de Twyla Tharp –, s’inscrit dans une veine typiquement new yorkaise : son approche du chant vise à la fusion totale des modes d’expression artistique sans occulter la dimension plastique, avec une conviction pionnière qui s’exprime de manière incroyablement intègre. Une performance de Meredith Monk se vit comme une expérience ultime qui laisse des traces durables en chacun de ceux qui partagent l’instant. D

Cette année encore en Alsace, le mois de mai est placé sous le signe de l’art urbain, imprévisible et sauvage. Pour la 14e année consécutive, les Ateliers Ouverts se font une joie de rayonner à travers la région avec pas moins de 150 ateliers de découverte présentant 300 plasticiens, peintres, photographes, illustrateurs, performeurs et autres artistes en tout genre. Organisés par l’association Accélérateur de Particules, ces ateliers sont une vraie partie de cache-cache en extérieur, qui permet à l’art de se révéler dans des environnements libres et insolites. Que ce soit au détour d’une friche industrielle, dans le hall d’une gare ou au fin fond d’un bâtiment désaffecté, les ateliers se succèdent et présentent une multitude d’univers artistiques. Gardiens de leurs œuvres, les artistes présents se prêtent volontiers au jeu et révèlent avec plaisir leurs techniques et inspirations aux visiteurs curieux. Une façon originale de créer le dialogue entre artistes et amateurs, et de susciter un regard nouveau sur l’art régional. Au programme notamment, une sélection de cinq parcours originaux, à découvrir en douze ateliers de sélections « coup de cœur » et un programme détaillé permettant une sélection judicieuse, disponible sur internet le 15 avril et en version papier dès le 22 avril dans les offices de tourisme et ateliers d’artistes. On n’attend plus que vous. D

Atelier du collectif Jack Price / Ateliers de la Ville de Mulhouse

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par Cécile Becker

par Stéphanie Linsingh photo : Rifail Ajdarpasic

THE SOULS, A TWICE-TOLD TALE, cycle Doppelgänger, exposition jusqu’au 19 mai au CEAAC à Strasbourg www.ceaac.org

iolanta, opéra le 30 avril et les 2, 5, 7 et 9 mai 2013 à l’Opéra national de Lorraine, à Nancy www.opera-national-lorraine.fr

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Ensemble seul

(Né)cécité

Deuxième volet du cycle Doppelgänger, l’exposition The Souls met en lumière la notion du vivre en commun doublé d’un focus sur la période post-coloniale. Immersion dans un monde rempli de paradoxes d’où émane la beauté.

Tchaïkovski, uniquement auteur d’œuvres instrumentales ? Détrompez-vous. On lui doit tout de même dix opéras, dont Iolanda, son petit dernier. Une création atypique, vu le répertoire du compositeur, à (re)découvrir à l’Opéra national de Lorraine.

Avec ce titre emprunté au sociologue W.E.B Du Bois qui analysait les effets pervers de la ségrégation sociale, l’exposition du CEAAC choisit clairement d’évoquer les paradoxes de la société allant de la représentation au langage en passant par la distance, mais aussi, évidemment d’aborder le post-colonialisme. À l’entrée, trônent encore les restes de la performance organisée par Lisa Holzer et David Jourdan lors du vernissage : une table, un four, des bouteilles vides. Des étudiants ont rejoué The Drunken Bakers, personnages du magazine britannique Viz en tentant de cuisiner des bretzels sous l’emprise de l’alcool. Sur les murs, des recettes, copiées, légèrement modifiées mettent en question la place du langage et du mot. Plus loin, Children’s Crusade, le beau film de Markus Schinwald rejoue à la fois le conte Le Joueur de Flûte de Hamelin et la croisade des enfants de 1212 pour aborder l’universalité de la tyrannie, une problématique intemporelle. Régulièrement, l’on croise les peintures à l’huile de l’artiste Lynette Yiadom-Boakye prenant la représentation des Européens dans la peinture à contre-pied en peignant des ethnies peu représentées. Des toiles fortes et émouvantes. Denis Prisset, lui, utilise une banque de photographies pour transposer deux clichés en forme de lieux communs. Et si cela donnait naissance à une nouvelle forme d’image ? Jouer sur les codes d’une société constamment traversée par des paradoxes, pour mieux la comprendre. Une exposition qui parle de nous, avec les autres. D

Peut-on avoir envie d’une chose dont on ignore l’existence ? Pourquoi la vue nous manquerait-elle si nous pensons qu’il n’existe que quatre sens ? Qu’est-ce qui nous pousserait à voir... si ce n’est l’amour. C’est l’histoire de Iolanta. Née aveugle et surprotégée par son roi de père ; la réalité étouffée et réinventée, où les yeux ne servent qu’à pleurer. Au sein du royaume, nul n’a le droit de mentionner la lumière, les couleurs ou la vision. Mais Iolanta ressent un vide inexplicable, exprimé au début de l’acte unique dans un arioso émouvant. Le roi René, espérant remédier à l’infirmité de sa fille fait appel à un guérisseur maure, IbnHakia. Et celui-ci d’annoncer au souverain, en un arioso d’inspiration orientale, que pour recouvrer la vue, Iolanta doit prendre conscience de son handicap et désirer guérir. Le roi écarte cette suggestion : révéler sa cécité à Iolanta pourrait l’anéantir. Pourtant, lorsque l’amour naîtra entre elle et un certain comte Vaudémont, sur un thème délicat en sol majeur, cette certitude sera ébranlée… Mais qu’est-ce qui pourrait motiver la jeune fille à voir ? Et que deviendrait son monde ? Tchaïkovsky a composé cet opéra aux allures de conte simultanément avec le ballet Casse-noisette. Comme toute fable, Iolanta possède plusieurs niveaux de lecture, une morale universelle, un symbolisme psychanalytique, le reflet d’une réalité. D

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par Emmanuel Abela photo : Hadrien Denoyelle

par Cécile Becker photo : Polaroid Corp

WAX TAILOR, concert le 10 avril au Moloco, à Audincourt

K-X-P, concert le 12 avril aux Trinitaires à Metz et le 13 avril, au Troc’afé à Strasbourg. www.lestrinitaires.com

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Cinematic orchestre-man

Parano Disco

Wax Tailor s’est imposé comme l’un des producteurs les plus en vue, autant en France qu’à l’étranger. Il vient défendre sur scène un projet qui lui tient à cœur : le récit de l’album-concept Dusty Rainbow from the Dark.

Le meilleur de la musique finlandaise tient en deux noms : Annie et K-X-P. Coïncidence ? Ils sont intimement liés puisque Timo Kaukolampo, le chanteur-gourou de K-X-P n’est autre que le producteur et amoureux de la belle blonde. Traversée mystique entre la pop et le rock progressif.

Wax Tailor fait partie de ces artistes qui savent formuler à la perfection ce qui fait l’essence même de leur création. Il sait également quand c’est le bon moment de finaliser des projets même plus anciens, comme c’est le cas avec Dusty Rainbow from the Dark. « Ça doit bien faire quinze ans que j’ai ce projet en tête ; je m’y étais déjà attaqué à l’époque de l’album Hope & Sorrow, mais j’ai senti que je n‘étais pas prêt. » Et pourtant, la dimension cinématique d’une musique en mouvement, avec moult effets sonores, est présente depuis toujours dans son travail. Il a sans doute fallu plus de temps, les choses se sont réenclenchées récemment, cette fois-ci comme une évidence. « Tout était là, de même pour le thème général qui s’attache au pouvoir d’évocation de la musique comme moteur à l’imaginaire au quotidien. » Fort de cette idée-là, il prend le parti de composer les musiques tout d’abord, renouant avec la pratique originelle du sample. Avec les ébauches sous le bras, il construit le récit à New York, avec la contribution de l’artiste Sarah Genn. Il en résulte un album-concept comme on en connaît peu. Lui, il nous invoque bien volontiers La Ballade de Melody Nelson comme l’un des modèles possibles, à cette nuance près que le narrateur n’est autre que Serge Gainsbourg lui-même. « Oui, c’est encore autre chose, mais même si je n’ai pas la prétention de me mettre au niveau de Gainsbourg, je trouve qu’il y a en commun le fait que les paroles ne sont pas absolument essentielles ; l’histoire n’est possible que grâce à la présence de la musique. C’est simple, dans les deux cas, on plonge ou pas ! » D

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Quand les percussions d’une batterie, mécaniques, transpercent les corps et viennent se mélanger avec les battements du cœur, c’est que quelque chose de l’ordre du rituel se passe. La musique de K-X-P vient piocher ses inspirations dans l’état de transe que peuvent provoquer certaines expériences initiatiques : de la méditation mêlée à des danses frénétiques. Un son garage 60’s empreint de minimalisme, sombre et disons-le, sexuel. Une musique menaçante qui finit par aboutir, comme quand l’on sort d’un tunnel, sur une lumière aveuglante, avec un sentiment de liberté extrême. K-X-P est un électron libre de la musique, biberonné à l’horrifique mais constamment traversé par des instants de grâce. Avec la musique, l’on peut tout faire, pourvu que les sentiments y soient. Timo Kaukolampo n’est d’ailleurs ni un adepte de la répétition, ni un grand musicien : il fait tout à l’oreille. Alors que leur premier opus transpirait la pop à la Cut Copy, leur deuxième invite le punk, la noise et le drone à côtoyer la voix survoltée de Kaukolampo, révérend fou. Un séquenceur, des boucles, des postillons, de la transpiration, une touche de contemplation et beaucoup, beaucoup d’yeux fermés et de gestes langoureux. Une grand-messe, définitivement dingue. D


par Claire Tourdot

par Benjamin Bottemer

ET LA NUIT SERA CALME, pièce librement adaptée des Brigands de Schiller, du 22 au 25 mai au Nest de Thionville. www.nest-theatre.com

PASSAGES, festival du 4 au 18 mai à Metz www.festival-passages.fr

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Tempête et passion

Univers d’itinérances

La compagnie strasbourgeoise les Irréguliers adapte librement Les Brigands de Schiller et reformule la question d’une jeunesse révoltée et de son soulèvement pour la liberté dans sa première création Et la nuit sera calme.

Ode aux performances des comédiens/musiciens de l’Est du monde, le festival Passages à Metz propose de découvrir, sous ses chapiteaux, des artistes que l’on croise peu sur nos terres, et distille une atmosphère unique, chaleureuse et conviviale.

Oser défendre ses idéaux. Rompre avec l’ordre imposé. Refuser de suivre le mouvement dicté par une société en proie à l’inertie. Se soulever contre des conventions sociales et morales. Autant de revendications, de cris scandés par le jeune Schiller dans sa pièce les Brigands et dans lesquelles se retrouvent les membres des Irréguliers. Créée en 2010 par d’anciens élèves de l’Ecole Nationale d’Art Dramatique du Théâtre National de Strasbourg, la compagnie suit les contestataires traces du dramaturge allemand dans sa première création Et la nuit sera calme. Plus qu’une adaptation, c’est une passerelle qui se construit entre deux générations séparées d’un siècle et pourtant si semblables. Ce dialogue entre héritages artistiques et idéologiques poursuit un questionnement sur la condition humaine, amorcé par la pensée romantique du « Sturm und Drang » germanique. À la manière d’un palimpseste, Et la nuit sera calme réécrit l’histoire de Karl, fils aimé et injustement rejeté par son père, sous l’influence de Franz, fils cadet envieux. Au sein d’une sombre forêt lourde de symboles, Karl deviendra, presque malgré lui, chef de fil d’un groupe de rebelles. Composé d’hommes aux desseins et intérêts multiples, le rêve d’insubordination s’éloigne peu à peu des enjeux premiers. La soif de liberté, de justice et d’espoir laisse alors place à la question de la mutation de soi confronté aux autres et à la frontière de l’identité. Renverser le monde pour le rétablir, mais à quel prix ? D

Le festival de théâtre Passages a plié yourtes et chapiteaux installés à Nancy pour se déployer en 2011 sur l’immaculée place de la République de Metz. Pour cette seconde édition messine, leur campement se veut plus ouvert que jamais, aux artistes comme au public, offrant spectacles et moments de découverte et de convivialité dont l’identité, comme le veut sa tradition, penche fortement à l’Est. Une quinzaine de pièces vous seront proposées par des troupes slaves, scandinaves, russes, indiennes, israéliennes, allemandes... Elles ont tous en commun le goût d’un théâtre enlevé, détonant (sans mauvais jeu de mots concernant l’explosif circassien David Dimitri), audacieux, familial. Un esprit que l’on retrouve jusque dans la composition des troupes invitées, comme la grande fratrie du Théâtre Surabhi aux fresques et aux costumes éclatants accompagnés par l’harmonium et les tablas. La spécificité de Passages étant aussi que tout ou presque s’y fait en musique que ce soit les pièces jouées sous chapiteaux ou dans des lieux comme l’Espace Bernard-Marie Koltès ou l’Opéra théâtre. On retrouvera même la photo avec l’exposition de quidams en transit de l’ukrainien Igor Gaïdaï. Le Magic Mirror, à mi-chemin entre la salle de bal itinérante et les coulisses, sera le point de rendez-vous de ces deux semaines de Passages avec son bar, son restaurant, sa librairie, ses débats et concerts gratuits. D

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par Sylvia Dubost photo : Mario Del Curto

par Betty Biedermann

Pour le meilleur et pour le pire, du 7 au 10 avril devant le Kulturbüro à Offenburg (bus gratuits depuis Le Maillon à Strasbourg) – www.maillon.eu Du 16 au 18 avril au Carreau à Forbach www.carreau-forbach.com

L’ENFANCE DE L’ART, exposition jusqu’au 2 juin au Musée de la Faïence www.sarreguemines-museum.com

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Les ailes du désir La jolie Finlandaise Kati Pikkarainen et le gars du Sud Victor Cathala, AKA le cirque Aïtal, reviennent avec un spectacle de voltige qui conte les joies et les peines de la vie de circassien. Leur précédente création, La Piste-là, avait cartonné. Plus de 360 représentations à travers le monde pour un spectacle-manifeste qui défendait une vision du cirque : un art dans lequel on s’engage corps et âme, et dont ils explosent les codes avec humour et finesse. Dans Pour le meilleur et pour le pire, les deux fondateurs du cirque Aïtal continuent de raconter leur vie de circassien, et leur vie tout court. Ces deux-là, unis sur la piste et dans le civil, nous embarquent alors dans leur tournée, à bord d’une vieille Simca 1000 qui leur servira à la fois de maison et de terrain de jeu. Sur la piste, la frêle voltigeuse Kati Pikkarainen et son porteur Victor Cathala, taillé comme une armoire à glace, montent et démontent leur chapiteau, triment et se détendent, tombent en panne, se disputent et se réconcilient. Ils nous racontent une vie sur la route, une vie de cirque sans strass ni paillettes, mais pas sans joie. Une vie où l’on passe de l’ombre à la lumière en permanence. Au rythme de vieilles cassettes d’AC/DC, dans un revival très « Palavas les Flots anno 1987 », ils convoquent à la fois nos souvenirs de vacances, nos expériences de couple, en posant un regard tendre et sans concessions sur leur art et leur choix de vie. Un spectacle dense et spectaculaire, plein de drôlerie, de distance et de virtuosité. D

Mosaïque, nouveaux regards Lorsque l’on a parcouru les collections du Musée de la Faïence, les premiers pas dans l’exposition de Gérard Brand sont surprenants. L’art de la mosaïque prend une nouvelle définition : mosaïque de textures, de cultures, de volumes… Gérard Brand est un amoureux de l’Afrique pour ses intelligents et nécessaires usages de la récupération, mais pas seulement : il s’inspire des formes, des couleurs et des matériaux de là-bas pour nous redonner le goût du jeu improvisé, du jouet artisanal qui développe l’imagination. Conservateur, ce mosaïste n’aime pas le plastique : ses œuvres ont une âme qui réside dans le grincement, la rouille, la rugosité de la pierre, l’intensité du verre coloré. Cuir, ficelle, os, mais aussi montres, LED, et ressorts sont réunis pour créer un bestiaire aux multiples influences. De sombres compositions d’os et d’or, des animaux de pâtes de verre, des cirques miniatures qui nous rappellent Calder, et des animations métalliques, Tinguely. Des totems aux pantins, des squelettes aux bijoux, des saynètes aux œuvres sacrées, les créatures de Gérard Brand sont impressionnantes d’expressivité. Nous délaissons volontiers des tableaux que nous jugeons plus conventionnels, et privilégions les vitraux et autres travaux en pâte de verre, dont nous apprécions les éclats et les nuances. Des petits bouts de choses raccrochés à de petits bouts de machins, et voilà que la mosaïque nous transporte par delà les âges et les frontières, dans une profusion de matériaux des plus frustes aux plus nobles, des plus sombres aux plus colorés. Bref, Gérard Brand n’est pas qu’un bricoleur, c’est un conteur, un magicien, un artiste. D

Gerard Brand, Couleur d'Afrique et Le Cheval au Tombereau, 2013

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CENTRE EUROPÉEN D’ACTIONS ARTISTIQUES CONTEMPORAINES

Le CEAAC a installé 36 sculptures contemporaines réparties sur l’ensemble du territoire alsacien, formant la Route de l’art contemporain. Neuf de ces œuvres se trouvent au Parc de Pourtalès à Strasbourg. En plein air, elles sont accessibles librement tout au long de l’année. Le CEAAC propose gratuitement des visites commentées de cette collection aux publics scolaires, aux associations et aux particuliers. Sur réservation, 8 jours à l’avance pour des groupes de 10 personnes minimum. Période : avril > octobre Contact : public@ceaac.org

7, rue de l’Abreuvoir 67000 Strasbourg +33 (0)3 88 25 69 70 www.ceaac.org


LICENCES 2-1024920 & 3-1024921 — © CELIM HASSANI

3 Jours, 3 Scenes, 45 Spectacles, Musique, Fun, Arts De Rue, Camping De Ouf.

IAM + VITALIC VTLZR

BIRDY NAM NAM ARCHIVE+TRICKY

WAX TAILOR KENY ARKANA

FOREIGN BEGGARS SEBASTIAN + CHRISTINE

GROUNDATION CHRISTINE + JUVENILES

CAPTURE + NEMIR SUPERPOZE + DUB INC

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Par Sandrine Wymann et Bearboz

Un dimanche sous la pluie, nous sommes allés au CRAC à Altkirch. Malgré notre quart d'heure de retard, on nous attendaient pour commencer. Au premier, dans l'espace face à l'escalier, nous avons pris place dans l'œuvre. Nous nous sommes assis sur les fauteuils de jardin en plastique. Alors ce fut la distribution des grilles. Au centre, devant la table de jeu, une jeune fille nous a rappelé les règles « Nous allons annoncer les numéros. Dès que vous avez barré tous les numéros d'une ligne horizontale, vous criez bingo et vous gagnez un lot. Le premier prix est un t-shirt sérigraphié du logo d'Oscar Murillo de la ligne comme des garçons. Le second lot est un sac I ♥ CRAC, le troisième, un badge I ♥ CRAC. Les jeux commencent... » L'ambiance était décontracte mais attentive.

4 13 30 60 88 17 23 41 54 73 7 35 57 65 90 10 32 46 63 84 19 20 49 56 85 5 26 39 64 71 11 27 47 52 70 1 18 34 48 67 29 37 55 77 89 6 36 51 72 81 15 38 45 68 75 9 22 53 69 87 12 24 40 78 80 bingo! 3 16 42 6179 bingo! 28 33 58 62 86 2 21 50 74 82 8 25 43 59 83 14 31 44 66 76 bingo!

La partie terminée, nous nous sommes relevés et avons quitté le cercle de jeu. Sur le côté, les t-shirts chinés et customisés étaient suspendus sur un fil. « Vous avez choisi votre lot ? Lequel prendriez-vous à ma place ? Je crois que je choisirais celui-ci mais ils se ressemblent beaucoup. » Au mur, le film d'une fête battait son plein. Juste en-dessous, un miroir renvoyait nos images. Le sol était jonché de grilles. L'ambiance était chaude mais les dimanches de mars à Altkirch ne sont pas vraiment torrides. Petit à petit, les joueurs ont quitté la salle et l'œuvre s'est dépeuplée. Nous sommes descendus récupérer notre badge, au loin on entendait encore les rythmes latinos. Exposition Grundfrage jusqu’au 5 mai au Crac à Altkirch (et tous les dimanches à 16h : Bingo !)

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Rencontres par Emmanuel Abela

La force de dire Ça faisait quelque temps déjà qu’il nous évoquait l’existence d’un projet autour du texte de Jorge Semprún, L’Écriture ou la vie. Peter Knapp voulait travailler sur ces mots que les Allemands utilisaient pour taire la terrible réalité. Il en résulte des dessins sidérants, réalisés à l’encre, qui accentuent la violence du récit.

Votre première lecture de L’Écriture ou la vie vous a-t-elle spontanément suggéré un travail d’une telle ampleur ? L’ouvrage, je ne l’ai lu que tardivement en 1996. J’étais en train de finir le montage de films pour l’émission Musique Graffiti, de Bach à Bartok pour France 3 pendant près de 6 mois, à Strasbourg. Je me suis attaqué à cette lecture durant les soirées qui me semblaient longues à l’hôtel. J’ai été immédiatement touché. Vous savez, j’avais moimême 14 ans quand j’ai découvert l’horreur du système concentrationnaire...

Ça resitue également la réalité de leur emploi durant la période… Oui, absolument. Et puis, certains mots étaient intraduisibles. Erlebnis, par exemple, ne trouve pas d’équivalent en français.

Visualisiez-vous spontanément des choses au moment de cette lecture ? Tous les soirs, après la lecture, je dessinais des croquis. J’ai été frappé comme tout le monde par le langage nazi, constitué de mots généraux, qui cachait des vérités épouvantables. Dans son édition française, Semprún a laissé ces mots en allemand. Il n’a pas cherché à les traduire en français parce que d’une part ils n’ont pas la même signification et d’autre part le maintien de ces mots en allemand donne une force à la lecture qui aurait été perdue avec la traduction. J’ai simplement cherché à visualiser ces mots-là.

