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nUMÉRO 21

10.2012

la culture n'a pas de prix


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sommaire NUMÉRO 21 10.2012

Directeurs de la publication et de la rédaction : Bruno Chibane & Philippe Schweyer Rédacteur en chef : Emmanuel Abela emmanuel.abela@mots-et-sons.com u 06 86 17 20 40 Direction artistique et graphisme : starHlight Ont participé à ce numéro : REDACTEURS 

Cécile Becker, E.P Blondeau, Olivier Bombarda, Benjamin Bottemer, Caroline Châtelet, Sylvia Dubost, Nathalie Eberhardt, Laura-Maï Gaveriaux, Anthony Ghilas, Xavier Hug, Nicolas Léger, Stéphanie Linsingh, Guillaume Malvoisin, Stéphanie Munier, Adeline Pasteur, Nicolas Querci, Mickaël Roy, Christophe Sedierta, Fabien Texier, Claire Tourdot PHOTOGRAPHES

Vincent Arbelet, Janine Bächle, Pascal Bastien, Jef Bonifacino, Christelle Charles, Pierre Chinellato, Oliver Clément, Caroline Cutaia, Hugues François, Stéphane Louis, Marianne Maric, Elisa Murcia-Artengo, Yves Petit, Olivier Roller, Marie Quéau, Dorian Rollin, Christophe Urbain, Nicolas Waltefaugle, Sophie Yerly. CONTRIBUTEURS

Bearboz, Catherine Bizern, Ludmilla Cerveny, Noël Claude, Baptiste Cogitore, Chloé Fournier, Christophe Fourvel, Sherley Freudenreich, Pierre Périchaud, Julien Rubiloni, Vanessa Schmitz-Grucker, Chloé Tercé, Vincent Vanoli, Fabien Vélasquez, Sandrine Wymann COUVERTURE

Portrait de Thurston Moore par Vincent Arbelet www.vincentarbelet.com Retrouvez entretiens, photos et extensions audio et vidéo sur les sites Novomag.fr, facebook.com/Novo, plan-neuf.com, mots-et-sons.com et flux4.eu Ce magazine est édité par Chic Médias & médiapop

Chic Médias u 12 rue des Poules / 67000 Strasbourg Sarl au capital de 12500 euros u Siret 509 169 280 00013 Direction : Bruno Chibane u bchibane@chicmedias.com 06 08 07 99 45 Administration, gestion : Charles Combanaire médiapop u 12 quai d’Isly / 68100 Mulhouse Sarl au capital de 1000 euros u Siret 507 961 001 00017 Direction : Philippe Schweyer u ps@mediapop.fr 06 22 44 68 67 – www.mediapop.fr IMPRIMEUR

Estimprim ~ PubliVal Conseils Dépôt légal : septembre 2012 ISSN : 1969-9514 u © Novo 2012 Le contenu des articles n’engage que leurs auteurs. Les manuscrits et documents publiés ne sont pas renvoyés. ABONNEMENT www.Novomag.fr

Novo est gratuit, mais vous pouvez vous abonner pour le recevoir où vous voulez. ABONNEMENT France

6 numéros u 40 euros 12 numéros u 70 euros ABONNEMENT hors France

Édito

05

Le monde est un seul / 20, par Christophe Fourvel 07 Pas d’amour sans cinéma / 11, par Catherine Bizern 09 Bréviaire des circonstances / 1, par Vanessa Schmitz-Grucker Le temps des héros / 3, par Baptiste Cogitore 13

Focus L’actu culturelle du Grand Est à vive allure 16 La sélection des spectacles, festivals, expositions et inaugurations à ne pas manquer 18 Une balade d’art contemporain par Bearboz et Sandrine Wymann : exposition Archéologies contemporaines au musée du château des Ducs de Wurtemberg à Montbéliard 42

Rencontres Pierre Henry à Metz pour la Nuit Blanche 45 Charles Bradley à la Laiterie à Strasbourg 46 Thurston Moore au Consortium à Dijon 48 Antipop Consortium et Loris Gréaud au Noumatrouff à Mulhouse 49 Christian Marclay au Kunsthaus à Zürich 50 Lana del Rey, The Brian Jonestown Massacre et Django Django aux Eurockéennes de Belfort Philippe Parreno à la Fondation Beyeler à Bâle 54

Magazine Lee Fields, un monument de la soul au festival Nancy Jazz Pulsations 56 Emily Loizeau puise dans les poèmes de William Blake 57 Peter Brötzman et le Chicago Tentet en totale liberté à Pôle Sud 58 Electric Electric, un nouvel album plus lumineux et trois dates dans la région 59 Ty Segall, un Californien psychédélique au festival Musiques Volantes 60 Here We Go Magic, un album immédiat produit par Nigel Godrich 61 L’association Hiéro Colmar fête ses 20 ans : rétrospective tournée vers le futur 62 Thierry Daney installe le festival Ososphère le long du Rhin 66 Jean-Paul Bernard revient sur les 50 ans d’histoire des Percussions de Strasbourg 68 Double actualité pour Stéphane Braunschweig en Alsace 70 L’ouverture du Moloco, nouvelle salle de musiques actuelles du Pays de Montbéliard 72 Anne Tanguy, une femme à la tête de la Scène nationale de Besançon 74 Romeo Castellucci revient au Maillon avec deux spectacles à l’intensité singulière 76 Annette Messager fait la nique à la mort au MAMCS à Strasbourg 78 Le label AntiVJ orchestre un rêve éveillé pour la Nuit Blanche à Metz 80 Hubert Paris décripte Star Wars 82 Les éditions Isolato quittent Paris pour prendre leurs quartiers à Nancy 84

6 numéros u 50 euros 12 numéros u 90 euros

Selecta

DIFFUSION

Disques

Vous souhaitez diffuser Novo auprès de votre public ? 1 carton de 25 numéros u 25 euros 1 carton de 50 numéros u 40 euros Envoyez votre règlement en chèque à l’ordre de médiapop ou de Chic Médias (voir adresses ci-dessus). Novo est diffusé gratuitement dans les musées, centres d’art, galeries, théâtres, salles de spectacles, salles de concerts, cinémas d’art et essai, bibliothèques et librairies des principales villes du Grand Est.

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88

/ Livre

90

/ DVD

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Les carnets de Novo Bicéphale / 11, par Julien Rubiloni et Ludmilla Cerveny Le Veilleur de Belfort n°242, par Noël Claude 94 Traversée, par Caroline Châtelet 96 Copains d’Avant / 3, par Chloé Tercé / Atelier 25 98

94

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Danseuses jupes jaunes (Deux danseuses en jaune), ca. 1896, private collection, photo:Š 2012 Christie’s Images Limited / Bridgeman


édito pAR philippe schweyer

Il est minuit passé et le téléphone sonne depuis au moins cinq minutes. J’ai un mauvais pressentiment en me levant pour répondre. - Allo ? - C’est toi ? Je reconnais cette voix, mais cela fait si longtemps que nous ne nous sommes pas parlés que je mets un moment à articuler quelques mots. - Oui, c’est moi. - Je suis tombé sur ce film italien que tu aimais tant, à la télé. Nous nous sommes tant aimés… C’est pour ça que j’ai eu envie de t’appeler. Tu aimes toujours le cinéma italien ? - Je crois, oui… - Et Nanni Moretti ? Tu te souviens quand tu zigzaguais sur ton scooter pour faire comme lui ? À l’époque, tu rêvais de faire un film pour fixer sur la pellicule tout ce que l’on vivait. Tu voulais filmer nos amours. Tu voulais filmer nos beuveries, nos excès, nos espoirs. Tu voulais faire du Cassavetes à l’italienne avec une louche de Pialat. - Je me souviens… - Tu ne l’as jamais commencé ton film ? - Non, mais j’avais chaque plan en tête. - C’est dommage… - Peut-être… - Tu te souviens, tu voulais faire entrer la vraie vie dans ton film, que tous tes amis jouent leur propre rôle… - Oui, j’avais trouvé un bon titre : Vivre ma vie. - C ’est marrant, je croyais que c’était Vivre nos vies… Tu revois qui ? Tu sais ce que les autres sont devenus ? - Non, je les ai perdus de vue. - Moi aussi. C’est ce film italien qui m’a fait penser à toi. J’aurais aimé que tu tournes ton film pour pouvoir revoir les têtes qu’on avait à l’époque… Je n’ai même pas une photo. Tu crois que ça aurait été un bon film ? - Avec le recul, je suis à peu près sûr que non. - Tu aurais au moins pu faire un petit documentaire. Je suis certain que tu aurais réussi à attraper un peu de vie. On était gonflés à bloc à l’époque, tu te souviens ? - En fait, je préfère ne pas trop y penser. - Moi non plus je n’y pense plus. C’est ce film italien qui m’a fait penser à toi. - Oui, nous pensions changer le monde et c’est le monde qui nous a changés… - Tu as toujours ta guitare ? On devrait rejouer un de ces jours… - Les cordes sont rouillées… - Tu te rappelles ? Nous étions persuadés qu’on resterait toujours amis ! L’amitié c’était sacré. Pourquoi ça n’a pas duré ? - Je ne sais pas… - Si au moins tu avais fait ton film. Là, il ne reste plus rien. Tu pourrais peut-être écrire quelques lignes ? - On verra…

vivre nos vies…

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Le monde est un seul n°- 20 Par Christophe Fourvel

nos maisons La plasticienne afghane Lida Abdul a conçu une vidéo intitulée What We Haved Overlooked (1). Il s’agit en fait de deux films projetés bord à bord dont l’un constitue un plan rapproché sur un homme et l’autre, une vision plus élargie d’un lac dans lequel ce même homme avance en brandissant un drapeau jusqu’à être complètement submergé. Un bleu étale ses nuances de ciel et d’eau jusqu’aux bordures lointaines de montagnes enneigées. Un texte sous-titre la vision du plan rapproché de l’homme et tandis que celui-ci parvient au milieu du lac, il est écrit : We feel most at home here because you can never build a house here (2). Le contexte afghan est sans doute l’éclairage le plus juste sous lequel il convient de lire ce sous-titre, mais des phrases ont cette générosité d’ouvrir des milliers de livres que l’on a en nous et dont nous avions oublié l’existence ou le rangement. La phrase de Lida Abdul réveille ainsi en moi un vieux souvenir de lecture que je ne parviens pas à vérifier. Je crois qu’il s’agit d’un roman cubain de Zoé Valdès mais je n’en suis pas sûr : une femme épuisée par les contraintes d’une société policière, court à travers la ville jusqu’au portail d’un asile psychiatrique, grimpe sur les barres métalliques et hurle, en direction de l’intérieur de l’asile, « sortez-moi de là ! ». Sa phrase embrasse le monde, désigne le vaste monde, comme le lieu d’enfermement auquel seuls les fous échapperaient. Sans doute qu’ici aussi, le contexte cubain est « l’éclairage le plus juste sous lequel il convient de lire cette phrase » mais qu’importe, les phrases ont aussi cette générosité de s’habiller, pour nous, des parures dont nous rêvions. Il est vrai que l’hôpital psychiatrique est pour moi à jamais lié à Cuba, du fait du livre poignant de Guillermo Rosales, Mon Ange (3), qui raconte l’internement, à Miami, d’un écrivain de la Havane, exilé politique puis exilé tout court dans les mailles d’une folie poisseuse,

— CARNETS DE Novo —

exubérante et définitive. Certains livres ne sont ni bons ni mauvais, ils hantent les lecteurs qui en sont revenus. Nous sommes au-delà de ce que nous envisagions d’éprouver, comme projetés dans une intimité inespérée avec ce que nous venons de vivre. Il me semble entendre cela tout à la fin du film d’Akira Kurosawa, Scandale, lorsque, lors de l’issue heureuse de son procès, Toshiro Mifune, déclare « Nous avons vu naître une étoile et à l’aune de cette émotion, la joie de la victoire n’a que peu d’importance ». Bien sûr, l’échappée belle en dehors du monde tyrannique se fait souvent au détriment de la vie. Le personnage masculin de Lida Abdul se noie au bout de sa conquête. Parfois même, le malheur prend soin de poser ses mines pour les générations d’après. C’est ce que montrait, de manière bouleversante, un film de la jeune cinéaste iranienne, Hana Makhmalbaf, Le Cahier. Sur le site des bouddhas géants détruits par les talibans, une petite fille voudrait aller à l’école. Mais pour cela, il lui faut d’abord trouver l’argent pour s’acheter un cahier, puis marcher longtemps sur des chemins dangereux, où sévissent des bandes de garçons de son âge... Ils ne sont pas si dangereux puisqu’ils ne possèdent pas de vraies armes... Mais ils détiennent la langue de leur père et c’est avec celle-ci qu’ils vont la violenter. Ils jouent « aux talibans » ; ânonnent la rhétorique des mâles et font à la petite fille le procès improvisé de son envie de s’instruire et de son émancipation. À travers le psychodrame enfantin, on comprend que les mines ont été jetées dans les cerveaux des fils, qu’il n’y a pas de futur sur cette terre, y compris pour celles qui sont nées après les guerres. On comprend l’homme de Lida Abdul, son désir de planter son drapeau au sein de l’eau mouvante, là où nul ne pourra construire un asile, une cave, une prison. Là où nous érigeons des demeures imprenables, avec les phrases et les images qui nous portent: celles de Lida Abdul, de Guillermo Morales, de Kawabata, de Hana Makhmalbaf et peut-être de Zoé Valdès ou d’une autre. Qu’importe au fond. Nous ne connaissons pas toujours ceux qui ont bâti nos maisons mais il nous arrive de nous y sentir heureux. (1) Visible à la Documenta de Kassel, 2012. Voir aussi le site de l’auteur, www.lidaabdul.com (2) Nous nous sentons plus chez nous ici parce que vous ne pourrez jamais y construire de maison. (3) Editions Actes sud Babel

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Pas d’amour sans cinéma n°- 11 Par Catherine Bizern

Trouble every day (2001)

Penthésilée Ce n’est pas un film mais le texte d’une pièce de théâtre, Penthésilée de Kleist, dans la traduction de Julien Gracq, une édition José Corti. Lecture avide comme compulsive, dès les premières lignes. Emportée par la langue et l’implacable de la tragédie, je lis d’une traite, les doigts agrippés aux pages que j’ai découpées toutes avec empressement et sans cérémonial. Penthésilée et Achille, l’amazone fière et animale et l’invincible, l’incomparable, héros grec ; Tous deux brillants de leurs armures, ils se désignent l’un l’autre, ils se choisissent. Rivaux sur le champ de bataille mais déjà l’un à l’autre, chacun contre l’avis de ses amis, contre l’avis de son clan. Valeureux, intrépides, ils combattent comme des ennemis, ils combattent comme des amants, acharnés, pleins de l’arrogance de leur passion. C’est au second assaut qu’il la blesse grièvement, faisant d’elle sa prisonnière alors qu’elle se croit victorieuse. Elle le veut à elle. Et s’il veut bien laisser entendre qu’elle a gagné la bataille, il la veut à lui. Chacun se pensant amoureux fou mais terriblement narcissique, désirant l’autre comme trophée à ramener en son pays. Impétueuse, Penthésilée renvoie le différend sur le champs de bataille, dernière lutte qu’elle voudrait voir refuser par Achille : qu’il soit celui qui rende les armes le premier devant elle, sa belle ! Achille accepte ce combat singulier. Il ne craint rien, il s’en ira sans arme aucune, sûr de la voir se jeter dans ses bras et se donner à lui, vaincue ellemême ! Ne sont-ils pas les plus beaux et les plus fous amants du monde ? Entre désir et défiance, Il s’agit seulement que l’autre succombe…

— CARNETS DE Novo —

Assuré de sa victoire, Achille s’avance superbe et désarmé. Dans la rage d’un désir noir, Penthésilée se jette sur lui avec ses chiens. Ivre d’une pulsion sauvage emplie de colère, d’orgueil et de désespoir, elle mord la chair de l’homme aimé, la déchiquette, la dévore. Devenue chienne, elle participe au festin de sa meute… Vision d’effroi... Je sanglote sur la folie de Penthésilée submergée par la pulsion. Catastrophique moment de révélation. Insupportable miroir à mes propres excès lorsque, désir de l’autre, désir d’aimer, d’être aimée à tout prix, désir de jouir, désir de posséder, tout se brouille. Si je ne peux pas me protéger de cette confusion, je suis cette pauvre folle de Penthésilée. Sous le désir couve la pulsion meurtrière, celle qui transforme – fantasmatiquement ou pas – l’inoffensive et inexpérimentée Irena Dubrovna, au visage un peu poupin, en une belle panthère noire racée et terriblement agressive, La Féline de Jacques Tourneur. Cette violence du désir, obscène et énigmatique, dont la jeune femme a peur qu’elle ne se transforme en furie meurtrière jusqu’à le devenir, je l’ai toujours connue. Elle bout en elle comme en la jeune fille que j’étais à dix-sept ans et qui n’en avait pas peur. Plus tard, ne m’a pas effrayé non plus la perdition démente de Béatrice Dalle dans Trouble every day de Claire Denis, vision cauchemardesque d’une pulsion sexuelle qui devient, audelà même d’une pulsion outrancière, une pulsion cannibale : vivre soi – ingurgiter l’autre – tuer l’autre. Je pouvais bien avouer calmement reconnaître ici quelque chose de moi, civilisée, bien à l’abri de toute démence pulsionnelle, j’étais confiante de ma mesure. Et je n’ai jamais, jusque-là, dévoré mon amant. Mais me reviennent soudain toutes les fois où la pulsion a pris la place de l’amour. Je sais alors. Je ne suis à l’abri de rien. Et je pleure Penthésilée dévorant Achille.

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03.10.– 27.11.2012 www.luxembourgfestival.lu

03.10.–20.11.2010 www.luxembourgfestival.lu

«Rayahzone» / Cie Frères Thabet – Sir John Eliot Gardiner – Hagen Quartett – Orchestre Philharmonique du Luxembourg – London Symphony Orchestra – Valery Gergiev – Madredeus – «Dada Masilo’s Swan Lake» – Christianne Stotijn – Akademie für Alte Musik Berlin – Diana Krall – Solistes Européeens Luxembourg – Thomas Zehetmair – Scottish Emmanuelle Béart – New York Philharmonic – Alan Gilbert – Chamber Orchestra – Maria João Pires – «The Rodin Project» / Russell Maliphant Ballet Preljocaj & Théâtre du Bolchoï deCuiller Lucía – Michael Company – Sonny Rollins – Les Musiciens du Paradis––Paco Bertrand – Pittsburgh Symphony Orchestra – – Manfred Honeck – Arcanto Quartett – Red Baraat Clark Company London Symphony Orchestra – Sir –Colin «Desh (Solo)» / Akram Khan Company – NDR Bigband feat. Al Jarreau & Joe Sample – Davis – «Les Justes» / Camus – Pierre Boulez Daniel Nigel Kennedy – «Rosas – Early works 1982–1987: Fase» – Cecilia–Bartoli – Kehlmann – Gewandhausorchester – Cecilia Bartoli – WDR Sinfonieorchester Köln – Jukka-Pekka SarasteLeipzig – Orchestra dell’Accademia Nazionale Martha Argerich – Grigory Sokolov di Santa Cecilia – Sir Antonio Pappano – Françoise Berlanger – Ian Bostridge – Abbas Kiarostami –

Sonny Rollins – «Cosi fan tutte» / Mozart – Esperanza Spalding – Ballet Biarritz – Thomas Quasthoff – Stanislas Nordey – Philippe Herreweghe – Andreas Spering – Angelika Kirchschlager –


Bréviaire des circonstances n°- 1 Par Vanessa Schmitz-Grucker

Illustration : Pierre Périchaud

L’impossible été (chap. 1-2) -1-

-2-

Ils m’ont fait visiter un lieu que je connaissais déjà, un lieu qu’ils ne connaissaient pas. Je savais tout, ils ne savaient rien. J’étais privée de mots, ils étaient privés de sens. Ils avaient pris possession des lieux. Ça avait été les miens. Mon étang. Ma colline. Ma muraille. Ma forteresse. Ils ne savent rien mais ils parlent fort. Ils n’étaient pas encore arrivés mais ils étaient déjà partis. Et d’autres sont venus. Et d’autres viendront.

À l’est de l’été. Au sommet d’une tour bastionnée. J’ai attendu. Personne n’est venu. Le lion, au loin, au sud, rugissait. Il veille jalousement sur sa soeur, je le sais. Parce que, malgré ses pics acérés, elle est vulnérable. Ses parois s’abîment, sa peau glisse, ses ponts se meurent. Mais elle, elle n’est pas venue. Je l’ai vue assise au bord de la fontaine en grès surmontée d’une fleur de lys. Elle regardait son reflet dans l’eau trouble. Mais elle n’est pas venue. Je savais qu’elle ne viendrait pas mais j’ai attendu quand même. Sous mes mains, l’herbe fraîchement coupée me rappelle que des hommes passent encore ici. On pourrait croire que plus personne n’ose s’aventurer dans la solitude de ce labyrinthe. C’est qu’aucun homme ne voudrait troubler le repos de l’étoile. On franchit l’une des quatre portes comme on franchit le porche d’une cathédrale, dans un silence religieux. Les hommes qui passent parlent à voix basse, les enfants courent au ralenti, les rouges gorges se taisent. Aucune eau ne murmure, les étangs sont immobiles. C’est la guerre de tous et le repos de chacun au pied des demi-lunes. Tous imaginent mais personne ne sait vraiment ce qui se cache derrière les fortifications, le long de la courtine. Au sommet des tenailles, ils croient dominer un monde qui leur échappe. Parce qu’il n’y a pas de logique systémique. Aucune. Il y a juste une place forte en forme d’étoile pour qu’elle puisse briller la nuit.

Je vacille. Sous les toits, la chaleur s’est accumulée. En silence. La télévision est encore restée allumée. J’ai faim. J’ai soif. On me sert un verre de papyrus rouge. Le verre est minuscule. Il grandit au fur et à mesure qu’on y déverse le liquide. On ne m’avait rien dit. On ne me dit jamais rien. Je remonte le village en courant. Je crois que l’école est encore au bout de la rue, que la Place d’Armes est déserte, qu’ils ne m’ont pas vue, que la sentinelle fait le guet devant le vieux coffre plein de jouets cassés... Je crois, je crois, je crois, je continue de croire mais je ne suis plus sûre de rien. Je pousse la porte. Elle s’ouvre. Au fond du jardin, la balançoire grince au-dessus d’un parterre d’herbe jaunie. Il ne devait y avoir personne. On ne m’avait rien dit. On ne me dit jamais rien. Les visages me sont tous inconnus mais si familiers. J’ai peur de trébucher. Alors, je fais attention, je compte mes pas. Les chiffres impairs, je pose le pied gauche. Les chiffres pairs, le pied droit. Tout ira bien. On se revoit demain. Ici. À la même heure. Tu pourras t’allonger sur le lit et je te laisserai rêver à nos déroutes passées et aux raz-de-marée sur la colline. Je suis fatiguée, je suis lasse et je ne sais pas qui tu es. Mais je sais qui je suis. Et je voulais juste retrouver ma muraille, mon étoile, mon foyer.

— CARNETS DE Novo —

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Billetterie

ENVIE DE SORTIR ? LA FNAC VOUS INSPIRE

LA LAITERIE STRASBOURG

NOVEMBRE 2012 VENDREDI 02

GRANDE SALLE

TOTALLY ENORMOUS EXTINCT DINOSAURS

OCTOBRE 2012 JEUDI 04

CLUB

SHARON VAN ETTEN INDIE FOLK POP

MERCREDI 10

CLUB

BELLERUCHE

ÉLEC TRO POP DANCEFLOOR

VENDREDI 02

CLUB

LIZ GREEN FOLK BLUES VINTAGE

SAMEDI 03

GRANDE SALLE

ANIMAL COLLECTIVE

TURNTABLE SOUL MUSIC

POP 3D

JEUDI 11

CLUB

A PLACE TO BURY STRANGERS

LUNDI 05

PURITY RING

SHOEGA ZING NOISE ROCK FRÉNÉ TIK

ÉLEC TRO DRE A M POP SENSUELLE

VENDREDI 12

MERCREDI 07

GRAND SALLE

POPA CHUBBY POWER BLUES ROCK

CLUB

CLUB

EWERT & THE TWO DRAGONS POP FOLK ROCK

SAMEDI 13

GRANDE SALLE

tindersticks

VENDREDI 09

CHANSON POP ROCK A

MERCREDI 17

CLUB

WAVE MACHINES INDIE SYNTH POP ROCK

SAMEDI 10

EIFFEL

GRANDE SALLE

ROCK FR ANÇ AIS

VENDREDI 19

GRANDE SALLE

HUGH COLTMAN

SAMEDI 10

SPEECH DEBELLE

+ H-BURNS VENDREDI 19

THE HUNDRED IN THE HANDS

CLUB

MERCREDI 14

GRANDE SALLE

PATRICK WOLF ACOUSTIQUE FOLK POP ÉLEC TRO BAROQUE

VENDREDI 16 GRANDE SALLE

JULIA STONE INDIE FOLK POP

GRANDE SALLE

WAX TAILOR

& THE DUSTY RAINBOW EXPERIENCE

TRIP- HOP & HIP- HOP CINÉM ATIQUE

VENDREDI 16

JEUDI 25

CLUB

LIARS

CLUB

RUPA & THE APRIL FISHES AGIT- POP GLOBAL WORLD SWING

DESTROY ROCK RE VIVAL DANCE

GRANDE SALLE

JOE JACKSON

SAMEDI 17

STILL CORNERS

CLUB

INDIE POP ENIVR ANTE

& THE BIGGER BAND

POP ROCK JA Z Z

MERCREDI 21 VENDREDI 26

THE BEWITCHED HANDS

CLUB

SOAP & SKIN

CLUB

VENDREDI 23 CLUB

SCHOOL IS COOL

CLUB

INDIE POP

POP SONGS

RUBIN STEINER

JEUDI

CLUB

INDIE ROCK

VENDREDI 30

EXTRAIT DE LA PROGRAMMATION Réservez vos billets en magasin, sur votre mobile et sur fnac.com

CLUB

LESCOP + JUVENILES NE W WAVE SYNTHPOP

09.11.

VENDREDI

— Andy Emler MegaOctet et les Percussions de Strasbourg “Childhood Journeys”

10.11.

SAMEDI

— Bojan Z / Nils Wogram + Heinz Sauer / Daniel Erdmann / Johannes Fink / Christophe Marguet “Special Relativity” DIMANCHE

JENNIEABRAHAMSON GRANDE SALLE + THEODORE, PAUL SAMEDI 24 CALEXICO & GABRIEL INDIE FOLK A MERIC ANA TUCSON ROCK MARDI 30

08.11.

11.11.

BE AUTÉ GL AÇ ANTE

POP SONGS

SAMEDI 27

jazzdor festival de jazz de strasbourg 27e édition du 08 au 23 novembre 2012 — Reut Regev R* Time

ÉLEC TRO POP GOTH

SAMEDI 20

CLUB

R AP SOPHISTIQUÉ

INDIE FOLK ROCK SOUL POP

VENDREDI 26

GRANDE SALLE

DOMINIQUE A

POP ÉLÉGANTE

— Peter Brötzmann Chicago Tentet +1 — Otis Taylor’s Contraband

13.11.

MARDI

— Imperial Quartet — Bill Frisell “The Great Flood” — Le Maigre Feu de la Nonne en Hiver “Melodramatic French Songs”

14.11.

MERCREDI

— Actuum — Lucian Ban’s Enesco Re-Imagined — Misja Fitzgerald Michel “Time of No Reply”

15.11.

JEUDI

— Trio Celea / Parisien / Reisinger “Yes Ornette” — Marc Ducret Tower-Bridge

16.11.

VENDREDI

— Michael Wollny / Nguyên Lê + Billy Hart Quartet — Pierre de Bethmann Quartet

17.11.

SAMEDI

— Jacques Coursil solo — François Corneloup / Mark Solborg — Julia Hülsmann Trio + Ravi Coltrane New Quartet — Pascal Niggenkemper’s Vision7

18.11.

DIMANCHE

— The new John Abercrombie Quartet

20.11.

MARDI

— Aka Moon — Ovale

21.11.

MERCREDI

— Bruno Chevillon / Lotte Anker — Pascal Contet “Gosses de Tokyo” (ciné-concert) — Hildegard Lernt Fliegen

22.11.

JEUDI

— We Are All Americans — Journal Intime “joue Hendrix”

23.11.

VENDREDI

— Ron Carter “Golden Striker” Trio

Les partenaires : Ville de Strasbourg / Conseil Général du Bas-Rhin / Région Alsace / Ministère de la Culture et de la Communication / Eurodistrict / Sacem / Spedidam / FCM / CNV / L’Acsé / OFAJ / Onda / Goethe Institut / Pro Helvetia / Kulturbüro Offenburg / France Musique / Fip / DNA / Jazzthetik / Jazzmagazine / Arte Live Web

www.jazzdor.com — tél. 03 88 36 30 48


Le temps des héros n°- 3 Par Baptiste Cogitore

Un été de rebelles Tandis qu’au Moyen-Orient, l’Armée syrienne libre et les forces loyalistes d’al-Assad se livraient un combat acharné dans les villes d’Alep et de Damas, nous regardions nos propres icônes de la rébellion comme dans un miroir déformant. Oui, l’été 2012 fut un été de rebelles. ARTE diffusa même une « Thema » sur les incontournables de l’anticonformisme : Summer of rebels. Tout en relayant les images AFP de rebelles armés de kalachnikovs et de RPG contre hélicoptères de combat et tanks indestructibles, nous redécouvrions Marilyn Manson, Pete Doherty, Marlon Brando ou encore James Dean, face à des anonymes en T-shirts et baskets, mourant sur des tas de gravats ensanglantés comme nos héros de 1789, de 1848 et de 1968. Étrange dialogue de rebelles. « Des terroristes », avait dit Bachar. Et quand les héros sans nom d’Alep se mirent à exécuter sans autre forme de procès les bourreaux (dans les éditos de la presse quotidienne, on employait le mot étrange de « sbires » d’al-Assad), en criant « Allah Akhbar » sous l’objectif de dizaines de téléphones portables – les vidéos finirent sur You Tube –, les commentateurs trouvèrent le geste regrettable. Et surtout embarrassant : un rebelle est un héros justement parce qu’il se dresse contre le système qui le brime. Non en l’imitant. Mais une omelette ne se fait pas sans casser des œufs. Le rebelle est toujours idéaliste, jusqu’à un certain point.

— CARNETS DE Novo —

Nous regardions donc nos glorieuses icônes dans l’ultime bastion rebelle qu’est la pop-culture. Nous contemplions ces beaux jeunes gens (car un rebelle est toujours jeune, même quand il s’appelle de Gaulle, Jean Moulin ou Ken Loach), en vouant aux gémonies une Russie autoritaire qui décidément, n’aime ni les homos de Saint-Pétersbourg et d’ailleurs, ni les féministes encagoulées qui s’en prennent à Poutine. Trois membres du groupe des Pussy Riot furent menacées de sept ans de prison, puis de trois ans de camps, avant d’être condamnées à deux ans de camp pour hooliganisme. « Soyons sympa », avait dit Vladimir, un copain de Bachar. On se souvient du motif : avoir chanté une prière punk contre le chef du Kremlin dans une cathédrale de Moscou. Des « punkettes », avait dit la plupart des journaux et des sites d’information, trahissant ainsi leur légère condescendance amusée, par un terme qui faisait songer à une catégorie du site Youporn. « Inspirées par le diable », avait dit Kirill, le patriarche de l’Église orthodoxe, par ailleurs copain de Vladimir. Des « polissonnes », avait dit le délégué Loukine, chargé des « droits de la personne » (sic) au Kremlin. Du coup, les rebelles du monde entier se joignirent à l’ « émeute des chattes » : Madonna, Sting et les Red Hot Chili Pepers entre autres appelèrent à la libération des trois Antigones : Nadejda, Ekaterina et Maria, nouvelles icônes trinitaires des libres-penseuses-de-tous pays-unissez-vous. En signe de ralliement : des cagoules et des collants multicolores. Un rebelle soigne son costume. C’est aussi vrai pour les super-héros – d’ailleurs, les spectateurs du Darknight Rises n’ont pas échappé au récurent débat relancé par Le Monde du 1er août : « Batman est-il de gauche ou de droite ? » Rebelle ou néo-fasciste ? Mais face aux odieux crachats de l’Occident, les avocats du saint régime poutinien expliquèrent que la Russie n’avait pas la même histoire ni la même conception de la démocratie que l’Occident. La faute au tsarisme, puis au léninisme, puis au stalinisme, puis au khrouchtchevisme, puis au brejnevisme, puis au gorbatchevisme, puis au... Donc les rebelles russes ne sont que des activistes incitant tantôt à la « haine religieuse », tantôt à la perversion sexuelle. Tantôt des terroristes (ça vaut aussi pour les Tchétchènes, qu’il faut « buter jusque dans les chiottes », avait dit Vladimir, quelques années plus tôt). Alors zou : au goulag, les filles ! Oui, l’été 2012 fut un été de rebelles.

