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nUMÉRO 23

02.2013

la culture n'a pas de prix


ours

sommaire NUMÉRO 23 02.2013

Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@mots-et-sons.com u 06 86 17 20 40 Direction artistique et graphisme : starHlight Ont participé à ce numéro : REDACTEURS 

Cécile Becker, E.P Blondeau, Olivier Bombarda, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Sylvia Dubost, Nathalie Eberhardt, Laura-Maï Gaveriaux, Anthony Ghilas, Pauline Hofmann, Xavier Hug, Virginie Joalland, Claire Kueny, Nicolas Léger, Stéphanie Linsingh, Céline Loriotti, Guillaume Malvoisin, Céline Mulhaupt, Stéphanie Munier, Adeline Pasteur, Maurin Picard, Nicolas Querci, Mickaël Roy, Vanessa Schmitz-Grucker, Christophe Sedierta, Fabien Texier, Claire Tourdot, Fabien Velasquez, Gilles Weinzaepflen PHOTOGRAPHES

Éric Antoine, Vincent Arbelet, Janine Bächle, Pascal Bastien, Aglaé Bory, Oliver Clément, Caroline Cutaia, Marie Flizot, Marianne Maric, Renaud Monfourny, Elisa Murcia-Artengo, Yves Petit, Marie Quéau, Olivier Roller, Dorian Rollin, Camille Roux, Tony Trichanh, Christophe Urbain, Nicolas Waltefaugle, Sophie Yerly CONTRIBUTEURS

Bearboz, Catherine Bizern, Jean-Marie Boizeau, David Cascaro, Ludmilla Cerveny, Baptiste Cogitore, Joanna Fiduccia, Christophe Fourvel, Pierre Périchaud, Julien Rubiloni, Chloé Tercé, Vincent Vanoli, Fabien Vélasquez, Sandrine Wymann COUVERTURE

Photographie d’Alain Le Bacquer à Pékin en 2001. www.pekinunderground.com + www.alainlebacquer.com Retrouvez entretiens, photos et extensions audio et vidéo sur les sites Novomag.fr, facebook.com/Novo, mots-et-sons.com et flux4.eu Ce magazine est édité par Chic Médias & médiapop

Chic Médias u 12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 12500 euros u Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane u bchibane@chicmedias.com 06 08 07 99 45 Administration, gestion : Charles Combanaire médiapop u 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 euros u Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer u ps@mediapop.fr 06 22 44 68 67 – www.mediapop.fr IMPRIMEUR

Estimprim ~ PubliVal Conseils Dépôt légal : février 2013 ISSN : 1969-9514 u © Novo 2013 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés. ABONNEMENT www.novomag.fr

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Édito 05 Le monde est un seul / 22, par Christophe Fourvel 07 Pas d’amour sans cinéma / 13, par Catherine Bizern 09 Bréviaire des circonstances / 3, par Vanessa Schmitz-Grucker Le temps des héros / 5, par Baptiste Cogitore 13 Plastic Soul / 4, par Emmanuel Abela 15

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Focus L’actu culturelle du Grand Est à vive allure 16 La sélection des spectacles, festivals, expositions et inaugurations à ne pas manquer Une balade d’art contemporain par Bearboz et Sandrine Wymann : exposition Tinguely@Tinguely à Bâle 28

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Rencontres Michaël Foessel, un jeune philosophe et la fin du monde 30 Benjamin Patterson commémore à sa façon les 50 ans de Fluxus 32 Jean-Pierre Kalfon, de Jean Vilar à Claude Chabrol en passant par Bob Marley Chain & The Gang, les recoins lumineux d’un rock garage hautement sexualisé Luz Casal, de Pedro Almodovar à Daho en passant par le flamenco 38 Jean-Claude Brisseau de retour avec La fille de nulle part 39

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Magazine Les arts de la marionnette s’affichent dans les semaines qui viennent 40 Eric Vigner monte La Place Royale de Corneille et Guantanamo de Frank Smith 42 Olga Mesa reprend La Lamentation de Blanche-Neige et fête les 20 ans de sa compagnie 43 David Lescot nous replonge en adolescence 44 Cécile Backès se demande « J’ai 20 ans, qu’est-ce qui m’attend ? » 45 Laurent Vacher et Philippe Malone sont Lost in the supermarket 46 Pascal Rambert met en scène un face-à-face intense entre Stanislas Nordey et Audrey Bonnet 47 Fabrice Murgia navigue le long des routes fantômes à la poursuite des rêves envolés 48 Jean-Yves Ruf monte Don Giovanni de Mozart à l’Opéra de Dijon 50 Laurent Spielmann programme Gerald Barry à l’Opéra national de Lorraine 52 Robert Carsen met en scène La petite renarde rusée de Janáček à l’Opéra national du Rhin 53 Matthieu Stahl, le Paul Simonon de Mulhouse, expose au musée des Beaux-arts 54 Petite Noire en concert à Dijon dans le cadre du festival Sabotage 56 Lescop en pleine ascension et en concert à Besançon, Dijon, Metz et Strasbourg 57 Theo Hakola s’attaque au Bonheur des Dames pour une série de ciné-concerts en Franche-Comté 58 Rodolphe Burger rend hommage à Alain Bashung et à Mahmoud Darwich 59 Rencontre en Nouvelle-Angleterre avec Mariano Siskind publié par La Dernière Goutte 60 Nicolas Surlapierre et Monique Chiron puisent dans les réserves du Frac Franche-Comté 63 Exposition Une brève histoire des lignes au Centre Pompidou-Metz 64 Capucine Vandebrouck entrevoit sa pratique de sculptrice comme le métier d’une vie 66 Abdellah Karroum, commissaire invité à la Kunsthalle Mulhouse 67 Andrea Van Der Straeten expose ses productions au Casino Luxembourg 68 Exposition Art and Press au ZKM 69 Conquête de la montagne par Ferdinand Hodler chez Beyeler et par Walter Niedermayr à la Filature 70

Selecta Disques

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/ Livre

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/ DVD

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Les carnets de novo Bicéphale / 12, par Julien Rubiloni & Ludmilla Cerveny 78 Chronique de Los Angeles / 2, par Joanna Fiduccia 78 Traversée, par Jean-Marie Boizeau 79 Movies to learn and sing / 6, par Vincent Vanoli et Fabien Texier Copains d’Avant / 5, par Chloé Tercé / Atelier 25 82

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édito pAR philippe schweyer

la vie des autres

Il est trois heures du matin et je suis dans la peau de Mastroianni dans un film de Fellini, cramponné à une fille qui fonce sur une moto lancée à plus de 200 km/h dans la montée de l’Alpe d’Huez. Les milliers de spectatrices massées des deux côtés de la route hurlent « Marcello » en m’aspergeant de parfum. Les plus entreprenantes brandissent des pancartes sur lesquelles elles ont peint en chiffres rouges des numéros de portable que je m’efforce de mémoriser. Entre deux virages, j’aperçois Gérard Depardieu, assis en amazone sur le porte-bagages de Lance Armstrong, qui creuse inexplicablement l’écart. Sur la ligne d’arrivée, alors que ma mystérieuse pilote s’apprête à retirer son casque, le téléphone se met à sonner comme dans un vieux film d’Hitchcock, et je me réveille en sursaut au moment exact où j’allais enfin pouvoir découvrir son visage. – Tu dormais ou quoi ? – Je crois que j’étais en plein sommeil paradoxal. Tu m’as réveillé au moment où la fille en combinaison noire allait enlever son casque… – C ’est pas vrai ! T’étais encore fourré dans la peau de John Mastroianni ? – Marcello, pas John ! – Tu te souviens, il y a quatre mois… – Quoi ? – Je t’avais appelé parce que je venais de voir ce film italien que tu aimes tant, Nous nous sommes tant aimés… – Ouais, je me souviens… – Depuis j’ai découvert un autre film italien qui dure six heures et qui parle de la famille, de l’amitié, de la politique, de la folie, du terrorisme et surtout du temps qui passe… – Nos meilleures années ? – Tu l’as vu ? Il m’a refait penser au film que tu n’as jamais fait… – Oh non, tu ne vas pas recommencer ! C’est pour ça que tu me réveilles ? Tu n’as rien de plus important à me dire ? – Si justement, j’ai quelque chose de très important à te demander. – Quoi ?

– Je viens de lire le livre de Liao Yiwu, un écrivain chinois condamné pour « incitation et propagande contrerévolutionnaires » parce qu’il avait enregistré un poème sur des cassettes audio… – Et alors ? – En prison, il a aligné des milliers d’idéogrammes minuscules sur des lambeaux de papier pour raconter sa descente en enfer. Il a fait ça pendant quatre ans, malgré des conditions de vie particulièrement inhumaines ! Le pire, c’est qu’après sa sortie de prison la police ne l’a pas lâché et s’est même emparée de son manuscrit pour le détruire. Il lui a fallu trouver la force de le réécrire à plusieurs reprises. Finalement, il a été obligé de s’exiler en Allemagne pour le publier. – C’est horrible ton histoire, mais c’était quoi ta question ? – Tu crois que si on te jetait en prison, tu continuerais à écrire tes “futilités” ? – Ah, c’était ça ta question… Quand je pense que la fille était sur le point d’enlever son casque… Quelques heures plus tard, le téléphone se remet à sonner. Une voix métallique m’annonce que l’on va venir me chercher pour m’interroger à propos d’un de mes textes qui aurait déplu à quelqu’un que je ne connais même pas. Moi qui ai toujours pris soin de ne pas me mouiller ! Il doit s’agir d’une erreur ! Rien que parmi mes amis, je connais tellement de gens plus dangereux que moi… Vivement que je redevienne Marcello !

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THÉÂTRE, MUSIQUE / ALLEMAGNE

DIE ZEIT SCHLÄGT DICH TOT DE FABIAN HINRICHS COMPOSITION JAKOB ILJA (ELEMENT OF CRIME)

PREMIÈRE FRANÇAISE EN ALLEMAND SURTITRÉ EN FRANÇAIS

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Le monde est un seul n°- 22 Par Christophe Fourvel

zambien Tout le monde sait que l’Argentin Lionel Messi, le génie actuel du ballon rond croque tous les records. Parmi ses exploits, figure celui d’être le footballeur à avoir marqué le plus de buts en une année calendaire : 91. Le symbole d’une facilité qui ne cesse d’éblouir. Le monde du sport, fatigué parfois des rivalités qui font sa raison d’être quotidienne, aime la célébration unanime des dieux. Messi est stratosphérique, gigantesque, énorme, cosmique… La presse spécialisée, comme les adolescents, a ses qualificatifs fétiches qui changent selon les années. Et Messi les mérite tous. Mais voilà qu’un tout petit caillou s'est glissé dans la chaussure à crampons du géant (qui, soi-dit en passant, mesure 1,69m) : non pas une sale histoire de dopage, de tricherie ou de racisme. Non, plutôt un conte de Noël, rivalisant avec la belle histoire du très talentueux argentin. L’histoire d’un mort revenu depuis les morts disputer la plus haute marche d’un podium à l’idole planétaire. Un Africain, inconnu de surcroît de la plupart des supporters et disparu jeune, avec cette élégance tragique qui embellit les destins : dans un accident d’avion, en 1993, avec le staff technique et la plupart des joueurs de l’équipe nationale zambienne. Il avait 46 ans, s’appellait Godfrey Chitalu et était devenu entraîneur. La version zambienne de l’histoire ne laisse pas la place aux discussions, ni au recomptage des voix... Ucar, comme il était surnommé en référence à une célèbre marque de pile, aurait marqué, avec les Kazbwe Warriors, 107 buts pendant l’année 1972. Soit 16 de plus que Messi.

— CARNETS DE NOVO —

La fédération zambienne parviendra-t-elle à prouver cet exploit qui n’est encore, à ce jour, qu’une histoire suggérée par des coupures de presse jaunies, étalées les unes à côté des autres ? Moquera-t-on le joueur sur les plateaux télé d’après match avec ce cynisme dont l’ethnocentrisme sait nous doter ? Chitalu plus fort que Messi ? Vous plaisantez ! Et puis, quel crédit accorder aux matchs du championnat zambien de 1972 ? Aux défenseurs chargés de priver Ucar de ballons ? Mais Godfrey Chitalu a déjà sa victoire. Elle n’a pas grand chose à voir avec le football. Elle enrichit “l’autre monde”, celui qui nous tient au-dessus de l’animalité et du hooliganisme. Celui de la littérature, autrement dit, le même monde que celui que nous traversons chaque jour, mais rendu à sa dimension infra-liminaire, avec sa dominance ombrée, son attention pour le hors-champ, sa tendresse pour l’écrasé. Je crois que la littérature aime Chitalu, comme la musique aimait John Coltrane ou Charlie Parker. Comme le cinéma aime Le voleur de bicyclette, tous les personnages du cinéaste chilien Carlos Sorin. Il est le pêcheur d'Hemingway dont on ne verra jamais le poisson. Chitalu demeurera sans doute dans l'angle mort de nos petits émerveillements passagers. Du côté d'une foule d'authentiques et de discrets héros, qui rayonnent au point aveugle des médias, en dehors de la poursuite lumineuse où tant d'opportunistes font tant les pitres. Je me souviens d'une histoire rapportée par Armand Gatti à propos d’une femme, qui dans un camp de concentration, prélevait sur sa ration, du pain pour façonner des marionnettes et donner ainsi à voir des spectacles à ses compagnes de captivité. Des spectacles éphémères, prélevés sur la faim et joués dans le tout petit intervalle de jour et de lucidité préservé ; dans le tout petit intervalle de vie qui leur restait. Souvent, lorsque j'entends parler les « vedettes » “stratosphériques” de l'équipe de France de football, les génies de la télévision, les comiques milliardaires, je pense à cette femme dont j’ignore jusqu'au nom. Qui sont nos vrais héros ? Essayez et vous verrez comme la société du spectacle est friable. Que 2013 soit l’année de l’arrière-plan retrouvé.

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Pas d’amour sans cinéma n°- 13 Par Catherine Bizern

Une indiscrétion Depuis plusieurs semaines, je regarde, en boucle, The Philadelphia story de George Cukor. Parodie de la haute société américaine, le film considéré comme l’archétype de la comédie du remariage, reprend tous les thèmes attendus du genre : lutte des sexes, lutte des classes, victoire sentimentale et défaite sociale à la fin. Mais le film semble me ravir ces jours-ci au-delà même du chef-d’œuvre qu’il est. Comme s’il me racontait autre chose, en douce. The Philadelphia story c’est James Steward écrivain sans argent méprisant la haute société et Cary Grant grand bourgeois fantasque et charmant, pour la première fois réunis autour de Katherine Hepburn. Il y a aussi Ruth Russel qui dit sans doute l’une de mes répliques favorites. À Dexter– Cary Grant qui lui fait remarquer qu’une autre femme pourrait lui prendre Mike-James Steward tandis qu’elle préfère le laisser faire tout seul son apprentissage de la vie, elle rétorque : « À celle-là, je lui arracherai les yeux à moins qu’elle ne se marie le lendemain », lui indiquant en passant qu’elle a bien vu combien Tracy-Katherine Hepburn pourrait bien avoir une aventure avec son homme. Réplique tout droit sortie d’un film de Hawks, de ceux où, l’héroïne en femme libre n’en est pas moins une folle amoureuse… Est-ce cela qui me ravit tant depuis quelques semaines ? La manière dont Tracy Lord accepte de devenir une femme amoureuse ou peutêtre de se découvrir femme… tout naturellement. Et de s’émerveiller qu’il y ait deux sexes et que l’autre sexe soit admirable en tant que tel. « Les hommes sont merveilleux »… Comment être aimable tout en restant soi-même se demandait Louise Bourgeois dans un film qui lui était consacré ? Comment aimer sans se perdre ? « Je t’aime comme je suis » répond Dora lors d’une joute verbale avec Kaliayev dans Les Justes de Camus, mais cela sonne comme une bravade. Supposons

que Tracy Lord soit elle aussi toute emmêlée dans ces questionnements qui lui font adopter une posture… pour ne pas céder. Sa posture à elle c’est l’exigence, l’intolérance, la rigidité, jusqu’à porter l’étendard de l’ordre moral qu’elle s’apprête à épouser en la personne de George, archétype du self-made-man prisonnier des apparences et de leurs bienséances… C’est qu’elle croit se protéger… Le révélant à Mike pour lui-même lors de leur rencontre à la bibliothèque, les voici tous les deux en miroir… Deux adultes infantiles en somme qui plus tard – le champagne aidant – joueront ensemble au plaisir de la séduction, connaîtront les joies du béguin et s’éveilleront mutuellement à la fantaisie du désir sous la surveillance de leurs amours respectifs, Dexter et Liz. Une surveillance attendrie mais efficace. Nous sommes déjà prévenus : Liz est prête à lui arracher les yeux ; quant à Dexter, il semble tirer toutes les ficelles et toutes les facéties seront bonnes pour arriver à ses fins. Indépendante, intelligente, directive, et même autoritaire sans doute… comme son père. Plus aisé de prendre alors la place du chef de famille que d’avoir pour modèle sa mère vieillissante malgré son élégance et sa dignité… Tracy régit son petit monde bien à l’abri dans le regard admiratif des autres. On a même l’impression qu’elle propose George à sa mère, comme un mari pour deux… Reprenant fermement sa place de chef de famille, il l’extirpe de ce rôle nauséabond et l’enjoint de prendre enfin et successivement sa propre place de fille, de fille aimée, de femme, de femme aimée. Au dénouement, à Dexter elle promet : elle sera « yare », comme le yacht qu’il avait construit lors de leur premier mariage « fin, racé, facile à manier, et tout ce qu’un yacht doit être »… mais on sait aussi qu’elle ne sera jamais quelqu’un d’autre qu’elle-même. Peut-être n’en doute-t-on pas parce que Tracy Lord c’est Katherine Hepburn : riche héritière de Nouvelle Angleterre, intelligente, indépendante, libérée des convenances, ouverte, spirituelle, limpide. Un modèle de femme libre…* Mais plus encore parce que devenue femme, femme amoureuse, lorsqu’une fois encore elle se retourne vers son père, le regard de ce dernier est intact : elle est une déesse, une reine et en la regardant il éprouve toujours de la fierté… C’est ici l’happy end de l’histoire : cette fierté tant aimée dans le regard du père, ce regard dont on est jalouse et que depuis l’enfance l’on veut retenir plus que tout… S’il est intact lorsque j’aime alors je suis libre d’être une femme libre d’aimer. * le vrai mystère de Katherine Hepburn est d’avoir aimé toute sa vie Spencer Tracy… Pourquoi lui ?

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— CARNETS DE NOVO —


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PARCOURS SCÈNES FÉV. - MAI 2013 THÉÂTRE . MARDI 12 FÉVRIER . 20:30

LA CONTREBASSE avec Clovis Cornillac

2 > 6 Avril 2013

Neue

Stücke ! #2 Semaine de la dramaturgie allemande

THÉÂTRE EN ESPAGNOL SURTITRÉ EN FRANÇAIS

VENDREDI 15 FÉVRIER . 20:30

LOS HIJOS SE HAN DORMIDO d'après La Mouette de Tchekhov

Divans

10 auteurs français et 10 auteurs allemands Werner Fritsch, Nino Haratischwili, Anja Hilling, Dirk Laucke, Daniel Mezger, Ewald Palmetshofer, Falk Richter, Mariana Salzmann, Nis-Momme Stockmann, Gerhild Steinbuch - Mise en scène Michel Didym

Der Garten

De Anja Hiling - Mise en scène Felicitas Brucker Schauspielhaus de Vienne

My secret garden

De Falk Richter - Mise en scène Pedro Martins Beja Badisches Staatstheater de Karlsruhe

MUSIQUE . MERCREDI 13 MARS . 20:30

RODOLPHE BURGER

Le Cantique des cantiques & Hommage à Mahmoud Darwich

Muttermale Fenster Blau

De Marianna Salzmann - Mise en scène Carina Riedl Badisches Staatstheater de Karlsruhe - Ruhrfestspiele Recklinghausen

Tourista

De Marius Von Mayenburg - Projet Co Théâtre, SciencesPo Nancy

De Dirk Laucke - Mise en scène Michel Didym Élèves DUET et DUAS de l’Université de Lorraine

Rencontres, lectures...

3 POÈTES LIBERTAIRES DU XXe SIÈCLE : PRÉVERT, VIAN, DESNOS avec Jean-Louis Trintignant

THÉÂTRE . MARDI 14 MAI . 20:30

LA PROMESSE DE L'AUBE avec Bruno Abraham-Kremer

Direction Michel Didym Théâtre de la Manufacture 10, rue Baron Louis 54014 Nancy Cedex Location 03 83 37 42 42

www.theatre-manufacture.fr

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Organisation Ville de Nancy – lic. I 10.22157 et III 10.22159. Conception : element-s

Pas pour tout le monde

LECTURE MUSICALE . MARDI 26 MARS . 20:30


Bréviaire des circonstances n°- 3 Par Vanessa Schmitz-Grucker

Illustration : Pierre Périchaud

L’impossible été (chap. 5-6)

— CARNETS DE NOVO —

-5– Je compte jusqu’à trois et à trois tu cours te cacher. – Où ça ? – J’en sais rien moi, c’est pas les endroits qui manquent ici ! Un… deux… tr… – Tu vas venir me chercher, hein, dis, tu viendras ? – Mais oui, je vais venir. Allez, un, de.. – Et si tu ne me trouves pas ? – Le monde n’est pas assez grand pour si perdre. Alors va te cacher. Cache-toi, allez, cache-toi ! – Mais, je... – Mais quoi ? J’te dis d’aller te cacher. Putain, t’es chiante à jamais jouer l’jeu à la fin ! – C’est un jeu ? – Mais qu’est-ce que tu veux que ce soit d’autre ? – Alors, si ce n’est qu’un jeu, dis-moi pourquoi est-ce que j’ai si peur qu’on m’abandonne ?  

-6Ma couronne d’épiphanie fanée sous mes yeux défaits, des hannetons plein les poches, des fourmis plein la tête, du benzodiazépine dans les veines, j’ai regardé, bien à l’abri derrière un garde fou, les Vikings marcher en rang vers le champ du repos. Et qui viendra me punir ? Qui viendra me l’interdire maintenant que le métabolisme des acropoles s’est aligné ? Vous êtes tous foutus, vous qui m’aviez tout promis. Vous qui m’aviez promis qu’on regarderait le soleil se coucher, qu’on regarderait le soleil se lever, qu’on me mettrait du vernis sur mes ongles et de l’argile sur mes plaies. Vous qui m’aviez juré que jamais je n’irai ailleurs, que jamais ils ne partiraient. C’est ici que nous devions rester jusqu’à la saison des coups de soleil dans les cimetières, des noyades anonymes dans les gisements de magnésie, de la pêche aux cormorans que fuient les truites arc-en-ciel au fond des chemins à crémaillère. C’était la saison où je ne butais sur rien, le temps merveilleux où les petits cailloux ne m’empêchaient pas de dormir, où les souris crevaient au piquet dans l’indifférence générale, où les mésanges venaient mourir à ma fenêtre. Vous êtes tous foutus, tous, et moi, divisée en sept, je vous regarde vous agiter vainement le long du glacis. Et je ris. Vous êtes tous foutus.

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Haute école des arts du Rhin

ART COMMUNICATION DESIGN MUSIQUE ARTS PLASTIQUES - DNAP et DNSEP-Master Inscriptions aux examens d’entrée

jusqu’au 18 février (Année 1) jusqu’au 30 mars (Années 2 à 4) MUSIQUE - Licence/DNSPM et Master Inscriptions aux examens d’entrée

jusqu’au 15 février

STRASBOURG MULHOUSE

École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg

Académie supérieure de musique de Strasbourg

École supérieure d’art de Mulhouse Portes ouvertes le mercredi 6 février

musique contemporaine à l’Auditorium des Musées De nombreux concerts à découvrir en 2013 ! classiques de la modernité musicale, expérimentation sonore et création électroacoustique Jeudi 7 février 2013 à 20h Phill Niblock et Thomas Ankersmit Phill Niblock est l’un des compositeurs les plus représentatifs de la scène avant-gardiste new- yorkaise. Sa musique et ses films ont inspiré toute une jeune génération d’artistes dont Thomas Ankersmit. Jeudi 14 mars 2013 à 20h Ève + Adam = N(o)us par l’Ensemble 2e2m Les comédiens qui frayent avec Zwei Akte de Mauricio Kagel ont pour compagnons une harpiste et un saxophoniste. Ils interprètent ensuite Adam et Ève dans la tendre satire éponyme des relations de Mark Twain.

performances autour de la musique contemporaine, musique classique et musiques actuelles de recherche Jeudi 7 mars 2013 à 20h Christian Zanési et Arnaud Rebotini Deux musiciens aux parcours atypiques et une création vidéo en temps réel pour plonger le spectateur au cœur de la création musicale. Tarif : 10 � (réduit : 6,50 �)

Plus d’informations sur www.musees.strasbourg.eu

www.facebook.com/hear.fr

WWW.HEAR.FR

Auditorium des Musées Musée d’Art moderne et contemporain 1, place Hans-Jean-Arp, 67000 Strasbourg t. 03 88 23 31 31


Le temps des héros n°- 5 Par Baptiste Cogitore

Le temps retrouvé de Marcel Ophuls Marcel Ophuls a grandi dans la magie des films de son père, le grand Max. De leur exil de Berlin en France en 1933, puis de France aux États-Unis en juillet 1941, les Ophuls ont été ballotés par l’Histoire. De cette émigration vers l’Ouest, Marcel a gardé une double culture : celle des cabarets et des cinémas de l’Allemagne de Weimar, et celle des comédies d’Hollywood. Mais aussi un goût profond pour la démystification. Marcel Ophuls est un vieil homme de 85 ans qui vit aujourd’hui au pied des Pyrénées. À son nom, l’Histoire associe le titre du film qui fera sa renommée, quitte à projeter sur le reste de son œuvre l’ombre de l’oubli. Sorti en salles en 1969 et interdit par l’ORTF gaulliste, Le Chagrin et la pitié surprit le public tant par son fond que par sa forme : un art du montage acide, un goût pour l’interview irrévérencieuse et les contrepoints peu flatteurs, et un amour pour ce qu’on appellerait aujourd’hui le « courage civique ». Immédiatement, ses détracteurs reprochèrent à Ophuls de peindre une « France de salauds ». Simone Veil, membre du Conseil d’administration de l’ORTF, prit en horreur ce film qui « crache sur la France ». On voulut voir dans Le Chagrin une triste et clivante leçon d’histoire, alors qu’en donnant la parole à d’anciens officiers allemands, à des résistants comme à des collabos, le réalisateur s’interrogeait sur le rapport d’un peuple volontiers amnésique à sa propre mémoire collective. Dans son essai Le Chagrin et le venin, Pierre Laborie écrit à propos du film d’Ophuls : « Ce qui se voulait à l’origine un monument critique du passé (…) a rejoint à son tour la vitrine blindée des icônes intouchables ». Et l’historien de dénoncer la nouvelle « vulgate » que l’œuvre aurait installée dans l’histoire de France. Il n’empêche. En reflétant la société de son temps – encore profondément

patriarcale et petite-bourgeoise malgré Mai 1968 –, Ophuls avait ouvert la voie à une nouvelle manière de faire du cinéma documentaire. Et notamment sur la manière de filmer l’histoire. Art dans lequel il allait exceller pendant trente ans, entraînant de nombreux émules, de Claude Lanzmann à Rithy Panh. Si Ophuls a surtout filmé le réel, il eût préféré la fiction comme son père – et notamment la comédie. Fan de Lubitsch et grand pote de Woody Allen, Ophuls a dû faire de son rire une arme. Contre les faux héros et les vrais lâches : résistants de la dernière heure, parlementaires défaitistes, reporters de guerre planqués dans des hôtels de luxe. Contre de vrais salauds, aussi. Ainsi, quand il traque d’anciens nazis pour les interviewer dans son film sur Klaus Barbie (Hotel Terminus), Ophuls se promène dans un jardin, soulevant bâche et pots de fleurs, appelant : « Herr Bartelmus ? », pour tourner en dérision cette fuite devant la responsabilité individuelle. Ainsi procède Marcel Ophuls, tantôt derrière le viseur en réalisateur souverain, tantôt devant l’objectif de la caméra, en tragédien facétieux. La pantalonnade comme ultime pirouette au destin. Marcel Ophuls n’a pas tourné depuis Veillées d’armes, qui interroge la fonction et le statut des reporters de guerre à l’ère des médias de masse. N’ayant pas voulu écrire ses mémoires, il est en train d’achever un documentaire sur sa vie et son œuvre : Un voyageur devrait paraître courant 2013. La production The Factory a lancé un appel aux dons pour financer le projet (www.ophulsunvoyageur.com). Dans son excellente monographie, l’historien du cinéma Vincent Lowy cite Bertrand Tavernier, ami d’Ophuls et producteur de Veillées d’armes, disant du film : « On y apprend à lire les images, alors que (…) tant de gens en sont devenus les esclaves ». Gageons qu’Un voyageur sera une magistrale leçon de cinéma. Une grande leçon de vie. à lire : Vincent Lowy, Marcel Ophuls (2008) Pierre Laborie, Le Chagrin et le venin. La France sous l’Occupation, mémoire et idées reçues (2011) à écouter : Stéphane Bou, Marcel Ophuls, sa vie, son œuvre, son siècle, France Inter, août 2012 (podcasts sur franceinter.fr) à voir : Le Chagrin et la pitié (1969) Hôtel Terminus : Klaus Barbie, sa vie et son temps (1989) Veillées d’armes (1994) Un voyageur (2013)

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— CARNETS DE NOVO —


17 MARS 2013 À 15 H 19, 20, 21, 22 MARS 2013 À 20 H

L’Importance d’être constant gerald barry

Don Giovanni Mozart

Chamber Orchestra of Europe Chœur de l’Opéra de Dijon direction musicale Gérard Korsten opéra Auditorium

22/03 24/03 20h00 15h00 opera-dijon.fr

26/03 20h00

mise en scène Jean-Yves Ruf

28/03 20h00

30/03 20h00 03 80 48 82 82

DIRECTION MUSICALE Tito Muñoz MISE EN SCÈNE Sam Brown

Visuel Kathleen Rousset, graphisme Polo

RENSEIGNEMENTS 03 83 85 30 60 WWW.OPERA-NATIONAL-LORRAINE.FR

Les enfants se sont endormis TAPS SCALA DU MAR. 12 AU VEN. 15 FÉV. À 20H30

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Une adaptation de “La Mouette” de Tchekhov par le metteur en scène argentin Daniel Veronese. Une réflexion aigüe sur l’amour et le théâtre portée par d’excellents comédiens. “Le public est bouleversé par ce moment d’émotion partagée.” Le Nouvel Obs

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Plastic Soul n°- 4 Par Emmanuel Abela

Blondie, notebook La première fois que je t’ai vue, c’était dans un car. Tu étais adossée dans un coin, la tête baissée. Tu arborais encore ce look des jeunes filles sages des collèges : jupe blanche, veste rose et queue de cheval. De temps en temps, tu relevais la tête, comme apeurée par un environnement hostile. Je jurerai que tu m’as souri ; je n’osais y croire. Les jours suivants, il m’arrivait de prendre le même car, à la même heure. Je te retrouvais presque tous les matins, adossée au même endroit, la tête baissée, balayant du regard les gens environnants. À chaque fois, tu m’esquissais un demi-sourire presque complice. Mais moi, je n’osais t’aborder. « Tout le monde le sait… Je suis née à Miami, j’ai grandi dans le New Jersey où j’allais à la chorale de mon église, j’ai habité St Mark’s Place dans l’East Village en arrivant à New York quand je me suis émancipée (comprenez par là quand j’ai quitté mes parents), puis j’ai bossé comme barmaid au Max’s. Ensuite mon curriculum vitae révèle que j’étais bunny girl. Survivre était le plus important. » Ray Davies des Kinks dans Mojo en septembre : When you get a really big idea sometimes those ideas are bigger than your abilities to express them.