Mais lui-même avait-il vu vos premières esquisses strasbourgeoises ? Ces esquisses étaient réunies dans un carnet. Quand je suis allé le voir, plutôt que de lui dire que j’avais été ému par la lecture de son ouvrage je lui ai montré mes dessins. Il a vu que j’avais écrit ces mots allemands à la main, comme Arbeitstatistik, qui correspondait à une réalité qui était la sienne : il tenait à jour le fichier de ceux qui arrivaient à Auschwitz pour travailler [après la sélection, ndlr], mais aussi de ceux qui disparaissaient. C’est là qu’il me dit : « Ça serait pas mal d’en faire quelque chose dans la mesure où on se rapproche du vingtième de la première publication [en 2014, ndlr] ».

Comment s’est effectué le choix des extraits dans l’ouvrage ? Jorge Semprún a choisi lui-même les passages qu’il voulait voir coller aux illustrations. Après malheureusement, il est tombé malade. Il voulait écrire la préface, mais n’était plus en capacité de le faire. Après sa mort, nous avons décidé avec la maison d’édition [le Chêne, ndlr] de différer la publication d’un an et demi, par respect pour la personne et l’auteur.

Ce travail, vous l’avez vous-même mis en page… Oui, il connaissait bien mon travail. Nous avions un ami commun, l’éditeur Raymond Lévy, qui m’avait donné l’autorisation de photographier la grande exposition d’Alberto Giacometti. Grâce à lui, j’avais obtenu le Prix du meilleur livre d’art de l’année 1992. Pour notre projet commun, je lui ai demandé de me transmettre ses propres documents, mais comme il n’a pas retrouvé les extraits originaux, j’ai opté pour cette typographie qui rappelait la frappe à la machine à écrire et je l’ai associé à des éléments manuscrits qui dataient de mes premières esquisses.

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On vous découvre un trait d’une extrême violence, très graphique, mais qui joue également avec la grande fluidité des lavis. Ce trait révèle mon émotion, et en même temps la haine que je peux exprimer à l’égard de cette période si terrible. Lui-même s’est montré très troublé à la première vision de mes croquis. Il m’a dit : « C’est très violent ! » Et je lui ai répondu : « Mais est-ce que tu as relu ton propre livre, toi ? » Ce qui me semble extrêmement important, c’est que beaucoup se sont tus parce qu’ils se sont retrouvés dans l’incapacité de dire ce qu’ils ont vécu, y compris à leur proche famille. Lui au contraire, à force d’écrire, a retrouvé une vie. ❤ PETER KNAPP, exposition de dessins du 8 avril au 25 mai, à la Misha, à l’Université de Strasbourg www.unistra.fr Peter Knapp dessine L’Écriture ou la vie de Jorge Semprún, Chêne / Gallimard

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Rencontres par Emmanuel Abela

La ligne Clerc Et si on lui devait tout ?  Notre amour pour Blondie, les Stranglers et le Clash ? Avec ses BD, Serge Clerc a profondément marqué notre vision esthétique du monde. L’édition de l’intégrale de Phil Perfect est l’occasion d’un échange avec cet auteur unique pour qui la pureté du trait est une finalité.

Votre premier choc en BD a été Blueberry de Jean Giraud, puis vous avez découvert Moebius. Vous devez sans doute à Giraud/Moebius ce qui s’apparente à une vocation. Lui-même par la suite vous a considéré comme un « phénomène ». Parlez-nous de votre rencontre. J’avais dix-sept ans, à l’époque j’habitais en province, à Roanne dans la Loire. J’ai envoyé par la poste quelques croquis originaux à Moebius que je lisais dans Pilote. Je voulais lui montrer ce que je faisais, et avoir son avis. Ces dessins ont atterri sur le bureau de Jean-Pierre Dionnet [scénariste, journaliste, éditeur de BD et co-fondateur de Metal Hurlant en 1974, ndlr], que je ne connaissais pas. Je ne lisais pas les ours des magazines, et je ne savais pas qui faisait quoi. C’est lui qui m’a répondu, puis engagé. Je n’ai rencontré Moebius qu’après, quand j’ai fait du stop pour venir à Paris. À l’époque, il vivait encore en banlieue, à Fontenay-sous-Bois il me semble. Quand je suis allé chez lui, nous avons joué aux échecs, alors que je ne savais pas y jouer, et j’ai gagné. Ça m’a semblé bizarre, mais je pense qu’il a dû me laisser gagner. Après, je me suis mis à farfouiller dans ses originaux, bref je l’embêtais…

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Rétrospectivement, vos univers semblent tellement éloignés qu’on a du mal à situer ce qui a pu vous influencer chez lui. Je voyais en lui le plus grand dessinateur du monde. À quinze, seize ou dix-sept ans, je dessinais d’après les autres dessinateurs. À l’époque, je réalisais des crobars au rotring, et je me formais comme cela au contact des croisillons à la plume que soignaient Crumb ou Moebius. Il faudrait revoir mes premiers dessins de l’époque, en 1974-75 : ils étaient influencés par lui, mais aussi par toute la contre-culture aussi bien américaine que française. C’est très visible notamment dans mes crobars de science-fiction des débuts. Ce qui est amusant, c’est que l’évolution de Moebius dans les années 80 le conduit à abandonner la hachure au profit d’un trait plus épuré. L’histoire voudrait-elle que vous l’ayez influencé en retour ? Ça ne m'est jamais venu à l’idée. [rires] Il a épuré son trait ? Je ne sais pas ce qu’il en pensait, mais c’était sans doute pour une question de rapidité et de fluidité. Comme moi, il absorbait quarante mille projets… On a oublié à quel point Philippe Manœuvre a été essentiel pour toute une génération de dessinateurs… Oui, j’ai rencontré Manœuvre dès mon arrivée à Paris. Je suis tombé sur lui dès le début ; il m’a demandé quel était mon groupe préféré. J’ai répondu les Doors, mais comme je balbutiais il a compris Ange. Il est devenu vert, et il m’a regardé : « Ange ? » « Non, non, non, les DOO-R-ZE ! » Là, il m’a dit : « Ah bon, alors ça va ! » Il m’a adoubé, mais je l’ai échappé belle. [rires] Je n’ai pas beaucoup de mémoire, mais je me souviens très bien de cela, c’était dans les bureaux de la rue de Lancry, dans le 10e. Il était secrétaire de rédaction de Métal Hurlant. Je ne sais pas comment il s’était retrouvé à Métal, mais il y avait un pont avec Rock&Folk que je lisais en province et à qui j’avais envoyé des dessins aussi. Pour l’anecdote, j’ai ouvert Rock&Folk un jour et j’y ai découvert l’un de mes dessins publiés, alors que je n’étais pas au courant ; j’étais un peu épaté… Quand je suis arrivé, Manœuvre avait déjà commencé à donner une orientation un peu plus rock. Dionnet, de son côté, jouait les têtes chercheuses ; il se situait toujours bien à l’avance pour nous dénicher des choses pointues, notamment aux États-Unis. Il était vraiment au courant de tout, c’était Internet à lui tout seul !


On se pose forcément la question : le personnage Phil Perfect est-il indirectement inspiré par Philippe Manœuvre avec ce jeu de mots “I feel perfect” ? Des Philippe, il y en avait partout, Philippe Koechlin et Philippe Paringaux à Rock&Folk, Philippe Garnier, Philippe Manœuvre. Donc oui, sans doute ai-je baptisé inconsciemment mon journaliste Phil en référence à tous ces Philippe ! Pour le jeu de mots, je n’ai pas fait exprès. Il est difficile de savoir ce que j’avais en tête à l’époque. Comme j’avais séché les cours d’anglais, je n’étais pas très bon. C’est seulement après que je me suis rendu compte de cela. Manœuvre a provoqué une rencontre déterminante pour vous, celle du regretté Yves Chaland. En quoi, cette rencontre-là a-t-elle confirmé chez vous votre évolution graphique vers la ligne claire ? Si je me souviens bien – et ça n’est pas simple, parce que chez moi “mémoire” rime avec “passoire” –, Manœuvre nous présente l’un à l’autre à l’occasion d’un concert des Stranglers. Je le raconte dans Le Journal, en tordant un peu la réalité : je décris une scène de combat, parce que Chaland semble me battre froid à cause de sa taille. J’en fais quelqu’un qui se fige sur place et qui reste aphone. La rencontre a été un poil plus chaleureuse, mais pas tant que ça. C’était un grand timide, et

moi pas beaucoup mieux. Du coup, on a dû rester figés l’un et l’autre… Ce qui était important, c’est qu’il allait dans la même direction que moi, dans la continuité de ce qui avait été initié par les Hollandais comme Joost Swarte dix ans auparavant : il s’agissait de dynamiter la bande dessinée bien pensante et sage qu’était Tintin. Dans la lignée de Crumb et de la contre-culture, ils avaient décidé de revisiter cet univers en le pervertissant. Ça nous a influencé, Chaland et moi ; lui sans doute avec une approche plus respectueuse, malgré son impertinence. Tous deux, nous voulions que cette BD-là sorte de l’adolescence et devienne adulte. Et comme nous étions à la fois rock et BD, nous le faisions de manière instinctive, avec toutefois une haute idée de notre art, la BD, que nous considérions comme un art majeur. Ce qui semble étonnant rétrospectivement, c’est le fait que vous soyez totalement en phase avec la musique de la génération qui suit le punk. Oui, la musique de l’époque faisait partie de la panoplie complète de certains dessinateurs qui lisaient de la BD ou de la SF comme Philip K. Dick, et écoutaient du rock. Nous pouvions tout embrasser – et tout “embraser” aussi d’ailleurs – plus facilement que maintenant. Nous avions

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la possibilité de tout connaître et donc de nous retrouver au bon endroit au bon moment. Il nous semblait normal de mener tout cela de front, et surtout de créer des BD sur le rock, ce qui n’avait jamais été fait de cette manièrelà auparavant. Il est évident que nous rejetions quelques unes des références musicales de la génération précédente, notamment des groupes extrêmement planants qui suggéraient une approche graphique psychédélique avec des traits beaucoup plus étendus. Je cherchais un trait plus pur qui pouvait être perçu en rapport avec ce que nous écoutions à l’époque. Ça peut se voir sous cet angle-là effectivement. La BD rock existe-t-elle, et quelle serait sa caractéristique ? De manière générale, je pense que dès qu’on décrit une attitude spécifiquement rock, on s’inscrit dans une démarche qui fait de nous des dessinateurs rock. De plus, quand la BD évolue dans cet environnement rock, j’ai le sentiment que 2 + 2 font 5, parce que l’approche me semble élargie par rapport à d’autres domaines ; elle me semble surtout à destination d’un plus grand public. Je vous avouerai que je pense cela aujourd’hui, mais qu’à l’époque je ne pensais à rien du tout. [rires] Je pensais surtout à finir mes bandes dessinées à l’heure.

Dans ce recueil, j’ai eu le plaisir de retrouver La légende du rock’n’roll écrit avec François Gorin qu’on lisait dans Rock&Folk dans les années 80. La légende du rock’n’roll est la dernière chose que j’ai faite en rapport avec le rock. Là, on se situe en 1984-85, c’est assez tardif et ça faisait dix ans que je faisais cela, j’avais envie de passer à autre chose. Aujourd’hui, malheureusement, je me dis qu’il manque plein de groupes. Avec Manœuvre, nous avions écrit cette histoire assez longue sur Blondie, très belle en couleurs, mais qui figurait dans Rocker. J’espère que cet album fera également l’objet d’une réédition. Justement, il me semble que vous êtes un auteur mal réédité… Oui, je suis excessivement mal réédité. J’ai une excellente formule pour résumer la situation : pendant les dix dernières années, les éditeurs ont été occupés à publier plein d’albums, sauf les miens. Je trouve cela décourageant, et même vexant. Comment expliquez-vous cela ? Par l’ultralibéralisme suicidaire qui sévit chez les éditeurs depuis dix ans : l’artiste n’est plus à l’œuvre, il laisse la place à un combat de rue entre éditeurs qui se montrent soit très maladroits soit uniquement intéressés par le fric. Il m’est déjà arrivé de leur dire de se mettre autour d’une table et de calmer le jeu. C’était le cas en 2008, quand je suis sorti de ma tanière à l’occasion du projet de publication du Journal chez Denoël.

Je cherchais un trait plus pur qui pouvait être perçu en rapport avec ce que nous écoutions à l’époque

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Est-ce que vous n’avez pas le sentiment que vous avez pu être identifié bien malgré vous à l’esthétique des années 80 ? Non, je ne pense pas. Le problème vient du fait qu’il n’y a plus de journaux, nous manquons donc de visibilité. Vous comprendrez qu’il est difficile pour moi d’entendre que je puisse être catalogué “années 80”, je ne vois pas très bien ce que ça veut dire. Le Journal était un moyen de raconter cette époque, mais c’était surtout un moyen de réaliser une BD drôle. Loin de moi l’idée de faire un truc nostalgique. J’avais un matériau très fort fondé sur la réalité – quitte à tordre cette réalité –, et un concept qui me semblait encore plus fort : raconter la BD à travers des cases de BD. Chaque émotion était accompagnée d’une citation d’un dessin de Crumb, et d’autres auteurs. Je me suis senti comme Shakespeare dans cette démarche qui consistait à reprendre ma vie, la raconter avec quelques libertés et surtout sur la base d’éléments empruntés à droite et à gauche. Je me sens tout, sauf cet auteur des années 80. J’ai mon propre monde à moi… Entre-temps, vous avez publié ce bel ouvrage Spirou vers la modernité dans lequel le personnage sert une vision qui s’apparente à un manifeste esthétique. Oui, c’est vrai. Il s’agit-là d’un projet personnel initié par un collectionneur en 2002. J’avais fait une dizaine de dessins à partir de ce concept qui consistait à placer Spirou dans un univers plus graphique et plus pointu que ce que faisait Franquin. Lui-même le situait dans un univers design, mais j’avais envie d’aller plus loin, en plaçant du mobilier Prouvé dans un espace Bauhaus ou Mies van des Rohe. Je ne suis pas allé au bout de ma démarche parce que j’ai accumulé des centaines d’études et d’esquisses – après, il faut aller au charbon, et tomber des dessins. Aujourd’hui, il y a le matériel pour faire un volume 2. De toute façon, c’est quelque chose que j’aime bien faire : farfouiller dans les cases d’autres dessinateurs, de m’en inspirer et de les détourner. Les peintres ont toujours travaillé comme ça. Spirou fait partie de mon patrimoine, au même titre que l’œuvre d’Hergé, j’ai donc toute légitimité pour procéder ainsi. De toute façon, je me dis que je fais cela instinctivement depuis tout petit. De plus, là, ça a été mon apprentissage de l’ordinateur.

Pendant les dix dernières années, les éditeurs ont été occupés à publier plein d’albums, sauf les miens J’ai travaillé avec un maquettiste, élève d’Etienne Robial [un directeur artistique qui a évolué chez Futuropolis, puis à la télévision, Canal+, La Sept, etc.], et du coup le rendu est magnifique ! Quand j’ai vu le papier utilisé, avec les couleurs imprimées, je n’en ai pas cru mes yeux : ça ressemble à de la sérigraphie. C’est vraiment un album que je revendique ! Vous vous appuyez sur une phrase de T.S. Eliot pour justifier votre quête de l’épure : « La simplicité parfaite ne coûte rien moins que tout. » Oui, je trouve que c’est une phrase magistrale, et tellement vraie pour l’épure quand on cherche un trait, une dynamique. C’est malheureusement quelque chose que les gens ne voient pas : ils se rattachent à la complexité pour trouver du génie. Mais ça, c’est une question d’éducation de l’œil et du regard. Après, cette constante qui, depuis tout petit et notamment les premières tentatives à la manière de Crumb ou de Moebius, me conduit à épurer mon trait, je ne l’explique pas. Quand ils m’ont recruté à dix-sept ans, je me disais qu’ils faisaient une erreur, que je n’étais pas encore au point et qu’il était trop tôt. Depuis, tout du long j’ai cherché à m’améliorer pour me mettre au niveau. C’est une impression qui ne m’a jamais quitté… ❤

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Rencontres par Anthony Gaborit photo Hadrien Wissler

Il n’aura pas fallu longtemps à Calendar pour s’imposer comme l’un des albums incontournables du moment. Groupe le plus mancunien de la scène indie russe, Motorama a démarré sa tournée européenne par un passage dans la cité de Stanislas.

Lumière blanche sur le Don À l’instant où j’entre dans l’hôtel, je suis encore sceptique et non sans inquiétude sur la réception de ma demande. Le groupe vient d’enchainer la veille un concert et un long voyage depuis Rostov-sur-le-Don et je devine assez aisément son état de fatigue. Venir pour le tournage d’une session acoustique*, un shooting photo et une interview peut donc sembler ambitieux. Le physique de Vladislav Parshin, leader du groupe, semblable à celui d’un russe en fuite du pénitencier d’Oswald n’est pas pour apaiser mes craintes. Mais il n’en est rien, le groupe m’attend sagement en terminant son petit déjeuner. Direction place Stanislas pour profiter d’une éclaircie passagère et d’un environnement « touristique », ce qui n’est pas pour déplaire à nos amis

russes. Le groupe nous joue Image en formation allégée à deux guitares acoustiques, pendant que Airin, bassiste et compagne de Vladislav, prend des photos des perspectives incroyables qu’offre la place. « Quand on faisait cet album, on rêvait de pouvoir faire tout ça. C’est génial, on découvre des choses nouvelles comme la nourriture locale, l’architecture, le public et tellement d’autres choses ! » Motorama n’est pas un de ces groupes à la stratégie marketing développée des mois à l’avance par un label, il privilégie un travail home-made : « Tu peux tout faire par toi-même et le distribuer gratuitement, ça te permet de faire des concerts. C’est comme ça que ça marche en Russie, il n’y a pas besoin de label. » Et si le groupe a signé chez le label français Talitres, c’est bien parce qu’il lui permet de rester libre de ses mouvements. Si le quintet de Rostov peut dégager quelque chose de froid au premier abord, il suffit d’échanger un peu pour se rendre compte d’une simple timidité et d’une certaine modestie. « Pour nous le plus important, c’est de pouvoir jouer dans de bonnes conditions techniques avec un public qui se sente bien. » Lorsqu’on évoque avec Vlad le manque d’implication de son État dans le soutien à la culture et aux jeunes groupes, sa réponse est éloquente : « Ce n’est pas coutume locale, sauf pour les artistes pop ou les réalisateurs de films qui défendent la politique du gouvernement. Les groupes indie ne rentrent jamais en contact avec, on fait tout en DIY.» Et au jeu des comparaisons, quand on l’interroge sur ce qu’il pense de celle récurrente avec Ian Curtis, il répond avec le sourire : « J’adore New Order, et j’étais un énorme fan de Joy Division quand j’avais 17 ans. C’était aussi la façon de chanter qui me correspondait le plus. » Bras chargés de vin français, les autres membres filent vers le van. Il est déjà midi, l’heure de prendre la route pour la deuxième date de la tournée. ❤ *Session à retrouver sur www.daskuma.com

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par Cécile Becker photo : Christophe urbain

À écouter un peu trop The KVB, la contradiction entre sons noirs et mélodie lumineuse est indiscutable. À passer une soirée surréaliste avec Klaus von Barrell et Kat Day, concert, interview, passage au Carrefour Market, blanquette de veau, fromage et vin rouge, l’on se rend compte que cette dualité rayonne dans leur intimité même.

Accord tumultueux Sur scène, elle observe le moindre de ses gestes. Elle suit sa guitare asséchée, acide, énervée, elle suit sa voix qui finit par guider ses doigts à elle, au clavier. Il a le regard baissé mais sent sa présence, s’en imprègne pour poser son chant chimérique. Les battements de la boîte à rythmes ne sont qu’une ligne qu’ils suivent, indifférents. Le tumulte dans leur musique est aussi évident que l’électricité entre eux, duo à la scène comme à la ville. Pas besoin d’y mettre les mots, les regarder suffit. Immaterial Visions, comme le nom de leur nouvel album : « Quand tu vois quelque chose qui n’existe pas et que tu peux vraiment le ressentir, c’est ça l’immatériel. Tout vient du corps », nous renseignera plus tard Kat. L’esthétique de The KVB «  pour hypnotiser le public » est imaginée par Kat et complète l’univers monté en solo par Klaus, nom d’usage, dont nous ne connaîtrons jamais l’identité avérée, même au bout d’une soirée de discussions. Ils se complètent et se suffisent : « Nous avons tout à la maison, de quoi tout enregistrer. Nous faisons tout, seuls. C’est plus facile. », explique Klaus. Auto-suffisant, mais rêveurs. Shoegaze ? « On nous met dans cette case mais je ne sais pas vraiment si cela correspond, répond Kat. Si l’on devait choisir entre le krautrock et le post-punk, ce serait plutôt le second. Plus que la rêverie, on recherche l’immédiateté. » Un côté frontal qui se retrouve autant dans leurs paroles que dans leurs images. À la manière des surréalistes, ils collent des morceaux visuels et sonores pour former une imagerie autour de la sensualité. Klaus écrit automatiquement ses chansons : « Je me laisse guider par le stylo ou la guitare. Je sors ce qu’il y a dans ma tête. » Il parle peu mais va à l’essentiel. Elle est sa bouche. Il est sa musique. Ils tournent seuls, en train, accompagnés de leurs instruments et de deux grosses valises. Après le concert à Stimultania à Strasbourg, Hiéro qui

organise le concert nous confie les clés de leur hôtel avec pour mission de les y guider. Un enchaînement de situations fortuites nous conduira à les inviter à goûter la blanquette de veau cuisinée par Christophe, le photographe. Elle nous parle de The Soft Moon. Il opine du chef. Elle parle de vin rouge avec passion. Il fait maladroitement tomber son verre de whisky, elle le rouspète. Il la corrige sur l’orthographe d’un groupe à qui elle écrit sur Twitter, elle le taquine. Ils repartiront, ravis, bras dessus dessous. ❤

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thefeelingoflove.bandcamp.com www.bornbad.fr

Pureté sauvage pAR Anthony Gaborit

PHOTO Pascale Cholette

Avec classe et élégance, The Feeling of Love exprime une forme de pureté sauvage. Les messins, potes à Ty Segall, impressionnent et viennent de sortir leur nouvel album Reward Your Grace.