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EXPOSITION PHOTO dans le cadre de la semaine Alzheimer

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22.11


focus

1 ~ L’ENFANT FROID Une comédie de Marius Von Mayenburg aussi drôle que cruelle mise en scène par Thibaut Wenger. Le 4/10 à Munster et les 15 et 16/11 à la Filature de Mulhouse. premiers-actes.eu 2 ~ LA CHAMBRE Bernhard Prinz propose de découvrir le travail de trois jeunes photographes allemands (Claudia Christoffel, Monica Czosnowska et Markus Uhr) à la Chambre à Strasbourg jusqu’au 7/12. la-chambre.org 3 ~ KALFON CHANTE Jean-Pierre Kalfon chante le Rock’n Blues le 6/10 au Parvis Saint-Jean à Dijon. tdb-cdn.com 4 ~ SYNAGOGUE DE DELME Expo personnelle de Marie Cool & Fabio Balducci du 30/10 au 15/02 à la Synagogue de Delme. cac-synagoguedelme.org 5 ~ TWIN CITIES Anne Immelé a séjourné dans quatre villes jumelles (Mulhouse, Kassel, Chemnitz et Timisoara). Quatre livres réunis dans un coffret édité par la Kunsthalle de Mulhouse rassemblent ses images et des textes commandés à des universitaires. but-the-clouds.blogspot.fr

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6 ~ COQUILLES MéCANIQUES Le Crac Alsace présente les œuvres d’une quinzaine d’artistes européens et américains choisies par la critique d’art américaine Joanna Fiduccia du 7/10 au 13/1 à Altkirch (68). Visuel : Lucas Blalock. cracalsace.com

11 ~ INTERFRICHES Sous-titré “Expériences artistiques du XXIe siècle en territoire industriel”, Interfriches est une manif à la croisée des arts plastiques et du son organisée par le collectif ÖDL. Bâtiment 75 de la friche DMC à Mulhouse du 28 au 30/9. Visuel : Tomoko Sauvage

16 ~ FAIRE FAIRE Jean-Charles Andrieu de Lévis, Jeanne Berger, Laura Fouqueré, Joséphine Kaeppelin (visuel), Mathilde Lemiesle, Jade Tang et Thomas Trichot exposent à L’Abbaye romane d’Alspach de Kaysersberg (68) jusqu’au 14/10. vacuum-espaces.blogspot.fr

7 ~ L’APPEL DE LA FORÊT La musée Würth à Erstein (67) invite à explorer les multiples aspects de la représentation de la forêt dans l’histoire de l’art moderne et contemporain. musee-wurth.fr

12 ~ VIKTORIA SOROCHINSKI + TIM PARCHIKOV Deux jeunes artistes russes confrontées à une société en pleine mutation exposent chez Stimultania jusqu’au 2/12. stimultania.org

17 ~ FRAC FOREVER Le Centre Pompidou-Metz invite le Fonds régional d’art contemporain de Lorraine à l’occasion du 30ème anniversaire des Frac. centrepompidou-metz.fr

8 ~ FESTIVAL DU FILM ITALIEN Florent Emilio Siri (L’Ennemi intime, Cloclo…) préside le 35ème festival du film italien de Villerupt (54) du 26/10 au 11/11. festival-villerupt.com

13 ~ LES ABSENTS L’exposition photo organisée dans le cadre de “Dixparition, dix ans d’exposition à la galerie my monkey” est accompagnée et retracée par une magnifique édition collector. Jusqu’au 31/10 à Nancy. mymonkey.fr

18 ~ FLATWORLD Patrick Polidano expose chez Interface à Dijon jusqu’au 3/11. interface-art.com

9 ~ AYLINE OLUKMAN Ayline Olukman expose ses peintures chez Courant d’art à Mulhouse jusqu’au 20/10. L’occasion de découvrir son livre de photographies Small Eternity (médiapop éditions). r-diffusion.org 10 ~ TALENTS CONTEMPORAINS La Fondation François Schneider a l’ambition de permettre à des artistes encore inconnus de révéler leur talent. fondationfrancoisschneider.org

14 ~ ELLE VOYAGE EN SOLITAIRE Isabelle Autissier est l’invitée d’honneur de Tout Mulhouse Lit. Du 19 au 28/10. 15 ~ TRIBU FESTIVAL Invités de marque de la 13ème édition d’un festival qui enjambe allègrement continents et styles musicaux : Staff Benda Bilili, Boubacar Traoré et Marc Ribot. À Dijon et en Bourgogne du 22/9 au 3/10. zutique.com/tribufestival

19 ~ AU-DELà DU PLATEAU Le 19 à Montbéliard rassemble des artistes “qui ont abandonné la convention du tableau pour conquérir une liberté plus grande tant en ce qui concerne les supports, les matériaux que les outils de l’œuvre”. Jusqu’au 30/12. le19crac.com 20 ~ INSTANT(ANé)S Une exposition artistique pour découvrir le quotidien des personnes touchées par la maladie d’Alzheimer jusqu’au 12/10 à l’Hôtel du Département à Strasbourg. bas-rhin.fr.


focus

21 ~ PAYSAGES INTIMES Pour la 6ème édition de Photographes en Alsace, Paul Kanitzer invite Pascal Bichain, Jean-Luc Boetsch, Aglaé Bory, Christian Lutz, François Nussbaumer, Marion Pedenon (visuel) et Louis Sclavis à la Filature à Mulhouse. lafilature.org

26 ~ UCHRONIE Dans le cadre d’une invitation conjointe du Frac Franche-Comté et de la Galerie Klatovy / Klenová (GKK) à croiser une sélection d’œuvres issues de leurs fonds respectifs, Le Bureau a imaginé l’exposition Uchronie. Du 13/10 au 6/1 à la Saline royale d’Arc et Senans. Visuel : Allan Sekula.

22 ~ PERMUTATIONS Permutations, déracinements et rénovation urbaine : exposition d’Anne-Laure Boyer à l’occasion des Journées de l’architecture. Du 4 au 27/10 au Syndicat potentiel à Strasbourg. syndicatpotentiel.free.fr

27 ~ LABEDOUZE Rainer Oldendorf est le commissaire d’une expo très attendue à l’Isba à Besançon du 9/10 au 16/11. isbabesancon.com

23 ~ KIM GORDON Hiéro Colmar invite la bassiste/ chanteuse de Sonic Youth en compagnie de Bill Nace à l’auditorium du MAMCS à Strasbourg le 18/10. musees.strasbourg.eu 24 ~ CE QUI NOUS LIE Littérature dessinée et narration séquentielle avec l’association ChiFouMi jusqu’au 17/10 au Gymnase, espace culturel, galerie de l’IUFM, Fort Griffon à Besançon. pierrefeuilleciseaux.com 25 ~ SYLVIE FANCHON Exposition au Musée des Beauxarts de Dole du 13/10 au 17/2. musees-franchecomte.com

28 ~ L’ÎLE DES ESCLAVES Selon Jean-Thomas Bouillaguet “monter l’île des esclaves c’est s’inscrire dans le mouvement d’une jeunesse qui se révolte”. Du 13 au 16/11 à l’abc à Bar-le-Duc. compagniemavra.com 29 ~ IMPRéVU Danse, musique et performances au menu du temps fort de la 3ème édition d’IMPRéVU du 10 au 13/10 à Strasbourg. cie-somebody.com 30 ~ FRANçOIS ET SOPHIE RUDE “Un couple d’artistes au XIXe siècle, citoyens de la Liberté”. Du 12/10 au 28/1 au musée des Beaux-arts de Dijon. mba.dijon.fr

31 ~ C’EST LE PéROU Le Pérou est l’invité d’honneur du SITV à Colmar. L’occasion de se plonger dans l’histoire d’Hiram Bingham, “découvreur” du Machu Picchu, la citadelle énigmatique des Incas. sitvcolmar.com 32 ~ MUSIQUES LIBRES 12e festival “musique et essai” à Besançon du 1er au 4/11 avec un hommage à Bataille, un parcours musical et poétique autour du chantier de tramway bisontin et un duo de Jean-François Pauvros avec… Buster Keaton ! aspro-impro.fr 33 ~ BRUNO BOUDJEDAL “Algérie, Clos comme on ferme un livre ?” Expo de Bruno Boudjelal du 20/10 au 20/1 au musée Nicéphore Niépce à Chalon. museeniepce.com 34 ~ JOHN WATERS Le Lausanne Underground Film & Music Festival (LUFF) invite John Waters, Kim Gordon et la crème de la contre-culture mondiale du 17 au 21/10. luff.ch 35 ~ POSTMODERNISM Expo “Postmodernism. Style and Subversion 1970–1990” jusqu’au 28/10 au Landesmuseum à Zürich. www.landesmuseen.ch

36 ~ WEISSWALD Le Cabaret Voltaire à Zürich accueille une rêverie imaginée par Claude Lévêque pour réveiller notre esprit chevaleresque. Jusqu’au 6/1. cabaretvoltaire.ch 37 ~ LA JEUNESSE EST UN ART Expo panoramique dédiée à la création artistique contemporaine en Suisse. Aargauer Kunsthaus, jusqu’au 18/11. aargauerkunsthaus.ch 38 ~ VLADIMIR TATLINE Le Musée Tinguely à Bâle consacre sa grande exposition estivale à une figure majeure de l’avant-garde russe jusqu’au 14/10. tinguely.ch 39 ~ ATELIER CASINO 14 artistes sont invités à transformer le Casino Luxembourg en terrain de création jusqu’au 16/12. casino-luxembourg.lu 40 ~ ARTE POVERA La grande exposition consacrée à la création italienne des années 1960 à 1980 au Kunstmuseum à Bâle montre l’actualité de l’Arte Povera, notamment pour les jeunes artistes. kunstmuseumbasel.ch

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par Caroline Châtelet

par Cécile Becker

TIMON D’ATHENES, théâtre, du 9 au 26 octobre, Centre dramatique national Besançon Franche-Comté www.cdn-besancon.fr

30 ANS DE RADIO DIJON CAMPUS, festival du 2 au 7 octobre à Dijon, divers lieux. www.30ansdijonradiocampus.org + www.radio.dijon-campus.org Radio Dijon Campus, 30 ans, une expérience culturelle coédité par Radio Dijon Campus et médiapop

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Ouverture à la loyale

Good morning Dijon

Arrivé en janvier dernier à la tête du Centre dramatique national de Besançon, Christophe Maltot ouvre la saison avec Timon d’Athènes, pièce dont il co-signe la mise en scène et interprète le rôle-titre.

« Musiques, Cultures et Sociétés », libre et décontractée Radio Dijon Campus fête ses 30 ans cette année. Si l’antenne universitaire s’impose comme un acteur phare de la culture dijonnaise, elle projetait ses ondes il n’y a pas si longtemps grâce à un émetteur de 20 watts....

Au Centre dramatique national Besançon Franche-Comté (ex-Nouveau Théâtre), le théâtre perd pour sa quarantième année son adjectif « nouveau ». Cet abandon au profit de la mise en valeur d’un statut – le lieu étant désormais désigné par ce qu’il « est » en tant qu’institution – s’accompagne de diverses nouveautés, du changement d’identité graphique à l’installation d’une troupe permanente. Constituée de cinq comédiens d’âge et de formations diverses, adjointe de deux metteurs en scène partenaires, Philippe Lanton et Robert Sandoz, l’équipe écope de la dénomination « la Loyale ». S’il est trop tôt pour dire si le terme choisi renvoie à un trait de caractère ou à un statut, c’est en tous les cas entouré de cette troupe (et rejoint par d’autres comédiens) que Christophe Maltot co-met en scène avec Philippe Lanton Timon d’Athènes. Œuvre rarement montée de Shakespeare, la pièce raconte le parcours du noble Timon qui, après avoir distribué ses largesses, se retrouve ruiné et seul, car abandonné de ses anciens débiteurs. Devant leur refus de lui venir en aide, Timon développe une haine rageuse envers ses semblables et choisit finalement l’isolement. Pièce cinglante par les positions radicales de son personnage éponyme, Timon d’Athènes place, comme l’explique Christophe Maltot, la saison du CDN sous « le double signe de la révolte et du désir ». Programmé en ouverture, le spectacle a, alors, presque valeur de manifeste. Une promesse de tumultes artistiques à venir ? D

« Si rebelle veut dire indépendant, alors nous sommes rebelles, mais on ne milite pas contre quelque chose, on avance avec les choses » déclare Maria Tokarz, chargée de communication de Radio Dijon Campus. Portée par Claude Patriat, RDC émet pour la première fois le 26 avril 1982 du haut de sa tour Gabriel, où elle diffuse sur des plages horaires réduites. Rapidement, on passe au 24/24 et les étudiant affluent pour monter des émissions musicales alors que l’équipe installe de nouveaux studios à l’Atheneum afin de favoriser autant les productions que les directs. « La Redak » et ses bénévoles – ils sont 120 aujourd’hui – délivrent leurs points de vue, leurs reportages, leurs interviews d’artistes de passage, les scientifiques dissèquent leur domaine, avec pour leitmotiv de toujours mener un travail de proximité. Radio Dijon Campus est une radio qui avance avec les tendances mais laisse toujours place à l’émergence, chaque vocable y trouve un écho. Une compilation de 30 ans de talents regroupés dans un ouvrage anniversaire avec 151 interviews illustrées par des photos de Vincent Arbelet et co-édité par Radio Dijon Campus et médiapop. Toujours dans cet esprit de collaboration, l’équipe fête ses 30 ans accompagnée de Juan McLean, l’autre génie de DFA, Marc Ribot, guitariste de jazz ayant notamment accompagné Tom Waits, ou encore les locaux de Cut By The Fuzz et leurs 8 synthés. De quoi se rappeler le bon temps tout en dansant, flânant et bien sûr, en parlant. D

Juan McLean © Rob Phillips

The Glint

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par Adeline Pasteur

par Cécile Becker

Festival Bien Urbain, du 6 septembre au 6 octobre, à Besançon Informations : Chez Urbain, à l’angle de la rue de l’Ecole et de la place Marulaz.

Tony Allen Black Series feat. Amp Fiddler, concert le 10 novembre à la Poudrière à Belfort www.pmabelfort.com

focus

Explorations urbaines

Funkadélie

Pendant un mois, une douzaine d’artistes internationaux investissent l’espace public bisontin et y créent la surprise, avec des œuvres in situ improvisées au gré du terrain, des rencontres et aussi… de la météo !

Tony Allen rencontre la soul d’Amp Fiddler pour un projet qui rapproche les territoires, croise les genres et invite les corps à se balancer. Plus loin qu’une traversée musicale, les Black Series sont surtout une histoire d’amitié.

Le coup d’envoi a été donné le 6 septembre dernier Chez Urbain, un lieu créé pour l’occasion dans le quartier Marulaz, en plein cœur de Besançon. Un point d’ancrage pour cette manifestation qui rayonne en divers point de la ville, spécialement entre Battant et le campus de la Bouloie. On y trouve des ouvrages, des casques pour certains parcours interactifs, ou encore des clefs pour mieux aborder ces créations originales. C’est aussi le point de départ des parcours artistiques, qui se créent au fil des semaines, au gré des créations. Une douzaine d’artistes investissent l’espace public et suscitent la surprise : ici, d’immenses visages rhabillent les murs de la cité universitaire ; là, une fresque monochrome guide les étudiants de l’IUT… Les bisontins découvrent au fil des jours des monuments en mutation, qui prennent une nouvelle vie et bousculent les habitudes. Et les artistes conviés sont largement inspirés par ce vaste territoire de jeux : Pascal Rueff se lance dans des créations 3D à admirer sous casque ; l’Italien Agostino Iacurci déroule ses personnages oniriques et naïfs sur les surfaces à sa disposition ; Guillaume Bertrand propose son Pas de porte à céder, une zone d’affichage libre et numérique, tandis que les Américains Mark Jenkins et Sandra Fernandez rhabillent des moulages de corps avec du ruban adhésif, laissant ces sculptures étonnantes faire leur petit effet dans l’espace urbain. Des performances multiples, à découvrir chaque jour jusqu’au 6 octobre. D

Tony Allen n’avait pas besoin d’un nouveau projet solo pour asseoir sa réputation de musicien de génie déjà installée en tant que batteur aux côtés de Fela Kuti, dont il a aussi été le directeur artistique. Maître de l’afrobeat ? Très certainement. Mais Tony Allen est aussi largement influencé par la musique rock, notamment par Brian Eno qui le décrit comme « le plus grand batteur qui n’ait jamais vécu ». Une de ses collaborations avec un autre batteur, celui de Cream, Ginger Baker, vsera d’ailleurs immortalisée en 1971 sur le grand disque Live !. Il y aura aussi Grace Jones, Sébastien Tellier (la batterie sur Politics, c’est lui), Charlotte Gainsbourg et Damon Albarn (The Good, The Bad and The Queen). Tony Allen n’en finit plus de donner corps à des idées liées à une vision ouverte de la musique. Dans cette optique, il monte initialement les Black Series avec Theo Parish et construit un pont virtuel entre sa ville natale et celle du producteur de musique électronique. Toujours en quête d’une nouvelle façon d’explorer sa batterie, il la confronte cette fois au son légendaire de Détroit avec Amp Fiddler musicien versatile qui s’est tourné autant vers la soul, que le funk et le hip-hop en passant par la house et le nu jazz. Fusion touchante de deux styles pas si opposés, les Black Series proposent de faire fondre la musique afin qu’elle ne puisse plus rentrer dans ce moule restreint que sont les styles. Ou quand le son se propage par le rythme pour se mêler aux délicates harmonies soul, à la folie funk et à l’entêtante électronique… D

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par Caroline Châtelet

focus CABARET NEW BURLESQUE, festival Génériq, le 25 novembre au Grand Théâtre à Dijon et le 27 novembre au Granit à Belfort, le 30 novembre et le 1er décembre à Schiltigheim www.legranit.org + www.generiq-festival.com www.lavapeur.com + www.ville-schiltigheim.fr

Corps maîtrisés Popularisés par le film Tournée de Mathieu Amalric, les artistes du Cabaret New Burlesque offrent leur vision décapante et toute personnelle du strip-tease.

2004 – Nantes, Lieu Unique : première venue en France du Cabaret New burlesque, troupe de cinq américaines – Dirty Martini, Evie Lovelle (remplacée désormais par Catherine D’Lish), Kitten on the Keys, Julie Atlas Muz et Mimi Le Meaux –, et un américain – Rocky Roulette – réunis par Kitty Hartl. 2012 – Énième tournée française et un succès non démenti. Mieux, puisqu’avec le film Tournée de Mathieu Amalric, son Prix de la mise en scène à Cannes en 2010 et ses sept nominations aux Césars 2011, la troupe bénéficie

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d’une large médiatisation. Une véritable mode s’est développée pour le nouveau burlesque – genre pastichant le strip-tease classique – et les shows délurés, menés par des filles dont les physiques déjouent les canons en vigueur, fleurissent ici et là. Mais devant le film d’Amalric on hésite souvent entre la fiction et le documentaire : certes, la tournée de ces américaines, leurs démêlés avec leur producteur français, leurs histoires d’amitiés, d’amours, sont fictives. Mais ces artistes, leurs tenues et comportements extravagants, leurs numéros qui détournent les codes du strip-tease, tout cela est-il de la fiction ? Une interview, suivie de peu d’un live, rappelle la distance parfois ténue entre la réalité et le spectacle. Bon, il ne s’agit pas de dire que l’équipe passe ses journées en slip à paillettes à distribuer des œillades... Chaque artiste du New Burlesque étant signataire de son personnage – nom de scène, esthétiques, disciplines et costumes –, l’identité de cet avatar est forcément traversée par les préoccupations et sensibilités de son créateur. Sans dynamiter les codes du strip-tease (il y a bien effeuillage), chacune les détourne à sa façon. Parodies, esthétique rock ou de séries B, arts du cirque ou chansons sont autant de moyens de déjouer les attentes, en travaillant l’érotisme sous de multiples aspects. Et une fois vu le spectacle, peut-être voudrez-vous (re)voir le film. À raison. Car tandis que le show, objet entier, raconte la maîtrise des corps, le film en révèle les failles et les faiblesses. En montrant comment, dans les zones de latence propres aux tournées, les corps s’abandonnent et la lassitude – fatigue normale face à ce qui est un travail – surgit, Tournée livre des corps en crise, soumis à la mélancolie comme à la tragédie. Et mine de rien, pouvoir découvrir la façon dont des artistes existent (avec tout l’excès que cela suppose) dans le temps réel, immédiat, comme dans le temps de l’épopée, est une chose plutôt rare... D


par Claire Tourdot

par Cécile Becker

¡SORPRESAS! CARTE BLANCHE A SERGI LOPEZ ET ESCARLATA CIRCUS, du 3 au 5 octobre, MA scène nationale – Pays de Montbéliard. www.mascenenationale.com

LES 20 ANS DU NOUMATROUFF, concerts ce trimestre + scène ouverte « spécial 20 ans » le 27 octobre au Noumatrouff, à Mulhouse. noumatrouff.fr

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Une Saison pimentée

Smac(k) d’anniversaire

Pour ouvrir sa saison 2012/2013, MA scène nationale se met à l’heure catalane et donne carte blanche à Sergi López et Escarlata Circus. Théâtre, cirque, ateliers, tapas, une joyeuse fête pleine de surprises et d’humanité. ¡Olé !

Novo 21 formule ses vœux d’anniversaire à de nombreuses structures culturelles... À croire que les années en 2 nous apportent le meilleur ou peut-être le pire, si la fin du monde arrivait. Avant cette fatalité, passez faire une bise d’anniversaire au Noumatrouff pour ses 20 ans, mieux, avec quelques concerts.

En ce début de mois d’octobre, MA scène nationale décide de prolonger l’été en invitant de joyeux lurons catalans à prendre possession de leurs terres montbéliardes. Toujours dans l’optique de créer un lieu multiple, croisant partages et créativités, elle nous propose avec cette carte blanche d’aborder l’art de la scène de façon vivante et festive. Pendant trois jours, il sera question d’explorer la sensibilité de chacun et de (re)trouver le sens du mot « humanité », par le biais de trois créations. On ouvre les festivités avec Ludmila, Alfonso et leurs numéros de cirque dans Llenties i Marabú, véritable remède anti-déprime. Au centre de l’attention une première française, 30/40 Livingstone, « un spectacle d’humour, tennis et anthropologie », co-écrit et interprété par Sergi López et Jorge Picó. En retraçant le parcours d’un explorateur en quête du spécimen absolu, c’est le paradoxe entre animal et homme qui est interrogé, tout comme celui du mot et du geste. La quête de soi continue dans Pugilatus, nouvelle création d’Escarlata Circus : deux amis affrontent leurs états d’âme, mêlant mort, religion et... nourriture. Peut-être les croiserez-vous lors de la masterclass aïoli ou de la soirée tapas ? Car partage et convivialité vont de soi en pays catalan et c’est à coup sûr ce que l’on retiendra de ces belles Sorpresas. D

Si l’on fête les 20 ans de Hiéro Colmar (qui s’est lancé peu après Hiéro Mulhouse) et les 20 ans du Noumatrouff, ce n’est pas une coïncidence. Il y a plus de 20 ans, Jean-Luc Wertenschlag emportait dans son sillage une poignée de bénévoles et de motivations en lançant Hiéro Mulhouse et le premier acte de l’association : ouvrir une salle de concerts à Mulhouse. Pari réussi : le Noumatrouff naît en 1992. 20 ans après, Olivier Dieterlen, directeur du Noumatrouff, veut laisser vivre l’esprit du Nouma en programmant des artistes et instants festifs « représentatifs de la diversité musicale toujours voulue et pratiquée dans cette salle ». Pour saluer ces années de concerts, le Noumatrouff organise le 27 octobre une scène ouverte dédiée aux 20 ans en invitant des groupes emblématiques, tout comme des formations prometteuses de la scène mulhousienne : Action Packed, Philos, Parano, Pundits, Spider Everywhere... Une programmation vient s’articuler autour de cet événement avec le passage de Puppetmastaz, poupées fans de hip-hop, Don Rimini, l’homme qui fait lever les bras, Thomas Schoeffler JR, country-blues orchestre à lui tout seul, Why  ?, perle post-moderne emmené par le génial Yoni Wolf ou encore Fránçois & The Atlas Mountain, les nomades sonores. Et puis, on pourrait pousser un peu les fêtes lors du festival GéNéRiQ et aller voir les Dandy Warhols qui ne sont pas loin de leurs 20 ans. Bon anniversaire à toi, Nouma ! D

Le groupe Why ? en concert le 23 novembre au Noumatrouff

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par Xavier Hug

focus Tchernobyl on Tour, Elena Costelian, …et s’en aller, Chourouk Hriech du 13 septembre au 11 novembre 2012, à la Kunsthalle de Mulhouse www.kunsthallemulhouse.com

Lecture du monde La kunsthalle n’en finit pas de décrypter notre contemporanéité par diverses lectures : cette fois, deux jeunes femmes jouent de l’histoire comme prétexte à faire œuvre.

La Veillée, 2012, Installation, ©La Kunsthalle Mulhouse

Il n’aura sans doute pas échappé à quiconque suit les évolutions et les tendances de l’art contemporain, que l’Histoire réapparaît comme support théorique, pratique et discursif. Grâce au travail souvent très bien documenté des artistes travaillant à ce retour, ce mouvement pourrait cacher une lame de fonds plus générale qui viendrait démentir les thèses de la fin de l’Histoire. Un démenti qui prend ici une forme très poétique invitant au voyage et à la rencontre des Autres pour Chourouk Hriech. L’artiste se présente comme « une conteuse de fables contemporaines », ce qui lui sied à merveille tant son univers est empreint des codes et mythes qui structurent les contes des civilisations vivantes ou éteintes. Car c’est bien une vision holistique qui anime son travail mais également, et peut-être avant tout, sa personne. Dans un monde où cohabite autant de réalités que d’individus, Chourouk Hriech prend chacun d’entre nous par la main pour une ballade évasive qui prend la forme de chants improvisés comme pratique expiatoire, une dérive au vent allégorique et son opus magnum : des dessins muraux. Ces derniers, joués comme des pièces musicales, recouvrent d’un réseau rhizomique une foule de références. Tout, chez elle, participe à la lecture d’un monde qui se déploie entre un horizon fragile et une verticale stable, entre ce qui devient et …ce qui s’en va. Elena Costelian aborde les choses avec une autre approche. Plus préoccupée par les tours et détours qu’empruntent la construction historiographique, son long séjour à Tchernobyl l’a amené à la rencontre des « perdants » de la Guerre froide. Eux qui souffrent des stéréotypes, nombreux et infamants, qui ont cours en Occident, eux qui en arrivent à re-mythologiser tout un pan de leur passé. Par le biais

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d’un dispositif scénique, les installations de Costelian, soustendus par un travail documentaire remarquable (entretien, photo, cartographie), cherchent à marquer au sens propre ceux qui s’y aventurent. Comme un miroir au site contaminé qui fait aujourd’hui le régal de touristes en proie au grand frisson. Car une des dernières ressources qu’offre Tchernobyl et sa zone est d’ordre économique. Le tourisme tient aujourd’hui une place non négligeable dans cet imbroglio grotesque où les indigènes doivent réapprendre à vivre ici et maintenant. Deux expositions qui prennent donc position, quelque part où générosité et sincérité se rencontrent. D


par Xavier Hug photo : Raymonde April

focus Les Temps Satellites, du 15 septembre au 10 novembre 2012, au Musée des Beaux-Arts de Mulhouse les-temps-satellites.blogspot.fr

L’immobilité vive L’agrandisseur est une association récente qui se propose de questionner la photographie contemporaine. L’exposition Les temps satellites, imaginée par Anne Immelé, cadre au plus près à cette volonté.

Les expositions muséales se sont toujours heurtées à la problématique de leur mise en scène. Le plus souvent, le commissaire choisit une orientation tantôt chronologique, tantôt monographique, parfois ludique ou provocante, mais quasi systématiquement éducative. Rien de tout cela ici toutefois. Mélange de photographies anciennes et contemporaines et, par ricochet, de techniques et d’esthétiques, Les temps satellites invite le visiteur à se laisser porter par les renvois incessants que ces œuvres font miroiter entre elles, le tout dans un grand dépouillement scénographique. Chaque salle installe une ambiance particulière, propre aux digressions, allers-retours et rêveries de tout un chacun. Autant de déambulations possibles, toutefois ancrées à une réflexion qui cerne la condition inhérente du média photographique : la notion du temps. À ses débuts, la photographie a connu autant de détracteurs virulents que d’adeptes passionnés. Par la mise en regard de photographies du xixe

siècle et de photographies du temps présent, l’exposition propose de confronter des regards sensibles à partir des temps photographiques. Temporalités multiples donc, mais qui, paradoxalement, n’en finissent pas. Tous les photographes réunis ici proposent une expérience de la durée, du temps qui passe inexorablement, à l’instar de leur pratique, irrémédiable – du moins avant l’arrivée du numérique. Cette dichotomie est illustrée par le très bel et sobre hommage de Fiona Rukschcio à son double masculin Gaspard Ziegler qui incarne le prétexte de cette exposition. Un premier volet, donc, qui s’articule autour du portrait. Un autre, Avant l’effacement, met en avant le caractère fragile de l’indice mémoriel qu’est supposé nous garantir une photographie. La suite très cinématographique Train de lumière, de Bernard Plossu, nous met face à cette amnésie potentielle. L’articulation ahistorique fonctionne à merveille dans la salle dédiée à l’esthétique de l’immobilité où se trouvent réunis des œuvres d’Adolphe Braun et François Deladerrière. Enfin, une place privilégiée est faite au travail d’auto-fiction quotidienne que mène Raymonde April. Autour de l’exposition, tout un programme de rencontres, projections et visites vient prolonger cette expérience d’ « immobilités vives », expression utilisée par la commissaire pour décrire toutes ces photographies. D

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par Claire Tourdot photo : C. Dawson

par Claire Tourdot

THEATRA, festival international de théâtre amateur, du 12 au 14 octobre à Saint-Louis. www.theatra-saint-louis.com

LE BOURGEOIS GENTILHOMME, théâtre, le 6 octobre au théâtre de la Coupole à Saint-Louis. www.lacoupole.fr

focus

Louis d’or Rendez-vous d’automne des amoureux du théâtre amateur, le festival Theatra accueille cette année le belge Stanislas Cotton et lui réserve le fauteuil de président du jury. Plus d’une vingtaine de troupes venues de France et d’ailleurs y défendront leur vision de la création contemporaine. Et c’est reparti pour une 26e édition ! Le festival THEATRA continue de sélectionner chaque année le meilleur de la scène amateur internationale tout en défendant la qualité artistique et la création contemporaine. Compagnies régionales côtoient troupes italiennes, belges ou encore bosniaques dans un grand brassage populaire donnant à voir et à comparer les multiples visions possibles d’un même art. Pas le temps de s’ennuyer : un des critères de sélection est la brièveté des spectacles, 45 minutes maximum. Porte ouverte sur le monde et ses cultures, Saint-Louis se transforme pendant quelques jours en grande auberge espagnole. Chacun s’y ballade d’une scène à l’autre, débattant sur le prochain prix du public ou du jury. Cœur du festival, la Coupole accueille non seulement une librairie et un espace bar mais aussi la sélection hors-concours. On retrouve parmi ces derniers un petit bijou à la fois burlesque et bucolique Plume et Paille, création jeune public de la compagnie Adroite Gauche : une harpe enchantée y tien le rôle principal, se transformant tour à tour en arbre, tambour ou proue de navire. Avec plus de 60 représentations étalées sur 4 jours, THEATRA est un véritable marathon éclectique et audacieux avec à la clé, le fameux Louis d’or. D

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Francois Morel, grand mamamouchi Molière fait partie de ces auteurs qui ne se démodent pas : son Bourgeois gentilhomme, pièce résolument moderne, continue de nous étonner par sa véracité. L’ancien Deschiens, Francois Morel incarne un monsieur Jourdain hilarant et tendre dans cette version fidèle. Pour Catherine Hiegel, Molière c’est un peu comme un vieil ami qu’on ne peut oublier. Un vieil ami qu’on connaît par cœur et dont on aime se remémorer les paroles. Devenue sociétaire de la Comédie-Française en 1976 puis doyenne, elle côtoie le dramaturge depuis... toujours. Avec le Bourgeois Gentilhomme, elle nous présente une de ces comédies-ballets les plus abouties, chef d’œuvre grandiose dont seul Molière a le secret. On y retrouve le fameux monsieur Jourdain, gentilhomme envieux cherchant à se faire passer pour un aristocrate, quitte à se complaire dans le ridicule en se faisant sacrer « grand mamamouchi ». François Morel se glisse à merveille dans la peau de ce balourd caractériel : en plus de sa force comique, il lui apporte une sensibilité touchante et un regard naïf, dans la lignée d’un Bourvil. La comédie bascule rapidement vers une satire acerbe des classes sociales, et c’est là qu’apparaît sa frappante modernité, car image et apparence sont toujours au centre des préoccupations humaines, des siècles plus tard. Sur scène, plus de vingt comédiens nous entraînent aux rythmes des chorégraphies magistralement orchestrées dans cette folle turquerie commandée par Louis XIV. Catherine Hiegel a su donner du mordant à ce classique en évitant le goût de déjà vu. D


par Xavier Hug photo : Bernard Plossu

par Claire Tourdot

« Bazar », 23 ème Salon du Livre de Colmar les 24 et 25 novembre, au Parc des expositions de Colmar www.salon-du-livre-colmar.com

MAÎTRE PUNTILA ET SON VALET MATTI, théâtre, du 9 au 26 octobre à la Comédie de l’Est de Colmar

focus

C'est le bazar à Colmar

Comédie grave

Le Salon du livre de Colmar 2012 est placé sous l’égide du bazar. Gageons que, à l’image des marchés de l’Orient, cette grande manifestation populaire proposera une fois encore de quoi combler tout un chacun.