— CARNETS DE NOVO —

Sous le titre La Marquise des Anges, Francis Dordor n’est pas tendre avec Blondie en octobre 1978 dans Best : « Pour moi, Blondie est le groupe qui interdit tout fantasme ou alors autant les accrocher à une poupée gonflable. » Alors que je lui propose un entretien à propos de sa vision de Blondie, le critique décline avec beaucoup de courtoisie : « Le groupe m’a plu à l’époque mais moins que les Ramones, moins que les Real Kids, moins que Mink DeVille. Sans doute parce que plus conceptualisé (Chris Stein, mi-Johnny Thunders miPhil Spector). Le premier concert à Paris au Rose Bonbon était bien mais dans ce même lieu je me souviens surtout de celui des Saints. Donc aujourd’hui, Blondie n’est pas à proprement parler un aiguillon piquant ma nostalgie et pas du tout un rubik’s cube pour vieux rock-critic habitué à tourner dans tous les sens les signes d’un passé glorieux. En somme, je ne pense pas être la bonne personne. Mon fils de 24 ans en connaît plus sur le groupe que moi et surtout lui écoute les disques, ce qui n’est pas mon cas. » Dans le Cultural Dictionary of punk, à l’entrée Jimmy Carter : Blondie was the fullest expression of pop pleasure. Peux-tu me dire le genre de formes que tu aimes le plus ? Lisses ? Colorées ? Rugueuses ? D.H. : (silence) Par exemple, comment es-tu habillée maintenant ? D.H. : (riant) Je suis complètement nue... je pense rarement aux formes. J’aime bien les couleurs très vives et aussi les formes rondes. Nous avons couru à l’Angelica Film Center. On y jouait The Magnificent Seven, et il ne restait que quelques places. Tu aurais dû me dire que tu n’aimais pas les westerns ; tu aurais sans doute préféré une série Z avec des fourmis géantes, mais tu t’es abstenue de m’en parler pour me faire plaisir. Du coup, je ne pouvais plus te refuser d’aller à la patinoire, au pied du Rockefeller Center. Nous avons passé une bonne partie de l’après-midi à patiner. Chris m’avait demandé de m’occuper de toi ; il était loin de se douter que cette journée nous rapprocherait tant.

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1 ~ LIRE AU LIT Si comme Jean-Pierre Léaud et Claude Jade dans Domicile conjugal de Truffaut, vous aimez lire au lit, prenez la pose en solo, en couple ou entre amis avec votre livre de chevet. Que vous soyez de Audincourt, Bâle, Besançon, Belfort, Colmar, Dijon, Luxembourg, Metz, Nancy, Paris, Strasbourg, Tokyo ou Mulhouse, envoyez vite vos clichés ! tout-mulhouse-au-lit.fr © Oriane Blandel 2 ~ DIXPARITIONS Pour ses dix ans, My monkey a invité quelques compagnons de route à interpréter la notion de disparition. L’étonnant livre illustré qui rassemble ces contributions est en vente sur le site de la galerie nancéenne. mymonkey.fr 3 ~ FAIRE SON CINÉMA Conférence et performance de Dorian Lucarelli et Pierre Friquet le 4/3 au F.E.C. à Strasbourg et le 16/3 au Théâtre de Poche à Mulhouse. 4 ~ PSYCHOPHARMAKA Le nouvel album de Rodolphe Burger et Olivier Cadiot est un sublime voyage allemand. dernierebandemusic.com 5 ~ D.I.C.I.A.L.A Frank Morzuch s’interroge sur les paysages virtuels, naturels ou construits au Lézard à Colmar jusqu’au 23/2. lezard.org

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6 ~ MARRAKECH L’artiste plasticienne Laurence Mellinger organise un stage de dessin et de réalisation d’un carnet de voyage à Marrakech du 13 au 20/4. Il reste quelques places ! laurence.mellinger.free.fr 7 ~ LES ÉPHÉMÉRIDES Retraçant les six années du projet Ensemble et de François Chattot à la tête du Théâtre Dijon Bourgogne le livre Les Éphémérides 2007-2012 est en vente à la Librairie du TDB. Chapeau à nos amis Caroline Châtelet (soudures), Guillaume Malvoisin (patience réincarnée), Florent Guyot (couteau suisse) et Vincent Arbelet (photos). tdb-cdn.com 8 ~ L’APPEL DE LA FORÊT Visite de l’expo avec les compagnies Des Châteaux en l’Air et Le Talon rouge au musée Würth à Erstein pour le week-end de l’art contemporain (15-17/3). musee-wurth.fr 9 ~ TONO STANO L’artiste slovaque présente ses « white shadows » au CCAM de Vandœuvre du 15/2 au 29/3. centremalraux.fr 10 ~ LES CHUM’S Après la scène et les rencontres vient le temps du souvenir pour les Chum’s qui sortent un 3ème album en vente à la maison de musique à Carspach (68).

11 ~ AFRICA-AMERICA Exposition du photographe Philippe Guionie à la Chambre à Strasbourg du 8/3 au 28/4. la-chambre.org 12 ~ BISCOTO Pour vous muscler le ciboulot dès 6 ans, abonnez-vous à Biscoto, le journal plus fort que costaud ! biscotojournal.com 13 ~ ISBA Pour sa JPO, l’Institut supérieur d’art de Besançon se transforme en aéroport (International Suburban Board Airport). Le 9/2 à partir de 14h. isbabesancon.com 14 ~ ROCK EN STOCK Electro, rap, metal et rock à l’ancienne CCI de Saint-Diédes-Vosges les 21 et 22/2. rockenstock2013.com 15 ~ ECRIVAINS EN SCENE Un moment fort de rencontres, de débats et de lectures avec Antoine de Gaudemar, David le Breton, Manon Moreau et Olivier Lemire le 9/2 à la bibliothèque municipale de Dijon dans le cadre de Temps de Paroles. www.crl-bourgogne.org 16 ~ PHILIPPE COGNÉE Le musée des Beaux-Arts de Dole présente du 16/3 au 2/6 l’exposition “Philippe Cognée”, consacrée à l’un des peintres français les plus importants de sa génération.

17 ~ AFRO SPICY #1 Le magistral Hamid Vincent et son comparse Stof’cri se proposent de faire groover le Gambrinus avec du son bien roots le 22/2 à Mulhouse. 18 ~ JEAN-LOUIS HOUËL Entre l’abouti et le « en train de se faire », expo « Immortels. Non, mais invisibles ? » chez Octave Cowbell à Metz jusqu'au 23/2. Adhérez pour 10 € et recevez la magnifique revue Une Décennie. octavecowbell.fr 19 ~ ANTICHAMBRE III Le 19 à Montbéliard propose une expo hors les murs de Dominique Dehais jusqu’au 15/3 à l’Utbm, site de Montbéliard. le19crac.com 20 ~ TAMARIS Ne ratez pas l’exposition évolutive de Jorge Peris proposée par Aurélie Voltz jusqu’au 10/3 au musée du Château à Montbéliard. montbeliard.fr 21 ~ ARCHI MAD Journée Verticale avec l’excellent collectif de photographes Tendance floue à l’école d’architecture de Nancy le 28/2 de 9h à minuit. Les journées verticales ont pour objectif de rassembler toute l’école autour d’un même projet. Le principe fondateur de production collective de Tendance Floue s’insère naturellement dans le cadre de ces journées. tendancefloue.net


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22 ~ REACH OUT AND TOUCH SOMEONE « Les inventeurs s’obstinent à surpasser la réalité pour continuer à innover… » Un projet des Commissaires anonymes à découvrir jusqu’au 14/2 à la galerie NaMiMa de l’école nationale supérieure d’art de Nancy. ensa-nancy.fr

26 ~ KYUNG BOUHOURS Kyung Bouhours revient à la peinture figurative et expose au Forum de l’Hôtel de ville de SaintLouis (68) du 14/2 au 24/3 kyungbouhours.com 27 ~ OLLAF Soutenez Ollaf ! fr.ulule.com/ollaf/

23 ~ GRUNDFRAGE Un commissariat de Severin Dünser & Christian Kobald sur une invitation de Sophie Kaplan au Crac Alsace à Altkirch du 17/2 au 5/5. Le tout doublé d’une invitation à Guillaume Barth. cracalsace.com

28 ~ ROUEN, LA TRENTIEME NUIT DE MAI’31 Christophe Maltot met en scène une formulation inédite du personnage de Jeanne d’Arc par Hélène Cixous.Du 26 au 30/3 au CDN de Besançon. cdn-besancon.fr

24 ~ SEX & RITUALS Jean-Pierre Sergent expose à la galerie Omnibus à Besançon du 2/3 au 11/4. omnibus-galerie.com

29 ~ ACTIONS # 4 L’atheneum propose un temps fort autour des nouvelles formes de création du 6 au 8/2 à Dijon. atheneum.u-bourgogne.fr

25 ~ DES PROS À L'ÉSAL L’école supérieure d’art de Lorraine initie tous les ans des rencontres et des échanges avec des spécialistes et experts sur les pratiques professionnelles artistiques. Un rendez-vous pour les étudiants et les jeunes artistes qui aborde en 2013 les thèmes des résidences, d’espaces de recherche et d’expérimentation artistiques, mais aussi les aspects juridiques et fiscaux liés au statut d’artiste, d’assistant ou encore de régisseur. À l’école supérieure d’art de Lorraine, site de Metz le 20/2. esamm.metzmetropole.fr

30 ~ LE MÈTRE CARRÉ Le Mètre Carré prépare “À la Barbe de la Sainte, bouleversement des territoires”, une expo collective dans la vallée de la Fensch du 28/3 au 19/5. lemetrecarre.wordpress.com 31 ~ ICI L’ONDE Whynote démarre une nouvelle saison Ici l’Onde à Dijon. Temps fort # 1 du 14 au 17/2 : Changing The System. Temps fort # 2 du 28/2 au 3/3 : Passe Muraille. Temps fort # 3 du 20 au 22/3 : Jeux de Scènes. whynote.com

32 ~ STEPHEN G. RHODES « The Law of the Unknown Neighbor: Inferno Romanticized », expo de l’artiste américain du 9/2 au 21/4 au Migros Museum à Zürich. migrosmuseum.ch 33 ~ THOMAS HIRSCHHORN l’installation Flugplatz Welt / World Airport conçue par Thomas Hirschhorn en 1999 pour la Biennale de Venise, occupe une salle entière du Mudam jusqu’au 26/5. mudam.lu 34 ~ LES COULEURS DE LA NUIT L'obscurité comme sujet dans la gravure. Expo du 9/2 au 19/5 à la Villa Vauban à Luxembourg. villavauban.lu 35 ~ LE SALON L’École supérieure d’art de Lorraine publie le cinquième numéro (Question d’échelle) de la revue du centre de recherche IDE (Image/Dispositifs/Espace). La revue comprend les travaux et parcours croisés d’artistes, de praticiens et de théoriciens. Lancement officiel le 11/2 à 18h à l’Auditorium de l’Ésal à Metz. esamm.metzmetropole.fr 36 ~ SONGS FOR A MAD KING Mathieu Kleyebe Abonnenc expose à la Kunsthalle de Bâle du 3/2 au 24/3. kunsthallebasel.ch

37 ~ COLLECTION RENARD La Fondation Beyeler présente la donation de Claude et Micheline Renard qui comprend notamment des œuvres de Jean Dubuffet, Sam Francis, Sigmar Polke et Jean-Michel Basquiat. Du 9/3 au 5/5. fondationbeyeler.ch Photo: Studio Sébert, © 2012, ProLitteris, Zürich 38 ~ EXTRACT Le photographe Thomas Florschuetz expose au Vitra Design Museum à Weil am Rhein du 1/2 au 26/5. design-museum.de 39 ~ TRIPTIC La Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia donne un sérieux coup de pouce à 18 projets culturels trinationaux qui démarreront cet automne dans la région du Rhin supérieur. triptic-culture.net 40 ~ FINIR EN BEAUTÉ Ultime expo présentant des photographies de la collection de Bernard LamarcheVadel dont certaines de Nadar, Albert Stieglitz, André Kertesz, Helmut Newton, Bernard Plossu, Thomas Ruff, Bettina Rheims… Du 16/2 au 19/5 au musée Niépce à Chalon sur Saône. museeniepce.com

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tarifs 12 € / 8 € / 5 € renseignement & réservations

03 87 31 56 13 theatredusaulcy-reservation@ univ-lorraine.fr espace Bernard-Marie Koltès Théâtre du Saulcy Ile du Saulcy BP 80794 57012 Metz cedex 1 www.univ-lorraine.fr

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KOLTÈS

THÉÂTRE DU SAULCY université de lorraine

2012/2013 scène conventionnée théâtre - écritures contemporaines

j’ai 20 ans

qu’est-ce qui m’attend ? de Aurélie Filippetti, Maylis de Kerangal Arnaud Cathrine, Joy Sorman, François Bégaudeau mise en scène cécile backes

graphisme : Mélanie Kochert

mAr 19 / MER 20 février à 20H


par Xavier Hug

par Claire Tourdot photo : Alicia Rojo

SUZANNE TREISTER, GRIMOIRE DU FUTUR, exposition du 23 mars au 8 juin, à l’espace multimédia gantner, à Bourogne espacemultimediagantner.cg90.fr

LES ENFANTS SE SONT ENDORMIS, adapté de la pièce de théâtre la Mouette d’Anton Tchekhov, les 12 et 13 février au Granit de Belfort

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L’ordre des choses

Nazdarovié Argentina !

L’espace gantner travaille depuis plus d’une décennie à réunir un catalogue raisonné sur les liens tissés entre art, société et technologie. La monographie de l’artiste anglaise Suzanne Treister s’impose d’ores et déjà comme une pierre de touche dans cette construction.

Après avoir travaillé sur Les trois sœurs et Oncle Vania, l’argentin Daniel Varonese clôt son tryptique tchekhovien et se réapproprie la plus célèbre des pièces du dramaturge russe, la Mouette. Une adaptation intemporelle et passionnée.

Suzanne Treister n’a jamais renoncé à interroger les soubassements de l’histoire officielle, secrète et mythologique, et leurs rapports, pour dresser un portrait ambiguë de ce qui forge nos identités et des rapports que nous entretenons avec les forces coercitives en place. Et c’est en commençant par elle-même que Treister a débuté ce patient procédé puisqu’elle s’invente un alter ego en la personne de Rosalind Brodsky, une femme ayant vécu de 1970 à 2058, persuadée de pouvoir voyager dans le temps grâce à son employeur, une organisation gouvernementale top secrète. Le projet soumet au visiteur les indices d’une possible connexion entre les théories sociales d’après guerre (cybernétique, anthropologie sociale, psychologie analytique) qui ont pressenties le besoin accru du contrôle des foules. Treister étoffe son intuition en convoquant une multitude de références (Thoreau, Adorno, Leary, Lovecraft, l’anarcho-primitivisme) qu’elle imbrique les unes aux autres jusqu’à aboutir à des schémas saturés d’informations et traités comme les anciens mémoires alchimiques. Car pour elle, l’histoire officielle ne saurait se lire et se comprendre qu’au prisme d’événements plus obscurs, voire carrément fictifs. Le visiteur, décontenancé mais avide de savoir, pourra se ressourcer auprès du fonds documentaire du lieu, à moins qu’il ne préfère se laisser surprendre par les concerts « spirites » proposés en marge de l’exposition. D

Tout russe qui se respecte connaît cette comédie de mœurs, mettant en scène les amours impossibles de Konstantin, Trigorine, Medvienko, Macha, Nina, Arkadina, Dorn, Paulina et Chamraïev. Tous courent après quelqu’un ou quelque chose – le succès, la passion – une chimère insaisissable inhérente à chaque homme et qui définie sa condition. Daniel Varese a voulu souligner cette intemporalité du propos : « Il me semble que ces pièces ont besoin d’être révisées pour être vues par le public d’aujourd’hui, qui a bien changé : il est habitué à un autre rythme, il n’est pas surpris par les mêmes choses. Et moi, j’ai besoin d’éveiller l’intérêt du spectateur tout au long de la pièce. J’essaie de donner aux pièces une puissance et une radicalité en enlevant les temps morts ». Grâce à une mise en scène dépouillée et sans artifice, le contemporain rejaillit merveilleusement de ce grand classique : dépoussiérées la datcha à la campagne et la petite société pétersbourgeoise ! Les scènes et les dialogues s’enchainent avec rapidité pour un format réduit à 1 heure 30. L’essentiel en est extrait avec justesse recentrant le propos sur l’incompatibilité amoureuse et la réflexion sur l’art, substrat nourricier de l’âme. Un huis clos existentiel alliant un tragique à la russe et une passion dévorante latine. D

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par Philippe Schweyer

par Cécile Becker

19 e Festival International des Cinémas d’Asie du 5 au 12 février au Majestic Espace des Lumières et au théâtre Edwige Feuillère, à Vesoul. www.cinemas-asie.com

PETER DOHERTY, concert le 2 mars au 112, à Terville www.le-112.fr

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So Asie Together

Fookin’ Peter

Pendant le Festival International des Cinémas d’Asie, Vesoul se transforme en capitale d’un vaste continent qui s’étend de l’Oural au Pacifique, mais dont la plupart des cinématographies restent trop injustement méconnues.

Pain béni des tabloïds, presque boudé par la presse spécialisée, Peter Doherty se détache tant bien que mal d’une vie de débauches. À nous de porter une oreille intéressée sur une grande voix, et un songwriting doué.

Martine Thérouanne, Jean-Marc Thérouanne, Yannick Denoix et les nombreux bénévoles qui accueillent chaque année des dizaines d’invités en provenance de Corée, d’Afghanistan ou, par exemple, du Tadjikistan, fêteront les vingt ans de leur chaleureux festival en 2014. En attendant, pas moins de quatre-vingt-dix films dont une cinquantaine d’inédits seront projetés cette année. Le président du jury international, le réalisateur indonésien Garin Nugrobo, qui aura notamment à décerner le Cyclo d’or, devra choisir parmi neuf films en compétition dont All Apologies le troisième film de fiction de Emily Tang, une cinéaste née dans le Sichuan qui sera présente à Vesoul. On verra du pays en parcourant quelques routes mythiques comme les routes de la Soie, les chemins de Katmandou ou la piste Ho Chi Minh. À noter, une superbe rétrospective de films à l’occasion du centenaire du cinéma indien (1913-2013), un regard sur le cinéma indonésien et un hommage émouvant à Leslie Cheung. Dix ans après sa mort tragique, on pourra redécouvrir cet acteur magnifique dans dix de ses films, dont Adieu ma concubine de Chen Kaige, Rouge de Stanley Kwan, réalisateur de Hong Kong que l’on avait eu grand plaisir à rencontrer lors de sa venue en 2008, mais aussi dans les trois films qu’il tourna avec Wong Kar-wai : le sublime Nos Années Sauvages, le costumé Les Cendres du temps (dans sa version redux) et le nostalgique Happy Together, une histoire d’amour entre deux hommes tournée en Argentine, la région du monde la plus éloignée de Hong Kong. D

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Il suffit de taper Peter Doherty sur Google pour tomber sur des tonnes d’anecdotes people à la fois fascinantes et grotesques. On lit qu’il tente de se débarrasser de son addiction à l’héroïne depuis son exil parisien, son supposé bannissement de la SCNF pour une sombre histoire de chaussures volées à un contrôleur, ses problèmes avec Charlotte Gainsbourg, etc. Ses penchants auto-destructeurs encore et toujours, poings serrés, seringue entre les dents. Parfait dans son rôle de romantique écorché, le rockeur à la gueule d’ange a sombré dans sa propre mythologie. Pourtant, il s’assagit, s’improvise poète et peintre, lit Balzac, recherche presque l’anonymat, prend le métro. En choisissant de ne jouer que dans des petites salles, il se construit une autre histoire : celle du garçon sulfureux, d’abord musicien, cherchant sa place dans l’indie. Une place pourtant légitime si l’on accordait l’attention qu’elle mérite à cette voix incertaine et touchante, à une carrière baignée de compositions rock immédiates et efficaces. Peter Doherty est un songwriter. Quelques démos récentes laissées ça et là sur le Web le rappellent, comme Siberian Fur au potentiel tubesque, et laissent présager un virage pop. Un projet d’album solo qui finit par se transformer dans la presse en troisième album des Babyshambles, jamais confirmé par Parlophone, son label. Au final, on ne sait plus très bien à quoi s’attendre, il reste à s’accrocher à son talent et à profiter des quelques concerts qu’il donne, seul avec son chapeau et sa guitare, c’est déjà ça ! D


par Emmanuel Abela

par Vanessa Schmitz-Grucker

KING KONG, ciné-concert les 5 et 6 mars à l’Espace, Scène Nationale de Besançon http://scenenationaledebesancon.fr

CARTES POSTALES BESANçON 1900-1936, exposition jusqu’au 3 mars au Musée du Temps, à Besançon www.musees-franchecomte.com

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Le Dieu Kong Chef d’œuvre des premiers temps du parlant, on redécouvre le King Kong de 1933 en musique avec un trio énergique qui sait nous ramener à une vision première de ce qui constitue un sommet du cinéma mondial. D’abord concentré sur des films muets, le principe du ciné-concert s’est élargi depuis quelques années à des films parlants : l’un de ces premiers films n’est autre que le King Kong original de 1933. Avec une matière visuelle éblouissante, on se situe justement dans une phase de transition où la pratique du parlant n’évacue pas complètement les éléments de jeu caractéristiques du muet : les expressions sont marquées, la gestuelle reste appuyée. Tout cela offre des possibilités illimitées aux musiciens qui s’attachent orchestrer ces instants : une dramaturgie propice à des développements très électrifiés pour le trio constitué par Joachim Latarjet, Nicolas Barrot, Alexandre Meyer qui associent à leurs guitares, une basse, une batterie, un saxophone et un trombone. Leur intervention restitue sa part de mystère à un film qu’on a trop l’habitude de visualiser comme une relique. Il leur fallait démystifier l’objet. Grâce à leur création musicale, nous redécouvrons les détails croustillants d’un film que l’on croyait trop bien connaître : les cérémonies dédiées au Dieu Kong, la scène du Diplodocus – merveille d’animation ! –, le combat avec le T.Rex, l’opération d’effeuillage de la belle actrice blonde par un gorille géant qui a de la suite dans les idées et enfin la scène de l’Empire State Building. Dès lors, nos yeux s’ouvrent très grands, nous renouons avec une émotion première – celle de l’enfance peut-être –, celle qu’on associera à jamais à ce chef d’œuvre éternel. D

Mémoire de Cartes Postales Au sein du palais Granvelle, le musée du Temps accueille depuis 10 ans déjà des expositions qui racontent l’histoire de la région. L’année 2013 s’ouvre sur une exposition inaugurée en 2012 et consacrée aux cartes postales. Ce n’est pas en Autriche, berceau de la carte postale, mais à Besançon que s’exposent ces bouts de papiers cartonnés rectangulaires destinés à envoyer de courts messages depuis 1865. Si la première carte postale française est strasbourgeoise, c’est un peu partout ailleurs, en France, que fleurissent salons et expositions dédiés à ces témoins de l’Histoire. Au musée du Temps, Besançon peut se lire au travers de plus d’une centaine de cartes émises à l’âge d’or de ces dernières, à savoir 1900-1920. Cartes Postales - Besançon 1900-1936 dévoile la ville à travers les âges, à une époque où la photographie est encore peu répandue, mais révèle aussi le rapport à l’image et son usage social. L’image visuelle, esthétique et sa valeur historique n’est pas le seul discours de l’exposition. Les usages de la carte postale sont interrogés frontalement. S’il s’agit avant tout d’un moyen de communication, avec des textes plus ou moins marquants, il ne faut pas négliger son rôle d’information. Ses illustrations sont parfois des relais des événements de l’époque : une véritable mini presse illustrée. D

© Ville de Besançon. Bibliothèque municipale

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par Caroline Châtelet

par Claire Tourdot

BARTÓK/MIKROKOSMOS, danse, 5 et 6 février, L’Espace, Scène nationale de Besançon, 03 81 87 85 85, www.scenenationaledebesancon.fr

I’M YOUR MAN... NAKED, concert, le 15 février au Temple de Dampierre-les-Bois. www.lemoloco.com

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Reprendre le dialogue

Cohen tout nu

Qu’il s’agisse de pièces, d’opéras, de performances ou de chorégraphies, les reprises fleurissent, parsemant les saisons des théâtres et autres scènes pluridisciplinaires.

Le groupe bisontin Yules réinvente l’album phare de Leonard Cohen, I’m your man en le dépouillant de ses synthés et autres sons électroniques. Accompagnés d’un quatuor à cordes, le duo en propose une version acoustique, all naked.