« Quand je sortais, c’était soit de la chanson française, soit une sorte de rock mainstream vraiment dégueulasse » précise Guillaume Marietta quand on lui demande comment est né The Feeling of Love. Lui, fan de no wave et de groupes comme Suicide, partait tête basse en opposition avec des morceaux agressifs basés uniquement sur un accord et une note. Quelques années plus tard, alors que le groupe est devenu un trio et a sorti nombre de LP, cassettes et albums, il partage un split-single [entendez, un 45T dont les artistes se partagent chacun une face, ndlr] avec Ty Segall. Une histoire commencée par une rencontre lors de la tournée européenne du Californien alors qu’il ne disposait pas encore de sa notoriété.

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Guillaume le décrit d’ailleurs comme un mec calme et très attentif aux autres – « Je ne vais pas te raconter qu’un jour Ty était bourré, qu’il s’est mis à poil et a sauté d’un balcon, il ne l’a pas fait » – et constate par ailleurs que toute cette scène américaine n’est pas ce qu’elle peut paraître : « Cette nouvelle génération de groupes ricains est plus posée, plus pro. Ils ne se défoncent pas ou quasiment pas ». Reward Your Grace, nouvel album du groupe, se veut plus pop qu’à l’accoutumée. « La pop, ce n’est pas une honte. J’avais envie de mélodies qui restent en tête » confie-til. Et si les messins ont abouti à quelque chose de moins garage, ils gardent cet aspect répétitif et entêtant qui leur est


Avec 4 chansons choisies, Guillaume nous raconte le background du nouvel album. JULEE CRUISE J’avais pas de parole et j’ai eu cette chanson de Julee Cruise (chanteuse surtout connue parce qu’elle a interprété des chansons écrites par David Lynch dans Twin Peaks) dans la tête et je trouvais que ses paroles se fondaient avec la musique qu’on avait déjà composée auparavant. On a fait une première version avec les paroles écrites par Lynch. On a réenregistré ce morceau ensuite, mais ca me faisait chier de faire une reprise. Alors, on a viré les paroles de Lynch, on a appelé ça Julee Cruise en hommage. J’ai essayé de me remettre dans l’univers de David Lynch pour écrire. Au final, c’est assez simple, même un peu fleur bleue, mais il y a un sens caché.

I WANT YOU (JUST LIKE AN AMBULANCE) C’est une chanson d’amour déguisée. Chaque couplet est une espèce de scène inspirée de films de John Waters et Harmony Korine. Ca pourrait faire penser à des scènes de films de Gummo. La première phrase qui a fait découler le reste est tirée d’une interview de John Waters qui parle de ces jeunes qui mangent leurs cheveux compulsivement au point d’en perdre des mèches. Ils ont tellement ingéré de cheveux qu’on doit les opérer. De là découle le reste : le tout se transforme en chanson d’amour. Comme I Want You est le titre d’un morceau de Bob Dylan et des Beatles [I want you (she’s so heavy) sur Abbey Road, ndlr], je l’ai retenu. Je voulais un titre qui sente le déjà vu…

YOU’RE MY LULLABY

cher. « Si tu problématises trop, ca devient de l’art conceptuel, tu perds le côté instinctif. » Les textes se veulent eux aussi dans une opposition très primaire qui prend le contrepied de cette imagerie tournant autour du sexe et du rockeur malheureux. «  Ce qui m’intéresse, c’est qu’il reste une question. J’écris sur des manques, c’est ça qui m’alimente » ajoute Guillaume. Si en parler dans ses morceaux ne l’aide pas pour autant à les comprendre, cela lui permet de mieux les cerner. Les relations humaines, notamment avec les femmes, sont un de ses sujets récurrents. « Tu peux écrire des millions de chansons, tu n’arriveras jamais à complètement les comprendre ! » Avant sa tournée, le groupe a accueilli Henry, « un

mec de la bande des Catholic Spray », à la guitare et à la basse. Les parties drone ou mélodiques sont ainsi partagées en live pour un résultat beaucoup plus riche. Le groupe souhaite rester ouvert à toute évolution possible, ce qui est d’ailleurs encouragé par leur label Born Bad. Quand on lui pose la question de la reconnaissance qu’ils ont en France, Guillaume répond clairement : « Si les groupes du label ont bonne presse, je t’assure qu’on est toujours considéré comme des branleurs. Il faut continuer de batailler. » i

J’ai eu cette mélodie en tête un jour dans le métro en rentrant du studio et j’ai composé ça le soir pendant que les autres étaient partis se bourrer la gueule. Je voulais quelque chose d’assez simple et rapide, assez pop. C’est un morceau que je dédie à ma mère et à mon frère car il a passé trois mois à l’hôpital à lutter contre la phase finale de sa maladie avant de décéder. Ça parle des nuits que ma mère passait auprès de lui dans la chambre d’hôpital.

I WANT TO BE THE LAST SONG YOU HEAR BEFORE YOU DIE Encore un titre super long ! On le joue souvent en fin de set, les gens aiment bien. C’est un peu une mise en abyme où la chanson parle de la chanson elle-même. Ça dit en gros que je souhaitais écrire une chanson, une mélodie, qui pourrait te rester comme ton dernier souvenir avant de mourir. Cette chanson serait si parfaite qu’elle éclipserait tout le reste. C’est peut-être ironique et stupide, mais j’aime ça.

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Kill Your Pop #10, festival du 10 au 14 avril à Dijon Programmation complète sur www.killyourpop.com

Kill & Come Back pAR cécile becker

10e année, une couleur par soirée, le festival Kill Your Pop trouve son rythme de croisière – de toute évidence celle qui s’amuse – et décide après cette belle édition de se mettre en danger en tuant Kill Your Pop pour le faire renaître l’année prochaine avec l’équipe de Novosonic. Boris Ternovsky nous explique tout. d’autres sont en tournée... On n’a fait que s’adapter en restant très fidèles à nos goûts, nos envies. La programmation nous ressemble mais elle doit plaire aussi. Le but c’est de partager ça avec le public, que l’on fasse la fête ensemble. Après cette édition, Kill Your Pop laisse place à autre chose, pourquoi ? Cela fait trois éditions qu’en terme de lieux et d’architecture du festival, il y a une certaine stabilité. On a trouvé un mode de fonctionnement qui nous convient. On a envie d’évoluer et de ne pas s’enfermer dans cette forme, justement.

Vous parlez de teintes, quelles sont-elles ? Je crois avoir réussi, peut-être mieux que les années précédentes, à construire une programmation homogène mais qui présente des soirées très différentes. Le jeudi à l’Atheneum, il y a clairement une formule pop liée à nos amitiés avec le festival Novosonic, Anika, Fear of Men, mais le lendemain on part sur quelque chose d’électro à La Vapeur : Rone, James Holden, Luke Abbott. Alors que le samedi est très lumineux jouant sur les esthétiques d’A Certain Ratio et Sinkane, le dimanche,

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lui raconte quelque chose de Kill Your Pop, plus dark, avec The Soft Moon et Cut Hands. Comment avez-vous travaillé sur cette programmation ? C’est toujours compliqué, car on n’a jamais ce qu’on espère. Par rapport à la programmation que j’avais en tête en octobre dernier, il n’y a pas un seul artiste qui reste. Tout se joue sur les opportunités, presque les coïncidences, des groupes sonnent comme des évidences lorsqu’on nous les propose comme A Certain Ratio,

Vous vous lierez avec Novosonic. Que signifie ce rapprochement ? Il y a globalement un meilleur échange entre les diverses structures culturelles à Dijon. J’ai l’impression que la solidarité est plus importante. Nous avons donc souhaité officialiser ce qui se passe au niveau local. Novosonic est aussi sur sa dixième année et nous sommes déjà très proches. L’année prochaine, nous rassemblerons donc nos forces  : budgets et compétences. Nous en sommes aux balbutiements, mais on refonde une nouvelle bande avec de nouvelles ambitions ! i


Chris Cohen, concert le 1er juin à la Rodia à Besançon. www.larodia.com

Intelligence naïve pAR cécile becker

Des collaborations précieuses allant de Cass McCombs, à Ariel Pink’s Haunted Graffiti en passant par Deerhoof ou le très beau projet Cryptacize, Chris Cohen aurait pu rester un second couteau de talent. Un guitariste-accompagnateur de génie. Mais le voilà avec un disque solo sublime : Overgrown Path. Nous avons failli échapper à Chris Cohen, et aujourd’hui nous le savons  : c ’eût été une erreur phénoménale. Rétrospectivement, son album Overgrown Path aurait dû trôner dans notre top 2012 non loin du 2 de son ami Mac DeMarco, également sur le label Captured Tracks. Mais Chris Cohen nous a pris par surprise, et les surprises sont peut-être bien plus

belles que les évidences. Ce disque est un bijou. Un diamant taillé au mépris des structures classiques de ce guitariste et batteur qui a toujours travaillé seul, depuis son adolescence sur un quatre pistes de fortune. Seul mais divinement accompagné au gré de rencontres heureuses : musicien de studio ou de live aux côtés d’Ariel Pink, ou de Deerhoof à qui il a probablement

fourni les meilleurs opus. Il abandonne finalement l’aspect bruitiste de ces formations pour se recentrer sur des sonorités immédiates en travaillant sur son propre album et en enregistrant tous les instruments lui-même. Une guitare bipolaire, biscornue, qui ne sait pas très bien comment elle doit sonner, mais Dieu ce qu’elle sonne. Des percussions qui ne sortent plus de la tête. Des claviers hallucinés ou tout simplement nostalgiques. Un psychédélisme qui ne dit pas son nom car noyé sous quelques couches folk et pop, mais qui saute aux oreilles pour peu qu’on lui accorde quelques écoutes attentives. Le coup de génie est d’ailleurs d’avoir fait de ce disque un objet seventies complètement contemporanéisé par des arrangements dont seul Chris Cohen a le secret. Et son secret est d’être un musicien accompli qui vit pour et par la musique. Trois ans pour enregistrer un album solo, pour mettre dans ce disque la tristesse de sa rupture avec la belle Nedelle Torrisi, chanteuse de Cryptacize, partie rouler sa bosse avec Sufjan Stevens, trois ans pour écouter et réécouter encore la moindre petite partie de chanson pour faire ressortir l’instrument ou la mélodie essentielle. Un travail d’orfèvre. À la manière d’un Cass McCombs, avec qui il a évidemment travaillé, son disque est l’un de ceux qu’on ne peut pas oublier : pour sa complexité aussi bien que pour sa fluidité, ses ruptures de tons tout comme ses ballades évidentes et prodigieuses, pour son minimalisme autant que son euphorie, sa naïveté d’une grande intelligence. Un disque de toutes circonstances : malheureuses, comme heureuses. A écouter fenêtres grandes ouvertes aux premiers rayons de soleil, comme plongé dans la nuit. Un chef d’œuvre de sentiments. Chris Cohen, un très grand artiste. i

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Supersounds, festival jusqu’au 10 mai à Strasbourg, Mulhouse, Colmar et Freiburg + hiero.fr Impetus, festival du 17 au 23 avril en Franche-Comté +www.impetusfestival.com Eurockéennes de Belfort, festival les 4,5,6 et 7 juillet www.eurockeennes.fr

Kem Lalot concocte avec Christian Allex la programmation des Eurockéennes depuis 12 ans. Mais il joue sur plusieurs tableaux en sélectionnant également le fin du fin pour GéNéRiQ et Impetus. Et comme si ça ne suffisait, il s’accorde un one shot sur l’édition printanière du festival Supersounds.

L’alchimiste pAR cécile becker

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PHOTO marianne maric


Vous venez tout juste de rentrer de South by Southwest à Austin, quelques surprises ? Oui, beaucoup, mais je ne peux pas en parler. Nous nous les réservons pour les Eurockéennes. De voir énormément de nouvelles têtes à SXSW m’aide à trouver l’alchimie entre les têtes d’affiche et les groupes découvertes. Sur les 3000 artistes programmés rien qu’en officiel, il est difficile de faire son choix. En quatre jours, j’ai réussi à voir 50 groupes, ce qui est déjà pas mal, mais c’est un peu frustrant. À combien de festival assistez-vous ? Une vingtaine. Mais il y a aussi les concerts toute l’année. Le but du programmateur c’est de savoir si un groupe qui joue dans une salle de 100 personnes va pouvoir tenir la plus petite scène des Eurocks qui fait 4000 personnes. J’écoute énormément de son, sans arrêt, c’est vraiment une passion. Êtes-vous conscient que vous faîtes un métier de rêve pour un amateur de musique ? Oui, je ne le cache pas. Mais les gens ne se rendent pas forcément compte : il ne faut pas se planter. Il y a une grosse pression financière, j’ai un budget à gérer. Sur un festival généraliste comme les Eurockéennes, il faut trouver la bonne alchimie entre la pop, le métal, le hip-hop, ce n’est pas si simple. C’est cool d’aller voir des festivals mais je suis souvent déphasé. Et après, il faut avoir une copine indulgente. Mais je ne me plains pas, j’aime beaucoup mon métier. Comment devient-on programmateur ? Je n’ai pas de formation spécifique, j’ai tout appris sur le tas, je me suis fait mon carnet d’adresses au fur et à mesure. À la base je suis batteur et j’ai toujours joué dans des groupes. J’ai un peu tourné dans les milieux underground avec mon groupe Well Spotted. J’ai commencé avec l’asso du groupe à organiser des concerts dans des bars, ça m’a mis le pied à l’étrier. Après 20 mois à l’atelier des môles à

Tant que le groupe tient la route, tout va bien. On ne cherche pas forcément à programmer les futures stars de demain Montbéliard, j’ai continué à organiser des concerts : c’est comme ça que j’ai rencontré l’équipe du Noumatrouff qui cherchait un programmateur. J’ai commencé en 1993 pour sept ans avant de croiser le chemin de Jean-Paul Roland, l’actuel directeur des Eurockéennes. J’ai intégré le pool de programmation avec Christian Allex en 2000 et je suis toujours là. Au bout de 25 éditions pour les Eurockéennes, comment fait-on pour se renouveler ? Au niveau des têtes d’affiche, il y a un turn over, certaines reviennent forcément, même si tout est lié à l’actualité. Mais après pourquoi a-t-on eu Amy Winehouse ou Gossip avant tout le monde ? C’est une histoire de pif. À Austin, on a vu Gossip, une vraie furie sur scène, on n’a pas hésité. Tant que le groupe tient la route, tout va bien. On ne cherche pas forcément à programmer les futures stars de demain. Cette année vous programmez les Eurockéennes, Impetus, GéNéRiQ mais aussi Supersounds en one shot, qu’est-ce que cela vous permet ? C’est marrant parce que le fait de programmer Supersounds m’a fait revenir au temps où je bossais avec les associations, où les finances sont très serrées. Il a fallu que je me débrouille, c’était un bon exercice. GéNéRiQ me fait reprogrammer dans les clubs, des lieux improbables. Impetus, j’y mets beaucoup de moi. C’est un festival que j’avais en tête depuis un moment, monté avec Sandrine Dupuy de la Poudrière, David Demange du Moloco et Valérie Perrin de l’espace multimédia Gantner. L’idée était d’aller sur des cultures extrêmes et divergentes, un festival d’une semaine sans prétention.

Par rapport à votre parcours justement, Impetus semble être plus en accord avec votre personnalité musicale, pourtant vous avez dû vous ouvrir aux cultures plus mainstream… C’est vrai que j’ai un background rock-métal-noise, mais depuis le Noumatrouff, j’ai ouvert mes oreilles à 360 degrés. Impetus est la manifestation d’une culture que j’ai toujours en moi. J’avais envie de m’amuser. Qu’est-ce qui fait que vous programmez un groupe ? Il faut qu’un univers transparaisse, que le son me touche. J’ai une expression toute faite : il faut que le groupe joue comme si c‘était son dernier concert. Je suis très attentif au côté scénique. Quel serait votre plateau idéal ? C’est très difficile de répondre à cette question, mais j’aurai adorer programmé les Beastie Boys qui représentaient beaucoup de choses pour moi. Neil Young aussi. Quand un festival commence, avez-vous la sensation que la programmation ne vous appartient plus ? C’est vrai. Lorsqu’on livre le truc, les gens s’en emparent ou pas. On espère que les groupes ont la même énergie que lorsqu’on les a vus, mais c’est aléatoire. Quand tu montes une programmation comme un parcours, tu espères que le pari sera tenu. Une fois que la programmation est terminée, que se passe-t-il ? Là, j’ai déjà embrayé sur l’année prochaine. Sur GéNéRiQ déjà, les projets se mettent en branle. Une fois que la prog est bouclée, je suis la production et les équipes artistiques qui accompagnent les groupes. Il y a tout le boulot de promo. Supersounds en mars, Impetus en avril, les Eurocks en juillet, GéNéRiQ en novembre, je n’ai vraiment pas le temps de m’ennuyer… i

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MUSIQUE ACTION, festival du 7 au 20 mai, au CCAM-scène nationale de Vandœuvre, à Vandœuvre-lès-Nancy www.musiqueaction.com

À l’approche de son trentième anniversaire, Musique Action aborde la question de la confrontation : confrontation acoustique et électrique, confrontation musique et mots, etc. Dominique Répécaud, directeur artistique du CCAM-scène nationale de Vandœuvre, nous explique les orientations de cette 29e édition.

Je t’aime

moi non plus pAR emmanuel abela

Vous avez décidé de placer cette nouvelle édition de Musique Action sous le signe de la confrontation, très souvent sous la forme du duo. Dans mon travail de programmateur dans le domaine de la musique, je me suis toujours confronté à cette dimension de la confrontation à la fois des pratiques et des disciplines. C’est l’une des constantes qu’on a pu observer au cours du XX e siècle, avec parfois des confrontations de personnes, qui ont permis d’avancer. On peut citer quelques exemples, Merce Cunningham-John Cage, mais aussi les duos John Lennon-Paul McCartney et Mick Jagger-Keith Richards. Au-delà de ces exemples symboliques, et parfois même caricaturaux, on peut revenir à des démarches fondatrices, dans la confrontation musique et mots. Quand Arnold Schoenberg, par exemple, s’est intéressé au verbe, il a favorisé la création d’une langue qui elle-même a engendré quelques années plus tard la Ursonate de Kurt Schwitters et très certainement le théâtre musical de l’époque contemporaine, de Mauricio Kagel à Georges Aperghis, en passant par Luciano Berio.

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Cette confrontation passe aussi par l’image et le son. J’ai revu récemment Entr’acte de René Clair, un film surréaliste sublimissime de 1924. Quand on le visionne avec la musique d’Erik Satie, il est absolument fascinant de constater à quel point ils ont compris à cette époque-là combien le rythme de l’image était démultiplié par celui de la musique. L’un invente le cinéma d’avant-garde quelques années avant L’Homme à la caméra de Dziga Vertov ou Un Chien andalou de Luis Buñuel, l’autre invente carrément la musique répétitive. Pour ma part, je ne pense pas qu’il y ait eu ce type de partition avant celle-ci. Le fait que Satie ait été confronté à ces images-là lui a apporté une source d’inspiration qu’il n’aurait peut-être pas eu sans les images de René Clair. Voilà l’exemple même d’une démarche qui me conforte dans l’idée de ne pas isoler le phénomène sonore, mais plutôt de l’associer au mouvement dans la danse, à l’image et aux mots.

C’est la première fois que vous donnez ainsi une tonalité particulière au festival, sur la base d’un thème d’ensemble. Pourquoi ? Quand je programme, je ne me fixe aucun thème particulier. Je n’ai jamais travaillé ainsi, mais il se trouve que quand j’ai pris les premiers contacts il y a un an de cela, notamment avec une personnalité que je n’avais jamais invitée et qui reste à découvrir, le compositeur anglais Richard Barrett, il m’a tout de suite répondu qu’il avait envie de venir avec Paul Obermayer pour une confrontation électronique. Parallèlement à cela, il y a ce sur quoi nous travaillons depuis toujours, ici au CCAM, autrement dit le questionnement sur des rencontres interculturelles, entre les musiciens issus d’univers différents. C’est le cas pour cette édition avec la nouvelle rencontre entre Michel Doneda et Tasuya Nakatani. À l’image de Lé Quan Ninh [percussionniste du Quatuor Hêlios notamment, ndlr], Nakatani apporte ce qu’aucun musicien européen n’apporte, il apporte autre chose. Du coup, avec la confrontation Barrett-Obermayer


Le comédien Denis Lavant en performeur dans Müller Machines

et Doneda-Nakatani, le tout électronique d’un côté, le tout acoustique de l’autre, je me suis dit que je tenais quelque chose et j’avais envie d’explorer cela. C’est le cas avec Sophie Agnel et Olivier Benoit dans un duo acoustique-électrique, piano et guitare ; même chose pour Hélène Breschand et Jean-François Pauvros, harpe et guitare ou encore pour Gabriel et Schin’ichi Isohata, accordéon et guitare au sein d’un duo qui n’est jamais venu au CCAM, A qui, etc. Enfin, avec le compositeur de musique concrète Marco Marini et la violoncelliste Aude Romary s’opère une déclinaison de ces frère et sœur, ennemis ou amis, que sont l’acoustique et l’électro-acoustique. Il s’agit de l’une des constantes de cette édition qui s’appuie sur la vibration sonore confrontée à des sources proches ou éloignées. La formule du duo est une formule qui expose le musicien de manière particulière. Oui, c’est la formule qui nous oblige à nous exposer le plus en tant que musicien, même plus que le solo. Dans le trio, on peut

éventuellement chercher à se dissimuler, mais pas dans le duo. Si on veut retourner aux fondamentaux, parfois même pour évoluer on peut passer par le duo. À ce titre, on se souvient de l’évolution d’un duo qui a fait les riches heures de Musique Action au début, Fred Frith et Chris Cutler. Ce duo a évolué au fil du temps, notamment quand Cutler a abandonné sa batterie au profit d’un dispositif électro-acoustique. Dans ce cadre-là, et avec la présence de musiciens qui se connaissent bien depuis les années 70 et l’aventure Henry Cow, on constate à quel point le duo est un miroir, un double miroir. Dès lors, nulle possibilité de se cacher. Vous évoquez Fred Frith, on se souvient de sa présence au sein du projet Der Mann im Fahrstuhl au côté de Heiner Müller. Et justement, le dramaturge sera présent en mots à l’occasion du spectacle Müller Machines. C’est un spectacle en 3 mouvements, dont l’un comprend une part d’improvisation vocale de Denis Lavant qui sera là non pas

seulement en tant que comédien, mais aussi en tant que performeur et vocaliste. C’est très étonnant ! En clôture de cette édition, nous retrouvons The Ex, le groupe hollandais auquel Musique Action attache une affection particulière. C’est une vieille histoire entre The Ex, certains musiciens du groupe et le festival. Terry [Hessels] et Andy [Moore] sont venus avec d’autres formations, parfois en improvisation dans un registre très différent. On s’approche des 20 ans de collaboration, 20 ans de lien, puisque la première apparition du groupe avec Tom Cora date de 1994. Nous les avons eus aussi bien avec le groupe d’origine qu’avec le poète Anne-James Chaton ou le saxophoniste éthiopien Gétatchèw Mèkurya. Là, nous les accueillons avec un quintet de soufflants, des furibards qui déménagent pour le grand retour du free-rock ! i

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Steve McQueen, exposition jusqu’au 1er septembre au Schaulager, Münchenstein, à Bâle www.schaulager.org

L’exposition Steve McQueen au Schaulager, qu’on pourrait décrire comme rétrospective tant la diversité des œuvres présentes retrace clairement le parcours d’un des artistes les plus importants de sa génération, repose sur l’articulation réussie d’un édifice poétique.