Le dramaturge allemand Bertold Brecht l’avait compris : le divertissement est la première justification de l’art dramatique. Avec Maitre Puntila et son valet Matti, il signe une joyeuse pièce politique sur les rapports de force dans le monde du travail.

Le livre et l’écrit seraient en crise paraît-il ? À Colmar, on semble ne rien savoir de ces rumeurs et surtout ne pas en tenir compte. La thématique annuelle, le bazar donc, renvoie à une multitude de pistes protéiformes : le baz’art des Beaux-Arts, le b@z@r des réseaux sociaux, le b’hasard des rencontres entre loukoums et chaos, le bAZar des duos improbables, des jeux de mots et des œuvres atypiques, perles d’auteurs et écrits hors genres, pour n’en citer que quelques-uns. Comme les grands marchés qui émaillent les places et ruelles des villes d’Orient, ce salon nous propose une myriade de couleurs, sonorités, senteurs et, bien sûr, de rencontres. En flânant entre les nombreux stands, en assistant aux cafés littéraires, aux conférences et aux animations qui s’égrainent tout au long de ce week-end, on pourra notamment rencontrer Philippe Lutz qui dédicacera son livre Îles grecques, mon amour (médiapop éditions) illustré par des photographies de Bernard Plossu. Nathalie Eberhardt et Christophe Sedierta, les grands éditeurs de la « petite » maison d’édition La Dernière Goutte seront également présents pour défendre leurs dernières parutions. Bref, un rendez-vous incontournable, pour les petits, qui ne sont pas oubliés puisque toute une partie « jeunesse » est concoctée amoureusement à leur attention, et les grands qui savent quels trésors recèle l’écriture. D

Puntila, grand propriétaire terrien finlandais, est un personnage contradictoire. Sobre, il est tyrannique, infâme et dur. Saoul, il est humain, doux et généreux. Il dirige ainsi de façon contradictoire ses employés, entre punitions cruels et élans de bonté. Première victime de ses agissements déraisonnés, son valet Matti, qui tente de préserver son intégrité malgré cette duplicité déconcertante. Avec pour point de départ, le duo traditionnel du maître et du valet, Bertold Brecht peint un portrait de société et plus particulièrement celui de la lutte des classes. Créée à l’aube de la seconde guerre mondiale, cette pièce politique pointe du doigt les dangers de la domination et de l’aliénation. Puntila et Matti sont en fait deux visages d’un même être universel, tiraillé entre les extrêmes que sont la générosité et l’égoïsme. Cris de révolte et rires sincères se mêlent ainsi subtilement dans cette intelligente comédie : les répliques fusent, appelant tout autant à la contestation qu’à la plaisanterie. Guy Pierre Couleau, dans un parallèle avec Les lumières de la ville de Charlie Chaplin (un ami proche de Brecht), décuple cette force comique. Par sa mise en scène quasi-mécanique, il crée des caractères intemporels. D’une histoire singulière, c’est toute une situation sociale qui est exposée. Une invitation à l’émancipation. D

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par Emmanuel Abela

focus La Haute École des Arts du Rhin hear.fr

Un désir de communauté Avec le regroupement de l’École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg, des enseignements supérieurs de la musique du Conservatoire de Strasbourg et du Quai à Mulhouse, on assiste à la naissance d’une école d’art parmi les plus importantes en France. David Cascaro, le directeur de la Haute École des Arts du Rhin, nous renseigne sur les finalités de la démarche.

Quelles sont les finalités de ce regroupement des trois écoles au sein d’un même établissement ? Spontanément, les plasticiens et les musiciens expriment un désir de communauté, c’est naturel. Notre travail est de cristalliser ce désir, de l’encourager sans l’institutionnaliser. Il faut trouver les occasions de faire se rencontrer les étudiants des trois écoles et leurs enseignants, et imaginer des temps de partage avec la volonté de dire : nous avons des histoires différentes, nous avons des exigences pédagogiques différentes, mais nous sommes fondamentalement construits sur la pratique. Pour vous l’école d’art est aussi un “lieu de mémoire”. Comment rattacher cette notion mémorielle aux démarches pédagogiques qui s’engagent ? J’attache d’autant plus d’importance à cette notion de mémoire dans notre nouvelle configuration. Dans le domaine de la musique, l’histoire est une évidence. Au Conservatoire, l’apprentissage se construit à partir d’un répertoire, même si – et c’est une autre particularité strasbourgeoise – on y a toujours beaucoup travaillé avec les compositeurs contemporains. L’école des Arts Décoratifs présente un patrimoine qui dépasse le cadre de sa façade. Ses ateliers constituent un patrimoine actif de pratiques artistiques unique en France : un atelier bijoux, un atelier reliure devenu l’atelier livre, l’atelier bois, l’atelier métal, etc. Ces ateliers, objets atypiques, sont à préserver. Il faut donc assumer cette tradition dans nos écoles d’art. Vous cherchez à favoriser les échanges entre les trois écoles, mais on suppose l’échange déjà présent au cœur des problématiques pédagogiques de chacune d’entre elles. Oui, les écoles d’art sont par définition des lieux de croisement et de circulation. Ces écoles d’art sont des “échangeurs” dans la mesure où il ne se passe pas une semaine sans qu’une personnalité, un penseur, un philosophe, un artiste, un danseur vienne irriguer les pratiques. Les étudiants eux-mêmes constituent de vraies ressources aussi bien pour les enseignants que pour les autres étudiants.

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À terme, la volonté est-elle d’inscrire ces pratiques à l’échelle européenne, au cœur de l’espace rhénan ? Si elle est déjà ancrée dans la musique, la mobilité internationale est plus timide pour les arts visuels. La présence d’enseignants allemands et suisses doit être accrue. Nous devons aussi contourner quelques obstacles : la différence de rythmes de travail (semestres différents) et le profil des étudiants (souvent plus âgés en Allemagne). Néanmoins, nous souhaiterions que nos étudiants se fixent dans cette région. Nous évoluons dans un espace physique et géographique extraordinaire, culturellement trinational. On ne se sent jamais plus européen qu’en vivant dans ce territoire. Même si nous savons que les carrières artistiques sont désormais mondiales, il faut veiller à valoriser l’ancrage de nos étudiants après le diplôme. D


par Cécile Becker

par Emmanuel Abela & Vanessa Schmitz-Grucker

AUGENBLICK, festival de cinéma du 13 au 30 novembre, dans les cinémas indépendants en Alsace www.festival-augenblick.fr

LE CEAAC, soirée anniversaire le 20 octobre avec Louison Moretti (Arnaud Dieterlen et Fortunato d’Orio), danses de salon + DJ’s electro, buvette et restauration

focus

Wunderbar 18 jours, une trentaine de films diffusés dans les 27 cinémas membres du réseau Alsace Cinémas, la 8ème édition du festival Augenblick met cette année à l’honneur les adaptations littéraires et le cinéma suisse : un cinéma méconnu, plus barré et moins policé. Avez-vous déjà vu Le Golem, film de la mouvance expressionniste diffusé en 1920 ? Êtes-vous capables de citer un film suisse sorti récemment ? Si vous répondez non à ces questions, et même si ce n’est pas le cas, sachez-le : la programmation du festival Augenblick est bourrée de perles à voir ou à revoir. Stéphanie Dalfeur, directrice d’Alsace Cinémas explique la démarche du festival : « Nous souhaitons amener le cinéma germanophone partout pour que l’excitation soit partagée en région. Nous ne cherchons pas à être dans la découverte du prochain artiste, mais plus à faire passer des films coups de cœur au-delà des frontières » À l’honneur le cinéma suisse dont le film de Samuel Schwarz et Julian Grünthal, Mary et Johnny – adaptation du roman Casimir et Caroline d’Odön von Horvath – racontant la rupture d’un couple au beau milieu d’une fête foraine. « Le cinéma suisse est jeune, frais, empli de films avec une énergie rock », commente Stéphanie Dalfeur. Mais l’Allemagne n’est pas en reste avec le beau documentaire This ain’t California réalisé par Marten Persiel où les protagonistes racontent eux-mêmes les années skate avant la chute du mur de Berlin. Du côté de l’Autriche, on pourra voir le film de Julian Pölsler Le Mur Invisible (Die Wand), entre poésie et science-fiction. Compétition de films inédits, courts-métrages, documentaires et films destinés aux scolaires, de quoi connaître le cinéma transfrontalier dans toute sa splendeur. D

Take a cha-chacha-chance Au CEAAC, l’instant est à la fête. L’occasion de revenir sur 25 ans de missions avec Evelyne Loux, sa directrice. Peut-on revenir à l’intention initiale de la création du CEAAC ? L’idée d’un centre d’action en faveur de l’art contemporain a été émise en 1987 ; le CEAAC a été créé en 1988. Les objectifs étaient de défendre l’art contemporain auprès du grand public en intervenant sur deux volets : le soutien aux artistes et la médiation auprès du public. Il y avait donc d’une part des installations d’œuvres dans l’espace public et d’autre part la défense des artistes dans notre région. Rapidement, la nécessité du lieu s’est fait ressentir… Dès le départ, il m’a semblé qu’un lieu était indispensable pour montrer les artistes. Et puis, il nous fallait un lieu pour assumer ce que nous défendions déjà dans l’espace public. Il fallait accompagner ceux qui s’interrogeaient sur les sculptures dans l’espace public. Depuis 25 ans, vos missions ont évolué… Oui, nous devons réinventer les modalités de notre soutien aux artistes. Nous faisons rayonner les artistes à l’international avec les résidences. Par ailleurs, nous sommes devenus un centre de ressources : un organisme de conseil et d’accompagnement au service des artistes, des collectivités et du public. Nous essayons de créer les bonnes connexions. La porte est ouverte, il est facile de nous rencontrer. D

This ain’t California de Marten Persiel

Patrick Corillon, Les Révélations d’Oskar Serti, 1995

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par Sylvia Dubost photo : Tim Wouters

focus Les Estivants, théâtre, du 19 au 26 octobre au TNS à Strasbourg www.tns.fr

Sous le soleil On attend leur retour avec impatience. Avec Les Estivants d’après Maxim Gorki, les Belges de tg STAN devraient à nouveau livrer un grand cru.

Il faut bien dire la vérité : le spectacle qu’il avait présenté l’an passé nous avait un peu déçu… Brillant sur le papier, le projet du STAN autour du Chemin solitaire d’Arthur Schnitzler avait difficilement négocié le passage à la scène. Le spectateur de théâtre a lui aussi ses habitudes, et s’il aime être surpris, il aime tout autant se couler dans le confort du familier. C’est ainsi. Il n’aime pas voir le STAN se perdre quelque peu dans une expérimentation formelle qu’il a pourtant toujours rejetée. Il l’aime dans ce qu’il fait de mieux : un théâtre d’acteurs affranchi de la dictature du metteur en scène. Moins cérébral et plus affûté, donc. Incarné, pour résumer. Depuis sa naissance en 1989, tg STAN produit un théâtre de chair et de parole où l’intention

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ne prend pas le pas sur la réalisation. Énergie, verve et drôlerie ont fait sa signature. Il cultive un théâtre de l’immédiateté, sans artifices, où l’on vient voir des acteurs se mettre tout entier au service d’un texte, y compris avec leurs hésitations et leurs doutes. Tous ne sont pas toujours d’accord sur l’interprétation (dans tous les sens du terme), et cela sonne toujours juste : on entend le texte comme jamais, débarrassé des oripeaux du concept souvent lourdasse et obscur qui rend l’objet aussi artificiel que lointain (entendons-nous bien, on aime aussi les concepts). Les comédiens de STAN, qui n’aiment rien tant que disséquer les travers de notre société, ont sans doute trouvé avec le textes de Gorki le matériau parfait pour déployer leur génie. Dans Les Estivants, l’auteur des Bas-fonds observe une intelligentsia russe coupée des réalités du monde. Des amis désœuvrés y vivotent et virevoltent, de petits riens en règlement de compte, avant de s’écraser, y compris les uns (contre) les autres. Sur scène, neuf comédiens, dont les indispensables Damian de Schrijver (notre coqueluche ad vitam), Jolente Keersmaeker, Sara de Roo et Frank Vercruyssen. Et de ce que nous avons pu en voir (en néerlandais, certes, puisque la version française sera créée à Strasbourg), les STAN sont à nouveau là où on les aime. De Standaard publiait d’ailleurs une critique météorologique qui achève de nous faire saliver : « tg STAN propose une lecture primesautière d’une pièce estivale à l’ambiance automnale. » On s’en réjouit ! D


par Cécile Becker

focus Un amour de roman-photo, exposition, du 12 octobre au 15 décembre à la médiathèque André Malraux à Strasbourg www.mediatheques-cus.fr

Flashs sentimentaux Soulagement après une longue période de frustration causée par la Seconde Guerre mondiale, les magazines féminins font leur grand retour avec des pages parfumées à l’eau-de-rose dans lesquelles on découvre le roman-photo. Un genre finalement méconnu célébré à la médiathèque André Malraux à Strasbourg.

La Dolce Vita de Federico Fellini

Inutile de mentir : chez votre grand-mère, vous vous cachiez dans un coin pour feuilleter Nous Deux et vous jetiez avidement, filles et garçons, sur les romans-photos. Et il vous arrive encore de vous émouvoir lorsque vous tombez, par hasard, sur un exemplaire de ces publications. Oui, c’est kitsch, mais nous aimions lire et regarder l’amour parfait, l’amour qui finit bien. C’est aussi un cliché. « La restriction du genre aux seules intrigues sentimentales est une grande injustice, confirme Jan Baetens, professeur à l’université de Louvain et auteur de Pour le roman-photo. Premier exemple : l’influence du néo-réalisme, très présent dans les premières années du roman-photo. Second exemple : les reprises des films, incroyablement populaires, par exemple La Dolce Vita de Fellini, très beau et très singulier. Enfin, les tentatives dans les années 80, d’inventer un roman-photo sérieux, plus littéraire, qui explore aussi bien des nouvelles manières de raconter, inspirées par exemple d’un auteur comme Borges. » Déjà le Nadja d’André Breton en 1928 dessinait les prémisses avant-gardistes d’un roman que l’on peut lire, regarder et fantasmer, juste avant le cinéroman. Très en vogue durant l’entre-deux guerres, il permettait de « voir » les derniers films en dépit de la rareté des salles de cinéma. C’est finalement en 1947 que le roman-photo trouve sa mère patrie légitime : l’Italie, mais il reste l’apanage des magazines pour femmes. Jan Baetens explique : « La photographie des années 40-50 était dominée par la photographie de presse qui excluait les idées de fiction et de mise en scène, mais aussi celles de récit, de séquence, de série. Quant à la littérature, où l’illustration était rare, en tout cas dans les publications “sérieuses”, elle était loin d’avoir découvert l’intérêt d’un dialogue avec l’image... » Si selon notre spécialiste « la mort du roman photo était annoncée depuis une éternité, presque depuis sa naissance », il a réellement perdu de sa splendeur avec l’arrivée des soaps dans les années 60 et disparu avec le glissement de la presse féminine vers la presse people. Mais tout comme le roman-photo s’est inspiré du cinéma, la sublime Jetée de Chris Marker ou les films d’Antonioni – et ses personnages aux regards fuyants –, nous rappellent l’étendue de son influence esthétique. D

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par Cécile Becker

par Claire Tourdot photo : C. Ratz

Plantastic !, exposition temporaire du 25 septembre 2012 au 1er septembre 2013 au Vaisseau à Strasbourg www.vaisseau.com

INCIDENTS OU DÉBUT D’UN TRÈS BEAU JOUR D’ÉTÉ, théâtre, du 18 au 20 octobre au TAPS GARE-LAITERIE de Strasbourg.

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Everything’s gone green

Rire noir

Cette saison, le vert sera très tendance. Mais le vert sous toutes ses coutures au Vaisseau. Observé, analysé, décrypté, exploré, le monde végétal devient, plus qu’un sujet de consommation toujours remis en question, une expérience scientifique. Et, ça, c’est Plantastic !

Loin des sentiers battus, la compagnie Voix Point Comme souhaite mettre en avant des auteurs à découvrir, dans un esprit d’éclectisme et de partage. avec Incidents ou début d’un très beau jour d’été, elle signe un bel hommage au poète satiriste russe Daniil Harms.

Que l’on soit consommateur lambda, végétarien, végétalien, locavore ou crudivore, le légume est dans notre assiette, l’herbe est sous nos pieds et la végétation autour de nous. Aujourd’hui plus que jamais, l’environnement qui nous entoure est une source de préoccupation extrême et notre salut à tous. On nous répète, à raison, qu’il faut le protéger, se tourner vers une alimentation raisonnée, plus locale, trier, mais avons-nous appris à le regarder ? Le connaître, l’apprivoiser, c’est déjà le prendre en considération et plus si affinités. Le Vaisseau apporte ce nouveau regard nécessaire à une prise de conscience plus large, par sa lorgnette scientifique singulière. Reconstituer des plantes en puzzle, reconnaître les fruits et les feuilles de différents arbres, visualiser des pollens en 3D, apprendre à cultiver son jardin ou encore peindre avec de le betterave ; autant d’expériences mêlant l’utile à l’agréable. Autour de ces animations scientifiques et ateliers, le public désormais devenu vert peut apprécier une exposition fournie en photographies de jardin changeant au rythme des saisons mais aussi des spectacles dont le Durable et des fraises de la compagnie Va Savoir qui s’attarde sur la culture intensive des fraises causée par sa consommation hors-saison, sur l’industrie agroalimentaire, le nucléaire et les OGM. Un programme chargé, fourni en découvertes, à explorer avec intérêt que l’on soit petit ou grand. Plus tôt nous sommes sensibilisés, mieux c’est, et mieux vaut tard que jamais. D

Durable et des fraises, de la compagnie Va Savoir, spectacle les 13 et 14 octobre

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C’est aux prémices de l’ère soviétique que Daniil Harms découvre sa vocation de poète. Bien que le régime totalitaire annihile la liberté d’expression, il use des mots et de sa plume acérée pour résister. Il crée ainsi une multitude de « vignettes », sorte de petits paragraphes pouvant prendre la forme de monologues, histoires courtes ou saynètes mettant en scène la quotidienneté et ses protagonistes au service de son univers propre. Car Daniil Harms est un monde à lui seul. Un monde sans queue ni tête, imprévisible et désordonné où l’humour simple côtoie la violence la plus dure. Précurseur de l’absurde, le poète use de la dérision pour exprimer sa gravité face à la tragique situation de sa patrie : pour une Russie déraisonnée, une écriture dénouée de sens. Ce jeu doux-amer où raisonne un rire grinçant, voilà ce qu’a voulu révéler la compagnie Voix Point Comme dans ses Incidents. Par l’intermédiaire de quatre comédiens et un contrebassiste, elle distille l’humour sombre de ce poète broyé par un régime fou, piochant dans ses divers écrits. Le son de la contrebasse, associé par touches à la musicalité de la langue russe et au chant, déploie admirablement toute la charge poétique de l’écriture de Daniil Harms. Une très belle façon d’honorer la mémoire de ce poète oublié. D


par Emmanuel Abela

par Emmanuel Abela

MARC FELTEN, exposition du 5 octobre au 16 novembre à la Galerie Nicole Buck, à Strasbourg www.galerienicolebuck.net

LAMBCHOP, concert le 16 novembre à l’Espace Culturel de Vendenheim www.vendenheim.fr

focus

La vitalité du doute

Psycha-Sinatra

Le peintre Marc Felten fonctionne à l’instinct : il révèle par la matière sensible, perceptible de l’extérieur, ce qui appartient à la vie intérieure de figures qui éprouvent l’espace de la toile.

Il est des destinées singulières : Lambchop fait l’unanimité, et pourtant le groupe de Kurt Wagner reste parmi les outsiders de la pop américaine. À l’occasion de la venue du groupe à Vendenheim, un petit retour sur un parcours de près de 20 ans.

Depuis quelques années déjà, Marc Felten pose un regard inquiet sur le monde : une figure, toujours la même, masculine mais non identifiable, porte le poids de ce regard ; elle cumule la somme des souffrances que l’homme s’inflige à lui-même et à son environnement immédiat. Avec force, elle se détache sur des aplats de couleur pop, mais nous saisit par la vigueur d’un trait généralement renforcé au fusain ou au charbon. « Je suis un expressionniste », nous précise l’artiste qui puise dans le background graphique des artistes germaniques la force d’une expressivité générique. Il révèle une vie de l’intérieur, quitte à déverser sur la toile quelque chose de totalement organique – on pense immanquablement à Francis Bacon, mais aussi par certains aspects à Roberto Matta –, dans une veine qui mêle intensité dramatique mais aussi onirisme. Un combat naît entre la figure et l’espace du cadre dans lequel elle se situe ; déséquilibrée par le désir, elle cherche à s’échapper mais immanquablement la composition la ramène au centre, créant ainsi le juste équilibre entre le fantasme d’une émancipation possible et la dure réalité des temps. Ces figures sont touchantes parce qu’elles nous ressemblent par bien des aspects : elles expriment nos propres doutes tout en magnifiant la vitalité qu’on place à les exprimer très fort. D

La discographie de Lambchop comprend son lot de chefs-d’œuvre, mais même si le dernier opus Mr. M n’atteint pas le niveau de certains de ses devanciers, parmi lesquels le classique Nixon, il renseigne sur la part d’intimité qu’injecte Kurt Wagner dans ses compositions. Ce surdoué de Nashville, qu’on sait peintre à ses heures perdues et parfois même à temps plein – il avait décidé d’arrêter la musique pour s’y consacrer pleinement empruntant le pas à un certain Captain Beefheart –, distille des touches impressionnistes avec une sincère vocation nostalgique, notamment quand il rend hommage à Vic Chesnutt, son ami disparu. Il se rapproche d’une musique hors temps, construite sur des partitions de cordes presque inconfortables, avec la volonté d’exhumer certains démons du passé dans leur version la plus décharnée : un Frank Sinatra rendu psychotique par exemple. C’est amusant de constater à quel point il rivalise en cela avec d’autres obsédés du genre, Brian Wilson ou Scott Walker. Avec la même radicalité et peut-être le même désespoir latent, il rejoint la cohorte de ces génies américains qui creusent inlassablement un sillon. À la différence peut-être que Kurt Wagner le fait en toute lucidité et avec un brin d’équilibre, sans chercher à faire absolument œuvre. Nulle célébration n’est nécessaire ni fétichisme outrancier, juste un plaisir partagé avec des compositions qui prennent toute leur dimension jazz voire soul en public. D

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par Laura-Maï Gaveriaux

focus Les dix ans de la galerie Octave Cowbell, à Metz www.octavecowbell.fr

La décennie réjouie Jean-Jacques Aillagon dit que c’est probablement « la seule galerie au monde où l’on entre par la fenêtre. » Du 20 au 28 septembre 2012, Octave Cowbell fête ses dix ans d’existence et annonce de nouveaux projets. Retour sur une décennie atypique.

Chez Octave Cowbell chaque présentation est l’occasion de réinterpréter l’idée même de l’exposition : du « plus petit festival du monde » (Youpi, en 2004), au « Dîner des andouilles » (repas gastronomique et conceptuel, en 2002), des « Puces d’Octave » (où l’on vient à la rencontre des artistes par les objets qu’il y laissent) aux vernissagesbarbecue sur le trottoir, chaque fois le visiteur est invité à la déroute, au décalage. Il faut imaginer ce que c’était quand en 2002, un petit groupe d’étudiants en arts, à l’initiative du plus fantasque d’entre eux, Hervé Foucher, se lança dans la création de sa propre galerie alternative. Il s’agissait de présenter le travail de jeunes plasticiens sortis des écoles, de relayer des trouvailles glanées au fil des explorations,

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en contournant les lourdeurs des lieux d’exposition habituels. Puisque tout partait de zéro, sans moyen ni soutien, c’est dans l’appartement de Hervé que Octave prit ses quartiers. Ainsi Olivier Goetz (partie prenante de l’aventure depuis ses débuts) sourit encore à l’idée que le propriétaire des lieux n’eut jamais semblé s’inquiéter de ce que son appartement soit devenu un lieu d’exposition ouvert sur la rue… Conjuguant la nonchalance et la passion désintéressée pour l’art, Octave Cowbell est devenu, au fil des évènements, une référence. Car Hervé Foucher est assurément un dénicheur autant qu’un passeur. Cet anniversaire est l’occasion de se repasser une liste de jolis noms de la création contemporaine, pour qui leur passage chez Octave a souvent marqué une étape : Les frères Ripoulin, Jean-Christophe Massinon, Skall, Frederic Lecerf, Sébastien Gouju, Alberto Sorbelli, Julien Grossman, Corentin Grossman, Nicolas Mueller et tant d’autres… Comme le dit Marco Godinho, Hervé Foucher ne se contente pas d’accrocher des œuvres au mur : être programmé chez Octave, c’est « entrer en conversation avec Hervé » : autour du lieu se dessine ainsi une cartographie amicale de partenaires, de créateurs, de camarades de jeu. C’est pourquoi à la question de savoir qui est Octave, il est difficile de répondre simplement que Octave Cowbell serait Hervé Foucher : l’identité de la galerie se modèle à chaque exposition. Aussi parce que comme le dit justement Kévin Muhlen, directeur de la programmation du Casino Luxembourg, « il y a un peu de Hervé dans Octave, mais peut-être justement que pour garder un bon équilibre, il y a un peu de Octave dans Hervé, qui permet de faire des choses que Hervé ne ferait pas, mais que Octave peut faire… ça leur donne une certaine liberté…» Il s’agit de brouiller les pistes, mais non par défi conceptuel : par goût du jeu, avec impertinence et légèreté, et sans que l’art ne soit réduit qu’à une vaste blague sans fond. Chez Octave Cowbell, il est simplement ramené au plaisir jubilatoire de surprendre et d’être surpris. D


par Stéphanie Linsingh photo : Aymeric Giraudel

par Stéphanie Linsingh photo : Marc Weeger

bachCage, concert le 3 octobre à l’Arsenal, à Metz www.arsenal-metz.fr

Così fan tutte, opéra les 25, 27, 30 septembre et 2, 4 octobre à l’Opéra national de Lorraine, à Nancy www.opera-national-lorraine.fr

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Piano réarrangé

Les sœurs infidèles

Bach, ce sont les fugues, les passions, la musique baroque, les lignes mélodiques qui se cumulent. Cage, c’est notamment 4’33’’, ce fameux morceau composé de trois tacets et dont la seule musique est celle du silence. Réunir les deux compositeurs promet l’intrigue.

De prime abord, Così fan tutte n’est pas l’opéra le plus flatteur à l’égard de la gent féminine. Loin de là. Jadis, Mozart avait d’ailleurs heurté la bourgeoisie et ses fondements moraux. Mais on aurait tort de vouloir à nouveau édulcorer le livret de Lorenzo da Ponte.

Francesco Tristano fait fi des frontières entre genres musicaux. Réduites à néant, elles permettent au jeune pianiste luxembourgeois de s’épanouir au sein des répertoires baroques, classiques, contemporains, jazz et électroniques. La convergence des univers des deux compositeurs n’a pas la provocation pour dessein. Pour Tristano, il existe un lien entre les œuvres de Jean-Sébastien Bach et celles de John Cage. Des éléments mélodiques, rythmiques et thématiques se font écho, Il est vrai que l’on peut trouver des similitudes dans l’approche mathématique de la composition, mais aussi dans les instruments. Les pianos du XVIIIe siècle, sur lesquels jouait Bach, possédaient des sons changeants et de riches gammes de couleurs. Ils étaient même parfois dotés de mécanismes qui actionnaient clochettes et percussions. Cage, quant à lui, jouait sur des pianos dits « préparés ». Il insérait entre les cordes des boulons, des vis, des pièces de monnaie, pour modifier les sons émis. Pour bachCage, Francesco Tristano et Moritz von Oswald ont préféré travailler a postériori, en usant de l’informatique, de dispositifs électroniques et de machines analogiques. Sur les pièces de Bach, les sons ont été soumis à une amplification douce, tandis que l’ensemble du concert est traité en temps réel. Comme Tristano le dit, « il s’agît pratiquement d’une mise en scène acoustique et lumineuse de pièces de Bach et de Cage ». D

« On a tout dit de la musique, je crois, lorsqu’on a dit qu’elle est de Mozart. » En 1790 déjà, le critique du Journal des Luxus und der Moden avait tout résumé. La partition de Così fan tutte déploie une palette de sentiments, entre cynisme et sincérité, dévotion et errances, frivolité et tragédie. Franches, les notes sonnent vraies, même dans la mascarade. Et Mozart réussit à dépeindre la complexité des êtres, leur inconstance et leur fragilité avec une justesse inouïe. L’histoire part d’un pari qu’un homme désabusé, Don Alfonso, lance à Ferrando et Guglielmo. Selon le vieux philosophe, la constance des femmes est comme le phénix arabe  ; tout le monde y croit, mais personne ne l’a jamais vu. Les deux amoureux, sûrs de la fidélité de leurs amies misent cent sequins : les sœurs Fiordiligi et Dorabella font exceptions. Aidé de Despina, la femme de chambre des deux fiancées (pour qui il faut aimer par commodité, par vanité, puisque les hommes sont adultères), Don Alfonso échafaude son plan. Ferrando et Guglielmo doivent feindre de partir au front et revenir sous les traits de séducteurs albanais... Si au départ, les sœurs semblent d’une fidélité à toute épreuve, petit à petit la tromperie s’insinue… Au final, l’aventure donne raison à Don Alfonso. « Così fan tutte » ; « Ainsi font-elles toutes ». Le jeu a dérapé, dépassé les protagonistes. L’école de la vie. L’école des amants. On apprend. Il y a d’autres valeurs, tout comme il y aura d’autres paris. D

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par Benjamin Bottemer

focus À l’encre des barreaux, de Michel Didym et Bruno Ricci, du 26 septembre au 6 octobre au Théâtre de la manufacture à Nancy www.theatre-manufacture.fr

À l’ombre de Kafka Rendre compte de la réalité de la justice et de l’incarcération passe, dans À l’encre des barreaux, par la mise en parallèle de chroniques judiciaires et de textes de détenus. Le poétique et l’ubuesque s’entrechoquent, confrontant l’intimité du condamné à la cruelle théâtralité du tribunal.