Si elles ont le vent en poupe, ces re-créations répondent à des motivations multiples, allant d’un refus de prise de risques en période de diminution des aides publiques au désir de réactiver une proposition pour en révéler l’inédit, voire en souligner l’actualité. Les formes même de la reprise sont diverses, et tandis que certaines se font dans leur distribution d’origine, d’autres investissent des espaces interrogeant leur mémoire. En danse contemporaine, c’est encore une autre affaire, et celleci entretient un rapport assez particulier avec les reprises, n’ayant de cesse de se constituer son répertoire. Pour autant, les œuvres concernées sont rares et la longévité le gage d’une pertinence non démentie. Tel est le cas de Bartók/Mikrokosmos : créé en 1987, ce spectacle explorant en trois parties la richesse de l’œuvre musicale bartokienne et sa résurgence chez d’autres compositeurs, ici György Ligeti, est une création pivot du travail d’Anne Teresa De Keersmaeker. Y figure pour la première fois un danseur masculin, ainsi qu’y est affirmé la présence de la musique comme principe créateur. Outre l’étonnant enchâssement dans la pièce d’un concert – dans la deuxième partie, les danseuses tournent les pages des partitions des pianistes, c’est tout – Bartók/Mikrokosmos déploie un dialogue nourri entre musique et danse. Et sa clôture sur le Quatuor n°4 de Bartók, où à l’interprétation musicale par le Duke Quartet répond la danse insolente et mutine de quatre jeunes femmes, donne corps dans une expressivité réjouissante à ce dialogue. D

Leonard Cohen fait partie de ses artistes polymorphes, en réinvention constante. Du son folk caractéristique de ses débuts, à la musique traditionnelle mexicaine en passant par des influences yiddish, grecques et américaines, sa musique s’est nourrie de rencontres et découvertes diverses. En 1988, le songwriter prend un tournant à 180° pour son 8e album. I’m your man se veut audacieux, au creux de la vague new wave, soutenu par des mélodies métalliques tout droit sorties d’un synthé mélancolique. 25 ans plus tard, Guillaume et Bertrand Charret perpétuent ce mouvement de réinvention en imaginant une version acoustique de cet album phare des 80’s. Un challenge réussi pour Yules qui baigne dans la pop rock depuis sa plus tendre enfance. Les albums Release sorti en 2007 et Strike a Balance en 2010 témoignent de l’influence anglo-saxonne et portent la marque des maitres que sont Bob Dylan, Paul McCartney ou encore Joni Mitchell. Pour ce concert hommage, le groupe est accompagné de deux arrangeurs, Cyril Michaud et Sébastien Robert, et d’un quatuor à cordes composé de musiciens issus du conservatoire de Montbéliard. Une rencontre impromptue entre cordes frottées et grattées, révélant une poésie et une fraicheur nouvelle sur les célébrissimes tubes que sont Take this Waltz, Everybody Knows ou encore Ain’t No Cure for Love. D

© Herman Sorgeloos

© Eva E. Davier

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par Claire Tourdot photo : Olivier Soulié

par David Cascaro photo : Yohan Zerdoun

CE QUE LE JOUR DOIT À LA NUIT, danse, le 22 mars à la Coupole de Saint-Louis. www.lacoupole.fr

Gwen van den Eijnde, Durch das Pfauenauge, exposition jusqu’au 24 février, Kunstraum Riehen Im Berowergut, à Bâle / Riehen

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Orientalisme Le chorégraphe français d’origine algérienne Hervé Koubi présente à Saint-Louis sa nouvelle création Ce que le jour doit à la nuit. un spectacle mûri pendant 3 ans, véritable voyage vers l’orient, quête des origines et de vérités. Ignorant tout du pays de ses ancêtres, Hervé Koubi découvre ses origines algériennes à l’âge de 25 ans. En 2009, il se rend à Alger auditionner des danseurs de rue et par là-même renoue avec ses racines, découvre d’où vient son peuple et ce qui détermine sa personne. Ces danseurs, il ne les quittera plus : c’est avec eux, « ces hommes qui se mettent en danse », qu’il pense Ce que le jour doit à la nuit. Inspirée par le roman éponyme de Yasmina Khadra (paru en 2008 aux éditions Julliard), la création s’inscrit au cœur de plusieurs inspirations et influences. Hervé Koubi aime à comparer sa danse à de la dentelle : art de l’éphémère, le mouvement dansé s’inscrit dans l’espace et le temps, ne laissant de traces que dans la mémoire de celui qui regarde. Ce que le jour doit à la nuit relaie ce questionnement de la construction et de la décomposition dansée en s’appuyant sur l’Histoire coloniale de l’Algérie. Au rythme des mélodies sacrées d’orient et d’occident, douze danseurs mêlent gestuels et respirations, dans un même élan fraternel et solidaire. Les mouvements sont inspirés du Hip-Hop et de la Capoeira, pour un métissage étonnant et spectaculaire, où le corps est au service du sens plutôt que de la performance. Hervé Koubi imagine un devoir de mémoire, un retour aux sources, une réconciliation avec soi-même. D

Les métamorphoses du paon Tout à la fois metteur en scène, petite main et performeur, Gwen van den Eijnde offre une expérience incomparable dans les communs d’une maison de maître voisine de la fondation Beyeler. C’est bien au spectacle d’une exposition que nous assistons, guidés par un nombre restreint d’objets qui sont autant d’indices soigneusement dispersés. La plupart des objets de Gwen van den Eijnde possèdent une double existence, tantôt sculptures silencieuses tantôt parures activées lors d’une performance. Si le vêtement ou l’accessoire est parfois identifiable (paire de souliers abandonnée, costume posé à même le sol), des objets ambigus parsèment le parcours : trucs en plumes, formes en poils, aumônière, pouf, éventails, piles de toiles savamment agencées. La soie, les rubans, le satin, les plissés, les motifs imprimés dessinent un univers luxueux empreint d’exotisme (pochoir japonais, kilim oriental, fausses mèches africaines) et d’ancien régime (perruque, pantoufles et poudre). La richesse des matières et de la confection confère aux objets des valeurs religieuses, politiques ou magiques. La manière de les présenter pliés ou posés, la façon de les enfiler et les circonstances de leur exhibition sont autant d’occasions de faire simultanément exposition et spectacle. Les objets soudain s’animent, portés par le corps de Gwen van den Eijnde devenu le prince des lieux et un shaman tour à tour paon, lion ou papillon. D

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par Emmanuel Abela

par Xavier Hug photo : Sébastien Bozon

THE SPINTO BAND, le 1er février à L’autre Canal, à Nancy ; le 8 février au Noumatrouff, à Mulhouse www.lautrecanalnancy.fr + http://noumatrouff.fr

TRANCHES DE QUAI #20, le 14 février à la Haute école des arts du Rhin, Le Quai, à Mulhouse www.lequai.fr

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Odyssée pop

Pop Way Of Life

En toute discrétion, le groupe américain The Spinto Band poursuit depuis quelques années son aventure pop, avec un esprit de laboratoire qui rend ses chansons miniatures si attachantes.

Vous êtes seuls pour la Saint-Valentin ? Qu’à cela ne tienne : lors des traditionnelles réjouissances post-workshop du Quai, l’occasion vous est faite de rencontrer un auteur vivant dans un monde en survie, Yves Tenret.

Le format chanson a été malmené par de nombreux groupes qui ont pris l’option de l’électronique, et pourtant quel plaisir que de s’attacher à la ritournelle pop, simple et pure, quand elle est explorée avec la maestria des Beach Boys ou des Zombies. En ce qui concerne The Spinto Band, on se souvient du tube indie Oh Mandy, mais on avait le sentiment que ce groupe de Wilmington, dans le Delaware, avait eu du mal à enchaîner. Avec le discret Shy Pursuit, on retrouve cette fraicheur initiale et ce sens inné du thème qui nous avaient tant enthousiasmés à ses débuts. La bande d’adolescents a gagné en maturité sans pour autant perdre cette candeur si attachante qui nous rappelle les expériences menées par un Fugu, pas si loin de chez nous. Il suffit de parcourir une chanson comme Ada Lee pour succomber devant une si belle émotion. Dans leur garage, ces laborantins de la pop recyclent tout ce qui nourrit leurs fantasmes sonores les plus secrets, guitares préparées, ampli démembrés et reconstitués, sonorités cheap empruntés à des Casio d’infortune ou à des Nintendo recyclés, tout en invoquant le brio d’un musicien à la pedal steel guitar et un autre à la clarinette basse. Ce qui est plaisant, c’est qu’on sent que le passage à l'âge adulte se fait pas à pas, comme si le groupe voulait conserver sa propre part d’enfance. Ça tombe bien, personne n’a envie de grandir par ici. D

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La Haute école des arts du Rhin décline une deuxième semaine de workshops sous l’étendard Hors-limites, propositions croisées entre étudiants et enseignants des différents sites de Mulhouse et Strasbourg. Dans la première des villes, au Quai, outre la grande spécialité textile orientée cette fois sur le motif de la répétition et animée par Vivienne Bateson et Gwen van den Eijnde, les esseulés trentenaires – mais pas que – trouveront un certain regain de vigueur au contact de la performance YT & The F B, soit Yves Tenret and The Funky Boys. Enseignant aux Beaux-Arts de la ville, parce que « c’était ça ou aller travailler… », Tenret est un infatigable boulimique, avide de tout, des séries télé à l’art totalitaire en passant par la sophrologie, qui n’a eu de cesse de vouloir repousser la banalité : « Je n’avais pas d’autre ambition que de survivre, j’ai vécu. » Et, on s’en doute, pas n’importe comment. Belge transfuge en Suisse avant de se caser à Paris, les archives de ses écrits tissent le parcours cohérent d’un anar doté d’une verve inépuisable. Son dernier tour de force, Funky Boy, paru chez Médiapop, illustre à merveille cette urgence de vivre dans un touffu maillage de références. Ainsi, on y croise pêle-mêle les Hell’s Angels, la CIA, Tristan Tzara, Philip K. Dick, Herzog et Demeuron et une prégnante présence des États-Unis, car il reste « essentiellement pop dans [s]es goûts, éclectique, vital, vulgaire. Pop pour moi, c’est un mode de vie plutôt qu’une consommation passive. » Précepte largement et malicieusement illustré par des textes où la forme “sujet, verbe et complément” est préférée à tout verbiage pompeux. D


par Claire Tourdot photo : Benoît Linder

par Caroline Châtelet

LE GARDIEN DES AMES, théâtre, le 6 mars et le 7 mars (rencontre avec les artistes à l’issu du spectacle) à la Comédie de l’Est à Colmar www.comedie-est.com

DON JUAN, théâtre, du 12 au 15 février, Taps-Scala, 03 88 34 10 36, www.taps.strasbourg.eu Festival Théâtre en mai à Dijon, 03 80 30 12 12, www.tdb-cdn.com

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Devoir de memoire

Don Juan sans jugement

Sommes-nous le reflet de notre passé et de notre terre d’origine ? Olivier Chapelet relaie l’interrogation centrale du roman Le gardien des âmes de Pierre Kretz (publié en 2009 à la Nuée Bleue), en l’adaptant brillament sur les planches.

Habituée du festival alsacien Premiers Actes, Catherine Umbdenstock met en scène Don Juan de Molière, dans une version directe où la transgression ne rencontre aucun frein.

Réfugié volontaire dans la cave humide de sa maison familiale, un vieil homme fait l’inventaire de sa vie, cherche à renouer avec ses racines. Dans son errance, il se met à nu avec pudeur et dévoile tout un monde oublié. L’Alsacien se souvient de son enfance passée en temps de guerre, de son père mort en Russie, des femmes restées seules, des anciens de la guerre d’Algérie, de ses ancêtres tour à tour allemands et français, à l’identité ballotée au gré des conflits. Par un jeu d’images filmées et projetées, les souvenirs évoqués sans transition prennent la forme de flashbacks fusants. Mêlés à l’atmosphère intime de la scène, ils créent une parenthèse touchante et onirique. Francis Freyburger prête sa voix et son jeu à ce soliloque, dont la détresse certaine est contrebalancée par une tendresse et un humour porteurs d’espoir. Dans sa solitude, le vieillard déverse une parole longtemps refoulée face aux épreuves et traumatismes d’une histoire particulière. Elle appartient bien sûr à l’intimité de cet homme, mais aussi à toute une génération et à toute une région, l’Alsace, à son identité si spécifique et plurielle. Ce récit personnel se superpose au destin collectif de tous les Alsaciens, et le « gardien des âmes » se fait l’écho d’une conscience universelle troublée. D

En 2011, à l’occasion de sa création en allemand de La Marquise d’O..., nouvelle de l’écrivain Heinrich von Kleist, la metteuse en scène Catherine Umbdenstock déclarait : « Étant moi-même alsacienne, c’est important de proposer un projet en langue allemande. Car à part faire le plein et acheter ses clopes, on ne va pas ‘‘de l’autre côté’’. » Deux ans plus tard, c’est en allemand également (surtitré en français) que tourne une autre de ses créations, en l’occurrence Don Juan. Si la langue choisie est commune, tout comme l’année de création (2011), leurs conditions de naissance diffèrent. Tandis que le premier, Der Fall der Marquise von Ô, a vu le jour en France à l’occasion du Festival Premiers Actes, Don Juan a lui été créé en Allemagne. C’est lors de la clôture de ses études à l’école de théâtre Ernst Busch, à Berlin, que Catherine Umbdenstock s’attaque au mythe de Don Juan. Le choix du classique s’accompagne de sérieuses adaptations et, partant de la traduction allemande réalisée par Benno Besson et Heiner Müller, Catherine Umbdenstock remodèle la pièce. L’histoire est resserrée, le texte troué et certains éléments déterminants modifiés : ainsi, l’apparition finale de la figure du Commandeur est évacuée. L’avènement de ce personnage assassiné par Don Juan et dont la présence sous forme de statue de pierre annonce l’heure du châtiment du jeune homme, n’aura pas lieu. C’est donc seul que le jouisseur se retrouve attablé, n’ayant comme interlocuteurs que les spectateurs à qui adresser cette lancinante question : « Qui viendra me punir pour mes actes ? » D

© Charlotte Burchard

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par Cécile Becker photo : Marko Krunic

par Cécile Becker

MARIA MINERVA, concert le 14 février à l’auditorium du musée d’Art moderne et contemporain à Strasbourg www.musees.strasbourg.eu

IN THE UPPER ROOM de Twyla Tharp SHOWROOMDUMMIES #3 de Gisèle Vienne et Etienne Bideau-Rey, spectacles les 4, 5, 6 avril à 20h, et le 7 à 15h au CCN – Ballet de Lorraine à Nancy www.ballet-de-lorraine.com

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Sirène synthétique

Venus in Furs

Mariée avec son ordinateur, Maria Minerva semble sortie des limbes de la musique synthétique. Un savant mélange de musique 90’s mais aussi d’influences très modernes surfant aussi bien sur le r’n’b que sur la dance ou l’electronica.

Le récent directeur du Ballet de Lorraine Petter Jacobsson nous le disait précédemment, la nouvelle programmation serait marquée par les femmes. Après les femmes bûcherons installation et performance, bienvenue à la deuxième programmation entre énergie et sensualité.

Écrire sur Maria Minerva est un risque à prendre : sortir cette musique de son écrin intimiste alors même que sa chanteuse « ne veut pas être découverte » pourrait interférer sur la qualité de ses productions. Cette artiste et chanteuse estonienne vivant à Londres navigue dans son propre univers mental et se plonge tête baissée dans un continuum sonore très lascif. Boucles disco ralenties, sons évoquant une pop dépouillée, voix aquatique, souvent cachée, elle déniche le meilleur des années 90’s pour créer une atmosphère surannée. La filiation avec le génie de John Maus est assez évidente tant le processus créatif et chaotique se recoupe et tant leurs sorties s’enchaînent à un rythme effréné. Anecdote : l’un des livres de chevet de Maria Minerva est d’ailleurs Heaven is Real: John Maus and the Truth of Pop, de son ami Adam Harper, contributeur du magazine Wire, où la belle a fait un stage… Evidemment, la sirène est une fervente adepte de la philosophie do it yourself. Son label Not Fun Fun (figure de l’underground hip) sortait d’ailleurs ses premiers opus sur cassette et en série limitée. Aujourd’hui, elle a deux albums à son actif : Cabaret Cixous, disque onirique et le dernier, Will Happiness Find Me ? beaucoup plus assumé et poussif. Une Spice Girl des temps modernes pratiquant l’abstraction et la science du sample. D

La volonté du Ballet de Lorraine est désormais affichée : un travail audacieux et contemporain. Qu’on se le dise. Et quel plaisir d’apercevoir dans cette deuxième programmation de la saison des grands noms de la modernité prônant l’ouverture et le mélange des genres. In the Upper Room, ballet de Twyla Tharp et Showroomdummies #3, spectacle pluridisciplinaire de Gisèle Vienne et Etienne Bideau-Rey seront joués lors de deux soirées et une après-midi surprenantes. Pour son ballet, Twyla Tharp choisit de confier la musique à Philip Glass. Musique classique et pop, vocabulaire classique et inflexions modernes, avec le ballet In The Upper Room, elle cultive sa propre dualité. De leurs côtés, Gisèle Vienne et Etienne Bideau-Rey choisissent de se pencher sur La Vénus à la fourrure de Léopold von Sacher-Masoch pour créer un spectacle entre danse, théâtre et arts visuels sur une musique expérimentale signée par Peter Rehberg et Tujiko Noriko. Un mélange de froideur et de sensualité pour relater l’histoire de Severin. Deux esthétiques, deux spectacles, qui apportent des éléments de réponse à la question posée par Petter Jacobsson « Est-ce qu’il y a une différence entre une œuvre écrite par un homme ou par une femme ? » : des pièces à la fois plus sensibles et ouvertes ? D

Showroomdummies #3 de Gisèle Vienne et Etienne Bideau-Rey © A. Monot

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par Claire Tourdot

par Benjamin Bottemer

KAFKA : LA MÉTAMORPHOSE, ciné-concert/musique de chambre, en présence du pianiste Mikhaïl Rudy et projection d’images animées des Frères Quay, le 23 mars à l’Arsenal, à Metz. www.arsenal-metz.fr

JOCHEN GERNER, CHLOROFORME MAZOUT, exposition du 7 février au 29 mars à la galerie My Monkey à Nancy www.mymonkey.fr

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Une inquiétante étrangeté Le pianiste Mikhaïl Rudy réinvente la nouvelle fantastique de Kafka La Métamorphose en lui donnant pour bande-son les compositions de Janàcek. Les frères Quay illustrent ce monde onirique par une création originale. Mikhaïl Rudy nous lance une invitation au dialogue entre musique et cinéma d’animation, musique et littérature ; il a imaginé un cinéconcert où les arts se mêlent et fusionnent, tendent vers l’œuvre d’art totale, chimère des artistes du XIXe et du XXe siècle comme Leoš Janáček. Comme une évidence, la musique du compositeur tchèque rencontre les mots de Kafka, son compatriote. Tous deux partagent le même univers Mitteleuropa emprunt de folklore, de questionnements existentiels et d’étranges rêveries. Cet imaginaire sombre est illustré par une création originale des frères Quay, fervents admirateurs de la culture de l’Europe Centrale et dont le travail s’est pour beaucoup appuyé au fil des années sur la composition musicale. L’image animée réinvente le destin cauchemardesque de Gregor Samsa, transformé en insecte répugnant et rejeté par sa famille. Par cette interpénétration de la musique, du cinéma et de la littérature, un nouvel éclairage est porté simultanément sur l’ensemble des créations : « Les images doivent pouvoir flotter indépendamment de la musique pour permettre de mieux « voir » la musique et de mieux « entendre » les images » explique Mikhaïl Rudy. Une parenthèse (dés)enchantée, aux croisements inattendus, où tous les sens sont en éveil. D

Matière noire Bande dessinée, illustration, édition, incursions dans le champ de l’art moderne et contemporain... Jochen Gerner s’intéresse à l’image au sens large, et surtout à ce qui s’y cache. On connaît son nom à travers ses dessins de presse dans le Monde, Libération ou le Nouvel Observateur. Mais Jochen Gerner, membre de l’OuBaPo (Ouvroir de Bande-dessinée Potentielle) est avant tout un adepte de l’expérimentation et du détournement. Dans Chloroforme mazout, il expose notamment des sérigraphies de planches d’Hergé et de Franquin. Dans celles du Lotus bleu, il efface ; pour les Idées Noires, il recouvre. « Comme le chloroforme, qui endort, fait disparaître, j’ai retiré des choses dans ce passage où Tintin est justement attaqué au chloroforme, explique Jochen Gerner. Avec Mazout, j’ai ajouté du noir au dessin déjà dense de Franquin. » Des récits d’aventures parus sous forme de comics juste après la Seconde Guerre mondiale sont croisés, au propre comme au figuré avec le travail de Sol Lewitt, une poule empaillée renfermant les dessins de l’artiste et des cartes militaires s’ajoutent à une matière qui n’est là que pour être déroutée. « Ce n’est pas du piratage, plutôt une tentative de révélation. Toute l’exposition aborde la frontière entre figuratif et abstraction. Je fais émerger des références, les fils invisibles entre l’avant-garde de l’art contemporain et la bande dessinée, de laquelle je fais ressortir ce qu’elle a de plus beau pour moi : son vocabulaire. » D

Détail

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Le mouvement, le mouvement, le mouvement Par Sandrine Wymann & Bearboz

Tinguely@Tinguely, tout est dit dans le titre de l'exposition présentée au Museum Tinguely. C’est sûr, l'exercice de la rétrospective est réussi et il semble même difficile d'en faire une critique ou de s'y frayer une lecture personnelle. L'exposition est mi-thématique, mi-biographique, elle retrace avec précision les années de création et de passion de l'artiste: un parcours aussi mouvementé que les œuvres qui s'en suivent. Par-ci, par là quelques détails retiennent notre attention et permettent de s'attarder sur ce qui nous séduit chez cet artiste hors norme, généreux mais aussi explosif et entêté.

Pédaler en dessinant Le Cyclograveur, 1960, est une construction destinée à être actionnée par un pédaleur. Tout en lisant, le cycliste déclenche une tige métallique surmontée d'un crayon et réalise ainsi un dessin aléatoire. La sculpture fait face à la photographie taille humaine d'une femme en train de pédaler, lire, dessiner. Elle rit et transmet une ambiance joyeuse et bon enfant. À deux pas de là, un petit film retrace le transport de ce même Cyclograveur, de sa Machine à faire des sculptures et de la Machine à casser les sculptures dans les rues de Paris. Jean Tinguely a organisé une parade avec ses amis pour les acheminer de son atelier à la galerie des 4 vents. La fanfare trompète. Les passants s'arrêtent, applaudissent. Les gendarmes les arrêtent. Le convoi se poursuit. L'artiste est maître dans l'art de la performance. Le noir Quand on pense Tinguely, on voit ses sculptures parfois grotesques, souvent gigantesques, la plupart du temps bruyantes. Des enfilades de ferrailles articulées les unes aux autres se meuvent aux sons de cliquetis, de mécaniques mal huilées ou de notes aléatoires. Le musée attire notre attention sur une série de sculptures peintes en noir. Conçue dans les années 1963-64, ces œuvres, moins hétéroclites, aux lignes plus sophistiquées, sont la preuve d'une exigence formelle que l'on oublie parfois chez Tinguely. L'uniformité s'impose alors et le mouvement bénéficie pleinement de cette sobriété. On ne voit plus guère ce qui compose la sculpture, on ne cherche plus à reconnaître tel ou tel détail, mais on est happé par un mouvement systématique et d'une certaine élégance.

Les coins de nappe Cet artiste, que la critique juge souvent intuitif plus qu’intellectuel, le grand bricoleur, a laissé un nombre inimaginable de textes. Des écrits pas comme les autres puisqu'il s'agit de lettres, de notes, de griffonnages sur des coins de nappe. À travers ces documents, on peut suivre toute l'évolution de son œuvre mais aussi les relations qu'il entretenait fidèlement avec ses amis. Ses amis étaient ses interlocuteurs, ses commanditaires, ses partenaires, ses muses. Par admiration ou par amitié (et souvent les deux) il a multiplié les références et les collaborations. Entrer dans sa famille c'était y rester et toute une génération d'artistes apparaît ainsi au détour des mots. En tant que spectateur, on se perd longuement et avec bonheur dans la lecture de ces textes qui ne nous sont pas destinés mais qui, le temps d'une visite d'exposition, nous font côtoyer intimement Niki de Saint Phalle, le célèbre critique d'art Pontus Hulten, le vieil ami Daniel Spœrri et bien d'autres.

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Tinguely@Tinguely Exposition au musée Tinguely à Bâle www.tinguely.ch Le nain et l'urinoir « l'art est un jeu – par conséquent je joue intensément ». C'est peut-être grâce à cette conception de l'art que Jean Tinguely suscite en nous une intense proximité. Que les œuvres nous plaisent ou non, qu'elles nous séduisent plus ou moins, on se sent toujours en empathie avec elles. Elles nous dérangent parfois mais nous font sourire presque toujours. Difficile de l'avouer, quand le propos de l'artiste est sérieux, grave ou morbide, mais oui, il y a du ludique dans chacune de ses sculptures. En 1962, il est impressionné par le combat de Patrice Lumumba et lui dédie une série de sculptures : petits assemblages métalliques érigés sur un socle et surmontés de peaux, de tissus ou de plumes. Elles s'agitent fièrement quand on les actionne, elles sont drôles et émouvantes. En 1987, pour rendre hommage à l'un de ses maîtres, il cache un urinoir dans un coin de la Grosse MétaMaxi-Maxi Utopia. Exactement en face de cette pièce fondatrice de l'art contemporain, il installe un nain de jardin géant qui trempe son bonnet dans un seau quand la mécanique de la sculpture se met en marche.

Après la fin du monde L'histoire s'achève souvent chez Tinguely mais tant qu'elle fait œuvre, elle renaît par l'une ou l'autre de ses inventions. Jean Tinguely est un artiste de la récupération. Entre ses mains, les matériaux se transforment et retrouvent un nouvel usage, une nouvelle vie. Dans l'exposition un petit film documentaire permet de suivre Jean Tinguely et Niki de Saint-Phalle en pleine préparation de Study for an end of the world N°2, action spectaculaire qu'il a effectué dans le désert du Névada en 1962. On l'entend dire à un brocanteur « ... Trop cher, could you make a cheaper price? Dis-lui, Niki, après la fin du monde, je lui rends le tout... ». Bien des années plus tard en 1986, l'heure n'est plus à la même fête et les performances démesurées ne sont plus d'actualité, pourtant le recyclage est toujours moteur de ses créations. Il est témoin de l'incendie d'une ferme dans le voisinage de son atelier fribourgeois. Des décombres, il récupère quelques cadavres de machines qui lui serviront à construire la Mengele-Danse macabre. Cette œuvre sombre, faite d'outillages calcinés et de crânes d'animaux, danse au bon vouloir du spectateur, comme un oiseau de mauvais augure. Au fil de l'exposition les petits riens à attirer notre attention s'avèrent de plus en plus nombreux et on se laisse glisser dans un rêve où tout serait à la fois fantastique et archi concret. « Je suis Jean Tinguely et je fais des machines qui ne servent à rien ». Et bien justement, c'est ce qui nous plait!

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Rencontres par Nicolas Léger photo : Olivier Roller

La fin du monde : et après ? La fin du monde est omniprésente dans notre actualité. Au-delà, du pathétique dont il fait parfois montre dans son angoisse, un monde si soucieux de sa fin a plutôt tout intérêt à s’interroger sur son malaise pour espérer « s’en sortir ». C’est ce geste salvateur qu’opère le jeune philosophe Michaël Foessel dans son ouvrage Après la fin du monde.

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Critique de la raison apocalyptique, tel est le sous-titre de l’ouvrage de Michaël Foessel Après la fin du monde. Une généalogie des concepts précise permet à Michaël Foessel de mettre au jour ce qui sous-tend les discours apocalyptiques. Une fois les symptômes établis, le philosophe parvient à ouvrir de nouvelles interrogations. Pour chercher une ligne de fuite à l’impasse que semble être la fin du monde, il est en effet nécessaire de faire rendre raison au discours catastrophiste ambiant. Prédire une catastrophe, c’est croire que l’avenir est contenu en germe dans le présent : il n’est plus une ouverture mais bien au contraire, une ligne prévisible et prédictible. La parole n’est plus au rêve ou à la pensée, mais à l’expert et ses calculs. Plutôt qu’une leçon d’humilité et de sagesse, ce discours invitant au principe de précaution et à la sécurisation de nos existences, est le fruit d’une confusion. Le « monde » n’est pas la « vie » : ériger la menace de la disparition de la vie emportée par une apocalypse nucléaire ou écologique, inhibe toute initiative de renouveau et de création. Il serait certes naïf de se voiler la face : Hiroshima ou Fukushima ont bien eu leur réalité. Mais ce n’est pas là que porte l’enjeu de l’ouvrage du philosophe. En effet, il nous faut à tout prix éviter d’établir la menace comme un horizon inéluctable et un critère de nos projets individuels ou collectifs. Toute action devient alors préservation, conservation et donc sacrifice de libertés individuelles. Celui-ci est d’ailleurs d’autant plus consenti qu’il prend une angoisse profonde pour prétexte. La peur est le terreau de toutes les dominations et aliénations. La « vie » quoiqu’il advienne s’en sortira très bien sans nous.


Pour parer à cette servitude volontaire, il faut faire « monde ». Un « monde » n’est pas une donné à préserver mais un ensemble à créer. De là, il revêt une fragilité et une singularité qu’il convient de considérer et de perpétuellement renouveler pour rendre nos existences vivables. Pour que vivre ne soit pas survivre, enfin. La valeur de notre existence se mesure en effet au monde qu’elle peuple. Ainsi, quand deux êtres s’aiment, déjà un monde éclot. De même, les œuvres d’art dans leur force et leur précarité sont des mondes qui nous éclairent et nous offrent une expérience du réel. Un sens jaillit où il n’y avait rien, pas même une promesse. Ainsi, le punk a su faire monde en muant son désespoir, s’emparant de la menace apocalyptique comme occasion de fête et de dépassement créatif. Là est la force de l’institution d’un monde : ne pas se contenter de voir une fin là où on pourrait tout aussi bien voir un commencement. La crise dont l’on parle tant est un évènement où des fêlures jaillissent, ouvrant de nouveaux horizons. Toutefois, nos sociétés semblent préférer sauver ce qui peut l’être, sans s’interroger sur les opportunités de réagencements qui s’offrent à elles. Préserver, c’est tuer ce qui fait la vie et la contemporanéité des forces vives qui nous entourent : l’attraction relève des parcs, les œuvres d’art, du musée. La fin d’un monde est pourtant avant tout la promesse d’un autre à venir, qu’il nous revient de créer : ne plus subir une réalité qui nous étouffe pour agir vers un ailleurs.