SCULPTER L’ESPACE ET LE TEMPS pAR xavier hug

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Édifice incarné d’abord par un lieu singulier : le Schaulager. Arrivé face à un bloc monolithique à la surface rugueuse, on y accède par une porte massive, supportée par un linteau étroit, avant d’être aspiré dans un vaste cube éclairé au néon mais qui laisse transpirer une certaine chaleur. L’endroit décline traditionnellement ses

expositions au rez-de-chaussée et à l’étage inférieur, ce qui peut laisser songeur les visiteurs béats quant aux espaces des trois étages qui leur sont inaccessibles, soit plusieurs centaines de mètres carrés dédiés à la conservation d’œuvres et à l’accueil de chercheurs en quête d’un lieu inspirant – et inspiré – pour affiner leurs recherches. Puis vient la scénographie. Disposer d’autant d’espace facilite certes ce travail délicat et exigeant, toujours estil que l’aménagement des salles, pensé avec soin par l’artiste et l’équipe de commissariat, laisse toute latitude aux visiteurs pour se plonger sans retenue dans une œuvre foisonnante, parfois équivoque mais toujours passionnante. Autour de la notion de City of Cinemas, le Schaulager nous maintient dans la pénombre grâce à des vitres sans tain, ce qui a pour effet de proposer un parcours enchevêtré et fascinant du travail de McQueen. Justement, en soi, l’œuvre de Steve McQueen complète idéalement cet édifice. Pour ceux à qui ce nom n’est pas complètement inconnu, McQueen le doit à ses deux intrusions, remarquées et récompensées, dans le circuit du cinéma traditionnel, avec les films Hunger (2008) et Shame (2011), tous deux imposant durablement le talent de l’acteur Michael Fassbender. Pour d’autres, il est avant tout un plasticien anglais, un des plus captivants de la relève des Young British Artists. L’exposition propose une intrication complexe entre ses deux facettes, l’artiste et le réalisateur, au risque de perdre certains visiteurs – et c’est là une des rares réserves objectivement formulables.Car, si le vaste corpus présenté – pas moins de 21 vidéos, 3 ensembles de photographies, 2 installations – ne permet pas de dégager une ligne homogène, affleure un thème récurrent : la “physicalité”, réelle, supposée ou symbolique. Si McQueen « envisage l’écran comme un miroir grossissant. Lorsque

vous regardez l’écran, vous regardez votre propre être », ce n’est pas tant l’impression d’immersion, favorisée par la qualité de monstration, qui donne cet effet, mais le traitement soigné et maîtrisé qu’attache immanquablement l’artiste à ses sources d’inspiration. Pour lui, « [il] réalise des films, mais en fait autre chose. À la fin de la journée le résultat est plus de l’ordre de l’idée que d’un média en particulier. » Et chaque « idée » est traitée en relation avec ce qu’elle dégage. Ainsi, les jardins municipaux qui accueillent tous les deux ans les pavillons de la Biennale de Venise, sont ici (Giardini, 2009) filmés en plan fixe, au rythme des saisons et des cycles journaliers, entre rencontres nocturnes et vague à l’âme figé. Ailleurs (Drumroll, 1999), la fourmilière newyorkaise et son incessante activité est retranscrite dans une métaphore nauséeuse par un triptyque basé sur un point de vue de tambour de machine à laver. Toute la tension et la dynamique de la musique de Tricky, chantre du trip-hop, musique glacée et ensorcelante par définition, est retranscrite dans Girls, Tricky (2001). Des mines congolaises au renseignement intérieur américain, tout le travail de McQueen s’apparente à une entreprise de documentation contemporaine des actes et faits sociaux de la condition humaine. Mais, à l’instar d’Harun Farocki, il la traite en artiste : « Ce n’est pas documentaire ; c’est utiliser et abuser des codes du documentaire pour arriver ailleurs. Les documentaires affirment vous donner une vision complète et objective, alors qu’avec mes films, les spectateurs doivent compléter par eux-mêmes ce qu’ils voient à l’écran pour arriver à cette vision. » La manière la plus directe et efficace pour tenter de cerner cette œuvre reste encore la rencontre directe avec Steve McQueen, invité à discuter avec un critique d’art le 11 avril à 19h, entre la projection de ses deux principaux films narratifs. Le personnage, affable et espiègle, se prête volontiers au jeu des questions-réponses et semble attaché à l’importance d’une discussion publique qui ne soit pas réservé aux professionnels. D’ailleurs, pour profiter pleinement des vidéos et des multiples activités qui accompagnent l’exposition, pour prendre de la hauteur et alimenter les brèches ouvertes dans nos esprits, le Schaulager propose intelligemment deux formules : soit un ticket permettant l’accès au musée trois fois, soit un laisserpasser global le temps de l’exposition. Et ce n’est pas de trop pour prendre la pleine mesure de cette œuvre complexe avec une exposition qui fera date. i

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INAUGURATION, les 6 et 7 avril Cité des Arts Besançon Franche-Comté DES MONDES POSSIBLES, exposition, du 6 avril au 25 août FRAC Franche-Comté, Cité des Arts Besançon Franche-Comté RYOJI IKEDA - test pattern [n°4], concert (le 6 avril à la Rodia) + exposition, du 6 avril au 15 septembre, FRAC Franche-Comté, Cité des Arts Besançon Franche-Comté www.frac-franche-comte.fr + www.citedesartsetdelaculture.fr

Ouverture(s) pAR Caroline Châtelet

PHOTO Nicolas Waltefaugle

Après trois années de travaux, la Cité des Arts Besançon Franche-Comté ouvre ses portes. Une étape qui acte la sédentarisation partielle du Frac, sans abolir la transversalité de son projet.

La rencontre de la nature et de la ville, des habitants avec les berges du fleuve

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Au sujet du Frac Franche-Comté, sa directrice Sylvie Zavatta évoquait, il y a bientôt un an, les changements de fonds liés à l’installation prévue ce printemps dans la Cité des Arts : « Localement, c’est la première fois qu’il y aura un espace dédié à l’art contemporain de cette importance. Nous allons travailler de manière plus efficace et visible sur le territoire, plus facilement. Le bâtiment sera notre port d’attache. » En emportant avec lui la possibilité d’une permanence sur laquelle appuyer sa mobilité, le terme « port d’attache » résume au plus juste la nouvelle ère qui s’ouvre pour l’institution. Car avec sa migration vers la Cité des Arts, le Frac Franche-Comté s’émancipe du seul nomadisme qui depuis 2005 le caractérise. Oh, pas totalement cependant, et croire que la structure abandonnerait ses pérégrinations serait méconnaître les Fonds régionaux d’art contemporain. Nés en 1982, ces purs rejetons de la décentralisation ayant pour vocation la constitution d’un fonds d’œuvres, la médiation et la diffusion ne travaillent jamais seuls. Musées, parcs, centres d’art, établissements scolaires, universités ou hôpitaux sont autant de partenaires d’expositions des vingt-trois Frac répartis sur le territoire français.

Depuis plusieurs années, un mouvement général est en cours et les Frac se dotent de lieux propres. À Besançon, la Cité des Arts Besançon Franche-Comté, dont l’intitulé seul énonce l’ambition des trois maîtrises d’ouvrage (Communauté d’Agglomération, Région et Ville) à son sujet, illustre le croisement entre projet culturel et enjeux politiques. Enjeux politiques via la requalification du site de l’ancien port fluvial de Besançon et la création d’une Cité « vouée à devenir le grand pôle culturel qui permettra à la Franche-Comté de rayonner bien au-delà de ses frontières », comme l’annonce le site internet du Conseil régional. Projet culturel via la réunion en son sein du Frac et du Conservatoire à rayonnement régional du Grand Besançon. Une alliance plutôt pertinente entre art et éducation, qui pose comme nécessité de croiser les rapports à l’art. D’ailleurs, le bâtiment conçu par l’architecte de renommée internationale Kengo Kuma rend compte de la conjonction de ces différents objectifs. Et les multiples matér iaux utilisés pour la toiture – panneaux de verre, aluminium, végétaux et panneaux photovoltaïques –, comme pour la façade – bois, verre et aluminium – peuvent autant évoquer « la rencontre de la nature et de la ville, des habitants avec les berges du fleuve et des publics avec les pratiques culturelles », dixit Kengo Kuma, que la pluralité d’enjeux à l’œuvre.


Mondes parallèles Pour l’heure, le Frac est en plein préparatifs du week-end d’ouverture durant lequel, outre des concerts et des performances, deux expositions sont inaugurées. Tandis que test pattern [n°4] de l’artiste et musicien Ryoji Ikeda – en concert le 6 avril à La Rodia – initie une programmation régulière de pièces produites spécifiquement pour le lieu, Des Mondes Possibles affirme le souci de Sylvie Zavatta de donner à voir la richesse de sens de la collection. Car en trente années d’existence, les Frac sont passés de la notion de « fonds » à celle de « collection » et chaque structure a défini des spécificités prévalant à l’achat des œuvres. En favorisant le développement d’une identité propre à chacun, l’idée de collection rend lisible les politiques d’acquisitions. Pour Sylvie Zavatta, c’est autour du temps que son projet se déploie depuis 2005. Thématique locale évoquant « la tradition horlogère, le musée du temps », le temps contient « une vraie force philosophique. Il renvoie à la transversalité, la littérature, la musique...  » Puisant essentiellement pour Des Mondes Possibles dans les acquisitions récentes, Sylvie Zavatta emprunte le titre de l’exposition au philosophe « Leibniz, lequel stipule l’existence de mondes parallèles ou alternatifs cohérents. J’ai choisi ce titre non pas pour transposer

Le temps contient une vraie force philosophique littéralement cette théorie dans le champ des arts visuels, mais pour indiquer que chacun des éléments qui composent la micro-galaxie qu’est l’exposition est un monde en soi, doté d’une logique interne et susceptible de transformer la vision du monde dans lequel nous vivons. » (cf. hors-série Novo, n°7, entretien avec Claire Kueny). La pertinence de l’intitulé Des Mondes Possibles se lit également à l’aune de la pléiade d’expositions proposées en Franche-Comté de mars à septembre. Car en prolongement à son inauguration, d’une part, et à la célébration nationale des trente ans des Frac, d’autre part, une constellation d’événements se déploie à Dole, Montbéliard, Belfort – et même audelà, l’artiste Jean-Christophe Norman se rendant à pied jusqu’au Frac ProvenceAlpes-Côte d’Azur. Tout en demeurant fidèles à l’identité de chaque structure, ces manifestations dialoguent avec des pièces issues du fonds. Quitte à mettre en jeu nombre des problématiques inhérentes à «  l’institution Frac  »... Tandis que L’embarras du choix interroge l’inscription dans le temps et dans l’histoire des

anciennes acquisitions du Frac ; Monsieur Surleau et le cyclope traverse les notions de patrimonialisation et de muséologie par la réunion de divers types de pièces ; Au plus près met en tension les notions de collection et de monographie ; Tacet questionne – avec le contournement par le plasticien Francis Baudevin de la thématique proposée – la place de l’artiste dans l’institution. Peut-être cette constellation d’expositions, de « mondes parallèles cohérents », permettra-t-elle la démultiplication des regards sur le Frac, son lieu et son projet ? i

Liste des autres expositions L’embarras du choix : la peinture figurative dans les collections du Frac Franche-Comté Du 7 mars au 13 avril, Belfort Cécile Meynier - Duplicata Du 28 mars au 14 avril, Toshiba House, Besançon Jean-Christophe Norman - Cartes postales du Mont Fuji Du 1er avril au 31 mai, à pied et à la Cité des Arts, Besançon Monsieur Surleau et le Cyclope : De la collection beaux-arts de Montbéliard aux œuvres du Frac Franche-Comté Du 5 avril au 15 septembre, Musée du château des ducs de Wurtemberg, Montbéliard Tacet, exposition conçue par Francis Baudevin Du 22 juin au 8 septembre, Musée des Beaux-arts, Dole

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EX CENTRI CITES 4, rencontres internationales étudiantes de la performances du 9 au 11 avril, à Besançon Institut Supérieur des Beaux Arts de Besançon www.isbabesancon.com

Dépasser les habitudes pAR Caroline Châtelet

PHOTO Marc Cellier

Seule école supérieure d’art en Franche-Comté, l’ISBA à Besançon œuvre pour un enseignement laissant toute latitude à la tentative et à la recherche.

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À se promener dans une école d’art, l’on ne peut s’empêcher de penser que, a priori, toutes se ressemblent : murs blancs avec quelques inscriptions énigmatiques, dédales d’escaliers, salles d’ateliers où se mêlent outils et ordinateurs dernier cri. À l’ISBA, c’est la même chose. Quoique... d’abord, on y trouve une salle d’exposition – plutôt rare dans une école –, fin prête pour le vernissage du soir. Puis, sur les murs, les portes, dans les couloirs, des lieux sont indiqués. D’autres lieux  : «  Boutique souvenir  » pour la salle de dessin, « Salle de presse » pour la bibliothèque, «  Gate 8, 13, ou encore 25 » pour diverses salles. Mystérieuses, ces traces datent des portes ouvertes de février, où l’ISBA a exploré la thématique du voyage. On pourrait voir là une façon pour le directeur Laurent Devèze d’appliquer au pied de la lettre l’exercice, en assumant le versant spectaculaire d’une telle journée. Mais au sortir d’un entretien avec l’homme, l’on saisit qu’il s’agit peut-être de décaler les enjeux – montrer ce qui est fait – pour placer les étudiants dans une situation de recherche et de création – faire, donc. D’ailleurs, ce sont bien ces termes qui prévalent au changement d’intitulé de l’école, acté avec l’intégration du dispositif européen d’enseignement supérieur L.M.D. Comme l’explique Laurent Devèze, « passer d’une logique d’école à une logique d’institut insiste sur la dimension de recherche. Il est essentiel de faire comprendre qu’il existe à côté d’une recherche académique une recherche de création. » Si le directeur emploie à loisir l’expression, il se défend d’en faire un slogan et cette recherche s’incarne dans les propositions annexes de l’ISBA –  expositions, éditions, conférences  – et dans l’enseignement, qu’il s’agisse de l’art ou de la communication visuelle.

Plutôt que de détailler par le menu le programme de l’ISBA et ses trois pôles de recherche ; l’ouverture à l’international ; le développement de résidences d’artistes ; et autres expériences tentées depuis l’arrivée de Laurent Devèze en 2008, intéressonsnous un brin à ce dernier. Et appréhender l’ISBA à l’aune du parcours de son directeur permet de saisir la cohérence de son projet. Issu de l’École Normale Supérieure où il suit les cours de Michel Foucault, diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Paris, Laurent Devèze intègre, après une expérience d’enseignement, le réseau culturel français à l’étranger. D’attaché culturel à directeur d’institut français, de la Suède aux États-Unis, il y travaille pendant vingt-cinq ans. Interrogé sur sa bifurcation récente, il préfère parler de « synthèse : j’ai successivement été universitaire, enseignant, technicien des relations internationales, commissaire d’exposition, critique, opérateur culturel. À Besançon, j’ai vu la possibilité d’exercer tous ces métiers. » Outre le désir de transmettre et de « tenter des choses apprises au fil de [ses] expériences », il y a chez Laurent Devèze une vision forte de ce que peut être une école. « Je considère les élèves comme de jeunes artistes et ai le sentiment d’être de plain-pied avec la création. » S’amusant de l’acronyme, il rappelle à qui veut l’entendre qu’«  « isba » désigne en russe une maison commune. Mon devoir est que cette école soit un endroit où l’on prend des forces. » Ce qui n’empêche pas le lieu d’être ouvert et d’organiser expositions et événements culturels, l’un d’entre eux étant … la rentrée scolaire ! « C’est un moment important, où l’on passe de la vacance à l’apprentissage de l’art. J’aimerais que les gens viennent voir cela, au même titre que les portes ouvertes. » Qu’à cela ne tienne, et la rentrée se place sous la bannière d’un écrivain – Boris Vian en 2012, Kenneth White en 2013, William Burroughs en 2014 –, une manière de « dire que l’on ne choisit pas une école d’art contre d’autres enseignements. » L’admission à l’ISBA elle-même déjoue les habitudes et l’école est accessible, outre par concours, via la classe préparatoire de l’école d’art de Belfort, ou en validation des acquis de l’expérience. « Le concours demeure le parangon de la démocratie républicaine alors qu’il ne l’est pas du tout, il faut trouver d’autres modes de recrutement ! » Conscient des déterminismes sociaux, Laurent Devèze est également attentif au possible formatage au sein de l’école. « Il ne s’agit pas d’une course à l’originalité, mais il faut

laisser parler la différence. Nous ne sommes pas un moule à gaufres. » Si cette vigilance face aux systèmes établis est, peut-être, le fruit de ses expériences professionnelles à l’étranger, elle est également le marqueur d’une pensée imprégnée de philosophie politique. Ainsi, interrogé sur ce qui a pu lui faire préférer la direction d’une école à celle d’un centre d’art, Laurent Devèze répond : « par passion de l’origine – défaut de philosophe – et par souci politique. Depuis le Discours sur les sciences et les arts de Jean-Jacques Rousseau, je trouve qu’on a intérêt à se méfier de l’art et de la légitimation. Dans une école d’art, on est à l’abri de cette tentation et j’invite des intervenants par souci pédagogique, pas pour leur notoriété. » Pourtant, des difficultés existent et des « lignes de fracture traversent les écoles d’art. Premier risque de tension : la querelle des anciens et des modernes entre, par exemple, les tenants de la peinture et ceux de l’installation. Le deuxième écueil est la séparation entre graphisme et art, qui opposerait les rationnels aux éthérés. La troisième ligne de fracture serait celle entre la culture générale d’un côté et l’art dans son aspect manuel de l’autre. Toutes ces pensées enferment et une grande école d’art ne peut se bâtir sur des pensées d’exclusions. » C’est en partie ce refus d’exclure qu’on trouve dans les Rencontres internationales étudiantes de la performances. « J’entendais des élèves dire qu’on les dissuadait de la performance pour leur diplôme. Trouvant un peu malhonnête intellectuellement de leur faire étudier Joseph Beuys, Robert Filliou, tout en leur déconseillant d’en passer par le corps, j’ai lancé une invitation aux écoles d’art. » Pour la quatrième année a donc lieu Excentricités, manifestation qui n’est pas « un festival. Il y a des choses abouties, d’autres non, mais ce caractère désordonné, impur a à voir avec le désordre généré par les performances les plus fortes. » Ultime précision de Laurent Devèze, pour qui l’école est une « fabrique, qui met les élèves en capacité de faire et de montrer. Il ne faut pas rater la possibilité d’un apprentissage... » i

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AUTOUR DE LA TABLE, performance vidéo, les 4, 5 et 6 avril, à la Friche DMC, à Mulhouse http://mulhouse-art-contemporain.fr http://projetautourdelatable.wordpress.com

La perte, au ventre, vide pAR Mickaël Roy

Autour de la table se livre à une expérience inédite où art vidéo et expression théâtrale s’entremêlent. Sur une proposition d’Eric Kheliff et à l’invitation de Mulhouse Art Contemporain, l’artiste Claire Guerrier formule une proposition dans laquelle règne l’incertitude.

Prenez deux comédiens mulhousiens, Eric Kheliff et Laurent Dolci ; un texte théâtral, Nuit, un mur, deux hommes de l’auteur dramatique australien Daniel Keene ; une vidéaste française installée à Bâle, Claire Guerrier ; et un lieu en attente, le bâtiment 75 de la friche DMC. Et vous aurez à assister à une forme artistique performative en ce que l’inattendu sera au cœur d’une réflexion qui « touchera au sujet délicat de la marginalité, de la perte de repères, de la dépossession et de la peur de la fin dans l’oubli ». Accueilli au seuil de cet espace industriel familier en quête d’une nouvelle identité, le public composé d’une cinquantaine de convives sera invité à prendre place autour de la table. Comme à la maison, mais pour un repas improbable et impudique, entre inconnus présumés, tous immergés dans un lieu brut, pour le moins inhospitalier. Dénudés par un face-àface frontal avec ce voisinage architecturé et humain tout déroutant, l’attention se fera transitoire, transportée entre l’objet de ce dîner – impossible ? – dont les conditions couperaient presque l’appétit, et ce qui se tramera de part et d’autre de la tablée. Deux écrans et le public au milieu. Un espace intermédiaire, donc, pour deux espaces de représentation. Deux personnages, pour deux histoires ? Des superpositions, et une impossibilité partielle du regard pour celui qui sera empêché d’embrasser visuellement la double narration qui se trame face à lui et dans son dos. Privé, le regardeur le sera, dans un mimétisme troublant avec les protagonistes de la vidéo, traduction de «l’impossibilité d’un rapport égalitaire», et comprendra dès lors qu’il n’est décidément pas au théâtre. Qu’il n’y a ni vraiment d’acteurs, ni vraiment de spectateurs. Qu’il n’y a pas de jeu, mais des positions dans l’espace

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de perception. Et qu’il est question d’un dispositif dans lequel « le rapport aux autres, à l’environnement, et à une réception des images n’est pas acquis d’avance ». Le textepoint-de-départ intervient alors comme prétexte – avant le texte – et comme matière, pour Claire Guerrier, à faire émerger des images vidéos et une atmosphère sonore pour dire ce que transporte la pièce de Daniel Keene par d’autres moyens que ceux du verbe et du geste. Cependant, aucune personnification. « Alors qu’habituellement un comédien porte un masque et nous donne à voir une illusion, il s’agit ici de faire le chemin inverse en allant au-delà du jeu théâtral, en essayant surtout de ne pas jouer ! » prévient

l’artiste. Et d’ajouter : « Le film consiste à faire disparaître quelque chose, à faire le vide, tandis que l’acte performatif consiste à faire le plein. » Par un révélation orale à laquelle se livreront les deux comédiens. Autant qu’à travers l’immersion du public et de l’espace environnant, tantôt dans une surexposition lumineuse, tantôt dans une totale obscurité. Du blanc au noir, et inversement, pas de manichéisme, mais l’expression d’une saturation. Pour aller jusqu’au bout de la performance. Entre chiens et loups. i


Aujourd’hui pour demain, proposition n° 2, exposition jusqu'au 26 mai au Musée des Beaux-Arts de Mulhouse

Quand les images prennent position pAR claire kueny

Au Musée des Beaux-Arts de Mulhouse, Mickaël Roy propose une exposition d’art contemporain à partir d’œuvres d’artistes de renommée internationale qui interrogent notre conscience du monde.