Sade, Oscar Wilde, Dostoïevski, Jean Genet ont pris la plume en prison. Ils sont rejoints chaque jour par d’illustres inconnus. C’est à la suite d’une lecture des textes de ces derniers par le comédien Bruno Ricci qu’est née la première moitié de À l’encre des barreaux. « J’ai ensuite proposé à Michel Didym de les mettre en scène, raconte Bruno Ricci. Il a évoqué d’y ajouter ce qui est en quelque sorte leur pendant :

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les chroniques judiciaires de Dominique Simonnot. » Justice en France : une loterie nationale, publié par la journaliste Dominique Simonnot en 2003, regroupe les récits bruts de procès en première instance où transparaît toute l’absurdité de la machine judiciaire. « On a voulu porter sur scène cet état des lieux de la justice, sans changer une virgule, explique Bruno Ricci. Il y a quelque chose de kafkaïen là-dedans, de burlesque, avec une absence totale de solennité. » Les prévenus qui dorment debout, se curent le nez, les procureurs réquisitionnés et les avocats commis d’office sous-payés ignorant presque tout du cas à défendre, les condamnations radicalement différentes pour le même délit d’un tribunal à l’autre... des situations surréalistes retranscrites dans À l’encre des barreaux. Les poèmes et textes recueillis dans les maisons d’arrêt de Nancy et de Toul contrastent, par leur radicalité et leur charge émotionnelle, avec cet « état des lieux » tout en absurdité. Racontant, pour Bruno Ricci, « l’absence d’amour, de relations, de liberté, la solitude », ils ont pour le metteur en scène Michel Didym « une force poétique et humaine qui se révèle au contact des chroniques de Dominique Simonnot. Pour moi ils sont plus intéressants après cette mise en réverbération. » Ces poèmes et ces chroniques, authentiques « à la virgule près », ont constitué pour le comédien et le metteur en scène une matière brute dont on peut penser qu’elle laisse peu de place à la liberté d’interprétation et à la mise en scène. « Concernant les textes de détenus, on ne peut pas les habiller de façon trop théâtrale ; il s’agit ici de faire le trait d’union avec le spectateur » résume Bruno Ricci. Pour Michel Dydim, « nous suscitons un éveil citoyen, intellectuel mais aussi artistique : il y a quelque chose du conte dans le récit de cette singulière réalité. » D


par Claire Tourdot photo : Hichem Dahes

focus QUELQU’UN VA VENIR, théâtre, du 10 au 13 octobre au CCAM de Vandoeuvre-les-Nancy www.centremalraux.com

Un paradis mortifère Figure de l’écriture contemporaine, Jon Fosse aime à représenter l’homme face à la solitude et à l’autre. Dans Quelqu’un va venir, la jalousie s’invite dans un couple décidé à se couper du monde. Léa Drouet met en scène cette parenthèse, illustration de la condition humaine dans ce qu’elle a de plus ambiguë.

S’installer au bord de la mer, seul, avec celui qu’on aime : qui n’a jamais eu ce fantasme secret ? Jon Fosse imagine un homme et une femme, animés par un désir d’exil volontaire, à la recherche d’un paradis où exprimer l’immensité de leur amour. Dans cette grande maison, la fusion opère inévitablement mais il y a autre chose. Un sentiment qui s’immisce petit à petit et qui pèse, qui ronge : la jalousie. Car chacun sait que l’arrivée du voisin est proche, il frappe déjà à la porte. Commence alors l’attente, la torture de l’inconnu et du désastre à venir. Les valeurs basculent une à une dans ce monde fait d’idéaux fragiles, transformant la liberté en enfermement et le rêve en enfer. La violence de l’appréhension face à l’étranger vient perturber la stabilité tant recherchée. Mais finalement, la paix intérieure ne serait-elle pas une sorte de fin mortifère ? La mort est-elle dans ce cas souhaitable ?

Jon Fosse nous plonge au cœur de ces questionnements existentiels, interrogeant, dans un genre très beckettien, la complexité de la condition humaine. Par son écriture dépouillée, l’auteur norvégien déploie un potentiel musical puissant où la parole se fait envoûtement. Un point commun avec la metteuse en scène Léa Drouet dont les jouets préférés sont la musique et la lumière. Prenant le parti de pousser à l’extrême le dépouillement, elle lie étroitement la lumière au corps et la musique à la parole : « La composition sonore accompagne rythmiquement la parole interrompue par des silences, et adoucie ce projet de mort ». L’hypnose opère alors sur le spectateur qui se perd dans ce labyrinthe où le langage formel décrit aussi bien une réalité matérialiste que l’abstraction de l’esprit. Dans un mouvement inversé, c’est à lui de trouver un sens à cette situation ambiguë qui ne laisse non pas place à un message claire mais ouvre la porte de nos peurs intimes : « Je souhaite créer une sorte de trou de projection où l’imaginaire est stimulé de façon à donner une interprétation libre » explique Léa Drouet. Entre tragédie et pièce d’amour, fascination et angoisse, Quelqu’un va venir est une parenthèse mortifère et oppressante dans l’existence de deux êtres anonymes. D

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par Cécile Becker

par Claire Tourdot photo : Unn Tiba

Carto_photographie / Vandœuvre-lès-Nancy, exposition du 27 septembre au 10 novembre à la galerie Robert Doisneau du CCAM www.centremalraux.com + www.laurentgueneau.com

FEMMES BUCHERONS, installation/performance, du 24 au 29 novembre place Stanislas à Nancy

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Trajets indéterminés

Honneur aux dames

La carte et le territoire de Michel Houellebecq mettait en contradiction la représentation du réel et le réel luimême. Sa représentation est-elle plus intéressante ? Laurent Gueneau s’éloigne de ce questionnement mais cherche à questionner le réel dans ce que sa représentation donne à voir.

C’est la rentrée pour le Ballet de Lorraine ! Le CCN accueille son nouveau directeur artistique Petter Jacobsson. L’occasion pour le suédois de mettre à l’honneur les femmes chorégraphes, interrogeant l’évolution des mentalités dans ce milieu dominé jusqu’à peu par les hommes.

Préférer marcher sous le soleil, longer les murs, emprunter un chemin à l’affect ou par convenance, faire des détours, errer sans but, ces locomotions suspendus à notre corps interviennent dans notre quotidien sans vraiment qu’on y prête attention. Pourtant chaque chemin est déterminé par un but précis ou au contraire, par un besoin de se perdre. Lors de sa résidence, Laurent Gueneau, muni d’un plan de la ville de Vandœuvre-lès-Nancy, a préféré tracer des lignes continues, parfois pour dessiner des formes, et a suivi ces chemins hasardeux pour en saisir l’instantanéité. Il a repéré des lieux de passage empruntés par nécessité par des passants, et laissé parler le langage de l’architecture. L’expression des habitants disparaît au profit de silhouettes, formes chorégraphiques induites par un lieu. Déterminées par la lumière et ses effets changeant la perception des lieux, ces pérégrinations interrogent la question du fait urbain. Comment s’approprie-t-on les villes ? Est-ce véritablement une question que l’on se pose ? Pas vraiment. Car la ville fait partie d’un quotidien. Pourtant, il y a toujours des espaces ignorés, un regard manquant, et toujours des réponses. Ces réponses peuvent se trouver dans les photographies de Laurent Gueneau qui a pris le temps de s’attarder sur la fonction et la beauté d’un lieu. D

Sans titre, série Carto_photographie / Vandœuvre-lès-Nancy © Laurent Gueneau

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Pourquoi dit-on la danse, le ballet ou le féminin ? C’est la question que s’est posé Petter Jacobsson en travaillant sur la nouvelle saison du Ballet de Lorraine. Célébration de la diversité, cette année sera l’occasion de tordre le cou aux idées préconçues en laissant s’exprimer les femmes chorégraphes, leurs créations et collaborateurs. Dans une visée ludique et expérimentale, Jacobsson souhaite ainsi étonner en proposant une danse menée par l’intuition et l’impulsion. Pour ouvrir le bal, le Musée des Beaux-arts s’associe à l’Opéra avec une installation imaginée par la dano-suédoise Dorte Olesen. Place Stanislas, des femmes lorraines bénévoles de plus de 50 ans couperont plusieurs jours durant et inlassablement du bois destiné à façonner un totem éphémère. Soutenue par le contraste saisissant de cette activité de campagne en plein centreville, cette performance sert d’illustration à l’esprit de communauté et de force féminine demandée face à un travail physique. Il sera toujours question de flux d’énergie avec les nouvelles créations de Mathilde Monnier et la Ribot présentées aux mêmes dates que Femmes Bucherons. Que ce soit par le biais d’une recherche sur la subjectivité du danseur ou sur le rire et le regard, chacune s’interroge sur la performance du corps humain au travail. D


par Cécile Becker

par Cécile Becker

PORTOFINO-BALLADE, théâtre jeune public le 16, 17 et 19 octobre au Théâtre d’Überzwerg à Saarbrücken (une programmation du Carreau, à Forbach)

LA NUIT DES ROIS, théâtre les 3 et 4 octobre au théâtre de Thionville www.nest-theatre.fr

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Voyage en Italie

It’s roc-king

Et si les instruments de musique contenaient des histoires ? Un peu comme des livres, ils nous raconteraient des histoires imaginaires, de voyages et parfois aussi de problèmes. Dans la pièce de Peter Rinderknecht (qui interprète le musicien), une contrebasse contient tout un monde qui ne demande qu’à être ravivé.

Si le théâtre de Shakespeare était et reste novateur, Jean-Michel Rabeux suit ce crédo en l’agrémentant d’éléments contemporains. Il s’autorise les plus belles folies et livre une comédie des amours sur fond de carnaval moderne : travestissement, boisson et musique composée par Sébastien Martel.

Le musicien arrive sur la scène avec sa contrebasse. Allons-nous assister à un concert ? Tout nous laisse le penser. Et puis finalement non. Il n’a pas assez répété et ne joue pas plus que quelques instants. Son prétexte ? Il se passe des choses étranges dans son instrument. Il tire des tiroirs, ouvre des portes et des trappes. Et voilà que devant nous s’ouvre un monde minuscule. Des personnages habitent à l’intérieur de la contrebasse, dans un petit appartement avec un orgue, une lampe microscopique, une table, une chaise. Tout y est. Le père est un coucou, oui, une horloge coucou fabriquée dans la Forêt Noire. Mieux, il chante «  Coucou, coucou  » à la perfection et souhaite que son fils reprenne ses affaires et continue à chanter à chaque heure de la journée. Seulement, ce n’est pas le rêve de son fils qui lui, s’imagine sur les plages d’Italie et se promener dans le port de Portofino en tête-à-tête avec son père. Là où les saisons et les marais sont maîtresses. Les deux hommes n’arrivent plus à se parler, ne se comprennent plus. Alors le fils l’entraîne dans ce rêve italien, il le ballade. Est-ce vrai ? Faux ? On ne sait plus très bien mais Peter Rinderknecht nous emporte à coup sûr dans son univers à la fois poétique et surréaliste. Une pièce ingénieuse travaillant sur les rapports père-fils. D

Certains Strasbourgeois ont assisté en 2011 aux représentations de La Nuit des Rois co-produit par Le Maillon. Les puritains avaient émis quelques doutes, les curieux, adoré. Ça ne vous rappelle pas quelque chose ? Il n’y a que l’époque qui diffère, les traditions et les codes sont restés les mêmes. Après s’être attaqué au Songe d’une nuit d’été du même auteur, Jean-Michel Rabeux rajeunit La Nuit des Rois en passant le langage de la pièce originelle au tamis de la modernité et en transformant les musiques populaires voulues par Shakespeare en nos classiques contemporains. L’histoire ? Viola, qui croit avoir perdu son frère jumeau Sébastien dans un naufrage, se réfugie dans le travestissement et la pauvreté et se met au service du duc d’Orsino. Elle devient Césario, jeune page séduisant, et sert d’entremetteuse à son maître auprès de la comtesse Olivia. Problème : Olivia tombe amoureuse de Césario (qui est en fait Viola, mais seul le spectateur le sait), et Césario, du duc. Une intrigue tragi-comique relevée d’un trio d’alcooliques braillards. Côté cour, le compositeur et chef d’orchestre Sébastien Martel délivre des titres d’Elvis Presley, Janis Joplin, Jerry Lee Lewis ou Ray Charles parfois rejoint par les acteurs qui s’emparent des instruments, chantent, swinguent jambes écartées. Une mise en scène à l’énergie et à la musique rock, transgressive et réjouissante, capable de rencontrer un large public. Et disons-le : c’est plutôt rare. D

Portofino-Ballade © Christian Altorfer

La Nuit des Rois © Ronan Thenadey

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par Emmanuel Abela

par Emmanuel Abela photo : John Abbott

LES DÉTOURS DE L’ABSTRACTION, exposition jusqu’au 4 novembre au Mudam, à Luxembourg www.mudam.lu

SONNY ROLLINS, en concert le 8 octobre à la Philharmonie dans le cadre de Luxembourg Festival www.philharmonie.lu

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La réalité démultiplée

Sonny shines

L’abstraction n’appartient pas au passé, elle reste l’un des champs esthétiques ouverts qu’explorent aujourd’hui encore bon nombre de plasticiens. L’exposition Les Détours de l’abstraction révèle son actualité avec des choix d’une grande cohérence formelle.

Les esprits chagrins ont beau affirmer que depuis les années 70 Sonny Rollins n’est que l’ombre de lui-même avec des prestations trop inégales pour être mentionnées, son style reste inimitable et chacune de ses apparitions en Europe soulève l’émotion des amateurs de jazz.

L’art abstrait est de loin l’une des révolutions esthétiques les plus marquantes du XXe siècle, laquelle se caractérise par un passage à l’acte ultime qui rompait avec des siècles de représentation figurée. Si aujourd’hui, elle semble moins au cœur des préoccupations des artistes, certains d’entre eux cherchent à lui redonner sa vitalité – sa sensualité, serait-on tenté de rajouter – première : isoler formellement certains éléments qui échappent à la perception du réel. Wassily Kandinsky a naturellement apporté sa contribution à ce glissement de la représentation vers la sensation pure. Moins d’un siècle plus tard, les plasticiens exposés au Mudam perpétuent une forme de tradition, tout en multipliant les pistes nouvelles. Quelle que soit leur pratique, quels que soient les matériaux utilisés, Claire Barclay, Miguel Ângelo Rocha, Bruno Peinado et Daniel Buren, parmi les artistes représentés, décomposent et recomposent à l’envi dans un mouvement de balancier étonnant qui oscille entre apparition et effacement, effacement et ré-apparition ; ils révèlent ainsi l’essence des choses et parfois même des êtres. Dans de subtiles combinaisons ces plasticiens peuvent suggérer un état affectif sans occulter pour autant la dimension sensorielle. La réalité s’en trouve démultipliée, enrichie, sublimée pour un plaisir visuel infini. D

Miguel Ângelo Rocha Against the Wall. Towards the Rear, 2007-2008 Meuble de récupération, contre-plaqué peint, 228 x 152 cm Collection Mudam Luxembourg, acquisition 2010

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Combien sont-ils aujourd’hui ceux qui peuvent se targuer de figurer parmi les monstres sacrés du jazz ? Pas bien nombreux en vérité, et pourtant l’immense Sonny Rollins est là, et bien là. Le saxophone ténor qui a plus construit son style sur une pratique que sur une vision intellectualisée du jazz s’attache à poursuivre sa route – une route qui ne semble jamais se terminer –, avec des bonheurs certes inégaux, mais avec une grandeur d’âme qui continue de le situer en colosse de son art. Peutêtre avec un brin de modestie se situe-t-il désormais plus en ambassadeur jazz ou en passeur de sa propre pratique, mais son esprit reste ouvert quand il s’agit de continuer aussi bien à transmettre aux jeunes musiciens qu’à éprouver certaines de ses solides certitudes à leur contact – y compris quand il les révèle sur scène. Sonny reste Sonny, autrement dit un esprit libre, et le monde de la musique sait ce qu’il doit à son sens mélodique ou sa capacité technique. Sonny reste un son, et les experts de tous bords pourront continuer à analyser indéfiniment, décortiquer, s’interroger sur les filiations et sur l’héritage, rien ne vaudra jamais l’expérience de connexion de cet homme, son instrument et son public, comme une expérience ultime et définitive. D


par Emmanuel Abela

focus EDGAR DEGAS, du 30 septembre au 27 janvier, à la Fondation Beyeler, à Riehen/Bâle

Touches à l’infini Edgar Degas, on l’aime, mais le connaît-on assez ? Du coup, l’aime-t-on pour les bonnes raisons ? La grande exposition que consacre la Fondation Beyeler à cet immense artiste nous permet d’éprouver ce qu’on savait de lui et de lui restituer son importance véritable.

Danseuses, décor de paysage, vers 1895−98 Pastel, 78 x 50 cm – Collection privée, Suisse Photo : Wolf Fotografie AG, Markus Wolf, Olten

Comme pour beaucoup d’artistes de son époque, on résume trop souvent Edgar Degas à quelques pièces choisies parmi les œuvres de la période impressionniste, sur une période d’une quinzaine d’années, entre 1870 et 1885. On occulte ainsi l’influence qu’il a pu exercer sur l’art de son temps, à un moment décisif de son évolution. La Fondation Beyeler a souhaité s’intéresser à la période suivante, concevant une exposition qui s’appuie sur deux pastels de sa collection : Le petit déjeuner après le bain (Le bain) et Trois danseuses (jupes bleues, corsages rouges). Datées respectivement de 1895-98 et 1903, ces œuvres révèlent un niveau d’inconfort formel aussi bien dans la composition que dans la touche qui peut surprendre voire déranger. À l’instar de Monet, Cézanne ou Pissarro, Degas cherche à éprouver les limites de son art et tend vers une figuration qui s’appuie de manière radicale et étonnamment moderne sur une nouvelle matérialité de l’œuvre : la perspective s’annule et la surface du tableau retrouve ses deux dimensions d’origine annonçant ainsi les apports futurs de Matisse ; par ailleurs, les motifs décoratifs se noient en arrière plan et les formes s’entrechoquent dans des effets plastiques saisissants. Très éloignées de toute forme de narration, les figures qui peuplaient la période précédente, danseuses ou femmes à la sortie du bain, apparaissent comme des instants indéterminés, réduites parfois à leur plus simple expression géométrique : les triangles, les losanges et cercles imbriqués se meuvent pour créer une étonnante chorégraphie. Et quand Degas s’attarde à nouveau sur les détails, la figure représentée gagne en présence, elle est magnifiée, vibrante de sensualité, comme c’est le cas avec le pastel Devant le miroir (1889). Les 150 œuvres que comprend l’exposition– la toute première à s’intéresser à l’œuvre tardive de Degas, de 1886 à 1912 – insistent sur le goût de l’artiste pour une forme d’expérimentation, sur sa créativité permanente et sa profonde singularité. À voir chacune des toiles, on mesure à quel point l’Impressionnisme est une révolution de la pensée autant que de la forme : le mouvement s’inscrit dans la vibration, la poésie s’appuie sur la répétition de la touche, son rythme et ses développements inattendus. D

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L’Association Octave Cowbell célèbre dix années d’existence. La plus petite « galerie » messine, celle où l’on entre par la fenêtre, dresse son bilan et forme des projets d’avenir.

Octave Cowbell 5 rue des Parmentiers F-57000 Metz / info@octavecowbell.fr / www.octavecowbell.fr / +33(0)354 443 124 / +33(0)661 622 779 Avec le soutien de la Direction Régionale des Affaires Culturelles de Lorraine, du Conseil Régional de Lorraine, du Conseil Général de la Moselle et de la Ville de Metz.

Les temps satellites Photographies

Media Création / D. Schoenig - Photo : François Deladerrière

contemporaines et anciennes

Musée des Beaux-Arts tous les jours (sauf mardis et jours fériés) du 15 septembre au 10 novembre de 13h à 18h30 Une proposition de : L’Agrandisseur


Vernissage – Opening Dimanche 7 octobre à partir de 11h

13 SEPT. —— 11 NOV. 2012

Performance de Claude Cattelain à 12h30 Récital de pièces pour piano mécaniques de Colon Nancarrow à 14h

ELENA COSTELIAN

CHOUROUK HRIECH

… ET S’EN ALLER

Conception : médiapop + star★light

TCHERNOBYL ON TOUR

COQ UILLES M ÉCA N IQ U ES Curator : Joanna Fiduccia

07.10 .12 — 13 .01.13 + Project Room nº11 : Joséphine Kaeppelin

www.kunsthallemulhouse.com

AT H A N A S I O S A R G I A N A S TA U B A A U E R B A C H ER ICA BAU M LUCAS BLALOCK MIRIAM BÖHM CAROL BOVE C L A U D E C AT T E L A I N T YLER COBURN JOH N DI VOL A SI M ON DY B BROE M ØLLER SPENCER FINCH JENNIE C. JONES MICHAEL DELUCIA EUAN MACDONALD K E L LY N I P P E R RY ROCKLEN JOHANNES VOGL

Du mardi au vendredi de 10h à 18h / Le week-end de 14h30 à 19h Ouvert les 1 et 11 novembre / Fermé 25 & 26 décembre & 1er janvier

Le CRAC Alsace bénéficie du soutien de : la Ville d’Altkirch / le Conseil Général du Haut-Rhin / le Conseil Régional d’Alsace / la DRAC Alsace – le Ministère de la Culture et de la Communication / le Ministère de l’Éducation Nationale ainsi que du partenariat du club d’entreprises partenaires du CRAC Alsace – CRAC 40.

Visuel : Carol Bove, Sans titre, 2009. © Galerie Maccarone, NY et l’artiste

L’exposition bénéficie du soutien de l’Ambassade des Etats-Unis d’Amérique et du Goethe-Institut.

CR AC ALSACE

Ernst Ludwig Kirchner, Waldinneres mit rosa Vordergrung (détail), 1913/1920, Huile sur toile, 121 × 91,5 cm, Collection Würth, Inv. 4393 / Photo : Volker Naumann, Schönaich

18 rue du château 68130 ALTKIRCH 03 89 08 82 59 / www.cracalsace.com

Toutes les activités du Musée Würth France Erstein sont des projets de Würth France S.A.


Archéologies contemporaines, musée du château des Ducs de Wurtemberg à Montbéliard jusqu’au 14 octobre

FOUILLER L’HISTOIRE & HISTOIRES DE FOUILLES Par Sandrine Wymann et Bearboz

L’histoire de Mandeure a un début, elle n’a pas de fin. Ou plutôt, l’histoire de Mandeure se cherche un début et s’invente un présent. De là est né le vaste projet d’exposition(s) regroupé en deux volets, Mandeure : vies d’un sanctuaire et Archéologies contemporaines. Dans la première exposition, tout commence au milieu du 16ème siècle avec un humaniste, le comte Frédéric de Wurtemberg-Montbéliard, qui lança les premières fouilles sur le site de Mandeure et rassembla dans son cabinet de curiosités des pièces extraites des sols de la région. Les pièces antiques découvertes se sont accumulées jusqu’au début du 19ème, époque à laquelle fut mis à jour un amphithéâtre, monument qui fait encore aujourd’hui la renommée du site. Depuis ce temps, les recherches n’ont pas cessé, les vestiges antérieurs et postérieurs à l’époque romaine, ont confirmé l’exemplarité du lieu. C’est dans le sillon de ce long et méticuleux travail de fouilles que s’inscrit l’exposition suivante : Archéologies contemporaines.

Le projet ainsi décliné en deux temps nous fait passer d’un présent écrit par les historiens à un autre présent supposé ou proposé par les artistes. En quoi l’idée du vestige, de la ruine, de l’enfouissement nourrit-elle la création contemporaine ? Quel dialogue s’établit entre le passé et le présent ? L’exposition se déroule, s’inscrit en plusieurs étapes. En nous menant du chantier au musée, à travers des œuvres faisant références aux différentes étapes du travail de l’archéologue, elle éprouve et prouve les rapprochements possibles entre les deux disciplines. Les premières œuvres se référent à la terre et la matière. Au sol une large installation de débris de marbre s’étale telle une maquette de ville antique reconstituée. Chiara Camoni, artiste toscane, a rassemblé les tessons trouvés au cours de ses promenades, des morceaux de marbres usés et polis par le temps. A la manière d’une mosaïque, elle les dispose et compose un paysage, leur conférant ainsi valeur de ruine.

Sur une étagère, Daily Archeologie d’Adrien Missika est une série de dix savons usés par l’eau. Ces objets, a priori tous identiques au départ, sont grâce à l’érosion et à leur exposition à l’eau, transformés en pièces uniques qui se révèlent curieusement comme des objets composés de plusieurs couches, strates.

Un peu plus loin un étrange coffret vieilli et partiellement décomposé est présenté sous vitrine. Permanence et conservation est une œuvre de Chloé Maillet et Louise Hervé qui relève à la fois de la mémoire et de l’expérience. La mémoire d’une anecdote rapportée sur un colonel de l’armée napoléonienne à demi-mort de froid et ayant servi de cobaye à un savant mettant au point des techniques de conservation par lyophilisation. En écho, les deux artistes ont choisi d’enfouir un coffre contenant différents objets ou denrées, et d’éprouver un autre procédé de conservation par immersion en milieu humide à pH neutre. C’est le résultat qui nous est donné à voir : le coffret s’offre tel un objet ancien et son contenu est transformé, pourri ou germé.

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Un peu plus loin, au mur, une immense impression figure une peinture sur toile abimée, photographiée et agrandie. Evidence of evidence est une œuvre de Hassan Khan qui pose la question du statut du vestige. La petite peinture d’origine fut œuvre puis a été négligée avant d’être redécouverte et que l’artiste ne lui redonne son statut d’œuvre. Geschwinster de Katinka Bock incarne une réflexion similaire. L’artiste a réalisé deux « tapis » de dalles de céramiques. L’un a été entreposé à l’intérieur, l’autre à l’extérieur. Celui qui a subi les intempéries a évolué, ses éléments ont perdus leurs formes d’origine et ce qui dessinait un rectangle a totalement disparu au point d’être présenté en ligne dans l’exposition. Là aussi, l’œuvre a subi une transformation, une détérioration que l’artiste a validée en transférant la pièce au musée. Le musée est alors considéré comme l’étape ultime, celle qui donne aux objets un dernier sens que l’on situe entre la consécration et la commémoration. Les photographies de Jean-Luc Moulène, exposées comme des statues sur leurs piliers, subliment cette tradition muséale tandis que Camille Henrot la chahute. L’un et l’autre ont travaillé sur les collections du Louvre. Le premier restitue le prestige des œuvres par une série de photographies parfaites et élégamment présentées. La seconde reproduit une petite statuette, le Balafré, mais la déforme par l’empreinte de ses doigts, transgressant ainsi le caractère sacré du très prestigieux musée et des œuvres qu’il abrite. L’exposition s’achève très loin des chantiers et du travail des archéologues, mais elle est pensée de telle sorte qu’en quittant les dernières œuvres contemporaines, on hésite à refaire un tour du côté du cabinet des curiosités du comte de Wurtemberg-Montbéliard. Et le cycle recommence…

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Rencontres par Benjamin Bottemer photo : Chrystelle Charles

En 85 après P.H. Le 7 septembre dernier, la Nuit Blanche messine, en partenariat avec l’Arsenal, inaugurait un mois en avance son édition 2012 avec un concert du pionnier de l’électro-acoustique Pierre Henry, proposant son œuvre la plus célèbre opportunément rebaptisée Metz pour le temps présent.

Impossible de véritablement prendre contact avec l’œuvre de Pierre Henry avant d’y avoir fait face en live. Littéralement, puisqu’on y découvre une scène occupée par son « groupe » : une armada d’enceintes, alignées, perchées, disposées pour mieux nous décocher leur pluie de sons. Expérience sonore et hypnotique que cette confrontation, avec une sensation de vertige renforcée par des jeux de lumière, le tout n’étant pas sans rappeler les séquences psychédéliquement paranoïaques de L’enfer d’Henri-Georges Clouzeau. Pierre Henry n’est d’ailleurs pas étranger au monde du cinéma : on pense notamment à sa bande originale de L’homme à la caméra de Dziga Vertov, interprétée à l’Arsenal il y a quelques années. «  J’ai beaucoup aimé cette façon de travailler à partir d’un univers visuel qu’il convient d’accompagner et de magnifier, avoue-t-il. Les musiques que j’ai réalisées pour les films muets, celui de Vertov ou Symphonie d’une grande ville de Walther Ruttman ont été des expériences passionnantes. » Élève d’Olivier Messiaen, de Nadia Boulanger et de Félix Passerone dès son dixième anniversaire, en 1937, Pierre Henry vit sa carrière de compositeur sur les voies de l’expérimentation. Ses studios sont des laboratoires où est née une musique nouvelle, concrète, qui suscite une foule d’images chez l’auditeur. « Pour moi, précise Pierre Henry, le son prime toujours sur l’élaboration mentale. Ma musique naît d’impressions sonores, souvent la nuit. » Il travaille avec des chorégraphes comme Merce Cunningham, George Balanchine ou Maurice Béjart, qui utilisera sa Symphonie pour un homme seul, pierre angulaire de la musique concrète composée avec Pierre Schaeffer.

« Depuis toujours j’adapte la technologie à une recherche de perfection du son, pour que sa perception reste vivante, organique, explique Pierre Henry. C’est aussi la raison pour laquelle je n’ai jamais travaillé à partir de logiciels informatiques produisant des sons manufacturés. » Bien que considéré comme le père de la musique électronique actuelle, l’octogénaire avoue « ne pas être très au courant des musiques actuelles, même si elles usent de pratiques qui découlent de mes pratiques d’origine. » À presque 85 ans, Pierre Henry reste plutôt insensible à l’héritage important qu’il a déjà légué aux générations suivantes, laissant même entendre qu’il lui reste beaucoup à accomplir... ❤

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Rencontres par Emmanuel Abela & Cécile Becker illustration : Chloé Fournier

Rédemption soul Charles Bradley s’inscrit dans la lignée des plus grands de la soul music et participe au renouveau du genre au même titre que Sharon Jones ou Lee Fields, avec une touche de contestation en plus. Retour sur un parcours chaotique qui la conduit à réaliser tardivement son rêve de chanteur.

Vous avez vu James Brown sur scène en 1962 alors que vous n’aviez que 14 ans. Ce concert a-t-il eu un effet déclencheur pour votre parcours ? Oui, j’étais vraiment fasciné quand j’ai vu James Brown, je me suis dit que je voulais devenir quelqu’un comme lui. Il se raconte que vous avez aussitôt cherché à l’imiter… Oui, avec un balai avec une corde, j’ai appris ma propre technique en faisant ça, pendant des années je n’ai fait que ça et je n’ai fait que m’améliorer. Dès lors, vous avez décidé de chanter, mais les vicissitudes de la vie en ont décidé autrement… Oui, je suis devenu cuisinier et je ne pouvais chanter qu’à côté. J’avais besoin d’argent alors j’allais cuisiner, quand je terminais j’allais chanter dans quelques clubs avec un groupe et je reprenais des titres de James Brown, Otis Redding. J’ai continué comme ça pendant longtemps.