Nous sommes cependant à un moment charnière où l’option du nihilisme guette : plutôt rien que ce monde dont je ne veux plus ou qui ne veut pas de moi. Il s’agit alors de hisser, selon Michaël Foessel, l’exigence de notre existence comme aventure au premier plan, plutôt que la préservation et la planification. Celles-ci font bien souvent de l’homme moderne le passager d’une croisière étriquée qu’il n’a de cesse de déplorer. L’expérience du risque voire du combat est une rare occasion de sens qu’il nous faut saisir. La mise en jeu et la rencontre des possibles sont la garantie d’échapper à la fatalité prévisionnelle et aux carcans existentiels, sociologiques et politiques qui en découlent. L’oubli de l’autre, l’esquive de la brûlure que peut être sa rencontre ne font qu’alimenter l’angoisse du repli. Ce repli n’a à offrir qu’un souci accru : se prémunir de tout risque cloîtré dans sa vulnérabilité solitaire. Le pari de la précarité et du jeu nous expose certes à la perte mais celle-ci vaut peut-être mieux que l’absence du sentiment d’appartenir à un monde. L’attention et l’exigence de singularité dont fait preuve Foessel lorsqu’il se penche sur ces interrogations fondamentales trouvent un écho puissant dans les mots de l’écrivain Stig Dagerman. Si ce dernier a renoncé devant un monde qu’il ne se sentait plus la force d’habiter, il savait plus que tout autre que l’urgence était de se donner un but « plus grand qu’une philosophie, c’est à dire une raison de vivre ». L’ouvrage Après la fin du monde en ouvre la voie à son lecteur. ❤

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Rencontres par Vanessa Schmitz-Grucker photo : Camille Roux

Tout est Fluxus ! Célébrer les 50 ans de Fluxus (1962-2012), un non-sens absolu ? Pas si sûr quand on sait que l’esprit Fluxus demeure et que bon nombre d’artistes se revendiquent d’un mouvement qui continue d’échapper à toute définition possible : c’est donc un « joyeux non-anniversaire » en quelque sorte qu’on a fêté à Strasbourg en présence de l’un des fondateurs, Benjamin Patterson lui-même.

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Fluxus est un mouvement qui ne revendique ni début ni fin, n’est-ce pas paradoxal de fêter un anniversaire ? L’anniversaire commémore le premier événement officiel de Fluxus en public, à Wiesbaden en 1962, mais c’est vrai qu’il y avait des antécédents, et notamment un travail de création et de recherche avant Wiesbaden. La classe qu’animait John Cage à la New School for Social Research à New York en 1958 attirait bon nombre de gens, y compris des personnes extérieures à l’université  ; elles étaient simplement intéressées par ces aspirations nouvelles et avaient bien sûr derrière la tête des idées d’expansion pour le mouvement. Fluxus était en germe dans l’esprit de certains bien avant Wiesbaden et aujourd’hui toute une génération d’artistes se réclame du “post-Fluxus”. Fluxus est comme ça, il n’a ni début ni fin, il n’a pas de définition possible, vous savez que c’est Fluxus. L’esprit Fluxus a-t-il changé depuis Wiesbaden ? Oui et non. Il n’y a jamais eu de règles, de manifeste, de frontières pour dire ce qui était Fluxus et ce qui ne l’était pas. Chaque artiste estampillé Fluxus a son propre style, sa propre façon de travailler, sa propre signature. Le changement s’est surtout opéré avec le renouvellement des personnalités et surtout par l’arrivée des nouvelles technologies dans ce qu’on appelle le “Fluxus du futur”. Pour être exact, je dirais que ce n’est pas un changement mais un développement, une évolution. Vous évoquez le “Fluxus du futur”, justement est-ce bien propre à Fluxus de regarder ainsi en arrièreet de s’intéresser au passé ? C’est Fluxus que de regarder dans toutes les directions. Quelle est la seconde pensée qui vous vient à l'esprit quand je dis John Cage ? Le poker. Des années durant, tous les samedis soir, on jouait au poker. Il était le maître incontesté au poker. Il n’y a pas qu’au poker qu’il était le maître... C’était un maître spirituel. Il soulevait des questions capitales. Plus que tout, je pense qu’il posait des questions intéressantes. Et vous êtes convaincu qu’il est des questions auxquelles on ne peut pas répondre et que c’est important qu’il en soit ainsi ! Oui, j’en suis absolument convaincu. Quelle serait une question à laquelle on ne peut pas répondre ? Qu’est-ce que Fluxus ?

Naît-on Fluxus ou le devient-on ? La plupart des artistes Fluxus sont nés un peu dérangés. Après, on l’exprime ou on ne l’exprime pas mais si on l’exprime on devient Fluxus. La plupart des gens sont Fluxus mais ils ne s’autorisent pas à le devenir. De mouvement underground, parfois censuré, Fluxus est devenu un mouvement tendance et même, osons le dire, rentable. Comment expliquez-vous ce retournement de situation ? C’est arrivé comme cela, on n’y peut rien. Bien sûr je pense que tous souhaitaient que Fluxus se développe mais une telle institutionnalisation est surprenante, c’est vrai. Tout est Fluxus maintenant, je ne sais pas comment c’est arrivé, mais ça n’est pas forcément regrettable. Quelle chose seriez-vous capable de faire que John Cage aurait désapprouvé ? Je ne le ferai pas mais si j’arrêtais de créer, je pense que John n’approuverait pas. ❤

What is Fluxus? Pour Ben Patterson, il est impossible de définir Fluxus ; il est donc impossible de répondre à la question : qu’est-ce que Fluxus ? Avec un esprit de contradiction (très Fluxus) nous tentons d’y répondre tout de même. C’est Fluxus de jouer aux échecs avec Marcel Duchamp ; d’annuler tous ses rendez-vous pour se teindre les sourcils ; de jouer du violon les mains bandées ; de dessiner une ligne droite et de la suivre ; de collectionner les pigeons écrasés ; de tout mettre en boîte ; de peindre avec un pinceau introduit dans son vagin ; de clamer que l’intention est suffisante ; de désigner la sortie par la mention exit ; de souffler dans une ampoule ; de tout baptiser fluxquelque chose ; de se balader en maillot une pièce, topless ; de se frapper la tête contre un mur ; de se lancer dans un solo de contrebasse ; de prendre la contre-allée, et de s’y égarer ; de jouer Dear Prudence sur une guitare trop grande ; de s’affirmer daltonien (surtout si ça n’est pas le cas !) ; de n’apprécier la bouteille qu’une fois celle-ci brisée ; de lâcher prise ; de demander un autographe à John Cage ; de filmer les phares d’une voiture de police ; de s’approprier le hasard ; d’écrire des poèmes spatiaux ; de se masturber en public, de manger en public, de se brosser les dents en public (ce qui revient à peu près au même), etc. ; de se revendiquer soi-même œuvre d’art ; de tambouriner pour donner l’assaut ; de mettre le doigt dans le trou ; de passer à l’acte ; de s’accorder le droit de partir ; de décréter « tout est art / rien n’est art, on est coincés entre ces deux possibilités » ; de mettre Dieu en bouteille ; de décréter la fin (ou le commencement) de l’art ; de comptabiliser les génocides américains ; de signer “tout” ; d’épouser les possibilités de l’indéterminé ; de prier pour que cette liste s’achève enfin ; de se proclamer Fluxus ; d’interdire Fluxus ; de, et de, etc.

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Rencontres par E. P. Blondeau photo : Vincent Arbelet

Double Je Invité à jouer son répertoire rock’n’blues à Dijon dans le cadre des rendez-vous de L’ACTEUR festival, Jean-Pierre Kalfon revient sur son parcours musical et cinématographique. Dans un même élan.

Quels sont vos premiers souvenirs liés au rock ? Mes parents ne possédaient pas d’électrophone, mais il y avait la radio… Eux aimaient le tango et le paso doble. Quant à moi, je m’arrangeais pour trouver des stations qui passaient du jazz… Et puis, j’écoute forcément du blues et du boogie. Le vrai choc, ce sont les voix des chanteuses noires américaines, Billie Holiday, Bessie Smith… Les voix des femmes, un truc qui te prend aux tripes, il n’y a rien à faire… Les Blacks ont ramassé les instruments des blancs et ont donné de l’âme à tout ça. Pour moi, c’était parti… La musique semble chez vous un fil conducteur, on sent que vous étiez même prêt à renoncer à d’autres projets. J’ai même refusé des films pour monter des petits groupes de rock. On était juste défoncés, on ne jouait jamais de concerts, on passait notre temps à répéter. En même temps, à Paris, il n’y avait pas vraiment de place pour faire jouer des mecs comme nous, même le Golf Drouot était déjà occupé par le showbiz. Même lorsque j’étais davantage acteur que musicien, j’étais toujours entouré de musiciens, et j’étais fasciné par les instruments : la basse, la batterie… C’est une histoire de tempo, il y a quelque chose qui bat comme un cœur, comme un départ en train. Je voulais participer à tout cela. Quand j’étais jeune je mentais : je disais par exemple à des gars que je savais jouer de la batterie, alors que c’est faux. Les mecs me viraient très rapidement... [rires]

Les rôles de méchants sont souvent des beaux rôles. D’ailleurs les types qui jouent les gars bien, c’est leur rêve !

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Dans les années 80, vous étiez pratiquement chanteur à part entière. Il y a des gens qui me connaissent comme chanteur et qui ne savent pas du tout que je suis acteur. Bon, l’inverse est certes plus fréquent, mais tout de même. J’ai toujours bricolé dans la musique, j’ai fait des 45 tours et un seul album, mais tu sais maintenant les maisons de disques sont frileuses. C’est drôle, parce que dans les années 60 je savais rien foutre et on me proposait d’enregistrer. Finalement comme le dit si bien Keith Richards « dans le rock’n’roll c’est pas le rock qui est important c’est le roll ». C’est tout à fait ça, tout d’un coup ça devient physique. En 1973 vous partez au Brésil, puis à New York : une fois de plus, c’est la musique qui vous guide… Je suis parti à Rio pour tourner un film et je suis resté quelques mois, je n’avais pas envie de rentrer… Là-bas j’ai rencontré un ami américain qui était le premier manager de Bob Marley. Alors, il m’a emmené à New York, Bob Marley allait sortir son premier album sur Island, Catch a Fire. Nous sommes en 1973 et mon ami Lee Jaffe me présente ce petit black dans un restaurant de Manhattan. Il n’avait pas encore de Dreadlocks… Lee m’a proposé d’aller jammer avec lui dans un studio et Bob n’avait pas encore de bassiste, alors j’ai joué de la basse avec lui. Les choses se faisaient comme ça, sans calcul. C’est aussi comme ça qu’à la même époque je suis devenu très ami avec les New York Dolls, je garde d’ailleurs toujours le contact avec Syl Sylvain… On faisait des bœufs tous les jours, je me suis retrouvé à jouer avec des mecs qui avaient des blazes comme Neon Leon ou Justin Trouble, ça n’est pas rien quand même ! [rires] Tous les jours, il y avait des pilules nouvelles, c’était wouaaah !


La drogue a laissé pas mal de gens sur le carreau à l’époque, vous définiriez-vous comme un survivant ? Je ne me définirais pas comme un survivant, mais je sais que j’ai réussi à passer entre les gouttes. C’est peut être aussi parce que j’étais acteur. Pour moi, le rôle de l’alcoolique et du drogué, c’étaient aussi des compositions. Donc il fallait à un moment ou à un autre quitter le costume du rôle. J’ai déjà joué Louis XIV, tu m’imagines sortir dans la rue comme ça ? [rires] Quand j’étais gamin, dès que je vous voyais à l’écran, je me disais : bon voilà le méchant ! Les rôles de méchants sont souvent des beaux rôles. D’ailleurs les types qui jouent les gars biens, c’est leur rêve ! Moi j’ai commencé dans la vie en fuguant de chez mes parents, je me suis retrouvé en taule en Belgique, puis en centre de délinquance, j’avais un truc qui ne passait pas avec les flics. J’étais naturellement attiré par les rôles de voyous, je refusais tous les rôles de flics, je disais : « Ah non, monsieur, ça ce n’est pas possible ! ». J’ai juste accepté quand Claude Chabrol me l’a demandé pour Le Cri du Hibou, mais bon, il faut dire que c’était Chabrol et que le flic est bien “tapé” quand même. Mais heureusement, je n’ai pas fait que ça, et puis dans le cinéma français, le mauvais garçon est souvent le repoussoir du bon, ce n’est pas toujours très bien écrit, je me suis fait savater dans pas mal de films. [rires] Au moins dans Mafiosa, je ne suis pas encore mort, mais c’est un rôle beaucoup plus fin… Pourtant vous aviez commencé avec Jean Vilar. J’ai découvert ce qu’était la noblesse avec des personnes comme Jean Vilar, Gérard Philipe, Philippe Noiret ou Jeanne Moreau. Jean Vilar les a tous découverts ! Il a fait sortir le théâtre – fini le truc confiné et c’était du théâtre populaire ! –, les places ne coûtaient rien du tout. Il a ramené le théâtre vers le peuple, c’est un homme immense. Moi j’étais pas très assidu, car je n’avais pas d’argent, mais dès que je pouvais mettre un peu de côté, j’y allais ou alors j’essayais de me faufiler mais le vieux Lucien Arnaud m’attrapait. [rires] C’était la culture du sensible, la culture de l’âme. ❤

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Rencontres par Cécile Becker & Emmanuel Abela photo : Christophe Urbain

Rock on (and on) (and on) Ian Svenonius serait-il le dernier des rockeurs ? C’est en tout cas ce qu’il affirme. Après Nation of Ulysses et The Make-Up, il monte Chain & The Gang et continue de prêcher la bonne parole rock. Aux côtés de la sublime Katie Alice Greer, il jappe, se lamente, crie et s’engouffre vers les recoins lumineux d’un rock garage hautement sexualisé. Une rencontre en forme de manifeste. Chain & The Gang jouent ce soir au Troc’afé. La belle affaire  ! Pressés, nous arrivons lors des balances. Déjà, l’atmosphère électrique se propage : Ian Svenovius et Katie Alice Greer s’égosillent pour les quelques personnes présentes, des frissons d’allégresse nous traversent le corps. Les filles s’arrachent Ian, les garçons n’ont d’yeux que pour Katie. Rock’n’roll. C’est le moins que l’on puisse dire : une attitude désinvolte, un look très soigné, un regard fougueux, un garage faussement énervé frisant la pop criante. Autre chose ? Un goût pour la provocation et, en substance, un radicalisme de gauche tout à fait assumé. Ian Svenonius fait entrer la politique en musique, écrit sur la « dépression cosmique » qui a suivi la défaite de l’Union soviétique, tout comme sur le statut presque religieux du rock’n’roll (The Psychic Soviet). Assis sur les canapés de l’atelier des Panimix qui co-organisent la soirée, c’est d’abord nous, journalistes, qui nous faisons interviewer : « Nous avons vu la Cathédrale aujourd’hui, c’est vraiment magnifique, surtout l’horloge astronomique, vous pouvez nous raconter quelques anecdotes ? » Un peu surpris par la question, nous tentons de nourrir leur curiosité en évoquant la légende de Dasypodius, dessinateur des plans de cette horloge qui se fît crever les yeux pour éviter qu’il n’en conçoive une semblable. « Wow ! » S’ensuivent de nombreuses questions sur l’histoire de Strasbourg, son évolution et ses habitants. C’est donc tout à fait

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détendus et amusés par cet intérêt assez rare pour être évoqué, que nous commençons à parler musique. Puisant ses racines dans le rhythm'n'blues et développant un son garage et une approche subversive, Chain & The Gang privilégie une communication immédiate tout en perpétuant la tradition rock. Un primitivisme inédit. Ian Svenonius, décrit par sa comparse comme « bavard » sur scène et à la ville, est lancé : « Il y a aujourd’hui, soi-disant, beaucoup de primitivisme dans le garage. C’est un paradigme : tous les groupes américains qui s’exportent le prônent. Mais personne, vraiment personne, n’est aussi primitif que Chain & The Gang. Notre mode de production musicale est instantané. Chaque chanson est vaguement un souvenir d’un rêve de la semaine passée, on pratique l’écriture automatique, comme les surréalistes, en se différenciant d’eux par notre formalisme. Nous sommes amoureux de la forme pop : des choses concises, directes. » La musique comme énergie première. Dans les productions de Chain & The Gang, l’impulsion prime sans pour autant tomber dans le nonsens : faire du rock, c’est aussi développer des idées fortes et éveiller les consciences. Légitime dans sa position d'antihéros ayant construit sa propre légende depuis 1988 et Nation of Ulysses, Ian Svenonius se place comme le gourou du rock'n'roll. Il développe d'ailleurs dans son prochain livre, Supernatural Strategies for making a rock'n'roll group : a how-to guide, ses conseils et exercices à l'attention de la nouvelle génération. Il explique : « Avec Chain & The Gang, nous voyons les disques comme une manière de transmettre une information. À l’époque, c’est ce que les disques tentaient de faire, ils n’étaient pas impalpables, ou une simple succession de notes. Plus l’économie du rock’n’roll a grandi, plus les artistes ont voulu le mystifier. Ils ont voulu le dissocier du jeu et ont perdu cette impatience nécessaire au rock’n’roll. Pour moi, c’est la même énergie qu’une publicité à la radio, ce côté où l’on t’ordonne presque de faire quelque chose. C’est exactement ce que Chain & The Gang livre : une musique viscérale. » Cri, spoken word, humour, esprit critique et rapidité, l’équation sans inconnue de Ian Svenonius. Et l’amour dans tout ça ? « Aurait-il disparu ? » Ils répondent en chœur : « Non ! Mais on voit ce que tu veux dire ». Et Katie Alice Greer de continuer : « On parlait de ça juste avant l’entrevue, on dirait que le monde s’oriente de plus en plus vers les communautés, avec Facebook, Internet, mais


tout cela imite les communautés de manière artificielle. » Ian Svenonius : « Oui, l’amour et les relations sont pensées en terme de commodités. Tout est devenu bureaucratique, comme la culture. C’est pareil en France ? » « La France est plutôt conservatrice, s’appuyant sur son histoire sans trop regarder vers le futur. Tout est relié aux marchés et aux consommateurs d’art qui restent très bourgeois. » Ian Svenonius, pensif : « La France reste attachée à l’idée qu’elle est le centre de la culture. Du coup, elle se repose sur ses acquis. Le renouvellement ? Cela prendra sans doute 20 ans, parce que tout le

monde vit avec ses fantômes, dans une certaine idée du passé. » Résumons : il y a vivre dans le passé ou continuer à faire vivre la tradition, deux choses bien distinctes. Réinterpréter les codes pour les appliquer à ses contemporains, rendre un langage accessible tout en continuant à faire rêver ceux qui veulent bien s’y pencher, voilà en somme le secret de Chain & The Gang. Sans conservatisme et avec l’idée même de secouer auditeurs et spectateurs. Ian Svenonius, président ? ❤

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Rencontres par Fabien Vélasquez photo : Marie Flizot

Gracias à la vida « Une chute brusque de la conscience dans le magique », telle est, comme pour Sartre, l’émotion que Luz Casal partage avec son public. Son récital Ramo de rosas (bouquet de roses) qui mêle les classiques de son répertoire et des reprises inattendues (Bécaud, Daho, etc.) évoque son amour de la terre... Luz en espagnol signifie lumière, est-ce que lorsque vous chantez en Espagne, vous vous sentez le porte-voix d’un peuple ? Je ne suis pas une personne assez vaniteuse ou arrogante pour penser ou ressentir ça ! Vous êtes née en Galice et vivez dans les Asturies, vous sentez-vous solidaire des mineurs qui luttent contre les mesures d’austérité que la crise économique impose à l’Espagne ? Mes affections pour la Galice et les Asturies sont égales d’intensité. J’ai vécu dans les Asturies depuis l’âge de six mois et j’aime cette région profondément. Les Asturies c’est mon école, mon premier concert, et en définitive, mes découvertes fondamentales dans la vie. Si je me sens solidaire de la lutte des mineurs ? Je me sens toujours du côté des faibles…

Racontez-nous l’histoire de cette chanson Piensa en mí que Pedro Almodovar a rendu mondialement célèbre via votre voix dans son film Talons aiguilles ? Qui était Agustín Lara son compositeur ? Agustín Lara est un compositeur et auteur mexicain prolifique très connu en Espagne qui a écrit beaucoup de succès. Pedro Almodóvar m’a invité à chanter des chansons avant de commencer à tourner, quand j’ai écouté Piensa en mi j’ai eu un vrai coup de foudre. Une chanson de 1939, un genre musical que je ne chantais pas avant dans ma carrière. Je suis fière de ce que nous avons fait ! Le Flamenco a été classé par l’Unesco comme patrimoine mondial immatériel. Ressentez-vous quand vous êtes sur scène ce « duende » si particulier dont Lorca parlait à propos des chanteurs et danseuses de Flamenco ? J’aime le flamenco, absolument ! Mais ce n’est pas une influence directe ou évidente. Par contre, chaque soir sur scène, je cherche “el duende”, l’âme, l’esprit, la communion et à sortir de mon corps afin de toucher l’immatériel, l’inconnu. Parlez-nous de votre amitié avec Etienne Daho, comment s’est faite la collaboration artistique autour de votre adaptation de Duel au soleil ? Mon amitié avec Etienne dure depuis mon admiration pour son travail à l’époque de Saudade [1992, ndlr]. Je le remercie de m’avoir laissé interpréter ma propre version de Duel au soleil sous le titre Un nuevo dia brillará. J’espère travailler de nouveau avec lui, c’est quelqu’un de sensible, de travailleur et d’anticonformiste. Vous donnez à entendre le chant d’une poétesse galicienne très populaire, qui était-elle ? Negra sombra (Ombre Noire) est un poème de Rosalía de Castro (1837-1885). Cette chanson est très importante pour les galiciens et quand je la chante, cela établit une communion immédiate avec mes racines, ma famille, c’est mettre le passé dans le présent, la mémoire dans l’instant. ❤

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par Cécile Becker photo : Olivier Roller

Nu, quelque part Jean-Claude Brisseau, s’il sait filmer l’érotisme, parfois avec violence, revient avec un film vierge de toutes flammes, si ce n’est celles de l’émotion. Avec le très beau La Fille de nulle part, on le retrouve, confronté à sa propre image, intimidé par tant d’attentions. C’est avec une certaine fierté que nous pouvons l’affirmer : nous avons assisté à une petite révolution au festival Entrevues de Belfort : celle de Jean-Claude Brisseau. Croisé en 2011, lorsque le festival lui consacrait une rétrospective, il revenait un an plus tard, pour présenter La Fille de nulle part projeté en soirée de clôture. « Surpris » du Léopard d’Or du festival de Locarno, quelque chose avait changé. En un an, son regard passe de la méfiance à la malice ; la froideur, en surface, laisse place à une fragilité assumée. Une renaissance. Un terme approprié puisque Jean-Claude Brisseau réalise La fille de nulle part comme à ses débuts, avec très peu de moyens. Il endosse les rôles de scénariste, producteur, réalisateur et « hélas » celui d’acteur. Il explique : « Virginie, (Legeay, Dora dans le film) qui a été mon élève à la Femis, m’a demandé de faire un film. Je ne devais pas être acteur, mais ma femme et Virginie m’y ont poussé. C’était épuisant car Jean-Claude Brisseau, le scénariste, a écrit des textes souvent trop longs que l’autre Jean-Claude Brisseau, acteur, n’avait pas envie d’apprendre. » Il campe Michel, professeur de mathématiques à la retraite, veuf, écrivant un livre sur les illusions du quotidien. Il recueille une jeune fille, qui vient d’être battue dans sa cage d’escalier, la soigne, l’héberge. À mesure que le film avance, des événements paranormaux ont lieu dans l’appartement, et la relation entre les deux personnages s’affine. Si l’interprétation est parfois naïve, l’émotion prime sur la technique. Le mystère, traité de manière réaliste, renforce l’humain. Jean-Claude Brisseau se révèle aussi touchant que les liens entre Dora et Michel : « Je me sens tout nu dans ce film. ». Pour la première fois, il écarte l’érotisme, seule demeurant cette scène fantastique d’une vingtaine de secondes où Dora est nue sur un autel. Cette image, choisie par la presse pour représenter le film désespère Jean-Claude Brisseau : « On pourrait rejeter ce film, comme on a pu déjà le faire. De toute façon, on a dit tellement de bien de ce film que les gens pourraient être déçus. » Après la projection – à laquelle il n’assiste pas : « Je n’ai revu qu’un seul de mes films en 10 ans, il m’arrive d’avoir le trac », nous confie t-il –, pourtant, c’est un franc succès. Public, professionnels, dont Catherine Millet de la revue Artpress, s’empressent de le féliciter. Au milieu de la foule, il balaye les compliments d’une main et détourne le regard. Jean-Claude Brisseau, nous avons compris : heureux d’avoir reconquis le cinéma, vous avez peur à chaque seconde qu’il vous claque sa porte. Plus cette fois. ❤

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MOMIX, festival, 1er au 10 février, Kingersheim et ailleurs, www.momix.org BOUCLE D’OR ET LES 33 VARIATIONS, spectacle, 14 et 15 février, Vandœuvre-lès-Nancy, www.centremalraux.com

À PAS CONTES, festival, 12 au 20 février, Dijon, www.apascontes.fr SCENES D’HIVER SUR UN COIN DE TABLE, festival, 1er au 3 mars, Vic-sur-Seille, www.scenesdhiver.org TGP, Frouard, www.tgpfrouard.fr TJP, Strasbourg, www.tjp-strasbourg.com

Ainsi font font font pAR caroline châtelet

Longtemps considérés comme un art mineur, les arts de la marionnette s’affichent dans les semaines qui viennent. Panorama de saison.

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Profitant de l’actualité hivernale dense, Novo esquisse un panorama de saison : Aborder de façon transversale l’actualité de la marionnette dans le Grand Est fait courir le risque de se livrer à des généralités, en qualifiant à l’emportepièces un ensemble disparate. Le terme générique recouvre, en effet, de multiples pratiques et esthétiques, et depuis leurs origines en France au Moyen Âge, les arts de la marionnette n’ont eu de cesse de repousser leurs frontières en dépassant les registres de la satire politique d’actualité et du « répertoire jeunesse ». Après un sérieux virage amorcé dans la seconde moitié du XXe siècle, cet art est désormais traversé d’expérimentations plurielles. À ce titre, l’apparition dans les années 1980 d’autres appellations prend acte d’un rapport renouvelé à la manipulation : en désignant des créations où l’anthropomorphisme s’efface et où le manipulateur (à vue) participe de la construction du personnage –  son interaction avec le manipulé contribuant autant à la fiction dramatique (l’histoire contée) qu’à la fiction scénique (moyens mis en œuvre pour le faire) –, le «  théâtre de figures  » et le «  théâtre d’objets » renouvellent les productions. Ce qui était essentiellement défini il y a quelques décennies par des caractéristiques techniques – gaines, tiges, fils, baguettes – l’est désormais par une multitude de spécificités théoriques ou esthétiques, toutes conscientes de la distance induite par la manipulation. Mais en dépit de sa vivacité, cet art demeure le parent pauvre du spectacle vivant. Là où le cirque et les arts de la rue disposent respectivement de dix pôles régionaux dédiés aux arts du cirque et de neuf centres nationaux des arts de la rue, les arts de la marionnette n’écopent que de deux centres de création et de six scènes conventionnées – sans assurance de pérennité pour ces dernières, le conventionnement étant attribué non à un lieu mais à un projet et son directeur...

1 ~ TJP, Strasbourg Premier par son importance et ses moyens, le TJP - Centre Dramatique National d’Alsace Strasbourg existe depuis 1972. Dirigé depuis 2012 par le marionnettiste Renaud Herbin qui succède à Grégoire Callies, le lieu est l’un des rares centre dramatique national pour la jeunesse ainsi que le seul centre de création estampillé marionnette aux côtés du CDN de Montluçon. Si, au vu de l’intitulé « TJP » choisi par Renaud Herbin la question du jeune public semble s’effacer – les termes « jeune public » et « jeunesse » étant escamotés au profit du territoire d’action, et la plaquette annonçant « De quoi TJP est-il désormais l’acronyme  ? Toujours Jamais Peut-être ou Terrain de Jeu protéiforme » –, ce n’est pas le cas de la marionnette. Souhaitant « reconsidérer les pratiques liées à l’objet, à la matière ou à la marionnette, par jeux d’éclairage mutuels avec celles du corps et du mouvement, des arts visuels et de l’image », Renaud Herbin offre aux côtés de « grosses machines » (Meine Kaltekämmer du Puppentheater de Halle en mai) une programmation aventureuse, pointue et hybride (Kindertotenlieder de Gisèle Vienne en mars). 2 ~ TGP, Frouard Structure à l’histoire mouvementée dirigée depuis 2005 par Philippe Sidre, le Théâtre Gérard Philipe s’ancre par l’entremise de son directeur dans un réseau local et national. Outre l’obtention du conventionnement pour les arts de la marionnette et les formes animées, l’organisation d’une biennale, le TGP a participé à la création de MariLor. Avec pour vocation de fédérer le vaste secteur de la marionnette en Lorraine, l’association conçoit MariLor... des boîtes !, exposition itinérante reflétant la création régionale. Et tout comme le TGP s’ouvre à d’autres arts, la marionnette y est à l’écoute du monde. Attentive à l’histoire de la guerre d’Algérie dans Écris-moi un mouton (épisode 1 en février, épisode 2 en mai), ou offrant un regard renouvelé sur les mathématiques dans L’Apéro mathématiques (en mai).