Sous un titre aux allures de slogan de campagne, Aujourd’hui pour demain manifeste la prise de position – idéologique, politique, réactionnaire, provocante, poétique, utopique, ou plus passive – des artistes contemporains dans le monde d’aujourd’hui, pour demain. Après avoir été chargé des publics et de la communication au Musée de Beaux-Arts de Mulhouse, Mickaël Roy, jeune acteur actif de la scène de l’art contemporain sur le territoire alsacien endosse le rôle de commissaire pour cette exposition qui « montre une définition même du rôle de l’art et des artistes aujourd’hui, à savoir de disposer d’un regard aiguisé sur le monde et d’en donner un commentaire pour éveiller des consciences et soulever des questions ». Les œuvres, choisies dans une collection privée mulhousienne, produisent une narration et invitent à observer le monde et sa géopolitique. Des paysages, des cartes et des matériaux naturels dominent l’exposition, tandis que l’humain s’efface. Il est remplacé par une société du spectacle, par des « Famous Artists » (Jeremy Deller), par un art qui n’est « qu’une question de publicité » (Ben Vautier), par des Winnie l’Ourson et autres Mickey démultipliés (Nelson Leirner), autant de symboles d’un monde gouverné par le divertissement, les stéréotypes et marqué par la disparition des frontières et de l’individu. Onze artistes, onze œuvres, onze attitudes dialoguent, dans un parcours fertile, pour mieux s’exprimer. Ainsi, Claire Fontaine se joue du spectateur en remplaçant un livre par une brique, symbole de la révolte, pour

affronter et vaincre la dépression. Se taper la tête avec, la lancer dans une vitre, pour lutter, sont autant d’actions possibles et suggérées. D’autres œuvres semblent plus dociles, comme les bateaux miniatures et précieux de Bethan Huws, qui affichent un retour à l’artisanat, à la tradition, comme une autre attitude possible pour revenir à un monde meilleur ? Seuls deux humains habitent l’exposition : un militaire israélien photographié frontalement, arme à la main, par Rineke Dijsktra observé par une petite femme nue sculptée dans le bois par Stephan Balkenhol. Symbole du couple homme/

femme tel qu’il est parfois encore perçu aujourd’hui ? Invitation à revenir à l’essence même de la vie, à la nature, à un dénudement originel ? Si toutes les œuvres de l’exposition prennent position, elles ne prennent jamais parti – pour reprendre la subtile distinction opérée par Georges Didi-Huberman –, car aucune d’entre elles n’est partisane et immobile. Elles divergent, en fonction du regard de chacun, de leur confrontation avec les œuvres qui les entourent. « Les artistes contemporains sont les citoyens d’un monde et nous parlent d’un réel que l’on connaît, pour nous permettre d’analyser ce qui s’y joue », précise le commissaire. Elles nous invitent à réagir, tout au moins à réfléchir à la manière dont on pourrait peutêtre (p)résider autrement ? i

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INTERFÉRENCES / INTERFERENZEN, ARCHITECTURE exposition jusqu’au 21 juillet au MAMCS, à Strasbourg www.strasbourg.musees.eu

ZONES DE RENCONTRE pAR Vanessa Schmitz-Grucker

Strassburg Universitaet, Campus und Gebäude der Universität Straßburg (Palais universitaire), 1878-84, épreuve historique d’après photo n&b, 48×64 cm. Südwestdeutsches Archiv für Architektur und Ingenieurbau (saai) Karlsruhe

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L’architecture a toujours été au cœur des questions d’affirmation de pouvoir mais aussi de liens et d’échanges culturels entre la France et l’Allemagne. Elle est le symbole visible des événements historiques, politiques, culturels qui unissent ou opposent ces deux cultures.

Si les idées artistiques et culturelles ont circulé bien avant l’invention de l’imprimerie, cette dernière a considérablement changé la donne en terme de foisonnement culturel. Il s’agit pourtant, dans un premier temps, de nations, d’états en construction qui cherchent à construire et imposer une identité qui leur est propre et singulière. Ainsi, le gothique, plus contenu et cartésien en France, se décline sous la forme d’une architecture davantage exubérante en Allemagne qui s’exprimera pleinement à l’époque du gothique flamboyant. Nul n’échappe cependant aux jeux des influences. Lorsque l’architecte Schinkel propose une perspective pour l’Altes Museum à Berlin en 1825, elle n’est pas sans s’inspirer de l’esthétique de l’ensemble architectural de Percier destiné, en 1786, à rassembler les diverses Académies françaises. L ors qu’on inter ro ge Je an-L o uis Cohen, l’un des deux commissaires de cette exposition, sur l’inf luence des tensions entre la France et l’Allemagne, et notamment des jeux d’occupation et d’annexion dans les territoires, il réaffirme sans ambiguïté l’autonomie de l’architecture sur le politique. Les projets des Neustadt de Strasbourg et Metz s’appuient sur des études urbanistiques antérieures à l’annexion de 1870. Strasbourg, érigée en capitale du nouveau Reichsland, devient un symbole de diffusion du pouvoir allemand dans la pierre. La Place de la République, ancienne Kaiserplatz, et son Palais du Rhin, ancien Kaiserpalatz, sont des exemples aboutis de l’architecture Wilhelmienne, une architecture éclectique qui se veut colossale, mais qui révèle surtout une double influence esthétique : le monumentalisme n’est pas sans rappeler les canons esthétiques du classicisme et du néo-classicisme français, et pourtant cette architecture présente une théâtralité

plus allemande. Il en résulte une architecture aux velléités classicisante et baroquisante qui regarde des deux côtés du Rhin, avec la même finalité ostentatoire. L’extension de Metz, plus éloignée géographiquement et symboliquement, est plus tardive. Les influences s’y déclinent différemment. Si la gare est une volonté affichée de germanisation, le “coin français” construit à l’angle des rues Charlemagne et Gambetta est un exemple des possibles juxtapositions. Le récit de cette exposition n’a pas été pensé comme un discours dogmatique. Jean-Louis Cohen précise que les échanges entre la France et l’Allemagne ne se font pas à sens unique et qu’ils ne concernent pas uniquement les zones de contact comme Strasbourg, Metz, le Pays de Bade ou la Sarre. Cette exposition qui retrace deux siècles de relations entre l’Allemagne et la France – relations qui manifestent parfois une fascination réciproque à l’origine d’un incroyable dynamisme architectural – s’intéresse également aux échanges lointains entre Paris et Berlin ; les villes regardent l’une vers l’autre, institutionnels, critiques, architectes se déplacent et importent leurs modèles. Alors qu’on s’est beaucoup intéressé aux échanges franco-allemands dans le champ de la littérature, des arts plastiques, mais aussi des sciences, les 400 documents réunis pour l’occasion – plans, dessins, maquettes, photographies, films, livres et œuvres d’art qui racontent deux siècles d’espace architectural –, permettent un bel état des lieux des villes et des paysages urbains français et allemands, de leurs croisements, de leurs différences mais aussi de leurs rapprochements irrésistibles. Les œuvres nuancent ainsi les raccourcis d’une trop stricte lecture politique et montrent que malgré les antagonismes et les conflits récurrents l’espace artistique européen constituait une réalité, une base culturelle commune née de ces échanges ininterrompues. i

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MARCO GODINHO, Invisible More Visible More Invisible, exposition jusqu’au 28 avril au Casino Luxembourg et jusqu’au 5 mai, à Faux Mouvement, à Metz www.casino-luxembourg.lu + www.faux-mouvement.com

Avec des palindromes, dont un emprunté à Guy Debord, Marco Godinho, artiste à la philosophie nomade, aborde frontalement notre rapport à un monde où la finance et les marchandises passent plus facilement les frontières que les hommes.

À l’envers, à l’endroit pAR Vanessa Schmitz-Grucker

Cette exposition nomade, presque errante, se décline en trois volets dans des espaces ouverts où la déambulation est le maître mot. À quoi essaies-tu d’échapper ? À la linéarité de nos vies occidentales, à la linéarité des choses, à leur classement, leur caractère figé. Au temps aussi, ce temps qui nous semble évident mais qui nous échappe sitôt qu’on essaie de le définir. C’est cette incertitude là qui m’intéresse, cet espace de flottement qui ouvre des perspectives. Ces espaces dans lesquels on peut déambuler interrogent la notion même de déplacement. Dans mon travail, l’errance est un thème récurrent, c’est le contre-pied de nos conventions sociétales actuelles où tout est cadré, tracé d’avance. La grande question est donc celle du positionnement, de notre propre positionnement et ce d’autant plus qu’on cherche encore des repères dans un monde pourtant instable au possible.

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Le palindrome “In girum imus nocte et consumimur igni”* déjà utilisé par Guy Debord, évoque l’errance intellectuelle, celle qui “nous dévore quand on tourne dans la nuit” ? Oui, “In girum imus nocte et consumimur igni” est un palindrome qui renvoie à mon propos. À force de se déplacer, de tourner en rond, d’aller et de venir, on finit par se laisser consumer. Comme tout palindrome, il se lit dans les deux sens et cette question du déplacement de point de vue est centrale. Le titre de l’exposition lui-même ressemble à un palindrome mais c’est un faux palindrome, ce ne sont pas les mêmes lettres, elles se ressemblent juste, mais j’aimais cette idée de fausse répétition. Plus tu répètes une chose, plus l’incertitude s’engage, un peu comme la célèbre phrase de Gertrude Stein : “A rose is a rose is a rose”. Les choses sont ce qu’elles sont mais à trop les répéter, on finit par en douter.


Marco Godinho, History Revisited (Memory Hole), 2007-2013. Vue d'installation au Casino Luxembourg. © photo : Andres Lejona, Casino Luxembourg 2013.

Mais ce doute, n’est-ce pas là l’origine de la connaissance ? Si, mais pourtant quand tu ouvres une encyclopédie, tout est figé, classé, établi. Il n’y a pas de place pour le doute. C’est une forme de connaissance, certes, mais définie dans un instant T de l’Histoire de sorte qu’elle devient très vite obsolète. C’est un classement sournois qui peut conduire à l’amnésie collective, d’où le titre de l’œuvre, History Revisited / Memory Hole. Rien de plus simple que de recomposer, ré-écrire cette histoire figée en faisant disparaître des photographies ou des documents compromettants. J’ai moimême fait des trous dans l’Histoire. J’ai découpé les images qui se trouvaient face aux définitions dans les encyclopédies pour voir comment nous réagissons devant ces images quand elles sont privées de leurs légendes.

J’ai le vertige. Dis moi où on est. Dans un espace indéterminé ? Dans l’attente ? L’infini ? J’erre dans un espace infini. J’habite au numéro 8 et j’ai fait une rotation à 90° du chiffre de ma porte palière de sorte que j’habite vraiment l’infini. Et à chacun des trois lieux d’exposition [la première a eu lieu en 2012 au Neuer Kunstverein, à Aschaffenbourg en Allemagne, ndlr], j’ai apposé ce chiffre 8 retourné en symbole d’infini. On est aussi dans des espaces indéterminés : The End est une œuvre qui n’est pas finie, si tu regardes bien, il y a des endroits au fusain qui sont comme inachevés. The End, c’est la fin d’une histoire qu’on ne connaît pas, ça peut donc aussi être le début de cette histoire. On entend cette voix qui dit « invisible » et cette autre voix qui répond « more » à laquelle vient en réponse « visible ». On ne sait plus où est le début, ni la fin. Il n’y a pas de chaos, juste un perpétuel déplacement des choses...

...de cet “Autre chose”, titre de ton œuvre que tu as extraite du film Derrida ? Oui, je suis sensible à la notion de déconstruction chez Derrida. Dans la dernière scène de ce film, il y a une image frappante où on le voit s’éloigner dans le désert algérien, comme un retour aux sources, et où on l’entend répéter des interrogations autour de cet autre chose : « Comment faire autre chose que ce que j’ai fait ? ». Il dit qu’il n’aurait pas pu faire autre chose et il parle des différents points de vue avec lesquels on peut regarder les choses et l’ailleurs. L’ailleurs, c’est comme le temps. On ne peut pas le saisir, on ne peut pas l’approcher, on ne peut pas le définir. Une fois que tu es ailleurs, lui n’est plus là. L’ailleurs est toujours ailleurs. i * Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu.

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L’IMAGE PAPILLON, exposition jusqu’au 8 septembre au MUDAM, à Luxembourg www.mudam.lu

Discordance des temps pAR Betty Biedermann

L’écrivain allemand W.G. Sebald ponctue ses romans de photographies en noir et blanc, jamais légendées. Dans son travail ceci confère à l’image un statut nouveau de type réminiscence mémorielle, et a influencé nombre d’artistes, présentés ce printemps au MUDAM.

Tacita Dean, Sound Mirrors, 1999, 16 mm films, black and white, optical sound, durée : 7 ’, Courtesy de l'artist, Marian Goodman, New York/Paris and Frith Street Gallery, London © Tacita Dean

L’exposition L’image Papillon approfondit l’œuvre de Sebald en présentant des artistes sensibles aux intérêts de l’écrivain et à son travail sur l’image. Ce mot d’imagepapillon, emprunté à Muriel Pic, évoque les similitudes de traitement entre l’Histoire, et le papillon, cet animal à la fois épinglé sous la loupe des scientifiques, et à la fois virevoltant, insaisissable. L’exposition présente donc des images qui s’effacent, des souvenirs tremblants, mais aussi des documents précieusement conservés, à la dimension émotionnelle mise en valeur.

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Pratiquement tous les artistes de cette exposition œuvrent pour sauvegarder quelque chose : un mannequin de cire obsolète, une carte postale oubliée et retrouvée, une antiquité pillée par des colons… Ces objets sont capturés et transformés pour souligner leurs qualités : refonte, annotations, découpes et retouches picturales. Ainsi John Stezaker qui recadra d’anciennes photographies pour souligner la présence de l’humain dans celles-ci, personnages hauts de quelques millimètres (The 3rd Person Archive, 1976). Le paysage redevient alors théâtre d’une vie jusqu’alors insoupçonnée.

La dimension indicielle de la photographie et de l’impression en général est très présente dans l’exposition. Beaucoup d’objets sont documentaires : cartes, preuves de présence ou d’existence. Mais le travail de Sebald se concentre aussi sur les différences de rythme que créent les images au sein de ses textes. En se défaisant du rôle illustratif de l’image, plusieurs artistes ont su exploiter la dualité narration/photographie. Enfin, les contenus des images de Sebald ont aussi servi de point d’ancrage pour la présentation de chaque artiste : à une photographie de ruines sont apparentés les travaux de Tacita Dean, très portés sur la destruction (The Russian Ending, 2001). Mais la protection des souvenirs s’effectue aussi avec la création originale d’objets : ainsi Danh Vo qui va recréer tous les fragments de la Statue de la Liberté à l’échelle 1:1 (We the People, 2011-2013), créant un pont entre son passé d’émigrant et les expériences actuelles d’immigration. Plusieurs travaux de Felix Gonzales-Torres sont également réactivés, plusieurs années après la mort de l’artiste. Œuvres flambant neuves, qui portent pourtant déjà toute une histoire douce-amère. Au final, L’image Papillon, une exposition d’envergure qui analyse de façon complète les travaux de Sebald et les lie pertinemment à des œuvres inspirantes, dont la portée émotionnelle ne laissera personne indifférent. i


LES IMMÉMORIALES, exposition du 2 mars au 23 juin au Frac Lorraine, à Metz www.fraclorraine.org

Mémoires du monde pAR Betty Biedermann

Le Frac Lorraine excelle dans une programmation aux facettes multiples. Politique, mais aussi écologique, sociale, poétique, l’exposition de ce printemps nous invite à reprendre conscience du monde qui nous environne. Cet hiver, le Frac Lorraine a présenté le travail de Marie Cool et Fabio Balducci sous l’angle politique de la réappropriation des gestes et des matériaux de notre environnement. À cette occasion le Manifeste d’Agnes Denes (1969) a été choisi comme guide principal à la compréhension de l’exposition. Ce texte est encore en place pour la nouvelle exposition Les Immémoriales, qui présente trois artistes engagées, Agnes Denes, Monika Grzymala, et Cecilia Vicuña. Leurs projets nous viennent des quatre coins du monde, et ensemble créent un paysage global où la protection des populations, des cultures, et des lieux est centrale. Naît un geste pour les générations d’aujourd’hui, qui vivent avec les accidents, les crimes et les catastrophes du passé. Un travail de mémoire est effectué, et des actions vers les peuples futurs sont menées, tel ce message qu’Agnes Denes a créé à l’attention des humains de 2979 comportant des éléments de réflexions participatives sur la nature de l’homme et son développement. L’enterrement de ce message fait partie d’une œuvre en trois actes, où l’artiste est intervenue dans des processus naturels : Rice/Tree/Burial (1968/79), dont nous observons au Frac les témoignages photographiques. Dans son manifeste, Agnes Denes affirme la nécessité de : « reconnaître et interpréter les liens existant entre les éléments créateurs entre les gens entre les gens et dieu, entre les gens et la nature,

les liens liant la nature avec elle-même, la pensée avec elle-même, l’art avec luimême » Ailleurs, nous pénétrons une forêt colorée, Quipu Austral de Cecilia Vicuña : nous circulons entre des rubans de laine qui tombent du plafond – ou s’y élèvent ? Nous entendons l’artiste chanter et réciter des éléments de tradition orale des aborigènes australiens et sud-américains qui partagent une vision centrée sur la beauté des échanges. Puis nous entrons dans un espace où l’installation fragile et

légère de Monika Grzymala est à couper le souffle. The River II, structure filaire, lance dans toute la longueur de la salle de délicates tiges portant mille fruits du travail d’Euraba Artists and Papermakers, peuple Goomeroi survivant à son oppression par la fabrication artisanale de papier. Ces œuvres visuellement puissantes renforcent la poésie du Manifeste, mais n’occultent pas son propos politique grâce aux processus collectifs, revendicatifs et écologiques de leur fabrication. Un moment de déambulation sereine nous attend donc au Frac, non pour oublier le monde qui nous entoure, mais pour l’embrasser dans ses recoins oubliés et ses profondes racines. i

Monika Grzymala, The River II, 2012/2013 Installation in situ réalisée avec Euraba Artists and Papermakers. Vue de l’exposition Les Immémoriales, Frac Lorraine. Photo : Eric Chenal © L’artiste

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RENAISSANCE, du 4 mai au 4 août, à Nancy et en Lorraine www.renaissancenancy2013.com

Le futur en héritage pAR Benjamin Bottemer

Revalorisation, rénovation, réinvention : dans l’esprit de la période à laquelle elle rend hommage, la cité des Ducs de Lorraine propose de célébrer la créativité et l’inventivité tout en signifiant la richesse de son patrimoine lors de Renaissance Nancy 2013. Modernité et pratique contemporaine sont également des axes forts.

Renaissance se situe dans la lignée de trois grands événements culturels ayant mis en avant le talent des artistes nancéiens : 1999 fut l’année de l’École de Nancy et de l’Art nouveau ; 2005 celle du quart de millénaire de la place Stanislas et du Temps des Lumières. L’année passée fut celle de Jean Prouvé, pionnier du design ; 2013 sera donc consacrée au Temps de la Renaissance. « La Ville a pris l’habitude de célébrer des événements importants en alliant patrimoine et création, déclare Laurent Hénart, adjoint au maire délégué à la culture. Nous avons, via Renaissance, le désir de donner du sens à l’opération d’urbanisme Nancy Grand cœur (« De la place Charles III à la place Thiers ») et au projet de rénovation du palais des Ducs de Lorraine : plutôt que de voir le patrimoine comme quelque chose d’acquis, nous avons voulu en faire un événement festif. »

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La manifestation s’est dévoilée le 1er février avec l’exposition La Ville Révélée autour de la ville neuve de Charles III, et se poursuivra avec des moments tels que L’automne de la Renaissance ou encore Un nouveau monde au Musée Lorrain. L’innovation scientifique et urbaine sera une autre thématique de Renaissance, par exemple avec les expositions Une idée, mille machines ou Corps en images. Vous pourrez découvrir des manifestations « hors les murs » dans les communes du Grand Nancy, en Meuse (notamment dans la Ville Haute de Bar-le-Duc), à Metz, à Épinal... Renaissance a voulu lier étroitement la création contemporaine à la mise en valeur de son patrimoine. Trois grands rendez-vous vont marquer cette tendance : tout d’abord Moments d’invention, qui se tiendra sur une place Charles III dédiée à la découverte et à l’innovation. La vision du futur par les imaginations d’hier y sera mise en lumière, sous chapiteaux, à travers des objets, des débats et des œuvres visuelles, interactives et immersives d’artistes tels que Daan Roosegaarde, Benoît Faivre ou Annica Cuppetelli et Cristobal Mendoza. « Le public pourra y voir des choses originales qui donnent aussi matière à réfléchir  »

commente Laurent Hénart. En quête de l’ange proposera à des photographes d’offrir des relectures contemporaines de la figure de l’ange, à la galerie Nancy Thermal. Les Espaces Poirel, destinés à s’axer dès l’automne 2013 sur l’art contemporain et le design, seront quant à eux revisités par le designer Robert Stadler. « À cette occasion, nous lui avions demandé de travailler à la fois sur l’intérieur et l’extérieur du bâtiment, explique Laurent Hénart. Nous n’avions pas exigé une résonance particulière avec son patrimoine architectural ; mais je pense que les artistes ont ce réflexe, celui de chercher la filiation, de créer un trait d’union. » L’inauguration de Renaissance, le 4 mai, sera l’occasion de donner, jusque tard dans la nuit, le ton de la manifestation : les danseurs du Ballet de Lorraine y croiseront le DJ Kavinsky ou le collectif Paradigme qui a concocté pour l’occasion un spectacle visuel et sonore. Laurent Hénart précise que, entre création contemporaine et valorisation du patrimoine, aucune démarche n’est au service de l’autre : « La culture est, pour la Ville de Nancy, synonyme de partage, pas d’opposition ou de combat. L’objectif étant le brassage et l’ouverture à tous les publics. » i


Traits d’unions 1 ∏, Studio Robert Stadler

Dans les fourgons de Michel Le Journal de voyage de Michel de Montaigne est un ensemble de notes prises entre Bordeaux et l’Italie, lors d’un voyage de quelques dix-sept mois effectué en 1580. Accompagné d’un grand équipage, Montaigne transporte dans ses malles deux exemplaires de ses Essais, à l’intention du pape Grégoire XIII et d’Henri III dont il souhaite obtenir l’imprimatur, l’autorisation de publication. Cette épopée est marquée par un (très large) détour par la Lorraine, dont l’homme de lettres souhaite profiter pour soigner sa gravelle dans les différentes villes d’eaux.