Ça n’est que bien plus tard que la rencontre se fait avec Gabriel Roth, le fondateur du label Daptone… Je savais que “Gabe” éprouvait un amour profond pour la musique, alors je suis allé frapper à sa porte et il m’a dit : « T’aimerais bien faire quelque chose avec moi, hein ? » Sharon Jones était en tournée, ils m’ont mis sur une date avec elle, ils voulaient que j’apprenne ses chansons, des chansons auxquelles je n’étais pas habitué. J’aimais la musique mais quand je suis arrivé sur scène, j’ai oublié les paroles. Alors j’ai cherché en moi des mots qui pourraient aller avec cette musique, le public a adoré. “Gabe” m’a dit : « Tu n’as pas chanté la chanson que je t’ai demandé de chanter ». Je lui ai répondu que je ne pouvais simplement pas m’en rappeler : « J’ai été mauvais, mais j’ai tenu le show jusqu’à la fin et vous l’avez aimé quand même... » Et là, il me dit : « C’est vrai, même si tu n’as pas rempli le contrat, le public a aimé ce que tu as fait ! » D’emblée, vous travaillez avec le producteur Thomas Brenneck, le songwriter, producteur et fondateur du Menahan Street Band. Gabriel me l’a présenté. À l’époque Tom Brenneck faisait de la musique rock et recherchait un chanteur soul. Ils m’ont invité à Staten Island pour que je répète avec eux, j’ai adoré ça. Je leur ai demandé de jouer quelque chose de funky, car c’est de cette façon que les paroles me venaient, ils l’ont fait. Ils m’ont dit qu’ils voulaient que je devienne leur chanteur et m’enregistrer. Mais je n’ai eu aucune nouvelle de Tom pendant deux ou trois ans jusqu’à ce qu’il déménage à Brooklyn. Il m’a appelé alors que j’étais en pleine dépression, je venais de perdre mon frère. Il m’a donné son adresse et je me suis rendu à son appartement. Il avait un studio, un tas d’instruments. Ils m’ont servi un « hot toddy » [cocktail chaud à base de brandy, sorte de grog, ndlr], pour que je me

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sente mieux. Comme j’étais en dépression à la suite de l’assassinat de mon frère, j’avais besoin de parler à quelqu’un. Tom m’a encouragé à m’ouvrir à lui, il a enregistré tout ce que je racontais sur cassette et l’a mis en musique. C’était dur pour moi. À chaque fois, je me mettais à pleurer. J’ai bu ce « hot toddy », il m’a demandé de jouer un peu de piano, c’est ce que j’ai fait et de là est partie la chanson Heartaches and Pain. On a joué à l’orgue, j’ai chanté, on a enregistré la prise. Tom a apporté la maquette à Gabe qui l’a aussitôt mastérisée. Gabe m’a demandé de venir écouter le résultat. Quand je l’ai entendu, Oh mon Dieu, j’ai fui, j’ai simplement fui… L’immense émotion de cette première chanson, on la retrouve sur tout l’album. Je suis trop honnête, le sentiment que je ressens est de l’ordre d’une « douceur amère », tu comprends ? Parce que toute ma vie j’ai galéré : j’ai dormi dans la rue, je suis passé par des moments très difficiles, j’ai voyagé, travaillé. Tout ce vécu fait de moi une personne honnête. J’ai connu l’enfer et j’en suis revenu. Dieu merci ma grand-mère était pleine de sagesse, et elle m’a appris une chose. Je lui ai demandé : « Pourquoi le monde est-il si dur ? ». Elle a attrapé un morceau de chocolat et m’a dit : « Petit, tu vois ce morceau de chocolat ? Tu sais ce qui arriverait si on le pressait fort ». J’ai répondu « Non ». Alors, elle me l’a tendu : « Prend ce chocolat, serre-le le plus fort que tu peux, concentre-toi, vide ton esprit, et il se transformera en diamant. Alors si un jour, on met trop de pression sur toi, que tu ne peux pas supporter, souviens-toi, garde les idées claires et le stress se transformera en diamant ! » Je n’ai jamais oublié ça…

Dans vos chansons, on trouve un étonnant équilibre : l’interrogation lucide qu’on rencontre chez Marvin Gaye et un appel à la contestation, à la manière du Ball of Confusion des Temptations. [visiblement ravi] Yeah ! [puis, plus grave] Je pourrais rester assis-là longtemps et te raconter tout ce que j’ai vécu. Je me demande comment j’ai pu rester en vie avec toute cette douleur. Je ne pourrais pas raconter tout cela, personne ne veut l’entendre. Mais je garde juste mon esprit humble et en paix. Encore maintenant, quand à New York je vois la police dans la rue je m’éloigne… Aujourd’hui, ils trouvent des raisons pour descendre dans nos quartiers, ils choisissent et attendent le moment où ça va mal tourner. C’est la société dans laquelle nous vivons : ils préfèrent te mettre en prison alors que la seule chose que les mères attendent c’est que tu ailles à l’école. À l’époque, ma mère me disait de continuer à marcher, de rester dans la lumière, tête haute, et qu’un jour tout ça serait terminé. Aujourd’hui, je reste à la maison, je fais ma musique juste pour rester loin de la police. Alors oui, jusqu’à mes 14 ans je n’étais pas un très bon garçon, je volais de la nourriture, mais je ne crois pas que je mérite d’être puni toute ma vie. ❤

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Rencontres par Anthony Gilhas photo : Vincent Arbelet

No way, Thurston ? « Huh huh, pas d’interview avec Mr. Moore. Au pire, faudra lui demander directement. » On se fait une raison, mais justement voilà Thurston. Il s’arrête, signe quelques autographes en accoudant son immense silhouette sur le stand de l’entrée, je fais un pas chassé et lui tends une main. Putain, il fait au moins deux mètres dix. Polo blanc et gueule d’Américain de six pieds de long. Je tente de l’embrouiller en lui demandant si je peux lui poser deux, trois questions pendant sa séance photo mais… c’est non. Pas d’interview. Thurston donne tout devant l’objectif : poses, duck faces, regards séducteurs. Je tiens le flash. Vincent prend quelques clichés et on se retrouve dans les loges où Thurston a dit qu’on pouvait traîner un peu. Je picore quelques cacahuètes. La grande silhouette s’approche de moi et je me dis que j’aurais pas dû

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toucher au buffet mais son visage se détend. Il me fait un sourire et nous demande si on connaît pas une petite dame dijonnaise « qui s’occupe de tout ça… une petite dame aux cheveux courts. - Chantal ? - Yeah, Chantaaaal ! » Il a rencontré la prêtresse de Sabotage la veille au festival à Hyères et vu qu’elle y est encore, il veut savoir s’il y a moyen qu’elle retourne au bar à huîtres où il a perdu son iPhone… J’appelle Chantal et lui décris l’endroit en suivant les indications de Thurston. Traduction instantanée. Chantal fera de son mieux. Malheureusement l’appareil ne sera pas retrouvé. J’imagine juste le mec qui l’a récupéré, sacré carnet d’adresses. J’espère qu’il a un groupe. ❤


par Mickaël Roy photo : Hugues François

Icare VS Cousteau Découvert en 2008 pour son exposition au Palais de Tokyo, Loris Gréaud enfonce le clou de la démesure en 2012 avec un film, The Snorks, a concert for creatures. Rencontre à l’occasion de la première date en France du Snorks Tour aux côtés d’Antipop Consortium lors du festival Bêtes de Scène.

Loris Gréaud n’est pas de ces artistes avares en paroles. Entrepreneur au quotidien, il distille un discours rôdé, du postulat de départ au résultat escompté. Puisque selon lui l’homme connaît mieux la surface de la Lune que les fonds sous-marins, en tant qu’artiste démiurge, il s’est fixé de donner un concert pour créatures abyssales. Pour ce faire, Loris Gréaud n’a pas hésité à mettre en œuvre l’extraordinaire dans le but de faire apparaître la lumière là où se love l’obscurité et ainsi révéler un espace autre. Entre l’idée et son aboutissement, la mise en œuvre et le processus occupent une grande importance pour celui qui préfère « profiter de la trajectoire plutôt que de la destination ». S’agissant pour lui de « s’extraire du milieu traditionnel de l’art contemporain », Loris Gréaud s’est employé à orchestrer des mondes aussi divers que ceux de la science, de la technique, de la musique et du cinéma. Bien qu’il s’en défende d’emblée, les invitations faites à David Lynch et Charlotte Rampling, justifiées par des choix esthétiques, s’affichent plutôt comme le rassemblement d’un casting idéal. À propos de la collaboration inédite engagée avec Antipop Consortium dans le but de créer une composition originale à destination d’une faune sous-marine bioluminescente sensible aux fréquences sonores, Loris Gréaud évoque ses souvenirs d’adolescent, lorsqu’en écoutant les compositions du groupe de hip-hop new-yorkais il eut le sentiment de « recevoir de la musique du futur ». Pour toute trace de cette expérience à la croisée des genres: un court métrage s’offrant comme une succession de performances, dans lequel « toutes

les procédures engagées sont montrées ». Trente-six mois de production et vingt minutes de film plus tard, l’artiste se confesse : « Je ne savais pas au départ qu’elle allait être la forme finale. » Tel Icare mu par son désir d’aller plus loin, Loris Gréaud a envisagé la création de The Snorks comme un pari risqué. Extrêmement séduisant dans l’idée, le résultat peut pourtant tomber sensiblement à l’eau pour qui s’attendrait à une oeuvre plus conceptuelle que narrative. « De nouvelles découvertes nous attendent au monde du silence » déclarait Jacques-Yves Cousteau. Voilà qui est fait. ❤

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Rencontres par Philippe Schweyer illustration : Chloé Fournier

Christian Marclay around the clock Depuis plus de trente ans, Christian Marclay ne cesse d’inventer des dispositifs épatants en déclinant le principe du collage (musical, plastique ou graphique). Rencontres à l’occasion de la présentation de The Clock au Kunsthaus de Zürich, le 23 août 2012 à 11h à la conférence de presse, à 11h59 dans les escaliers, à 15h10 au café et à 15h45 en salle de projection.

The Clock, qui a valu à Christian Marclay le Lion d’or de la meilleure œuvre à la Biennale de Venise en 2011, est une boucle vidéo d’une durée de 24 heures constituée de milliers de fragments de films empruntés à la grande histoire du cinéma mondial et qui se regarde confortablement installé dans de volumineux canapés blancs. Dans chaque extrait de film, l’heure apparaît de manière à ce qu’il soit toujours strictement la même heure sur l’écran que dans la salle. On passe d’un plan à l’autre (les personnages sont souvent tendus) à une vitesse folle et la frustration qui suit chaque plan (on quitte les personnages en plein suspens) est aussitôt remplacée par un nouveau désir de récit auquel succède une nouvelle frustration et ainsi de suite pendant vingt-quatre heures. Tout à la fois zapping virtuose, quizz pour cinéphile, cabinet de curiosité pour amateurs de montres et œuvre métaphysique invitant à méditer sur le passage du temps, The Clock agit comme une drogue puissante dont on peine à se détacher au risque d’oublier ses rendez-vous et de rater son train.

Vous souvenez-vous du moment précis où vous avez eu l’idée de The Clock ? Oui, c’était en 2005 alors que je travaillais sur le projet Screen Play qui est une sorte de partition musicale sous forme de projection vidéo. Cette composition silencieuse était faite pour être interprétée par des musiciens en direct. Je voulais indiquer le passage du temps et je cherchais des horloges. C’est à ce moment-là que je me suis demandé pour la première fois s’il était possible de trouver toutes les minutes d’une journée dans l’histoire du cinéma. Je me disais que c’était une bonne idée, mais je n’étais pas sûr que ce soit vraiment possible de le faire ! Cela m’a pris très longtemps de me lancer parce que je savais que ce n’était pas quelque chose que je pourrais réaliser rapidement. J’ai déménagé à Londres où je n’avais pas vraiment d’atelier et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à travailler sur mon ordinateur. Ça m’a quand même pris une année de recherches avant d’être convaincu que c’était possible. J’ai fais le pari à ce moment-là que c’était possible, mais je n’en étais pas sûr.

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Comment avez-vous procédé ? J’ai travaillé avec une équipe d’assistants qui recherchaient des séquences avec des références au temps dans des films de toutes origines et de toutes époques. Ils me fournissaient ce matériel et c’est moi qui montais. J’ai d’abord procédé par vingt-quatre séquences d’une heure. Au début c’est très facile, parce qu’on classe les éléments. Ensuite, il faut trouver des liens, des connections, raconter une histoire avec tous les cinémas du monde. C’est un travail de montage qui m’a pris trois ans. On a calculé qu’au final il doit y avoir plus de trois mille films samplés. La demi-heure la plus difficile à réaliser fut celle qui va de cinq heures du matin à cinq heures et demie. J’ai trouvé la solution en utilisant beaucoup de scènes de rêve. En fait, c’est très difficile pour les acteurs de dormir au cinéma : il y a toujours le téléphone qui sonne, quelqu’un qui essaye de rentrer, un crime qui vient d’être commis… Le film sera-t-il disponible en DVD ? Non, parce qu’il y a trop d’informations pour un DVD. Il faut un gros disque dur. Je n’aurais pas pu faire ce projet il y a quelques années parce que j’avais besoin d’un système de montage numérique et de beaucoup de mémoire. Peut-être qu’un jour ce sera plus facile à montrer. Êtes-vous capable de résumer The Clock en une minute ? Je ne l’ai jamais vu dans sa totalité comme un spectateur assis pendant vingt-quatre heures. D’ailleurs, je ne recommande pas de le faire comme ça. Ce n’est pas une pièce à endurance, c’est plutôt une chose qu’il faut apprécier quand on a le temps. Notre vie participe au projet puisqu’on a des rendez-vous, on a une vie en-dehors de la salle et on ne


peut pas oublier complètement le temps qui est constamment présent sur l’écran. On sait exactement combien de temps on a passé là, combien de temps il nous reste, est-ce qu’on peut être en retard au prochain rendez-vous, donc on est vraiment engagé et on devient d’une certaine manière un acteur dans ce projet. Êtes-vous obsédé par les montres ? Oui, surtout lorsque je travaillais sur le projet. Mon regard était tellement entrainé à trouver les horloges que je les voyais partout. Mais ça s’est un peu calmé. Je porte une montre que je regarde même quand je suis devant mon ordinateur. J’ai le réflexe de regarder ma montre, ce qui est absurde. Mon assistant se moque de moi quand je regarde ma montre ! Avez-vous eu des retours de réalisateurs auxquels vous avez “piqué” des plans ? J’ai eu pas mal de compliments de gens du cinéma, aussi bien des monteurs que des réalisateurs ou des acteurs. C’était très encourageant, surtout par rapport au copyright. Ça fait longtemps que j’utilise des sons et des images trouvés. J’ai longtemps fais ça avec la musique, en mélangeant des disques. C’était toujours la musique ou les images des autres. Je pense que ce que je fais est suffisamment créatif et original pour que ça ne pose pas de problème de droits. La magie de cette pièce, c’est que l’on reconnaît les acteurs, on reconnaît les films. Il y a une familiarité. On voit les acteurs vieillir ou rajeunir suivant l’heure à

laquelle ils apparaissent. C’est cette familiarité qui est très importante et qui fait sens en engageant la mémoire du spectateur. Il ne s’agit pas uniquement de savoir quelle heure il est, c’est aussi une façon de refléter notre passé, particulièrement notre passé culturel qui est quand même très international et que l’on partage tous. Avez-vous rajouté des choses sur la bande-son ? Il y a des choses qui sont rajoutées, mais qui sont toujours prises dans la matière de la scène suivante. J’ai souvent été obligé de refaire les effets sonores pour rester au présent quand il y avait des références au passé, des flashbacks. Le son joue un rôle très important dans la mesure où c’est un lien entre tous ces morceaux disparates. Avez-vous vu récemment des films dans lesquels vous auriez pu prendre une séquence ? Oh oui, j’ai vu beaucoup de choses que j’ai manquées. Il y a aussi des scènes qu’on me signale. Je pourrais continuer ce montage, le perfectionner, introduire d’autres choses, mais il y a un moment où il fallait que je m’arrête. Moi aussi, il y a un moment où il faut que je m’arrête. Au fait, c’est quoi votre journal ? ❤

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Rencontres par Vincent Arbelet

Eurockéennes, instantanés plage Les Eurockéennes 2012, c’était son lot de têtes d’affiches, mais aussi d’artistes découvertes ; c’était un public torride, de la pluie et un avis d’orage au moment du concert de The Cure. Retour avec trois images choisies d’artistes qui se sont produits à La Plage.

Lana del Rey, La Plage, dimanche 1er juillet

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The Brian Jonestown Massacre, La Plage, dimanche 1er juillet

Django Django, La Plage, samedi 30 juin

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Rencontres par Philippe Schweyer photo : Marie Quéau & Oliver Clément

Philippe Parreno hante Beyeler Philippe Parreno propose deux expériences spatio-temporelles envoûtantes à la Fondation Beyeler. Rencontre avec un artiste qui s’intéresse aux fantômes et à la force des images.

Sur la photo réalisée par nos envoyés spéciaux, Philippe Parreno tourne le dos à l’objectif. Marylin n’aurait pas fait ça. Il semble un peu ailleurs, sur une planète lointaine ou peut-être déjà à Philadelphie où il doit prochainement mettre en scène une exposition consacrée à Cage, Cunningham, Johns, Rauschenberg et Duchamp ? Peut-être tente-t-il simplement d’apercevoir le spectaculaire Split-Rocker de Jeff Koons ? De l’autre côté de la vitre, les nénuphars artificiels qu’il a disposés dans le bassin à l’entrée du bâtiment, caressent la surface de l’eau. Leurs mouvements concentriques et les micro tremblements qui perturbent la tranquillité des vraies nymphéas chères à Monet, répercutent délicatement la bande-son plutôt bruyante de ses deux films projetés en boucle l’un à la suite de l’autre dans deux salles contigües au sous-sol. Tant pis pour le visiteur inattentif, cette œuvre subtile est une merveille. Sur le mur, à droite sur la photo, on discerne quelques-uns des dessins à l’encre noire que Philippe Parreno a réalisés pour C.H.Z. (Continuously

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Habitable Zone) un film tellurique tourné au Portugal dans un paysage tout en noirceur aménagé par ses soins en collaboration avec le paysagiste Bas Smets. Nettement plus lumineux mais tout aussi flippant, Marilyn, nous immerge dans une chambre de l’hôtel Waldorf Astoria à New York où Marilyn Monroe séjourna dans les années 1950. Filmée en caméra suggestive, la star mélancolique décrit avec minutie les objets qui l’entourent (un téléphone blanc, un téléphone noir, des fleurs, un tourne-disque, etc.), sa main jette sur le papier à en-tête de l’hôtel tout ce qui lui passe par la tête et on titube avec elle, entrainé dans les profondeurs de son inconscient. Lorsqu’à la fin de la séance, le dispositif apparaît dans toute sa complexité, on découvre la démesure des moyens mis en œuvre par Philippe Parreno pour redonner vie à celle dont on ne cesse de célébrer la mort. Un robot encombrant qui reproduit l’écriture tourmentée de la star dépressive, un décor de cinéma digne d’Hollywood, une voix reproduite artificiellement… Tout ce que l’on vient de croire sur l’écran, n’était finalement qu’une suite d’images sans vie. “Afin que chacun puisse emporter l’exposition hors du musée” comme l’explique Michiko Kono, commissaire de l’exposition avec Samuel Keller, la Fondation Beyeler offre un DVD des deux films aux visiteurs de l’exposition. Subtilité supplémentaire, la bande-son du DVD, composée par Arto Lindsay, diffère de celle de l’exposition. Puisque le DVD est programmé pour s’effacer aussitôt visionné, on attend le moment propice pour prolonger une dernière fois l’expérience… ❤ Exposition Philippe Parreno jusqu’au 30 septembre à la Fondation Beyeler à Riehen / Bâle. www.fondationbeyeler.ch


Lee Fields and The Expressions le 19 octobre au festival Nancy Jazz Pulsations www.nancyjazzpulsations.com

L’Esprit de la soul pAR Benjamin Bottemer

C’est un monument de la soul, un de plus avec Charles Bradley, qu’accueille Nancy Jazz Pulsations en la personne de Lee Fields. Un artiste prolifique qui s’est élevé pendant l’âge d’or de la soul et a atteint son firmament en cette dernière décennie chez Truth and Soul records.

Lee Fields m’a fait faire mes premiers pas au sein de la grande maison de la soul music, avec le transcendant My World. Lui poursuit sa route en son sein depuis les années 60, aux côtés de Kool and the Gang, Sammy Gordon and the Hip-Huggers, O.V Wright ou encore Darrell Banks. Mais le sommet de son art, il l’atteindra dans les années 2000, en même temps que des artistes du renouveau soul qu’il a inspirés,

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tels que Mayer Hawthorne, ou Aloe Blacc et El Michels Affair avec qui il collaborera. Ces pérégrinations le mènent même vers des musiciens situés en dehors du giron soul comme Martin Solveig ou Ghostface Killah du Wu-Tang clan. « Je dirais qu’après avoir inspiré la nouvelle génération, elle m’inspire en retour, confie Lee Fields. J’ai toujours été attentif à ce que faisaient mes pairs, notamment les nouveaux arrivants dans

l’industrie musicale ; ils ont contribué à faire progresser ma propre musique. Les artistes soul ont toujours cherché à apprendre des autres, c’est ce qui contribue à nous inspirer tous. » Sa dernière livraison, Faithful Man, troisième album en neuf ans chez Truth and Soul Records, est une avancée supplémentaire pour le Lee Fields du XXIème siècle après Problems et My World. Le chanteur livre un disque à la fois moderne (grâce aux remarquables interprétations de The Expressions) et authentique. Cet album conserve cette énergie sourde qui semble gronder au fin fond de ses entrailles, explosant parfois en ces instants vibrants d’intensité qui ont amené certains à le comparer au Godfather of Soul en personne, James Brown. Lee Fields entretient « une relation très profonde avec le spirituel » d’où il semble tirer cette force. « L’âme – “the soul” – et l’esprit proviennent de Dieu. Chaque homme qui prend conscience qu’il est fait de chair et de sang et qu’il a une âme en lui, se nourrit et s’épanouit grâce à des choses qui satisfont cette âme. Et c’est ce que fait la soul music, c’est pourquoi elle est si intense et salutaire pour certaines personnes. » On ne peut que se réjouir du fait qu’il poursuivra sa fructueuse collaboration avec The Expressions, qui selon lui « représentent ce que la musique soul doit être ». Au rayon des projets, il se penche actuellement sur la production de l’album de sa nièce, Mellisa Jones. La cohabitation des générations continue pour Lee Fields. i


EMILY LOIZEAU, concert le 17 octobre dans le cadre du festival Nancy Jazz Pulsations, à Nancy, le 26 octobre à la Salle des Fêtes de Schiltigheim, le 5 décembre à La Vapeur, à Dijon www.nancyjazzpulsations.com + www.ville-schiltigheim.fr + www.lavapeur.com

La quête du sens est au cœur du dernier album d’Emily Loizeau. Cette artiste aux ressources infinies puise dans les poèmes de William Blake non pas des éléments de réponse mais bien des jalons à sa réflexion intime.

chemin de vie pAR Emmanuel Abela

PHOTO Diane sagnier

Votre album débute par Tyger, un hommage à Lhasa de Sela. Aujourd’hui, son héritage semble immense. Quelle relation entretenezvous à son œuvre ? Je suis une grande admiratrice de sa musique, de ce qu’elle donnait sur scène et d’elle en tant qu’être, en tout cas dans ce que j’en percevais : sa grande liberté, son honnêteté et cette manière d’être intransigeante dans sa volonté de ne se laisser enfermer par rien et de se situer au plus près d’une vérité. Je l’avais vue sur scène au Grand Rex, ça fait partie des 5 concerts qui m’ont renversée et ont changé quelque chose en moi. C’était comme quand on regarde le ciel la nuit pour repérer une étoile et suivre sa direction. On regarde là-haut, on voit qu’elle est toujours là, et ça nous rassure. Dans cet hommage, vous utilisez des vers du poète William Blake. Comment en êtes-vous arrivée à intégrer tous ces extraits de poèmes dans vos compositions ? J’étais déjà en train d’écrire quand je me suis replongée dans Blake que je connaissais mais de manière assez inconsciente et presque oubliée. Comme elle était comédienne en Angleterre, ma grand-mère a beaucoup dit ses textes. Quand je suis tombée sur le poème The Tyger sur une affiche que j’ai retrouvée dans le grenier de mes parents, une vieille musique d’enfance me revenait. Du coup, j’ai affiché ce document dans la chambre de ma fille et je lui ai dit ce texte

à mon tour, tous les soirs. Ça m’a donné envie de relire Les Chants de l’Innocence et de l’Expérience. J’y ai trouvé des choix extrêmement forts dans les allégories, les images – la présence de l’animal – et la musicalité des textes, d’où l’envie de les chanter. À partir de ces extraits que vous augmentez de vos propres textes, vous créez un cycle sur la vie : la naissance, l’enfance, la mort, la création et la rédemption. Ces thèmes apparaissaient dans mes propres textes. La résonance et la parenté des poèmes de Blake m’ont frappée ; j’y

entendais un écho très fort au disque que je cherchais à écrire, un disque introspectif. Ces poèmes constituent des jalons de ce cheminement que j’ai essayé de traduire sous la forme d’une histoire intime mêlée à une réflexion existentielle sur la filiation, la transmission et sur ce que cela représente que de naître, vivre et mourir. i

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PETER BRÖTZMANN CHICAGO TENTET +1, concert dans le cadre de Jazzdor le 11 novembre à Pôle Sud, à Strasbourg www.pole-sud.fr

Extra jazz pAR emmanuel abela

PHOTO pierre chinelatto

Et si le Chicago Tentet constituait l’une des meilleures formations jazz de tous les temps ? Cet orchestre qui réunit quelques fines gâchettes de la planète free construit son propos sur une pensée libre, celle de Peter Brötzmann.

Depuis la publication de son chef d’œuvre ultime, Machine Gun, en 1968, Peter Brötzmann n’a plus cessé d’imprimer une marque indélébile sur le free jazz européen. En connexion totale avec les aspirations révolutionnaires du moment, il a participé à un vaste mouvement d’implosion qui a conduit le jazz à un point de non retour, construisant sur les cendres

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de son passage d’immenses citadelles soniques aux répercussions aujourd’hui encore sous-évaluées. Il doit son surnom de “mitrailleuse” – d’où le titre de l’album Machine Gun  –  à Don Cherry, qui l’a baptisé ainsi après son passage au sein de son band à Paris, en 1965. Ça en dit long sur la perception que pouvait susciter le jeune clarinettiste et saxophoniste ténor,

qui avait débuté adolescent en autodidacte en écoutant les disques de Edward “Kid” Ory. Terroriste de la distorsion, punk avant l’heure, ses études en arts plastiques à Wuppertal et surtout son implication au sein de Fluxus au début des années 60 marquée par une collaboration avec Nam June Paik et des expositions aussi bien en Allemagne qu’en Hollande, ont alimenté les sources non jazz – ou extra jazz – d’une approche très visuelle de son art. Le volume de son jeu puissant et étonnamment énergique bouleverse aujourd’hui encore avec la même vigueur, notamment quand il s’exprime au sein de Chicago Tentet, une formation qui ne devait constituer qu’une rencontre ponctuelle en 1997 – d’abord sous la forme d’un octet – mais qui continue d’exister et de se fixer des rendez-vous réguliers, au grand étonnement de Peter Brötzmann lui-même. Il n’est pas évident de réunir les dix musiciens du Tentet, tous leaders dans leurs formations respectives, mais à chaque fois la magie opère dans la célébration de l’instant : la forme est libre, elle tient de l’expérience plastique au sens physique du terme tant la formation porte à bout de bras ses sublimes tentatives soniques. «  Nous créons dans l’instant et l’instant nous mène à demain », aime-t-il répéter comme la phrase manifeste d’un orchestre qui vit son expérience collective intègre, avec ses certitudes, mais aussi ses doutes, s’accordant la part d’utopie inhérente à toute forme créatrice. i


ELECTRIC ELECTRIC release party Herzfeld / Radical Calin, concert le 5 octobre au Molodoï à Strasbourg. Concert le 6 octobre au Noumatrouff à Mulhouse et le 12 octobre aux Trinitaires à Metz electricelectric.fr

REMAIN IN LIGHT pAR Cécile becker

PHOTO christophe urbain

En sortant Discipline, les Strasbourgeois Electric Electric réaffirment en trio une vision évolutive de leur musique : toujours aussi cathartique sur scène, mais plus lumineuse sur disque.

Avez-vous travaillé différemment sur cet album ? Avec plus de discipline ? Éric : Tout a été assez chaotique et un peu angoissant. Seulement quatre morceaux étaient achevés à l’entrée en studio, le reste a été monté à partir d’idées plus ou moins précises. Nous étions sensibles au travail de production de Brian Eno avec les Talking Heads, mais il m’est vite apparu que la création en studio, aussi stimulante soitelle, se révélait être une source d’angoisse. Le manque de recul, le doute concernant les formes des morceaux ont été difficiles à gérer. J’ai été déstabilisé dans ma manière de travailler, finalement c’est positif. Discipline paraît plus mélodique, peut-être moins violent, quelles étaient vos intentions musicales ? E. : Les débuts “anti-musique” ont laissé place à des aspirations plus pop. Sur ce disque je voulais entendre des choses très lumineuses aussi. Il y a une volonté d’ouverture, une envie d’espace tout en essayant de garder une certaine cohérence. Il était hors de question de reproduire la musique du premier album. Aujourd’hui je sens les lignes bouger à nouveau, j’ai envie d’expérimentations et d’abstractions plus poussées dans notre musique. Vincent Robert : Il s’agit de créer des lignes entre toutes les choses qui nous nourrissent, mettre en place des agencements qui redéfinissent à chaque fois la musique du groupe, mais sont tributaires de ce sentiment ténu que l’on arrive à per-

cevoir comme étant ce qui définit le groupe. La limite est parfois très fragile et dépend du choix d’une note, d’un son...

deux reliés en série, des percussions car il est important pour nous de mélanger sons électroniques et sources acoustiques.

La configuration instrumentale a-t-elle changé ? E. : L’arrivée de Vincent correspondait à un moment ou je me créais un nouvel imaginaire autour du groupe. Notre dispositif scénique s’est précisé en parallèle de l’esthétique créée. J’utilise différentes pédales d’effets et trois samples pour guitares dont

Pourquoi cette co-production avec de nombreux labels ? E. : On voulait retravailler avec les labels qui s’étaient investis dans le premier album : Herzfeld et Kythibong. Nous avons ensuite été approchés par deux autres structures, Murailles Music et Africantape, et avons décidé de nous lancer dans ce projet à quatre labels. Ça a été assez lourd à mener mais on est content d’y être arrivé ! i

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TY SEGALL, concert le 16 novembre dans le cadre du festival Musiques Volantes aux Trinitaires, à Metz, le 17 novembre à La Rodia à Besançon

Ça faisait quelques temps qu’on n’avait pas vu cela ! Alors que le psychédélisme avait tendance à se noyer dans des développements mielleux, un Californien revient au propos initial avec l’arrogance de sa jeunesse. Son nom ? Ty Segall.

Freak out free form pAR emmanuel abela

Ty Segall l’a bien compris : la vie est assez simple en soi, nul besoin de se prendre trop la tête, à un moment il faut simplement y aller. Et lui, on peut dire qu’il y va : il ne se passe quasiment pas trois mois sans qu’il ne grave sur disque la somme des idées de l’instant. On n’avait quasiment rien vu de tel depuis Lou Barlow. Il faut dire que ce jeune Californien de 25 ans, issu de la nouvelle scène underground de San Francisco et qui a grandi en écoutant

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les Beatles, les Kinks et Black Sabbath, tient autant du psychédélisme originel, celui de Syd Barrett, pour ne citer que la plus évidente de ses influences majeures, que de l’esprit des slackers 90’s, Pavement et Sebadoh en tête. Du premier, il puise cette capacité mélodique immédiate qui lui permet d’imprimer dans la tête de ses auditeurs des chansons ultimes et définitives ; à l’égal des seconds il cultive ce goût pour l’urgence de l’instant qui le

conduit à poser l’idée aussi bien sur scène que sur disque, ne pas trop disserter et s’en débarrasser aussitôt. De son propre aveu, il écrit beaucoup de chansons ; elles émergent comme un flux continu qu’il ne cherche pas à maîtriser, mais sur lequel il appuie toute sa démarche énergique aussi bien en groupe qu’en solo. Il résulte de tout cela un propos très personnel, spontanément additif, qui fait le pont entre les expériences jusqu’au-boutistes 60’s – on pense à Red Crayola notamment – et une démarche punk, le tout s’appuyant sur des formes en léger déséquilibre. Alors naturellement, les médias tentent de monter l’affaire en épingle et cherchent chez lui l’idole de demain, mais lui n’en a cure. Il a conscience de sa volonté de vouloir marquer les esprits avec un propos qui peut sembler parfois excessif dans les dissonances et les détours mélodiques, mais avec une grande lucidité, il laisse passer le mouvement et ne s’intéresse qu’au projet discographique du moment ou au concert du lendemain. Le temps d’écrire ses quelques lignes, il aura pondu une poignée de nouvelles chansons, posé les bases d’un nouvel enregistrement, recruté des musiciens pour une jam endiablée et fait trois fois le tour de la Terre. i


HERE WE GO MAGIC, concert dans le cadre du festival Musiques volantes le 7 novembre au Hall des Chars, à Strasbourg et le 8 novembre, aux Trinitaires, à Metz. www.musiques-volantes.org

JAMAIS N’ABOLIRA LE HASARD pAR Cécile becker

À l’heure où j’interviewe par téléphone Michael Bloch, le guitariste installé dans une maison de campagne, Here We Go Magic répète la tournée qu’il débute avec Andrew Bird. Avec un set différent du précédent, ce groupe pop de Brooklyn se réinvente une nouvelle fois. En quoi le producteur de Radiohead, Nigel Godrich, vous a t-il aidé à épurer votre son sur ce nouvel album ? On avait l’habitude de toujours rajouter des couches, des synthétiseurs. C’est le symptôme de la production... Avec Nigel, en enregistrant simplement les bases, le son se suffisait à lui-même. Nigel sait lorsqu’une idée est bonne, il nous a conduits dans la bonne direction. Le meilleur son est aussi le plus simple. On a beaucoup appris de sa vision. Comment avez-vous réagi lorsque vous avez vu Nigel Godrich et Thom Yorke s’agiter devant votre scène à Glastonbury, alors que Luke (le chanteur) essayait de travailler avec Nigel depuis longtemps ? J’étais très amusé parce que je les voyais danser, lever le pouce. Je me fixais sur eux parce qu’ils étaient heureux, en me demandant si ces gens étaient des amis de l’un des membres du groupe. Thom portait une casquette et je ne connaissais pas le visage de Nigel. Jusqu’à ce qu’on aille en coulisses où ils nous attendaient pour nous saluer. C’est un de ces moments où ton cœur s’arrête pendant une seconde et où tu te pinces pour être sûr que tu ne rêves pas. Pour moi, cette rencontre est symbolique du hasard que l’on retrouve sur vos productions... On essaye d’avoir cette approche de la musique, plus particulièrement dans nos

arrangements. On privilégie vraiment le hasard, on cherche la spontanéité. Contrairement à beaucoup de groupes, nous n’avons pas une idée claire de ce que nous sommes. Nous ne sommes conscients de rien. Pouvez-vous nous parler de cette chanson si particulière qu’est A Different Ship, la dernière sur votre album ? Il ne nous manquait qu’une seule chanson, et on voulait quelque chose qui puisse être perçu comme une hérésie. Ça tombait pile au moment où on écoutait l’album de Connan Mockasin. Un matin Luke,

complètement obsédé par cet album, a commencé à improviser et nous l’avons suivi. On l’a enregistrée immédiatement, et le résultat nous a scotché. Le passage plus ambiant à la fin de cette chanson est une expérimentation que l’on avait faite séparément, ça sonnait parfaitement avec l’autre partie. (En V.O.) Where do you go magic ? Silence... Euh, Here ! [Fou rire, ndlr]. Juste ici, là où nous allons. Le problème c’est que je ne suis pas assez spontané pour répondre à ce genre de questions. [Rires, ndlr]. i

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ALL HIÉRO’S PARTIES pAR Cécile Becker

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PHOTO dorian rollin


Concert 20 ans fédération Hiéro Colmar avec les Dum Dum Boys, Messerchups, Manson’s Child, The Liminanas et des surprises, le 3 novembre au Grillen, à Colmar www.hiero.fr

Dans le paysage culturel, rares sont les associations qui survivent aux budgets rapetissant. En Alsace, cela fait plus de 20 ans que la mère nourricière Hiéro nous abreuve d’alternatif mue par un amour sans bornes pour la culture. Retour sur l'histoire de Hiéro Colmar, une association résolument tournée vers le futur.