3 ~ Scènes d’hiver sur un coin de table, Vic-sur-Seille Depuis quatre hivers, les Scènes d’hiver de la compagnie La Valise tentent le pari de la proximité et de l’exigence artistique. Implication d’amateurs dans la création de spectacles, ateliers de fabrication de marionnettes (où vous pourrez peut-être croiser Philippe Sidre...), et folles Olympiades complètent la programmation. Parallèlement à celle-ci constituée pour l’essentiel de petites formes jouées chez l’habitant, La Valise mène une réflexion sur un accompagnement alternatif des créations. Outre le retour des équipes Scopitone et Volpinex qui jouent du décalage et de la distanciation, l’auteur Joël Jouanneau est à l’honneur à travers Outreciel, triptyque onirique créé par La Valise. 4 ~ Et ailleurs ? « Ailleurs », ce sont des structures pluridisciplinaires qui, tels les festivals internationaux jeune public À pas contés à Dijon ou Momix à Kingersheim réunissent aux côtés d’autres arts des propositions ayant maille à partir avec le théâtre d’objets. Si dans ces deux cas, et du fait du public concerné, les programmations sont ouvertes, les esthétiques sont formellement riches, comme le démontre le très art-déco Macao et Cosmage de la compagnie La Soupe programmé à Momix. 5 ~ C’est tout ? Presque. Disons que plutôt qu’une énumération fastidieuse de spectacles marionnettiques, ce panorama se clôt sur une création, emblématique par sa forme des questionnements à l’œuvre. Créé par la compagnie des Rémouleurs et de passage au Centre Culturel André Malraux à Vandœuvre-lès-Nancy, Boucle d’or et les trente-trois variations revisite les possibilités du conte. Partant d’un texte de Jacques Jouet proposant dix versions inattendues de Boucle d’Or, le spectacle mêle les genres. Tandis qu’un piano accompagne la narration, les comédiens passent du jeu à la manipulation et inversement. À l’image du récit, le dispositif scénographique évolue et se déploie dans un jeu de duplication infini, convoquant une multiplicité d’artifices. i

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LA PLACE ROYALE de Pierre Corneille, mise en scène Eric Vigner, théâtre du 5 au 16 février au TNS, à Strasbourg GUANTANAMO de Frank Smith, mise en scène Eric Vigner, les 9, 10 et 16 février au TNS, à Strasbourg www.tns.fr

Transmission impossible pAR Sylvia Dubost

PHOTO Alain Fonteray (La Place Royale)

Avec les jeunes comédiens de son Académie, venus des quatre coins de la planète, Eric Vigner monte dans un élan commun deux pièces qu’a priori tout oppose : La Place Royale de Corneille et Guantanamo de l’auteur américain Frank Smith.

Il y a deux ans, Eric Vigner créait l’Académie, une école de théâtre regroupant sept jeunes acteurs et autant d’origines géographiques. Ces comédiens, qui ont tous entre 20 et 30 ans, « tout les distingue, comme l’explique Éric Vigner : histoire, culture, formation, langue d’origine, couleur de peau ». Ensemble, ils ont monté jusqu’ici trois spectacles. Le premier, La Place Royale, est une pièce de jeunesse de Corneille écrite alors qu’il a 28 ans. Il y conte les atermoie-

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ments d’Alidor, qui aime Angélique qui l’aime aussi… mais l’épouser serait renoncer à sa liberté. Prémisses du choix cornélien ? Peut-être. En tout cas, Corneille pose dans une langue chatoyante des questions existentielles, que portent avec énergie les jeunes acteurs de l’Académie, dans une mise en scène d’une extravagante légèreté. Guantanamo est autrement plus sobre, et plus grave. Avec ce texte de l’auteur américain Frank Smith, on bascule dans un monde adulte, en passant du questionnement intime au sujet d’actualité. Autour d’une table se déroule une série d’interrogatoires, où des détenus tentent de raconter leur histoire, dans une langue qu’ils parlent souvent très mal. La mise en scène est aussi distanciée que le texte, qui ne propose sur ces dialogues impossibles aucun commentaire. Sur la forme, difficile de faire plus différents que ces deux spectacles. D’un côté une « langue blanche » et administrative, des costards cravates et le réalisme contemporain ; de l’autre, une poésie en alexandrins, une forme codifiée du XVIIe et des costumes bariolés. Sur le fond, on pourrait tracer des parallèles, sans même trop trahir la singularité de chaque texte. Disons qu’on rejoint ici le projet de l’Académie : des gens que tout oppose et dont « le rapprochement, comme l’explique Sabine Quiriconi, la dramaturge de la compagnie, peut créer des espaces où le sens et l’imagination circulent de façon inattendue »… Avec, au centre, la question de la langue, du langage et de la possible communication. i


La Lamentation de Blanche-Neige, les 20 et 21 mars à Pôle Sud à Strasbourg www.pole-sud.fr

La mécanique des images pAR Sylvia Dubost

PHOTO Pierre Mercier

La chorégraphe Olga Mesa fête les 20 ans de sa compagnie et poursuit sa recherche sur les liens entre langage chorégraphique et langage cinématographique. Elle reprend La Lamentation de Blanche-Neige, 1er chapitre du projet labOfilm.

Au départ, elle s’en servait, comme beaucoup, pour filmer ses spectacles. Puis elle s’est demandée si cet outil ne pourrait pas monter sur le plateau, plutôt que de rester à la marge… Avec labOfilm, Olga Mesa explore ainsi la place de la caméra sur scène, qui ne se contente plus d’observer l’action mais y participe, voire la détermine. Dans La Lamentation de Blanche-Neige, premier chapitre de ce projet qui promet d’être au long cours, Olga Mesa et Sarah Vaz dansent dans un labyrinthe, qui dissimule une partie de l’action aux yeux du spectateur. Trois caméras tournent en permanence. Puis le décor est démonté, et

fait place à la projection des images filmées. S’ouvre alors une autre dimension, où l’on découvre que le corps des danseuses n’est pas seulement un corps dansant, il est aussi un « corps opérateur », comme le désigne Olga Mesa. Ici, la danse n’est pas filmée, elle prend en charge le cinéma : elle déplace la caméra, « fait le noir » en passant devant l’objectif. Elle est simultanément action, réalisation et montage. Sur les écrans, se juxtaposent le champ, le contre-champ et le hors-champ. Et le spectateur peut observer toute la mécanique de création des images : images dansées et images filmées. C’est bien cette mécanique qui est au centre de ce

projet hybride qui mêle performance chorégraphique, tournage et projection. Pour ce premier épisode, déjà créé au Frac Alsace en 2011, Olga a ainsi choisi de s’intéresser à l’histoire de Blanche-Neige, où la question de l’image est le moteur de l’action. Elle s’est appuyée non sur le conte, mais sur le texte Robert Walser (18781956), qui reprend cette thématique en imaginant sa suite : la jeune fille revient à la dure réalité, et rien ni personne n’est plus ce qu’il semblait être… Deuxième point d’appui : l’adaptation cinématographique du texte par João Cesar Monteiro, qui fait complètement disparaître l’image de l’écran… Où comment malaxer un sujet jusqu’à l’épuisement. i

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LES JEU NES, théâtre et musique, du 12 au 14 février à la Filature de Mulhouse ; les 19 et 20 février au Carreau à Forbach. www.lafilature.org + www.carreau-forbach.com

JUKEBOX BABY pAR claire tourdot

PHOTO pascal victor / artcomart

L’adolescence est un temps particulier, entre idéal et paradis perdu. Enfants, nous mourons d’impatience d’y entrer, adultes, nous espérons en sortir le plus tard possible. Avec son spectacle musical Les Jeunes, David Lescot nous (re)plonge dans cet âge en nous prenant par les sentiments : let’s rock ! Vous souvenez-vous de votre adolescence ? La vie, à cette époque, semblait infinie, intense et passionnée. Il était possible de rêver, de s’imaginer un futur plein d’ambitions et de succès. Comme beaucoup d’entre nous, David Lescot, auteur, metteur en scène et musicien, se voyait bien devenir rock star : des concerts, une vie d’artiste passée sur les routes du monde entier, et

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surtout des groupies en délire. Dans les Jeunes, il revisite ce mythe de l’adolescence en imaginant le destin des Schwartz et des Pinkettes, deux groupes rivaux constitués respectivement de trois garçons et de trois filles. Symbole de protestation et d’émancipation, le rock reste à travers les âges l’échappatoire absolue. Allié au théâtre, il se fait l’écho d’une génération en quête de

réponses face à un monde parfois difficile à appréhender. « La musique au théâtre permet des hybridations intéressantes. Le rock ici est simple, précaire, brut comme celui qu’on peut faire à cet âge, quand tout commence », explique l’auteur. Se succèdent sur scène les enregistrements en studio et les live transpirants, les remontrances des parents et les premières expériences amoureuses. Imaginé comme un concert de rock, le spectacle est entièrement rythmé par la musique qui devient sujet, forme et structure. Les instruments de musiques, seuls éléments de décor, créent un univers particulier en soutenant la narration sans rupture. On aurait pu s’empêtrer dans la nostalgie, la comédie musicale doucereuse, David Lescot a préféré l’illustration vraie d’un âge idéal mais souvent difficile. Autour de ces ados gravitent des figures menaçantes et inquiétantes. « Le sentiment de mélancolie est inévitablement lié à l’adolescence mais d’autres sont encore plus forts : il y a de la violence, de l’exaltation, les jeunes se prennent beaucoup de coups, je ne les ai pas épargnés ! Cette violence provoque le rire, elle est humaine et fait partie de la vie ». Scène après scène, les mêmes comédiennes interprètent tous les rôles, aussi bien masculins que féminins. Par ce jeu de dédoublement, c’est toute l’ambiguïté propre à cet âge qui est révélée : indétermination sexuelle, transformation physique, identité mutante,... pas si simple de devenir adulte ! Une véritable initiation à l’art, à la musique, au rock. À l’existence, en somme. i


J’AI 20 ANS, QU’EST-CE QUI M’ATTEND ?, les 19 et 20 février à l’Espace Bernard-Marie Koltès / Théâtre du Saulcy à l’Université Paul Verlaine, à Metz ; les 22 et 23 février au Théâtre Ici et là à Mancieulles www.compagnieppf.com

Ce que jeune veut pAR benjamin bottemer

J’ai 20 ans, qu’est-ce qui m’attend ? est un ensemble de cinq formes courtes dirigées par Cécile Backès et écrites par cinq auteurs différents. Un thème dont le romantisme est largement modéré par une démarche créatrice de l’ordre de l’enquête sociologique. Voici une vaste et récurrente question dont les pratiques artistiques les plus diverses se sont souvent emparées, le théâtre y figurant en bonne place. Cécile Backès, directrice artistique du projet et metteuse en scène, a choisi de s’attaquer au sujet avec une approche quasisociologique : à partir de 2010, elle part à la rencontre de jeunes gens entre Épinal, Forbach et Paris afin de recueillir une matière première qui sera ensuite présentée à cinq auteurs. « Nous avons eu la possibilité d’obtenir des témoignages variés de jeunes dans des situations diverses, explique-t-elle. Le sens du projet : faire du théâtre à partir de la réalité, partielle, non exhaustive ; une démarche qui emprunte au journalisme et à la sociologie. » Cécile Backès a ainsi évacué un « risque » : que les auteurs se réfèrent aux souvenirs de leur propre jeunesse. Autour des textes de François Bégaudeau, Joy Sorman, Arnaud Cathrine, Maylis de Kerangal et Aurélie Filippetti, deux sujets se dégagent : l’entrée dans la vie active et les problèmes de logement. « C’est un théâtre documenté plutôt que documentaire, car il s’agit de créer quelque chose de poétique ; au théâtre, on fabrique tout ! C’est à cause de ce paradoxe que le vrai théâtre documentaire ne me transcende pas. »

François Bégaudeau dépeint pour sa part un monde du travail qui ne serait fait que de stagiaires, que l’on appellerait tous Stéphane, parce que « c’est plus pratique ». La pièce, les pièces, neutralisent dans une certaine mesure cette « mythologie des 20 ans », l’âge de tous les possibles. Mais le spectacle est loin d’être dénué d’humour, même dans les témoignages recueillis auprès de militants de Génération précaire et de Jeudi noir. « Ils sont très drôles ! Ils ont un grand recul par rapport au sujet, une mise

à distance qui nous a beaucoup influencés » raconte Cécile Backès. Si les vingtenaires d’aujourd’hui ne sont plus ceux de mai 68, les rencontres ont laissé apparaître d’autres formes d’engagement et de prise de conscience, notamment via le Net et les réseaux sociaux : la metteuse en scène les explorera dans un second projet basé sur le même principe. « Même si la réalité d’aujourd’hui fait retomber l’illusion, il y a des idéaux qui perdurent. Qu’il n’y ait plus d’utopie n’est pas la question. » i

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LOST IN THE SUPERMARKET, théâtre du 5 au 9 février au Théâtre de la Manufacture à Nancy ; le 13 février à l’Espace Bernard-Marie Koltès / Théâtre du Salucy à l’Université Paul Verlaine, à Metz ; le 15 février au Théâtre de la Méridienne à Lunéville www.compagniedubredin.com

Les bénéfices de la colère pAR Benjamin Bottemer

PHOTO Arnaud Hussenot

Laurent Vacher et Philippe Malone explorent ensemble la notion de « politique poétique » avec Lost in the supermarket, une réflexion, sous forme de comédie musicale, sur les bienfaits de la désobéissance. Titre emprunté à une chanson des Clash, Lost in the supermarket parle de colère, de révolte contre le système. Ici, neuf femmes, neuf caissières de supermarché, vont tenter de sortir de la misère sociale imposée par ce carcan emblématique de la société de consommation qu’est le supermarché. Leur objectif : effectuer le braquage de leurs propres caisses la veille de Noël. Les auteurs les comparent à une galerie de rebelles parmi lesquelles figurent Nina Hagen ou Patti Smith. Encore des références à la scène musicale punk des années 70. « À 20 ans, je sortais d’un concert des Clash avec le sentiment que le monde pouvait changer, raconte le metteur en scène Laurent Vacher. Avec Philippe Malone, on voulait retrouver cela. » La démarche artistique de Laurent Vacher et de l’auteur Philippe Malone, qu’ils baptisent « politique poétique » consiste à trouver leur matière et leurs sources d’inspiration à travers « la collecte de témoignages d’accidents ou d’événements qui ont bouleversé des vies. » Ceux d’hommes et de femmes du bassin de Forbach ayant travaillé dans les charbonnages ont donné naissance aux Contes

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de la mine. Un processus qu’ils renouvellent pour chaque création : « Nous réalisons beaucoup d’interviews que Philippe Malone réécrit, explique Laurent Vacher. Nous n’utilisons pas de parole brute, les interviews font l’objet d’un vrai traitement littéraire. » Ces neuf personnages féminins aux personnalités très différentes, s’unissent dans la révolte, sans armes, ni violence. Mais pour ce qui est de la haine... « C’est la colère qui unit ces femmes, qui les grandit. Le groupe l’emporte sur les personnalités dans la démonstration de cette colère » explique Laurent Vacher. Comédie musicale, Lost in the supermarket bénéficie du travail du compositeur Franco Mannara, féru de musique rock et de hiphop, ainsi que du chorégraphe Farid Berki. « Il y a quelque chose du chant dans la colère, commente Laurent Vacher. Cette forme qu’est la comédie musicale, alliant chant et danse, amène une spécificité, une mise à distance, permet aussi que le spectacle ne devienne pas un pensum social. Dans le même temps, cela ouvre notre propos... et je voulais que le public reparte avec des mélodies en tête. » i


CLÔTURE DE L’AMOUR de Pascal Rambert, théâtre du 26 au 30 mars au Théâtre de la Manufacture à Nancy www.theatre-manufacture.fr

Faire parler la poudre pAR Benjamin Bottemer

PHOTO Marc Domage

L’intensité du face-à-face qui se tient entre Stanislas Nordey et Audrey Bonnet a, depuis Avignon 2011, secoué des foules de témoins. Pascal Rambert, le metteur en scène et auteur de Clôture de l’amour, leur a mis entre les mains un texte affûté comme une arme blanche. C’est le point de rupture d’une relation amoureuse qui se joue entre les deux êtres incarnés par Stanislas et Audrey, dont le patronyme est conservé dans Clôture de l’amour, décuplant la portée des mots. Des mots écrits pour eux, « cousus sur eux » par Pascal Rambert, calibrés avec une précision chirurgicale, en deux salves, deux monologues d’une heure, deux détonations qui se succèdent comme dans un duel pensé comme un dialogue entre les langues et les corps. « Écouter, c’est jouer, explique-t-il. La pièce est un dialogue pensé pour des acteurs et des athlètes, pour la grande maîtrise du langage de Stan et la capacité d’écoute d’Audrey, qui face à lui fond littéralement, puis bande son arc et renvoie les mots avec une énergie décuplée. Il y a un engagement physique proche de la danse chez ces deux êtres qui se quittent, animés d’une part d’affection qui les unit encore. » L’espace est vide, seuls les mots l’habillent. Des mots durs, violents, Pascal Rambert préférant parler d’énergie et d’intensité. Joué à Moscou, à New York, en Corée, Clôture de l’amour a suscité partout de fortes réactions dans une assistance comme hypnotisée par ce moment plein de brutalité et d’inéluctabilité vécu par procuration. «  Je crois qu’il y a une fascination à voir les autres souffrir » déclare Pascal Rambert. Lui qui a choisi de mettre entre les mains des comédiens cette langue froide et affûtée veut avant tout créer « des objets complexes » à plusieurs niveaux de lecture : « Dans toutes mes pièces, je parle du rapport à l’art. On croit qu’il s’agit d’une

histoire de rupture, mais c’est aussi une pièce sur le théâtre, la présence, l’écoute, le regard » explique cet « enfant de Godard ». Le titre associe l’amour à un objet à l’obsolescence programmée, vidé de sa substance à la fin de la pièce par une grande poésie froide, dans un environnement luimême dépouillé de tout artifice théâtral,

costumes/vêtements, accessoires, décor, ou même d’une histoire au déroulement classique. « Il faut dynamiter tout cela, s’émanciper des clichés. Les comédiens sont extrêmement exposés dans Clôture de l’amour, dans une visibilité absolue, un panoptique presque carcéral, comme pris dans les phares d’une voiture. » i

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Que sont nos rêves devenus ? pAR Sylvia Dubost

PHOTO Silvain Margaine

Le metteur en scène belge Fabrice Murgia navigue le long des routes fantômes à la poursuite des rêves envolés. Le premier volet de son triptyque est un spectacle transgenre à la lisière du documentaire, où une comédienne et une chanteuse font partager le destin, réel ou imaginaire, des personnages croisés en chemin. La mort du rêve américain mais la possibilité d’un autre présent… Un projet et un artiste à suivre.

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Le point de départ pour ce spectacle fût un voyage sur la route 66. Que cherchiez-vous ? Je suis fasciné par les endroits fantômes, et j’ai développé un projet autour des villes abandonnées. Un projet en trois volets : le deuxième sera consacré à Chacabuco au Chili, une ancienne mine transformée en camp de concentration sous la dictature de Pinochet, et le troisième à Fukushima. Ce sont les reliques du monde que l’on connaît, et j’ai l’impression d’être un archéologue qui constate un échec. Aux États-Unis, il s’agit évidemment d’un échec économique. À côté de la route 66 a été construite une route plus performante, alors les motels ferment, les villes se vident, les gens sont comme des fantômes. Mais au moment des repérages, nous avons rencontré aussi dans ces villes


GHOST ROAD, théâtre du 5 au 7 février au Maillon à Strasbourg www.maillon.eu

sur la mémoire, l’effacement et, notamment pour la comédienne, assez âgée, des questions liées à la mort, au passage, à la transmission. Quel est le choix le plus sage, finalement ? Comment en avez-vous fait un objet théâtral ? J’avais envie d’utiliser un matériau documentaire et de faire des allers-retours avec le plateau. On a écrit le texte à partir des vidéos, en résonance. Le documentaire et la fiction s’entremêlent pour créer un langage. On raconte une histoire et on arrive à la réalité. L’histoire de chaque personne est reliée à toutes les autres. On s’est aussi demandé ce que ça nous faisait d’être là, quel point de vue nous avions sur ces témoignages. Quels rapports entretenez-vous avec le théâtre documentaire ? Ghost R oad e s t p l u s p ro c h e d u cinéma documentaire que du théâtre documentaire. Mon premier spectacle, Le Chagrin des ogres avait pris comme matière le blog d’un étudiant qui avait tiré sur sa classe. Finalement, il était encore plus documentaire que celui-ci. La seule différence, c’est que dans Ghost Road, les personnages apparaissent vraiment à l’écran.

fantômes d’autres personnages, des gens qui avaient fait le choix de vivre en retrait du monde. Pourquoi justement cette route-là ? Pour son mythe ? Le côté Johnny ne m’intéresse pas trop… j’irais plutôt puiser du côté de la Beat Generation. On retrouve vraiment là cette âme américaine, cette liberté, cette idée de refuge, de fuite. Quelle différence entre ce que vous attendiez et ce que vous y avez trouvé ? J’étais parti avec une idée plus brute. Je voulais parler des hommes et de l’argent, et puis on est tombé sur ces personnages qui refusent de rentrer dans le système. Cela nous a posé des questions philosophiques

Au départ, vous vouliez être journaliste… Trouve-t-on des traces de ce désir dans ce spectacle, et dans votre travail en général ? Pour cette création, j’ai fait tout un travail d’investigation. C’est dans toute cette planification qu’il y a de ça. Mais moi, je raconte des histoires… ceci dit, les journalistes aussi racontent des histoires. Je vois plutôt mes spectacles comme des cauchemars : ils n’apportent pas de réponses, ils ne posent que des questions.

Qu’est-ce que ce spectacle nous dit du monde ? Je ne sais pas si le message est tellement clair pour moi… C’est lié à un monde qui va trop vite. Ces gens qui ont fait ce choix ne croient plus à la collectivité. Ils ont choisi l’axe le plus individualiste, mais pour revenir à des valeurs qu’on avait oubliées. Il y a par exemple ce monsieur qui a quitté Los Angeles parce qu’il ne reconnaissait plus la ville depuis que les investisseurs immobiliers ont remplacé les communautés d’amoureux de la nature. C’est une métaphore, une allégorie, qui pose des questions primaires. Il y a une dame, chez qui viennent les huissiers. Elle se regarde dans l’eau du bain, puis part de chez elle sans fermer la porte. Elle choisit de faire sa nouvelle maison dans un centre de vacances abandonné. Il y a là aussi une forme de folie, un côté Alice au pays des merveilles, avec cette fuite un peu épique dans un autre monde. Le fait que ce personnage est une artiste n’est pas anodin. Il y a toujours des allers-retours entre la réalité des personnages, la réalité du plateau et la fiction. Vous vous revendiquez d’Antonin Artaud et de Thomas Sankara… Ce sont des idéalistes de référence, qui nous ont incités à commettre notre premier spectacle  ! On avait travaillé à partir de leurs textes : un théoricien qui prétend révolutionner le théâtre et un homme politique qui prétend révolutionner son pays. Ils nous ont inspirés quand on avait 20 ans. Aujourd’hui on en a 30, donc on relativise ! Mais j’essaye toujours de faire passer un sentiment d’injustice, d’insatisfaction. Mon théâtre s’adresse au corps, aux pulsions, agit sur le corps du spectateur, à travers le son, les images, dans un rapport sensoriel. C’est ce que je préfère ! i

Pourquoi des cauchemars ? Parce que le message est assez difficile à expliquer. Il y a du son, de la lumière, de la vidéo, et cela laisse une part d’inconscient au spectateur. On ne sait pas pourquoi les choses prennent cette ampleur. Il se dégage une impression d’irréel, une forme d’onirisme en décalage avec le documentaire.

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DON GIOVANNI, opéra, les 22, 24, 26, 28 et 30 mars, Opéra de Dijon, 03 80 48 82 82 www.opera-dijon.fr

Metteur en scène très occupé, Jean-Yves Ruf monte Don Giovanni de Mozart à Dijon. Portrait d’un stoïcien contemporain.

L’art de l’entredeux pAR caroline châtelet

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PHOTO olivier roller


J’ai commencé comme un imposteur total, mais mon désir était plus fort que la morale. « Bonté et dureté ». Les qualificatifs sont d’Olivier Roller qui, photographiant Jean-Yves Ruf, lui livre ce sentiment quant à ce qu’il perçoit de son tempérament. « Ah ? », lui répond le metteur en scène un brin décontenancé (peut-être), peu enclin à se livrer aussi rapidement (sans aucun doute). En tous les cas, un entretien avec Jean-Yves Ruf suffit pour saisir l’acuité d’Olivier Roller. Et si à « dureté » on préfère « détermination », c’est parce que l’homme en a pour mener à bien tous ses projets... En 2013, outre sa mise en scène de Troïlus et Cressida de Shakespeare à la Comédie-Française, Jean-Yves Ruf va créer deux opéras : Don Giovanni de Mozart à l’Opéra de Dijon en mars, Elena de Francesco Cavalli au festival lyrique d’Aix-en-Provence en juillet. Avant de monter cet automne Hughie d’Eugène O’Neill à L’Espace des arts de Chalonsur-Saône – spectacle qui jouera ensuite au TDB à Dijon. Interrogé sur cette saison chargée, le metteur en scène confie : « actuellement, c’est peut-être un peu trop. Ce sont les défauts de l’intermittence, qui, en étant riche d’expériences, installe dans une situation fragile. » Assumant la précarité liée à ce statut, Jean-Yves Ruf explique avoir « voulu la retrouver » en quittant en 2010 la direction de la Manufacture - Haute école de théâtre de Suisse romande, à Lausanne. « Diriger une institution implique de trouver un fonctionnement qui réponde à tes désirs et permette de partager tes visions, tout en rassurant tes interlocuteurs et tes tutelles. Cela ne permet pas d’être en recherche au plateau. Le jour où j’ai rêvé que j’étais en prison en Suisse, j’ai compris qu’il était temps que je parte. » Quoique metteur en scène depuis 1996, date de sa sortie de l’École du Théâtre national de Strasbourg, Jean-Yves Ruf a d’abord souhaité « recommencer à étudier », en assistant le metteur en scène polonais Krystian Lupa pour Salle d’attente, d’après Catégorie 3.1 de Lars Norén. « Il fallait que je me mette dans un mouvement d’apprentissage en suivant les pas de quelqu’un. »

À bonté et détermination, on ajouterait alors « humilité », qualité peut-être liée à son parcours atypique : initialement, JeanYves Ruf est hautboïste et joue dans les fosses d’opéra. Pressentant la lassitude, le musicien stoppe tout. Des études de Lettres par correspondance à un petit boulot chez MacDo, il commence « à donner un cours d’éveil musical à des enfants dans une association. Un professeur de théâtre manquait et un collègue a dit que je pouvais le faire. J’ai commencé comme un imposteur total, mais mon désir était plus fort que la morale.  » Poussé par son frère Eric – comédien et désormais sociétaire de la ComédieFrançaise –, Jean-Yves Ruf passe à vingt-six ans le concours du TNS à Strasbourg. Il l’a : « J’y suis rentré tard et conscient de ma chance folle. Dans ce cas-là, tu voles tout. » Outre les rencontres, la création de sa compagnie Chat Borgne théâtre, Jean-Yves Ruf a conservé de sa formation ce goût pour la transmission, qu’il exerce aujourd’hui au sein des Chantiers nomades. « Ce qui est agréable c’est le croisement entre des réseaux, des générations, des parcours. Cela empêche de se recroqueviller. » Centre de recherche et de formation continue, les Chantiers nomades, inhabituels par leur mobilité revendiquée, correspondent plutôt bien au metteur en scène. « Peut-être cela m’arriverat-il un jour, mais mon projet n’est pas d’avoir un lieu. Enfant, je voulais être chauffeur routier et ai conservé cette passion d’être sur les routes. Me retrouver dans une ville que je ne connais pas, m’y perdre, aller dans des cafés sont des choses qui me nourrissent. J’aime traverser des maisons, découvrir des équipes, cela apprend des choses sur ce microcosme et sur les rapports au pouvoir. Après, je ne pense pas être un mercenaire qui ne répondrait qu’à des commandes. Il me faut une intuition pour accepter un projet et je travaille avec un même noyau de personnes. » Entre calme et détermination, patience et fermeté, Jean-Yves Ruf serait, peut-être, un

artiste de l’entre-deux. Pour qui les allers et retours de l’opéra au théâtre, des projets de commandes aux créations de sa compagnie, des classiques aux collages de textes non dramatiques, des théâtres ponctuels aux structures plus régulières, irriguent en profondeur le travail. Parmi les structures régulières figure l’Opéra de Dijon, où après Agrippina d’Haendel en 2011, Jean-Yves Ruf prépare Don Giovanni. Un projet imposant, qui marque le retour en fosse du prestigieux Chamber Orchestra of Europe – associé à l’Opéra de Dijon –, et pour lequel le metteur en scène confie « ne pas avoir dit oui tout de suite. Ça fout la trouille... autant Agrippina il n’y a pas beaucoup de références de mises en scène antérieures, autant Don Giovanni... » Ayant approché Mozart avec les solistes de l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris pour un Così fan Tutte, et se souvenant de l’une « de [ses] premières grandes émotions adolescent à l’écoute des concertos de pianos », l’homme a finalement accepté. C’est la première partition créée à Prague en 1787 et non remaniée qu’il choisit. Une version « plus tendue, où la narration avance et où Giovanni accélère le mouvement, comme s’il voulait aller au bout de son geste plutôt que de prendre conscience de ses actes. » Comment JeanYves Ruf aborde-t-il ce travail ? Comme les autres : « Quand je me retrouve face à un texte, j’aime bien me dire que je ne suis pas plus fort que lui. J’essaie d’être à l’écoute de ce qu’il raconte. Plus jeune, j’arrivais en répétitions encombré de ce que je voulais voir. Maintenant, je prépare beaucoup, mais en amont, pour être disponible durant les répétitions. » Quant à la présence du Chamber Orchestra of Europe – leur retour en fosse constituant un événement –, là aussi Jean-Yves Ruf relativise : « Plutôt que de trouver cela angoissant, j’essaie de lire Marc Aurèle. C’est un grand orchestre, tant mieux, mais je ne travaillerai pas différemment avec un autre... » i

Quand je me retrouve face à un texte, j’aime bien me dire que je ne suis pas plus fort que lui. 51


L’IMPORTANCE D’ÊTRE CONSTANT, opéra comique en 3 actes d’après la pièce d’Oscar Wilde les 17, 19, 20, 21 et 22 mars à l’Opéra national de Lorraine www.opera-national-lorraine.fr

Wilde thing pAR Emmanuel AbelA

PHOTO Betty Freeman

Gerald Barry est un compositeur contemporain irlandais qui mériterait d’être mieux connu en France. L’opéra comique qu’il a composé à partir de la pièce éponyme d’Oscar Wilde nous donne l’occasion de nous familiariser avec son univers plein d’humour. Laurent Spielmann, directeur général de l’Opéra national de Lorraine, nous évoque ce choix de programmation. D’où est venue l’idée de programmer L’Importance d’être constant, l’opéra de Gerald Barry ? L’idée est venue du jeune metteur en scène anglais, Sam Brown. Nous avons écouté l’œuvre, ça nous a paru extrêmement intéressant, avec une écriture musicale qui loin d’être anecdotique était à la fois très accessible et en même temps très personnelle. On est très loin de l’imagerie qu’on pourrait se faire de la musique d’aujourd’hui ; il s’agit d’une œuvre amusante à entendre qui s’appuie sur des sources jazzistiques avec l’utilisation de cuivres, de vaisselle et de plein d’autres choses démonstratives. Gerald Barry est irlandais, Oscar Wilde aussi. Oui, c’est ce qui les lie à l’histoire de l’Irlande et de la Grande Bretagne. L’œuvre d’Oscar Wilde est mythique, elle est essentielle pour le monde britannique. L’humour est très présent dans l’œuvre de Barry. Oui, ça provient sans doute de l’intérêt qu’il portait à l’œuvre de Mauricio Kagel probablement ; on va trouver quelque chose de l’ordre de la filiation entre les deux approches, tout comme pour Stockhausen évidemment.