Le récit enchaîne deux types d’écritures : celui du secrétaire-valet de Montaigne et de l’auteur lui-même. « J’apprécie Montaigne, l’homme et son univers riche d’humanisme, mais ce carnet ne me satisfaisait pas, explique le metteur en scène Michel Didym. J’ai donc choisi de faire un travail de réverbération avec ses Essais et sa découverte de l’Europe. On y croise toute une population, la ruse des femmes italiennes, des Portugais brûlés vifs pour s’être mariés entre hommes, des foules de touristes qui horrifient Montaigne, qui préfère dès lors s’exprimer en italien... toute une série de choses bouleversantes et très

contemporaines. » Au sein du Palais ducal de Nancy, qui abrite le spectacle dans l’enceinte de sa chapelle funéraire au style baroque italien plutôt approprié, la pièce bénéficiera d’un dispositif établi grâce à la collection du Musée Lorrain, faite d’objets que Montaigne aurait pu utiliser lors de son périple. Voyage en Italie, de Michel Didym Chapelle des Cordeliers à Nancy du 24 mai au 12 juin www.renaissancenancy2013.com

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THÉÂTRE EN MAI, festival du 17 au 26 mai, à Dijon. www.tdb-cdn.com

Jukebox pop et acide pour un renouveau pAR Guillaume Malvoisin

Benoît Lambert livre la première édition du festival Théâtre en mai composée par l’équipe de son premier mandat à la tête du Théâtre Dijon Bourgogne. Si on y retrouve du vieux maître et des vieilles planches, le nouveau dirlo affiche une nouvelle voie, façon épiphanie pop dansant sur les cendres. Du politique et du poétique, on connaît la réclame du lieu mise au fronton par François Chattot, acteur-directeur pendant 6 ans de la maison Saint-Jean. La réclame est encore bien vaillante et, sans pour autant sacrifier à l’hommage aigrelet des suiveurs, Benoît Lambert lui impose de nouvelles couleurs. Bourdieu avertissait que le brandon Pop Culture pouvait exclure et desservir, le Théâtre Dijon Bourgogne continue, lui, le mélange des genres et tente une fois de plus la greffe du populaire sur l’art moderne. Attendre par conséquent : du concept, du mythe, du nouveau, du locointernational et de l’immédiat plaisir.

Don Juan © Charlotte Burchard

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Sur le banc des commandeurs, passation oblige, c’est Matthias Langhoff qui siège. L’ex-rejeton du Berliner Ensemble revient à Dijon en tapant sec dans le mythique pas mutique. Dans son Œdipe Tyran mené à la tête d’une équipe russe de Saratov, l’Allemand mêle Sophocle à Müller et Hölderlin pour une fiesta où l’anachronisme coule au moins autant que la violence de l’Armée Rouge et la peste dans les rues de Thèbes. Le metteur en scène clôt le festival en revisitant Don Juan, un autre mythe traqué depuis longtemps par Tirso de Molina, Molière, Da Ponte et Mozart et plus récemment par Bataille. Pourtant le

Don Juan échappe encore à la nomenclature et ce spectacle, fait, lui, à mains d’hommes venus du Théâtre Hongrois de Cluj en Roumanie, devrait rendre encore plus flous les contours de la fable du séducteur insatisfait. Allemagne toujours, Don Juan c’est aussi le programme de l’Epik Hotel et de Catherine Umbdenstock. Son Don Juan « ramassé et vivace », note qui pourrait être sortie d’une partition, interroge depuis sa solitude saharienne le spectateur d’aujourd’hui. Pour le reste de la programmation, Théâtre en mai version 2013 balaye les questions d’une génération, les interrogations d’un art en mouvement perpétuel face à son ouverture nécessaire. Quel lieu pour l’utopie ? Les Hommes Approximatifs le cherche dans le corps de l’autre et Se souvenir de Violetta mis en scène par Caroline Guiela Nguyen livre son quatuor à une revisitation fiévreuse jamais jésuite de La Dame Aux Camélias. Les compagnies dijonnaises Idem Collectif et Amaranta posent leur utopie dans l’identité dissolue et réinventée, pour la première (Call Me Chris), et dans un imaginaire forain et puissant pour la seconde (La Vieille qui lançait des couteaux). Sans être complet, indiquons les volutes annoncées par le manifeste révolté de Guns ! Guns ! Guns !, la charge sociale portée par Hetero, la Chine fantasmée de Turandot, la présence de Philippe Genty ou encore l’insolence mixée aux beats urbains et guerriers de Rixe et de Vernissage. i


LE MONTE-PLATS, théâtre, du 29 avril au 4 mai à la Comédie de l’Est de Colmar et en Comédie Vagabonde le 7 mai à Turckheim, le 10 mai à Volgelsheim, le 15 mai à Ste Marie aux Mines et le 29 mai à Eguisheim. www.comedie-est.com

BIG BROTHER IS WATCHING YOU pAR Claire Tourdot

PHOTO André Muller

Représentant du théâtre dramatique contemporain anglais et lauréat du prix Nobel de littérature en 2005, Harold Pinter aime contrarier la logique et défier l’esprit humain. Carolina Pecheny met en scène son absurde et surtout très drôle Monte-plats. Tout comme Beckett faisait attendre Vladimir et Estragon dans En Attendant Godot, Harold Pinter imagine en 1960 Ben et Gus, deux tueurs à gages retirés dans le soussol d’une maison abandonnée, attendant l’arrivée de leur prochain contrat. Ben lit son journal à voix-haute, Gus ne cesse de poser des questions sur la besogne à effectuer. Bien que travaillant ensemble depuis toujours, les deux hommes parlent sans se comprendre. Une tension anxiogène s’installe, l’action n’avance pas, le contrat n’arrive pas. Mais surprise ! Au fond de la pièce un monte-plats s’anime et délivre non pas le nom d’une victime mais une commande. Inévitablement influencé par l’idéologie du théâtre de l’absurde, Harold Pinter imagine un huit-clos oscillant entre angoisse de l’inconnu et comique de situation. Les deux compères s’agitent pour satisfaire les demandes du monte-plats, aussi farfelues qu’elles soient. Tel un troisième personnage sur scène, cette présence sans visage impose des règles totalitaires impossibles à satisfaire, cultivant le sentiment d’impuissance. Dans un va-et-vient incessant, l’engin pose sur les hommes un effrayant regard d’autorité. C’est ce décalage entre la figure d’oppression et l’assujettissement des personnages qu’a souhaité interroger Carolina Pecheny : « La symbolique du monte-plats nous fait prendre conscience de notre soumissions à certaines conventions, ordres, structures. L’extrémité de la logique est telle que nous obtempérons sur les choses les plus folles. Il suffirait d’un peu de réflexion personnelle pour se rendre

compte de l’incongruité de la situation. ». Mais Harold Pinter est britannique et a hérité d’un doux humour national. L’absurdité du Monte-plats fait autant pencher l’histoire du côté du drame que de celui de la farce. N’oublions pas qu’en anglais, le monteplats se dit « dumbwaiter », littéralement « le serveur idiot ». Réussir à allier comique et noirceur : voilà le génie de l’auteur, sa lucidité et sa prise de distance. La ponctuation de pensées sans succession logique

et les ordres de la machine laissent place à des scènes ubuesques et pourtant pleines de sens. Cet équilibre est seulement possible dans le total respect du texte et des indications scéniques. L’écriture de Pinter est une partition musicale, une logique à trouver, à appréhender... pour notre plus grand plaisir. i

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HORIZON « UN REGARD TRANSEUROPÉEN », festival du 14 au 25 mai, à la Filature, à Mulhouse. www.lafilature.org

Coup d’envoi de la première édition du festival Horizon ! À la croisée de l’Allemagne et de la Suisse, la région de Mulhouse embrasse l’Ailleurs d’un regard pluriel et transeuropéen. Initié par la Filature, ce nouveau temps fort des scènes d’Europe célèbre la création contemporaine et transporte le spectateur au delà des frontières.

SINGULARITÉ TRANSVERSALE pAR Claire Tourdot PHOTO Virginie Schreyen

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Découvrir des créations d’aujourd’hui, émergées de l’esprit d’artistes d’aujourd’hui, influencées par la société d’aujourd’hui. Voilà comment, en quelques mots et anaphores peut se comprendre le festival Horizon. Avec pour ambition de repousser les limites géographiques, artistiques et conventionnelles, la Filature a imaginé un moment de rassemblement des spectateurs des trois frontières – française, allemande et suisse – et tend la main aux structures situées de part et d’autre du Rhin. Prolongement direct de Trans(e), événement déjà dédié à l’expression artistique transfronta-

lière, Horizon se veut encore plus ambitieux. À coups de théâtre, danse, performances et arts plastiques, le festival se forge une image internationale et abolit les limites terrestres. Monica Guillouet-Gélys, directrice de la Filature, a souhaité distinguer la Filature en promouvant pour cette première édition la création contemporaine en Europe du Nord et de l’Est. Encore peu soutenues, les scènes slaves et germaniques brillent pourtant d’inventivité et d’éclectisme. L’appel du public est satisfait par la venue de deux productions très attendues : La Réunification des deux Corées du dramaturge français Joël


Notre coup de cœur : La Réunification des deux Corées. Dans sa nouvelle création, Joël Pommerat ne parle pas du pays du Matin calme mais bien du sentiment amoureux. À travers l’assemblage d’une vingtaine d’histoires d’amour, sont disséqués les désamours, les échecs et déceptions. Le spectateur n’est pas inactif face à ce déballage de sentiments puisqu’il est immergé sans concession dans un dispositif hors-norme et bi-frontal. De chaque côté de la longue et étroite scène, deux Corées s’affrontent, avec entre elles un hostile no man’s land. Le surdoué de la scène contemporaine française jette un regard sombre et désillusionné sur les états de l’amour. Avec un humour grinçant, il allie la brutalité du quotidien et la poésie théâtrale pour un résultat détonnant.

Pommerat et Come, Been and Gone du danseur britannique Michael Clark. Horizon sera l’occasion de découvrir des artistes définis par leur originalité, qu’ils soient français, allemands, anglais, belges, polonais ou slovènes. Car ce qui apparait comme une évidence à la lecture du programme, c’est la singularité des propositions. Renaud Serraz, conseiller artistique, soutient cet angle particulier : « Les productions étrangères prennent souvent une tournure différente de ce que l’on a l’habitude de voir. Horizon propose des créations qui peuvent rarement trouver leur place dans le cadre d’une programmation classique d’une scène nationale ». C’est ce décalage qu’exploite le Mladinsko Theatre dans Maudit soit le traitre à sa patrie !, une pièce « méchante » et provocatrice abordant l’éclatement de la Yougoslavie comme l’exemple de la montée du nationalisme. Même énergie novatrice avec le collectif germano-britannique Gob Squad, qui met en scène dans Before Your Very Eyes un groupe d’enfants retraçant en accéléré la vie de tout homme jusqu’à sa mort. La création artistique actuelle se dé-

tache peu à peu de son image élitiste pour désormais faire entrer le public dans l’œuvre d’art à proprement parler. La compagnie de danse Delgado Fuchs enrichit son spectacle Let’s get physical de la présence d’amateurs, démultipliant les protagonistes, les genres sexuels et chorégraphiques. Dans un autre registre, Marta Górnicka, activiste du chœur antique, travaille avec des citoyens de tous âges et de tous milieux sociaux. Elle souligne dans Requiemachine l’aliénation du travail grâce à la force de la parole scandée. L’Horizon ne s’arrête pas aux salles de spectacle, elle continue à perte de vue dans tout le bâtiment de la Filature. Les artistes plasticiens Cyril Hatt, Nicolas Lelièvre et Jacques Perconte sont réunis le temps de l’exposition Blow Up. Trois travaux différents pour une pratique commune : la compression de l’image et la distorsion des pixels. À long terme, le festival devrait faire voyager le public des deux côtés du Rhin, déclinant les points de vue, les lieux et les créations. Pour aller plus loin, plus fort, par delà les frontières. i

➳ La Réunification des deux Corées, pièce de Joël Pommerat, les 14 et 15 mai

Une chouette soirée par Novo Nous vous souhaitons de profiter de chaque journée du festival Horizon mais la soirée de clôture promet de jolis moments. En guise de mise en bouche, le collectif poétique gantois Oantroerend Goed nous fait vivre une curieuse expérience sensorielle et nostalgique pour spectateur unique dans The Smile off your Face (photo). Puis, c’est au tour de Not About Everything, imaginé par le performeur et danseur américain Daniel Linehan, d’ouvrir un espace de réflexion sur la pensée en elle-même et son fonctionnement. Pour conclure les festivités, rendez-vous sur le dancefloor de la Filature pour un DJ set de Rubin Steiner, aux consonances disco, new-wave et punk-funk.  e 14h à 17h et de 19h à 22h : ➳d The Smile off your Face par Oantroerend Goed. ➳ à 19h et 20h30 : Not About Everything par Daniel Linehan. ➳ dès 21h30 : Dancefloor et DJ set par Rubin Steiner.

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PREMIÈRES, du 16 au 26 mai à Sarrebruck et en Moselle www.festivalpremieres.eu PERSPECTIVES, du 6 au 9 juin à Karlsruhe www.festival-perspectives.de

Marteen Vanden Abeele pour Kiss & Cry de Michèle Anne de Mey & Jaco Van Dormael / Festival Perspectives

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Si François et Angela ne sont présentement pas les meilleurs amis du monde, les projets culturels tentent plus que jamais de rapprocher les deux côtés du Rhin. Mais demander au public de traverser les frontières n’est pas toujours aisé… La preuve avec deux festivals qui se jouent des frontières : Premières et Perspectives.

Pas de deux

pAR Sylvia Dubost

Rien que ce trimestre, on compte trois festivals de théâtre à cheval sur les frontières : Passages s’étend de Nancy au Luxembourg, Perspectives de Sarrebruck à Metz, Premières migre de Strasbourg à Karlsruhe. Difficile, semble-t-il, d’envisager un projet culturel d’envergure sans prendre en considération ses voisins. D’autant que les budgets européens sont encore bien dodus là où la France traverse une période de vaches maigres, et que les collectivités allemandes, suisses et luxembourgeoises sont encore en mesure de débloquer des fonds. Et même si l’article paru dans La Croix le 10 mars suggérait que chercher du public de l’autre côté n’est pas une mince affaire, il semble aujourd’hui indispensable de passer la frontière pour y chercher des spectateurs, des financements… et des propositions artistiques. Le festival Perspectives est précurseur en la matière. Il y a 35 ans, il invitait le théâtre français à Sarrebruck. Après moult mutations, il s’impose aujourd’hui comme LE festival franco-allemand, porté à parts égales par la ville de Sarrebruck, le Land de Sarre et le département de la Moselle. Sa programmation mêle danse, théâtre et cirque, les spectacles en langue allemande sont surtitrés en français et vice-versa. Il draine un public fidèle qui passe la frontière sans trop de difficultés. Selon sa directrice, Sylvie Hamard, «  quand [il] présente un spectacle en Allemagne, 40% du public est français. »

Premières, festival des jeunes metteurs en scène européens porté par Le-Maillon et le Théâtre National de Strasbourg, en est quant à lui à sa 6e édition. Programmé par Barbara Engelhardt, une Allemande installée en France, il s’est attaché à « la recherche de nouvelles formes d’écritures dramatiques liées à une génération » et est rapidement devenu un événement dans la région. Pour la première fois, il se délocalise à Karlsruhe, à 1h de route de Strasbourg, en partenariat avec le Badisches Staatstheater, nouveau troisième larron dans l’affaire. Si l’idée de changer de décor pour aller au spectacle est clairement séduisante, elle s’accompagne néanmoins d’un surcoût non négligeable. Bernard Fleury, directeur du Maillon, chiffre les dépenses de surtitrage (tous les spectacles de Premières seront surtitrés en français et en allemand) et de communication bilingue du festival à 50 000€. Et les financements pour ces dépenses supplémentaires sont difficiles à obtenir. La machine Interreg, programme européen pour les projets transfrontaliers, est un maelstrom administratif qui a englouti plus d’un projet. Sylvie Hamard, qui a obtenu en partenariat avec Le Carreau, scène nationale de Forbach, un financement Interreg pour travailler à l’année à la circulation des publics entre les deux pays, le déclare sans ambages : les dossiers sont tellement lourds à monter que si c’était à refaire, elle ne le referait pas… Mais pour Premières, l’enjeu est majeur. Comme l’explique Olivier Chabrillange, chargé de la programmation au TNS, il s’agit de pérenniser le festival. Annulé

il y a deux ans pour des raisons budgétaires, la part artistique est cette année entièrement prise en charge par les Allemands. Autrement dit, sans son nouveau partenaire, Premières serait remis en question sous sa forme actuelle… Cette coopération permet en échange au Badisches Staatstheater, énorme structure à l’allemande qui produit des spectacles de théâtre, de danse et d’opéra, d’attirer un public plus jeune et plus urbain, d’intégrer un festival de jeune création européenne et de proposer un mélange « un peu plus à jour », selon les termes de Jan Linders, directeur du théâtre dans la maison. En France, on a les idées mais toujours pas de pétrole… Ne reste plus qu’à espérer que le public de Karlsruhe va adhérer au concept, et celui de Strasbourg se déplacer… Si l’on avale aisément les kilomètres pour une exposition, prendre la route le soir pour aller au spectacle est une autre affaire. Surtout lorsqu’il est en langue étrangère, et même s’il est surtitré. La barrière de la langue n’est pas tombée, et le théâtre est encore à la traine derrière la danse, y compris pour le public de Perspectives, pourtant rodé à l’exercice. Qui a cherché un train pour Karlsruhe ou Fribourg connaît sa peine… Le transport est le nerf de la guerre, et « la mobilité transfrontalière un enjeu majeur », qui dépasse de loin le seul champ de la culture, rappelle Jan Linders. Comme Perspectives, Premières mettra en place des bus gratuits… pour cette année et la suivante, lorsque le public de Karlsruhe sera invité à venir à Strasbourg. Dans l’espoir, bien évidemment, qu’ils y reviendront en dehors du festival, et pourquoi pas pour aller au Maillon et au TNS. C’est sûr, affirme Jan Linders, « ce sera compliqué à chaque fois ». Mais le jeu en vaut la chandelle. Qui, en dehors de ces projets-là, ménage de véritables espaces de rencontre aux frontières ? Peut-être pourraiton, à cet égard, leur simplifier la tâche… i

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Gauvain et le chevalier vert, théâtre, du 21 mai au 7 juin au Théâtre National de Strasbourg www.tns.fr

Et voilà que s’ouvre le 3e volet du cycle Graal Théâtre. Après Joseph d’Arimathie et Merlin l’enchanteur, Gauvain et le chevalier vert ouvre le cycle des temps aventureux, et poursuit une aventure théâtrale rare.