Il y a 20 ans, certains d’entre nous gambadaient gaiement entre le bac à sable et les jupes de maman quand d’autres étaient « en mission pour le rock’n’roll  », des mots de Nicolas Jeanniard, l’un des fondateurs de Hiéro Colmar avec JeanDamien Collin et une poignée de copains. Et si aujourd’hui, nous gambadons toujours aussi gaiement de concerts en concerts et de salles en salles, c’est certainement grâce à eux. Comprenez bien : dans les années 80, le paysage musical alsacien ressemblait à un désert aride et muet face aux dynamiques Bâle et Fribourg, malgré quelques effusions notoires du côté du Bandit et du Loft à Strasbourg. Mais du côté Haut : rien. À tel point que les deux copains de lycée Jean-Damien Collin et Nicolas Jeanniard investissent radio Dreyeckland –  aujourd’hui RDL  – et montent leur émission Torpedo où ils interviewent des groupes de passage de l’autre côté de la frontière : The Jesus & Mary Chain, The Feelies ou encore R.E.M. Hasard des affinités, Jean-Luc Wertenschlag, le futur fondateur de Hiéro Mulhouse les rejoint en tant que premier salarié de la radio et repart un an plus tard avec une idée précise  : ouvrir une salle de concerts à Mulhouse.

« À ce moment-là, on s’est dit : pourquoi pas nous ?, explique Jean-Damien Collin. On portait les mêmes revendications que Jean-Luc et lorsqu’on a réfléchi au nom il nous a proposé de prendre le même pour partager des éditions d’autocollants, des programmes, une carte de membre... » La fédération Hiéro était née avec l’idée de rassembler les énergies et les associations. Dès ses débuts, Hiéro Colmar instaure une ligne artistique forte qui continue de sévir : « On ne voulait pas organiser de concerts juste pour organiser des concerts, l’idée était de programmer des groupes qu’on rêvait de voir et de partager cette passion. Tout est lié à une vision ouverte de l’art et de la culture » Et Nicolas d’ajouter : « On pouvait passer du cinéma expérimental autant qu’Easy Rider ou C’est arrivé près de chez vous. On a créé Hiéro pour que ce soit une alternative : c’est notre rôle et notre envie de montrer des artistes qui ne sont pas programmés mais le seront peut-être plus tard, de les faire exister. On fait notre travail de défricheurs. » Et des terrains non conquis, ils en ont défriché. Dès leur premier concert en avril 1992, les Maniacs, Johan Asherton et Chriss Wilson attirent 350 personnes à la MJC de Colmar, lieu atypique qui a le don de surprendre les artistes de passage. Mais

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« Dominique A n’a pas oublié son premier concert avec nous, tout comme Miossec qui avait fini par faire un foot à trois heures du matin. » 64

leur coup de maîtres reste leurs soirées Velvet programmées quelques mois plus tard. Ils s’installent aux anciens ateliers municipaux, les bricolent, transforment, peignent et décorent à la manière d’une Factory warholienne et y organisent des concerts électriques en présence de deux membres du groupe mythique, Moe Tucker et Sterling Morisson. « La semaine suivante, on a demandé une salle avec d’autres associations  : le Kraken, raconte Nicolas. Il y a eu toute une série de revendications pour en arriver en 1998 où le Grillen ouvre ses portes. Là, on en refuse la

gestion, les conditions n’étaient pas tenables pour une association. » Une bataille qui leur permet de se familiariser avec la politique culturelle, mais aussi de s’affirmer. Les bénévoles commencent à affluer. « Il y a des tonnes de gens qui ont marqué la vie de l’association : Simon Codet-Boisse qui a pris ma place de président pendant plus de deux ans, il est ensuite devenu directeur du Confort Moderne à Poitiers, Micka, Julien Naudin, Mathieu Marmillot... Et au moment où l’association s’essoufflait, Pierre Poudoulec est arrivé. Il a tout assaini, a recentré les exigences de programmation et relancé la dynamique en saisissant ce qu’était l’essence de l’association. Ce n’était pas donné d’arriver jusqu’à ses 20 ans... » Pourtant en 20 ans, la réputation de Hiéro Colmar n’a fait que décupler, avec la création d’une branche à Strasbourg en 1998 et à travers des événements comme le Natala, l’exigeant Supersounds, tout comme les résidences d’Étienne Charry (co-fondateur du groupe Oui Oui avec Michel Gondry) ou Bertrand Burgalat. Ces résidences donnent parfois lieu à des disques édités sur leur propre label comme l’emblématique Colmar Tapes par Herman Düne suivi un an plus tard par le bijou folk du torturé Keven Swift pourtant enregistré cinq ans plus tôt. Comment en arrivent-ils là ? « On instaure une vraie relation avec les artistes, répond Jean-Damien Collin. Quand ils passent par ici, ils s’en souviennent. Dominique A n’a pas oublié son premier concert avec nous, tout comme Miossec qui avait fini par faire un foot à trois heures du matin. » Bien sûr, il y a cette histoire d’amitié avec Rodolphe Burger et Philippe Poirier avec lesquels ils sortent un disque enregistré lors d’un concert acoustique. À Sainte-Marie-aux-Mines, Rodolphe leur montre la fameuse Chapelle à Saint-Pierre sur l’Hâte : « On a adoré le lieu, on a poussé et monté un projet de festival. Le projet C’est dans la vallée s’est vraiment lancé avec Rodolphe, Kat Onoma et nous. » Toujours des festivals montés dans un esprit de proximité avec le public, d’ailleurs, chez Hiéro c’est un peu comme à la maison, une maison où tout le monde est invité à entrer pour se laisser happer par leur touche, nécessaire et différente. Il fallait donc marquer ces 20 ans. Après un premier concert en avril avec Alain des Maniacs (tout premier concert de l’association), une autre soirée aura lieu le 3 novembre au Grillen présentant entre autres les Dum Dum Boys en même temps que la sortie


d’un fanzine de 100 pages regroupant des interventions d’artistes, de bénévoles ou de copains. Comme un clin d’œil au fanzine pourtant mis en page qu’ils n’ont jamais sorti il y a 20 ans. Autre hommage lourd de sens : la sortie d’un vinyle du violoncelliste Tom Cora, décédé peu après ses deux concerts organisés par Hiéro Colmar, dont celui à la Manufacture a été enregistré. La suite ? Des festivals, des concerts, des films et des idées, des tonnes, dont une résidence avec Piano Chat et un projet de résidences essentiellement créatives, sans exigences, où un artiste serait chaque jour confronté à un autre qu’il soit artisan,

photographe, menuisier ou comédien. « On se rend compte qu’on a toujours des idées. Tant qu’on continue à être excité et qu’on continue à avoir un groupe favori par semaine, on sera là ». Car même de plus ou moins loin – Nicolas est maintenant responsable de la communication du festival Momix et Jean-Damien directeur du développement culturel au Conseil général du Territoire de Belfort –, ils gardent un œil et une main sur leur projet aujourd’hui conduit par Julie et Clémentine. La différence avec hier ? « Dans les années 80-90, tout était à construire, se souvient Jean-Damien. Aujourd’hui, il y a des lieux, mais il faut continuer à faire des

concerts qu’on a envie de voir. Je suis convaincu qu’il y a des lacunes, comme nous avons pu en avoir à l’époque... Et puis qui sait, si ça se trouve, aujourd’hui ce n’est pas de musique dont les gens ont envie ? La musique c’est peut-être un truc de vieux ? » On en reparlera aux 30 ans... i Hiéro chrono → Janvier 1992 : création de la fédération Hiéro Colmar. → 11 avril 1992 : premier concert avec le festival Rock Acoustique à la MJC de Colmar où l’on croise les Maniacs, Johan Asherton et Chriss Wilson. → 23 & 24 octobre 1992 : soirées Velvet Underground rue des papeteries aux anciens ateliers municipaux avec Moe Tucker et Sterling Morisson. → Novembre 1992 : balbutiements autour du projet de salle de concert le Kraken soutenu par toutes les associations colmariennes. → 1993 : Allers-retours entre la ville et les associations, visites, discussions, débats autour du projet de salle de concerts : le Kraken → 30 juillet 1994 : première Beach Party au parc du Natala → 1995 : parution du disque de Rodolphe Burger et Philippe Poirier enregistré à la MJC – « Appel du 6 mai », manifestations pour la création d’une salle de musiques actuelles. → 1998 : ouverture du Grillen dont Hiéro refuse la gestion – En novembre a lieu la première édition du festival Supersounds. → 2000 : dernière Beach Party, l’année suivante le festival Natala prend le relais. → 2002 : 10 ans de Hiéro avec Dominique A → Septembre 2001 : première édition du festival C’est dans la vallée. → 2006 : sortie du disque The Colmar Tapes né de la résidence d’Herman Düne. → 2008 : l’association est en difficulté lorsque Pierre Poudoulec arrive et devient directeur de Hiéro Colmar, nouvelle dynamique. → 2012 : 20 ans de Hiéro

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OSOSPHÈRE, premier volet les 28, 29 septembre et 6 octobre à la Laiterie à Strasbourg ; deuxième volet du 7 au 16 décembre à La Coop, port du Rhin et ailleurs à Strasbourg www.ososphere.org + www.laiterie.artefact.org

UN LIEU À HABITER pAR Cécile Becker

PHOTO sebastian mlynarski

Artefact attaque une saison d’automne marquée par une nouvelle étape franchie par le festival Ososphère vers le port du Rhin et par la venue d’artistes séduisants ces trois prochains mois à la Laiterie. Deux pages, deux temps. Thierry Danet,directeur de l'Ososphère, nous parle de la trajectoire du festival et Novo défriche la programmation in situ.

Quelle a été la trajectoire d’Ososphère ? Et finalement, pour tendre vers quoi ? En 2009, nous quittions le site de la Laiterie, c’était une situation étrange, surtout pour un festival de dix ans d’âge. Mais c’est ce qu’on souhaitait : bourlinguer à travers la ville. L’étape du Môle Seegmuller en 2011 a été essentielle parce qu’elle a ouvert cette perspective de suivre la trajectoire urbaine de Strasbourg. C’est une ville qui se déplace vers l’est, qui vient rencontrer le Rhin, son port, dont elle se tient à l’écart depuis longtemps. On invente une nouvelle partie de la ville, ce qui pose la question : qu’est-ce qu’une ville ? L’Ososphère participe du récit de cette ville en la faisant parler par le biais du numérique. Aujourd’hui Ososphère s’installe dans le port, dans ce magnifique bâtiment qu’est La Coop. On a enfin l’opportunité de ramener tout au même endroit : les parcours artistiques, les performances, les installations, la musique – qui reste la colonne vertébrale du festival – y seront. Strasbourg a une identité portuaire, il était temps de faire ressortir cette réalité enfouie.

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Est-ce que cela veut dire qu’Ososphère a enfin trouvé sa maison ? On peut imaginer qu’on ait à nouveau un lieu à habiter, c’est une perspective vers la suite. Il y a eu trois étapes : raconter la ville de la Laiterie, la rencontre avec Seegmuller, un port dans la ville, et raconter la ville dans ce qu’elle va devenir. Comment les artistes trouvent-ils leur place sur ce territoire toujours en mouvement ? C’est là que la question du numérique intervient. Le numérique parle de l’époque d’une façon singulière. Tous ces artistes émergents se sont emparés du numérique et tournent autour du questionnement sur la ville. Ils nourrissent notre rapport au territoire et au fur et à mesure de leur parcours, nourrissent leurs propos. C’est en ce sens que nous suivons ces artistes. Ils font partie de la famille Ososphère. Le numérique n’est jamais clôt.

Justement, Radio en construction (dont vous êtes le directeur d’antenne), l’Ososphère must be built, une programmation de festival toujours ouverte, d’où vous vient cette obsession pour la construction ? Les choses réputées achevées le sontelles vraiment  ? La promesse que l’on peut faire au sujet de l’Ososphère c’est que ce n’est pas une forme figée, nous nous efforçons d’en construire une forme aboutie mais elle évolue d’elle-même. Dans la construction, il y a toujours un plan au départ, des perspectives, mais la construction est permanente. C’est naturel pour moi de faire ça, et c’est vrai que cette notion se retrouve au fur et à mesure. Mais ce sont aussi des questions de persistance et de durée. i


Purity Ring à la Laiterie le 5 novembre

Ososphère, bien sûr. Après avoir croisé La Femme, WhoMadeWho, Nathan Fake, Michael Mayer, les Bromance et les Kompakt, que faire ? Continuer les pérégrinations numériques et faire quelques haltes à la Laiterie. Novo vous propose une sélection non exhaustive. A Place to Bury Strangers Ou l’évidence d’un rock déglingué et un peu sale, et ses quelques délicatesses noires. Du bruit, du bruit, du bruit pour un concert assurément placé sous le signe du voltage. → 11 octobre ~ Au club Tindersticks Pour cette voix caverneuse et ces arrangements délicats. Quelque chose de l’ordre de la pluie, du romantisme et du vertigineux laissant de glace ou de coton n’importe lequel de ses spectateurs. → 13 octobre Wave Machines Pour son seul, unique mais sublime Wave if You’re Really There. Encore un groupe qui témoigne de la vitalité pop de Liverpool. Encore un groupe en Wave apaisant et réjouissant, mais qui ne crâne pas. → 17 octobre ~ Au club

Julia Stone Parce que sa beauté, sa délicatesse, son folk touchant. Sans son frère Angus, elle s’acoquine avec Benjamin Biolay et chante seule sa quête du prince charmant entourée d’un monde qui l’inquiète un peu. → 20 octobre Liars Ils sont allés partout, ou presque. Partant d’une espèce de power rock perché, allant vers l’électronique en prenant quelques virages pop. Ils ont finalement décidé de ne travailler qu’avec des machines. Robotiquement mais bel et bien humains. → 25 octobre ~ Au club Totally Enormous Extinct Dinosaurs A été adoubé par Joe Goddard (Hot Chip) et Damon Albarn et ce n’est pas étonnant. TEED est un enfant des années 90 nous embarquant dans une folie douce et dansante qui devrait détonner en live. → 2 novembre

Purity Ring + Doldrums Déjà vu au club en première partie de Grimes, les délirants Doldrums nous avaient surpris et accroché dès leur premier morceau. Et Purity Ring, pour leur côté pop induit par l’immédiateté de leurs productions r’n’b et la voix douce de Megan James délivrant des paroles surréalistes. → 5 novembre ~ Au club Still Corners Célèbre un été sans fin de sa voix d’argent, discrète, mise en valeur par des harmonies délicates pour se sentir comme dans un cocon. Voilà un bon exemple de synthétique dans lequel on aimerait s’enrouler, autre que celui des pulls. 17 novembre ~ au club Modern Borders + Wax Tailor En toute objectivité, les Modern Borders sont géniaux. Duo mi-londonien, mi-strasbourgeois, ils nous happent avec leur synth pop dansante, parfois nostalgique. Ils seront suivis d’un des gardiens du trip-hop en France présentant son dernier album en forme de conte saupoudré de jolies voix féminines. → 16 novembre

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Les 50 ans des Percussions de Strasbourg, programmation jusqu’à fin 2012 www.percussionsdestrasbourg.com

Sextet majeur pAR sylvia dubost

PHOTO Philippe stirnweiss

Les Percussions de Strasbourg remplissent les salles comme aucune autre formation de musique contemporaine. Peut-être parce qu’elles restent pionnières dans leur domaine, peut-être aussi à cause de leurs instruments… Jean-Paul Bernard, le directeur artistique, revient sur le parcours et les intentions du groupe, à l’heure où il fête ses 50 ans.

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Que se passait-il, musicalement, il y a 50 ans, qui appelle la création des Percussions de Strasbourg ? Il y avait déjà des ensembles non professionnels, je pense notamment à John Cage qui faisait des expérimentations avec ses amis dans sa maison car il n’y avait pas vraiment de gens pour les jouer. À l’époque, Félix Passerone créait la première classe de percussions au Conservatoire de Paris. Il a envoyé Jean Batigne [le premier directeur du groupe, ndlr] à Strasbourg car il y avait une place à l’orchestre. D’autres musiciens ont suivi car Passerone leur disait qu’il se passerait des choses… La légende veut que le groupe se soit fondé pour interpréter Le Visage nuptial de Boulez, qui avait besoin de six percussionnistes, et que les musiciens ont décidé de continuer : le premier concert a eu lieu en 62. Boulez aussi raconte qu’à l’époque, les percussionnistes n’avaient pas le niveau, et que lorsqu’il y avait des choses difficiles à jouer, ils se faisaient porter pâle et remplacer par ceux de Strasbourg ! De là, tout s’est emballé  ! Au début, il n’y avait aucun répertoire pour percussions, à part quelques œuvres comme celles de Varèse. Puis les choses se sont inversées : c’est le répertoire qui a eu besoin du groupe. Presque toutes les œuvres que vous interprétez ont été écrites pour vous… Travaillez-vous systématiquement avec les compositeurs ? Le compositeur est toujours invité dans notre studio. Il passe 2-3 jours avec nous pour voir les instruments, discuter et travailler. Plus que les autres instruments, la percussion a besoin de de réflexion. Elle peut être frottée, grattée, frappée de différentes façons. Et la partition ne peut pas tout dire. On se demande encore comment jouer Beethoven et Mozart. C’est pour cela qu’il est important de défendre la musique contemporaine, car c’est la possibilité de travailler avec les compositeurs.

Votre instrumentarium compte plus de 400 instruments, dont certains ont été créés pour vous. Beaucoup d’instruments existent depuis des siècles. Certains ont été adaptés, d’autres utilisés tels quels. Les Percussions ont rapporté pas mal de choses de leurs voyages. Avec Boulez, on a passé des heures à frapper sur des cloches pour trouver les bons sons. Il y a aussi des instruments nouveaux, comme le Sixen de Xenakis. Tous les matériaux qui nous entourent peuvent être utilisés. John Cage se servait des tambours de freins de voitures, des amortisseurs, de la tôle. Notre instrumentation va des spaghettis aux jouets de bois en passant par les enjoliveurs de voiture. On doit avoir 800-900 kilos de bois, on va parfois chez Auchan chercher des choses. C’est toujours lié au travail avec le compositeur. Il voudrait tel type de son, on lui fait des propositions : cela peut être un instrument classique frappé d’une certaine manière, ou quelque chose qu’on lui fabrique. Y a-t-il eu un âge d’or de la composition pour percussions ? Au début, il y a eu un engouement car on offrait aux compositeurs un monde entièrement nouveau. Tous voulaient écrire. Ensuite, l’engouement s’est un peu dilué. Le groupe s’est professionnalisé et beaucoup d’autres se sont créés. Aujourd’hui, chaque pays a le sien. Le répertoire qu’ont créé les Percussions a circulé. Ce qui fait notre force, ce n’est pas qu’on est les meilleurs, mais qu’on a toujours mis en avant les compositeurs : on a la chance d’avoir les meilleures œuvres. Quelles sont pour vous les œuvres emblématiques des Percussions de Strasbourg ? Il y en a beaucoup… Celles de Xenakis : Pléïades, qu’on a joué sans arrêt, mais surtout Persephassa, l’une des premières œuvres autour du public. Erewhon de Hugues Dufourt est pour moi devenue un classique. Le Noir de l’étoile de Gérard Grisey aussi. Je me rends compte qu’à chaque fois qu’une œuvre a marqué et est considérée comme un chef d’œuvre, c’est qu’elle était totalement à part et ne ressemblait à aucune autre. Comme Voûte de Michael Levinas par exemple, une petite œuvre de dix minutes. Elle est incroyable, personne n’avait trouvé cette couleur. Levinas avait loué presque tous les instruments chez lui

et fait des essais. Lorsqu’on a reçu la partition, elle commençait par cette annotation : « Faire tournoyer une cymbale en la jetant sur un sol réfléchissant. » Comme on s’est dit qu’on allait abîmer la cymbale, on l’a jeté sur une moquette. On a fait plusieurs essais, sur des sols différents, et à chaque fois on lui faisait écouter le son au téléphone. Cela n’allait pas, jusqu’au moment où on lui a demandé : « Mais tu l’as lancé sur quoi ? » « Dans ma cuisine », a-t-il répondu. Alors on a construit un sol de carrelage. On s’est rendu compte qu’il y avait vraiment réfléchi et le son est unique. Maintenant, à chaque fois qu’on joue cette pièce, on doit transporter 300 kg de carrelage. Nos régisseurs ne sont pas très contents ! Les Percussions ont travaillé à la création d’un nouveau répertoire, mais aussi sur le concert lui-même… C’est vrai que depuis quelques années, on travaille beaucoup le côté visuel. C’est aussi lié, encore une fois, à l’évolution des compositeurs. Il y a 50 ans, on découvrait presque le téléphone ; aujourd’hui, on a le mail et Internet, on peut naviguer autour du monde. Les compositeurs travaillent avec l’électronique, la vidéo, le théâtre, modifient les sons. C’est le compositeur qui demande à faire ce genre de travail. Je suis content que les Percussions aient fait partie des premiers groupes à avoir tenté cela. Vos concerts affichent toujours complet. Est-ce que la musique pour percussions est plus simple à aborder que le reste du répertoire contemporain ? Il y a indéniablement le côté gestuel, visuel, qui fait que le public comprend exactement ce qui se passe. Il y a aussi un côté universel : n’importe qui peut faire de la percussion. i Les événements anniversaire  Limbus Limbo de Stefano Gervasoni, mise en scène Ingrid von Wantoch Rekowski, les 22 et 23 septembre au TNS à Strasbourg, création dans le cadre du festival Musica Europarade, déambulation de percussions dans la ville, sous la direction des Percussions de Strasbourg, le 29 septembre Concert avec les élèves de classes du Conservatoire, le 21 octobre à la Cité de la musique et de la danse Pléïades de Iannis Xenakis, chorégraphie Alban Richard, le 25 octobre à Pôle Sud Concert avec le MegaOctet d’Andy Emler le 9 novembre dans le cadre du festival Jazzdor

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Le Son lointain, opéra, du 19 au 30 octobre à l’Opéra de Strasbourg, les 9 et 11 novembre à La Filature de Mulhouse Six personnages en quête d’auteur, théâtre, du 24 au 26 octobre à La Filature de Mulhouse

l'art et la vie pAR sylvia dubost

PHOTO elizabeth carecchio

Stéphane Braunschweig, directeur du théâtre de la Colline, revient en Alsace pour monter à l’Opéra du Rhin la première version scénique d’une œuvre phare du début du XXe siècle : Le Son lointain de Franz Schrecker, opéra symboliste et autobiographique sur la poursuite d’un idéal artistique.

Vous ne connaissiez pas Schrecker avant de mettre en scène cet opéra. Quel univers avez-vous découvert ? C’est en effet une découverte puisque cet opéra n’a jamais été joué en version scénique. C ’est un compositeur très important, passé aux oubliettes de l’histoire. Mais dans les années 1910, il était presque aussi connu que Richard Strauss. Quand j’ai découvert Der ferne Klang [Le Son lointain, ndlr], j’étais en train de répéter Lulu [la pièce de Frank Wedekind, ndlr], et j’ai trouvé pas mal de points communs entre les deux univers. Le personnage de Grete dans l’opéra connaît une descente aux enfers dans la prostitution, comme Lulu. Elles ont toutes les deux une fascination pour la sensualité et pour un univers trivial. La musique est chatoyante, avec une recherche de sons dans l’orchestre tout à fait étonnante. Schrecker s’inscrit dans la suite de Wagner mais avec une musique plus personnelle.

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Pourquoi Schrecker a-t-il disparu du devant de la scène ? Schrecker avait un défaut : il était juif. Il a donc vite été écarté par la montée du nazisme. De plus, il n’a pas pris le tournant du dodécaphonisme et est resté un peu en arrière. Pourquoi cet opéra a-t-il connu un succès aussi immense à sa création ? Le sujet est complètement en phase avec l’époque et le lieu : la Vienne d’avant-guerre de Freud et Schnitzler. Le personnage principal est un compositeur en quête d’idéal qui doit sacrifier son amour pour aller à la recherche du son parfait, mais ne le trouvera qu’en retournant vers son amour. C’est un sujet un peu symboliste, et l’écriture de Schrecker est vraiment chatoyante : il fait des tentatives formelles fortes, en séparant l’orchestre en deux, tout en étant très généreux. C’est un opéra avec énormément de poésie, qui pouvait aussi s’adresser au grand public.

Le personnage participe-t-il de votre intérêt pour cette partition ? Evidemment, l’œuvre a un côté autobiographique. On sent qu’il s’implique dans le sujet. Mais je ne peux pas monter cet opéra comme si je savais que 20 ans plus tard Schrecker serait stigmatisé. Je dois m’intéresser à cette œuvre et la transmettre sans la trahir. J’essaye de faire entendre sa force et, comme toujours dans mon travail à l’opéra, de mettre les gens à l’écoute par les yeux. Qu’est-ce que cela implique ? Cela implique de s’appuyer toujours sur la musique, de ne pas l’écraser par l’image. La mise en scène doit être d’une certaine sobriété. Le travail avec les chanteurs est très précis, pour que ce qui se passe entre eux et la fosse d’orchestre soit toujours très organique. Comment avez-vous préparé cette mise en scène ? Souvent, je regarde d’autres mises en scène pour voir les écueils, là c’était difficile car il n’existe pas de DVD ! J’ai écouté, j’ai lu… Schrecker fait partie d’un univers de compositeurs que j’ai fréquenté : Debussy, Wagner, Bartók. Je me suis surtout laissé porter par la partition. C’est un opéra compliqué, il faut être à l’écoute. Je verrai aussi comment les musiciens ont résolu les difficultés…


Certaines parties sont-elles particulièrement difficiles à mettre en scène ? Les difficultés musicales sont aussi liées à la mise en scène. Dans le 2e acte, l’orchestre est sur scène, il y a des voix au loin… Schrecker a déjà travaillé sur la spatialisation de la musique. C’est une nouveauté. Et dans ce genre de livret, il peut y avoir un côté kitsch qu’il faut dépasser. Quel est votre parti-pris ? La dimension autobiographique. Il faudrait qu’on puisse penser que Schrecker parvient à écrire l’opéra que le personnage du compositeur n’arrive pas à écrire. Ce qui est en jeu, c’est l’opposition entre l’art et la vie. Pour les costumes, la scénographie et les lumières, nous avons aussi travaillé sur une dimension réaliste et une autre plus onirique.

Diriger des comédiens et des chanteurs, est-ce le même travail ? Oui et non. Oui car ils faut les amener au meilleur d’eux mêmes. Diriger un chanteur, c’est le faire bien chanter. Mais les chanteurs ont un soutien fort qui est celui de la musique. Les comédiens doivent inventer leur propre musique, leur propre rythme. La musique contraint-elle la mise en scène ? On ne peut pas aller contre la musique. Si j’indique quelque chose qui va contre la musique, c’est que je me suis trompé. Mon principe est de faire confiance à ce qui se passe dans la fosse.

Vous avez présenté en Avignon Six personnages en quête d’auteur de Pirandello. Y a-t-il des liens à tisser avec Der ferne Klang ? Oui. Il y a aussi ce personnage de prostituée qui se décrit comme une victime, ce rapport à la pulsion sexuelle. Ce sont deux pièces qui travaillent autour de la même question : est-ce que créer c’est vivre ? Chez Pirandello, les personnages sont figés alors que les auteurs sont mobiles… Est-on figé dans l’art ou dans la forme et vivant dans la vie ? On retrouve ces thèmes chez Ibsen, c’est vraiment une problématique de l’époque. i

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LE MOLOCO, espace de musiques actuelles, inauguration du 20 au 23 septembre, Audincourt www.lemoloco.com

Vous avez dit habituel ? pAR Caroline châtelet

PHOTO nicolas waltefaugle

Après bientôt trois ans d’activités nomades, la salle de musiques actuelles Le Moloco ouvre enfin ses portes. Regard sur un projet fédératif plutôt atypique.

Inhabituel (#1) Voilà le premier adjectif qui vient à l’esprit à la découverte du Moloco. Le bâtiment flambant neuf, niché entre des habitations à proximité du centre-ville d’Audincourt, se présente comme un bloc. Uni, fermé, sa carapace ondulée de métal qui capte la lumière – ses teintes évoluant au fil de la journée –, se dessinant clairement dans le quartier. Pas de doutes, il y a ici un geste architectural, qui à défaut d’emporter l’adhésion générale a le mérite d’être fort. Et aussi discutable soit-il, ce geste est intéressant, en ce qu’il résume la nouvelle étape qui s’ouvre pour le bâtiment, entre rupture et continuité... Car si le cabinet d’architectes Molnar Piccinato (gagnant de l’appel d’offres de la réhabilitation) a conservé les volumes du précédent Lumina, mythique cinéma désormais multiplexe déplacé à quelques centaines de mètres, envelopper le bâtiment d’un bardage d’inox le singularise. Double mouvement, qui en jouant avec la mémoire visuelle de la forme interpelle sur une évolution de fond...

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Inhabituel (#2) L’adjectif revient lorsqu’une fois visité le lieu, où à moins de trois semaines de l’inauguration les équipes s’affairent, le directeur David Demange répond à ma question sur l’histoire du Moloco en désignant un homme, le nez plongé dans des cartons. « En tant que responsable des Productions de l’Impossible et membre du collectif d’associations Rien n’a encore changé, Philippe Megnin est l’un des acteurs essentiels du projet. Il fait partie de ceux qui se sont beaucoup battus pour la construction d’un lieu. » S’il est rare que des projets institutionnels portés par des collectivités locales – ici le Pays de Montbéliard  – soient dès leurs débuts en dialogue avec le tissu associatif local, pour le Moloco cela est intrinsèquement lié à son histoire. « Constatant une absence de locaux de répétition adaptés pour que les musiciens puissent faire aboutir leur projet et ayant des difficultés croissantes à intégrer les lieux existants pour organiser des concerts, les associations revendiquaient un espace qui soit aussi le leur. » D’où la naissance en 2003 du collectif, qui dialogue depuis avec les collectivités et les équipes du Moloco, participant au travail de préfiguration. Quoique établissement public, le Moloco a donc la particularité de fédérer des

acteurs associatifs d’un territoire, d’exister, avant même son inauguration. « Ma plus grande fierté, explique David Demange, c’est lorsque les associations parlent du Moloco en disant “nous”. Elles se sont battues pour qu’il existe et ce sont elles aussi qui lui impulseront son dynamisme. » Une logique du partenariat qui s’énonce clairement lors des symboliques journées d’inauguration, avec une carte blanche attribuée au collectif Rien n’a encore changé.