Gerald Barry

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Et pourtant, Gerald Barry reste méconnu en France… Oui c’est le cas, alors que c’est un compositeur qui est très apprécié dans le monde anglo-saxon. Il a aujourd’hui plus d’une soixante d’années, mais en France, grand pays de création musicale, nous avons un peu fait l’impasse sur ce compositeur ; nous n’avons pas porté beaucoup d’intérêt à son écriture par rapport à celle d’autres compositeurs britanniques qui sont soit à la mode ou qui l’ont été. À côté des grands compositeurs qui ont été reconnus à l’échelle internationale, Gerald Barry reste un peu à la marge. Il me semblait donc important de lui donner un peu plus de poids. De plus, c’était l’occasion de la découverte d’un talent émergent, Sam Brown qui, comme tout metteur en scène en provenance du théâtre, se montre intéressé par la musicalité d’Oscar Wilde, son humour et le contenu de sa littérature. Avec cet opéra, vous cherchez à ouvrir le public à d’autres formes d’opéra, et notamment l’opéra contemporain. Dans le domaine des musiques d’aujourd’hui, mais aussi des musiques du passé, avec la découverte d’un répertoire moins courant, il s’agit de proposer un programme qui aide les gens à être encore plus curieux qu’ils ne le sont déjà. Ils peuvent ainsi s’approprier des œuvres qu’on écoute peu et les comparer aux chefs d’œuvre du répertoire. i


La petite renarde rusée, un opéra en trois actes de Leoš Janáček, les 8, 10, 12, 14 et 16 février, à l’Opéra de Strasbourg ; les 1er et 3 mars, à la Filature à Mulhouse www.operanationaldurhin.eu

La nature en résonance pAR Emmanuel Abela

PHOTO Marc Domage

Quatrième volet du cycle Janáček à l’Opéra national du Rhin, La Petite Renarde rusée tient une place à part dans l’œuvre du compositeur tchèque. Cet opéra constitue l’aboutissement dans l’exploration d’une nature fragilisée. Entretien avec le metteur en scène Robert Carsen.

Qui aurait cru qu’une bande dessinée publiée sous la forme d’épisodes dans la presse, à Brno en Tchécoslovaquie, donnerait naissance à un opéra ? Marie Stejskalovà, femme de ménage chez les Janáček, attire l’attention du compositeur par ses éclats de rire. C’est ainsi que Leos Janáček découvre la figure de la petite renarde dans un univers qui loin de toute fable, confronte les animaux aux hommes sans volonté d’aucune morale. Il y lit un hymne à la nature, rebaptise la petite renarde Finoreille,

et se lance dans l’aventure d’un opéra qui constitue une sorte d’exception dans son œuvre. Justement, on se prend à constater l’étonnante diversité d’approche chez ce compositeur. De manière très ferme, Robert Carsen écarte l’idée de chercher la moindre cohérence : « Ce qui lie les opéras de Janáček, c’est Janáček lui-même ! » Il écarte également l’idée que l’univers graphique de la bande dessinée d’origine puisse lui inspirer quoi que ce soit. « La musique présente une dimension élégiaque ; elle constitue

un réel élan qui n’a strictement rien à voir avec l’univers bidimensionnel de la bande dessinée. Naturellement, Janáček a été très touché par la découverte de cette petite renarde ; il était fasciné par ses aventures, mais ça lui a surtout permis d’aller au bout de sa réflexion sur l’importance de la nature, avec une musique ancrée dans la tradition populaire tchèque et une orchestration qui sublime la beauté de cette nature. » La difficulté vient de la cohabitation de deux mondes séparés, celui des hommes et des animaux. Mais Robert Carsen n’aime pas dévoiler les solutions qu’il a trouvées. Nous réservant la surprise, il nous affirme : « Comme il n’y a pas de règles, j’ai cherché un style de production qui traite la nature en résonance. » Il insiste sur la dimension mélancolique de cet opéra. Janáček perçoit que la liberté retrouvée de son peuple est fragile – « tout comme la nature, complète Robert Carsen. Ce qu’il magnifie au final c’est l’aspiration universelle à cette liberté. « Oui, confirme le metteur en scène, c’est la transmission aux générations, mais ce qui est touchant chez Janáček, c’est qu’il n’y a pas de sentimentalisme. Il ne cultive aucune sentimentalité, ce qui n’est pas aisé en terme de mise en scène. Ce qui me bouleverse chez lui, et qui m’a bouleversé quand j’ai découvert son œuvre, c’est l’absence de glamour et d’artifice ; il ne s’intéresse qu’à la chose brute, essentielle. En cela, Janáček est l’anti-Richard Strauss. » i

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LOVE MAP 21, exposition de Matthieu Stahl avec performances de PJ@Mellor, du 2 février au 24 mars au musée des Beaux-Arts, à Mulhouse www.musees-mulhouse.fr + lovemaps21.tumblr.com

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Activiste de la scène mulhousienne, peintre, président de la fédération Hiéro Mulhouse, et bassiste du groupe PJ@Mellor, Matthieu Stahl se décrit lui-même avec humour, comme le « Rémy Bricka de la peinture et de la musique ». Témoin d’une époque révolue, il tente de ranimer le do it yourself.

LA CARTE ET LE TERRITOIRE pAR CÉCILE BECKER

PHOTO éRIC ANTOINE

Il fût un temps où l’on croisait des têtes crêtées à Mulhouse. Et elles étaient nombreuses. Si l’atmosphère punk a depuis quelque peu déserté les lieux, mais pas les esprits, se replonger dans les souvenirs de potes amoureux de musique réserve de belles surprises. Autour de Matthieu Stahl, aujourd’hui musicien au sein du groupe PJ@Mellor, peintre et président de la fédération Hiéro Mulhouse, gravitent de nombreuses personnalités locales qui n’ont rien perdu de leur hargne. Il y a plus de 20 ans le rock’n’roll et le punk se passaient encore de mains en mains, en cassette, sur vinyle, dans les caves le week-end, comme partout ailleurs. Mais à Mulhouse, deux gangs se partageaient le butin : les punks intellos (comprendre, bourgeois) et les punks prolos. Si aujourd’hui, les derniers survivants se serrent la pince, Denis Scheubel, deuxième bassiste de PJ@ Mellor et ami de Matthieu se souvient avec une certaine nostalgie : « On se lorgnait de loin, on s’insultait. » Ceux qui avaient le look le plus punk héritaient d’un respect indéfectible. Des dires de son entourage, Matthieu Stahl était de ceux-là. Un capital rock qu’il transmet aujourd’hui à son fils, ravi de profiter de la culture de son paternel : « C’est cool ouais, on en apprend tous les jours. » dit-il, béret vissé sur la tête et poings serrés bien au fond des poches. Au sein de la fédération Hiéro et du conseil d’administration du Noumatrouff, il se voit comme un passeur pour que « la nouvelle génération perpétue une certaine tradition ». Ce même rôle tenu par Jean-François «  Fanfan  » Bittighoffer, président de l’association Old School, lorsqu’il avait 15

ans : « C’est lui qui a fait une grande partie de ma culture musicale, autour de lui, beaucoup de gens m’ont fait découvrir des noms de la no wave new-yorkaise, de la musique underground anglaise. » De son premier choc musical Under My Thumb des Rolling Stones déniché dans la discothèque de ses parents, il passe aux Sgt Pepper’s et Abbey Road des Beatles puis à Joy Division  : «  Lorsque Ian Curtis est mort, on se demandait tous comment on allait faire. Et puis au gré d’un de mes voyages à Genève, j’ai acheté Movement de New Order qui m’a complètement ouvert aux musiques synthétiques alors même que je ne m’y intéressais pas.  » Un long périple musical qui l’amène à croiser les discographies de The Clash, Sonic Youth, PJ Harvey ou encore Peaches, des inspirations très familières au groupe qu’il forme avec sa femme, chanteuse et guitariste, et ses trois potes : PJ@Mellor. PJ pour Harvey, Mellor pour le vrai nom de famille de Joe Strummer. La boucle est bouclée. « On ne prône pas la copie, ce serait prétentieux. Nous ne sommes pas des virtuoses de la musique. On s’inspire des attitudes, de leur discours sur la musique, sur l’indépendance, d’un univers construit de tensions et de sensualité. Je crois que c’est difficile de nous mettre dans une case, on croise la cold wave française avec un rock festif et débridé, le français et l’anglais. Et on l’assume parfaitement », explique t-il. Pour leur premier album Qu’importe la route, ils croisent Samuel Colard, professeur de jazz et de musiques actuelles au Conservatoire de Mulhouse passé par les rangs du label Herzfeld, qui leur apprend à structurer leur discours. De cette rencontre naissent beaucoup d’idées et un deuxième opus,

baptisé Sonic Love en hommage à Sonic Youth : « Ils arrivent à créer des atmosphères hallucinantes : une violence apparente mais qui ne vient pas t’écraser. Si on arrive à rendre ça à notre manière, on sera content. » PJ@Mellor est un collage d’aspirations rock diverses mais aussi plastiques. Car Matthieu Stahl envisage son processus créatif musical comme celui lié à ses peintures : il découpe, peint, recommence, fait des erreurs, tant pis. Le doigt d’honneur toujours un peu pointé au vocabulaire plastique qu’il n’a pas, ce qui l’oblige à être « inventif, pour ne pas perdre la force du propos ». Ce qui compte, c’est le geste premier. Dans la musique de PJ@Mellor et dans ses peintures, les sentiments amoureux sont placés au centre : « Je me pose des questions : comment les êtres humains se rencontrent, s’aiment, se détestent, font l’amour. Dans mes peintures, j’envisage la ville comme un espace de rencontres. » Naît alors une exposition, Love Map 21, inspirée par la Carte de Tendre de Madeleine de Scudéry : plusieurs pièces, plusieurs séries développées autour de voyages européens. Une peinture abstraite où Basquiat est évoqué et à laquelle se mêlent l’humain, les formes et l’érotisme. Cette exposition rassemble de manière légitime et logique son groupe, sa peinture et ses idées : Petite Chapelle, une performance autour des textes de PJ Harvey scandés par la chanteuse et l'album Sonic Love, construit comme un duel entre matière sonore et plastique, guitares et peintures. Un duel, une dualité, qui se cherche et finit par se trouver dans l’univers de Matthieu Stahl. i

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PETITE NOIR, en concert le 17 février dans le cadre du festival Sabotage, à La Vapeur, à Dijon www.sabotage-dijon.com + www.lavapeur.com

Il a fallu peu de temps pour que les sons de Yannick Llunga, alias Petite Noir, ne parviennent à nos oreilles. Il faut dire que le songwriting de ce jeune artiste né à Bruxelles de parents congolais et angolais, qui mêle à la perfection inspirations post-punk et rythmes africains, suscite rapidement l’addiction.

Heart & Soul pAR emmanuel abela

PHOTO Travys Owens

L’histoire de la musique est pleine de ces instants hybrides qui se construisent sur la rencontre des belles expériences menées par des musiciens noirs sur le terrain des blancs. On se souvient naturellement de Jimi Hendrix qui avait franchi l’Atlantique pour peindre son blues aux couleurs psychédéliques aux côtés des meilleures formations britanniques, on se souvient d’Arthur Lee de Love, et de bien d’autres... Mais rarement musicien noir n’avait réussi à magnifier le groove en le confrontant à la froideur hivernale des groupes postpunk. Quand on l’interroge au téléphone là-bas, à Cape Town en Afrique du Sud où il habite depuis l’âge de 6 ans, Petite Noir se fend d’une réponse laconique : « Je pense que c’est ma façon de faire. » On cherche à comprendre dans son propre parcours ce qui le conduit ainsi à lorgner du côté de la new wave, au point de rivaliser de tension avec les groupes early 80’s comme A Certain Ratio ou Talking Heads, dans leur version la plus décharnée. « Je suis quelqu’un de plutôt discret, nous affirme-t-il avec l’aisance de celui qui, tout surpris qu’on s’intéresse à lui, livre sans doute là l’une de

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ses premières interviews, et j’utilise la musique pour me calmer. » Sa musique pourtant, ne calme personne. Il suffit de voir notre entourage se dandiner dans tous les sens pour comprendre l’effet qu’elle provoque aussi bien en France qu’outre-Manche. Un single, Disappear – dont l’extrait diffusé sur France Inter a su mettre en émoi bien des ménages hexagonaux –, une trop courte poignée de chansons, et le voilà propulsé sous le feu des projecteurs. Comment explique-t-il lui-même ce succès soudain ? Avec un ton placide, il nous répond « Je ne saurais l’expliquer », puis poursuit : « Les choses se précipitent, ça pourrait me faire peur, mais en l’occurrence je ne suis pas bien sûr de réaliser ce qui m’arrive. » La suite logique, c’est un nouveau single à paraître début avril – « Nous sommes en plein enregistrement. J’ai hâte d’écouter le résultat lundi [le 21 janvier, ndlr], mais ce que je peux dire c’est que tout se passe bien ! » –, une nouvelle tournée française qui passe par Dijon et les dix ans du festival Sabotage, puis l’écriture de son premier album. Avec un brin d’enthousiasme presque feint : « C’est vraiment bon et fun ! Je suis vraiment excité à l’idée de découvrir ce qu’il va se passer ensuite… » Et nous donc ! Même s’il n’est décidément pas très loquace, il n’en reste pas moins attachant comme tout môme de 22 ans qui se retrouve ainsi projeté très tôt sur le devant de la scène. Une scène justement qui révèle l’essence même de son être, bien plus déjanté semble-t-il qu’il n’y paraît. i


LESCOP, concert le 14 mars à La Vapeur, à Dijon ; le 1er février à La Rodia, à Besançon ; le 15 mars aux Trinitaires, à Metz ; le 28 avril au festival des Artefacts, à Strasbourg www.lavapeur.com + www.larodia.com + www.artefact.org + www.lestrinitaires.com

LE VOL DE L’ARCHANGE pAR Emmanuel Abela & Céline Loriotti

PHOTO Tony Trichanh

À l’automne, son disque a fait sensation. Lescop est sans doute le premier surpris de ce succès aussi soudain qu’inespéré qui lui sert de base à une nouvelle carrière, toute en liberté et une confiance renforcée. De prime abord, le garçon semble réservé. Évoluant dans l’espace comme un étrange animal aux aguets, Lescop se montre attentif à tout ce qui l’environne. Qu’on n’y voie nulle distance cependant, il se livre volontiers sur la réception quasi unanime de son premier album. « J’exagère volontairement, mais si on ne se dit pas qu’on va faire l’unanimité, ça ne sert à rien de

publier un disque. J’ai toujours eu la volonté de créer quelque chose qui se partage. ». D’où une approche esthétique qui tend à l’essentiel. Avec Johnny Hostile, la moitié du duo John & Jehn, ou le guitariste Gaël Etienne qui l’accompagne sur scène, il a exploré les conditions d’un enregistrement dans un studio de 10 m2 où nulle triche n’était possible. Il en résulte une poignée

de chansons incisives qui surprennent cependant par leur extrême chaleur. On fouille, on évacue les références trop évidentes, puis on l’interroge sur ces références dans le domaine de la chanson française : « J’aime Jacques Brel, Edith Piaf aussi, Gainsbourg forcément – ça ne sert à rien de faire de la musique sans aimer Gainsbourg – et Yves Simon, pour son écriture. » On se dit qu’on tient là un joli background et que l’allusion à Yves Simon nous éclaire. De manière générale, il affirme une affection pour des héros qui tentent le dépassement de soi, Bruce Lee par exemple. « Il avait le feu sacré ! Il cherchait sans cesse à se perfectionner même quand il était au top. » Il nous rappelle qu’il a lui-même dû travailler pour financer son album, homme de ménage sur les plateaux de téléfilm – « Plus c’était dégueulasse, plus c’est Mathieu qui y allait ! –, assistant en régie ou assistant déco. « Ce qui importe, c’est de rester sincère. Il faut aimer ce qu’on fait, et essayer d’aimer ce qu’on est. » Il rajoute avec un brin de gravité : « Quoi que tu vives, c’est ton chemin de croix. Dans la Bible, on te dit : “Large et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, étroite est la voie qui mène à la vie”. » À plusieurs reprises, on le surprend même à évoquer la notion de “transcendance”. Quand on lui pose la question de la foi, il sourit : « Je crois à la vie éternelle ! » i

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AU BONHEUR DES DAMES, ciné-concert de Theo Hakola (organisé par la Maison de l'Architecture) le 8 mars à la Rodia, à Besançon ; le 9 mars à la Maison du Peuple, à Saint-Claude ; le 5 avril au cinéma Le Majestic ; à Vesoul et le 6 avril au cinéma des Quai, à Belfort

Taillé au couteau pAR Emmanuel abela

PHOTO renaud monfourny

Theo Hakola s’attaque au chef d’œuvre de Julien Duvivier, Au Bonheur des dames, dans le cadre d’un ciné-concert qui fait le pont entre les préoccupations de la fin du XIXe, des années 30 et d’aujourd’hui, mais aussi entre Vieux et Nouveau Continent. Portrait de cette figure essentielle.

Il semble que les mythes les plus tenaces sont parfois construits sur des leurres. En ce qui concerne la première aventure de Theo Hakola avec Orchestre Rouge, on s’en réfère systématique au premier album du groupe, Yellow Laughter, et pourtant c’est bien avec More Passion Fodder que toute la maestria de cet artiste incomparable se révèle au grand jour. « Le premier album d’Orchestre Rouge est mon plus mauvais disque », formulait-il récemment dans les colonnes de Novo [Le rock comme un couteau dans : Novo 17, ndlr], rajoutant : « Si on aime encore

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ce disque-là, on ne partage pas mes goûts ». Il n’est pas beaucoup plus tendre pour autant avec le second opus du groupe, pour lequel il consent « un vrai pas en avant », même s’il lui semble rétrospectivement « à peine audible ». Comme beaucoup, nous ne pouvons nous empêcher de trouver qu’il exagère un peu ; sa volonté d’empêcher toute réédition pendant très longtemps nous a même sérieusement frustrés. More Passion Fodder sonne aujourd’hui comme quelque chose de tout à fait sans équivalent en France, en parfaite connexion avec l’expérience menée

par le Gun Club outre-Atlantique dans cette tentative d’un rock qui dépasse le modèle garage pour explorer de nouvelles formes blues psychédéliques. Ces formes ont eu leur descendance aussi bien avec Noir Désir en France – dont Hakola a produit le premier album – ou les 16 Horsepower de David Eugene Edwards – avec deux exOrchestre Rouge à ses côtés –, et bien sûr les Pixies. On a beaucoup comparé l’œuvre postérieure de Theo Hakola à celle de Nick Cave, elle n’est en rien inférieure, peut-être se manifeste-elle même avec une intégrité plus assumée, dans une parfaite fusion entre les sources folk et punk. Cet infatigable globe-trotter, parti des Etats-Unis pour faire ses études à Londres, avec de brefs passages en Espagne dans les années 70 pour donner « un coup de main » à l’opposition contre les tenants de l’Espagne franquiste, a apporté dans ses bagages une culture de résistance héritée d’une tradition très européenne. Comme un retour à l’envoyeur. Depuis, ses romans mais aussi ses derniers enregistrements – le très beau This Land Is Not Your Land publié au printemps 2012 – situent ce musicien, chanteur et homme de théâtre dans une posture intacte : en lutte contre la décrépitude d’un monde, le sien, le notre. Lui qui aime le rock comme un « couteau aiguisé pour rentrer dans [son] ventre, dans [sa] tête et dans [son] cœur », et qui en attend autant de la « bonne littérature », n’a jamais cessé de retourner nos entrailles, piquant, éviscérant, pour mieux en retirer le gras. i


RODOLPHE BURGER, Le Cantique des Cantiques & Hommage à Mahmoud Darwich, le 13 mars à la salle Poirel, à Nancy www.poirel.nancy.fr

N’éteindra pas l’amour pAR emmanuel abela

PHOTO Christophe urbain

Les deux poèmes Le Cantique des Cantiques et S’envolent les colombes se répondent dans le cadre d’un spectacle à deux voix que Rodolphe Burger a pensé comme un instant d’union des peuples. L’occasion d’un double hommage à Alain Bashung et à Mahmoud Darwich. On le sait, les interprétations du Cantique des Cantiques, donc le Cantique par excellence, sont nombreuses : chant d’amour ultime, il célèbre l’union de deux bien-aimés qui se trouvent, se perdent et se retrouvent. Amour de Dieu pour son peuple, amour du Christ pour son Église, les différentes lectures, juive et chrétienne s’inscrivent dans une tradition commune qui trouve ses sources dans la poésie érotique du Proche-Orient ancien. La traduction qu’en a proposée Olivier Cadiot dans La nouvelle traduction de la Bible chez Bayard avec l’exégète Michel Berder rajoutait une force de sécheresse poétique là où les autres versions tentaient de combler les creux, parfois de manière hasardeuse. Le Poème, donc le poème par excellence, livrait sa nouvelle part d’émotion : Tes amours de toi C’est très bon Mieux que le vin Comme odeur tes parfums que tout baume Du miel coule de tes lèvres ma fiancée Du miel et du lait sous ta langue On se souvient d’avoir échangé avec l’écrivain, qui nous retranscrivait sur une feuille de papier la structure de ce poème en tirets longs, puis en tirets courts, qui contenait en elle-même sa part de mystique. Rien d’étonnant au fait que Alain Bashung ait souhaité effectuer lui-même la lecture de ce texte avec sa compagne

Chloé Mons, sur une musique de Rodolphe Burger. « Le mieux est peut-être que je raconte ce qui ressemble bien à une histoire, nous relate Rodolphe. Il y a d’abord cet appel téléphonique, un jour en 2001, d’Alain, qui me propose de l’aider à concevoir sa cérémonie de mariage avec Chloé Mons.  » L a suite est connue, Rodolphe lui propose la traduction d ’O l i v i e r C a d i o t e t enregistre une première maquette d’une lecture mise en musique avant de l’interpréter à leur mariage dans une version de plus de vingt minutes devant une centaine de personnes. Aujourd’hui, l’ex-Kat Onoma réinterprète sur scène Le Cantique des Cantiques, en compagnie de Ruth Rosenthal, la chanteuse de Winter Family, de Rayess Beck également au chant, de Mehdi Haddab à l’oud et Yves Dormoy aux claviers et à la clarinette et de Julien Perraudeau, son bassiste et claviériste régulier. Il en profite pour rendre hommage à Alain Bashung, mais aussi au poète israélien Mahmoud Darwich, dont le poème S’envolent les colombes lui est suggéré par Elias Sanbar comme une “réponse” arabe au Cantique. « C’est d’abord par ses entretiens,

plus que par sa poésie, que j’ai découvert l’immense Mahmoud Darwich », poursuit Rodolphe. « Hanté par le projet », il reprend en mars 2010 Le Cantique dans le cadre d’une résidence à Sète, dans une version réorchestrée à deux voix, avec un texte hébreu et un texte arabe qui s’interprète aujourd’hui comme un message destiné à l’humanité tout entière : « L’amour est fort comme la mort / Passion dure / Comme l’enfer / […] Beaucoup d’eau n’éteindra pas l’amour. » i

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Comme on part, comme on reste, La Dernière Goutte, 2012

Ici et là-bas pAR Maurin Picard

La maison d’édition strasbourgeoise La Dernière Goutte a publié l’ouvrage de Mariano Siskind Historia del Abasto sous le titre Comme on part, comme on reste. Rencontre avec l’auteur à Cambridge chez Zoé, un petit café tranquille sur Massachusetts Avenue, dont les frondaisons rouge et or bordent le campus de la prestigieuse université de Harvard. Il est arrivé au rendez-vous pile à l’heure. Dans l’été indien finissant de NouvelleAngleterre, nous nous rencontrons dans un parfait mouvement d’horlogerie au pied des marches menant chez Zoé. C’est ici que Mariano Siskind, le gamin de l’Abasto, à Buenos Aires, enseigne depuis huit ans la littérature hispanique contemporaine, si loin de ses terres d’origine. À la souriante serveuse eurasienne, il commande une salade de fruits et du müesli puis, d’une moue indéfinissable, contemple l’édition française de son roman jusqu’à ce que le courant saute soudainement dans le café. Nous nous retrouvons sans la musique pop ni le brouhaha ambiant pour couvrir la conversation. Qu’à cela ne tienne, Mariano Siskind aime l’imprévu, ce qui change. L’« impromptu » comme le disent les Américains, les situations gênantes et les silences, « ce qui claque, ce qui fuse, ce qui gifle et qui griffe et qui mord » comme le revendique la Dernière Goutte, avec cette irrépressible envie de casser le moule. Parfait. C’est justement ce dont on voulait lui parler.

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Vous avez écrit ce livre en espagnol, le voici dans sa version française, et nous voilà à en parler tous les deux en anglais. Vous ne redoutez pas ce grand écart linguistique et les distorsions possibles ? Au contraire ! Il y a deux façons d’aborder le travail de traduction  : soit que l’on considère qu’il entraîne une déperdition, soit que c’est un enrichissement du manuscrit. Personnellement, j’incline pour cette seconde interprétation.