Le livre des merveilles pAR Sylvia dubost

PHOTO Franck Beloncle

D’abord, il y a un projet littéraire colossal, à la mesure du sujet auquel il s’attaque. Pendant plus de 30 ans, Jacques Delay et Florence Roubaud ont mis le cycle du Graal en théâtre. Avec une rigueur scientifique et une folie poétique, ils ont rassemblé et mis en perspective des centaines de versions de ces récits légendaires, produites par des scribes de toute l’Europe. Par une joyeuse alchimie, ils en ont tiré une œuvre à part entière : dix pièces de théâtre qui reprennent tous

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les éléments du mythe, non sans s’autoriser quelques libertés. Un cycle irrigué par leurs propres références littéraires et mû par une savoureuse verve oulipienne. Parfois freinés dans leur entreprise par les aléas de la vie, Delay et Roubaud ont réussi leur entreprise : donner au théâtre contemporain un vrai matériau populaire. Un récit partagé dont tout le monde a les clés, un texte à la fois dense et délicieux en bouche, dont le souffle est capable de transporter comédiens et spectateurs dans

un gai voyage vers les sources de notre civilisation. Ce matériau, achevé en 2005, Julie Brochen et Christian Schiaretti s’en sont emparés avec gourmandise. Sans doute aussi avec l’appréhension, on l’imagine, d’avoir les yeux plus gros que le ventre. Fidèles à l’essence de l’œuvre, eux aussi s’engouffrent dans un projet démesuré et fabuleux, qu’ils poursuivront pendant dix ans. Chaque année verra la mise en scène d’une pièce du cycle, pour s’achever par une intégrale qui offrira au spectateur, on n’en doute pas, ce voyage auquel invite le texte. Il fallait pour cela une structure solide à laquelle s’arrimer (le Théâtre National de Strasbourg pour Brochen, le Théâtre National Populaire de Villeurbanne pour Schiaretti), mais aussi une bonne dose de malice. S’engager sur dix ans, alors que les budgets se resserrent toujours plus, c’est un pied de nez aux Cassandre et aux pleurnichards… et une première entrée dans l’intention artistique du projet. Avec Joseph et Merlin, on avait découvert des propositions joyeuses et astucieuses, où un plancher escamoté, une lumière, un élément de costume suffisent à convoquer l’aventure et à soutenir le merveilleux qui irrigue le texte (en même temps qu’ils aident à résoudre le défi logistique qu’il pose, qui déborde de personnages et de décors). Ce Graal Théâtre renoue avec le plaisir du jeu et une forme d’insouciance toute enfantine, avec la ferme intention de faire du théâtre malgré tout. Il nous rappelle au passage qu’un projet de théâtre populaire est aussi un projet politique. i


LES MOTS SONT DES FLEURS DE NÉANT. JE T’AIME, théâtre, du 14 au 23 mai au théâtre de la Manufacture, à Nancy www.theatre-manufacture.fr

Traversée en solitaire pAR Benjamin Bottemer

PHOTO Christian Terrade

Dans Les mots sont des fleurs de néant. Je t’aime, Luc-Antoine Diquéro transpose la désespérance, la poésie et l’humour féroce de Richard Brautigan, auteur oublié de la beat generation, confronté à la fin de sa vie aux démons de son existence et de son écriture. Richard Brautigan est lié à la Beat Generation de par sa proximité avec certains de ses acteurs, notamment à San Francisco où il s’installe en 1956. Mais son premier « écrit » (terme dont il qualifie la totalité de ses œuvres) sera publié sur le tard, en 1964 : Un général sudiste de Big Sur, et surtout La pêche à la truite en Amérique, suivi de Sucre de pastèque lui feront connaître un succès foudroyant, qui se dissipera rapidement. La dépression et l’alcoolisme lui conféreront dès lors un statut de poète maudit et solitaire. « Brautigan est, par rapport à la Beat Generation, un auteur à part, un farfelu un peu mis de côté par des auteurs comme Burroughs ou Ginsberg  » explique LucAntoine Diquéro. Lecteur assidu de Brautigan, le metteur en scène s’est longuement interrogé sur le choix du texte à adapter : « J’ai fini par choisir son dernier écrit, Cahier d’un retour de Troie. Dans cette œuvre écrite dans une période de confusion absolue, j’ai retrouvé la substantifique moelle de Brautigan  : sa générosité, son désespoir associé à une ironie féroce, le roman et le haïku. » Selon la définition de son auteur, Cahier d’un retour de Troie est une « carte-calendrier », journal rédigé entre janvier et juillet 1982. S’y télescopent passé et présent, sa difficulté à écrire, le fantôme d’une femme suicidée dans son appartement, la perte d’une amie très proche et le spectre de sa propre mort. Deux ans après son écriture, Brautigan mettra fin à ses jours d’une balle dans la tête.

Seul sur scène, Luc-Antoine Diquéro souhaitait mettre en valeur le texte dans un dénuement presque total, seulement traversé par quelques objets, essentiellement habillé par « la présence décisive  » de la lumière de Jean-Marc Skatchko et de la composition musicale de Marc Delhaye. L’œuvre ultime de l’auteur, faite d’allers et retours incessants dans sa vie, a offert à Luc-Antoine Diquéro l’occasion d’adapter sur scène le parcours d’un humain dans la

création : ses difficultés, ses choix, du doute à l’exaltation. « J’ai voulu montrer que la notion de fin y est centrale mais pas lourde, décrit-il. Brautigan est un auteur avec un humour et un imaginaire incroyable, capable de passer de la perte d’un être cher à un délire totalement cartoonesque. La mort y est prégnante, mais le texte parle essentiellement de la vie, et c’est là la grande qualité de Brautigan. » i

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LA PROMESSE DE L’AUBE, théâtre, 14 mai à la salle Poirel, à Nancy www.poirel.nancy.fr

LE RETOUR DU FILS PRODIGE pAR Natacha Anderson

PHOTO Pascal Gély

Mystérieusement disparu de la scène médiatique depuis son suicide en 1979, l’écrivain Romain Gary , l’homme aux deux Prix Goncourt, est enfin de retour grâce à son « frère d’armes », comme se plaît à se nommer Bruno Abraham-Kremer, qui l’interprète au théâtre.

La pièce commence par « C’est fini » et s’achève sur « J’ai vécu », exactement comme dans le roman de Romain Gary, La Promesse de l’aube. L’écrivain est allongé sur une plage de Big Sur, en Californie, face à son « frère océan » et refait à l’envers le parcours de sa vie. Celle d’un enfant pauvre « cosaque un peu tartare, mâtiné de juif » qui n’a que sa mère et inversement. L’amour qu’ils se portent donne son souffle à toute l’œuvre : « Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. (..) On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient

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jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours ». Bruno AbrahamKremer poursuit spontanément la prose. Imprégné de Romain Gary depuis trois ans, le comédien-metteur en scène connaît ses textes par cœur. « Le chemin du petit Romain Kacev, de Wilno à Paris en passant par Varsovie, fait partie de moi parce que c’est l’histoire de ma famille. Comme lui, j’ai été élevé avec cet amour littéraire et idéaliste de ce beau pays qui nous avait accueillis. D’ailleurs, jouer à Nancy sera pour moi un moment particulier puisque  c’est là que les deux parties de ma famille se sont croisées et ont vécu. » En adaptant La Promesse de l’aube pendant

1h40 seul en scène, incarnant tous les personnages, ponctuant les dialogues de passages narratifs, Bruno Abraham-Kremer a voulu y mettre « l’entièreté du roman, y compris sa déstructuration du début ». Afin de mettre en valeur la modernité, l’humour et la vivacité du texte, il mise sur la grande sobriété du décor et s’appuie sur des jeux de lumière et la musique originale de Ghislain Hervé. « La clarinette basse est la voix de la mère » explique le metteur en scène. « Un souffle qui s’est installé en moi est devenu véritablement moi-même » poursuit-il en citant à nouveau Gary. Le comédien à la voix caverneuse et au jeu puissant est passé maître dans l’art de porter seul sur scène les textes qu’il aime. C’était déjà le cas dans La vie sinon rien ou Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran (écrit pour lui par Eric-Emmanuel Schmitt). Passant allègrement, avec ses compères du Théâtre de l’Invisible, de l’adaptation d’Antonin Artaud à celle des correspondances de Vladimir Jankélévitch, il cherche inlassablement à dessiner les contours de l’homme de qualité. Il parle de Romain Gary comme d’un « écrivain qui mythifie le réel pour le rendre supportable et essaye sans cesse de se hisser à hauteur d’homme ». L’écrivain qui, selon lui, « avait un amour immodéré pour le théâtre  » et l’homme de théâtre fou de littérature devaient fatalement se rencontrer. i


Histoires de peintures, danse le 11 avril au Centre Pompidou-Metz De pictura, danse le 18 avril à L’Arsenal, à Metz www.cie-labreche.com www.arsenal-metz.fr www.centrepompidou-metz.fr

Quand le corps se meut, la peinture se lève pAR Mickaël Roy

Actuellement en résidence à L’Arsenal de Metz, Aurélie Gandit poursuit ses recherches chorégraphiques entre danse et arts visuels, et ce faisant ouvre de nouvelles brèches au service d’un dialogue fécond, résolument en mouvement.

Tout (ou presque) a commencé par une boutade – « Quel rôle voudrais-tu danser ? », lui lança un jour une amie danseuse. Alors guide-conférencière à la suite d’une formation en histoire de l’art et en danse contemporaine, Aurélie Gandit accepte de transposer une visite guidée dans l’espace vide de la scène. Loin des cimaises donc. Dès lors, la suite se dessine : déplacer le lieu du spectacle, du plateau au musée, et inversement plus tard, pour proposer des visites dansées dans les musées de Nancy, Epinal, Mulhouse, Viseu au Portugal et Bar-le-Duc. Là, précisément où la peinture serait disponible comme décor et comme matière bidimensionnelle à créer... une histoire de l’art en mouvements. Aurélie Gandit quitte donc professionnellement le milieu muséal et cependant s’y glisse temporairement, in situ, pour adopter définitivement le métier de la danse. Sur fond de recherches théoriques et formelles pour mieux comprendre et interpréter le corpus des tableaux choisis dans chaque institution, se fait jour la posture hybride d’une médiatrice culturelle d’un autre genre. Sa lecture, désormais chorégraphique, prend position dans un interstice situé entre le spectateur et le tableau. De sorte que l’historia soit livrée par le verbe comme par le corps dans le but de révéler l’événement de la peinture. Danseuse ? Chorégraphe ? Performeuse ? D’aucun se risquerait à déterminer de façon définitive la posture artistique d’Aurélie Gandit. Se situant à l’interface de pratiques poreuses à travers lesquelles le texte tutoie le geste, la jeune femme aime à rappeler à ce

propos que la danse – au même titre que la peinture –, est l’expression d’une pensée non verbale. Voilà qui implique nécessairement de convoquer des outils complémentaires pour exprimer ce qui ne se voit pas. Voix et arrangements sonores deviennent alors les composants d’une aventure scénique autonome, affranchie du cadre architectural patrimonial, où l’apparition d’images résulte de l’association d’une écriture textuelle et corporelle. C’est ainsi que Histoires de peintures, créée en 2011, procède d’une incorporation physique par la danseuse d’un choix de textes de l’historien d’art Daniel Arasse,

de même que De pictura, créée en 2012, dans laquelle Aurélie Gandit est absente de la scène pour la première fois, intègre les paroles rapportées de cinq danseursinterprètes de la compagnie La Brèche, à propos de tableaux de peinture invisibles dont ils ont fait l’expérience. Présence conjointe du corps et des mots répond au souhait d’Aurélie Gandit de donner visuellement naissance à un mouvement de la pensée et du regard, servi par « une gestuelle signifiante pour atteindre l’expression d’une danse qui emprunte à l’abstraction ». Le tout sur fond blanc. Et tantôt dans un silence propice à dire aussi ce qui se passe dans l’espace pictural. Lorsque le corps reprend l’avantage sur le langage, est-ce le temps de l’émotion ? i

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Nouvelles danse performance, festival du 21 au 31 mai dans différents lieux à Strasbourg www.pole-sud.fr

Hier aujourd’hui demain pAR sylvia dubost

Cette année, le festival Nouvelles s’attache au regard que les chorégraphes et performers portent sur le passé pour mieux réinventer le monde. Joëlle Smadja, directrice de Pôle Sud et programmatrice, nous éclaire sur la manière dont certains d’entre eux ont abordé la question. David Rolland, L’Étranger au paradis

Avant-hier « François Verret s’intéresse à la guerre, et à celle de 14-18, depuis très longtemps. Il voulait mener une recherche documentaire sur les sites en France et en Allemagne, alors pour la création de Chantier 14/18 étape 1, nous avons entamé avec lui un compagnonnage, une nouvelle forme de résidence qui se poursuivra la saison prochaine. »

Hier « Avec le Ballet Cullberg, Benoît Lachambre replonge dans la musique de Janis Joplin, une de ces artistes qui ont marqué une époque très politique. Il reprend ses mots, et c’est intéressant de voir comment il amène ces corps, qui sont des corps de ballet classique, à une danse intuitive, et non plus à une danse qui s’appuie sur des codes. La musique de Joplin transcende leurs mouvements. Mathilde Monnier revisite quant à elle les marathons de danse, qui se tenaient dans les années 30, après le krach. Twin Paradox est une réflexion sur le duo et le couple, dans la danse et dans la vie : on passe de la fusion à une forme d’autonomisation, puis vient la révolte et l’explosion. Là encore, on a des costumes très 70, un peu psychédéliques. Il y a beaucoup de références à ces années-là et à la révolte qui existe dans les arts. Les artistes essayent de retrouver cela. »

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Aujourd’hui

Demain

« Cette soirée peut paraître décalée. J’avais envie de montrer ces artistes africains qui restent dans leur pays et inscrivent la danse comme un acte de résistance et un acte poétique. Avec le projet Scénographies urbaines à Dakar, ils sont intervenus dans la ville, et je voulais qu’il en reste quelque chose. Après les spectacles de Fatou Cissé et Andreya Ouemba, on va projeter sur le mur du théâtre, ouvert sur la Meinau, les interventions des artistes dans un village de pêcheurs du Sénégal, qu’ils ont chorégraphié à partir des déplacements des gens dans leur quotidien. »

« Not my piece de l’artiste suisse Martin Schick pose un regard plutôt ironique sur le post-capitalisme. Qu’en est-il de la nonconsommation, qu’en est-il de la Grèce ? C’est un travail direct et frontal, qui permet de comprendre notre monde. On termine le festival avec Fauves de Michel Schweizer, qui met en scène ce que dit aujourd’hui la jeunesse. Sur la scène, il interroge des adolescents, sélectionnés à l’occasion d’un casting, et leur permet d’exprimer leur regard sur le monde. C’est très émouvant. » i


In The Upper Room, danse du 4 au 7 avril 2013 à l’Opéra national de Lorraine, à Nancy www.ballet-de-lorraine.eu

Les gardiennes de porcelaine pAR stéphanie Linsingh

PHOTO M. Rousseau

In The Upper Room s’ouvre sur deux femmes, pointes et chaussettes rouges aux pieds. Dans le ballet de Twyla Tharp, nulle narration, que des suggestions. Stacy Caddell nous parle de son travail avec la chorégraphe dont elle remonte la création. Dès les années 80, vous avez travaillé avec Twyla Tharp. Comment vos routes se sont-elles croisées et quelle relation avez-vous désormais avec elle ? Nous nous sommes rencontrées lorsque j’étais au New York City Ballet. Jerome Robbins [le directeur adjoint et maître de ballet, ndlr] l’avait invitée pour une collaboration autour du ballet Brahms/Handel. Ils ont créé beaucoup de variations très intéressantes sur ce thème. C’est à partir de cet instant que nous avons commencé à travailler ensemble. Quelques années plus tard, j’ai quitté le New York City Ballet et je suis allée travailler avec elle. Nous avons tourné avec Barychnikov, travaillé sur un film, réalisé différents projets… Bien que notre relation soit essentiellement professionnelle, je me sens très proche de Twyla. C’est une personne hors du commun.

il engage une personne de ma profession pour venir enseigner la chorégraphie aux danseurs et obtenir une production prête pour la scène.

Comment décririez-vous son travail et le vôtre ? Son œuvre est difficile à décrire, tant elle a travaillé sur de multiples supports. Elle a conçu des chorégraphies pour la télévision et le cinéma, ainsi que pour la scène. Son travail est basé sur le processus… C’est une personne incroyablement intelligente qui se voue entièrement à son art, elle est fascinante. Quant à moi, je ne suis pas chorégraphe. J’ai créé quelques pièces, mais je ne me considère pas comme une chorégraphe. Je suis davantage une répétitrice, je monte des ballets. Quand quelqu’un souhaite programmer un ballet,

Comment est-ce de remonter un ballet d’une personne avec qui on a étroitement collaboré ? Au début, j’étais très nerveuse, je voulais juste faire les choses correctement. Mais Twyla m’a soutenue et encouragée à suivre mon instinct. Lorsque j’ai commencé la mise en scène, elle m’a guidée et m’a conseillé de relâcher le contrôle, de laisser expérimenter les danseurs. Pour moi, ça a été une grande étape de les laisser prendre possession de l’œuvre ; à un moment donné, il faut les laisser trouver leur voie. Elle m’a appris à diriger et elle continue à être un professeur et un guide pour moi.

Quelle est la chose la plus enthousiasmante dans In The Upper Room selon vous ? Je pense sincèrement que ce ballet est un chef-d’œuvre. La chorégraphie est fantastique, la musique de Philip Glass est merveilleuse, les costumes de Norma Kamali sont beaux, les lumières de Jennifer Tipton sont atmosphériques… La combinaison est parfaite ! Selon moi, c’est aussi extraordinaire de voir ce ballet que de le danser. Il dure 40 minutes et il y a tellement de niveaux physiques à franchir, qu’en tant que danseur, on ressent un sentiment d’accomplissement. C’est comme courir un marathon et franchir la ligne d’arrivée. i

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SARREGUEMINES MUSEE DE LA FAIENCE

EXPO

E D MA C A IE 2

01MARS 02 JUIN 2013

AMIQ AR TS CÉR EN DES É P O R U INSTITUT E

GUEBWIL UES DE

LER

ACTE

01/01 - 01/05/2013

ieaceram.org

Moulin de la Blies 125 av. Blies

/Sarreguemines

De 10h à 12h et de 14h à 18h. Tljs sauf lundi

www.sarreguemines-museum.com

De 10h à 12h et de 14h à 18h. Tljs sauf lundi

www.sarreguemines-museum.com

Aujourd’hui pour demain proposition n°2

Musée des Beaux-Arts de Mulhouse 28 mars - 26 mai 2013 tous les jours (sauf mardis et jours fériés) de 13h à 18h30

Entrée libre

Fernand d’Onofrio Dieu moléculaire Musée des Beaux-Arts de Mulhouse Exposition du 6 avril au 26 mai 2013 tous les jours (sauf mardis et jours fériés) de 13h à 18h30 Entrée libre


Istvan Balogh – Out and out (Ecstasies), 2002 (détail) – C Print contrecollé sur aluminium 150 x 100 cm Collection Frac Franche-Comté © Adagp, Paris

13 RUE PFASTATT

JEUDI 4 VENDREDI 5 SAMEDI 6 AVRIL 2013 | 20H CONCEPT RÉALISATION PERFORMANCE FILM CLAIRE GUERRIER INITIATIVE ERIC KHELIFF PERFORMANCE JEU ERIC KHELIFF & LAURENT DOLCI ENTRÉE LIBRE DANS LE MESURE DES 50 PLACES DISPONIBLES PAR SOIRÉE PROJETAUTOURDELATABLE.WORDPRESS.COM

FONDATION BÉBRE

Monsieur Surleau et le Cyclope

05.04 15.09 2013

De la collection beaux-arts de Montbéliard aux œuvres contemporaines du FRAC Franche-Comté Musée du château des ducs de Wurtemberg

LE CARNAVAL DES ANIMAUX

ENSEMBLE INSTRUMENTAL DU CONSERVATOIRE DE SAINT-LOUIS

MAR. 14.05 19:30 WWW.LACOUPOLE.FR

03 89 70 03 13

star★light

N° de licence d’entrepreneur du spectacle : 1050935-936-937

Mulhouse Art Contemporain

Auguste Sage – Le sommeil d’Antiope, vers 1869 (détail) – 198 x 125 cm – Huile sur toile Collection musées de Montbéliard - Cliché Marc Cellier

FRICHE DMC MULHOUSE

Conception médiapop + star★light

MULHOUSE ART CONTEMPORAIN EN PARTENARIAT AVEC ACCÉLÉRATEUR DE PARTICULES PRÉSENTE

web tv culture C u l t i ver OUTDOOR

l’i n t é r êt


Audioselecta

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MARIANNE FAITHFULL BROKEN ENGLISH DELUXE / ISLAND

Assurément, elle est l’ange brisé d’une Angleterre qui s’est vu trop belle dans les sixties. Marianne Faithfull a payé le prix fort de sa rencontre inopinée avec les Rolling Stones, un soir dans un restaurant. C’était sans doute sa destinée, mais peut-être n’a-t-elle pas mérité ses années d’errance, signe de la fin d’un âge d’or pop. Et pourtant, elle a fait un come-back inespéré : sa voix à jamais marquée allait nous hanter, y compris sur le dancefloor. Son single Broken English, sorte d’ersatz növo-disco à la sauce Giorgio Moroder, s’avère de loin l’un des meilleurs titres de l’année 1979 : l’un de ces rares morceaux qui soldent une période autant qu’il ouvre la suivante. Sur cette réédition Deluxe soignée, on en trouve pas moins de 5 versions et on ne s’en lasse pas, tout comme pour la reprise de The Ballad of Lucy Jordan, son interprétation la plus touchante depuis Sister Morphine. (E.A.) i

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WIRE

BILL RYDER JONES

CHANGE BECOMES US / PINK FLAG - DIFFER-ANT

A BAD WIND BLOWS IN MY HEART / DOMINO

L’histoire de Wire s’apparente à un éternel recommencement. Loin de ces groupes qui n’en finissent pas de vieillir – ou de mourir –, Colin Newman et ses acolytes plongent dans leur passé de quoi réalimenter une légende pourtant vivace : récemment, ils ont enregistré des titres inédits écrits en 1979-80. L’effet est saisissant, et le saut spatio-temporel troublant, tant le groupe retrouve sa manière première de faire, d’une incroyable modernité, et surtout avec un état d’esprit entier, inaltéré depuis tant d’années. Comme le titre l’indique, ils ne sont pas près de changer. (E.A.) i

Sa tentative instrumentale nous avait beaucoup frustré l’an passé, et on attendait de ce jeune prodige qu’il retrouve la veine qui était la sienne quand il évoluait au sein de The Coral. Avec ce disque écrit comme la bande originale d’un roman d’Italo Calvino, on retrouve le génie de ce songwriter sensible. Sans l’air d’y aller, il y va tout de même : ses ballades semblent anodines, pleines de retenue, mais elles prennent toute leur dimension sur la durée. La voix enveloppante de cet artiste discret nous entraîne irrésistiblement à sa suite, avec beaucoup de modestie, mais aussi avec une grande noblesse d’esprit. (E.A.) i

JULIA KENT

BIBIO

CHARACTER / LEAF – DIFFER-ANT

On la connaît surtout pour sa contribution remarquée au sein d’Antony & The Johnsons, mais Julia Kent émancipe son violoncelle, un instrument dont elle démultiplie les sonorités avec bon nombre d’effets et ajouts divers : ici, un tintement de verres, là une allumette qu’on craque. Sans aller jusqu’au traitement qu’on retrouve dans certaines pièces de Scelsi, elle n’hésite pas à jouer, en variant les couleurs, sur des répétitions électro-acoustiques. Avec une approche minimale troublante, elle explore ainsi la dimension narrative infinie de son instrument et nous procure un chatoyant flot de sensations. Un beau disque à l’amorce d’un printemps qui se fait attendre. (E.A.) i