Inhabituel (#3) Cette fois c’est au sujet du profil de David Demange... Recruté mi-2009, celuici a un parcours « normal  »  : sciences po, Master de politiques culturelles, expériences professionnelles dans une agence départementale et dans une salle de musiques actuelles. Qu’est-ce qui a pu décider le Pays de Montbéliard à embaucher ce directeur aujourd’hui âgé de 31 ans ? « Je crois que c’est dû à ma casquette politique culturelle et à ma particularité,

qui est une pratique de la musique classique en tant que guitariste. Je suis très impliqué dans ce monde et connais bien les personnes du conservatoire de Montbéliard pour y avoir étudié. L’agglomération souhaitant qu’il y ait des passerelles entre les différents acteurs, cela a certainement aidé... » Le projet singulièrement ouvert du Moloco s’éclaire après cette précision sous un jour nouveau, et l’organisation de manifestations comme Impetus – « festival réunissant des esthétiques

un peu radicales présentes sur le territoire, métal, hardcore, et d’autres musiques (contemporaines) » –, peu courante dans d’autres salles de musiques actuelles, apparaît ici évidente. Pourtant, s’il reconnaît l’importance de son parcours, « étant dans plusieurs univers, [il est] naturellement sensible au fait de ne pas créer de frontières, de favoriser les passerelles », David Demange préfère souligner « l’importance du contexte local ». Une modestie quasiment inhabituelle... i

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Jouons un peu #3 pAR Caroline ch창telet

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pHOTO Nicolas waltefaugle


Scène nationale de Besançon www.scenenationaledebesancon.fr

Lundi 3 septembre, coup de Phil de Filhip : – Alors, le Moloco ? – J’y étais ce matin. Plutôt inhabituel... – Et la scène nationale de Besançon ? – J’y étais cet après-midi. Plus habituel... Enfin, quoique... – « Quoique » ? – C’est une femme ! Oui, le nouveau directeur de la scène nationale de Besançon est une femme. Et lever les yeux aux ciel à la lecture de ces lignes en songeant « et alors ? », voire « encore une chienne de garde qui nous fait son couplet sur la parité », ne change rien aux chiffres : aujourd’hui, 84% des théâtres cofinancés par l’État sont dirigés par des hommes. Alors si la parité a ses limites, elle a tout de même l’extrême avantage de ne pas considérer une situation d’inégalité comme inamovible et « normale » – mais oui, c’est bien connu, les femmes s’épanouissent tellement plus dans le travail auprès des publics... Bon, cette digression étant faite, revenons à nos brebis. Depuis juillet 2011, Anne Tanguy est donc la nouvelle directrice du Théâtre de l’Espace, où elle a succédé à Daniel Boucon. Mais depuis février 2012, Anne Tanguy a aussi pris la direction du Théâtre musical où officiait jusqu’alors Loïc Boissier. Une arrivée qui correspond à la fusion des deux structures, une réunification statutaire étant en cours : adieu « Théâtre musical » (ex-Opéra Théâtre au statut mu-

nicipal), goodbye « Espace Planoise » (scène nationale), bonjour « Scène nationale de Besançon ». Outre la sobriété actuellement en vogue dans la dénomination des structures subventionnées, les fusions ont le vent en poupe. Mouvement a priori pertinent, en ce qu’il oblige les structures culturelles à repenser leurs projets artistiques en véritable cohérence avec un territoire et ses acteurs, la mutualisation a son revers. C’est, bien souvent, le joli mot policé qui, assorti des discours de raison, cache (mal) un – lent, insidieux, réel – désengagement financier des tutelles. Chose certaine : les fusions s’exercent aujourd’hui très souvent au bénéfice des scènes nationales, le gage de qualité de ce label – strictement encadré par un cahier des charges – participant de la politique d’excellence en cours. Pour autant, chaque fusion est spécifique et là où le directeur de MA scène nationale Pays de Montbéliard Yannick Marzin doit travailler sur des sites éclatés (à Montbéliard, Bethoncourt et Sochaux), Anne Tanguy a les deux pieds à Besançon. L’un – le droit ? – est au Théâtre, bijou néoclassique fin XVIIIe de l’architecte et urbaniste Claude Nicolas Ledoux installé en plein centre-ville. L’autre, – le gauche ? – est à l’Espace, théâtre dont la construction résulte d’une politique d’exigence artistique alliée à un souhait de désenclavement du quartier populaire de Planoise. D’ailleurs, à entendre parler Anne Tanguy, on regrette

d’avoir laissé filer Boucon, son directeur historique, sans lui avoir tiré le portrait... « Il y a à l’Espace un rapport au public, aux populations et à l’accueil assez formidable. C’est une scène nationale atypique, avec une programmation qui ne ressemblait à aucune autre scène nationale, proposant des spectacles qu’on ne voyait pas partout. » Si dernièrement « les frontières n’étaient plus si nettes entre les deux lieux », favoriser la circulation entre les publics (pied droit et pied gauche) constitue cependant l’un des défis de la fusion. « Cela ne va pas se faire du jour au lendemain, mais j’aimerais que les gens viennent pour un spectacle, et pas pour un lieu... » Pour ce faire, Anne Tanguy défend un « projet axé sur une pluridisciplinarité, qui s’appuie sur le savoir-faire propre aux deux lieux et aux équipes, dont les compétences différentes se complètent bien. Par exemple, le Théâtre ayant des ateliers de fabrication de décors et de costumes, une histoire liée à la production, nous allons développer un pôle lyrique. L’idée est de trouver des projets en phase avec la cité, de participer au développement local. » Outre une programmation réunissant danse, cirque, musique, opéra, cinéma ou encore théâtre, la diversité s’exprime à travers les artistes associés au projet. Et aux côtés des deux chorégraphes Nathalie Pernette et Ambra Senatore sont réunis pour cette première saison l’orchestre Victor Hugo Franche-Comté et son chef Jean-François Verdier, ainsi que l’énergique metteuse en scène Sandrine Anglade. Alors avec la conservation de tous les postes existants, la quasi préservation des subventions et un nombre de levers de rideau équivalent voire supérieur à l’addition des précédents, cette saison 2012-2013 s’annonce véritablement comme une saison augmentée. À laquelle la communication élaborée correspond parfaitement... Car dans son programme 12-13, la scène nationale de Besançon propose des photos rouges et bleues dont le contenu n’est visible qu’à l’aide de lunettes 3D (fournies). Comme l’explique Anne Tanguy, « le Théâtre ayant une dominante de bleu et l’Espace de rouge, cela renvoie aux deux lieux, tout en amenant une troisième dimension. L’idée est aussi de jouer avec l’œil de Ledoux, ces dessins représentant le théâtre dans une seule pupille. Avec la scène nationale, désormais, l’œil n’est plus unique. Il faut maintenant regarder avec les deux yeux... » i

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SUR LE CONCEPT DU VISAGE DU FILS DE DIEU, 14 et 15 novembre, THE FOUR SEASONS RESTAURANT, 20 et 21 novembre au Maillon Wacken, à Strasbourg www.le-maillon.com

Le visible poss pAR Caroline châtelet

Plusieurs fois accueilli au Maillon, le metteur en scène Romeo Castellucci y présente deux spectacles, possibles entrées dans une œuvre à l’intensité singulière.

Des titres Fondateur avec sa sœur Claudia ainsi qu’avec Chiara Guidi de la Societas Rafaello Sanzio, Romeo Castellucci produit des spectacles uniques. Bon, ok, tout spectacle est unique. Mais ceux de la Societas Rafello Sanzio, en élaborant une esthétique propre, échappent aux purs effets de mode. Car là où certaines productions théâtrales semblent parfois n’utiliser un langage scénique que par conformisme, amenant du même coup un maniérisme, la Societas Raffaello Sanzio crée son vocabulaire. Dans celui-ci les images sont visuellement très fortes, maîtrisées, la place est laissée au texte secondaire et la structure est déroutante, l’équipe n’hésitant pas à s’affranchir d’une narration traditionnelle pour creuser son sillon, où les séquences s’entrechoquent et se répondent. À l’occasion de la venue de Sur le Concept du visage du fils de Dieu et The Four Seasons Restaurant, deux des trois derniers spectacles en date de la Societas, passage en revue de quelques traits de caractère...

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Sur le Concept du visage du fils de Dieu / The Four Seasons Restaurant. Sans être illustratif ou littéral, le lien entre le premier titre et ce qui se joue au plateau est lisible rapidement. Et la présence en fond de scène d’un portrait de Jésus peint par Antonello de Messine (dont le regard profond plonge dans celui des spectateurs) résonne, agit sur la scène jouée au premier plan mettant en scène un fils désemparé face à l’incontinence de son père. Dans le second, en revanche, le titre renvoie à un concept dont le lien avec ce qui se joue est à construire par le spectateur. Fait de plusieurs séquences, The Four Seasons Restaurant met en scène un groupe de jeunes filles qui, après s’être coupées la langue interprètent La mort d’Empédocle, poème lyrique de Friedrich Hölderlin. Après un ultime rituel de renaissance elles quittent le plateau, cédant la place à un travail plastique assez magnétique sur l’espace. Pour autant, le titre désigne un restaurant New Yorkais pour lequel le peintre Mark Rothko réalisa une commande de toiles avant de décider de ne pas les livrer... Titre à tiroirs, qui désigne autant le lieu où l’art ne sera pas vu, la rupture avec le travail de commande, que le retrait de l’image. Espace en tous les cas de la disparition assumée du geste artistique...

Le triptyque et sa tâche aveugle Les deux spectacles font partie, avec Le Voile noir du pasteur, d’un cycle. Interrogé à ce sujet par Jean-François Perrier, Romeo Castellucci confie qu’il s’agit d’un « triptyque sur un même thème : celui de la face cachée de l’image, un visible possible qui reste dissimulé. » Mais fait étonnant, alors que c’est Le Voile noir du pasteur – adaptation de la nouvelle de l’américain Nathaniel Hawthorne dans laquelle un pasteur décide de dissimuler définitivement son visage – qui donne son nom au cycle, ce spectacle ne tourne pas. Ou plus, les dates prévues après sa création ayant été annulées. Découvrir Sur le Concept... et The Four Seasons Restaurant c’est donc appréhender des œuvres en dialogue avec une autre inaccessi-


©Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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ble. Le Voile noir est, alors, autant le geste fondateur d’un travail en cours que sa tâche aveugle. Ainsi que le symbole involontaire du travail de reconstruction que nécessite l’art pour tout spectateur... Peintures plurielles Évoquée dans le nom de la compagnie, la peinture traverse toutes les créations de Castellucci. Peinture de la Renaissance italienne avec la présence du tableau d’Antonello de Messine dans Sur le Concept… Peinture du baroque néerlandais avec ces jeunes filles tout droit tirées d’un tableau de Vermeer dans The Four Seasons Restaurant. Peinture, enfin, lors de la séquence de The Four Seasons Restaurant dans laquelle sur une scène vide de tout corps humain les couleurs et les matières se succèdent, dans

une unicité plus proche des arts plastiques que de la scénographie. Dans ce ressac se clôturant sur une inquiétante tempête de neige, le geste pictural se déploie avec une intensité et une virtuosité extrêmes. Une partie d’autant plus émouvante qu’elle succède au poème d’Hölderlin dont le jeu est volontairement distancié par un travail de saturation vocale... Chez Castellucci, l’émotion ne naît pas là où on l’attendrait et l’articulation étrange des images, de la musique et des corps ne cesse d’interroger. Questionné sur ses choix (au sujet de Sur le Concept...), Romeo Castellucci livre une explication éclairant nombre de ses créations : « Je dirige la lumière, le son, les images, quelquefois des choses totalement abstraites, ou encore des animaux, des robots. Mais ce n’est pas ça qui est intéressant. Tout cela, ce

sont des éléments du langage du plateau et la chose finale est totalement au-delà de ces phénomènes. C’est pour cela que je ne suis pas attaché à un style, mais à une idée. Mon théâtre n’est pas un théâtre objectif. Nous inventons quelque chose qui n’existe pas, qui est caché dans le corps, le cœur... et le résultat final ne m’appartient pas. Ce qui est intéressant c’est ce qui échappe à mon contrôle, le plateau définitif, la réception qu’en a le spectateur. Le théâtre n’est pas un objet terminé, il y a toujours un trou dans la représentation et l’effet produit se situe au-delà du projet. Pour cela il faut éviter de fermer le spectacle. Il faut laisser une part d’indétermination, un espace où l’on peut se perdre, prendre des décisions. Cet espace est fondamental, il correspond à la place que peut prendre le spectateur... » i

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ANNETTE MESSAGER, CONTINENTS NOIRS, Exposition du 13 octobre au 3 février, au MAMCS, à Strasbourg www.musee.strasbourg.eu

faire la nique à la mort pAR emmanuel abela

L’exposition Continents Noirs d’Annette Messager au MAMCS réunit des pièces réalisées entre 2010 et 2012. L’occasion pour cette immense artiste de magnifier l’étonnante vitalité qui se dégage de son œuvre : une nouvelle fois, du noir naît la lumière.

Votre exposition s’ouvre sur un pantin géant gonflé par l’action d’une soufflerie… Comme il est à l’entrée, je vais peut-être l’appeler M. Bonjour. Ce pantin semble dans l’impasse, il se cogne contre les murs. Comme dans beaucoup de mes travaux, on peut lui attribuer un double sens : de manière grotesque ou ironique, il peut sembler à la fois joyeux et effrayant. Il se débat comme nous nous débattons tous, pour vivre, exister, faire quelque chose. Nous nous agitons souvent inutilement, mais nous n’avons que cela à faire dans la vie puisque on sait tous comment ça va finir. On cherche à oublier l’issue fatale…

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De tout temps, vous avez cherché à jouer avec la mort. Est-ce une manière de vous confronter à vos propres peurs ? Oui, je cherche à faire la nique à la mort. On est vivants, on se débrouille comme on peut… Vous savez la différence entre les humains et les animaux dans la perception de la mort  ? Quand les animaux sont blessés, ils se soignent – les oiseaux font des appels – et contrairement à ce qu’on croit, ils savent qu’ils vont mourir. Ce que ne sait pas un chien par contre, c’est qu’il y avait des chiens au XVIIIe et qu’il y en aura encore sans doute au siècle prochain. C’est en cela que nous sommes artistes : nous vivons dans le temps présent mais avec un passé et surtout l’envie de transmettre. Nous avons conscience que nous nous situons dans l’histoire et qu’après nous cela va continuer.

Dans votre travail, on trouve une constante référence à l’enfance : est-ce une nécessaire mise à distance par rapport à ce qui vous inquiète ? Quand je travaille je ne sais pas toujours où je vais. C’est comme une sorte de terrain de jeu, avec des pistes possibles. Mais si je sais trop à l’avance ce que je cherche à faire, je n’ai plus envie de faire parce que ça sera moins bien que ce que j’imagine. J’avance par tâtonnements, en touchant les matériaux, en allant dans une direction, puis dans une autre… Alors oui, je joue un peu comme les enfants, mais j’y vais sérieusement. Un ouvrage sera publié à l’occasion de cette exposition : vous l’avez confié à l’écrivain américain Norman Spinrad, un auteur de science-fiction. Une raison particulière à ce choix ? La pièce baptisée Continents Noirs fait penser à de la science-fiction ; elle se situe comme l’“après” quelque chose, mais on ne sait pas de quoi elle est l’“après”. Personnellement, je ne connais pas grand chose à la science-fiction, mais ça m’a intéressé justement de faire appel à un auteur, et non à un critique d’art.


Que découvrez-vous de vous-même dans l’ouvrage ? Je ne sais pas si je découvre quelque chose. [rires] Et en même temps, il ne parle pas tant de moi… C’est ce qui m’intéresse. Et puis, il faut que ça fasse son chemin, je n’ai pas de distance, je suis trop dedans.

On apparente cette exposition à un conte philosophique, une fable. Quelle en serait la morale ? Moi, je n’ai pas de morale… J’aime lire les journaux, découper des images de presse, regarder ce qui se passe, mais je ne parle jamais directement des événements.

Vous même, avec l’exposition, vous construisez un récit en vous inspirant de Jonathan Swift et des Voyages de Gulliver. Qu’avez-vous puisé dans le roman ? Je m’en suis inspirée très vaguement, mais il est vrai que j’aime l’idée du changement d’échelle, ces passages d’une île à l’autre, la présence des Lilliputiens… De même pour les voyages fantastiques dans l’univers avec des professeurs qui sont fous. Gulliver, ça reste assez hallucinant !

On constate une grande diversité dans cette exposition avec des installations, des pièces monumentales, mais aussi des dessins sur papier. Au moment de les réaliser, établissiez-vous des liens entre ces différentes œuvres ? Oui, les liens existent sur une période assez courte, puisque ces travaux ont été réalisés entre 2010 et 2012. Le mot “chance” apparaît dans des dessins, mais il couvre une double réalité qui est celle du hasard aussi. Ce qui importe pour moi, c’est le parcours, le déroulement…

Le cheminement ? Oui, le cheminement de l’exposition… Justement, nous sommes à quelques semaines de l’accrochage. En tant qu’artiste, exprimet-on une quelconque appréhension à l’idée de montrer des pièces, dont la plupart seront exposées pour la première fois ? C’est toujours un moment excitant parce que je vais sortir de l’atelier et travailler avec des gens. Au moment où on installe, on n’a plus de questions métaphysiques à se poser sur le sens de l’œuvre, c’est trop tard… Il faut résoudre des problèmes par rapport à des pièces que je n’ai jamais montrées – je vais même en découvrir certaines – et trouver des solutions matérielles. C’est drôle, mais c’est assez reposant… i Visuel : Annette Messager, Série Chance, 2012. Dessin sur papier, 49 x 76 cm. Courtesy de l’artiste et Marian Goodman Gallery, Paris/New-York. Coll. de l’artiste, © photo : Marc Domage © ADAGP Paris 2012

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La Nuit Blanche, le 5 octobre, à Metz www.nuitblanchemetz.com Paleodictyon, toutes les 30 minutes entre 21h30 et 2h au Centre-Pompidou Metz. www.antivj.com

Rêver en trois dimensions pAR Benjamin Bottemer

L’une des installations-phares de la prochaine Nuit Blanche messine, baptisée Paleodictyon, sera proposée par le label AntiVJ qui donnera vie à l’architecture du Centre Pompidou-Metz en orchestrant un véritable rêve éveillé alliant son et image. Coup de projecteur sur l’un des collectifs français les plus créatifs en matière d’art numérique. Avant, il y avait les sons et lumières. Aujourd’hui, il y a AntiVJ. Ce label fondé en 2007 se compose de cinq enfants de l’image et du son : graphistes, photographes, compositeurs, issus du milieu du cinéma, de la musique, évoluant en parallèle de la scène VJ (pour Visual-Jockey) sans la revendiquer. Leur nom est un clin d’œil à ces artistes qui ont connu leur apogée dans les années 90 et 2000 dans les concerts et les festivals de musique électronique, manipulant les images sur des écrans dont la taille variait de la télévision à tube cathodique à de gigantesques surfaces. AntiVJ avait pour ambition de se libérer des

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écrans, partant à l’assaut des musées, des scènes et du patrimoine mondial, bâtissant depuis cinq ans les structures visuelles les plus variées, jouant avec la lumière, le son, les images et notre perception. Le théâtre Maria Matos de Lisbonne, la New Songdo city en Corée du Sud, l’Hôtel de Ville d’Enghien-les-bains, la cathédrale de Breda en Hollande, toutes ces structures (entre autres) ont vu, avant le Centre PompidouMetz, leur aspect transformé par AntiVJ le temps de quelques minutes magiques. Le fonctionnement du label contraste avec l’impression de gigantisme et le côté très high-tech de leur travaux, comme

l’explique Nicolas Boritch, producteur et manager, en une jolie métaphore : « Il y a une grande différence entre l’image projetée et ce qu’il y a derrière. On est une structure à taille humaine qui se développe organiquement, avec un fonctionnement artisanal. Certains pensent que nous sommes une énorme agence ; c’est peut-être parce qu’on est exigeants et qu’on a déjà travaillé sur une quinzaine de gros projets. » Ce qui rassemble les membres d’AntiVJ, c’est une même esthétique, que l’on peut comparer à celle du label de musique électronique Warp, une de leurs références. L’étiquette un peu galvaudée de «  geek  » est assumée par Nicolas

Boritch : « On a un rapport très passionné à la technologie, on s’y immerge, mais en revanche on a toujours voulu la cacher au public. La montrer n’a aucun intérêt pour nous. » AntiVJ a une démarche 100% audiovisuelle : l’illusion, l’immersion sont générées aussi bien par la lumière que par les sons projetés dans l’espace. Pour preuve leurs performances en collaboration avec des musiciens comme Principles of geometry ou Murcof. « On est tous sensibles à la musique électronique, explique Thomas Vaquié, le compositeur. Mais notre ambition est d’élever une création au-delà des barrières et des formats. Selon le contexte, je peux aussi m’inspirer de la musique religieuse ou traditionnelle. » Le contexte, le seul cadre de ces artistes évadés du rectangle des écrans. «  C’est intrinsèquement lié au video-mapping que de travailler in situ, explique Nicolas Boritch. On a eu beaucoup de chance de pouvoir choisir les lieux sur lesquels travailler, et d’avoir carte blanche. On n’essaye pas de vendre un concept : on peut être underground ou travailler sur de grands événements populaires ; tout nous intéresse a priori. Le Centre Pompidou-Metz va être un grand défi technique et artistique, très symbolique. » Le projet Paleodictyon s’inspirera dans sa narration visuelle et sonore des travaux du spécialiste des fonds marins Peter A.Rona, fasciné par des créatures sousmarines appelées Paleodictyon nodosum, laissant dans les abysses de mystérieuses marques hexagonales. « Cette singularité du monde macroscopique, explique Simon Geilfus, l’un des trois artistes chargés du projet, on l’a retrouvée dans l’architecture du Centre Pompidou-Metz : de haut, on remarque qu’il est divisé en de multiples hexagones. Ce rapport entre ce qui est organique et géométrique nous a inspiré. » Les contraintes techniques furent nombreuses pour AntiVJ, notamment à cause de la toiture du CentrePompidou Metz, surnommée “le chapeau chinois”. « Les discussions ont duré deux mois concernant la faisabilité de notre performance, raconte Yannick Jacquet. Il y a beaucoup d’inconnues autour de ce toit. Nos visuels sur ce bâtiment de forme très organique devront avoir des comportements très fluides. » Protéiformes à l’image de leurs créations, les membres d’AntiVJ s’adaptent, développant eux-mêmes les outils numériques qu’ils utilisent, programmant et composant un art audiovisuel total. Leur performance sera massive, déclenchera assurément de puissantes sensations par sa dimension spectaculaire, mais également par les rapports plus intimistes qu’ils ont à cœur d’établir avec les perceptions de leur public. i

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Hugues Paris et Hubert Stoecklin, Star Wars au risque de la psychanalyse, Dark Vador, adolescent mélancolique, érès

Je suis ton père pAR sylvia dubost

ILLUSTRATION Sherley Freudenreich

N’en déplaise aux critiques chagrins, Star Wars recèle une grande richesse sémantique et psychologique. Dans un essai enthousiasmant, rédigé avec Hubert Stoecklin, Hubert Paris, psychiatre et psychanalyste spécialiste de l’adolescence, installé à Strasbourg, décrypte le film culte. Et tente de répondre à ces questions fondamentales : pourquoi Star Wars fascine-t-il les adolescents ? Et pourquoi Dark Vador est-il si méchant ?

Qu’est-ce qui a déclenché cette recherche ? On est un petit groupe à travailler sur le cinéma depuis dix ans. Star Wars est le prototype du film culte. C’est un objet psychologique structurant universel. Il n’y a pas tellement de dialogue, c’est un cinéma du mouvement et de l’image, qui parle à tout enfant dans le monde entier. Il fonctionne sur deux générations, ce qui est assez rare et rapproche Lucas de grands créateurs de l’enfance comme Verne et Hergé. À chaque Noël, mon fils voulait un masque de Dark Vador. Pourquoi personne ne veut le pyjama de Luke ? Je me suis penché sur le personnage… Un jour, une dame me parle de son fils en disant : « J’ai l’impression d’avoir Anakin Skywalker* à la maison, il est toujours mal, toujours sombre. J’ai l’impression qu’ils sont tous comme ça. » J’ai trouvé sa remarque pertinente !

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Qui est Dark Vador ? Au départ, le spectateur historique ne connaît que Dark Vador. C’est le mal, il en a tous les attributs : il est grand, noir, porte un casque qui peut rappeler les soldats nazis. Et en même temps, il va se sacrifier pour son fils. Donc, c’est un père, même s’il est très méchant. Et aussi un père freudien, le père imaginaire du petit enfant : très grand, très fort et qui fait peur. Lucas va expliquer ce qui le rend si méchant. On quitte alors l’archétype mythologique de la Trilogie pour la psychologie. Dans la Prélogie, Lucas monte un scénario du traumatisme, de l’abandon, de l’absence de père, de la dépression. Le personnage d’Anakin est moins archétypal que ceux de Dark Vador et Luke. Il renvoie à l’adolescent d’aujourd’hui : très valorisé, puisque c’est l’élu, mais très fragile narcissiquement, avec quelque chose de mélancolique.

Quelle définition donnez-vous à la mélancolie ? Celle des classiques. C’est le mal noir, un état de dépression mais aussi d’agitation, qui renvoie aussi du côté du génie. Anakin Skywalker est pris par mélancolie, c’est plus fort que lui. La Prélogie explore la naissance du mal. Après 15 années d’attente pour les fans de la première heure, donnet-elle toutes les clés pour comprendre l’évolution d’Anakin ? On en a pas mal. Il y a surtout cette absence d’enfance. Anakin est esclave, n’a pas de père, vit sur une planète pourrie, et quand on vient le sauver, on le colle en internat et il doit faire le Jedi. Il tombe très vite amoureux de Padmé mais ne peut rien faire avec elle. Puis il veut la protéger mais ne le peut pas non plus… L’absence de père est très importante. Dans la Trilogie, il y a des pères partout : entre Obi-Wan, Yoda,


son oncle, et même Dark Vador, Luke est entouré de figures qui lui permettent de faire ce passage. Anakin cherche un père et n’en trouve pas : son premier maître meurt très rapidement, Obi-Wan refuse de jouer ce rôle et les Jedis sont une communauté de frères… L’empereur, lui, est un personnage féminin : il n’est pas dans la puissance mais dans la ruse. L’empereur, encore plus méchant que Dark Vador, est le mal absolu. Pour vous, c’est l’image de la mère. Il y a pire que le père, c’est la mère. La mère sait tout, peut tout, elle peut donner la vie. C’est la promesse que fait Palpatine** à Anakin : « Je sais donner la vie. » En gros, il lui dit qu’il est une mère. Une mère omnipotente qui ne lâche jamais l’autre et le transforme en un pantin. Aujourd’hui, on ne voit que des garçons complètement dominés par leur mère, contre laquelle ils essayent de se révolter. Ce qui est intéressant, c’est la soumission de Dark Vador à ce drôle d’être. Il est surpuissant et pourtant tout petit devant ce machin ratatiné à capuche. La Trilogie fonctionne comme un mythe œdipien moderne. Dark Vador veut que son fils soit comme lui, il veut en faire un frère. On sera tous les enfants de cette mère totale. Mais on ne

peut abolir la généalogie. Sinon, c’est le chaos, la barbarie. Dark Vador a un éclair de génie : pour libérer son fils, il tue l’empereur et brise la malédiction. Il se sacrifie, et permet au fils de lui rendre hommage. À quinze années d’écart, les deux séries nous éclairent aussi sur l’évolution de nos sociétés… C’est ce qui est intéressant. Elles racontent la même histoire : le passage adolescent. Mais on est passé d’une société structurée avec papa-maman-enfants – la famille que connaît Georges Lucas, la famille oedipienne, névrosée d’après-guerre – où l’on lutte pour affirmer son désir, à la famille post-moderne où il n’y a plus de père, où l’on demande à l’enfant « Soi toi-même ! », où le sujet est extrêmement mis en avant mais toujours dans le risque de l’effondrement. Pour Anakin, c’est un ratage car il devient Dark Vador : violent , c ynique, très noir. Pour Luke, on peut se demander si c’est une réussite, puisqu’il finit dans une chambre avec des nounours [les Ewoks, ndlr]. Il ne se marie pas et n’a pas d’enfant, n’accède pas à la génitalité.

Peut-on faire un parallèle avec Batman, où l’on est passé de la fantaisie de Tim Burton aux films sombres de Christopher Nolan. Le Batman de Burton est provocateur, décalé, enfantin. Celui de Nolan abominablement triste. On passe de la fantaisie enfantine à la noirceur adolescente, avec une société horrible, où l’on est seul contre tous. Aujourd’hui, il n’y a plus d’épopée adultes, comme le western, qui véhicule des valeurs comme la conquête ou le dépassement de soi, ou des comédies grinçantes et distanciées des années 50 à 70. Maintenant, plus personne ne baise personne… même plus James Bond, qui est amoureux et souffre. Les Américains ne sont pas bien en ce moment… i

« Il y a pire que le père, c’est la mère. »

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un regard libre pAR Nathalie Eberhardt

ILLUSTRATIONS Sherley Freudenreich

Les éditions Isolato quittent Paris pour prendre leurs quartiers à Nancy en septembre 2012. La liberté absolue, l’indépendance, mais aussi le goût de la présence des autres et la complicité, tels sont les motifs qui dessinent la route d’Isolato depuis 2006 en publiant essais, récits et poésie.

Pour Frédéric Jaffrenou, qui dirige Isolato, la littérature est départ, loin du pittoresque et du convenu, et la lecture, une lame de fond qui porte vers des rives où l’on noue avec le monde un lien plus précis, musical et vivant. À quoi renvoie le nom de la maison d’édition ? C’est un écho, un hommage à Melville, celui de Moby Dick, que je mets au-dessus de tout. Il se voit, se décrit à plusieurs reprises comme un isolato. J’aime le nom, j’aime le mot, le sens et le son. Isola, c’est l’île et isolato, c’est l’isolé. Je trouve, en plus de cet écho implicite à Melville, que ça définit bien et l’auteur et le lecteur, qui sont deux solitaires, deux rives d’un même fleuve, avec le livre entre les deux, mais qui ne le lisent jamais de la même façon. Et puis, au début, je travaillais seul et il y avait cette dimension de la solitude revendiquée, accomplie, et de l’indépendance.

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Comment est venu le projet d’éditer ? C’est un métier que j’associais à une grande liberté. Je voulais faire quelque chose de mon activité de lecteur, faire en sorte que ça ne reste pas un plaisir solitaire. J’avais l’impression que les livres que j’aimais n’étaient pas assez visibles en libraire. Il y avait l’espoir d’y contribuer. Et puis, surtout, j’étais travaillé par l’idée d’une dette intellectuelle. L’édition comme suite du travail souterrain de la lecture… C’est pour cela que vous avez, pour vous lancer, sollicité trois auteurs contemporains, dont Kenneth White ? Oui. Je lis son travail depuis que j’ai vingt ans. Je l’ai lu parce que je lisais Segalen et que je voulais prolonger cela. White parlait d’auteurs que je connaissais, ou que je venais de découvrir, d’une façon qui ouvre de nouveaux horizons. J’ai une dette intellectuelle immense envers lui. Les Cahiers de géopoétique, c’est une revue qui m’a nourri. Il y a de lui des livres épuisés que j’aime beaucoup et je voulais

vraiment démarrer la maison d’édition avec Les Finisterres de l’esprit parce qu’il y a ce rapport à Segalen qui est fondamental, et pour lui, et pour moi. Il a accepté et, en plus de cela, il m’a proposé Dialogue avec Deleuze, un texte inédit, qui est sorti en même temps. Et deux ans après, on a fait une nouvelle édition du Grand Rivage. De la poésie, cette fois. Les auteurs d’Isolato en ont cependant une définition très particulière : chez Claude Dourguin, dont vous avez publié La peinture et le lieu, Carpaccio, Giotto, Bellini deviennent des poètes puisqu’elle entend par là « ceux qui vont attentifs au monde, ont souci du proche, arbres, rochers, collines, ruisseaux ». Oui. Il y a des poètes au catalogue, White, Reumaux, Bernaud… Mais chez les auteurs, avant l’expression, il y a la vie. Autre chose est en jeu. En cela réside leur liberté. On peut avoir une définition beaucoup plus large de la poésie. Au lieu de la voir comme un genre littéraire, White parle


plutôt d’intelligence poétique. En ce qui le concerne, il définit la poésie par cette image que je trouve très belle, très forte, et qui restitue toute la cohérence de son œuvre : il la définit comme une flèche. Les essais sont comme les pennes de la flèche ; ils donnent la direction. La tige, ce serait plutôt les récits autobiographiques, que d’aucuns ont appelé les récits de voyage et que White préfère appeler les waybooks, les livres de la voie. Et puis la pointe de la flèche, c’est le poème, la pointe diamantine, le moment de densité dans lequel on retrouve aussi un matériau autobiographique, une construction intellectuelle, des éléments autobio graphiques, des ré férences scientifiques, du silence. Même si on ne peut pas généraliser, je crois qu’aucun des auteurs faisant le socle du catalogue ne réduit la poésie à une recherche littéraire. Ils sont tous très libres.