Que pensez-vous du titre choisi pour la traduction française de votre ouvrage ? J’en suis vraiment très heureux. Le titre d’origine, Historia del Abasto, me plaisait pour son côté volontairement neutre et non attrayant. Il correspondait aussi à l’esprit de Beatriz Viterbo Editora, la petite mais prestigieuse maison d’édition argentine où il a été publié en 2007. Le titre français me plaît beaucoup car il exprime cette dimension poétique, tout en illustrant

la structure duale du récit, cette ambiguïté fondamentale entre deux endroits : le fait d’être et ne pas être quelque part –  cet « ici et là-bas, là-bas et ici » (en français dans le texte) qui est au cœur de mon propos. Cela restitue bien l’étrangeté de mon livre. D’une manière générale, je n’aime pas rendre les choses aisées au lecteur. J’aime penser qu’il se

Personnellement, je préfère quand rien n’est clair sente perdu. À contre-courant de toute cette littérature aujourd’hui, où l’on nous prémâche toutes les structures narratives au nom de la sacrosainte communication et de la nécessaire transparence. Personnellement, je préfère quand rien n’est clair et que la langue conserve

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Le thème de l'impossibilité m'intéresse beaucoup, depuis longtemps. son opacité. Quand une œuvre littéraire nous rappelle l’impossibilité de parvenir à une compréhension totale de ce qui nous entoure. A fortiori lorsque cela est fait avec humour, comme avec les Marx Brothers ! Le récit est ancré dans un quartier populaire, industrieux, de Buenos Aires, El Abasto, qui est en fait le personnage principal du livre. Quels liens vous unissent-ils à lui ? El Abasto abrita les grandes halles de Buenos Aires de la fin du XIXe siècle aux années soixante-dix. C’est là, dans ce temple des grossistes, que les commerçants venaient s’achalander en produits frais. Je vais inventer un mot en français pour vous restituer le sens réel d’« abasto » en espagnol : la « provisionnerie ». On l’appela d’abord « mercado del abasto », et puis cette contraction a fini par s’imposer. El Abasto est important culturellement pour Buenos Aires, car c’est là que le tango a pris son essor. Carlos Gardel et Aníbal Troilo, deux artistes majeurs et si importants dans l’histoire du tango, y ont vécu. J’ai essayé de raconter ce quartier à la manière de Philip Roth pour Newark ou de Jorge Luis Borges pour Palerme : avec l’idée que vous pouvez insérer une fiction dans un endroit tout ce qu’il y a de plus concret, en instillant et manipulant toutes sortes de références qui vont créer une sorte de « référencialité », le transformant au point de le rendre étranger à lui-même. Comme Brooklyn, par exemple, que je décris sans jamais évoquer New York, comme si le reste de la ville n’existait pas. Ce faisant, vous créez un ensemble narratif inédit et des mythes altérant l’histoire de ces lieux, qui se muent en quelque chose de nouveau et plus poétique. Cela rejoint un peu ce que disait Tom Wolfe sur la fiction et la réalité*, lui qui ne se gênait pas pour user d’artifices littéraires dans son métier de journaliste. Pouvez-nous dire comment est né ce livre ? Il a connu différentes formes, depuis sa genèse en 1999. J’ai d’abord écrit une histoire courte, qui s’appelait El inadaptado. Elle relatait l’échange entre le juge et le postier, qui avoue avoir dérobé les lettres que Marilyn écrit à Meyer. J’ai remporté un prix de la ville de Buenos Aires pour les jeunes écrivains en herbe. J’avais 26 ans. L’idée m’est venue d’en faire un vrai roman. Je sentais que l’histoire de Meyer et de Marilyn, qui ouvre le récit, avait du potentiel. À partir de là, une fois que je me suis attelé à la tâche, le rendu était si étrange au début qu’il était vraiment illisible. D’une manière générale, il avait bien plus d’allure dans ma tête que sur le papier. C’était si brillant dans mes pensées, et beaucoup moins lorsque je couchais mes idées noir sur blanc !

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Comment y êtes-vous parvenu ? J’ai attaqué par ce qui est devenu le premier chapitre, My Heart belongs to daddy. Je voulais creuser ces personnages de Meyer et de Marilyn. S’ils vous paraissent ambigus, ils le sont à moi aussi. Marilyn est juste le «  signifiant  », le révélateur d’impossibilité. De celle de Meyer, bien sûr, qui est défini par ses propres impossibilités, celles qui le paralysent psychologiquement et physiquement. Cette paralysie revient en boucle dans le roman, où les personnages semblent tous frappés d’une manière ou d’une autre, entravés par ces impossibilités. L a thématique de l’impossibilité m’intéresse beaucoup, depuis longtemps. Chaque personnage a conscience de ses propres limitations. La littérature sert justement à ça : explorer le monde, et donc faire l’expérience de l’impossibilité, celle qui nous rend incapable d’accomplir nos ambitions, et aussi celle d’être « out of place ». Il y a une certaine part d’autobiographie dans le récit. Meyer et vous avez vécu à Buenos Aires puis émigré à Brooklyn, et travaillé comme correspondant à New York pour le quotidien argentin La Nación. Jusqu’où va la ressemblance avec ce personnage étouffé par « une marginalité sociale et émotionnelle » ? J’ai décroché une bourse en 2000 pour le département de littérature comparée de la New York University, et me suis installé là-bas en septembre 2001. Au bon moment, n’est-ce pas ? Toujours est-il que beaucoup d’amis ont cru que ma femme et moi quittions l’Argentine en pleine crise économique, comme des rats quittent le navire – ce que firent tant de jeunes Argentins à cette époque, alors que ce n’était pas le cas en ce qui nous concerne. Mais comme tant d’autres, cette expérience conjuguée de crise et de sentiment d’urgence sont des rouages essentiels de mon vécu, et ont largement contribué à façonner ce que l’on pourrait appeler mon « argentinité ». Je suis parti de chez

moi à 29 ans, emportant comme bagage cette sensation d’instabilité chronique économique et personnelle. En ce sens, je me sens très argentin et très juif : ce sont là deux héritages conjugués qui vous font vivre dans l’anticipation permanente que quelque chose de terrible va finir par arriver, tôt ou tard. Et pourtant, vous voici à enseigner la littérature depuis huit ans dans une des plus prestigieuses universités au monde ... Oui, et pourtant, vous comprenez désormais aussi pourquoi, comme Meyer, je peux me sentir « out of place », surtout ici, à Harvard, où la pierre, les arbres et les jardins vous donnent un sentiment de permanence temporelle, comme si rien ne pouvait jamais arriver à ce campus et ses bâtiments imposants. C’est bien ce qui caractérise les êtres humains névrotiques dont je fais partie : vous avez une conscience absolue de ce que vous possédez mais ça ne vous apporte aucune sécurité. Donnez-nous des nouvelles, si vous en avez, de Meyer, que nous avons laissé en mauvaise posture dans le récit. Les choses s’arrangent-elles pour lui ? Il ne va pas trop mal, merci. Figurez-vous qu’il va revenir. Je suis en train d’écrire mon prochain roman. Il s’appellera Wong Kar-wai. C’est l’histoire d’une Uruguayenne immigrée dans le Londres des années 1974 à 1976 et qui tombe amoureuse d’un exilé chinois, et de leur histoire d’amour impossible par incompréhension réciproque. Cet homme s’appelle Wong Kar-wai. Pas le Wong Kar-wai que vous connaissez, mais un homonyme. Elle le suit à East London, tandis que lui intrigue activement avec d’autres exilés pour préparer son retour en Chine, anticipant la mort prochaine de Mao. Meyer fera office de narrateur. Il apparaît d’ailleurs dans un autre livre que je suis en train d’écrire, Atlas de mi geografía sentimental [Atlas de ma géographie sentimentale, ndlr]. Mais nous n’y sommes pas encore : je n’avance pas aussi vite que je le voudrais. Et je ne sais absolument pas lequel des deux manuscrits sera bouclé le premier. Tout est affaire d’inspiration, j’imagine ! i *Le problème avec la fiction, c’est qu’elle doit être plausible. Ce qui n’est pas le cas de la réalité. Tom Wolfe


L’EMBARRAS DU CHOIX, exposition du 8 mars au 27 mai à la Tour 46 à Belfort ; à la galerie du Granit, du 8 mars au 13 avril www.legranit.org + www.musees-franchecomte.com

La Malaisie en Franche-Comté ! pAR claire kueny

À l’occasion de l’inauguration du nouveau bâtiment du Frac Franche-Comté, Nicolas Surlapierre, directeur des musées de Belfort et Monique Chiron, directrice des arts plastiques au Granit, scène nationale de Belfort, s’emparent de la collection et puisentdans ses réserves. Cette année, à l’arrivée du printemps, direction Franche-Comté ! À Besançon, comme à Belfort, on plonge dans les eaux profondes du Frac : dans ses collections. Certes, le Frac fête son trentième anniversaire cette année, mais avant tout, il inaugure un nouveau bâtiment. À cette occasion, nous aurons L’Embarras du choix ! Alors que le Frac Franche-Comté présentera une œuvre de Ryoji Ikeda, reflet de la collection dans ce qu’elle a de plus actuel – elle axe ses dernières acquisitions sur des œuvres qui interrogent la durée, le temps, le son et autres immatériaux –, Nicolas Surlapierre et Monique Chiron replongent dans l’histoire ancienne de la collection et ressortent ses premiers trésors : des peintures figuratives. « Pas du choix, [que de] l’embarras ! » dirait Coluche. Il est vrai que la peinture figurative n’a pas toujours eu ses lettres de noblesse. Pourtant, ici, il y a du choix, du rire et du plaisir à travers ce panorama de la peinture des années 1980 à 2000. Un peu de sérieux aussi puisqu’est retranscrite une partie de l’histoire de l’histoire d’un lieu. Une histoire qui permet d’appréhender des choix qui sont le reflet d’une époque, de pratiques intellectuelles, de goûts, mais aussi d’affinités et de personnalités : la mémoire est exposée, une histoire de l’art est proposée.

Parmi la soixantaine de peintures de la collection, les commissaires ont privilégié celles qui interrogeaient le corps, les portraits ou les postures. Ils ont également invité chacun des artistes – encore vivants – à confronter leur œuvre acquise par le Frac à une œuvre plus actuelle. Chacun part alors à une redécouverte de son propre travail et propose une nouvelle lecture de sa peinture. Certains ont fait le choix de la faire dialoguer avec une de leurs œuvres plus contemporaine, d’autres ont préféré la rapprocher d’œuvres d’autres artistes ou puiser dans la collection des Musées de Belfort par exemple. Ainsi, photographies ou objets s’immisceront aux côtés des peintures figuratives. De belles surprises, des choix originaux, un concept excitant. Entre rébus et chasse au trésor, c’est à la découverte de démarches artistiques, d’un médium immuable – qui donne à voir une profusion de couleurs, de matières, de visages familiers ou non – que l’on est convié. Enfin, il s’agit d’une invitation au voyage, dans le temps, dans l’espace et dans la matière. Avezvous déjà vu un paysage de Malaisie accroché à la Franche-Comté ?, demande Jean Messagier dans son tableau éponyme. C’est le moment de prendre le large. i

Stéphane Donatien, Boîte de Peintre, 2006, bois photographie 21 x 16 x 10 cm

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UNE BRÈVE HISTOIRE DES LIGNES, exposition jusqu’au 1er avril au Centre Pompidou-Metz www.centrepompidou-metz.fr

Le silence de la ligne pAR Vanessa Schmitz-Grucker & Emmanuel Abela

La ligne s’émancipe, elle quitte le cadre strict du dessin pour épouser des formes nouvelles. S’appuyant sur un ouvrage de Tim Ingold, à laquelle elle emprunte son titre, Une brève histoire des lignes, cette exposition explore la manière dont la ligne s’inscrit dans notre quotidien.

Dans son ouvrage essentiel Histoire matérielle et immatérielle de l’art moderne, Florence de Mèredieu se pose d’emblée la question : « Que dire maintenant de ce matériau étrange que constitue la ligne ? » Nulle fatalité cependant, une fois admise qu’elle est constituée d’un « soupçon de matière », encre, pigment, fusain, et qu’elle « enserre et enferme », la philosophe admet volontiers que la ligne peut s’épaissir, et surtout « proliférer en tous sens ». C’est sur la base de ce constat qu’Hélène Guenin, responsable du pôle Programmation du Centre Pompidou-Metz et Christian Briend, Conservateur du Cabinet d’art graphique du Centre Pompidou, Musée national d’art moderne ont construit un parcours typologique en 7 étapes dans le cadre d’un partenariat privilégié entre les deux musées. L’exposition emprunte son titre à l’ouvrage du sociologue Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, essentiellement consacré à la dimension anthropologique de la ligne. La parole, la pensée, le geste, l’écriture, chaque mouvement que nous effectuons

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sans même y réfléchir quotidiennement relève d’elle. Dans sa première définition, le dessin contemporain, c’est la ligne, le tracé. Elle est la touche, la marque singulière d’un artiste. L’exposition s’ouvre sur un réseau de lignes enchevêtrées. Dans cette œuvre de Pierre Bismuth, En suivant la main droite de... (Marylin Monroe dans Some Like it Hot), les mouvements du corps s’effacent derrière des lignes jusqu’à former un jeu de superposition abstrait. Ce qui parle toujours en silence, c’est le corps, pour reprendre le titre de l’œuvre de Boetti. Ces lignes insaisissables, l’Occident les a pourtant catégorisées, à commencer par le Bauhaus qui distinguait lignes géométriques et lignes libres issues des caprices de la main. Kandinsky propose

tout un répertoire de lignes, publié dans la collection des Bauhaus Bücher, mis en relation le temps de l’exposition avec les dessins exécutés par l’artiste. Ce geste dessiné s’est emparé de territoires inattendus tels que la photographie ou la vidéo. Des films expérimentaux, parfois ancrés dans la tradition du cartoon, jouent l’adéquation entre la ligne et son mouvement. Cette adéquation est le point de départ d’une transversalité qui semble n’avoir pas de limites. À l’opposé de la notion académique de la ligne, elle se roule et se déroule, elle s’émancipe de la

Elle est la touche, la marque singulière d’un artiste


Vera Molnár, OTTWW, 1981-2010 Fil noir, clous peints en noir Centre Pompidou, Musée national d'art moderne © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN - © Philippe Migeat © ADAGP, Paris 2012

Benoit Billotte, Wind Drift Diplômé de l’Ecole Supérieure d’Art de Metz, Benoit Billotte est un jeune artiste qui vit et travaille à Genève. Pour le Centre Pompidou-Metz, il réalise, dans le cadre de l’exposition, Wind Drift, un dessin au sable éphémère visible depuis le parvis. Comment vivez-vous votre présence dans cette grande exposition à Metz, votre ville d’origine ? Il est évident que je ressens une émotion particulière d’être ici chez moi. De plus, sans pour autant que j’en fasse un leitmotiv, la ligne m’intéresse beaucoup. On m’a offert un espace relativement grand pour un premier dessin mural aussi important qui m’a permis de développer une nouvelle technique de dessin qui est un dessin au sable à même le mur et qui disparaîtra à la fin de l’exposition. Visible depuis le parvis des Droits de L’Homme, c’est une œuvre ouverte sur la ville.... Oui, c’est un dessin qui se donne à voir de l’extérieur mais qui, pourtant, est mise sous verre. Les lignes reprennent le mouvement des vents. C’est comme si le monde était inversé et que les vents étaient prisonniers. feuille et s’empare de l’espace. Elle ne sert plus seulement à cartographier, à se repérer, à mesurer, à segmenter, à situer le corps dans l’espace, elle indique des parcours, des directions, des environnements et surtout, elle permet de les penser. Car la ligne sortie de la feuille, et même du dessin, c’est aussi l’écriture et la typographie ce dont témoignent la présence du poète Henri Michaux et la création par Jérôme Knebusch, d’une typographie nommée Instant créée pour l’exposition même. Nos modes de pensées sont linéaires. Nos notations graphiques, musicales, plastiques sont linéaires. Rien n’échappe à la ligne.

La ligne, dans sa dimension poétique et métaphorique, se manifeste dans deux dessins, issus d’une série plus large, du compositeur américain John Cage, adepte du silence et qui schématise sous la forme de cercles ténus les rochers hasardeux des jardins secs japonais qui l’ont toujours fasciné. C’est le silence de la ligne qui est à l’œuvre de même lorsqu’elle sert à retranscrire les bruits du métro new-yorkais. Gestuels ou géométriques, les jeux de la ligne sont toujours empiriques et subjectifs. Ils sont nos itinéraires. i

On retrouve des grandes figures dans cette exposition. L’une d’entre elles vous inspire-t-elle particulièrement ? Le travail de Vera Molnár sur l’action de la ligne me tient à cœur mais ce qui est intéressant c’est de voir comment des artistes continuent à dessiner en sortant du support papier notamment dans le Land Art avec Hamish Fulton ou la question de la déambulation chez Denis Oppenheim. À l’heure actuelle, le dessin trouve tout son intérêt dès qu’il sort du papier.

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OBJECT/ION, exposition jusqu’au 22 février, Galerie Gilles Perrin, Montbéliard www.ascap25.com/culture AU PIED DU MUR, exposition jusqu’au 2 mars, Schaufenster, Sélestat www.schaufenster.fr

COMBATTANTE DE LA MATIÈRE pAR Mickaël Roy

Il y a deux ans déjà, les sculptures de Capucine Vandebrouck attiraient notre attention en ce qu’elles jouaient d’une savoureuse articulation d’oxymores. Fragiles et viriles, tendues et lâches, momentanées et durables, elles nous invitent avec force à retenir notre souffle. Face à l’événement de la sculpture.

« Je sais que je travaille sur un terrain déjà balisé » prévient Capucine Vandebrouck. En cela, sa posture n’a pas varié depuis que nous l’avions rencontrée en 2011 à la faveur d’Une exposition en quatre actes à Strasbourg. Dans cette optique, comment envisager alors de faire sculpture ? Pour l’artiste, la réponse ne semble ni avoir été trouvée dans l’intégration ni dans la mise à l’écart totale d’un héritage de gestes sculpturaux. Mais bien d’avantage dans un entre-deux du basculement où la matière devient une forme vive, immédiate. Quitte à pousser la sculpture dans son champ élargi et à l’amener dans ses retranchements. Ceux

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d’un état limite, d’un « moment donné, d’une prise de décision où tout se joue  ». Celle qui dit se situer d’avantage dans des questions d’espace que d’architecture, fait précisément de la sculpture une affaire d’(in)stabilité, où le processus, le devenir de l’œuvre, l’envers de son décor, ses péripéties, accidentelles ou heureuses, participent de l’aventure de la sculpture. En ce sens, Capucine Vandebrouck envisage chacun de ses nouveaux projets comme un challenge. À l’image de cette nouvelle pièce qui nous accueille actuellement dans son atelier du Bastion 14 à Strasbourg où, à côté d’une plus petite sculpture intitulée

Les Mouchoirs posée sur son établi, trône, toute puissante, monumentale et frêle cependant, Open space, sculpture d’angle en résine translucide qui ouvre l’espace, réalisée en 2012 et exposée récemment à la Kunsthalle de Bâle à l’occasion de Regionale 13. Après avoir présenté des œuvres où les caractéristiques entropiques de la matière se faisaient représentation, notamment à travers des sculptures composées de pierres d’amiante inactive, lors de sa première exposition dans un centre d’art au CRAC Alsace d’Altkirch à l’été 2012, parallèlement à une exposition personnelle au Musée Théodore Deck de Guebwiller et actuellement à l’Artothèque de Montbéliard, Capucine Vandebrouck n’envisage pas d’abandonner pour autant l’ambition de la forme déconstruite et par là même d’une esthétique de la confrontation. À contrecourant d’une vision de la sculpture érigée et contemplative, donc. Voilà sa position. Quand on l’interroge sur l’avenir, la jeune artiste annonce avec enthousiasme qu’elle partira en résidence à Liège à l’été 2013, et à Stuttgart en 2014 par l’intermédiaire du CEAAC. Mais en attendant, Capucine Vandebrouck, qui entrevoit au quotidien sa pratique de sculptrice comme le métier d’une vie, se répète chaque matin les trois leitmotiv d’une formule presque magique : « Avoir le goût de l’obstination, le désir de l’étonnement et la force d’accepter l’échec. » Pour réussir. Timidement, mais assurément. De la sculpture comme risque d’existence ? i


SOUS NOS YEUX (PARTIE 1), exposition du 14 février au 21 avril à la Kunsthalle de Mulhouse www.kunsthallemulhouse.com

L’art pour action pAR Vanessa Schmitz-Grucker

PHOTO Lola Reboud

Cette année, la Kunsthalle a donné carte blanche à son nouveau commissaire invité, Abdellah Karroum, curateur à l’origine de l’espace expérimental, L’appartement 22. Il propose un projet en plusieurs volets, Sous nos yeux, pour lequel il a invité Adel Abdessemed, Gabriella Ciancimino, Badr El Hammami, Younès Rahmoun, le groupe LMDP et Pedro Gomez-Egaña. Comment s’articulent les projets que vous proposez à la Kunsthalle en 2013 ? J’avais la liberté de proposer un programme d’expositions, de rencontres et de publications. C’est un programme que j’ai envisagé comme une continuité, avec des correspondances plutôt que comme des temps séparés. J’ai préféré un seul projet en plusieurs parties et en l’occurrence, à la Kunsthalle, en deux parties. Dans un premier temps, le projet consiste à produire une exposition d’œuvres en cours, pas forcément abouties qui seront finalisées, peut-être, pour la deuxième partie. Quel est le propos des artistes invités ? Ce sont des artistes principalement activistes, voire anarchistes, qui travaillent à partir de textes littéraires mais aussi de manifestes et notamment d’un magazine catalan des années 30, très engagé politiquement, qui interrogeait la place de la femme dans la résistance à cette époque. Mais la réflexion porte aussi sur l’actualité. Sous nos yeux montre comment les artistes construisent un propos autour de l’actualité qui voit des modèles s’effondrer, qu’on s’approprie et qu’on transfère dans le langage et le vocabulaire plastique. Ce sont des artistes citoyens qui sont complètement engagés.

C’est un programme transversal qui aborde des enjeux actuels très forts. Oui, nous travaillons avec le département de l’économie solidaire de l’Université de Mulhouse et des chercheurs sur les questions de l’écologie sociale et de l’économie créative solidaire parce que ça se passe maintenant et parce que l’artiste se sent concerné par ces questions. À Athènes par exemple, l’art

est un des domaines les plus touchés par la crise alors qu’a priori les acteurs culturels n’ont pas à souffrir d’une crise qui est le résultat d’acteurs de la finance. L’art s’y est littéralement essoufflé. Notre propos n’y est pas directement relié mais l’espace de recherche nous invite à la réflexion sur l’économie solidaire et à poser un regard sur le passé, le présent, l’ici et l’ailleurs. i

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ANDREA VAN DER STRATEN, AS IF, exposition du 19 janvier au 28 avril au Casino Luxembourg - Forum d’art contemporain. www.casino-luxembourg.lu

Ce qu’on sait, ce qu’on voit pAR Vanessa Schmitz-Grucker

As if s’installe au Luxembourg. Andrea Van Der Straeten y a rassemblé des productions anciennes et des productions récentes qui interrogent toutes le langage, le sens, le contenu, le contexte, nos modes de communication et la façon dont nous appréhendons notre monde. Abend Land Morgen Rot, 2012-2013 In situ installation © Jessica Theis - Blue Box design

de 6 photographies d’un pique-nique de ma mère, âgée de 2 ans, et de son père en 1933. En apparence, c’est un pique-nique familial innocent mais sur l’une des photos, elles font le salut hitlérien sur un mode ludique davantage que pour des convictions politiques. L’idée est qu’on ne sait jamais ce qu’on croit savoir, on ne sait jamais la portée d’un geste au moment où on le fait, on ne mesure jamais les conséquences d’un geste, même individuel, sur le monde. Quel est le fil conducteur de cette exposition ? C’est une exposition monographique mais ce n’est pas une rétrospective. Les œuvres rassemblées interrogent notre perception du monde et la façon très statique dont nous le formulons. Il y a des questions récurrentes telles que celles de la mémoire, de l’identité et la certitude qu’on a de connaître les choses qu’on voit alors qu’en réalité il en va autrement.

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Votre travail s’attache à rendre compte de la construction de notre identité et de notre mémoire. C’est une approche interdisciplinaire qui fait une place large à la photographie et à la vidéo. Le facteur temps y est-il pour quelque chose ? Oui, le rapport au temps est omniprésent via l’Histoire, et la photographie ainsi que la vidéo sont les médiums qui permettent la meilleure approche du temps. Familienausflug est une vidéo de 3 minutes construite à partir d’une série

Le titre de l’exposition As if fait référence à toutes ces possibilités ... Les gens peuvent compléter ce titre à leur convenance mais le titre exprime surtout nos multiples possibilités : comme si j’étais écrivain, comme si j’étais vidéaste, comme si j’étais photographe, comme si j’étais déjà morte… C’est une façon de jouer avec toutes nos identités, avec les multiples facettes que nous portons en nous. Je le voulais en anglais parce qu’en anglais, c’est la version la plus courte possible. Tout se résume à deux mots en deux lettres. i


ART AND PRESS. ART. TRUTH. REALITY, exposition jusqu’au 10 mars au ZKM, à Karlsruhe www.zkm.de

Les vérités de la presse pAR Vanessa Schmitz-Grucker

À l’heure ou l’on zappe les grands titres sur Smartphone, jamais on n’aura tant crié à la mort de l’imprimé. Pourtant, la fascination du papier demeure et les artistes sont restés fidèles au journal papier. Après avoir été présentée à Berlin, l’exposition Art and Press pose un regard sur le rapport qu’entretrenaient les artistes avec la presse au XXe siècle. Ce n’est pas un hasard si cette exposition est présentée en Allemagne : plus de 70% de la population lit les journaux papiers contre 40% aux Etats-Unis. Les artistes, eux, manifestent tous un intérêt pour le journal comme matériau ou support de réflexion au point d’étonner jusqu’aux commissaires Walter Smerling et Peter Weibel. Lorsqu’ils contactent les artistes pour ce projet, la quasi-totalité d’entre eux ont déjà des pièces qui interrogent notre rapport à la presse, ainsi que le leur. Peu de pièces ont été créées spécifiquement pour l’exposition. Annette Messager confie volontiers qu’elle découpe, conserve certains extraits de journaux et qu’ils sont souvent des points de départ à des questionnements qui aboutissent aux installations qu’on lui connaît. Ce rapport à la presse est au moins double. Au début du siècle, des artistes comme Cézanne représentaient les journaux dans leurs œuvres et questionnaient déjà sa place dans la société de leur époque. Picasso franchissait le pas du collage et les premiers imprimés étaient alors matériellement présents dans ses œuvres. Les artistes contemporains ont dépassé ce simple rapport à la matière pour interroger la problématique complexe de la liberté des médias et mettre à l’épreuve la qualité d’une information dont le flot n’épargne plus personne. L’interprétation esthétique des artistes dresse un état des lieux d’une presse toute puissante, portée aux nues, imposée comme détentrice de toutes les vérités. Le titre de l’exposition est sans ambiguïté : Art-Vérité-

Réalité. La réalité, c’est le formatage des consciences, les sondages, la manipulation d’opinion, la censure mais aussi l’impact de l’imprimé sur notre environnement. L’envoyé spécial de Gloria Friedmann place un cerf, et donc la nature, au-dessus de la presse au sens propre comme au sens figuré. Entre hommage et critique d’une presse qui a bouleversé notre rapport au monde, les artistes n’ont pas manqué le rendez-vous. i

Gloria Friedmann, L’envoyé spécial, 1995 ca. 370 x 200 x 100 cm Collection of the artist © Gloria Friedmann Courtesy Stiftung für Kunst und Kultur e.V. Bonn photo : Stefan Korte

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FERDINAND HODLER, jusqu’au 26 mai à la Fondation Beyeler, à Riehen/Bâle ; WALTER NIEDERMAYR, APPEARANCES, jusqu’au 14 avril à la galerie de La Filature, à Mulhouse www.fondationbeyeler.ch + www.lafilature.org

L’air de la montagne pAR Emmanuel Abela

La montagne se conquiert par l’alpinisme, elle se conquiert également dans sa forme figurée pure depuis plus de cinq siècles. Deux expositions rendent compte de deux étapes majeures de cette conquête, avec les peintures tardives de Ferdinand Hodler et les photographies de Walter Niedermayr.