SILVER WILKINSON / WARP

Ça fait près d’une dizaine d’années que Stephen James Wilkinson explore des formes nouvelles dans le domaine de l’electronica. Prenant le relais de formations comme Matmos ou Boards of Canada, ce compositeur britannique formé à la musique expérimentale associe la chaleur des instruments acoustiques aux machines, toujours avec une extrême sensibilité. Sa pop pour aventureuse qu’elle soit ne perd jamais le fil, elle s’attache à des structures mélodiques intimistes proches de celles de The Durutti Column qui la révèlent dans toute sa majesté. Peut-être tenons-nous là l’un des plus dignes héritiers de Brian Eno, son nouveau et prestigieux voisin au sein de Warp. (E.A.) i


Les Trinitaires WWW.LESTRINITAIRES.COM

AVRIL mardi 2, 20:00 THE CESARIANS jeudi 4, 20:00 MELL + LOUIS VILLE )  "  vendrdi 5, 20:00

- WE ARE A YOUNG TEAM> -

MASERATI + PAPAYE POINCARé + ZéRO ABSOLU THE SHAKING SENSATIONS IKEBANA + LOST IN KIEV LE SEUL éLéMENT mercredi 10, 19:30

samedi 13, 20:00

- RELEASE PARTY -

BACKSTAGE RODEO RED TOUCH samedi 13, 21:00

- OKAY PULSATION Ã&#x2014; PUISSANCE>H -

CHAOS IN THE CBD LOOK LIKE + ARABLONDIES SATURNTABLES mercredi 17, 20:00

- FESTIVAL SONIC PROTEST -

COMPUTER PIPA TORTURING NURSE

- RICARD S.A. LIVE SESSION -

jeudi 18, 20:00

NAIVE NEW BEATERS COLOURS IN THE STREET BUTCHER MOBILE BAND

PCA ORGAN TRIO

jeudi 11, 20:00 GIEDRE vendredi 12, 21:00 K-X-P + SCORPION VIOLENTE ONE MPC ONE MAN

- SOIRÃ&#x2030;E JAZZ -

vendredi 19, 21:00 - GONZAI PARTY -

PUBLICIST + PLASTOBÃ&#x2030;TON samedi 20, 21:00 - RELEASE PARTY -

>H@>=Q    CHICALOYOH


DVDselecta

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L’ASSASSIN D’ELIO PETRI / CARLOTTA

SHUT UP AND PLAY THE HITS LCD SOUNDSYSTEM / PULSE

On n’est pas sûr d’avoir bien compris les raisons qui font que James Murphy a sabordé la belle aventure LCD Soundsystem, et ce magnifique Blu-ray confirme cette incompréhension légitime : tout d’abord, nous tenions là l’un des meilleurs groupes du moment, ensuite ce groupe était arrivé à pleine maturité et avait fini par rencontrer l’adhésion de son public, se situant à la veille d’un succès planétaire mérité. Enfin le documentaire et la belle captation du dernier concert du groupe au Madison Square Garden l’attestent, James Murphy tenait la baraque dans cet univers foutraque d’une incroyable créativité. Fort de son bagage électronique et post-punk, il s’était imposé comme la figure de notre temps. Il reste un espoir : on se souvient des adieux successifs d’un David Bowie par exemple, ce dernier finissait sans cesse par renaître dans la peau d’un nouveau personnage. Nul doute que l’intelligence et la perversité de James Murphy devraient l’inciter à en faire autant ! (E.A.) i

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L’ÉTRANGLEUR DE BOSTON

Premier long-métrage d’Elio Petri (Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon), L’Assassin (1961) relate les tourments psychologiques d’Alfredo Martelli, un antiquaire romain présumé coupable suite à la mort de sa maîtresse, interprété par un Marcello Mastroianni époustouflant dans son rôle d’antihéros ambigu. À travers une intrigue policière ponctuée de flashbacks habiles, Elio Petri dépeint une Italie asphyxiée par les rouages de la bureaucratie et du pouvoir policier, prise dans un climat de paranoïa et qui s’est contentée d’enterrer sous une couche de modernité son proche passé fasciste. Un film d’une beauté plastique qui n’est pas sans rappeler La Notte tourné la même année avec le même chef opérateur. (P.S.) i

DE RICHARD FLEISCHER / CARLOTTA

JORGE LUIS BORGES

L’ÉPINE DANS LE CŒUR

DE SUZANNE BUJOT / ÉD. MONTPARNASSE

Auteur de nouvelles considérées comme des classiques de la littérature du XXe siècle, Jorge Luis Borges (1899-1986) a toujours considéré la littérature comme un terrain d’évasion et d’absolu. On le retrouve filmé pour un long entretien (6h49 !) qui fait partie de la prestigieuse collection des Archives du XXe siècle réunies par Jean José Marchand. À l’occasion de cette rencontre intime au long cours, Borges fouille sa prodigieuse mémoire pour évoquer sa famille, Buenos Aires, la dictature de Perón, Schopenhauer, Cervantès, Virginia Woolf, Kafka, Brecht, Jung, Freud, Malraux, mais aussi la naissance d’un texte, la signification d’un poème ou la modernité de l’art. Fascinant. (P.S.) i

Au début des années 60, Boston sombre dans la psychose : un meurtrier multiplie les crimes les plus atroces sur des femmes quels que soient leurs âges et conditions. L’enquête s’est avérée compliquée, un homme a été identifié, mais les doutes demeurent. Très peu de temps après les faits, en 1968, Richard Fleisher s’est attaché à restituer les éléments d’enquête. Il procède pour cela à l’aide d’un dispositif dont il évalue les nouvelles possibilités : l’écran multiple. Il s’appuie également sur l’interprétation magistrale d’un Tony Curtis méconnaissable, sublime de fragilité. Il en résulte un chef d’œuvre troublant qui renouvelle le genre et se pose en film pionnier d’une nouvelle modernité aux Etats-Unis. (E.A.) i

DE MICHEL GONDRY / ÉD. MONTPARNASSE

Avec ce documentaire, au départ un portrait de sa tante Suzette, institutrice dévouée, formidable de vitalité pendant plus de trente ans de carrière au fin fond des Cévennes, Michel Gondry étonne une fois encore en réussissant à enchanter le réel à partir d’un bric-à-brac d’images d’archives, d’interviews et de simili clips. Bricoleur génial, il s’avère également un fin documentariste capable de faire émerger avec tact une histoire familiale douloureuse que l’on n’attendait pas, celle de Jean-Yves, le fils unique de Suzette. Et c’est ce cousin “fragile”, homosexuel et dépressif, véritable “épine dans le cœur” de sa mère, qui illumine d’encore plus d’humanité ce très beau film. (P.S.) i


Visuel Kathleen Rousset, graphisme Polo

s ique Musmonde u d

MORY DJELY KOUYATÉ & JEAN-PHILIPPE RYKIEL Guinée/France

Dj�ngo Reinh�rdt

VENDREDI 12 AV. 20H30

SIA TOLNO Guinée

ESPACE

C U LT U R E L

VENDREDI 3 MAI 20H30

KARIM BAGGILI Jordanie

VENDREDI 10 MAI 20H30

TAPS SCALA VEN. 3 ET SAM. 4 MAI À 20H30 DIM. 5 À 17H

MA MÈRE QUI CHANTAIT SUR UN PHARE DE GILLES GRANOUILLET ÉDITIONS ACTES SUD-PAPIERS MISE EN SCÈNE FRANÇOIS RANCILLAC THÉÂTRE DE L’AQUARIUM PARIS – CRÉATION 2013 www.taps.strasbourg.eu ou 03 88 34 10 36

CHERIFA Maroc

JEUDI 16 MAI 20H30 Espace Culturel Django Reinhardt

Ville et Communauté urbaine

4 impasse Kiefer, 67100 Strasbourg Neuhof tél : 03 88 79 86 69 espacecultureldjangoreinhardt@strasbourg.eu Facebook : Espace culturel Django Reinhardt

1 parc de l’Étoile 67076 Strasbourg Cedex - France Téléphone : +33 (0)3 88 60 90 90 Site internet : www.strasbourg.eu

EXPOSITION 4 MAI / 5 JAN

RENAISSANCENANCY2013

7463 - Crédits photos : IRCAD

CORPS ENIMAGES MUSÉUM-AQUARIUM DE NANCY www.renaissancenancy2013.com

PARTENAIRES DE L’EXPOSITION


Lecturaselecta

5

glenn gould par glenn gould / ALLIA

On se prend à lire cette interview comme une véritable interview, reconnaissant là non pas ce qu’on savait du célèbre pianiste, mais bien tous les clichés qu’on formulait sur l’impossibilité à l’interviewer : sa trop grande intelligence, son inconstance et son irascibilité. L’instant dérape même au moment où Glenn Gould demande qu’on lui laisse « en placer une, maintenant ». Ce qu’on oublie à ce moment-là, c’est qu’il se répond à lui-même dans le cadre d’une auto-interview publiée dans la revue américaine High Fidelity en 1974. Il joue à être plus Gould que Gould, l’interviewer et l’interviewé finissant par se fondre l’un dans l’autre ; forcément, ils ne font qu’un autour d’un propos commun qui restitue à l’auditeur sa place véritable. Le musicien s’efface, tout comme son discours, pour laisser la place à son art. Une position sans doute magistrale, mêlée d’humilité et de profond narcissisme, qui révèle toute la complexité de l’incroyable génie gouldien. (E.A.) i

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PAYSAGES INCERTAINS

IN A LONELY PLACE, ÉCRITS ROCK

d’alexandre rolla / dernier télégramme

DE MICHKA ASSAYAS / LE MOT ET LE RESTE

Dans ce livre poétique publié dans la collection Des Traversées dirigée par Manuel Daull, Alexandre Rolla qui est tout à la fois historien, critique d’art, enseignant, commissaire d’expositions et poète, “approfondit les préoccupations qui lient l’ensemble de ses travaux : les relations entre paysage et pays, temps local et temps global, localisme et universalisme”. Nul besoin de faire table rase, les choses changent, d’elles-mêmes. Nul besoin de fermer les yeux sur un monde que l’on croit connaître. Il faut au contraire les ouvrir grands pour absorber ce que l’on a cru voir toute sa vie devant ses yeux, sans jamais, vraiment le regarder. (P.S.) i

SOUS INFLUENCES CO-ÉDITION FAGE / LA MAISON ROUGE

Dans ce catalogue qui rassemble une riche iconographie de pas moins 250 œuvres, figure la sélection de 90 artistes réalisée par Antoine Perpère, avec une double articulation, médicale et artistique. Son commissariat s’appuie sur deux essais très personnels de Miguel Egana et Frédéric Valabrègue : un choix de textes parmi lesquels Baudelaire, Witkiewicz, Artaud, Michaux viennent habilement donner une explication cursive aux effets des divers expédients sur l’acte créateur. On notera que l’exposition a volontairement exclu la musique, la bande dessinée et le cinéma expérimental de ses objets d’étude, pour ne traiter que des rapports entre arts plastiques et stupéfiants. (F.V.) i

On a sans doute lu en temps réel bon nombre des chroniques que Michka Assayas a publiées aussi bien dans Rock&Folk, Les Inrockuptibles et Libération, mais quel plaisir que de les voir ainsi réunies. Elles racontent quelque chose de sa vie de chroniqueur rock, mais elles situent également les découvertes que nous lui devons depuis les années 80 : Joy Division bien sûr, New Order – à qui Michka emprunte son titre pour l’ouvrage –, XTC, The Gist, etc., mais aussi les Beach Boys qu’il avait su nous re-révéler à l’occasion d’une rencontre mémorable avec Brian Wilson au cours de l’été 92. Au moment où il va rééditer son indispensable Dictionnaire du rock dans une version réactualisée, voilà une merveilleuse mise en bouche. (E.A.) i

LA GRANDE TERREUR EN URSS 1937-1938 DE TOMASZ KIZNY / ÉDITIONS NOIR ET BLANC

Attention livre événement ! Cette publication bouleverse tout ce que nous avions le sentiment de savoir en évoquant les massacres perpétrés par le régime soviétique entre 1937 et 38. S’appuyant sur les archives, et surtout sur les photos des victimes condamnées, il ne nous raconte pas que l’horreur et la violence – il les raconte sans détours cependant –, il nous révèle l’absurdité assassine à laquelle peut conduire la paranoïa collective totalitaire, quand celle-ci est poussée à l’extrême. Un ouvrage magnifique dont on ne sort pas indemne. (E.A.) i


8e édition du 13 mai au 22 juin 2013 23 spectacles joués dans 30 villes

Festival de caves

Besançon, Arbois, Baume-les-Dames, Bavans, Busy, Courchaton, Dole, Esprels, Foucherans, Geneuille, Karlsruhe, Le Creusot, Lons-le-Saunier, Lyon, Montbozon, Morteau, Mulhouse, Nantes, Oricourt, Orléans, Plainoiseau, Pouilley-les-Vignes, Rioz, Saint-Claude, Saint-Hippolyte, Saint-Louis, Saint-Sernin-du-Bois, Strasbourg, Vaire-le-Petit, Villersexel

Renseignements et réservations au 09 54 51 78 90 festivaldecaves@yahoo.fr www.compagniemalanoche.fr


Traversée

Doubse Hystérie

— CARNETS DE NOVO —

À la genèse de cette commande qui m’a été faite en 2011, je cherchais un sens et du lien entre mon travail de compositeur et les contraintes spécifiques liés à ce projet. Doubse hystérie est une traversée sonore qui coupe l’Arc Jurassien. Cette traverse est ponctuée par neuf 1 pièces sonores basées sur une illusion de temps étiré, une méditation. J’ai toujours aimé prendre des photographies de paysages défilant depuis la fenêtre d’un train avec des temps de pause relativement long, créant ainsi des périodicités horizontalement striées. J’ai transposé ce procédé dans la composition musicale et choisi neuf pauses / gares sur ce trajet. Chacune des gares correspond à une pièce sonore. À l’occasion de Traversées, projet transfrontalier porté par Intermèdes Géographiques et le centre de culture ABC, Novo se fait l’écho de voyages sonores sur la ligne TER Besançon / La Chaux-de-Fonds. Pour cette dernière saison, Intermèdes Géographiques confie son carnet au compositeur eRikm, qui nous livre ses intentions et son interprétation plastique d’un voyage. Doucement Hystérique...

En m’épanchant sur le sujet de « l’Arc Juras sien » un lien s’est tissé entre cet arc géologique-géographique et « Arc d’hystérie », une sculpture de Louise Bourgeois. Le fait de composer neuf pièces musicales ne représente pas un hasard, je me suis intéressé à l’hystérie masculine 2, celle presque méconnue et qui reste un tabou. Symptôme créant un pont ou un arc entre les différentes gares qui jalonnent ce parcours. eRikm et Abril Padilla, en libre écoute sur la ligne des Horlogers (La Chaux-de-Fonds / Besançon Viotte) du 20 mars au 20 juin 2013 ; en concert à la Cité des Arts et de la Culture de Besançon, jeudi 30 mai 2013, 20h www.intermedgeo.com/traversees

1 ~ le neuf indique Freud, dès que nous voyons apparaître ce chiffre “neuf”, nous sommes mis sur la piste d’un fantasme de grossesse. 2 ~ L’hystérie masculine. À une lecture attentive du texte de Freud, on découvre que l’hystérie masculine, qui a pourtant joué un rôle décisif dans l’invention de la psychanalyse est le plus souvent élidée, oubliée, au profit de l’hystérie féminine, mais qu’elle ressurgit quand même, toujours à point nommé, à tous les temps d’émergence et de franchissement de la théorie analytique. Elle est toujours associée à ses grands moments de fécondité. (Liliane Fainsilber)

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The path (Himalayas, 2010), from the series As dust Alights Š V.D. (Vincent Delbrouck)


— CARNETS DE NOVO —

Bicéphale n°- 13

Chronique de Los Angeles n°- 3

Par Julien Rubiloni & Ludmilla Cerveny

Par Joanna Fiduccia

Maboul à la campagne Le son de la radio stagne Par dessus les bassins Les rayons sous la tôle S’abritent de la chaleur Et laissent à la folie  Sa pleine part d’ombre Radio région joue fort  Sur n’importe quelle onde Et frémit en surface  Chaque mauvaise idée Place à l’ennui Réverbéré Personne ici de faire son bruit

Les Intérieurs des entrepôts De tous les hymnes à la cité, aucun ne chante la vertu capitale de Los Angeles : l’espace. Seule cette métropole gigantesque héberge des sites anciens qui s’éternisent – parce que rien ne les écarte –, ainsi que les nouveaux édifices : ces derniers poussent comme des champignons dans des quartiers de toute évidence à jamais déserts. Tel est le cas de cette énorme galerie, située Mission Road, dans les hinterlands industriels en plein cœur de la ville. L’exposition se place sous un titre qui peut sembler modeste, 12 Tableaux, mais qui révèle cependant l’opération improbable de réduction de l’espace démesuré de l’entrepôt. Dans les immenses tableaux de Laura Owens on trouve des petites annonces agrandies et colorées, recouvertes par des gribouillages réalisés avec des logiciels élémentaires de dessin et par de larges aplats de peinture brute ; on découvre également des grilles à la façon de Sol Lewitt ou bien d’American Apparel® sur fond violet, parcourues par des dessins ridicules de palmiers et de lèvres ou des ombres en trompe-l’œil, et pour combler le vide – horror vacui – des dessins de chats, le « spirit animal » de l’Internet. On entre corps et âme dans l’espace purement optique et désincarné de l’écran d’ordinateur – à la fois accomplissement des désirs et évacuation du sens dans le sensible. Cet édifice somptueux, et l’argent qu’on y trouve derrière, servent l’expérience rêveuse, voire pernicieuse. Les deux sont comme des mirages, ils alimentent le fantasme d’habiter l’inhabitable. Vue de l'installation, "12 Paintings by Laura Owens", 356 S. Mission Rd., 2013

94


Eaux-de-mer, Suède, 2010, de la série Trauma © Nicolas Leroy


Movies to learn and sing n°- 7 Par Vincent Vanoli & Fabrice Voné

— CARNETS DE NOVO —

Désordre (1986) Olivier Assayas

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Trois albums audibles dont un live, une poignée de maxis et cette apparition rare et fulgurante sur la scène du Marquee dans Désordre, le premier film d’Olivier Assayas, qui donna lieu à un pressage français de Get it on en 45 tours. Voilà ce qu’il convient de garder religieusement de The Woodentops, groupe anglais à tendance épileptique et qui s’était retrouvé en couverture des Inrockuptibles à la fin des années 1980. Les cheveux au vent et le regard perçant de Rolo McGinty, le chanteur du groupe, occupait toute la une du bimensuel. Dans son entretien, Rolo écorchait avec une pointe d’arrogance les normes de l’époque. À commencer par les Smiths et Morrissey qu’il s’amusait à effrayer sur l’autoroute à bord de leur van. À toute vitesse, les Woodentops fonçaient dans le mur. À la manière de la plupart des personnages de Désordre, apprentis rockers et truands, auteur d’un crime au volant d’une Skoda 120. L’usage de ce caisson tchèque constitue la seule incohérence de l’œuvre d’Assayas qui, pour le versant musical, a suivi un itinéraire nettement plus balisé, voire initiatique : Paris-Londres via le ferry au départ de Calais, puis le train jusqu’à Victoria Station où voyage un certain Etienne Daho, dans un décor d’affiches du Clash et de disquaires. Comme l’adolescence, l’univers musical de l’ancien critique des Cahiers du Cinéma a toujours conservé une place de choix dans sa filmographie. Une bande-son d’où on retiendra Up around the Bend, hymne libérateur de Creedence Clearwater Revival (dans L’Eau Froide), le monumental Tunic (Song for Karen) de Sonic Youth (Irma Vep) ou encore la ballade Wait for me, écrite par Dean Wareham et interprétée par Maggie Cheung (Clean). À revoir et à réécouter dans le désordre.


Triennale Jeune Création 2013 Luxembourg et Grande Région 15.03 – 28.04.13

Stephan Backes Claire Barthelemy Matthieu Becker Leonora Bisagno Laurianne Bixhain Anaïs Boudot Mike Bourscheid Estelle Chrétien Pauline de Chalendar et Arthur Debert Benjamin Dufour et Régis Feugère Serge Ecker Bunk Edition Julie Goergen Guillaume Greff

Jingfang Hao et Wang Lingjie Zhenqian Huang Florence Jung Sophie Jung François Martig Pit Molling Clara Prioux Armand Quetsch Emilie Vialet Wilderness

Commissaire : Michèle Walerich

CarréRotondes 1, rue de l’Aciérie Luxembourg-Hollerich Infos : +352 2662 2007 expo@rotondes.lu www.rotondes.lu Horaires d’ouverture : JEU 14h – 22h VEN - DIM 14h – 19h Fermé du LUN au MER Entrée libre

Sans-titre #07 (Idaho USA, 2005), de Série noire, C-Print, 50 x 75 cm © Nicolas Clément


Copains d'avant n°- 6 Par Chloé Tercé / Atelier 25

— CARNETS DE NOVO —


24 MAI / 16 JUIN MIDI À MINUIT ENTRÉE LIBRE

RENAISSANCENANCY2013

MOMENTSD’INVENTION INVITATION À UN VOYAGE POUR DEMAIN ET APRÈS PLACE CHARLES III / NANCY

7550

DANS UNE SCÉNOGRAPHIE URBAINE ORIGINALE AVEC DES ÉVÉNEMENTS DIFFÉRENTS CHAQUE JOUR, MOMENTS D’INVENTION FAIT SE CROISER NOS IMAGINAIRES POUR RÊVER NOTRE FUTUR. PROJECTIONS, EXPOSITIONS INTERACTIVES, INSTALLATIONS NUMÉRIQUES, PERFORMANCES PLASTIQUES, '-"4).0#4 3&/$0/53&4"7&$%&4(3"/%45.0*/4Õ%&4.0.&/54 ÉTONNANTS, DÉTONNANTS, POUR TOUS. VOIR LA V IDÉO

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