En plus de la liberté, il y a la sensualité. À ce sujet, vous avez publié, de Joël Cornuault, Ce qui fait oiseau, une invitation élégante et rieuse à voir l’espace physique autour de soi comme une poche de liberté. La prose de Cornuault, c’est une invitation à se déraciner ? Joël Cornuault approche, dans ses essais personnels, tout ce qui fait brèche, dans le quotidien ou la pensée. Je l’ai découvert en lisant Nostalgie de Wu Ling, un essai sur une poétesse chinoise. J’ai d’abord eu des affinités de lecteur avec lui, et plus tard, quand je suis devenu libraire, j’ai été amené à travailler son catalogue puisqu’il est aussi éditeur. Tout naturellement, avec cette complicité intellectuelle, je l’ai sollicité au démarrage de la maison. Chez lui, la recherche de la liberté est importante. Il est sur les marges de la littérature, de la géographie. Je l’ai contacté parce que j’étais très intéressé par ses écrits sur Elisée Reclus, dont il est un des spécialistes. Il connaît aussi bien le Reclus anarchiste que le Reclus géographe.

Dans son Elisée Reclus. Six études en géographie sensible, Cornuault souligne que le regard du géographerêveur est rebelle aux divisions administratives et militaires qui fragmentent le monde. Mais que devient la géographie quand Cornuault écrit que ce qui meut Reclus, c’est « le désir inconditionné de vivre » ? Une attention au monde, comme la poésie ? Oui, ces gens-là, comme Reclus, ou Vidal de la Blache, écrivent avant la spécialisation, avant la parcellisation des savoirs. Ils avaient encore cet esprit encyclopédique, que l’on retrouve chez leur maître allemand Humboldt. Tous ces grands savants, qui sont aussi des lettrés, ne connaissaient pas les frontières intellectuelles que l’on peut avoir aujourd’hui. Cette attention portée à la capillarité entre les différents champs du savoir ne va-t-elle pas vous amener à publier des essais scientifiques ? J’aimerais beaucoup publier des essais dans le domaine des sciences, ce qu’on appelait les sciences de la nature, et faire dialoguer des disciplines comme la géologie, la géographie, la biologie, l’écologie scientifique, la paléontologie. Il y a des choses passionnantes à faire, mais j’aimerais les réaliser en les destinant à un public intéressé, et non pas au moyen d’une édition savante, avec des apparats critiques trop lourds. C’est risqué, bien sûr, car c’est là que peuvent intervenir toutes les fadaises, les approximations. Or, je pense, justement, que la littérature peut être un facteur de précision.

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L’idée selon laquelle la littérature aide à dissoudre ce qui enrégimente et norme le regard est très présente chez Edith de la Héronnière, un des trois auteurs avec lesquels vous avez lancé Isolato. Oui, quand la maison d’édition a commencé à se concrétiser, en 2006, j’ai sollicité Edith de la Héronnière parce que j’aimais son travail et on a conçu ce corpus de textes, Promenade parmi les tons voisins, qui porte sur des figures d’artistes, de penseurs, d’écrivains qui lui sont proches. Il y a ce très joli texte sur Lafcadio Hearn, écrivain devenu borgne dans l’enfance, au bord de la cécité, et dont les textes déposent en ses lecteurs des visions, écrit Edith, d’une précision radieuse. Mais ce que j’aime tant chez Edith, c’est qu’elle n’enferme jamais les personnages ou les auteurs dans des interprétations psychologisantes. Elle cherche autre chose à travers la lecture de ces auteurs-là. Elle les approche à pas de loup pour cerner l’indicible sans le forcer, et elle le fait de façon mélodieuse, stimulante pour le lecteur. La quête de l’impossible revient tout le temps, ainsi que les limites du corps, ou le rapport du corps et du monde. On retrouve aussi ce thème de l’impuissance fondatrice dans sa lecture de Joë Bousquet, quand elle écrit que la blessure par balles, qui a privé Bousquet de l’usage de ses jambes, en 1918, a libéré l’art du poète qui existait pourtant déjà en lui. Oui, cet essai-article qu’on trouve dans Promenade parmi les tons voisins est important ; il a été une matrice dans le travail d’Edith sur Bousquet. En parlant de dette, c’est elle qui m’a fait connaître Peau pour peau, de Llewelyn Powys. Et j’ai eu un choc, une révélation. Llewelyn était très connu en Angleterre. Mais en France, pas du tout. Jusqu’alors, je connaissais ses deux frères écrivains, John Cooper et Theodore, deux génies de la littérature, un peu « barrés », l’un qui chasse Dieu et l’autre, complètement extravagant. C’est aussi Edith qui m’a fait connaître cet essai de Jacques Lacarrière sur le cloître cistercien, La plus belle aventure du monde, que j’ai publié en 2010. Ce texte était complètement tombé dans l’oubli.

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Dans Peau pour peau de Llewelyn Powys, la sensation et la présence du monde sont vivifiées, paradoxalement, par la maladie et le danger de mort. La littérature et l’écriture apparaissent là comme quelque chose d’urgent, de vital. Oui, il a eu la phtisie. Et de ce diagnostic d’une mort imminente, il tire toute une philosophie de la pulsion de vie et des limites. Plus tard, dans Souvenirs terrestres, Llewelyn tire cette philosophie à partir des choses vues. Une simple mare, ou un clown triste qui se dévêt de façon répétitive lors d’un numéro de cirque, l’amènent à écrire de très belles pages sur l’étonnante présence du monde. Le monde, pleinement goûté, serait donc pour lui aussi « l’infini ici-bas », pour reprendre une expression de Dourguin dans La peinture et le lieu ? En effet, je crois que tous ces auteurs développent, avec leur voix singulière, un rapport au monde d’une certaine subtilité. Je vois les affinités qu’il y a entre eux, mais je vois surtout les différences, d’expression, de style, de forme. L’unité du catalogue est intuitive, elle n’est pas revendiquée. J’ai l’impression que ce sont des auteurs qui correspondent à une vraie pulsion de lecteur, quelqu’un qui ne subit pas et qui poursuit, modestement, sa propre voie silencieuse, quelqu’un chez qui ça travaille souterrainement.

Ce projet d’éditer, en somme, il date de quand ? J’aurais bien du mal à le dater. Il est très ancien, même s’il s’est véritablement concrétisé en 2006. Il est lié à une vraie liberté, ma liberté absolue de lecteur. Je ne suis pas du tout « éditeur démiurge ». Ce qui compte vraiment, ce sont les textes que j’aime ou, éventuellement, qui m’agaceront mais dont je trouverai un intérêt à les publier. Et puis essayer de créer un peu de fraîcheur, comme dit Bashô à propos de la poésie, apporter un tout petit peu de beauté, à mon échelle, c’est ça qui m’intéresse. i


TOU -JOURS JA -MAIS PEUT -ÊTRE SAISON 2012 2013

DIRECTION Miet Warlop & Sofie Durnez

14+

55’

WE

TOUT PUBLIC

AVEC Diederik Peeters, Katja Dreyer ou Nele Keukelier, Sofie Durnez, Arend Pinoy ou Seppe Baeyens, Laura Vanborm & Miet Warlop REGARD EXTÉRIEUR Nicolas Provost TECHNIQUE Hans Valke, Bram Coeman & Akim Hassani PRODUCTION We love Productions

SPRINGVILLE > MIET WARLOP

BELGIQUE

DANS LE CADRE DU WEEK-END TJP DU 23 AU 25 NOVEMBRE SAM 24 NOVEMBRE À 20H30 DIM 25 NOVEMBRE À 17H

Co-production : Kunstencentrum Buda, Kunstencentrum Campo, Kunstencentrum Vooruit, Worspace Brussels, Festival Aan de Werf.

+33 (0)3 88 35 70 10 www.tjp-strasbourg.com


Audioselecta

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THE KINKS AT THE BBC / UNIVERSAL

La fraîcheur, l’inventivité et l’extrême créativité des groupes qui émergent dans le sillage des Beatles et des Rolling Stones sont sidérantes dans la réponse qu’ils apportent à l’urgence exprimée par une génération toute entière. Quand on réécoute aujourd’hui les prestations scéniques des Kinks à la BBC, on se replonge dans un son électrique construit sur les frustrations d’après-guerre les plus manifestes, sociales bien sûr, économiques, mais aussi et surtout sexuelles. Jimi Hendrix disait d’eux qu’ils étaient le meilleur groupe live qu’il connaissait, et il avait sans doute raison. Ray Davis s’appuie sur de solides sources rhythm’n’blues mais dépasse de loin ses modèles américains. À toute vitesse, sa Cadillac sillonne les plaines du Sussex – une façon de parler quand on sait qu’il n’a jamais passé le permis de conduire ! Grâce à cette collection d’enregistrements magistraux, cet artiste magnifique nous permet d’embarquer à ses côtés. (E.A.) i

TROY VON BALTHAZAR

BILL FAY

…IS THE DEMON / VICIOUS CIRCLE

Autant l’avouer : nous ne connaissions pas les deux albums de Bill Fay produits chez Decca, un premier en 1967, un second en 1971. On pourra longuement s’interroger sur la retraite artistique anticipée de ce merveilleux songwriter qui officia pendant 40 ans comme employé agricole. Mais à l’écoute de ce nouvel album, chef-d’œuvre d’intimité à la tonalité mystique, on mesure l’immense frustration qu’il a provoqué durant cette trop longue absence. Il y a du Johnny Cash dernière époque dans cette pop d’une grande humilité ou quelque chose de Bob Dylan ; il y a surtout du Bill Fay, et cela veut tout dire, en espérant que ce dernier ne cherche à s’éclipser une nouvelle fois aussi vite. (E.A.) i

Régulièrement, l’ami Troy nous donne de ses nouvelles, soit par écrit – le court roman 3 Girls en 2010 – soit en sons, avec une poignée de chansons. Sa dernière livraison s’inscrit dans la continuité du très bel How To Live on Nothing : sa pop reste intimiste, bricolée en apparence dans un esprit lo-fi, mais avec un niveau d’écriture qui reste presque inégalée. Il serait quand même grand temps qu’on situe cet artiste trop discret à l’égal de certains de ses modèles, Robyn Hitchcock, Lou Barlow ou Elliott Smith, donc au firmament de la pop internationale. (E.A.) i

ANTIBALAS ANTIBALAS / DAPTONE / DIFFER-ANT

De tout temps, ce collectif de Brooklyn a affirmé sa passion pour l’œuvre de Fela, ouvrant une nouvelle voie à l’afrobeat notamment sur le continent américain, mais jamais il n’avait approché d’aussi près le son de leur modèle. Il aura fallu la signature sur le label Daptone et le rapprochement des Dap-Kings, un groupe qui s’est formé en même temps à la fin des années 90, pour tenter cette vaste restauration d’un afrobeat d’origine. Nul passéisme cependant dans cette démarche, mais juste l’envie de renouer avec la vraie modernité du message et de transmettre celui-ci pour les générations de musiciens à venir. Le résultat ? Déconcertant et touchant par bien des aspects. (E.A.) i

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LIFE IS PEOPLE / DEAD OCEANS / DIFFER-ANT

LIESA VAN DER AA TROOPS – VOLVOX MUSIC

Violon, voix, sampler et pédales d’effet. Rien d’autre. Si, une créativité débordante. Liesa Van Der Aa atteste de la vitalité du plat pays en sortant Troops, un album concept enregistré dans le studio berlinois d’Einstürzende Neubauten et avec leur producteur Boris Wildorf. Un terrain favorable à l’expérimentation. Issue de la musique classique, elle s’inspire du jazz et de la folie du Velvet Underground. Ses 10 chansons d’inspiration rock, appuyées par des vidéos sublimes imaginées par des artistes conceptuels, invitent à découvrir tout un univers. Troublante et intrigante. (C.B.) i


LES TRINITAIRES OCTOBRE

Scène sept. > dÊc. 2012 de musiques actuelles Besançon Fumuj | Israel Vibration | ASIDEFROMADAY | Tom Mc Rae | Zenzile | HK et les Saltimbanks | C2C | Christine | Grems | Yeti Lane | LilÊa Narrative | Naive New Beaters | Zeds Dead | Blake Worrell | Impure Muzik | Hilight Tribe | Hacride | Gong | Irma | Slugabed | Oxmo Puccino | Moss | Henri DikonguÊ | T-Raumschmiere | Raggasonic | Ty Segall | Shemekia Copeland | Saez | Festival GÊnÊriq 2012 | Zakarya | Cotton Claw | Carmen Maria Vega | Yoggyone | Poil | dDamage + ... La Rodia - 4 av. Chardonnet à Besançon - 03 81 87 86 00 www.larodia.com

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DVDselecta

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COFFRET GURU DUTT CARLOTTA

Avec 9 films réalisés en 10 ans, Guru Dutt a su imposer sa patte sur le cinéma indien. Il faut dire qu’il savait tout faire ; tour à tour acteur, assistant-réalisateur et chorégraphe, il apporte dès le début des années 50 toute sa culture cinématographique et notamment l’influence du cinéma noir américain. Les deux films édités chez Carlotta, L’Assoiffé (1957), Le Maître, la maîtresse et l’esclave (1962) constituent de vrais classiques du cinéma Bollywood, avec un réel sens de la dramaturgie : on y découvre un cinéma extrêmement tourmenté qui place le désir au cœur du dispositif narratif. Que ce soit le poète idéaliste de L’Assoiffé ou le vieil architecte nostalgique du Maître, ils expriment tous deux, à des degrés différents une forme de romantisme moderne auquel on succombe inévitablement. Le charme opère, l’émotion est là. Guru Dutt rejoint notre panthéon personnel… (E.A.) i

DESPAIR

WELCOME IN VIENNA

DE RAINER WERNER FASSBINDER - CARLOTTA

DE AXEL CORTI - MONTPARNASSE

Réalisé en 1978, Despair est un film mal connu de Rainer Werner Fassbinder adapté d’un roman de Nabokov par le dramaturge anglais Tom Stoppard et interprété par le génial Dirk Bogarde et la très charnelle Gloria Swanson. Cette coproduction internationale a pour sujet la crise existentielle, sur arrière-fond de montée du nazisme, d’un industriel du chocolat lassé par sa femme et qui se met en tête d’échanger sa vie avec celle d’un vagabond qu’il prend pour son sosie bien qu’il ne lui ressemble pas du tout. Avec ce film déstabilisant, Fassbinder réussi à donner corps à l’idée qu’il se fait de la période particulièrement chaotique qui précède l’arrivée de Hitler au pouvoir. (P.S.) i

Le film Welcome in Vienna sorti en salles en 1986, n’était que la dernière partie de la trilogie qui sort aujourd’hui en DVD grâce à une association entre Le Pacte et Montparnasse. Fondés sur un scénario largement autobiographique de Georg Stefan Troller, les trois films (Dieu ne croit plus en nous, Santa Fe et Welcome in Vienna) chroniquent la vie de jeunes Autrichiens juifs depuis la Nuit de cristal en 1938 jusqu’à la victoire sur les nazis en 1945. Autrichien non juif, Axel Corti a voulu filmer cette histoire “non pour faire la morale, mais pour raconter une histoire d’êtres humains” et pour en finir avec le refoulement autrichien. Une fresque bouleversante de six heures, rythmée d’archives, à la fois leçon d’Histoire et de cinéma. (P.S.) i

SCHIZOPHRENIA DE GERALD KARGL - CARLOTTA

Trente ans après sa sortie en salle calamiteuse pour cause d’interdiction aux moins de 18 ans, Carlotta donne une nouvelle chance à un film culte tiré de faits réels particulièrement horribles (le massacre d’une famille autrichienne par un psychopathe en 1980). Gerard Kargl prend le parti psychanalytique de nous faire vivre ce massacre sanglant entièrement du point de vue du tueur avec l’utilisation d’une voixoff omniprésente que le cinéaste Gaspar Noé, largement influencé par le film, recommande d’écouter en version française, une fois n’est pas coutume. Si on comprend pourquoi ce film virtuose est devenu culte, on ne peut s’empêcher de le déconseiller aux âmes sensibles… (P.S.) i

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ÉTUDES SUR PARIS D’ANDRÉ SAUVAGE – CARLOTTA

On se souvient du Paris vu par dans les années 60, les cinéastes de la Nouvelle Vague avaient posé un regard intime sur la capitale. On découvre un précédent à leur démarche, ces belles Études sur Paris que l’on doit à André Sauvage. Ce portrait urbain révèle une ville aux visages multiples qu’on parcourt indifféremment à pied, à cheval, en voiture ou en bateau. Le cinéaste parcourt la ville, des hauts lieux aux quartiers populaires, y révèle la vie intérieure avec une modernité qui le situe à l’égal d’un Jean Vigo, et anticipe justement les préoccupations esthétiques des Truffaut, Godard ou Eustache. (E.A.) i


ant amus e n s ’c h t S p a s s a ience L a s ce n s c h a ft m W is s

EXPOSITION DU 25-09-2012 AU 01-09-2013

Le Vaisseau 1 bis rue Philippe Dollinger 67100 Strasbourg 03 88 44 65 65

www.levaisseau.com

Le programme 2012-2013 des médiathèques est disponible


Lecturaselecta

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DANCE WITH THE DEVIL STANLEY BOOTH - FLAMMARION

On célèbre cette année le cinquantième anniversaire des Rolling Stones, mais il serait presque aussi aisé de faire démarrer l’une de leurs nombreuses carrières au fameux concert d’Altamont le 6 décembre, tant cette date a signifié pour eux une fin – tout autant que la fin de la décennie flamboyante  – précédant un nouveau départ, celui de la maturité cynique. Le critique musical Stanley Booth a bien conscience des enjeux particuliers de cette tournée américaine 69 et de son issue dramatique : l’assassinat par les Hell’s Angels de Meredith Hunter. Il mène une enquête minutieuse auprès des membres du groupe et de leur entourage comme s’il cherchait les signes avant-coureurs du drame. Et même s’il n’évacue pas une bonne dose de narcissisme, n’hésitant pas constamment à se mettre en scène lui-même, le résultat nous renseigne sur le quotidien chaotique du groupe. C’est souvent agaçant, mais ça reste un excellent complément à la magnifique autobiographie de Keith Richards, Life. (E.A.) i

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LE DERNIER STADE DE LA SOIF

DO IT YOURSELF

DE FREDERICK EXLEY TOUSSAINT LOUVERTURE

Les ouvrages sur le punk fleurissent sur les étagères des libraires mais là, très loin des gimmicks habituels, Fabien Hein nous propose une analyse qui situe le mouvement à son juste niveau, autrement dit dans une perspective culturelle, sociale et donc historique. Les recherches ont été poussées, elles permettent d’échafauder, bien au-delà de la simple subversion qu’on associe aux artistes punk, un réel désir d’autodétermination. C’est peut-être cela qu’il faut retenir de cette courte période : des artistes éparpillés ne cherchant à rien transmettre à leur public, mais à simplement affirmer leur capacité à s’émanciper et à vivre très loin des modèles imposés par une société décimée. (E.A.) i

Pour tous ceux qui, au-delà de son incontestable talent, trouvent Bukowski surestimé ; pour tous ceux qui ont achevé les œuvres complètes de John Fante  ; pour tous ceux, enfin, qui noient leur dragon dans l’alcool, vient une grande et généreuse nouvelle. Les éditions Toussaint Louverture ont eu la brillante idée de faire enfin traduire cet ouvrage par un météorite qui n’a d’équivalent dans sa superbe que son aptitude à l’auto-destruction, éthylique ou non. Ajoutez à cela une vision sans fard ni compromis sur le rêve américain, anticipé comme contre-utopie cauchemardesque et un comique tout en retenue et vous obtenez sans peine un des meilleurs romans sortis ces derniers temps. (X.H.) i

CHRONIQUE DES JOURS ENFUIS DE SAM SHEPARD – 13ÈME NOTE

Dans Just Kids, Patti Smith raconte sa rencontre avec Sam Shepard au cœur du New York underground des années 1970. On retrouve le célèbre dramaturge (et acteur), beaucoup plus à l’Ouest, très loin de New York, en chroniqueur inspiré d’une Amérique profonde qu’il connaît comme sa poche. Ses pensées, poèmes, histoires courtes et dialogues, nous baladent de l’Arkansas au Wiscontin en passant par le Montana. Un livre plein de vie(s) qui se parcours d’une traite, mais que l’on peut aussi ouvrir au hasard avec la certitude de tomber sur une bonne histoire à chaque page. (P.S.) i

DE FABIEN HEIN – LE PASSAGER CLANDESTIN

MARS ALLER-RETOUR DE PIERRE WAZEM - FUTUROPOLIS

Saluons le retour de Pierre Wazem à la bande dessinée après sept ans d’absence : Mars aller-retour est un récit autobiographique sans concession où l’auteur décortique les causes de sa panne créatrice. Tout y passe : l’argent, les femmes, la flemme, les chats, les collègues, sa mère, son père. Puis, réduit à son talent de raconteur, il se réveille brusquement pour un voyage onirique entre l’enfance et la planète Mars ! Dès lors la fiction prend le pas sur la réalité et nous embarque avec elle. Fascinant. (O. B.) i


saison 2012-2013 25 > 29 sept. 2012

Shakespeare

Roméo et Juliette David Bobee

26 sept. > 6 oct. 2012, CRÉATION

Dominique Simonnot

À l’encre des barreaux

Bruno Ricci, Michel Didym 10 > 16 oct 2012

Nancy Jazz Pulsations 18 > 24 oct. 2012

Gérard Watkins

Lost (replay) 13 > 17 nov. 2012

18 > 22 fév. 2013

Frank Wedekind

Pierre Corneille

L’éveil du printemps

Médée

21 nov. > 1er déc. 2012

12 > 21 mars 2013, CRÉATION

RING

Molière

Omar Porras

10 et 11 déc. 2012

Plateaux lorrains 14 > 16 déc. 2012

Pierre Desproges

Chroniques d’une haine ordinaire

Paulo Correia

George Dandin François Rodinson 26 > 30 mars 2013

Pascal Rambert

Clôture de l’amour 2 > 6 avril 2013

Michel Didym

Neue Stücke !

15 > 25 janv. 2013, CRÉATION

9 > 13 avril 2013

Angela Dematté

Bertolt Brecht

J’avais un beau ballon rouge

Jean La Chance

Michel Didym

16 > 19 avril 2013, CRÉATION

5 > 9 fév. 2013

Sarah Kane

Philippe Malone

Lost in the supermarket

Jean-Louis Hourdin

Manque

Patrick Haggiag

Laurent Vacher

14 > 23 mai 2013

15 fév. 2013, Poirel

Richard Brautigan

Anton Tchekhov Daniel Veronese

Los hijos se han dormido

Les mots sont des fleurs de néant. Je t’aime Luc-Antoine Diquéro

15 mai > 15 juin 2013, CRÉATION

Montaigne

Voyage en Italie Direction Michel Didym Théâtre de la Manufacture 10 rue Baron Louis 54014 Nancy cedex Administration 03 83 37 12 99 Location 03 83 37 42 42 www.theatre-manufacture.fr

Michel Didym

19 et 20 mai 2013, CCAM

Heiner Müller

Müller Machines Wilfried Wendling


— CARNETS DE Novo —

Bicéphale n°- 11

Le Veilleur n°- 242

Par Julien Rubiloni & Ludmilla Cerveny

Par Noël Claude

Vacance On ne t’a pas vu souvent ces temps-ci. - J’étais. Cocard au cœur. Pelure de pleurs. On aima mieux le chien. - Si on frappe, je n’ouvre pas. Amour aveugle. Jette-moi le caillou. Où est ton père ? - Il est parti en héritage. Tu as là une bien belle écorchure ! - Je l’ai trouvé à la frontière. Le lieu dévasté était à l’intérieur.

Une parenthèse de bonheur Debout sur le rivage ensoleillé de la vie, le Baron perché salue les Lilliputiens et fait un clin d’œil au Petit Prince. Dans la « 22ème fenêtre » (nom donné par les concepteurs Tovo et Jamil), ou dans l’abri, la baie ouverte, la cabane en allumettes, le cocon aux odeurs boisées, l’échauguette, le module spatiotemporel, le perchoir, le sas (noms donnés par les veilleurs), sa silhouette est perceptible… La main du soleil posée entre ses omoplates, il ose franchir la ligne qui protège du vertige et souffle lentement sur la paroi de verre pour y déposer sa buée. Et s’approchant au plus près du temps et de l’espace… il presse ses lèvres contre la fenêtre. Offrande sensuelle d’une présence vite effacée, contrairement aux fresques de Lascaux « Naissance de l’art ». Mais ces lèvres ouvertes sur la ville témoignent du CHARISME d’un projet d’artiste (Joanne Leighton) pour l’adhésion qu’il a suscité. Paroles préservées dans l’intime ou prononcées de bouche à oreille, ou écrites sur le champ et même aussi travaillées en « atelier d’écriture », savoirs sensibles : Prendre de la hauteur / voir sous un autre jour / faire partie du paysage / ré-veiller le sens de l’autre / être un anonyme distingué. Bien d’autres mots renseignent sur des états de conscience partagés et des égards à l’encontre de personnes en difficulté ou en souffrance. Alors ouvrons les parenthèses ! Le Baron perché reprend pied et murmure avec détermination : « Le périple de l’immobile a ceci de particulier qu’il dispose sa barque céleste face à son futur tranquille en tournant ostensiblement le dos aux carnets de ses doutes qui croyaient avoir le pouvoir de dresser l’itinéraire »* « … Et toute la ville qui devenait soudainement un immense inconnu à courir, à découvrir, cette richesse illimitée partout, partout… » ** Aux actes artistes et citoyens ! * Matthieu Messagier, Le Dernier des immobiles ** Alberto Giacometti, Paris sans fin

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SAISON

2012\2013

danse / musique / théâtre / arts visuels LAURENT GUENEAU � LÉA DROUET, JON FOSSE � CIE ARCANE � CIE LI�LUO�, CAMILLE MUTEL � ENSEMBLE BERNICA, ANTONIN ARTAUD � FESTIVAL RING � MOLITOR � � CIE LOBA � LA S.O.U.P.E. � JEAN�YVES CAMUS � CYCLE CHARNIÈRES � CIE L’ESCALIER � �RE�CONNAISSANCE � CIE ANDO � CIE L’ATALANTE � CIE ORMONE � CIE KA, HERVÉ BLUTSCH � CIE D’URGENCE � � LES RÉMOULEURS � TONO STANO � ACT�, CIE CATHERINE DREYFUS � ODILE DARBELLEY, MICHEL JACQUELIN � PHILIPPE DORMOY, CIE NOMAD � GILLES SORNETTE, YUKO KOMINAMI � WILLIAM ROPP � ILKA SCHÖNBEIN � CIE ROLAND FURIEUX � COLLECTIF HUND, DANIEL DANIS � HEINER MÜLLER, WILFRIED WENDLING � FESTIVAL MUSIQUE ACTION � …

OUVERTURE DE SAISON JEU 27 SEPTEMBRE 2012 \ 19:00

ccam \ scène nationale de vandœuvre rue de parme, 54500 vandœuvre-lès-nancy tel : 03 83 56 15 00 / site : www.centremalraux.com licences : 540-249/250/251 ― design graphique : studio punkat ― photo : françois côme


Traversée Par Caroline Châtelet

Aller Besançon / La Chauxde-Fonds

— CARNETS DE Novo —

À l’occasion de Traversées, projet transfrontalier porté par Intermèdes Géographiques et le centre de culture ABC, Novo se fait l’écho de voyages sonores sur la ligne TER Besançon / La Chaux-de-Fonds. D’abord, accepter. Accepter de s’asseoir dans un gements de paysages, d’environnement, de vitesse, d’altitude (je comprends train un matin pour le seul but de voyager, l’ob- qu’il fera froid à La Chaux-de-Fonds), de passagers aussi. Et d’assez peu jet final n’étant pas la destination mais bien le occupé à Besançon, le train se vide progressivement jusqu’à Morteau – où parcours. Et c’est fou comme cette absence d’obli- l’odeur de fumée permet une identification immédiate de la ville –, avant gations change le rapport aux choses, à l’écoute. d’inverser son mouvement (pendulaire ?) et de se charger à nouveau. Des La contemplation, mot presque désuet en ce qu’il voyageuses, pour l’essentiel, étrange bataillon de femmes armées de leur caimpose de suspendre toute activité pour regarder, bas et effectuant leurs courses en France. Avec le roulis, le piano, l’ensemble écouter, se laisser bercer, reprend étonnamment de ce voyage m’apparaît comme étrangement unifié. Il n’y a plus qu’un seul ses droits. À dix heures du matin, le train est peu geste, un déplacement marqué d’infimes points de repères, de fêlures, au fil fréquenté, à peine quelques lycéens, un ou deux duquel lentement j’abandonne mes préoccupations quotidiennes. Au bout retraités. Mais d’eux je ne percevrai que peu de de ce détachement arrive une sensation étonnante, celle de ne plus penser choses. Ce matin je voyage avec Nils Frahm et c’est à rien. Mais il faut faire vite, car déjà la Suisse approche. Et au retour, passé pour moi seul que résonnent ses compositions au l’attente dans la ville en damier signée Le Corbusier, ce sera le train chargé piano. Déposés au creux de mes oreilles, les mor- de travailleurs où les compositions de Julie Normal se mêleront aux discusceaux rapidement s’élèvent, deviennent autres. sions après une journée de travail, aux bilans-de-la-journée, à la lassitude du Ce n’est plus de la musique, quotidien... Alors avant cela, encore plus seulement un déroulé de Nils Frahm, qui me convainc aussi notes, mais un relevé précis bien que Nicolas Bouvier qu’« Un des évolutions géographiques voyage se passe de motifs. Il ne tarde que Nils Frahm exécute. Zone pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. Jean Grenier, Lexique industrielle, forêts, lotisseOn croit qu’on va faire un voyage, mais ments, petits vallons, routes bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou départementales, premiers chalets se succèdent vous défait. » www.intermedgeo.com et se dessinent, le piano précisant leurs contours, affinant le trait avec douceur, précision, rapides inflexions. L’application Traversées a beau n’indiquer sur mon téléphone que l’évolution de la longitude et de la latitude, la musique relève et transmet elle scrupuleusement d’autres mouvements. Les chan-

« Suisse - « Rêver à la Suisse » c’est ne penser à rien. »

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C D E 12/13 09.10. – 26.10. Maître Puntila et son valet Matti De : Bertolt Brecht Mise en scène : Guy Pierre Couleau

Avec : Pierre Alain Chapuis Luc Antoine Diquero Sébastien Desjours François Kergourlay Nolwenn Korbell Pauline Ribat Rainer Sievert Fanny Sintès Serge Tranvouez Jessica Vedel Clémentine Verdier

3 oct. 2012 : 20h0 0 BACHCAGE Francesco Tristano Piano

29 nov. 2012 : 20h0 0 DANCING WITH THE SOUND HOBBYIST Zita Swoon Group 30 nov. 2012 : 20h0 0 LA VARIÉTÉ FRANÇAISE EST UN MONSTRE GLUANT Cie La Brèche Aurélie Gandit

Dans le cadre de la préfiguration de la BAM. Arsenal 3 avenue Ney 57000 Metz t. + 33 (0)3 87 74 16 16

Comédie De l’Est Centre dramatique national d’Alsace

Réservation : 03 89 24 31 78 www.comedie-est.com

Direction : Guy Pierre Couleau

6 route d’Ingersheim 68027 Colmar

www.arsenal-metz.fr


Copains d'avant n°- 3 Par Chloé Tercé / Atelier 25

— CARNETS DE Novo —

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la f i lature

SIX

SONNAG NAG ES PERSON EN QUETE D’AUTEUR d’après Luigi Pirandello – Stéphane Braunschweig DU MERCREDI 24 AU VENDREDI 26 OCTOBRE

musique ARTHUR H théâtre FRANÇOIS D’ASSISE Joseph Delteil – Adel Hakim danse ISLAND OF NO MEMORIES Kaori Ito

SCÈNE NATIONALE – MULHOUSE - T +33 (0)3 89 36 28 28 - WWW.LAFILATURE.ORG

Création graphique : Atelier 25

ET AUSSI EN OCTOBRE


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SEPTEMBRE

4 jours d ’i n au gurat i on yuksek + mad sin + a state of mind + the bewitched hands CARTE BLANCHE 65 mines street

médiapop + star★light

Invités : Roy Ellis aka Symarip, MAP, La Canaille, Moon Invaders, Two Tone Club

+ powersolo + hellbats + alb + the irradiates + hibou + the napoleons R E T R O U V E R L’ E N S E M B L E D U P R O G R A M M E S U R

WWW.LEMOLOCO.COM

C O N C E R T S S T U D I O S D E R E P E T I T I O N S C E N T R E D E R E S S O U R C E F O R M AT I O N S S O U T I E N A L A S C E N E L O C A L E A C T I O N C U LT U R E L L E R E S I D E N C E S D E C R E AT I O N

NOVO N°21  

21ème numéro du magazine qui n'a pas peur d'affirmer que la culture n'a pas de prix

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