En Histoire de l’Art, le paysage est une conquête assez récente. Ça n’est que depuis le Moyen-Âge, et un peu plus encore à la Renaissance, qu’on le fait vivre en dehors du cadre qu’il offre à une scène humaine que celle-ci soit historique, my tholo g ique , ha g io g raphique ou simplement anecdotique. Encore au XIXe siècle, le considèret-on comme une tentative singulière, notamment chez les bourgeois, avant qu’il ne puisse s’émanciper pleinement et vivre ses belles heures avec les Impressionnistes. En ce qui concerne les représentations de la montagne, les exemples historiques restent isolés comme la célèbre Vue du Val d’Arco (1495) d’Albrecht Dürer, même si ce modèle trouve une résonance sous la forme papier, que ce soit le dessin ou la gravure. C’est curieusement à cette tradition particulière que l’on peut rattacher le travail tardif de l’artiste suisse Ferdinand Hodler, entre

Ce sont les traces de l'enfance : traces abîmées, peut-être à jamais perdues

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1913 et 1918. À cette époque, en marge de ses autoportraits et de la fascination qu’il exprime pour les femmes, la mort et l’éternité, il consacre bon nombre de ses toiles à des représentations des Alpes suisses. Atteint d’une maladie pulmonaire, il ne pouvait plus quitter son appartement de Genève, et peignait de son balcon des vues sur le Mont Blanc, au-delà du lac Léman. Alors fin connaisseur des grands maîtres florentins, admirateur de Puvis de Chavannes et d’Edgar Degas, il retourne pourtant à une forme germanique, redécouvre le modèle de Dürer – après avoir exploré celui d’Holbein  – pour accentuer les contours et réduire les couleurs à l’essentiel. Considéré à juste titre comme un peintre de la transition entre les aspirations esthétiques du XIXe et la modernité plastique des avant-gardes au début du XXe, il aboutit à des formes colorées délicieusement minimales qui anticipent – bien au-delà de l’abstraction des années 20 – les approches plastiques des peintres des années 60 et 70, parmi lesquels Mark Rothko.


Walter Niedermayr Glacier d’Argentière 02, 2009 Diptyque 104 x 211 cm © Walter Niedermayr

On ne peut garantir que Dürer en modèle initiateur ait pu influencer l’artiste italien Walter Niedermayr, mais on ne peut s’empêcher d’établir un lien – décidément – entre notre Vue du Val d’Arco et les grandes photos de ce dernier : dans les deux cas, la montagne y est majestueuse, inquiétante, presque écrasante  ; dans les deux cas, l’homme s’y trouve perdu – chez Dürer, sa présence se manifeste par des maisons ridicules et des fortifications éparses – ; minuscule dans un espace qui le dépasse, l’homme se voit absorbé ou sur le point de l’être. À la grande différence cependant, chez Niedermayr, le paysage ne présente rien de «  pur  », au sens stylistique du terme, il n’est envisagé que sous l’effet de

« l’impact humain » de manière irréversible, dans la mesure où selon lui l’homme s’est rendu partout. Cet impact qui se mesure par le développement du tourisme est précisément ce qui l’a détourné de ses premières séries en milieu urbain, portant sur l’architecture. La montagne – les Alpes en l’occurrence –, lieu de loisirs, devient un sujet de prédilection qu’il décline en diptyque ou polyptique – une réminiscence médiévale ou renaissante  ?  –, avec des grands formats qui permettent d’insister sur l’écart des échelles, d’un point de vue esthétique certes, mais non sans une pointe d’humour manifeste. Il insiste pour cela sur le paradoxe qui fait que oui, nous sommes confrontés de visu à la magnificence du

Ferdinand Hodler Le lac Léman et le Mont Blanc à l’aube Huile sur toile, 60 x 126 cm Collection privée Photo : Hulya Kolabas

paysage, mais que non, nous ne sommes pas en capacité de l’apprécier à sa juste valeur ni de le contempler comme il faudrait parce que nous restons concentrés sur des considérations logistiques annexes ou sur l’activité sportive du moment, d’où une perception fragmentaire. Au-delà de ce constat, sans doute exprime-t-il sa propre part de nostalgie d’un temps malheureusement révolu : enfant, il se rendait à la montagne avec son père. « C’est le paysage qui m’entoure », relate-t-il. « À tous points de vue, les impressions reçues à ce moment-là ont laissé des traces. » Peut-être exprime-t-il même indirectement le sentiment premier de tous ces peintres qui à travers les siècles ont abordé la question du paysage. À partirde l’immensité des espaces figurés, ce sont les traces de l’enfance qu’il cherche à inscrire sur la toile ou en photo, traces abîmées, peut-être à jamais perdues. i

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Audioselecta

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MATTHEW E. WHITE

NICOLE WILLIS AND THE SOUL INVESTIGATORS

JOE GIDEON & THE SHARK

BIG INNER / DOMINO

TORTURED SOUL / TIMMION / DIFFER-ANT

Un album, quoi qu’on en dise, ça reste un miracle ! Surtout quand il est le résultat d’une longue démarche comme c’est le cas pour Matthew E. White. Ce guitariste d’exception et arrangeur subtil a su s’armer de patience avant de nous livrer ce qui s’apparente aujourd’hui au premier chef d’œuvre de l’année. Sa voix semble faible, et pourtant son approche de l’orchestration sublime tout : il y a de la retenue jazz dans sa manière de maintenir à l’écart les cordes et les cuivres avant de les libérer dans des torrents d’amour. Si les sources affichées sont The Band, Randy Newman ou Lambchop, chacun pour leur propos quasi mutant dans le domaine de la pop, on le surprend à la voir tutoyer le ciel à la manière d’un Tim Buckley à son époque la plus groovy, celle de l’indépassable Sweet Surrender. Bien sûr, le registre vocal est très éloigné, mais l’émotion soul ultime est voisine. (E.A.) i

Nicole Willis s’était montrée trop discrète depuis le succès de Keep Reachin’Up, mais la revoilà transfigurée, cheminant à l’égal de ses brillantes devancières 60’s d’une soul presque léchée à des sonorités funk psychédéliques irrésistibles. Avec l’appui de Jimi Tenor aux arrangements des cuivres et de sa formation finlandaise, il ne pouvait en être autrement pour cette remuante New-Yorkaise. Ça groove, ça pulse, ça se déhanche, ça frictionne de manière presque inconfortable, mais c’est absolument magnifique ! (E.A.) i

On l’oublie, mais le rock c’est quelque chose de simple : un frère et une sœur, sous la forme du duo ultime, nous le rappellent bien volontiers. Nulle fioriture, un son garage énergique, un phrasé mi chanté mi parlé, à la manière de certains titres du Velvet Underground et un sens inné de la ritournelle avec moult citations blues, et pour finir la production ciselée de l’incontournable Kramer, voilà le cocktail détonnant de Joe Gideon & The Shark. La tentative est désespérée, elle semble vaine parce que construite sur les ruines d’un propos universel, mais elle reste vitale et salutaire. (E.A.) i

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ADAM ANT ADANT IS THE BLUEBLACK HUSSAR

Même s’il renvoie à quelques fantasmes new wave adolescents, qui miserait spontanément sur Adam Ant ? Et pourtant, on sent rejaillir le véritable background de l’ex-icône 80’s, celui des débuts post-punk. Après 17 ans d’absence et de profonde dépression, voilà le pirate renouant avec ses amours premières, Vince Taylor, les Stooges et autres New York Dolls pour un bonheur subversif communicatif. En cette période de come-backs opportunistes, ce retour-là figure parmi les plus inespérés, mais aussi parmi les plus réjouissants. Welcome back, Adam ! (E.A.) i

FREAKISH / BRONZE RAT

ALASDAIR ROBERTS & FRIENDS A WONDER WORKING STONE / DRAG CITY

Ce qui est irrésistiblement attachant chez Alasdair Roberts, c’est cette ligne qu’il s’est fixée autour du scottish folk et dont il ne se détourne jamais depuis près de vingt ans. Pour ce nouvel album enregistré avec ses amis, ses compositions s’enveloppent d’une belle orchestration qui rajoute de l’intensité à ses récits millénaires. Il est amusant de constater à quel point il mêle la tradition à une forme de trivialité très actuelle, dans un mélange qui doit autant à l’Incredible String Band qu’au baladins punk. (E.A.) i


NoumaTRouFF scèNe De musiques acTueLLes mulhouse

fĂŠvrieR 2013

8 FÊvrier – uSa

15 FÊvrieR – Fr

THe SPINTo hypheN Ladylike BAND + hypheN liLy FoLK iNDie PoP gROove

sTRicT MaXimum #7 aFTeR by eLecTRoscoPe

14 FÊvrier – GHana

ebo tAylor aFRoBeaT

+ ecHomaTic

23 FĂŠvrieR

TReMPLiN MeTaL by meTaL aNgeLs

+ kaTHy FaLLeR TouTe la PRogRammaTIoN suR

www.NoumaTRouFF.FR LES TRINITAIRES WWW.LESTRINITAIRES.COM

Scène de musiques actuelles Besançon

fÊvrier - mars - avril 2013 > Lescop | The Heavy | Skip & Die | H-Burns | Pascal Mathieu | Manu Galure | Wilko Johnson | Crane Angels | The Skins | Carbon Airways | Danger | Zita Swoon | Electric Electric | Alpha Blondy | Arno | Shiko Shiko | Theo Hakola | The 1969 Club | Mayerling et SÊbastien Lemporte | Son Of A Pitch | Iswhat?! | Green Shop | The Computers | Benjamin Biolay | Birth Of Joy | Ezekiel Extended | nÄo | Ryoji Ikeda | Lumerians ...

La Rodia . 4 avenue de Chardonnet . Besançon 03 81 87 86 00 . www.larodia.com

FÉVRIER ȚLE SINGE BLANC + FATHER MURPHY +

HEADWARČšCAFÉ BAROQUE ČšJEUDI COVER DAFT PUNKČšHEARTBEAT PARADE + MOUNT STEALTH + MUTINY ON THE BOUNTY ČšJ.DEMIERRE / O.LEE + H.BOUBAKER / G.FOCCROULLE / S.LEBRAT 13Čš SONS ET MERVEILLES POUR PETITES OREILLES ČšSPEED LABEL DATINGČš FILIAMOTSA + LA TERRE TREMBLE !!! ČšSIR SAMUEL + MYSTICAL FAYA ČšDAN DEACON + DEEP PURPLE RAIN MAN ČšLE MYTHE DE LÉLA FRITE KĂ‚LIČš TRIO HRADCANY + JAM SESSION JAZZ ČšFINALE BUZZ BOOSTER LORRAINE 2013

MARS

ČšCOLIN STETSON + ÂŤ SO I VOMIT OUT ... Âť Čš CAFÉ BAROQUEČšLA GÉOMETRIE VARIABLE MULTI-SET Čš LA MESS : LA SECTE DU FUTUR + THE ARCHITECT VS BEFOUR + THE ELECTRONIC CONSPIRACYČšBRANDT BRAUER FRICK FEAT. OM’MAS KEITH + KOMPARCE ČšLESCOP + MICHEL CLOUP DUOČšSURTR + CHILDREN OF DOOM + FATHER MERRIN ČšMURAT Ă–ZTĂœRK TRIO + JAM SESSION JAZZČš THE FEELING OF LOVE + FRUSTRATION CATHOLIC SPRAY Čš PUISSANCE 13 VS GONZAI : MARIE MADELEINE + BARON RETIF ET CONCEPCION PEREZ + CRCV + FAIRHORNS ČšGAĂ‹L FAYE Čš MAI LAN Čš LES FEMMES S’EN MĂŠLENT 16 ČšALEXANDRE MARTINEZ + SYNTHESIS + LOSCIL + BINARY & DYSLEXIC DJ SET


DVDselecta

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LE PROCÈS D’ORSON WELLES – STUDIO CANAL

Quand un génie du cinéma américain se rend sur le Vieux Continent pour adapter l’un des chefs d’œuvre de la littérature européenne, rien n’assure la réussite de son entreprise. Et quand ce génie s’appelle Orson Welles, l’aventure est rendue plus périlleuse encore. Mais aujourd’hui, 50 ans après sa sortie, Le Procès s’impose encore dans toute son étrangeté comme un message universel contre toute forme de totalitarisme et d’arbitraire. Les atermoiements du Josef K de Franz Kafka – magnifique Anthony Perkins, surprenant d’aisance dans un rôle qui lui sied parfaitement – sont les siens, sont les nôtres ; ils constituent de vaines gesticulations dans un monde qui finit par lui échapper. Seule la présence de la sublime Romy Schneider lui donne une vague raison de tenter encore et encore, avant de se résigner. À voir, et à revoir inlassablement, obsessionnellement. (E.A.) i

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CROSSFIRE HURRICANE

LA SERVANTE

DE BRETT MORGEN – EAGLE ROCK

Sa sortie en salle au cours de l’été dernier a constitué un véritable événement, ce chef d’œuvre fondateur du cinéma coréen se révélait enfin dans toute sa splendeur, bouleversant notre vision de la géographie mondiale du cinéma. La singularité de ce film, réalisé en 1960, tient autant à ses sources hitchcockiennes qu’européennes, mais la tension du récit et son extrême sensualité, il ne la doit qu’à lui-même ; sans concession et avec brio, le réalisateur Kim Ki-Young développe une méthode de travail empruntée aux réalisateurs indépendants. Il anticipe ainsi non seulement les productions asiatiques à venir, mais aussi certains chefs d’œuvre européens, dont ceux de Buñuel. (E.A.) i

Les Rolling Stones, encore ? Les Rolling Stones, enfin ! Ça fait longtemps qu’on attend le documentaire rétrospectif qui fasse la lumière sur la carrière du groupe. Mais que pouvait-on attendre d’un film produit par le groupe lui-même  : hagiographie qui ne dit pas son nom ou auto-flagellation contrite ? Ni l’un ni l’autre en définitive, mais une plongée dans un flot d’images incroyables, sans volonté particulière de chronologie : sur la période de 1962 à 1982, on passe allègrement des années 70 aux années 60 et vice versa, dans un récit proche de l’onirisme qui n’écarte aucune part d’ombre. Un film construit comme une chanson du groupe, un riff structurant, puis des entrelacs électrifiés en apparence désordonnés. Le blues, dans son essence même. (E.A.) i

BEAUTÉ DE LA BEAUTÉ DE KIJÛ YOSHIDA – CARLOTTA

N’y a-t-il rien de plus compliqué que de filmer la peinture ? Alain Resnais s’y était attaché, d’autres s’y sont heurtés. Est-ce la position d’extrême humilité de Kijû Yoshida qui lui permet de toucher au but dans la collection Beauté de la beauté réalisée entre 1974 et 1978 ? Quoi qu’il en soit, les œuvres de Jérôme Bosch, du Caravage, de Delacroix ou de Cézanne, parmi la vingtaine de films proposés dans ce très beau coffret, retrouvent détail après détail toute leur matérialité plastique pour une émotion sans limites. (E.A.) i

DE KIM KI-YOUNG – CARLOTTA

JOHNNY 316 D’ERICK IFERGAN – KMBO

Le parcours d’Erick Ifergan est singulier : photographe et metteur en scène de films publicitaires et de clips –  pour de trop nombreux artistes français médiocres ! –, il s’est lancé à l’assaut d’Hollywood avec un projet très personnel, Johnny 316, le récit d’un amour improbable entre un prêcheur de rue –  Vincent Gallo qu’on retrouve en figure christique quelques années après Buffalo 66 –, et une jeune femme perdue, la troublante Nina Brosch. Il lui a fallu attendre 2012 pour financer la post-production de ce qui s’apparente aujourd’hui à un petit chef-d’œuvre du cinéma indépendant américain. (E.A.) i


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SOUS NOS YEUX (partie 1) Grimoire du futur

Suzanne Treister

EXPOSITION DU 23 MARS AU 8 JUIN 2013 Grimoire du futur est une exposition qui interroge l’histoire des technologies au travers des programmes militaires, de l’Êvolution du Web 2.0, de la sciencefiction, de la contreculture, des expÊrimentations scientifiques ou de la manipulation des masses‌

www.kunsthallemulhouse.com Visuel : Gabriella Ciancimino, The Flowers of Resistance, Collective Interventions in the landscape, Expedition 9 / Montagne du Rif (L’appartement 22) Beni – Boufrah village, Morocco, 2011 Conception : mĂŠdiapop + STAR★LIGHT

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Lecturaselecta

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PARTIR EN GUERRE D’ARTHUR LARRUE / ALLIA

LE VISAGE VERT REVUE DE LITTERATURE N°21 / LE VISAGE VERT

Depuis plus de quinze ans, la revue Le Visage Vert sillonne d’étranges territoires littéraires, offrant à ses lecteurs, dont les yeux pétillent d’impatience avant chaque nouvelle parution, des découvertes sans cesse renouvelées. Vaillant dénicheur de pépites, œuvres rares, oubliées ou inédites, et avec un souci constant de la qualité des textes, des traductions et des illustrations, Le Visage Vert affectionne tout particulièrement les recoins obscurs : la littérature fantastique, d’épouvante ou d’anticipation des XIXe et XXe siècles. L’imposant dossier, une des constantes de la revue, proposé dans le n°21 propose cette fois-ci une plongée passionnante et déroutante dans Le secret du masque, étude très fouillée accompagnée de plusieurs nouvelles au charme vénéneux. (C.S.)

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À Saint-Pétersbourg, un jeune homme croise par hasard la route du groupe Voïna (=Guerre). Tandis que ces derniers, activistes russes condamnés à la clandestinité, tentent d’échapper à la police, lui, français russophone, fuit une déconvenue amoureuse. De leurs quelques jours partagés dans un appartement, Arthur Larrue tire Partir en guerre. Partant des méandres intimes du narrateur, le propos s’ouvre rapidement à son environnement et se fait plus incisif. À travers le portrait de Guerre se dessine en creux celui de Saint-Pétersbourg, et derrière la fascination pour les fantômes littéraires russes émerge une captation aiguë d’un groupe et de ses figures. Un récit tranchant et vif, où les héros sont désabusés par nature. (C.C.) i

RAGING BULL DE JAKE LAMOTTA, PULSE / 13E NOTE

Après la réédition de La tête hors de l’eau de Dan Fante, Eric Vieljeux, le valeureux boss des éditions 13ème Note, poursuit son combat pour une littérature qui cogne à l’estomac avec la publication de Travaux Forcés de Mark Safranko et de Raging Bull, l’autobiographie « bestiale » du boxeur Jake Lamotta, voleur et voyou devenu champion du monde en battant Marcel Cerdan en 1949 et qui inspira à Martin Scorsese l’un de ses meilleurs films. Plein de rage, le livre du « taureau du Bronx » tape si fort et sonne si vrai qu’il n’y a pas besoin d’être sensible à la boxe et ses combines pour le dévorer. « J’aimais la bagarre et j’avais compris depuis longtemps que la vie ne me laisserait jamais d’autre choix qu’entre voler ou me battre. » (P.S.) i

HONGRIEHOLLYWOOD EXPRESS D’ERIC PLAMANDON / LE QUARTANIER

Derrière ce titre en forme de clin d’œil au grand Richard Brautigan se cache un drôle d’objet littéraire. Eric Plamandon a en effet choisi de consacrer une trilogie romanesque à des mythes américains contemporains et s’attaque, avec ce premier titre, à une légende aquatique et aérienne : Johnny Weissmuller, alias Tarzan. De la naissance en 1904 en Hongrie de celui qui incarnera à jamais l’homme-singe, jusqu’à sa mort à Acapulco en 1984, c’est l’histoire de l’ascension vertigineuse et du déclin tragique d’un champion de natation invincible, devenu star hollywoodienne avant de finir placier dans un casino de Las Vegas. Des fragments de rêve américain, revisités avec humour et malice à la vitesse d’un cent mètres nage libre. (C.S.) i

LES CANTOS D’EZRA POUND / FLAMMARION

Épuisé et recherché, si on en croit les prix sur le net, Flammarion a eu la bonne idée de rééditer ce classique où toute la quintessence et la luminosité d’un courant panthéiste, doublés de l’extraordinaire narration qui cherche à conjurer l’inexorable décadence de notre civilisation, trouve ici une fin indémodable. Les Cantos sont la véritable œuvre totale d’un auteur qui tenta alors de créer le poème épique dont avait tant besoin le XXe siècle. Beaucoup, et non des moindres, s’accordent à dire qu’il y est parvenu : puissance de l’imagination, sûreté de l’écriture, vérité humaine des thèmes multiples qui s’entrecroisent avec bonheur et justesse. (X.H.) i


Musée des Beaux-Arts du 2 février au 24 mars 2013 tous les jours (sauf mardis et jours fériés) de 13h à 18h30 Entrée libre

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— CARNETS DE NOVO —

Bicéphale n°- 12

Chronique de Los Angeles n°- 2

Par Julien Rubiloni & Ludmilla Cerveny

Par Joanna Fiduccia

Baptême Au dessus de la ville comme une cheminée d’air Chut stop silence - Devrais-je ? Plus rien, le bruit s’est tu. Disparaissez. Juste moi, fatigué, oubliant tout. Ici comme un oiseau avec le chant des crabes. Je crie ; ils crient plus fort. Chut stop silence – Devrais-je ? Il y a des chiens qui pissent, il y a des gens qui pêchent. Tous oiseaux : envolez-vous, envolez-vous. Prendre la plume, se l’attacher, un pied puis l’autre, le temps de voir couler. Prendre l’air, par-dessus le parapet. Chut stop silence.

LES VENDEURS DE HAUT-PARLEURS Les fenêtres baillaient sur la rue. Il fallait aérer l’atelier, on m’expliquait, parce qu’il y avait eu la veille, une séance photo avec un pornstar et du fromage. Ce matin-là, la salle puait le camembert. Je regardais les résultats : un jeune homme nu, orné de chaînes en or et d’écharpes bariolées, tenant un bleu d’Auvergne, puis une mimolette, puis un brie fondant sous ses doigts. C’est sensé faire partie d’un diaporama, a ajouté Carter Mull, l’auteur de cet énigme, mais je l’entendais à peine. À travers les fenêtres venait la bruit de la rue, la meilleure de toute la ville : la rue des vendeurs de haut-parleurs. Les sons entraient par des souffles violents et aléatoires - Justin Bieber, Macklemore, Chopin, Tito el Bambino – (de)composés dans une tapisserie délirante, brouillée par le capitalisme extatique. Comme tant de fromage pour les chiens, c’était une phrase d’Allan Sekula pour l’art pernicieux, flagorneur d’autrefois. Il a partagé cette phrase avec Michael Asher il y a vingt ans ; il l’a partagée encore une fois pendant la commémoration du défunt en décembre. C’est un drôle de tribute, j’ai remarqué, sachant bien qu’on entendrait des ouvertures d’Asher une toute autre musique aujourd’hui. A is for Amy (Learn to Burn), 2012 Ink, gouache, and pasted paper on paper – 55 3/4 x 40 3/4 inches Courtesy the Artist and Marc Foxx, Los Angeles

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Traversée Par Jean-Marie Boizeau (Le 19 à Montbéliard)

Brume, 2013 Peinture sur bois. 121cm x 83 cm

À l’occasion de Traversées, projet transfrontalier porté par Intermèdes Géographiques et le centre de culture ABC, Novo se fait l’écho de voyages sonores sur la ligne TER Besançon/La Chaux-de-Fonds. Pour la saison hivernale, Jean-Marie Boizeau livre texte et peinture. Passif mais attentif. Regard scotché à la fenêtre. La petite voie intérieure est aux commandes des Winter Family. La ville lentement glisse hors du cadre sous le chuchotement des passagers fantômes et de l’ambiance sonore d’(un)-autre-(s)train-(s). Les machines des Winter fredonnent leur petit air langoureux et latent entre mes oreilles. Les sournois ne me laissent aucun répit face aux paysages qui apparaissent et se désagrègent. Un travelling complice d’une bande son ravageuse que je connais bien. L’emprise cinématographique, à l’inSTAR de 1000 road-movies où le récit se fait évasion, pure sensation. Une affaire qui roule ! Un soleil tamisé par la brume, rif exquisément récurrent, des lignes qui s’entrelacent, des points de vues qui s’offrent à la sortie d’un tunnel. Les fantômes qui reviennent, usagés imperturbables toussent, pouffent et déclinent leurs identités. Le tic-tac des horlogers s’immisce à leur insu et joue l’affect. Une complainte mémorielle à chialer. Le soleil s’est déplacé dans le ciel, Le train a entamé une courbe à droite, la neige est là. Regardent-ils encore le paysage matin, soir, soir et matin des semaines de labeur ? Sans doutes, rêveries, émerveillements, mélancolies. Je suis l’intrus de fin de semaine. Subir cette pause ou en profiter pour le voyageur travailleur, la considérer comme une activité, une de plus, celle de s’assoupir ou de se perdre derrière la fenêtre. Pour tous, c’est bien ce qui est

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tout autour des rails qui reste témoin de ces moments, complices de leurs rêveries et de leurs tracas. Concentrons nous : à la sortie de forêts, à un endroit où flancs et montagnes descendent vers la vallée, la couche de neige augmente, le relief se radicalise. La longue fuite en avant dessine des lignes qui s’entrelacent, des talus et bosquets qui sautent au visage en des effets de matière qui se succèdent, se répètent, se fixent un instant sur la rétine. Paysage de partout et de nulle part, je m’étais promis de ne pas voir un paysage que je connais, pas de pittoresque, pas de Courbet et ses parties de chasse. Pourtant partout se niche l’histoire de l’art, les recoins sont pleins d’eaux stagnantes d’images que l’on ressasse. Ce paysage ne peut que difficilement exister en dehors des noms qu’on lui attribue. Où trouver le coin de campagne qui ne soit pas réduit à une simple représentation ? Pourtant, files d’arbres, strates et maillages, monuments de rocailles : l’attrait géologique est dissimulé dans la roche, ramené à la surface et mis à nu. Forces qui le créent et l’usent progressivement. Chaque défaut, chaque mise en perspective apparaît comme l’opportunité d’une nouvelle métaphore. L’érosion de l’esprit, les fantasmes de l’imaginaire qui se désagrège, les empreintes sonores comme l’humus de cette voie ferrée. Il n’y a pas de mystère dans cette translation, ni fin ni commencement, que transformation à l’image du regard qui ne peut se fixer. Un réseau vernaculaire de branches, les collines et massifs, des sons de cloches, chalets et gares, alarmes réelles et bruits de roulements fictifs, la voix de Ruth Rosenthal, un paysage délavé. Le vocabulaire est là, musical et visuel. Les thèmes se répètent, reviennent, se recalent et se réinterprètent dans le déplacement. Un récit à la carte, une histoire dont vous êtes le vecteur, le décrypteur. La prise de vue ne varie pas depuis des siècles, ce qui bouge est partout autour, images et sons s’accumulent, se défilent, sans montage, vision sans fard, un film mobile en V.O. qui ne nous baigne pas dans l’incertitude mais dans une composition que l’on partage géographiquement. Winter Family, Kristoff K. Roll + Frédéric Dumond En écoute sur la ligne des Horlogers (La Chaux-de-Fonds/Besançon Viotte) jusqu’au 20 mars 2013 www.intermedgeo.com/traversees

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Movies to learn and sing n°- 6 Par Vincent Vanoli & Fabrice Voné

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Stuck in the Middle with You (1972), Stealers Wheel Reservoir Dogs (1992), Quentin Tarantino

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« Bob Dylan avec du chewing-gum » annonce le commentateur radio pour introduire Stuck in the Middle with You à Mr. Blonde et son futur supplicié. Après Reservoir Dogs les publicitaires utiliseront réellement cette chanson pour vendre du chewing-gum, et la transmuter en soupe (dommage collatéral). Il suffit de revoir Michael Maddsen se lancer dans sa danse du rasoir pour qu’elle retrouve une énergie. On évoque généralement The Big Combo comme source de cette scène, mais la jubilation musicale tient davantage de la Danse hongroise (au rasoir aussi) du Dictateur. C’est précisément cette énergie joyeuse qui confère son caractère horrible, sadique à la séquence, là où Joseph H. Lewis se livre à une variation réussie d’un passage obligé du film noir. Sorti de la salle, c’est l’énergie musicale (déjà plus la mélodie) qui me restait en tête. Pour ma dernière séance à Belfort, j’avais rencontré le cinéma indépendant avec sa diffusion limitée (un seul horaire pourri en après-midi), ses copies VO uniquement, ses bruissements cannois qui m’avaient poussé à tenter l’expérience. Après cela, Jim Jarmusch, Gus van Sant (première manière), Hal Hartley, ou Kaurismäki devenaient abordables. Tarantino lui deviendrait un résurrecteur de tubes, une proie pour la réclame… Curieusement, c’est l’autre chanson prégnante du film, Little Green Bag, de George Baker Selection, qui sera utilisée par la pub testostéronnée des rasoirs machin et non Stuck in the Middle with You…


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ÉCOLE SUPÉRIEURE D’ART DE LORRAINE JOURNÉES PROFESSIONNELLES 5E ÉDITION mercredi 20 février 2013 9 h - 12 h 30 • 14 h - 17 h 30 entrée libre • auditorium ÉSAL JOURNÉE PORTES OUVERTES mercredi 13 mars 2013 • 10 h - 20 h — 1 rue de la citadelle 57000 Metz • 0387396130 http://esam.metzmetropole.fr


Copains d'avant n°- 5 Par Chloé Tercé / Atelier 25

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David Lescot DU MARDI 12 AU JEUDI 14 FÉVRIER 2013

SCÈNE NATIONALE – MULHOUSE – T +33 (0)3 89 36 28 28 – WWW.LAFILATURE.ORG

Création graphique : Atelier 25

ET AUSSI EN FÉVRIER théâtre DANSE « DELHI » Ivan Viripaev – Galin Stoev musique WEST SIDE STORY EN CONCERT Leonard Bernstein, Stephen Sondheim – Jean Lacornerie avec les Percussions Claviers de Lyon et les Solistes de Lyon-Bernard Tétu danse VORTEX Phia Ménard


NOVO N°23  

23ème numéro de NOVO, le magazine culturel du Grand Est